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Archives pour novembre 2010

Ajouter Comme Ami – THE SOCIAL NETWORK – Partie 2

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THE SOCIAL NETWORK repose sur un scénario brillantissime d’Aaron Sorkin, un maître de l’écriture audiovisuelle américaine – citons à son actif des réussite comme DES HOMMES D’HONNEUR, la superbe série THE WEST WING (A la Maison Blanche), et le non moins décapant LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON avec Tom Hanks et Julia Roberts. Dramaturge intelligent et particulièrement caustique, Sorkin sait comment égratigner la mythologie politique et sociale américaine, et a trouvé ici, dans les origines de la création de Facebook, un sujet en or. Qui aurait cru sur le papier que l’histoire d’une bande d’informaticiens entraînés dans des procédures judiciaires, pourrait donner un film aussi passionnant ?

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On a coutume de dire que, dans toutes les histoires de grands hommes, il y a une femme… L’histoire de Mark Zuckerberg, telle que décrite par Sorkin et Fincher, le prouve d‘une façon particulièrement originale. La scène d’ouverture de THE SOCIAL NETWORK est en soi un bijou d’écriture dramatique, de mise en scène et d’interprétation, et parvient sans peine à préparer le spectateur à cette étrange «success story». Un pub d’étudiants, un jeune godelureau brillant en informatique, amoureux d’une demoiselle intelligente et charmante, quelques bières… cela pourrait lancer une belle et grande histoire d’amour, mais le «brillant» esprit de Zuckerberg est son pire ennemi. Le jeune informaticien commet toutes les erreurs possibles envers sa dulcinée : il monopolise la parole, change de sujet toutes les deux secondes, se montre tranchant et condescendant dans ses jugements ; tellement persuadé de sa supériorité intellectuelle, il ne lui laisse aucune chance de participer à sa conversation en circuit fermé… en moins de cinq minutes, Erica perd son calme et l’envoie paître. Fin de l’histoire d’amour potentielle, début du drame de Zuckerberg, et naissance embryonnaire de la machine Facebook…

C’est parfaitement décrit en quelques minutes : le «héros» du SOCIAL NETWORK est un jeune homme terriblement complexé, qui préfère inconsciemment saboter ses relations intimes, et se laisse obnubiler par son rêve de gloire, de reconnaissance… et de satisfaction virtuelle de sa libido de jeune américain en rut ! Frustré, Zuckerberg réagit démesurément, absurdement, à sa rupture : la parution d’un blog vengeur et misogyne… Geste d’une méchanceté déjà disproportionnée par rapport au «drame», mais Zuckerberg renchérit. Son esprit d’informaticien génial est activé pour la nuit, en même temps que sa rancœur mal digérée contre la gent féminine… d’où cette mémorable séquence de «l’Affaire Facemash» qui s’ensuit. Une action odieuse, certes, mais révélatrice du bizarre talent de Zuckerberg et sa bande. Lors du conseil de discipline qui s’ensuit, le jeune homme ne se démonte pas devant les remontrances, tient tête avec orgueil et balance l’argument choc : «Il y avait une faille dans votre système informatique, je l’ai exploitée !». Il a fait la preuve de son talent – la sécurité chez Harvard est battue en brèche par une bande de «nerds» dans leur chambre ! Une faille dans le système… voilà un argument familier aux oreilles des assidus des films de Steven Spielberg, l’un des maîtres à filmer de Fincher. Ce dernier va traquer non seulement la faille dans le système Facebook, mais aussi celle qui est profondément implantée dans le cerveau de ses créateurs.  

La faille interne de Zuckerberg, on l’a maintenant compris, vient en grande partie de son syndrome d’Asperger. Toutefois, cela n’explique pas tout de son comportement… Les «Aspies» peuvent apprendre à s‘ouvrir au monde extérieur, mais Zuckerberg, lui, s‘enfonce progressivement dans la folie. Le succès ultérieur de Facebook l’isole totalement. Pourtant, il tente des appels à l’aide, devinant lui-même son propre malaise, qu’il cherche à combler. Malheureusement, il n’y arrive pas… Ses obsessions reprennent le dessus, sa relation avec Sean Parker aggrave son état, et il cherche la guerre juridique avec les étudiants plus huppés.

La principale scène où Mark fait preuve d’un peu d’humanité le ramène justement à son histoire passée avec Erica. Après une scène gentiment torride – Mark et son copain Eduardo Saverin viennent de fêter leur succès naissant avec deux charmantes «groupies» -, notre anti-héros retrouve Erica attablée. Penaud, il tente une timide et très humaine réconciliation avec la jeune femme. Peine perdue : Erica n’a pas oublié son affront, et le rabaisse en public devant ses amis. Certes, la jeune femme fait preuve d’un léger snobisme (explicable peut-être par son origine bostonienne), mais sa réaction est somme toute humaine. Profondément blessée, elle lui dit tout ce qu’elle a gardé sur le cœur, lui envoyant des remarques pleines de bon sens, guidées par ses émotions. Dont cette réplique terrible : «Internet ne s’écrit pas au crayon, Mark, mais à l’encre !». Réplique qui s’adresse aussi aux spectateurs de toute la planète qui croient naïvement pouvoir «balancer» insultes et ragots sur la Toile, en toute impunité… Tout ce que vous publiez sur le Net ne s’effacera jamais. La mise en garde est imparable, cruelle mais vraie ; et la jeune femme d’envoyer Zuckerberg sur les roses avec un ultime «bonne chance avec ton jeu vidéo !» qui en dit long… L’affection réelle que Zuckerberg éprouvait pour Erica est irrémédiablement détruite.

La scène finale enfonce le clou. Zuckerberg est certes multimilliardaire, c’est un «winner» de premier ordre… mais un être plus solitaire que jamais : il a trahi son meilleur ami, il a de nouveau une réputation détestable, il doit verser des sommes astronomiques pour régler ses différends judiciaires.

Et, plus que jamais, il s’enferme dans son monde intérieur. La jolie stagiaire avocate, Marylin Delpy (jouée par Rashida Jones, la fille du grand compositeur Quincy Jones), a su le percer à jour, sympathiser avec lui. Fine mouche, elle contredit le jugement initial d’Erica : «Vous n’êtes pas un sale con, Mark. Mais vous vous donnez trop de mal à vouloir en être un !». Malheureusement, le jeune homme prisonnier de ses obsessions et de son ordinateur portable est incapable de comprendre ses avances discrètes. Le voilà répétant à l’infini une demande «Ajouter comme amie» à celle qui l’a plaqué et fait sa vie sans lui… sans réponse. Le naufrage est complet, aux yeux du réalisateur. C’est le triomphe de l’incommunicabilité.  

