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Reflets dans ses yeux… – Elizabeth TAYLOR (1932-2011)

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Elizabeth Taylor (1932-2011)  

Que sont les Stars devenues ?

Petit à petit, les étoiles de l’Âge d’Or de Hollywood s’éteignent… Ils se comptent désormais sur les doigts des deux mains, les derniers géants de l’écran lancés sous l’égide des grands studios. Kirk Douglas, Olivia De Havilland, Joan Fontaine, Maureen O’Hara, Lauren Bacall et quelques autres comptent désormais parmi les derniers témoins de cette époque révolue. Le terme inepte de «people» n‘était pas encore utilisé à tort et à travers pour désigner la petite gloire du premier imbécile venu de la télé-réalité. Être célèbre à Hollywood, durant la grande époque des studios, avait un autre sens, une autre valeur, même si bien sûr tout était loin d’être aussi rose que l’on pouvait le croire. Être une Star de cinéma correspondait, si on peut dire, à une certaine attitude, un état d’esprit. Cela supposait d’être «bigger than life» aussi bien dans un travail harassant, dans les triomphes publics, mais aussi dans les excès et les failles bien humaines… Et qui représenta mieux l’archétype de la Star de Hollywood qu‘Elizabeth Taylor ?

À l’annonce de son décès ce 23 mars 2011, et de ses funérailles en grande pompe à Los Angeles, l’encre a de nouveau coulé, comme durant toute la vie de cette très grande actrice. Et les inévitables commères «people» sont hélas revenues à la charge, dégoisant à loisir sur les amours tumultueuses, les robes en vison et les parures de diamants, les ennuis de santé récurrents et les innombrables mariages de la star… en oubliant de parler de l’essentiel : son travail de comédienne.

Raconter en détail la vie d’Elizabeth Taylor est une tâche évidemment épuisante ; si cette facette-là de l’actrice vous intéresse, je ne saurais que trop vous conseiller de vous procurer l’un des nombreux livres qui lui ont été consacrés, ses propres mémoires, des biographies à la pelle… voir de retrouver d’anciens numéros de Paris Match rangés au fond du grenier ! Pour ma part, j’essaierai d’être aussi succinct que possible sur ce sujet, qui certes a nourri la légende de l’actrice mais ne m’intéresse pas vraiment. Ce qui me touche plus – en dehors bien sûr de l’extraordinaire beauté de l’actrice dans ses plus grands rôles – est avant tout de parler de Cinéma. Quitte à faire quelques raccourcis rapides dans l’évocation d’une vie des plus agitées, je vais tenter un nouveau voyage temporel et cinéphile, en évoquant ses rôles les plus célèbres, ceux qui nous renvoient dans les dernières grandes années de Hollywood.

Mais on a beau être cinéphile, on a toujours des lacunes à combler… Vous remarquerez sûrement que je m’étends plus sur certains films marquants de Miss Taylor par rapport à d’autres. À ce jour, je n’ai toujours pas vu SOUDAIN L’ETE DERNIER, CLEOPÂTRE, LE CHEVALIER DES SABLES ou les films qu’elle a tourné avec Joseph Losey.

Comme de bien entendu, les éléments biographiques évoqués ici viennent des informations relevées sur les sites de Wikipédia et ImdB – avec le risque d’erreur que cela comporte. Personne n’est parfait !  

 

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Francis Lenn Taylor, un américain, marchand d’art, épousa en 1926 Sara Viola Warmbrodt. Tous deux étaient natifs du Kansas. Actrice de théâtre sous le nom de Sara Sothern, Sara arrêta sa carrière pour se consacrer à sa famille. Après un séjour à Saint-Louis, dans le Missouri (cadre d‘un chef-d‘œuvre de la comédie musicale mis en scène par un certain Vincente Minnelli, qui dirigera Elizabeth Taylor par la suite…), les Taylor s’installèrent en Angleterre. La petite Elizabeth Rosemond Taylor naquit à Hampstead, dans la banlieue de Londres, le 27 février 1932, détentrice de la double nationalité anglaise et américaine. Maman Sara a sans aucun doute beaucoup pesé sur la vie de sa fille, reportant sur elle ses rêves d’ancienne actrice. Dès l’âge de trois ans, la fillette se «prépare», si l’on peut dire, au dur monde des arts et du spectacle, en apprenant le ballet, entre autres.

Mais l’imminence de la 2e Guerre Mondiale oblige les Taylor à rentrer aux States en avril 1939. La petite famille emménage à Los Angeles, chez les Warmbrodt, la famille maternelle. Los Angeles, où se trouve bien évidemment le gratin du Cinéma américain alors en plein boom. Sara, l’ancienne comédienne, est dans son élément. Amie de la célèbre chroniqueuse Hedda Hopper, Sara emmène et présente sa fille par l’entremise de Hopper aux directeurs de casting des studios. Il faut dire qu’avec sa bouille espiègle, ses longs cheveux noirs, ses sourcils expressifs surlignant de grands yeux bleus tirant sur le mauve (à moins qu’ils ne soient mauves tirant sur le bleu, ou pourpres, ou turquoise… Les biographes se disputent à ce sujet depuis longtemps…), la jolie petite fille est incroyablement photogénique. Hedda Hopper présente les Taylor au président d’Universal Pictures, Cheever Cowden. Et Universal engage la jeune Elizabeth dans son «stock» d’enfants acteurs. À l’âge de 10 ans, Elizabeth Taylor fait ses premiers pas au cinéma dans THERE’S ONE BORN EVERY MINUTE, une comédie de Devin Grady, où elle a un petit rôle. Ce sera son seul film en tant que «mini-actrice» sous l’égide d’Universal. En coulisses, cela se passe mal : «Elle ne sait pas chanter, ne sait pas danser, ne sait pas jouer», affirme Edward Muhl, chef de production d‘Universal, contre l‘avis de Cowden et de l’agent de l’enfant, Myron Selznick (frère de David O. Selznick, le producteur nabab d‘AUTANT EN EMPORTE LE VENT). Muhl, une vraie tête, est surtout agacé par la présence… disons, envahissante… de la mère d’Elizabeth ! Le contrat est résilié, et Elizabeth rejoint la MGM, pour un contrat de sept ans, tout en poursuivant ses études.  

 

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En 1943, elle tourne dans LASSIE COME HOME (FIDELE LASSIE), avec le jeune Roddy McDowall en vedette, qui restera un de ses fidèles amis. On peut aussi la voir, non créditée au générique dans JANE EYRE, grande adaptation classique du roman de Charlotte Brontë par Robert Stevenson, avec Orson Welles et Joan Fontaine. 1944 est la bonne année pour la jeune fille que l‘on surnomme sur les plateaux «One Shot Liz». La petite actrice prodige sait son texte par cœur, joue bien et juste, et n’a besoin que d’une seule prise pour que ses scènes soient dans la boîte ! Clarence Brown, le réalisateur des grands films de Greta Garbo, l’engage pour un petit rôle dans son film romantique LES BLANCHES FALAISES DE DOUVRES, avec Irene Dunne en vedette, et Roddy McDowall. Le réalisateur perçoit le talent de la petite comédienne, et lui donne le rôle vedette de son prochain film : NATIONAL VELVET / LE GRAND NATIONAL, avec Mickey Rooney et Angela Lansbury. Elizabeth illumine l’écran dans le rôle de Velvet Brown, la petite cavalière qui rêve de concourir au prestigieux Grand National. Parfaitement à l’aise dans les scènes d’équitation (Elizabeth sera d’ailleurs à l’écran une cavalière accomplie – voir GEANT et REFLETS DANS UN ŒIL D’OR), Elizabeth Taylor séduit le public, qui fait un triomphe au film… et influence sans doute les rêves de milliers de fillettes de devenir un jour d’émérites championnes équestres !

Moins réjouissante est la blessure au dos que la jeune comédienne se fait durant le tournage, conséquence d’une chute de cheval. Cet incident sera le premier de ses nombreux ennuis de santé, qui la poursuivront toute sa vie.  

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«Baby star» consacrée à 12 ans, la jeune fille tourne, entre 1946 et 1949, d’innocentes bluettes capitalisant sur le succès de NATIONAL VELVET, faisant d’elle la nouvelle «petite fiancée de l’Amérique», l’adolescente romantique charmante par excellence. Cette période se clôt en quelque sorte en 1949, par le premier tournant de sa jeune carrière. Elizabeth Taylor joue son dernier rôle d’adolescente dans une nouvelle adaptation de LITTLE WOMEN (LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARCH), le célèbre roman de Louisa May Alcott, réalisée par Mervyn LeRoy, avec June Allyson et Janet Leigh. Elle s’y illustre dans le rôle d’Amy.

L’adolescente souriante devient une ravissante jeune femme, qui va faire tourner bien des têtes masculines. Il faut dire que Miss Elizabeth est devenue bien gironde à l’âge adulte ! Un corps pulpeux à souhait, un grain de beauté coquin sur la joue droite, des longs cheveux noirs de jais qui tombent en cascade… Et ces yeux… qui vont être une des meilleurs atouts pour attirer le public des années cinquante vers le flamboyant cinéma en Technicolor ! Heureusement, le talent de la jeune actrice ne se limite pas à ce physique de rêve, mais aussi à un jeu intelligent et naturel, qui plaît instinctivement au public. Les pontes de la MGM peuvent se frotter les mains.   

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En 1950, on remarque surtout Elizabeth Taylor dans le grand succès de Vincente Minnelli, LE PERE DE LA MARIEE, sympathique comédie avec Spencer Tracy et Joan Bennett. Elle joue avec humour et tendresse la fille de Spencer Tracy, la vraie vedette du film – irrésistible en paternel ronchon qui découvre, horreur, que sa petite fille chérie, devenue femme, va se marier et quitter pour toujours la maison de son enfance…  

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Le succès du film au box-office entraînera une suite l’année suivante, FATHER’S LITTLE DIVIDEND (ALLONS DONC, PAPA !), toujours réalisé par Minnelli, et avec les mêmes acteurs. Peu de choses à dire sur cette comédie du grand Minnelli qui se contente de poursuivre sur le ton du premier film.

1950 est aussi l’année de son premier mariage, avec Conrad «Nicky» Hilton, héritier de la célèbre chaîne d‘hôtels et directeur de la TWA… un mariage malheureux dont elle divorce l’année suivante.  

 

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En 1951, Elizabeth Taylor illumine de sa présence le magnifique UNE PLACE AU SOLEIL de George Stevens, avec Montgomery Clift et Shelley Winters, adapté du roman de Theodore Dreiser, UNE TRAGEDIE AMERICAINE. Dans le rôle d’Angela Vickers, la belle, douce et riche héritière semblant sortie d‘un rêve (impression renforcée par une partition romantique sublime de Franz Waxman), elle charme George Eastman (Clift), modeste fils de missionnaires et employé manutentionnaire. Fou de désir pour elle, il cause la détresse de sa petite amie Alice (Winters), enceinte de lui, et qui a le malheur d’être née pauvre…

Il ne faut pas se fier à l’apparente frivolité du personnage d’Angela, tel que le résumé le laisserait croire ; la performance de l’actrice est d’une grande subtilité, et unanimement saluée par les critiques de l’époque. À seulement 19 ans, l’actrice prouve qu’elle est parfaitement capable d’endosser des rôles dramatiques, et se sort définitivement de l’ornière habituelle des ex-enfants stars, avec une aisance stupéfiante.  

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UNE PLACE AU SOLEIL est un film très représentatif du «nouvel Hollywood» des années 1950 ; la vague de jeunes acteurs, dont Elizabeth Taylor ou Montgomery Clift sont parmi les nouveaux fers de lance, permet aux cinéastes, relativement plus libérés des contraintes des grands studios, de signer des récits plus complexes, plus matures, derrière le grand spectacle. De forts éléments psychanalytiques sont délibérément abordés, avec une grande franchise de ton qui met peu à peu à mal le Code Hays toujours en place. Elizabeth Taylor privilégiera, au fil des années, des films de cet acabit, aux côtés d’acteurs comme Clift, Rock Hudson ou, plus tard, Marlon Brando, tous porteurs de cette même «ambiguïté» tue officiellement, mais si perceptible…  

 

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Cependant, le succès d’UNE PLACE AU SOLEIL ne convainc pas les dirigeants de la MGM de lui confier des rôles de même consistance. Elizabeth Taylor voulait jouer les rôles principaux d’ILL CRY TOMORROW (UNE FEMME EN ENFER) ou LA COMTESSE AUX PIEDS NUS, mais ronge son frein en enchaînant les rôles légers, comme dans le classique IVANHOE (1952) de Richard Thorpe, film de chevalerie en Technicolor, avec Robert Taylor, Joan Fontaine et George Sanders. Elle y tient le rôle de Rebecca, la jeune Juive protégée des persécutions par le valeureux Ivanhoé, dans cette adaptation plaisante du roman de Walter Scott.

