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Archives pour octobre 2010

Monsieur Schwartz et Anthony Adverse – Tony Curtis (1925-2010)

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Tony CURTIS (1925-2010)  

Bien des stars et des cinéastes se bousculent, dans les travées de la vieille salle de cinéma vieillissante qui me tient lieu de cerveau, prêtes à remonter sur l’écran à l’énoncé de leur nom. Celui de Tony Curtis évoque les derniers grands feux de l’Âge d’Or de Hollywood dans tous sa gloire et ses excès, rappelant aussi le souvenir nostalgique d’un vieil ami qu’on aurait perdu de vue depuis longtemps, et dont on vient d’apprendre le décès.

Pour ma part, avant le monumental CERTAINS L’AIMENT CHAUD, ou le succès «culte» exagéré de la série télévisée AMICALEMENT VÔTRE (les deux titres que les nécrologies du monde entier ont retenu en oubliant tout le reste), Tony Curtis, l’incarnation du Don Juan rigolard et débrouillard des années 1950-1960, évoque un autre souvenir de cinéphile, bien peu glamour et réellement terrifiant…  

Nous sommes en novembre 1963 ; toute l’Amérique pleure devant les funérailles télévisées du Président Kennedy, assassiné à Dallas quelques jours plus tôt. Dans la cité de Boston, comme partout ailleurs dans le pays, le Temps s’est arrêté avec le deuil d’une nation. Les rues sont désertes, personne n’est parti au travail ce jour-là… personne, sauf un homme entrant dans un vieil immeuble. Bouffi, le regard apparemment éteint, Albert DeSalvo est un modeste plombier… Mais il est aussi l’Étrangleur de Boston, ce tueur en série qui terrorise les femmes seules et met la police en échec. Et il est parti en chasse, ce jour-là… Devant les caméras de Richard Fleischer dans le film homonyme de 1968, le «gentil» Tony Curtis campe son personnage le plus trouble, le plus terrifiant par son réalisme, et vient en quelques instants d’inscrire dans ma mémoire de jeune cinéphage l’un des assassins les plus marquants du 7e Art.    

Tony Curtis ne fut certes pas célèbre pour ce seul rôle-là, et doit aussi être salué pour ses personnages humoristiques, mais il n’en fut pas moins, dans ses meilleurs rôles, porteur d’une certaine ambivalence que de grands cinéastes, fines mouches, ont su détecter derrière le masque de l’incorrigible séducteur qu‘il fut.

Coïncidence curieuse, Curtis est mort un jour après Arthur Penn. Le contraste est évident dans la carrière de ces deux hommes qui ont fait, chacun à leur façon, une partie du cinéma américain : Penn, homme de gauche, profondément anti-establishment, s’est souvent retrouvé en conflit avec Hollywood (celui des studios comme celui des corporations), tandis que Curtis doit sa célébrité et ses meilleurs rôles au même système hollywoodien… a priori, peu de choses rassemblent les deux hommes. Si ce n’est que Penn, mort à New York, et Curtis, né à New York, étaient tous deux des descendants de la «Mittel-Europa» partie en Amérique !  

 

Tony Curtis s’appelait en réalité Bernard Herschel Schwartz, un petit gars natif du Bronx, qui vit le jour le 3 juin 1925. Ses parents, Emanuel et Helen, étaient des immigrants Juifs hongrois. Dans ses mémoires, Tony Curtis racontera de son enfance qu’elle fut tout sauf heureuse. Exerçant le métier de tailleur, Emanuel, homme calme et effacé, ramène un maigre salaire faisant tout juste vivre sa famille (Bernard a aussi deux jeunes frères, Robert et Julius) dans leur modeste séjour derrière l’atelier. La vie est dure pour les enfants Schwartz : leurs parents se disputent souvent devant eux. Agressive envers son mari, Helen se montre aussi brutale envers ses fils, battant Bernard et ses frères… Impossible pour eux de savoir alors que Helen souffre de schizophrénie. Robert, traumatisé par les coups qu’il reçoit, finira semble-t-il sa vie hors du foyer, dans un asile. Bernard et Julius restent seuls avec leurs parents, et les deux frères seront inséparables, pour un temps : à 10 ans, Bernard doit être – temporairement – confié à un orphelinat, seule solution envisagée par les parents pour tenir bon en ces années de Grande Dépression… Pire encore, Julius meurt, tué par une voiture, alors que Bernard n’a que 13 ans. Seule vraie échappatoire pour le gamin dans ce quotidien pénible, la débrouille dans la rue et, dès que possible, l’école buissonnière dans les salles de cinéma du quartier ! En grandissant, Bernard se trouve un héros, un modèle à suivre sur les écrans, en la personne de Cary Grant, dont il suit les films.  

 

Le jeune Schwartz grandit dans la rue, ne fréquente pas de grandes écoles, et aurait pu devenir un petit voyou du Bronx si l’Amérique n’était pas entrée dans la 2e Guerre Mondiale. Dès qu’il a l’âge requis, Bernard, emballé par les grands films guerriers patriotiques, ceux avec Tyrone Power et son héros Cary Grant, s’engage dans la Navy. Le voilà bientôt membre de l’équipage du sous-marin Proteus durant les dernières années du conflit. Le sous-marin en question n’a pas déteint en rose, semble-t-il (voir l’année 1959, plus loin dans ce texte, pour l‘allusion…). Il assistera à la reddition du Japon depuis son poste, en baie de Tokyo.

La guerre étant finie, qu’est-ce qu’un jeune homme nommé Bernard Schwartz peut bien faire de son avenir ? La réponse est vite trouvée : sûr de son bagout, de son sens naturel du Système D (qui s’avèrera idéal des années plus tard pour nombre des personnages qu’il jouera à l’écran), et surtout doté d’une vraie gueule de tombeur, Bernard décide de devenir acteur ! Le voilà bientôt à la New York Dramatic Workshop, sous l’enseignement d’un professeur prestigieux, Erwin Piscator. Parmi les autres étudiants, d’autres talents prometteurs tels que Walter Matthau ou Rod Steiger, eux aussi en pleine période de vache enragée…

Les photos de Bernard Schwartz lui valent d’être repéré par Joyce Selznick, la nièce du redoutable producteur David O. Selznick, qui se trouve être chercheuse de talent et directrice de casting à Hollywood. Madame Selznick a le flair pour détecter le potentiel de star de ce jeune homme à l’accent du Bronx, et, en deux temps trois mouvements, Bernard Schwartz décroche en 1948 un contrat de sept ans chez Universal Pictures. Le jeune comédien comprend vite les méthodes alors en cours dans les studios, à savoir qu’il lui faut se trouver un nom d’artiste plus approprié (comprendre, moins «ethniquement prononcé», en langage politiquement correct) pour devenir une star de l’écran. En mêlant le prénom du héros du roman ANTHONY ADVERSE (pour faire court : l’histoire d’un jeune homme, né d’un adultère, qui aura une vie agitée, professionnellement et sentimentalement) et d’un nom de famille du côté maternel, «Kurtz», et en «américanisant» son pseudonyme, Bernard Schwartz devient donc Tony Curtis !  

Voilà un nom qui sonne nettement mieux pour un jeune premier séduisant, charmeur et athlétique, qui n’a alors (il le reconnaîtra bien plus tard) pour seule ambition que de devenir célèbre et tomber les plus belles pépées ! Ce en quoi il réussit dès ses débuts, connaissant des liaisons avec Yvonne De Carlo, ou une certaine starlette rousse nommée Marilyn Monroe, avant de rencontrer Janet Leigh, qui sera sa partenaire attitrée dans plusieurs films des années 1950, la première et la plus célèbre de ses six épouses successives.  

 

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Il apparaît dans ses premiers films en 1949, par un court-métrage comique réalisé et interprété par Jerry Lewis, HOW TO SMUGGLE A HERNIA ACROSS THE BORDER, avec donc Janet Leigh. On le voit aussi jouer les seconds rôles ou les silhouettes dans deux films noirs de la grande époque, CITY ACROSS THE RIVER (Graine de Faubourg), et surtout un bijou de Robert Siodmak, CRISS CROSS (Pour toi j‘ai tué…), avec Burt Lancaster et Yvonne De Carlo. Incarnant un gigolo, non crédité au générique, il séduit cette dernière en dansant avec elle, à la grande jalousie de Lancaster ! Curtis tient aussi un second rôle, crédité celui-là, le sergent de cavalerie Doan, dans WINCHESTER 73, grand western d’Anthony Mann, aux côtés de James Stewart, Shelley Winters, Rock Hudson et le vieux briscard John McIntire.

Tony Curtis et Janet Leigh se marient en 1951, et deviennent du même coup le «jeune couple romantique» par excellence aux yeux de la presse américaine. De leur mariage, ils auront deux filles, Kelly et Jamie Lee Curtis, laquelle, devenue grande, deviendra une actrice célèbre, de HALLOWEEN à TRUE LIES en passant par UN POISSON NOMME WANDA ou UN FAUTEUIL POUR DEUX. Le bonheur apparent durera onze ans, mais en privé, les frasques de Tony (copain de virée du «Rat Pack», la bande de Frank Sinatra et Dean Martin, synonyme de fiestas, de filles légères, de drogue et d’alcool à foison) auront peu à peu raison de leur mariage.

