Reflets dans un Oeil d’Or – CHEVAL DE GUERRE, 2e partie

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Et arriva donc la Grande Guerre… Avec elle, l’achat de Joey par le corps d’armée du Capitaine Nichols, et la triste séparation du jeune homme, trop jeune pour s’engager, d’avec son cher cheval… En cet été 1914, nul ne réalise alors que la guerre qui s’annonce contre l’Empire Allemand va s’éterniser et devenir un massacre. En montrant Joey rejoindre la Cavalerie britannique, Steven Spielberg nous montre la première étape de cette dramatique évolution des mentalités de l’époque. On part alors «la fleur au fusil», avec la certitude que tout se règlera en quelques jours… Le cinéaste va montrer la cruelle désillusion qui attend les officiers britanniques. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il choisit l’excellent Tom Hiddleston (révélé dans THOR) pour jouer Nichols, le nouveau maître de Joey. Le prometteur acteur britannique ressemble à un jeune Peter O’Toole ou Alec Guinness en uniforme…

 

Reflets dans un Oeil d'Or - CHEVAL DE GUERRE, 2e partie dans Fiche et critique du film Cheval-de-Guerre-52

Le choix du nom de Nichols évoque Nicholson, nom du personnage de Guiness dans LE PONT DE LA RIVIERE KWAI. David Lean n’est pas loin. Le maître britannique n’était pas juste un faiseur de films à très grand spectacle, c’était aussi un observateur impitoyable de la société britannique, particulièrement de ses classes aisées, et de son armée, si souvent critiquées dans ses films. Spielberg se montre tout aussi lucide ici envers l’attitude des britanniques au début de la 1ère Guerre Mondiale. Pour Nichols et son supérieur le Major Stewart, comme pour des milliers d’officiers, la guerre ne semble être qu’un sport, un divertissement de classes aisées… On s’amuse à courir entre gens de noble compagnie, et entre chevaux de noble race. Et surtout, on combat pour Dieu, le Roi et le Pays. Dieu, que la guerre est jolie ! dirait Richard Attenborough… 

 

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Les officiers britanniques font preuve d’un orgueil démesuré, lié à leur sentiment de supériorité chevaleresque. Armés de sabres et juchés sur leurs magnifiques chevaux, ils sont sûrs de triompher de leurs ennemis. Une sanglante et inutile défaite les attend. La grande désillusion… Au terme d’un exceptionnel morceau de bravoure cinématographique, la charge de cavalerie menée contre un camp allemand, Spielberg montre que la Guerre a changé de visage et d’époque. La notion de guerre «romantique», imaginée par la cavalerie anglaise, meurt sous les balles de la guerre moderne, industrialisée, représentée par les
mitrailleuses allemandes. La grandiose charge prend alors toute sa réalité dérisoire. 25 ans plus tard, l’imagerie guerrière chevaleresque disparaîtrait pour de bon en Europe, avec les charges désespérées des cavaliers polonais face aux Panzers et aux armes automatiques des soldats de la Wehrmacht…

 

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Spielberg poursuit son propos, continuant à développer, autour du parcours de Joey, de nouvelles histoires qui renforcent le rôle symbolique primordial du cheval, autant qu’elles représentent d’autres traumatismes profonds nés dans la Grande Guerre. Dans les premières heures de la guerre, Joey s’est trouvé un frère d’armes, Thorntop, la monture majestueuse du Major Stewart. Les deux chevaux vont se retrouver ballottés par la guerre, d’un camp à l’autre, et verront leur destin lié un temps à celui de deux soldats allemands, Günther (David Kross, révélé dans THE READER) et Michael. Ces deux jeunes gens sont de la même génération qu’Albert, deux adolescents comme tout droit sortis des pages d’A L’OUEST RIEN DE NOUVEAU de Remarque. L’intelligence instinctive de Joey le sauve, lui et Thorntop, grâce au licol (souvenir de sa domestication forcée chez Albert), et les chevaux passent ainsi dans les mains de ces deux enfants soldats. Une fraternité qui fait donc écho à l’autre ; le moment venu, les chevaux permettront à Günther et Michael de s’enfuir, alors que le cadet allait partir à une bataille sans retour… Malheureusement, la Guerre est ici la mort de l’Espoir : déserter l’armée du Kaiser équivaut à un arrêt de mort, et les deux frères seront arrêtés et froidement abattus au pied d’un moulin, pour l’exemple. Séquence terrible, que Spielberg filme avec un sens de l’ellipse unique, les ailes du moulin faisant écran voilent l’exécution à nos yeux. Nul espoir de fuite pour les deux frères, qui revendiqueront jusqu’au bout leur choix.

