Archives pour avril 2011

« It was you, Dicky » – THE FIGHTER

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THE FIGHTER, de David O. RUSSELL 

l’Histoire :

Une histoire vraie, celle de Dicky Eklund et Micky Ward. Demi-frères élevés par leur mère Alice, Dicky et Micky ont grandi ensemble à Lowell, petite ville du Massachusetts. Dicky a été un boxeur prometteur jadis ; il a connu son heure de gloire en 1978, après avoir affronté et vaincu, par k.o., en championnat des poids welters, le légendaire Sugar Ray Leonard. Mais quinze ans ont passé depuis ce soir glorieux, et Dicky, qui a raccroché les gants, est devenu dépendant au crack. Quand il ne traîne pas avec ses amis junkies, Dicky entraîne Micky, qui, à trente ans, n‘a jamais su faire décoller une carrière de boxeur de second plan, gérée par sa mère et son frère.

Micky rencontre et tombe amoureux d’une jeune femme au caractère bien trempé, Charlene, barmaid qui a quitté l‘université. Un combat facile de plus à Atlantic City, contre un adversaire à la portée de Dicky, tourne au fiasco. Le boxeur adverse, malade, est remplacé à la dernière minute par Mike «Machine Gun» Mungin, un poids moyen beaucoup plus lourd et puissant que Micky, poids welter. Se sentant obligé d’accepter pour pouvoir gagner l’argent prévu pour le combat initial, Micky subit une défaite humiliante. Il n’ose plus se montrer pendant des semaines. Charlene l’aide à reprendre confiance en lui. Et à ouvrir les yeux sur son étouffante famille, qui veut le retenir, alors qu’il reçoit enfin une offre sérieuse pour un combat à Las Vegas… 

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Impressions : 

Appartenant à cette nouvelle et talentueuse génération de jeunes cinéastes américains comptant également Sofia Coppola, Spike Jonze et autres Wes Anderson, David O. Russell a lancé la carrière de Ben Stiller avec la comédie de 1996 FLIRTER AVEC LES EMBROUILLES, sur les déboires conjugaux et familiaux d’un futur papa stressé, avant de triompher en 1999 avec l’emblématique THREE KINGS / LES ROIS DU DESERT. Comédie décapante, film d’action trépidant et satire politique bien sentie sur la Guerre du Golfe, THREE KINGS suivait les mésaventures d’un quarteron de soldats américains cherchant à s’emparer du trésor de guerre de Saddam Hussein pour finir sauveurs malgré eux de familles de civils irakiens… Russell offrait des rôles en or à George Clooney, Cuba Gooding Jr., Spike Jonze (grandiose en troufion «redneck» ahuri) et Mark Wahlberg. Ce film marquait la première des collaborations entre l’acteur et David O. Russell ; ils se retrouveraient pour le film suivant de Russell, J’ADORE HUCKABEES, une comédie existentialiste rassemblant Jude Law, Naomi Watts, Dustin Hoffman, Isabelle Huppert, Jason Schwartzman, Lily Tomlin, etc. Ce film déconcertant, controversé, fut boudé par la critique et le public et éloigna Russell des plateaux de tournage pendant six longues années, avant qu’il ne signe un come-back en très grande forme, THE FIGHTER.

 

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THE FIGHTER est un projet de longue date de Mark Wahlberg, qui cherchait depuis plusieurs années à monter le film consacré aux frères boxeurs Dicky Eklund et Micky Ward. Au fil des tentatives de mise en route du projet (d’abord confié à Darren Aronofsky, le réalisateur de BLACK SWAN), Wahlberg s’est adjoint les services de trois scénaristes différents – Scott Silver, auteur du scénario de 8MILE (le drame-biopic consacré au rappeur Eminem), ayant sans doute apporté une contribution essentielle à l’esprit «rue» de l’histoire des frères rivaux ; également crédités, deux relatifs inconnus, Eric Johnson, un petit nouveau, et Paul Tamasy, jusqu’ici cantonné à l’écriture… de films de chiens ! Le trio livre ici un travail solidement charpenté sur la déchéance et la remontée des frères boxeurs.

Les auteurs savent qu’ils s’aventurent dans un terrain connu des cinéphiles, la boxe ayant toujours bénéficié d’un traitement royal sur le grand écran. Inutile, je pense, de faire un tour d’horizon exhaustif d’un genre qui compte un nombre incalculable de classiques et de réussites. Citons juste quelques titres ayant franchi les âges : BODY AND SOUL (SANG ET OR) de Robert Rossen avec John Garfield, THE SET-UP (NOUS AVONS GAGNE CE SOIR) et SOMEBODY UP THERE LIKES ME (MARQUE PAR LA HAINE) de Robert Wise, FAT CITY de John Huston, RAGING BULL de Scorsese, la saga des ROCKY de «Sly» Stallone… jusqu’aux plus récents ALI de Michael Mann avec Will Smith ou CINDERELLA MAN (DE L’OMBRE A LA LUMIERE) de Ron Howard avec Russell Crowe.

Une liste déjà bien remplie, à laquelle on peut rajouter une tirade légendaire de Marlon Brando, ex-boxeur déchu dans le sublime SUR LES QUAIS d’Elia Kazan, adressée à Rod Steiger… Le «It was you, Charly» amer de Brando à son frère aîné qui ne l’a pas aidé à s’en sortir trouverait presque un écho ici, dans la description des relations conflictuelles de Micky et Dicky… «It was you, Dicky»…

 

 

Les scénaristes ont su adroitement déjouer le piège du déjà-vu, pour nous présenter les personnages et leurs drames. S’inspirant d’un documentaire réellement tourné par HBO, tourné en 1993, les auteurs nous présentent les frères terribles en brouillant astucieusement les pistes. On croit assister à un documentaire classique sur la carrière de Dicky, prétexte idéal pour nous présenter ce dernier avec sa famille, dans sa ville natale dont il fit la fierté. Les réalisateurs du documentaire servent de lien entre le spectateur et le clan Eklund-Ward, pour nous transmettre les informations nécessaires sur le passé sportif de Dicky, et la composition de cette sacrée famille maintes fois recomposée autour de la matriarche Alice. Russell et ses scénaristes ne nous dévoilent qu’à contrecoup la nature réelle du documentaire : ce n’est pas une biographie sportive, mais un reportage très dur sur la déchéance de Dicky et ses copains accros au crack, dans une petite ville «naufragée» par la précarité. En «show» permanent, plongé dans ses souvenirs de gloire passée, Dicky n’en a pas conscience. Le retour à la réalité est brutal quand le documentaire est diffusé à la télévision. Expérience d’autant plus humiliante pour Dicky qui est alors en prison et frime devant ses congénères détenus… Dicky a «atterri» là au terme d’une descente aux enfers qui l’a vu prêt à utiliser les pires moyens pour se procurer l’argent nécessaire à se payer ses doses – jusqu’au vol, aux agressions et au proxénétisme de sa compagne… La diffusion du documentaire va sonner comme le déclic nécessaire. Le «moment de clarté» d’un toxicomane qui va alors s’acharner à remonter la pente. Ce n’est pas sans difficultés ni douleur, sortir de cette spirale infernale n’est pas pour l’ex-boxeur un chemin bordé de roses…

 

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Le tournage du documentaire révèle aussi la position difficile de Micky au sein de la «tribu»… Micky est autant écrasé par l’autorité maternelle et l’attitude de «star» de Dicky. Une scène de tournage, qui lance le conflit à venir, est révélatrice. Elle caractérise bien les deux frères, et est mise intelligemment en scène par Russell. La caméra à l’épaule suit Micky, dans son travail quotidien de cantonnier, raclant le sol d’une rue avec son râteau. Micky lâche à peine quelques mots timides que, tout à coup, Dicky entre dans le champ, boxant le vide avec ses poings. Début d’un nouveau «show» du grand frère qui attire l’attention du caméraman sur lui plutôt que sur son frangin effacé… lequel accepte de rejouer, pour rire, le combat glorieux livré par Dicky contre Sugar Ray Leonard quinze ans plus tôt. Tout est dit : Dicky n’a jamais «atterri» de ce match, et craint finalement de se voir supplanté par son frère ; Micky, lui, subit en silence ce grand frère envahissant qu’il adore, mais qui l’empêche de s’accomplir.

Micky a placé la barre tellement haut dans la vénération de ce fraternel exubérant, et dans ses responsabilités filiales, qu’il est littéralement pris au piège… Le talent du sportif est bien là, mais la volonté de s’accomplir est sapée – autant par la pression familiale que par le manque de confiance en soi. La passivité paisible de Micky le met en porte-à-faux vis-à-vis des siens, et même de sa chère Charlene… Dans une ultime scène de confrontation entre les deux frères, la compagne et la mère, Micky doit faire face sur plusieurs fronts en même temps. Pas évident de ne froisser personne tout en se faisant respecter !

