Pour en finir avec les super-héros (ou pas)

Super-héros, trop c'est trop...

 

     Hey hey ! Me revoilà ! Monsieur Hammond, les affaires reprennent ! Je suis de retour du Futur, Doc !! Heeere’s Johnny !!! Enfin…

     De retour après… un très long congé sabbatique ! Les raisons pour lesquelles, chers lecteurs, je n’ai pas donné signe de vie sur mon blog sont trop longues à détailler ici. J’ai connu une grosse panne d’énergie, d’envie et d’inspiration. Je ne m’amusais plus à écrire, et je « plantais » à répétition devant l’écriture de ce long texte thématique. Trop de Kryptonite, sans doute… Il a fallu du temps pour recharger les batteries. 

     Autant vous prévenir : ce texte risque d’être l’un des derniers à paraître sur ce blog. Celui-ci arrive bientôt à sa taille limite de stockage mémoire, et, fatalement, je ne pourrai plus l’alimenter en nouveaux textes sans toucher aux anciens (il m’a déjà fallu supprimer les moins intéressants). Je continuerai le blog aussi longtemps que possible, avant de basculer sur un second. Pour changer un peu de la routine, il y aura moins de critiques de films sortis – formule un peu trop prévisible, et mieux vaut changer d’approche. Je pense m’orienter plutôt sur des dossiers thématiques et sur des rétrospectives de vieux classiques, comme je l’avais fait en 2015 avec la série de textes « Retour vers le Futur dans le Passé ». Donc, en quantité : moins de textes, mais plus de qualité sur le fond – enfin, j’espère !  

     Le texte ci-dessous a été long a écrire (trop, sans doute), douloureux à « accoucher », et demeure un « work in progress ». Pas d’images ni d’extraits pour le moment, j’espère pouvoir « l’habiller » un peu plus tard. Il a attendu suffisamment longtemps cependant, et donc, le voici dans sa forme brute. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et vous souhaiter une bonne lecture, et à reprendre le chemin du clavier… A bientôt !

L. F.

 

We Don’t Need Another Hero…

    Ils sont partout !!! Les médias et la littérature les acceptent désormais, on leur consacre des essais philosophiques et de grandes expositions, tandis que l’on redécouvre que leurs géniteurs sont ou ont été des artistes fondamentaux de leurs temps. Grâce aux super-héros, notre époque se trouve une mythologie prolongeant des archétypes aussi anciens que l’Histoire de l’Humanité, dissimulés sous des affrontements de surhommes (et de surfemmes) en cape et masque en spandex. Un ancien comme moi, biberonné au Superman de Richard Donner, devrait se réjouir. Et pourtant… Force est d’avouer qu’il se crée entre le spectateur cinéphile et les Batman, Superman, Spider-Man, X-Men et compagnie une espèce de relation amour-haine déconcertante. Comme un certain malaise devant l’étendue d’un genre jadis méprisé qui a pris le pouvoir dans la culture populaire et qui réussit autant à enthousiasmer qu’à exaspérer, selon le jour et le film… Certains spectateurs les aiment, ces films, parce qu’ils sont colorés, amusants, spectaculaires et repoussent en permanence les limites de l’impossible. D’autres n’en peuvent plus, parce qu’ils semblent précisément être omniprésents, stéréotypés, répétitifs à l’excès… et qu’ils servent les impératifs commerciaux de studios / corporations plus préoccupés par les bénéfices immédiats que par la qualité artistique.  

     Les sorties régulières des mastodontes de Marvel et D.C. Comics (Thor Ragnarok et Justice League sont déjà passés quand j’écris ces lignes, Black Panther débarque tout juste, et les prochains sur la liste se nomment Aquaman, Deadpool 2, X-Men Dark Phoenix et Infinity War) nécessitent bien une vue d’ensemble de ces adaptations de super-héros au fil des ans. 

     Un petit avertissement au préalable : si ce type de films ne vous emballe pas, rien ne vous oblige à rester à lire ce texte, vous avez sans doute mieux à faire ailleurs. Et, rappel aux fans de tout bord : l’opinion exprimée sur les films en question est uniquement celle de l’auteur !

  

 

     Impossible d’aborder le genre sans évoquer sa « Préhistoire »… Où, et quand, est apparue la première histoire de super-héros ? Pourquoi cet attrait pour des êtres capables d’exploits impossibles au commun des mortels ? Posez ces questions à un connaisseur des comics, il vous répondra sans doute la même chose : Batman, Spider-Man et leurs confrères ne font que suivre une tradition mythologique aussi ancienne que l’Humanité. Il faudrait peut-être remonter à des sources diverses, comme la mythologie sumérienne (Gilgamesh), évoquer bien sûr les mythes grecs (Hercule, Achille, ou les Argonautes – premier groupe de super-héros avant l’heure ?), et certains récits bibliques (Samson). Qui sait si les enfants du Moyen-Âge se passionnaient pour les exploits du Roi Arthur, de Merlin, Lancelot et des Chevaliers de la Table Ronde, avec l’enthousiasme d’un geek moderne ? Plus près de nous, à l’entrée dans l’ère industrielle, on trouverait les personnages de la littérature victorienne pour plus proches modèles de ces mêmes héros et vilains : Sherlock Holmes, Tarzan, Dracula, le Docteur Jekyll, le Capitaine Nemo ou l’Homme Invisible (relire La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill). Donc, au 20ème Siècle, les surhommes masqués n’ont fait que prolonger une tradition écrite et orale ancrée dans l’Histoire. Superman et Batman, apparus en comics à la fin des années 1930, à la fin des années de la Grande Dépression et du New Deal, ne seraient pas apparus sans ces prédécesseurs. Superman, justement… Faites la liste de ses particularités : un exilé arrivé sur Terre dans un berceau, détenteur de pouvoirs divins, recueilli par des parents modestes, affublé d’une force extraordinaire, mais aussi d’une faiblesse particulière. Tout cela fait du personnage un nouvel avatar, modernisé, de Moïse, Samson, Jésus, ou le bouillant Achille. N’oublions pas non plus le rôle joué par la littérature pulp et les feuilletons radiophoniques très populaires à l’époque, dans lesquels apparurent The Shadow, Doc Savage, le Frelon Vert, Flash Gordon, le Fantôme du Bengale, Prince Vaillant, Mandrake le Magicien, John Carter de Mars ou Conan le Barbare, tous nés dans cette même période.

 

(EXTRAIT SUPERMAN 1978)

C’est un oiseau, c’est un avion…

     Pour le cinéma super-héroïque, en revanche, ce sera les vaches maigres pendant très longtemps. En dehors du sublime dessin animé Superman réalisé par les frères Dave et Max Fleischer, un modèle de dynamisme inégalé, très peu de choses…. Quelques serials poussifs et fauchés consacrés à Batman ou Captain America dans les années 1940 font bien sourire les curieux maintenant ; ils montrent à quel point les professionnels du cinéma ne s’intéressaient pas du tout à ces personnages, relégués à d’obscurs faiseurs. La télévision, via deux séries à succès, changera à peine la donne. Le Superman des années 1950 avec George Reeves n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, mis à part pour la légende noire née autour de la fin de carrière de l’acteur principal. S’était-il suicidé ou a-t-il été assassiné parce qu’il couchait avec la femme du redoutable « fixer » de la MGM, Edward J. Mannix ? Voir le film Hollywoodland, où Reeves est incarné par Ben Affleck, futur Batman ! Batman, justement, sera sous les feux de la rampe durant les années 1960, via une série télévisée d’une kitscherie totale et assumée, très éloignée de la noirceur du comics et des films ultérieurs. Le débonnaire Adam West et son complice Burt Ward y affrontaient des vilains surjoués par des acteurs en roue libre, et le moindre coup de poing était illustré par des bulles cultissimes (« Boom ! », « Ouch !! », « Whizz !! »)… Totalement parodique (le mot exact est « camp« ), cette série a même donné lieu à un long-métrage complètement barré, avant de s’éteindre au bout de deux saisons. Disons-le, toute cette préhistoire du genre laissait clairement entendre que, pour les producteurs de cinéma, les super-héros étaient, au mieux, un objet de farce, un sous-genre impossible à traiter au sérieux.

   Et puis, vint le film fondateur du genre. L’Alpha de la « Bible » super-héroïque, son ground zero dans lequel les racines du genre prendront définitivement naissance : le Superman de Richard Donner. Professionnel sérieux rôdé à la télévision et au cinéma Richard Donner nourrissait depuis l’enfance une passion pour la bande dessinée consacrée au Man of Steel de Joe Shuster et Jerry Siegel. Il se lança dans l’aventure avec l’intention absolue de retrouver dans le film le sentiment de magie associé à ses lectures d’enfance. Pas question, dans ce cas, de le parodier ou de livrer un film fauché. Son Superman, Richard Donner le voulait sincère et spectaculaire, porté de surcroit par des comédiens renommés et développé par les meilleurs aux différents postes créatifs. Un tournage épuisant, coûteux, compliqué par des trucages complexes, la multiplication de séquences tournées par les secondes équipes réparties aux USA, et l’ingérence de producteurs mégalos (les Salkind père et fils), mais le résultat en vaudra la peine. Si, généralement, on cite Star Wars comme le film qui a marqué les gosses de l’époque, le Superman de Richard Donner, sorti en 1978 un an après le film de Lucas, a aussi marqué les esprits. Pour ma part, le souvenir du film de Donner reste pour moi plus essentiel, plus personnel, d’une certaine façon. Voir le film à sept ou huit ans, forcément au bon âge pour découvrir l’histoire de Kal-El, restera une expérience inoubliable. Vive la suspension d’incrédulité ! Aucun doute, alors, que je voyais bien un homme voler et accomplir l’impossible. Par l’entremise d’un fabuleux générique vrombissant sublimé par la musique de John Williams, j’ai été happé, dès les premiers instants, par cet univers où tout semblait possible et plausible. Richard Donner avait bien saisi l’esprit de ce que son film de super-héros devait être : crédible, premier degré, humoristique, dramatique, mêlant la tension aux grandes émotions qui font les grands films épiques. Un peu comme si l’esprit des meilleurs Disney se croisait aux grands spectacles à la David Lean (les séquences à Smallville), et des scènes de films catastrophes (la destruction de la planète Krypton) se mêler à la comédie old school à la Howard Hawks (la relation entre Clark Kent et Lois Lane). Donner revendiqua l’approche et le mot qui résume ce que devrait être tout bon film de super-héros : verysimilitude, autrement dit la vraisemblance. L’arrivée dans notre monde d’un surhomme capable d’exploits extraordinaires devait être paradoxalement traitée avec un certain sérieux… Le film toucha une corde sensible en rappelant au public que le surhomme souriant (Christopher Reeve, pour toujours LE Superman) était aussi un grand solitaire, un orphelin. A titre personnel, j’ai réalisé il n’y a pas si longtemps que j’avais vu le film peu de temps après avoir perdu mon grand-père, emporté par la maladie. J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je revois les scènes de la jeunesse de Superman à Smallville, quand son père adoptif meurt d’une crise cardiaque. La détresse du jeune homme me rappelait forcément quelque chose, de même que sa solitude parmi les gamins de son âge. Mais, heureusement, le film m’incitait finalement à l’optimisme, à ne pas me sentir écrasé par la tristesse. Une approche souriante du genre qui, avouons-le, manque cruellement aux récentes incarnations de Superman… Dommage que Zack Snyder ait oublié le côté « feelgood movie » du classique de Donner. Apparemment, on croit que l’époque ne s’y prête pas. Dommage.

 

   Bien sûr, le succès de Superman aura généré les inévitables suites, ainsi que divers films ou séries traduisant la méconnaissance, ou le mépris des codes du genre par des décideurs peu exigeants. Superman II est un curieux cas : pour cause de tournage interminable, Donner dut couper son film en deux, le Superman de 1978 étant en fait la première moitié d’un récit beaucoup plus long. Richard Donner créa ainsi, sans le vouloir, le principe du tournage « back-to-back » de plusieurs films, utilisé notamment depuis par les films du Seigneur des Anneaux. Pratique – et plus économique ! – pour segmenter une histoire trop longue pour un seul film. Mais, excédé par ses conflits avec les producteurs, Donner quitta le tournage alors que Superman II était inachevé. Les Salkind père et fils perdirent aussi Gene Hackman, fidèle au cinéaste, et Marlon Brando qui s’opposa à ce que ses scènes déjà tournées soient utilisées. En catastrophe, le film fut achevé par Richard Lester, peu inspiré par le personnage et qui se contenta de passer les plats, insérant des gags malencontreux dans les séquences de destruction épiques, remplaçant les comédiens absents par d’autres ou par des doublures… Plus des ajouts bizarroïdes, comme cet autocollant géant que « Supes » balance au visage d’un de ses ennemis ou son nouveau super-pouvoir, le baiser qui rend Lois Lane amnésique… Résultat : un film hybride, plaisant et réussi néanmoins, le charme opérant encore, grâce à la sincérité de Christopher Reeve et aux séquences déjà mises en boîte par Donner. Celui-ci eut sa revanche en 2004, quand il présenta sa version (le « Richard Donner’s Cut« ) réintégrant les scènes avec Brando, et purgeant l’essentiel des gags de la version Lester. Le film doit aussi beaucoup à un trio de super-vilains kryptoniens mémorables, menés par l’impérial Terence Stamp en Général Zod. Sympathique, cette suite chaotique l’est en tout cas certainement beaucoup plus que les épouvantables Superman III et IV, le premier transformé en comédie sinistre par les Salkind et Lester, le second étant une tentative désespérée de relancer le personnage racheté par la firme Cannon, reine de la série B… Pauvre Christopher Reeve, qui méritait mieux fit pourtant de son mieux pour garder la crédibilité d’un personnage auquel il restera attaché pour toujours, puisqu’on le revit dans la série Smallville. Passons aussi rapidement sur les autres productions des Salkind liées à l’univers du super-héros : le seul intérêt de Supergirl (1984) est d’être le premier film du genre centré sur une super-héroïne, mais cela se limite à ce seul argument.

 

Naissance d’un geek

     Le succès des premiers Superman sera le germe d’une prise au sérieux de ce qu’on n’appelait pas encore le phénomène des super-héros. Les films de Richard Donner ont pris le temps de s’implanter dans l’ADN des jeunes spectateurs, dans cette décennie 1980 qui a vu, petit à petit, émerger une culture d’un nouveau type. Cependant, pour voir une bonne adaptation de comics à l’écran à cette époque, il fallait s’armer de patience… Difficile pour les plus jeunes spectateurs actuels de croire qu’il fallait alors attendre presque dix ans, entre un Superman II (1980) et le premier Batman de Tim Burton, daté de 1989. Ce ne sont pas les séries télévisées ou les téléfilms Marvel (le Spider-man japonais…) qui allaient relever le niveau. On peut toujours se remémorer les plus savoureux Wonder Woman et L’Incroyable Hulk des années 70, faute de mieux. En attendant, pour les mioches de ma décennie, l’apprentissage des super-héros est passé par la découverte des comics US. C’était l’époque où, à 14-15 ans, je dépensais mon argent de poche en achetant le fameux Strange et les autres parutions des éditions Lug, distributeurs français des b.d. Marvel. A moi mes X-Men, Spider-Man, Thor ou 4 Fantastiques ! A vrai dire, le ver était dans le fruit depuis longtemps. Vers l’âge de cinq ans, je trouvais chez mes grands-parents un livre publié chaque année par le Reader’s Digest, L’Album des Jeunes. Dans l’un d’eux, un article d’une vingtaine de pages consacré à l’histoire de la bande dessinée, que j’ai souvent parcouru, lu et relu. Notamment pour une double page abordant les super-héros et leurs auteurs. Premier choc : quelques vignettes montrant les plus beaux fleurons du genre, magnifiquement dessinés par les meilleurs, des génies du coup de crayon du nom de Jack Kirby, Steve Ditko, John Buscema, Neal Adams, Gene Colan…   

    Une décennie plus tard, votre serviteur apprendra aussi, petit à petit, que les histoires super-héroïques ne sont pas que de simples prétextes à des bastons contre des vilains ricanants. Il y a aussi, souvent, des auteurs qui n’hésitaient pas à glisser des idées et des messages derrière les conventions attendues du genre. La lecture de Strange et consorts m’a ainsi permis de découvrir des conflits, des drames, des questions éthiques sous une bonne dose de mythologies réinventées. De quoi satisfaire une bonne soif d’évasion, de rêve, et aussi de découvrir l’importance du message, de l’intention affichée par des auteurs mésestimés. Souvenirs d’une aventure de Spider-man, où Peter Parker, enlevé et drogué de force dans un asile psychiatrique, devient amnésique et ne peut plus se servir de ses pouvoirs. C’était Vol au-dessus d’un nid de coucou chez le plus emblématique super-héros de Marvel… L’apprentissage de la différence érigée en valeur positive chez les X-Men et les Nouveaux Mutants – notamment une histoire touchante où un lycéen, cachant sa condition de mutant, se suicidait après une mauvaise blague de ses camarades. Chez les X-Men, aussi, la révélation des origines de leur ennemi de toujours, Magnéto, rescapé des camps de la mort nazis, montrait que les « méchants » désignés avaient aussi un passé. Et certains personnages vous parlaient plus que d’autres : Wolverine (Serval, comme on l’appelait alors en VF !) et son laconisme à la Clint Eastwood, la franchise adolescente de Kitty Pryde, les dilemmes moraux des chefs comme Cyclope ou Tornade… et la galère émotionnelle de ma X-Woman préférée, Rogue / Malicia, qui ne peut toucher qui que ce soit sans absorber sa psyché et sa force vitale. Je me souviens aussi des 4 Fantastiques période John Byrne, avec des scénarii de pure science-fiction truffés de rebondissements dignes des meilleurs épisodes de La Quatrième Dimension ; mais aussi un épisode triste où la Torche Humaine faisait face à la mort d’un jeune fan ayant poussé trop loin l’identification à son héros… Tout aussi perturbant, un épisode d’Iron Man dû à Barry Windsor-Smith, où le héros sombrait dans un cauchemar alcoolique, hanté par les morts victimes de ses trafics d’armes. Pour ce qui est des affrontements épiques, c’est surtout un numéro de Thor écrit et dessiné par Walt Simonson qui me revient en tête : le combat entre Thor et le Serpent de Midgard, en 24 cases gigantesques, pleine page, qui vous happaient instantanément, restera un choc visuel inégalé. Côté humour, je me souviens des premiers Miss Hulk écrits et dessinés par Byrne, osant casser le 4ème Mur (les personnages s’adressant au lecteur, ou étant conscients d’être dans une b.d.), quelques années avant Deadpool. J’ajouterais aussi une touche légèrement grivoise en me rappelant que ces lectures tombaient bien, en pleine éruption hormonale adolescente, pour apprécier le physique, euh… avantageux… des super-héroïnes si joliment croquées par les artistes !

 

(BATMAN 1989)

Une chauve-souris au plafond 

    Autant dire qu’avec de telles lectures, j’étais fin prêt en 1989 pour Batman. Peu importe si je n’avais jamais lu aucun comics du Dark Knight, l’annonce d’un vrai film de super-héros, avec des acteurs renommés, tombait à pic. Enfin, une adaptation sérieuse et de qualité sur grand écran ! Pourquoi se priver ? Le studio Warner Bros., détenteur des droits d’adaptation de tous les personnages estampillés D.C. Comics, avait bien compris le truc - pour un temps, du moins. En ces temps où Internet n’existait pas, et où la sortie des blockbusters américains estivaux était systématiquement décalée à l’automne en France, l’été 1989 avait semblé bien long. Quelques photos distribuées dans la presse spécialisée, juste de quoi vous donner à saliver sur Jack Nicholson transformé en Joker, le bat-costume crédible qui faisait du fluet Michael Keaton un justicier intimidant, et cette fabuleuse Batmobile conçue par le designer Anton Furst. Aux commandes du film, un jeune prodige nommé Tim Burton, à l’aube d’une belle carrière. Le studio Warner avait mis les très grands moyens pour persuader le public d’aller voir le film, quitte à en faire trop en France. Diffusion en boucle de la Batdance composée par Prince sur les chaînes de télévision, et invasion subite du bat-logo à toutes les sauces, sur tous les supports possibles et imaginables. Stratégie payante aux USA, où le film fut le carton de l’année, un peu moins en France, où Bats était encore loin d’avoir la popularité qui est la sienne. Le film de Burton valait cependant le détour : le visuel sublime de la Gotham reconstituée, un Michael Keaton convaincant en Batman assez « autiste », une noirceur assumée, et bien sûr le show permanent de Jack Nicholson. Difficile d’oublier chaque apparition du Joker, calcinant un mafioso récalcitrant, menant une attaque de mimes de rues (on ne sera pas étonné d’apprendre que Burton a la phobie des clowns…) ou présentant une fausse pub bien barrée. On en pardonnait les imperfections du film, notamment quelques baisses de rythme en cours de route, ou l’interprétation d’une Kim Basinger un peu trop fade pour tenir tête au monstre Nicholson. Et puis, ne dérogeant pas à la règle qui veut qu’un bon film de super-héros doit avoir un thème musical qui en jette, Danny Elfman donnait au Caped Crusader un magnifique score gothique digne de Bernard Herrmann.

 

(photo Michelle Pfeiffer Catwoman) 

   Naturellement, qui dit succès dira « suites », et Warner n’attendit pas longtemps pour exploiter le bat-filon. Les années 1990 et sa première vague super-héroïque sera l’occasion pour Batman de se développer, avant de péricliter, virant du sérieux absolu au ratage total. Cela avait pourtant bien commencé en 1992. Ayant pris du galon et étant devenu un réalisateur de la A-List après Edward aux Mains d’Argent, Tim Burton accepta de reprendre les rênes, mais en posant ses conditions. Chose incroyable, il obtint carte blanche du studio pour faire de Batman Returns (Batman le Défi) SON film, pas celui qu’on lui imposerait. Le résultat, quoi qu’en diront certains fans du comics portés sur le pinaillage, est un petit chef-d’oeuvre de noirceur absolue, un vénéneux conte macabre dissimulé sous les atours d’une mégaproduction estivale. Batman, en retrait, assiste ici au duel à trois hivernal que se livrent l’industriel Max Schreck (Christopher Walken), mégalomane véreux cherchant à contrôler Gotham, la séduisante Catwoman, voleuse revancharde campée par l’adorable Michelle Pfeiffer, et le répugnant Pingouin (Danny DeVito), monstre difforme cherchant à reconquérir sa place dans l’élite de Gotham City. Avec Batman Returns, Burton déchaîne son imaginaire et offre au spectateur qui n’en demandait pas temps des images marquantes, souvent cauchemardesques. Des enfants sont jetés dans les égouts et kidnappés par des clowns, un criminel est brûlé vif par la Batmobile, Batman ne peut sauver une otage précipitée dans le vide, le Pingouin arrache à coups de dents le nez d’un crétin expert en marketing (l’expression des vrais sentiments de Burton vis-à-vis des cadres de la Warner, sans doute ?) et veut saillir toutes les filles à sa portée tel un Harvey Weinstein au sommet de sa carrière… Catwoman aura à jamais les traits de Michelle Pfeiffer, tellement désirable dans son justaucorps de cuir moulant, et allume carrément le bas-ventre d’un Batman qui n’en peut plus. La demoiselle aura eu, au passage, droit à une scène de résurrection par un ballet de chats des plus macabres. Envoyant magistralement paître les diktats du divertissement familial, Burton aura quand même pas mal indisposé les chefs du studio, qui prendront prétexte des résultats financiers inférieurs du film pour remercier poliment le cinéaste - pas si fâché que ça, finalement, de ne pas avoir à repasser les plats une troisième fois. Il se contentera d’un poste honorifique de producteur exécutif et de quelques idées scénaristiques prestement évacuées pour le volet suivant : Batman Forever, qui va malheureusement amorcer le déclin du personnage. Avec Joel Schumacher aux commandes, le bat-univers s’enlisera dans le mauvais goût permanent. Le réalisateur cherchait à s’éloigner de l’univers burtonien pour rendre un hommage évident à la série des années 1960. Soit, mais est-ce que cela justifiait autant d’erreurs : le découpage incompréhensible, l’agression visuelle et sonore permanente, le non-jeu de certains comédiens (Val Kilmer et Nicole Kidman) opposé au cabotinage éhonté des autres (Jim Carrey, passe encore, mais Tommy Lee Jones… ouch)… et bien sûr, comment oublier les gros plans des fessiers / tétons sur les armures de Batman et son gai compagnon RobinEt encore, le pire était à venir deux ans plus tard, avec cet massacre en règle intitulé Batman et Robin. L’outrage absolu aux amoureux du genre. Un recyclage fainéant du script du film précédent, servi par des comédiens partis en vrille (Arnold Schwarzenegger en Mister Freeze… re-ouch), et une direction artistique abominable. Le désastre fut tel que la franchise fut au point mort pendant quelques années, et Warner mit fin prématurément au Superman Lives que préparait Tim Burton avec Nicolas Cage, le cinéaste appréciant assez peu d’être mené en bateau dans d’interminables réunions d’exécutifs velléitaires.

 

(concept art Indiana Jones Jim Steranko)

Le choc des mondes

     Entretemps, avant que n’arrive cette première vague d’adaptations de comics après le succès du premier Batman, le cinéma américain entamait, petit à petit, un changement de mentalité. Les américains cloisonnent moins leurs disciplines créatives ; et donc, il n’était pas rare de voir des dessinateurs réputés travailler aussi bien à la télévision ou pour le cinéma, même si c’était parfois de façon purement anecdotique. Par exemple, le « Roi » des comics, Jack Kirby, conçut le visuel d’un film jamais tourné, Lord of Light, d’après Roger Zelazny. Les storyboards et dessins préparatoires du maître serviront pour une affaire ahurissante, le sauvetage d’otages américains par la CIA en Iran en 1979 – sujet qui inspira le film Argo de Ben Affleck (…encore vous ?!) ! Le succès de Star Wars sera l’occasion d’un rapprochement d’abord timide, puis de plus en plus marqué, entre les réalisateurs et des pointures de la b.d. et de l’illustration américaine, quand le cinéma fantastique connaîtra un véritable boom durant les années 1980. On peut citer les noms de Jim Steranko (dessinateur mythique de Captain America et Nick Fury, signant les superbes dessins préparatoires des Aventuriers de l’Arche Perdue), William Stout (également engagé sur Les Aventuriers, et qui travaillera par la suite sur Men In Black ou Le Labyrinthe de Pan), Bernie Wrightson (Creepshow de George Romero, et plus tard The Mist de Frank Darabont), Mike Ploog (auteur des storyboards percutants de The Thing)… Les homologues européens de ces dessinateurs surdoués furent aussi sollicités par le 7e Art, comme Moebius (le Dune avorté de Jodorowsky, Alien, Tron ou Abyss) ou Enki Bilal (La Forteresse Noire de Michael Mann). Une tendance qui continuera par la suite avec des exemples plus récents de collaborations réussies. Matrix doit ainsi beaucoup aux incroyables concept arts de Geoff Darrow (Hard Boiled) ; le générique de Spider-Man 2, qui s’orne de superbes peintures d’Alex Ross, le Norman Rockwell des comics ; Mad Max Fury Road, développé à partir d’un story-board entièrement dessiné par Brendan McCarthy. Ce sont quelques exemples du rapprochement progressif effectué entre deux formes d’arts qui n’ont pas forcément attendu les derniers films super-héroïques pour coexister. Signalons aussi que les scénaristes américains (parmi lesquels se trouvent beaucoup de romanciers) ont pu aussi bien passer de l’écriture d’un long-métrage, ou d’une série télévisée, à un comics – voir les exemples de J. Michael Straczynski (passant de la série Babylon 5 au comics Spider-Man, avant de travailler avec Clint Eastwood sur L’Echange), Ed Brubaker (ancien scénariste de Captain America, actuellement producteur exécutif de Westworld), Jeph Loeb, Gerry Conway ou Damon Lindelof… le plus emblématique étant sans doute Joss Whedon, passant de Buffy contre les Vampires aux comics X-Men avant de triompher avec Avengers… et passé à « l’ennemi » Justice League version cinéma, dans des conditions très chaotiques.