Elizabeth Taylor épouse l’acteur britannique Michael Wilding, son aîné de vingt ans, en secondes noces. Elle enchaîne les films, LA FILLE QUI AVAIT TOUT de Richard Thorpe, ELEPHANT WALK (LA PISTE DES ELEPHANTS) de William Dieterle, RHAPSODIE, romance de Charles Vidor avec Vittorio Gassman en latin lover, LE BEAU BRUMMEL de Curtis Bernhardt, avec Stewart Granger et Peter Ustinov et l’intéressant LA DERNIERE FOIS QUE J’AI VU PARIS, de Richard Brooks, avec Van Johnson, Walter Pidgeon et Donna Reed. Dans ce film adapté d’un roman de F. Scott Fitzgerald, son personnage s’inspire largement de Zelda, l’épouse du célèbre écrivain.

Le contrat de la MGM prend fin, heureusement pour l’actrice qui veut enfin des rôles à la vraie mesure de son talent. Quoi de mieux que de retrouver son réalisateur d’UNE PLACE AU SOLEIL, George Stevens, pour y parvenir ?  

 

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George Stevens adapte le roman d’Edna Ferber, GEANT, en 1956. Un titre qui convient bien à ce classique flamboyant, où Elizabeth Taylor a le premier rôle féminin d’un casting bien fourni : Rock Hudson, James Dean, Carroll Baker, Mercedes McCambridge, Dennis Hopper et Rod Taylor, le tout mis magistralement en musique par Dimitri Tiomkin. Taylor interprète Leslie Benedict, une jeune patricienne de la Côte Est, «déracinée» par son mariage avec le rancher texan Bick (Hudson). La jeune femme au cœur généreux défend la dignité des employés mexicains de son mari… et a bien du mal à s’adapter à sa nouvelle vie, dominée par la mentalité machiste texane, l’hostilité de sa belle-sœur (excellente Mercedes McCambridge) et un début de liaison amoureuse avec Jett, le marginal du domaine.

Le décès accidentel de James Dean et la légende qui en est née a malheureusement éclipsé dans la mémoire collective la remarquable prestation de Taylor et Rock Hudson, couple vedette sur qui le film repose entièrement. Avec beaucoup de finesse, Stevens suit les étapes de la vie de ces mariés qui apprennent à se découvrir sur le tard ; et la complicité évidente entre les deux comédiens est la véritable force motrice du récit, bien plus que les airs boudeurs de Dean.  

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Un élément récurrent dans la filmographie d’Elizabeth Taylor se met aussi en place : au-delà du seul glamour et de la séduction, l’actrice privilégiera des films où ses personnages mettront à rude épreuve la définition de la virilité conquérante, tel que le cinéma américain des années cinquante le définit… Les personnages campés par Taylor ne sont pas des potiches écervelées attendant d’être séduites par le héros, ce sont des femmes décidées, à la sexualité bien affirmée, qui ne s’en laissent pas compter facilement. L’ironie vient de ce que ses partenaires à l’écran les plus mémorables, que ce soit Montgomery Clift ou Rock Hudson, aient été obligés dans la réalité de taire leur homosexualité ! A contrario de l’intolérance alors de mise, Elizabeth Taylor aura toujours compté parmi ses proches amis des artistes homosexuels, de Roddy McDowall à Freddie Mercury, le chanteur de Queen, en passant par les acteurs mentionnés ci-dessus, le grand dramaturge Tennessee Williams, ou Michael Jackson. Une franchise de cœur qui comptera quand, des années plus tard, l’actrice se lancera dans la lutte caritative contre les ravages du SIDA.

En 1957, Elizabeth Taylor joue dans le drame flamboyant RAINTREE COUNTRY (L’ARBRE DE VIE) d’Edward Dmytryk, avec Montgomery Clift, Eva Marie Saint, Rod Taylor et Lee Marvin. Dans le rôle de la belle sudiste Susanna Drake, elle séduit de nouveau le personnage de Montgomery Clift, partagé entre la belle brune et la blonde Eva Marie Saint. Elle obtient sa première citation à l’Oscar de la Meilleure Actrice.

Après avoir divorcé de Michael Wilding, Elizabeth Taylor épouse son premier véritable grand amour, le producteur Mike Todd, l‘homme derrière le procédé Todd-AO qui allait amener les somptueux films à très grand spectacle en 70 millimètres. Bonheur de courte durée pour l’actrice, Mike Todd décèdera dans un accident d’avion (le mal nommé « Lucky Liz »…) l’année suivante.  

 

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1958 voit Elizabeth Taylor illuminer l’écran dans LA CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT (pas de jeux de mots grivois SVP), de Richard Brooks, avec Paul Newman et Burl Ives. Une adaptation célèbre de la pièce de Tennessee Williams, où elle tient le rôle de Maggie Pollitt. Une Belle du Sud brûlante, mal mariée à Brick (Newman), l’athlète déchu et alcoolique, perturbé par le suicide de son meilleur ami… Tensions familiales autour du patriarche magistralement campé par Burl Ives, et atmosphère lourde typique des pièces de Williams, où la sensualité de Taylor est parfaitement valorisée par Brooks. Le Technicolor sied à merveille à l’actrice, dont la combinaison blanche et moulante, et les poses alanguies dans la chambre à coucher affolent la libido du spectateur !  

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La franchise et le naturel de l’actrice explosent littéralement à l’écran, tandis qu’elle multiplie les scènes de reconquête érotique de son mari incarné par Newman. Le poids de la censure de l’époque interdit évidemment de parler directement d’homosexualité, mais personne n’est dupe : Brick n’est pas impuissant à «honorer» sa femme, il était réellement amoureux de son ami suicidé ! Brooks et ses acteurs doivent contourner les interdits moraux de l’époque pour faire passer le message, le rendant finalement plus évident qu’il ne devait l’être aux yeux des censeurs de l’époque ! Quoiqu’il en soit, les passes d’armes d’Elizabeth Taylor avec sa belle-famille de l’écran (les américains moyens de l’ère Eisenhower, matérialistes satisfaits dans toute leur horreur) sont savoureuses, et ses tenues suggestives font de l’actrice une icône vivante de la Féminité épanouie. Le rôle de Maggie lui vaut une seconde citation à l’Oscar de la Meilleure Actrice.  

 

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Elizabeth Taylor retourne à l’écran en 1959 dans l’adaptation d’une autre pièce de Tennessee Williams, SOUDAIN L’ETE DERNIER, réalisée par Joseph L. Mankiewicz. Elle y retrouve son ami Montgomery Clift et Mercedes McCambridge, auxquels se joint la grande Katharine Hepburn. Taylor est Catherine Holly, jeune femme splendide profondément perturbée par un drame, la mort de son cousin dans des circonstances sordides. Sa tante, Mrs. Venable (Hepburn), veut persuader son médecin (Clift) de la lobotomiser plutôt que de la voir révéler l’atroce vérité sur les circonstances de la mort de son fils chéri… Le tournage de ce film est difficile, le comportement de Montgomery Clift, terriblement marqué par les séquelles de son accident de voiture, causant notamment des tensions sur le plateau, malgré le soutien de Taylor et Hepburn.

SOUDAIN L’ETE DERNIER, à l’instar des nombreuses versions filmées de Williams, est souvent surchargé de pathos et de symboles pesants (les bébés tortues dévorés par des oiseaux de mer), mais Elizabeth Taylor est une nouvelle fois superbe. Et particulièrement touchante avec ce personnage profondément traumatisé, annonçant un nouveau palier dans sa carrière de la prochaine décennie. Et la vision de l’actrice, se baignant en bord de plage dans un maillot blanc une pièce des plus affriolants, est devenue une autre image «iconique» à mettre à son crédit.

Elizabeth Taylor décroche sa troisième citation à l’Oscar, et remporte le Golden Globe de la Meilleure Actrice. Et elle déchaîne les controverses cette même année, s’étant convertie cette année-là au judaïsme, et en épousant le chanteur Eddie Fisher, coureur de jupons notoire fraîchement séparé de Debbie Reynolds. L’actrice obtient enfin en 1960 l’Oscar de la Meilleure Actrice, curieusement pour un drame assez anodin de Daniel Mann, BUTTERFIELD 8 (LA VENUS AU VISON) de Daniel Mann, avec Laurence Harvey. L’Académie se «rattrape», en quelque sorte, après les trois citations précédentes, bien plus mémorables, de la comédienne. Elle est également citée au Golden Globe de la Meilleure Actrice.  

 

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Les années 1960 sont celles de la consécration du mythe vivant qu’Elizabeth Taylor est devenue. Au sommet de sa gloire, l’actrice accepte de se lancer dans une invraisemblable aventure, la production par la 20th Century Fox de la vie et des amours de Cléopâtre. Dans un genre déjà bien fourni en superproductions pharaoniques, CLEOPÂTRE est le film de tous les superlatifs. Décors et costumes faramineux, couleurs flamboyantes, musique majestueuse d’Alex North, figurants par milliers… le tout sous les caméras d’un réalisateur expérimenté, Rouben Mamoulian, rassemblant autour d’Elizabeth Taylor des comédiens prestigieux : Rex Harrison en Jules César, Martin Landau, Roddy McDowall… et Richard Burton dans le rôle de Marc Antoine.

La Fox alloue un budget démesuré, jusqu’à 48 millions de dollars (aujourd‘hui, en tenant compte de l‘inflation, CLEOPÂTRE resterait le film le plus cher de tous les temps), et frise la banqueroute totale. Il faut dire que le tournage s’éternise, Mamoulian étant remplacé au pied levé par Joseph L. Mankiewicz appelé à la rescousse. Le cinéaste de SOUDAIN L’ETE DERNIER s’en tire très bien, compte tenu de la galère (romaine) que devient cette superproduction qui fait couler beaucoup d’encre bien avant sa sortie. Et les amours de Cléopâtre et Marc Antoine «déteignent» littéralement sur leurs interprètes : entre Taylor et Burton, tous deux mariés, c’est la passion dévorante. La presse à sandales (à scandales, aussi) en rajoute à foison… fournissant finalement la meilleure publicité possible au film qui est un succès à sa sortie. On se précipite pour voir LE couple qui a fait vaciller Hollywood… mais n’oublions pas que CLEOPÂTRE, film fleuve de quatre heures, est aussi une sacrée leçon de cinéma à grand spectacle.

Les scènes de séduction entreprises par la souveraine égyptienne sur ses conquérants romains sont de grands moments, tout comme l’arrivée démesurée de Cléopâtre à Rome sur son trône gigantesque, tiré par une centaine d’esclaves… Le récit, avec une certaine dose d’ironie, nous rappelle que le goût du faste et les luttes de séduction sont indissociables des conquêtes politiques des grands de ce monde. Si le succès du film sauve la Fox, Hollywood, perfide, boude symboliquement le couple Taylor-Burton, exclu des citations à l’Oscar que le film obtient pourtant en nombre.  

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CLEOPÂTRE est aussi le film de la fin d’une époque. Les grands studios rivalisent de projets spectaculaires, mais leur système de production s’essouffle. Les producteurs, cinéastes et comédiens ayant contribué à sa gloire vieillissent, prennent peu à peu leur retraite ou décèdent, tandis que de nouvelles générations turbulentes prennent leur envol, et que les «majors» sont rachetées par des multinationales, devenant les filiales de grands groupes industriels. Les «Taylor-Burton» prendront leur distance vis-à-vis du système hollywoodien classique, en plein crépuscule… tout en alimentant sa propre légende !

Après CLEOPÂTRE, Elizabeth Taylor et Richard Burton se retrouvent dans HÔTEL INTERNATIONAL (ou THE V.I.P.s) d‘Anthony Asquith, avec Richard Burton, Louis Jourdan, Maggie Smith, Orson Welles, Rod Taylor et Elsa Martinelli. Les deux amants divorcent et se marient en 1964. Un couple passionné, bouillonnant, mais qui s’étiolera au fil des années.  

 

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Le couple revient en 1965 pour son troisième film, le joli drame romantique de Vincente Minnelli, THE SANDPIPER (LE CHEVALIER DES SABLES), avec également Eva Marie Saint et Charles Bronson. Elizabeth Taylor est remarquable une nouvelle fois, dans le rôle de Laura Reynolds, mère célibataire, artiste et libre penseuse, qui entame une liaison adultère avec le directeur de l’école épiscopale (Burton) chargé de «redresser» son fils… La chanson «The Shadow of Your Smile», mélancolique et émouvante, accompagne la romance du couple contrarié. 

 

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Elizabeth Taylor et Richard Burton tournent l’année suivante ce qui est certainement leur meilleur film, l’adaptation de la célèbre pièce d’Edward Albee, QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ?. Un jeune metteur en scène, Mike Nichols, fait ses débuts de cinéaste avec ces deux monstres sacrés… et quels débuts ! 

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Le film est un huis clos étouffant, une bataille à couteaux tirés dans la triste vie d’un couple d’universitaires quadragénaires, George et Martha. Un petit couple embourgeoisé, qui, au soir d’une réception fortement arrosée, va se livrer à un terrible déballage de linge sale, sous le regard d’un couple de jeunes collègues, Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis). La mise en scène au cordeau de Nichols ne laisse aucune chance au spectateur de s’échapper de l’affrontement entre George et Martha. De petites phrases acerbes en mesquineries accumulées, le couple se détruit sous nos yeux effarés… Sous la méchanceté apparente des actes et des paroles, un immense chagrin pointe. Le couple vieillissant traîne comme un boulet un douloureux secret de famille… Côté interprétation, c’est un sans faute. Elizabeth Taylor n’a pas volé son second Oscar de la Meilleure Actrice, ainsi qu’un BAFTA Award, et une nouvelle citation au Golden Globe. Elle prend même un risque insensé, à 35 ans et au sommet de sa carrière : l’actrice se laisse filmer en très gros plan, bouffie, mal fagotée, ses beaux yeux gonflés par la détresse… L’antithèse parfaite de la douce et belle jeune femme que nous croyions connaître, qui ici fume comme un pompier, boit comme un trou, jure comme le dernier des charretiers et ose «allumer» le jeune professeur sous le regard dégoûté de son mari… Cela ne rend que plus bouleversantes, et plus crues, les scènes où Martha dévoile sa douleur de mère endeuillée. Un tour de force, et une sacrée «gifle» émotionnelle infligée au spectateur.  