Il est intéressant de voir comment les deux frères mènent leur vie à la façon de leurs combats sur le ring. Dicky évite les scènes maternelles, en sautant hors de la maison de ses amis camés pour tomber dans les poubelles ! Artiste de l’esquive sur le ring, il fuit les ennuis du quotidien de la même façon. Plus posé en apparence, Micky fonce dans le tas, se fait frapper… puis riposte furieusement. Le « petit frère » trouve ainsi son exutoire. De la même façon qu’il subit d’abord les pressions et les tracas familiaux, avant d’oser s’affirmer et de devenir indépendant.

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Il faut dire par ailleurs que la famille Ward est une drôle de tribu, guère propice à l’accomplissement des deux frères terribles. Tous sont sous la domination d’une mère toute-puissante, Alice (formidable Melissa Leo), plusieurs fois mariée et divorcée et qui écrase de son autorité son dernier époux, une bonne pâte résignée à subir ses colères ! Pour tempérer un peu la charge, Russell nuance quand même le portrait d’Alice. Loin d’être une virago ou une mégère, Alice reste un personnage profondément humain. On la devine meurtrie par ses précédentes déceptions conjugales, et désemparée par la fuite en avant de Dicky dans les drogues. La scène où elle réalise enfin que ce dernier s’est depuis longtemps perdu dans les paradis artificiels est très révélatrice de sa détresse.

Autour de la matriarche inflexible, une flopée de sœurs, savoureuse galerie de «pouffes» soudées les unes aux autres, et perpétuellement à ses ordres… Les deux garçons d’Alice sont ainsi «surveillés» de près par ce groupe hyperprotecteur jusqu’à la paranoïa… La scène où Charlene est présentée à sa belle-famille est parfaitement mise en scène, comme un combat opposant les deux figures féminines de la mère et de la compagne, bien décidées à ne pas se laisser impressionner par la rivale. Dicky et Micky, dans ce « ring » inattendu, comptent les coups… Charmant tableau de famille à laquelle Charlene (Amy Adams, superbe) doit tenir tête frontalement. Ce «clan» haut en couleur ne dépare pas dans la filmographie de David O. Russell, manifestement obsédé par ce thème récurrent : depuis son court-métrage SPANKING THE MONKEY (sur les liens incestueux entre une mère et son fils…), en passant par les angoisses du jeune couple de FLIRTER…, jusqu’à la «famille» des réfugiés irakiens pris en charge par les «Rois Mages» de la Guerre du Golfe…

 

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Cette fresque sportive atypique repose aussi sur la remarquable alchimie de deux acteurs exceptionnels. Investi à fond dans le film, Mark Wahlberg trouve un de ses meilleurs rôles en Micky Ward. On peut être tenté de faire un parallèle entre la vie du boxeur et celle de Wahlberg, qui connaît parfaitement cette mentalité « de la rue » puisqu’il a lui-même vécu une jeunesse difficile dans un quartier populaire de Boston. Depuis l’époque des New Kids on the Block, Wahlberg s’est peu à peu affirmé, en sortant de l’ombre d’un grand frère, Donnie (excellent comédien relégué aux seconds rôles – voir SIXIEME SENS ou BAND OF BROTHERS), pour devenir un comédien accompli, qui n’est jamais autant à l’aise que dans ce type de films imprégnés de la mentalité urbaine américaine (voir aussi ses remarquables prestations chez James Gray, THE YARDS et LA NUIT NOUS APPARTIENT). Contrastant avec la retenue du jeu de Wahlberg, Christian Bale, récompensé d’un Oscar amplement mérité, nous livre une prestation détonante. L’acteur s’investit dans ses rôles avec une intensité qui fait presque froid dans le dos tant il semble s’oublier dans ses personnages ; coutumier des transformations physiques radicales (il joua dans THE MACHINIST pour lequel il perdit plus de trente kilos, ayant l’apparence maladive d’un déporté, avant de reprendre du poids et des muscales pour devenir Batman chez Nolan), Bale campe un junkie tantôt attachant, tantôt pitoyable. Aussi « explosif » que Wahlberg est « passif », Bale ne vole pas pour autant la vedette à son collègue. Les deux se complètent à merveille, dans des scènes de confrontation mémorables. Jusqu’à un final, dépouillé et profondément émouvant.

En somme, un combat dont tout le monde sort vainqueur – le réalisateur, de retour en grâce après une longue traversée du désert ; les comédiens, tous impeccables ; et le spectateur !

 

La note :

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Ludovic Fauchier, pour vous servir.

La Fiche Technique :

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THE FIGHTER

Réalisé par David O. RUSSELL   Scénario de Scott SILVER et Paul TAMASY & Eric JOHNSON  

Avec : Mark WAHLBERG (Micky Ward), Christian BALE (Dicky Eklund), Amy ADAMS (Charlene Fleming), Melissa LEO (Alice Ward), Mickey O’KEEFE (lui-même), Jack McGEE (George Ward), Melissa McMEEKIN («Little Alice» Eklund), Bianca HUNTER (Cathy «Pork» Eklund), Erica McDERMOTT (Cindy «Tar» Eklund), Jill QUIGG (Donna Eklund Jaynes), Frank RENZULLI (Sal LoNano) et Sugar Ray LEONARD dans son propre rôle  

Produit par Dorothy AUFIERO, Mark WAHLBERG, David HOBERMAN, Ryan KAVANAUGH, Todd LIEBERMAN, Paul TAMASY, Jeff G. WAXMAN et Ken HALSBAND (Closest to the Hole Productions / Fighter / Mandeville Films / The Park Entertainment / Relativity Media / The Weinstein Company)   Producteurs Exécutifs Leslie VARRELMAN, Bob WEINSTEIN, Harvey WEINSTEIN, Keith DORRINGTON, Eric JOHNSON et Tucker TOOLEY  

Musique Michael BROOK   Photo Hoyte Van HOYTEMA   Montage Pamela MARTIN   Casting Sheila JAFFE  

Décors Judy BECKER   Direction Artistique Laura BALLINGER   Costumes Mark BRIDGES  

1er Assistant Réalisateur Michele Ziegler   Combats de boxe réglés par Ray SIEGLE et Ben BRAY 

Mixage Son Myron NETTINGA et John ROSS   Montage Son et Design Sonore Odin BENITEZ   Distribution USA : Paramount Pictures   Durée : 1 heure 55  

Caméras : Aaton Penelope, Sony BVP-900 et BVP-950  

La Nuit tombe sur Manhattan – Sidney LUMET (1924-2011)

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Sidney LUMET (1924-2011)  

Première scène… 1957. New York, le Palais de Justice, un jour d’été.Contreplongée sur les Colonnes de la Justice, « le Plus Ferme des Piliers de Dieu », dans toute sa gloire… avant que la caméra ne redescende parmi les « mortels » se bousculant dans le hall. La caméra glisse de couloir en porte, passe devant une famille criant sa joie à la suite d’un verdict favorable. Un policier de faction les rappelle à l’ordre. La caméra révèle la salle de tribunal devant laquelle ce dernier se tient. Un juge fatigué et blasé rappelle au jury son devoir, « le doute doit profiter à l’accusé », d’un ton monocorde qui ne laisse pas beaucoup d’espoir au jeune homme jugé : un petit immigré portoricain, un « basané » dévisagé par les douze hommes blancs du jury…

 

Dès qu’il se lançait dans un nouveau film, le cinéaste Sidney Lumet aimait avoir tout de suite en tête sa première et sa dernière séquence. Lumet, le réalisateur de 12 HOMMES EN COLERE dont vous venez de « lire » la scène d’ouverture, SERPICO, UN APRES-MIDI DE CHIEN et autres NETWORK, a succombé à un cancer, dans sa 87e année, le 9 avril dernier.  Tout le monde, dans la profession concernée, regrette le départ de ce cinéaste new-yorkais par excellence. Personnalité chaleureuse à la sensibilité typique « mittel Europa », réalisateur exigeant sur le plan professionnel, Lumet était apprécié pour ses films réalistes, sombres et profondément engagés contre les injustices. Observateur implacable des tares de la société américaine, Lumet a souvent brocardé, à travers ses films, le racisme, la corruption, l’apathie, les excès du pouvoir médiatique, autant qu’il a su brosser avec finesse la psychologie de personnages « déviants » et intègres à leurs risques et périls.