 

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Le choix d’un titre pour le scénario d’un film n’est jamais le fruit du hasard. Celui-ci aurait pu s’appeler L’HISTOIRE DE MARK ZUCKERBERG, NAISSANCE DE FACEBOOK, etc., un titre ronflant quelconque. Mais Aaron Sorkin et David Fincher sont là aussi assez malins pour nous glisser une précieuse information sur leur histoire.

THE SOCIAL NETWORK. Traduction : le Réseau Social, référence évidente à ce que représente Facebook. En fait, le titre joue ironiquement sur la confusion du mot anglais «Network». Net = le filet, le lien… Work = l’œuvre, le travail… La traduction cachée du titre serait donc : le travail du lien social. L’amitié, l’altruisme, la bonne entente avec les collègues, la famille, les amours, etc. Toutes ces petites choses apparemment insignifiantes font en réalité l’essentiel d’une société à visage humain. Ces petits liens qui peuvent nous unir et nous opposer, doivent être constamment travaillés ! Négligés, ils cèdent le terrain à l’égocentrisme, l’incompréhension, l’hostilité, la rivalité, la jalousie, la méfiance, l’isolement, la haine, le rejet… le versant négatif des relations humaines. Il nous est impossible de rejeter ces aspects négatifs, mais nous pouvons en comprendre le fonctionnement, les «mécanismes», pour parvenir à vivre avec. L’épreuve de la maturité. Négliger cet aspect fondamental à toute société humaine, c’est s’aliéner, se perdre. Exactement ce que font les protagonistes du film.

Tels que Fincher les représente à l‘écran, ils sont pratiquement tous incapables de comprendre ces compétences sociales élémentaires ! Poussés à la compétition permanente, ils se méfient, se défient sans arrêt, se jaugent et se jugent selon des critères tout personnels (le talent pour les uns, la position de classe dominante pour les autres) dans lesquels ils sont des seigneurs absolus, et les autres des outils ou des obstacles. Description effarante mais lucide à tous points de vue.

Le tableau de groupe de ces jeunes «prodiges» est alarmant : Sean Parker, le fondateur déchu de Napster, est une vraie rock star à la dérive, sans domicile fixe, couchant de lit en lit, profondément narcissique et jouant de son image de «légende» du monde de la com’. Son objectif est simple, légitime : prendre une juste revanche sur le destin, lui qui fut LA star des réseaux virtuels, avant d’être évincé et ruiné par les grandes compagnies. Ses méthodes le sont beaucoup moins… Parker est montré comme un jeune homme passablement pervers dans son attitude, montant Zuckerberg contre Saverin pour se mettre en valeur. Sa vie privée est un naufrage, une fuite en avant perpétuelle dans les excès… au détriment d’autrui, notamment de quelques groupies mineures transformées en futures junkies par ses soins. Rappelons qu’aux USA, l’âge légal de la majorité est fixé à 21 ans. Hypocrisie sociale qui n‘empêche pas du tout les étudiants et lycéens américains de se «défoncer» avant cet âge-là ! Arrêté par la police, Parker en plein trip paranoïaque appelle Mark (tout en se droguant dans le commissariat !) et accusera Eduardo de l’avoir piégé… Mark le virera sans ménagements. Qu’est devenu Parker après son éviction ? Il y a fort à parier que le jeune ex-prodige fondateur de Napster continuera dans ses dérives…

Justin Timberlake, LA star pop de la jeune génération par excellence, est absolument parfait dans le rôle. Le chanteur prouve qu’il est un comédien de premier ordre, jouant à merveille de l’ambiguïté de son image de star, et incarne un personnage vampirique à souhait.

Eduardo Saverin (campé par Andrew Garfield, jeune comédien prometteur, découvert par Robert Redford pour son film, LIONS ET AGNEAUX avec Tom Cruise et Meryl Streep, et futur successeur de Tobey Maguire dans le justaucorps de Spider-Man) fait les frais de sa collaboration avec les deux «monstres» Zuckerberg et Parker. Sincèrement motivé par son amitié pour Mark Zuckerberg, Eduardo se démène jusqu’à l’épuisement pour trouver le financement nécessaire, mais il est amèrement récompensé de ses efforts. N’ayant pas le génie instinctif de Zuckerberg ni le charisme de Parker, Eduardo est négligé par le premier et méprisé par le second. Il perd l’estime de sa famille, son argent et sa petite amie ! Passif, gentiment effacé, Eduardo va cependant se révéler un jeune homme combatif, en obtenant gain de cause… au prix de son amitié sincère pour Mark, et d’une profonde blessure psychologique.

Les autres membres fondateurs et gérants de Facebook sont quant à eux de gentils «nerds» vivant de toute évidence sur une autre planète. Mention spéciale à l’interprète de Dustin Moskovitz, Joseph Mazzello. Le petit garçon de JURASSIC PARK a bien grandi, il est même devenu un excellent comédien adulte (voir sa prestation dans la série THE PACIFIC), et, ici dans un rôle secondaire, campe un candide des plus réjouissants !

Les défaillances de nos anti-héros explosent au fil du film… notamment dans une scène d’anthologie, dite de «l’affaire du poulet». Un soi-disant cas de cruauté animale commis par l’inoffensif Eduardo contre un brave volatile, et que lui reproche Mark gagné par la paranoïa… Cela donne à l’image une scène drôle mais perturbante à souhait ; Eduardo a beau expliquer que ce poulet fait partie des rituels d’intronisation de Harvard, qu’il n’a rien commis de mal en lui donnant à picorer quelques miettes (de blanc de poulet !), Mark ne veut rien entendre, obnubilé par la mauvaise publicité que cela donnera à Facebook. En arrière-plan, Dustin, décollé de son ordinateur, ne comprend rien à l’ahurissante dispute entre les deux copains !

