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Archives pour décembre 2010

Blakie Num-Num – Blake Edwards (1922-2010)

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Blake EDWARDS (1922-2010)

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«Hello, zis is Chef Inspector Clouseau from ze Sûreté. Ludovico, ze wraïteur of zis bleug iz actually interrogated by maïself aboute ze sad departure of maï dearest créateur, ze notoriousse mouvie directeur Blake Edwards. He iz ze one who créated maï adventeures wiz ze wonderfulle acteur Peter Sellers. So, in ze néme of ze leuw, zis bleug iz under maï supeurvision.

- KYAAAAAAÏÏÏ !!!

- No, Cato, not now !!! … You idiot !»  

Ce brave Inspecteur venant de me relâcher, il m’accorde la permission de rédiger une page spéciale dans mon bleug… pardon, mon blog, en l’honneur du grand Blake Edwards, qui vient de nous quitter le 15 décembre 2010, des suites d‘une pneumonie, à Santa Monica en Californie.

Voilà un triste cadeau de Noël que nous fait «Blackie», le réalisateur de DIAMANTS SUR CANAPE, LE JOUR DU VIN ET DES ROSES, la série des PANTHERE ROSE, VICTOR/VICTORIA et bien sûr le monumental LA PARTY. Un grand prince de la Comédie, mais qui ne se limita pas à ce seul genre sur lequel il posa sa patte de panthère rose.

Le décès d’Edwards est cependant l’occasion de revenir sur une carrière bien remplie, avec ses soirées bien arrosées, ses actrices ravissantes, ses grands succès, et ses moments de doute, et surtout… une occasion en or de rire un bon coup. Pour se mettre en forme, je vous propose de visionner un excellent montage de quelques-uns des meilleurs gags des films de LA PANTHERE ROSE, ceux tournés par Edwards et Peter Sellers dans les années 1970. Un festival assuré par le seul et unique Inspecteur Jacques Clouseau, le roi de la catastrophe !

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Les biographies Internet consacrées à Blake Edwards étant très succinctes, je me limite aux quelques informations générales que j‘ai pu recueillir aux sources habituelles, ImdB et Wikipédia…

Son véritable nom était William Blake Crump, il était né le 26 juillet 1922 à Tulsa, en Oklahoma. On sait peu de choses de sa jeunesse, si ce n’est que sa mère se remaria avec le metteur en scène de théâtre et directeur de production au cinéma, Jack McEdwards. Il y a fort à parier que ce dernier est devenu le véritable père du jeune William, et qu’il en fit un enfant de la balle. Ajoutons à cela que le père de McEdwards, J. Gordon Edwards, était réalisateur du temps des films muets, et on aura une idée de ce que le jeune homme aura envie de faire plus tard : suivre les pas des Edwards, dont il finira par adopter le patronyme !

Blake Edwards accomplit son premier travail de futur scénariste à l’âge de seize ans, en 1938… en rédigeant une réplique, «ils sont là et ils sont affamés», pour Orson Welles lui-même, dans sa célèbre adaptation radiophonique de LA GUERRE DES MONDES de H.G. Wells.

Le jeune Edwards tentera ensuite une brève carrière d’acteur à Hollywood, durant les années 1940, comme simple figurant ou silhouette, non crédité au générique d‘une dizaine de films. On peut le voir notamment dans quelques grands classiques de la grande époque : en pilote dans UN NOMME JOE de Victor Fleming (1943), en homme d’équipage dans TRENTE SECONDES SUR TOKYO de Mervyn LeRoy (1944), en matelot dans THEY WERE EXPENDABLE / Les Sacrifiés, chef-d’œuvre de John Ford (1945) ou en marin dans THE STRANGE LOVE OF MARTHA IVERS / L’Emprise du Crime, grand film noir de Lewis Milestone avec Barbara Stanwyck et Kirk Douglas (1946). C’est la période des vaches enragées où le jeune Edwards apparaît enfin crédité au générique, en troisième position, d’un petit film d’horreur, STRANGLER OF THE SWAMP (1946), et doit se contenter de faire tapisserie dans les films plus prestigieux, comme le film oscarisé de William Wyler, LES PLUS BELLES ANNEES DE NOTRE VIE, avec Myrna Loy, Fredric March, Dana Andrews, Teresa Wright et Virginia Mayo, où il joue un caporal.

La carrière d’acteur ne nourrit pas son homme, mais le jeune Blake Edwards va faire une rencontre déterminante en 1948. Après un petit western, PANHANDLE / Le Justicier de la Sierra, il joue dans son dernier film en tant qu’acteur, LEATHER GLOVES, co-réalisé par Richard Quine. Edwards et Quine vont devenir de bons amis et travailler ensemble durant la prochaine décennie. Edwards développe son talent de scénariste, particulièrement brillant dans l’écriture de récits policiers, et de comédies, avec le bonheur que l’on saura par la suite. Il développera notamment un sens accru de l’observation des mœurs hollywoodiennes, et ses célèbres «parties» !

 

En 1949, Blake Edwards co-produit STAMPEDE / Panique Sauvage au Far West, un western à petit budget, et se tourne vers l’écriture de pièces et sketches à la radio américaine du studio Columbia Pictures. Edwards signera les scénarii de RAINBOW ROUND MY SHOULDER (1952), ALL ASHORE et CRUISIN DOWN THE RIVER (1953), des productions aux budgets modestes. Il épouse Patricia Walker en 1953, le couple aura deux enfants, Jennifer et Geoffrey. En 1954, Blake Edwards est l’assistant réalisateur de Richard Quine pour DRIVE A CROOKED ROAD, une comédie avec en vedette Mickey Rooney, son ancien camarade de chambrée. Toujours pour Rooney, Edwards signe les scénarii de THE ATOMIC KID et du MICKEY ROONEY SHOW à la télévision.

Edwards travaille aussi à la télévision américaine en plein essor, signant l’écriture et la réalisation de trois épisodes de la série TV FOUR STAR PLAYHOUSE : DETECTIVE’S HOLIDAY, THE BOMB et INDIAN TAKER (un Hindoustani ?) La compétence d’Edwards lui vaut une promotion rapide sur les plateaux de tournage, et il signe en 1955 son premier long-métrage, une bluette avec Frankie Laine, BRING YOUR SMILE ALONG. Edwards s’illustre comme scénariste de la comédie musicale de Richard Quine, MY SISTER EILEEN / Ma Sœur est du Tonnerre, avec Janet Leigh, Jack Lemmon, qui deviendra un ami et l’acteur de référence pour Edwards, et un jeune chorégraphe nommé Bob Fosse ! En 1956, Edwards signe son deuxième film avec Frankie Laine, RIRA BIEN, et travaille de plus en plus pour la télévision : il crée et écrit les épisodes DOUBLE CROSS de la série CHEVRON HALL OF STARS, THE PAYOFF de la série THE FORD TELEVISION THEATRE, et TYCOON de la série MEET McGRAW.

 

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L’année suivante, Edwards signe son troisième film, l’intéressant et très rare CORY / L’Extravagant Mr. Cory avec Tony Curtis atteint du démon du jeu – cf. la bio consacrée à Curtis sur ce blog. Edwards travaille à nouveau avec Richard Quine et Jack Lemmon, pour OPERATION MAD BALL / Le Bal des Cinglés, une comédie militaire qui préfigure ses prochains classiques. La réussite de son scénario lui vaut d’être nommé au WGA Award de la Meilleure Comédie. Il crée en 1957 le personnage de la série TV RICHARD DIAMOND PRIVATE DETECTIVE, avec David Janssen, puis revient au cinéma l’année suivante, avec deux films : THIS HAPPY FEELING / Le Démon de Midi avec Debbie Reynolds et Curd Jürgens, et VACANCES A PARIS avec Tony Curtis et Janet Leigh. 

 

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Une rencontre déterminante de plus, avec la série télévisée policière PETER GUNN de 1958 avec Craig Stevens : celle du grand Henry Mancini, qui deviendra son compositeur attitré et son complice créatif numéro 1. Mancini signe un thème jazzy devenu un classique, détourné dans une séquence des BLUES BROTHERS, et entame donc du bon pied une collaboration cinéaste-musicien parmi les plus fructueuses du cinéma américain durant les trois prochaines décennies.  

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L’épisode THE KILL vaudra à Edwards deux nominations aux Emmy Awards, pour la Meilleure Réalisation et le Meilleur Scénario.

 

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En 1959, Edwards crée une autre série télévisée à succès : Mr. LUCKY, puis enchaîne avec la réalisation d’un bijou de la comédie militaire, OPERATION JUPONS avec Cary Grant et Tony Curtis. Je ne reviendrai pas sur cet excellent film, déjà évoqué en détail dans la biographie de Curtis deux mois auparavant. J’oubliais quand même d’y mentionner le coup du cochon déguisé en commando de marine ! … et les coursives très étroites, rendant difficiles le passage des charmantes infirmières de la Marine US…

Passons rapidement sur son septième film, daté de 1960, HIGH TIME avec Bing Crosby et Tuesday Weld… et abordons la grande décennie, celle des sixties, où le talent de cinéaste d’Edwards va réellement «exploser» !

 

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1961 voit Blake Edwards adapter le roman de Truman Capote, BREAKFAST AT TIFFANY’S / Diamants sur Canapé, sur un scénario de George Axelrod. En tête d’affiche, Audrey Hepburn remplace Marilyn Monroe initialement prévue pour le rôle de Holly Golightly, charmante jet-setteuse de New York, qui fait craquer le jeune écrivain Paul Varjak (George Peppard), son voisin d’en face. Écrivain qui se fait cependant entretenir par une «couguar», une femme mûre et riche jouée par Patricia Neal… Entre deux cocktail parties bien arrosées, Paul et Holly en viennent à s’apprécier, et à tomber amoureux, mais… la belle insouciante cache des blessures profondes sous son apparence futile. Le film est un triomphe public et critique, et doit beaucoup de son charme à l’interprétation inoubliable de la craquante Audrey Hepburn, qui chante si bien «Moon River», le tube mélancolique écrit par Henry Mancini et Johnny Mercer…  

Image de prévisualisation YouTubeGrand film romantique et triste malgré les moments de pure comédie qu’Edwards assure, comme une répétition des futurs gags de l’Inspecteur Clouseau et de Hrundi V. Bakshi (regardez bien l’usage d’une perruque inflammable et d’un certain perroquet empaillé lors de la soirée cocktail chez Holly…). Quitte à forcer le trait avec un rôle de voisin japonais colérique incarné par… Mickey Rooney ! Une caricature «énorme» qui serait impensable en nos jours si politiquement corrects. Mais cela ne gâche en rien le plaisir du film, toujours émouvant, et décrivant bien le climat de «dolce vita» de la haute société américaine au tournant des années soixante. Et tant pis si Truman Capote cria à la trahison, l’adaptation gommant les aspects les plus sombres du passé de Holly – on n‘y parle plus de l‘avortement qu‘elle aurait subie, ni de sa bisexualité affichée. Autres temps, autre époque… Blake Edwards sera nommé au DGA Award de la Meilleure Réalisation.  

