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Archives pour décembre 2008

La seule belle âme – CHANGELING / L’Echange (2e partie)

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2) le Martyre  

au calvaire émotionnel, s’ajoute maintenant le supplice physique et moral pour la malheureuse Christine. De façon tout à fait arbitraire, la voilà jetée à l’asile psychiatrique, sur décision officielle du Capitaine Jones. La jeune mère se retrouve dénuée de tout moyen de défense, dans un milieu hospitalier entièrement soumis à la botte du pouvoir en place… Les traitements qu’elle subit de la part du personnel sont autant d’actes de torture, d’humiliation et d’enfermement. Certes, le spectateur qui a vu VOL AU-DESSUS D’UN NID DE COUCOU ou GIRL, INTERRUPTED (Une Vie Volée) peut s’attendre à ce moment-là du récit à des conventions familières aux récits sur les asiles – d’autant plus qu’il se rappelle peut-être qu’Angelina Jolie jouait dans GIRL, INTERRUPTED un rôle mémorable, qui lui valut l’Oscar du Second Rôle, soit dit en passant… Mais il ne faut pas oublier que ces conventions apparentes reposent hélas sur la triste réalité des hôpitaux psychiatriques. Et nous sommes ici en 1928, à une époque où les termes « droit des malades », « respect de la personne » étaient encore étrangers à la plupart des hôpitaux psychiatriques américains… Christine Collins est donc soumise à une batterie de « remèdes » aux forts relents de torture médiévale : enfermement dans une pièce en compagnie d’une folle qui pourrait l’agresser à tout moment (« c’est ma chambre ! »), douches glacées, électrochocs, passages à tabac par le personnel infirmier, mené par une chef infirmière blonde, muette et impavide qui suit le martyre de la jeune femme avec une effrayante absence de réaction humaine.  

Eastwood évite les pièges du manichéisme dans ces séquences, en ne perdant pas de vue son sujet : même enfermée, Christine continue à représenter une gêne pour le LAPD – il faut dire qu’à l’extérieur, le Révérend ne reste pas inactif et encourage sa communauté à protester contre les méthodes infâmes des policiers aux ordres de la Mairie. L’hôpital devient du coup le cadre d’un duel psychologique fort entre Christine et le bien nommé Docteur Steele. Froid comme l’acier, celui-ci poursuit les pressions entamées par Jones contre la jeune femme dans le premier acte, usant de son pouvoir de médecin respecté pour multiplier les brutalités à l’encontre de sa victime non consentante. Il arriverait presque à ses fins et briserait sûrement Christine si celle-ci ne trouvait pas une alliée inespérée en ce lieu. Une compagne de détention nommée Carol Dexter, ex-prostituée à la vie misérable, mais qui refuse de se laisser traiter en victime par ses géoliers. Sous son apparence grossière, et son langage ordurier qui trahit son origine sociale, Carol est une femme lucide et une battante. Elle révèle à Christine l’étendue de la corruption, en lui montrant leurs malheureuses codétenues : toutes ont été jetées dans ce néant parce qu’elles se sont révoltées contre un ordre policier qui les traitaient comme des moins que rien. Carol a souffert de deux avortements, et des mauvais traitements infligés par les policiers de Los Angeles, et, pour avoir contesté un jour le fait d’être un « défouloir » pour ceux-ci, s’est retrouvée internée… C’est elle aussi qui révèle à Christine l’absurdité du système de l’asile de Steele, qui dénie tout droit aux internées : « Tu protestes, tu cries et tu te fâches : hystérie féminine. Tu restes calme : catatonie. Tu craques et tu pleures : dépression grave ! ». Mais ce faisant, elle pousse aussi sa nouvelle amie à ne rien céder à l’infâme médecin, qui tente toujours de blanchir le LAPD via une signature sur un papier officiel. Christine trouve, avec le soutien de Carol, une force d’âme exceptionnelle, et se transforme psychologiquement sous les yeux du spectateur. La craintive jeune femme du début surprend ses adversaires, en s’obstinant à ne pas se courber devant la sacro-sainte Autorité masculine représentée par Steel. Elle, si sage et polie jusqu’ici, va même jusqu’à reprendre le langage ordurier de Carol en une insulte  »eastwoodienne » bien sentie : « Je te baise, toi et ton bourrin ! ». Résistance qui s’avèrera payante pour sa remise en liberté. Hélas, celle-ci est aussi la conséquence d’une dramatique découverte qui va marquer le spectateur au fer rouge.  

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ci-dessus : la « Ferme de l’Horreur », photographiée lors de l’enquête sur les meurtres d’enfants de Wineville.  

Au début de ce second acte, le scénario alterne en fait deux histoires liées à la disparition de Walter Collins. En alternant avec les épreuves subies par Christine à l’asile, Clint Eastwood nous entraîne aussi dans une enquête policière authentique, débouchant sur l’arrestation d’un criminel particulièrement atroce, Gordon Northcott, et à la révélation de l’imposture du LAPD dans l’affaire Collins. Ironie du destin, le Capitaine Jones ignore qu’il prépare sa propre chute en envoyant un subalterne, l’Inspecteur Lester Ybarra, sur ce qui semble être une banale histoire de fugue – juste après avoir jeté Christine à l’asile. Un certain Sanford Clark, 14 ans, a quitté son domicile familiale et franchi la frontière canadienne, et a été signalé vivant chez son cousin Gordon Northcott, dans une ferme de Wineville, en plein désert californien. Ybarra doit retrouver l’adolescent et le renvoyer immédiatement au Canada. Ce policier, un peu plus consciencieux que son supérieur, mais respectueux du règlement, part donc s’acquitter de sa tâche. Il est loin de se douter – et le spectateur avec lui – qu’il va mettre le pied dans une affaire abominable.  

