Mission : Incroyable – ARGO

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ARGO, de Ben Affleck

Quel est le point commun entre la dramatique prise d’otages de Téhéran de 1979 et les films de  »space opéra » ? A priori, absolument aucun. Et pourtant…

Avec ARGO, Ben Affleck vient de porter à l’attention générale une incroyable histoire vraie d’espionnage et d’évasion, le « Subterfuge Canadien ». En pleine crise des otages de Téhéran, l’agent de la CIA Tony Mendez fit évader hors d’Iran six diplomates américains, en les faisant passer pour une équipe de cinéma venue en repérages pour un faux film de science-fiction intitulé ARGO. L’opération de couverture fut accomplie avec le concours à Hollywood d’un vrai producteur et du maquilleur des films LA PLANETE DES SINGES, John Chambers ! Une histoire pareille, longtemps tenue secrète, devait bien finir par intéresser le cinéma américain. Bonne pioche en l’occurence puisque le projet a été co-financé par George Clooney et son associé Grant Heslov ; les deux comparses avaient déjà une certaine expérience en matière de films sur les conflits au Moyen-Orient, avec un regard aussi lucide que décapant. Le très sérieux SYRIANA et l’azimuté MEN WHO STARE AT GOATS (LES CHEVRES DU PENTAGONE) sont là pour en témoigner.

 

Mission : Incroyable - ARGO dans Fiche et critique du film argo-2
A la barre d’ARGO, Ben Affleck confirme le bien que l’on pensait de ses deux premières réalisations : GONE BABY GONE et THE TOWN. Quittant sa chère ville de Boston, le comédien-cinéaste se frotte à un sujet passionnant mais délicat à traiter : le mêlange entre le très sérieux contexte historique de 1979 et cette histoire de couverture « hollywoodienne » aurait pu faire basculer le film dans la grosse farce et le n’importe quoi. Heureusement, Affleck a su trouver le parfait équilibre entre la comédie (l’épisode hollywoodien de départ) et la tension qui se dégage au fil du film. Un exercice d’équilibriste qu’Affleck réussit avec beaucoup d’adresse, n’hésitant pas, dans la reconstitution de l’évasion, à jouer avec les nerfs du spectateur dans un registre que l’on croyait réservé au seul Alfred Hitchcock. Ce qui, déjà en soi, n’est pas un mince exploit.

Spectaculaire, tendu, ARGO l’est certainement, mais le film se double aussi d’une critique politique bienvenue pour enrichir le propos. On devine, en sous-main, la « patte » des producteurs Clooney et Heslov toujours à la pointe du combat démocratique dans le petit monde du cinéma américain. Le contexte de l’histoire d’ARGO est donc l’occasion de quelques coups de griffe bien sentis à l’égard du rôle trouble joué par la CIA dans l’Histoire passée. De vilaines habitudes idéologiques prises par l’Agence, après la 2ème Guerre Mondiale, ont poussé celle-ci à soutenir et armer des dictatures au nom des intérêts économiques extérieurs des USA. La « plus grande Démocratie au monde » a souvent mis l’éthique de côté dans ces cas-là, l’Iran en étant un bel exemple. L’Opération AJAX, préparée par le Royaume-Uni et les USA, et exécutée par la CIA, chassa du pouvoir Mohammad Mossadegh, qui avait eu le « tort » de nationaliser les champs pétrolifères objets de toutes les convoitises. Fin de la démocratie iranienne, remplacée par l’autocratie du Chah Mohammad Reza Pahlavi en 1953. Et malheureusement pour le peuple iranien, mise en place de la SAVAK, police politique du souverain et synonyme d’emprisonnements, tortures et meurtres des opposants… La complicité coupable des Occidentaux, américains en tête, sur ces exactions, sera habilement exploitée par l’Ayatollah Khomeini et les nouveaux dirigeants chiites iraniens, qui déclareront comme on le sait la guerre au « Grand Satan ». La crise des otages de Téhéran sera la conséquence du rôle malencontreux joué par la CIA dans les affaires iraniennes 25 ans auparavant. Cette prise d’otages durera 444 jours et coûtera les élections présidentielles américaines de 1980 à Jimmy Carter, battu par Ronald Reagan.

 

argo-5 dans Fiche et critique du film

Ces observations, Affleck ne les met pas de côté, et ne se prive pas d’égratigner en temps voulu les atermoiements des « gratte-papiers » de la CIA, manifestement dépassés par la situation. Le film n’omet pas non plus le rôle fondamental tenu par les diplomates canadiens ayant recueilli leurs six homologues américains, et vivant au jour le jour les tracasseries et la suspicion des autorités iraniennes. Dommage que leur importance ait dû être quelque peu amoindrie pour des raisons de longueur narrative, mais Affleck a dû faire des choix. La tension dramatique prime sur la « cuisine » diplomatique. Quoi qu’il en soit, la reconstitution des scènes liées à la situation de violence à Téhéran est très bien rendue dès l’introduction, la prise de l’ambassade par les étudiants islamiques constituant un modèle de tension. Tout comme, plus tard, la découverte d’un Téhéran par Tony Mendez, où le visage de Khomeini est partout, tel Big Brother ; la vision fugitive mais marquante d’exécutions sommaires et de pendus dans la rue ; la traversée du Bazar peu à peu hostile, ou celle d’une foule de manifestants furieux par les fugitifs, l’action restant filmée de leur point de vue. Le style visuel du film est à l’avenant, une ambiance « grise » assurée par le grain de l’image, volontairement retravaillée par Affleck pour reconstituer l’atmosphère des films d’époque, tels LES HOMMES DU PRESIDENT. Dans le genre, ARGO se rapproche parfois par cette esthétique granuleuse froide du MUNICH de Spielberg, encore une référence bien intégrée.