La filmographie de Sidney Lumet est impressionnante autant par sa qualité que par sa longévité. Elle s’étend sur 50 années de métier, et 43 longs-métrages ! Et ceci, sans compter les documentaires, courts métrages, séries télévisées qu’il a également réalisés… On ne peut qu’être admiratif devant la durée et le rythme soutenu de son travail, compte tenu des difficultés de toutes sortes qui peuvent se produire aux différentes étapes de la production d’un film. Lumet ne se considérait pas comme un réalisateur « star », mais comme un artisan, au sens noble du terme. Son travail de mise en scène était toujours soigné et intensif, essentiellement dirigé pour obtenir le meilleur de ses acteurs…Méthode de travail habituelle avec ses comédiens : on rassemble le casting pour des semaines de répétition avant le tournage, comme pour une pièce de théâtre. On s’isole, on se concentre et on se donne à fond dans le rôle… même les stars sont traitées sur le même pied d’égalité que les seconds couteaux. Du travail « à l’ancienne » qui marche !Jugez plutôt du nombre de « monstres sacrés » qui ont été magistralement dirigés par ses soins, de cette façon : Henry Fonda, Sophia Loren, Katharine Hepburn, Marlon Brando, Anna Magnani, Ralph Richardson, Sean Connery (dont il fut l’un de ses cinéastes favoris, travaillant avec lui à cinq reprises), Rod Steiger, James Mason, Simone Signoret, Vanessa Redgrave, James Coburn, Al Pacino, Albert Finney, Faye Dunaway, William Holden, Robert Duvall, Richard Burton, Michael Caine, Paul Newman, Anne Bancroft, Gene Hackman, Dustin Hoffman, Philip Seymour Hoffman, etc. … 17 acteurs de cette liste prestigieuse furent nommés ou récompensés aux Oscars !

La vie et la filmographie très riche de Lumet méritait bien d’être évoquée ici sur ce blog. Bien sûr, je m’attarderai plus sur les classiques que j’ai pu voir, quitte à « sacrifier » quelques films moins intéressants… ou à passer rapidement sur ceux que je n’ai pas pu voir à ce jour, comme POINT LIMITE, LE PRÊTEUR SUR GAGES, LE VERDICT ou A BOUT DE COURSE, qui sont à (re)découvrir absolument.Les éléments biographiques décrits ci-dessous sont tirés d’une part, comme à l’accoutumée, des sites d’information d’ImdB et de Wikipédia ; et d’autres part, certains détails proviennent de la passionnante émission INSIDE THE ACTORS STUDIO, où le cinéaste, dans les années 1990, répondait aux questions de l’animateur James Lipton. D’autres informations proviennent d’un excellent livre paru chez Gründ en 1986, intitulé 140 GRANDS REALISATEURS DE HOLLYWOOD ET D’AILLEURS, et qui se trouve depuis longtemps dans ma bibliothèque personnelle (na-na-nère). 

Sidney Lumet est né à Philadelphie le 25 juin 1924. Enfant de la Grande Dépression, le jeune Sidney est aussi et surtout un vrai enfant de la balle. Ses parents étaient en effet deux grandes figures du monde du spectacle et du théâtre yiddish : sa mère, Eugenia Wermus, était danseuse, et son père, Baruch Lumet, un comédien très célèbre dans la communauté juive américaine. Sa famille emménage à New York, alors qu’il n’a que 4 ans. Le petit garçon deviendra au fil du temps un new-yorkais pur jus, profondément attaché à sa ville. Il n’y a qu’à jeter un oeil sur sa filmographie : la majorité de ses films se situe dans la « Grosse Pomme », et Lumet sera toujours considéré comme un des meilleurs cinéastes capables de décrire, ressentir et faire comprendre la mentalité de cette ville. Au même titre que les Scorsese, Woody Allen, ou les successeurs Spike Lee ou James Gray, Lumet sera considéré comme un véritable chantre cinématographique de la Ville Qui Ne Dort Jamais.La mère de Lumet décède alors qu’il est très jeune. Le jeune garçon, sous la férule paternelle, découvre le monde des planches, et apprend dès son jeune âge à jouer la comédie au Yiddish Theatre, sur la 2e Avenue. Durant ces années-là, il se passionne pour ce qu’il appellera « le théâtre juif européen dans toute sa grandiloquence ». L’influence du théâtre et de la culture yiddish, les leçons assidues passées sous l’égide d’un grand nom de la scène américaine, Sanford Meisner, seront formatrices de la culture du jeune homme. Témoin privilégié des luttes d’influence qui ont lieu à New York dans les années 1930, entre les partisans de Stella Adler et de Lee Strasberg, il n’oubliera pas ses racines théâtrales par la suite. Un bon tiers de sa filmographie bien remplie est en effet constitué d’adaptations de pièces de théâtre, signées des plus grands dramaturges : William Rose, Tennessee Williams, Arthur Miller, Eugene O’Neill ou plus tard David Mamet.

Jeune comédie doué, le jeune Sidney Lumet débute comme comédien à 11 ans, dans la pièce originale DEAD END de Sidney Kingsley jouée à Broadway. Il poursuit ensuite des études à la Professionnal Children School de Manhattan, et joue en parallèle dans des pièces et de nombreux feuilletons radiophoniques. En 1939, Lumet fait ses débuts au cinéma, comme acteur ! Il a quinze ans et joue dans ONE THIRD OF A NATION (DANS UNE PAUVRE PETITE RUE), interprétant le jeune frère de la star Sylvia Sidney ! Le film est la dernière production des modestes studios Astoria.Et quand il a le temps, entre les études et le théâtre, le jeune Sidney va au cinéma, comme tous les garçons de son âge. Et il se démarque déjà par des goûts très différents du spectateur américain moyen, étant très marqué à 15 ans par la vision du film de Carl Theodor Dreyer au titre prémonitoire de ses futures oeuvres, JOUR DE COLERE.Avec l’entrée en guerre des USA dans la 2e Guerre Mondiale, Sidney Lumet s’engage dans l’Armée. Il sert en Chine et en Inde, où il répare les radars – et développe ainsi des connaissances techniques précieuses sur le son et l’électronique, qui le passionnent. Intérêt technique indéniable, comme il le dira, pour se former aux exigences techniques de la mise en scène de cinéma, et plusieurs de ses films accorderont d’ailleurs une certaine importance à la représentation des dispositifs d’enregistrement – que ce soit les écoutes dans THE ANDERSON TAPES ou PRINCE OF THE CITY, où la description de la technique télévisuelle dans NETWORK.Signalons d’ailleurs que l’une de ses deux filles, Amy, suivra l’enseignement techniques de son géniteur et deviendra ingénieur du son – tandis que l’autre, Jenny, après avoir été actrice (elle joua pour son père dans Q&A / CONTRE-ENQUÊTE) deviendra scénariste, signant le scénario du film avec Anne Hathaway, RACHEL SE MARIE, en 2008.Revenu de l’Armée, Lumet trouve peu d’engagements et, faute de mieux, devient metteur en scène d’une troupe Off-Broadway, côtoyant de prometteurs jeunes comédiens comme Eli Wallach ou Marlon Brando

(qu’il remplace au pied levé dans A FLAG IS BORN !). Lumet a aussi la chance d’être l’ami d’un curieux personnage, un grand homme chauve au regard métallique et à la diction impeccable, natif de l’île Sakhaline en Russie : Yul Brynner. Au tournant des années 1940-50, Brynner n’est pas encore l’acteur star des 7 MERCENAIRES ou des 10 COMMANDEMENTS ; il est alors réalisateur à la télévision, un tout nouveau médium qui se monte rapidement à New York, et où l’on « tâtonne » en permanence tout en apprenant les joies de la réalisation en direct. Brynner remarque les talents techniques de Lumet et le fait entrer sur les plateaux de tournage chez CBS. Assistant puis réalisateur de dramatiques jouées en direct, Lumet sait travailler vite et bien. Une qualité indéniable, partagée par de nombreux jeunes réalisateurs « qui en veulent » et qui vont bénéficier de cette salutaire formation sur le tas : les Arthur Penn, John Frankenheimer, Robert Mulligan, Norman Jewison et autres Stuart Rosenberg qui vont devenir les réalisateurs phares des décennies suivantes, amorçant le « trait d’union » entre les vétérans de l’Âge d’Or de Hollywood et les « movie brats » des années 1970.