Curtis obtient est pour la première fois en tête d’affiche dans THE PRINCE WHO WAS A THIEF (Le Voleur de Tanger), fantaisie romantique kitsch de Rudolph Maté, avec Piper Laurie. Un succès qui fait de Curtis un prince des 1001 Nuits, et qui lui vaudra de tourner l’année suivante LE FILS D’ALI BABA, tout un programme ! Durant cette période, le sourire de Tony Curtis n’encourage pas vraiment les producteurs à lui confier des rôles forts, et il joue dans des films, reconnaissons-le, souvent oubliables. Signalons cependant une curiosité, une comédie de Douglas Sirk en 1952, NO ROOM FOR THE GROOM, toujours avec Piper Laurie.  

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En 1953, Curtis remporte un franc succès dans le rôle-titre de HOUDINI (Houdini le Grand Magicien) de George Marshall, avec Janet Leigh, très sympathique biographie romancée, dans un superbe Technicolor, de la vie du grand magicien, maître de l’évasion impossible et ennemi des faux médiums. Un rôle qui lui va comme un gant (de magicien), en raison notamment d’une certaine ressemblance entre le parcours des deux hommes, enfants d’immigrants ayant connu une enfance difficile à New York. La bonne humeur et l’aisance physique de Curtis, qui accomplit lui-même certaines acrobaties, le rendent particulièrement attachant, et l’acteur commence à montrer un certain don pour le drame, dans certains passages du film.

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Avec la fin de son contrat d’exclusivité chez Universal, Tony Curtis peut enfin s’affranchir de son étiquette de sex-symbol un peu léger, pour incarner des rôles plus consistants. Le succès est au rendez-vous, pour sa période la plus faste.

Cela commence en 1956 avec le classique TRAPEZE de Carol Reed ; au Cirque d’Hiver, sur la piste comme en coulisses, Burt Lancaster et lui rivalisent pour gagner le cœur de la sublime Gina Lollobrigida (hmm, Ginaaa…), jusqu’au drame… Une histoire classique de compétition amoureuse, magistralement jouée et interprétée, histoire qui prend toutefois une tournure particulière quand circuleront certaines rumeurs sur l’amitié très virile, hors du plateau, entre Lancaster et Curtis… Aucune biographie officielle, me semble-t-il, n’a confirmé cette histoire, aussi faut-il rester prudent. Cela dit, la bisexualité de Lancaster est maintenant connue (et d’ailleurs ne disait-on pas, quand il quittait le plateau : «tiens, le gay part» ? … désolé, je n‘ai pas pu résister !) ; les rapports amoureux entre les trois personnages dans le film donne à ce dernier une touche d’ambiguïté que l’Amérique de l’époque ne soupçonnait sûrement pas !  

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En 1957, il tourne le premier de ses films réalisé par le futur maître de la comédie, Blake Edwards, CORY (L’Extravagant Mr. Cory), le rôle-titre dramatique d’un homme victime du démon du jeu. Il joue ensuite dans le venimeux SWEET SMELL OF SUCCESS (Le Grand Chantage), réalisé par Alexander Mackendrick, où il retrouve Burt Lancaster. Curtis est particulièrement bon dans le rôle de Sidney Falco, l’homme à tout faire, «exécuteur» des basses œuvres de J.J. Hunsecker (Lancaster), redoutable et puissant patron de presse, inspiré par Walter Winchell. Combinard, cynique, veule et amer, Sidney n’hésite pas à salir la réputation de tous ceux qui osent se mettre en travers de la route de son détesté patron, même des innocents… situation difficile qui devient insupportable pour lui quand il doit s’occuper des amours de la sœur du «boss», jeune femme fragile dont il est secrètement amoureux. Un personnage complexe qui permet à Curtis de prouver sa valeur de comédien. Sa prestation est d’ailleurs officiellement saluée d’une nomination au BAFTA Film Award (l’équivalent britannique de l’Oscar) du Meilleur Acteur Étranger, et d’une 5e Place au Golden Laurel de la Meilleure Performance Dramatique Masculine.

 

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1958 est une année bien remplie pour Curtis, qui enchaîne quatre films dans la foulée. C’est d’abord un très grand classique du cinéma d’aventures, LES VIKINGS avec Kirk Douglas, Ernest Borgnine et Janet Leigh. Devant les caméras de Richard Fleischer, Curtis est Eric, l’esclave orphelin dresseur de faucons, ignorant tout de ses origines, et soumis à la brutalité toute Viking du féroce Einar (Douglas)… Il faut dire qu’Eric a la fierté des rois, et n’a pas accepté d’être malmené par ce dernier. Il lui crève un œil, et Einar, furieux, n’attend qu’une occasion pour le tuer… Ce qui nous vaudra, au final, un affrontement épique au sommet d’une tour, entre les deux ennemis, pour déterminer qui ravira la princesse jouée par Janet Leigh. Le duel est furieux, nos deux protagonistes mutilés ne retiennent pas leurs coups, magnifiés par le CinémaScope et la musique, épiques à souhait. Le climax parfait d’un grand récit médiéval comme on aime les redécouvrir, pour ce précurseur des BRAVEHEART, TREIZIEME GUERRIER et autres films «d’épées et de feu» !  

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Cette même année, Tony Curtis s’illustre aussi dans le rôle du Caporal Britt Harris, aux côtés de Frank Sinatra dans KINGS GO FORTH (Diables Au Soleil), film de guerre et de romance de Delmer Daves, où les deux hommes en pleine 2e Guerre Mondiale tombent amoureux de la même femme, Natalie Wood. Une de ses partenaires favorites à l’écran, et une conquête de plus en privé ! Curtis remporte aussi un très grand succès avec le thriller THE DEFIANT ONES (La Chaîne), un classique de Stanley Kramer, avec Sidney Poitier. Le scénario est simple et efficace – deux prisonniers que tout oppose, l’un Blanc et l’autre Noir, doivent fuir ensemble, retenus par une chaîne. Curtis insista pour être crédité avec Poitier ensemble au générique. Une révolution pour l’époque, alors que la discrimination raciale était encore de rigueur aux Etats-Unis, quelques années avant la grande lutte pour les Droits Civiques des Noirs Américains. La prestation de Curtis est unanimement saluée, et elle lui vaudra une nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur, au Golden Globe du Meilleur Acteur, et au BAFTA Film Award du Meilleur Acteur Étranger.

L’acteur conclut cette année bien remplie avec une comédie de Blake Edwards, aux côtés de son épouse, THE PERFECT FURLOUGH (Vacances à Paris). Il remporte un Bambi Award (récompense d’une cérémonie allemande) pour ce film. Et pour l’anecdote, remporte aussi des prix tels que la Golden Apple (équivalent de notre Prix Orange) de l’Acteur le Plus Coopératif, le Henrietta Award aux Golden Globe – catégorie Acteur Favori, et le Photoplay Award de la Star Masculine la Plus Populaire.  

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Curtis est au sommet de sa gloire, et, en 1959, enchaîne avec bonheur et coup sur coup avec deux merveilles de la comédie américaine, signée par ses maîtres ! Vous aurez bien sûr reconnu une photo de CERTAINS L’AIMENT CHAUD, le chef-d’œuvre de Billy Wilder, avec Marilyn Monroe et Jack Lemmon. L’histoire est connue de tous : Curtis et Lemmon sont Joe et Jerry, deux musiciens de jazz de Chicago en 1929, l’époque des gangsters et de la Prohibition. Chômeurs après une descente de police et une série de coups durs, les deux compères sont témoins du Massacre de la Saint-Valentin mené par le truand Spads Colombo (George Raft en pseudo Al Capone), et s’enfuient à temps. Pour ne pas être repérés par les sbires de Spads, ils n’ont pas le choix : ils doivent quitter Chicago par le premier train, direction Miami, avec un orchestre féminin. Forcés de se travestir, et désormais prénommés Joséphine et Daphné, les deux musiciens craquent pour la belle chanteuse Sugar (Marilyn)… en dire plus serait un crime !  

Si la belle Marilyn retient toute l’attention du spectateur, le numéro de duettistes formé par Curtis et Lemmon est une merveille. Lemmon est l’auguste, le clown perpétuel qui échoue dans toutes ses tentatives pour séduire la belle, et va se retrouver dindon de la farce pour le plus grand bonheur du spectateur – et du vieux milliardaire libidineux Osgood (Joe E. Brown), tombé fou amoureux de «Daphné»… Clown blanc du duo, Curtis joue plus en subtilité, contrepoint parfait de son collègue. Joe le dragueur baratineur devient la sage et prude Joséphine… qui, pour arriver à ses fins avec Sugar, va se travestir à nouveau en William Shell Oil Junior, faux héritier millionnaire que Sugar va s’évertuer à déniaiser ! Pour camper ce dernier, Curtis s’inspire tout naturellement de son idole Cary Grant (dans L‘IMPOSSIBLE MONSIEUR BEBE notamment)…

Un grand moment, servi chaud par l’iconoclaste Billy Wilder à la réalisation. Rusé, le cinéaste s’amuse à nous faire passer, derrière les éclats de rire, un message incroyable pour l’époque : l’ambiguïté que provoque Curtis en travesti, puis en jeune coincé oubliant sa boucle d’oreille avant un rendez-vous galant, se termine sur une apothéose des plus osées du cinéma américain. Sugar se laisse finalement embrasser par Joe… mais seulement quand celui-ci s’assume en femme, ému(e) par la chanson «I’m through with love». Il/elle donne donc à Marilyn un baiser saphique ! Le happy end et la dernière réplique légendaire adressée à Jack Lemmon permettent de faire passer, dans la joie, la pilule au plus conservateur des spectateurs de l’époque. Du grand art !

