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Une vie de musique – Maurice JARRE 1924-2009

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Maurice JARRE (1924-2009)   

« On pourrait dire que ma vie elle-même a été une longue musique de film. La musique fut ma vie, la musique m’a amené à la vie, et la musique et ce pour quoi on se souviendra de moi, longtemps après mon départ de cette vie. Quand je mourrai, une valse finale se jouera dans ma tête, et je serai seul à l’entendre. »  

Triste lundi pour les amoureux de la musique et du cinéma, qui nous annonce le décès de Maurice Jarre. à l’âge de 84 ans. Le compositeur français s’est éteint à Los Angeles, emporté par un cancer. Pour tous ceux qui ont un jour en tête les mélodies de LAWRENCE D’ARABIE et du DOCTEUR JIVAGO, cet hommage sera aussi l’occasion de faire un grand voyage musical au travers d’une carrière riche de plus de 50 années.

Quel meilleur moyen de se souvenir des compositions de Mr. Jarre que d’en écouter quelques-unes au passage ? Regardez plus bas dans le chapitre consacré à sa filmographie – grâce à YouTube, c‘est l‘occasion de se rafraîchir la mémoire. Allumez les enceintes de vos ordinateurs, cliquez sur le bouton « play » et laissez-vous emporter ! Vous verrez même le maestro diriger le Royal Philarmonic Orchestra en 1992, interprétant en hommage les musiques des films de David Lean, auquel il restera pour toujours associé.  

Biographie de Maurice Jarre – basée sur les notes trouvées sur les sites ImdB et Wikipédia

Maurice-Alexis Jarre est né à Lyon, le 13 septembre 1924.Au contraire de nombreux musiciens qui ont appris la musique dès leur plus tendre enfance, Maurice Jarre était déjà adolescent quand il a découvert la musique et décida d’en faire son métier. Il devait suivre des études d’ingénieur à la Sorbonne, mais, contre l’avis de son père, il alla au Conservatoire de Paris où il étudia les percussions, la composition et les harmonies. Il y rencontra Joseph Martenot, inventeur des Ondes Martenot, qui fut son professeur, et se spécialisa comme timbalier. Sa rencontre avec Martenot allait sans doute influencer ses futures compositions, puisqu’il utilisa l’appareil de son mentor en plusieurs occasions – notamment dans certains passages musicaux de LAWRENCE D’ARABIE.

Après avoir quitté le Conservatoire, Jarre devint musicien (percussions et Ondes Martenot, toujours) au théâtre de Jean-Louis Barrault. En 1950, Jean Vilar, autre très grand nom de la scène française, demanda à Jarre de composer une musique pour son adaptation de « La Princesse de Hambourg » de Kleist. Ce fut la première musique composée par Jarre. Peu de temps après, Vilar créa le « Théâtre National Populaire » et engagea Jarre qui en devint le Directeur musical, une association qui dura 12 ans, jusqu‘en 1963.

En 1951, Georges Franju demanda à Maurice Jarre d’écrire la musique de son documentaire de 23 minutes « Hôtel des Invalides », la première composition de Jarre pour le Cinéma. Les deux hommes collaboreront ensemble pendant plusieurs années. LA TÊTE CONTRE LES MURS fut le premier long-métrage donc Jarre signa la musique (quoique, selon certaines sources, Jarre a peut-être composé juste avant celle du FEU AUX POUDRES, de Henri Decoin, en 1957). Franju et Jarre ont travaillé ensemble sur LES YEUX SANS VISAGE (petit bijou d’angoisse, et musique entêtante), PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN, THÉRÈSE DESQUEYROUX et JUDEX.

La carrière de Jarre va connaître un tour spectaculaire en 1961, lorsque le producteur Sam Spiegel lui demanda de travailler sur le film de David Lean, LAWRENCE D’ARABIE. Trois compositeurs étaient initialement prévus pour écrire la musique, mais, pour diverses raisons, Jarre finit par écrire seul le score, et y gagna son premier Oscar. Totalement mérité puisque la musique de LAWRENCE est devenue un classique absolu au fil des années, à la puissance et la majesté épique inégalées. Le succès du film entame aussi le début d’une nouvelle et fructueuse collaboration avec David Lean ; en 1965, LE DOCTEUR JIVAGO lui vaut un second Oscar tout aussi mérité de la Meilleure Musique, et Jarre obtient un succès rarement égalé à l’époque pour un compositeur de cinéma. Avec Lean, il travaillera à deux reprises supplémentaires, signant les fort belles musiques de LA FILLE DE RYAN (1970) et A PASSAGE TO INDIA / La Route des Indes (1984). Ce dernier lui vaudra d’ailleurs son troisième Oscar. Il devait retrouver Jarre pour le prochain film de Lean, NOSTROMO, mais le cinéaste anglais succomba hélas à la maladie avant que le film ait pu être mis en production. Fin d’une collaboration artistique remarquable par sa richesse, sa durée et hélas sa petite quantité de films tournés. Mais quels films !

Fidèle en amitié professionnelle, Maurice Jarre travailla avec un nombre considérable de cinéastes prestigieux, pour des collaborations régulières : entre autres, Frédéric Rossif, Richard Fleischer, John Frankenheimer, Henri Verneuil, John Huston, Moustapha Akkad, Volker Schlöndorff et Peter Weir, pour qui il a signé les excellentes musiques de L’ANNÉE DE TOUS LES DANGERS, WITNESS, MOSQUITO COAST, LE CERCLE DES POÈTES DISPARUS et FEARLESS / État Second. Signalons aussi ses collaborations éclectiques avec des cinéastes tout aussi célèbres : Jacques Demy, Alain Resnais, Gérard Oury, William Wyler, George Stevens, Franco Zeffirelli, René Clément, Richard Brooks, Henry Hathaway, Luchino Visconti, Alfred Hitchcock, Elia Kazan, Clint Eastwood, George Miller, Mike Figgis et Michael Cimino… ouf !

Il s’est marié quatre fois : à Francette Pejot, après la 2e Guerre Mondiale. Ils auront un fils, le célèbre musicien et compositeur Jean-Michel Jarre (longtemps séparés et brouillés, ils se réconcilieront finalement en 2005). Maurice Jarre a ensuite épousé Dany Saval (1965-1967), et auront une fille, Stéphanie (ou Stéfanie) Jarre, décoratrice. Il a ensuite épousé l’actrice américaine Laura Devon en 1967, dont il adoptera le fils, Kevin Jarre (scénariste de RAMBO II, GLORY, TOMBSTONE et LA MOMIE 1999 !). Après leur séparation en 1984, Maurice Jarre a finalement épousé Fong F. Khong, sa dernière compagne.

Maurice Jarre a aussi composé des œuvres de concert, et écrit cinq ballets, dont NOTRE-DAME DE PARIS pour l’Opéra de Paris. Jarre a eu son étoile à Hollywood (numéro 2001 sur le Walk of Fame !).

Couvert de récompenses prestigieuses à travers sa carrière (voyez dans sa filmographie plus bas), Maurice Jarre a eu également un César d’honneur en 1986, le Prix SACD catégorie Musique en 1997, un Hommage spécial au Festival du Cinéma Américain de Deauville en 1999, et un Ours d’Or pour l’ensemble de sa carrière au Festival de Berlin. C’était en février dernier, sa dernière apparition en public.  