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Après deux nouveaux films tournés toujours avec Burton, LA MEGERE APPRIVOISEE de Franco Zeffirelli, avec Richard Burton, et DOCTOR FAUSTUS, co-réalisé par celui-ci, Elizabeth Taylor se joint à un autre monstre sacré de l’écran, Marlon Brando, dans le très beau, très bon, et carrément pervers REFLETS DANS UN ŒIL D’OR de John Huston, d’après le roman de Carson McCullers.

Ce drame aux thèmes familiers aux spectateurs de GEANT et LA CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT est un film vraiment fou, baignant dans une lueur dorée renforçant son caractère halluciné. Elizabeth Taylor est Leonora Penderton, épouse infantile, aguicheuse et frustrée du Major Penderton (Brando). Leonora ne se prive pas de tromper son triste mari avec son voisin et collègue, le Lieutenant Langdon (Brian Keith), lui-même malheureux en mariage. Par sa sensualité affichée, exacerbée, Leonora fascine un jeune soldat (Robert Forster), dont la présence trouble Penderton, homosexuel profondément refoulé…  

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Fétichisme, sadisme, frustrations et deuil impossible sont au programme de ce film parfaitement maîtrisé, mais qui déconcerte le public. Huston y va quand même très fort pour l’époque, en suggérant que Leonora, en quête d’un amant viril idéal, ne prend finalement «son pied» que lorsqu’elle galope sur son cheval chéri… Le film est d’autant plus transgressif que le choix d’engager Brando, pour remplacer le défunt Montgomery Clift, est des plus pertinents pour jouer le Major perturbé. Bisexuel affirmé dans la réalité, le grand Brando est ici le contrepoint parfait d’Elizabeth Taylor, jouant une sorte de Maggie Pollitt vieillissante et désabusée, qui aurait échoué à reconquérir son mari «impuissant»…  

 

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Après ce nouveau coup d’éclat boudé par le public, Elizabeth Taylor retrouve Richard Burton pour LES COMEDIENS de Peter Glenville, avec Peter Ustinov et Alec Guinness. Puis elle est saluée pour son «coup double» de 1968, dans deux films de Joseph Losey, en recluse vieillissante dans BOOM, toujours avec Richard Burton et écrit par Tennessee Williams, et dans CEREMONIE SECRETE, où elle campe une prostituée endeuillée par la mort de sa fille, face à Mia Farrow et Robert Mitchum. Les deux films, malgré l’excellence de l’interprétation de Taylor, et l’admiration excessive que portent les critiques à un cinéaste assez surestimé, ont assez mal vieilli, semble-t-il.

L’échec des films au box-office contribue aussi à l’éloignement progressif des écrans de l’actrice. George Stevens, qui l’avait si bien servie dans UNE PLACE AU SOLEIL et GEANT, est en fin de carrière quand il signe leur troisième et dernière collaboration, THE ONLY GAME IN TOWN (LAS VEGAS, UN COUPLE), avec Warren Beatty. C’est un nouvel échec, tandis qu‘en coulisses, Elizabeth Taylor tente de privilégier son couple avec Richard Burton.

La suite de sa carrière sera moins glorieuse, marquée par les insuccès à l’écran. Rendue malade par l’alcool, le tabac et les barbituriques, Elizabeth Taylor fera alors malheureusement plus souvent parler d’elle par ses déboires. Elle divorce de Burton en 1974, se re-marie avec lui en 75, dernière tentative de «sauver les meubles» avant un rapide divorce l’année suivante.

Citons rapidement quelques titres de cette période chaotique : en 1972, ZEE AND CO (UNE BELLE TIGRESSE) de Brian G. Hutton, avec Michael Caine et Susannah York ; UNDER MILK WOOD, avec Richard Burton et HAMMERSMITH IS OUT, de et avec Peter Ustinov. et toujours avec Burton. Pour ce dernier film, elle obtient l’Ours d’Argent au Festival de Berlin. Un téléfilm de 1973 au titre évocateur, DIVORCE HIS – DIVORCE HERS, une nouvelle fois avec Richard Burton ; et ASH WEDNESDAY (NOCES DE CENDRES) de Larry Peerce, avec Henry Fonda, qui lui vaut une nouvelle citation au Golden Globe de la Meilleure actrice. En 1976, L’OISEAU BLEU, film américano-soviétique de George Cukor, avec Ava Gardner et Jane Fonda, où elle tient plusieurs rôles.

Elizabeth Taylor prend une semi-retraite anticipée du Cinéma en 1980, après être apparue dans le casting du MIROIR SE BRISA, adaptation par Guy Hamilton d’une enquête de Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie. Elle y joue aux côtés d’Angela Lansbury, Kim Novak, Edward Fox, Tony Curtis, et son vieil ami Rock Hudson. Elle épouse John Warner, dont elle divorcera, en 1982.

 

Les années 80 verront son grand retour, tambour battant sous les feux de la rampe, pour une toute autre cause que le Cinéma. Désintoxiquée plusieurs fois, Elizabeth Taylor revient, plus battante que jamais en dépit d’une santé fragilisée, pour se battre en faveur des malades du SIDA. Le drame de son ami Rock Hudson, emporté par la maladie en 1985, l’a immensément touchée. Alors que l’Amérique de Reagan célèbre le retour en force du conservatisme néo-chrétien et de l‘intolérance, le soutien affiché et affirmé de l’actrice à Hudson et aux malades est un acte courageux, un «baiser du lépreux» qui poussera la société américaine à devoir accepter ses malades… Dieu sait, hélas, que plus d‘un quart de siècle après, le combat est toujours loin d‘être gagné pour changer les mentalités.

Elizabeth Taylor va se battre en première ligne contre les préjugés, fondant plusieurs œuvres caritatives en faveur des victimes du SIDA : AIDS Project Los Angeles en 1984, AMFAR en 1985 et ETAF en 1993.  

 

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Elle continuera à travailler en tant qu’actrice, faisant des apparitions dans des séries télévisées, et se produira au théâtre, retrouvant notamment Richard Burton dans une représentation exceptionnelle de la pièce PRIVATE LIVES de Noel Coward, en 1983, peu de temps avant le décès de son ancien époux et partenaire. À la télévision, on la verra notamment en 1985 dans le célèbre NORD ET SUD, et le téléfilm MALICE IN WONDERLAND, où elle campe, ironie de l’Histoire hollywoodienne, Louella Parsons, la grande rivale ès cancans et chroniques de l’Âge d’Or de Hedda Hopper, celle qui l’aida à ses tous débuts ! Pour l’anecdote, la malicieuse Miss Taylor acceptera aussi de venir jouer les guest stars chez les SIMPSONS, à deux reprises. Elle s’y double elle-même en train d’astiquer soigneusement ses Oscars, et prête sa voix à Bébé Maggie pour une seule réplique !

Au cinéma, Elizabeth Taylor fera un avant-dernier retour en 1988 dans l’oubliable TOSCANINI de Franco Zeffirelli… Plus amusante, sa dernière apparition sur grand écran se fera en 1994, dans une production à succès de Steven Spielrock, la version «live» du dessin animé LA FAMILLE PIERRAFEU avec John Goodman. Elle s’amuse bien à tourner sa propre image en dérision dans le rôle de Pearl Slaghoople, belle-mère de Fred Pierrafeu (GOODMAN). Une belle-maman de l‘Âge de Pierre, excentrique et envahissante, et qui, fidèle à l’image de l’actrice, ne sort jamais sans ses diamants et ses robes de fourrure préhistorique ! La pétulance de l’actrice emporte l’adhésion. Et c’est une sorte de juste retour aux sources des productions familiales pour Elizabeth Taylor, cinquante ans après avoir débuté aux côtés de Lassie et de valeureux chevaux de course !

Un huitième et dernier mariage en 1991, avec Larry Fortensky, se conclura par son sixième divorce cinq ans plus tard. Toujours aussi «star» en dépit de tout, Elizabeth Taylor fera ses adieux en tant qu’actrice dans le téléfilm de 2001 THESE OLD BROADS, jouant les agents de trois «vieilles de la vieille» de Hollywood : Shirley MacLaine, Debbie Reynolds et Joan Collins ! Elle fera sa dernière apparition sur scène au théâtre, le 1er décembre 2007, pour une représentation exceptionnelle LOVE LETTERS d’A.R. Gurney, avec James Earl Jones. Les profits allèrent à son association de lutte contre le SIDA.

Battante jusqu’au bout, Elizabeth Taylor fera d’ultimes apparitions toujours mémorables, malgré un épuisement physique de plus en plus aggravé. Elle décèdera finalement d’une défaillance cardiaque, à l’Hôpital Cedars Sinai de Los Angeles, le 23 mars 2011, entourée de sa famille.

 

Conformément à ses propres souhaits, son enterrement eut lieu en retard sur l’horaire prévu. Quand on est une Star, il faut savoir se faire attendre jusqu’au bout… «That’s Entertainment !»

 

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Liens :

Sa biographie WikiPédia (avec la liste complète de ses citations, récompenses et autres honneurs !) :

http://http://fr.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Taylor

Et sa filmographie complète sur ImdB :

http://http://www.imdb.com/name/nm0000072/

Cygne de malaise évident… – BLACK SWAN

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BLACK SWAN, de Darren ARONOFSKY  

L’Histoire :  

Nina Sayers, une jeune ballerine, vit seule à New York, avec sa mère Erica. Une nouvelle saison s‘ouvre pour la compagnie à laquelle Nina appartient depuis quatre ans, compagnie dirigée par le chorégraphe français Thomas Leroy. En coulisses, tout le monde évoque le départ imminent de la danseuse vedette Beth Macintyre, trop âgée désormais pour poursuivre la danse sur scène. 

Thomas prépare une nouvelle adaptation du célèbre «Lac des Cygnes» de Tchaïkovski, ballet que Nina rêve d‘interpréter dans le rôle d‘Odette, la princesse innocente transformée en cygne blanc par le maléfique sorcier Rothbart. Thomas veut que sa nouvelle étoile soit capable d‘incarner à la perfection le rôle du Cygne Blanc, mais aussi d‘Odile, la fille du sorcier, séduisante et lascive, transformée en Cygne Noir, qui ravit à Odette l’amour du prince, et pousse cette dernière au suicide.

Retenue parmi les candidates au rôle, Nina s‘épuise au travail, mais n‘obtient pas le double rôle vedette, attribué à une autre danseuse, Veronica. L‘arrivée d‘une nouvelle danseuse, Lily, venue de San Francisco, aussi extravertie et franche que Nina est prude et timide, trouble cette dernière…

 

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Impressions :  

 Qu’il est difficile parfois de voir les films dans de bonnes conditions en salles ! La semaine dernière, j’étais parti voir BLACK SWAN en matinée. Ce devait être une projection tranquille… j’ai rapidement déchanté (du cygne). La séance dura en tout cinq petites minutes, bandes-annonces et publicités mises à part : son inexistant puis défaillant, image «compressée»… le personnel du multiplexe se confondra en excuses, avant de dédommager les spectateurs avec une invitation gratuite. Argh… Ce n’était que partie remise à une semaine d‘intervalle. Retour dans le même cinéma : BLACK SWAN est projeté dans une plus petite salle. Au moins, le son et l’image sont o.k. J’aurais aimé en dire autant de certains spectateurs…

Qu’un mangeur de pop-corn se colle contre vous, alors que vous vous évertuez à vous placer correctement dans un siège inconfortable, passe encore… Les sempiternels «ricaneurs» intempestifs qui se manifestent au moment le moins approprié du film, on tolère… Les retardataires qui arrivent dix minutes après le début du film, s’étonnent de trouver salle comble et demandent à ceux déjà installés de se décaler, là, c’est déjà limite… Mais le pompon, sans contestation, est décroché par les accros du portable. Celui-là même qui sonne toujours pendant la grande scène dramatique, celui-là dont l’écran hi-tech s’illumine en plein dans votre champ de vision ! Portable qui, ô hasard, est la propriété de l’olibrius arrivé en retard à la projection ; celui qui fait profiter tout le monde de sa conversation «privée», et qui se fera une joie de vous bousculer dès le générique de fin amorcé. C’est qu’il n’a pas que cela à faire, il faut absolument qu’il parte le premier de la salle ! Souvent accompagné de sa petite amie ou de ses copains, le malotru stressé et stressant vous fera vite comprendre, par son attitude, que vous feriez bien de lui céder le passage, pauvre idiot que vous êtes, qui cherchez juste à vous détendre quelques instants… Cerise sur le gâteau, il ponctuera aussi sa soirée d’un fulgurant «c’est nuuul !» adressé aux siens ; sans doute le fruit d’un intense effort de réflexion ayant mobilisé ses deux neurones pas encore trop détériorés par l’usage intensif du portable qui vous a «pourri» toute la soirée… Bon, je pense que vous aurez compris que j’aurai assisté à une deuxième projection de BLACK SWAN assez pénible !