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Après avoir imité Cary Grant, Tony Curtis a enfin l’occasion de jouer aux côtés de son modèle, dans une autre comédie qui fait également un triomphe : OPERATION JUPONS, son troisième film mis en scène par Blake Edwards. Interprétant le Lieutenant J.G. Nicholas Holden, Curtis retrouve un univers qui lui est familier – la vie à bord d’un sous-marin américain pendant la 2e Guerre Mondiale, dans le Pacifique. Il va sans dire qu’avec le réalisateur des PANTHERE ROSE et autres LA PARTY aux commandes, on nage très vite en eaux burlesques : le sous-marin commandé par Cary Grant est coulé plusieurs fois de suite au port, torpille accidentellement un camion, connaît un problème de peinture qui le fait virer au rose fuchsia (un incident qui paraît-il eut vraiment lieu !)… et surtout recueille cinq charmantes infirmières militaires qui ont vite fait de perturber la bonne marche du navire ! Pour la plus grande joie, entre autres, du Lieutenant Holden, véritable roi de la combine et de la récupération illégale de matériel militaire, et naturellement porté sur la gent féminine. Un rôle sur mesure donc pour Curtis, qui s’en donne à cœur joie.  

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En 1960, la popularité de Curtis au box-office ne se dément pas, grâce à un nouveau succès comique, QUI ETAIT DONC CETTE DAME ? de George Sidney, avec Janet Leigh et Dean Martin, puis l’acteur enchaîne avec un rôle plus dramatique dans THE RAT RACE (Les Pièges de Broadway) de Robert Mulligan avec Debbie Reynolds.  

Il accepte aussi un second rôle dans le classique épique SPARTACUS, dont Kirk Douglas est le producteur et la vedette. Douglas qui renvoie un cinéaste pourtant brillant, Anthony Mann, après le tournage des premières séquences (celles de la mine de sel), et le remplace illico par le jeune Stanley Kubrick, après leur collaboration sur LES SENTIERS DE LA GLOIRE. Un film à très grand spectacle, un des meilleurs du genre, indémodable, qui rassemble un casting cinq étoiles : Laurence Olivier, Jean Simmons, Peter Ustinov et Charles Laughton. Curtis joue un second rôle, l’esclave poète fugitif Antoninus, qui rejoint la troupe de rebelles menée par Spartacus face aux légions romaines de l’impitoyable et ambitieux Général Crassus (Olivier)… 

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Le tournage se passe mal entre Douglas et Kubrick, qui n’est pas du genre à se comporter en «yes man» hollywoodien… le tournage est très long, tendu, usant la patience des acteurs. Quelque peu mis au second plan, Curtis donne cependant une certaine gravité mélancolique à son personnage. Stanley Kubrick, bien qu’appelé de dernière minute, a quand même l’occasion ça et là de s’emparer du film… et de pousser la provocation vis-à-vis des bonnes mœurs américaines au-delà du raisonnable, pour l’époque, via une scène choquante pour le public de l’époque : une scène de bain où Crassus, bisexuel affirmé, attiré par la beauté d’Antoninus, tente de séduire ce dernier dans une séquence ouvertement homoérotique qui sera promptement écartée du montage final ! Il faudra attendre la restauration du film, trente ans plus tard, pour que la séquence soit réintégrée – Curtis doublant sa propre voix, celle d’Olivier, décédé entre-temps, sera interprétée par Anthony Hopkins.  

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Par ailleurs, Curtis brille aussi dans une autre séquence, un second duel à l’épée contre Kirk Douglas, deux ans après LES VIKINGS. Cette fois-ci, c’est Kirk qui l’emporte, dans les larmes cependant (Spartacus et Antoninus étant poussés à s’entretuer pour satisfaire la cruauté de Crassus). L’occasion encore pour Kubrick de glisser un autre sous-entendu homosexuel, le duel dramatique s’achevant par la mort d’Antoninus mourant dans les bras de son ami, dans une pose évoquant la fatigue post-coïtale plutôt que des adieux fraternels !  

 

En 1961, Tony Curtis s’illustre de nouveau devant les caméras de Robert Mulligan, THE GREAT IMPOSTOR (Le Roi des Imposteurs), une comédie dramatique avec Karl Malden. Dans le rôle de Ferdinand Waldo Demara Jr., un faussaire adepte du changement d’identité, Curtis y est un précurseur possible du personnage de Leonardo DiCaprio dans CATCH ME IF YOU CAN (Arrête-Moi Si Tu Peux) de Steven Spielberg… Sa prestation dans le drame de Delbert Mann THE OUTSIDER / Le Héros d’Iwo-Jima lui vaut de nouveau les éloges. Il y joue le rôle d’Ira Hayes, le soldat Indien héros malgré lui de la célèbre photo du drapeau d’Iwo-Jima, histoire qui inspirera à Clint Eastwood le magnifique FLAGS OF OUR FATHERS (Mémoires de nos Pères).  

1962 : Tony Curtis divorce d’avec Janet Leigh, après onze ans d’un mariage parti à la dérive. Sur les écrans, l’acteur joue Andrei, le fils de Yul Brynner, alias TARAS BULBA, film d’aventures mis en scène par J. Lee Thompson, et revient à la comédie avec 40 POUNDS OF TROUBLE (Des Ennuis à la Pelle) de Norman Jewison.

En 1963, Curtis épouse Christine Kaufmann, dont il aura une fille, Allegra. Après une apparition amicale dans THE LIST OF ADRIAN MESSENGER (Le Dernier de la Liste) de John Huston, aux côtés entre autres de Kirk Douglas, Frank Sinatra et Burt Lancaster, l’acteur joue de nouveau un sous-officier débrouillard, le Caporal Jake Leibowitz, dans l’intéressant CAPTAIN NEWMAN M.D. (Le Combat du Capitaine Newman), mélange de comédie, drame et film de guerre avec Gregory Peck et Angie Dickinson, mis en scène par David Miller. Un rôle plaisant, mais Curtis se sent peu à peu «enfermé» dans les rôles de comédies rarement marquantes. On notera cependant une comédie jugée mineure de Vincente Minnelli avec Debbie Reynolds, AU REVOIR CHARLIE, où il est encore question de confusion des sexes – George, le personnage joué par Curtis, ne soupçonne pas un instant que la jolie Debbie est en fait la réincarnation de son meilleur ami, un vrai macho ! Un sujet dont Blake Edwards fera un remake caché en 1989, avec SWITCH (Dans la Peau d’une Blonde). Curtis joue aussi en 1964 dans SEX AND THE SINGLE GIRL (Une Vierge sur Canapé), de Richard Quine, avec Natalie Wood, Henry Fonda et Lauren Bacall.  

   

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Ses retrouvailles pour un quatrième long-métrage avec Blake Edwards sonnent un peu comme «l’enterrement» joyeux de sa carrière de tombeur de l’écran. THE GREAT RACE (La Grande Course Autour du Monde), une comédie au budget démesuré, narre la rivalité entre deux inventeurs et cascadeurs ennemis au début du 20e Siècle, dans une compétition automobile intercontinentale. Dans le coin gauche du ring, l’incomparable, le seul et unique, le Grand Leslie : Tony Curtis et son sourire étincelant, ses costumes toujours immaculés et son physique de séducteur toujours sûr de faire fondre toutes les femmes ! L’acteur se tourne en dérision de bonne grâce, faisant de Leslie un grand naïf un rien prétentieux… et, comme dans CERTAINS L’AIMENT CHAUD, il sait jouer «profil bas» face à un Jack Lemmon survolté : moustache en guidon de vélo, toujours vêtu de noir, ricanant de sa méchanceté, et obsédé par l’idée de surpasser Leslie, le Professeur Hannibal Fate finit invariablement par lancer à son assistant souffre-douleur Max (Peter Falk, pas encore Columbo) la phrase fatidique «Push the button, Max !» qui annonce la catastrophe immédiate ! Véritable «toon» vivant, Lemmon vole la vedette à Curtis, dans un numéro évoquant Laurel & Hardy et le Coyote de Chuck Jones.  

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Soyons francs, le film n’est pas une réussite burlesque totale : trop long, «alourdi» de séquences musicales et d‘intrigues secondaires, il laissera le public de l’époque sur sa faim… Cependant, pour les nostalgiques, c’est aussi un régal. Les pièges crétins tendus par Lemmon qui se retournent contre lui, la bonne humeur du duo formé par Curtis et Natalie Wood, la parodie du PRISONNIER DE ZENDA (avec un deuxième personnage joué par Lemmon, encore plus hystérique !), le look «Jules Verne» des véhicules et quelques morceaux d’anthologie typiques du réalisateur emportent l’adhésion. Notamment la séquence où nos concurrents, bloqués par le blizzard, se retrouvent coincés sur un iceberg dérivant, avec un ours polaire en passager clandestin… et la plus grande bataille de tartes et gâteaux à la crème jamais filmée. Tout le monde est barbouillé, seul l’immaculé Leslie traverse la scène sans être touché, jusqu’au «tir ami» accidentel… qui ne jure pas sur son costume : blanc sur blanc dans un déluge de couleurs !  