 

(Barks Prize of Pizarro)

     Si les années 1980 ont donc marqué le rapprochement entre les cultures comics et ciné aux USA, même si les adaptations officielles et réussies ont été rarissimes. Quelques réalisateurs, et pas des moindres, ont directement influencé les meilleurs comics, quand ceux-ci ne les ont pas eux-mêmes inspirés. Jugés inadaptables, trop complexes en termes de réalisation (et donc coûteux), les comics ont cependant trouvé peu à peu leurs équivalents sur grand écran. Evidemment, l’effet Star Wars aura convaincu les sceptiques que l’impossible était réalisable. Après tout, George Lucas lui-même avait implicitement reconnu l’influence de l’œuvre d’un pionnier du genre sur son film : Alex Raymond, le père de Flash Gordon. La Cité des Nuages de L’Empire contre-attaque est par exemple toute droite tirée des planches de ce père fondateur de la b.d. américaine. De Star Wars à Indiana Jones, il n’y a qu’un pas. Le camarade Steven Spielberg et Lucas ont lu les mêmes œuvres et vu les mêmes films quand ils étaient gosses. Ce bon vieil Indy n’a peut-être pas de superpouvoirs, mais ne partage-t-il pas avec Clark Kent/Superman une « double personnalité » ? Timide professeur à lunettes dans le civil, il se mue en aventurier intrépide cassant du Nazi et du Thug quand l’Aventure l’appelle ! Les Aventuriers de l’Arche Perdue baignait dans une culture comics et pulp indéniable, tout comme les volets suivants. Mais les influences de Spielberg allaient plutôt vers d’autres auteurs/dessinateurs. Les connaisseurs de Carl Barks, le grand dessinateur de Donald Duck et l’Oncle Picsou des comics Disney, trouveront de curieuses similarités entre l’ouverture de L’Arche Perdue et une de ses histoires, The Prize of Pizarro. Les palmipèdes de Barks, jouant les explorateurs, tombaient sur une cité perdue truffée de pièges familiers – dont un rocher gigantesque manquant de les écraser ! Coïncidence curieuse, Spielberg, qui, à l’époque de L’Arche n’avait jamais lu une seule b.d. franco-belge, faisait avec les Indiana Jones un véritable hommage inconscient aux maîtres de la Ligne Claire, Hergé (Tintin) et Edgar P. Jacobs (Blake & Mortimer). Amusez-vous à lire Le Mystère de la Grande Pyramide : un vrai serial à la Indy avant l’heure, avec pièges mortels, embûches au Caire, espions, cobras venimeux et malédictions divines, tout y est !… Spielberg, pas toujours là où on l’attend, signera d’ailleurs en pleine vague super-héroïque, une fort belle adaptation « Ligne Claire » du Secret de la Licorne d’Hergé. Un paradoxe : le cinéaste, souvent cité comme inspiration majeure des réalisateurs des plus récents films de super-héros, a certes parfois produit des adaptations de comics U.S. (Men In Black par exemple), mais s’est toujours refusé de filmer les projets qu’on lui offrait, tournant ainsi le dos à Superman, Batman ou un hypothétique Iron Man avec Tom Cruise. Ce qui ne l’empêche pas de souvent flirter consciemment avec le genre. Voir à ce titre Ready Player One, dans lequel on peut clairement reconnaître parmi les figurants des personnages iconiques de l’univers D.C. …

 

(Deathlok / Terminator) 

     D’autres de ses collègues ont plus fait que titiller le genre à leurs débuts. Grand lecteur dans sa jeunesse des comics Marvel, James Cameron s’est largement servi dans ceux-ci pour donner vie à ses visions. Peu de critiques en 1984 notèrent que Cameron avait puisé l’idée de Terminator dans un personnage issu des comics Marvel : Deathlok, créé dix ans plus tôt. Ce personnage venu d’un monde post-apocalyptique affiche un look révélateur, avec sa moitié de crâne métallique à découvert, orné d’un œil rouge familier, et se retrouvait programmé pour assassiner des cibles humaines, quand il ne traversait pas carrément le Temps pour l’une de ses missions… L’oeil rouge et le crâne métallique à découvert est aussi un attribut familier du bien-nommé Cyborg, apparu chez D.C. dans les pages des Teen Titans, quelques années avant le film de Cameron. Autre influence inconsciemment empruntée par Cameron, les X-Men et l’arc en deux épisodes Days of Future Past, due à Chris Clarement et John Byrne, trois ans avant Terminator. Là encore, des idées communes assez évidentes : un futur apocalyptique, où les machines Sentinelles asservissent les humains et exterminent les Mutants, conséquence malencontreuse de leur activation par la défense nationale américaine pour raisons de sécurité. Kitty Pryde voyageait dans le Temps pour convaincre ses amis d’empêcher un attentat politique aux conséquences désastreuses. Machines intelligentes et hors de contrôle, voyage dans le Temps, visions d’un futur concentrationnaire… le comics aura laissé des traces chez Cameron. Le succès de Terminator inspirera en retour au scénariste Chris Claremont les personnages de Rachel Summers et de Nemrod, une Sentinelle intelligente… capable de prendre apparence humaine, quelques années avant l’apparition du T-1000, bad guy mémorable de Terminator 2 ! Les transformations de ce nouveau Terminator permettront, incidemment, à Cameron de glisser d’autres références cachées aux Marvel Comics. Sous son apparence chromée « intermédiaire », le T-1000 évoque étrangement une version maléfique du Silver Surfer… Les pouvoirs métamorphiques du cyborg en métal liquide évoquent aussi, bien sûr, Mystique, l’ennemie / alliée protéiforme des X-Men. En adaptant plus tard ceux-ci au cinéma, Bryan Singer relèvera la référence dans les scènes où apparaît la mutante. Et il bouclera la boucle avec son excellente adaptation de Days of Future Past, citant délibérément l’imagerie apocalyptique des films de Cameron. Lequel ne s’est pas arrêté là, puisque d’autres références comics parsèment régulièrement ses autres films. Aliens le Retour, par exemple, nous présente la monstrueuse Reine Alien pondeuse d’œufs, qui doit moins au monstre du film original de Ridley Scott qu’aux Broods, l’équivalent des Aliens dans l’univers des X-Men version comics. True Lies, en 1994, nous présentera une agence d’espionnage d’élite et son patron râleur, borgne et fumeur de cigares campé par Charlton Heston – autrement dit, le SHIELD et Nick Fury, tout droit sortis, d’une planche de Jack Kirby !De telles déclarations d’amour cachées aux comics n’étaient pas accidentelles ; vers l’époque où il préparait Terminator 2, Cameron fut vu dans les bureaux de Marvel, discutant d’une éventuelle adaptation des X-Men, avant de croiser Stan Lee… et d’embrayer sur l’écriture d’un film Spider-Man qui ne vit jamais le jour à cause d’un imbroglio juridico-financier.

     Parmi les rares réalisateurs qui, dans les années 1980, se sont risqués à faire des « comics-books movies » avec réussite, il faut citer aussi deux cas particuliers. Si l’un montrera qu’il n’est pas besoin d’aimer le genre pour livrer un de ses meilleurs fleurons, l’autre prouvera le contraire. Contrairement à ses homologues américains, le génial hollandais Paul Verhoeven n’est pas du genre à avoir des réflexes de fanboy. Quand le scénario de RoboCop lui fut proposé vers 1986, son premier réflexe fut de balancer celui-ci à la poubelle, pestant contre l’ineptie de ces super-héros robotisés subitement apparus après Terminator… Remercions l’épouse de Verhoeven d’avoir décelé dans le scénario d’Ed Neumeier et Michael Miner les prémices d’un sacré bon film ! Derrière les poncifs apparents d’un récit flirtant avec des idées trouvées dans Deathlok et Judge Dredd, Verhoeven aura livré une charge féroce contre le capitalisme reaganien écoeurant de l’époque, tout en respectant le quota de scènes d’action badass à souhait. Le tout servi par une mise en scène dynamique, et un humour noir très sanglant ! Hélas, le robot sera exploité dans des suites (malgré le nom de Frank Miller, sommité des comics, présent au générique comme scénariste), des séries et des dessins animés médiocres, victime des calculs commerciaux de dirigeants exécutifs dignes du conglomérat décrit par Verhoeven. Même la version mutilée du remake signé José Padilha ne saura retrouver la hargne du film original. Verhoeven saura être aussi virulent, avec son scénariste Ed Neumeier, dix ans plus tard, avec un Starship Troopers baignant dans la culture comics dont il se méfie pourtant. Tout le contraire d’un Sam Raimi, frais émoulu à l’époque du succès culte de son Evil Dead, dont il signa des suites truffées de références aux comics : on se souvient de l’image d’Ash (Bruce Campbell), devenant un super-héros déglingueur de démons, armé d’un shotgun et d’un bras-tronçonneuse du plus bel effet ! Fervent lecteur de comics depuis l’enfance, Raimi fut très déçu de n’avoir pas été le réalisateur choisi pour Batman en 1989. Peu lui importera, puisqu’il signera un an plus tard son film-hommage aux super-héros, autant qu’aux films de monstres gothiques : son excellent Darkman fut une belle petite surprise, avec son amour évident du genre et de ses codes. Des méchants cyniques à souhait, un héros au faciès ravagé jouant autant de sa ruse que de ses poings, une dulcinée en danger, et des idées de mise en scène « cartoonesques » à souhait, notamment une homérique poursuite du héros sur les toits, et dans les airs, parmi les buildings. Ce Darkman annonçait déjà les Spider-Man, du même Raimi, douze ans avant. 

 

(extrait Matrix)

Années 90 : grande foire et grand changement

    Le succès de Batman décida enfin, peu à peu, les studios américains d’investir dans des adaptations de comics et de bandes dessinées (pardon : là-bas, on dira plutôt graphic novels, « romans graphiques »), la prise de conscience que ce média était désormais en train d’entrer dans une phase de reconnaissance et d’acceptation. A priori, moins de méfiance (l’amélioration des techniques d’effets visuels, à l’ère de Terminator 2 et de Jurassic Park, pouvait enfin permettre de réaliser l’impossible) et de mépris de la part des producteurs envers ce type de films, encore qu’à bien y regarder de près, cette première vague d’adaptations survenues dans le sillon des films Batman était d’un niveau assez aléatoire…Exemple chez D.C. et Warner : la terrible baisse de qualité desdits films, aux opus 3 et 4, et l’annulation du Superman Lives de Tim Burton avec Nicolas Cage. Le désastre artistique, critique et public de Batman & Robin obligea le studio Warner à mettre temporairement de côté ses franchises de super-héros. Aucune réaction du côté de Marvel : la Maison des Idées avait jeté les droits d’adaptation de ses héros aux quatre vents. Les fans eurent droit à quelques films bis (le Punisher avec Dolph Lundgren ayant la réputation d’être le moins pire du lot), et Marvel se débattait avec une banqueroute qui faillit l’achever, tuant dans l’œuf les très hypothétiques projets annoncés, comme ce Docteur Strange écrit par Bob Gale, co-scénariste de Retour vers le Futur.

     Du coup, les comics adaptés dans la décennie tenaient souvent de l’auberge espagnole. Premier de la liste en 1990, le Dick Tracy de Warren Beatty, jolie adaptation du strip policier de Chester Gould, que l’acteur-cinéaste portait à bout de bras depuis des années. Bénéficiant du superbe travail visuel du chef-opérateur Vittorio Storaro, et de maquillages de méchants particulièrement gratinés (Al Pacino et Dustin Hoffman, rien que ça !), le film fut toutefois desservi par la publicité faite autour de la liaison entre Beatty et Madonna. Il faudra aussi citer par la suite une véritable foire de films plus ou moins affiliés aux super-héros, à commencer par l’improbable succès des Tortues Ninja de Steve Barron ; Disney produira le sympathique Rocketeer de Joe Johnston, d’après la b.d. pulp de Dave Stevens ; The Shadow, signé Russell Mulcahy, essuiera les plâtres de la comparaison avec Batman (ironie du destin, puisque ce dernier doit énormément au Shadow, initialement un personnage créé à la radio dans les années 1930) ; The Crow d’Alex Proyas reste considéré comme une œuvre culte, baignant dans un désespoir et une violence radicales par rapport aux poncifs du genre (ceci d’autant plus que le tournage du film a été marqué par la mort accidentelle de l’acteur Brandon Lee) ; The Mask, le succès surprise de l’année 1994, grâce au numéro cinglé de Jim Carrey transformé en cartoon vivant par les ordinateurs d’ILM ; l’adaptation du mythique Judge Dredd avec Sylvester Stallone - un bide causé par le remontage/démontage en règle du film par ses producteurs ; Le Fantôme du Bengale, série B d’aventures concoctée par Simon Wincer, un semi-échec malgré un fort potentiel sympathie ; le fameux Men In Black produit par Spielberg pour Barry Sonnenfeld, festival d’humour bien servi par le duo Will Smith-Tommy Lee Jones (au total, trois films de qualité assez inégale mais agréable malgré tout). On passera vite fait sur d’autres produits absurdes sortis durant cette décennie, comme Barb Wire avec la siliconée Pamela Anderson, Tank Girl où l’on croise une Naomi Watts en période « vaches maigres » entourée d’hommes-kangourous, ou le pathétique Spawn. Cette « première première vague » fut donc assez chaotique en termes qualitatifs… avant que quelques films sortis en 1998 / 1999 viennent changer la donne pour de bon. L’effet Matrix aura servi de détonateur à la vague actuelle de films super-héroïques. 

    Le succès du film des frères (devenus sœurs) Wachowski, produit par Joel Silver, aura  fini de déverrouiller les mentalités des studios vis-à-vis des adaptations de comics sur grand écran… en bien comme en mal. Mêlant les vertiges de Philip K. Dick, l’imagerie de James Cameron, les passages obligés des productions Joel Silver (hélicoptères, fusillades, immeubles qui explosent) et une bonne couche de films d’arts martiaux, Matrix puisait aussi directement ses racines dans la culture bédéphilique. Aussi bien japonaise qu’américaine, les frangin(e)s ne se privant pas de puiser (voler ?) directement certaines images emblématiques de la culture manga/animation nippone, à commencer par Ghost in the Shell, et à convier des artistes/dessinateurs à élaborer le visuel foisonnant du film. Il va sans dire que les tribulations virtuelles de Neo (Keanu Reeves) et ses petits camarades leur permettent, miracle de la réalité virtuelle de la Matrice oblige, d’accomplir des exploits propres à faire rêver tout lecteur de comics qui se respecte. La combinaison des effets visuels révolutionnaires à l’époque (le fameux effet « Bullet Time », depuis lors copié jusqu’à l’écoeurement) et la chorégraphie des incroyables combats réglés par Shifu Yuen Woo-Ping permettront aux Wachowski de livrer au public des séquences homériques… et vite répétées au début des années 2000 dans la subite seconde grande vague d’adaptation de bandes dessinées super-héroïques,. Le film des Wachowski aura, cela dit, cannibalisé Dark City, le film d’Alex Proyas sorti plusieurs mois auparavant… film qui racontait somme toute la même histoire – celle d’un sauveur malgré lui réalisant que l’Humanité est contrôlée par des entités « programmant » ses victimes à loisir, avant que le héros ne libère ses pouvoirs, dans un grand finale influencé là encore par les cultures manga et comics. Reconnaissons aussi que « l’effet Matrix » a quelque peu fait long feu depuis lors. Lorsqu’en 2003, Matrix Reloaded et Matrix Révolutions sortirent, l’accueil fut des plus tièdes. En quatre ans, nombres de blockbusters avaient singé à outrance les figures de style du film des Wachowskis jusqu’à la caricature. Et l’écriture de ces deux suites assez abstruses (spécialement le second volet) n’aidait guère.

 

(scene Blade 2)

Faites place au Daywalker    

     Les prouesses techniques de Matrix furent une sorte de feu vert définitif pour les studios. Finie l’époque du premier Superman, quand les équipes des effets visuels tâtonnaient pendant une année pour rendre crédible les exploits des surhommes des bandes dessinées… Et, depuis le début des années 2000, les personnages Marvel tiendront le haut du panier, rattrapant leur retard face à l’adversaire D.C., chapeauté par les studios Warner. La donne aura changé, principalement grâce à l’action d’Avi Arad, venu à la rescousse financière de Marvel, au milieu des années 1990. Le producteur (assisté notamment par Kevin Feige) mit en place Marvel Studios, la branche cinéma supervisant les adaptations des personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby et consorts, suivant des accords financiers passés avec différents grands studios américains. Loin d’un départ en fanfare, le renouveau Marvel aura commencé timidement, dès 1998, soit en plein dans la période Matrix. Blade avec Wesley Snipes était une production assez modeste, bénéficiant du relookage en règle d’un personnage de troisième zone dans les comics, incarné par Wesley Snipes dézinguant du vampire à tout va. Monocorde mais assez efficace (notamment dans une scène marquante où le Daywalker débarque dans une rave party vampirique pour faire le ménage), le premier film posait les bases d’une esthétique au goût du jour, partagée entre les comics US et les meilleurs mangas japonais, et se reposait avant tout sur les talents d’artiste martial de son acteur vedette. Le succès entraînant les suites, on parlera surtout du second film, le plus réussi, dû à Guillermo Del Toro. Le cinéaste mexicain, entre deux projets plus personnels, accepta cette commande avec entrain. Blade 2 est sans doute l’une des suites les plus jouissives jamais tournées à ce jour. Del Toro s’amuse visiblement à créer un pur fantasme de « film geek », à la fois très premier degré et malgré tout ludique, glissant dans une trame assez basique un maximum de références propres à son univers. Arts martiaux, films de vampires de la Hammer, film de commando, imagerie de mangas, séquences gores à souhait (on n’est pas près d’oublier les attaques des monstrueux Reapers), clins d’œil à divers peintres/dessinateurs (Frank Frazzetta, Jack Kirby, Mike Mignola…), tout y passe – y compris des allusions aux cartoons de Chuck Jones, à la lucha libre et même  un concours de gifles digne de Mon Nom est Personne ! Del Toro fait feu de tout bois, se servant du film comme un entraînement à son adaptation longtemps fantasmée de Hellboy – d’où la présence de Ron Perlman, inspirateur du personnage créé par Mike Mignola. Un second opus, daté de 2002, qui reste un pur bonheur de série B… contrairement au film suivant, Blade Trinity, dû au scénariste David S. Goyer. Un film dont le seul intérêt, à posteriori pour les amoureux du genre, réside dans le cabotinage de Ryan Reynolds préfigurant ses pitreries dans Deadpool. Depuis, le Daywalker a disparu de la circulation, le déclin de la carrière de Wesley Snipes, poursuivi par le fisc américain, y étant sans doute pour quelque chose. Une piètre tentative de relance en série télévisée ne suffira pas à relancer l’intérêt pour le personnage.

 

(extrait X-Men 2)

Mutants, et fiers de l’être

     Blade était une production malgré tout mineure (en termes financiers comme en terme d’image de son héros), le « vrai » départ des héros Marvel sur grand écran se fera finalement en 2000. Au terme d’un long development hell, la 20th Century Fox donnera le feu vert à une adaptation live des X-Men. Les héros mutants de Marvel, immensément populaires auprès de leur lectorat, n’étaient pourtant pas a priori les personnages les plus faciles à adapter. Loin de se limiter à de simples bastons entre surhommes en collants, les X-Men parlaient aussi à leurs lecteurs de thèmes adultes, centrés surtout sur les notions de différence (ethnique, culturelle, religieuse, sexuelle, etc.) et s’attaquaient frontalement au racisme et à l’intolérance. Un arrière-plan politique progressiste que l’on pouvait craindre de voir disparaître dans une adaptation cinéma formatée pour tous les publics. Heureusement, il n’en fut rien dans le film original. A la barre de la production, une vieille connaissance : Richard Donner, Mr. Superman, et son épouse Lauren Shuler-Donner, qui a supervisé le développement de chaque film de l’univers X. Pour donner corps et crédibilité à ce petit monde, ils eurent le nez creux en contactant Bryan Singer. Novice en matière de blockbusters estivaux, ignorant tout du comics, Singer savait créer une ambiance et était de surcroît un excellent directeur d’acteurs en groupe, comme on a pu le constater avec Usual Suspects. De fait, le cinéaste a su s’emparer de la commande, comprenant très bien les dilemmes des héros mutants stigmatisés pour leurs différences. Un thème qui ne lui est pas étranger ; juif et homosexuel dans un pays influencé par une culture essentiellement protestante et puritaine, Singer a bien vu en Wolverine, Magnéto et compagnie des personnages marginalisés le renvoyant à son propre parcours. A ce titre, la scène de X-Men 2 où le jeune Iceberg fait son « coming out » mutant face à ses parents déboussolés est clairement autobiographique pour Singer.

     La franchise X-Men au cinéma est l’exemple parfait pour illustrer les rapports compliqués qui existent, aux USA, entre les cinéastes et le système des studios. Bryan Singer s’appropria un genre qu’il ne maîtrisait pas a priori, et sut s’y investir en trouvant un bon équilibre entre ses exigences personnelles, l’attente des fans du genre et la pression du studio Fox ; à savoir : livrer de solides blockbusters qui ne sacrifient pas les personnages et l’histoire au détriment de l’emballage « effets spéciaux/explosions ». Les deux premiers X-Men sont des modèles de présentation des personnages, plongés dans un univers réaliste. Voir par exemple la scène d’ouverture montrant les origines de Magnéto, liée au pire crime jamais commis par des humains : la Shoah, et Auschwitz, où le jeune mutant juif tente vainement de sauver ses parents emmenés dans les chambres à gaz… Violent, perturbant, ce moment sobrement mis en scène par Singer donne à Magnéto une explication cohérente de son attitude contre d’autres humains voyant les Mutants comme une autre « espèce » à annihiler, et fait du personnage un super-vilain aux motivations autrement plus fortes qu’une simple envie de dominer le monde. Même son de cloche quand Singer repense le personnage de Malicia, montrée comme une adolescente terrorisée à juste titre par ses pouvoirs survenus en pleine découverte de sa sexualité. Quand à l’emblématique Wolverine, qui révéla le talent de l’australien Hugh Jackman, Singer lui donne en quelques plans l’aura emblématique du Clint Eastwood des années 1960-70, à savoir un solitaire rongé par sa propre violence et qui se trouve un rôle de protecteur d’une famille atypique (penser notamment à Josey Wales Hors-la-Loi). Les rapports psychologiques solidement établis par Singer n’empêchent pas celui-ci de livrer les morceaux de bravoure attendus : les affrontements explosifs où nos chers Mutants font la démonstration de leurs impressionnants pouvoirs. Si le premier film était encore très sobre, un X-Men 2 montrera la maîtrise de Singer en la matière.

 

(extrait Logan)

     Malheureusement, la saga connaîtra une grave baisse de qualité liée au départ de Singer en 2005 ; excédé par l’ingérence permanente du patron de la Fox Tom Rothman, Singer accepta l’offre de DC/Warner de filmer Superman Returns, en hommage au film de Donner qu’il adore. Une trahison aux yeux de Rothman, qui poussera la date de sortie de X-Men III (L’Affrontement Final) en 2006, pour faire barrage à la sortie du Superman de Singer, sans même avoir un scénario finalisé… Décision aberrante, et résultat inévitable : le résultat final, commis par le tâcheron Brett Ratner, sentira le bâclage et le je-m’en-foutisme intégral. Même scénario ou presque, trois ans plus tard, quand le même Rothman donnera le feu vert à X-Men Origines : Wolverine, censé nous éclairer sur le passé de Logan. Hugh Jackman a beau se démener comme un beau diable pour apporter un peu de complexité à son personnage, le scénario boit tellement la tasse dès le début (le trauma d’origine du personnage est expédié par-dessus bord avec un mépris assez sidérant) que le film s’enlise illico. Le fait qu’il maltraite aussi des personnages emblématiques (Gambit et Deadpool en tête) n’arrange vraiment rien. Ces deux ratages en règle, décidés par des chefs de studio motivés par la seule rentabilité, sont des exemples assez éloquents des limites du système hollywoodien actuel. Heureusement, la suite semble avoir prouvé (pour le moment, en tout cas) que les choses s’améliorent. Le retour de Singer sur la franchise, d’abord comme producteur puis comme réalisateur, a ramené les Mutants dans le droit chemin : X-Men First Class (X-Men : Le Commencement, 2011) réalisé par Matthew Vaughn, puis X-Men Days of Future Past et X-Men Apocalypse, dûs à Singer, ont été dans l’ensemble des réussites, réécrivant sous l’angle de la préquelle l’ensemble de la saga. Principal facteur de ce renouveau, l’excellente interprétation de personnages familiers rajeunis pour l’occasion : James McAvoy en professeur Xavier, Jennifer Lawrence en Mystique et surtout Michael Fassbender qui s’approprie le personnage de Magnéto avec le charisme monstrueux qu’on lui connaît. Bien entendu, le succès de ces personnages ne se dément pas, et l’exemple Disney/Marvel pousse la Fox à développer des films « standalone » autour des Mutants les plus populaires. L’exercice n’est pourtant pas simple, comme on l’a vu avec Wolverine. Le mutant griffu eu droit à de nouvelles aventures, bien plus réussies. Bonne idée d’avoir amené James Mangold, solide réalisateur et excellent directeur d’acteurs (CopLand, Walk the Line), à la mise en scène de The Wolverine (2013) et surtout du magnifique Logan. Si le premier a encore quelques défauts évidents (notamment un climax cliché), il a aussi des fulgurances appréciables, dues à des influences aussi diverses que le Yakuza de Sydney Pollack, Le Château de l’Araignée de Kurosawa, et le cinéma d’Eastwood. Quant au second, c’est un véritable western post-apocalyptique que concocte un Mangold ne cachant pas ses références aux bons vieux classiques (Shane / L’Homme des Vallées Perdues) aussi bien qu’à Mad Max, Impitoyable ou Les Fils de l’Homme. D’une violence et d’une noirceur assumées, Logan est un départ en beauté pour Jackman qui aura campé le personnage pendant plus de seize ans. A l’extrême opposé de la noirceur de Logan, il faut mentionner les pitreries de Deadpool, sorti en  2016. Electron libre de l’univers Marvel, le Mercenaire avec une Grande Gueule a enfin eu son film, dans des circonstances assez curieuses. Dépité par le traitement calamiteux du personnage dans X-Men Origines : Wolverine, Ryan Reynolds accepta de tourner une bande démo d’effets visuels et de cascades en 2012, un « mini-film » respectant cette fois le code vestimentaire et les blagues du personnage. Succès foudroyant sur la Toile, le petit film de cinq minutes convainquit les cadres de la Fox de donner au personnage son long-métrage !… Soyons honnêtes, qualifier le film de réussite du genre est sans doute très excessif, mais il colle finalement assez bien au personnage, son humour au ras du slip et son besoin permanent de briser le 4ème Mur (rappelons que Deadpool est le seul super-héros de Marvel à être conscient d’être un personnage de fiction, et ne se prive jamais de le faire savoir). Déjà ça de pris dans un film qui colle indirectement à l’univers des X-Men, via les blagues à destination de Wolverine, et la confrontation digne des Monty Python avec Colossus. L’inévitable suite est dans les starting-blocks, en attendant que la Fox ne capitalise sur d’autres titres « X » (New Mutants en tête), avant que le rachat d’actions du studio par Disney ne vienne bouleverser la donne… et laisser deviner que Wolverine, Deadpool et compagnie réapparaîtront dans quelques années dans les films du MCU. De quoi donner de bonnes migraines aux futurs scénaristes chargé de « raccorder » les franchises mutantes de la Fox aux films de leurs rivaux au box-office.