 

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Après ces moments douloureux, les deux chevaux goûteront un bref temps de repos dans la ferme du vieux Bonnard (Niels Arestrup, parfait) et sa petite-fille Emilie (Céline Buckens). Pour la jeune fille à la santé fragile, rêvant de romance, la découverte de Joey et Thorntop est un véritable cadeau du ciel… L’entrée en scène de la jeune fille se fait par une idée inspirée : elle apparaît en reflet, dans l’œil de Joey. Littéralement, un reflet dans un œil d’or, pour rappeler le titre d’un célèbre film de John Huston… Film dans lequel Marlon Brando et Elizabeth Taylor transféraient leurs passions réprimées sur un cheval, qui finissait cruellement fouetté. Derrière le clin d’œil cinéphilique, un nouveau jeu symbolique se développe.

Le grand-père d’Emilie a beau lui rappeler les dangers de la guerre toute proche, celle-ci préfère assimiler les deux chevaux à deux futurs amoureux. Ces scènes font écho à celles du début, lorsqu’Albert tentait d’impressionner la petite amie du fils Lyons : les grands rêves adolescents, les grandes espérances (pour rester chez David Lean…), sont bien plus doux que la triste réalité. Et le Cheval symbolise bien ces envies d’idéal amoureux, et de passion. Quitte aussi à ce qu’Emilie se dispute avec son grand-père, lui reprochant son attitude durant cette sale guerre. Encore un conflit, une guerre intime dont Joey est malgré lui le déclencheur.

Spielberg reste fidèle à sa démarche et rappelle incessamment que la Guerre tue les beaux idéaux les uns après les autres. Joey et Thorntop seront enlevés à leur jeune propriétaire par l’armée allemande, en plein pillage dans la campagne. Bien plus tard, nous retrouverons Bonnard, sans sa petite-fille, son unique descendante ; sans plus en montrer, Spielberg nous suggère que le pire est arrivé pour la jeune enfant aux rêves d’amour… 

 

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Les séquences de CHEVAL DE GUERRE qui suivent «l’enrôlement» des chevaux sont les plus éprouvantes. En choisissant de montrer les souffrances des chevaux, Spielberg réussit un pari difficile : au lieu de montrer frontalement les massacres humains, il choisit de les suggérer en les «déplaçant» sur les chevaux. Gardant en mémoire les observations de Michael Morpurgo sur le nombre de chevaux morts durant les combats, Spielberg transcende littéralement la souffrance des hommes en usant toujours à merveille de signes visuels à sa disposition.

Voici donc Joey et Thorntop, au bout de quatre ans de campagnes, épuisés par le transport incessant de pièces d’artillerie pour l’armée allemande. Un soldat compréhensif mais résigné, Heiglemann, fait de son mieux pour les soigner, en pure perte, face aux ordres froids de ses supérieurs. Le Cheval est maintenant annexé à la Machine, il devient littéralement un esclave brisé par la tâche, à qui on enlève toute dignité d’être vivant (on peut faire le lien avec LA LISTE DE SCHINDLER et AMISTAD). Le martyre des chevaux devient une douleur partagée par le spectateur. La Mort, le Massacre, ont seuls droit d’expression dans ce cauchemar vivant. Le cinéaste crée des scènes magistrales, d’expression totalement cinématographiques, telle cette installation des canons d’artillerie, filmée et élaborée comme un ballet d’Opéra avant une aria de feu et d’acier…

Joey, égaré dans cet Enfer de Dante, ne peut qu’assister à l’agonie et la mort du pauvre Thorntop, dernière monture chevaleresque d’une époque révolue. Steven Spielberg filme des séquences hallucinées, cauchemardesques (rappelons au passage que, dans sa langue natale, «cauchemar» se dit «nightmare» = «jument nocturne»…). Joey échappe à l’assaut d’un tank, revivant en quelques minutes les épreuves du protagoniste de DUEL face au camion, ou des soldats de RYAN face aux Panzers. Une petite autocitation qui ne doit pas faire oublier la logique du récit, Joey représentant la Force de Vie «primitive», animale, face à la Machine de Mort, désincarnée et aveugle. C’est le Cheval échappé de la Machine, en réponse à Arthur Koestler qui mettait le Cheval dans la Machine.

