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Archives pour novembre 2012



Le grand Bond en avant – SKYFALL

Le grand Bond en avant - SKYFALL dans Fiche et critique du film skyfall-2

SKYFALL, de Sam Mendes

 

Vous avez dû en entendre parler depuis maintenant plus de 15 jours, il est impossible en ce moment d’échapper à SKYFALL et à ce que des gens de médias, manifestement un peu à la ramasse, qualifient de « phénomène James Bond »… Loin de moi l’idée de descendre le film, qui est excellent à tout point de vue ; on peut juste se demander ce qui peut bien se passer dans la tête de certains, pour qu’ils croient découvrir un phénomène dans une saga présente depuis cinquante ans… ou même de faire mine de nous apprendre que le James Bond de Daniel Craig est la révélation du siècle, alors que cela fait quand même six ans que CASINO ROYALE est sorti.

 

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Enfin, bref, ne chipotons pas, on a beaucoup de plaisir à retrouver l’agent 007 libéré des clichés horripilants, qui lui collaient aux pattes depuis au moins l’époque Roger Moore : scénarii prétexte à des plaisanteries souvent pataudes, overdose de gadgets et de girls, excès de péripéties paresseusement confiées à la seconde équipe de tournage… même les tentatives de faire des Bonds « sérieux », jusqu’à une époque récente, étaient plombées par ces scories (revoir par exemple MEURS UN AUTRE JOUR, le dernier Bond de Pierce Brosnan, qui se vautrait dans le n’importe quoi : voitures invisibles, kite-surfing sur un raz-de-marée, réalité virtuelle…). Les producteurs ont eu depuis la bonne idée de ramener Bond à son contexte d’espionnage « froid », actualisé à notre époque, avec le génial CASINO ROYALE et le moins brillant QUANTUM OF SOLACE (pas si nul que ce qu’on a pu en dire, mais handicapé par ses coupes narratives sévères). Avec Daniel Craig, 007 trouve incontestablement son meilleur interprète ; physique de félin plus proche de Steve McQueen que de Sean Connery, laconisme de tueur avec une petite pointe d’ironie et d’émotion brute dans ses yeux bleu acier, Craig a fait l’unanimité d’entrée de jeu.

 

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Après quatre ans de silence, dû aux éternels problèmes financiers de la MGM, l’acteur revient en grande forme dans l’univers 007 pour faire oublier la déception de QUANTUM. Il faut dire que la production a eu la bonne idée de s’adjoindre une équipe créative et un cinéaste de premier plan. Le scénariste John Logan, pointure hollywoodienne au CV impressionnant (pour mémoire : ANY GIVEN SUNDAY / L’ENFER DU DIMANCHE, GLADIATOR, LE DERNIER SAMOURAÏ, AVIATOR, et bientôt le LINCOLN de Spielberg), travaille ici avec Sam Mendes, le cinéaste et metteur en scène de théâtre britannique. Applaudi pour AMERICAN BEAUTY, ROAD TO PERDITION / LES SENTIERS DE LA PERDITION et JARHEAD, Mendes n’est ni un novice ni un inconnu, même s’il semblait s’être un peu endormi sur ses lauriers avec REVOLUTIONARY ROAD (LES NOCES REBELLES) et l’oubliable AWAY WE GO.

Mendes, emmenant avec lui ses collaborateurs créatifs les plus proches (le grand chef opérateur Roger Deakins et le compositeur Thomas Newman, remplaçant l’habitué David Arnold) dans l’aventure, revient par la grande porte avec SKYFALL, tout en retrouvant avec un plaisir évident Daniel Craig qu’il avait fait connaître du grand public, avec son rôle de gangster mal-aimé de son père et patriarche Paul Newman dans …PERDITION, il y a dix ans. Dépassant l’habituelle fonction réservée aux réalisateurs des Bond (à qui on ne confiait que les scènes dialoguées pour les « raccorder » aux scènes de cascades et d’effets spéciaux), Mendes sait poursuivre le grand changement amorcé avec CASINO ROYALE pour faire de SKYFALL plus qu’un énième Bond respectant le cahier des charges. Le film se distingue par un ton plus « classieux » tout en respectant la règle des scènes d’action intenses à souhait, réservant quand le moment s’en fait besoin de jolies idées de mise en scène. Mention particulière par exemple à la construction visuelle des scènes menant à la rencontre entre Bond et son nouvel ennemi, évoquant les peintures inquiétantes de Chirico, ou encore ce siège final épique au milieu de la lande écossaise, dans une vieille demeure, qui n’est pas sans faire penser à l’ambiance des CHIENS DE PAILLE de Sam Peckinpah.