 

(extrait Spider-Man 2)

Just keep spinning

     Retour en 2002, avec les débuts sur grand écran du plus emblématique des héros de Marvel. Après avoir longtemps joué les arlésiennes, Peter Parker, l’incroyable Spider-Man, prit enfin vie sur grand écran. Heureuse pioche pour les producteurs Avi Arad et Laura Ziskin, et le studio Sony/Columbia Pictures : Sam Raimi fut le réalisateur choisi pour ce qui reste l’une des trilogies super-héroïques de référence des années 2000 (oui, j’assume et j’inclus aussi là-dedans le troisième film détesté par beaucoup). En orientant l’histoire de son héros sur son évolution dans l’âge adulte (de la dernière année de lycée au premier boulot), intégrant les codes délibérément « soap opera » de la b.d. de Stan Lee et Steve Ditko à une mise en scène ultra-dynamique, Raimi avait su trouver l’alliage quasi parfait. On y bascule constamment entre drame (le passage obligé de la mort de l’Oncle Ben, élément fondateur de la personnalité tourmentée de notre héros) et comédie (voire notamment les apparitions de Bruce Campbell dans des rôles différents à chaque film), et le spectaculaire est au rendez-vous. Des séquences littéralement infaisables une décennie plus tôt : Spidey virevolte comme jamais entre les buildings dans des plans-séquences boostés aux amphétamines, et affronte des vilains particulièrement réussis… enfin, à une exception près ! Raimi soignera particulièrement la personnalité des adversaires du Tisseur, n’hésitant pas à revisiter sa propre filmographie au passage - Evil Dead 2, notamment, qui se rappelle à notre bon souvenir quand Norman Osborn (Willem Dafoe) fait face à son double maléfique, le Green Goblin, tapi dans un miroir ; ou encore la brutale réanimation des tentacules de Docteur Octopus (Alfred Molina) décimant les chirurgiens à l’hôpital… On aura une tendresse particulière pour le Sandman (Thomas Haden Church), meilleur élément du troisième film, notamment cette superbe séquence muette de résurrection où le personnage, transformé en colosse friable, se raccroche au souvenir de sa fille malade. La preuve que, utilisés à bon escient, les CGI peuvent offrir de vrais moments de poésie. Dans l’ensemble, donc, cette trilogie laissera d’excellents souvenirs, le récit se reposant sur le développement du triangle amoureux compliqué formé par Peter, Mary Jane et Harry. Ne pas oublier de saluer l’implication et l’attachement de leurs interprètes respectifs : Tobey Maguire, Kirsten Dunst et James Franco, qui ont su trouver le ton juste pour donner vie à ces personnages. Un léger bémol, toutefois, avec un Spider-Man 3 alourdi par une sous-intrigue encombrante autour du symbiote, du costume noir et de Venom… Le film a pourtant ses moments de grâce, mais on ne sera pas surpris d’apprendre que Raimi, qui n’a jamais apprécié ce personnage, s’est senti obligé de céder au fan-service imposé par les producteurs. En dépit de cette sortie de route (très embarrassante quand Peter se transforme en emo gothique à mèche…), le film se rattrape au final sur une note douce-amère assez audacieuse dans un film de ce genre. Le réalisateur partira sur d’autres projets, ayant senti que sa version de Spider-Man n’avait pas besoin d’un quatrième opus. La (Spider)manne financière continuera cependant, sans lui, mais, au vu des récents avatars du Tisseur sur grand écran, on se dira que Spidey, sans Raimi aux commandes, n’est plus tout à fait Spidey…

      Dix ans seulement après la sortie du premier film, Sony/Columbia effectuera l’obligatoire reboot de service, titré The Amazing Spider-Man, dû à Marc Webb (un nom prédestiné), avec Andrew Garfield reprenant le rôle de Peter, la dulcinée étant cette fois la blonde Gwen, campée ici par la piquante Emma Stone. Rien de négatif à dire sur ce film, qui bénéficie du capital sympathie de ses deux jeunes acteurs (tombés amoureux pour de bon sur le tournage), et qui est consciencieusement fait de bout en bout. Le Peter Parker version Garfield est moins fragile et névrosé, plus « à la cool » que la version Maguire, et on sent que le réalisateur tente une version légèrement plus sombre de l’histoire originale, insistant sur le mystère de la disparition des parents de Peter Parker. Pour autant, le film procure un effet « Jour Sans Fin » des plus curieux, où le spectateur a l’impression de revivre, avec quelques modifications de noms et de personnages, le film original de Sam Raimi. De quoi se poser des questions, finalement, sur l’utilité de ce reboot souvent agréable mais pas transcendant… et en tout cas plus regardable que sa suite, The Amazing Spider-Man 2, répétant les mêmes erreurs de Spider-Man 3, en pire. L’exemple même du film à très gros budget victime de surcharge pondérale narrative, le scénario écrasant la relation Peter/Gwen (jusqu’au dénouement tragique bien connu des amoureux du comics) sous des raccourcis narratifs peu emballants, et un excès de super-vilains. Webb subit le même traitement que Raimi et dut se débattre avec les directives du studio annonçant sans modestie que cette suite devait dépasser le milliard de dollars de recettes, pour lancer des films dérivés liés à l’univers du Tisseur… Une absence totale de modestie dans l’intention que cette suite bancale n’arrivera pas à effacer. L’accueil mitigé du film mettra fin prématurément à la version Webb-Garfield de Spider-Man. Et placera Disney/Marvel en position de force pour récupérer le personnage afin de l’intégrer à l’univers MCU (Marvel Cinematic Universe), popularisé par les personnages d’Avengers. Pas sûr que le Tisseur y ait gagné au change, pour l’instant…

     Avec son apparition au milieu de Captain America : Civil War, voilà donc Spider-Man ramené à son âge d’origine dans le comics : 15 ans, et toutes ses dents ! Le jeune Tom Holland, aux faux airs de Michael J. Fox, petit et nerveux, campe un Peter Parker hyperactif, branché sur les réseaux sociaux, naïf à l’excès. Le voilà recruté par Tony Stark / Iron Man (Robert Downey Jr.), qui se cherche des alliés dans sa dispute contre Steve Rogers / Captain America (Chris Evans), au sujet du Soldat de l’Hiver… Spidey débarque donc au beau milieu d’une bataille épique dans un aéroport entre collègues Avengers rejoignant l’un ou l’autre des deux leaders ; quant à savoir pourquoi il le fait, hé bien… lui-même ne le sait pas vraiment ! La séquence, aussi jouissive soit-elle, n’est finalement qu’un prétexte à une bonne baston entre surhommes, et pas question d’aller chercher plus loin… Le film se terminant sur une scène post-générique annonçant clairement le lancement d’une nouvelle saga arachnéenne, placée sous le patronnage d’Iron Man en mentor/mécène fournisseur d’un costume multifonctions pour Peter. Spider-Man : Homecoming, signé Jon Watts, confirme le « recadrage » du personnage en mode « copain des ados », sans pour autant rassurer. Pas la faute, certes de Tom Holland, qui s’amuse bien dans le rôle principal. Tout comme Michael Keaton, l’ancien Batman de Tim Burton assurant comme le pro qu’il est le rôle du méchant Vautour… le problème, c’est que ce film manque d’âme. Comme elle paraît déjà loin, la trilogie de Sam Raimi, où le héros faisait face à ses problèmes, en adulte maladroit certes, mais quand même en adulte ! Ici, Spidey peut toujours se reposer sur les gadgets que lui a fourni « Tonton » Iron Man pour se tirer d’affaire, et Dieu sait qu’il se ridiculise souvent dans ce film… Le principal souci du film, c’est surtout qu’il semble avoir été calculé en permanence par le service marketing de Disney. Le film se permet ainsi un énorme placement de produit des jouets Star Wars, désormais propriété du studio Disney qui produit les films du MCU… Difficile, donc, d’être touché par cette nouvelle version des exploits du Tisseur qui peine à se trouver une nouvelle identité à part dans l’univers Marvel. Et qui risque de se retrouver en porte-à-faux avec de futures productions Sony/Columbia basées sur des personnages qui lui sont liés (Venom avec Tom Hardy, Black Cat et Silver Sable, l’arlésienne des Sinistres Six…). Spider-Man, personnage iconique de l’univers Marvel s’il en est, cherche encore sa place.

 

(photo, au choix – Daredevil, Hulk 2003, FF…)

Le Cimetière des Légendes

     Faire un bon film n’est pas une science exacte, et adapter un comics à succès en film à succès l’est encore moins. La réussite des premières versions des X-Men et de Spider-Man a malheureusement généré un réflexe quasi mécanique, chez les patrons des studios, de vouloir adapter tout et n’importe quoi sans forcément comprendre le matériel de base. La décennie 2000 a comporté son lot de films sinistrés à des degrés divers, aussi bien chez Marvel que chez D.C. Les amateurs du genre auront eu largement l’occasion de cracher leur colère devant la plupart de ces œuvres très regrettables. Prenez Daredevil par exemple ; s’il fait actuellement l’objet d’une remarquable série diffusée sur Netflix, le justicier de Hell’s Kitchen aura d’abord été l’objet d’une médiocre adaptation filmée, en 2003, par le tâcheron Mark Steven Johnson. L’intrigue empile des personnages emblématiques (Elektra, le Caïd et Bullseye) sans leur donner de vraie substance, les dialogues sont clichés au possible, les acteurs dans l’ensemble assez mal choisis (à l’exception du regretté Michael Clarke Duncan) ou surjouent (Colin Farrell en Bullseye tueur de grand-mère…), sans compter ses effets de style qui sonnent creux… Le film comporte son lot de scènes absurdes au-delà de l’acceptable, notamment ce moment où Matt/Daredevil et Elektra se la jouent Matrix au grand jour, dans une cour d’immeuble, devant des témoins qui ne s’étonnent pas du tout de voir un aveugle jouer les ninjas ! Pas découragés, malgré des critiques désastreuses et un box-office mitigé, les producteurs remirent le couvert avec un Elektra ayant vite sombré dans l’oubli.

     2003 vit aussi la sortie du premier long-métrage consacré à Hulk, bien avant qu’il ne rejoigne l’univers partagé du MCU. Une adaptation qui divise, pour tout dire. Hulk fut produit sous l’égide du studio Universal afin de rivaliser avec les films X-Men et Spider-Man, propriété des majors rivales, et a priori, tout semblait bien parti pour une adaptation de qualité de l’univers du Titan Vert et de son alter ego, le chétif Docteur Bruce Banner. Acteurs solides (Eric Bana, Jennifer Connelly, Nick Nolte, Sam Elliott), musique grandiose de Danny Elfman, effets spéciaux visuels de Dennis Murren du studio ILM (l’homme de Terminator 2 et Jurassic Park, respect), et aux commandes, un cinéaste prestigieux : Ang Lee, tout juste auréolé du succès de Tigre et Dragon. Le choix du studio d’engager Ang Lee, réellement motivé par l’envie de faire un film crédible autour de Hulk, n’était pas plus discutable que ceux de la Fox avec Bryan Singer ou de Sony avec Sam Raimi. Le résultat fut pourtant décevant. L’origin story de Hulk a beau être expliquée en détail par le récit des traumatismes du pauvre Bruce Banner, victime des abus de pouvoir de son paternel instable, elle ne captive pas. Ang Lee a-t-il vraiment pu faire le film qu’il voulait ? Pas sûr. En tout cas, les problèmes rencontrés dans Hulk sont légion. Le jeu des comédiens est passable, mention spéciale à un Nick Nolte en roue libre ; le look du Hulk en images de synthèse est encore trop « synthétique » pour convaincre ; certains morceaux de bravoure annoncés virent au n’importe quoi (Hulk affronte un caniche géant mutant !). Et le style du film laisse songeur… Hulk s’arrêtant au milieu de sa fuite dans le désert pour contempler du lichen : poésie, ou fumisterie ? Plus agaçant, ces séquences « pop art » choisies par Ang Lee pour tenter de retranscrire l’esprit du comics, tombent à l’eau systématiquement : freeze frames abusifs, scènes en écran divisé… des gadgets intrusifs qui ne cessent de faire décrocher le spectateur et lui rappeler qu’il est devant un film, au lieu de l’immerger. On se consolera comme on peut devant les thématiques psychologiques du film (malheureusement noyées dans des tonnes de dialogues d’exposition), ou les destructions attendues sur le passage du colosse furieux. Pas de quoi, au final, faire un bon film. Hulk devra patienter pour « smasher » à nouveau…

     On continuera rapidement l’évocation de ces adaptations boiteuses qui pullulèrent au milieu des années 2000, chez les personnages Marvel. Une pensée émue pour le Punisher, le vigilante à tendance psychopathe, anti-héros urbain par excellence, deux fois sinistrée par des adaptations médiocres. A vrai dire, vouloir faire un film rassembleur autour du personnage d’un comics réputé pour son extrême violence n’était sans doute pas une bonne idée. Ni Punisher (2004), version édulcorée du personnage joué par Thomas Jane, ni Punisher War Zone (2008), plus proche du comics, ici incarné par Ray Stevenson, n’ont laissé de traces notables. Il faudra attendre la seconde saison de la récente série tv Daredevil pour voir un Punisher marquant, ici incarné par l’impressionnant Jon Bernthal, qui va rempiler dans sa propre série. A l’extrême opposé de l’univers noir de noir de Frank Castle dans la galaxie Marvel, les Quatre Fantastiques auront aussi connu de sacrées avanies. Sur grand écran, Reed Richards, Sue Storm, Johnny Storm et Ben Grimm (alias Mister Fantastic, La Femme Invisible, La Torche Humaine et La Chose) auront été salement malmenés… Triste ironie du sort pour ces personnages qui ont pourtant été les piliers de l’Univers Marvel à leurs débuts. Purs produits des années 60 marqués par la conquête spatiale, et qui apportaient avec eux un certain optimisme lié à la science et l’exploration, les FF feront naufrage au cinéma. Un premier film sorti en 2005 sera à peine le plus regardable du lot : nos héros donnent l’impression d’être dans coincés un sitcom à la Friends… Impression confirmée deux ans plus tard par une séquelle navrante, même pas sauvé par le mythique Silver Surfer de passage sur notre Terre. Pas découragé par les mauvaises critiques et le box-office tiédasse de ces deux œuvres, le studio Fox lancera un reboot en 2015, Fantastic Four qui fut effectivement un fantastique four… Pauvres FF ! Leur titre déjà rayé des ventes de comics, Reed, Sue, Johnny et Ben, ainsi que leur vieil ennemi le Docteur Fatalis, semblent s’être perdus dans la Zone Négative. Sans doute les reverra-t-on un jour, possiblement « raccordés » dans le MCU de Marvel/Disney ? Encore faut-il que les amoureux de la b.d. d’origine manifestent l’envie de les revoir. Une pensée aussi pour un acteur qui adore sincèrement les comics depuis l’enfance : Nicolas Cage, qui changea son célèbre nom de famille (Coppola) pour un nom de scène inspiré par le super-héros black Luke Cage, et qui a aussi très sérieusement baptisé son fils du prénom de Kal-El (cet homme est fou !!). Frustré de n’avoir pas pu jouer Superman pour Tim Burton, recalé aux castings de Spider-Man (il faillit jouer Norman Osborn, le Green Goblin) et d’Iron Man, Cage fit des pieds et des mains pour enfin incarner un super-héros. Ce fut chose faite en 2007 avec Ghost Rider. Pas de chance, le film fut confié au récidiviste Mark Steven Johnson, celui-là même qui coula Daredevil… D’une platitude à peine sauvée par quelques money shots assurés par l’équipe des effets visuels, le film est cependant plus regardable qu’une suite à la réputation calamiteuse, Ghost Rider : L’Esprit de Vengeance, sans doute tournée en Bulgarie avec le budget pause café d’Avengers… Dur pour Cage, qui s’en sortira beaucoup mieux dans son rôle de Big Daddy dans le décapant Kick-Ass de Matthew Vaughn, relecture iconoclaste des films du genre.

     Dans la catégorie « films sinistrés », les héros Marvel ne sont pas les seuls à avoir leurs canards boiteux (non, pas Howard !). Chez D.C. / Warner, on aura beau jeu de se cacher derrière la trilogie Batman version Christopher Nolan, la boutique cache mal quelques beaux ratages en bonne et due forme… Mention spéciale au Catwoman de 2004, réalisée par le français Pitof, et qui vaudra à Halle Berry un Razzie Award. Une aberration filmique, née des cendres d’un ancien projet de Tim Burton pour Michelle Pfeiffer, où la seule chose marquante est l’abominable costume de série Z porté par la belle comédienne… Cela dit, l’actrice assuma le ratage du film en acceptant le Razzie en question, une certaine forme de courage qui mérite d’être salué. Mentionnons aussi Jonah Hex, sorti en 2010, western surnaturel indirectement lié aux super-héros DC ; un casting correct (Josh Brolin, John Malkovich, Megan Fox, Michael Fassbender, Michael Shannon) ne suffit pas à susciter l’intérêt. Pas plus que le tardif Green Lantern de Martin Campbell, sorti en 2011 ; une superproduction étiquetée à 200 millions de dollars, tout de même, censée faire barrage aux films de la Phase Un de Marvel (Thor et Captain America premiers du nom) et qui se prendra un méchant vent de la part des critiques et du public. Le respect du comics d’origine n’est pas ici en soi une garantie de succès immédiat ; il faut avouer que le visuel fluo du film brûle les yeux des spectateurs, et les vannes de Ryan Reynolds, toujours en mode « Deadpool », ne prennent pas. De cette courte flopée de films oscillant entre le nanar et le film quelconque, émerge le cas particulier du Superman Returns de Bryan Singer, daté de 2006. Le réalisateur des X-Men avait cru bon de passer à l’ennemi, l’occasion étant trop belle pour lui de rendre hommage au(x) film(s) de Richard Donner. Pas désagréable, sa version possède quand même quelques jolis morceaux de bravoure, aidés par une ambiance visuelle impeccables ; elle souffre cependant d’un statut bâtard. Coincé entre l’hommage, la suite directe cherchant à effacer les opus 3 et 4 de la période Christopher Reeve, et l’obligation du reboot, le film de Singer se retrouve assis entre plusieurs chaises sans donner l’impression de choisir une direction précise. Au point de s’embourber dans une intrigue franchement ennuyeuse autour du fils de Kal-El et Lois Lane… Pour un film budgeté à 209 millions de dollars, ramener toute l’histoire du Man of Steel à une simple affaire de reconnaissance de paternité, c’est un peu cher payé, non ? Qui plus est, les rappels constants du film de Donner (l’utilisation des scènes tournées par Marlon Brando, la musique de John Williams) sont loin d’avoir la force de ce dernier. Quant à l’interprétation, elle est très mitigée. Brandon Routh, inexpressif, beaucoup trop fluet pour être crédible en Superman, arrive tout juste à imiter Christopher Reeve en Clark Kent, sans plus. Et son entente avec Kate Bosworth (trop jeune en Lois Lane) à l’écran est franchement quelconque. Une erreur qui coûte cher, surtout quand on a en face de soi un Lex Luthor incarné par Kevin Spacey qui en rajoute avec délices dans le registre « fourbe et irresponsable » (c’était avant qu’on ne réalise que le grand acteur était, dans la vraie vie, un vrai vilain pour d’autres raisons…). L’ensemble de ces quelques plantages de films sortis sous la bannière DC / Warner laisse songeur quand à la gestion des décisionnaires du studio, face à la déferlante adverse. Surtout quand on leur ajoutera la terrible frustration de l’annulation pure et simple du Justice League Mortal que devait réaliser George « Mad Max » Miller… Bon sang, comment les exécutifs de Warner ont-ils pu laisser passer une occasion pareille ? L’annonce d’une Justice League – soit Superman, Batman, Wonder Woman, Flash, Green Lantern et leurs copains – par le père spirituel du Road Warrior aurait valu un triomphe garanti sur mesure, précédant le carton d’Avengers de quelques années. Au lieu de quoi les décisionnaires de Warner préfèreront investir dans Green Lantern, ou plus récemment dans Suicide Squad ou une Justice League toujours plombée par de mauvaises décisions internes. Il y a de quoi rager…

 

(scene Avengers)

Vengeurs, Rassemblement !

     La fin des années 2000 verra un grand bouleversement de la Force au sein de l’industrie hollywoodienne. Un changement opéré sous la férule du producteur Kevin Feige, ancien associé d’Avi Arad, ayant fait partie du staff de production de Disney, et qui reprit en main les droits d’exploitation de divers personnages Marvel dispersés aux quatre vents, avec l’idée d’élaborer un projet assez fou : créer un univers partagé, à l’instar des comics, où chaque personnage pourra avoir ses propres aventures en solitaire avant de rejoindre un grand film d’équipe, selon une stratégie de production solidement encadrée. Quoi de mieux que de rassembler petit à petit les futurs Avengers (ou Vengeurs, pour les nostalgiques francophiles) en différentes « phases » de lancement ? Voilà dix ans que l’idée aura été lancée, avec succès. A la sortie d’Iron Man de Jon Favreau en 2008, les irréductibles guetteurs de scènes post-générique de fin ont été récompensés : Nick Fury, Colonel du SHIELD (Samuel L. Jackson) apparaissait pour parler à Tony Stark (Robert Downey Jr.) du mystérieux « Projet Initiative Avengers ». L’annonce tenait apparemment du gag pour initiés, elle aura cependant fait l’effet d’une véritable bombe à retardement. Quatre ans et cinq films plus tard, Avengers pulvérisait les records au box-office mondial. La stratégie de fidélisation des fans orchestrée par Feige, rassemblant bientôt les franchises sous l’égide Marvel/Disney (les films de la première vague étant des coproductions opérées avec Paramount ou Universal) aura été payante à long terme. Le Marvel Cinematic Universe (MCU) était lancé. 

     Iron Man aura été la tête de pont de cette stratégie habilement pensée. Le sympathique film de Jon Favreau aura su se mettre les fans dans la poche, sans trop forcer : humour permanent, effets visuels spectaculaires, beaucoup de rythme… à défaut d’avoir une histoire vraiment originale (la structure du récit sera dupliquée sur d’autres films du MCU, tels Ant-Man ou Docteur Strange), le film décrochera un joli succès, aidé par un Robert Downey Jr. en show permanent, parfaitement adapté à l’état d’esprit du personnage de Tony Stark. Suivront : L’Incroyable Hulk (débarrassé des lourdeurs psychanalytiques et des effets esthétiques du film d’Ang Lee), Iron Man 2, Thor, Captain America : The First Avenger, avant le grand rassemblement Avengers. Après le film de Joss Whedon, ce sera : Iron Man 3, Thor : Le Monde des Ténèbres, Captain America : Le Soldat de l’Hiver, Les Gardiens de la Galaxie, Ant-Man, Avengers : L’Ere d’Ultron, Captain America : Civil War, Docteur Strange, Les Gardiens de la Galaxie 2, Spider-Man : Homecoming, Thor : Ragnarok, Black Panther… Je ne m’étends pas trop sur les qualités et défauts respectifs de ces films, souvent traités à leur sortie dans ces pages. Et encore, il faut mentionner les séries télévisées situées dans le même univers : Agents of SHIELD, Inhumans, ou celles diffusées sur Netflix, au ton plus urbain et brutal (Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist, qui se rejoignent dans Defenders). Et bientôt : Avengers Infinity War, Captain Marvel, Ant-Man & The Wasp, etc. Ouf, n’en jetez plus, la cage est pleine !! La stratégie Disney/Marvel est efficace, il faut bien l’admettre. Orientés « popcorn » avant tout, les films estampillés Marvel suivent d’année et année la même méthode : le divertissement avant tout… On aurait souvent tort de se plaindre, la plupart de ces films faisant mouche, mais on ne peut s’empêcher de constater une certaine uniformisation du genre. Les réalisateurs engagés sont compétents, mais leur style et leur vision semblent interchangeables. Difficile de reconnaître ce qu’a de particulier la vision d’un Peyton Reed (Ant-Man) ou d’un Jon Watts (Spider-Man Homecoming), qui respectent le cahier des charges du studio. Un Docteur Strange peut être une belle surprise, mais faut-il remercier le réalisateur Scott Derrickson, l’équipe artistique ou les responsables des stupéfiants effets visuels du film ? Et on notera par ailleurs que les réalisateurs plus « affirmés » ne restent pas longtemps dans l’aventure. Joss Whedon, fatigué des ingérences permanentes des exécutifs de Disney dans son travail, a quitté les Avengers après un second film mitigé, pour répondre à l’appel de la Distinguée Concurrence. James Gunn a fait du bon travail sur les Gardiens de la Galaxie, mais là encore, le second film qu’il vient de livrer, malgré des trouvailles jouissives, connaissait des pannes d’inspiration. Dernier appelé en date, Ryan Coogler a pu imprimer sa patte personnelle sur Black Panther, livrant au passage un film très appréciable, tout en devant composer avec le cahier des charges du studio. D’autres ont soit plié bagage avant le tournage (Patty Jenkins sur Thor 2), ou ont été débarqués comme des malpropres (Edgar Wright sur Ant-Man). La jungle hollywoodienne est sans pitié pour les « auteurs ». En tout cas, la méthode Marvel, bâtie sur un relatif long terme (l’univers partagé devrait s’étendre au moins jusqu’en 2029, environ !) fonctionne… mais si le public répond présent, le danger de lassitude demeure. Il n’y a qu’à voir la mine épuisée de Robert Downey Jr., qui a enchaîné sept films en dix ans sous l’armure d’Iron Man, pour voir que l’usure guette les personnages stars du MCU.