L’année suivante, 1962, est une année chargée et très bien remplie pour Edwards. Il revient à la télévision pour l’épisode THE BOSTON TERRIER du DICK POWELL SHOW, avec Dick Powell et Robert Vaughn. Il rédige l’histoire du thriller THE COUCH, et coécrit pour ses amis Richard Quine et Jack Lemmon THE NOTORIOUS LANDLADY / L’Inquiétante Dame en Noir, avec également Kim Novak et Fred Astaire. Ce qui lui vaut une deuxième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.

Edwards trouve aussi le temps d’être le réalisateur de seconde équipe, non crédité, pour WALK ON THE WILD SIDE d’Edward Dmytryk, avec Laurence Harvey, Anne Baxter, Barbara Stanwyck, Capucine et Jane Fonda. Surtout, il signe deux films remarquables, très éloignés du genre comique qui a fait sa réputation. 

 

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LE JOUR DU VIN ET DES ROSES, avec Jack Lemmon et Lee Remick, est l’un de ses meilleurs films. Un drame superbement filmé en noir et blanc, où un jeune couple promis apparemment au bonheur, Joe et Kirsten Clay, est peu à peu détruit par l’alcoolisme. Le scénariste J.P. Miller et Blake Edwards ne traitent jamais le sujet à la légère, et montrent la terrible aliénation de cette maladie, ici causée par le stress de l’obligation de réussite sociale, condition indispensable du succès à l’Américaine en ces années 1960. Le cinéma américain n’a jamais visé aussi juste et fort dans la description d’une plongée aux enfers de gens ordinaires, depuis le chef-d’œuvre de Billy Wilder sur le même thème, THE LOST WEEK-END / Le Poison. Edwards montre toutes les facettes de son talent comme réalisateur dramatique, aidé par un remarquable casting. L’interprétation déchirante de Lee Remick et Jack Lemmon reste un modèle du genre. Il est d’ailleurs à noter que Lemmon dût se confronter à ses pires démons, lui qui avoua des années après avoir souffert de l’alcoolisme.  

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L’acteur obtint une nomination méritée à l’Oscar, de même que Lee Remick pour sa performance. Le film en reçut quatre en tout, et obtint un Oscar pour la magnifique chanson de Henry Mancini et Johnny Mercer. Le travail d’Edwards fut salué d’une nomination au Golden Globe du Meilleur Réalisateur.  

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Il signe ensuite le thriller EXPERIMENT IN TERROR / Allô Brigade Spéciale, avec Glenn Ford et Lee Remick. Un inquiétant criminel (Ross Martin, Artemus Gordon des MYSTERES DE L’OUEST, nommé au Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour sa performance) terrorise une employée de banque (Remick) pour qu’elle lui remette la somme nécessaire à l’opération de la fille de sa petite amie… Glenn Ford est l’agent du FBI qui traque et tente d’arrêter le tueur au cours d’une grande poursuite dans le stade de baseball Candlestick Park de San Francisco. Edwards est parfaitement à l’aise dans le registre du film policier, et signe ce petit bijou oublié.

Mais assez de noirceur… arrive une certaine panthère et un célèbre inspecteur !

 

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En 1963, Edwards est le réalisateur le plus demandé. Il produit et co-écrit pour la Mirisch Company et United Artists LA PANTHERE ROSE. Un «caper movie», genre très à la mode, racontant les tentatives de Sir Charles Lytton (David Niven), alias «Le Fantôme», et son neveu George (Robert Wagner), de s’emparer de la Panthère Rose, précieux joyau détenu par la ravissante Princesse Dala (Claudia Cardinale) en vacances aux sports d‘hiver, à Cortina d‘Ampezzo. Paysages idylliques, humour léger, marivaudages à la Lubitsch et ambiance «dolce vita» garantie en Technicolor… le divertissement est idéal, mais il manque quelque chose. Edwards et son complice Maurice Richlin imaginent un certain inspecteur moustachu, français doté d’un accent «outrageusse», donneur de grandes leçons persuadé d’être un génie de la lutte contre le Crime… et surtout indécrottable maladroit et gaffeur. Son nom est Clouseau, Jacques Clouseau.  

Peter Ustinov devait incarner ce drôle d’olibrius, mais se désista au dernier moment. Heureux coup du sort (cela dit sans méchanceté envers Ustinov), son remplaçant va s’emparer du rôle et, pied au plancher, en faire la vraie vedette du film. Peter Sellers revêt donc le légendaire costume de Clouseau, gabardine «Scotland Yard» beige et chapeau mou, pour en faire un Sherlock Holmes du rire. Comme ce dernier, Clouseau aime se déguiser pour passer «inaperçu» (avec autant de discrétion que les Dupond & Dupont…) et pratiquer le violon à des heures indues, au grand dam des oreilles de sa ravissante épouse Simone (jouée par Capucine), sans se douter que celle-ci est la maîtresse du criminel qu’il recherche ! Si le film gravite un peu trop autour de la romance entre Niven et la charmante Claudia Cardinale, dès que Sellers entre en scène, le film devient irrésistible. Dès la première scène, Sellers improvise un gag imparable qui caractérise la maladresse de Clouseau : l’Inspecteur, très sérieux et concentré, fait tourner un globe terrestre d’une main décidée, puis s’appuie dessus… et s’écroule par terre ! Sellers improvise d’autres trouvailles en cours de tournage, encouragé par Edwards qui lui réserve les meilleurs moments (notamment dans ce très curieux baisemain ci-dessous…).

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La musique d’Henry Mancini fait le tour du monde, accompagnant un générique de Friz Freleng, où une facétieuse panthère fait ses premiers pas de future vedette des cartoons. LA PANTHERE ROSE est un triomphe public, qui vaut à Edwards sa troisième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.

Edwards a parfaitement compris que le succès de son film devait tout au génie comique de Sellers, et va donc consacrer immédiatement à l’Inspecteur Clouseau une seconde aventure, un chef-d’œuvre burlesque qui surclasse le film original : A SHOT IN THE DARK (devenu en France QUAND L’INSPECTEUR S’EN MÊLE… ah, ces titres français toujours à côté de la plaque…), tourné et sorti dans la foulée en 1964.

 

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Les faits, Hercule, les faits !  

À l’origine d’A SHOT IN THE DARK, il y a une pièce comique française de Marcel Achard, la bien nommée «L’Idiot» adaptée aux USA par Harry Kurnitz, co-auteur notamment du TEMOIN A CHARGE de Billy Wilder. Edwards et son co-scénariste William Peter Blatty (hé oui, le futur romancier et scénariste de L’EXORCISTE !) la transforment en enquête de l’Inspecteur Clouseau. C’est une parfaite mécanique de précision et de décalage comique, qui laisse le champ libre à Peter Sellers pour faire définitivement de Clouseau l’un des grands personnages burlesques du Cinéma. La situation est on ne peut plus classique pour qui a lu Agatha Christie : qui a tué Migouel (Miguel. Migouel !), le chauffeur espagnol du richissime Benjamin Ballon (George Sanders) dans la propriété de celui-ci ? Tout accuse la douce et belle domestique Maria Gambrelli (Elke Sommer), mais Clouseau, amoureux, s’entête à trouver un autre coupable parmi l’entourage de Ballon…

La mise en scène d’Edwards est une merveille de précision, dès la séquence d’ouverture : trois plans-séquences enchaînés en quatre bonnes minutes, saisissant les chassés-croisés amoureux au manoir Ballon, jusqu’au coup de feu fatidique. Le tout parfaitement synchrone avec la chanson «The Shadows of Paris» de Henry Mancini ; le compositeur enchaîne directement sur une musique de générique encore plus réussie que le thème de LA PANTHERE ROSE. Puis Clouseau entre en scène, et la folie s‘installe… Regardez ce film pour apprécier la Comédie en tant qu’art de haute précision, où une mise en scène méticuleuse permet à un acteur génial de donner la pleine mesure de son talent. Morceaux choisis dans un festival ininterrompu de gags : les interrogatoires romantiques et gaffeurs de la belle Maria ; les taquineries d’un corbeau gêneur qui finit exécuté à la carabine ; une partie de billard qui tourne au désastre ; et l’anthologique «enquête en immersion» de l’inspecteur dans un camp nudiste ! Jusqu’à la classique scène de confrontation finale, festival garanti de bévues en tous genres, jusqu’au pugilat collectif. Avec en prime les sublimes improvisations de Sellers !  

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N’oublions pas aussi l’ajout important de deux personnages qui deviendront indispensables à l’univers de Clouseau. La Némésis de Clouseau, le Commissaire Charles Dreyfus, est joué par Herbert Lom ; supérieur très sérieux, exaspéré par la stupidité de Clouseau, Dreyfus perd son sang-froid dès que le nom de Clouseau est prononcé, et ses crises se manifestent le plus souvent par des spasmes oculaires incontrôlables, et une tendance à s’automutiler par pur réflexe ! Il va jusqu’aux tentatives d’homicide sur l‘auguste inspecteur, qui ne voit jamais rien venir et en réchappe toujours par miracle…

Et il y a l’indispensable Kato, ou Cato, joué par Burt Kwouk. Ce domestique chinois particulièrement zélé, est au service de Clouseau. Il doit son nom au fidèle complice du FRELON VERT, qui sera incarné à la télévision par Bruce Lee. Comme ce dernier, Cato est un expert en arts martiaux. Et Clouseau, toujours sur le qui-vive, féru de karaté et de kung-fu, lui a donné pour consigne de toujours l’attaquer par surprise – pour s’entraîner ! Cato prend sa mission très au sérieux, au point de toujours surgir à l’improviste, et au mauvais moment… l’appartement de Clouseau finit toujours en miettes après ces séances d’entraînement – interrompues seulement par la sonnerie du télépheun… pardon, du téléphone.

Chef-d’œuvre total !

 

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Après avoir produit SOLDIER IN THE RAIN / La Dernière Bagarre, de Ralph Nelson, avec Steve McQueen, Blake Edwards réalise son film suivant en 1965, la superproduction THE GREAT RACE / La Grande Course Autour du Monde, avec Jack Lemmon, Tony Curtis, Natalie Wood et Peter Falk. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans mon texte sur Curtis les qualités et les défauts de ce grand film burlesque, cher à mes souvenirs de gosse… mais quelque peu déséquilibré. Enfin, le spectacle d’un Jack Lemmon déchaîné en diabolique Professeur Fate (ou Fatalitas) vaut le détour, ne serait-ce que pour son duo avec Peter Falk, clairement inspiré par Laurel et Hardy.  

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Push the button, Max !!  

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Le film est une énorme production, 12 millions de dollars, une somme pharaonique pour l’époque. Le mélange des genres, comédie burlesque, aventures, romance et musical, était-il trop excessif ? THE GREAT RACE reçut à sa sortie un accueil mitigé. Edwards n’a en tout cas pas lésiné sur les moyens, et il met littéralement la main à la pâte, comme le prouve cette photo où il bombarde la pulpeuse Natalie Wood de crème fouettée dans le climax du film.  

