La Grande Désillusion – HABEMUS PAPAM

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HABEMUS PAPAM, de Nanni MORETTI  

Après avoir intelligemment «taclé» Silvio Berlusconi avec LE CAÏMAN, le réalisateur et comédien Nanni Moretti persiste dans la relecture humoristique de la toute-puissance religieuse catholique, si profondément mêlée à la culture italienne. Le réalisateur, héritier de la grande comédie de son pays natal, livre ici une œuvre d’une grande finesse. 

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Avec HABEMUS PAPAM comme ses précédents films, Moretti se pose comme l’héritier et continuateur de la grande comédie à l’italienne, celle qui fit le bonheur des réalisateurs tels que Dino Risi, Ettore Scola, Mario Monicelli, Luigi Comencini, et garantit le succès du cinéma italien des années 1950 à 1980… soit à peu près au moment où Sardanapale Bungasconi arriva au pouvoir, soutenu par le succès populaire de la télévision la plus rince-neurones qui soit. L’Italie en perdit presque totalement son cinéma, et quelques braves comme Moretti continuèrent le combat, bien isolés face à la machine berlusconienne. 

La comédie à l’italienne méritant bien à elle seule un long ouvrage, vouloir la définir en une phrase est impossible… surtout quand l’auteur de ces lignes, véritable cuistre à la Achille Talon, n’a dû voir en tout et pour tout qu’un seul film. C’est un mélange délicat entre le rire franc (à ne pas confondre avec la gaudriole ou la parodie), la satire grinçante et la tristesse… Autant dire que nous sommes servis avec HABEMUS PAPAM, qui prend pour cible le Vatican et ses affaires internes. Avec un sujet pareil, Moretti prenait tout de même des risques évidents, le catholicisme incitant rarement à rire… Le comédien-réalisateur est heureusement assez intelligent pour éviter la charge anticléricale balourde, incitant plutôt le spectateur à sourire des défauts bien humains de ses cardinaux affolés par une situation inattendue.    

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De ce point de vue, le film est une réussite incontestable. Moretti dépeint ses saints hommes comme de grands enfants, qui, malgré le poids des responsabilités, n’en continuent pas moins d’être de grands enfants. Plusieurs scènes «croquant» les cardinaux sont irrésistibles : le vote du Conclave, empreint de sérieux et de solennité, est décrit comme un véritable «bachotage», où l’on n’hésite pas à regarder par-dessus l’épaule du voisin, comme à l’école ! Forcés de rester dans les murs du Vatican, certains voudraient bien pourtant prendre la poudre d’escampette et faire du tourisme ; d’autres, la nuit, pleurent leur chère maman… Et ainsi de suite jusqu’à ce que le psychiatre (Moretti, très drôle dans un rôle à la Vittorio Gassman) décide de prendre les choses en main en organisant un tournoi international de volley-ball !  Compétition hautement libératrice pour ces nobles vieillards qui, petit à petit, se prennent au jeu, s’enguirlandent et se réjouissent comme des mômes en cour de récréation. Même le très sérieux psychiatre se laisse entraîner par l’enthousiasme général, tout en débattant avec un cardinal du bien-fondé du darwinisme, qui ne passe toujours pas dans certains milieux religieux… En attendant, qu’il est bon pour les saints hommes de «lâcher prise» de temps en temps et de retrouver un peu de spontanéité enfantine disparue sous le poids des ans et le devoir religieux ! Du moins jusqu’à ce que la réalité vienne sonner la fin de la récréation et ramener ces bons cardinaux à leurs obligations. Seul le psy, dans la cour, crie sa frustration de ne pas pouvoir arbitrer les phases finales du premier tournoi de volley jamais effectué au Vatican ! La comédie est finie…     