Puis Joey court, galope à en perdre haleine, dans les tranchées et les trous d’obus, au milieu des explosions… Séquence magnifique, surréelle, où le cheval «vole» tel un oiseau au-dessus des combattants, la scène faisant
écho au monologue de Bonnard au sujet des pigeons voyageurs égarés. Cette scène de course folle transforme sous nos yeux Joey, le Cheval de Vie, en Cheval des Ténèbres, Cheval de Mort… Joey devient le «Cheval Blême» de l’Apocalypse, celui-là même qui est présage de mort dans les croyances anglaises et allemandes. L’image la plus terrible, la plus violente de CHEVAL DE GUERRE, est alors celle de Joey peu à peu pris dans les barbelés, jusqu’à être paralysé vivant dans le champ de bataille… à elle seule, cette scène résume la Guerre.

 

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Joey est maintenant seul, immobilisé, et supplicié dans le No Man’s Land. Ainsi appelait-on alors la zone séparant les troupes ennemies dans les tranchées. La Terre Sans Hommes… soit la Terre où on ne se bat pas, mais aussi la Terre sans vie. Cela nous ramène à un archétype puissant, ancien : la «Waste Land / Terre Gaste» de la Légende Arthurienne. La «Terre Gâchée», ravagée. Celle jadis pleine de vie, maintenant dévastée, conséquence de l’orgueil chevaleresque poussé à son paroxysme (revoir EXCALIBUR de John Boorman). Arthur, renonçant à la Royauté, laissait son royaume dépérir, et dépérissait en même temps. Les Chevaliers sont déjà morts dans CHEVAL DE GUERRE, emportés par leur propre vanité ; ne reste plus ici que la Guerre, le Chaos qui ravage et anéantit toute vie. Le martyre de Joey, Cheval «royal» capable de fédérer tout le monde, même les ennemis, prend alors tout son sens.

Les chairs déchirées par les barbelés, Joey devient une figure christique ; un nouveau protagoniste, le «geordie» Colin (Toby Kebbel), ému par son calvaire, ose s’aventurer en plein no man’s land, au risque d’être tué d’une balle allemande, pour essayer de le délivrer. Un soldat allemand a la même idée. Ces deux hommes ordinaires tentent alors l’impossible, délivrer le cheval tout en se parlant. La scène pourrait être trop didactique, mais Spielberg, grâce à l’excellent scénario de Hall et Curtis, contourne l’écueil. La libération de Joey n’est pas une sinécure, les barbelés sont une invention perverse, causant autant de blessures au cheval quand ils sont coupés… et, entre les deux hommes, une méfiance légitime s’installe (quatre ans de combats quotidiens, rappelons-le) avant d’être combattue. Il faut parler, en dépit de tout…

C’est le credo du cinéaste : la Parole transcende l’Homme, elle le guérit. Et surtout, l’idée maîtresse de la Communication, ancrée profondément dans le cinéma de Spielberg, prend toute son ampleur ici dans le contexte du conflit guerrier. Rappelons que, depuis longtemps déjà, le cinéaste accorde une place majeure au Langage, à l’Echange et la Compréhension, comme une base fondamentale des relations humaines. Même si, avec le temps, il a su souvent nuancer ce propos, Spielberg a toujours défendu bec et ongles cette
idée. Elle est au centre de pratiquement tous ses films : notamment RENCONTRES DU TROISIEME TYPE, E.T., LA COULEUR POURPRE, EMPIRE DU SOLEIL, AMISTAD ou LE TERMINAL, pour ne citer que ceux-là.

Cette séquence de CHEVAL DE GUERRE entre le soldat anglais et son homologue allemand constitue le cœur du film. L’enjeu dramatique de la scène dépasse le simple fait de libérer le malheureux cheval ; il
s’agit en fait pour les deux hommes d’exorciser leurs peurs respectives par le dialogue. Ces deux soldats rassemblés par l’intérêt commun pour le cheval réussissent là où leurs supérieurs et leurs empires ont pitoyablement échoué depuis quatre ans. Au langage guerrier, patriotique et nationaliste, ils choisissent l’échange et l’entraide, au risque de se faire tuer à chaque instant. Ces deux ennemis qui ne s’étaient jamais vus peuvent apprendre, pour quelques instants, à se connaître et réaliser qu’ils n’ont aucun motif sérieux de s’entretuer ! Le Dialogue et la Parole ont tué le Conflit, pour un bref moment du moins. Joey y gagne quant à lui son surnom de «Cheval de Guerre», symbole profondément ambivalent de Vie et de Mort.