Par touches progressives, par une succession de détails de plus en plus inquiétants, Eastwood va nous entraîner dans ce qui constitue sans doute l’une des premières grandes enquêtes sur un tueur en série aux Etats-Unis, et nous confronter à ce qui peut se faire de plus horrible dans ce domaine. Tout en gardant une grande sobriété, de rigueur par rapport à ce qui est évoqué, le cinéaste ne va pas pour autant se détourner de l’Horreur qui envahit peu à peu CHANGELING. Il commence par une rencontre a priori banale entre Ybarra et un homme bloqué par une panne de voiture en plein soleil, à quelques kilomètres de la ferme. L’inconnu (Northcott) semble aimable et disposé à aider le policier, mais Eastwood révèle en gros plan l’étrange rictus qui tient lieu de sourire à l’homme, et surtout le fusil rangé derrière lui, dont il est presque prêt à se servir… Le malaise grandit lors de l’arrivée de l’inspecteur à la ferme Northcott. Un no man’s land baigné de poussière, comme enveloppé d’une atmosphère misérable… la vision d’une hache couverte de croutes noirâtres, et un poulailler à l’aspect singulier renforcent l’inquiétude du spectateur. Même la tentative de fuite du jeune Sanford, finalement attrapé par Ybarra, contribue à l’ambiance perturbante de la séquence. Ce qui suit dans l’enquête constitue une série de scènes parmi les plus perturbantes jamais filmées par Eastwood. Quand Sanford Clark attend au poste en compagnie d’autres enfants fugitifs, son visage est inexplicablement bouleversé. Surtout devant l’un des gosses, qui joue avec une règle. De brefs flashes nous font alors entrer littéralement dans la tête de Sanford : la vision insoutenable de Northcott, couvert de sang, une hache dégoulinante à la main, hurlant comme un possédé alors que retentissent de nulle part des cris d’enfants. Cadré en gros plan, le visage de Sanford Clark devient flou, comme s’il ne supportait plus physiquement cette vision. En quelques secondes, Clint Eastwood effectue un véritable électrochoc sur le spectateur, qui ressent alors totalement la profondeur du traumatisme qu’a dû subir Sanford…  

En pressant l’Inspecteur Ybarra de l’écouter, Sanford dévoile à ce dernier la monstruosité de son cousin*, meurtrier pédophile qui l’a entraîné à participer aux enlèvements, la séquestration dans le poulailler, les tortures et les meurtres de dizaines d’enfants. Le récit glace le sang de l’officier, pourtant un dur à cuire, et bouleverse le spectateur devant les larmes du témoin. Sans jamais verser dans le gore, en se reposant sur la force de suggestion de ses comédiens et du récit, Eastwood décrit sans concession les méthodes répugnantes de  »l’ogre » Northcott, sonnant comme un lointain écho des pervers pédophiles montrés par Eastwood dans UN MONDE PARFAIT et MYSTIC RIVER. Et le spectateur ne peut qu’être profondément perturbé par le fait que Sanford désigne, parmi toutes les photos de petits disparus, celle de Walter Collins. La découverte par les policiers d’une petite chaussure enfouie sous la terre de la ferme, au milieu d’ossements, ponctue, si l’on ose dire, le voyage au bout de l’Horreur, et établit la Vérité qui manquait tant au LAPD…  La capture du tueur en série entraînera d’ailleurs une cascade d’évènements mettant en lumière l’incompétence, l’imposture et la crapulerie des méthodes des pontes du LAPD. D’abord parce que Northcott, en fuite, leur échappe et tente de se réfugier au Canada. La réaction de sa soeur devant son apparition ne laisse aucun doute sur la terreur qu’il inspirait aux siens, fruit d’une enfance lourdement chargée (on y reviendra plus tard). C’est sur dénonciation que la police canadienne arrête finalement Northcott. Renvoyé à Los Angeles, le meurtrier ose même fanfaronner contre l’incapacité du LAPD à l’arrêter. Il le fait face à la presse, dans la même gare où le Capitaine Jones avait mis en scène les retrouvailles de Christine et du faux Walter ! La jeune mère, soutenue par une mobilisation populaire sans précédent, est enfin libérée. Mais l’épreuve ne s’arrête pas là… 

* sans doute pour ne pas en rajouter dans l’horreur d’un récit déjà bien éprouvant, Straczynski et Eastwood ont changé légèrement le lien de parenté de Northcott et Sanford Clark. L’adolescent était en fait le neveu du tueur, et subit plusieurs fois les sévices sexuels de ce dernier. Ils enlèvent aussi, pour des raisons dramaturgiques, la présence de la grand-mère de Northcott, qui vivait à la ferme à l’époque des crimes et s’accusa même de ces derniers durant la fuite du tueur.  

3 ) le Deuil impossible  

Dans la tradition dramaturgique, le troisième acte d’un récit est celui qui vient résoudre les conflits. Si, en surface, CHANGELING respecte cette tradition, son scénario va nous mener une fois de plus hors des sentiers battus. Nous retrouvons une Christine Collins métamorphosée par son séjour forcé à l’asile. Elle n’est plus la victime passive des évènements, mais une femme profondément transformée par une succession de drames, et qui a su trouver la force d’y faire face. Soutenue par le Révérend Briegleb et l’avocat S.S. Hahn, Christine devient le fer de lance d’une population en colère contre les puissants sensés la protéger. Elle le souligne bien, le LAPD a « déclenché une bagarre » qu’elle est décidée à mettre fin, reprenant les mots qu’elle disait à son fils avant sa disparition. Deux procès livrés en parallèle vont clairement démasquer l’imposture des chefs du LAPD, et lier inextricablement les destins de Christine et de Gordon Northcott.  

Les procès filmés par Eastwood sont source, une fois de plus, de scènes trés fortes. Dans la grande salle du Palais de Justice, Maître S.S. Hahn enfonce magistralement Jones et ses supérieurs, bien empêtrés dans leurs mensonges et leurs jeux sur les mots, et fait éclater la Vérité sur leurs méthodes honteuses. On est bien loin du savoureux procès filmé par Clint Eastwood dans MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL, où tout le monde semblait bien arranger la Vérité à sa façon ! Toutefois, ce grand procès a alors moins d’importance que celui qui a lieu dans une salle annexe, où Christine et les parents des petites victimes assistent au procès de Gordon Northcott. Se noue alors sous nos yeux stupéfaits un lien étrange entre la jeune femme et le bourreau probable de son enfant, qui n’a pas été identifié parmi les restes des victimes. Northcott se pose en victime, défie les autorités et le public… mais désigne Christine Collins en disant : « la seule belle âme dans cette salle, c’est elle. » Incroyable déclaration, qui semble tout à fait sincère, de la part du tueur – à moins qu’il ne s’agisse de sa part d’une tentative de manipulation en sa faveur ? Les dernières déclarations de Northcott après l’énoncé de sa condamnation à mort jettent aussi le trouble : « Walter était un ange. Je ne l’ai jamais touché. » Est-il alors possible qu’il ait épargné l’enfant de Christine, ou bien s’agit-il d’un nouveau mensonge de sa part ?  

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ci-dessus : le meurtrier de Wineville – en haut, le véritable Gordon Northcott, photographié en 1930 ; en bas : Jason Butler Harner interprète Northcott dans CHANGELING. 