J’exagère, bien sûr. Et puis, charité bien ordonnée commençant par soi-même, je suis bien forcé d’admettre être entré en retard dans une salle plus d‘une fois (honte sur moi). Ceux qui, en lisant ce texte, se sentiraient visés voudront bien me pardonner, personne n’est parfait… Mais bon, quitte à passer pour un vieux ronchon, autant profiter de cette menue mésaventure pour parler un peu de civisme. On reproche assez souvent à nos concitoyens d‘en manquer, après tout… pourquoi ne pas évoquer l’exemple des cinémas.

S’il existe bien des films objectivement mauvais (ceci est un autre débat), il faudra bien un jour admettre l’existence d’un «mauvais» public ! Il me semble qu’au fil des ans, avec la multiplication des multiplexes, le comportement des spectateurs a changé – et pas forcément en bien, pour ceux qui se croient en droit de faire comme s’ils étaient dans leur salon…

Mais parlons un peu du film !  

 

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Bien «hérissé» par les conditions dans lesquelles j’ai vu le film, il ne m’est pas facile de parler de BLACK SWAN… Le film d’Aronofsky n’est absolument pas à un film sur la danse et les ballets… c’est un film d’horreur mentale, qui n‘est pas destiné à tous les publics. Autant dire qu’il n’engendre pas de réactions mesurées : on adore ou on déteste, viscéralement !

La personnalité et la carrière de Darren Aronofsky, le cinéaste du film, est assez emblématique de ce genre de réactions contrastées. Le réalisateur natif de Brooklyn s’est bâti en quelques films une réputation prometteuse, depuis son premier long-métrage, PI, jusqu’au triomphe du drame THE WRESTLER, qui remit Mickey Rourke sous les feux de la rampe. N’oublions pas le «culte», très noir et désespéré REQUIEM FOR A DREAM (et sa superbe musique, signée Clint Mansell, familière aux aficionados des bandes-annonces), et le très beau et inclassable THE FOUNTAIN, où Rachel Weisz et Hugh Jackman livrent leurs meilleures interprétations à ce jour.

Le nom d’Aronofsky était aussi annoncé comme réalisateur de l’adaptation du passionnant et dérangeant roman FLICKER de Theodore Roszak (en français, LA CONSPIRATION DES TENEBRES)… Du moins est-ce ce qu’annonçait prématurément le Cherche-Midi, éditeur du livre, en 2004)… Le film ne s’est pas fait, aucune mention n’est faite que le jeune cinéaste s’y soit intéressé. Cependant, l’image d’un monstrueux oiseau noir s’accouplant à une danseuse, élément clé du roman de Roszak, revient dans BLACK SWAN. Preuve indirecte, ou coïncidence étonnante, qu’Aronofsky a peut-être trouvé là l’idée d’une scène forte de BLACK SWAN. Féru d‘anthropologie, de mathématiques, et de culture comics, Aronofsky est un cinéaste intrigant, dont l‘étiquette «arty» ne l‘empêche pas par ailleurs d‘avoir planché sur Batman, avant que Christopher Nolan ne s‘en empare… Aronofsky devait aussi réaliser les prochaines aventures de Wolverine, mais a finalement abandonné le projet. Pour des raisons personnelles, semble-t-il, à moins que les exécutifs des studios Fox et Marvel aient pris peur de voir le cinéaste faire un film «comic-book» sombre et violent !

Les univers d’Aronofsky sont sombres et dérangeants, accompagnant jusqu‘au bout l‘aliénation de ses personnages. Et d’aliénation, il en est tous les cas fortement question dans BLACK SWAN, éprouvante descente dans l’esprit perturbé de la jeune danseuse Nina, incarnée par Natalie Portman.

 

La comédienne porte le film sur ses frêles épaules et a remporté un Oscar somme toute mérité pour son interprétation. Quel chemin parcouru depuis ses débuts lumineux à 12 ans dans le surestimé (et un brin malsain) LEON de Luc Besson… Natalie (pardon pour la familiarité), 30 ans cette année, casse ici littéralement son image de jeune fille en fleur, concluant une lente et sage maturation de son jeu d’actrice, amorcée depuis le troublant CLOSER de Mike Nichols en 2004. Elle se met ici en danger, tant physique (cette vraie «brindille» à la Audrey Hepburn a dû perdre dix kilos pour paraître crédible en ballerine, et le réalisateur insiste sur les épuisantes sessions d’entraînement qui ont dû être un vrai supplice pour l’actrice) que psychologique – créer un personnage authentiquement schizophrène est toujours un challenge difficile pour un acteur, et elle s‘en sort haut la main. Au moins pour sa performance, et son travail d’arrache-pied (aidé quand même par la magie des effets digitaux… cf. making of plus bas), le film mérite le détour.

Le casting est impeccable, dans son ensemble. Émule de l’Anton Wallbrook tyrannique dans LES CHAUSSONS ROUGES de Michael Powell et Emeric Pressburger – chef-d’œuvre flamboyant et tragique, le film définitif sur le petit monde de la danse -, Vincent Cassel est excellent en chorégraphe exigeant, épuisant et libidineux. L’acteur français trouve ici un rôle sur mesure. Saluons aussi la prestation de la très sexy Mila Kunis, amie et rivale délicieusement ambiguë de la trop sage Nina. Transfuge de la télévision américaine, célèbre pour avoir incarné très jeune la petite peste de l’excellente sitcom THAT 70’S SHOW, Miss Kunis brise aussi net une image de «gamine» facétieuse pour camper un personnage très sensuel (et très sexuel, vu certaine séquence torride, euh… disons très linguale…).

On retrouvera aussi avec plaisir deux revenantes, Barbara Hershey (L’ETOFFE DES HEROS) en mère surprotectrice, et, dans un rôle court mais mémorable, Winona Ryder. L’occasion pour Darren Aronofsky de livrer, à travers le personnage de Beth et son interprète, un constat assez cruel mais lucide sur le difficile métier de comédienne. Actrice brillante, lancée très jeune dans le milieu du cinéma (précédent en quelques sorte la génération de Natalie Portman), Winona Ryder a vu sa fulgurante notoriété brisée net par le seuil de l’âge (étape toujours délicate pour les actrices, trop souvent mises en retrait à l‘approche de la quarantaine) et des problèmes psychiatriques (kleptomanie) résolus, auquel le cinéaste de BLACK SWAN fait directement allusion ici !  

 

Image de prévisualisation YouTube  Film d’horreur «artiste» dépeignant la transformation (ou la désintégration) psychique de son héroïne, BLACK SWAN ne peut pas s’empêcher de citer de prestigieux prédécesseurs filmiques. Même si cette série de références, lourdes à dépasser, piège le film d’Aronofsky. Par son ambiance étouffante, et son étude de la psyché «brisée» de Nina, BLACK SWAN fait penser à la «trilogie des appartements» de Roman Polanski, plus particulièrement à REPULSION. Comme le personnage de Carol (Catherine Deneuve), celui de Nina vit dans la claustration psychologique, sous la coupe «monacale» d’une autre femme (la grande sœur chez Polanski, ici la mère campée par Barbara Hershey), et sa sexualité profondément réprimée la mène à la folie… jusqu’au passage à l’acte meurtrier dont on ne sait s’il est fantasmé ou réel (le «suicide» atroce de Beth). L’ambiance froide, les jeux de miroir, le thème du dédoublement incessant, et l’ambiance de paranoïa grandissante évoquent aussi les films de Stanley Kubrick – avec peut-être quelques résurgences de SHINING. Quant aux éprouvantes scènes d’automutilation, de blessures physiques et de métamorphoses de la chair, elles lorgnent vers le cinéma de David Cronenberg. En particulier LA MOUCHE, auquel Aronofsky fait quelques emprunts assez flagrants – une «marque» suspecte sur la peau du dos de Nina, les ongles mis au supplice (malaises garantis dans la salle)… jusqu’à la transformation du principal protagoniste en «créature» libérée de ses carcans humains. Transformation d’abord physique puis psychologique dans le cauchemar filmé de Cronenberg, et ici mentale chez Aronofsky. Plus intéressant toutefois, les deux films semblent avoir pris leur source d’inspiration dans le célèbre roman de Franz Kafka, LA METAMORPHOSE. Cité délibérément dans les dialogues du film de Cronenberg («Je suis un insecte qui rêvait qu’il était un homme…»), le texte de Kafka semble avoir aussi fortement influencé le réalisateur de BLACK SWAN. 

Dommage cependant que ces références enferment le film dans un exercice de citations visuelles certes brillantes (le travail du chef opérateur Matthew Libatique est remarquable, notamment dans le ballet final, un véritable morceau de bravoure visuelle) mais «figées». On a l’impression d’assister à une construction intellectuelle élaborée, plus qu’à une véritable expérience de pur Cinéma. La faute sans doute à un scénario un peu trop prévisible : une fois intégrée l‘idée de la folie de Nina, le spectateur risque d‘anticiper sa «métamorphose mentale» et les scènes choc qui en découleront obligatoirement. Monocorde, le film désoriente et rebute, plus qu’il ne fasse cygne…

Fascine, pardon.  

 

  

La note :  

 

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Ludovic Fauchier, pour vous servir

 

La Fiche Technique :  

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BLACK SWAN  Réalisé par Darren ARONOFSKY   Scénario de Mark HEYMAN et Andres HEINZ  

Avec : Natalie PORTMAN (Nina Sayers), Vincent CASSEL (Thomas Leroy), Mila KUNIS (Lily), Barbara HERSHEY (Erica Sayers), Winona RYDER (Beth Macintyre), Benjamin MILLEPIED (David), Ksenia SOLO (Veronica), Kristina ANAPAU (Galina), Janet MONTGOMERY (Madeline), Sebastian STAN (Andrew)  

Produit par Scott FRANKLIN, Mike MEDAVOY, Arnold MESSER, Brian OLIVER, Jerry FRUCHTMAN, Rose GARNETT et Joseph P. REIDY (Fox Searchlight Pictures / Protozoa Pictures / Phoenix Pictures / Cross Creek Pictures)   Producteurs Exécutifs Jon AVNET, Brad FISCHER, Peter FRUCHTMAN, Ari HANDEL, Jennifer ROTH, Rick SCHWARTZ, Tyler THOMPSON et David THWAITES  

Musique Clint MANSELL   Photo Matthew LIBATIQUE   Montage Andrew WEISBLUM   Casting Mary VERNIEU   

Décors Thérèse DePREZ   Direction Artistique David STEIN   Costumes Amy WESTCOTT  

1er Assistant Réalisateur Joseph P. REIDY   Ballets Olga KOSTRITZKY et Ashley MELONE  

Mixage Son Ken ISHII   Montage Son Craig HENIGHAN   Effets Spéciaux Sonores Brian EMRICH  

Effets Spéciaux Visuels Michael COLLINS et Dan SCHRECKER (LOOK! Effects)   Effets Spéciaux de Maquillages Judy CHIN et Michael MARINO   Générique créé par Jeremy DAWSON et Jeff KRIVICKY  

Distribution USA : Fox Searchlight Pictures / Distribution INTERNATIONAL : 20th Century Fox Film Corporation  

Durée : 1 heure 48  

Caméras : Arriflex 16 SR3 et 416, Canon EOS 5D Mark II et EOS 7D

Le Lézard est à l’Ouest ! – RANGO

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RANGO, de Gore VERBINSKI  

ETRANGER, NOTRE CIMETIERE EST REMPLI DE COYOTES QUI ONT VOULU «SPOILER» LES FILMS AVANT LEUR SORTIE. NE LIS PAS CE QUI SUIT AVANT D’AVOIR VU RANGO EN SALLES.

TE VOILA PREVENU !

L’Histoire :    

Il était une fois dans l’Ouest… un lézard nommé Rango. «Rrrrrango !»…

 

Un caméléon domestique et anonyme vit seul dans sa boîte en verre, rêvant à d’impossibles exploits de cape et d’épée. Jusqu‘au moment où sa vie bascule, en même temps que sa cage… ses maîtres l’ont emmené avec eux en voyage sur la route 66. En évitant l’accident automobile, ils renversent le reptile par-dessus bord et continuent leur route. Seul sur le bord de la route, au fin fond du Nevada, notre héros se retrouve sans eau, ni nourriture, ni refuge. Un tatou à moitié écrasé, parti en quête de l’Esprit du Vieil Ouest, lui montre la direction de la ville de Dirt (Poussière), au beau milieu du désert brûlant. Le brave reptile, poltron et maladroit, n’a pas le choix : il doit trouver cette ville pour survivre… mais, en chemin, échappe in extremis à l’attaque d’un faucon féroce, qui terrorise la région. Il rencontre également Bean, une jolie femelle lézard, habitante de Dirt. Elle le dépose en ville. Les habitants accueillent l’étranger avec méfiance au saloon.  