Filmographie complète – 164 films, téléfilms et séries !. En gras, les musiques récompensées et nominées :

1952

HÔTEL DES INVALIDES, court-métrage documentaire de Georges Franju

1956

LE THÉÂTRE NATIONAL POPULAIRE, court-métrage documentaire de Georges Franju

SUR LE PONT D’AVIGNON, court-métrage de Georges Franju

TOUTE LA MÉMOIRE DU MONDE, court-métrage documentaire d’Alain Resnais

1957

LE BEL INDIFFÉRENT, court-métrage de Jacques Demy

LE FEU AUX POUDRES, de Henri Decoin (1er film long-métrage)

1959

LA BÊTE A L’AFFÛT, de Pierre Chenal

LA TÊTE CONTRE LES MURS de Georges Franju

LES DRAGUEURS, de Jean-Pierre Mocky

LES ÉTOILES DE MIDI, de Jacques Ertaud et Marcel Ichac

VEL D’HIV, court-métrage documentaire de Guy Blanc et Frédéric Rossif

VOUS N’AVEZ RIEN A DÉCLARER ?, de Clément Dehour

1960

CRACK IN THE MIRROR, de Richard Fleischer

TVFilm DE FIL EN AIGUILLE, de Lazare Iglesis

LA CORDE RAIDE, de Jean-Charles Dudrumet

LA MAIN CHAUDE, de Gérard Oury

LES YEUX SANS VISAGE, de Georges Franju

RECOURS EN GRÂCE, de Laslo Benedek

1961

AMOURS CÉLÈBRES, de Michel Boisrond

LE GRAND RISQUE, de Richard Fleischer et Elmo Williams

LE PRÉSIDENT, de Henri Verneuil

LE PUITS AUX TROIS VÉRITÉS, de François Villiers

LE TEMPS DU GHETTO, documentaire de Frédéric Rossif

TVFilm LOIN DE RUEIL, de Claude Barma

PLEINS FEUX SUR L’ASSASSIN, de Georges Franju

1962

L’OISEAU DE PARADIS, de Marcel Camus

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LAWRENCE D’ARABIE de David Lean – Oscar de la Meilleure Musique de Film, et Nomination au Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

 

LE JOUR LE PLUS LONG, produit par Darryl F. Zanuck

LE SOLEIL DANS L’ŒIL, de Jacques Bourdon

LES DIMANCHES DE VILLE D’AVRAY, de Serge Bourguignon – Nomination à l’Oscar de la Meilleure Musique de Film  

LES OLIVIERS DE LA JUSTICE, de James Blue

LES TRAVESTIS DU DIABLE, court-métrage documentaire

le téléfilm OTHELLO, de Claude Barma

THÉRÈSE DESQUEYROUX, de Georges Franju

TON OMBRE EST LA MIENNE, d’André Michel

1963

JUDEX, de Georges Franju

LES ANIMAUX, documentaire de Frédéric Rossif

le téléfilm LES RUSTRES, de Jean Pignol

MOURIR A MADRID, documentaire de Frédéric Rossif

POUR L’ESPAGNE, court-métrage documentaire de Frédéric Rossif

UN ROI SANS DIVERTISSEMENT, de François Leterrier

1964

BEHOLD A PALE HORSE / Et Vint le Jour de la Vengeance, de Fred Zinnemann

LE TRAIN, de John Frankenheimer

WEEK-END A ZUYDCOOTE, de Henri Verneuil

1965

LE DERNIER MATIN D’ARTHUR RIMBAUD, court-métrage de Jean Barral

LE DERNIER MATIN DE GUY DE MAUPASSANT, court-métrage de Maurice Fasquel

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LE DOCTEUR JIVAGO, de David Lean – 2e Oscar de la Meilleure Musique de Film, et 1er Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

THE COLLECTOR / L‘Obsédé, de William Wyler

1966

GAMBIT / Un Hold-up Extraordinaire, de Ronald Neame

GRAND PRIX, de John Frankenheimer

 

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LES PROFESSIONNELS de Richard Brooks – un « must » de la musique Western de cinéma qui n‘a rien envier aux 7 MERCENAIRES d‘Elmer Bernstein !

PARIS BRÛLE-T-IL ? de René Clément – Nomination au Golden Globe de la Meilleure Musique de Film. Et Paris qui crie sa colère !…  

1967  

la série TV Western CIMARRON STRIP / Cimarron

LA NUIT DES GÉNÉRAUX, d’Anatole Litvak

LA VINGT-CINQUIÈME HEURE, de Henri Verneuil

1968

VILLA RIDES / Pancho Villa, de Buzz Kulik

5 CARD STUD / Cinq Cartes à Abattre, de Henry Hathaway

THE FIXER / L’Homme de Kiev de John Frankenheimer. Très belle musique mélancolique pour ce film très dur sur la Russie antisémite d’avant la Révolution.

ISADORA, de Karel Reisz

1969

LA CADUTA DEGLI DEI / Les Damnés, de Luchino Visconti

THE EXTRAORDINARY SEAMAN, de John Frankenheimer

la série TV THE SURVIVORS, de Harold Robins

TOPAZ / L’Étau, d’Alfred Hitchcock

1970

EL CONDOR, de John Guillermin

LA FILLE DE RYAN, de David Lean

THE ONLY GAME IN TOWN / Las Vegas, Un Couple de George Stevens

UNE SAISON EN ENFER, de Nelo Risi

1971

PLAZA SUITE, d’Arthur Hiller

SOLEIL ROUGE, de Terence Young

1972

DE L’INFLUENCE DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT DES MARGUERITES, de Paul Newman

JEAN VILAR, UNE BELLE VIE, documentaire de Jacques Rutman

le show télévisé LIZA WITH A « Z », de Bob Fosse. Liza Minnelli y reprend la chanson « It Was a Good Time » composée par Jarre pour LA FILLE DE RYAN.

POPE JOAN / Jeanne, Papesse du Diable, de Michael Anderson

THE LIFE AND TIMES OF JUDGE ROY BEAN / Juge et Hors-la-loi de John Huston – Nomination au Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

1973

ASH WEDNESDAY, de Larry Peerce

THE MACKINTOSH MAN / Le Piège, de John Huston

1974

le téléfilm DE GRANDES ESPÉRANCES, de Joseph Hardy

GRANDEUR NATURE, de Luis Garcia Berlanga

L’ÎLE SUR LE TOIT DU MONDE, de Robert Stevenson, production Walt Disney

1975

L’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI, de John Huston. Un autre grand classique ! – Nomination au Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

MANDINGO, de Richard Fleischer  

Mr. SYCAMORE, de Pancho Kohner

POSSE / La Brigade du Texas, de Kirk Douglas

le téléfilm THE SILENCE, de Joseph Hardy

1976

AL-RISÂLAH, de Moustapha Akkad

LE DERNIER NABAB, d’Elia Kazan

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LE MESSAGE, de Moustapha Akkad – Nomination à l’Oscar de la Meilleure Musique de Film  

 

SHOUT AT THE DEVIL / Parole d’Homme, de Peter R. Hunt

1977

la mini-série télévisée JÉSUS DE NAZARETH, de Franco Zeffirelli

CROSSED SWORDS, de Richard Fleischer

MARCH OR DIE / Il était une fois la Légion, de Dick Richards

1978

un épisode télévisé d’« ABC Afterschool Specials » : ONE OF A KIND, de Harry Winer

TVFilm ISHI : THE LAST OF HIS TRIBE, de Robert Ellis Miller

LA TORTUE SUR LE DOS, de Luc Béraud

le téléfilm « MOURNING BECOMES ELECTRA », de Nick Havinga

le téléfilm THE USERS, de Joseph Hardy

TWO SOLITUDES, de Lionel Chetwynd

1979

LE TAMBOUR, de Volker Schlöndorff

THE MAGICIAN OF LUBLIN, de Menahem Golan

WINTER KILLS, de William Richert

1980

le téléfilm ENOLA GAY : THE MEN, THE MISSION, THE ATOMIC BOMB, de David Lowell Rich

LE DERNIER VOL DE L’ARCHE DE NOÉ, de Charles Jarrott

RÉSURRECTION, de Daniel Petrie

Téléfilm et Série SHOGUN, de Jerry London

THE AMERICAN SUCCESS COMPANY, de William Richert

THE BLACK MARBLE, de Harold Becker

1981

LE FAUSSAIRE, de Volker Schlöndorff

LE LION DU DÉSERT, de Moustapha Akkad

TAPS, de Harold Becker

le téléfilm VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE, de Gérard Vergez

1982

le téléfilm COMING OUT OF THE ICE, de Waris Hussein

DON’T CRY, IT’S ONLY THUNDER, de Peter Werner

FIREFOX, de Clint Eastwood

THE YEAR OF LIVING DANGEROUSLY / L’Année de Tous les Dangers, de Peter Weir. Première association avec le cinéaste australien, une jolie réussite tout en subtilité.

YOUNG DOCTORS IN LOVE / Docteurs In Love, de Garry Marshall

1983

AU NOM DE TOUS LES MIENS, de Robert Enrico – remonté ensuite en mini-série pour la télévision française – 7 d’Or de la Meilleure Musique  

 

1984 

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A PASSAGE TO INDIA / La Route des Indes de David Lean – 3e Oscar de la Meilleure Musique de Film, et 2e Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

DREAMSCAPE, de Joseph Ruben

le téléfilm SAMSON AND DELILAH, de Lee Phillips

le téléfilm THE SKY’S NO LIMIT, de David Lowell Rich

TOP SECRET ! des Zucker-Abrahams-Zucker

1985

ENEMY MINE / Enemy, de Wolfgang Petersen

LA PROMISE, de Franc Roddam

MAD MAX AU-DELÀ DU DÔME DU TONNERRE de George Miller. Toute l‘ampleur et la furie « madmaxienne », par le compositeur de LAWRENCE D’ARABIE : une B.O. réussie et sous-estimée !