La séquence est un régal d’incompréhension mutuelle entre les deux protagonistes. Fincher lui ajoute une touche d’incongruité supplémentaire en filmant en très gros plan l’oiseau dans sa cage ; pour Mark, le moindre signe justifie sa paranoïa grandissante ; rendu démesuré à l’image, le poulet devient un symbole de trahison commise par Eduardo ; aux yeux du spectateur, une image totalement absurde ! La séquence entière ravive le souvenir des cages d’écureuils, animaux vedettes d’une des scènes les plus étranges et perturbantes de ZODIAC du même Fincher…

 

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Derrière l’humour, la vision de Fincher et Sorkin sur la société américaine, telle qu’elle est représentée ici, est sévère. L’inquiétant «système Facebook» découle avant toute chose d’une lutte de classes qui ne dit pas son nom. Le film montre assez peu de choses des origines de Mark Zuckerberg, mais une consultation rapide des biographies qui lui sont consacrées est assez facile. Le jeune homme détonne à Harvard non seulement par ses dons et ses défauts, mais aussi par son origine sociale. Ce curieux petit gars est sans doute issu de la classe moyenne, en soi une curiosité pour la jeune aristocratie des grandes familles de la côte Est ; et il est juif dans un milieu essentiellement WASP, protestant bon teint. Son incapacité à communiquer, ses goûts vestimentaires farfelus (il se promène en tongs en plein hiver !) et sa carrure de poids mouche s’opposent complètement à l’étudiant idéal selon le modèle élitiste de Harvard : beau garçon, bien éduqué, élégant et athlétique… les jumeaux Cameron et Tyler Winklevoss sont l’incarnation parfaite du «Roi du Campus» que Zuckerberg déteste instinctivement. L’univers feutré des grandes universités est parfaitement décrit, avec le même sentiment de malaise qu’il peut dégager dans le très bon film de Robert De Niro, THE GOOD SHEPHERD avec Matt Damon. Les fraternités de Yale, Harvard et les autres sont le vivier des futures élites de l’Amérique, appelées à régner sur le Monde depuis la Maison Blanche, Wall Street ou les bureaux de la CIA… Fincher décrit l’élitisme de ces hautes classes sociales avec simplicité et une touche de méchanceté bienvenue. Les rites des fraternités et les soirées estudiantines, notamment, sont éloquents. Ces dernières sont de véritables orgies – beuveries, drogues et sexe effréné ! Mais n’y sont invités que ceux et celles qui correspondent aux critères de l’élite : ceux qui ne sont pas assez beaux, cultivés ou fortunés sont exclus et forcés, si l‘on peut dire, de rester dans leurs chambres. Une sorte de fascisme de l’apparence sociale. Seuls les «beaux gosses» auraient le droit de s’envoyer en l’air ?! Inacceptable pour Zuckerberg et compagnie ! Ce sera une idée majeure de la création de Facebook : l’indication du statut «célibataire / recherche un homme / une femme» donnera aux moins chanceux une occasion de trouver un partenaire sexuel ! En théorie, du moins… Initiative ingénieuse qui va pourtant se retourner contre le pauvre Eduardo Saverin, dindon de la farce d’une scène de rupture avec sa copine maniaque du SMS !

Le même Eduardo aura découvert entre-temps les rituels de bizutage en cours à Harvard : une autre forme d’expression de rites fascisants où les «élites» s’amusent à humilier ceux qui veulent entrer dans leur cercle privé. La différence de classe sociale est toujours présente, il s’agit pour les «forts» d’écraser les «faibles»…

C‘est un thème récurrent chez David Fincher. Le cinéaste est obsédé et sans doute effrayé par l’existence des groupuscules, sectes, clubs et autre sociétés secrètes qui semblent régir le monde, plus pour le pire qu’autre chose. Dans THE SOCIAL NETWORK, Mark Zuckerberg évoque d’emblée les «Final Clubs», les fraternités ultra-élitistes omniprésentes dans les grandes universités anglo-saxonnes et américaines. Il est clair qu’il ne les aime pas… parce qu’elles ont quelque chose de fascisant, ou parce qu’elles n’admettent pas des gens comme lui ? Quoi qu’il en soit, on est en territoire familier chez Fincher. Entre les très huppés «Final Clubs» et le FIGHT CLUB souterrain ultra-violent de Tyler Durden (Brad Pitt), où de jeunes cadres venaient se défouler de leurs frustrations à coups de poings, il n’y a finalement pas de différences. Rites de passage, humiliations nécessaires à l’intégration, exutoire social… le Fight Club était déjà en soi une fraternité souterraine, qui devenait d’autant plus effrayante qu’elle se transformait sous nos yeux en secte terroriste. Harvard et consorts seraient-ils donc, à l’insu de tous, un foyer potentiel pour sectes «de la haute»…

N’oublions pas non plus, dans les films de Fincher, les détenus mystiques d’ALIEN 3, tenus sous la garde d’un inflexible gourou chef de clan. Ou, dans un registre plus dissimulateur, l’énigmatique compagnie CRS qui fournit à Michael Douglas un «divertissement» kafkaïen dans THE GAME… Sans compter la paranoïa de classe sociale bien présente dans les thrillers du réalisateur, SEVEN, PANIC ROOM et ZODIAC.

Les jumeaux Winklevoss sont l’incarnation d’un environnement élevé dans les privilèges, une jeunesse dorée qui est sincèrement persuadée d’être l’élite du monde… Fincher et Sorkin leurs réservent quelques-unes de leur plus belles piques. Après la très révélatrice scène de rencontre entre eux et Zuckerberg – on fait entrer celui-ci dans le très strict Porcellian Club, mais uniquement dans la remise à vélo… «On ne laisse pas entrer n‘importe qui». Et on lui sert un sandwich comme on offre un sucre à un chien ! Les auteurs de THE SOCIAL NETWORK se livrent à une attaque en règle contre la caste des Winklevoss. Certes, les jumeaux présentent bien, ils sont toujours courtois et soignent leur image de preux chevaliers, mais peu à peu, ces jeunes fils à papa vont descendre de leur petit nuage. Notamment via une scène irrésistible de drôlerie, un entretien avec le directeur de Harvard. Ils pensaient obtenir gain de cause en venant se plaindre de la conduite de Zuckerberg. Le directeur ne veut rien entendre : «vous croyez que tout vous est dû de naissance !»… Dialogue de sourds d’autant plus réjouissant que le directeur, ancien responsable du Trésor à la Maison Blanche, rate l’affaire du siècle en renvoyant les jumeaux !

Tout aussi savoureuse est la compétition d’aviron et le déjeuner qui suit (avec le Prince Albert de Monaco !) : les frères Winklevoss ne sont «que» seconds. Pour eux, c’est déjà insupportable en soi, dans leur monde de compétition acharnée. Les seconds ne valent rien ! Et en plus, leurs hôtes leur renvoient en pleine face le succès international de Facebook : deuxième défaite de la journée ! L’élite «éclairée» de l’Amérique en prend pour son grade en quelques images.