Le caméléon, jouant au héros, apprend que l’eau, la ressource la plus précieuse de la région, manque cruellement. Les uns après les autres, les habitants quittent la ville en quête d’un meilleur avenir. Une bande de desperados, menée par Bad Bill le Lézard Gila, malmène les misérables citoyens. Notre caméléon gaffeur provoque un duel malencontreux avec la brute… jusqu’au retour du Faucon. Pourchassé par le rapace, le caméléon provoque sa mort par accident. La population l’élit nouveau Shérif en ville ; il a désormais un nom, trouvé sur une canette d’alcool de cactus : Rango ! Mais, pour résoudre le problème de la pénurie d’eau, le nouveau justicier réalise qu’il lui faudra être à la hauteur de sa légende. Survivra-t-il aux mortelles embûches semées par les plus redoutables canailles de l’Ouest ?…

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Impressions :  

 

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D’un western à un autre…. coïncidence des sorties printanières, après TRUE GRIT, me voilà de nouveau au Far West. Mais après le sérieux et la noirceur mélancolique du film des Coen, nous voici dans un autre genre de Western, sérieusement «allumé» ! Gore Verbinski, le réalisateur des PIRATES DES CARAÏBES, retrouve Johnny Depp pour une aventure épique, pleine de poussière, de chevauchées fantastiques, de gags en rafale, d’écailles et de plumes. Le tout livré en animation. Voici… RANGO !

Ou plutôt : Rrrrango. À la mexicaine !!

Délaissant l’univers des PIRATES confié désormais à Rob Marshall, Verbinski se lance dans le cinéma d’animation, pour une association inédite avec le studio Nickelodeon et ILM, le célèbre studio d’effets spéciaux visuels qui entre pour la première fois dans le domaine d’habitude réservé à Pixar ou DreamWorks / PDI. Pour se distinguer de la rude concurrence, le réalisateur joue sur ce qu’il sait faire de mieux : de l’aventure, de l’action, des références à la pelle… et une maîtrise de la grande comédie burlesque clairement revendiquée. On n’en attendait pas moins de celui qui, dès son premier film, MOUSEHUNT (LA SOURIS), avait su mixer avec bonheur l’ambiance «cartoon» (inspirée par Chuck Jones, les Tom & Jerry, etc.) et le comique débridé des bons vieux Laurel & Hardy. Tout comme dans les PIRATES, où les pitreries et les acrobaties de Johnny Depp en pirate «folle» devaient beaucoup à Buster Keaton (revoir notamment son entrée en scène dans le premier film, héritée de LA CROISIERE DU NAVIGATOR). Avec RANGO, le réalisateur persiste et signe, mêlant les éléments familiers des westerns au «slapstick» impeccable des Buster Keaton ou Harold Lloyd.

L’idée de base est ici de donner le rôle du Héros à l’un des animaux les plus comiques de toute la Création, le caméléon… et de faire incarner celui-ci par un Johnny Depp en très grande forme ! 

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Au scénario, John Logan, plus souvent assimilé aux grandes épopées sérieuses (GLADIATOR, LE DERNIER SAMOURAÏ, AVIATOR), s’amuse comme un petit fou à détourner les codes traditionnels du Western. Scénario à la structure on ne peut plus classique – l’arrivée de «l’Homme Sans Nom» dans une petite ville terrifiée par les desperados -, revue à la «sauce» animalière, et prétexte à un déchaînement de gags impeccablement construits.

Référentiel, mais ne tombant jamais dans la parodie méprisante, le scénario de Logan détourne les scènes attendues – duel à la HIGH NOON / LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS, scène de saloon à la IL ETAIT UNE FOIS DANS L’OUEST… – avec bonheur. L’humour naissant du décalage complet entre le sérieux imperturbable des habitants de Dirt, et les gaffes de Rango. La construction des gags burlesques élaborés revendique clairement l’héritage des meilleurs Keaton… avec une touche du grand cartooniste Chuck Jones, le papa de Coyote et Bip-Bip – l‘oiseau «Road Runner», qui sert ici de monture aux personnages !

Le brave caméléon est l’élément perturbateur de ce cadre «western» réglé comme du papier à musique… voir par exemple la séquence du saloon, où Rango se ridiculise pour le plus grand bonheur du spectateur. Ou encore ce passage où le caméléon «dévisse» de sa monture en pleine cavalcade – pour se rétablir aussitôt en gardant l’air détaché… montées de fou rire irrépressibles garanties !

En proie à un sérieux problème d’identité (normal quand on a passé sa vie dans une boîte, à n’avoir pour seuls compagnons que des jouets en plastique), Rango ne sait pas se fondre dans le paysage, un comble pour un caméléon. Il ne sait que «surjouer» un personnage qu’il n’est pas… Les habitants de Dirt, comiques, excentriques ou méchants, eux, ne trichent pas. À commencer par Bean, la dulcinée de notre héros ; ses réactions consternées en font le parfait Clown Blanc (et ses «crises de paralysie émotionnelle» subites !), complément idéal du pitre Rango ! Lequel doit apprendre à devenir un peu plus mature, quitte à se faire «recadrer» sévèrement par l’Esprit du Vieil Ouest… au terme d’une séquence surréaliste, visuellement héritée de Salvador Dali (déjà inspirateur des scènes de l‘Autre Monde de PIRATES 3), pleine de cactus mobiles et d’insectes transporteurs.

Ajoutez à cela une idée aussi simple que jouissive, sortie de l’esprit de Verbinski et Logan : un quarteron de chouettes Mariachis, chœur antique commentant l’action et annonçant à intervalles réguliers le trépas du héros… et qui rate le «timing» musical de la chevauchée fantastique. Ces quatre volatiles, servis par la musique déchaînée d’un Hans Zimmer rendant hommage à Ennio Morricone, ajoutent un grain de folie supplémentaire à un film déjà bien azimuté ! Le compère Zimmer se déchaîne, parfaitement à l’aise dans le cinéma d’animation. Il revisite «l’esprit western» avec autant de bonheur qu’il recréait musicalement le cinéma d’arts martiaux avec KUNG FU PANDA. Mention particulière à sa relecture toute personnelle de la Chevauchée des Walkyries de Richard Wagner, jouée ici au banjo ! Et à des chansons entraînantes, pour lesquelles il s’est adjoint les services du célèbre groupe mexicain Los Lobos.

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Verbinski et son scénariste ont écrit le film pour Johnny Depp, grand amateur de burlesque classique, de westerns et de reptiles de toute sorte… L’occasion idéale de s’amuser avec la filmographie de la star. Notamment d’énormes clin d’œils à sa prestation azimutée de LAS VEGAS PARANO. Rango, dont le look évoque les dessins hallucinés de Ralph Steadman (illustrateur célèbre pour avoir dessiné les deux anti-héros du livre de Hunter S. Thompson, le père du «journalisme gonzo»), porte une très voyante chemise hawaïenne, comme Thompson lui-même. Écrivain au mode de vie pour le moins «stupéfiant», Thompson fut un grand ami de Depp, qui d’ailleurs l’interpréta à nouveau dans RHUM DIARY. Rango, au tout début de sa folle équipée, voltige dans les airs, et s’écrase sur le pare-brise d’une voiture… conduite par Thompson, tel qu’il est caricaturé par Steadman ! Les connaisseurs du livre ou du film saisiront aussi une troisième allusion, plus subtile, cachée dans la grande scène d’action, où Rango et ses compagnons s’égarent en territoire dangereux… le Pays des Chauve-souris !

Les cinéphiles «deppiens» ne seront pas dépaysés non plus par d’autres gags, rappelant le bon souvenir d’ARIZONA DREAM d‘Emir Kusturica. Il y est fortement question de poisson «volant»… Par ailleurs, les talents comiques de Depp, parfaitement exploités dans les PIRATES (notamment sa fameuse démarche dite «du lézard qui s’enfuit en courant sur l’eau»), sont de nouveau mis à contribution ici. Filmé en situation, avant d’être remplacé par son double reptilien, grâce à l’animation digitale, l’acteur nous régale de postures à la Buster Keaton ou Charlie Chaplin (son imitation du cactus rappelant celle de Charlot déguisé en arbre dans SHOULDER ARMS / CHARLOT SOLDAT). Renvoi habile, aussi, aux scènes burlesques de Depp dans BENNY & JOON, où l’acteur rejouait déjà à merveille les grands numéros classiques du cinéma burlesque.

Jugez plutôt en voyant des extraits du making of de RANGO. Depp, se déchaîne, et le résultat est irrésistible de drôlerie, avant même le passage à l’animation !

 

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Comme Depp le précise, le film n’est pas du tout tourné pas en motion capture. Verbinski prend le contre-pied de cette technique popularisée par ses congénères Robert Zemeckis ou James Cameron, et c’est assez audacieux. Inutile de faire porter aux acteurs des combinaisons moulantes, et de les faire évoluer dans des «grilles» bardées de capteurs… Il suffit de filmer les comédiens dans des costumes et des décors rudimentaires, un gain de temps et d’argent considérable ! Un tournage quasiment artisanal en dépit du budget élevé de ce type de film. Verbinski n’a qu’à mettre les acteurs en situation, comme au théâtre, et ce sont leurs déplacements, leurs mimiques, leurs gestes, leurs regards qui donnent le «la» aux animateurs chargés de les remplacer par leurs personnages animaliers. Ce serait une idée sympathique de proposer le «brouillon filmé» de RANGO en bonus pour le DVD… ne serait-ce que pour voir Johnny Depp déguisé en cow-boy d’opérette !

 

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Le design du film est particulièrement réussi. Mark «Crash» McCreery, vétéran du prestigieux studio d’effets spéciaux de Stan Winston, se fit connaître chez ce dernier en créant des illustrations très élaborées des dinosaures de JURASSIC PARK en action. Ici chef designer des personnages et des décors, l’artiste s’amuse à créer une ambiance crasseuse et rugueuse, à l’opposé de l’esthétique «ronde» et immaculée des meilleures productions Pixar. Les décors sont variés, évidemment référentiels (un passage obligé par Monument Valley, le sanctuaire de John Ford) et «décrépits» à souhait.

Le look des personnages est tout aussi soigné, à l’image de Rango lui-même : le caméléon à la chemise bariolée, avec son cou en Z, sa tête en forme de champignon atomique, et son regard perpétuellement ahuri, est un personnage parfaitement «croqué». Tout comme la galerie de «gueules» qui l’entourent… Je soupçonne Verbinski et McCreery d’avoir délibérément dressé une liste des plus belles «trognes de westerns» avant de leur donner leur alter ego animal ! Un œil cinéphile exercé reconnaîtra, derrière les personnages archétypes du Vieil Ouest (le Maire, le Croquemort, le Barman, les Desperados, la Fermière, l’Indien impassible, etc.) les faciès burinés de Lee Van Cleef, Ernest Borgnine, Strother Martin, Jack Elam, Slim Pickens, L.Q. Jones, Will Sampson, etc. … bref, tous les coyotes et les desperados ayant traversé les films de John Ford, Sam Peckinpah, Anthony Mann, Sergio Leone et tant d’autres. Sans oublier bien sûr le plus emblématique de tous ces westerners, ou du moins son parfait sosie, incarnant dans le film l’Esprit de l’Ouest… Un homme très grand, très mince, mal rasé, cigarillo aux lèvres et poncho battu par le vent… inutile, je pense, de vous dire de qui il est question ici !

 

Menées à un rythme trépidant, ces aventures westerniennes animées vont faire mouche à coup sûr. RANGO est un antidépresseur garanti, amigos.

«Que fait-on maintenant, Shérif ?

- Maintenant, on chevauche ! … ça veut dire maintenant. À cet instant !» 

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La note : 

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Ludovic Fauchier, à votre service.  

 

La fiche technique : 

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RANGO

Réalisé par Gore VERBINSKI   Scénario de John LOGAN  

Voix de (VO) : Johnny DEPP (Rango), Isla FISHER (Bean), Ned BEATTY (Tortoise John, le Maire), Abigail BRESLIN (Priscilla), Alfred MOLINA (le Tatou ), Bill NIGHY (Rattlesnake Jake), Timothy OLYPHANT (l’Esprit de l’Ouest), Harry Dean STANTON (le Chef du Clan des Rongeurs), Ray WINSTONE (Bad Bill le Monstre de Gila), Claudia BLACK (Angélique)  

 

Produit par John B. CARLS, Graham KING, Gore VERBINSKI, Mark BAKSHI, Adam CRAMER, Shari HANSON et David SHANNON (Blind Wink / GK Films / Nickelodeon Movies)   Producteur Exécutif Tim HEADINGTON  

Musique Hans ZIMMER   Consultant Visuel Roger DEAKINS   Montage Craig WOOD   Casting Denise CHAMIAN  

Décors et Conception Visuelle Mark «Crash» McCREERY  

1er Assistant Réalisateur Adam SOMNER  

Mixage Son Pete ELIA, Lee ORLOFF et Paul MASSEY   Montage Son Addison TEAGUE   Effets Spéciaux Sonores Peter MILLER  

Effets Spéciaux Visuels John KNOLL et Tim ALEXANDER (ILM)   Réalisation Technique des Créatures Dave LO Générique créé par Henry HOBSON (Scarlet Letters)  

Distribution USA : Paramount Pictures / Distribution INTERNATIONAL : UIP  

Durée : 1 heure 35

Le Duke… ou le Dude – TRUE GRIT

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TRUE GRIT, d’Ethan COEN & Joel COEN 

L’Histoire :  

1878. Tom Chaney, un criminel qui se faisait passer pour un vacher afin d‘échapper à la justice, abat son employeur et lui vole un cheval et deux pièces d‘or, avant de s‘enfuir. La fille du défunt, la jeune Mattie Ross, 14 ans, se rend à Fort Smith, ville-frontière de l‘Arkansas, fermement décidée à obtenir justice. Ayant appris que Chaney s‘est enfui dans le territoire des Indiens Choctaw, elle décide d‘engager un Marshal expérimenté pour traquer, capturer et ramener Chaney à la justice, afin qu‘il soit jugé et pendu dans les formes. Son choix se porte sur Rooster Cogburn, un Marshal alcoolique, bourru et rustre, notoirement connu pour sa propension à abattre de sang-froid les criminels.