WITNESS, de Peter Weir. Très belle composition de Jarre pour sublimer le périple de Harrison Ford en terre Amish. Nominations au Golden Globe et à l’Oscar de la Meilleure Musique de Film  

1986

le téléfilm APOLOGY, de Robert Bierman

MOSQUITO COAST de Peter Weir – Nomination au Golden Globe de la Meilleure Musique de Film  

SOLARBABIES / Les Guerriers du Soleil, d’Alan Johnson  

TAI-PAN, de Daryl Duke

1987

FATAL ATTRACTION / Liaison Fatale, d’Adrian Lyne

GABY : A TRUE STORY, de Luis Mandoki

JULIA ET JULIA, de Peter Del Monte

LE PALANQUIN DES LARMES, de Jacques Dorfmann

NO WAY OUT / Sens Unique, de Roger Donaldson

SHUTO SHOSHITSU, de Toshio Masuda

1988

DISTANT THUNDER, de Rick Rosenthal

GORILLES DANS LA BRUME, de Michael Apted. Une autre belle réussite de Jarre, qui lui vaut son 3e Golden Globe de la Meilleure Musique. Plus une Nomination à l’Oscar de la Meilleure Musique de Film.  

le téléfilm LE MEURTRE DE MARY PHAGAN, de William Hale  

MOON OVER PARADOR de Paul Mazursky

WILDFIRE, de Zalman King

1989

CHANCES ARE / Le Ciel s’est trompé, d’Emile Ardolino

ENNEMIES, UNE HISTOIRE D’AMOUR, de Paul Mazursky

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LE CERCLE DES POÈTES DISPARUS, de Peter Weir. Encore un très beau score à l’ambiance mélancolique, récompensé par le British Academy Award de la Meilleure Musique Originale. Les cornemuses du grand finale, « Keating’s Triumph », sont magistralement employées.  

PRANCER, de John D. Hancock

1990

AFTER DARK, MY SWEET / La Mort sera si douce, de James Foley

ALMOST AN ANGEL, de John Cornell 

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GHOST, de Jerry Zucker. Jarre signe l’ensemble de la musique, et livre une très belle adaptation d’ « Unchained Melody », composée par Alex North, pour la séquence finale.Maurice Jarre obtient une nomination à l’Oscar de la Meilleure Musique de Film, et la récompense « Top Box Office Films » de l’American Society of Composers, Authors, and Publishers.  

L’ÉCHELLE DE JACOB, d’Adrian Lyne – un de ses « scores » les plus inquiétants !

SOLAR CRISIS, d’ « Alan Smithee » ( Richard C. Sarafian )

1991

FIRES WITHIN / Cruel Dilemme, de Gillian Armstrong

ONLY THE LONELY / Ta Mère ou Moi !, de Chris Columbus

1992

RAKUYÔ, de Rou Tomono

SCHOOL TIES / La Différence, de Robert Mandel

SHADOW OF THE WOLF / Agaguk, de Jacques Dorfmann et Pierre Magny

1993

Mr. JONES, de Mike Figgis

FEARLESS / État Second, de Peter Weir

1995

A WALK IN THE CLOUDS / Les Vendanges de Feu, d’Alfonso Arau – son 4e Golden Globe de la Meilleure Musique de Film.  

1996

SUNCHASER de Michael Cimino

1997

LE JOUR ET LA NUIT, de Bernard-Henri Lévy

1999

SUNSHINE, d’Istvan Szabo

2000

JE RÊVAIS DE L’AFRIQUE, de Hugh Hudson

2001

TVFilm UPRISING / 1943 l’Ultime Révolte, de Jon Avnet. Sa dernière œuvre pour l’écran.

Un coeur fidèle à Castro Street – MILK / Harvey Milk

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MILK / Harvey Milk, de Gus Van Sant  

L’Histoire :  

l‘histoire véridique de Harvey Milk, le tout premier homme élu publiquement en Californie, au Conseil Municipal de San Francisco, à avoir affiché ouvertement son homosexualité. Défenseur des droits civiques des gays, adversaire politique déclaré des mouvements conservateurs et de l‘homophobie, Milk fut assassiné le 27 novembre 1978, avec le Maire George Moscone, par un ancien conseiller municipal, Dan White. Neuf jours avant son assassinat, Milk enregistre ses mémoires sur un magnétophone…  

Aux Etats-Unis, les policiers faisaient des descentes régulières et brutales, de véritables ratonnades dans les bars où se rassemblaient les homosexuels, qui étaient arrêtés en masse, considérés comme « déviants », « pervers » et « malades » par la société américaine. En 1970, Harvey Milk, comptable dans une compagnie d‘assurances, tombe amoureux de Scott Smith, qu‘il a croisé dans le métro new-yorkais. Âgé de 40 ans, Milk, fatigué de mentir sur sa vie privée et de devoir paraître « normal », change de vie avec Scott. Les deux compagnons emménagent à San Francisco, où ils ouvrent un magasin de photo, dans le quartier de Castro Street. Mais le strict voisinage des catholiques Irlandais empêche Harvey et Scott de prospérer dans leurs affaires. Harvey Milk se lance dans l’activisme en faveur des droits des homosexuels, s‘entourant de jeunes gens talentueux et volontaires. Parmi eux, Cleve Jones, un étudiant qui décide de suivre Harvey dans ses activités, plutôt que de se prostituer. Harvey gagne vite en popularité auprès de ses congénères de Castro Street. Il décide de se lancer dans une campagne politique pour devenir Conseiller Municipal, refusant le soutien des Démocrates favorables au vote des homosexuels. Mais il connaît deux échecs, en 1973 et 1975, puis perd une troisième élection en 1976 pour l‘Assemblée d‘État Californienne. Malgré les moments de doute, son activisme politique ne faiblit pas, mais Scott, lassé de ne plus avoir de vie intime avec lui, le quitte. Harvey rencontre quelques temps plus tard Jack Lira, un jeune homme, doux mais perturbé, qui devient son nouveau compagnon. Et, en 1977, il remporte enfin une élection au poste de Conseiller Municipal de San Francisco. De nouvelles responsabilités et de nouveaux combats l‘attendent, contre l‘émergence de la droite chrétienne fondamentaliste, représentée par Anita Bryant et le Sénateur John Briggs, ouvertement hostiles aux homosexuels…  

La Critique :  

La vie de Harvey Milk a depuis longtemps déjà intéressé les cinéastes. Depuis 1984, où le documentaire THE TIMES OF HARVEY MILK a été récompensé par un Oscar, le parcours et la fin tragique de cet homme, fer de lance aux USA de la défense des droits des homosexuels, constituait un sujet de choix pour des réalisateurs aux fortes convictions politiques. Tel Oliver Stone, qui tenta de monter il y a une quinzaine d’années THE MAYOR OF CASTRO STREET, qui faillit se faire avec Robin Williams dans le rôle de Milk. Et surtout Gus Van Sant, qui manifesta à la même époque son intérêt pour une biopic sur le même personnage. C’est donc au terme d’un long processus de recherche et d’écriture que le scénariste Dustin Lance Black et le très bon réalisateur de WILL HUNTING, A LA RENCONTRE DE FORRESTER et ELEPHANT ont finalement pu concrétiser le projet. Curieuse ironie du sort, mais le projet concurrent de Stone fut abandonné par ce dernier… mais semble être entré en production peu après l’annonce du tournage de MILK, du moins est-ce ce que l’on peut lire sur certains sites cinéma ! Le résultat, concernant le film de Van Sant, est une réussite incontestable, l’un des films les plus passionnants de son auteur. Et, cerise sur le gâteau, MILK offre à Sean Penn un second Oscar largement mérité pour sa prestation.