 

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Pas découragé pour autant, Edwards récidive l’année suivante avec une nouvelle comédie militaire, QU’AS-TU FAIT A LA GUERRE, PAPA ? avec James Coburn, Dick Shawn et Aldo Ray. William Peter Blatty rédige le script de cette excellente comédie tournant en ridicule l’Armée américaine (incidemment, la Guerre du Viêtnam dure déjà depuis deux ans). Une compagnie menée par le Capitaine Cash, discipliné et impatient d’en découdre (Shawn), et le plus «relax» Lieutenant Christian (Coburn), a pour mission de libérer un paisible petit village italien… les habitants sont tout à fait d’accord pour se rendre, à condition que les Yankees attendent la fin de la fête annuelle du vin ! Cash se laisse amadouer par le bon vin, et les jolies italiennes, au mauvais moment… les Nazis arrivent pour occuper la place quand les Américains cuvent et découchent ! Un grand film burlesque antimilitariste, précédant de quelques années les MASH et CATCH-22, et qui aura sûrement inspiré Steven Spielberg pour son 1941, treize ans plus tard.  

En 1967, Blake Edwards divorce de Patricia Walker. Il réalise une adaptation cinéma de sa propre série télévisée, GUNN / Peter Gunn, détective spécial, avec Craig Stevens.

Mais nous voilà en 1968, l’année du grand raout, de la génération Peace and Love, des pèlerinages à Katmandou, des succès de Ravi Shankar, et des Beatles en voyage initiatique en Inde… Tiens, ne serait-ce pas le son des cornemuses que l’on entend au loin ?  

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Vous aurez reconnu ou découvert la grandiose scène d’introduction de LA PARTY !! Edwards retrouve Peter Sellers, pour leur seul film «hors PANTHERE ROSE». United Artists ayant osé produire un INSPECTOR CLOUSEAU / L’Infaillible Inspecteur Clouseau, sans Edwards ni Sellers… sacrilège qui est justement «puni» au box-office.

Sellers est Hrundi V. Bakshi, acteur hindoustani innocent et maladroit… qui sabote le tournage du remake de GUNGA DIN, classique de 1939 signé George Stevens. Il ne lâche pas la trompette censée alerter l’Armée Britannique, garde sa montre-bracelet en pleine scène située en 1860 et explose le décor le plus cher du film ! Ce qui lui vaut d’être expulsé du plateau de tournage et «blacklisté» par le producteur… mais l’erreur d’une secrétaire du studio va le propulser dans une soirée chic de Hollywood. Sa bonhomie et sa maladresse vont rendre la fête inoubliable pour les hôtes, incapables de mettre un nom sur la tête de cet invité de dernière minute !

En trois mots comme en cent : chef-d’œuvre inoubliable !!! Edwards accomplit là un pari osé : il entame le tournage avec un scénario volontairement incomplet (60 pages quand le scénario standard en demande généralement le double). Pourtant, le film ne laisse pas la place à l’improvisation embarrassée. Étant l’un des premiers cinéastes à utiliser le retour de contrôle vidéo, Edwards s’inspire des films de Jacques Tati pour élaborer des gags à retardement imparables. Sa maîtrise de l’espace, des cadres élaborés pour les meilleurs gags (le cuisinier qui étrangle le majordome en arrière-plan de la scène de repas) et de la bande-son comme élément de gag sont des modèles. La grande comédie est une mécanique de haute précision, comme chez Preston Sturges, un autre cinéaste modèle pour Edwards, créateur dans LADY EVE (UN CŒUR PRIS AU PIEGE) d‘une grandiose scène de «cocktail-party» dont il s‘inspirera.

 

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Une chaussure crottée, un majordome ivre mort, un perroquet «Birdy Num Num», des convives impassibles, un poulet rôti, une perruque, un pistolet à fléchettes, un appartement bardé de gadgets, un rouleau de papier toilette qui se déroule à l’infini, un éléphanteau… Voilà quelques-uns des éléments avec lesquels Edwards va petit à petit semer un chaos total dans une fête hollywoodienne bien trop coincée ! 

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Derrière le rire, pointe aussi une satire imparable de la haute société californienne, enfermée dans ses tristes rituels. L’arrivée de Hrundi, de la charmante chanteuse Michèle Monet (la petite française Claudine Longet) et d’une bande de joyeux jeunes gens fêtards va donner un grand coup de pied dans le monde des privilégiés… Mine de rien, LA PARTY sait aussi parfaitement saisir l’esprit de révolte de 1968, avec une bonne humeur communicative.  

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La prestation de Peter Sellers est évidemment pour beaucoup dans la réputation du film, qui curieusement n’avait pas eu trop de succès à sa sortie. Trop sophistiqué, loin des effets alors à la mode auprès d’un public déboussolé en cette belle année de révolte ? Toujours est-il que c’est sur le long terme que LA PARTY va gagner sa réputation méritée de chef-d’œuvre, et compter comme l’une des meilleurs performances de Sellers. L’acteur britannique donne l’impression de ne rien faire, et pourtant !… tout est dans les regards, la gestuelle, l’art de s’esquiver au fond du décor dès qu’une gaffe a lieu… sans oublier cet accent hindoustani irrésistible, qui donne à Hrundi une dimension enfantine savoureuse. Et ce personnage plein de tendresse finit par remporter la «Party» contre l’odieux producteur macho. Le gentil Hrundi et la douce Michèle parlent le langage du cœur contre celui du fric et du bling-bling («En Inde, nous ne nous prenons pas pour nous, nous savons qui nous sommes !»), et finiront ensemble : c’est la revanche des sans-grade de Hollywood contre les nababs… Edwards, le réalisateur au sommet, n’a pas oublié ses années de galère et règle joyeusement ses comptes avec certain gratin californien.  

 

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1969 est une année cruciale pour Edwards, sur le plan personnel et professionnel.

S’il est l’auteur de l’histoire du téléfilm THE MONK avec Janet Leigh, c’est un évènement d’une toute autre importance qui marque sa vie. Edwards rencontre Julie Andrews, la star de MARY POPPINS et THE SOUND OF MUSIC / La Mélodie du Bonheur. La légende veut qu’il ait parlé d’elle avant de la rencontrer, la trouvant si joyeuse à l’écran qu’elle devait «avoir des violettes entre les cuisses» (sic !) ! Loin de s’offusquer de la grivoiserie, Miss Andrews préféra en rire, et l’amour s’en mêla… Blake Edwards et Julie Andrews se marièrent cette année-là, formant un couple soudé aussi bien à la vie que sur les plateaux. Edwards adopte Emma, la fille de l’actrice. 41 ans de mariage soudé, par le tournage de dix films au cinéma et à la télévision. Première collaboration du couple d’heureux mariés : DARLING LILI, sorti en 1970.

 

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Julie Andrews partage la vedette avec Rock Hudson dans cette superproduction mêlant romance, guerre, comédie et musicale. Andrews est la chanteuse britannique Lili Smith, chargée de remonter le moral des troupes en pleine 1e Guerre Mondiale… mais elle est en réalité Lili Schmidt, Mata Hari allemande chargée de soutirer des renseignements stratégiques aux militaires français et anglais. Tout se déroule selon les plans jusqu’à sa rencontre avec le séduisant Major Larrabee (Hudson), l’as de l’aviation alliée. Le héros de guerre ne se doute pas une seconde de la fausse identité de la vedette, et craque pour elle. Et celle-ci, sous la carapace de l’espionne insensible, se découvre des sentiments nouveaux…

L’intrigue est prometteuse, et typiquement «edwardsienne», avec ses deux protagonistes qui peu à peu se démasquent, révèlent leur identité et leur complémentarité dans le double jeu, un thème constant du réalisateur. Edwards, à la mise en scène, assure le spectacle comme il se doit : numéros musicaux entraînants (Mancini, toujours là), combats aériens spectaculaires à souhait (avec le légendaire Baron Rouge en personne), l’inévitable touche comique de service (deux détectives aussi incompétents que Clouseau), tempérée toutefois par la gravité des sentiments amoureux entre les deux personnages principaux… et une touche sexy bienvenue de la part de Miss Andrews, qui s’éloigne ici clairement de Mary Poppins.

 

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La talentueuse chanteuse-comédienne anglaise se livre même à un joli numéro de strip-tease chanté ; Lili Smith se découvrant prise d’une passion dévorante pour son bel aviateur ne supporte pas de le savoir avec une autre, et décide en représailles de charmer son public par un numéro plus croustillant qu’à l’habitude !

Hélas, DARLING LILI, nanti d’un budget encore plus démesuré que THE GREAT RACE – 25 millions de dollars, un record pour l’époque, soit autant que le TORA ! TORA ! TORA !, le film sur Pearl Harbour alors produit par la Fox – et financé par Edwards pour la Paramount, est un échec public cinglant au box-office américain. Le système hollywoodien classique dans lequel Edwards était comme un poisson dans l’eau est en pleine déconfiture : le public boude les comédies musicales, et plusieurs superproductions connaissent des échecs tout aussi sévères. Coup dur pour le cinéaste quinquagénaire qui va se chercher un second souffle durant cette nouvelle décennie.

 

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En 1971, Blake Edwards se tourne vers un genre presque inédit pour lui, le Western. WILD ROVERS / Deux Hommes dans l‘Ouest, a pour vedettes un duo de cow-boys, le vétéran William Holden, et le petit jeune Ryan O’Neal, opposés à Karl Malden en rancher rancunier. Un joli film, assez mésestimé dans la carrière d’Edwards, plus proche de la ballade mélancolique que des grandes fusillades et poursuites du genre.

L’histoire d’amitié liant les deux héros, le vieux Ross et le jeune Frank, est attachante à souhait. Le ton mélancolique du film lui donne un petit air de parenté avec certaines œuvres du grand Sam Peckinpah. À noter d’ailleurs qu’Edwards fait une infidélité musicale à son compère Henry Mancini, se tournant vers Jerry Goldsmith, qui écrivit la partition de CABLE HOGUE pour Peckinpah. Malheureusement, en 1971, le genre qui fit la gloire du Cinéma américain amorce son déclin, malgré des réussites dont ce film fait partie. WILD ROVERS ne trouve pas son public.

Edwards enchaîne en 1972 avec THE CAREY TREATMENT / Opération Clandestine, un retour au thriller, avec James Coburn et la belle Jennifer O’Neill. Le scénario est adapté du roman «Extrême Urgence», d’un certain Jeffery Hudson qui savait de quoi il parlait, vingt ans avant une grande série médicale… Hudson n’était autre que Michael Crichton, le défunt père des URGENCES, entre autres nombreuses choses ! Coburn incarne le Docteur Peter Carey, qui tente de venir en aide à un collègue sino-américain injustement accusé d’avoir pratiqué un avortement fatal sur une mineure, la fille de son directeur d’hôpital… Thriller solidement mené par Edwards, avec un Coburn toujours parfait de décontraction.

Après avoir passé sur l’adaptation filmée de L’EXORCISTE, le roman de son ami scénariste William Peter Blatty, Edwards prend ses distances avec Hollywood et part vivre en Angleterre avec Julie Andrews, pour veiller sur leur petite famille. Le couple adoptera deux fillettes vietnamiennes, Amy et Joanna (nées en 1974 et 1975).  

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Edwards continue de travailler avec son épouse ; après une émission télévisée spéciale (JULIE AND DICK AT COVENT GARDEN) aux côtés de Dick Van Dyke, le couple Edwards / Andrews poursuit avec THE TAMARIND SEED / Top Secret, un solide thriller avec Omar Sharif. Andrews est Judith Farrow, fonctionnaire au Home Office qui se remet d’une rupture amoureuse en séjournant aux Caraïbes, où elle rencontre le séduisant Feodor (Sharif). L’amour et la romance s’en mêlent, mais nous sommes en pleine Guerre Froide… difficile, pour ne pas dire impossible, de voir une Anglaise et un Soviétique vivre un grand amour dans le monde impitoyable de l’espionnage !