 

(scene The Dark Knight)

D.C. : contre-attaques et petits suicides entre amis 

     Bien entendu, le succès des adaptations Marvel, qu’elles soient sous le giron Disney ou sous celui de la Fox, ne laissait pas indifférente la Distinguée Concurrence chapeautée par Warner Bros. … Encore que les responsables de DC/Warner semblent avoir peiné à réagir à la déferlante adverse, quantitativement parlant. En une quinzaine d’années, on compte (en se limitant aux seuls films cinéma) à peu près deux fois moins de productions estampillées D.C. que de productions Marvel. Est-ce que, pour autant, les ayant-droits de Superman, Batman et compagnie ont privilégié la qualité à la quantité ? Hmm… réponse mitigée : on a quand même eu droit à quelques naufrages artistiques cités plus haut… mais le studio peut quand même avoir la fierté de citer une trilogie emblématique s’il en est, celle qui a pratiquement redéfini le genre et les codes des blockbusters « adultes » : il s’agit évidemment de la saga de Batman revisitée par Christopher Nolan, que l’on nomme plus fréquemment « trilogie Dark Knight« . Impossible de passer à côté, tant cette trilogie a radicalement changé l’univers filmique du justicier de Gotham City. On revenait de loin, après un Batman et Robin de funeste mémoire, conjugué à l’arrêt du Superman Lives de Tim Burton.

     Sept longues années sans Batman, donc, personnage hautement iconique dont le studio ne savait manifestement plus quoi faire. Un cinquième épisode vite annulé (Joel Schumacher, littéralement lynché par les Bat-fans, aura vite démissionné), un Batman Vs. Superman longtemps resté un serpent de mer (gag dans le film de 2007 Je suis une Légende : Will Smith, pas encore dans la Suicide Squad, passe devant un cinéma désert orné du logo des deux légendes D.C. …), ou l’adaptation du graphic novel de Frank Miller, Batman Year One, par Darren Aronofsky… Ce dernier projet, déjà plus excitant, annonçait un film plus dur, plus réaliste, ancré dans l’ambiance des films urbains des seventies. Le projet resta lettre morte, mais il a certainement influencé Christopher Nolan et son scénariste David S. Goyer au moment de poser les bases de leur Batman Begins : rendre justice au personnage, au travers d’une origin story cohérente, tout en gardant une tonalité urbaine, violente, oppressante propres aux comics modernes liés au Dark Knight. Batman Begins est au carrefour de nombreuses influences revendiquées par le jeune cinéaste londonien, mêlant des éléments du cinéma d’anticipation (Metropolis et Blade Runner – hello, Rutger Hauer, sont évidemment cités), du polar (de Serpico pour le personnage de Gordon, à Seven - hello, Morgan Freeman !) et du film de samouraï et d’arts martiaux, pour raconter la formation de Bruce Wayne. Les auteurs se permettent ici une approche très différente du genre super-héroïque, où la noirceur et la complexité dominent. Il est vrai qu’entre le dernier film de la précédente saga (daté de 1997) et celui-ci, sorti en 2005, le monde occidental a été sérieusement bousculé dans ses certitudes. Plus question de prendre à la rigolade les scènes de destruction urbaine au cinéma, après le 11 septembre 2001. Des réalisateurs tels que Nolan ont bien compris que les blockbusters estivaux ne pouvaient plus faire semblant d’ignorer le monde réel. Batman Begins et les deux films suivants se dotent donc d’un constat lucide sur le malaise des sociétés occidentales. Omnipotence des multinationales, mépris du droit humain, montée alarmante des fondamentalismes et du terrorisme, clivages sociaux aggravés par la violence… la trilogie Batman de Nolan a beau être une fiction, elle nous tend un reflet peu flatteur. Nolan s’approprie les personnages les plus emblématiques du comics, osant braquer parfois certains fans trop puristes, et les balance dans un monde aussi réaliste que possible, offrant parfois au spectateur des passages assez déstabilisants. Nolan poursuivra son travail avec deux suites « batmaniennes » remarquables : The Dark Knight, hanté par la performance terrifiante de Heath Ledger en Joker psychopathe (le comédien ne s’en remettra pas, hélas) et un Dark Knight Rises plus mitigé (ceci à cause du jeu d’une Marion Cotillard somnambule), mais sauvé par des fulgurances nolaniennes, et la présence d’un Tom Hardy monstrueux de charisme en Bane « madmaxien ». Soyons honnêtes : malgré ses failles, cette trilogie a clairement donné toute sa noblesse au genre, et montre qu’on peut offrir au public qu’un blockbuster peut aussi être une œuvre intelligente. Une qualité rare.

     Encouragées par les bénéfices pharamineux du reboot batmanien, les têtes pensantes de DC/Warner se décideront enfin à tenter l’aventure d’un univers partagé par les personnages DC, sur le modèle de leurs rivaux au box-office. Mais il n’est pas simple de vouloir conjuguer un ton supposé plus « adulte » avec les exigences des codes super-héroïques. Quatre films, pour le moment, montrent que l’univers DC alterne le meilleur et le pire, en matière d’adaptations… Pris par des projets plus personnels, Nolan produira le Man of Steel de Zack Snyder en 2013. Une nouvelle version de l’histoire des origines de Superman, incarné par Henry Cavill, qui fait table rase de Superman Returns et se libère (presque) de l’influence de la période Christopher Reeve. Toujours écrit par David S. Goyer, le film fait de Kal-El un personnage plus tourmenté, moins optimiste que ses précédentes versions. Il est toujours un Dieu isolé parmi les Hommes, dépositaire de la mémoire de sa planète disparue et toujours impulsif dans ses choix. Pas évident de traiter un personnage surpuissant et solaire, et il n’est pas certain que Snyder ait toujours fait les bons choix, notamment une violence malvenue (destruction abusive d’immeubles, exécution du méchant par « Supes ») qui tranche avec l’image optimiste du super-héros kryptonien. Pour contrebalancer ces défauts, on a cependant de bonnes idées pour réinventer certains passages obligés du récit : par exemple, de voir un jeune Clark Kent/Kal-El mal réagir, enfant, devant la découverte progressif de ses pouvoirs, comme cette super-ouïe qui se déclenche à l’école, et lui cause une véritable « crise » autistique… Le genre de scène qui fait mouche, selon moi. Cela étant, le film est une fusion assez correcte entre l’univers de Superman et le style visuel de Snyder, un réalisateur souvent contesté parmi les communautés geeks, mais qui a incontestablement le courage de ses parti pris. Et puis, saluons la décision de repenser des personnages archi-classiques : Lois Lane, Jor-El, Perry White, les parents Kent, le Général Zod, en les confiant à des acteurs de grand calibre – Amy Adams, Russell Crowe, Kevin Costner, Michael Shannon… pas mal du tout. Et le tout servi sur une musique de Hans Zimmer qui impose une touche très différente, là encore, du score orchestral de John Williams.

 

(scene Batman Vs Superman)

     Snyder, sans Nolan mais toujours avec David S. Goyer, s’attaquera ensuite à un vieux serpent de mer, le très attendu Batman Vs. Superman : L’Aube de la Justice, sorti en 2016. Un choc des titans entre les deux surhommes emblématiques, faisant suite à Man of Steel (mais pas à la trilogie de Nolan), pour préparer le terrain aux autres films estampillés D.C. menant à Justice League. Un film qui ne cessera de diviser les amoureux du genre. Coincé entre son statut de suite de Man of Steel, son retour de Batman (campé par un Ben Affleck convaincant), sa volonté de « teaser » les futurs héros de la Ligue de Justice (Flash, Aquaman, Cyborg) tout en lançant Wonder Woman, Batman Vs. Superman se prend souvent les pieds dans une narration confuse, « écrasée » par tous ces placements de personnages abusifs. L’intrigue, surtout dans sa première partie, donne souvent l’impression de s’embrouiller dans des ramifications politiques surchargées à l’excès. On peut aussi critiquer certaines facilités scénaristiques (le changement d’avis de Batman sur Superman, en l’entendant prononcer le nom de sa mère) et le jeu outré de Jesse Eisenberg, très crispant en Lex Luthor. Pour autant, le réalisateur sait nous livrer des moments forts qui surpassent ces faiblesses. Quand il revient par exemple sur la destruction de Metropolis dans Man of Steel, mais cette fois-ci vue par les yeux d’un Bruce Wayne impuissant (La Guerre des Mondes de Spielberg n’est pas loin). Ou ce cauchemar postapocalyptique fait par le même Bruce Wayne, illustrant ses pires peurs sur le devenir de l’Humanité. Et quand les héros joignent leurs forces pour affronter l’horrible Doomsday, il livre une bataille démentielle renvoyant le finale d’Avengers à une aimable bagarre de cour d’école. Le must étant l’arrivée de Wonder Woman dans le combat. Soutenue par les riffs de guitare électrique de Hans Zimmer et Junkie XL, la belle Amazone a droit à l’entrée en scène la plus badass jamais vue à ce jour, de mémoire super-héroïque !

      L’occasion de saluer Gal Gadot, l’actrice israélienne qui semblait être née pour jouer le rôle… et que nous avons retrouvé cette année dans son film, signé de Patty Jenkins. Un Wonder Woman de bonne facture, la réalisatrice de Monster ayant su livrer une « origin story » solide, plongeant notre héroïne dans les conflits de la 1ère Guerre Mondiale, selon une logique de serial qui sait prendre son temps pour capter la prise de conscience de l’héroïne. Le film sait se faire grave et amusant à bon escient, servi par une bonne direction artistique et un bon casting (mention spéciale aux Amazones campées par Connie Nielsen, toujours aussi belle depuis Gladiator, et Robin Wright). De quoi faire passer la pilule de quelques facilités scénaristiques, comme ce commando multi-ethnique accompagnant l’héroïne, photocopie des Howling Commandos de Captain America : First Avenger… Le capital sympathie du film, en tout cas, est bien réel, et laisse espérer des suites à la hauteur. Déjà ça de pris, quand on se souvient que D.C.  et Warner, un an plus tôt, nous ont infligés un Suicide Squad qui avait réussi un exploit peu commun : mettre la bave aux lèvres des fans pendant des mois, grâce à des bandes-annonces prometteuses, puis provoquer le rejet quasi unanime des mêmes fans devant le résultat final… Un monstrueux cafouillage en règle que le réalisateur David Ayer va se traîner durant toute la suite de sa carrière. Le film se voulait un Douze Salopards du « comic-book movie« , avec sa bande de criminels à super-pouvoirs engagés dans une mission suicide contre une remise de peine, en même temps qu’il devait être un sommet de pop culture décomplexée. C’est raté à tous les étages ! Les personnages sont maltraités au possible, les acteurs en font soit des caisses (Margot Robbie en Harley Quinn), soit ne font rien du tout (les nombreux seconds rôles, réduits au rôle de simples figurants), le découpage des scènes d’action est illisible, et le scénario contient plus de trous qu’un fromage suisse… Quant au Joker joué par Jared Leto… n’en parlons pas.

     Ce bilan (temporaire) de D.C./Warner est inégal, malgré une évidente volonté de bien faire – des réalisateurs et des comédiens de prestige, un ton généralement plus « mature » que chez les concurrents… La sortie de Justice League n’a fait que confirmer les problèmes inhérents à la méthode de production Warner/DC. Le film a connu des reshoots commandés par le studio. Avec ou sans l’aval de Zack Snyder et son épouse productrice Deborah ? Le couple a été endeuillé par une tragédie personnelle (le suicide de leur fille) durant la post-production du film. Impossible pour l’instant de savoir si ce second tournage est une décision personnelle (compréhensible, vu le contexte) ou une prise de contrôle du film par les cadres exécutifs (nettement plus inquiétant, pour la qualité du produit final). Toujours est-il que le réalisateur appelé à la rescousse n’est autre que Joss Whedon, tout juste débarqué de l’univers voisin Avengers/Marvel/Disney… Justice League, bâti sur la promesse de rassembler les personnages phares de DC, est devenu un produit hybride, partagé entre les envies du couple Snyder de poursuivre dans la veine « sombre/adulte » de leurs films précédents, et l’interventionnisme de DC/Warner prêt à imiter la concurrence Marvel. Pas désagréable au demeurant, le film fait tout de même le grand écart entre la noirceur apparente du début, et l’humour à destination des kids du final. Le résultat est forcément en dents de scie, et le box-office décevant laisse craindre pour la suite des opérations chez Warner. On jugera bientôt Aquaman de James Wan, le super-héros aquatique incarné par Jason « Khal Drogo » Momoa – un pari très risqué, le personnage n’ayant pas le même rayonnement que la Sainte Trinité Batman/Superman/Wonder Woman. A plus ou moins long terme, DC/Warner annoncera le lancement d’autres films de cet univers partagé. On attend plus The Batman avec ou sans Ben Affleck, dirigé par Matt Reeves (auteur des excellents derniers opus de la nouvelle Planète des Singes) qu’un Suicide Squad 2 que devrait réaliser Gavin O’Connor (bonne courage à lui…). Le personnage suivant de la Justice League à avoir son film devrait être Flash, incarné par Ezra Miller. Sur la « A-List » annoncée des réalisateurs potentiels, du beau monde : Sam Raimi, Matthew Vaughn, à moins que ce ne soit le grand Robert Zemeckis en personne. Plus lointains, outre les probables suites de Man of Steel et Wonder Woman, d’autres projets fleurissent. Shazam avec Dwayne « The Rock » Johnson, Gotham City Sirens, qui devrait mettre en scène les vilaines de Batman – Catwoman, Harley Quinn et Poison Ivy -, un film sur le Joker et encore Harley Quinn (avec Margot Robbie, mais apparemment pas Jared Leto… ouf ?!), un autre sur Nightwing (l’ex-Robin à son Batman), et peut-être le retour de Green Lantern, sans Ryan Reynolds. Le Justice League Dark de Guillermo Del Toro, qui devait réunir les personnages surnaturels de DC (Swamp Thing, Docteur Fate, Zatanna, John Constantine, Jason Blood, Deadman et Spectre), est quant à lui porté disparu dans le Development HellUne liste prometteuse, certes, mais l’absence de communication claire de la part des responsables de la branche cinéma de D.C. donne l’impression que ceux-ci lancent leurs films dans la précipitation, en réponse aux plans de bataille jusque ici bien réglés de Marvel/Disney. La qualité des films s’en ressentira forcément.

 

(BA Ready Player One ?)

La suite au prochain numéro ?

      Nous approchons (enfin !) de la fin de cet épais dossier qui est loin d’avoir fait le tour de toutes les adaptations de comics US. Il aurait fallu consacrer aussi un dossier supplémentaire pour parler des séries TV – DC s’étant longtemps taillé la part du lion, à travers de superbes séries animées (le Batman version Paul Dini / Bruce Timm, ahh… nostalgie !) et les séries live (de Smallville à Gotham en passant par Arrow, Supergirl, Flash, et j’en oublie sûrement). Il faut aussi évoquer rapidement les nombreuses adaptations de graphic novels des papes du genre, issus des comics, tels que Frank Miller (Sin City, 300, The Dark Knight Returns) et Alan Moore (Batman The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta, From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), qui ont vu leurs œuvres adaptées et leurs idées utilisées par d’autres, pour le meilleur comme pour le pire… Les adaptations cinéma des créations de Moore, notamment, sont d’une qualité très aléatoire, les studios ne voyant apparemment dans ses œuvres très complexes qu’un simple matériel à blockbuster standard, ce qui n’a fait qu’attiser la rage légitime du scénariste anglais à l’égard du système hollywoodien. On aurait pu s’étendre aussi particulièrement sur Guillermo Del Toro, le cinéaste mexicain ayant signé d’excellentes adaptations de comics (hors Marvel/DC) comme les deux Hellboy et Pacific Rim. C’est d’ailleurs à la sortie du premier Hellboy qu’il prophétisait, lucide, l’inévitable rapprochement entre les médias b.d./cinéma/jeux vidéo, l’association des trois pouvant à long terme déboucher sur la naissance d’une nouvelle forme d’expression artistique propre au 21ème Siècle. On aura aussi constaté, en l’espace d’une vingtaine d’années, l’acceptation du phénomène super-héros sur grand écran, les comics jadis vus comme de simples récits infantiles inspirant désormais des films aux tons très différents. Quelques exemples notables ? Incassable de M. Night Shyamalan, déconstruction intimiste du genre, à réévaluer (ceci, quoi que l’on puisse penser des films suivants du cinéaste) ; Les Indestructibles signé Brad Bird, génial hommage animé au genre qui nous intéresse, bourré d’idées de mise en scène complètement folles. On peut aussi citer l’intéressant found footage Chronicle de Josh Trank, ou le furieux Kick-Ass de Matthew Vaughn… Les intellectuels méprisant le genre pourront toujours se rabattre sur Birdman, pavé assez prétentieux, il faut bien l’avouer, d’Alejandro Gonzalez Inarritu, et son commentaire « méta » pesant sur les déboires personnels d’une ancienne star du genre, incarné par Michael Keaton, le Batman de Tim Burton. Quelques exemples contredits cependant par des bizarreries du type Hancock ou des monstruosités à la Ma Super Ex ! Le Diable Hollywoodien nécessite, pour tous les cinéastes tentés de mettre en scène les surhommes, de toujours dîner avec une très longue cuillère.

     Que retient-on, finalement, de ce vaste tour d’horizon ? Les professionnels semblent partagés. Il suffit d’entendre certaines grandes voix de ce métier s’exprimer sur le sujet pour constater l’ampleur du fossé générationnel et culturel qui les sépare d’un public acquis à la cause super-héroïque. Quelques vieux grognards du métier n’ont pas eu de mots assez durs pour dire leur mépris du genre – avec peut-être parfois un brin de mauvaise foi, d’incompréhension manifeste ou d’orgueil blessé. C’est le cas de William Friedkin, qui ne s’est jamais vraiment remis d’avoir été subitement éclipsé par le succès de Star Wars au détriment de son remarquable Sorcerer… Ridley Scott et Mel Gibson ont aussi taclé le genre dans de récentes interviews, sans langue de bois. Même James Cameron, qui a pourtant largement inspiré le genre, y est allé de son grain de sel en critiquant le féminisme guerrier sexué de Wonder Woman. La dernière charge en date étant venue de Jodie Foster, l’actrice-réalisatrice respectée ayant utilisé des qualificatifs assez durs concernant l’évolution du système hollywoodien, dominé par ces films qu’elle juge « sans âme » et « destructeurs pour la planète » en raison de leurs budgets démentiels. L’actrice du Silence des Agneaux a certes utilisé des arguments valables, mais elle s’est pris un violent retour de bâton de la part de fans de comics n’ayant guère apprécié d’être pris pour des idiots. Ironie de la situation, c’est James Gunn, le réalisateur des deux Gardiens de la Galaxie, qui a calmé le jeu en répondant à sa distinguée collègue, en utilisant des arguments sensés et adultes ! Je ne peux pas m’empêcher de constater par ailleurs, que ces grands cinéastes mécontents de la situation actuelle sont quinquagénaires, au minimum. Leurs confrères plus jeunes, certes conscients des difficultés qu’impose le système hollywoodien aux réalisateurs, semblent plus à l’aise avec le genre. De là à parler d’une querelle des Anciens et des Modernes, il n’y a qu’un pas…

     Plus mesuré que ses confrères, Steven Spielberg a pu mesurer l’étendue de l’influence de ses propres films sur la génération des Nolan, Singer, Snyder et autres Whedon, qui ont souvent glissé des images « spielbergiennes » dans leurs productions (exemple : ce verre d’eau tremblant aperçu dans la bande-annonce de Justice League). Questionné sur le sujet, le cinéaste avait récemment fait une comparaison sybilline entre l’explosion des films de super-héros et un autre genre, celui du Western. Ce genre avait connu une véritable explosion similaire durant l’Âge d’Or de Hollywood, dans les années 1940/50, avant de péricliter jusqu’à presque disparaître à la fin des années 1970. Le Western aussi était populaire ; lui aussi, il créait, ou recréait, des mythologies propres à l’histoire humaine universelle. Et lui aussi était souvent méprisé. Il comprenait ses chefs-d’oeuvre, ses petits classiques, et ses ratages. Les studios ne s’étaient pas privés, à la longue, pour surexploiter le genre, surtout à la télévision où de nombreuses séries se firent concurrence (Au nom de la Loi, Rawhide, Gunsmoke, Bonanza, etc.) à moindres frais. Tout ceci avant que le vieillissement inévitable des stars du genre, le départ à la retraite des maîtres du genre (Ford, Hawks et autres Hathaway), et la lassitude du public ne provoquent son déclin. L’analogie entre le Western et les films de super-héros faite par Spielberg est correcte, en partie. Le réalisateur sait très bien que l’industrie du cinéma américain fonctionne depuis toujours sur ces phénomènes de vagues faisant suite au succès de tel ou tel type de films. La petite différence, de taille, est qu’ici, on a affaire à une rivalité de longue dates entre deux éditeurs ayant trouvé place au sein des majors américaines. D.C. Comics est depuis longtemps associée au studio Warner Bros., sur tous ses supports, Marvel s’étant dispersée pendant longtemps avant d’être regroupée essentiellement entre Disney et 20th Century Fox. Des alliés financiers aux reins (en principe) solides, qu’on imagine mal abandonner les centaines, les milliers de personnages de leurs différentes séries, par crainte d’une désaffection d’un public acquis d’avance.

     Le problème, c’est que le succès de ses films, aussi plaisants soient-ils, risquent d’avoir des effets à long terme problématiques sur l’industrie hollywoodienne. En lançant les bases d’un univers partagé autour des Iron Man, Captain America, Thor et compagnie, le « boss » Kevin Feige a-t-il ouvert une boîte de Pandore ? On sait que le cinéma américain traverse une sévère crise financière et créative, qui semble s’aggraver. Passe encore les inévitables suites, remakes et reboots qui continueront d’exister, et peuvent générer parfois de bonnes surprises, mais le concept de l’univers partagé a donné à certains concurrents des idées discutables. C’est ainsi que Disney, toujours, lance autour de la nouvelle trilogie Star Wars des films « standalone » liés à cet univers ; si Rogue One a constitué une jolie surprise, à qui le doit-il ? Le réalisateur Gareth Edwards a été débarqué du tournage en cours de route, pour être remplacé au pied levé par le scénariste Tony Gilroy, selon les souhaits des cadres du studio. Même son de cloche pour le film Solo, les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller ayant été renvoyés pour être promptement remplacés par le vétéran Ron Howard. Qui plus est, le phénomène des reboots permanents devrait se poursuivre, l’ogre Disney achetant les actions de la 20th Century Fox et se retrouve par conséquent copropriétaire de ses franchises à succès (Alien, La Planète des Singes, etc.). Celles-ci entrent donc ainsi dans le giron de la compagnie de Mickey Mouse – qui aura désormais les droits d’exploitation des X-Men, Deadpool et des Fantastiques, sans doute appelés à rejoindre le MCU dans un proche avenir. Chez les studios rivaux, on « tambouille » comme on peut pour suivre le rythme : la firme Legendary, qui vient de relancer Godzilla et King Kong annonce déjà l’inévitable crossover entre ses deux mastodontes, en attendant l’entrée en scène d’autres bestioles gigantesques issues du folklore kaiju des productions Toho (Mothra, Ghidrah, etc.) remaniées à la sauce US. N’oublions pas qu’elle détient aussi les droits de Pacific Rim et de l’univers Jurassic Park/World, ce qui laisse craindre pour l’avenir quelques croisements contre-nature… On a aussi vu Universal Pictures se lancer dans la danse, à grands frais, avec une Momie new look, avec Tom Cruise. Ceci dans le but de proposer un univers de films de monstres, avec superstars à l’appui (Frankenstein avec Javier Bardem, L’Homme Invisible avec Johnny Depp), appelés à se rassembler à leur tout. Mais au vu du ratage de La Momie, le résultat inquiète. Les réalisateurs de ce type de projets tendent à être plus encore qu’avant de simples « super-employés » devant suivre les directives des studios, et les originaux, les créatifs soucieux de secouer les mauvaises habitudes du système sont poliment priés d’aller voir ailleurs. Et ce n’est pas la surenchère desdits projets, dotés de budgets monstrueux, qui risque de calmer le jeu. Cette surabondance de projets entraîne forcément un effet de saturation, même si les résultats financiers de ces films sont aléatoires. DC/Warner a raté le coche avec Justice League, quand Marvel/Disney continue d’engranger les succès – et Avengers Infinity War devrait triompher selon toute logique. Tant mieux pour ses producteurs, mais le cycle se poursuivra-t-il indéfiniment ?

     Il n’est pas sûr que le cinéma américain des grands studios survive à cette escalade et ce sentiment de déjà vu généralisé. La faute n’en incombe pas vraiment aux super-héros et aux films qui les mettent en valeur. Ils sont liés, de toute façon, pour toujours à la culture populaire et, quand bien même le système hollywoodien venait à s’effondrer, ils reviendraient toujours sous une autre forme, sous un autre média. Ces films-là ont beau provoquer souvent la sympathie, ils sont coincés entre les exigences (parfois contradictoires) de fans persuadés que les personnages leur appartiennent, et l’ingérence permanente des décisionnaires tout-puissants. Ready Player One semble d’ailleurs illustrer la problématique de la situation : on y suit une communauté mondiale de geeks de tout âge, inspirés par les films, jeux ou b.d. qui ont fait leur vie, entrant en rébellion ouverte contre une multinationale déshumanisée prête à monnayer la moindre franchise culturelle au prix fort. Il n’est pas interdit de croire que Spielberg envoie un message fort aux patrons de Disney/Marvel/20th Century Fox, à ceux de Warner (ironiquement producteurs et distributeurs de son film !), aussi bien qu’à tous les fanboys et fangirls du monde entier. A voir si les deux parties capteront le message, avant l’implosion.

 

Nuff Said !

 

L.F.