 

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En 1957, Henry Fonda, revenu à Broadway après une carrière hollywoodienne bien remplie, remarque ce jeune réalisateur qui travaille vite et bien, et Sidney Lumet, à 33 ans, se retrouve aux commandes de son premier long-métrage, 12 HOMMES EN COLERE, écrit par Reginald Rose d’après sa pièce, produit et interprété par Fonda. Pour un film de débutant, c’est un véritable coup de maître ! Le film « décolle » de ses origines théâtrales et devient une remarquable expérience cinématographique de pur huis clos, un registre où Lumet va exceller.Le sujet est connu de tous, classique dans sa présentation : douze jurés new-yorkais se rassemblent pour délibérer du sort d’un jeune homme, accusé de parricide, et qui risque la peine de mort. Le verdict, innocent ou coupable, doit être unanime. Précision supplémentaire : les jurés sont des hommes, américains bon teint de l’ère Eisenhower, et blancs ; l’accusé, lui, est un immigrant, un « pas du terroir », comme diraient certains dans notre beau pays… de toute évidence un portoricain, comme les protagonistes de WEST SIDE STORY. Pour onze des jurés, le doute n’est pas permis : il est coupable ! Seul un juré, le n°8 (Fonda), hésite…

Ce qui suit est un modèle de tension dramatique. Loin de tirer la couverture à lui, Fonda est traité sur un même pied d’égalité avec les autres comédiens moins prestigieux. Lumet dirige de main de maître un véritable combat verbal et psychologique dans cette pièce surchauffée. 12 HOMMES EN COLERE est une charge féroce contre la xénophobie, la lâcheté et le populisme qui mériterait d’être montré dans les écoles… et aussi chez certaines de nos « élites » toujours prêtes à stigmatiser l’Etranger sous toutes ses formes. Rappelons aussi que le maccarthysme venait de faire des ravages dans la société américaine, la « chasse aux sorcières » démagogiquement orchestrée par la frange conservatrice américaine ayant mis particulièrement à mal le monde des arts… Ironie du sort – ou malice intentionnelle du jeune réalisateur parfaitement au courant de ce qui se passait alors -, Lumet confie le rôle du Juré numéro 2, partisan de la condamnation hystérique, à Lee J. Cobb, lui-même victime de la malfaisante HUAC (Commission des Activités Anti-Américaines créée et menée par le sénateur McCarthy) qui le força ensuite à dénoncer des collègues soupçonnés de sympathies communistes ! 

 

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Le film ne sombre jamais dans la démonstration « angélique », ni dans le pathos. C’est aussi une étude psychologique impitoyable envers ses personnages. Saluons le travail des acteurs qui donnent corps et épaisseur émotionnelle à des personnages qui auraient pu n’être que des caricatures entre les mains de gens moins doués.

Face au juré n°8 et ses doutes, se dresse tout un éventail de « spécimens humains », des Monsieur Tout-le-Monde à qui l’on confie le devoir moral écrasant de décider de la vie d’un gamin : la soumission craintive à l’ordre, le respect de la hiérarchie, la désinvolture cynique, le malaise d’affirmer ses origines immigrantes, le je-m’en-foutisme total, le respect strict des règles, etc. Les acteurs sont tous parfaits. Autour d’un Fonda impeccable dans ce registre (le grand comédien incarnait à merveille ce type de personnages, comme dans le western THE OX-BOW INCIDENT / L’ETRANGE INCIDENT, réquisitoire contre la justice expéditive), les autres comédiens – Cobb, Martin Balsam, Jack Klugman, E.G. Marshall… – sont tous aussi brillants.

Lumet fait un sans-faute à la mise en scène. Les toutes premières minutes sont d’une fluidité exceptionnelle, comme le sera d’ailleurs la suite du film. Lumet, aidé par son chef opérateur Boris Kaufman (SUR LES QUAIS), ne « lâche » jamais ses comédiens, les filmant en plans de plus en plus serrés alors que la tension grandit. 12 HOMMES EN COLERE est une sacrée leçon de mise en scène, le réalisateur accordant une importance fondamentale au rythme de son récit. Plus l’action progresse, plus le montage renforce la claustrophobie et la nervosité des échanges houleux, jusqu’à « l’explosion » finale. Sur 387 plans assemblés, plus de la moitié se trouve juxtaposée dans les seules 20 dernières minutes ! Le choix des angles de prise de vues, et des focales, qui déterminent l’évolution psychologique des personnages, est tout aussi fondamental. Le film est unanimement acclamé, et décroche 3 citations aux Oscars, dont celui du Meilleur Réalisateur. Lumet est également nommé au Prix de la Meilleure Mise en Scène par la prestigieuse DGA, la Guilde des Réalisateurs américains, et au Golden Globe du Meilleur Réalisateur.  

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Après ce coup d’éclat, Lumet enchaîne les adaptations filmées de pièces de théâtre à succès, signées des « pointures » du métier. Un choix légitime en raison de sa connaissance du milieu théâtral, même s’il semble alors ne pas encore s’imposer comme un cinéaste d’envergure. Henry Fonda lui fait de nouveau confiance pour jouer dans son second film, en 1958, STAGE STRUCK / LES FEUX DU THEÂTRE, d’après la pièce de Zoe Akins, avec également Susan Strasberg. L’année suivante, Lumet dirige Sophia Loren et George Sanders dans THAT KIND OF WOMAN / UNE ESPECE DE GARCE, remake d’un film de 1928, SHIPWORN ANGEL, basé sur une pièce de Dana Burnet.En 1960, il adapte la pièce de Tennessee Williams, THE FUGITIVE KIND / L’HOMME A LA PEAU DE SERPENT, avec Marlon Brando, Anna Magnani et Joanne Woodward. Le film est démoli par la critique, et c’est un échec commercial.

Lumet persiste dans la même veine en 1961, avec VU DU PONT, d’après Arthur Miller, avec Raf Vallone et Maureen Stapleton. Son cinquième film sera mieux apprécié : LONG VOYAGE DANS LA NUIT, d’après Eugene O’Neill, réalisé en 1962, avec Katharine Hepburn, Ralph Richardson, Jason Robards et Dean Stockwell. Une distribution prestigieuse, très bien menée, pour ce film qui sera nommé à la Palme d’Or du Festival de Cannes.

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Pour son film suivant, daté de 1964, Lumet retrouve Henry Fonda. C’est FAIL SAFE / POINT LIMITE, avec également Walter Matthau. Un huis clos plein de tension, et une très belle réussite dans le registre du suspense et de la politique-fiction. L’argument est simple, et fait froid dans le dos en ces années de Guerre Froide et de Crise des Missiles Cubains : et si la Bombe Atomique allait être larguée par erreur sur l’Ennemi ?… Le staff du Président des USA tente d’empêcher l’Apocalypse nucléaire.

Chef-d’oeuvre très sérieux, parfaite mécanique de haute tension, POINT LIMITE ne souffre que d’un seul handicap, hélas de taille… il sort peu de temps après DOCTEUR FOLAMOUR. Le chef-d’oeuvre satirique et apocalytique de Stanley Kubrick traitait le même sujet par l’humour… et malheureusement pour Lumet, le succès du film de Kubrick « écrase » la concurrence, même si le ton diffère. Néanmoins, POINT LIMITE sera reconnu à sa juste valeur comme un film de très grande qualité.

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Sidney Lumet enchaîne les tournages en 1965, et signe deux films réussis :

LE PRÊTEUR SUR GAGES, tout d’abord, est un drame superbement interprété par Rod Steiger, en rescapé d’un camp de la mort, traumatisé par son passé. Sujet douloureux et délicat à traiter s’il en est, que Lumet réalise avec talent, pour ce qui est l’un des tous premiers films de fiction à évoquer l’horreur du génocide Juif durant la 2e Guerre Mondiale.

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Puis Lumet quitte sa chère New York pour l’Afrique du Nord, théâtre de son second film de cette année 1965, THE HILL / LA COLLINE DES HOMMES PERDUS. Une adaptation de la pièce de Ray Rigby, co-écrite par ce dernier, avec Sean Connery, Harry Andrews, Ian Bannen et Michael Redgrave. Remarquable et brutal drame en huis clos situé dans un camp disciplinaire britannique durant la 2e Guerre Mondiale, qui donne à l’immense Sean Connery l’occasion de casser l’image de James Bond, et de prouver qu’il est un comédien exceptionnel. Il y joue le sergent Joe Roberts, une forte tête qui a eu l’audace de refuser de suivre les ordres de son officier supérieur, et de l’avoir frappé en pleine bataille contre les Nazis… Roberts se retrouve à partager la cellule de quatre codétenus emprisonnés pour des motifs bien différents, et tous soumis à la loi brutale du Sergent-major Wilson (Andrews) et son bras droit Williams. « Clou » des punitions et brimades quotidiennes infligées aux détenus : l’escalade répétée de la « Colline », une montagne de sable aux pentes raides, qu’ils doivent gravir et redescendre plusieurs fois sous le soleil du désert…  

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L’occasion pour Lumet de montrer une nouvelle fois l’éventail des comportements humains, soumis à la cruauté et l’arbitraire de la « justice » punitive, ainsi que la lâcheté, ou la compassion inutile, des autres autorités. Et Connery, en détenu brutal et forte tête refusant les brimades, obtient l’un de ses meilleurs rôles. Il fera avec Lumet quatre autres films, signe d’une belle marque de confiance et d’amitié.