Saluons au passage la performance perturbante des acteurs qui jouent les jumeaux terribles, et pour cause : un seul acteur, Armie Hammer, les interprète ! David Fincher utilise le même procédé numérique de BENJAMIN BUTTON, où le visage de Brad Pitt digitalisé était superposé sur le corps d’un acteur de petite taille pour jouer les scènes d’enfance. Hammer joue l’un des jumeaux, tandis qu’un autre comédien, Josh Pence, joue l’autre. Puis le visage d’Hammer digitalisé est incrusté sur le corps de Pence. Le trucage est invisible au bout de deux secondes, mais renforce l’impression d’étrangeté familière laissée par les jumeaux dans le film. Du grand art !   

 

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Puisque nous évoquons les techniques employées dans le film, il faut bien sûr saluer le travail d’orfèvre accompli par Fincher et ses complices. THE SOCIAL NETWORK semble être l’exact opposé des films esthétiquement les plus «flamboyants» du jeune maître, comme ALIEN 3, FIGHT CLUB, ou PANIC ROOM auquel il lui fut d’ailleurs reproché de déployer trop de virtuosité technique. Fincher semble aborder un style plus classique, tout en retenue académique ; mais il parvient à sublimer le récit de THE SOCIAL NETWORK, film de pur dialogue qui se transforme en une vraie leçon de cinéma. Aucun élément n’est laissé au petit bonheur la chance, que ce soit en termes de lumière, de travail sur le son, de choix musicaux, et d’élaboration du montage. Chaque scène, chaque plan est parfaitement intégré au tout.

Le chef opérateur de FIGHT CLUB, Jeff Cronenweth, utilise à merveille les éclairages en clairs-obscurs ; paradoxalement, il éclaircit le film au fil du récit, partant d’une ambiance de thriller pour les moments les plus «légers» en début de film, pour arriver à une lumière claire et métallique, alors que le film prend une tournure dramatique plus sombre. Les faiblesses des personnages sont ainsi progressivement révélées en pleine lumière.

Avec les éclairages experts de Cronenweth, le plus petit détail choisi par Fincher prend tout son sens. Exemple, le générique qui suit la rupture entre Mark et Erica. Le jeune homme rentre seul au campus. Le réalisateur place à chaque plan des couples qui s’enlacent furtivement, des groupes de copains… le tout dans une ambiance à la Edward Hopper qui renforce le sentiment rampant de solitude dans l’esprit du protagoniste.

Sans esbroufe, mais toujours avec le souci de donner une information compréhensible pour le spectateur (même si celui-ci ne s’intéresse a priori ni au langage informatique, aux subtilités judiciaires américaines ou à la vie secrète des universités), David Fincher affine sa mise en scène. Sa maîtrise du montage lui permet de rendre passionnantes des scènes dialoguées qui, confiées à un réalisateur routinier, deviendraient ennuyeuses. Se centrant sur les personnages et leurs pensées, Fincher fait de chaque dialogue entre les protagonistes de véritables duels psychologiques. À la réplique près, chaque plan traduit un état d’esprit particulier pour chaque personnage. Ce sont de vraies batailles que se livrent les protagonistes – sans effusion de sang, mais avec une violence psychologique constante. Là encore, la séquence d’ouverture est un modèle en la matière. Un pub, une table, un couple… et Fincher filme une guerre avec ces quelques éléments. Égalant Stanley Kubrick sur son terrain, il aura fait jouer 99 prises à ses comédiens pour obtenir l’effet dramatique voulu !

Dans ces scènes, Fincher fait preuve une nouvelle fois de son talent de montage créatif, utilisant magistralement la technique classique des champs et contrechamps ; il va même jusqu’à alterner des échanges verbaux entre deux scènes judiciaires montées en parallèle, sans perdre le spectateur !

Le réalisateur de SEVEN a su juguler, depuis ZODIAC, son talent de metteur en scène virtuose. La virtuosité de Fincher se fait plus «rentrée», plus intérieure, mise complètement au service du récit. Le cinéaste ne s’autorise que quelques rares envolées visuelles, sans céder à la démonstration creuse. Volontairement filmée comme une publicité sportive ou un vidéo-clip, impeccablement rythmée par un extrait de PEER GYNT de Grieg remanié par Trent Reznor (le fondateur du groupe Nine Inch Nails), la compétition d’aviron des frères Winklevoss nous rappelle que pour les gens de «l’upper class» américaine, la vie est une compétition permanente qui ne laisse pas de place aux vaincus. Toujours dans le registre virtuose, la séquence de la boîte de nuit, cadre d’une discussion animée entre Mark Zuckerberg et Sean Parker, vaut aussi son pesant d’or. La caméra survole en rase-mottes la foule en transe avant de s’attarder sur les personnages, baignant dans une lueur bleue électrique. Zuckerberg subit totalement la fascination méphistophélique de Parker, sans pouvoir s’y opposer. La création nécessite son propre démon, comme le dira la jeune avocate stagiaire. Dans cette scène, Mark Zuckerberg passe littéralement un pacte avec le diable.

 

En définitive, THE SOCIAL NETWORK est un magnifique exemple de ce que doit être le Cinéma quand il est confié à des gens de la trempe de Fincher et Aaron Sorkin. Du grand, du vrai Cinéma intelligent. Et une œuvre importante.

Un dernier souvenir, tout récent… je viens de revoir THE SOCIAL NETWORK dans un multiplexe. C’est la fin du film, le générique défile… Trente portables lumineux éclairent la salle plongée dans la demi-pénombre. Je jette un coup d’œil rapide sur leurs propriétaires. Toutes des jeunes femmes, moyenne d’âge vingt à trente ans ! Je pense immédiatement au personnage de Christy, la «psychotique» aux 47 SMS…

Bienvenue dans le 21e Siècle !

 

Ludovic Fauchier, Syndrome d’Asperger, à votre service.