 

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Ramené dans les lignes anglaises à la fin de la Guerre, Joey n’est pourtant pas sain et sauf… le «Cheval de Guerre» vit un long et douloureux retour à la Vie, similaire à celui des milliers de soldats britanniques revenus marqués de cette maudite guerre. Le retour à la paix est une autre épreuve douloureuse pour les anciens soldats. Spielberg ramène Albert, maintenant en âge de combattre, et montre que le jeune garçon sensible a été cruellement atteint par la Guerre : le voilà aveugle, par la faute du gaz moutarde. Un thème
devenu récurrent chez Spielberg, qui en a saisi toute la dimension initiatique. Qu’on se rappelle le sort similaire vécu par Anderton (Tom Cruise) dans MINORITY REPORT, de Rachel (Dakota Fanning) dans
LA GUERRE DES MONDES, et d’Avner (Eric Bana) dans MUNICH. A cette différence près que les personnages cités choisissaient, ou acceptaient, d’être temporairement aveugles – référence à de nombreux rites d’initiation maçonnique. Albert, lui, ne doit sa cécité qu’aux accidents de la guerre : l’utilisation d’un gaz chimique, pour la première fois employé comme arme.

Le jeune homme est aussi mutilé que son cher Joey, dont l’état d’abattement physique est total. Leurs retrouvailles sont émouvantes, mais d’une sobriété remarquable, toute en retenue très «britannique» : tout se joue en fait autour d’un nouveau jeu de signes, installé entre eux des années auparavant. Albert se sert du «signal Indien», affectueuse référence au Western, qui lui permettait d’appeler Joey… un mode de communication privilégié entre eux deux, qui leur permet de se reconnaître malgré les blessures. Pour parfaire la symbolique sacrificielle christique, on lave les plaies du cheval pour voir s’il correspond bien à la description du jeune soldat aveugle.

Il restera cependant une ultime épreuve, une scène renvoyant à la séquence initiale de la vente aux enchères. Avec la Guerre, vient la faim… au bout de quatre ans de restrictions, on doit se rabattre sur la première viande disponible. Joey, comme des milliers de chevaux, va finir sur un étal de boucherie… Albert doit âprement négocier son rachat pour le sauver. Plus question ici de lutte des classes (le père contre Lyons), il s’agit de rendre au cheval sa dignité d’être vivant, dans un contexte qui le lui dénie. Des milliers d’autres «Joey» ne sont devenus que de la matière première, finissant en viande et en colle… L’enjeu pour Albert est certes
totalement affectif, mais il ne s’agit pas d’un caprice d’enfant voulant ramener «son» cheval à la maison. Le jeune homme a souffert dans sa chair et son âme, et reconnaît la même souffrance vécue par Joey. Il n’est pas
seul ; le vieux Bonnard ressurgit, bien triste et esseulé, incapable de faire son deuil d’Emilie… Albert se résout à lui rendre Joey, en un geste de renoncement total. Ce simple geste touche Bonnard, comprenant toute la maturité d’esprit qu’il faut au jeune soldat pour se séparer de Joey. Il préfère le lui rendre, pour lui permettre en retour de commencer à guérir spirituellement.

 

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La dernière scène, baignant dans un coucher de soleil tout droit sorti des plus belles productions de John Ford en Technicolor (le plus stupéfiant étant que ce ciel orange a été filmé en vrai !), marque le retour d’Albert et Joey ; c’est un ultime morceau de bravoure de Cinéma total. Pas un seul mot n’est prononcé, l’émotion de la séquence reposant sur une merveilleuse partition de John Williams. Elle rassemble Albert et son père, partageant désormais en commun leur expérience commune du traumatisme guerrier, et la mère, leur intermédiaire affectif. Toute la séquence, filmée à contre-jour, magnifie le regard de Joey, témoin muet de ces retrouvailles. La boucle est bouclée, dans l’œil d’or du cheval.