En bref… ELLE

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ELLE, de Paul Verhoeven

Michèle Leblanc (Isabelle Huppert) vient d’être agressée et violée par un inconnu masqué, à son domicile parisien. Au lieu d’appeler la police, de se rendre à l’hôpital, cette femme à poigne, ancienne éditrice reconvertie PDG d’une société de jeu vidéo, fait comme si de rien n’était… La routine de son quotidien semble primer sur le reste. Michèle aide son grand fils Vincent (Jonas Bloquet) à trouver son premier logement, pour lui et sa petite amie Josie (Alice Isaaz) qui est enceinte. Le travail est une série de conflits professionnels sans fin avec des développeurs qui la détestent, à commencer par Kurt (Lucas Prisor). Michèle peut toujours compter sur le soutien de sa meilleure amie, Anna (Anne Consigny), bien qu’elle ait une morne liaison avec le mari de cette dernière, Robert (Christian Berkel). A ces tracas s’ajoutent sa relation avec son ex-mari Richard (Charles Berling), écrivain fauché, et les disputes incessantes avec sa mère Irène (Judith Magre), qui fait la « cougar » avec un homme plus jeune qu’elle. Un quotidien morose, étouffant, qui peu à peu dérape. Ses voisins Patrick et Rebecca (Laurent Laffitte et Virginie Efira) lui signalent la présence d’un rôdeur dans le quartier. Michèle reçoit des messages obscènes. Marquée par un drame qui a détruit son enfance, Michèle mène une enquête personnelle risquée, et développe une relation trouble avec son agresseur…

 

Elle

Impressions :

     Ouf ! Dix ans déjà qu’on n’avait (presque) plus de ses nouvelles, qu’on le croyait effacé du petit monde du Cinéma, et le voilà de retour, toujours en forme ! Paul Verhoeven, le cinéaste hollandais de toutes les controverses (et, accessoirement, meilleur cinéaste européen en activité), bientôt 78 ans au compteur, signe avec Elle son premier long-métrage français, ceci après une absence de dix ans, suivant le succès de son remarquable thriller Black Book en 2006. Rappelons qu’il était revenu tourner dans sa Hollande natale après avoir mis un terme à sa carrière américaine, marquée par les RoboCop, Basic Instinct, Total Recall ou Starship Troopers qui lui avaient valu autant de louanges que d’attaques aux USA – sans oublier le fabuleux, l’inénarrable Showgirls qui avait pris des allures de suicide artistique en règle. Durant une décennie, Paulo-le-dingue avait annoncé une pile de projets excitants qu’il n’avait pas pu mener à bout, tels un film réaliste sur Jésus ou Beast of Bataan, un film de guerre qui avait rejoint dans sa liste de scripts non tournés d’autres projets morts-nés qui avaient fait fantasmer ses défenseurs, les Mistress of the Sea sur la vie des femmes pirates Mary Reade et Anne Bonny, ou le mythique Crusades avec Arnold Schwarzenegger. En tout et pour tout, on dut se contenter de Tricked, un film tourné pour l’institut EYE du cinéma néerlandais, tourné et produit simultanément par Verhoeven et des participants non professionnels - film, qui, à ma connaissance, a échoué directement en vidéo chez nous en 2012 et n’a jamais été exploité en salles. Autant dire qu’on craignait de voir l’énergique cinéaste disparu corps et biens. Soyons francs : l’annonce de son arrivée en France, pour tourner ce Elle adapté de Philippe Djian, avec Isabelle Huppert en vedette, laissait sceptique. Le fait que Verhoeven ait accepté l’offre de Saïd Ben Saïd, qui avait déjà produit les derniers films de grands provocateurs jugés en fin de course (Map to the Stars de Cronenberg, Passion de Brian De Palma), ne rassurait pas plus qu’une bande-annonce pas très bien montée, laissant croire que le réalisateur de La Chair et le Sang avait été « avalé » par la sinistrose d’une production française télévisuelle. Qu’on se rassure tout de suite : l’arrivée de Verhoeven, l’expatrié hollandais qui travaille à Los Angeles, est peut-être l’une des meilleures choses arrivées au cinéma hexagonal depuis des lustres. Il n’a rien perdu de son goût de la provocation, de son art du thriller, et de son sens de la satire rentre-dans-le-lard !

    Avec Elle, Verhoeven rappelle à qui veut l’entendre que le cinéma français aurait bien besoin d’être secoué, pour retrouver une force d’expression et de transgression qui lui manque tellement depuis longtemps. Laissant de côté les techniques ultra-contrôlées de mise en scène de ses films américains, le cinéaste retrouve d’emblée ses méthodes de tournage de sa période hollandaise (un maximum de scènes brutes, tournées caméras à la main), pour les adapter à des images « à la française » (repas familiaux, café-restaurant, appartements bourgeois lambrissés, etc.) évoquant indubitablement l’atmosphère lourde des meilleurs Chabrol ; impression évidemment renforcée par la présence de l’actrice « chabrolienne » par excellence, Isabelle Huppert. La comédienne est excellente, maltraitant une nouvelle fois son allure quelque peu « pète-sec » pour se mettre au diapason des personnages féminins verhoeveniens. Subversif mais en aucun cas misogyne, Verhoeven aime filmer des femmes qui, aussi violentées soient-elles, sont des battantes et dominent des pauvres spécimens d’hommes. Michèle, transformée et « reconstruite » progressivement par une expérience traumatique, ne va pas se comporter en victime et démolira joyeusement son entourage étouffant à souhait, au mépris des conventions. Elle est, somme toute, dans la continuité des femmes de Cathy Tippel et de La Chair & Le Sang. La performance d’Huppert, sur le fil du rasoir en permanence, est à saluer. Tout comme les contre-emplois délibérément voulus par Verhoeven, notamment dans ce si  »gentil » couple formé par Laurent Laffite et Virginie Efira, qui jouent à fond le jeu de la transgression. Toute occasion de gratter sous la surface des conventions est bonne à prendre, et les comédiens ne s’en privent pas, jouant à fond l’ambiguïté – voir le personnage d’Efira, une bigote apparemment effacée qui en sait plus qu’elle n’en dit, et dont la révélation finale est sacrément sulfureuse (Verhoeven en profitant par ricochet pour adresser, à travers elle, un nouveau coup de griffe à la religion catholique). Outre Chabrol, on reconnaîtra dans Elle l’influence d’autres maîtres à filmer de Verhoeven : Bunuel et son Belle de Jour (là encore, un gros doigt d’honneur adressé aux bourgeois par un grand cinéaste européen venu en France à la fin de sa vie), Hitchcock et Fenêtre sur Cour (une scène de voyeurisme à la fenêtre, où cette fois, c’est une femme qui prend son pied à observer son voisin !)… sans oublier les propres films de Verhoeven, qui place des signes évidents à ses connaisseurs : le jeu vidéo hardcore produit par Michèle, avec son héroïne médiévale violée et transformée en prédatrice, évoque La Chair & Le Sang ; une vidéo d’Internet qui rappelle les films de propagande de Starship Troopers (un bon insecte est un insecte mort !) ; ou l’ambiance générale, cinglante à souhait, évoquant certains des films hollandais du maître – mention particulière à la scène du bébé noir !

En ne cherchant jamais à caresser le spectateur dans le sens du poil, et en jouant avec les codes attendus du thriller, Paul Verhoeven ne se renie jamais, et entame une troisième partie de carrière aussi prometteuse que ses périodes hollandaise et américaine. On espère qu’il pourra mener à bien ses futurs projets, le bonhomme ayant l’intention de rester en France pour son prochain film annoncé : un film sur l’Occupation et la Résistance. Diable, quand on sait que le cinéaste a livré deux chefs-d’oeuvre sur cette époque en Hollande (si vous n’avez pas vu Soldier of Orange et Black Book, procurez-vous d’urgence les DVD), on attend le résultat avec impatience, satisfaits par l’expérience de ce Elle si peu conventionnel…

 

Ludovic Fauchier.

 

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Paul Verhoeven ; scénario de David Birke, d’après le roman « Oh… » de Philippe Djian ; produit par Saïd Ben Saïd, Michel Merkt, Sébastien Delloye, Diana Elbaum, Sébastian Schelenz et François Touwaide (SBS Productions / Pallas Films)

Musique : Anne Dudley ; photo : Stéphane Fontaine ; montage : Job Ter Burg

Décors : Laurent Ott ; costumes : Nathalie Raoul

Distribution : SBS Films

Caméras : Arri Alexa

Durée : 2 heures 10

En bref… X-MEN : APOCALYPSE

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X-MEN : APOCALYPSE, de Bryan Singer

Plus de trois mille ans avant notre ère, le pharaon En Sabah Nur (Oscar Isaac) était vénéré comme un dieu vivant. Il était le premier Mutant, détenteur de pouvoirs défiant l’imagination. Mais il régnait en tyran absolu sur les simples mortels de l’Egypte antique. En Sabah Nur fut trahi et attaqué par des soldats qui détruisirent sa pyramide. Plongé en animation suspendue, le corps du pharaon reposa désormais sous les ruines pendant des millénaires… 

1983. L’existence des Mutants n’est plus un secret depuis les incidents relatés dans X-Men : Days of Future Past. Désormais tolérés, les Mutants sont aussi persécutés ; mais ils peuvent cependant trouver un foyer à l’Institut fondé par Charles Xavier (James McAvoy). Si elle se montre distante envers son ancien ami, la métamorphe Mystique (Jennifer Lawrence) aide néanmoins de jeunes Mutants à rejoindre son école - comme Kurt Wagner (Kodi Smith-McPhee), téléporteur à l’apparence démoniaque. Parmi les autres nouveaux venus : un lycéen, Scott Summers (Tye Sheridan), qui ne peut ouvrir les yeux sans causer des destructions massives, et Jean Grey (Sophie Turner), télépathe et télékinésiste surdouée. Avec l’aide d’Hank McCoy « Le Fauve » (Nicholas Hoult), Xavier aide ces nouveaux venus à maîtriser leurs dons et à s’intégrer. Erik Lehnsherr (Michael Fassbender), lui, est revenu sur la terre de ses ancêtres, en Pologne, où il vit en paix, marié et père d’une fillette. Son bonheur est de courte durée…

Quand l’agent de la CIA Moira McTaggert (Rose Byrne) découvre au Caire l’existence d’une secte adoratrice d’En Sabah Nur, le pharaon endormi revient à la vie, déclenchant un séisme à l’échelle mondiale. Séisme qui pousse Erik, en Pologne, à se démasquer. Une nouvelle tragédie personnelle va le refaire basculer dans la violence. Pendant ce temps, Charles reprend contact avec Moira, au sujet de sa récente découverte. Ils ignorent qu’En Sabah Nur, découvrant l’état du monde actuel, recrute quatre Mutants à qui il offre une puissance dévastatrice, pour refaire le monde à son image - sa dernière recrue n’étant autre qu’Erik qui reprend son identité de Magnéto. Seuls Charles Xavier et ses jeunes X-Men, rejoints par Mystique et par le bolide humain Peter Maximov (Evan Peters), peuvent empêcher l’Apocalypse qui se prépare…

 

X-Men Apocalypse

Impressions :

     Vu le contexte actuel (bien morose) des actuels films de super-héros, soyons honnêtes : les films X-Men estampillés Bryan Singer sortent du lot, étant l’un des rares bons exemples d’adaptations réussies dans ce genre devenu fourre-tout, ces dernières années. En reprenant en mains une franchise dont le studio 20th Century Fox l’avait un temps dépossédé (ce qui nous avait donné deux ratages, en règle, X-Men : L’Affrontement Final et X-Men Origines : Wolverine), le réalisateur-producteur d’Usual Suspects, avec les excellents  »reboots » de X-Men First Class (produit pour Matthew Vaughn) et X-Men : Days of Future Past (qu’on retitrera ici, pour plus de commodité : DOFP), a dépassé sans difficulté le tout venant des productions rivales Marvel-Disney, tellement hégémoniques qu’elles en deviennent étouffantes.

    Certes, cette franchise nécessite de la part de Singer quelques compromis inévitables avec le studio qui cherche à marquer des points dans la guerre des sagas super-héroïques entre Marvel/Disney et Warner/DC, mais reconnaissons au cinéaste un amour sincère de ses personnages, et une approche « auteuriste » que l’on ne trouve guère ailleurs. La psychologie des personnages, l’écriture dramaturgique jouent ici un rôle plus important que les prouesses des effets visuels, et c’est donc toujours un plaisir de voir un réalisateur concerné s’approprier personnellement cet univers pour lui donner une assise sérieuse. X-Men : Apocalypse est donc du même tonneau que ses prédécesseurs, et poursuit l’histoire du trio Xavier-Magnéto-Mystique, toujours servi par des comédiens de premier ordre. Pourtant, on sent pointer une légère baisse de régime après les audaces de DOFP. Singer et le scénariste Simon Kinberg, en faisant entrer les personnages dans les années 1980, achèvent de « réécrire » pour de bon la franchise en ramenant les personnages malmenés dans les films nommés plus haut : Jean Grey, Cyclope, Diablo (inexplicablement porté disparu depuis X-Men 2), et Tornade, campés par de jeunes acteurs, sont ainsi plus développés, et devraient porter les futurs films. Les amoureux du comics ne sont pas oubliés, le réalisateur cédant au fan service de rigueur avec l’apparition, durant quelques minutes sanglantes, d’un canadien griffu tout droit sorti des cases de la b.d. L’Arme X.

     Au milieu de ces remaniements obligatoires, le film de Singer reste très agréable, même s’il ne surclassera pas First Class et DOFP. Peut-être parce que le très impressionnant méchant de service, Apocalypse (convaincant Oscar Isaac), est un peu sacrifié par rapport au potentiel du personnage (qui est dans la b.d. le bad guy absolu) ? que les nécessités de la « réécriture » de la saga après les dérapages de la Fox pousse Singer à quelques facilités scénaristiques (l’évasion de la base de Stryker, mini-remake de X-Men 2) ? Ou encore, que les trois personnages principaux ont perdu leur effet de surprise par rapport aux deux précédents opus ? Tout cela en même temps, sans doute…. Cela n’empêche pas pour autant Singer de mêler un certain esprit ludique très influencé par les films de l’époque, et un sérieux implacable par ailleurs. Le cinéaste glisse quelques citations et private jokes plaisantes sur le cinéma des années 1980 : quelques images héritées des Aventuriers de l’Arche Perdue (l’éveil d’En Sabah Nur, le châtiment final), des références à John Hughes (la virée des ados en décapotable, la présence fugace d’Ally Sheedy, l’une des teen stars de Breakfast Club, ici en professeur de lycée du jeune Cyclope !), au Retour du Jedi (avec un taquet bien senti pour X-Men III), à l’esthétique dominante de l’époque (couleurs vives et pop, vestes en cuir à épaulettes à la Michael Jackson de rigueur !). Singer fait une nouvelle fois plaisir aux fans en ramenant l’hyperactif Vif-Argent joué par Evan Peters, dont les pouvoirs d’hypervitesse, déchaînés sur fond d’Eurythmics, permettent une scène de sauvetage surréaliste. Apocalypse semble sorti quant à lui d’un film fantastique un peu oublié de nos jours, qui a fait sans doute forte impression sur Singer : La Forteresse Noire (The Keep) de Michael Mann. Comme le monstrueux Molasar dans le film de Mann, Apocalypse se pose en Dieu de l’Ancien Testament, vengeur et dévastateur, punissant ses ennemis en les fusionnant dans la pierre – notons d’ailleurs qu’un certain Ian McKellen, vingt ans avant d’être le vieux Magnéto des X-Men de Singer, y jouait déjà un rescapé des camps de concentration… Parmi les bons points garantissant du film, on constatera que Singer soigne toujours les séquences liées justement à Magnéto incarné par Fassbender : une confrontation tragique en forêt, sans contestation la scène la plus touchante du film, et un passage démentiel où, guidé par Apocalypse, le mutant magnétique rase symboliquement le camp d’Auschwitz. Ceci avant qu’Apocalypse ne prive l’Humanité de ses armes de dissuasion, sur fond de Beethoven. Impressionnant, intense, et classe. 

    Ne boudons pas notre plaisir : s’il souffre peut-être d’un manque de surprise et de la lassitude ressentie vis-à-vis d’un genre surexploité, X-Men : Apocalypse s’avère un film de super-héros plus intéressant que les récentes « guerres civiles » orchestrées chez les concurrents. Et c’est de bon augure pour Singer qui va mettre ses Mutants en légère pause, le temps de s’attaquer à une nouvelle version de 20 000 Lieues sous les Mers, très prometteuse sur le papier.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Bryan Singer ; scénario de Simon Kinberg, d’après la b.d. et les personnages créés par Stan Lee et Jack Kirby (Marvel Comics) ; produit par Simon Kinberg, Lauren Shuler Donner, Bryan Singer, Kathleen McGill et John Ottman (20th Century Fox Film / Marvel Entertainment / TSG Entertainment / Bad Hat Harry Productions / Donner’s Company / Kinberg Genre)

Musique : John Ottman ; photo : Newton Thomas Sigel ; montage : Michael Louis Hill et John Ottman

Direction artistique : Michele Laliberte ; décors : Grant Major ; costumes : Louise Mingenbach

Effets spéciaux de plateau : Steve Hamilton et Cameron Waldbauer ; effets spéciaux visuels : John Dykstra, Colin Strause, Greg Strause, Nicolas Chevallier , Nikos Kalaitzidis, Anders Langlands, Michael Maloney, Jonathan Piche-Delorme (Cinesite / Digital Domain /DDI / HydraulX / Legacy Effects /  MPC / MELS Studios / Prime Focus World / Rising Sun Pictures / Solid FX) ; cascades : James M. Churchman et Walter Garcia

Distribution : 20th Century Fox Film Corporation

Caméras : Red Epic Dragon

Durée : 2 heures 24

En bref… THE NICE GUYS

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THE NICE GUYS, de Shane Black

Los Angeles, 1977. Le suicide apparent d’une star du porno, Misty Mountains, est un fait divers comme un autre - pas de quoi émouvoir Jackson Healy (Russell Crowe). Gros bras de son métier, Jackson est celui que l’on engage - pour une somme ridicule - pour décourager les voyous, escrocs et autres minables reluqueurs de collégiennes ; Jackson débarque toujours chez eux pour les « persuader » de se tenir à carreau après un passage à l’hôpital. C’est ainsi que la jeune Amelia Kuttner (Margaret Qualley) l’engage pour terroriser un détective privé particulièrement incompétent, Holland March (Ryan Gosling). Celui-ci la suivait pour raisons professionnelles : Holland a été engagé par la tante de Misty, persuadée d’avoir vu sa défunte nièce bien vivante, deux jours après sa mort, et en cherchant des pistes, Holland a trouvé le nom de la jeune fille parmi les relations de la suicidée mystérieuse.

Jackson débarque donc chez Holland et lui casse le bras… Mais quand il réalise qu’Amelia a ensuite disparu, sans explications, Jackson demande à Holland de l’aider à retrouver sa commanditaire. Misty et Amelia, la fille de Judy Kuttner (Kim Basinger), influente figure politique locale, sont liées à une conspiration de très grande ampleur. La brute bourrue et le calamiteux détective vont mettre les pieds dans un sacré sac de nœuds, et les cadavres ne tarderont pas à pleuvoir… Enfin, pour se tirer d’affaire, ils pourront toujours compter sur le cerveau de leur fine équipe : la petite Holly (Angourie Rice), la fille ado de Holland !

 

The Nice Guys

Impressions :

     Ironie du sort… l’association Shane Black – Joel Silver, pour The Nice Guys, sonne aujourd’hui comme le retour aux affaires de deux vieux briscards old school qui ont fait les grandes heures du cinéma d’action des années 1980-90. Le premier, scénariste avant tout, avait offert au second, producteur qu’on ne présente plus, le pitch en or du plus emblématique des buddy moviesL’Arme Fatale, en 1987. Près de trente ans après des fortunes diverses, les deux hommes, forcément éclipsés dans la jungle hollywoodiennes par des rivaux et les effets de mode du moment (des productions Jerry Bruckheimer aux super-héros Marvel-Disney), signent un retour en force qui est aussi un retour en grâce pour le scénariste-réalisateur.

     On ne devrait pas oublier qu’avant d’être dépassé par Quentin Tarantino, Shane Black, influencé par les polars des seventies, avait imposé sa patte immédiatement sur des polars immédiatement reconnaissables : généralement, un duo de personnages mal assortis, losers-nés attendrissants et dépressifs tombant dans des sacs de nœuds bien saignants, s’en sortant passablement déglingués mais toujours prêts à sortir la punchline qui tue au bon moment. Avant que la franchise Arme Fatale soit détournée et ridiculisée par les exécutifs de Warner (un polar hard boiled qui céda la place à des séquelles de plus en plus parodiques), rappelons que Black aura aussi signé les scénarii de deux échecs devenus cultes : Le Dernier Samaritain de Tony Scott avec Bruce Willis, et Au Revoir à Jamais avec Samuel L. Jackson, et fait le script doctor chez John McTiernan (Predator et Last Action Hero), avant de disparaître des écrans radar. Jusqu’à la sortie de Kiss Kiss Bang Bang en 2005, filmé par ses soins, offrant un rôle en or à Robert Downey Jr. Black aura repris du service pour son ami en réalisateur à louer auteur d’un très estimable Iron Man 3, commande de Marvel traversée d’éclairs purement « shaneblackiens » (le faux Mandarin amateur de foot joué par Ben Kingsley, c’était une idée à lui !). Bonne nouvelle, avec The Nice Guys, Shane Black a retrouvé la patate, et renoue avec la verve de Kiss Kiss Bang Bang.

La formule ne change pas, mais elle est diablement efficace, servi par le maître du polar décalé, toujours prompt à balancer dans une intrigue de film noir seventies des gags et des dialogues aux petits oignons (« Enfin bon, personne n’a souffert. – Qu’est-ce que tu racontes ?! Plein de gens sont morts !! – Oui, bon… mais ils sont morts très vite. »). Pour que la balade fonctionne, il faut un duo de grand talent, et Black a trouvé deux vrais pros. Russell Crowe, plus ours mal léché que jamais, empâté dans une veste en cuir bleu, est le clown blanc de service, le cogneur au grand cœur complètement désarmé devant la candeur de la gamine de son nouveau copain, joué par Ryan Gosling. On a eu tendance à sous-estimer le talent de ce dernier suite à la hype de ses films chez Nicolas Winding Refn, mais il faut bien l’admettre : Gosling est ici parfait à contre-emploi, hilarant dans la défroque d’un privé de troisième zone, un gros pleutre irrésistible par sa naïveté bien peu compatible avec son métier. Les deux lascars, déboulant comme des chiens dans un jeu de quille à travers la faune du LA de l’époque, brillent par leur incompétence à mener une enquête (voir la scène de la party…) et forcent sans problème la sympathie du spectateur. La plume de Black, derrière les francs moments de rigolade, n’oublie pas de les rendre terriblement humains et faillibles, ces deux bozos au cœur d’artichaut qui tentent de retrouver leur dignité dans un univers corrompu à souhait. Servi par un duo idéal, The Nice Guys va vous réconcilier avec vos zygomatiques et vous servir un bon polar, on the rocks. Un grand merci à Shane Black, dont on attend désormais de voir comment il va relancer la franchise Predator, comme annoncé. Osera-t-il balancer de nouveau des vannes de cul, comme il le faisait dans le premier film ?

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Shane Black ; scénario de Shane Black et Anthony Bagarozzi ; produit par Joel Silver, Aaron Auch et Ethan Erwin (Silver Pictures / Misty Mountains / RatPac-Dune Entertainment / Waypoint Entertainment)

Musique : David Buckley et John Ottman ; photo : Philippe Rousselot ; montage : Joel Negron

Direction artistique : David Utley ; décors : Richard Bridgland ; costumes : Kym Barrett

Distribution USA : Warner Bros. Pictures / Distribution France : EuropaCorp. Distribution

Caméras : Arri Alexa XT

Durée : 1 heure 56

En bref… CAPTAIN AMERICA : CIVIL WAR

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CAPTAIN AMERICA : CIVIL WAR, d’Anthony & Joe Russo

Les évènements de Captain America : Le Soldat de l’Hiver ont confronté Steve Rogers (Chris Evans) à un ennemi inattendu : James « Bucky » Barnes (Sébastian Stan), son ami qu’il croyait mort durant la 2ème Guerre Mondiale. Bucky a survécu ; mais, prisonnier de l’organisation criminelle HYDRA, il a subi des lavages de cerveau incessants durant des décennies, qui ont fait de lui le Soldat de l’Hiver, le plus dangereux tueur au monde. Privé de tout libre arbitre, Bucky a commis des meurtres innombrables, pour ses maîtres. Mais le combat contre Steve a partiellement réveillé ses anciens souvenirs.

Depuis l’affrontement, Captain America mène ses collègues Avengers à la poursuite de Brock Rumlow « Crossbones » (Frank Grillo), ancien agent de l’HYDRA devenu mercenaire terroriste. Retrouvé à Lagos, au Nigeria, Rumlow affronte l’équipe de Cap ; vaincu, il tente de se suicider en se faisant sauter parmi la population. En utilisant ses pouvoirs télékinétiques pour protéger les civils, Wanda Maximoff, la Sorcière Rouge (Elizabeth Olsen), ne peut empêcher le pire. Des citoyens bénévoles du Wakanda, un petit Etat africain, sont tués. C’est une crise politique sans précédent qui s’abat sur les Avengers, obligés de rendre des comptes devant les Nations Unies pour leurs actions. Sur l’insistance du Secrétaire d’Etat à la Défense Thaddeus Ross (William Hurt), les héros devront signer les Accords de Sokovie, restreignant leur liberté d’action au bon vouloir des dirigeants américains et de l’ONU. L’équipe a des opinions divisées à ce sujet : si Tony Stark / Iron Man (Robert Downey Jr.) soutient le projet, ralliant Natacha Romanov / Black Widow (Scarlett Johansson), James Rhodes / War Machine (Don Cheadle) et l’androïde Vision (Paul Bettany) à son point de vue, Steve et Sam Wilson / Faucon (Anthony Mackie) s’y opposent, voyant là une atteinte aux libertés individuelles et refusent donc de signer les Accords. La situation empire quand, le jour de la signature, le Roi du Wakanda T’Chaka (John Kani) est tué dans un attentat apparemment déclenché par Bucky. Le fils de T’Chaka, le Prince T’Challa (Chadwick Boseman), jure de tuer l’assassin de son père. Steve et Sam, eux, tentent de retrouver Bucky pour le ramener à la raison. Dans l’ombre, un certain Colonel Zemo (Daniel Brühl) manipule les héros pour les monter les uns contre les autres, pour sa propre vengeance. Entre Tony Stark et Steve Rogers, la dispute va atteindre un point de non-retour…

 

Captain America Civil War

Impressions :

Comme une impression de déjà vu chez les super-héros… Alors que les concurrents D.C. et Warner viennent juste de lancer un Batman V. Superman estampillé Zack Snyder qui divise plus qu’autre chose, Marvel et Disney répliquent avec ce troisième volet de Captain America opposant le Super-Soldat à la star de l’univers partagé des Avengers, son compagnon d’armes Iron Man. Pas vraiment de coïncidence, mais on voit que les super-héros « démocratiques » ont du souci à se faire en invitant dans leurs films un confrère milliardaire plus « vendeur » au box-office… La franchise Captain America n’est pourtant pas dénuée de qualités en elle-même ; un premier volet hypersympathique avec son ambiance « pulp/serial/2ème Guerre Mondiale » à la Indiana Jones, et un second volet situé quelque part entre Les 3 Jours du Condor, Un Crime dans la Tête et la saga Jason Bourne, qui voyait la Légende Vivante critiquer la dérive totalitaire-sécuritaire de l’Amérique. Les frères Russo, auteurs de ce Captain America : Le Soldat de l’Hiver, rempilent donc ici pour un Civil War continuant la saga du héros, tout en se pliant aux impératifs de l’univers partagé Marvel. Une mission pas si simple que cela à remplir, Civil War version comics ayant été l’un des crossovers les plus audacieux jamais sortis chez Marvel ces dernières années. Ses auteurs, Mark Millar et Steve McNiven, avaient osé et réussi un ouvrage politique ; opposant des super-héros par dizaines entre les camps d’Iron Man et de Captain America (ils sont presque tous là, une bonne centaine, diversement impliqués : Wolverine, les 4 Fantastiques, Luke Cage, Daredevil, le Punisher, les X-Men, Deadpool, etc. plus quelques super-vilains recrutés de force), divisés sur des questions faisant écho aux excès sécuritaires de l’ère Bush (le Patriot Act, Guantanamo…), Civil War proposait un peu plus que des affrontements dantesques entre surhommes bigarrés. Chacun des deux camps avait des arguments à faire valoir sur un point crucial : faut-il sacrifier sa liberté personnelle au profit de la sécurité collective, au risque de laisser les mains libres à un Etat totalitaire, ou lutter pour préserver celle-ci au détriment des vies civiles (je ramasse les copies dans une heure) ? Malheureusement, le film des frères Russo, s’inspirant très librement du comics, reste limité par ses obligations de divertissement familial, botte en touche et préfère l’option « fan service » aux confrontations plus éthiques.