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Suivant son second divorce, l’incorrigible Tony épouse en 1968 sa troisième femme, Leslie Allen. Ils auront un fils, Nicholas. Au cinéma, sa carrière commence à stagner. Cependant, après un nouveau caméo dans ROSEMARY’S BABY de Roman Polanski, où il prête sa voix à Donald Baumgart (l’acteur devenu aveugle qui répond au téléphone à Mia Farrow), Tony Curtis va frapper fort avec son film suivant. Cassant net son image de joyeux luron, il incarne Albert DeSalvo, alias L’ETRANGLEUR DE BOSTON ! Méconnaissable dans le rôle de ce triste individu, tueur en série de femmes, Curtis livre peut-être sa meilleure interprétation au cinéma. Un assassin d’autant plus effrayant qu’il a réellement existé, arrêté et enfermé quatre ans avant la sortie du film de Richard Fleischer…  

Également interprété par Henry Fonda, le film est un thriller policier réaliste, un récit solidement documenté et dénué de toute vision romantique – que ce soit sur le travail des enquêteurs, souvent montrés en pleine impasse, ou dans la description des meurtres, proprement glaçante. Le réalisateur des VIKINGS privilégie une approche «froide», parfaitement appropriée au sujet, et ne dévoile son tueur qu’au bout d’une demi-heure, via une entrée en matière magistrale. Assis dans l’ombre de son minable appartement, DeSalvo regarde sans émotion les funérailles présidentielles, tandis que, dans la lumière de leur triste cuisine, sa femme se démène avec leurs deux enfants… 

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La façade «apathique» du personnage provoque le malaise. Cet homme apparemment sans histoires semble «fracturé» de l’intérieur… l’absence d’émotions dans la gestuelle, le regard et la voix sont évidents. Sur la corde raide, Curtis livre une prestation de premier ordre, d’autant plus perturbante que son personnage ne se rend pas compte de sa propre folie meurtrière. Il faudra des confrontations tendues avec l’officier John Bottomly (Fonda) pour que DeSalvo réalise enfin la portée de ses actes… aux dépens de son psychisme déjà sérieusement ravagé. La réussite du jeu de Curtis vient aussi du fait qu’il ne fait jamais du criminel une figure odieuse (malgré ses actes horribles), un «méchant» simpliste qui agirait par simple plaisir de faire souffrir ses victimes. Il nous fait ressentir la détresse, le pathétique, cachés derrière la monstruosité du meurtrier. L’ETRANGLEUR DE BOSTON vaudra à Tony Curtis une seconde nomination, amplement méritée, au Golden Globe du Meilleur Acteur.  

Hélas, l’acteur, approchant de la cinquantaine, usé par les excès (l’addiction à l’alcool et la cocaïne), n’aura plus guère l’occasion de briller au grand écran. Avec la fin de l’ancien système des studios, sa carrière décline irrémédiablement. Curtis se tournera vers la télévision, le théâtre, et acceptera souvent au cinéma des panouilles qui ne méritent pas vraiment d‘être évoquées ici…

En 1971, il s’illustre aux côtés de Roger Moore dans la célèbre série télévisée britannique THE PERSUADERS ! (Amicalement Vôtre), narrant les enquêtes humoristiques du millionnaire américain Danny Wilde et du très britannique aristocrate Lord Brett Sinclair… Contrairement à ce que l‘on croit de nos jours, la série n’a alors qu’un bref succès d’estime, s’arrêtant dès 1972, alors que Moore part reprendre le rôle de James Bond au cinéma. Curtis s’amuse bien, et divertit le spectateur… pas autant toutefois que les doubleurs français (Michel Roux et Claude Bertrand), qui truffent la version française d’improvisations absentes de la version originale, et garantissent à eux seuls le vrai succès du feuilleton en France ! Cela dit sans faire injure au duo Curtis-Moore, et à John Barry, le compositeur auteur du thème du générique demeuré dans les mémoires…  

Après une autre brève série télévisée, McCOY, Curtis rejoint un générique prestigieux en 1976, pour LE DERNIER NABAB, l’adaptation du roman de F. Scott Fitzgerald ; fiction inspirée de la vie du producteur Irving Thalberg, qui sera le dernier film d’Elia Kazan, avec Robert De Niro, Robert Mitchum, Jeanne Moreau, Jack Nicholson, Donald Pleasence, Ray Milland et Dana Andrews. Curtis y tient le rôle de Rodriguez, acteur vedette du Hollywood des années 1930. De 1978 à 1981, Curtis revient à la télévision pour un rôle récurrent dans un classique des séries policières, VEGA$, une création de Michael Mann, où il interprètera le personnage de Philip «Slick» Roth, patron de l’hôtel-casino Desert Inn qui a fréquemment recours à l’aide du détective privé Dan Tanna (Robert Urich).  

Durant les années 1980, Tony Curtis, «semi-retraité» du Cinéma, continue de travailler. Il suit une cure de désintoxication réussie en 1984, et entre les films, la télévision, le théâtre, les commémorations et de nouveaux mariages, se consacre à sa grande passion, la peinture. Il se mariera trois fois de plus, avec Andria Savio, de 1983 à 1992, Lisa Deutsch en 1993, et après son ultime divorce, épousera en 1998 Jill Vandenberg, qui sera sa veuve. Son fils Nicholas meurt, victime d’une overdose, le 2 avril 1994.

On le voit notamment au théâtre en 1980 dans YOU OUGHTA BE IN PICTURES, une pièce de Neil Simon mise en scène par Herbert Ross, et en 2002 dans le rôle d’Osgood Fielding dans HI SUGAR HI, une adaptation musicale de CERTAINS L’AIMENT CHAUD. Le téléfilm de 1980 THE SCARLETT O’HARA WAR de John Erman lui permet de briller dans le rôle du producteur David O. Selznick, durant le casting épique d‘AUTANT EN EMPORTE LE VENT ! Le même Selznick dont la nièce avait jadis fait venir le jeune Curtis à Hollywood… Le rôle lui vaut une nomination à l’Emmy du Meilleur Acteur dans une Série Spéciale ou Limitée. Au cinéma, notons pour l’anecdote quelques rares apparitions de Curtis – en Sénateur dans le film de Nicolas Roeg de 1985 INSIGNIFICANCE (Une Nuit de Réflexion), racontant la rencontre imaginaire d’Albert Einstein et Marilyn Monroe ; interviewé en 1995, dans le documentaire THE CELLULOID CLOSET – évocation de la façon dont l’homosexualité était traitée à Hollywood, illustrée entre autres par la séquence de SPARTACUS ; une apparition fugitive en 1999 dans PLAY IT TO THE BONE (Les Adversaires) film de boxe de Ron Shelton, avec Woody Harrelson et Antonio Banderas ; et son dernier rôle au cinéma en 2008, DAVID & FATIMA, un drame d’Alain Zaloum avec Martin Landau, que je cite ici parce qu’il y reprend son vrai nom, jouant un certain Monsieur Schwartz ! Signalons enfin qu’un documentaire, HOLLYWOOD RENEGADE, consacré à la vie et la carrière du romancier, dramaturge et scénariste Budd Schulberg devrait être diffusé prochainement. Ce sera la dernière apparition de Tony Curtis à l’écran.  

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Pour finir cette évocation, signalons que dans les dernières années de sa vie, Tony Curtis s’est aussi distingué hors des plateaux de tournage. Il a été récompensé en France, en 1995, de l’Ordre des Arts et des Lettres, et a aussi reçu divers prix et distinctions spéciales pour sa carrière, notamment : un Empire Award en 1998, le Prix Honoraire «The General» au Festival International Catalan du Film de Sitges en 2000, et un David Spécial aux David di Donatello Awards (les Oscars italiens) en 2001. Tony Curtis a également eu sa plaque étoilée sur le Hollywood Walk of Fame, au numéro 6801 de Hollywood Boulevard.  

Plus important à ses yeux devait sans doute être la reconnaissance de ses origines. En 1990, Tony Curtis, avec sa fille Jamie Lee, co-finança la reconstruction de la Grande Synagogue de Budapest, la plus grande synagogue d’Europe, détruite pour de tristes et évidentes raisons durant la 2e Guerre Mondiale. Un geste fort qui marqua le retour des Curtis aux origines de leur famille. Tony Curtis fonda ensuite en 1998 la Emanuel Foundation for Hungarian Culture, nommée en hommage à son père, dont il fut le président honoraire – aidant ainsi à la restauration et préservation de synagogues et cimetières en Hongrie, pour la mémoire des 600 000 victimes hongroises de la Shoah. Également écrivain, il rédigea et publia en 2008 son autobiographie, AMERICAN PRINCE : A MEMOIR, et en 2009 ses mémoires consacrées au tournage de CERTAINS L’AIMENT CHAUD. Il avait lutté et vaincu ses addictions, et survécu à une opération de chirurgie cardiaque en 1994. Très affaibli ces dernières années par des maladies pulmonaires, Tony Curtis s’est éteint à son domicile de Henderson, dans le Nevada, en 29 septembre 2010.  