Egalement lauréat d’un Oscar, le scénariste Dustin Lance Black (remarqué pour ses scripts sur la décapante série BIG LOVE, sur les affres d’un père de famille Mormon - ce bon vieux Bill Paxton – et ses trois épouses) livre un script de grande qualité, parfaitement documenté sur l’époque qu’il décrit, rigoureux dans sa dramaturgie et délivrant le portrait très juste d’un homme solitaire embarqué dans une grande lutte politique et sociale. Homosexuels affirmés, Black et Gus Van Sant ont été particulièrement sensibles au message de tolérance et d’ouverture prôné par Milk, ainsi qu’à son anticonformisme revendiqué. Tout comme ils savent aisamment nous plonger dans une période troublée, décrivant remarquablement le processus politique par lequel la communauté gay américaine a cessé de se cacher, de dire non à la peur et à la persécution, et de s’affirmer au grand jour en dépit de tout. Le combat était loin d’être gagné d’avance, dans une société américaine ouvertement hostile aux gays. En quelques images d’archives évocatrices, Van Sant nous rappelle qu’à une époque toute proche, être homosexuel, c’était risquer de subir des violences policières ahurissantes. Affirmer une sexualité différente de la majorité, dans un pays puritain comme les USA, faisait de vous une cible facile pour les moqueries, l’humiliation, la brutalité homophobe. Bien entendu, le phénomène ne se limitait pas aux seuls Etats-Unis, mais ces images d’arrestations massives suffisent à montrer pourquoi des gens comme Milk, au début de leur vie, ont dû se cacher et afficher une « normalité » de surface. 

On pourra d’ailleurs faire un parallèle entre MILK et un autre très bon film de 2004 signé de Bill Condon, DOCTEUR KINSEY avec Liam Neeson dans le rôle-titre. Situé environ deux décennies avant la période du film de Van Sant, le film de Condon donnait lui aussi une très juste description du poids culpabilisateur de la société américaine sur ceux qui osaient afficher leurs préférences sexuelles – et les violences ignobles qu’ils ont pu subir de la part de leurs proches n’acceptant pas celles-ci. D’ailleurs, comme le film le montre clairement, révéler son homosexualité à sa famille entraînait le rejet de celle-ci. Pour des milliers de jeunes américains, cela signifiait se retrouver à la rue du jour au lendemain, avec pour seule perspective d’avenir la prostitution, la drogue et la mise au ban de la société. Harvey Milk a su changer cela – voir par exemple le « recrutement » de Cleve Jones, qui allait s’engager sur cette funeste voie avant de rencontrer Milk, et qui est devenu le continuateur de l’oeuvre politique de ce dernier.  

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Ci-dessus : la bande-annonce de MILK en VOST.    

Le film mérite d’être vu pour son aspect politique, particulièrement cinglant envers certaine bonne société américaine, parfois un peu trop prompte au lynchage. Alors que les années Bush et son « conservatisme compatissant » synonyme d’intolérance religieuse viennent de se terminer dans une déroute totale, MILK vient à sa façon infliger le coup de grâce : le film est une véritable descente en flammes, jubilatoire, de la bigoterie fondamentaliste américaine !

Rappelons que, si de nombreux mouvements politiques ont pris naissance aux USA dans les années 60-70 pour défendre avec justesse les droits des minorités, la décennie que nous montre Van Sant a vu naître une inquiétante montée en flèche du fondamentalisme chrétien, une mouvance religieuse radicale qui a accompagné l’émergence du système républicain d’ultra-droite des Reagan et Bush. Pendant les deux mandats de George W. Bush, ce dernier a été largement soutenu dans ses choix politiques aberrants par les héritiers de ce courant religieux né dans les années 1970. Avec les résultats catastrophiques que l’on a vu dans cette décennie, aux USA comme dans les points « chauds » de la planète… Van Sant, Dustin Lance Black et bien sûr Sean Penn lui-même ont trouvé dans l’histoire de Harvey Milk l’occasion de livrer une gifle magistrale aux hypocrites se cachant derrière la volonté de Dieu pour justifier leur intolérance – comme le redoutable prédicateur Jerry Falwell, tête de Turc de Larry Flynt en raison de ses lamentables déclarations (revoyez le magistral LARRY FLYNT de Milos Forman, tout aussi impitoyable en la matière). Cible de choix dans le film de Van Sant : Anita Bryant, une ancienne chanteuse country, ex-vendeuse de jus d’orange devenue porte-parole des homophobes heureux… une redoutable ancêtre à l’inénarrable Sarah Palin, qui a droit à de savoureuses piques de la part des auteurs du film. L’autre bête noire de Milk et de ses amis de Castro Street, un sénateur républicain à la triste mine, John Briggs, auteur de l’odieuse Proposition 6. Un texte d’une incroyable violence politique, digne des pires mouvements fascistes des années 30, visant à discriminer et « inférioriser » les homosexuels comme des citoyens de troisième zone, et les traiter en pervers incurables… La lutte de Milk contre la Proposition 6 sera l’apothéose de sa carrière politique, et le film décrit très bien cette période de lutte intense en faveur des libertés. Van Sant et Black livrent quelques-unes des meilleures scènes du film dans ce cadre, notamment lors d’un mémorable débat entre Harvey Milk et le pitoyable sénateur. Par des dialogues incisifs et une mise en scène tranchante, Milk parvient à prendre Briggs en défaut, en le faisant s’empêtrer dans son discours plein de clichés pré-mâchés sur les homos.

De façon plus anecdotique (quoique…), on remarquera que le tout premier combat politique de Milk concerne la boisson favorite des machos américains, la sacro-sainte bière, ici de la marque Coors. C’est cette même bière que boit Jack Lira, l’amant perturbé de Milk, quelques heures avant la découverte de son suicide dans l’une des scènes les plus marquantes du film. Curieuse coïncidence, la Coors était aussi la bière favorite d’un inquiétant personnage vivant non loin de San Francisco à la même époque, Arthur Leigh Allen, le suspect numéro des meurtres du Zodiaque, dont David Fincher nous a livré en 2007 un film exceptionnel, éclairé par Harris Savides, qui est aussi le chef-opérateur de Van Sant ! Curieuse marque de bière qui prend à mes yeux une sinistre valeur mortifère… mais continuons avec MILK.  

 

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Ci-dessus : avant le film de Gus Van Sant, il y eut en 1984 un documentaire de Rob Epstein consacré au combat politique de Harvey Milk, THE TIMES OF HARVEY MILK. Certains extraits de cette bande-annonce vous paraîtront très familiers… Noter aussi combien l’incroyable ressemblance de Josh Brolin dans le film de Van Sant avec le Dan White présent dans ces images ! 

 

Le film de Van Sant est aussi le portrait attachant d’un homme plus complexe qu’il n’y paraît, et l’histoire d’une étrange amitié teintée de paranoïa, qui va peu à peu prendre une tournure dramatique. C’est peu de dire que Harvey Milk est magnifiquement interprété par Sean Penn. L’acteur se fond dans son rôle avec une aisance qui laisse pantois. Il le rend tour à tour chaleureux, angoissé, exhubérant, solitaire, batailleur, vulnérable. On oublie Sean Penn-l’acteur-américain-engagé, et on voit toute la force et les failles de Harvey Milk. On ressent sans peine la profonde détresse de ce dernier quand il révèle « 3 de mes compagnons sur 4 se sont suicidés, parce que j’avais honte de révéler que j’étais gay… ». On ressent sa sollicitude sincère pour les jeunes abandonnés de Castro Street, qui lui rendront un si bel hommage après sa mort, et celle qu’il peut avoir quand il entend l’appel à l’aide d’un jeune handicapé rejeté par sa famille. Et l’on ressent sa peur, lorsqu’il se croit suivi par un homme dans la rue, ou qu’il reçoit des menaces de mort avant un important discours. Le film prend une dimension encore plus forte quand Van Sant et Dustin Lance Black relatent aussi la singulière relation de Milk avec le conseiller municipal Dan White, son futur assassin. Ami des policiers et des pompiers de San Francisco, élu par eux, White était très marqué par son éducation stricte, celle d’un Irlandais catholique élevé dans un milieu traditionnaliste, peu propice à la tolérance envers les homos.

L’acteur Josh Brolin (qui vient récemment d’incarner George W. Bush chez Oliver Stone…) incarne de façon trés juste cet étrange personnage, qui présente bien en apparence mais semble porter de graves fêlures internes. Il semble apprécier l’indépendance d’esprit et l’originalité de Milk, il accepte que celui-ci soit le seul conseiller municipal à assister au baptême de son enfant, mais il réprouve publiquement ses convictions et ses actions. Milk semble percevoir en lui ce qui le perturbe : White voit-il en lui ce qu’il n’ose pas s’avouer être, que ce soit dans sa situation sociale comme dans son orientation sexuelle ? La question est posée : White, apparemment irréprochable père de famille, croyant, ancien du Viêtnam, est peut-être bien un homosexuel refoulé. La présence de Milk le perturbe, le fait presque perdre son masque de respectabilité sociale (voir l’excellente scène où, éméché lors d’une fête, il est sur le point de craquer devant son ami et rival), mais le poids des traditions est le plus fort… La paranoïa grandissante de White va le mener à commettre un geste irréparable et symbolique : le meurtre du maire de San Francisco, George Moscone, allié de Milk, et de celui-ci, le 27 novembre 1978. Peu de temps après sa démission du Conseil Municipal, synonyme d’échec insupportable pour lui.  