Une belle occasion manquée, encore que le film soit par ailleurs assez plaisant, mais toujours victime de la surenchère propre au genre. Cap cherche toujours à sauver/racheter son vieux copain Bucky, mais dans le même temps, une demi-douzaine d’arcs narratifs s’accumulent, pour le bonheur des fans et la perplexité des spectateurs moins impliqués : Tony Stark gère mal le deuil de ses parents (sa mère s’appellerait-elle Martha ?), la Vision et la Sorcière Rouge entament une romance, Cap a une liaison avec l’Agent 13 Sharon Carter (descendante de son défunt grand amour), un certain Zemo réclame vengeance, la Panthère Noire fait son apparition (plutôt réussie ma foi), Spider-Man est recruté (il a désormais le visage du jeunot Tom Holland, vivant avec une Tante May terriblement MILF, la toujours charmante Marisa Tomei !), Ant-Man vient dérider le public avec quelques vannes sur Pinocchio, d’autres Super-Soldats existent, Black Widow a un dilemme, Hawkeye sort de sa retraite, War Machine paie les pots cassés, Martin « Bilbo » Freeman vient jouer les guest stars… Ouf, cela fait quand même beaucoup pour un film assez long (Thor et Hulk ont un mot d’excuse, partis faire la tournée des tavernes en Asgard), plaisant mais déséquilibré (et trop LONG !!). Et qui, après des prémices prometteurs (la question de la responsabilité des super-héros dans les destructions massives est tout de même abordée), n’ose pas aller trop loin dans l’opposition Iron Man / Captain America. La conclusion de leur affrontement, qui cherche visiblement à ménager le grand public en attendant les suites d’Avengers déjà en préparation, déçoit. Reste toutefois quelques bons points, dus essentiellement au charisme tranquille de Chris Evans, et au numéro familier de Robert Downey Jr., ainsi que de jolies trouvailles dans les scènes d’action qui viennent pimenter le style visuel assez lisse du film. Notamment une homérique fuite de Bucky et Cap, qui démarre d’une cage d’escalier grouillant de SWATS armés jusqu’aux dents jusqu’à une poursuite routière à laquelle se mêlent la Panthère Noire et le Faucon ; et cet affrontement final des héros dans l’aéroport, offrant quelques grands moments dignes des meilleures b.d. Marvel (Ant-Man passant en mode Giant-Man !!). Reste que ces acrobaties sont bien sages par rapport à la charge politique féroce dont le film prétendait s’inspirer.

Un constat, au fait, avec l’inévitable comparaison avec le dernier opus de la Distinguée Concurrence : vaut-il mieux une adaptation « sérieuse », premier degré, adulte, aux partis pris qui risquent de ne pas plaire à tous, ou un film « disneyien » diluant son propos dans l’humour et la neutralité du style ? Les chiffres du box-office ont donné raison à la seconde option, ce qui est assez inquiétant pour l’évolution du genre super-héroïque à l’écran. Aussi plaisant et distrayant soit-il, Captain America : Civil War témoigne de la routine décidée par la maison Disney. En attendant des adaptations imminentes et, on l’espère, plus ambitieuses des studios concurrents (prochain sur la liste : X-Men Apocalypse du généralement très bon Bryan Singer), on jugera sur pièces les futurs films de l’univers partagé Marvel : Docteur Strange, Thor : Ragnarok, Captain Marvel, Black Panther, Avengers : Infinity War, les futurs Spider-Man et encore d’autres… jusqu’à ce que la coupe soit pleine ?

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Anthony & Joe Russo ; scénario de Christopher Markus & Stephen McFeely, d’après les personnages créés par Stan Lee, Joe Simon, Jack Kirby, Steve Ditko, Roy Thomas, etc. et la b.d. « Civil War » créée par Mark Millar & Steve McNiven (Marvel Comics) ; produit par Kevin Feige, Mitchell Bell, Ari Costa, Christoph Fisser, Henning Molfenter, Trinh Tran, Lars P. Winther et Charlie Woebcken (Marvel Entertainment / Marvel Studios / Studios Babelsberg)

Musique : Henry Jackman ; photo : Trent Opaloch ; montage : Jeffrey Ford et Matthew Schmidt

Direction artistique : Greg Berry ; décors : Owen Paterson ; costumes : Judianna Makovsky

Effets spéciaux de plateau : Carlo Perez et Daniel Sudick ; effets spéciaux visuels : Alexandro Cioffi, Vincent Cirelli,  Trent Claus, Dan Deleeuw, Russell Earl, Florian Gellinger, Ray Giarratana, Jamie Hallett, Tim LeDoux, Greg Steele (ILM / Animal Logic / Base FX / Cantina Creative / Capital T / Cinesite / DDI / Double Negative / Exceptional Minds / Image Engine Design / Legacy Effects / Lola Pictures / Luma Pictures / Method Studios / Plowman Craven & Associates / Prime Focus World / RISE Visual Effects Studios / Sarofsky /  Stereo D / The Third Floor / Trixter Films / Virtuos) ; cascades : Doug Coleman, Mickey Giacomazzi, Florian Hotz et Spiro Razatos

Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures

Caméras : Red Epic Dragon, Arri Alexa 65 et XT Plus

Durée : 2 heures 27

En bref… KUNG FU PANDA 3

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KUNG FU PANDA 3, de Jennifer Yuh Nelson et Alessandro Carloni

Po, le bon gros Panda (la voix de Jack Black), coule de nouveau des jours heureux après avoir appris le secret de ses origines. Mais ces jours de paix ne vont pas durer. Au Royaume des Esprits, le vénérable Maître Oogway (Randall Duk Kim) est vaincu par le Général Kai (J.K. Simmons). Ancien ami d’Oogway, Kai, banni du monde des vivants par ce dernier, a passé cinq siècles à mûrir sa vengeance, et absorbe le Chi, l’énergie psychique et vitale de la géniale tortue, gagnant suffisamment de puissance pour revenir parmi les vivants.

Po se voit confronté de son côté à un nouveau défi : son mentor, Shifu (Dustin Hoffman), décide de prendre sa retraite, et le désigne comme son successeur auprès de ses amis, les Cinq Cyclones. Po est si mauvais professeur que Tigresse (Angelina Jolie), Singe (Jackie Chan), Vipère (Lucy Liu), Mante (Seth Rogen) et Grue (David Cross) finissent couverts de plaies et bosses… Po ne sait pas maîtriser le Chi, condition indispensable pour devenir un vrai maître du kung fu. De retour chez son père adoptif, l’oie Ping (James Hong), Po a la surprise de rencontrer un vieux panda : Li Shan (Bryan Cranston), son vrai père ! L’occasion est trop belle pour Po de se réconcilier avec ce dernier, aussi gaffeur et glouton que lui, mais le temps presse. Kai vainc un à un les maîtres du kung fu, vole leur Chi, en fait des zombies de jade (ou « jombies ») soumis à sa volonté, et se rapproche de la vallée, prêt à vaincre le Guerrier Dragon. Précisément au moment où Po s’en va pour suivre son père dans le village caché des pandas, qui jadis maîtrisèrent les secrets du Chi…

 

Kung Fu Panda 3

Impressions :

On avait un peu perdu de vue Po et ses petits camarades, depuis un Kung Fu Panda 2 de très haute tenue sorti en 2011. Les récents déboires financiers du studio DreamWorks Animation, ayant conduit à une vague massive de licenciements, expliquent probablement la raison du retard à la conception de ce troisième volet, qui n’a pas à rougir de la comparaison avec les deux précédents films. Rien de bien surprenant à cela, puisque c’est pratiquement la même équipe qui reste en poste d’un film à l’autre, suivant l’évolution héroïque du panda glouton. Le production design est toujours sublime (les concepteurs se permettent d’ajouter de petits détails bienvenus, comme la nouvelle tunique de Tigresse, assez sexy ma foi), la qualité de l’animation permet de créer des scènes d’arts martiaux burlesques complètement déchaînées, et l’humour toujours présent. Aucune raison, donc, de bouder son plaisir d’aller voir le film en famille pour voir le plantigrade joufflu faire un nouvel apprentissage sur la voie du Guerrier Dragon… même s’il faut bien reconnaître que la série joue sur des acquis gagnés d’avance, ce troisième opus ne pouvant quand même surpasser les scènes d’action démentielles du film précédent. Kung Fu Panda 3 complète tranquillement la continuité de la série, osant quand même quelques séquences dans le Monde des Esprits joliment barrées. Le reste utilise les recettes sagement éprouvées de la série, reposant sur le potentiel sympathie intact de ses personnages détournant les clichés du film d’arts martiaux. 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : Hans Zimmer remanie le fameux « Kung Fu Fighting » emblématique de la série. Et en chinois, s’il vous plaît !

 

La fiche technique :

Réalisé par Jennifer Yuh Nelson et Alessandro Carloni ; scénario de Jonathan Aibel et Glenn Berger ; produit par Melissa Cobb, Jonathan Aibel, Glenn Berger et Jeff Hermann ; producteurs exécutifs : Guillermo Del Toro et Mike Mitchell (DreamWorks Animation / China Film Co. / Oriental DreamWorks)

Musique : Hans Zimmer ; montage : Clare De Chenu

Direction artistique : Max Boas ; décors : Raymond Zibach

Supervision de l’animation : Willy Harber

Distribution : 20th Century Fox

Durée : 1 heure 35

En bref… TRIPLE 9

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TRIPLE 9, de John Hillcoat

Atlanta, capitale de l’Etat de Géorgie. Dans le quartier des affaires de la ville, un gang de braqueurs lourdement armé et masqué dévalise une banque, pour s’emparer d’un butin particulier : des preuves concernant un mafioso russe emprisonné. Le braquage manque de tourner au désastre quand l’un des assaillants, Gabe Welch (Aaron Paul), s’empare de billets marqués ; cependant, les braqueurs réussissent in extremis à s’échapper. Michael Atwood (Chiwetel Ejiofor) est le cerveau du groupe, chargé de récupérer l’argent promis par leur commanditaire. Les autres hommes, outre Gabe, sont son frère Russell (Norman Reedus), Marcus Belmont (Anthony Mackie) et Franco Rodriguez (Clifton Collins Jr.). Marcus et Franco sont policiers, de la Brigade des Homicides d’Atlanta… Lorsque Michael remet le butin à sa commanditaire et belle-soeur, Irina Vlaslov (Kate Winslet), celle-ci retarde le paiement et lui propose un nouveau coup, encore plus dangereux, pour récupérer des données qui libèreraient son mari, mafieux emprisonné en Sibérie. Michael refuse ; mais quand Russell est enlevé, torturé et rendu mourant à ses complices, il n’a plus le choix.

Au commissariat, Marcus fait équipe avec un nouveau collègue, Chris Allen (Casey Affleck). Respectueux des règles et déterminé, Chris arrête Luis Pinto (Luis Da Silva), un « lieutenant » de la Mara Salvatrucha, organisation criminelle mexicaine aux méthodes ultra-violentes. Chris, au courant du braquage, s’intéresse à l’identité des braqueurs, et, conseillé par son oncle Jeffrey (Woody Harrelson), un ancien du Grand Banditisme, commence à avoir des soupçons sur ce gang si bien organisé. Si Marcus et Chris deviennent amis, le premier doit faire face à un cas de conscience : pour couvrir leur nouveau braquage imminent, les officiers ripoux envisagent de créer un « Triple 9″ – le code d’urgence pour signaler un officier abattu…

 

Triple 9

Impressions :

On commence à connaître l’univers de John Hillcoat. Cet ancien artiste du vidéoclip, australien de naissance, a fourni une filmographie brève mais conséquente. Au vu de ses principaux titres – The Proposition, La Route et Lawless (Des Hommes sans loi) – et des sujets abordés, on voit que le bonhomme n’est pas du genre à brosser le public dans le sens du poil. Ses films baignent dans la culture western, s’articulent autour de thèmes classiques (les liens de la famille, les codes d’honneur « virils ») et montrent la violence pour ce qu’elle est : une chose sale et abjecte. Triple 9, qui s’aventure du côté du polar à la Michael Mann (impossible de ne pas penser à Heat, la référence absolue), ne déroge pas à ces principes de mise en scène qui font du cinéaste australien un héritier lointain d’un Sam Peckinpah. Rien à redire à cela, Triple 9 respecte la filiation et nous offre un polar rentre-dans-le-lard à souhait. Les personnages sont croqués en quelques scènes, carrés, entiers, les conflits gérés sans temps morts.

Le cinéaste transpose à l’écran sans difficultés les aspects les moins glamour de la ville d’Atlanta, et ses quartiers abandonnés à la criminalité galopante. Quand John Hillcoat montre la violence, il ne la glorifie jamais. Les horreurs commises par la mafia russe et la Mara Salvatrucha sont traitées sur le même pied d’égalité, montrées crûment et frontalement au spectateur, tout comme les dégâts collatéraux des braquages de banque (voir ce pauvre vigile qui finit avec un pied en charpie…). Vous êtes prévenus : ce film n’est pas pour les buveurs de lait tiède. Côté casting, rien à redire ; les acteurs se sont impliqués en professionnels dans leurs rôles. Peut-être que certains dilemmes auraient mérité d’être un peu plus fouillés pour que le film devienne un vrai classique. Néanmoins, les comédiens assurent. Mention spéciale aux rôles secondaires de choc : Woody Harrelson, qui ne se débarrasse jamais de son accent sudiste traînant, en vétéran témoin désabusé du chaos ambiant, toujours une bière ou un pétard à la main, et surtout une Kate Winslet qu’on imaginait pas voir en mafieuse russe. L’actrice anglaise a pris un malin plaisir à incarner une garce absolue. Choucroutée, péroxydée, trimballant une garde-robe bling qui la fait ressembler à une voiture volée, elle écrase en quelques répliques cinglantes ses partenaires masculins. Rien que pour la voir déambuler en Reine Rouge au milieu de ce cauchemar urbain, le film vaut le coup d’œil.

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : rien à voir avec le film, mais ce machinima du jeu vidéo Red Dead Redemption intitulé The Man from Blackwater a été réalisé par John Hillcoat. La preuve par l’image que cet homme-là aime les westerns !

 

La fiche technique :

Réalisé par John Hillcoat ; scénario de Matt Cook ; produit par Marc Butan, Bard Dorros, John Hillcoat, Anthony Katagas, Keith Redmon, Christopher Woodrow, Matt Cook, Meryl Emmerton, Jonathan Pavesi et Adriana Randall (Anonymous Content / MadRiver Pictures / Worldview Entertainment)

Musique : Atticus Ross, Bobby Krlic, Leopold Ross et Claudia Sarne ; photo : Nicolas Karakatsanis ; montage : Dylan Tichenor

Décors : Tim Grimes ; costumes : Margot Wilson

Distribution USA : Open Road Films / Distribution France : Mars Films

Caméras : Arri Alexa XT

Durée : 1 heure 55

En bref… BATMAN Vs. SUPERMAN : L’AUBE DE LA JUSTICE

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BATMAN Vs. SUPERMAN : L’AUBE DE LA JUSTICE, de Zack Snyder

L’Humanité connaît désormais l’existence de Superman, alias Kal-El (Henry Cavill), dernier survivant de la planète Krypton, recueilli et élevé sur Terre sous le nom de Clark Kent. Superman a sauvé la Terre de l’anéantissement prévu par le Général Zod (Michael Shannon), un guerrier kryptonien renégat. Si Zod est mort, l’affrontement dans Metropolis a fait de graves dégâts. Aux yeux de Bruce Wayne (Ben Affleck), l’industriel homme d’affaires qui a vu jadis mourir ses parents, l’Homme d’Acier est responsable de ces destructions qui ont coûté des vies humaines.

18 mois après la bataille, Superman continue de diviser l’opinion publique. S’il sauve la vie de la journaliste Lois Lane (Amy Adams) de mercenaires en Afrique, il ne réalise pas que certains d’entre eux se sont ensuite vengés sur les populations locales. Une commission d’enquête, menée par la sénatrice Finch (Holly Hunter), se prépare à le questionner sur ses actes. La même sénatrice a maille à partir avec l’ambitieux Lex Luthor (Jesse Eisenberg), richissime PDG d’un empire industriel qui cherche, en accord avec l’Armée, à s’approprier la technologie kryptonienne pour en faire une arme de dissuasion contre Superman. Pour ce faire, Luthor est prêt à tout pour s’emparer des restes du vaisseau de Zod, du corps de ce dernier, et des fragments de kryptonite issue de la planète natale de Superman. Pendant ce temps, sous son identité civile de Clark Kent, journaliste, collègue et compagnon de Lois, Superman s’intéresse de près aux agissements du mystérieux justicier vigilante de Gotham City : Batman. Lequel n’est autre que Bruce Wayne, ayant voué sa vie à combattre le crime, aidé par son fidèle Alfred (Jeremy Irons). Poussé par la colère, Batman commet des actions de plus en plus violentes contre des truands, le menant sur la piste du « White Portuguese », qui serait lié à Luthor. Hanté par des cauchemars des plus intenses, Bruce se persuade que Superman, libre de tout contrôle, est une menace inéluctable pour toute la planète. La suspicion entre lui et Clark va les mener à l’affrontement, les deux justiciers étant manipulés par Luthor. La situation va encore se compliquer avec l’entrée en jeu d’une mystérieuse antiquaire, Diana Prince (Gal Gadot), à la recherche d’un dossier détenu par Luthor. Un dossier qui la concerne, ainsi que d’autres êtres incroyables…

 

Batman V. Superman - L'Aube de la Justice

Impressions :

Dans le ring, à ma gauche, le père de tous les super-héros, avec (sauf erreur de ma part) six longs-métrages, trois séries télévisées, deux serials, des séries animées à la pelle : le Man of Steel, le Dernier Fils de Krypton… Supermaaaaan !! Et son challenger, à ma droite, avec (là encore, sauf erreur de ma part), huit longs-métrages, une série télévisée, deux serials, et un paquet de séries animées : le Dark Knight, le Plus Grand Détective du Monde… Batmaaaan !! Ah, mais attendez, on me signale qu’un troisième concurrent va faire son apparition, l’Amazone Invincible… Wonder Womaaaan !!! (C’est la justicière / interplanétaaaire… oups, retour d’acide des seventies…)

Bon, un peu de sérieux. Cela devait finir par arriver, en ces temps où les super-héros règnent en maîtres sur le box-office (jusqu’à la saturation et l’overdose imminente), le choc entre les deux poids lourds de l’univers de DC Comics était annoncé depuis longtemps. Petit rappel des faits : après le désastre de Batman & Robin en 1997, ayant entraîné l’arrêt de la production du Superman Lives de Tim Burton l’année suivante, les cadres de la Warner Bros. (studio détenteur des droits d’adaptation des comics Batman et Superman) hésitèrent à relancer les superproductions des super-héros maison. Avant que Christopher Nolan ne décrasse le monde du Dark Knight en 2005 avec Batman Begins, l’idée d’un choc au sommet Batman Vs. Superman fut longtemps envisagée, au point que l’allemand Wolfgang Petersen plancha sur le film au début des années 2000. Le studio hésita, jugeant le projet trop cher, trop aléatoire (Avengers n’est pas encore passé par là pour convaincre les chefs de studio de la crédibilité d’un univers partagé), et laissa tomber l’affaire, se concentrant sur le succès de la trilogie de Nolan. Les spectateurs de Je suis une Légende, une production Warner de 2007, remarquèrent bien pourtant la présence d’une affiche familière sur un cinéma désert, dans le film avec Will Smith. L’idée de l’univers partagé titillait certes les équipes en place chez Warner/DC, sans aboutir. Plutôt tatillons, les cadres de Warner mirent fin prématurément à l’idée d’un film Justice League réalisé par George Miller rassemblant Batman, Superman et leurs petits camarades. Explication probable : le coût prohibitif là encore, plus le fait que les héros maison soient incarnés par des acteurs différents (pas de Christian Bale en Batou, par exemple). Dommage pour Miller. Monsieur Mad Max aux commandes d’un projet pareil aurait sans doute livré un des meilleurs films du genre (il en resta des traces dans Fury Road, l’espace de quelques scènes ou Megan Gale, la Wonder Woman pressentie par Miller, incarnait une guerrière proche de celle-ci). L’inflation du genre a finalement eu raison tardivement des réticences du studio. Les recettes faramineuses des films Avengers ont enfin décidé la Distinguée Concurrence à rattraper son retard. Outre l’affrontement longtemps fantasmé entre les deux figures de proue du genre, ce Batman Vs. Superman : L’Aube de la Justice orchestré par Zack Snyder ferait le lien entre le Man of Steel de ce dernier, et les futurs films estampillés Justice League que le studio produira dans les quatre ans à venir. Un pari difficile à tenir pour le réalisateur de 300, compte tenu de l’accueil mitigé réservé à Man of Steel – un succès, certes, mais pas le carton annoncé. L’imagerie positive liée à Superman, héros solaire par excellence, était contredite par un ton tourmenté et des destructions massives assez répétitives. 

Quoi qu’il en soit, le grand cross-over réalisé par Snyder entre les deux mastodontes prend un sacré risque, à sa façon. Le réalisateur ne change pas son approche « dark » et sérieuse, un pari contredisant les productions Disney/Marvel, qui se complaisent ces derniers temps dans les vannes faciles et le popcorn ; complexe, tortueux dans sa première partie (perdant même les spectateurs dans des expositions et des complots interminables), le film de Snyder sait aussi se faire généreux et tendu quand les principaux protagonistes viennent enfin à s’opposer. Trop généreux, même… Snyder aurait sans doute du revoir son script, fourmillant d’idées et de concepts intéressants, mais déséquilibrés. Le film questionne enfin la question de la responsabilité des actions des super-héros (la scène d’ouverture, s’inspirant parfois au plan près des images chocs de La Guerre des Mondes de Spielberg, prend compte cette fois du coût humain des destructions vues dans Man of Steel, en les traitant du point de vue de Bruce Wayne). Entre un Superman qui, certes, a une notion aiguë du Bien mais ne rend de comptes à personne (et a donc la tentation de devenir un Dieu omnipotent et arbitraire), et un Batman qui se salit les mains en se confrontant brutalement à ce qui se fait de pire parmi l’espèce humaine (au risque de sombrer dans la violence et la psychopathie), il y a deux notions opposées de la Justice qui s’affrontent. Ceci menant à des explications forcément musclées, avant l’inévitable rabibochage des deux héros - figure imposée, ou poncif, du genre où les deux adversaires se rendent compte qu’ils feront face à la même menace et feront équipe pour le bien de l’Humanité. Ici, par la magie d’une astuce scénaristique assez simple, le prénom de la maman des deux surhommes étant le même…

Difficile d’être totalement emballé par ce film qui est déséquilibré par une durée bâtarde de deux heures et demie, et revendique un esprit de sérieux parfois pesant. Pourtant, reconnaissons aussi à Snyder d’oser prendre des risques dans un genre bien trop formaté par le système des studios ; là où la concurrence se complaît ces derniers temps dans le second degré agaçant, Snyder assume la noirceur du récit, souvent très proche de sa version de Watchmen (Batman punissant les criminels est à peine moins violent que Rorschach, et Superman, déphasé du reste de l’Humanité, évoque ici le Docteur Manhattan) ; il compose des plans superbes, revendique l’inspiration chez des modèles souvent disparates (La Guerre des Mondes de Spielberg, donc, mais aussi Mad Max, via une séquence de rêve post-apocalyptique, ou des références cachées à Excalibur de John Boorman et aux Sept Samouraïs de Kurosawa) et, quand vient l’heure des affrontements surhumains, ne mégote pas sur les images épiques. A ce titre, l’apparition d’une Wonder Woman en mode « fureur spartiate » reste le grand moment badass du film. Côté casting, c’est à l’image du film : bien, mais inégal. Henry Cavill reste dans le stoïcisme de Man of Steel ; Ben Affleck, critiqué au moment du casting par des fanboys traumatisés par son incarnation ratée de Daredevil est ici un Batman crédible, bon successeur de Christian Bale ; Gal Gadot assure en Wonder Woman. Par contre, de grands acteurs sont un peu sacrifiés (Jeremy Irons en Alfred, notamment), et Jesse Eisenberg en Lex Luthor juvénile sociopathe caricature son rôle dans The Social Network. Côté direction artistique, rien à redire, c’est du bon travail, et à la musique, Hans Zimmer et son comparse Junkie XL (Mad Max Fury Road !!) délivrent un score déchaîné à souhait.

Verdict final : ce Batman Vs. Superman divise, à juste titre. Zack Snyder sait offrir des instants fulgurants propres à emballer les amoureux du genre, mais c’est au détriment d’un scénario mal équilibré, incroyablement confus dans son premier acte. Dommage ? Le film paie sans doute aussi pour la lassitude d’un genre devenant envahissant et répétitif. Tandis que la concurrence fourbit ses armes (Captain America : Civil War et X-Men Apocalypse sont dans les starting-blocks), la team DC/Warner pourrait provoquer une surprise de taille avec un Suicide Squad que l’on espère audacieux et subversif. Reste donc à voir si l’évolution du genre vers un mode plus adulte entrepris par Snyder (qui va rempiler avec les films Justice League) va réellement faire sortir le genre des ornières qui le guettent.