Cogburn accepte le maigre argent de Mattie… quitte à la laisser en arrière pour partir seul en territoire dangereux. Se joint à Cogburn un Texas Ranger, LaBoeuf, qui traque Chaney depuis des mois, sans succès. Mais la jeune fille s’obstine et rattrape les deux hommes, se lançant dans une longue et périlleuse chasse à l’homme… d’autant plus périlleuse que Chaney a rejoint la bande de Lucky Ned Pepper, un dangereux bandit qui a déjà échappé à Cogburn…

 

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Impressions :

 

Un petit coup de griffe pour commencer, avant d’entrer dans le vif du sujet.

Cela ne vous aura certainement pas échappé, les splendides affiches de TRUE GRIT annoncent haut et fort le retour du grand Western. Avec la formule choc assénée par la critique professionnelle pour qui le film des frères Coen est le meilleur du genre depuis IMPITOYABLE de Clint Eastwood (1992. Vingt ans déjà !).

Ah, ces critiques… ils semblent avoir oublié qu’entre le chef-d’œuvre crépusculaire de Clint Eastwood et le film des Coen, quelques représentants tout à fait méritants n’ont pas eu droit à un traitement aussi royal. OPEN RANGE, THE MISSING (LES DISPARUES), APPALOOSA, L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LÂCHE BOB FORD, etc. sont pourtant bien sortis sur les écrans, et étaient ma foi de splendides Westerns. Seulement voilà, le Western reste un genre ignoré ou méprisé par nos «experts» cinéphiles. Et puis, hélas pour eux, Kevin Costner (OPEN RANGE), Ron Howard (THE MISSING) ou Brad Pitt (JESSE JAMES) n’ont pas le cachet «Art et Culture» qui ravit tant dans les dîners parisiens : pensez donc, ces gens-là sont de Hollywood, mon Dieu, quelle horreur, protégez-nous du cinéma commercial américain… En résultat, leurs films ont été pour la plupart ignorés, ou accueillis positivement, mais avec un brin de condescendance, et n’ont pas remporté le succès qu’ils méritaient.

Quand les frères Coen s’attaquent à ce même genre, la donne est toute autre. Citez leur nom à un «professionnel de la profession», sa réaction risque fort d’être la suivante : son œil frise de ravissement ; un sourire béat lui remonte jusqu’aux oreilles, tandis qu’il entrera en lévitation en répétant le mantra «les frères Coen, les frères Coen»… sans que les pauvres philistins que nous sommes en soient plus éclairés.

Cette attitude «d’adorateurs du Veau d’Or» est assez préjudiciable. Le cinéma des Coen n’est pourtant pas dénué de qualités – revoyez THE BIG LEBOWSKI et O’BROTHER, deux merveilles de comédie, méritent largement leurs galons… Mais comme je l’avais écrit à propos de BURN AFTER READING, j’ai toujours cette impression désagréable que les deux réalisateurs-scénaristes pratiquent un cinéma pour «happy few», une petite élite de privilégiés éclairés qui seuls sont capables d’apprécier leurs films…

J’exagère, évidemment. En tant qu’amoureux du Western, je devrais en fait me réjouir sans rechigner devant la sortie de TRUE GRIT. Et il faut bien l’admettre, le film est une bonne surprise de la part des Coen, leur meilleur travail depuis O’BROTHER. Que les admirateurs des cinéastes me pardonnent donc ce préambule en forme de coup de «true griffe» !  

 

 

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Impossible de ne pas mentionner le fait que TRUE GRIT soit la seconde adaptation du roman de Charles Portis, jadis traduit sous le titre MATTIE OU 100 DOLLARS POUR UN SHERIF, avant de retrouver son titre original. Les réalisateurs ont beau se défendre légitimement d’avoir fait un remake, il faut bien citer la première version cinématographique, réalisée en 1969 par un «westerner» vétéran de l’Âge d’Or hollywoodien, Henry Hathaway. Avec en tête d’affiche, ni plus ni moins que ce bon vieux «Duke», John Wayne himself ! Le rôle du Marshal (et non pas Shérif) Rooster Cogburn, irascible, alcoolique, borgne et ventripotent, valut à Wayne son seul Oscar du Meilleur Acteur. Une décision curieuse, à une époque où l’acteur, à peine sorti de son inénarrable BERETS VERTS, était plus ou moins considéré comme un vieux papy chauvin et réactionnaire…

Dommage car, si on adore le vieux «Duke» pour ses exploits à l‘écran plus que pour ses opinions politiques, on préfère le revoir dans des chefs-d’œuvre du genre tels que LA RIVIERE ROUGE, SHE WORE A YELLOW RIBBON (LA CHARGE HEROÏQUE) ou THE SEARCHERS (LA PRISONNIERE DU DESERT)… les classiques de John Ford ou Howard Hawks permirent à Wayne de prouver qu’il n’était pas juste «Le» cow-boy par excellence, mais qu’il pouvait camper de vrais personnages dramatiques et complexes. L’Académie aura voulu compenser en donnant l’Oscar à Wayne plus pour l’ensemble de son travail que pour sa prestation dans TRUE GRIT. Interprétation tout à fait sympathique par ailleurs, dans un western de bonne facture signé par un vieux routier du genre.

On se souviendra aussi de l’interprétation de la jeune Kim Darby dans le rôle de Mattie Ross, la jeune fille stoïque, têtue et disgracieuse, décidée à venger son père. On oubliera par contre le falot Glen Campbell, un chanteur pop dans le rôle du Texas Ranger LaBoeuf, engagé plus pour sa valeur commerciale que pour ses talents d’acteur. Mieux vaut apprécier dans le film de Hathaway une galerie de savoureux seconds rôles : Strother Martin, habitué des films de Peckinpah, en négociant grincheux ; Jeff Corey – Wild Bill dans LITTLE BIG MAN – en tueur lâche ; Dennis Hopper, toujours «planant», dans le rôle du malchanceux Moon ; et ce bon vieux Robert Duvall en desperado osant provoquer la colère du Duke dans un mémorable face-à-face. 

«Fill your hands, you sonofabitch !!»

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Puisque nous y sommes, livrons-nous à un bref comparatif des deux versions. Alerte aux «spoilers» ! Si vous n’avez pas vu l’un ou l’autre des deux films, des passages importants sont dévoilés !

Le TRUE GRIT des frères Coen est beaucoup plus fidèle au roman original de Portis, désormais reconnu comme un classique digne des récits de Mark Twain, que ne l’était le film de Hathaway. Le ton des deux versions est déjà très différent. La version Hathaway garde la trame générale du roman tout en prenant plus de libertés, et met en avant le personnage de Cogburn, forçant le trait sur la comédie et les fusillades, tout en gardant une mentalité «paternaliste» correspondant bien, on s’en doute, à la personnalité du vieux Wayne. Alors que la version des Coen, tout en respectant les figures imposées du genre, privilégie le point de vue de Mattie, la narratrice dans le roman. Le film est plus mélancolique, plus sombre.

1) Le TRUE GRIT de Hathaway raconte en détail les circonstances du départ du père de Mattie, et son meurtre par Tom Chaney. Les Coen entrent dans le sujet par une première image saisissante : le père gisant assassiné dans la boue. L’ellipse est directe, Mattie part à la recherche du meurtrier.

2) Scène majeure du roman, la pendaison du dimanche («rituel» et «spectacle» destiné à édifier les foules selon la coutume de l‘époque…), est réduite à l’essentiel chez Hathaway (les condamnés n’ont pas la parole). La même pendaison collective, légèrement différente du roman, est plus élaborée chez les Coen, et plus grinçante. C’est d’ailleurs une des meilleures scènes du film, semblant toute droit sortie de PENDEZ-LES HAUT ET COURT avec Clint ! Les trois condamnés ont droit à une dernière parole. Le premier veut en finir vite et renvoie la foule à sa propre violence («j’en vois ici qui ont fait pire que moi…»), le second se repent et pleure pour sa famille. Le troisième est un Indien. Il veut dire quelques mots, mais il est aussitôt réduit au silence définitif par le bourreau ! Une touche d’humour noir bien sentie, histoire de rappeler que les amérindiens n’ont plus voix au chapitre dans la Conquête de l’Ouest…

3) la présentation de Cogburn – borgne de l’œil gauche chez John Wayne, clin d’œil à l’ami John Ford – est différente ! Présenté en plein travail chez Hathaway (il ramène des captifs, futurs candidats à la pendaison), Cogburn est présenté bien plus trivialement chez les Coen. Mattie le trouve – ou plutôt l’entend – aux cabinets…

4) la présentation de LaBoeuf se fait très civilement, à la pension où loge Mattie, dans la version Hathaway. Le même LaBoeuf, chez les Coen, campé par Matt Damon, est montré prenant une pose typiquement «John Ford» : assis en équilibre sur une chaise, les pieds tendus sur le porche, comme Henry Fonda dans MY DARLING CLEMENTINE (LA POURSUITE INFERNALE).

5) plusieurs scènes de comédie entre Mattie et un Cogburn très «Grand-père», avec son ami le Chinois, et le chat, chez Hathaway. Chez les Coen, le Chinois et le chat disparaissent. Cogburn, interprété par Jeff Bridges, prend du coup une stature moins comique et plus intimidante – malgré un alcoolisme aussi prononcé !

6) Hathaway reste plus fidèle au roman lorsque Cogburn et LaBoeuf font équipe tout du long, alors que ce sont les Coen, pourtant plus fidèles au récit de Portis, qui s’en éloignent : Cogburn et Mattie se séparent du vaniteux LaBoeuf. Ce qui ne changera pas vraiment la donne puisque les trois personnages s’uniront à nouveau par la suite.

7) le départ de LaBoeuf entraîne un passage totalement inventé par les Coen : Cogburn et Mattie trouvent un pendu, dans la forêt. Cogburn discute avec un chasseur Indien, puis ils croisent un trappeur très «ours». Une suite de scènes assez «flottante», ou surgissent ces deux personnages faisant office de deus ex machina pas vraiment nécessaires. Les Coen cèdent à leur péché mignon avant de reprendre le récit.

8) Dans la version Hathaway, l’étape chez McAllister a lieu après la première fusillade (la planque de Lucky Ned). Cogburn ramène 4 morts.

Chez les Coen, la même étape a lieu avant la fusillade dans la planque. Et Cogburn ne ramène pas les morts. Le voyage devient plus imprévisible, plus dangereux, dans cette nouvelle version. Et Cogburn se montre carrément plus brutal, envers deux enfants indiens qui malmènent une mule !

9) la mutilation de Moon et sa mort, avec celle de Quincy, est infiniment plus violente et plus soudaine dans le TRUE GRIT des Coen. Pauvre Moon !

10) le sort de LaBoeuf est différent. Il survit dans le roman de Portis, et les Coen respectent le récit. Le Texas Ranger est moins chanceux chez Hathaway, mourant de sa blessure au front après un sacrifice héroïque. Chez les Coen, LaBoeuf a droit à un «gag» douloureux : cet incorrigible beau parleur se retrouve avec la langue coupée… mais cela ne l’empêche pas de continuer à fanfaronner !

11) Chez Hathaway, Mattie est blessée dans le puits au serpent, mais elle guérit. Conformément au roman de Portis, chez les Coen, la jeune fille s’en sort vivante mais «cassée», amputée d’un bras.

12) Le «happy end» affectueux final de la version Hathaway, avec Cogburn et Mattie dans un cimetière sous la neige, n’existe pas dans le roman. Les Coen restituent la conclusion plus triste, amère, du livre de Portis. C’est un final mélancolique, à la LIBERTY VALANCE, avec Mattie, adulte et vieille fille, qui rencontre Frank James et Cole Younger, les célèbres complices de Jesse James, dans un «Wild West Show» minable. Cogburn y a vécu ses dernières années avant de décéder.

 

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Les Coen ont su rassembler à l’écran une belle brochette d’acteurs expérimentés, entourant une nouvelle venue. La jeune Hailee Steinfeld, 13 ans, est tout simplement épatante dans le rôle de Mattie. Sérieuse, entêtée, dure en affaires, et à l’exact opposé des ados stéréotypées contemporaines, Mattie est un magnifique personnage recréée avec toute la gravité de rigueur par cette comédienne débutante tenant tête avec beaucoup d’aplomb aux stars qui l’entourent.