Il faut dire qu’avec les cas de tueurs en série, rien n’est jamais simple. Les faits le rappellent hélas constamment, ils ont tous été des enfants martyrs. L’enfance de Gordon Northcott, hélas, ne déroge pas à la règle : né d’un viol incestueux commis par son grand-père sur sa mère, Northcott subit mauvais traitements et viols au sein de sa propre famille durant son enfance. Avec un tel handicap de départ, il n’est malheureusement pas étonnant qu’il soit devenu un psychopathe meurtrier. Clint Eastwood n’évoque pas l’enfance dramatique de Northcott, ce qui pourrait être perçu comme une excuse à ses actes, mais cultive néanmoins l’ambiguïté. Le tueur provoque certes une répugnance légitime, mais aussi une curieuse empathie à certains moments. Northcott n’est pas un « super-vilain » suprêmement habile et intelligent, à la Hannibal Lecter, mais un pauvre type, que sa famille a peu à peu transformé en monstre, à force de sévices répétés.  

Cette ambiguïté, Eastwood va la cultiver jusqu’au bout, via le face-à-face final de Christine avec Northcott. Ce dernier, à la veille de son exécution à San Quentin, demande subitement à la voir. Elle en est sûre, il est prêt à lui dire ce qu’il a fait de Walter, s’il est vivant ou non. Mais Northcott demeure insaisissable jusqu’au bout : veut-il réellement lui faire des aveux, ou se jouer d’elle ? Il prétend n’avoir rien à dire, se contredit… et provoque la colère de sa visiteuse, au point qu’elle lui saute dessus et le terrorise ! La scène, tendue, laisse deviner une faille chez Christine, qui n’est sans doute pas ressortie psychologiquement indemne de ses épreuves. Eastwood conclut même la scène en l’enfermant, folle furieuse, derrière la porte grillagée de la salle d’interrogatoire. Comme si la démence avait fini par la posséder…  

Puis vient la pendaison du tueur, une séquence blafarde et atroce. Ce n’est pas la première fois, certes, que la question de la peine de mort se pose dans l’oeuvre du cinéaste. Souvenons-nous : après avoir échappé avec humour à la potence dans LE BON, LA BRUTE ET LE TRUAND, Clint fut le producteur et interprète de PENDEZ-LES HAUT ET COURT, tout premier film créé par sa compagnie Malpaso. Il y renvoyait déjà dos à dos les lynchages et la justice d’Etat expéditive, envoyant de pauvres types comme de dangereux criminels à la potence. Et dans TRUE CRIME / Jugé Coupable, il sauvait in extremis un innocent condamné à mort, victime du racisme (le condamné est Noir) et des circonstances. Dans CHANGELING, Clint Eastwood va jusqu’au bout de son propos, quitte à déranger beaucoup de spectateurs. Gordon Northcott est pendu pour ses crimes, sous les yeux des parents et de Christine. La punition est juste, et pourtant… la « Bête » monte à l’échafaud, narquois et insultant tout le monde. Puis, sous nos yeux, le monstre redevient un petit enfant, d’abord inquiet (« ça fait mal ? » demande-t-il naïvement, alors qu’on lui passe la corde au cou) puis terrorisé, se mettant à chantonner « Sainte Nuit… » à l’instant fatal. L’exécution, vue à travers les yeux d’une Christine émue, ne laisse au spectateur aucun sentiment de satisfaction. Les derniers spasmes de Northcott mettent fin au supplice.  

Après toutes ces souffrances, CHANGELING se clôt d’une façon inattendue. Eastwood aime toujours prendre le spectateur à contrepied. Il le laisse d’abord se détendre un peu, via la scène où le « faux Walter », Arthur Hutchins, est renvoyé à sa vraie famille – pitoyable mise en scène organisée par le Chef Davis, faisant écho aux fausses retrouvailles du début. Le gamin a prétendu être Walter, juste pour voir le cow-boy Tom Mix à Hollywood… à moins qu’il ne voulait échapper à sa famille qu’on devine peu chaleureuse. Le spectateur rit jaune quand Arthur, en quelques mots bien sentis, ridiculise Davis devant les photographes. La vérité sort de la bouche des enfants…  

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Ci-dessus : trouvé sur le Net, ce montage de photos d’époque montrant quelques-uns des acteurs du drame : la vraie Christine Collins, son fils Walter, Arthur Hutchins, Sanford Clark, le tueur Gordon Northcott… Ce document évoque aussi le rôle de la mère de Northcott, absente du film. Il affirme aussi que le Capitaine J.J. Jones n’a jamais payé à Christine Collins l’amende qu’il devait légalement lui verser après son procès.  

L’épilogue de CHANGELING, situé en 1935, vient une nouvelle fois semer le Grand Doute dans l’esprit du spectateur. Un enfant, David Clay, a survécu à son kidnapping par Northcott, et revient à ses parents. Devenu adolescent, David raconte la conduite héroïque du petit Walter, qui l’a aidé à s’échapper et s’est lui-même enfui de la ferme maudite. Pour les parents Clay, c’est indiscutablement un happy end. Pour Christine Collins, la renaissance d’un espoir. Mais les faits sont là : elle ne reverra jamais son fils. La dernière scène laisse songeur : Christine Collins a-t-elle retrouvé la paix de l’esprit, ou bien est-elle folle ? Folle d’attendre un signe, un espoir, le retour de son petit garçon disparu…Se pose alors LA question : Walter Collins a-t-il survécu ? La première réaction, dictée par la froide logique, est de se dire qu’il est hélas sans doute mort, tué par Northcott. Oui, mais certaines paroles prononcés par le tueur dans la scène du procès reviennent alors en mémoire. Souvenez-vous : « Walter était un ange. Je ne l’ai jamais touché. » Les fouilles établies par la police n’ont jamais pu établir que Walter était l’une des victimes. Reste le témoignage du survivant, David Clay. Quatre gamins s’échappent de l’enclos où Northcott les enfermait. Deux d’entre eux, les frères Winslow, ont hélas été retrouvés et assassinés par le tueur. David Clay, sauvé par Walter, disparaît dans la nature ; il sera recueilli par une autre famille, et, par peur et honte, attendra sept années avant de revenir à ses parents. Si Walter s’est lui aussi caché et a trouvé refuge ailleurs, pourquoi n’a-t-il jamais cherché à retrouver sa mère ? On reviendra alors aux premières scènes du film : une fugue pour retrouver son père, dont nous ignorons tout ? Veut-il ne pas retrouver Christine ?… A-t-il été tué par Northcott, comme les frères Winslow, ou bien a-t-il trouvé la mort dans d’autres circonstances ? Le mystère ne sera jamais résolu. Insupportable, cette ambiguïté, pour certains spectateurs, qui faute de se voir offrir une réponse facile sur un plateau, ont reproché au film un happy end de façade qui n’existe pas.  