Il est à noter que la réputation «comique» d’Edwards, plutôt mise en veilleuse semble-t-il ici, vaut au film d’être souvent cité à tort comme une comédie par des sites mal informés. La confusion venant de ce que ce brave Omar Sharif a parodié son propre rôle dans TOP SECRET !, délirante parodie des récits d’espionnage due au trio ZAZ une décennie plus tard. Rien à voir, à part la présence d’Omar !

Mais retournons aux choses sérieuses… enfin si l’on peut dire… après une pause de sept ans, Edwards retrouve Peter Sellers et l’Inspecteur Clouseau. C’est la reprise d’une collaboration aussi fructueuse à l’écran que houleuse en privé… Sellers, dont la réputation d’acteur à problèmes n’était plus à faire, mènera la vie dure à son ami. Le film de 2004 THE LIFE AND DEATH OF PETER SELLERS / Moi, Peter Sellers, avec Geoffrey Rush magistral en Sellers, et John Lithgow incarnant Edwards, exagère paraît-il à peine les rapports conflictuels et amicaux entre les deux hommes. Il faut dire aussi que, depuis LA PARTY, les deux hommes ont aussi eu des fortunes diverses. Edwards veut se refaire une santé comme réalisateur à succès, et a construit une vie personnelle stable avec sa chère et tendre Julie, tandis que Sellers s’est abîmé la santé dans la défonce, l’alcool, sa réputation ayant souffert de ses mariages ratés et de l’échec de ses derniers films. Heureusement, Jacques Clouseau va les aider à recoller les morceaux, pour le plus grand bonheur du spectateur !  

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1975 marque donc LE RETOUR DE LA PANTHERE ROSE ! Aux côtés de Sellers, Herbert Lom revient dans le rôle du Commissaire Dreyfus, toujours aussi exaspéré, de même que Burt Kwouk, Cato toujours fidèle au poste. Christopher Plummer se joint à eux, reprenant le rôle de Sir Charles Lytton incarné par David Niven dans le tout premier film. C’est d’ailleurs un vrai retour aux sources du premier film qu’opère Edwards, puisque la précieuse Panthère Rose, joyau fleuron du royaume de Lugash, a de nouveau été volée… Sir Charles n’y est pour rien, mais comme de bien entendu, les soupçons pèsent sur lui. Et son vieil adversaire Clouseau est de retour, après avoir été dégradé au simple rang de gendarme après le «succès» de son enquête d’A SHOT IN THE DARK… Le vol de la Panthère Rose permet donc le retour en grâce de l’inénarrable Inspecteur, encore plus maladroit et stupide qu’à ses débuts.

Retour gagnant pour le duo Edwards-Sellers qui fait feu de tout bois – avec le concours de Henry Mancini, de retour à la musique d‘un film de son vieil ami. Les gags sont innombrables : voyez plutôt l’entrée en scène de Clouseau qui s’en prend à un innocent aveugle et son «minkey» au lieu d’arrêter les voleurs d’une banque… et qui assomme le directeur de l’établissement !

Citons aussi, entre autres gags qui font mouche, les démêlés de Clouseau avec un aspirateur surpuissant, ou la rencontre de l’Inspecteur avec un chauffeur de taxi encore plus stupide que lui. Clouseau veut prendre en filature un suspect et dit au chauffeur «suivez cette voiture !». Classique. Le chauffeur obtempère, descend et se met à courir à pied derrière la voiture suspecte !! Sellers est comme d’habitude hilarant avec ses déguisements et son accent, faisant même rire sa partenaire Catherine Schell qui a bien du mal à garder son sérieux en plein dialogue… Le style de mise en scène d’Edwards est le même, quoiqu’un peu plus «européen», le classieux format 2.35 avec Technicolor étant remplacé par le format 1.85 plus resserré. La construction des gags est parfaite, comme il se doit.

Le film remporte un grand succès au box-office, rétablissant les carrières des deux complices, et Blake Edwards obtient au passage une quatrième nomination partagée au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

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On ne va pas s’arrêter en si bon chemin, et Edwards tourne dans la foulée THE PINK PANTHER STRIKES AGAIN / QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE. Des trois PANTHERE ROSE tournés par Edwards et Sellers dans les années 1970, c’est certainement le meilleur… et le plus fou !

Aussi fou que l’infortuné Commissaire Dreyfus, que les bêtises de Clouseau ont envoyé finalement à l’asile psychiatrique. Clouseau a maintenant le bureau de son ancien supérieur, et, quand celui-ci est guéri, ne trouve rien de mieux que d’aller lui rendre une visite amicale… Il n’en faut pas plus pour que Dreyfus craque à nouveau. L’intrigue part dans le délire total, parodiant les James Bond les plus «énormes» avec bonheur. Dreyfus s’évade, et rassemble une armée d’assassins internationaux dans le seul but d’éliminer l’increvable Clouseau. Il va même jusqu’à kidnapper un physicien et son arme absolue, pour pousser les services secrets du monde entier à éliminer Clouseau qui ne voit toujours rien venir…  

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Impossible de garder son sérieux plus de trente secondes dans ce film à mourir de rire. Clouseau et Cato jouent à Bruce Lee Vs. Chuck Norris et massacrent une fois de plus le décor ; l’Inspecteur mène un interrogatoire d’anthologie en Angleterre, à côté duquel la confrontation finale d’A SHOT IN THE DARK paraît bien sage en comparaison. Il dégringole un escalier, écrase les orteils des suspects, se prend la main dans une armure, veut chasser une mouche à coups de masse d’armes et finit par fracasser un piano d’une valeur inestimable (ce à quoi il ajoute, imperturbable : «Plus maintenant !»). Clouseau se promène aussi en Bavière, en pleine Fête de la Bière (gare à la «tyrolienne» aux tétons plus que pointus et à l’assassin italien nain – Deep Roy, familier des futurs Tim Burton !). Il a un dialogue d’anthologie avec un brave aubergiste, au sujet d’un petit roquet apparemment inoffensif à ses pieds : «Est-ce que votre chien mord ? – Non. – (…) Mais vous m’aviez dit que votre chien ne mord pas ! – Ce n’est pas mon chien !»)… et j’en passe et des meilleures, comme le générique animé où la Panthère rejoue LA MELODIE DU BONHEUR en hommage à Julie Andrews… sans oublier le caméo surprise de l’assassin égyptien : Omar Sharif !

Edwards et son coscénariste Frank Waldman remportent le WGA Award de la Meilleure Comédie. Le film est un nouveau carton au box-office… et un parfait antidépresseur !  

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La saga de l’Inspecteur Clouseau se conclut en beauté en 1978 avec REVENGE OF THE PINK PANTHER / LA MALEDICTION DE LA PANTHERE ROSE, avec l’équipe habituelle ! Cette fois, l’indestructible inspecteur est confronté à la redoutable French Connection et la Mafia italo-américaine (merci William Friedkin et Francis Ford Coppola) qui a juré sa mort. Les fous, ils ne savent pas ce qui les attend… Clouseau se fait passer pour mort, afin de tromper ses ennemis – même Cato s’y laisse prendre et transforme l’appartement de l’inspecteur en maison de passe chinoise ! Le brave domestique est d’ailleurs de l’aventure complète, accompagnant Clouseau jusqu’à Hong Kong, alors que Dreyfus, de nouveau libéré de l’asile, a pour mission d’enquêter sur la supposée mort de sa bête noire – ce qui n’arrange pas sa santé mentale, on s’en doute. Parmi les grands moments de cette nouvelle aventure, la rencontre de Clouseau avec un assassin travesti, joué(e) par Sue Lloyd, actrice qui se faisait réellement passe pour un homme travesti en femme… l’idée fera son chemin dans l’esprit d’Edwards, avec le résultat que l’on sait quelques années plus tard.

En attendant, Sellers / Clouseau se déguise en Toulouse-Lautrec (il est un peu à «court» d’argent…), en vieux loup de mer (avec un perroquet gonflable récalcitrant… toujours cette obsession d’Edwards pour les «birdie num num», vrais ou faux ou empaillés), et en Don Corleone d’opérette, le tout avec la même bonne humeur. L’inspecteur aura enfin son heure de gloire sur le parvis de l’Élysée, décoré par le Président de la République ! Avec gags à foison, bien sûr… ah, ce n’est pas avec les chefs actuels de la Ve République qu‘une scène pareille arriverait…

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Malheureusement, la série connaîtra un tragique coup d’arrêt avec le décès prématuré de Peter Sellers en 1980, emporté par une crise cardiaque après des années d‘excès, et de mauvais soins. Edwards aura du mal à surmonter le coup de la perte de son ami, tentant plusieurs fois de raviver la flamme en donnant des suites hélas superflues aux enquêtes de Clouseau…

 

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Blake Edwards était aussi un grand dépressif, anxieux, et souffrant du Syndrome de Fatigue Chronique.

En 1979, le cinéaste, pourtant requinqué par ses récents succès, donne une nouvelle orientation à sa carrière. Il prend le risque d’évoquer frontalement ses angoisses dans des comédies réussies, au ton cependant plus doux-amer derrière les éclats de rire. C’est tout d’abord’10’, en français ELLE, avec Dudley Moore, Julie Andrews et une jeune actrice qui va enflammer la libido de la gent masculine : Bo Derek !

Le récit du film ramène Edwards à Hollywood. Il nous raconte les déboires sentimentaux de George Webber (Dudley Moore), auteur-compositeur à succès, compagnon comblé de la star Samantha Taylor (Julie Andrews), propriétaire et résident d’une villa grand luxe avec vue imprenable sur les orgies d’en face (le voisin et lui ont un accord, chacun peut regarder au télescope les ébats de l’autre avec des bimbos !). Mais George subit les affres de la crise de la quarantaine… Il se fâche avec sa compagne qui ne supporte plus ses caprices et son narcissisme. Un jour, George croise en voiture le regard d’une magnifique jeune femme allant à son mariage… Elle s’appelle Jenny, elle est la fille d’un riche dentiste et va passer sa lune de miel sur les plages (vraiment) brûlantes de Manzanillo au Mexique. George n’a plus qu’une seule idée : séduire la belle, malgré les obstacles, la poisse et les remords…

Le film fait un carton dans le monde entier, largement explicable par les charmes de la belle Bo, dont les dreadlocks blondes et le maillot de bain couleur chair ont fait fantasmer toute une génération… D’ailleurs, Edwards la filme comme un fantasme vivant, à chaque séquence où elle affole la libido de ce pauvre Dudley Moore ! Fantasme forcément décevant au bout du compte, puisque, selon la tradition «edwardsienne», notre héros n’arrivera pas à conclure avec la belle pourtant plus que consentante… que voulez-vous, c’était les années 1970, la liberté sexuelle et l’insouciance, bien avant le SIDA et le retour en force du puritanisme Républicain ! La séquence où George tente en vain de passer à l’acte avec la sublime créature sur l’air du «Boléro» de Maurice Ravel est un des sommets comiques de la filmographie d’Edwards. Le timing de Dudley Moore fait d’ailleurs merveille avec le sens du cadrage et du rythme «à retardement» du cinéaste, qui s’amuse bien une fois de plus à ridiculiser le mode de vie californien. 