Dans le rôle de Rooster Cogburn, en lieu et place du Duke, nous avons le Dude ! Treize ans après son énormissime performance dans THE BIG LEBOWSKI, Jeff Bridges retrouve les Coen, et c’est un vrai bonheur. Bridges grommelle, jure, picole, raconte des exploits délirants, frappe pour un rien et tire dans le tas… Sur le fil du rasoir entre la menace permanente et l’humour, Bridges campe un «old timer» mémorable, évoquant le Juge Roy Bean, jadis incarné par Paul Newman dans JUGE ET HORS-LA-LOI. Matt Damon est impeccable, faisant oublier le pâlichon Glen Campbell, et donne une couleur savoureuse à son Texas Ranger vantard. Un LaBoeuf d’autant plus comique qu’il se prend très au sérieux, que ce soit pour chercher à impressionner la jeune Mattie, ou faire jeu égal avec Cogburn, sans y arriver dans les deux cas.

Du côté des desperados, rien à redire. Josh Brolin, qui retrouve les Coen après NO COUNTRY FOR OLD MEN, n’a qu’un temps de présence assez court à l’écran, mais il sait se montrer inquiétant sans se forcer. Barry Pepper joue Lucky Ned, un desperado à la dentition douteuse… Il finit «snipé» par Damon. Fin assez ironique, puisque Pepper jouait un sniper mémorable aux côtés de Damon dans un certain SAVING PRIVATE RYAN (IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN)… réalisé par Steven Spielberg, ici producteur exécutif.

Lui-même un grand amoureux des Westerns, Spielberg imprime discrètement sa «patte» sur certaines séquences. Notamment une chevauchée nocturne finale, sous un ciel étoilé, séquence de toute beauté, et une chute dans un gouffre rempli de serpents, qui rappellera sans doute quelque chose aux nostalgiques d’Indiana Jones… Sa présence au générique s’explique aussi sans doute par le fait que lui et les Coen ont un ami commun, grand admirateur comme Spielberg des films de John Ford et de Sam Peckinpah : John Milius ! Le colossal cinéaste et scénariste, à qui l’on doit CONAN LE BARBARE, LE LION ET LE VENT ou L’ADIEU AU ROI, ainsi que les scénarii d’APOCALYPSE NOW, 1941 ou DIRTY HARRY (L’INSPECTEUR HARRY) inspira aux Coen l’inénarrable et colérique Walter, campé par John Goodman dans LEBOWSKI… Féru de culture western, admirateur des Texas Rangers, Milius a peut-être aussi soufflé quelques conseils créatifs et historiques aux Coen. Le côté très «Roy Bean» de Cogburn – Milius est le scénariste de JUGE ET HORS-LA-LOI -, le trappeur «grizzly» – comme dans JEREMIAH JOHNSON, également écrit par lui -, et la coïncidence de faire jouer un Texas Ranger par Matt Damon – l’acteur débuta en soldat de l’US Cavalry dans un western de Walter Hill, GERONIMO, écrit par Milius…

Ces influences, plus discrètes qu’évidentes, mêlées à celles de Ford et Eastwood* déjà citées auparavant, fournissent en tout cas un «plus» très appréciable à cette nouvelle mouture de TRUE GRIT.

 

*n’oublions pas non plus que Jeff Bridges est un habitué du genre… Fils de Lloyd Bridges (qui se fit connaître des «Westerners» en adjoint de Gary Cooper dans le classique HIGH NOON / LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS), Bridges a fait équipe jadis avec Clint Eastwood dans THUNDERBOLT AND LIGHTFOOT / LE CANARDEUR, premier film de Michael Cimino, qu’il retrouvera pour LA PORTE DU PARADIS, chef-d’œuvre mutilé. Bridges campa aussi Wild Bill Hickok dans un film de Walter Hill…

 

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TRUE GRIT, c’est aussi un récit initiatique. Le voyage personnel de Mattie, de l’enfance à l’âge adulte. Une série d’épreuves et de rencontres parfois cocasses, parfois tragiques, et un voyage au pays de la Violence et de la Mort. L’humour demeure présent, lorsque la gamine doit passer la nuit à l’hôtel avec une grand-mère ronfleuse, des négociations acharnées au sujet d’un cheval et de poneys (pour la «petite comptable», un sou, c’est un sou. Pas question de se faire arnaquer par un affairiste véreux !) et surtout les duels verbaux de Cogburn et LaBoeuf. Respectant le très bon texte original de Portis, les Coen délaissent leur tendance habituelle au verbiage pour offrir à Bridges et Damon des dialogues savoureux. La vieille tradition folklorique américaine du «Tall Tale», un véritable art de l’exagération narrative, prend ici toute sa pleine mesure dans les «exploits» dérisoires dont les deux hommes se vantent.

Mais l’humour s’efface aussi, peu à peu, alors que la jeune fille se confronte de façon directe à la Mort. Après une nuit passée à dormir près du cercueil paternel, et la pendaison, Mattie va symboliquement franchir une rivière dangereuse, pour se retrouver en «territoire indien». Cadavres pendus, ou abandonnés aux quatre vents, mutilations, tueurs de sang-froid, rien n’est épargné à la jeune fille qui est allée crânement au bout de sa quête. Celle-ci culminera par une plongée tout aussi symbolique dans un puits ténébreux, plein de serpents, la perte de son cheval chéri… et une grave blessure. On ne rentre pas indemne de certains voyages.

 

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Un mot pour finir sur la contribution essentielle de deux fidèles de longue date des Coen. Le compositeur Carter Burwell s’est remarquablement fondu dans l’esprit de l’époque, mêlant sa sensibilité «folk» à l’âpreté du Vieil Ouest. Et le talentueux chef opérateur Roger Deakins livre une lumière de toute beauté, mêlant réalisme des grands espaces et atmosphères oniriques (voir les images ci-dessus). L’ambiance de TRUE GRIT leur doit énormément.

 

Pour une fois, les critiques ont (presque) eu raison.

Fill your hands, you sonofab… !

 

La note :  

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Ludovic Fauchier, pour vous servir

 

La Fiche Technique :  

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TRUE GRIT

Réalisé par Ethan COEN & Joel COEN   Scénario de Ethan COEN & Joel COEN, d’après le roman de Charles PORTIS  

Avec : Jeff BRIDGES (Marshal Ruben «Rooster» Cogburn), Hailee STEINFELD (Mattie Ross), Matt DAMON (LaBoeuf), Josh BROLIN (Tom Chaney), Barry PEPPER (Lucky Ned Pepper), Dakin MATTHEWS (le Colonel Stonehill), Jarlath CONROY (le Croquemort), Paul RAE (Emmett Quincy), Domhnall GLEESON (Moon), Elizabeth MARVEL (Mattie à 40 ans) 

Produit par Ethan COEN, Joel COEN et Scott RUDIN (Paramount Pictures / Skydance Productions / Scott Rudin Productions / Mike Zoss Productions)   Producteurs Exécutifs Steven SPIELBERG, David ELLISON, Megan ELLISON, Robert GRAF et Paul SCHWAKE 

Musique Carter BURWELL   Photo Roger DEAKINS   Montage «Roderick JAYNES» (Ethan COEN & Joel COEN)   Casting Ellen CHENOWETH  

Décors Jess GONCHOR   Direction Artistique Christina Ann WILSON et Stefan DECHANT   Costumes Mary ZOPHRES  

1er Assistant Réalisateur Betsy MAGRUDER

Mixage Son Craig BERKEY et Skip LIEVSAY   Montage Son Skip LIEVSAY   Design Sonore Craig BERKEY 

Distribution USA : Paramount Pictures   Durée : 1 heure 50 

Caméras : Arriflex

Un acte de protestation – THE WAY BACK / LES CHEMINS DE LA LIBERTE

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THE WAY BACK / Les Chemins de la Liberté, de Peter WEIR

L’Histoire :

en septembre 1939, la Pologne est envahie par l’Allemagne de Hitler, point de départ de la 2e Guerre Mondiale. Quand l’Allemagne et l’URSS de Staline se déclarent par la suite la guerre, la Pologne se retrouve déchirée en deux, broyée par les deux impitoyables dictatures. À l’Est, les polonais qui ont tenté de résister pour la liberté de leur pays sont déclarés ennemis du peuple Soviétique, emprisonnés, jugés et déportés arbitrairement.

Tel Janusz, jeune officier arrêté par les Soviétiques. Torturé, il refuse de signer de faux aveux d‘espionnage et trahison contre l‘URSS. Mais sa femme, victime de sévices, a été forcée de confesser ce crime imaginaire. Janusz est séparé d‘elle, et déporté à des milliers de kilomètres de son pays natal, dans un goulag en Sibérie, au milieu d‘une forêt immense.

Au cœur d‘un hiver terrible, Janusz découvre et vit les horribles conditions de vie des prisonniers politiques «ennemis du peuple» : outre les mauvais traitements des gardiens, la mauvaise nourriture, et les travaux forcés épuisants, ils doivent subir dans les baraques la brutalité des Urkis (détenus criminels «proches du peuple» bénéficiant de rares privilèges), qui peuvent les tuer pour un rien… Un codétenu, Khabarov, prétend connaître un chemin d’évasion. Janusz l’écoute, mais un mystérieux prisonnier américain, Smith, le met en garde contre Khabarov, susceptible de le dénoncer s’il fait mine de passer à l’action. Et la forêt Sibérienne est une prison encore plus redoutable ; sans compter les habitants de la région qui ont le droit de tuer les fugitifs, en échange d’une prime…

Janusz s’obstine cependant, et monte un plan d’évasion désespéré avec l’aide de Smith et de quatre autres détenus, Zoran, Kazik, Voss et Andrei. Se joint à eux Valka, un Urki endetté et dangereux. Les six hommes acceptent de suivre Janusz dans son évasion, pour un périple semé d’embûches, vers le sud, le Lac Baïkal et la frontière mongole. Mais l’évasion ne sera que le début d’un terrible voyage vers la liberté…

Inspiré d’une histoire vraie.

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Impressions (ATTENTION SPOILERS ! Texte à lire de préférence après avoir vu le film !) : 

 

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Le livre de Slavomir Rawicz, sorti en français sous le titre A MARCHE FORCEE, a connu un grand succès en librairie. L’histoire de ces rescapés de l’enfer du goulag, qui ont choisi l’évasion impossible hors de l’URSS plutôt que de subir la mort lente dans les camps staliniens, est un sujet particulièrement fort et poignant… Un sujet tellement fort, d’ailleurs, que des esprits chagrins, ou sérieux, c’est selon, ont mis en doute la véracité du livre autobiographique de Rawicz, qui aurait «emprunté» des récits d‘autres fugitifs, dont les témoignages seraient eux-mêmes sujets à caution… Difficile de juger qui a raison ou tort dans cette affaire, lorsque l’on n’a pas lu le livre original, ou effectué les recherches appropriées. Il faudra se contenter des informations glanées sur Internet, avec le risque habituel de ne pas pouvoir les vérifier. …

Même s’il est bon de rappeler souvent à la prudence devant ces récits présentés comme authentiques… l’exemple du livre SURVIVRE AVEC LES LOUPS, adapté au cinéma, salué comme un récit exceptionnel avant que l’on découvre qu’il était l’œuvre d’une affabulatrice, est resté en mémoire. Dommage que ce genre d’œuvres, prenant racine dans les pages les plus sombres de l’Histoire humaine, finisse par semer le doute perpétuel dans l’esprit des lecteurs et spectateurs… et les amener à contester des drames véridiques. Il convient de savoir faire la part des choses, sans tomber dans la crédulité puérile ou le révisionnisme le plus obtus.

Ce qui nous amène au film de Peter Weir, THE WAY BACK, en français LES CHEMINS DE LA LIBERTE. L’histoire de cette fuite en avant loin de la terrible Sibérie, nous amène d’ailleurs à évoquer brièvement la notion de «crédibilité», ou de véracité, de faits présentés comme authentiques dans quelques films mémorables, où il est question de prisons, d’évasions impossibles et de survie désespérée. Les adeptes de la vraisemblance historique absolue se fâchent souvent, avec plus ou moins de légitimité, sur des points particuliers. C’est vrai, le Pont de la Rivière Kwaï n’a jamais sauté comme dans le chef-d‘œuvre de David Lean, il existe toujours, près de 70 ans après son édification dans le terrible contexte de la 2e Guerre Mondiale. Et aucun prisonnier de la véritable «Grande Évasion» n’a fait le grand saut à moto par-dessus les barbelés, comme Steve McQueen. Également incarné par McQueen dans le film de Franklin J. Schaffner, l’ancien bagnard Henri Charrière, dit «Papillon», a sans doute inventé tout ou partie des épreuves qu’il aurait vécues en Guyane. Tout comme le vrai Billy Hayes, rescapé de la prison turque de Sagmacilar, décor principal d‘un MIDNIGHT EXPRESS qui met les Turcs en colère depuis 1977… Dont acte.