Entre autres récompenses, THE HILL sera nommé à la Palme d’Or du Festival de Cannes.

Dans la seconde moitié des années soixante, la carrière prometteuse de Sidney Lumet semble un peu battre de l’aile. Toujours aussi actif, le cinéaste signe tout à tour en 1966 LE GROUPE, avec Candice Bergen et Shirley Knight, un drame sur les retrouvailles des anciennes élèves de l’école américaine chic par excellence, Vassar ; puis THE DEADLY AFFAIR / M15 DEMANDE PROTECTION, solide thriller d’espionnage d’après John Le Carré, avec James Mason, Simone Signoret et Maximilian Schell, dans la lignée de L’ESPION QUI VENAIT DU FROID. En 1967, Lumet signe BYE BYE BRAVEMAN, une comédie yiddish avec George Segal et Jack Warden, enchaîne en 1968 l’adaptation cinématographique de LA MOUETTE d’après Tchekov, avec Vanessa Redgrave, Simone Signoret et David Warner, et LE RENDEZ-VOUS, avec Anouk Aimée et Omar Sharif, film dans la lignée des oeuvres de la Nouvelle Vague française, et qui sera nommé à la Palme d’Or.

Pressenti pour réaliser la comédie musicale FUNNY GIRL avec Barbra Streisand, il préfère adapter de nouveau Tennessee Williams, avec en 1969

LAST OF THE MOBILE HOME SHOTS, avec James Coburn. En 1970, Lumet co-réalise un documentaire avec Joseph L. Mankiewicz, KING : A FILMED RECORD… MONTGOMERY TO MEMPHIS, retraçant la lutte pour les Droits Civiques menée dans le Sud des USA par le Révérend Martin Luther King, jusqu’à son tragique assassinat en 1968. 

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En 1971, Lumet retrouve Sean Connery pour réaliser le thriller THE ANDERSON TAPES, tour à tour titré chez nous LE GANG ANDERSON ou LE DOSSIER ANDERSON, avec également Martin Balsam, Dyan Cannon… et un tout jeune Christopher Walken ! C’est l’histoire classique d’un casse qui tourne mal, pour cause d’écoute téléphonique opérée par les policiers qui surveillent la maîtresse d’Anderson (Connery), le chef de l’opération. Les connaissances techniques de Lumet en matière de son sont donc solidement mises en application ici, et l’histoire, solide au demeurant, est aussi un avertissement du danger intrusif que les techniques d’écoute vont représenter dans l’Amérique de Nixon. Le Watergate allait avoir lieu l’année suivante… 

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En 1972, Lumet réalise un nouveau doublé, fidèle à sa cadence de travail rapide. CHILD’S PLAY, avec James Mason en maître d’école supplanté par un autre dans un pensionnat catholique, ne rencontre pas le succès. Le film suivant lui permet de retrouver Sean Connery dans un film policier atypique :THE OFFENCE / L’INSPECTEUR JOHNSON ENQUÊTE, d’après la pièce de John Hopkins, avec aussi Trevor Howard et Ian Bannen.Dans ce film, exceptionnellement, nous quittons New York pour l’Angleterre, plus précisément une lugubre banlieue où l’Inspecteur Johnson (Connery) travaille à résoudre les affaires les plus sordides : meurtres, viols et autres crimes pervers… Convaincu qu’un suspect, Baxter (Bannen), est l’auteur de plusieurs agressions et viols sur des fillettes, Johnson finit par le tabasser à mort…  

 

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Ce film, d’une noirceur et d’une dureté étouffante, est l’occasion de découvrir un Sean Connery inhabituel et exceptionnel en flic hanté par les mêmes pulsions que son suspect. Johnson est un véritable salaud « célinien », crachant son dégoût de la vie et de la société à son épouse, replète ménagère britannique qui ne peut comprendre ce qui perturbe tant son époux. Sans doute l’une des meilleures interprétations de l’acteur écossais, pour ce film qui, on s’en doute, n’a pas rencontré le succès…

 

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Les choses vont aller en s’améliorant pour Lumet, qui va signer dès 1973 une série de films exceptionnels. Avec le producteur Martin Bregman et les scénaristes Waldo Salt et Norman Wexler, Lumet adapte le livre de Peter Maas consacré à un policier new-yorkais qui défraya la chronique dans les années soixante : Frank Serpico.Une histoire vraie, le chemin de croix d’un policier trop honnête… incarné par le plus grand acteur au monde. Mesdames et messieurs, Al Pacino !!!Lumet relate en détail l’histoire vraie de l’officier Frank Serpico, un modèle d’intégrité… ce qui ne lui a pas valu l’admiration de ses collègues de la police new-yorkaise. Et pour cause : à un comportement déjà « excentrique » par rapport aux normes policière des années soixante – Serpico s’infiltre « corps et âme » dans les milieux sur lesquels il enquête, se déguisant aussi bien en clochard, en beatnik ou en rabbin ! -, le jeune policier refuse obstinément de se « sucrer » et d’accepter les petits cadeaux des commerçants, coutume immorale dont les autres policiers se rendent coupable sans gêne depuis des années. Cela ira jusqu’au témoignage dans une retentissante enquête pour corruption… et à la tentative d’assassinat et au rejet des collègues ripoux.  

 

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Le style de mise en scène de Lumet, ultra-réaliste, suit les lieux où le policier a pris l’habitude de patrouiller, et s’affine remarquablement. Il colle littéralement au regard d’Al Pacino, qui s’investit à fond dans son rôle. L’acteur, tout juste révélé par le succès du PARRAIN et les films de Jerry Schatzberg, PANIQUE A NEEDLE PARK et L’EPOUVANTAIL, « explose » littéralement. Son jeu est intense, fiévreux, embrassant le terrible sentiment de solitude et de paranoïa grandissante de Serpico au fil des années. Le film le consacre définitivement comme l’un des meilleurs comédiens de sa génération, et asseoit la réputation de Lumet. Le réalisateur new-yorkais, motivé par son sujet et parfaitement préparé, boucle un tournage prévu pour durer 75 jours…. en 42 jours ! Une performance rarissime dans un métier où les dépassements de tournage sont monnaie courante. Seul Clint Eastwood aura su tenir un rythme similaire. Et de surcroit, Lumet a accès au final cut, le Saint Graal des cinéastes. Étonnamment, si le film est un succès critique et public incontestable, il ne décroche que très peu de récompenses, et est boudé par les Oscars et les Golden Globes… 

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Sur sa lancée, Lumet multiplie les projets et les films pour ce qui va être une période créative exceptionnelle. Si, en 1974, il ne réalise pas UN JUSTICIER DANS LA VILLE – il voulait Jack Lemmon pour le rôle interprété finalement par Charles Bronson ! -, Lumet enchaîne avec le drame romantique LOVIN’MOLLY, avec Anthony Perkins et Blythe Danner (la maman de Gwyneth Paltrow). Lumet retrouve Perkins dans son film suivant, comme membre du casting prestigieux de la célèbre adaptation du roman d’Agatha Christie : MURDER ON THE ORIENT EXPRESS / LE CRIME DE L’ORIENT EXPRESS. Albert Finney en est la vedette, incarnant à la perfection le fameux détective belge Hercule Poirot : cheveux gominés, petite moustache lustrée, embonpoint sympathique et accent plus vrai que nature. Il est irrésistible ! Aux côtés de Finney, et donc de Perkins, se côtoient Lauren Bacall, Martin Balsam, Richard Widmark, Sean Connery, Ingrid Bergman, Jacqueline Bisset, Michael York, Jean-Pierre Cassel, John Gielgud, Wendy Hiller, Vanessa Redgrave et Rachel Roberts, tous passagers du fameux train bloqué en Yougoslavie, en 1934. Qui a tué Ratchett (Widmark), l’homme d’affaires américain qui craignait justement un attentat contre sa personne ? Poirot mène l’enquête, et perce méticuleusement les secrets de douze passagers en colère…

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Le film est un grand succès public. Une commande pour Lumet, certes, entre deux projets plus personnels, et impeccablement réalisée et interprétée. Adapter les « whodunits » de la reine littéraire du genre n’est pas chose aussi aisée qu’il y paraît – une flopée d’autres adaptations des enquêtes de Poirot ou Miss Marple, avec Peter Ustinov ou Angela Lansbury, naîtra dans le sillage du succès du CRIME DE L’ORIENT EXPRESS, sans en avoir le charme. La « méthode », d’un récit à un autre, y est systématiquement la même : un meurtre est commis, Poirot interroge les suspects, rassemble les indices et convie tout ce petit monde pour démasquer le coupable. Une méthode « à la Cluedo » assez prévisible, mais que Lumet détourne de façon ludique, en s’inspirant, comme point de départ, du tristement célèbre rapt du bébé de Charles Lindbergh. Comme le dit le réalisateur lui-même, il adore le mélodrame, et s’amuse à « rendre l’invraisemblable vraisemblable » pendant l’élaboration du film. Et à ce titre, LE CRIME est un petit bijou qui assume son côté « divertissement léger » sans renoncer à être du solide Cinéma.  