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Séquences de choix : George rend visite au prêtre marieur, et découvre une servante pétomane et arthritique, à l’âge plus qu’incertain («chaque fois qu’elle lâche un pet, on bat le chien !») ; George dégringole magistralement les collines de Beverly Hills après une bagarre avec son télescope ; et il découvre à quel point le sable du Mexique est réellement chaud !Incorrigible Edwards, qui cependant laisse percevoir ses failles derrière les gags. Nul doute que la relation de George et Samantha reflète, en l’exagérant aimablement, celle du cinéaste et de la femme de sa vie. Certes, Edwards n’était jamais en manque d‘humour grivois, mais il baisse ici le masque sans complaisance, montrant sa facette dépressive, tout en réservant une jolie déclaration d’amour pour Julie Andrews. Fin de l’histoire : George finit de courir les jupons, et accepte enfin de se consacrer uniquement à sa chère Samantha. Message reçu : ils vont faire l’amour, mais Samantha ferme les volets. De l’autre côté de la vallée, le voisin déluré avec qui George avait passé un accord râle : «je lui offre du porno gratuit, et lui il me donne du Disney !!». Incorrigible, on vous dit ! 10 / Elle vaut à Edwards sa sixième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

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Sur sa lancée, Edwards va signer sa comédie la plus féroce en 1981, S.O.B. Pour «Standard Operational Bullshit», la «connerie opérationnelle standard», selon le langage fleuri du médecin hollywoodien véreux joué par le grandiose Robert Preston. Médecin très spécial chargé de traiter la dépression de Felix Farmer, un cinéaste à succès (Richard Mulligan en alter ego d’Edwards) pressé par le studio qui l’emploie de rattraper un tournage catastrophique… l’innocente comédie musicale interprétée par son épouse Sally (Julie Andrews parodiant les rôles qui ont fait sa renommée) risquant d’être un désastre financier, il la transforme en film cochon ! Un vieil ami bienveillant, Tim (William Holden, dans une de ses dernières apparitions), fait ce qu’il peut pour empêcher le réalisateur de se suicider à maintes reprises, tandis que tout le monde en prend pour son grade : stars égocentriques, critiques commères, agents hystériques… et un producteur, mort sur la plage en plein jogging, n’est remarqué de personne… Marisa Berenson, Shelley Winters et la débutante Rosanna Arquette en starlette complètent le casting de ce film à l’humour très noir, sans doute celui où Blake Edwards se défoule sur le tout Hollywood avec autant de dérision que d’amertume.  

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Les deux clous du spectacle : la fameuse séquence où Julie Andrews se dévergonde encore plus que dans DARLING LILI, tout d’abord. Une scène anthologique où Miss Andrews, la si sage Mary Poppins / Maria Von Trapp, montre ses seins ! L’humour de la séquence passe par la préparation du numéro de l‘actrice, rendue euphorique par les médicaments du «Docteur Feelgood» Preston… Près de trente ans avant le scandale du médecin de Michael Jackson, Edwards brocardait joyeusement les docteurs dealers du show-business américain ! Sans doute la scène la plus drôle jamais jouée par l’actrice, dans tout son répertoire.

Second grand moment, l’enterrement du cinéaste par ses copains ivres morts. Edwards s’inspire d’une histoire célèbre survenue à Hollywood après le décès du grand comédien John Barrymore, grand-père de Drew, notoirement connu pour ses frasques alcoolisées et ses nombreuses conquêtes féminines. Son vieux copain, le cinéaste Raoul Walsh, sérieusement imbibé ce jour-là, «emprunta» le corps de Barrymore quelques heures aux pompes funèbres, pour un dernier toast avec Errol Flynn… Complètement cuits, Walsh et Flynn promenèrent leur défunt ami en voiture dans les rues de Hollywood, pour un dernier tour de scène !! Blake Edwards reprend la même scène, en poussant le bouchon encore plus loin : les vieux copains échangent le corps de leur défunt ami avec un anonyme – qui a donc droit à de glorieuses funérailles devant le gratin de Los Angeles -, puis célèbrent des funérailles vikings en haute mer !

L’humour noir et l’autodérision n’étant pas vraiment du goût alors à la mode, S.O.B. essuie un échec cinglant, auprès du public et de la critique. On ne lui pardonne pas de «cracher dans la soupe»… même s’il nous montre au grand jour les aspects les plus déplaisants de l’industrie hollywoodienne sous l’angle du rire. Dommage, car il s’agit sans doute d’un des meilleurs films d’Edwards, le plus caustique et le plus sous-estimé de sa carrière.

Il obtient pour S.O.B. sa septième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

 

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Qu’à cela ne tienne, Edwards, qui fête alors ses 60 ans, rebondit de fort belle manière l’année suivante, en offrant un rôle en or à Julie Andrews.

VICTOR/VICTORIA, avec également James Garner et Robert Preston, est un remake du film de 1933 VIKTOR UND VIKTORIA, de Reinhold Schünzel. Il s’inspire aussi de l’actrice Sue Lloyd, pour cette histoire désormais classique de travestissement. Dans le Paris des années 1930, l’actrice et chanteuse Victoria Grant (Andrews), au chômage, ne trouve pas le rôle qui sauvera sa carrière en ruines. Sa rencontre avec un artiste homosexuel, Carroll Todd (Preston), débouche sur une idée saugrenue : les hommes travestis en femmes faisant le succès des cabarets, Todd persuade Victoria de se faire passer pour un comte polonais déchu, Victor Grazinski, qui se produit sur la scène grimé en femme ! Le public n’y voit que du feu, le succès est assuré, mais la venue d’un séduisant avocat marron de Chicago, King Marchand (Garner), va compliquer la situation à loisir… Victoria craque pour le bel homme, mais ne peut se démasquer sans risquer le retour à la misère ; tandis que le viril King, homme à femmes invétéré, est très perturbé à l’idée de s’avouer qu’il est amoureux d’un homme…  

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C’est le pinacle de la carrière d’Edwards. Et, loin devant TOOTSIE avec Dustin Hoffman tourné à la même époque, la meilleure comédie sur le travestissement depuis l’inégalable CERTAINS L’AIMENT CHAUD de l’ami Billy Wilder. La reconstitution du Paris de l’entre-deux-guerres mondiales est remarquable de réalisme, et la mise en scène d’Edwards toujours soigneusement travaillée aussi bien dans les gags (dont un mémorable passage au restaurant se concluant par une bagarre collective homérique) que les entraînants numéros musicaux concoctés avec Henry Mancini. Julie Andrews obtient des louanges méritées pour la finesse de son interprétation, mêlant habilement l’humour, le pathétique, et la séduction ambiguë du faux aristocrate. Garner n’est pas en reste, tirant vers le haut un rôle qui pourrait être caricatural mais provoque une certaine sympathie, et Robert Preston, pour sa seconde collaboration avec Edwards, s’avère être un véritable voleur de scènes… Son interprétation en travesti grotesque rejouant «The Shady Lady from Seville» est un sommet de burlesque décomplexé !VICTOR/VICTORIA est un succès international, qui vaut à Edwards de nombreuses récompenses : une nomination à l’Oscar du Meilleur Scénario Adapté, le César du Meilleur Film Étranger, le David di Donatello du Meilleur Scénario pour un Film Étranger, et un son second WGA Award pour la Meilleure Comédie Adaptée.   Après ce triomphe, la suite de la carrière d’Edwards est malheureusement plus inégale. Le cinéaste ne s’est jamais vraiment remis du décès de Peter Sellers, alors qu’ils préparaient une sixième aventure de l’Inspecteur Clouseau, ROMANCE OF THE PINK PANTHER. Voulant rendre hommage à son ami, Edwards rassemble des scènes inédites, rejetées des montages des précédents films : TRAIL OF THE PINK PANTHER / A la Recherche de la Panthère Rose, où les acteurs réguliers de la saga reviennent dans un scénario à la «Citizen Kane» impliquant la disparition de Clouseau, prétexte pour montrer les séquences inédites avec Sellers. L’hommage passe mal… Edwards est implicitement accusé par la critique d’exploiter l’image du défunt comédien. Le coup est dur, d’autant plus que le film essuie un échec auprès du public, sans doute mal à l’aise. Plaidons quand même en faveur du cinéaste : le laserdisc et le DVD n’existaient pas encore à l’époque. La technologie aurait sans doute permis à Edwards d’insérer ces scènes inédites dans les disques de chaque film, comme c’est désormais la coutume. Il aura voulu empêcher la dégradation des pellicules inutilisées pour rendre un dernier hommage à Peter Sellers.

Parallèlement à ce difficile exercice de montage, Edwards tente de continuer la série avec un nouveau film, sorti en 1983 : CURSE OF THE PINK PANTHER / L’Héritier de la Panthère Rose, avec David Niven, Robert Wagner, Herbert Lom, Roger Moore… au jeune comique Ted Wass d’incarner le successeur de Clouseau, mais surpasser Sellers est impossible… Le film est un nouvel échec, et la carrière de Wass retombera dans l’anonymat complet.

Passons rapidement sur la réalisation suivante d’Edwards, THE MAN WHO LOVED WOMEN / L’Homme à Femmes, avec Burt Reynolds, Julie Andrews et Kim Basinger, qui est un remake humoristique de L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES de François Truffaut.

Edwards retrouve ensuite en 1984 Dudley Moore dans MICKI & MAUDE, avec également la charmante Amy Irving, alors épouse de Steven Spielberg (qui aura plus d’une fois rendu hommage à l’humour de Blake Edwards, depuis 1941 jusqu’au TERMINAL – où Tom Hanks, héritier du Hrundi V. Bakshi de LA PARTY, partage un siège avec un sosie de Clouseau… – en passant par la bagarre du night-club du TEMPLE MAUDIT et les gags de John Goodman dans ALWAYS). Une comédie sur la bigamie qui ne laisse cependant pas un grand souvenir.

Guère plus heureux par la suite, Blake Edwards avait écrit le scénario de CITY HEAT / Haut les Flingues ! Un film policier humoristique qu’il devait réaliser avec Clint Eastwood et Burt Reynolds. Mais il abandonna le projet, suite à un différend artistique avec Eastwood, le film fut confié à Richard Benjamin.

En 1986, Edwards rend une nouvelle fois hommage à Laurel et Hardy avec A FINE MESS / Un Sacré Bordel… hélas, l’acteur Ted Danson, venu de la sitcom CHEERS, ne saurait rivaliser avec le célèbre duo. Edwards retrouve Jack Lemmon et Julie Andrews pour une comédie dramatique douce-amère, THAT’S LIFE !, dont le titre résume sans aucun doute son état d’esprit d’alors… Un récit largement autobiographique qui ne rencontre cependant pas le succès.