 

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Ci-dessus : Harvey Milk enregistra ce message peu de temps avant d’être assassiné. Sa voix accompagne ici des images d’archives de la grande marche rendant hommage à Milk et George Moscone après leur assassinat par White.  

 

Voilà comment une grande carrière politique a été foudroyée. Le combat de Harvey Milk a certes permis la reconnaissance publique des droits civiques des homosexuels américains, ceux-ci ont su se faire accepter de leurs concitoyens, mais, trente ans après, rien n’est définitivement gagné. Dans un pays éprouvé par le sectarisme religieux et les préjugés, qu’ils soient xénophobes ou homophobes, la tentation de revenir en arrière et de stigmatiser les « pédés » est toujours aussi courante. Elle l’est d’ailleurs toujours, dans le reste du monde. Les continuateurs de l’oeuvre de Harvey Milk continuent de se battre difficilement contre les préjugés et l’intolérance de certains mouvements religieux.

A ce titre, le film de Gus Van Sant est salutaire. C’est du très grand cinéma, servi par un comédien exceptionnel, très bien entouré d’ailleurs. On saluera autour de Penn, outre Josh Brolin, tous les acteurs les entourant. Comme Diego Luna, le petit bagagiste du TERMINAL, touchant dans le rôle de Jack. Emile Hirsch, le jeune héros d’INTO THE WILD, joue ici aux côtés de son réalisateur le rôle de Cleve Jones avec justesse. Et James Franco prouve qu’il n’est pas juste le bon copain Harry de SPIDER-MAN, mais un acteur d’une grande intelligence. Ajoutez à tout ceci une mise en scène élégante, joliment mise en images par Harris Savides et accompagnée d’une très belle musique de Danny Elfman, et vous aurez au final l’un des tous meilleurs films de Gus Van Sant. Du très grand Cinéma.  

 

Ma note :  

 

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Ludovico, Maire Candidat de Bonzo Street  

La fiche technique :  

MILK / Harvey Milk

Réalisé par Gus VAN SANT   Scénario de Dustin Lance BLACK  

Avec : Sean PENN (Harvey Milk), Emile HIRSCH (Cleve Jones), Josh BROLIN (Dan White), Diego LUNA (Jack Lira), James FRANCO (Scott Smith), Alison PILL (Anne Kronenberg), Victor GARBER (George Moscone, Maire de San Francisco), Denis O’HARE (Sénateur John Briggs), Joseph CROSS (Dick Pabich), Stephen SPINELLA (Rick Stokes)  

Produit par Bruce COHEN, Dan JINKS et Michael LONDON (Focus Features / Axon Films / Groundswell Productions / Jinks/Cohen Company / Sessions Payroll Management)   Producteurs Exécutifs Dustin Lance BLACK, Barbara A. HALL, William HORBERG et Bruna PAPANDREA  

Musique Danny ELFMAN   Photo Harris SAVIDES   Montage Elliot GRAHAM   Casting Francine MAISLER  

Décors Bill GROOM   Direction Artistique Charley BEAL   Costumes Danny GLICKER  

1er Assistant Réalisateur David J. WEBB   

Mixage Son Chris DAVID, Neil RIHA, Leslie SHATZ et Gus VAN SANT   Montage Son Robert JACKSON  

Distribution USA : Focus Features / Distribution FRANCE : SND 

Durée : 2 heures 08

Le dernier face-à-face de Clint – GRAN TORINO

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GRAN TORINO, de Clint Eastwood  

L’Histoire :  

Walt Kowalski, un ancien ouvrier mécanicien retraité, enterre son épouse. Ce vétéran de la Guerre de Corée, amer et aigri par la vie, vit une pénible journée lors de ses funérailles. Ses deux fils et leurs familles ne le respectent pas, et le jeune prêtre chargé de l‘office funéraire, le Père Janovich, n‘arrive pas à le convaincre de respecter les derniers vœux de sa femme : se confesser auprès de lui. Son quartier de Highland Park, petite ville du Michigan, est atteint par la pauvreté, tombe en ruines, et des gangs s‘y affrontent. Solitaire, Walt passe le plus clair de ses journées seul chez lui avec sa chienne Daisy, à siroter des bières. Raciste, il peste contre ses nouveaux voisins, membres de la communauté Hmong venue du Laos, du Viêtnam et du sud de la Chine – pour Walt, des « bridés » comme ceux qu‘il combattait jadis.  

Parmi ses nouveaux voisins, deux adolescents, une sœur et un frère, Sue et Thao Vang Lor. Ce dernier, jeune homme timide, solitaire et sensible, est un jour pris à partie par un gang de jeunes voyous Mexicains. Une bande rivale, celle de son cousin Spider, le tire d‘affaire. Mais Spider et son complice Smokey veulent « initier » Thao pour le faire entrer dans leur gang. Il tente de voler le bien le plus précieux de Walt : une Ford Gran Torino 1972, une superbe voiture de collection, souvenir des années de labeur du vieillard. Celui-ci surprend Thao dans son garage, et le fait s‘enfuir. Spider, mécontent, décide de forcer Thao à réussir sa « deuxième chance » : le gang vient le chercher chez lui, mais Sue, sa mère et sa grand-mère s‘y opposent. Les choses tourneraient très mal pour Thao si Walt n‘intervenait pas, furieux, pointant son fusil d‘assaut M1 sur les jeunes brutes. Ceux-ci finissent par s’en aller, non sans menaces. Walt gagne malgré lui la reconnaissance de la communauté Hmong de son quartier, et de Sue.

Un autre jour, Walt intervient à temps pour la sauver alors qu’elle était harcelée avec son petit copain par trois voyous d’un autre gang. Elle l’invite à faire connaissance avec ses nouveaux voisins. Le vieux ex-soldat se laisse peu à peu amadouer, acceptant même d’engager Thao pour des travaux de réparation, afin que le jeune homme puisse faire amende honorable après sa tentative de vol…  

 

la Critique :  

 

(ATTENTION SPOILER ! Des informations importantes sont dévoilées sur le scénario du film. Il est donc recommandé de ne lire ce texte qu’après vision de GRAN TORINO !)

Il est décidément incroyable, ce sacré Clint… il venait tout juste de nous asséner, il y a un peu plus de deux mois, un véritable électrochoc de peur et de larmes avec CHANGELING (L’Echange), que déjà il enchaînait immédiatement avec le tournage de son film suivant, au titre énigmatique de GRAN TORINO. Il n’en fallait pas plus pour que certains fans, bien mal renseignés, se soient mis à fantasmer sur le retour de son personnage de Dirty Harry, pour une ultime enquête. Sans doute avaient-ils lu de travers certains propos de Clint, qui, il n’y a pas si longtemps, répondait évasivement à des intervieweurs lui demandant s’il rejouerait une dernière fois le flic le plus coriace de San Francisco. Clint avait répondu que la seule façon de le voir jouer Harry, à son âge « canonique » (le voilà dans sa 79e année), serait de le montrer retraité et qu’il faudrait une sacrée bonne raison pour le voir reprendre en main le Magnum .44… Manière polie et détournée de dire qu’il n’avait plus vraiment l’âge ni l’envie de jouer les héros justiciers qui l’ont rendu célèbre – et lui ont posé un certain problème d’image politique durant les années 70, aux yeux de certains critiques bien plus expéditifs que Harry !

La confusion est peut-être née du fait que Clint Eastwood a finalement annoncé que GRAN TORINO serait son dernier film en tant qu’acteur. Le tournage du film a été rapide et discret. On connaît maintenant le résultat : un beau succès au box-office tant américain qu’international (135 millions de $ aux USA, et ce n’est pas fini, pour un budget modeste de 35 millions de $ – et il manque les recettes internationales, sans doute égales) et un enthousiasme critique quasi généralisé. Il faut le dire, le succès est mérité, car Clint – pardon pour la familiarité, mais elle est méritée vue la longévité de sa carrière… Clint, donc, nous a offert là un magnifique cadeau. Un film plein d’humanité, de tristesse, d’humour, et qui, hélas, sonne comme un adieu de sa part en tant qu’acteur.