 

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ARGO, de par son sujet si particulier pour un récit d’espionnage, ne pouvait aussi que titiller Ben Affleck sur un univers qu’il connaît bien. La mise en place de l’opération de couverture - l’élaboration du faux film de science-fiction - permet non seulement de rire un peu après la violence du début et le suspense de la suite, elle permet aussi à Affleck de revisiter tout un pan de la culture populaire la plus « geek » avec beaucoup d’humour. Plaçons-nous dans le contexte de l’époque. Le vieil Hollywood est « cramé », épuisé ; quel meilleur symbole que de montrer le célèbre panneau « Hollywood » renversé et rongé de partout ? Même si Affleck triche un peu avec la réalité des faits – le panneau venait juste d’être restauré à l’époque des faits du film -, l’idée est juste. En 1979, la Mecque du Cinéma est en pleine restructuration, et chaque studio court après le succès du moment. Un certain STAR WARS ayant fait exploser le box-office deux ans plus tôt, tout le monde se met à produire de la science-fiction, avec des résultats variables !

 

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C’est une discussion téléphonique entre Mendez et son jeune fils, féru justement de SF, qui lui donnera l’idée de contacter John Chambers, l’homme des maquillages de LA PLANETE DES SINGES (la saga et la série télévisée originales, pas les versions récentes de Tim Burton et Rupert Wyatt). Chambers, ancien technicien dentaire durant la 2ème Guerre Mondiale, se forma ainsi en pratique à poser des prothèses et à maquiller des blessés de guerre, avant de devenir un professionnel du maquillage. Son travail efficace pour LA PLANETE DES SINGES de Franklin J. Schaffner (1968) lui vaudra le tout premier Oscar de sa profession.

 

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Technicien efficace, Chambers eut quelques autres titres de gloire qui lui valent une certaine sympathie des « geeks » du cinéma et de la télévision : les oreilles de Spock dans la série STAR TREK, c’était lui ! On lui doit aussi, entre autres, le visage brûlé de William Finley dans PHANTOM OF PARADISE de Brian DePalma, les Humanimaux de L’ÎLE DU DOCTEUR MOREAU avec Burt Lancaster, la main perforée de Rutger Hauer dans BLADE RUNNER, des travaux non crédités comme la tête coupée du marin des DENTS DE LA MER… et aussi les premiers maquillages du pilote de la série MISSION : IMPOSSIBLE, ce qui permet un habile retour vers ARGO, dont le grand finale fait penser aux scénarii de la célèbre série. L’affiliation de Chambers à la CIA était bien réelle, le maquilleur ayant joué les hommes de liaison à Hollywood pour l’élaboration du plan de sauvetage des diplomates. La préparation du plan « mission : impossible » est irrésistible de drôlerie, aidée en cela par deux grands voleurs de scène, les formidables John Goodman et Alan Arkin. Deux vétérans au tempérament comique éprouvé, et qui bénéficient des répliques les plus savoureuses. Affleck, à la caméra, s’amuse même à recréer un tournage de space opéra ringard, et une lecture publique donnée par des ersatz de C-3PO, Chewbacca, et compagnie !

 

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Les clins d’oeil sont légion et bien placés dans ces séquences référentielles en diable : outre STAR WARS et LA PLANETE DES SINGES déjà cités, STAR TREK et l’univers des très kitsch GALACTICA et FLASH GORDON ne sont pas loin… Ces références pourraient être gratuites, mais elles sont astucieusement replacées dans la suite du film, faisant une mise en parallèle bien sentie entre deux mondes antagonistes : d’un côté, la fiction la plus « geek », et de l’autre la situation réelle en Iran. Les Gardiens de la Révolution en sont les dindons de la farce. Véritables « stormtroopers » de l’histoire, ils marcheront dans le canular en découvrant les storyboards du film, assimilant le méchant (mélange supposé de Darth Vader et l’Empereur Ming) au Shah en exil… Et Affleck, en connaisseur astucieux, de relier quant à lui la fuite fictive des personnages du faux film à celle de ses anti-héros.

On laissera le mot de la fin aux duettistes Goodman et Arkin, en guise de pied de nez aux enragés de Khomeini :

« - « l’Histoire est une farce qui se termine en tragédie ».

- Non, c’est dans l’autre sens.

- Qui a dit ça ?

- Marx.

- Groucho a vraiment dit ça ? »

 

Ludovic Fauchier – « votre mission, si vous l’acceptez… »

 

 

 

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Anecdotes :

Le faux film était à l’origine un scénario qui ne fut jamais tourné : une adaptation de LORD OF LIGHT, roman de Roger Zelazny, un des maîtres de la science-fiction littéraire. Dans ARGO, Mendez est montré en train de donner des directives à un dessinateur de storyboard. L’auteur de ces storyboards n’est autre que la légende des comics américain, Jack Kirby, le père des Quatre Fantastiques, Silver Surfer, Hulk, Thor et compagnie ! Kirby avait quitté Marvel à l’époque où se situe le film, et travailla effectivement comme storyboardeur de cinéma. Ben Affleck, qui baigne depuis longtemps dans la culture « comics » (les films de Kevin Smith, DAREDEVIL, HOLLYWOODLAND), a dû apprécier la référence…

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