 

La note :

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La Fiche Technique :

THE SOCIAL NETWORK

Réalisé par David FINCHER   Scénario d’Aaron SORKIN, d’après le livre « The Accidental Billionnaires » de Ben MEZRICH   

Acteurs : Jesse EISENBERG (Mark Zuckerberg), Andrew GARFIELD (Eduardo Saverin), Justin TIMBERLAKE (Sean Parker), Armie HAMMER (Cameron Winklevoss et Tyler Winklevoss), Rooney MARA (Erica Albright), Brenda SONG (Christy Lee), Joseph MAZZELLO (Dustin Moskovitz), Max MINGHELLA (Divya Narendra), John GETZ (Sy), Rashida JONES (Marylin Delpy), David SELBY (Gage), Denise GRAYSON (Gretchen)  

Produit par Dana BRUNETTI, Cean CHAFFIN, Michael De LUCA et Scott RUDIN (Columbia Pictures / Relativity Media / Michael De Luca Productions / Scott Rudin Productions / Trigger Street Productions)   Producteurs Exécutifs Aaron SORKIN et Kevin SPACEY  

Musique Trent REZNOR et Atticus ROSS   Photo Jeff CRONENWETH   Montage Kirk BAXTER et Angus WALL   Casting Laray MAYFIELD

Décors Donald Graham BURT   Direction Artistique Curt BEECH, Keith P. CUNNINGHAM et Robyn PAIBA   Costumes Jacqueline WEST  

1er Assistant Réalisateur Bob WAGNER

Mixage Son Ren KLYCE, David PARKER et Michael SEMANICK   Montage Son et Effets Spéciaux Sonores Ren KLYCE  

Effets Spéciaux Visuels Adam HOWARD, Charlie ITURRIAGA, Fred PIENKOS et Edson WILLIAMS (A52 / Hydraulx / Lola Visual Effects / Ollin Studio / Outback Post / Savage Visual Effects)

Distribution USA : Columbia Pictures / Distribution INTERNATIONAL : Sony Pictures Releasing   Durée : 2 heures

Ajouter Comme Ami – THE SOCIAL NETWORK – Partie 1

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THE SOCIAL NETWORK, de David FINCHER  

L’Histoire :

Facebook. Tout le monde connaît désormais le nom de ce célèbre outil de réseau social, où chaque utilisateur peut déposer et partager des informations sur sa vie personnelle, sans craindre (en principe) pour sa vie privée. En moins de six ans, Facebook a conquis plus de 500 millions d’utilisateurs à travers le monde. Ce succès foudroyant a fait de son créateur, Mark Zuckerberg, le plus jeune milliardaire de la planète, à l’âge de 23 ans. Mais on n’atteint pas le sommet en si peu de temps sans susciter rivalités, jalousies et suspicion…

Automne 2003. Mark Zuckerberg étudie à Harvard. Jeune homme surdoué en informatique, très intelligent mais terriblement arrogant, Mark supporte très mal que sa petite amie, Erica Albright, finisse par le quitter, lassée de son comportement. Après quelques bières de trop, Mark rédige et publie un blog aigri contre Erica, sur le site de l’université. Ce même soir, pour s’amuser aux dépens de la gent féminine, Mark monte une page intitulée «FaceMash», un jeu de potaches où il faut choisir quelle étudiante de Harvard est la plus canon ; pour cela, Mark pirate le réseau interne de l’université pour avoir accès aux trombinoscopes des résidences, voler les photos des étudiantes du campus et publier celles-ci dans son jeu, à leur insu. Mark implique ses copains d’études Eduardo Saverin, Dustin Moskovitz et Chris Hughes dans l‘affaire, en toute inconscience des dégâts qu‘ils provoquent. «FaceMash» est en quelques heures un succès qui provoque une panne massive du réseau – et la colère des étudiantes et de la direction. Repéré et convoqué, Mark subit six mois de mise à l’épreuve ; et, chose plus grave à ses yeux, toutes les filles du campus le haïssent !

L’exploit peu enviable du jeune homme attire cependant l’attention des jumeaux Cameron et Tyler Winklevoss, et de leur camarade Divya Narendra, membres du Porcellian Club, le Club Final le plus select de Harvard, et l’une des plus prestigieuses sociétés étudiantes d’Amérique. Les trois jeunes hommes pensent que Mark fera un programmateur compétent pour mettre en place leur nouveau site web, Harvard Connection, et ce dernier passe avec eux un accord verbal. Eduardo Saverin, de son côté, vient d’être intégré dans un autre club final de Harvard, le Phoenix Club. Lorsqu’il apprend la bonne nouvelle, Mark convainc son ami de lui verser un acompte de 1000 dollars pour créer «Thefacebook», un outil de réseau social exclusivement réservé aux membres de Harvard. Début 2004, le site est lancé, et obtient un succès foudroyant parmi les étudiants. Obnubilé par sa création, Mark a délaissé la création du site de Divya et des Winklevoss, qui apprennent l’existence et le succès de «Thefacebook». Persuadés que Mark leur a volé leur idée, les jumeaux et Divya lui demandent des explications, mais il se dérobe à chaque fois. Le succès soudain de «Thefacebook» va bouleverser la vie de Mark Zuckerberg, mais aussi celle d‘Eduardo Saverin, au prix de leur amitié…

 

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La critique :

En 1999, le héros narrateur de FIGHT CLUB, joué par Edward Norton, avait une inquiétante prémonition : au 21e Siècle, le monde deviendrait un jour le domaine exclusif des multinationales de tout acabit. «Planète Starbucks, système solaire Microsoft…» Le cinéaste David Fincher avait fixé toute l’amertume et la colère de ce qu’on appela la «Génération X» dans ce film virulent et inventif. Onze ans plus tard, la prophétie du narrateur de FIGHT CLUB a pris corps, via un mot. Internet.

Le lieu virtuel de toutes les potentialités et tous les excès humains, partagé entre deux pôles extrêmes définis par le philosophe Michel Serres et le publicitaire repenti (?) Jacques Séguéla. «La plus grande bibliothèque au monde» pour le premier, «la plus belle saloperie au monde» pour le second ! Et si les deux hommes, aux opinions si dissemblables, avaient tous les deux raison en même temps ?

Internet, cet outil de communication à la fois passionnant et terrifiant, s‘est développé à la planète entière. Des hommes et des femmes de tous les pays peuvent se communiquer en quelques clics d’un bout à l’autre de la planète. En théorie, c’est donc merveilleux, les hommes et les femmes se rapprochent les uns des autres – tout en restant isolés, ce qui en soi est un sacré paradoxe… Mais en pratique, nous savons tous que le Web est aussi un grand n’importe quoi. Échanges de dialogues, liens d’amitié, partage d’informations sur des sujets divers, etc. mais aussi gigantesque défouloir de la délation, du piratage, de la suspicion généralisée, de l’exhibitionnisme le plus éhonté, on en passe et (hélas) des pires. Les deux visages de l’Humanité, le bon comme le mauvais, fusionnent littéralement sur la Toile. Symbole aussi de cet étrange bouleversement de notre vie sociale, un deuxième nom revient depuis cinq ans : Facebook !