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Conforté par ses récents succès, Lumet enchaîne en 1975 avec le tournage d’un autre très grand film new-yorkais. Il retrouve Al Pacino, ainsi que le regretté John Cazale (gueule inoubliable des années 70 – Fredo dans LE PARRAIN, CONVERSATION SECRETE, VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER…) pour recréer une prise d’otages qui tourne au « grand carnaval ». UN APRES-MIDI DE CHIEN ! Une histoire vraie survenue à New York le 22 Août 1972. Trois hommes, entrent dans la banque Chase Manhattan de Brooklyn, et sortent les armes à feu, avec l’intention de vider le coffre-fort. Mais il n’y a que 1200 $ dans la banque, les coffres ayant été vidés la veille ! Ne restent bientôt que deux des braqueurs, Sonny (Pacino) et Sal (Cazale), prêts à emporter le maigre butin… Les deux hommes croyaient régler l’affaire en quelques minutes, mais un policier, Moretti (Charles Durning) les a vu et rameute les troupes. 250 policiers nerveux, des journalistes prêts à bondir sur le scoop, et une foule de badauds surexcités transforment la banale journée en après-midi infernale pour les apprentis braqueurs et leurs otages au bord de la crise de nerfs…   

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Pas de doute, UN APRES-MIDI DE CHIEN est un très grand film de Lumet, et une des meilleures interprétations de Pacino. Bien plus qu’un simple film de braquage qui tourne mal (une constante, cela dit, dans l’oeuvre du cinéaste, avec ANDERSON et, plus tard, FAMILY BUSINESS et 7h58 CE SAMEDI-LA), le film est un mélange détonant des genres – thriller, drame social et comédie noire. L’objectif des deux braqueurs est totalement dérisoire, par rapport au déploiement des forces qui les guettent à l’extérieur de la banque : Sonny, homme mal marié, veut tout simplement trouver rapidement l’argent nécessaire pour l’opération du changement de sexe de son amant ! Acquis à la cause des « déviants » de la société, Lumet fait de Sonny un anti-héros paumé et sympathique, et signe une mise en scène au cordeau. Al Pacino, incandescent, porte le film sur ses épaules, et, avec l’accord de son réalisateur, n’hésite pas à improviser certains passages mémorables, pour le bien de l’histoire. Comme le savoureux dialogue avec John Cazale sur le Wyoming comme destination de rêve, ou le passage où il dicte son testament par téléphone, pour son amant. Des moments uniques, le plus célèbre étant celui où Sonny harangue la foule en criant « Attica ! Attica !! », pique cinglante à la police américaine responsable de sanglantes bavures durant une émeute de prisonniers au pénitencier du même nom. Les policiers n’avaient sans doute pas vu THE HILL et la façon dont Harry Andrews désamorçait, en fin renard, une situation similaire…UN APRES-MIDI DE CHIEN est devenu depuis l »archétype du film « de prise d’otages qui tourne mal », et l’un des exemples phares du grand cinéma contestataire des années 1970. Il vaut à Lumet d’être nommé pour la 2e fois à l’Oscar du Meilleur Réalisateur, ainsi qu’au Golden Globe du Meilleur Réalisateur. 

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Le cinéaste ne se repose pas sur ses lauriers, et, en 1976, signe un autre très grand film, NETWORK (parfois titré en français MAIN BASSE SUR LA TELEVISION), avec Faye Dunaway, William Holden, Peter Finch, Robert Duvall, Beatrice Straight et Ned Beatty. Camarade de Lumet depuis leurs débuts à la télévision, l’écrivain et dramaturge Paddy Chayefsky signe le scénario du film, une satire féroce du monde des médias américains… cette brillante fiction prophétique a depuis, hélas, vu la réalité la rattraper. La chaîne de télévision UBS est en pleine tempête dans ce film, lorsque Howard Beale (Finch), le présentateur-vedette vétéran du journal télévisé, voit son audience tomber en chute libre. Divorcé, épuisé, Beale craque quand la compagnie ACC, qui a pris le contrôle d’UBS, le renvoie avec deux semaines de préavis, et annonce qu’il va se suicider en direct le jour de son départ. Et l’audience de son journal de remonter spectaculairement ! Cela chauffe en coulisses, entre Frank Hackett (Duvall), l’homme d’ACC, la directrice des fictions d’UBS Diana Christensen (Dunaway), et le vieux copain de Beale, le directeur de l’information, Max Schumacher (Holden)… Beale est si convaincant dans ses harangues improvisées contre l’establishment qu’il devient la vedette d’un show produit par les cyniques patrons d’UBS, à la grande consternation de Max qui voit ce « show » improbable partir en vrille en même temps que la santé mentale de son ami…   

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NETWORK est aux médias des années 1970 ce qu’était ACE IN THE HOLE (LE GOUFFRE AUX CHIMERES ou LE GRAND CARNAVAL), film virulent et rejeté du grand Wilder avec Kirk Douglas, pour leurs homologues des années 1950 : une attaque au vitriol, à peine une exagération de la réalité. L’idée forte de Lumet, qui sait parfaitement de quoi il parle pour avoir longtemps « pratiqué » l’univers de la télévision, est de « corrompre la caméra » en permanence. Il adopte pour son film un look, un style volontairement télévisuel, clinquant et agressif en surface, et impitoyable pour ses personnages, tous magistralement campés dans leurs failles, leurs corruptions et leurs travers. William Holden est oublié aux Oscars, dommage. Faye Dunaway est parfaite en directrice de programmes ultra-cynique, et Peter Finch obtient un Oscar posthume pour sa prestation. Lumet est nommé pour la 3e fois à l’Oscar du Meilleur Réalisateur, et gagne le Golden Globe du Meilleur Réalisateur !  

 

Après ces grands moments, la carrière de Lumet ne ralentit pas, même si la qualité est inégale pour les trois films suivants : EQUUS, réalisé en 1977, d’après la pièce d’Anthony Shaffer, avec un excellent Richard Burton se penchant sur le cas psychiatrique d’un jeune malade mental, qui crève les yeux des chevaux… Puis en 1978, c’est un inattendu remake musical très « pop » et « disco » du MAGICIEN D’OZ, THE WIZ, interprété et chanté par Diana Ross et Michael Jackson !! Pour l’occasion, il rouvre les studios Astoria, quarante ans après leur fermeture (après ONE THIRD OF A NATION). Lumet signe une comédie assez anodine en 1980 : JUST TELL ME WHAT YOU WANT, avec Ali McGraw et Myrna Loy.  