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ci-dessus : Clint Eastwood et Angelina Jolie répondent à une interview (non sous-titrée) sur l’histoire de Christine Collins. Avec deux brefs extraits du film où Christine (Angelina Jolie) se confronte au Capitaine Jones (Jeffrey Donovan), et où elle trouve le soutien du Révérend Briegleb (John Malkovich).  

Voilà, j’en ai dit beaucoup sur l’histoire de CHANGELING, sans trop me pencher sur toutes les autres qualités du film de Clint Eastwood. Et pourtant, Dieu sait qu’il y a beaucoup à dire ! Je saluerai pour conclure le sens du détail d’époque, toujours bien vu, dont fait preuve le cinéaste : les patins à roulettes de Christine à son travail ; la circulation automobile, limitée (Los Angeles, en 1928, ne connaissait pas encore les monstrueux embouteillages et les autoroutes de notre époque) et les quartiers tranquilles de la Cité des Anges, les motards de la police, un diner portant le nom de Bummy’s (hommage affectueux à Henry Bumstead, grand chef décorateur de cinéma, ami et collaborateur de Clint récemment disparu)… L’atmosphère du film repose également sur l’immense talent du chef opérateur Tom Stern, toujours à l’aise avec les ombres « eastwoodiennes ». La musique, signée de Clint, joue un rôle discret mais important, le cinéaste et compositeur signant un nouveau thème mélancolique entêtant. Les acteurs sont tous prodigieux. John Malkovich livre une superbe prestation, pour ses retrouvailles avec Clint, quinze ans après DANS LA LIGNE DE MIRE. Ici, Malkovich est magistral dans le rôle du Révérend Briegleb, un homme digne et intègre dans une ville corrompue. Tous les seconds rôles, jusqu’à la plus modeste silhouette, sont trés bons : Jeffrey Donovan, détestable à souhait en Capitaine J.J. Jones ; Jason Butler Harner, qui joue le rôle du tueur, est à la fois terrorisant et pathétique ; Amy Ryan est touchante dans le rôle de Carol Dexter. Les gamins sont parfaits de naturel, dans un film difficile. Enfin, Angelina Jolie nous rappelle ici qu’avant d’être une cible à paparazzi, ou la « meuf » caricaturale de films d’action décérébrés, elle est une actrice exceptionnelle. Investie à fond dans le rôle de Christine Collins, Angelina est totalement crédible en petite bonne femme du peuple confrontée aux pires épreuves qu’une mère puisse vivre. On oublie son côté « star » pour ne voir que Christine Collins. Le jury des Golden Globes ne s’y est pas trompé en la nommant pour le titre de Meilleure Actrice, et il n’y a aucun doute que les Oscars feront de même – en la récompensant. Car elle le mérite bien, ce petit bout de femme au coeur de lion !  

Ma note :  

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La fiche technique :  

CHANGELING / L’Echange  

Réalisé par Clint EASTWOOD   Scénario de J. Michael STRACZYNSKI  

Avec : Angelina JOLIE (Christine Collins), John MALKOVICH (Révérend Gustav Briegleb), Jeffrey DONOVAN (Capitaine J.J. Jones), Michael KELLY (Inspecteur Lester Ybarra), Jason BUTLER HARNER (Gordon Northcott), Amy RYAN (Carol Dexter), Geoffrey PIERSON (S.S. Hahn), Colm FEORE (Chef James E. Davis), Eddie ALDERSON (Sanford Clark), Asher AXE (David Clay), Devon CONTI (Arthur Hutchins), Gattlin GRIFFITH (Walter Collins), Lily KNIGHT (Mrs. Leanne Clay), Dennis O’HARE (Docteur Jonathan Steele)  

Produit par Clint EASTWOOD, Brian GRAZER, Ron HOWARD et Robert LORENZ (Imagine Entertainment / Malpaso Productions / Relativity Media)   Producteurs Exécutifs Geyer KOSINSKI, Tim MOORE et James WHITAKER  

Musique Clint EASTWOOD   Photo Tom STERN   Montage Joel COX et Gary ROACH   Casting Ellen CHENOWETH  

Décors James J. MURAKAMI   Direction Artistique Patrick M. SULLIVAN Jr.   Costumes Deborah HOPPER

1er Assistant Réalisateur Donald MURPHY  

Mixage Son John T. REITZ et Gregg RUDLOFF    Montage Son Bub ASMAN et Alan Robert MURRAY  

Distribution USA : Universal Pictures / Universal Studios / Distribution INTERNATIONAL : UIP  

Durée : 2 heures 21

Robert Mulligan (1925-2008)

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Un cinéaste attachant s’en est allé le 20 décembre dernier, à l’âge de 83 ans. Il s’appelait Robert Mulligan, et il mérite bien ici que nous lui rendions hommage. Cet homme d’une grande discrétion était un réalisateur de grand talent, particulièrement doué pour les films dramatiques, dont il a signé quelques très beaux fleurons durant les années 1960-1970.  

Né en 1925, Mulligan a étudié à l’Université de Fordham avant de servir durant la 2e Guerre Mondiale dans le corps des US Marines. La guerre finie, il travailla au département éditeur du New York Times, mais rejoignit bientôt le monde de la télévision, alors à ses premiers balbutiements dans l‘Amérique de l‘après-guerre. Employé chez CBS, Mulligan débuta sa carrière au bas de l’échelle, en tant que messager, et apprit vite les ficelles du métier. Tant et si bien qu’il devint réalisateur en 1948, sur d’importantes séries dramatiques, durant plus d’une décennie. Pour l’anecdote, signalons qu’il y tourna un THE DEATH OF BILLY THE KID, avec un certain Paul Newman, quelques années avant que ce dernier (disparu, rappelons-le, il y a peu) n‘interprète un GAUCHER de célèbre mémoire. En 1957, Robert Mulligan signa son premier film de cinéma, FEAR STRIKES OUT (PRISONNIER DE LA PEUR), un drame avec Anthony Perkins et Karl Malden. Deux ans plus tard, il remporta l’Emmy Award de la mise en scène pour THE MOON AND SIXPENCE, production télévisée qui mettait en vedette le grand acteur britannique Sir Laurence Olivier en personne. Il revint au cinéma en 1960, pour signer THE RAT RACE (LES PIÈGES DE BROADWAY) avec Tony Curtis et Debbie Reynolds. Mulligan entama ainsi une décennie fructueuse qui va faire de lui un cinéaste peu à peu reconnu comme de premier plan, particulièrement à l’aise dans le drame intimiste. Il retrouva Tony Curtis l’année suivante, pour signer THE GREAT IMPOSTOR (LE ROI DES IMPOSTEURS), et réalisa immédiatement après COME SEPTEMBER (LE RENDEZ-VOUS DE SEPTEMBRE), avec Gina Lollobrigida et Rock Hudson.  