Clap de fin pour le petit gars venu du Bronx, le tombeur aux failles secrètes…

 

la fiche et la filmographie complètes de Tony Curtis sur ImdB :

http://www.imdb.com/name/nm0000348/

Adieu Little Big Man – Arthur Penn (1922-2010)

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Arthur PENN  

La nouvelle est tombée ce mercredi 29 septembre. Arthur Penn est décédé la veille, à Manhattan, juste après son 88e anniversaire. Comme tout cinéphile qui se respecte, j’ai une petite pensée émue pour l’homme qui signa quelques-uns des meilleurs films américains des années 1960 et 1970, comme BONNIE AND CLYDE et LITTLE BIG MAN, ses titres les plus célèbres…   

Me revient surtout en mémoire la chance d‘avoir vu pour de vrai le cinéaste, de passage à Paris. J’ai oublié la date exacte ; c’était vers la fin de 1998, ou au début de 1999… Il était venu aimablement répondre aux questions des spectateurs restés deux soirs d’affilée, après les projections de LA POURSUITE IMPITOYABLE et BONNIE AND CLYDE. Deux soirées inoubliables, le souvenir d’un vieil homme extrêmement affable, chaleureux, franc et nous régalant d’anecdotes savoureuses (il nous confirma que, dans la scène d’ouverture de BONNIE AND CLYDE, lorsque Bonnie s’habille en vitesse pour rejoindre le beau Clyde dans la rue, Faye Dunaway était bien nue sous sa jupe à boutons. Depuis, je ne regarde plus cette séquence de la même façon qu’auparavant !), tout en restant lucide et critique sur son travail, notamment les difficultés qu’il connut durant la production de LA POURSUITE IMPITOYABLE. Tout l’auditoire était conquis par la simplicité, le sens critique et la bonne humeur de l’invité de marque.  

 

En remerciement pour ces deux grandes soirées, je vais évoquer le parcours et les grandes heures d’Arthur Penn, le «Little Big Cinéaste» des exclus, des marginaux et des «misfits» de l’Amérique. Un grand monsieur, au tempérament profondément indépendant, qui aura bien des fois maille à partir avec le système hollywoodien. Certainement pas le «réalisateur hollywoodien» que les habituels fainéants de la presse française officielle ont qualifié à l’annonce de sa mort ! Comme il se doit, les informations factuelles présentées dans ce texte me proviennent des sources biographiques de Wikipédia et ImdB. N’hésitez pas à me signaler toute erreur, omission importante ou précision utile.  

 

Arthur Hiller Penn est un enfant de l’Immigration, ce mot qui fait tant frémir nos élites «éclairées», autant que de la Grande Dépression américaine. Il est né le 27 septembre 1922 à Philadelphie, deuxième fils d’une famille juive venue de la vieille Europe. Sonia, sa mère, était infirmière, et son père Harry horloger. Une enfance modeste, dans une époque difficile quand vient la grande crise financière de septembre 1929 ; de surcroît, le petit Arthur n’a que trois ans quand ses parents divorcent, et il reste avec son frère Irving à la garde de leur mère. Un drame qui, d’une façon inconsciente, réapparaîtra dans ses futurs films ; James Lipton, le brillant intervieweur de la mythique émission INSIDE THE ACTORS STUDIO, fera remarquer à Penn que tous ses protagonistes sont des enfants en quête d’un père souvent distant, mort trop tôt ou trompeur… Néanmoins, le jeune Arthur Penn vit une jeunesse agréable malgré les difficultés du quotidien. Signalons par ailleurs que dans la fratrie Penn, le talent artistique sera équitablement partagé. Irving, le grand frère, deviendra un très célèbre photographe de mode et portraitiste.  

Penn vit son service militaire en pleine Deuxième Guerre Mondiale. S’il aura la chance de ne pas combattre au front, il participera aux combats contre les Nazis, durant l’hiver 1944 dans les Ardennes. La guerre finie, Penn est toujours mobilisé et se retrouve au Théâtre des Armées. C’est en dirigeant ses camarades comédiens en uniforme qu’il fait sur le tas ses premières armes de metteur en scène. Une expérience réussie malgré l’amateurisme des moyens, et le jeune Penn, démobilisé, sait désormais quelle sera sa voie professionnelle.  

 

Au début des années 1950, fort d’un modeste bagage de metteur en scène de théâtre et d’études d’art dramatique, Arthur Penn monte à New York. À Broadway, c’est l’effervescence d’une nouvelle ère pleine de promesses. Penn va suivre l’enseignement intransigeant de Lee et Paula Strasberg, les fondateurs de l’école qui monte, l’Actors Studio. Parallèlement, la télévision américaine connaît son essor. Les grandes compagnies financent à qui mieux mieux des programmes de pièces de théâtre filmées en direct. La technique est encore balbutiante, mais la fine fleur du théâtre de Broadway s’y fait largement remarquer. Et les noms des auteurs sont prestigieux, la crème de la crème : Lillian Hellman, Gore Vidal, Paddy Chayefsky, William Gibson, etc. Tous peuvent faire apprécier leur travail dans la petite lucarne des foyers américains. D’abord simple machiniste, chargé de tenir les pancartes des répliques du comique Milton Berle, Arthur Penn travaille dur, et, en peu d’années, est promu réalisateur. Voilà comment il acquiert une double casquette méritée, vite reconnu comme un très bon metteur en scène sur les planches, doublé d’un cinéaste débutant qui apprend sur le tas, et préfère valoriser le jeu des comédiens plutôt que les exploits techniques superflus. Ce qui lui vaut aussi de solides amitiés parmi les acteurs, qui apprécieront souvent de travailler plusieurs fois avec lui.  

Ainsi, Arthur Penn dirigera entre 1953 et 1956 plusieurs pièces filmées, avec Kim Hunter, Tony Randall, Kim Stanley, Joseph Cotten, Jo Van Fleet, Sylvia Sidney, Walter Matthau, Eva Marie Saint, Martin Balsam, Murray Hamilton… et même en 1956, pour PLAYWRIGHTS’56, un certain Paul Newman ! Cette même année, pour PLAYHOUSE 90, il signe aussi 5 épisodes dont un titre qui lui sera familier, THE MIRACLE WORKER (Miracle en Alabama), la pièce de William Gibson, avec Teresa Wright, Burl Ives et John Drew Barrymore. Un classique, relatant l’enfance douloureuse de Helen Keller, une fillette qu’une scarlatine virulente va laisser sourde, aveugle et muette dès la petite enfance, et qui va sortir de ses ténèbres dans la douleur, grâce à la patience de son institutrice Annie Sullivan. Helen Keller qui deviendra ensuite une grande écrivaine, elle qui semblait promise à l’abandon définitif à l’asile… Penn est nommé à l’Emmy de la Meilleure Réalisation pour cet épisode. Cette même année encore, il dirige et filme INVITATION TO A GUNFIGHTER, première collaboration avec Anne Bancroft…  

 

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Du côté de Hollywood, on entend parler de ce jeune et brillant metteur en scène de Broadway qui travaille vite et bien. Penn se rend pour la première fois à Hollywood, direction les studios Warner Bros. C’est un western, mais un western qui ne ressemble en rien aux traditionnelles chevauchées héroïques : THE LEFT-HANDED GUN (Le Gaucher) est adapté d’une pièce de Gore Vidal. Paul Newman retrouve Penn, pour incarner une légende du Vieil Ouest, William Bonney dit Billy the Kid. Ni bandit romantique ni crapule sans foi ni loi, le jeune Billy est un paumé orphelin, tourmenté et victime en quête d’affection paternelle. Il croit la trouver auprès d’un éleveur de bétail, Tunstall, vite assassiné lâchement, et Billy entraîne ses copains dans une vengeance absurde et fatale… Sur le plateau, nanti d’un budget modeste (Newman n’est pas encore la méga-star qu’il va devenir), Arthur Penn découvre les dures réalités du tournage à la mode Hollywood : il doit déjà lutter professionnellement contre le studio Warner, qui lui impose un monteur maison, prêt à couper dans ses scènes sans sa permission… mais Penn ne se laisse pas faire et va garder le contrôle de son premier film.   