Un nom que des petits malins s’amuseront à détourner, parodier, lui trouvant des synonymes farceurs de «Visage Livre», «Livre des Faces», «Livre des Fesses»… ou pire encore : Face Bouc le diabolique !!!

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C‘est vrai qu‘il fait peur, Face Bouc. Pas étonnant qu’on l’assimile au culte de Satan. Mal informé de son côté sur le nouveau film de son ami Fincher, que fait Brad Pitt ? Il fait ce bouc.

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Bon, trêve de plaisanteries vaseuses, qui n’ont rien à faire dans cette rubrique on ne peut plus sérieuse…

Terriens, soyez les bienvenus sur la Planète Facebook : voici THE SOCIAL NETWORK, le dernier opus de David Fincher, exploration et description au vitriol de l’esprit perturbé de petits génies (ir)responsables créateurs de cet outil de communication, devenu une marque et une industrie à part entière, étendue à toute la Terre. Bienvenue dans une tragicomédie au vitriol, réjouissante, effrayante, triste et passionnante, sur les nouveaux Maîtres du Monde, des «geeks» de l’informatique en mal de reconnaissance, dépassés par leur succès et paradoxalement incapables de communiquer clairement entre eux !  

Facebook serait-il un nouvel avatar du Big Brother informatique ? Toute invention humaine apparemment géniale sur le papier peut être dévoyée et pervertie. Si pour la plupart des usagers (et votre serviteur en fait partie), Facebook est une sorte de grand album photo collectif, une grande page publicitaire ou un journal intime pas si intime que ça, il faut se rappeler que des gens bien moins honnêtes peuvent aussi s’en emparer et utiliser ! Certaines histoires malencontreuses survenues via Facebook, montées en épingle par une presse souvent dépassée, devraient quand même avoir valeur d‘exemple…

J’en profite ici pour envoyer un message personnel à mes deux grands neveux que j’adore et qui sont «facebouqués» : n’acceptez pas d’inconnus dans vos listes d’amis ! La famille et les copains sur Facebook, d’accord ; mais un peu de prudence, que diable…

En attendant, cher lecteur, tu pourras toujours ironiser sur le fait que je publie sur Internet une chronique sur un film critiquant Facebook ; surtout qu’une fois ce texte achevé, j’irai ensuite sur Facebook dire à mes amis de lire mon blog sur un film critiquant Facebook et ensuite envoyer des mails à mes amis pour leur dire que j’ai écrit un blog sur un film critiquant Facebook auquel j’ai donné un lien via Facebook… mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous !!??!!??

 

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Hé bien, tout compte fait, c‘est bien cela, THE SOCIAL NETWORK : une véritable histoire de fous furieux, le DOCTEUR FOLAMOUR du début du siècle, dissimulée sous la forme faussement rassurante d‘un film de procès et d‘une «success story».

Comme aurait dit Coluche, «c’est l’histoire d’un mec…». Que dis-je, un mec ? Un sale type (du moins en apparence), un cas social, un jeune homme avide de revanche, perdu par son succès : Mark Zuckerberg. Il n’a même pas trente ans, il est multimilliardaire, et un parfait visionnaire dans son domaine ; il est aussi une figure controversée, un manipulateur, parjure et voleur d’idées ; et pour couronner le tout, ce jeune homme qui tient le Monde dans ses mains a une sérieuse faille dans son propre système ! THE SOCIAL NETWORK repose sur des faits très récents (tout a commencé en automne 2003), et même si nous ne sommes pas dans un froid documentaire historique, nous pouvons êtres sûrs que Fincher et le brillant scénariste Aaron Sorkin se sont sérieusement documentés avant d’entamer leur œuvre. Les portraits faits de Zuckerberg, Eduardo Saverin, Sean Parker, leurs alliés et antagonistes dans le film correspondent avant tout au point de vue de ses auteurs ; si personne n’a le droit de juger leur personnalité, chacun est libre de critiquer leurs actes, tels que le film les interprète. Je précise bien ici que, pour cette chronique, je me base uniquement sur les personnages représentés dans THE SOCIAL NETWORK, ce n‘est pas à moi de décider qui, dans la vraie vie, est un saint ou une ordure. Ceci mis au point, dans un premier temps, je vais plus particulièrement m’intéresser au «cas» de Mark Zuckerberg tel qu‘il nous est montré. C’est un régal pour qui s’intéresse à la personnalité d’un génie perturbé. L’histoire de ce drôle d’énergumène me touche aussi pour des raisons personnelles, c‘est aussi la raison pour laquelle je vais m‘attarder sur ce point. Vous allez comprendre.  

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Pour la majorité des spectateurs ayant vu et apprécié THE SOCIAL NETWORK, c’est clair et net : Mark Zuckerberg est un «sale con» de première catégorie ! Arrogant, sur la défensive, agressif, décalé dans ses attitudes et ses gestes, peu conscient des autres, dénué de scrupules dans sa façon d‘agir, Zuckerberg est un personnage facilement détestable, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais derrière l’antipathie qu’il suscite, on découvrira un être complexe.

En réalité, Mark Zuckerberg, magistralement interprété par le jeune Jesse Eisenberg, suscite chez moi une certaine empathie. Pas de la compassion, mais je crois comprendre quelle est la raison de son comportement. Cela m’a frappé à la première vision du film, cela s’est confirmé à la seconde. Des textes parus sur le Web le confirment, allant dans le même sens : le «vilain» Zuckerberg souffre certainement d’une forme aiguë du syndrome d’Asperger.

 

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THE SOCIAL NETWORK est certainement à ce jour l’œuvre de fiction ayant décrit avec le plus de justesse et de finesse les avantages et inconvénients de ce trouble qui commence tout juste à être connu. La bizarrerie principale du syndrome d’Asperger ? Vous connaissez sans doute quelqu’un qui en est atteint, sans forcément parvenir à identifier son handicap, parfaitement invisible au premier abord.