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1962 : toujours très actif, Mulligan tourna THE SPIRAL ROAD (L’HOMME DE BORNÉO), un film d’aventures avec Rock Hudson, Burl Ives et Gena Rowlands, d’après le livre de Jan de Hartog, avant d’enchaîner sur son film le plus célèbre. Adapté du roman de Harper Lee, TO KILL A MOCKINGBIRD (DU SILENCE ET DES OMBRES) demeure, 46 ans après sa sortie, une réussite à tout point de vue : Gregory Peck y livre une performance mémorable dans le rôle d’Atticus Finch, un avocat veuf, élevant seul ses deux enfants dans une petite ville d’Alabama rongée par le racisme, durant la Grande Dépression. Raconté du point de vue de Scout, la petite fille de l’avocat, le film (écrit par le grand dramaturge Horton Foote) marque les mémoires, tant par son atmosphère nostalgique teintée de noirceur que par sa critique virulente du racisme « redneck », hélas encore bien actif à l‘époque du film comme de nos jours. Outre Peck, les autres comédiens accomplissent de remarquables performances – notamment Brock Peters, dans le rôle de Tom Robinson, l’ouvrier Noir injustement accusé d’un viol, et un jeune Robert Duvall qui, en quelques minutes de présence muette dans le rôle de « Boo » Radley, se révèle déjà un grand acteur. Et surtout, Mulligan se montre un excellent directeur d’enfants comédiens, dont l’inoubliable petite Mary Badham, la petite Scout qui découvre le monde injuste des adultes. Le film sera un succès à sa sortie, reconnu comme un indémodable classique du grand cinéma Américain. Robert Mulligan fut nominé à l’Oscar du Meilleur Réalisateur, ainsi qu’aux Directors Guild of America Awards pour ce film.  

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Ci-dessus : la bande-annonce en VO de TO KILL A MOCKINGBIRD / Du Silence et des Ombres.    

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Ci-dessus : un montage photo accompagnant le superbe monologue (VO) prononcé par Atticus (Gregory Peck) à la fin du procès de TO KILL A MOCKINGBIRD.

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Ci-dessus : un extrait en VO de LOVE WITH THE PROPER STRANGER / Une Certaine Rencontre. Rocky (Steve McQueen) accompagne Angie (Natalie Wood), qui va subir un avortement clandestin…  

En 1963, Robert Mulligan signa LOVE WITH THE PROPER STRANGER (UNE CERTAINE RENCONTRE), avec Steve McQueen et Natalie Wood. Un beau drame romantique qui permet à McQueen de briller dans un rôle bien différent, plus tendre, que les grands films d’action qui ont fait sa gloire. Les deux vedettes de LOVE WITH THE PROPER STRANGER retrouveront d’ailleurs Mulligan en 1965, pour ses deux films suivants. McQueen excellera dans un autre rôle dramatique aux côtés de Lee Remick : BABY, THE RAIN MUST FALL (LE SILLAGE DE LA VIOLENCE), et Natalie Wood tiendra le rôle-titre de INSIDE DAISY CLOVER (DAISY CLOVER) avec Christopher Plummer et Robert Redford. 1967 : Mulligan réalisa UP THE DOWN STAIRCASE (ESCALIER INTERDIT) avec Sandy Dennis, puis retrouva l’année suivante Gregory Peck pour un western, THE STALKING MOON (L’HOMME SAUVAGE), où le héros de TO KILL A MOCKINGBIRD joue aux côtés d’Eva Marie Saint.  

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Ci-dessus : un montage photo des scènes d’UN ETE 42, accompagné par la célèbre musique de Michel Legrand.  

En 1971, Robert Mulligan revint à l’affiche avec deux nouveaux films : THE PURSUIT OF HAPPINESS avec Michael Sarrazin et Barbara Hershey. C’est cependant son film suivant, UN ÉTÉ 42, qui va rester dans les mémoires et connaître un grand succès à sa sortie. Bercée par la célèbre musique de Michel Legrand, UN ÉTÉ 42 relate avec beaucoup de tact l’histoire d’amour d’un adolescent, Hermie, avec Dorothy, une belle jeune veuve d’un pilote de l’US Air Force mort au combat. Mulligan y évite les pièges d’une histoire qui, sur le papier, pourrait être graveleuse ou niaise, et, à l’écran, le film dégage toujours une belle force poétique, pleine de mélancolie. Le cinéaste se montre une nouvelle fois un excellent directeur de jeunes comédiens, Gary Grimes étant excellent dans le rôle délicat de Hermie. Et la magnifique Jennifer O’Neill marquera les souvenirs des spectateurs. Robert Mulligan décrochera pour UN ÉTÉ 42 une nomination au Golden Globe du Meilleur Réalisateur et à la Directors Guild of America Award.  

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Robert Mulligan va par la suite ralentir quelque peu le rythme de ses tournages, mais livrera encore quelques belles réussites. Comme L’AUTRE, sorti en 1972. Dans la mouvance des films fantastiques produits par les majors suite au succès de ROSEMARY’S BABY, et peu avant le triomphe de L’EXORCISTE, L’AUTRE se remarque comme une des plus belles réussites du genre. Adapté du roman de l’ancien acteur Tom Tryon, le film relate une histoire inquiétante liée à deux jumeaux, Niles et Holland Perry, durant leurs vacances d‘été dans les années 1930s. Holland, le plus turbulent des deux frères, semble tirer un malin plaisir à commettre des bêtises dont Niles se retrouve accusé… mais ce n’est qu’un aspect du film, particulièrement touchant et effrayant. Magnifiquement filmé et interprété (les jumeaux Chris et Martin Udvarnocky sont particulièrement convaincants, de même que la grande actrice allemande Uta Hagen), L’AUTRE distille une atmosphère d’ »angoisse paisible », le réalisateur tordant habilement le cou aux clichés surnaturels d’usage : en lieu et place, Mulligan filme une demeure chaleureuse, une ferme baignée par le soleil de douces vacances d’été, et utilise tout en suggestion les éléments fantastiques et horrifiques. Peu d’effets choc, mais un usage habile de la caméra et du découpage, des dialogues tout en retenue, des acteurs crédibles, et tout cela suffit pour, au final, tétaniser d’horreur le spectateur à chaque révélation du scénario. Du grand art, pour un film à redécouvrir et réhabiliter d‘urgence.  

Ci-dessous, la bande-annonce originale du film établit parfaitement l’atmosphère du film.  