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THE LEFT-HANDED GUN est sans doute à l’écran l’évocation la plus juste du vrai Billy the Kid (seul Sam Peckinpah saura le surpasser avec son chef-d’œuvre PAT GARRETT & BILLY THE KID, avec James Coburn et Kris Kristofferson, 15 ans plus tard). S’y montre déjà toute la sympathie que Penn éprouve pour les «perdants» de l’Amérique, de jeunes hors-la-loi pourchassés par des autorités dépourvues de toute tendresse humaine. Succès modeste aux USA, le film fait un triomphe en Europe, particulièrement en France, où les jeunes Turcs de la Nouvelle Vague saluent le travail de Penn. Ce dernier devient ainsi le chef de file du nouveau cinéma américain qui se dessine à la fin de l’Âge d’Or des studios, la génération des Sidney Lumet, Sam Peckinpah, Norman Jewison, Stuart Rosenberg, etc. Essentiellement des transfuges du théâtre et de la télévision de la côte Est, tous porteurs de messages critiques ou contestataires envers la toute puissante Amérique de l’ère Eisenhower. En réponse à la paranoïa de la Guerre Froide et des persécutions du Maccarthysme, cette génération-là va s’épanouir dans la décennie suivante, celle qui verra toute une jeunesse se révolter contre l’ordre établi, jusqu’à la violence, et qui trouvera en BONNIE AND CLYDE et LITTLE BIG MAN ses héros idéaux…   

Mais nous n’en sommes pas encore là. Le jeune réalisateur retourne à New York, et pendant les quatre années qui suivent, continue à monter des pièces de théâtre de plus en plus renommées : il retrouve Anne Bancroft à Broadway en 1958 pour la pièce de William Gibson, TWO FOR THE SEESAW (Deux sur la Balançoire). Il est nommé au Tony Award du Meilleur Metteur en Scène… et le gagne l’année suivante pour une nouvelle adaptation de THE MIRACLE WORKER. Il signe ensuite la mise en scène de TOYS IN THE ATTIC, la pièce de Lillian Hellman, et AN EVENING WITH MIKE NICHOLS AND ELAINE MAY, et décroche en 1961 une troisième nomination aux Tony Awards pour ALL THE WAY HOME de Tad Mosel.  

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En 1962, Penn peut revenir au cinéma en position de force, grâce à ses succès de Broadway. Avec William Gibson et le producteur Fred Coe, il décide donc de réaliser l’adaptation cinématographique de THE MIRACLE WORKER avec son amie Anne Bancroft et la jeune Patty Duke. Un film à petit budget en noir et blanc, à l’opposé des superproductions de l’époque, et un chef-d’œuvre d’émotion brute. Penn obtient le meilleur de ses comédiens, à commencer bien sûr par ses deux actrices, qui obtiendront toutes deux l’Oscar de la Meilleure Actrice dans leur catégorie respective. À la mise en scène, Arthur Penn fait un sans faute – aucun plan n’est choisi au hasard, et les acteurs ne sont jamais «écrasés» ou relégués par la technique. L’histoire, elle, est touchante, drôle parfois, souvent amère, et même violente. On n’est pas prêt d’oublier les efforts que déploie Annie Sullivan (Bancroft), institutrice aveugle, pour obliger Helen (Duke) à sortir de sa condition de handicapée. Il faut dire qu’elle n’a pas la partie facile : la famille Keller laisse la gamine n’en faire qu’à sa tête – la mère trop protectrice cède à ses caprices, le père ferme les yeux mais envisage de la faire interner, le grand frère condescendant ne voit en elle qu’une débile mentale… et Helen, enfermée en elle-même, résiste violemment à toute tentative d’éducation. Trépignements, objets balancés à la tête, morsures, griffures, gifles… rien n’est épargné à Annie qui, d’ailleurs, doute de ses compétences d’éducatrice. Le clou de cet affrontement est une scène de repas qui tourne au combat épique. Neuf minutes pour apprendre à la petite sauvageonne à manger correctement… et ce n’est pas gagné !  

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L‘idée magistrale de la pièce de Gibson, comme du film de Penn, est de nous rappeler que l’éducation enfantine est une lutte de tous les instants ; pour faire d’un enfant turbulent un adulte responsable, autonome et épanoui, il faut lui apprendre certes l’autorité, le respect des limites, mais aussi et surtout parvenir à communiquer sainement. C’est souvent difficile, parfois même épuisant, mais le message d’Annie, aussi sévère qu’il puisse paraître, rappelle aussi aux parents démissionnaires qu’eux aussi ont une part de responsabilité dans le développement de leur fille : « - De la pitié pour ce petit tyran ? N’y a-t-il rien qu’elle veut qu’elle ne finisse par avoir ? Je vais vous dire ce qui m’apitoie… que le soleil ne se lèvera pas et ne couchera pas pour elle toute sa vie, et que chaque jour, vous lui dites que c’est le cas. Ce que vous et votre pitié faites finira par la détruire, Capitaine Keller. » Voilà un message – et un film – qu’il serait bon pour tous de réapprendre au plus vite, en plein règne actuel des Enfants Rois ! THE MIRACLE WORKER, c’est une magnifique leçon de vie, dans ce qu’elle peut avoir de plus douloureux mais aussi de plus émouvant. Les dernières minutes du film, où la petite Helen, au contact de l’eau, retrouve l’usage de la parole, sont absolument bouleversantes. Les leçons d’Annie ont fini par payer, la petite fille découvre en un seul mot, «eau», qu’elle peut s’extirper de son cauchemar. C’est simple, c’est juste, beau et cela vous fait monter les larmes aux yeux. En France, quelques années plus tard, François Truffaut essaiera sans doute de faire aussi bien avec son ENFANT SAUVAGE, sans égaler la force du film de Penn. THE MIRACLE WORKER est un grand succès public et critique, et Arthur Penn sera justement nommé à l’Oscar du Meilleur Réalisateur pour son remarquable travail. Il sera aussi nommé par la DGA pour la Meilleure Mise en Scène.  

La carrière de Penn continue de se partager entre le théâtre à Broadway et les tournages de films. Malheureusement, les choses vont moins bien se passer en 1964, quand il supervise la production et débute le tournage du TRAIN, avec Burt Lancaster, Jeanne Moreau et Michel Simon, sur l’histoire des Résistants empêchant le vol par les Nazis de tableaux de peintures «dégénérées» (Van Gogh, Gauguin, Renoir, Cézanne et autres) à quelques semaines de la Libération de Paris. Entre Penn et Lancaster, le courant ne passe pas… le réalisateur s’intéresse plus à l’Histoire de l’Art et au crime du vol des toiles de maîtres par des officiers criminels, ce qui est à son honneur, mais ne correspond pas du tout à l’idée que se fait Lancaster du film ; il est proprement renvoyé après un seul jour de tournage sur décision de la star, et remplacé au pied levé par John Frankenheimer. Entre Penn et le système hollywoodien, les hostilités sont déclenchées…    

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Il se consacre alors l’année suivante à un film à petit budget, MICKEY ONE, avec Warren Beatty en humoriste pourchassé par une foule en colère, sans savoir pourquoi il les a irrité… Penn situe son film dans le contexte de l’Histoire américaine la plus récente, livrant un commentaire sévère sur la paranoïa maccarthyste, la Guerre Froide et le début du conflit du Viêtnam, déclenché après l‘assassinat du Président Kennedy à Dallas. Penn est nommé au Lion d’Or du Festival de Venise pour ce film.  

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La guerre entre Penn et Hollywood monte à son paroxysme sur le film suivant, le très bon THE CHASE (La Poursuite Impitoyable) sorti en 1966. Il s’agit d’une adaptation de la pièce et du roman de Horton Foote, signée de Lillian Hellman. Pour ce film, Penn a des moyens considérables, délivrés par le redoutable producteur Sam Spiegel (producteur d’AFRICAN QUEEN de John Huston, SUR LES QUAIS d’Elia Kazan, LE PONT DE LA RIVIERE KWAÏ et LAWRENCE D’ARABIE de David Lean… autant de classiques et de chef-d’œuvres conçus dans la douleur par des cinéastes à poigne, n’appréciant pas du tout les tentatives répétées de Spiegel de prendre le contrôle de leur travail à tous les niveaux ! Penn a également un casting quatre étoiles, mené par un Marlon Brando qui n‘est plus en odeur de sainteté à Hollywood, et qui livre cependant une de ses meilleures interprétations.  

À ses côtés, nous trouvons Jane Fonda, le tout jeune Robert Redford, E.G. Marshall, Angie Dickinson, Miriam Hopkins, Janice Rule, James Fox et Robert Duvall. Dans une petite ville du Texas, véritable berceau de la beauferie, du racisme et de la lâcheté collective, l’alcool coule à flots un samedi soir alors qu’un enfant du pays (Redford) vient de s’évader. Tout le monde le croit à tort coupable d’un meurtre, et l’annonce de son retour imminent en ville va mettre le feu aux poudres. Le shérif local désabusé (Brando), à la solde du magnat local du pétrole, ne peut que constater les dégâts, et son intervention lui coûtera cher face à une horde de «bons Blancs» échauffés par l’alcool et les rancoeurs… « Frapper le Shérif, je crois que c’est contre la Loi ! » 

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Le sujet est fort, extrêmement féroce envers l’Amérique des puissants, et fait autant référence à la lutte pour les Droits Civiques pour les Noirs qu’à l’assassinat encore récent de Kennedy. C’est dire si Penn nous donne envie de détester une certaine mentalité texane avec ce film ! Pour le réalisateur, le tournage demeure un très mauvais souvenir : en conflit permanent avec Sam Spiegel (celui-ci réécrit le script de Hellman, engage le chef opérateur Joseph LaShelle en lieu et place de Robert Surtees, et l‘empêche de superviser le montage), Penn doit supporter la lenteur du travail du chef opérateur vétéran LaShelle, qui tenait pour son dernier film à en mettre «plein la vue», quitte à faire perdre un temps précieux à toute l‘équipe. Finalement, on peut supposer que Penn a dû trouver agréable, en comparaison, de tourner avec le « monstre » Marlon Brando ! L’interprétation d’ensemble est sans faille ; certains comédiens tirent particulièrement leur épingle du jeu, notamment Robert Redford convainquant en fugitif inconscient de la tragédie qu’il déclenche, Janice Rule en épouse frustrée et Robert Duvall parfait de veulerie pathétique. Très bon malgré ses lourdeurs de montage et de prises de vues que Penn fustigera lui-même, THE CHASE sera un échec public cinglant, provoquant la fin de la carrière de producteur de Spiegel.  

