Le grand Bond en avant – SKYFALL

Le grand Bond en avant - SKYFALL dans Fiche et critique du film skyfall-2

SKYFALL, de Sam Mendes

 

Vous avez dû en entendre parler depuis maintenant plus de 15 jours, il est impossible en ce moment d’échapper à SKYFALL et à ce que des gens de médias, manifestement un peu à la ramasse, qualifient de « phénomène James Bond »… Loin de moi l’idée de descendre le film, qui est excellent à tout point de vue ; on peut juste se demander ce qui peut bien se passer dans la tête de certains, pour qu’ils croient découvrir un phénomène dans une saga présente depuis cinquante ans… ou même de faire mine de nous apprendre que le James Bond de Daniel Craig est la révélation du siècle, alors que cela fait quand même six ans que CASINO ROYALE est sorti.

 

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Enfin, bref, ne chipotons pas, on a beaucoup de plaisir à retrouver l’agent 007 libéré des clichés horripilants, qui lui collaient aux pattes depuis au moins l’époque Roger Moore : scénarii prétexte à des plaisanteries souvent pataudes, overdose de gadgets et de girls, excès de péripéties paresseusement confiées à la seconde équipe de tournage… même les tentatives de faire des Bonds « sérieux », jusqu’à une époque récente, étaient plombées par ces scories (revoir par exemple MEURS UN AUTRE JOUR, le dernier Bond de Pierce Brosnan, qui se vautrait dans le n’importe quoi : voitures invisibles, kite-surfing sur un raz-de-marée, réalité virtuelle…). Les producteurs ont eu depuis la bonne idée de ramener Bond à son contexte d’espionnage « froid », actualisé à notre époque, avec le génial CASINO ROYALE et le moins brillant QUANTUM OF SOLACE (pas si nul que ce qu’on a pu en dire, mais handicapé par ses coupes narratives sévères). Avec Daniel Craig, 007 trouve incontestablement son meilleur interprète ; physique de félin plus proche de Steve McQueen que de Sean Connery, laconisme de tueur avec une petite pointe d’ironie et d’émotion brute dans ses yeux bleu acier, Craig a fait l’unanimité d’entrée de jeu.

 

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Après quatre ans de silence, dû aux éternels problèmes financiers de la MGM, l’acteur revient en grande forme dans l’univers 007 pour faire oublier la déception de QUANTUM. Il faut dire que la production a eu la bonne idée de s’adjoindre une équipe créative et un cinéaste de premier plan. Le scénariste John Logan, pointure hollywoodienne au CV impressionnant (pour mémoire : ANY GIVEN SUNDAY / L’ENFER DU DIMANCHE, GLADIATOR, LE DERNIER SAMOURAÏ, AVIATOR, et bientôt le LINCOLN de Spielberg), travaille ici avec Sam Mendes, le cinéaste et metteur en scène de théâtre britannique. Applaudi pour AMERICAN BEAUTY, ROAD TO PERDITION / LES SENTIERS DE LA PERDITION et JARHEAD, Mendes n’est ni un novice ni un inconnu, même s’il semblait s’être un peu endormi sur ses lauriers avec REVOLUTIONARY ROAD (LES NOCES REBELLES) et l’oubliable AWAY WE GO.

Mendes, emmenant avec lui ses collaborateurs créatifs les plus proches (le grand chef opérateur Roger Deakins et le compositeur Thomas Newman, remplaçant l’habitué David Arnold) dans l’aventure, revient par la grande porte avec SKYFALL, tout en retrouvant avec un plaisir évident Daniel Craig qu’il avait fait connaître du grand public, avec son rôle de gangster mal-aimé de son père et patriarche Paul Newman dans …PERDITION, il y a dix ans. Dépassant l’habituelle fonction réservée aux réalisateurs des Bond (à qui on ne confiait que les scènes dialoguées pour les « raccorder » aux scènes de cascades et d’effets spéciaux), Mendes sait poursuivre le grand changement amorcé avec CASINO ROYALE pour faire de SKYFALL plus qu’un énième Bond respectant le cahier des charges. Le film se distingue par un ton plus « classieux » tout en respectant la règle des scènes d’action intenses à souhait, réservant quand le moment s’en fait besoin de jolies idées de mise en scène. Mention particulière par exemple à la construction visuelle des scènes menant à la rencontre entre Bond et son nouvel ennemi, évoquant les peintures inquiétantes de Chirico, ou encore ce siège final épique au milieu de la lande écossaise, dans une vieille demeure, qui n’est pas sans faire penser à l’ambiance des CHIENS DE PAILLE de Sam Peckinpah.

 

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Mendes a aussi clairement reconnu une influence cinématographique plus récente, et décisive, celle de Christopher Nolan, lui-même sujet de Sa Gracieuse Majesté et admirateur de 007 (au point de truffer INCEPTION et la trilogie Batman de scènes délibérément « bondiennes »). L’influence de Nolan saute à vrai dire particulièrement aux yeux quand le scénario joue la carte du « méchant manipulateur encore plus dangereux une fois enfermé »… référence au passage de THE DARK KNIGHT où le Joker emprisonné (Heath Ledger) s’avérait mener la danse depuis le début. Une idée pas tout à fait originale donc, et qui est à vrai dire coutumière des super-vilains. La faute sans doute au Docteur Mabuse de Fritz Lang, vénérable ancêtre et inspirateur des méthodes similaires vues depuis chez Hannibal Lecter (MANHUNTER / DRAGON ROUGE, LE SILENCE DES AGNEAUX), Loki (AVENGERS) ou encore les personnages de Kevin Spacey dans USUAL SUSPECTS et SEVEN. Ironie, le rôle de Silva, finalement tenu par Javier Bardem, était initialement prévu pour Spacey !