Le Syndrome d’Asperger n‘est pas un handicap d‘ordre physique ou mental. En 1981, la psychiatre britannique Lorna Wing donna son nom à ce syndrome en étudiant les travaux d‘un prédécesseur autrichien, Hans Asperger, qui en 1943 suivit le cas de quatre jeunes garçons qu‘il surnommait «les Petits Professeurs». Ce syndrome affecte le langage émotionnel et social de ceux qui en sont atteints, au point de perturber sérieusement leurs relations avec leurs proches, et de les amener à se replier sur eux-mêmes, à se réfugier dans un «petit monde intérieur» sécurisant et régi par des règles strictes. Au point qu’on assimile souvent, mais sans doute exagérément, ce syndrome à de l’autisme. Le Syndrome d’Asperger commença à être pris en compte par le milieu psychiatrique au début des années 1990. Les «Aspies», tels qu’on les surnomme, fascinent et intriguent.

Voici quelques-uns des traits particuliers qui frappent les personnes atteintes de «l’Asperger», généralement à partir de l’enfance : ils manifestent une intelligence brillante, souvent liée à une mémoire très développée ; malheureusement, comme par un effet de «compensation», leurs compétences sociales et émotionnelles sont dramatiquement faibles, voir inexistantes, et les «Aspies» donnent souvent l‘impression à leur entourage qu‘ils ne prêtent pas attention à eux (plusieurs scènes de THE SOCIAL NETWORK sont particulièrement éloquentes de ce point de vue !) ; ils peuvent n’avoir aucun ami, ou un nombre très restreint. Leur mémoire les fait s’intéresser à un champ de connaissances particulier (le langage informatique, le cinéma, les musiques de films, les horaires de train d‘une ligne particulière, l’histoire de l’aviation, etc.), quasiment maniaque des plus petits détails ; leur langage est très spécial – des paroles très rapides, élaborées, prononcées sur un ton monocorde, grinçant ou très faible ; une expression du visage et du regard marquée par la concentration extrême, mais figée, donnant une impression de raideur, tout comme leur gestuelle ; une hypersensibilité entraînant de subits «décrochages» synonymes de repli sur soi, qui passent pour de l’inattention, en pleine conversation ou dans un lieu bruyant.

Ajoutons aussi à tout cela une façon très tranchée de prononcer des jugements involontairement blessants, doublée souvent d’une inconscience de cette attitude… Le syndrome d’Asperger «type» rassemble la plupart de ces aspects ; pour celui qui en souffre, qui en a conscience et qui veut corriger le tir, cela demande un intense travail psychologique… Apprendre à vivre avec est une tache ardue, mais pas impossible. Pour résumer, la souffrance de «l’Aspie» vient de l’incapacité à exprimer clairement et simplement avec ses proches. C’est d’autant plus douloureux pour celui qui en souffre qu’il se retrouve souvent seul, généralement incapable de comprendre pourquoi il se comporte ainsi et comment se comporter en société, sans une aide extérieure.

Ce satané syndrome est montré en pleine action dans le film de David Fincher, dès les premières minutes. La compréhension de ce phénomène permet ainsi de comprendre pourquoi Zuckerberg rompt ainsi malgré tous ses liens affectifs, que ce soit avec son ex-petite amie, son meilleur ami, ses collègues… voir aussi sa famille, qui est absente du récit.

Quelques exemples d’un comportement typiquement «Asperger» décrit dans le film de Fincher. Mark Zuckerberg subit une procédure judiciaire fastidieuse de la part de l’avocat de ses rivaux : il s’intéresse à la pluie qui tombe au dehors, puis «assomme» verbalement l’avocat en lui assénant ses quatre vérités ainsi qu’à ses clients, les traitant d’incompétents. Zuckerberg gâche une tractation financière à Wall Street en «glottant» bruyamment, sans égards pour son ami qui tente de boucler le contrat. Ou bien encore, il s’intéresse à l’architecture d’une boîte de nuit, plus qu’à la discussion en cours avec son hôte ou aux jolies hôtesses…

Soit dit en passant, le vrai Zuckerberg, considérant son portrait dans THE SOCIAL NETWORK comme accablant pour son image publique, s’est lancé dans une campagne de communication massive pour améliorer celle-ci… réaction disproportionnée confirmant d’une certaine façon, son «Asperger»* !

Quoi qu’il en soit, THE SOCIAL NETWORK est une description remarquable, teintée d’humour caustique, d’un individu atteint de ce syndrome. Le paradoxe de ce génie ? Être à la fois plus brillant peut-être que Bill Gates ou Steve Jobs dans le même domaine d’expertise, mais être complètement dépassé par les rapports humains les plus simples !

 

* pour les anglophones, voici un lien vers une page, ironique vis-à-vis de Mark Zuckerberg, mais intéressant à ce sujet :

http://valleywag.gawker.com/5029082/coping-with-aspergers-a-survival-manual-for-mark-zuckerberg

 thesocialnetworkprofesseurtournesolasperger.jpgJe n’invente rien. Certes, je ne suis pas du tout expert dans un domaine qui commence tout juste à être découvert par les spécialistes et compris par le grand public. Mais David Fincher, béni soit-il, m’offre en réalisant THE SOCIAL NETWORK une occasion inespérée d’en parler. Je suis moi-même atteint du Syndrome d‘Asperger. Pas à un degré aussi sévère que celui de Zuckerberg dans THE SOCIAL NETWORK (j’espère VRAIMENT n’avoir pas été aussi odieux que ce jeune homme par le passé ! Si c‘était le cas, je demande sincèrement pardon à tous ceux que j‘ai pu blesser…), mais j’en ai été assez affecté durant ma vie pour en reconnaître les symptômes, tels qu’ils sont montrés dans le film.

Je vois le syndrome d’Asperger comme une sorte de «super-lucidité» à double tranchant : une lucidité exacerbée qui vous rend certes très intelligent, observateur, très «pointu» dans le domaine que vous aimez (et pas vraiment modeste avouons-le… Mark Zuckerberg, crois-moi, je comprends ta souffrance). Mais elle vous paralyse complètement dans les moindres actes du quotidien. Cette impression de lucidité hyper-développée rend «l’Aspie» difficile à vivre pour son entourage qui a bien du mal à comprendre les réactions démesurées, ou «à côté de la plaque», de celui qui en souffre… THE SOCIAL NETWORK montre clairement cet aspect involontairement blessant de «l’Aspie» type. Zuckerberg exprime brutalement des jugements péremptoires, vis-à-vis de ses interlocuteurs qui n‘y sont absolument pas préparés. Il est sûr de la vérité de ce qu’il énonce, mais manque du tact le plus élémentaire pour le dire…

J’écrirais peut-être quelque chose de mon histoire personnelle à ce sujet, hors du cadre du Cinéma. J’y reviendrai, c’est certain.