 

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Si Edwards connaît une certaine crise créative dans ses dernières années, il conserve heureusement encore quelques beaux restes. En 1987, il retourne à ce qu’il sait faire à merveille, la comédie burlesque, et obtient un joli succès avec BLIND DATE / Boire et Déboires. Bruce Willis (en pleine ascension, juste entre sa série CLAIR DE LUNE et avant le triomphe de PIEGE DE CRISTAL) et une adorable Kim Basinger en partagent la vedette, et forment un couple aussi sympathique que mal assorti. Willis joue Walter, un brave type plutôt lâche, qui cherche à complaire à son despotique patron… Celui-ci insistant pour que ses adjoints se présentent à une importante soirée d’affaires avec leurs femmes, pour satisfaire un tyrannique client japonais (flanqué de sa vieille et soumise geisha d’épouse…), Walter le célibataire se voit obligé d’accepter un «rendez-vous en aveugle» : sa compagne pour la soirée, Nadia (Basinger), est une perle… Belle, intelligente, touchante, elle est peut-être la femme de sa vie. Seul hic, et un très gros hic : Nadia ne doit pas boire une seule goutte d’alcool, ou gare aux conséquences… Bien entendu, notre anti-héros n’écoute pas le conseil, et la princesse charmante, sitôt le premier verre avalé, devient un cataclysme ambulant !  

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Les rêves de promotion de Walter vont vite partir en fumée, pour la plus grande joie du spectateur et du cinéaste requinqué. Il multiplie les gags sonores et visuels, déclenchant une véritable tornade de désastres sur la tête de ce pauvre Willis, amené au pétage de plombs ! L’acteur est très bon dans un vrai registre comique qu’il exploitera très peu après LA MORT VOUS VA SI BIEN, tandis que Basinger, cataloguée pour ses rôles sexy, s’avère ici être une excellente actrice de pure comédie slapstick. Voir notamment une scène hilarante avec la perruque de la geisha ; LA PARTY n’est pas loin !

Le film remporte un bon succès.  

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En 1988, Edwards retrouve Bruce Willis et James Garner, en tête d’affiche de SUNSET / MEURTRE A HOLLYWOOD, avec également Malcolm McDowell. Un mélange atypique de film policier, western et comédie. Willis et Garner en sont les protagonistes, un duo de héros d’autant plus inattendu qu’ils ont réellement existé. Le premier incarne la star de cinéma Tom Mix, cow-boy héroïque des films muets de Hollywood ; le second incarne de nouveau, vingt après WAY OF THE GUN / SEPT SECONDES EN ENFER de John Sturges, une authentique légende du Vieil Ouest, Wyatt Earp. L’ancien US Marshal qui jadis mena la célèbre fusillade de l‘OK Corral, aux côtés de ses frères et de Doc Holliday, finit réellement sa carrière comme consultant technique sur les plateaux de tournage ! À partir de cette anecdote authentique, Edwards s’amuse à mêler les genres qu’il maîtrise le mieux – et à égratigner une fois de plus le vernis hollywoodien une fois de plus montré sous son jour le moins flatteur. Une intrigue sur fond de gangstérisme, réseaux de prostitution et producteurs véreux met surtout en valeur le duo Willis-Garner, spécialement ce dernier excellent en pistolero vieillissant et toujours charmeur. McDowell incarne un méchant savoureux, curieux croisement entre Charles Chaplin et William Randolph Hearst, le magnat de la presse ; deux noms liés à la mort suspecte du cinéaste Thomas H. Ince, survenue à bord du yacht de Hearst… ce dernier, amant de l’actrice Marion Davies, tenta de tuer Chaplin, autre amant de Davies, mais c‘est l‘infortuné Ince qui fut atteint par ses tirs. Sombre histoire hollywoodienne dont Edwards s’inspire pour sa «detective story» réussie, mais qui ne remporte pas le succès espéré.

Après un détour par le téléfilm JUSTIN CASE avec George Carlin, pilote d’une série avortée, Blake Edwards brille de ses derniers feux en signant en 1989 SKIN DEEP, devenu chez nous L’AMOUR EST UNE GRANDE AVENTURE. Une comédie douce-amère qui continue, dix ans après ELLE, d’explorer les angoisses de l’homme américain ordinaire, tenaillé par sa libido et la crise de la quarantaine, et dépassé par l‘émancipation féminine. Le défunt comédien John Ritter, plus connu pour ses sitcoms, incarne Zach Hutton, un écrivain californien dont la vie tourne au désastre. Ce Don Juan invétéré ne trouve rien de mieux que de tromper sa femme avec sa maîtresse, et celle-ci avec une autre, le même jour sous le même toit ! Le divorce imminent, l’angoisse de la page blanche, les verres d’alcool et le suicide d’un vieil ami plongent Zach dans la déprime. Bien décidé à reconquérir son épouse, Zach connaît quand même de sérieux «moments d’égarement» avec la gent féminine. Cela donne des séquences savoureuses à souhait. Notamment un anthologique duel au préservatif fluorescent entre Zach et un rival, star punk macho et débile, autour du lit d’une belle. Edwards revisite à sa façon les combats au sabre laser des STAR WARS, avec l’aide même d’ILM, le studio d’effets spéciaux de George Lucas !  

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Parmi les autres morceaux d’anthologie, on retiendra particulièrement la vengeance d’une ex furieuse, adepte de l’électrothérapie, contre un Zach affolé… Le tempo et la gestuelle de John Ritter nous montrent les hilarantes «séquelles» du traitement. Dommage cependant que l’acteur, très bon, n’ait pas le profil «bankable» qui aurait fait de SKIN DEEP un plus grand succès. Imaginez, en revoyant le film, ce qu’il aurait donné avec un Ben Stiller ou un Steve Carell dans leurs grands jours… Néanmoins, le film reste une comédie très réussie.  

Après avoir «remaké» son PETER GUNN en téléfilm, Edwards signe son avant-dernier film en 1991 : SWITCH / Dans la Peau d’une Blonde, avec Ellen Barkin. C’est un remake dissimulé d’AU REVOIR CHARLIE, la pièce de George Axelrod dont Vincente Minnelli avait déjà tiré un film avec Debbie Reynolds et Tony Curtis. Au programme de cette comédie, guerre des sexes et travestissement poussé à l’extrême, puisqu’un affreux golden boy, Steve, sexiste et vaniteux, y est tué par trois de ses ex-maîtresses. Dieu lui donne une chance de se racheter en le ramenant à la vie, mais le Diable farceur transforme Steve le macho en Amanda, une blonde ravissante ! Une punition qui vaut à Steve de découvrir les joies et les inconvénients d’une vie de femme moderne, avec les gags que l’on imagine. Edwards ne se refait pas, et signe encore quelques scènes réussies, dont une bagarre collective dans un bar de lesbiennes. Le numéro très drôle d’Ellen Barkin, surjouant volontairement le «mec» piégé dans son nouveau corps, ne masque toutefois pas les faiblesses d’un scénario moins inspiré qu’à l’ordinaire. La comédie se teinte au final de tristesse, un choix qui fait que SWITCH, malgré ses qualités, n’est pas au niveau des meilleurs Edwards.

À 70 ans, le cinéaste conclut sa carrière en demi-teinte. Il crée en 1992 une série télévisée comique, JULIE avec Julie Andrews, qui ne dure que 2 épisodes. Puis il signe son dernier long-métrage de cinéma en 1993, une ultime tentative de relancer sa célèbre série : LE FILS DE LA PANTHERE ROSE, avec Roberto Benigni, Herbert Lom et Claudia Cardinale… On peut s’amuser de voir cette dernière, qui jouait la Princesse Dala dans le film original, reprendre le rôle de la douce Maria, la soubrette incarnée par Elke Sommer dans A SHOT IN THE DARK. Apparemment, elle et ce brave Clouseau ont pu enfin conclure. Elle a donné naissance à un fils, Jacques Gambrelli, aussi gaffeur que son illustre paternel. Hélas, le cœur n’y est plus… l’histrion épuisant Benigni ne peut rivaliser avec le génie comique de Sellers, et le film est un échec cinglant.Fin de carrière un peu amère de la part du grande Edwards, lauréat en cette année 1993 d’un Preston Sturges Award de la Directors Guild of America. Il signe sa dernière réalisation pour la télévision en 1995, un «auto-remake» de VICTOR/VICTORIA, toujours avec Julie Andrews. Edwards goûtera aux joies bien méritées d’une semi-retraite professionnelle, tout en faisant de rares apparitions publiques, et participant à divers projets, en dépit de la détérioration de sa santé. En 2000, il est interviewé dans le documentaire biographique I REMEMBER ME, de Kim A. Snyder. Il est l’un des patients atteints du syndrome de Fatigue Chronique, décrivant la maladie dont il souffrit toute sa vie.

Il sera bien naturellement crédité au générique des deux PANTHERE ROSE avec Steve Martin, en 2006 et 2009, comme créateur original du personnage de l’Inspecteur Clouseau. On retrouvera aussi Edwards comme assistant de production pour la série télévisée de 2007, ON THE ROAD IN AMERICA – documentaire racontant les pérégrinations de quatre Arabes musulmans voyageant aux USA.

Et, bien entendu, Edwards recevra plusieurs récompenses honorifiques pour sa riche carrière dans ses dernières années. Il a eu droit à son étoile sur le Walk of Fame du 6910 Hollywood Boulevard. Edwards fut aussi récompensé en 2002 d’un Laurel Award de la WGA pour sa carrière de scénariste.  

 

Gardons le meilleur hommage pour la fin, lors de la cérémonie des Oscars de 2004 : c’est Jim Carrey, un grand admirateur de Peter Sellers, rend un hommage mémorable à Blake Edwards. Ce dernier arrive sur scène en fauteuil roulant, et… voyez la suite ! «Touche pas à mon Oscar !» Après le gag, Blake Edwards rendra un hommage affectueux à sa chère Julie Andrews, ainsi qu’aux sans grade du cinéma – dont le préposé au ramassage de crottes d’éléphanteau de LA PARTY !    

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Salut Blakie. Puisses-tu rejoindre tes vieux copains Lemmon, Curtis, Sellers, Henry Mancini et compagnie, dans une grande fiesta céleste…

The Inarritu Connection – BIUTIFUL et FAIR GAME

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BIUTIFUL, d’Alejandro GONZALEZ INARRITU  

L’Histoire :  

la tragédie d’un homme, Uxbal. Il vit de petits trafics dans les bas quartiers de Barcelone, aidant des immigrants clandestins africains et chinois à trouver du travail, comme employés d‘ateliers clandestins, ouvriers de chantiers ou simples revendeurs à la sauvette.  

Uxbal élève de son mieux ses deux enfants, Anna et Mateo, dans un misérable appartement ; Marambra, sa femme et la mère des deux enfants, l’a quitté ; souffrant de troubles bipolaires, elle le trompe avec le premier venu, dont son propre frère Tito. Les deux frères doivent transférer la dépouille de leur père qu’ils n’ont pas connu, parti au Mexique et mort jeune, le cimetière où il reposait étant sur le point d‘être détruit. Le quotidien peu reluisant d‘Uxbal est encore assombri par la mauvaise nouvelle du médecin : il est atteint d‘un cancer de la prostate, incurable, et n‘a plus que quelques mois à vivre. Hanté par des visions de l‘Au-delà, Uxbal, à l‘approche de sa propre mort, doit faire des choix décisifs pour l‘avenir de ses proches…  

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Ci-dessus : la bande-annonce de BIUTIFUL en anglais.  

Impressions :  

à mon père, et mes grands-pères.  