 

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Voilà, présentés de façon très simplifiée, quelques-uns des thèmes abordés par Spielberg dans CHEVAL DE GUERRE. Même en une vingtaine de pages, tout n’a pas été étudié, loin de là ! C’est dire si, sous son apparence de grand drame de facture «classique», le film regorge de richesses insoupçonnées à chaque séquence. Les scénaristes et le cinéaste ont su donner vie au roman de Michael Morpurgo en trouvant à chaque fois le détail juste. On mentionnera tout de même l’importance accordée aux barrières (John Ford, toujours !) autour desquelles se rassemble la petite communauté villageoise pendant le conflit des Lyons et des Narracott. Et le rôle fondamental du fanion paternel, souvenir de la Guerre des Boers, véritable
talisman porté par Joey durant la guerre.

La mise en scène de Spielberg, que nous avons brièvement évoqué çà et là, méritait une nomination à l’Oscar… L’Académie est totalement passée à côté de ce qui constitue pourtant la quintessence du travail de
Spielberg. En adoptant un point de vue original, le cinéaste aborde la Grande Histoire par une approche intime très européenne. Il est intéressant de noter d’ailleurs combien Spielberg, si souvent critiqué pour avoir fait du cinéma «hollywoodien», est devenu somme toute un vrai cinéaste européen, au bon sens
du terme. 

Tout commence par une naissance dans un pré, un échange de regards entre un garçon et un poulain… Il n’y a pas plus simple. Et progressivement, cette petite histoire toute simple va trouver des résonnances de plus en plus fortes, complexes et universelles, pour finalement revenir à ses bases. Un tour de force narratif doublé d’un tour de force cinématographique.

 

Spielberg peut compter sur une équipe technique et créative comme toujours de premier ordre. A commencer par l’immense chef-opérateur Janusz Kaminski, son complice créatif depuis SCHINDLER, qui fait
littéralement ici feu de tout bois. Passant des scènes intimes aux morceaux de bravoure à grand spectacle, Kaminski adapte les dernières techniques de prises de vues à des références intemporelles : un travail sur les cadres et les couleurs digne du peinte anglais J.M.W. Turner, des séquences liées aux chevaux évoquant les célèbres toiles de Géricault… Les scènes de guerre s’inspirent quant à elles des daguerréotypes, et des dessins d’époque, et leurs couleurs passées. Et le tout étant lié aux références cinéphiliques de rigueur pour un drame à grand spectacle : les prairies du Dartmoor ont la verdeur resplendissante des collines irlandaises du cher John Ford, et les scènes épiques égalent donc les meilleurs David Lean. D’autres références sont semées astucieusement par Spielberg et Kaminski… on retiendra par exemple les scènes colorées de la ferme impliquant une oie vigilante, rappelant le chef-d’œuvre de William Wyler FRIENDLY PERSUASION (LA LOI DU SEIGNEUR) avec Gary Cooper. Ou la découverte du champ de bataille des chevaux morts, référence perceptible à AUTANT EN EMPORTE LE VENT. La puissance épique de CHEVAL DE GUERRE doit beaucoup à l’usage intelligent du format Super 35 : grâce à un nombre de perforations réduites sur la pellicule, l’image gagne une profondeur de champ totale, transformant les paysages en décors d’opéra vivant. Projeté dans des conditions idéales en numérique, le film gagne en force esthétique. 

 

Le vétéran Michael Kahn, chef monteur de Spielberg, est toujours aussi inspiré dans un montage extrêmement créatif et dynamique. Grâce à son œil aiguisé, une simple scène d’apprivoisement peut prendre une tournure poétique, difficile à capter, ou un moment de travail aux champs devenir sous nos yeux une véritable séquence de bataille. Kahn réussit par ailleurs à suggérer la violence, plutôt qu’à la montrer en large et
en travers, dans les séquences de combat, suivant en cela l’exemple de David Lean. La séquence de la charge de cavalerie est déjà en soi un morceau de bravoure, à étudier pour tous les apprentis cinéastes qui rêvent de mettre en scène une bataille épique. Elle est littéralement «musicalisée», avec une montée dramatique en puissance impressionnante, digne d’un Eisenstein (ALEXANDRE NEVSKI) ou d’un Kurosawa (RAN) dans leurs grandes heures.

Et bien sûr, l’indispensable John Williams, lui aussi vétéran de nombreuses batailles cinématographiques, continue de surprendre agréablement le spectateur, à un âge vénérable (plus de 80 ans !) ; il signe avec le thème de CHEVAL DE GUERRE un nouveau bijou d’écriture musicale. La réussite du film de son ami Spielberg est due aussi en grande partie à son travail.