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En 1974, Mulligan signa NICKEL RIDE, avec Jason Miller, sur un scénario d’Eric Roth (le futur auteur des scripts de FORREST GUMP, ALI, BENJAMIN BUTTON et quelques autres réussites). Il tournera encore deux films en 1978, BLOODBROTHERS (LES CHAÎNES DU SANG) avec un jeune acteur prometteur, Richard Gere, et connaîtra de nouveau le succès avec la comédie douce-amère MÊME HEURE, L’ANNÉE PROCHAINE, avec Ellen Burstyn et Alan Alda.  

En vieillissant, le réalisateur s’éloignera de plus en plus des plateaux de tournage, signant encore trois films. En 1982, il dirigea Sally Field, James Caan et Jeff Bridges dans KISS ME GOODBYE. Il faudra attendre six années pour le voir signer CLARA’S HEART (LE SECRET DE CLARA) avec Whoopi Goldberg. Ces deux films passeront inaperçus, mais le cinéaste signera un joli dernier film en 1991, hâtivement vu comme le pendant féminin de son ÉTÉ 42 : THE MAN IN THE MOON (UN ÉTÉ EN LOUISIANE), avec Sam Waterston. Et une jeune révélation, prouvant une fois de plus son talent de découvreur de jeunes acteurs : une Reese Witherspoon encore adolescente, et qui porte le film avec charme et naturel, entamant dans les louanges une carrière prometteuse. En voici un extrait (non sous-titré et « compressé »…) :  

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Le premier film de la jeune comédienne sera aussi donc le dernier de Robert Mulligan, qui goûtera par la suite une retraite bien méritée, et dont le nom restera associé à quelques indiscutables classiques du Cinéma Américain.

La seule belle âme… – CHANGELING / L’Echange (1ere partie)

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CHANGELING / L’Échange, de Clint Eastwood  

L’Histoire :   

Elle est basée sur une affaire réelle. En 1928, Christine Collins, une mère célibataire, travaille comme standardiste à Los Angeles, où elle vit dans un quartier paisible avec son fils de neuf ans, Walter, qu‘elle élève seule. Le dimanche 10 mars de cette année-là, Christine est appelée en urgence pour un remplacement au travail, et doit sacrifier son jour de repos. Elle laisse Walter seul pour la journée, et part au travail après lui avoir préparé un repas pour midi. Mais à son retour en fin de journée, Christine ne trouve aucune trace de son petit garçon. Dans le voisinage, personne n‘a vu Walter. Elle appelle la police, qui ouvre une enquête pour disparition.  

 

Durant plus de quatre mois, Christine est sans aucune nouvelle de son fils. Pendant cette période, sa détresse touche le Révérend Gustav Briegleb, bien connu pour ses sermons à la radio critiquant ouvertement l‘incompétence, la corruption et la brutalité du LAPD, notamment le « Gun Squad » mené par le Chef James E. Davis. Au mois d‘août, le Capitaine J.J. Jones, chargé de retrouver le petit garçon, croit enfin offrir la bonne nouvelle à Christine : on a retrouvé Walter, vivant et en bonne santé, abandonné par un vagabond dans un relais routier en Illinois. Des retrouvailles publiques entre Christine et Walter sont organisées par Davis et Jones à la gare de Los Angeles. Mais Christine est stupéfaite de voir qu‘on lui amène un autre petit garçon. Elle a beau affirmer que celui-ci n‘est pas son fils, Jones la convainc que sa réaction est normale, due à des mois d‘angoisse et de détresse, et la persuade de le ramener chez elle. Mais des signes ne trompent pas, prouvant de toute évidence que le jeune garçon n’est pas Walter. Le médecin des Collins et l’institutrice de Walter témoignent dans ce sens. Encouragée par le Révérend Briegleb, Christine tente de pousser le Capitaine Jones à reprendre l’enquête, que celui-ci considère close et favorable au LAPD. Quand elle se décide à donner une conférence de presse révélant l‘imposture du Département de la Police, Jones excédé la fait interner au Los Angeles County Hospital, dans l’aile des malades psychotiques…  

 

Alors que commence pour la jeune femme un terrible calvaire, un autre officier du LAPD, l’Inspecteur Lester Ybarra arrête un mineur, Sanford Clark, venu illégalement du Canada travailler à la ferme de son cousin, Gordon Northcott, à Wineville, et doit le reconduire ensuite à la frontière suivant les ordres de Jones. Ce que Sanford, bouleversé et terrifié, va révéler à Ybarra bouleversera à tout jamais la vie de Christine…  

  

La Critique :  

Ouff… plus de 15 jours ont passé, depuis que j’ai vu CHANGELING (titre original préférable à un ECHANGE assez banal en français), le dernier film réalisé par Mister Clint Eastwood… pardon, l’avant-dernier, car ce sacré Clint, 78 ans et une rage de filmer intacte, a tourné et sorti dans la foulée un film de plus, GRAN TORINO, dont il est aussi la vedette, et qui va faire sans doute trés mal… mais revenons à CHANGELING.  

N’en déplaise aux avis officiels de certains criticaillons trop impatients de pouvoir cracher leur venin sur un cinéaste acclamé pour une récente série de films exceptionnels, CHANGELING est un chef-d’oeuvre absolu. Un électrochoc de larmes, d’émotion et d’humanité, mais aussi un sommet de noirceur, une plongée dans un cauchemar tétanisant dans ce qui peut se faire de pire dans la nature humaine ! Ceux qui n’ont pas encore vu le film, soyez prévenus : il faut être blindé psychologiquement pour suivre sans flancher le chemin de croix de l’héroïne, Christine Collins, et la description de l’Horreur absolue en la personne du tueur en série Gordon Northcott. En ce qui me concerne, CHANGELING m’a vraiment marqué. Je ne pense pas être quelqu’un de facilement impressionnable, au cinéma s’entend, or j’ai bien failli pleurer deux fois, et j’en ai fait des cauchemars la nuit suivante… 

Au fait, cette histoire est réellement arrivée, hélas…  

Pardon d’avance pour cette entrée en matière brouillonne, mais depuis 15 jours, j’ai eu du mal à mettre au point ce que je voulais écrire sur ce film, magistral mais difficile à tous égards. Difficile de rendre justice en mots au travail de Clint, mais essayons !…  

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ci-dessus : le tableau du peintre suisse Johann Heinrich Füssli intitulé THE CHANGELING (1780).  