Il se met donc en scène dans la peau de Walt Kowalski, un ancien ouvrier et héros de la Guerre de Corée, retraité, renfermé, aigri et passablement raciste, un vieux schnoque au crépuscule de sa vie, largué par sa propre famille, et qui va pourtant s’en trouver une autre, des plus inattendues… Premier scénario de long-métrage signé de Nick Schenk, un inconnu promis à une belle carrière, GRAN TORINO pose dès ses premières séquences les bases dramatiques de son histoire : le désarroi d’un vieil homme qui enterre son épouse (c’est la toute première image du film) et comprend qu’il devient un véritable étranger au sein de sa propre famille. Eastwood est magistral dans le rôle de Walt, et, durant les premières minutes du film, réussit avec autant d’humour que de retenue à illustrer la détresse de son personnage. La séquence de l’office religieux, et celle qui s’ensuit après le service, est l’occasion pour Clint de se montrer impitoyable (normal) avec la famille US contemporaine moyenne. Les petits-enfants sont aussi odieux qu’irrespectueux (tout particulièrement la petite-fille de Walt, bardée de piercings et accro au portable ! et qui lorgne sur la précieuse Gran Torino de Papy comme futur héritage…), et les fils de Walt, deux quadras-quinquas, businessmen américains typiques, incapables de communiquer avec leur père. Lequel n’est d’ailleurs pas un modèle de sympathie, c’est le moins que l’on puisse dire, surtout quand il insulte le jeune prêtre qui voudrait tant l’entendre en confession, selon la dernière volonté de sa défunte épouse…  

Ajoutez à celà que Walt Kowalski est aussi terriblement raciste, et qu’il voit d’un sale oeil les communautés immigrées installées dans sa petite ville du Michigan ; vous aurez une idée du personnage, a priori un type détestable… mais donc le cinéaste-acteur va nous dévoiler par touches progressives l’humanité, les doutes et les failles. Ce sympathique portrait de famille désintégrée est l’occasion pour le cinéaste de rajouter d’autres détails féroces : notamment une scène d’anniversaire d’une grande causticité, où Walt envoie paître le seul de ses fils qui a fait le déplacement avec sa bru, pour lui offrir des cadeaux grotesques et un aller simple en maison de retraite ! On le voit, Eastwood et Nick Schenk nous brossent un portrait acide de la famille américaine dans toute sa laideur. Derrière l’humour, la détresse pointe cependant, et nuance heureusement le propos. Le matérialisme et la cupidité des héritiers de Walt vient en fait de sa profonde incapacité à parler aux siens. Une scène toute simple, touchante, va dans ce sens. Walt téléphone un soir à Mitch, l’un de ses fils. Derrière les banalités échangées, on devine que Walt en a gros sur le coeur, qu’il voudrait enfin enlever son masque de père autoritaire et se livrer enfin… mais rien ne sort, et le fils, obnubilé par ses factures, raccroche vite. Walt reste seul, avec son labrador à moitié sourd et ses packs de bière.  

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Ci-dessus : la bande-annonce en VO de GRAN TORINO.    

A contrario, les nouveaux voisins de l’acariâtre bonhomme lui renvoient en pleine face l’image d’une communauté soudée. Un thème fondamental du cinéma d’Eastwood, qui, en grand héritier de John Ford, sait décrire des familles et des groupes de petites gens, tantôt soudés, tantôt divisés. Les voisins de Walt sont des Hmong. Cette communauté Asiatique existe réellement. Egalement appelés miao (ou « Montagnards », « ceux des collines »), ils viennent du Laos, du Viêtnam et de la Chine du Sud, et ont des siècles d’une histoire difficile derrière eux. Persécutés jadis en Chine, ils trouvèrent refuge plus au Sud, dans notre ancienne Indochine. S’ils se sont réfugiés majoritairement aux USA, c’est qu’ils ont combattu les Viêt Congs aux côtés des Français durant la Guerre d’Indochine, et les Américains durant la Guerre du Viêtnam – comme le précise la jeune Sue au vieux Walt, qui les cataloguait à tort comme les autres « bridés » qu’il combattait, ceux de la Guerre de Corée… La petite communauté Hmong fait tache aux yeux de Walt, qui de toute façon déteste apparemment tout le monde. La prise de contact et l’amitié inhabituelle qui se noue entre le retraité amer et eux est l’occasion de scènes savoureuses, où l’humour d’Eastwood s’affirme au détriment de son personnage !

On remarquera que les voisins de Walt célèbrent une naissance le jour même où celui-ci enterre sa femme. Une vie s’en va, une autre commence… c’est un symbole cyclique fort, à la philosophie toute orientale, qui tranche avec les rituels bien terre-à-terre de la société américaine filmée par Eastwood. C’est aussi l’occasion pour ce dernier d’évoquer avec un certain désenchantement la fin du melting pot américain. Deux communautés se côtoient ainsi, sans se rencontrer, ni chercher à se comprendre. Issu d’un milieu catholique d’origine polonaise, Walt est pourtant férocement opposé à la religion, comme il ne se prive pas de le dire au jeune prêtre Janovich ! Ce dernier connaît une évolution intéressante au contact de Walt. D’abord perçu à tort comme un personnage de comédie uniquement là pour encaisser les sarcasmes du vieil homme, Janovich finit par sortir de son rôle de « père la morale » pour apprendre, comme il le dira lui-même, une leçon de vie de la part de Walt, et cimenter les deux communautés. Il rejoint par ailleurs la liste déjà bien remplie de prêtres et révérends présents dans l’oeuvre du cinéaste, notamment le Père Horvak de MILLION DOLLAR BABY. Comme par un effet de reflet inversé, Walt, paria de sa propre communauté, trouve chez les Hmong un personnage tout aussi important, le chaman qui, par son seul regard, ressent et interprète ses failles. C’est dans ce nouveau voisinage que l’acariâtre vieillard prend finalement fait et cause pour une soeur et un frère, Sue et Thao (deux jeunes comédiens débutants formidables, Ahney Her et Bee Vang), sur qui il va reporter son affection paternelle réprimée.  

Cette relation forte avec les deux jeunes gens rend d’autant plus insupportable pour Walt la présence menaçante des gangs. C’est en sauvant in extremis Sue d’un trio de jeunes Noirs* que Walt parvient à nouer le contact avec elle et sa famille. Et le drame central du film repose sur la relation tendue qu’a Thao, jeune homme introverti et sensible, avec son cousin membre d’un gang. Ce point du scénario permet à Clint Eastwood de pointer du doigt l’une des pires dérives visibles du repli communautaire, qui marque particulièrement la société américaine : la criminalisation galopante chez des jeunes, qui se sentent délaissés et privés de repères moraux, et rejoignent des gangs ethniques quasi tribaux. Ainsi Thao, qu’on devine désemparé par l’absence de son père, est-il à deux doigts de suivre son cousin « protecteur » qui veut l’initier aux rites de sa bande armée. Sans la présence de Walt, il serait certainement devenu un petit criminel de plus, destiné à mourir jeune d’une mort violente.

* le plus étonnant, dans cette séquence, est que Eastwood fait jouer le rôle du petit ami trouillard de Sue par son propre fils Scott !  

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ci-dessus : un modèle 1972 de Ford Gran Torino, semblable à celle que possède Walt (Clint Eastwood) dans le film.  

Objet du rite initiatique manqué de Tao, et du titre du film : la Ford Gran Torino de Walt Kowalski. Tout un symbole d’une époque révolue, celle où l’industrie automobile américaine d’après-guerre florissait. Rappelons que l’action du film se déroule dans le Michigan, capitale Detroit, la ville des grandes usines automobiles américaines (dont Ford), qui, avant la grande désillusion néolibérale, garantissait un solide lien social et économique dans cette région ouvrière. Walt en est ici le représentant, le dernier vestige d’une époque révolue où l’ouvrier n’était pas considéré comme un élément négligeable de la grande machine industrielle. Il appartient à cette génération qui se voyait récompensée de ses dures années de labeur par la remise d’une voiture de sa marque, signe de reconnaissance du travail accompli, particulièrement fort quand on connaît l’importance de l’automobile dans la culture américaine. On comprendra mieux du coup pourquoi Walt maugrée contre son fils, coupable d’avoir acheté une voiture japonaise ! Mais le rêve industriel est fini, le chômage et la crise économique ont eu raison de la société américaine, nous dit le cinéaste acteur. Conséquence de cette déroute sociale, la misère et la violence prolifèrent et marquent au fer rouge les protagonistes du film. La Gran Torino, conservée au garage, méticuleusement polie et lavée par Walt, suscite les convoitises. Elle devient pourtant quelque chose de beaucoup plus fort, un symbole de reconnaissance affective entre Walt et Thao. La dernière séquence du film, annonçant tout de même un peu d’espoir après la tragédie, concrétise cette reconnaissance. La Ford Gran Torino vient récompenser Thao de ses efforts pour échapper à une vie misérable tracée d’avance, et son accomplissement en tant qu’homme, au sens positif du terme.  