 

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Et arrivèrent BONNIE AND CLYDE !…  

Nous sommes en 1967, et, après être revenu au théâtre new-yorkais, Arthur Penn décide de porter à l’écran le scénario de Robert Benton et David Newman, sur le célèbre couple de jeunes gangsters, Bonnie Parker et Clyde Barrow, abattus par les Texas Rangers en 1934. Penn retrouve Warren Beatty, producteur et vedette du film, en tête d’un casting parfait, composé en grande partie d’inconnus : la jeune Faye Dunaway est Bonnie, Gene Hackman est Buck, le frère grande gueule de Clyde, Estelle Parsons est Blanche, sa belle-sœur geignarde ; parmi les seconds rôles, notons la présence courte mais hilarante de Gene Wilder, otage temporaire de nos anti-héros.  

Ils sont jeunes, beaux, libres et inconscients, ils s’aiment et ils braquent les banques de la Bible Belt. Bonnie Parker et Clyde Barrow ont le coup de foudre l’un pour l’autre dès leur première rencontre, chaque braquage est un véritable jeu sexuel entre eux. S’ils dégainent pistolets et mitraillettes Thompson, ils ne volent jamais les modestes épargnants, ne s’en prenant qu’à l’argent des banquiers spoliateurs de la Grande Dépression… autant dire un véritable sacrilège pour les puissants de cette époque.  Avec d’autres films tels que LE LAUREAT, EASY RIDER, MASH, etc., BONNIE AND CLYDE va devenir le film emblématique d’une génération contestataire. À l’écran, Penn envoie valser les conventions du Code Hays agonisant, pour le plus grand bonheur d’une jeune génération excédée par le conformisme de leurs aînés. Que ce soit dans le traitement du sexe (clairement exprimée dans les rapports des deux amants en cavale) et de la violence : Penn est l’un des premiers cinéastes «grand public» américains à clairement montrer ses effets, sans glorification quelconque. Là où jadis, les impacts de balles étaient soigneusement filmés hors champ, ou édulcorés, il nous montre de plein fouet les dégâts causés par un coup de feu tiré en plein visage après un hold-up manqué… Chose impensable dans un film grand public américain ne serait-ce que cinq ans auparavant !  

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Jusqu’à l’anthologique séquence finale de la mort de Bonnie et Clyde, fidèle à la réalité des faits. Les Rangers n’ont pas fait de quartier ce jour-là : les deux jeunes gens, trahis par le père d’un de leurs complices, finiront le corps troué de dizaines de balles… Un grand finale qui renvoie aux démons de l’Amérique des sixties – le meurtre de Kennedy, encore une fois (le crâne de Clyde éclate de la même façon que celui du président assassiné), et les images d’horreur de la Guerre du Viêtnam, montrant une génération de jeunes soldats sacrifiés sur l’autel du profit des puissants du pays, et réduits sous les caméras à l’état de tas de viande hurlante… Penn a parfaitement su capter le climat de colère de son époque, ainsi que ses espoirs de liberté absolue (avec quand même le recul désabusé de celui qui a déjà une bonne expérience de la vie) dans la description de la petite «famille» composée par nos tourtereaux flingueurs et leurs complices.  

Dans la décennie suivante, le film déclenchera aussi une flopée d’imitations pas toujours inspirées (se limitant souvent aux scènes de poursuite), mais aussi de futurs grands cinéastes qui auront su capter le message envoyé par Penn. Francis Ford Coppola rendra un hommage évident à BONNIE AND CLYDE avec la scène du meurtre de Sonny (James Caan), criblé de balles dans LE PARRAIN ; Michael Cimino, quelques années après son excellent THUNDERBOLT AND LIGHTFOOT (Le Canardeur) avec Clint Eastwood, déjà très inspiré par le ton du film de Penn, fera de même avec la mort de Nate (Christopher Walken), massacré de la même façon dans LA PORTE DU PARADIS. Terrence Malick citera Penn en remerciement au générique de son premier film, BADLANDS (La Ballade Sauvage) avec Martin Sheen et Sissy Spacek. Et le premier long-métrage de cinéma de Steven Spielberg, le méconnu SUGARLAND EXPRESS, montrera aussi un couple en cavale pris en chasse par les policiers (texans, forcément)… le couple sera même pris pour cible par des «rednecks» tout droit sortis de THE CHASE !  

Le film est un triomphe public et critique, et décroche de nombreuses récompenses et nominations. Penn est nommé pour la seconde fois à l’Oscar du Meilleur Réalisateur. Warren Beatty, Gene Hackman, Michael J. Pollard et Faye Dunaway sont tous cités aux Oscars, à juste titre. Les heureux gagnants seront cependant Estelle Parsons, qui trouve le ton juste pour rendre émouvante cette brave gourde de Blanche (la scène de son interrogatoire, alors qu’elle est aveugle), et le chef opérateur Burnett Guffey, pourtant renvoyé du tournage par Penn après une scène nocturne trop longue à mettre en place ! Ne voulant pas revivre le cauchemar de THE CHASE, Penn voulait une photo brute, naturaliste, sans effets esthétiques, et a pris lui-même les choses en main après l’éviction de Guffey.  

En 1969, Penn signe son film suivant, ALICE’S RESTAURANT, avec le chanteur folk Arlo Guthrie, lui-même fils d’une autre légende de la chanson folk, Woody Guthrie. Le film rend d’ailleurs hommage à ce dernier, prédécesseur de la génération de Bob Dylan, Joan Baez et autres. Entre les films qui le précèdent et le suivent immédiatement, ALICE’S RESTAURANT, chronique toute simple des pérégrinations d’Arlo Guthrie autour du restaurant de son amie Alice, ses démêlés avec des policiers obtus et ses rencontres dans des communautés libres, fait certes un peu pâle figure, mais le film garde son attrait par son aspect «voyage temporel» dans la culture folk et la contre-culture de la fin des années 60. Penn obtient pour ce film sa troisième et dernière nomination à l’Oscar du Meilleur Réalisateur.  

 

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Tandis que le Vieil Hollywood disparaît petit à petit avec ses héros de western au grand cœur, l’Amérique s’englue pendant des années dans une guerre atroce à l’autre bout du monde… Le soldat américain, figure héroïque de deux Guerres Mondiales, est désormais victime et bourreau aux yeux de l’opinion publique. Victime, car des milliers de jeunes gens sont ramenés à leur famille, traumatisés, mutilés, ou au fond d’un cercueil ; bourreau, car les images de bombardements au napalm, d’incendies, pillages, viols et meurtres commis au nom de la bannière étoilée (My Lai…) sont abondamment diffusées au pays. Les gouvernements Johnson et Nixon, malgré l’évidence de la débâcle, martèleront pourtant jusqu’au bout que l’Amérique continue de se battre au nom du Bien, de la Liberté, pour l‘emporter… Dans ce contexte houleux, Penn tourne un western, parfaitement conscient du désastre américain en cours.  

En décembre 1970, LITTLE BIG MAN sort et triomphe sur les écrans. Le «Grand Petit Homme» du titre, c’est Dustin Hoffman, alias Jack Crabb, un vieillard de 121 ans qui raconte l’histoire de sa vie aux temps héroïques (?) du Far West. Orphelin Blanc recueilli par le Chef Sioux Old Lodge Skin (le génial Chef Indien Dan George) et élevé comme un vrai Brave, Jack va se retrouver baladé de tous côtés, d’un foyer à l’autre : tour à tour pupille d’un austère Révérend et sa jeune épouse dévergondée (Faye Dunaway), assistant d’un docteur itinérant (Martin Balsam), vrai-faux desperado, conducteur de diligence, muletier pour l’Armée américaine, Jack ne saura jamais vraiment quelle est sa place dans cette Amérique en marche : un Blanc parmi les Sioux, ou un Sioux parmi les Blancs ? Le jeune homme nous montrera, avec humour mais aussi une infinie tristesse, que les légendes du Far West n’ont rien à voir avec la réalité. Wild Bill Hickock (Jeff Corey), le pistolero supposé invincible, finit bêtement assassiné, abattu dans le dos par un minable blanc-bec ; et le Général George Armstrong Custer (Richard Mulligan), ce «glorieux héros» est un fou dangereux, mégalomane, vaniteux, paranoïaque complet doublé d’un meurtrier sans remords… il dirige froidement le massacre des villages Sioux se trouvant sur sa route, faisant assassiner sans pitié les guerriers, et les femmes, les vieillards et les enfants… Jack Crabb saura forcer le Destin – et venger les siens - en le persuadant de se rendre, avec sa troupe, à Little Big Horn…  