D’abord, que diable signifie ce titre original, CHANGELING ? Il faut en fait remonter dans les mythologies nordiques et celtiques pour en connaître la première explication. Dans les contes, « Changeling », le Changelin, c’est un enfant enlevé après la naissance par les êtres magiques – fées, trolls, lutins, farfadets, etc. – et échangé contre un autre enfant de leur propre espèce. Un être, qui, en grandissant, devient hideux et malfaisant, et pousse généralement les parents humains à le rejeter, voir le tuer… Dans le film qui nous intéresse, le Changelin, c’est un petit garçon que la police de Los Angeles, en 1928, va remettre à Christine Collins, mère célibataire désemparée par la disparition de son fils Walter, en affirmant qu’il s’agit bien de son fils enlevé des mois auparavant. Ce qu’elle va nier et refuser obstinément, avec raison… mais en subissant toute la cruauté dont les hommes sont capables contre les plus faibles qu’eux… Un « conte d’horreur pour adultes« , selon Clint Eastwood, qui a parfaitement saisi l’esprit du scénario de J. Michael Straczynski. Sous l’aspect de la reconstitution d’une époque, d’un drame personnel et d’une enquête policière, nous sommes ici dans le territoire du conte de fées - celui des récits terrifiants des frères Grimm. Dans tout les contes, il y a un ogre. Celui que va croiser Christine Collins au bout de sa tragédie…   

Le scénariste, J. Michael Straczynski, est un nom plus familier aux amateurs de séries télévisées et de comics : cet auteur s’est fait connaître du grand public en produisant la série TV de science-fiction BABYLON V, au début des années 1990s – un vaste space opera acclamé pour son intelligence (on accorde autant d’importance aux batailles et aux explorations spatiales qu’à la description de relations politiques crédibles entre peuplades ennemies – pour un parallèle bien senti avec la situation politique mondiale de la précédente décennie) et devenu un « must » du genre. Straczynski est aussi passé scénariste à succès chez Marvel, où il a repris les rênes des aventures de Spider-Man avec autant de succès que de contestation chez les fans du Tisseur. Mais avant tout, il reste un écrivain, qui est tombé tout à fait par hasard sur l’histoire de Christine Collins et s’est pris de passion pour le sujet – apparemment, la Police de Los Angeles faisait le ménage dans ses vieilles archives, et le dossier Christine Collins, peu flatteur pour le LAPD (Los Angeles Police Department), aurait été détruit pour de bon si un ami de l’auteur n’avait pas eu la présence d’esprit de tout garder et de lui en parler !… Au vu du résultat final, on comprend vite que l’affaire Collins ait pu passionner Straczynski, et, à travers lui, Clint Eastwood.  

Les thèmes abordés dans CHANGELING sont nombreux et complexes, mais clairement exposés et décrits. Entre autres, on y traite : du combat d’une mère seule dans une société machiste et excessivement répressive à l’égard des « mauvaises femmes » ; d’une enquête sur un tueur en série absolument monstrueux ; de l’incompétence, de la violence et de la corruption au sein du LAPD sous la Prohibition (en livrant seulement quelques images saisissantes des gun squads, ces véritables escadrons de policiers tueurs, Eastwood fait mieux qu’un roman entier de James Ellroy au meilleur de sa forme); du pouvoir de fascination de Hollywood, toujours présent en filigrane dans la vie des habitants de Los Angeles (les références aux films et aux stars de l’époque par les personnages scandent l’histoire à plusieurs reprises – la promesse d’aller voir un film de Chaplin ; le « Changelin » qui, voulant voir le cow-boy Tom Mix, déclenche malgré lui le drame de Christine Collins) ; de la force d’une communauté de citoyens unis par un pasteur presbytérien, le Révérend Briegleb, véritable voix de la Vérité dans le film et personnage fondamentalement « eastwoodien » (nombre de films de Clint accordent une place importante aux révérends et autres « preachers«  - PALE RIDER, LE CANARDEUR, SPACE COWBOYS, MILLION DOLLAR BABY et j’en oublie sûrement…); des enfants kidnappés et martyrisés (revoir UN MONDE PARFAIT et MYSTIC RIVER) ; de l’Horreur absolue dans la psychopathie (souvenez-vous de Scorpio dans DIRTY HARRY, ou d’Evelyn – Jessica Walter dans PLAY MISTY FOR ME/ Un Frisson dans la Nuit, première réalisation de Clint) ; de la peine de mort, ce meurtre légalisé par l’Etat américain, déjà évoqué par Clint dans TRUE CRIME/Jugé Coupable, mais aussi il y a 40 ans dans PENDEZ-LES HAUT ET COURT ; du caractère destructeur de la Peur comme instrument de pouvoir (aussi bien de Northcott sur ses victimes que des policiers et médecins vis-à-vis de Christine et des internées de l’asile), et la façon dont cette peur, fruit de la haine et de la violence humaine peut affecter ses victimes (aussi bien Northcott dans son enfance, son jeune cousin Sanford Clark, que Christine dans la confrontation finale avec le tueur)…  

Et n’oublions pas l’importance accordée au cadre de l’histoire : nous sommes dans l’Amérique de la Grande Dépression, entre 1928 et 1935. HONKYTONK MAN, autre chef-d’oeuvre de Clint, se situait aussi à cette époque. Coïncidence ? Eddie Alderson, le jeune comédien qui joue Sanford Clark, le jeune complice-victime forcé de Northcott, ressemble à s’y méprendre au jeune garçon héros de ce précédent film, joué par Kyle Eastwood, le fils de Clint devenu un brillant jazzman ! Ou à Clint lui-même, quand il n’était qu’un enfant et a bien connu cette dure période de l’Histoire américaine, immortalisée par LES RAISINS DE LA COLERE…  

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Ci-dessus : la bande-annonce de CHANGELING.   

Tous ces thèmes s’entrecroisent au travers d’un scénario parfaitement agencé, selon la règle « classique » des 3 actes dramatiques. Chaque acte pourrait être « chapitré » avec un titre spécifique.  

1 ) la Disparition  

CHANGELING s’ouvre tout en douceur, presque banalement pourrait-on croire, en nous montrant la dernière journée que Christine Collins va vivre avec son petit garçon, Walter. La description paisible, toute en douceur, d’une journée ordinaire dans la vie d’une mère obligée de gagner seule sa vie pour élever son fils. Mais, déjà, un léger malaise flotte. Le petit garçon, très calme avec sa mère aimante, s’est battu à l’école avec un camarade. La raison est toute simple : celui-ci a eu le tort de se moquer de l’absence du père de Walter. Pourquoi a-t-il quitté Christine et Walter ? Celle-ci, évasive, répond quelque chose comme « La boîte des responsabilités lui a fait peur« , avant de changer prudemment de sujet. Réponse peu satisfaisante pour le gamin. L’impression de malaise persistera dans les scènes suivantes, avant le drame. Premier grand mystère du film, qui prendra peut-être toute son importance dans la scène finale…Le jour suivant, commence pour Christine le début de son cauchemar, de sa descente en Enfer. Au retour d’une journée de travail impromptue (on est dimanche !), Christine ne retrouve pas Walter chez eux… le gamin a inexplicablement disparu. Première épreuve pour Christine, une attente obligatoire de 24 heures et une nuit d’angoisse avant de pouvoir signaler la disparition de l’enfant aux policiers. Procédure légale pour l’époque, mais aux répercussions terribles en l’occurence puisqu’elle fait le jeu d’un criminel psychopathe qui a largement le temps de quitter Los Angeles avec sa victime…   