 

Comment… déjà sept semaines d’écoulées depuis mon dernier blog ? Écrire sur THE SOCIAL NETWORK m’a vidé littéralement les batteries… À peine le temps de m’en remettre que je suis allé voir BIUTIFUL, dernière pépite du mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu, le passionnant cinéaste d’AMOURS CHIENNES, 21 GRAMMES et BABEL. Un cinéaste «loco», observateur impitoyable de l‘Humanité, dont chaque film est une expérience unique… mais difficile. Inarritu a certes commencé sa carrière par une histoire de chiens, mais il n’a jamais caressé le public dans le sens du poil ; il oblige le spectateur à de douloureuses interrogations. Avec cette histoire d’un mort en sursis, condamné par la maladie et hanté par des visions liée à la Mort, le réalisateur persiste et signe. Autant dire que pour ma part, j’ai eu énormément de mal à écrire sur ce film. Il est magnifique, évidemment, mais réveille des émotions douloureuses, difficiles à exprimer. Cela a dû «parasiter» mes impressions et m’empêcher d’écrire dessus.

J’espère que vous pardonnerez la maladresse de ces commentaires, tant l’exercice d’écrire sur BIUTIFUL aura été difficile !  

Il faut avant toute chose saluer l’interprétation exceptionnelle de Javier Bardem. Le comédien espagnol livre une performance de tout premier ordre, peut-être même son meilleur travail depuis son rôle dans le touchant MAR ADENTRO (2004) d’Alejandro Amenabar, où il campait – déjà – un mort en sursis, Ramon Sampedro, tétraplégique déterminé à en finir avec une vie immobile.

Portant le film de toutes ses robustes épaules, Bardem est pratiquement de toutes les séquences. Tout en retenue, son jeu exprime très subtilement les moindres doutes, angoisses et résolutions de son personnage, aidé par l’intensité de ce regard noir qui vous cloue littéralement à votre fauteuil.  

Son personnage, Uxbal, n’est en rien le cliché habituel du petit trafiquant ordinaire. Cet homme profondément solitaire a un don très particulier : il voit les morts. Voilà qui donne au film une dimension spirituelle incontestable, d’autant plus forte qu’elle prend ses racines dans la réalité la plus triviale. L’importance accordée aux scènes de «visions» n’a rien de saugrenu, et elles ne versent pas dans les excès démonstratifs. Dans BIUTIFUL, les scènes de visions ou de «fantômes» ne sont pas dictées par les sempiternels codes du film fantastique occidental – le réalisateur ne nous donnera pas de scènes choc, ou l’explication tant attendue dans 99 % des films du genre sur la raison de ces visions. Pour Inarritu, totalement imprégné de sa culture amérindienne et mexicaine, la spiritualité est un élément omniprésent, même dans le quotidien le plus noir. Uxbal a donc le don à double tranchant de voir l’esprit des morts. Scènes très perturbantes, quasi muettes, celles où il croise ainsi le regard d’un petit garçon assis à côté de son cadavre, ou bien celles des clandestins «collés» au plafond de son appartement, tels des papillons de nuit… Uxbal ne retire ni gloire ni profit de ce don, qui l’aliène complètement (voir la scène avec la mère du petit garçon).

Ces visions s’accompagnent, au fil de sa dégradation physique, d’autres images mémorables : un vol d’oiseaux dans le ciel barcelonais formant des signes fugitifs, ou ces «désynchronisations» de reflets annonciateurs probables de sa propre mort. Ces scènes sont fortement teintées de chamanisme, confirmées par les visites d’Uxbal chez une amie, Bea, elle-même médium, qui l’aide à interpréter ces signes et ces rencontres inquiétantes : «Les morts qui restent parmi nous ont une œuvre inachevée, ils souffrent à cause de cela», ils ont toujours un message à transmettre à leurs proches. Uxbal, lui-même en grande souffrance physique et psychique, tentant de raccommoder les vies des siens, entame un douloureux voyage le reliant à son propre père, le seul mort avec qui il voudrait communiquer.  

Le père disparu : voilà la clé du film d’Inarritu. L’héritage d’un père absent, «figé» dans la mémoire d’Uxbal, comme un éternel jeune homme sur une vieille photographie. Le père a dû fuir l’Espagne, loin d’Uxbal et son frère, pour le Mexique. Poison de l’Espagne du 20e Siècle, le régime totalitaire de Franco est à l’origine de cette fuite. Une fracture historique, politique et sociale, dont les effets pervers se font encore sentir dans l’Espagne contemporaine de nos jours, nous dit Inarritu. Privé de modèle paternel pour bâtir sa propre vie, Uxbal est à la dérive.

La séquence de la morgue, aussi dure soit-elle pour le spectateur, est fondamentale. Uxbal et son frère Tito exhument le cercueil de ce père «fantôme», le cimetière où il reposait devant être détruit. Les deux frères contemplent le cadavre desséché, presque «momifié» par le temps, et qui a encore son visage de jeune homme… Tito ne le supporte pas et sort de la morgue. Uxbal se rapproche et touche le visage du défunt… scène poignante où Bardem, quasi muet, nous bouleverse. Comme son personnage, Inarritu regarde la Mort en face, sans offrir de réponses confortables au spectateur. Elle m’a rappelé un autre très grand film où une scène, presque similaire, m’avait provoqué le même mélange de gêne, de lucidité et d’émotion brute. C’était un passage de BARBEROUSSE, chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa, où un jeune médecin était forcé d’accompagner les dernières minutes de vie d’un vieillard mourant. La caméra du grand cinéaste japonais ne se détournait pas du regard de ce dernier. La séquence de la morgue de BIUTIFUL provoque les mêmes impressions. Soit dit en passant, rappelons que Kurosawa avait lui aussi livré un grand film sur un mort en sursis : VIVRE !, autre chef-d’œuvre, avec Takashi Shimura en vieil homme condamné par un cancer incurable.  

 

Tout est question de paternité, de filiation, dans BIUTIFUL. Uxbal est certes un petit escroc, un exploiteur minable qui assure sa survie grâce aux sombres arrangements de l’immigration clandestine. Mais Inarritu ne cède pas à la facilité, il montre l’affection sincère de son personnage pour les clandestins (Lili, Ekweme, Ige). Uxbal veut sincèrement aider ces derniers à avoir une vie bien à eux, en dépit des conditions effroyables dans lesquels ils vivent. Il devient le «père» de substitution de la jeune Lili, fille-mère d’un nourrisson, et d’Ige, elle aussi mère d’un petit enfant. Et ses petits trafics sont le seul moyen qui lui reste pour faire vivre ses propres enfants.

Hélas, l’ambivalence d’Uxbal se traduit aussi dans des scènes terribles, conséquences dramatiques des conditions de vie des immigrés clandestins à qui il a trouvé du travail. Les immigrés chinois périront par sa faute, l’achat d’un radiateur défectueux causera un empoisonnement au monoxyde de carbone. Les cadavres rejetés à la mer seront rejetés sur le rivage de Barcelone… Ekweme, lui, sera expulsé vers son pays d’origine, promis à une mort certaine, laissant derrière lui Ige et leur bébé… c’est la répétition du propre drame d’Uxbal, séparé de son père exilé de force quarante ans plus tôt.

Les liens filiaux d’Uxbal et ses enfants sont par ailleurs extrêmement forts. La séquence d’ouverture, véritable énigme et fil rouge du récit, est un modèle du genre. Les mains d’Uxbal et de sa fille Anna sont «liées» à l’image, autour d’une bague. Histoire simple et énigmatique, très touchante, d’une transmission affective et spirituelle. Quand la maladie affaiblit peu à peu Uxbal, la fillette va le soutenir, avec toute la compassion possible à son jeune âge.

Avec Mateo, son petit garçon, Uxbal a des relations plus conflictuelles, mais tout aussi fortes. Il est bien conscient, après tout, du manque qu’il va laisser à son fils après son décès… Ce dernier ignore sa maladie, mais semble percevoir inconsciemment ce qui ronge son père. Il réveille celui-ci en pleine nuit, après un pipi au lit… Situation embarrassante, mais qui fait écho à la maladie d’Uxbal, lui aussi victime d’humiliantes fuites urinaires. Dans les derniers jours de sa vie, Uxbal amaigri finit par porter des couches, comme s’il régressait à l’état de petit enfant. On pourrait dire que Mateo, par empathie toute filiale, ressent un peu de la souffrance physique de son père.  

 

Cette histoire d’amour filial et paternel me permet de me livrer à l’un de mes petits jeux favoris, le décodage de titre. Pourquoi ce BIUTIFUL écorchant délibérément le mot anglais «beautiful» : «beau, merveilleux, magnifique»… très paradoxal en soi dans un film à l’ambiance aussi dépressive !?

La petite Anna demande à son père l’orthographe de ce mot pour un devoir d’anglais. Comme Uxbal manque d’éducation, il lui dit de l’écrire «comme il se prononce», phonétiquement. La fillette s’exécute sans contester. Plus tard, elle enverra un dessin à son père qu’elle adore, des montagnes au feutre. Avec ce commentaire «les Pyrénées sont biutiful». Tout est dit en quelques images. Uxbal reste «englué» dans les quartiers sinistres de Barcelone, sa fille lui manque, elle vit un séjour inoubliable dans un paradis idéalisé par sa vision de gosse. Les Pyrénées, le lieu impossible à atteindre pour Uxbal, sa propre enfance perdue. Son père «fantôme» posait sur une photo, prise dans la forêt enneigée des montagnes pyrénéennes, avant sa naissance. Après son propre décès, c’est là qu’il va rencontrer ce père qu’il n’a jamais connu, autour du cadavre d‘un hibou. L’oiseau a recraché en mourant une boule de poils, comme un symbole de l’esprit libéré du corps matériel. L’esprit (ou l’âme) d’Uxbal retrouve son père, comme sur la photo, dans ce lieu de transition, de passage vers un autre monde. Avec en tête, cette seule question : «Il y a quoi de l’autre côté ?».  

 

Je n’en dirai pas plus pour le moment. Et encore, il restait tellement à dire sur d’autres éléments de ce film : le probable passé d’ancien junkie d‘Uxbal (scène de la piqûre), les troubles bipolaires de son épouse Marambra, les maltraitances dont Mateo est victime, les conflits d’Uxbal et son frère Tito, la description angoissante des bas quartiers de Barcelone, les amants chinois cachant leur homosexualité à la famille traditionaliste, l’angoisse des boîtes de nuit récurrente chez Inarritu (comme la petite japonaise sourde dans BABEL !)… sans oublier le remarquable travail créatif des complices habituels du cinéaste, le chef opérateur Rodrigo Prieto et le compositeur Gustavo Santaolalla.  