Ni idiots savants, ni fous incurables, ni méchants par nature, les «Aspies» présentent une «normalité» de façade, cachant du mieux qu’ils peuvent leur handicap… resterait encore à prouver ce qu’est la normalité dans notre monde de fous ! Et pourtant, ce syndrome à peine découvert existerait déjà depuis très longtemps. Il semble certain que des personnalités célèbres aient pu être atteintes de l’Asperger à des degrés divers. Les experts et les biographes officiels de ces personnalités pourront toujours contester ou critiquer ce qui n’est parfois qu’une hypothèse ; cela dit, la liste des «Aspergers» célèbres confirmés, ou supposés, est étonnante. C’est open bar pour quelques génies, excentriques, penseurs révolutionnaires, inventifs, intuitifs obsessionnels, et autres drôles de gugusses visionnaires qui ont bouleversé chacun à leur façon les sociétés !

Michel-Ange, René Descartes, Isaac Newton, Wolfgang Amadeus Mozart, Béla Bartok, Ludwig Wittgenstein, Albert Einstein, Bill Gates (tiens, devinez qui fait une apparition dans THE SOCIAL NETWORK ?!), Glenn Gould, Nico – la chanteuse du Velvet Underground -, l’écrivain Daniel Tammet… bigre, je me retrouve en bonne compagnie. Allez, poussons le bouchon un peu plus loin… peut-être bien aussi Jules Verne (champion des énumérations scientifiques très «Aspies» dans ses merveilleux romans), ou Françoise Sagan, et son élocution si particulière, ont pu en être atteints… Je n’engage que ma parole, bien sûr. La liste ne s’arrête sûrement pas là.

Dans le Cinéma, des cinéastes tels que Stanley Kubrick, Steven Spielberg et George Lucas, auraient été ou seraient des «Aspies». Coïncidence étonnante, synchronisme Jungien ? David Fincher cite justement Kubrick et Spielberg parmi les cinéastes qui l’ont influencé (glissant des hommages cachés à ORANGE MECANIQUE dans FIGHT CLUB et aux DENTS DE LA MER dans SEVEN, entre autres) ! Et il débuta comme opérateur d’effets spéciaux pour le prestigieux studio ILM fondé par Lucas, travaillant notamment sur LE RETOUR DU JEDI, puis INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT, signé de qui vous savez…

Et si David Fincher était lui-même un Asperger ?! Et si d’autres encore parmi les meilleurs cinéastes de l‘Histoire, souvent réputés pour être des maniaques obsessionnels intransigeants, difficiles à vivre pendant les tournages, avaient été atteints à des degrés divers de ce syndrome ? Voyons… Alfred Hitchcock, peut-être ? Plus près de nous : Tim Burton, Christopher Nolan ? Je laisse aux amateurs le soin de me glisser des suggestions sur ce sujet.

On se doute que les créateurs de fictions, intrigués par ce handicap très spécial, s’en sont emparés avec des fortunes diverses : l’assimilation de l’Asperger avec l’autisme de haut niveau, mal comprise, a conduit beaucoup de monde à supposer que le fameux RAIN MAN, incarné avec talent par Dustin Hoffman en 1988, était en réalité un «Aspie». Cela reste contestable, à mon avis.

Des «Aspergers» fictifs, il en existe cependant, et pas des moindres. À tout seigneur tout honneur : Sherlock Holmes, tel qu’il est décrit dans les textes originaux de Conan Doyle, en présente bien les symptômes (notamment une prodigieuse mémoire, le goût de la solitude et de la réclusion, des jugements acerbes envers tout le monde, même et surtout ce pauvre Watson, et une maniaquerie obsessionnelle !), en plus d’être un grand cocaïnomane… Plus près de nous, des personnages de série télévisée en sont, ou en seraient, également atteints : Chloé (Mary Lynn Rajskub), la dévouée opératrice informatique de 24 HEURES CHRONO ; l’affreux DOCTEUR HOUSE joué par Hugh Laurie (plutôt un tortionnaire sadique, à mon avis) ; ou encore le sympathique mais invivable Sheldon Cooper (Jim Parsons), dans l’excellente sitcom BIG BANG THEORY… Lointaine descendante du bon Mr. Holmes, Lisbeth Salander, l’héroïne de la série policière suédoise MILLENIUM, est un beau cas d’Asperger. Ce n’est sûrement pas un hasard d’ailleurs si David Fincher vient de commencer à tourner THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO (titre anglais des HOMMES QUI N‘AIMAIENT PAS LES FEMMES), l’adaptation américaine du premier roman de la série – la talentueuse Rooney Mara, qui joue le rôle d’Erica dans THE SOCIAL NETWORK, sera sa Lisbeth et semble partie pour une belle carrière.

Bouclons ce tour d’horizon des «Aspies» célèbres par le plus sympathique d’entre eux : Tryphon Tournesol ! Le brave professeur ami de Tintin ne serait en fin de compte pas si «dur d’oreille» que cela. Plongé dans son monde intérieur, hypersensible comme un bon «Aspie», il entend en fait très bien – surtout un mot qui le plonge dans des colères phénoménales : «Zouave, moi !?!!». Le professeur d’ordinaire si gentil, explose aussi de colère quand on s’en prend à son chapeau et quand on lui parle de sa sœur inexistante !

Peut-être un peu «Aspie» lui-même, qui sait, Hergé avait eu une intuition géniale en créant les excentricités de Tournesol, des décennies avant la découverte du syndrome. Il sera amusant de voir comment Steven Spielberg, justement cité au rang des «Aspergers» célèbres, va s’emparer du personnage dans son adaptation des aventures de Tintin («…Non merci, jamais entre les repas !»).

 

Aspergers du monde entier, autistes à temps partiel et à durée déterminée, faites-vous connaître. N’ayez plus peur, assumez-vous et sortez du placard à Aspies-rateurs. Que le monde s’incline enfin et reconnaisse votre génie !!

NOUS SOMMES L’AVENIR DE L’HUMANITE !!!

EN AVANT MARCHE !!!! MWUA HA HA HA HA HA HA HA HA !!!!!… enfin, bref. Bon, je constate que je viens de me lancer dans un texte fleuve typiquement «Aspie». Incorrigible… Il est temps de retourner au SOCIAL NETWORK.

A suivre !



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