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : entre 300 et Mad Max Fury Road, la musique démente conçue par les duettistes Hans Zimmer – Junkie XL justifie à elle seule l’achat du billet !

 

La fiche technique :

Réalisé par Zack Snyder ; scénario de Chris Terrio & David S.Goyer, d’après les personnages créés par Bob Kane & Bill Finger (Batman), Joe Shuster & Jerry Siegel (Superman), William Moulton Marston (Wonder Woman) pour DC Comics ; produit par Charles Roven, Deborah Snyder, Curt Kanemoto, Jim Rowe, Gregor Wilson et Bruce Moriarty (Warner Bros. / DC Comics / DC Entertainment / Atlas Entertainment / Ratpac Entertainment) 

Musique : Hans Zimmer et Junkie XL ; photo : Larry Fong ; montage : David Brenner

Direction artistique : Troy Sizemore ; décors : Patrick Tatopoulos ; costumes : Michael Wilkinson

Effets spéciaux de plateau : Joel Whist ; effets spéciaux visuels : John « D.J. » Des Jardin, Bryan Godwin, Dinesh K. Bishnoi, Harimander Singh Khalsa, Joe Letteri, Keith Miller, Harry Mukhopadyay, Guillaume Rocheron (Weta Digital / 4D MAX / Double Negative / Gener8 3D / MPC / Perception / Scanline VFX / Shade VFX / Tyrell FX & Rentals) ; cascades : Damon Caro et Isaac Harmon

Caméras : Arri Alexa, Arriflex 416 et 435, Canon EOS 5D, GoPro HD Hero 4, IMAX MKIII et MSM 9802, Panavision Panaflex Millennium XL2 et System 65 Studio

Distribution : Warner Bros.

Durée : 2 heures 31

Aux disparus de l’hiver 2016…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Une nouvelle fois, la fichue Grande Faucheuse s’est montrée bien active ces trois derniers mois. L’occasion de revenir rapidement sur les carrières quelques grandes figures qui ont marqué à leur façon le 7ème Art.

Malheureusement, certains noms sont absents de cette rubrique… Ce n’est pas par manque d’intérêt que je ne parle pas ici de Michel Galabru, d’Ettore Scola, Andrzej Zulawski… Seulement voilà, je ne pense pas pouvoir rendre hommage au premier, faute d’avoir vu les bons titres de sa filmographie (voilà ce qui arrive quand la télé vous fait subir Le Gendarme de Saint-Tropez plutôt que découvrir Le Juge et l’Assassin…). Quant à Ettore Scola, je n’ai malheureusement jamais vu aucun film de ce très grand maître du cinéma italien (domaine que je maîtrise moins bien que son homologue américain, hélas). Même raison pour Zulawski, le réalisateur de L’important c’est d’aimer ou Possession… J’aurai pu mentionner aussi de grands écrivains récemment disparus, dont les romans ont inspiré quelques grands classiques de l’écran – l’italien Umberto Eco, l’homme du Nom de la Rose, ou l’américaine Harper Lee dont Ne Tuez pas l’Oiseau Moqueur devint Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird)… Désolé, donc, si ces noms manquent ici à l’appel.

L.F.

 

Aux héros oubliés 2016... Ken Adam

Ken Adam nous a quittés le 10 mars 2016. Si vous ne connaissez pas le nom de cet immense architecte décorateur, son travail, lui, vous est certainement familier. Les repères des supervilains des James Bond de la grande époque Sean Connery-Roger Moore, la salle de guerre de Docteur Folamour, les immenses salons 18ème Siècle de Barry Lyndon, les manoirs du Limier ou de La Famille Addams, pour ne citer que ceux-là, tous ces décors extraordinaires sont sortis des tables à dessin de Ken Adam. Dans une profession généralement discrète, Ken Adam a pu se targuer d’être un des décorateurs les plus remarqués, l’un des rares dont le seul nom pouvait garantir à lui tout seul un gage de qualité.

Né Klaus Hugo Adam à Berlin le 5 février 1921, fils d’une logeuse et d’un ancien officier de cavalerie prussien reconverti dans la mode, le jeune homme dut quitter l’Allemagne en 1934, suite à deux catastrophes – la ruine du commerce paternel, et  l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les Adam étant juifs, on comprend leur empressement involontaire à quitter leur terre natale, direction l’Angleterre, où le jeune homme étudiera notamment à l’Ecole Bartlett d’Architecture. A l’entrée du pays en guerre contre l’Allemagne, Ken Adam rejoignit le Pioneer Corps, et apprendra à concevoir des abris anti-bombardements (ce qui ne manque pas de sel prophétique, quand, vingt ans plus tard environ, Stanley Kubrick lui demandera de créer le plus célèbre décor d’abri souterrain de l’histoire du Cinéma !). Il rejoignit ensuite la RAF, avec le grade de lieutenant, pilotant des chasseurs-bombardiers Hawker Typhoon durant de dangereuses missions, notamment à la Bataille de Falaise, en Normandie.

 

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Ci-dessus : les méchants de James Bond ont toujours les repères les plus classes. Démonstration : quand Goldfinger (Gert Fröbe) dévoile ses plans, c’est l’occasion pour Ken Adam de concevoir un décor plein de surprises !

 

La guerre finie, son diplôme sous le bras, Adam commencera sa carrière dans l’industrie cinématographique anglaise, comme simple dessinateur sur le film de Tim Whelan, This Was a Woman en 1948. Début d’une décennie vouée au travail sur les décors de productions de plus en plus prestigieuses, Adam passant aussi par Hollywood comme assistant décorateur sur des classiques de la période « Dernière Séance », comme Captain Horatio Hornblower (Capitaine Sans Peur, 1951) de Raoul Walsh avec Gregory Peck, ou Le Corsaire Rouge (1952) de Robert Siodmak avec Burt Lancaster. Il prit du galon avec Le Tour du Monde en 80 Jours (1956), luxueuse adaptation du roman de Jules Verne par Michael Anderson pour lequel il fut directeur artistique et (non crédité) chef décorateur. A ce poste, Adam va enchaîner les collaborations de qualité ; il signera par exemple les décors du terrifiant Night of the Demon (Rendez-vous avec la Peur, 1957), chef-d’oeuvre de trouille surnaturelle de Jacques Tourneur, travaillera sans être crédité sur les décors du mythique Ben-Hur de William Wyler (1959) ou du péplum déviant de Robert Aldrich, Sodome et Gomorrhe en 1962. 1962, l’année qui sera le début de son célèbre travail sur l’univers de l’agent secret 007, avec Dr. No de Terence Young, pour qui il conçoit les premiers décors marquants de l’univers de James Bond : salles de jeux luxueuses, intérieurs cossus du MI-6, et le repère secret du supervilain, défendu par un tank-dragon lanceur de flammes ! S’il ne fut pas en poste pour tous les James Bond suivants, Adam fut cependant l’architecte génial oeuvrant sur les décors marquants de la saga, sur sept films. On n’oubliera pas la table de torture au laser, Fort Knox et la salle de billard transformée en maquette géante pour les besoins de Goldfinger ; le yacht-forteresse blindée de Largo pour Opération Tonnerre ; la base secrète cachée dans le cratère du volcan d’On ne vit que deux fois ; l’hôtel-casino et la plateforme pétrolière armée des Diamants sont Eternels ; le supertanker engloutissant les sous-marins et la base sous-marine de L’Espion qui m’aimait, ou la station spatiale de Moonraker… sans oublier les emblématiques voitures pilotées par Sean Connery et Roger Moore, l’Aston Martin et la Lotus Esprit fournies en gadgets mortels. Aucun doute, Ken Adam fut le vrai Q de James Bond ! Il ne fut cité qu’une seule fois aux Oscars pour ses travaux de l’univers bondien (pour L’Espion qui m’aimait), malgré sa contribution unique à un véritable mythe cinématographique… En périphérie de la saga 007, Adam fut aussi le décorateur des premiers Harry Palmer avec Michael Caine : Ipcress Danger Immédiat (1965) et Mes Funérailles à Berlin (1966) avec Michael Caine, et le concepteur de la voiture loufoque de Chitty Chitty Bang Bang (1968), d’après un roman d’Ian Fleming, le père littéraire de Bond.

 

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Ci-dessus : la salle de guerre de Docteur Folamour créée par Adam pour Stanley Kubrick enferme Peter Sellers et un George C. Scott en pleine crise de parano aiguë…

 

Hors James Bond, Ken Adam est aussi surtout resté réputé pour sa contribution essentielle à deux des plus fameux films de Stanley Kubrick : Docteur Folamour (1964) et Barry Lyndon (1975). Ce fut donc Adam qui désigna et construisit le décor de la Salle de Guerre de Folamour, merveille de composition géométrique mêlant un décor triangulaire en équerre, dominant la table circulaire du président Muffley (Peter Sellers) et ses généraux tentant d’arrêter la fin du monde dans le feu nucléaire. Table sur laquelle plane une gigantesque lampe en halo de sinistre apparence, évoquant la forme des champignons atomiques. Simplicité, élégance, ironie et angoisse définissent ce décor iconique qui a souvent inspiré les réalisateurs et les films les plus divers, de Mars Attacks ! à Kingsman en passant par A.I. Intelligence Artificielle. Adam créa aussi pour le film de Kubrick les intérieurs très réalistes du bombardier piloté par Slim Pickens, dont la fameuse bombe chevauchée par ce dernier. Le sens du détail réaliste de l’ancien pilote de la RAF ne pouvait que satisfaire Kubrick, qui pourtant ne l’engagea pas pour 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Ken Adam n’aurait pas été contre, mais, apprenant que le cinéaste travaillait en secret depuis un an avec Harry Lange, designer de la NASA, il renonça à suivre Kubrick, sentant qu’il n’aurait pas pu s’adapter aux travaux d’un autre. Ils se retrouveront une décennie plus tard, pour l’ambitieux Barry Lyndon, où l’exigence de réalisme du cinéaste sera récompensée par un travail visuel somptueux ; bénéficiant de la sublime photo de John Alcott et des costumes d’époque de Milena Canonero, Adam aidera Kubrick à livrer de sublimes tableaux vivants d’une époque révolue. Il obtiendra son premier Oscar pour le film, en 1976. Kubrick, amicalement, lui rendra visite sur le plateau du supertanker de L’Espion qui m’aimait l’année suivante, pour travailler discrètement comme éclairagiste non crédité au générique, le temps de quelques scènes ! Parmi les autres réalisations importantes de Ken Adam, signalons notamment le lycée anglais de Goodbye Mister Chips (1969) avec Peter O’Toole, le manoir labyrinthique du Limier (1972) où s’affrontent Laurence Olivier et Michael Caine devant les caméras de Joseph L. Mankiewicz, les décors de The 7% Solution (Sherlock Holmes attaque l’Orient Express, 1976) d’Herbert Ross, Agnès de Dieu (1985) de Norman Jewison, Les Valeurs de la Famille Addams (1993) de Barry Sonnenfeld, ou La Folie du Roi George de Nicholas Hytner en 1994, qui lui vaudra son second Oscar. Son dernier film fut Taking Sides – Le Cas Furtwängler (2001) avec Harvey Keitel et Stellan Skarsgard pour le cinéaste hongrois Istvan Szabo.

Naturalisé anglais depuis longtemps, Ken Adam sera dignement récompensé de l’Ordre de l’Empire Britannique et honoré du titre de chevalier pour son travail dans le milieu du cinéma, comme pour son aide aux relations entre l’Angleterre et l’Allemagne, ses deux patries. Parmi les nombreuses récompenses et citations qu’il a obtenues durant sa vie, rappelons qu’il a été récompensé de deux BAFTA Awards (pour Docteur Folamour et Ipcress Danger Immédiat), sept fois nominé pour ces mêmes BAFTA (Goldfinger, Opération Tonnerre, On ne vit que deux fois, Le Limier, Barry Lyndon, L’Espion qui m’aimait et La Folie du Roi George) et a obtenu trois nominations aux Oscars (Le Tour du Monde en 80 Jours, L’Espion qui m’aimait et Les Valeurs de la Famille Addams). Les cinéphiles les plus curieux de son travail se rendront à la Cinémathèque Allemande, à laquelle Ken Adam envoya l’intégralité de ses dessins, storyboards, souvenirs de carrière divers, y compris ses deux Oscars.

 

DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL - 1983

David Bowie est mort… C’est curieux comme cette phrase sonne mal. Le cancer contre lequel il luttait depuis 18 mois a fini par emporter un des plus grands artistes musicaux de ces dernières décennies, le 10 janvier dernier, deux jours après son 69ème anniversaire. Il fallait bien saluer ici la mémoire de Bowie, de son vrai nom David Robert Jones, qui a traversé les décennies par ses innovations musicales constantes, ses tubes (Space Oddity, Life on Mars ?, Heroes et j’en oublie) et ses extravagances de jeunesse marquées par son alter ego Ziggy Stardust, le personnage qu’il incarna sur scène durant les années glam rock. Bon… pour un béotien musical comme moi, résumer la carrière musicale de Bowie est un exercice impossible. Si je le cite dans cette rubrique, c’est surtout parce que Bowie, en plus d’être un musicien exceptionnel, a aussi donné de sa personne au Cinéma. Rien d’étonnant à ce que le 7ème Art s’intéresse à Bowie, lui qui avait composé Space Oddity en référence évidente au film de Stanley Kubrick, 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Formé à l’art du mime, et donc du jeu dramatique, David Bowie livra d’intéressantes prestations sur grand écran, son charisme et son allure ambiguë à souhait convenant à merveille à des cinéastes originaux. Rappelons aussi, au passage, que le virus du Cinéma a rattrapé la famille de Bowie : son fils Duncan Jones, né de son premier mariage avec Angela Bowie, est devenu un réalisateur plutôt doué, à qui l’on doit les films de science-fiction Moon et Source Code.  

 

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Ci-dessus : premières minutes de L’Homme qui venait d’ailleurs. Thomas Jerome Newton arrive sur Terre, et Bowie crée son mythe.

 

Petit rappel des titres marquants de la filmographie de David Bowie : en 1976, Bowie fut L’Homme qui venait d’ailleurs (The Man Who Fell to Earth), de Nicolas Roeg. Brillante performance de la star dans le rôle de Thomas Jerome Newton, un extra-terrestre arrivé sur Terre pour récupérer l’eau qui sauvera sa planète. Mais il sombrera dans la paranoïa (alimentée par les manipulations de la CIA), l’alcoolisme et la claustration. Il sera récompensé du Saturn Award du Meilleur Acteur, pour un rôle qui fait plus qu’écho à sa propre situation et ses angoisses de star planétaire. On reverra Bowie dans Gigolo (Just a Gigolo, 1979), de David Hemmings ; un film raté, où sa présence fait toutefois sensation, face à une autre icône faisant son ultime apparition, Marlene Dietrich. Après une apparition dans son propre rôle dans Moi, Christiane F., droguée, prostituée, d’Uli Edel, on retrouvera un Bowie en pleine forme sur les écrans en 1983. On se souvient de son face-à-face avec Ryuichi Sakamoto dans Merry Christmas Mr. Lawrence (Furyo), de Nagisa Oshima ; il y tenait le rôle du Major Jack « Strafer » Celliers, prisonnier durant la 2ème Guerre Mondiale du Capitaine Yonoi (Sakamoto). Très inspiré par Le Pont de la Rivière Kwaï, le film d’Oshima en fait une relecture délibérément ambiguë, la relation victime-bourreau entre le prisonnier et son tortionnaire se teintant de fascination et d’attirance sadomasochiste. Si le film est quelque peu figé, l’étrangeté de Bowie fait merveille. On le vit ensuite en amant vampire de Catherine Deneuve dans The Hunger (Les Prédateurs), premier film de Tony Scott. Bowie y est quelque peu éclipsé, malgré quelques scènes intéressantes, par les effets esthétisants dont Scott abusait. On le préfèrera en tueur à gages moustachu et inquiétant, dans Into the Night (Série Noire pour une Nuit Blanche, 1985), de John Landis. Un curieux mélange de comédie et de film noir, où le réalisateur des Blues Brothers lui offre un excellent rôle de vilain terrorisant la douce Michelle Pfeiffer. Après un rôle important dans la comédie musicale Absolute Beginners, de Julian Temple, David Bowie sera la tête d’affiche du Labyrinthe de Jim Henson. Un film culte ou un ratage en règle ? Les avis divergent… Cette production de George Lucas réalisée par le père du Muppets Show, écrite par le Monty Python Terry Jones, est un mélange d’heroic fantasy surréaliste et de comédie musicale qui fit un flop au box-office ; Bowie, entouré de marionnettes et attifé d’un postiche terriblement kitsch, terrifiait cette fois la toute jeune Jennifer Connelly.

 

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Ci-dessus : montage des scènes de David Bowie dans Le Prestige, de Cristopher Nolan. Nikola Tesla (Bowie), flanqué de son assistant (Andy « Gollum » Serkis), fait d’incroyables révélations au magicien Robert Angier (Hugh Jackman).

 

Plus discret par la suite au cinéma, Bowie fera quelques apparitions marquantes dans des seconds rôles : il fut le Ponce Pilate de Martin Scorsese dans son décrié La Dernière Tentation du Christ, en 1988 ; David Lynch lui donnera en 1992 le rôle de l’énigmatique agent du FBI Jeffries dans Twin Peaks – Fire Walk With Me, transposition de sa série télévisée ; en 1996, Bowie fut salué pour sa prestation dans Basquiat, le film de Julian Schnabel, où il tenait un rôle sur mesure, celui d’Andy Warhol. David Bowie se fendra en 2001 d’une hilarante apparition dans le déjanté Zoolander de Ben Stiller, où il joue les arbitres d’un duel de défilé opposant Stiller et Owen Wilson ; difficile de ne pas exploser de rire en voyant Bowie, d’un sérieux absolu, conclure le duel par un « dis-qualified !! » lapidaire pour Stiller, victime d’un accident de slip… Enfin, un dernier rôle mémorable en 2006, offert par un autre original, Christopher Nolan : le cinéaste des Batman / Dark Knight, d’Inception et Interstellar lui donna un rôle idéal – celui de Nikola Tesla, dans Le Prestige. Prestation parfaite de Bowie en scientifique prométhéen donnant aux magiciens antagonistes joués par Christian Bale et Hugh Jackman l’opportunité technique de créer un tour jamais vu…

 

Aux héros oubliés 2016... Alan Rickman

Par le grand marteau de Grapthar… une perte tragique que celle d’Alan Rickman, grande figure du théâtre britannique devenu, sur le tard, un visage familier du Cinéma mondial. Quelques jours après David Bowie, le cancer l’a emporté, au même âge de 69 ans. Pour le grand public, Rickman est resté dans la mémoire collective pour ses rôles de vilains particulièrement délectables, sa diction aristocratique, ses yeux plissés et son allure hautaine convenant à merveille à ce type de rôles. Rappelons qu’il a ainsi mené la vie dure à John McClane, Robin des Bois ou Harry Potter… mais on oublie un peu vite qu’il fut aussi un excellent acteur pour des rôles plus nuancés, romantiques ou comiques. Et, de toutes façons, Rickman vous corrigerait sur le fait qu’on lui donnait des rôles de méchants. « Je ne joue pas des vilains, je joue des personnages très intéressants !« , a-t-il dit un jour. Et des personnages très intéressants, sa filmographie n’en manquait pas.

 

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Ci-dessus : Die Hard premier du nom, le seul et unique ! Et le début d’un affrontement explosif entre John McClane (Bruce Willis) et le gentleman-braqueur-preneur d’otages Hans Gruber (Alan Rickman). « Yippie-kay-yeah, motherfucker… »

 

S’il s’intéressa assez vite aux arts dramatiques, Alan Rickman, londonien pur jus né le 21 février 1946 à Acton, devint acteur assez tardivement. Ce fils d’ouvrier était une « tête », passionné par les arts graphiques : diplômé de la Latymer Upper School, du Chelsea College of Art and Design et du Royal College of Art, il commença une carrière de dessinateur graphique, plutôt fructueuse, avant de se décider à apprendre le métier d’acteur. Il rejoignit la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art (RADA), vivier à futurs grands comédiens anglais où il apprit comme il se doit à jouer Shakespeare. Rickman sera toujours un peu chez lui à la RADA, dont il sera plus tard le Vice-président. Sa réputation et son talent monteront doucement en flèche, des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, essentiellement sur les planches où il s’affirmera, et à la télévision, dans les téléfilms et séries produites par la respectée BBC. En 1985, ce fut le succès : avec la Royal Shakespeare Company, Rickman joua dans l’adaptation par Christopher Hampton des Liaisons Dangereuses ; le rôle du Vicomte de Valmont lui vaudra les louanges du public, de la critique et une nomination aux Tony Awards. Il aurait logiquement dû reprendre son rôle pour la version filmée par Stephen Frears, mais ce fut John Malkovich, plus connu au cinéma, qui eut le rôle. Rickman fera son entrée en grande pompes dans le 7e Art à 41 ans, dans un tout autre genre de rôle. Il reçut le script de Die Hard (Piège de Cristal) et se demanda bien pourquoi il devrait jouer un super-vilain… Heureusement, John McTiernan sut le convaincre d’incarner Hans Gruber, le chef des preneurs d’otages-terroristes-braqueurs qui affrontent John McClane (Bruce Willis), un flic ordinaire piégé dans la plus haute tour de Los Angeles. Si le film fit de Bruce Willis une superstar, ne sous-estimons pas la performance de Rickman. Gruber a droit à une magnifique entrée en scène (inspirée par l’Orange Mécanique de Kubrick !) et s’impose comme un des plus beaux méchants du genre. Il est intelligent, cultivé, méticuleux, sarcastique (« Malheureusement pour lui, Mr. Takagi ne rejoindra pas votre petite fête… définitivement.« ) et absolument implacable. Et ses duels avec McClane / Bruce Willis sont un régal.

 

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Ci-dessus : Alan Rickman fut aussi un acteur d’une grande drôlerie. Démonstration avec ce montage de ses meilleurs moments dans Galaxy Quest !

 

Après ce départ foudroyant dans la catégorie « super-vilains », Rickman ne manquera pas de bons rôles au cinéma, dans une filmographie (sélective) qu’il faut évoquer. A l’exact opposé de Die Hard, on le retrouva dans Truly Madly Deeply d’Anthony Minghella (1991), une comédie romantique teintée de ghost story où il incarnait un revenant, aidant sa compagne (Juliet Stevenson) à faire son deuil de lui. Cette même année, il se rappela au bon souvenir du public en jouant un autre grand vilain : le très agité Shérif de Nottingham de Robin des Bois, Prince des Voleurs de Kevin Reynolds. Un des succès de l’année où, face à Kevin Costner, Morgan Freeman et leurs complices, Rickman s’amuse à en faire des tonnes et incarne un Shérif (mixe du personnage et du Prince Jean) tyrannique, capricieux comme une rock-star. Sa politique est simple : la cruauté avant tout (« Supprime les dons de nourriture aux lépreux et aux orphelins, il n’y aura plus de décapitations charitables, et annule les fêtes de Noël« ) ! Le rôle lui vaudra un BAFTA Award du Meilleur Second Rôle. Par la suite, Alan Rickman va alterner des rôles plus complexes au cinéma, laissant (pour un temps du moins) les grands méchants. On le vit par exemple dans Bob Roberts, la satire politique de Tim Robbins en 1992, en conseiller politique énigmatique du chanteur folk réactionnaire et conservateur joué par Robbins ; en 1994 dans le rôle titre de Mesmer, biopic de Roge Spottiswoode consacrée au célèbre médecin hypnotiseur ; l’année suivante, il fut P.L. O’Hara, acteur désabusé incarnant le Capitaine Crochet dans An Awfully Big Adventure de Mike Newell, face à Hugh Grant. Il retrouva ce dernier dans un des succès de l’année 1995, l’adaptation de Raisons et Sentiments par Ang Lee, écrit et interprété par Emma Thompson – avec aussi une toute jeune Kate Winslet. Rickman incarnait le Colonel Brandon, amoureux contrarié de la jeune Marianne Dashwood (Winslet) ; un rôle qui lui valut les louanges, Rickman cassant à nouveau son image de méchant pour des personnages plus nuancés. En 1996, il obtint le Golden Globe pour son interprétation dans le téléfilm Raspoutine, d’Uli Edel, et incarna au cinéma Eamon DeValera, le père politique de la République d’Irlande, dans le film de Neil Jordan, Michael Collins, avec Liam Neeson et Julia Roberts. A l’aise dans les comédies, Rickman retrouva son amie Emma Thompson dans Judas Kiss en 1998, jouant les détectives blasés, et fut Métatron, la Voix de Dieu, dans la satire de Kevin Smith, Dogma l’année suivante. Si certains doutaient encore que Rickman fut un excellent acteur comique, il suffit de le voir dans Galaxy Quest, une comédie de SF de Dean Parisot le réunissant avec Tim Allen, Sigourney Weaver, Sam Rockwell et Tony Shalhoub. Dans ce petit film se moquant gentiment du phénomène geek et particulièrement des conventions Star Trek, Rickman joue les faux Spock à merveille : il est Alexander Dane, grand acteur tragique victime de crises de panique, se maudissant d’être enfermé à vie dans le rôle du très logique extra-terrestre Docteur Lazarus. Situation encore plus difficile à vivre quand des aliens trop naïfs le prennent vraiment, lui et ses collègues has been, pour de véritables héros de l’espace…

 

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Ci-dessus : Sweeney Todd de Tim Burton. Le Juge Turpin (Rickman) s’installe, en chantant joliment, sur le siège du barbier psychopathe joué par Johnny Depp. Mauvaise idée…

 

Dans la décennie suivante, Alan Rickman sera surtout associé à un autre personnage antipathique mais pas aussi méchant qu’on le croit : pour le jeune public, il restera Severus Snape (ou Severus Rogue dans la VF), le très revêche professeur de potions de l’école Poudlard dans la saga des Harry Potter, huit films échelonnés de 2001 à 2011. Un personnage qui, dans sa première apparition dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, est désigné comme le méchant de service qui déteste immédiatement le jeune Harry (Daniel Radcliffe) et ses amis… mais, dans cette saga à rallonge, le personnage va peu à peu prendre de l’envergure et être plus complexe que prévu. Au milieu d’une kyrielle de vétérans du cinéma britannique, des décors gigantesques, des effets spéciaux et des créatures à foison, Rickman reste égal à lui-même : toujours prêt à mettre beaucoup d’ironie dans son jeu et à balancer quelques répliques cinglantes à l’égard de ses pauvres élèves, mais cachant une grande noblesse de cœur derrière la méchanceté simulée de son personnage. Rickman, hors de Harry Potter, continuera d’être remarqué et apprécié dans des films très divers ; notamment Love Actually, la comédie romantique du spécialiste britannique du genre, Richard Curtis, qui le met dans un dilemme amoureux face à sa femme (Emma Thompson) et son affriolante secrétaire (Heike Makatsch). On peut aussi citer Le Parfum : Histoire d’un Meurtrier en 2006, adaptation du roman de Patrick Süsskind par Tom Tykwer, où il joue le père de la charmante Laura (Rachel Hurd-Wood), convoitée par le meurtrier Jean-Baptiste Grenouille (Ben Whishaw) pour élaborer son parfum révolutionnaire. L’année suivante, Rickman rejoignit l’univers de Tim Burton ; c’était couru d’avance, avec son allure à la Vincent Price, Alan Rickman était fait pour jouer les méchants chez le réalisateur de Sleepy Hollow. Dans Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street, il joua donc avec délices un odieux personnage, le Juge Turpin, responsable des malheurs du barbier Benjamin Barker, alias Sweeney Todd (Johnny Depp). Un honorable personnage doublé d’un hypocrite, qui viole les pauvres jeunes femmes, envoie les enfants à la potence et convoite sa pupille d’un regard bien trop visqueux… Hommage inégal aux films de la Hammer et au théâtre du Grand-Guignol, le film de Burton peut cependant compter le jeu de Rickman (qui pousse la chansonnette de sa belle voix modulée) comme un de ses meilleurs atouts. Burton apprécia Rickman qu’il le rappela au casting vocal de son film suivant, sa version discutée d’Alice au Pays des Merveilles, en 2010, pour lequel Rickman donna sa voix reconnaissable à la Chenille Absolem. La suite du film, Alice de l’autre côté du Miroir, coproduite par Tim Burton, sortira cette année et sera la dernière occasion d’entendre la voix du comédien disparu. Dans les dernières années de sa carrière, Rickman multipliera premiers rôles et seconds rôles avec le même talent. On le remarqua à nouveau en 2013 dans Le Majordome de Lee Daniels, où le distingué comédien britannique incarnait avec talent Ronald Reagan face au majordome du titre, Forest Whitaker. La dernière apparition d’Alan Rickman sera à titre posthume, l’acteur tenant un des rôles principaux du thriller Opération Eye in the Sky avec Helen Mirren, qui sortira également cette année. Pour faire le tour de cette filmographie sélective, signalons aussi que Rickman fut le scénariste et réalisateur de deux films, retrouvant pour l’occasion ses complices actrices de Raisons et Sentiments : son amie Emma Thompson qu’il dirigea dans L’Invitée de l’Hiver en 1997, et Kate Winslet, vedette d’A Little Chaos (Les Jardins du Roi) en 2014, où il jouait le Roi Louis XIV. Une belle carrière, tristement interrompue par la maladie.