GRAN TORINO, c’est aussi un film plein d’humour. Un humour assez atypique dans le cinéma américain actuel, et où Clint Eastwood s’en donne à coeur joie dans le politiquement incorrect. Soyez prévenus, le langage « fleuri » de Walt n’a rien à envier à celui d’un autre personnage ordurier campé par Eastwood, le Sergent Tom Highway, anti-héros de l’excellent HEARTBREAK RIDGE (Le Maître de Guerre, 1986). Les grommellements et jurons de Walt, aussi racistes soient-ils en apparence, sont à ce point exagérés qu’ils en deviennent comiques. Que ce soit lorsqu’il traite le Père Janovich de « puceau de 27 ans tout juste bon à effrayer les grands-mères », ou qu’il se lance dans un concours d’insultes racistes mais amicales avec le barbier italien, Clint réussit à faire rire, enterrant définitivement les accusations de racisme dont il fut jadis taxé ! Tout aussi drôles sont les saynètes avec la grand-mère de Sue et Thao, qui crache par terre son thé et rouspète après Walt sans que celui comprenne quelque chose… Les scènes où Walt se laisse « apprivoiser » par la petite communauté Hmong sont tout aussi savoureuses (sa gaffe quand il tapote la tête d’une petite fille, geste amical mais porte-malheur pour les Hmongs), comme leur cuisine, bien différente du régime « boeuf séché et bière Pabst Blue Ribbon » que pratique l’ancien soldat… La courte scène d’attente à l’hôpital où Walt se fait appeler « Koski » par une infirmière musulmane est du même acabit.

Cette petite scène en appelle une autre, bien plus triste, où Walt apprend de mauvaises nouvelles par le médecin. Les signes sont bien présents, disséminés dans le film : Walt, fumeur invétéré, crache du sang à plusieurs reprises. Signaux alarmants de la maladie, un probable cancer des poumons, qui va motiver en partie l’incroyable décision finale du personnage. Dans la filmographie de Clint Eastwood, la maladie, la souffrance physique et psychique qu’elle cause sont un thème récurrent. On pense à la tuberculose de Red Stovall (Clint dans HONKYTONK MAN), à la détérioration de Charlie Parker dûe à la drogue dans BIRD, ou du cancer de Hawk (Tommy Lee Jones) dans SPACE COWBOYS… autant de personnages autodestructeurs dont Walt est ici le représentant. La voix éraillée de Clint laisse pointer le doute : est-elle travaillée pour les besoins du rôle, ou bien évoque-t-il ici frontalement, sous la fiction apparente, une santé déclinante ? Quoi qu’il en soit, on verra que la maladie de Walt justifie aussi sa dramatique décision finale.  

 

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« Dégagez de ma pelouse ! » Comme un air d’IMPITOYABLE...

GRAN TORINO, c’est aussi le poids de l’Histoire sur les épaules d’un homme. Walt est un vétéran de la Guerre de Corée. Clint Eastwood en parle si peu, mais il a lui-même effectué son service militaire durant ce conflit, quand il était un tout jeune homme, entre 1950 et 1952. D’une discrétion exemplaire, Clint n’évoque jamais dans les interviews ce moment de sa vie qui a dû pourtant le marquer… Ses films parlent pour lui. HEARTBREAK RIDGE surtout évoquait le poids psychologique du traumatisme (Highway comme Walt sont des survivants de cette guerre), mais citons également l’excellent film de Cimino, THUNDERBOLT AND LIGHTFOOT (Le Canardeur, 1974). Le personnage de Clint dans ce film est lui aussi un vétéran de Corée, décoré de la Silver Star qui joue ici un grand rôle. Luther Whitney, le personnage de Clint dans LES PLEINS POUVOIRS, est aussi un ancien de la Corée. Et qui sait ? Peut-être que Clint évoque aussi à mots couverts cette période de sa vie à la fin de JOSEY WALES (« Je crois qu’on a tous un peu perdu, dans cette guerre« ), dans l’évocation du Viêtnam dans FIREFOX (où son personnage est obsédé par le souvenir d’une fillette tuée dans un bombardement), ou dans FLAGS OF OUR FATHERS (Mémoires de nos Pères), évocation très juste des traumatismes de guerre ressentis par ses prédécesseurs de la 2e Guerre Mondiale… Symbole dans le film de la puissance écrasante de l’Histoire sur l’Homme, la Silver Star de Walt, qui intéresse ses petits-fils incapables de situer la Corée sur une carte, est une décoration d’importance dans l’univers militaire américain. Elle est décernée à ceux qui ont fait preuve de « bravoure en face de l’ennemi » des Etats-Unis. Dans une scène bouleversante où Thao réclame vengeance pour le viol de sa soeur, Walt va lui révéler dans quelles circonstances il a obtenu cette médaille. Une véritable confession (suivant sa dernière conversation avec le prêtre) où Walt révèle avoir tué un gosse coréen, pas plus vieux que le jeune Hmong. Toute sa souffrance est conservée dans cette décoration, le héros de guerre traîne depuis des décennies un terrible fardeau émotionnel… Walt veut ici éloigner Thao du chemin de la violence et de la haine, qui l’a perdu jadis. Le jeune homme arborera finalement la Silver Star, remise en héritage par le vieil homme. L’acte de bravoure face à l’ennemi de Thao (et de Sue) aura été de ne pas céder aux provocations du gang. De faire face humainement à la barbarie.

Autres objets témoins du poids de l’Histoire, les armes à feu de Walt. Le vieux grincheux ne s’en laisse pas compter, du moins il en donne l’apparence, aux petits « cailleras » brandissant couteaux et Uzis. Il garde à portée un revolver militaire Browning, calibre .45, et brandit chez lui un fusil d’assaut M1 Galand, souvenir de ses années de guerre. Impossible évidemment de ne pas penser aux personnages « westerniens » et à Dirty Harry quand Clint brandit ses armes pour effrayer les malfrats. « This is a Magnum .44… », sa célèbre réplique de L’INSPECTEUR HARRY, hante les esprits quand il fait semblant de viser les membres des gangs rôdant trop près de son voisinage. La fascination pour les armes est certes présente, mais Clint Eastwood est suffisamment intelligent pour céder aux clichés malsains du film de vengeance et d’autodéfense à la Charles Bronson. Les actes de brutalité décrits dans le film sont clairement écoeurants, inadmissibles et condamnés par le cinéaste, qui, depuis longtemps déjà, a toujours critiqué la violence de la culture américaine. La tentation de l’autodéfense et du châtiment sanglant ne sont pas justifiables, nous rappelle-t-il. Aussi, dans le film, ne tire-t-il qu’un seul coup de feu – et il manque heureusement sa cible ! Du jamais vu chez Clint ! Mais somme toute assez logique, vu son refus de revenir aux recettes de ses anciens films. Le cinéaste Clint Eastwood nous rappelle ainsi que l’acteur Clint Eastwood a fait son temps et ne peut plus jouer les justiciers par les armes. Cela renforce aussi le climax du film, aussi tragique que magistral.  

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Ci-dessus : le clip officiel de la chanson du film, interprétée par Jamie Cullum. Celui-ci l’a coécrite avec Clint Eastwood, son fils Kyle et Michael Stevens. 