Beau comme un rêve d’enfant, triste et cathartique. BIUTIFUL, tout simplement…

 

La note :

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La fiche technique :

BIUTIFUL 

Réalisé par Alejandro GONZALEZ INARRITU   Scénario d’Alejandro GONZALEZ INARRITU, Armando BO et Nicolas GIACOBONE 

Avec : Javier BARDEM (Uxbal), Maricel ALVAREZ (Marambra), Hanaa BOUCHAIB (Anna), Guillermo ESTRELLA (Mateo), Eduard FERNANDEZ (Tito), Cheikh NDIAYE (Ekweme), Diaryatou DAFF (Ige), Cheng Tai SHEN (Hai), Luo JIN (Liwei), Lang Sofia LIN (Li), Ruben OCHANDIANO (Zanc), Martina GARCIA (la Fille)  

Produit par Fernando BOVAIRA, Alejandro GONZALEZ INARRITU, Jon KILIK, Alfonso CUARON, Sandra HERMIDA, Ann RUARK et Guillermo DEL TORO (Menageatroz / Mod Producciones / Ikiru Films / Focus Features / TV3 / TVE / Universal Pictures)  Producteur Exécutif David LINDE 

Musique Gustavo SANTAOLALLA   Photo Rodrigo PRIETO   Montage Stephen MIRRIONE

Décors Brigitte BOSCH   Direction Artistique Marina POZANCO   Costumes Bina DAIGELER et Paco DELGADO

1er Assistant Réalisateur F. Javier SOTO

Mixage Son Bob BEEMER, Leslie SHATZ et Jon TAYLOR   Montage et Design Sonore Martin HERNANDEZ

Distribution ESPAGNE : —- / Distribution MEXIQUE : Videocine S.A. de C.V. / Distribution FRANCE : ARP Sélection   Durée : 2 heures 27  

 

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FAIR GAME, de Doug LIMAN

 

L’Histoire :

l‘Affaire Plame, également connue sous le nom du scandale des fuites de la CIA… ou l‘illustration des véritables abus de pouvoir de l‘administration gouvernementale américaine sous la présidence de George W. Bush. Ce scandale politique a ses racines dans les raisons ayant mené à la Guerre d’Irak, en 2003…  

Octobre 2001. En réponse aux attentats meurtriers du 11 septembre 2001, le gouvernement de George W. Bush lance une série de bombardements massifs sur l’Afghanistan, source des foyers terroristes présumés à l’origine des attaques. Encore sous le choc des attentats, l’opinion publique américaine est globalement favorable à cette offensive.

Joseph «Joe» Wilson, ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’étranger sous les présidences de George Bush père et de Bill Clinton, devenu expert consultant en management international, reste cependant sceptique quant à l’efficacité et la morale de cette nouvelle guerre. Opinion partagée par son épouse, Valerie Plame, qui travaille en secret pour la CIA depuis treize ans et organise, supervise et mène des missions risquées sur le terrain en plusieurs endroits du globe, pour démasquer et démanteler des filières terroristes. Joe connaît la véritable profession de Valerie, qui pour ses amis est une femme d’affaires, et pour respecter sa sécurité, celle de ses agents et de ses contacts, il est tenu de ne jamais en parler publiquement.  

En février 2002, le bureau du Vice-président américain Dick Cheney et le Département d’État de la Défense demandent à la direction de la CIA de les informer sur des allégations, concernant un supposé accord de vente d’uranium, sous forme de matière première dite «yellowcake», par le Niger à l’Irak de Saddam Hussein. Ces informations sont capitales pour la Maison Blanche qui ne cesse d‘accuser le dictateur irakien d‘être l‘un des instigateurs des attentats du 11 septembre…  

Suivant l’autorisation de la CIA, Joe se rend au Niger pour interroger ses contacts locaux au sujet d‘une telle vente d‘armes. Valerie, de son côté, persuade une doctoresse irakienne réfugiée aux USA, Zahraa, de séjourner dans son pays natal pour y retrouver son frère ingénieur Hammad, et de lui poser des questions sur le développement des armes irakiennes. Les comptes-rendus séparés de Joe et Valerie arrivent à une même conclusion : la vente d’uranium entre le Niger et l’Irak n‘existe pas, les armes de destruction massives tant recherchées n’existent pas, l’Irak étant mené à la ruine par son dictateur et par la défaite de la Guerre du Golfe en 1991…

Pourtant, en mars 2003, George W. Bush, son gouvernement et ses alliés déclencheront l’invasion de l’Irak, prétextant toujours que des armes de destruction massive sont détenues par Saddam Hussein ! Après le début de l’invasion, Joe Wilson rédige un article d’opinion qui critique et dénonce ouvertement une vaste campagne de manipulation orchestrée par les hommes de Bush pour justifier les attaques en Irak. Ses articles provoquent la controverse dans l’opinion, l’embarras puis l’hostilité de Washington. La riposte des hommes de la Maison Blanche se fera par une vaste campagne de dénigrement, divulguant l‘identité et le vrai travail de Valerie Plame, au mépris de la vie de ses contacts en Irak, de la propre valeur de son travail, et de sa vie de famille avec Joe Wilson…  

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Impressions :  

Après BIUTIFUL, la transition est toute trouvée pour vous parler de FAIR GAME, puisque les têtes d’affiche de ce dernier film, Sean Penn et Naomi Watts, se retrouvent sept ans après une bouleversante interprétation dans 21 GRAMMES, du même Inarritu. C’est ce qui s’appelle être raccord !Cependant, FAIR GAME ne cherche pas à s’aventurer dans le territoire du cinéaste mexicain. Le réalisateur Doug Liman (GO, THE BOURNE IDENTITY / La Mémoire dans la Peau, Mr. & Mrs. SMITH), plus connu pour ses précédents thrillers et films d’action, a le mérite de changer de registre, pour aborder un sujet bien plus grave que son précédent «actioner» comique explosif avec Brad et Angelina (qui peut par ailleurs voyager dans le métro parisien, sans se faire reconnaître… ou presque. Private joke).   Le réalisateur s’empare d’une histoire vraie des plus épineuses pour l’Histoire de l’administration Bush, et traite son récit avec la rigueur qui s’impose. Le style de mise en scène est essentiellement «documentaire», sans affèteries excessives, et se met tout au service de ses acteurs. En tête d’affiche, Penn et Watts sont tous deux impeccables. Leur personnalité distille une tension permanente et progressive dans leurs échanges. En arrière-plan, avec l’aide d’un solide casting de seconds rôles réussis, Liman revient à des formules qui ont fait leur preuve, celles des classiques des 70s post-Watergate qui firent les grandes heures d‘un Robert Redford : LES 3 JOURS DU CONDOR, LES HOMMES DU PRESIDENT. Coïncidence curieuse, ou écriture délibérée ? Dans les locaux de la CIA décrits dans FAIR GAME, Valerie Plame (Naomi Watts) s’entretient à un moment avec un certain Joe Turner, le nom du personnage de Redford dans LES 3 JOURS DU CONDOR !Parmi les seconds rôles, on saluera une très belle scène de Sam Shepard, qui, derrière sa raideur de façade d’ancien militaire chevronné, cherche réellement à soutenir sa fille en perdition. Les acteurs interprétant les faucons de Washington, Karl Rove et Lewis «Scooter» Libby (déjà présent à la Maison Blanche du temps des dérives de Nixon…) sont aussi excellents – spécialement David Andrews (Libby) dans une scène ahurissante et totalement crédible : à un bureaucrate de la CIA argumentant timidement l’absence de preuves d’armes de destruction massive, Libby prend son visage «Docteur Folamour» le plus effrayant – bouche crispée, regard fixe glacial, intimidant, traduisant le cynisme, le fanatisme et/ou l’aveuglement – pour persuader «aimablement» le brave gratte-papier de se plier à son point de vue. L’acteur a su en quelques instants incarner toute l’arrogance pathologiique du «néocon» arrogant à la Donald Rumsfeld…  

 

Côté scénario et mise en images, rien à redire, c’est du travail de professionnel. Le récit est moins téléphoné, plus prenant qu’un GREEN ZONE beaucoup trop orienté vers le film d’action. Par ailleurs, FAIR GAME témoigne de cette capacité toujours étonnante des faiseurs de films américains à aborder les aspects les plus gênants de l’Histoire récente de leur pays. Liman et ses scénaristes s’intéressent avant tout au contrecoup du scandale sur la vie privée du couple Joe Wilson – Valerie Plame, victime d’une impensable chasse médiatique aux sorcières orchestrée depuis la Maison Blanche ; et au coût humain d’une aussi basse manœuvre de l’appareil d’état bushiste, sacrifiant sans remords une fonctionnaire intègre… et la vie de ses infortunés contacts en Irak, véritables dindons d’une farce bien cynique.

Cela justifie les colères de Wilson, campé par un Sean Penn au meilleur de sa forme, écœuré on s’en doute par l’attitude «aux ordres» d’une certaine presse américaine. On peut aussi voir d’ailleurs dans ces scènes une petite revanche personnelle de Sean Penn, qu’on sait politiquement engagé contre la Guerre d’Irak et la bande à Bush… et très remonté contre les attaques des médias à son encontre ! Le côté bouillant de la personnalité de Penn se conjugue très bien avec l’interprétation fine de Naomi Watts, «déglamourisée» et toute en retenue.  

 

On pourrait croire un peu vite que FAIR GAME arrive après la bataille contre Georges la Bûche et son effarante clique liberticide, se drapant de patriotisme pour justifier ses pires décisions. La Maison Blanche a un nouveau locataire, vivement critiqué pour ses promesses non tenues, c‘est vrai. À l’heure où la crise boursière entraîne des ravages socio-économiques immenses, sur toute la planète, on peut évidemment croire qu’un tel film paraît bien dérisoire par son retour vers le proche passé. C’est oublier que, sous ses allures de simple thriller politique, FAIR GAME arrive à temps pour tirer de nouveau la sonnette d’alarme. Les Républicains fondamentalistes enragés, les Sarah Palin, Tea Party, Fox News et tant d’autres refont feu de tout bois, prêts à reconquérir «la Terre des Libertés». À sa modeste façon, le film de Liman est un avertissement salutaire contre ces dangereux personnages.  

 

La note :

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Ludovic Fauchier, à votre service.

La fiche technique :  

FAIR GAME  

Réalisé par Doug LIMAN Scénario de Jez BUTTERWORTH & John-Henry BUTTERWORTH, d’après les livres « The Politics of Truth » de Joseph WILSON et « Fair Game » de Valerie PLAME  

Avec : Naomi WATTS (Valerie Plame), Sean PENN (Joe Wilson), Sam SHEPARD (Sam Plane), Ty BURRELL (Fred), Noah EMMERICH (Bill Johnson), David ANDREWS (Lewis «Scooter» Libby), Polly HOLLIDAY (Diane Plane), Bruce McGILL (Jim Pavitt), Liraz CHARHI (le Docteur Zahraa), Khaled NABAWY (Hammad), Adam LeFEVRE (Karl Rove), Kristoffer Ryan WINTERS (Joe Turner)  

Produit par Jez BUTTERWORTH, Akiva GOLDSMAN, Doug LIMAN, Janet ZUCKER, Jerry ZUCKER, Gerry Robert BYRNE, Sean GESELL, Anadil HOSSAIN, David SIGAL et Kim H. WINTHER (River Road Entertainment / Participant Media / Imagenation Abu Dhabi FZ / Zucker Productions / Weed Road Pictures / Hypnotic / Fair Game Productions)   Producteurs Exécutifs Mohamed Khalaf AL-MAZROUEI, Dave BARTIS, Kerry FOSTER, Bill POHLAD, et Mari-Jo WINKLER  

Musique John POWELL   Photo Doug LIMAN   Montage Christopher TELLEFSEN   Casting Joseph MIDDLETON  

Décors Jess GONCHOR   Direction Artistique Kevin BIRD   Costumes Cindy EVANS

1er Assistant Réalisateur Kim H. WINTHER  

Mixage Son Bob CHEFALAS et Drew KUNIN   Montage Son Paul URMSON  

Distribution USA : Summit Entertainment / Distribution FRANCE : UGC Distribution   Durée : 1 heure 48



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