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Au-delà de ces savoureuses scènes de volley pontifical, HABEMUS PAPAM développe un scénario très habile. Un thème se dégage : l’illusion, les faux-semblants et le spectacle remis en question par Moretti et ses coscénaristes. Tout est devenu spectacle dans l’Italie berlusconienne, et même le très sérieux Vatican n’échappe pas à cette redoutable «médiacratie». Sur la Place Saint-Pierre, des milliers de fidèles attendent la grande nouvelle, comme autant de spectateurs attendant impatiemment le début d’un «show» savamment organisé, avec son suspens imprévu (les tours de vote puis l’absence du Pape qu’il faut bien commenter et «combler» à outrance…). Les reporters et commentateurs, chœurs antiques contemporains, participent au spectacle et à sa mise en abîme. Envahissants au possible, ils surlignent le passage des cardinaux en route vers le vote, les apostrophant pour leur demander leurs chances comme à des footballeurs avant le coup d’envoi d’un match ! Et comme la télévision a horreur du vide, ils commentent, ils commentent, ils commentent… pour «meubler» l’embarrassant silence du nouveau Pape, pour le bien de l’audimat… Et comme il faut bien se faire aider – ou se faire mousser – de temps en temps, on convoque un expert chargé de «décrypter» l’absence papale à coups de formules savantes… Le dit expert finit par craquer et avouer en direct son incompétence totale à comprendre ce qui se passe derrière les murs du Vatican ! Encore un beau coup de griffe de Moretti à l’égard des «baudruches» télévisuelles de Berlusconi et consorts… 

Le spectacle est aussi à l’intérieur du Vatican ; d’abord avec cette hilarante consultation «privée» entre le Pape et le psychiatre… règlement religieux oblige, la consultation a lieu sous l’œil des membres du Conclave, spectateurs de ce curieux spectacle qui indispose médecin et patient. Le Porte-Parole, savoureux personnage très slave dans l’âme (excellent Jerzy Stuhr), déploie quant à lui des trésors de langue de bois pour amadouer la presse télévisée, avant d’improviser une autre mise en scène destinée à calmer les cardinaux : il «engage» en secret un débonnaire Garde Suisse pour faire croire à la présence du Pape dans ses appartements. Le Garde, devenu donc la doublure de la «star», improvise des petites saynètes derrière les rideaux pour rassurer le public du Conclave… et profiter au passage des avantages matériels de son poste de «Saint Père» de substitution !  Et pendant ce temps, le vrai Pape, prenant la poudre d’escampette, a une révélation : «je suis un acteur !». Il revient à ses premières amours, tente d’auditionner, croise un comédien qui finit aux urgences psychiatriques, et retrouve celui-ci à la première de LA MOUETTE, la célèbre pièce de Tchekhov, chassé-croisé d’artistes et d’acteurs… Moretti boucle la boucle en montrant les cardinaux envahir la salle de théâtre, à la recherche de leur guide spirituel… l’acteur «perturbé» croit qu’ils viennent l’applaudir ! C’est le triomphe de la grande (dés)illusion du spectacle.    

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Par-delà ces critiques menées avec humour sur les excès de la société du spectacle permanent, Moretti, en bon héritier de la comédie italienne, raconte aussi la tristesse, la détresse profonde d’un vieil homme, vivant à la fois le sommet de son existence et le bilan de celle-ci. Le rire cède la place à l’émotion pure, aidé en cela par le jeu parfait de Michel Piccoli. L’acteur du MEPRIS conserve à 86 ans une intelligence de jeu exceptionnelle. Un regard, une intonation, un geste… Piccoli, tout en retenue, réussit à émouvoir et à faire partager au spectateur la tragédie de son personnage.  Ce vieux cardinal devenu Pape «par accident» porte un nom évocateur : Melville. Plus que la référence cinéphilique au pseudonyme adopté par un très grand cinéaste français, il faut sans doute remonter à la source et se rappeler d’Herman Melville, le grand écrivain universellement connu pour MOBY DICK. L’œuvre littéraire de Melville, immense, ne se réduisait pas certes à ce seul titre ; elle en fit un précurseur de l’existentialisme et de l’absurde, un thème qui somme toute s’accorde tout à fait à l’esprit de HABEMUS PAPAM. Le Saint Père pousse un cri au moment de son intronisation officielle, un cri qui trahit son désarroi. Il va confier bien après la raison de ce cri : un terrible sentiment de perte qui le travaillait depuis longtemps et qui «éclate» au moment fatidique. Comment peut-on guider les âmes de millions de fervents croyants dans le monde, quand on doute tellement de soi ? Et pire encore, que l’on se sent enserré par un terrible sentiment de vacuité, de vide intérieur ?