Walt/Clint s’en va affronter le gang de Smokey et ses lieutenants, avec la tranquillité des grands fauves marchant vers leur mort. Tout est lié dans la construction de cet acte final : se sachant condamné par la maladie, décidé à venger ses protégés sans pour autant pratiquer la Loi du Talion, Walt Kowalski va prendre son temps pour affronter les voyous armés. Un dernier repas, un dernier passage chez le barbier, l’achat d’un costume sombre (« c’est le premier que j’ai jamais acheté ! »)… tout s’enchaîne sans emphase, avec un rythme faussement tranquille. Une préparation typique aussi des grands westerns, dont GRAN TORINO est somme toute l’aboutissement dissimulé. Walt s’en va finalement à la nuit tombée défier les petits caïds, comme Wyatt Earp marchant vers l’O.K. Corral… Il les provoque verbalement, moquant leur pitoyable virilité de surface (sachant très bien comment ils vont réagir). La tension monte, jusqu’à ce que Walt récite un « Je vous salue Marie » et dégaine… son briquet militaire, celui de la 1e Division de Cavalerie. Une division qui fut en première ligne en Corée. Les « cailleras » sont arrêtés, s’étant trahis pour de bon aux yeux d’une communauté ressoudée contre eux et leur violence imbécile. Dans cette séquence au dénouement terrible, Walt règle ses comptes avec son passé, avec la violence de l’Amérique moderne, et avec la maladie qui le ronge. Façon magnifique aussi pour Clint Eastwood de livrer à l’écran son ultime face à face avec la Mort. Car, oui, Clint Eastwood est mort sous nos yeux. Lui qui ne perdait jamais un duel armé à l’écran part sous nos yeux, dans un dernier râle…  

Incroyable séquence qui conclut le climax de GRAN TORINO. Elle n’est certes pas la première à montrer la mort du « personnage » Clint Eastwood à l’écran. Clint est empoisonné à la fin de l’excellent BEGUILED (Les Proies) de Don Siegel, se meurt à la fin de JOSEY WALES, meurt de la tuberculose dans HONKYTONK MAN, décède hors champ dans SUR LA ROUTE DE MADISON, et revient même parfois d’entre les morts (L’HOMME DES HAUTES PLAINES, PALE RIDER et même SUDDEN IMPACT), mais c’est la seule fois, dans mon souvenir, que nous le voyons succomber sous nos yeux à une fusillade. Pour tout spectateur qui a passé des années à le voir abattre les pires crapules de l’Ouest et des villes américaines, le choc est rude. GRAN TORINO est aussi, par cette séquence, la conclusion d’une carrière riche en grandes scènes, et le cinéaste-acteur nous offre ici l’occasion de revisiter une grande partie de sa filmographie.

On a déjà cité HEARTBREAK RIDGE, son langage joyeusement grossier et le souvenir de la Guerre de Corée ; l’importance du rôle du prêtre, présent dans tant de ses films ; ou encore l’évocation de la maladie, comme dans HONKYTONK MAN. Mais GRAN TORINO évoque aussi d’autres moments forts du cinéma eastwoodien : quand Walt prend sous son aile Thao après l’avoir surpris en plein vol de voitures, on pense de nouveau à Clint et Jeff Bridges, lui aussi voleur de voitures dans THUNDERBOLT AND LIGHTFOOT ; quand Walt lance son désormais célèbre « Dégagez de ma pelouse ! », le fusil armé, devant le drapeau US, impossible de ne pas penser à sa dernière scène du règlement de comptes d’UNFORGIVEN (Impitoyable, 1992), dont il reprend le discours sur la violence détestable ; quand Walt ne jure que par sa Ford, on se souvient de Butch, alias Kevin Costner, qui dans UN MONDE PARFAIT ne veut voler que des voitures de la même marque ; quand il circule en ville dans son vieux pick-up, on se rappelle que Clint conduisait une voiture similaire dans SUR LA ROUTE DE MADISON ; quand on le voit cracher par terre, les images de JOSEY WALES HORS-LA-LOI reviennent en mémoire ; quand il prend un bain en fumant sous l’oeil de sa chienne, c’est une scène presque similaire de HIGH PLAINS DRIFTER (L’Homme des Hautes Plaines) qui se rappelle à notre souvenir… Surtout, ce Grand Finale de la part de Walt/Clint est l’apothéose fatale de cette balade dans la mémoire cinéphilique, une façon de boucler la boucle de plus de 40 ans de cinéma eastwoodien. Clint s’en va ici défier une bande de sales petites frappes tapies dans leur repaire, seul contre tous, en pleine nuit, et mourir sous leurs balles. C’est le reflet inversé de la séquence qui l’a consacré roi de l’action et du western quatre décennies auparavant. Sous le soleil d’Almeria, l’Homme Sans Nom s’en allait affronter une bande de voyous goguenards dans POUR UNE POIGNEE DE DOLLARS – avec la fameuse tirade « Vous avez tort de rire de ma mule… », qui se concluait par une fusillade victorieuse pour Clint. Le décès de Walt/Clint dans GRAN TORINO fait aussi le lien avec la chronologie eastwoodienne. Le cinéaste-acteur a parcouru, au gré de ses films, près de 150 ans d’Histoire de l’Amérique, depuis la Conquête de l’Ouest jusqu’à notre ère, en passant par la Grande Dépression, les guerres (2e Guerre Mondiale, Corée, Viêtnam), l’émergence du Jazz et du Cinéma de l’Âge d’Or (CHASSEUR BLANC COEUR NOIR), la Conquête Spatiale, les années Reagan, etc. …

En passant sa filmographie en revue dans l’ordre chronologique, GRAN TORINO sera probablement l’un des derniers chapitres. Le tout premier dans l’Histoire étant PALE RIDER, situé durant la Ruée vers l’Or Californienne durant les années 1850-1860. Clint y incarnait un curieux pasteur, fantôme vengeur descendu des collines à la rescousse d’une communauté brutalisée (thème similaire dans ses grandes lignes à GRAN TORINO). Surtout, il révélait l’espace d’une scène les cicatrices dans son dos des balles qui l’ont tué. Regardez bien l’affrontement final de GRAN TORINO : les balles des Uzis des petits voyous transpercent le dos de Walt… le cycle est complété. « Preacher » et Walt Kowalski seraient-ils en fait la même personne, traversant le Temps dans l’oeuvre de Clint Eastwood ?  

Saluons pour finir, et un peu rapidement, le travail toujours maîtrisé sur la lumière, le grand chef-opérateur Tom Stern nous faisant progressivement passer de la lumière à l’ombre, et une très belle chanson finale, cosignée par le fils aîné de Clint, le talentueux musicien Kyle Eastwood, qui accompagne la dernière séquence, lumineuse, où le jeune Thao part vers l’horizon avec la chienne de Walt, vers un autre avenir au volant de la Gran Torino. Une dernière scène où Clint nous laisse (ce qui ne veut pas dire heureusement qu’il compte arrêter le Cinéma : il prépare déjà le tournage de THE HUMAN FACTOR* avec Matt Damon et Morgan Freeman dans le rôle de Nelson Mandela, et aurait au moins deux autres projets en préparation), entre tristesse et espoir.  

GRAN TORINO, une sacrée leçon d’humanité, de Cinéma, et les adieux réussis d’un immense acteur.  

* depuis l’écriture de cet article, THE HUMAN FACTOR a changé de titre et s’appellera dorénavant INVICTUS.    

Ma note :  

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Gran Ludovico  

 

La fiche technique :  

 

GRAN TORINO  

Réalisé par Clint EASTWOOD   Scénario de Nick SCHENK  

Avec : Clint EASTWOOD (Walt Kowalski), Christopher CARLEY (le Père Janovich), Bee VANG (Thao Vang Lor), Ahney HER (Sue Vang Lor), Brian HALEY (Mitch Kowalski), Geraldine HUGHES (Karen Kowalski), Dreama WALKER (Ashley Kowalski), Brian HOWE (Steve Kowalski), John Carroll LYNCH (Martin le Barbier), Chee THAO (la Grand-mère), Scott EASTWOOD – sous le nom de Scott REEVES (Trey), Sonny VUE (Smokie)  

Produit par Clint EASTWOOD, Bill GERBER et Robert LORENZ (Malpaso Productions / Double Nickel Entertainment / Gerber Pictures / Media Magik Entertainment / Village Roadshow Pictures / Warner Bros. / Matten Productions)   Producteurs Exécutifs Jenette KAHN, Tim MOORE et Adam RICHMAN  

Musique Kyle EASTWOOD et Michael STEVENS   Photo Tom STERN   Montage Joel COX et Gary ROACH   Casting Ellen CHENOWETH  

Décors James J. MURAKAMI   Direction Artistique John WARNKE   Costumes Deborah HOPPER  

1er Assistant Réalisateur Donald MURPHY  

Mixage Son Ryan MURPHY   Montage Son Bub ASMAN, Walt MARTIN et Alan Robert MURRAY  

Distribution USA et INTERNATIONAL : Warner Bros.  

Durée : 1 heure 56



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