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Arthur Penn signe un grand film picaresque, une épopée, mais dénuée de tout romantisme. La Guerre du Viêtnam a tué d’ailleurs net, à cette époque, toute notion de guerre menée pour la juste cause. Entre les Guerres Indiennes et le conflit qui fait rage en 1970, le parallèle est évident. D’où aussi cet humour constant, souvent grinçant, qui n’empêche cependant pas la tendresse des rapports filiaux entre Jack et son père d’adoption Sioux. Dustin Hoffman est parfait de bout en bout, que ce soit en Indien Blanc de 17 ans ou en vieillard centenaire (sous un maquillage ingénieux de Dick Smith, l’homme du PARRAIN et de L’EXORCISTE) ; le numéro de Balsam en charlatan et de Faye Dunaway en voluptueuse ex-femme de révérend devenue prostituée est savoureux, Richard Mulligan crée un Custer ubuesque, l’antithèse absolue du héros gentleman jadis incarné par Errol Flynn, mais c’est l’interprétation du Chef Dan George (qui n’avait jamais joué à l‘écran) qui sera récompensée, par deux nominations à l‘Oscar et au Golden Globe du Meilleur Second Rôle Masculin. LITTLE BIG MAN, grand succès à sa sortie, est sans doute le western le plus emblématique de cette période troublée, avec LE SOLDAT BLEU. Et, bien mieux que DANSE AVEC LES LOUPS, il aura su nous faire aimer les «Peaux-Rouges», jadis diabolisés, sans céder au cliché du Bon Sauvage.  

 

Penn signe en 1973 le segment THE HIGHTEST du film VISIONS OF EIGHT, sur les Jeux Olympiques de 1972, documentaire auquel participent des cinéastes internationaux – parmi lesquels Claude Lelouch, John Schlesinger et Milos Forman. Un film sportif, mais aussi une sorte de réponse évidemment politique aux très bons Aryens DIEUX DU STADE de Leni Riefenstahl, 36 années plus tôt, sous le règne d‘un immonde vilain petit moustachu… Le film remporte le Golden Globe du Meilleur Documentaire.  

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Cette même année, Penn revient au cinéma, retrouvant Gene Hackman pour le thriller policier NIGHT MOVES (La Fugue). Un polar solide, doublé d’une plongée en eaux troubles, celles de Hollywood où le privé Harry Moseby (Hackman) recherche la trace d’une jeune fugueuse, belle-fille d’une ex-actrice vénale et alcoolique. Si le film est maintenant quelque peu oublié, il confirme toutefois le talent de Penn pour découvrir des comédiens prometteurs – c’est ainsi qu’une toute jeune Melanie Griffith fait des débuts remarqués, de même que James Woods, très bon en mécanicien petite frappe. Le film, malgré le statut de star de Hackman, reste deux ans en attente avant de pouvoir sortir sur les écrans en 1975.  

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Après THE LEFT-HANDED GUN et LITTLE BIG MAN, Arthur Penn revient faire un sort au western, signant la mise en scène de MISSOURI BREAKS. Un western totalement désabusé, très grinçant, avec les deux plus grands cabots de l’époque : Marlon Brando en chasseur de primes allumé, à la poursuite de Jack Nicholson, cow-boy qui a eu l‘idée malheureuse de voler le bétail et la femme d‘un riche éleveur !… Fidèle à ses habitudes, Brando improvise sans arrêt, déguisé tour à tout en Indien ou en vieille dame, et surtout use la patience de Penn ; si Nicholson, de son côté, joue sobrement, il s‘amuse à «saboter» hors champ les répliques de Brando, écrites sur des panneaux ! Sans doute à cause de ces écarts de conduite – et sans doute aussi d’une certaine jalousie due aux précédents succès de Penn -, MISSOURI BREAKS est très mal reçu par la critique et le public, mais demeure digne d‘intérêt.  

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Dans les années suivantes, Arthur Penn va se retrouver de plus en plus en froid avec Hollywood, où la donne a changé avec l’arrivée des multinationales reprenant le contrôle des grands studios. 1980 est une année douloureuse pour lui, créativement parlant ; il manque de réaliser THE STUNT MAN (Le Diable en Boîte) avec Peter O’Toole, finalement repris par Richard Rush, et il abandonne la production du film fantastique ALTERED STATES (Au-delà du Réel), repris par Ken Russell avec William Hurt.  

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L’année suivante est, en quelque sorte, son «chant du cygne» cinématographique. Il signe FOUR FRIENDS (Georgia) avec Craig Wasson et Jodi Thelen. Souvent considéré comme son dernier grand film, c’est une chronique attachante, sans doute teintée d’éléments autobiographiques, l’histoire de quatre jeunes gens venus de la classe ouvrière d’une petite ville américaine, et qui traversent avec des destinées diverses les turbulentes années 1960. Penn s’intéresse surtout à l’histoire d’amour contrariée entre l’exubérante Gloria, qui rêve d’être la nouvelle Isadora Duncan et Danilo, l’aspirant écrivain fils d’immigrants yougoslaves. Un film touchant, mis en scène avec le talent coutumier de Penn, mais peut-être cette fois-ci desservi par son casting : les acteurs sont doués, mais ne transcendent pas vraiment leurs personnages.  

Quoiqu’il en soit, Penn constate que l’époque change, et que sa sensibilité artistique ne correspond pas vraiment aux goûts du public des années 80. Il ne se retrouve plus vraiment dans l’industrie cinématographique, comme il le dit lui-même en 1982 : «les films ont changé ; il y a ce merveilleux conteur, Spielberg, qui fait des films aimables au succès phénoménal, alors que je reste connu pour faire des films sur des gens qui se tirent dessus et se tailladent. J’adore son travail, mais je ne pourrais jamais faire des choses comme ça.» Lucide sur sa situation, Arthur Penn devine que la faute n’en incombe pas à Spielberg à proprement parler - dommage que personne n’ait recueilli son avis sur les films «sérieux» ultérieurs de son collègue… -, plutôt à la tendance générale de l’époque. Les «blockbusters» font recette auprès des jeunes spectateurs, pour le meilleur comme pour le pire… difficile, à vrai dire, de voir mettre sur le même pied d’égalité les films d’Arthur Penn et les RAMBO, TOP GUN et autres chantres de l’Amérique de Reagan, qui vont triompher bientôt dans les salles obscures. Penn signera dans cette décennie trois films vite oubliés, TARGET – un thriller avec Gene Hackman et Matt Dillon, en 1985 -, DEAD OF WINTER (Froid Comme la Mort), thriller horrifique de 1987 avec Mary Steenburgen et Roddy McDowall, et PENN AND TELLER GET KILLED, comédie de 1989 avec les illusionnistes humoristes Penn Jillette et Teller, qui sera son dernier film pour le cinéma.  

Arthur Penn continuera à travailler dans les années 1990-2000, revenant à la télévision et au théâtre. Il signe en 1993 le téléfilm LE PORTRAIT avec Gregory Peck et Lauren Bacall. C’est à la même époque qu’il devient Président de l’Actor’s Studio, il est interviewé par James Lipton pour INSIDE THE ACTORS STUDIO. Ah, si quelque part en France, quelqu’un de concerné pouvait avoir la bonne idée de diffuser en DVD cette émission de très grande qualité…

En 1995, Penn participe au documentaire télévisé LUMIERE ET COMPAGNIE, avec 39 autres collègues prestigieux (John Boorman, Costa-Gavras, Spike Lee, David Lynch, etc.). Comme eux, Penn signe un film de 52 secondes, tourné selon les techniques utilisées par les frères Lumière. En 1996, il réalise un dernier téléfilm, INSIDE, un drame sur l’Apartheid avec Eric Stoltz, Nigel Hawthorne et Louis Gossett Jr. Il obtient le Prix Akira Kurosawa du Festival International de San Francisco. Producteur exécutif sur 13 épisodes de la série policière LAW & ORDER en 2001, Arthur Penn est nommé à l’Emmy Award pour la Production de la Série télévisée LAW & ORDER, avec ses collègues. Cette même année, il signera sa dernière réalisation, l’épisode THE FIX de la série 100 CENTRE STREET avec Alan Arkin.  

Ses dernières années, Penn les partagera entre son activité de metteur en scène de théâtre, et les prix honoraires qu’il recevra pour sa carrière de cinéaste : Prix de l’Association des Critiques de Films de Los Angeles en 2002, Prix d’Excellence Joseph L. Mankiewicz au Director’s View Film Festival, un autre prix au Festival du Film et de la Vidéo de Savannah, pour l’ensemble de sa carrière en 2003, et l’Ours d’Or Honoraire au Festival de Berlin 2007.

 

Laissons le mot de la fin à Arthur Penn, lors de son entretien à l’Actors Studio. 

«- Si le Paradis existe, qu’aimeriez-vous que Dieu vous dise à votre arrivée ?

- «It’s a wrap* !»»

 

 

* «c’est dans la boîte !» ou «c’est bouclé !», formule rituelle de la fin du tournage d’un film.

Ci-dessous, le lien vers la page du site ImdB consacrée à Arthur Penn.

 

http://www.imdb.com/name/nm0671957/



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