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Alors que les jours passent, et que l’enquête traîne, la solitaire Christine va se trouver un allié inattendu : le Révérend Briegleb, auteur de sermons radiophoniques bien sentis où il attaque ouvertement les dirigeants du LAPD, notamment le Chef James E. Davis. Ce représentant de la Loi avait des méthodes qui scandaliseraient aujourd’hui encore n’importe quel honnête citoyen. Notamment quand il est montré tenant un discours ahurissant sur la lutte contre les criminels. Selon Davis, il faut les abattre en pleine rue, sans aucune forme de procès ! Et tant pis pour les passants innocents qui prendraient des balles perdues… Via Briegleb, Eastwood réussit une dénonciation impitoyable des violences policières, sujet toujours d’actualité dans notre monde. Ici, le LAPD forme au vu et au su de tous des Escadrons de la Mort, les fameux Gun Squads, responsables d’une pluie de cadavres suspects du côté de Mulholland Drive. Rien n’est inventé, la police de Los Angeles est hélas célèbre depuis longtemps pour ses activités suspectes. Tuer des gangsters n’a rien de glorieux ni d’héroïque. Comme le dit le très lucide Révérend, le LAPD « élimine la concurrence » pour les affaires. Les plus dangereux gangsters de Los Angeles ? Ses policiers !  

Ce premier acte ne se limite pas d’ailleurs à fustiger la brutalité policière de l’époque. Il passe en revue une hallucinante batterie des moyens de pression employés par des officiers peu soucieux de la détresse maternelle de la pauvre Christine. Plus soucieux de redorer leur blason que de faire consciencieusement leur devoir public, Davis et le Capitaine J.J. Jones (chargé de l’enquête sur la disparition de Walter) vont mettre en scène des retrouvailles faussement émouvantes, pour la une des journaux, entre Christine Collins et un petit garçon, Arthur Hutchins, qui n’est pas Walter… On devine la stupeur et la cruelle déception que peut ressentir la jeune femme à ce moment-là, elle à qui Jones annonçait fièrement le retour sain et sauf de son fils. La malheureuse se retrouve alors, à ce moment précis, prise au piège pour les besoins d’un happy end factice orchestré par le pouvoir policier – bon prétexte pour ces derniers de se donner le beau rôle et soigner une réputation désastreuse ! Clint Eastwood nous mettait déjà en garde contre le dangereux pouvoir des manipulations médiatiques de tout acabit : l’opération militaire de Grenade servie « sur un plateau » par l’US Army à un public crédule dans HEARTBREAK RIDGE / Le Maître de Guerre ; les fausses légendes de l’Ouest écrites par le pitoyable journaliste d’UNFORGIVEN / Impitoyable ; ou encore la célèbre photo d’Iwo Jima, qui fut mise en scène et exploitée à des fins de propagande, comme on le voit dans FLAGS OF OUR FATHERS / Mémoires de nos Pères… Les retrouvailles filmées ici desserviront Christine par la suite de sa tragédie. Le psychiatre obtus « gobera » la belle histoire vendue par le LAPD, et se servira d’une photo prise ce jour-là pour refuser à Christine le droit de sortir de l’asile. Méfiez-vous des hommes de pouvoir qui croient dur comme fer au pouvoir absolu de l’Image…  

Le Capitaine Jones a droit aux plus belles piques du réalisateur durant cette première partie. Voilà un officier qui, en apparence, porte beau et semble plutôt sympathique quand il prend en charge l’enquête. Eastwood va peu à peu nous dévoiler son véritable visage, en procédant par couches successives. J.J. Jones, en bon flic macho, ne supporte pas qu’un petit bout de femme vienne contester son autorité et sa « supériorité » masculine. Rappelons que nous sommes en 1928, dans une société américaine encore trés patriarcale, où les mères célibataires sont mal vues. La libération de la Femme n’existe pas encore, et des hommes comme Jones sont nombreux à croire que la place de celle-ci est uniquement vouée aux enfants, à la cuisine et au ménage… Qu’une Christine Collins vienne sans cesse lui dire qu’il se trompe et ne fait pas son travail est, à ses yeux, tout à fait impossible. En réponse, Jones se réfugie en toute bonne conscience dans les clichés misogynes : si  »la Collins », comme il l’appelle bientôt avec mépris, ne reconnaît pas son fils, c’est tout à fait normal. Pour lui, elle est fragile, émotive, impressionnable… autant de sous-entendus chargés de condescendance vis-à-vis du « sexe faible » typiques de l’époque.  

Plus grave encore, Jones est tellement figé dans ses préjugés machistes qu’il est incapable de la moindre autocritique. Au lieu de se demander pourquoi Christine lui met sous le nez des preuves irréfutables (la diminution de la taille de l’enfant, sa circoncision) et de reconnaître ses torts (cela serait à ses yeux un aveu de faiblesse, intolérable pour ses supérieurs!), Jones va pressurer cette dernière, lui envoyant un médecin chargé de lui expliquer noir sur blanc les subits changements de « Walter »/Arthur… Les arguments paternalistes, pseudo-scientifiques, de ce personnage aux ordres de Jones sont ahurissants de bêtise autosatisfaite ! Soutenue par le Révérend et une communauté de petites gens dont Eastwood nous montre quelques-uns des représentants les plus attachants (le patron du standard, le médecin dentiste, l’institutrice), Christine se découvre une âme de combattante. Suprême affront pour Jones : la jeune femme va ridiculiser publiquement ses méthodes au cours d’une émission de radio. L’officier en conclut qu’elle ne peut qu’être « hystérique », la réponse fourre-tout des misogynes… L’argument lui permet d’envoyer la malheureuse en hôpital psychiatrique, légalement, sans aucun procès. Et de se débarrasser du problème par la même occasion, croit-il.  

Pour Christine Collins, un cauchemar cède la place à un autre plus terrible encore, qui va la toucher dans sa condition non seulement de mère, mais de femme. Pour le spectateur, c’est le début d’une littérale plongée en Enfer. Une mission de routine d’un autre officier, compétent celui-là, qui va nous amener à regarder l’Horreur en face…  

à suivre…



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