On imagine que THE WAY BACK pourrait souffrir de ce même genre de critiques. Mais Peter Weir a su prendre une distance prudente pour ne pas tomber dans l’écueil. Avec son intelligence et sa sensibilité coutumière, le grand cinéaste australien réussit à transcender son sujet de départ pour nous livrer un voyage passionnant et éprouvant. Le respect absolu de la réalité historique, dans le cadre d’une œuvre dramatique, n’est pas une fin en soi. La vision du cinéaste prime, elle permet de dégager une vérité moins factuelle, plus subjective en quelque sorte, et c‘est une chose que les «vraisemblants» purs et durs ont souvent du mal à accepter. Une œuvre artistique, qu’elle soit filmée, écrite, etc. n’est pas un compte-rendu d’historien, un reportage sur le vif ou un documentaire rigide. Elle dépend entièrement de l’interprétation de l’histoire qu’en fait son auteur. Dans le cas qui nous concerne ici, c’est une très bonne chose !  

 

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Il faudra un jour rendre justice au talent unique de Peter Weir. Ce cinéaste rarissime, cultivé et poète, a réussi dans le courant des années 1970 à «booster» l’industrie cinématographique australienne, jusque-là quasi inexistante, avec des films fantastiques absolument inclassables : LES VOITURES QUI ONT MANGE PARIS, PIQUE-NIQUE A HANGING ROCK et LA DERNIERE VAGUE… Ses succès, ainsi que ceux de l’autre «père fondateur» du Grand Cinéma des Antipodes, George «MAD MAX» Miller, ont encouragé un nombre de jeunes cinéastes wallabies à se lancer dans l’aventure du long-métrage, depuis les années 1980 jusqu’à nos jours. Quant à Weir, il continue son petit bonhomme de chemin, de l’Australie aux grandes productions américaines, imprimant son cachet unique et inimitable. De GALLIPOLI, bouleversante épopée des jeunes soldats de l’ANZAC tombés au champ d’honneur de la Grande Guerre, jusqu’au magnifique MASTER AND COMMANDER, en passant par L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS, WITNESS, MOSQUITO COAST et autres TRUMAN SHOW, les films de Weir sont souvent des expériences uniques. THE WAY BACK s’inscrit dans la lignée de ses précédentes réussites.

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Le Goulag… Un mot qui résume à lui seul ce que l’être humain peut infliger de pire à ses congénères. La description de la vie (ou plutôt de la survie) au goulag par Weir durant le premier tiers du film est un modèle du genre. Le film s’ouvre par une scène d’interrogatoire, très sèche, oppressante, qui scelle le destin du jeune Janusz (Jim Sturgess). Weir ne verse pas dans la brutalité. Une simple série d’échanges de regards entre le jeune polonais au visage tuméfié, et son bourreau hiératique suffit à résumer les tortures que l’on devine. Quitte à tordre le cou au passage au réalisme absolu en faisant entrer la femme de Janusz, qui a passé aux aveux forcés, et en suggérant le refus farouche du jeune homme de signer une fausse déclaration. Geste qui, dans la réalité, lui aurait sûrement valu une exécution sommaire, mais qui pose ici les jalons de l’odyssée à venir.

La description de l’enfer du goulag fait froid dans le dos, littéralement. Avec l’aide de son vieux complice, le chef opérateur Russell Boyd (qui signa la photo de tous les films australiens de Weir avant de le retrouver pour MASTER AND COMMANDER), Weir nous fait vivre de l’intérieur l‘existence des détenus. Le froid, la boue, l’épuisement physique, la promiscuité, la violence… et ces opaques forêts hivernales qui garantissent l’impossibilité de toute évasion. «La Sibérie est votre prison», comme il est dit aux nouveaux venus dans le camp.

Comme toujours chez Weir, la Nature est montrée dans toute son ambivalence. Elle n’hésitera pas à tuer et détruire, comme les intempéries destructrices de LA DERNIERE VAGUE (film qui prend un tour quasi prophétique au vu des derniers désastres naturels survenus en Australie), le cyclone de MOSQUITO COAST ou l’Océan dans MASTER AND COMMANDER…  

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Weir excelle à filmer, dans ce cadre naturel hostile, une «communauté» de prisonniers bien peu solidaires les uns des autres. Criminels de droit commun et prisonniers politiques sont entassés les uns sur les autres dans d’étouffants baraquements. La loi du plus fort est absolue : les Urkis, des criminels détenus pro-Staline, ont droit de vie et de mort sur les prisonniers plus faibles… De véritables loups dans la bergerie, comme Valka, campé par un Colin Farrell des grands jours. L’acteur irlandais crée une tension permanente par sa seule présence, semblant prêt à jaillir à chaque instant à la gorge de ses partenaires. Un «loup humain» impressionnant, ayant fait d’ailleurs de l’animal son totem dans le film !

Farrell est le digne héritier du Mel Gibson des débuts… celui de MAD MAX bien sûr, mais aussi de GALLIPOLI et L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS, signés Weir. Le cinéaste australien a dû intuitivement sentir une certaine énergie similaire entre Farrell et «Mad Mel»…

Valka est un personnage inquiétant, mais paradoxalement touchant. Perclus de dettes de jeu (qui se règlent au couteau dans le camp…), ce personnage est l’élément imprévisible de la folle équipée. D’autant plus imprévisible qu’il est fier de porter les tatouages à l’image de Lénine et Staline, alors même qu’il aide Janusz et les autres à quitter «son» Union Soviétique ! Survivant et fier de l’être, Valka respecte avant toute chose la parole donnée, d’où son attachement dévoué de garde du corps à Janusz, en qui il voit le seul «guide» susceptible de mener le groupe en sécurité. La dualité du personnage apparaît dans sa dernière scène, un choix stupéfiant : après une traversée déjà éprouvante, Valka, racheté aux yeux de ses compagnons, refuse de quitter l’URSS… Il part de son côté, prêt à lutter pour survivre dans un système politique absurde et totalitaire.  

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Le reste du groupe de fugitifs est un véritable microcosme des nations victimes du Rideau de Fer : un polonais, un yougoslave, un hongrois… mais aussi, et c’est plus que surprenant, un américain, «Smith», campé par Ed Harris. L’acteur américain retrouve avec bonheur Weir, treize ans après avoir campé le réalisateur démiurge du TRUMAN SHOW. Le vétéran Harris excelle à créer un personnage énigmatique à souhait, porteur de secrets et plein de ressources. Le seul à oser braver la brutalité des gardes du goulag, pour se protéger d’une tempête de neige meurtrière. Personnage grave, mélancolique, Smith, communiste idéaliste, parti en Union Soviétique par ferveur politique, cherche à expier un drame personnel terrible. Pour lui, le motif de l‘évasion est entièrement dicté par sa conviction : «survivre est un acte de protestation», répètera-t-il à Janusz. Le vieil homme ne démordra pas de son idéal libertaire, en dépit des dissensions et des tragédies.

Se joint à cette petite troupe atypique un huitième personnage, une jeune fille ukrainienne, Irena, elle aussi fugitive. C’est la jeune Saoirse Ronan, jeune comédienne exceptionnelle, découverte dans ATONEMENT (REVIENS-MOI) avec Keira Knightley, et LOVELY BONES de Peter Jackson, qui l’incarne. Un personnage fondamental pour unir cette équipe improvisée. Dans un pays où la méfiance envers l’autre est une nécessité pour survivre, Irena sert de lien émotionnel et spirituel entre les différents protagonistes. Elle-même porteuse de secret, elle va être le révélateur des vraies natures de chacun au sein du groupe. Tous les fugitifs portent des failles, cachent leur vérité à leurs compagnons ; la jeune fille au visage si innocent ne fait pas exception. Les petites lâchetés personnelles, les mensonges qui ont mené chacun à finir au goulag, tout cela est démasqué par ses questions incessantes. Fine mouche, Irena aura compris qu’il manque quelque chose entre ces hommes pour former une véritable communauté. Elle s’attache particulièrement à Smith, véritable père de substitution pendant cette éprouvante odyssée. Son destin, une véritable «transcendance» spirituelle, magnifiquement mis en scène, par Weir n’en sera que plus bouleversant.

 

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C’est le voyage de tous les dangers. Internes, certes, comme l’hostilité réciproque, l’animosité dictée par la politique de l’époque. Et externes, les pièges tendus par Dame Nature sont omniprésents. Le groupe de Janusz passe par toutes les épreuves. Faim, fatigue, froid, chaleur… il faut voir aussi le groupe suivre un pénible chemin «régressif» avant son unification. Témoin ce passage où la petite équipe devient un véritable clan d’hommes des cavernes, luttant face à face avec les loups pour un abri, et un peu de viande morte… La sauvagerie inhérente à l’Homme guette. Valka en est évidemment le plus proche, «formé» à la survie à la dure dans le camp de prisonniers. Il ose même suggérer à Janusz l’impensable pour la survie de tous, le cannibalisme envers les plus faibles… Il faut une grande force morale à ce dernier pour ne pas suivre ce dangereux chemin. Saluons au passage la prestation sobre, presque contemplative, de Jim Sturgess (découvert dans LAS VEGAS 21), prometteur jeune comédien qui a la gravité requise pour un rôle difficile.

Les embûches sont nombreuses dans le périple de Janusz, et les épreuves marquantes. Elles permettent à Weir de signer des scènes étonnantes, poignantes et oniriques. Telle la mort du «petit professeur», Kazik, mourant de froid dans la forêt sibérienne. Grâce aux éclairages habiles de Boyd, un montage dilatant le Temps, et les étranges visions du mourant persuadé de voir les lueurs de sa ville natale, la séquence devient l’une des plus belles du répertoire «weirien».

Le climax émotionnel du film est une véritable traversée du désert, avec ce que cela sous-entend, une nouvelle fois, de voyage spirituel. Weir revient à une scène célèbre de son magnifique GALLIPOLI. Les personnages, privés de tout repère, deviennent littéralement des mirages à l’image. L’épreuve de la soif et de la chaleur brûlante n’est pas tout. Le film devient alors une véritable expérience mystique pour ses protagonistes, le point culminant de leur drame qui les oblige à faire face à leurs drames, à se démasquer aux yeux des autres. Le désert est impitoyable, comme dans les récits bibliques : il «brûle» les illusions, les mensonges, les espoirs impossibles… Dans ces séquences, THE WAY BACK cesse d’être un «simple» film d’évasion pour atteindre un autre niveau, quelque chose d’éminemment symbolique, comme dans une autre Odyssée qui vit un certain Ulysse perdre les uns après les autres ses compagnons de voyage…

La délivrance est au bout du chemin, douloureuse mais inévitable, au-delà de l’Histoire du siècle passé. La conclusion filmée par Weir est d’une belle justesse. Janusz, cet autre Ulysse, rentre enfin chez lui, après la fin du Rideau de Fer. L’espoir fou qu’il a entretenu plus de 40 années se réalise enfin, il ouvre la porte de sa maison… et sa femme est là. Pas de happy end ni de scène larmoyante entre eux, mais des retrouvailles apaisées, derrière la tristesse. Le souvenir des tortures et des aveux forcés est toujours là. Mais il suffit d’un simple pardon…

THE WAY BACK, ce voyage au bout des forces physiques, morales et spirituelles de l’être humain, est une magnifique histoire d’illumination signée d’un des meilleurs cinéastes au monde.

 

La note :

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Ludovic Fauchier, pour vous servir.

 

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La fiche technique :

 

THE WAY BACK / Les Chemins de la Liberté  

Réalisé par Peter WEIR   Scénario de Peter WEIR et Keith R. CLARKE, d’après le roman  » The Long Walk : The True Story of a Trek to Freedom / A Marche Forcée » de Slavomir RAWICZ  

Avec : Jim STURGESS (Janusz), Ed HARRIS (Monsieur Smith), Colin FARRELL (Valka), Saoirse RONAN (Irena), Mark STRONG (Khabarov), Dragos BUCUR (Zoran), Alexandru POTOCEAN (Tomasz), Gustaf SRARSGARD (Voss), Sebastian URZENDOWSKY (Kazik), Dejan ANGELOV (Andrei)

Produit par Duncan HENDERSON, Joni LEVIN, Nigel SINCLAIR, Peter WEIR, Marius A. MARKEVICIUS, Robert HUBERMAN et Dileep Singh RATHORE (Exclusive Films / National Geographic Films / Imagenation Abu Dhabi FZ / Monolith Films / On The Road / Point Blank Productions / Polish Film Institute)   Producteurs Exécutifs Mohamed Khalaf Al-MAZROUEI, Tobin ARMBRUST, Ed BOREGERDING, Alexander Yves BRUNNER, Keith R. CLARKE, Guy EAST, Jake EBERTS, Adam LEIPZIG, Simon OAKES, John PTAK, Scott RUDIN et Jonathan SCHWARTZ  

Musique Burkhard von DALLWITZ   Photo Russell BOYD   Montage Lee SMITH   Casting Lina TODD  

Décors John STODDART   Direction Artistique Kes BONNET   Costumes Wendy STITES  

1er Assistant Réalisateur Noureddine ABERDINE, Raj ACHARYA, Todor CHAPKANOV et Alan B. CURTISS

Mixage Son Ron BARTLETT et Nakul KAMTE   Montage Son Richard KING  

Effets Spéciaux de Plateau Richard GRANT, Martin McLAUGHLIN et Alan WHIBLEY

Distribution USA : Newmarket Films / Wrekin Hill Entertainment / Distribution FRANCE : Metropolitan Filmexport / Distribution INTERNATIONAL : Exclusive Film Distribution

Durée : 2 heures 13

Caméras : Arriflex 235, PanArri 435, Panavision Panaflex Millennium XL et Platinum



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