Le Pape va donc mener une fuite en avant, loin des pressions de la charge pontificale, et revisiter ses souvenirs une dernière fois, en déambulant dans Rome. Revivre quelques instants d’enfance (la dispute des enfants de la psychiatre, faisant écho à ses propres disputes avec sa sœur), ou côtoyer la communauté des acteurs, joyeuse, désordonnée, n’est-ce pas finalement la même chose pour lui ? Le choix de Moretti de montrer une mise en scène de LA MOUETTE n’est pas le fruit du hasard : la pièce de Tchekhov, tragique sous sa fausse apparence de comédie, décrit aussi les chassés-croisés de comédiens passant à côté de l’Amour véritable… peut-être l’histoire d’un «gâchis» spirituel par des personnages masquant le vide de leurs propres existences par de mauvais choix. La pièce reflète donc le drame intérieur vécu par le Pape, la prise de conscience d’un vide spirituel terrible qui rejaillit sur les autres personnages ; tels le Porte-parole qui finit par avouer aux cardinaux les avoir menés en bateau pendant plusieurs jours, ou du prétendu expert télévisé qui craque en direct…. Ce sentiment de vacuité terrible, Moretti va finalement le transmettre dans son ultime séquence. Le Pape accepte donc, apparemment, de se soumettre à ses devoirs de guide spirituel et d’apparaître enfin aux fidèles. Tout va-t-il rentrer dans l’ordre ? … Non. Le Pape décide l’impensable : dire la vérité à son «public» sur sa propre détresse, et refuser définitivement d’être le Saint Père. Consternation chez les cardinaux, qui prennent le Ciel à témoin, sans réponse de sa part. Consternation chez les croyants, qui quittent la Place Saint-Pierre. 

Les cieux sont vides, la place est vide… On a rompu le contact avec Dieu. HABEMUS PAPAM n’est plus une comédie, mais une vraie tragédie. Du grand art de la part de Moretti.  

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Ludovic Fauchier, Habemus Blogam 

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HABEMUS PAPAM   

Réalisé par Nanni MORETTI   Scénario de Nanni MORETTI, Francesco PICCOLO et Federica PONTREMOLI     Avec : Michel PICCOLI (le Cardinal Melville, le Pape), Jerzy STUHR (le Porte-Parole), Renato SCARPA (le Cardinal Gregori), Nanni MORETTI (le Docteur Brezzi, Psychanalyste), Margherita BUY (la Psychanalyste), Franco GRAZIOSI (le Cardinal Bollati), Camillo MILLI (le Cardinal Pescardona), Roberto NOBILE (le Cardinal Cevasco), Ulrich von DOBSCHÜTZ (le Cardinal Brummer), Gianluca GOBBI (le Garde Suisse)    

Produit par Jean LABADIE, Nanni MORETTI et Domenico PROCACCI (Sacher Film / Fandango / Le Pacte / France 3 Cinéma / Rai Cinema / Canal+ / Coficup / Backup Films / France Télévision / Eurimages)      Musique Franco PIERSANTI   Photo Alessandro PESCI   Montage Esmeralda CALABRIA    Décors Paola BIZZARRI   Costumes Lina NERLI TAVIANI    1er Assistant Réalisateur Barbara DANIELE   Son Alessandro ZANON   Distribution ITALIE : 01 Distribution / Distribution FRANCE : Le Pacte     Durée : 1 heure 42    Caméras : Arricam LT, Arriflex 435 et 535B    

 

Le Pape vient de décéder. Le Conclave des Cardinaux se réunit pour voter, dans le plus grand secret, et désigner son successeur. Le vote est serré, difficile, et plusieurs tours ont lieu sans que la fumée blanche, signe de l’élection du nouveau Pape, n’apparaisse dans le ciel aux yeux des fidèles rassemblés sur la Place Saint-Pierre. A la surprise générale, et surtout de la sienne, le Cardinal Melville est finalement choisi pour être le nouveau Pape. La fumée blanche monte dans le ciel, et le saint homme se prépare pour son apparition aux milliers de fidèles et aux spectateurs du monde entier. Et au moment où la formule traditionnelle «Habemus Papam !» («Nous avons un Pape !») est prononcée, le Saint Père, pris d’une terrible crise de panique, refuse d’apparaître en public, au grand embarras général… On fait discrètement venir le Docteur Brezzi, éminent psychanalyste, qui est invité à parler en tête-à-tête avec le Saint Père pour une consultation privée – sous les yeux de tous les membres du Conclave ! Impossible pour le Docteur de diagnostiquer son patient selon les règles, et impossible pour celui-ci de s’expliquer sur la peur qui l’empêche d’assumer sa fonction. Peu de temps après, sorti consulter l’ex-femme du docteur, également psychanalyste, dans le complet anonymat, le Pape prend la poudre d’escampette ! Le Porte-Parole doit improviser un stratagème pour faire croire à tous que le Pape s’est retiré pour prier, avant de se juger digne de servir Dieu et d’apparaître enfin en public…    

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