 

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Cette réserve mise à part, SKYFALL reste une réussite, le parti pris de Mendes étant de reposer avant tout son intrigue sur des personnages travaillés, développés. Ce qui n’est pas forcément évident, car, à y regarder de près, James Bond est un personnage « vide »… Un fantasme ambulant d’agent secret qui peut se rendre n’importe où sur la planète, tuer les méchants, séduire les femmes, sans difficultés réelles, et qui n’a jamais eu d’attache, d’origine ou de famille clairement définie, le personnage dans les films vivait ainsi des aventures interchangeables sans être humainement impliqué (à quelques très rares exceptions bien sûr – AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE ou CASINO ROYALE). Mendes et Daniel Craig l’humanisent donc à leur façon, en cassant au passage les tabous : démuni et carrément dépressif quand il est hors service, Bond se laisse aller, picole comme un trou, se sait vieillir (et manque même ses cibles au Walter PPK !). Ceci avant de l’emmener sur les terres de ses ancêtres, théâtre du siège final. Ce renouvellement / retour aux racines permet ainsi un très adroit nouveau statu quo touchant tous les personnages et les codes attendus de la saga. Un nouveau Q, « geek » juvénile irrésistible campé par Ben Whishaw (LE PARFUM) ; une nouvelle Miss Moneypenny (Naomie Harris) désormais bien plus active… et qui a couché avec Bond (encore un tabou détruit) ; l’apparition émouvante de l’Aston Martin, véritable « vieux soldat » connaissant une fin grandiose ; et l’intronisation d’un nouveau M incarné par l’imposant Ralph Fiennes (LA LISTE DE SCHINDLER).

 

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Mais ces ajouts et transgressions ne sont finalement que la partie émergée de l’iceberg, SKYFALL devant aussi sa réussite à un récit solidement mené. L’homme de théâtre qu’est Sam Mendes n’allait pas passer à côté de l’occasion de faire de ce Bond « new style » un véritable drame shakespearien caché sous un film d’action. Un conflit opposant Bond et l’affreux Silva autour de la vraie figure centrale de l’histoire, M, incarnée pour la dernière fois par la grande Dame Judi Dench qui fait ainsi ses adieux à la série en très grande pompe. Le personnage dépasse ainsi son habituel statut de supérieur revêche pour prendre la stature d’une matriarche mythique, harcelée par un criminel d’essence satanique. Silva a en effet été « chassé du Paradis » symbolisé par le MI-6, et cherche bien la rétribution à son exil « infernal ». Javier Bardem s’empare du rôle avec jubilation pour créer un méchant aussi mémorable que son assassin de NO COUNTRY FOR OLD MEN. Silva participe aussi à la transgression respectueuse effectuée par Mendes ; bisexuel, Silva ne cache pas une seconde sa virile attirance pour Bond ligoté sur sa chaise. 007 qui profite de la situation pour lâcher une révélation sur sa vie sexuelle, pas si étonnante que ça après tout… Quand on réfléchit au nombre de fois où les méchants de la série ont invité 007 à leur table pour chercher à le séduire au lieu de simplement le tuer, il n’y a plus vraiment lieu de s’étonner d’une possible homosexualité latente chez Bond. La scène du concours de tir qui s’ensuit enfonce le clou, tout en laissant la place au doute (007 a-t-il dit à son ennemi ce qu’il voulait entendre, ou a-t-il dit la vérité ?).

 

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Quoiqu’il en soit, SKYFALL reste l’histoire de la rivalité mortelle entre deux « frères » de métier se disputant la reconnaissance de leur mère symbolique. Un affrontement aux élans forcément shakespeariens, qui fait de SKYFALL par moments un film thématiquement très proche de ROAD TO PERDITION : un personnage de tueur (Tom Hanks comme ici Daniel Craig) lié par le devoir filial envers un « roi » – ou ici, une reine -, et pourchassé par son double portant les stigmates de son infirmité mentale (Jude Law / Javier Bardem), affrontement se concluant dans les deux cas dans un no man’s land (maison au bord du lac / demeure ancestrale dans la lande). Très intelligemment, SKYFALL pose aussi un vrai commentaire « méta-textuel » sur le thème de la succession. Mendes et son scénariste mettent ainsi en écho la situation personnelle de Judi Dench, qui à 77 ans connaît des problèmes de santé gênants pour sa profession, et la mise sur la sellette de son personnage poussé vers la sortie, lui donnant ainsi une gravité bienvenue pour un départ élégant, empreint de tristesse.

Une page vient donc de se tourner ; et le Commandeur Bond / Daniel Craig se tient déjà prêt pour deux futurs épisodes, devant désormais assumer son statut de vétéran du MI-6 affranchi de l’autorité « M-aternelle ».

Happy birthday, Sir !

 

Ernst Stavro Blogfeld (alias Ludovic Fauchier, tapi au fond de sa base secrète).

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