Goodbye, Mr. Rickman.

 

Aux héros oubliés 2016... Douglas Slocombe

Mauvais temps pour les premiers grands chefs-opérateurs spielbergiens… Quelques semaines après Vilmos Zsigmond (voir plus bas), c’est l’anglais Douglas Slocombe qui a décédé le 22 février à Londres, peu de temps après avoir atteint l’âge vénérable de 103 ans. Plus connu pour avoir été « l’œil » des trois Indiana Jones de Steven Spielberg des années 1980, Slocombe avait déjà une longue et belle carrière bien remplie quand il s’occupa des éclairages des Aventuriers de l’Arche Perdue en 1981.

Né le 10 février 1913 à Londres, Douglas Slocombe passa cependant son enfance et sa jeunesse en France, suivant son père, correspondant de presse à Paris. Revenu en Angleterre, Slocombe, qui voulait devenir reporter photographe, devint caméraman d’actualités. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le jeune homme, engagé par le réalisateur américain Herbert Kline pour un documentaire intitulé Lights out on Europe, suivit celui-ci à Danzig pour filmer la menace nazie durant l’été 1939. Le chef opérateur anglais raconta avoir filmé un meeting de Goebbels. La caméra faisant trop de bruit, elle empêchait le chef de la propagande nazie d’haranguer ses troupes. Tout ce petit monde tourna la tête, en même temps, vers Slocombe qui dut se sentir très seul… Il filma aussi la destruction d’une synagogue, et fut temporairement arrêté par les autorités nazies. Slocombe échappa de justesse au bombardement du train dans lequel il fuyait Varsovie avec Kline, le 1er septembre 1939. Fort de ces débuts professionnels pour le moins périlleux, Slocombe rentré au pays rejoigna le Ministère de l’Information durant la guerre, filmant les convois de navires sur l’Atlantique à partir des avions de la Fleet Air Arm. Ses images d’archives serviront souvent pour compléter des longs-métrages de l’époque à la gloire de la flotte britannique (Ships with wings, For those in peril). Engagé par la suite par le réalisateur Alberto Cavalcanti pour Champagne Charlie (1944), Slocombe fera partie des fidèles techniciens des studios Ealing, dirigés par Michael Balcon. Devenu chef-opérateur, il va imprimer sa patte efficace, élégante, sur les classiques de ce studio qui fut les belles heures du cinéma anglais des années 1940-50. Notamment l’anthologie fantastique Au cœur de la Nuit (1945), mais surtout les petits bijoux de comédie de l’époque, dûs à Charles Crichton, Robert Hamer, Basil Dearden ou Alexander Mackendrick, mettant souvent en vedette le talent comique d’Alec Guinness : Kind Hearts and Coronets (Noblesse oblige, 1949), The Lavender Hill Mob (De l’Or en Barres), L’Homme au Complet Blanc (1951) ou The Titfield Thunderbolt (Tortillard pour Titfield, 1953). Après la fermeture des studios Ealing en 1955, Slocombe ne resta pas inactif. Après avoir signé la lumière de quelques films mineurs (dont le film d’épouvante culte  Le Cirque des Horreurs, 1960), Slocombe va voir son CV s’enrichir de collaborations avec de très grands cinéastes, pour des productions de tout premier plan, sur les décennies suivantes. 

 

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Ci-dessus : l’élégant travail de Douglas Slocombe pour créer l’ambiance médiévale hivernale du Lion en Hiver. Vous reconnaîtrez Peter O’Toole en Henri II, et un tout jeune Anthony Hopkins en Richard Cœur de Lion.

 

A partir des années 1960, les récompenses et nominations prestigieuses vont confirmer son statut. Citons son remarquable travail en noir et blanc sur Freud Passions Secrètes (1962) de John Huston, ou sur The Servant (1963) de Joseph Losey, qui lui vaudra son premier BAFTA Award et le prix de la meilleur photographie décerné par la British Society of Cinematographers (BSC). Parfaitement à son aise dans ces atmosphères plutôt claustrophobiques, le noir et blanc renforçant la dimension onirique de ces drames, Slocombe était tout aussi à l’aise avec les grands espaces en format 2.35 et les couleurs vives : voir par exemple Cyclone à la Jamaïque, film de pirates de 1965 réalisé par Alexander Mackendrick ; les films de guerre de John Guillermin Les Canons de Batasi (1964, seconde nomination aux BAFTA Awards) et The Blue Max (Le Crépuscule des Aigles, 1966, troisième nomination aux BAFTA) ; The Fearless Vampire Killers (Le Bal des Vampires) de Roman Polanski, pastichant le style des films Hammer avec un sens de l’espace et de la couleur inégalés ; l’atmosphère hivernale médiévale à souhait du Lion en Hiver en 1968 (sa quatrième nomination aux BAFTA, et un second prix de la BSC) ; la comédie caper movie classique avec Michael Caine, The Italian Job (L’Or se barre) de Peter Collinson ; en 1970, Music Lovers, biographie de la vie tourmentée de Tchaïkovski, pour le très baroque Ken Russell ; La Guerre de Murphy (1971) de Peter Yates. 1972 marquera la première nomination de Slocombe aux Oscars (ainsi qu’une cinquième nomination aux BAFTA) pour sa collaboration avec le vétéran George Cukor, mettant en valeur l’excentrique Maggie Smith dans la comédie Voyage avec ma tante. L’année suivante, Slocombe signera la photographie de la comédie musicale de Norman Jewison, Jésus Christ Superstar – sa sixième nomination aux BAFTA, et son troisième prix décerné par la BSC. Slocombe et Jewison travailleront à nouveau ensemble en 1975 pour le film de science-fiction Rollerball. 1974 sera surtout pour Slocombe l’année de The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique) mis en scène par Jack Clayton. Encore un superbe travail de la part du chef opérateur, récompensé d’un second BAFTA Award et d’un quatrième prix de la BSC. Pour Fred Zinnemann, Douglas Slocombe créera la lumière du très beau Julia (1977), avec Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Une lumière automnale, délicate et impressionniste à souhait, baigne ce film pour lequel Slocombe obtiendra son troisième BAFTA, un cinquième prix de la BSC et sa seconde nomination aux Oscars ! 1977 marquera aussi sa première collaboration avec Steven Spielberg, avec Rencontres du TroisièmeType. Si Vilmos Zsigmond fut le principal chef opérateur, le tournage à rallonge du film nécessita l’aide d’autres collègues prestigieux pour les scènes additionnelles – dont Slocombe, qui se chargera de la séquence hindoue, baignant dans des mouvements de foule et des couleurs dignes des meilleurs David Lean.

 

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Ci-dessus : Indiana Jones et le Temple Maudit, l’apogée de la carrière de Douglas Slocombe. Indy (Harrison Ford) à la rescousse des enfants esclaves, avec Willie (Kate Capshaw) et Short Round (Jonathan Ke Huy Quan)… Noter les splendides éclairages de Slocombe sur le héros prêt à en découdre avec les Thugs ! 

 

La collaboration avec Steven Spielberg sera bien sûr le point d’orgue de la carrière du vétéran Slocombe, qui, à 68 ans, s’embarqua dans la Grande Aventure… Les Aventuriers de l’Arche Perdue, en 1981, sera sa troisième nomination à l’Oscar et sa dixième aux BAFTA. Le style visuel de Slocombe fait feu de tout bois en illustrant les premières aventures d’Indiana Jones (Harrison Ford) : un dosage habile entre le réalisme et le fantastique, des éclairages aussi habiles à recréer l’ambiance des films noirs (la séquence de la taverne de Marion), le grand spectacle à la David Lean (le site des fouilles), que les ambiances plus cauchemardesques (la fosse aux serpents, le grand finale apocalyptique). Le tout servi dans un format Scope de toute beauté, et les touches de couleur omniprésentes, dominées par les lueurs dorées de la mythique Arche de l’Alliance ; le résultat final est splendidement servi par Slocombe, qui sert une ambiance « ligne claire » idéale pour le récit concocté par Spielberg et George Lucas. Après un petit détour chez James Bond (Jamais Plus Jamais, 1983, remake officieux d’Opération Tonnerre avec Sean Connery, hors des productions officielles) utilisant les mêmes techniques, Slocombe remit le couvert pour Indiana Jones et le Temple Maudit en 1984. On reprend les mêmes principes visuels que L’Arche Perdue… et Slocombe se surpassera ! Le Temple Maudit est certainement le plus beau film de la saga, Slocombe jouant sur les contrastes de couleurs saturées à l’extrême, marquées par la robe rouge et or de Kate Capshaw, le smoking blanc d’Harrison Ford, et les couleurs rouge et noir associées au culte de Kali. Slocombe utilisera un maximum de lumières directes, signant un des plans les plus épiques de la série : l’image d’Indy surgissant dans les mines pour sauver les enfants, magnifié par un double effet de lumière (fumée blanche derrière lui, phare du wagon braqué sur lui), reste un pur moment « badass » magnifié par le travail de Slocombe. Sa onzième nomination aux BAFTA et sa sixième aux prix de la BSC. Cinq ans plus tard, après quelques films mineurs, Douglas Slocombe terminera sa carrière avec le troisième volet, Indiana Jones et la Dernière Croisade, le plus drôle de la série (merci Harrison Ford et Sean Connery), mais un poil en-dessous des canons esthétiques de la série. La Dernière Croisade reste un poil trop prudent, visuellement parlant, se contentant de rester sur les acquis « Ligne Claire » de la saga. Quelques scènes, toujours joliment éclairées par le chef opérateur, marquent quand même les mémoires : la traversée des catacombes vénitiennes, la découverte des faux Graals, et la scène la plus marquante de toutes, l’autodafé nazi à Berlin, avec Hitler qui signe un autographe à Indy sans le reconnaître ! Baignant dans des lumières très contrastées, éclairée par un sinistre bûcher de livres, la scène prouve une fois encore l’habileté de Slocombe à signer des mouvements de foule, et constituera pour lui un joli pied de nez à l’Histoire, cinquante ans après une pénible journée à Danzig… 

Il devra malheureusement prendre sa retraite avec cette dernière épopée, souffrant de problèmes de vue qui le laisseront quasiment aveugle. Malgré tout, il acceptera de répondre à des interviews pour des making-of, pour le livre Conversations with Cinematographers en 2011, ainsi qu’à plusieurs documentaires sur l’invasion de la Pologne et l’histoire du Cinéma britannique. Il reçut plusieurs distinctions honorifiques, notamment un prix spécial pour sa carrière remis par la BSC en 1995, ainsi que le titre d’Officier de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2008. Joli palmarès et sacré beau travail, pour un grand chef opérateur qui n’utilisait jamais de posemètre, appareil pourtant indispensable à ses collègues pour mesurer la quantité de lumière nécessaire à une prise de vues !

 

Aux héros oubliés 2016... Vilmos Zsigmond

Le Cinéma a perdu un autre maître de la lumière : le chef opérateur Vilmos Zsigmond, décédé à 85 ans le 1er janvier dernier à Big Sur en Californie. Hongrois naturalisé américain, il a été l’un des meilleurs directeurs de la photographie du grand cinéma américain, enchaînant les tournages depuis le début des années soixante jusqu’à nos jours. Sa patte, reconnaissable par sa maîtrise originale des basses lumières, a marqué un beau nombre de classiques à partir des années 1970. Né à Szeged en Hongrie le 16 juin 1930, Zsigmond fut un étudiant assidu de l’Académie de Budapest pour devenir très tôt opérateur caméraman. Lorsque les Soviétiques envahirent son pays en 1956, lui et son camarade d’études Laszlo Kovacs (lui-même futur directeur de la photographie renommé d’Easy Rider, Shampoo ou S.O.S. Fantômes) filmèrent la répression avant de fuir en Autriche. Les deux amis rejoignirent ensuite les Etats-Unis, où ils furent naturalisés.

 

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Ci-dessus : l’enlèvement du petit Barry (Cary Guffey) sous les yeux de sa mère (Melinda Dillon) dans Rencontres du Troisième Type. Un fantastique jeu de lumières angoissantes et colorées créées par Vilmos Zsigmond pour Steven Spielberg.

 

S’ensuivra pour Zsigmond quelques années de vaches maigres, où il travaillera en Californie sur des séries Z d’horreur à tout petit budget (avec des titres aussi joyeux que Blood of Ghastly Horror ou  Satan’s Sadists…). Professionnel jusqu’au bout de la caméra, doté d’un solide sens de l’humour, le talentueux Zsigmond verra sa carrière décoller vers des projets plus ambitieux, grâce à son travail avec Robert Altman. Zsigmond donnera à son film McCabe & Mrs Miller (John McCabe) un look assez détonnant pour un western : basses lumières, contrastes réduits, palette de couleurs réduite, donnant l’impression que le film baigne dans la gadoue et les feuilles mortes. Un aspect cru au possible, qui lui vaudra des louanges unanimes. Le CV de Zsigmond va ensuite parler de lui-même : on trouve dans sa filmographie des titres comme Images et The Long Goodbye / Le Privé pour Robert Altman, Délivrance de John Boorman, L’Epouvantail de Jerry Schatzberg, Obsession, Blow Out, Le Bûcher des Vanités et Le Dahlia Noir de Brian DePalma, Sugarland Express et Rencontres du Troisième Type (qui lui vaudra son seul Oscar de la Meilleure Photo) de Steven Spielberg, The Deer Hunter / Voyage au bout de l’Enfer (un BAFTA Award) et La Porte du Paradis de Michael Cimino, The Rose et La Rivière de Mark Rydell, Les Sorcières d’Eastwick de George Miller, Maverick de Richard Donner, Crossing Guard de Sean Penn, Ghost & The Darkness / L’Ombre et la Proie de Stephen Hopkins, Melinda et Melinda, Le Rêve de Cassandre et Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu de Woody Allen… Que du très bon travail à chaque fois ! Revoir Délivrance, Rencontres du Troisième Type ou La Porte du Paradis demeure une fête pour les yeux et les sens à chaque vision…

 

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Ci-dessus : la technique du « flashage » employée par Vilmo Zsigmond donna de sublimes images pour La Porte du Paradis de Michael Cimino. La scène du bal auquel participent Kris Kristofferson, Isabelle Huppert et Jeff Bridges donne une ambiance unique à ce grand film maudit. 

 

Zsigmond était notamment un expert dans la technique du « flashage » : l’éclairage très faible de la pellicule, exposée avant le tournage, qui donnait cette basse lumière typique, laiteuse, de ses films. Une technique qui ne plaisait pas toujours aux cadres des studios – il fut évincé de Funny Lady en 1974 pour cette raison, les patrons du studio trouvant sa lumière trop sombre. Zsigmond dut aussi batailler ferme pour faire passer son travail sur Rencontres du Troisième Type : un vrai rêve pour un directeur de la photographie que le film de Spielberg, où la présence des OVNIS nécessitait une sacrée dépense de lumière ! Zsigmond contourna ainsi le problème de l’apparence des extra-terrestres en « irradiant » leurs jeunes interprètes de lumière blanche, réfléchie par d’immenses miroirs réfléchissants. A l’image, les enfants grimés en aliens devenaient crédibles, désincarnés par une lueur surnaturelle de toute beauté. Un exemple parmi tant d’autres de l’ingéniosité technique et artistique de Vilmos Zsigmond, devenu dans ses dernières années un membre distingué de la prestigieuse American Society of Cinematographers. 

 

Ludovic Fauchier. Un dernier rappel, Mr. Bowie ?

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Bloc-notes de mars

Bonjour chers amis neurotypiques !

 

Un Steven Spielberg sur tous les fronts, en ce mois de mars… Le cinéaste-producteur a fait parler de lui, ces derniers jours, sur divers aspects de son métier et de sa carrière. D’abord avec Peter Jackson, et quelques autres comparses du nom de Martin Scorsese, Ron Howard, Frank Marshall et J.J. Abrams, en soutenant Sean Parker et sa nouvelle création, Screening Room dont ils sont tous actionnaires. Le père du défunt Napster lance ce nouveau service qui permettrait aux spectateurs, contre la somme de 50 dollars, de pouvoir regarder les derniers blockbusters le jour de leur sortie en salles. De quoi amener une grosse révolution sur l’exploitation des films, et de quoi contrecarrer efficacement – en théorie – le piratage intempestif. De précédentes tentatives avaient eu lieu, comme DirectTV (un service auquel Jackson s’était opposé), mais Screening Room, fort de la réputation de Parker et de ses différents supporteurs, pourrait changer la donne d’un système de distribution jusque-là très verrouillé. Les majors companies sont intéressées, les exploitants de salles américains plus méfiants.

Spielberg qui, de son côté, continue de préparer ses futurs films. The BFG est en cours de finalisation pour une sortie fin juin, et le boss ne se repose pas. Le voilà en train de mettre sur pied le casting de Ready Player One, adaptation du roman de science-fiction d’Ernest Cline qui raconte une chasse au trésor entre de jeunes hackers et des mégacorporations à travers un univers virtuel révolutionnaire, truffé de références à la culture populaire des années 1980. De jeunes acteurs seront en tête d’affiche, Tye Sheridan (que l’on verra en jeune Cyclope dans X-Men Apocalypse de Bryan Singer) et Olivia Cooke (vue dans Bates Motel, The Signal ou Me and Earl and the Dying Girl), face à Ben Mendelsohn (vu dans The Dark Knight Rises, Lost River ou Exodus : Gods and Kings) en grand méchant. Bonne nouvelle, Simon Pegg vient de rejoindre le casting ; rappelons que Monsieur Shaun of the Dead / Hot Fuzz a déjà joué pour Spielberg un des jumeaux Dupondt dans son adaptation de Tintin.

 

 Indiana Jones 5 - George Hall, Indy old timer...

Ci-dessus : Les Aventures du Jeune Indiana Jones présentaient déjà un Indy vieillard : George Hall, et son look à la John Ford !

 

Et, bien sûr, la grande nouvelle de ces derniers jours reste l’annonce officielle du cinquième film d’Indiana Jones. Yeah !… euh ? On sera certes toujours ravi de revoir Harrison Ford endosser la veste et le chapeau de l’archéologue intrépide, mais on peut aussi nourrir quelques doutes légitimes. Sachant que la sortie du film est déjà sortie à 2019, ce brave Harrison aura alors 77 ans, et on peut ironiser en se demandant si Indy aura encore le souffle nécessaire pour échapper aux rochers géants qui dévalent derrière lui. D’autant plus qu’il faudra à Spielberg un sacré bon scénario pour non seulement faire accepter l’âge d’un Indy grand-père, mais surtout faire oublier Indiana Jones et Celui dont on ne doit pas dire le titre, vous savez de quel film je veux parler… Un certain Royaume du Crâne de Cristal qui, certes avait fort bien marché au box-office 2008, et rappelé que le personnage a toujours une côte d’amour intacte auprès du public, mais dont les grosses, grosses failles scénaristiques sautent aux yeux (et oui, je sais ! j’ai défendu le film à l’époque ! Je continue à penser qu’il a des qualités, mais bon, impossible de nier les erreurs évidentes – les CGI manqués, Shia LaBeouf qui joue les Tarzan, les extra-terrestres du dernier acte, tout ça…). A charge pour David Koepp d’écrire un script plus inspiré, cette fois. Et quelques raisons d’espérer, aussi : George Lucas, lourdement responsable des mauvaises décisions de ce quatrième volet (il insista auprès d’un Spielberg réticent pour placer des OVNIS et des extra-terrestres dans le dernier acte du film), ne serait plus impliqué dans la production – tout au plus a-t-il sans doute soufflé l’idée de la nouvelle quête du héros. Spielberg aurait donc plus de latitude pour faire le film d’Indiana Jones qu’il souhaite faire. Et Shia LaBeouf, très fâché avec le boss depuis des dissensions sur les Transformers, ne devrait pas rempiler. Donc, pas de Mutt – ou du moins, pas sous les traits de l’acteur parti quelque peu en vrille depuis.

Osons quelques spéculations sur ce que peut nous réserver ce cinquième Indy… D’abord en se rappelant que le personnage et son univers font désormais partie intégrante du catalogue du studio Disney, après le rachat de Lucasfilm par ce dernier en 2012. Il allait sans dire que Bob Iger, le patron de la branche cinéma du studio aux grandes oreilles, allait vite approuver la relance de l’univers Star Wars, ce qui a été fait depuis. On se demandait moins si que quand Indiana Jones allait être à son tour relancé… De fait, pendant deux ans, l’évocation du cinquième film a fréquemment fait surface, comme un serpent de mer. Lucas aurait un temps planché sur une idée impliquant le Triangle des Bermudes (impossible de confirmer si le film à venir conservera cette piste), Harrison Ford déclara être toujours partant en précisant sagement « pas de Martiens, please ! ». On osa même parler de reboot excluant l’acteur pour cause de grand âge, en voyant les noms de Bradley Cooper ou de Chris Pratt comme successeurs potentiels… Spielberg haussa le ton en rappelant que, lui vivant, il ne ferait pas un Indiana Jones sans son vieil ami, et son collègue Frank Marshall de balayer ces rumeurs en parlant de purs calculs d’agents mal informés. Harrison Ford sera donc toujours Indiana Jones, contre vents et marées. Le Star Wars de J.J. Abrams, qu’on aime ou pas le film, est là pour confirmer que l’acteur a toujours le charisme intact pour reprendre ses personnages classiques, même si l’âge le pousse désormais à jouer les mentors pour une jeune génération d’acteurs. Ce que devrait confirmer aussi le Blade Runner 2 qu’il va tourner avec Ryan Gosling devant les caméras de Denis Villeneuve. On peut donc supposer que le cinquième Indiana Jones sera son baroud final avec les personnages qui ont fait sa gloire passée. Une décision risquée, cela dit, les superproductions hollywoodiennes privilégiant depuis longtemps des héros jeunes et dynamiques plutôt que le 3ème âge plein de sagesse. Cela dit, on se rappellera aussi que des acteurs comme Clint Eastwood ou « Papa » Sean Connery ont poursuivi une belle carrière malgré l’âge. Si le corps suit moins, la tête, elle, reste intacte ! Quant à l’idée de voir un héros mythique vieillir, elle n’est pas si absurde que cela. Demandez à Han Solo. Ou à D’Artagnan, Robin des Bois, Sherlock Holmes, Arsène Lupin, Batman, le Terminator (bon, d’accord, Terminator Genisys n’est sûrement pas une référence, mais vous voyez l’idée !)

Il va sans dire que, chez Disney, on suivra les résultats au box-office avec le plus grand intérêt. Il viendra forcément un jour où l’acteur tirera sa révérence, mais Indy, lui, sera toujours la propriété du studio. Viendra alors la question du reboot inévitable du personnage… Il y aurait alors tout lieu de croire que ce cinquième opus préparerait non seulement un départ en beauté d’Harrison Ford sous les traits d’Indy vieillard, mais aussi l’annonce d’une relance probable du personnage. On peut faire quelques suppositions sur le ton général de cet Indiana Jones 5. On a laissé Indy en pleine Guerre Froide, désormais « casé » avec sa chère Marion et devenu un respectable doyen d’université. Sachant que le personnage vieillit comme son interprète, on retrouverait Indy dans les années 1970. Au milieu des jeunes en pantalon patte d’éléphant, le Docteur Jones risque de paraître comme un sacré anachronisme ambulant. Comment justifier le retour d’un personnage ayant dépassé l’âge de la retraite, dans ce cas ? Je risque une hypothèse toute personnelle, connaissant les références du cinéma de Spielberg de ces dernières années. J’appellerais cela « l’hypothèse Indy Impitoyable« , en référence au film d’Eastwood qui voyait celui-ci en desperado vieillissant reprendre les armes pour un dernier contrat, malgré l’âge. Dans cette approche, on verrait alors un Indy veuf (désolé Marion), en froid avec Mutt qui ne le verrait plus (bon, là, je m’avance, mais cela contournerait le problème Shia LaBeouf…) et retraité de l’université. Indiana Jones repartirait pour un ultime baroud à la John Ford, sur les traces d’un nouveau trésor mythique. Impossible évidemment de savoir pour l’instant quel sera ce dernier. On peut faire confiance à Spielberg et Koepp pour éviter cette fois les OVNIS et revenir aux bases « archéo-historico-mythologiques » des aventures d’Indy. C’est tout le mal qu’on leur souhaite, en espérant que l’archéologue retrouve la Fortune et la Gloire !

Et rappelez-vous, les moqueurs : « It’s not the age, honey. It’s the mileage*.« 

 

Ludovic Fauchier

 

* « L’âge ne compte pas, chérie. C’est le kilométrage. » (Indy à Marion, Les Aventuriers de l’Arche Perdue)

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