 

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Saluons aussi au passage le travail remarquable de l’équipe de la bande son, contribuant à la qualité de la recréation d’une époque disparue : les batailles de la Grande Guerre retrouvent leur puissance d’évocation terrifiante, grâce au son déchirant des mortiers et autres obus qui donnent l’impression de siffler à nos oreilles. L’implication du spectateur est toujours présente, à chaque scène.

 

Il ne faut pas sous-estimer davantage le travail de direction d’acteurs effectué par Steven Spielberg. CHEVAL DE GUERRE est un remarquable exemple de casting impeccablement choisi, ne reposant sur aucune star mais sur un ensemble de comédiens crédibles. Un casting international, où se croisent comédiens anglais, français et allemands investis dans leurs rôles. On a déjà cité rapidement quelques-uns d’entre eux, Niels Arestrup, Tom Hiddleston ou David Kross. On saluera aussi le travail d’Emily Watson, talentueuse comédienne britannique qui ressemble ici à s’y méprendre à Sarah Miles dans LA FILLE DE RYAN (ce qui ne surprendrait pas outre-mesure de la part de Spielberg, qui connaît et défend le cinéma de Lean), de Peter Mullan (LES FILS DE L’HOMME, et réalisateur de MAGDALENE SISTERS) touchant en père blessé… et la révélation du jeune Jeremy Irvine. En matière de jeunes talents, Spielberg s’y connaît – souvenez-vous de Henry Thomas et Drew Barrymore dans E.T., et de Christian Bale découvert à 13 ans dans EMPIRE DU SOLEIL. Le jeune Irvine devrait connaître une carrière tout aussi réussie, vu la réussite de son jeu sensible dans CHEVAL DE GUERRE.

 

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Bien sûr, enfin, le film ne serait pas une réussite sans «l’autre casting», celui des chevaux stars du film. A l’exception évidente de quelques scènes techniquement risquées ou dangereuses (par exemple, pour la
séquence des barbelés enserrant Joey, Spielberg a recours à une réplique animatronique), ils sont de toutes les scènes. Joey est merveilleusement « interprété » par le cheval Finders Key («trouveur de clés», nom typiquement spielbergien !), un habitué des plateaux – il jouait déjà dans une production DreamWorks en 2003, SEABISCUIT (PUR SANG) avec Tobey Maguire et Jeff Bridges. Ce fier représentant de la race équestre est la vraie star du film.

 

CHEVAL DE GUERRE constitue un nouveau chapitre important de la filmographie de Steven Spielberg. Décidément hors normes et hors modes, le cinéaste va encore nous surprendre dans les mois à venir : le tournage de LINCOLN déjà achevé, il planche maintenant sur la pré-production de ROBOPOCALYPSE, son prochain film de science-fiction. Lancé comme un cheval au galop !

 

 

Ludovic Fauchier, Cheval de Blog.

4 commentaires à “Reflets dans un Oeil d’Or – CHEVAL DE GUERRE, 2e partie”


  1. 0 mister Bonzo 22 fév 2012 à 18:51

    GENIAL SUBLIME ! DIFFICILE DE FAIRE MIEUX !!!!

    Répondre

  2. 1 darine 9 juil 2012 à 18:32

    Une excellente lecture. cela donne envie de voir le film.

    Répondre

  3. 2 Anjoubault 15 juil 2013 à 23:57

    Comment est morte Émilie ? :)

    Répondre

    • 3 kingludo 16 juil 2013 à 8:47

      Bonne question, qui reste en suspens dans le film… Cela fait un petit moment que je ne l’ai pas revu, j’espère ne pas me tromper en répondant à ta question. Le grand-père (Niels Arestrup) réapparaît, seul, à la toute fin du film, et parle brièvement de sa petite-fille à Albert, alors qu’ils se disputent poliment l’achat de Joey. Il dit juste : « elle est morte », et on n’en saura pas plus… Spielberg laisse volontairement le spectateur « dans le flou », pour lui laisser sa propre idée sur la question. La jeune fille était de santé fragile, elle vivait dans une ferme exposée aux dangers de la guerre (bombardements, raids de soldats), ce sont les seuls indices laissés quant à la cause de sa mort.

      Ludovic Fauchier.

      Répondre

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