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Puis il revient très fort en 1981, en revenant aux sombres arcanes de la corruption policière et politique de New York, en signant une autre réussite : PRINCE OF THE CITY / LE PRINCE DE NEW YORK, avec Treat Williams. Ce dernier, révélé par HAIR de Forman et 1941 de Spielberg, remplace au pied levé Al Pacino pour ce rôle proche mais encore plus « noir » que SERPICO. PRINCE OF THE CITY s’inspire de l‘histoire vraie de Robert Leuci, policier de l‘Unité Spéciale d‘Investigation des Stupéfiants de New York, dont le témoignage sur la corruption dans son département entraîna l’arrestation de 52 officiers – mais aussi le suicide d’amis proches.Daniel Ciello (Williams), un jeune officier brillant des Stupéfiants, réputé comme ses collègues et amis pour son efficacité dans les enquêtes sur les trafics de drogue à New York… et au contraire de l’incorruptible Serpico, Ciello n’hésite pas à se « sucrer » royalement sur les butins des trafiquants arrêtés, pour s‘offrir une vie agréable, et faire vivre sa famille… et à fournir leur dose à des junkies informateurs, une pratique courante des enquêtes dans la rue. Mais il supporte de moins en moins cette vie et ses mensonges quotidiens ; et les Districts Attorneys du nouveau gouvernement américain, chargés d‘enquêter sur la corruption policière, le persuadent de travailler pour eux… quitte à le pousser à bout et à lui faire risquer sa vie…  

 

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Ce polar réussit l’exploit rare d’être encore plus amer que SERPICO dans sa description de la « déchéance » de Ciello… Le jeune flic véreux, en proie à de douloureux cas de conscience, ne se lave pas de ses péchés facilement. Sa « rédemption » est douloureuse, car elle le pousse à trahir ceux qu’il respecte et apprécie le plus, en faveur d’un système politique qui ne se donne que l’apparence de la probité, et l’enfonce plus bas que terre quand il collabore avec eux. S’il ne peut se hisser au niveau de « Paci », Treat Williams est malgré tout très bon… malheureusement, l’insuccès du film empêchera sa carrière de décoller vraiment.Lumet pousse encore plus loin que dans SERPICO l’isolement, la frustration et la paranoïa galopante de son protagoniste. Tout le monde ment dans ce film remarquable et étouffant ; la réalisation de Lumet traduit ce sentiment d’aliénation en jouant sur les effets de focales distordues, traduisant visuellement la duplicité des personnages. « La caméra est un acteur », comme il aimait le dire.Un sacré tour de force de la part du cinéaste, qui reconnaît par ailleurs ne jamais s’être servi du sacro-saint moniteur de contrôle apparu dans les années 60. L’oeil de Lumet est aussi primordial au montage, utilisant la bonne vieille Moviola, avant de finalement se convertir au montage électronique.

Entre autres récompenses, Lumet décroche, pour PRINCE OF THE CITY, une citation à l’Oscar du Meilleur Scénario Adapté, avec Jay Presson Allen, et une autre au Golden Globe du Meilleur Réalisateur. Il est également lauréat du Prix Pasinetti du Meilleur Film au Festival de Venise. 

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Lumet travaille un temps sur le remake de SCARFACE, donnant au scénariste Oliver Stone l’idée de situer l’histoire dans le milieu des immigrés cubains de Miami. Mais il laissera finalement la place à Brian De Palma (qui faillit réaliser PRINCE OF THE CITY), qui se chargera de donner à Al Pacino l’occasion d’incarner le gangster Tony Montana.De son côté, Lumet signe un nouveau doublé inspiré en 1982. Il réalise tout d’abord l’amusant PIEGE MORTEL, d’après Ira Levin, avec Michael Caine, Christopher Reeve et Dyan Cannon. Ce sympathique thriller plein d’humour noir relate le plan machiavélique d’un dramaturge has-been, Sidney Bruhl (Caine), pour assassiner le jeune Clifford Anderson (Reeve), auteur débutant d’un chef-d’oeuvre dont il compte s’emparer. En dire plus gâcherait le plaisir de ce film riche en rebondissement bien construits, et très bien interprété par Caine et Reeve… Les fans de film « comics » seront cependant surpris d’y voir Caine, le futur Alfred de Batman (période Nolan), embrasser « Superman » Reeve à pleine bouche dans une scène mémorable !!   

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Après s’être bien amusé, Lumet retourne à un film plus grave, un de ses tous meilleurs : c’est LE VERDICT, écrit par David Mamet d’après sa propre pièce. Le casting rassemble Paul Newman, Charlotte Rampling, James Mason et Jack Warden (et un jeune acteur inconnu, figurant caché dans la foule du prétoire… un certain Bruce Willis !). Écrit par David Mamet, d’après sa pièce. Newman est superbe dans le rôle de Frank Galvin, avocat alcoolique et déchu qui tente son grand retour lors d’un procès épineux… Une jeune mère s’est retrouvée dans le coma suite à une erreur médicale sérieuse, et Galvin accepte de mener l’accusation contre une organisation jugée inattaquable : l’Archidiocèse de Boston, responsable de l’hôpital catholique où le drame a eu lieu. En dépit de tout, surtout des pressions, Galvin tient à ce que justice soit faite en faveur de la famille de la victime. Une attitude qui équivaut à un « suicide » professionnel pour l’avocat au bout du rouleau…

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Hélas, je n’ai pas vu à ce jour ce très grand film… difficile d’en parler. Laissons à Lumet le mérite d’en parler au mieux, notamment lorsqu’il fut interviewé dans l’émission INSIDE THE ACTORS STUDIO. Le cinéaste y saluait le magnifique travail du chef opérateur Andrzej Bartkowiak. Celui-ci, en collaboration avec Lumet, trouva son inspiration dans les tableaux du Caravage, pour définir la « couleur » du film. La tonalité automnale du VERDICT repose sur un choix de couleurs très précis : aucune couleur bleue n’y est utilisée. Lumet et Bartkowiak privilégient des tonalités de couleur orange, roux, ocre, rouge bordeaux, etc. pour chaque séquence, donnant au film son cachet mélancolique.C’est un succès critique et public indéniables tant pour Newman que pour Lumet. L’acteur obtient deux citations à l’Oscar et au Golden Globe du Meilleur Acteur, Lumet est nommé pour la 4e fois à l’Oscar, et au Golden Globe du Meilleur Réalisateur.

En 1983, Lumet signe son 30e film, le méconnu DANIEL, d’après le roman d’E.L. Doctorow, avec Timothy Hutton. Une histoire fictive du fils des époux Rosenberg, et de nouveau une dénonciation sévère de la Justice et du Pouvoir. Lumet appréciait particulièrement ce film, malheureusement rarement diffusé. Il enchaîne en 1984 avec une comédie, GARBO TALKS / A LA RECHERCHE DE GARBO, avec Anne Bancroft en femme excentrique obsédée par l’idée de retrouver la Divine avant de mourir. En 1986, Lumet sera moins inspiré en signant un nouveau doublon : tout d’abord le drame criminel THE MORNING AFTER / LE LENDEMAIN DU CRIME, avec Jane Fonda, Jeff Bridges et Raul Julia. Ensuite, POWER / LES COULISSES DU POUVOIR, avec un casting de premier choix : Richard Gere, Julie Christie, Gene Hackman, Kate Capshaw et Denzel Washington. Lumet tente de rééditer, dans le monde de la communication politique, la formule qui avait si bien marché sur NETWORK, mais la sauce ne prend pas. Les luttes d’influence des conseillers en communication, à la veille d’élections, est un sujet intéressant, mais complexe. Et le scénario manquant de clarté devient vite décevant. Sujet manqué donc, et c’est un grand dommage pour les acteurs qui sont comme toujours chez Lumet remarquablement dirigés. Notamment un tout jeune Denzel Washington, qui impressionne déjà la pellicule, en jeune loup politicien aux dents longues.

 

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Lumet sera plus à son aise deux ans plus tard, en 1988, avec le drame criminel RUNNING ON EMPTY / A BOUT DE COURSE, avec en vedette le regretté River Phoenix. Ce film hélas quelque peu oublié s’inspire ouvertement de la propre jeunesse du jeune comédien décédé en 1993. Les parents de River Phoenix (et de ses frères et soeurs, dont le fameux Joaquin) étaient des activistes hippies sérieusement « allumés »… Dans le film, les mêmes parents sont des activistes poursuivis par les autorités américaines, après un attentat contre un laboratoire de napalm, en signe de protestation contre la Guerre du Vietnam. La performance de Phoenix est exceptionnelle, et nous fait amèrement regretter la disparition de ce jeune comédien victime de la drogue… Il devait être, et aurait dû être, au niveau de talent similaire des Johnny Depp et autres Leonardo DiCaprio, comédiens de la même génération née dans les années 70.Lumet décroche pour son travail une nouvelle citation au Golden Globe du Meilleur Réalisateur. 

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En 1989, Sidney Lumet retrouve avec plaisir son acteur vedette Sean Connery, en tête d’affiche de FAMILY BUSINESS, qu’il partage avec Dustin Hoffman et Matthew Broderick. Une pure histoire de famille, donc, où trois générations d’hommes de la famille McMullen se rassemblent autour d’un casse dans un laboratoire de recherche génétique… Grand-père Jessie (Connery), fier écossais et criminel invétéré, fait l’admiration de son petit-fils Adam (Broderick), étudiant brillant qui décide de suivre les traces de son cambrioleur de grand-père. Au grand dam de Vito (Hoffman), fils de Jessie et père d’Adam, « pater familias » rangé des voitures, et qui tente de protéger son fils de l’influence déplorable du grand-père !Le film est irrémédiablement sympathique, grâce à son trio vedette, et à la description méticuleuse des communautés écossaise, sicilienne et juive gentiment mises en boîte par Lumet. Même si le traitement final dérange les habitudes du spectateur, peu habitué à voir un film commencer comme une comédie – assez grinçante, il faut bien le dire – finir ensuite en tragédie familiale. L’aspect sympathique mais légèrement « bancal » du film vient peut-être aussi du contraste générationnel très exagéré, entre Sean Connery et Dustin Hoffman (dans un rôle initialement prévu pour Al Pacino) ; on a tout de même du mal à croire qu’ils puissent être père et fils…   

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Retour au « polar » brut de coffre pour Lumet en 1990, avec l’excellent Q&A / CONTRE-ENQUÊTE, d’après le livre d’Edwin Torres (auteur de CARLITO’S WAY / L’IMPASSE, brillamment adapté en 1993 par De Palma et Al Pacino), rassemblant Nick Nolte, Timothy Hutton et Armand Assante en tête d’affiche. Hutton y est Al Reilly, un jeune District Attorney à la carrière toute tracée, chargé d’enquêter pour la forme sur la mort d’un criminel portoricain abattu par le Lieutenant Mike Brennan (Nolte), flic véreux qui ne se gêne pas pour rassembler fausses preuves et faux témoins en sa faveur… Le jeune DA ferme les yeux sur les pratiques douteuses de cette légende vivante de la Police new-yorkaise, avant de changer d’avis et de reprendre l’enquête. En exposant les liens crapuleux liant Brennan à la pègre portoricaine et italienne, Reilly se met en danger…

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Encore un très bon polar de Lumet, qui décortique avec précision une nouvelle fois les dérives criminelles de la police de la « Big Apple ». Nolte écrase le film de sa présence terrifiante : Brennan, lointain descendant de l’Inspecteur Johnson, est un véritable « ogre », une belle pourriture psychopathe qui n’hésite pas à intimider et menacer tous ceux qui lui font obstacle. Derrière son homophobie affirmée, Brennan est un homowexuel refoué, un sadique qui n’hésite pas à humilier les travestis prostitués portoricains, cibles de ses pulsions les plus vicieuses…Armand Assante est tout aussi excellent, dans un registre tout en finesse, dans un rôle de truand portoricain préfigurant celui de Pacino dans CARLITO’S WAY.

 

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Toujours très actif à l’approche de ses 70 ans, Sidney Lumet continue de tourner durant les années 1990… même si la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Il signe en 1992 UNE ETRANGERE PARMI NOUS, avec Melanie Griffith en femme flic enquêtant dans la communauté juive hassidique de New York. Le film est assez mal reçu, tout juste considéré comme une pâle copie de WITNESS en raison de la similarité du sujet de base. Le film est cependant nommé à la Palme d’Or du Festival de Cannes. En 1993, Lumet réalise le thriller GUILTY AS SIN / L’AVOCAT DU DIABLE avec Rebecca DeMornay et Don Johnson. Son film suivant est plus intéressant, datant de 1996 : NIGHT FALLS ON MANHATTAN / DANS L’OMBRE DE MANHATTAN, avec Andy Garcia, Richard Dreyfuss et Lena Olin. Lumet adapte le roman de Robert Daley (L’ANNEE DU DRAGON), pour ce très bon affrontement juridique entre Garcia et Dreyfuss, s’opposant sur le jugement d’un dealer accusé de la tentative de meurtre d’un policier vétéran. Du tout bon pour le réalisateur de 12 HOMMES EN COLERE et LE VERDICT, qui mêle ainsi drame judiciaire, luttes d’influence politique et récit policier avec son talent habituel.Sa comédie dramatique de 1997 CRITICAL CARE, avec James Spader; Kyra Sedgwick et Helen Mirren, est assez anecdotique. Passons rapidement aussi sur le remake du film de John Cassavetes, GLORIA, avec Sharon Stone, vilipendé par la critique en 1999.Sidney Lumet reste un infatigable « bosseur » à l’approche de ses 80 ans. Au lieu de goûter à une retraite amplement méritée, il continue de travailler ! Cette dernière décennie est plutôt inspirée. Il retourne à la télévision pour produire et réaliser des épisodes de la série TRIBUNAL CENTRAL, en 2001 et 2002. Toujours pour la télévision, il s’associe au prestigieux auteur et producteur des séries OZ et HOMICIDE, Tom Fontana, pour réaliser en 2004 un téléfilm : STRIP SEARCH. Sa conscience politique est toujours aussi aiguisée, en pleine ère Bush, à en juger le sujet du téléfilm, un drame dénonçant les excès de la « sécurité nationale » mise en place par le gouvernement Bush après le 11 septembre, et ses répercussions sur les vies d’une femme américaine détenue en Chine, et un homme arabe détenu à New York.Lumet signe aussi cette même année un très beau court-métrage : RACHEL, QUAND DU SEIGNEUR. En 2005, le cinéaste a enfin droit à son Oscar ! Un prix honorifique pour l’ensemble de sa carrière, chaleureusement remis sur scène par son vieil ami Al Pacino. Il l’a bien mérité !

 

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Âgé de 82 ans, Sidney Lumet va conclure sa carrière en beauté par un ultime doublé filmique. En 2006, il dirige Vin Diesel dans la comédie criminelle JUGEZ-MOI COUPABLE. L’histoire vraie de Jack DiNorscio, un gangster qui se défendit lui-même pendant son procès, le plus long procès de la Mafia de l’histoire américaine. Une véritable « somme » de la filmographie de Lumet : comédie, drame, film noir et description du milieu judiciaire, soit ses genres de prédilection. Le colosse Diesel, d’ordinaire familier des films d’action à gros biceps, obtient sans doute son meilleur rôle, un contre-emploi inattendu.

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Last, but not least, le dernier film réalisé par Sidney Lumet sort en 2007. Le cinéaste signe un magnifique chant du cygne avec BEFORE THE DEVIL KNOWS YOU’RE DEAD. Un titre en forme de boutade grinçante, une formule irlandaise employée par James Joyce (« soyez au Paradis avant que le Diable n’apprenne votre mort »).Mal traduit en français sous le titre 7H58 CE MATIN-LA, le film rassemble Albert Finney, Philip Seymour Hoffman, Ethan Hawke et Marisa Tomei.

Un minable braquage de bijouterie échoue, une vieille femme est tuée… la famille Hanson est brisée. Le père (Finney), flic retraité, enquête, sans savoir que ses deux fils (Hoffman et Hawke) sont impliqués. Le premier, corrompu et puissant, a poussé le second, veule et timoré, à braquer la bijouterie. C’est un « complice » de la dernière heure a tué leur mère…

 

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Ce chef-d’oeuvre ultime de Lumet est un petit bijou d’écriture « déconstruite » (on suit le parcours des quatre protagonistes avant et après le drame), interprété par quatre comédiens au meilleur de leur art. Un film d’une grande noirceur, construit comme une tragédie grecque, et dominé par l’interprétation de Finney en pater familias déchiré par les fautes de ses fils.

Lumet, le cinéaste artisan de Manhattan, devait être conscient qu’il signait là son tout dernier film, avant que la maladie ne l’emporte…

 

Dernière scène… elle est bouleversante. Un deal d’héroïne a mal tourné pour les frères Hanson. Hank, le cadet faible (Hawke) s’est piteusement enfui, laissant son aîné Andy (Hoffman) gravement blessé par balles. Hospitalisé, Andy reçoit la visite de son père Charles (Finney), qui a fini par découvrir le pot aux roses… Le bruit des machines maintenant Andy en vie scande la scène. Andy demande pardon pour la mort de sa mère, un accident imprévu. Charles accepte les excuses, débranche les électrodes de son fils pour se les coller sur le torse… puis étouffe son fils avec un oreiller. Un sacrifice filial, tel celui d’Abraham envers son fils Isaac. Dans un dernier râle, Andy crie « Papa », avant d’expirer. Tandis que le personnel entre et ne soupçonne rien, croyant à un arrêt cardiaque, Charles s’en va et entre dans un couloir irradié de lumière…

Cut. Fondu au noir. « Directed by Sidney Lumet ».

 

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Une fin parfaite. Adieu, Sidney Lumet. Soyez au Paradis…  

lien Wikipédia, en anglais :

http://en.wikipedia.org/wiki/Sidney_Lumet

lien ImdB, également en anglais :

http://www.imdb.com/name/nm0001486/



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