 

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Mendes a aussi clairement reconnu une influence cinématographique plus récente, et décisive, celle de Christopher Nolan, lui-même sujet de Sa Gracieuse Majesté et admirateur de 007 (au point de truffer INCEPTION et la trilogie Batman de scènes délibérément « bondiennes »). L’influence de Nolan saute à vrai dire particulièrement aux yeux quand le scénario joue la carte du « méchant manipulateur encore plus dangereux une fois enfermé »… référence au passage de THE DARK KNIGHT où le Joker emprisonné (Heath Ledger) s’avérait mener la danse depuis le début. Une idée pas tout à fait originale donc, et qui est à vrai dire coutumière des super-vilains. La faute sans doute au Docteur Mabuse de Fritz Lang, vénérable ancêtre et inspirateur des méthodes similaires vues depuis chez Hannibal Lecter (MANHUNTER / DRAGON ROUGE, LE SILENCE DES AGNEAUX), Loki (AVENGERS) ou encore les personnages de Kevin Spacey dans USUAL SUSPECTS et SEVEN. Ironie, le rôle de Silva, finalement tenu par Javier Bardem, était initialement prévu pour Spacey !

 

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Cette réserve mise à part, SKYFALL reste une réussite, le parti pris de Mendes étant de reposer avant tout son intrigue sur des personnages travaillés, développés. Ce qui n’est pas forcément évident, car, à y regarder de près, James Bond est un personnage « vide »… Un fantasme ambulant d’agent secret qui peut se rendre n’importe où sur la planète, tuer les méchants, séduire les femmes, sans difficultés réelles, et qui n’a jamais eu d’attache, d’origine ou de famille clairement définie, le personnage dans les films vivait ainsi des aventures interchangeables sans être humainement impliqué (à quelques très rares exceptions bien sûr – AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE ou CASINO ROYALE). Mendes et Daniel Craig l’humanisent donc à leur façon, en cassant au passage les tabous : démuni et carrément dépressif quand il est hors service, Bond se laisse aller, picole comme un trou, se sait vieillir (et manque même ses cibles au Walter PPK !). Ceci avant de l’emmener sur les terres de ses ancêtres, théâtre du siège final. Ce renouvellement / retour aux racines permet ainsi un très adroit nouveau statu quo touchant tous les personnages et les codes attendus de la saga. Un nouveau Q, « geek » juvénile irrésistible campé par Ben Whishaw (LE PARFUM) ; une nouvelle Miss Moneypenny (Naomie Harris) désormais bien plus active… et qui a couché avec Bond (encore un tabou détruit) ; l’apparition émouvante de l’Aston Martin, véritable « vieux soldat » connaissant une fin grandiose ; et l’intronisation d’un nouveau M incarné par l’imposant Ralph Fiennes (LA LISTE DE SCHINDLER).

 

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Mais ces ajouts et transgressions ne sont finalement que la partie émergée de l’iceberg, SKYFALL devant aussi sa réussite à un récit solidement mené. L’homme de théâtre qu’est Sam Mendes n’allait pas passer à côté de l’occasion de faire de ce Bond « new style » un véritable drame shakespearien caché sous un film d’action. Un conflit opposant Bond et l’affreux Silva autour de la vraie figure centrale de l’histoire, M, incarnée pour la dernière fois par la grande Dame Judi Dench qui fait ainsi ses adieux à la série en très grande pompe. Le personnage dépasse ainsi son habituel statut de supérieur revêche pour prendre la stature d’une matriarche mythique, harcelée par un criminel d’essence satanique. Silva a en effet été « chassé du Paradis » symbolisé par le MI-6, et cherche bien la rétribution à son exil « infernal ». Javier Bardem s’empare du rôle avec jubilation pour créer un méchant aussi mémorable que son assassin de NO COUNTRY FOR OLD MEN. Silva participe aussi à la transgression respectueuse effectuée par Mendes ; bisexuel, Silva ne cache pas une seconde sa virile attirance pour Bond ligoté sur sa chaise. 007 qui profite de la situation pour lâcher une révélation sur sa vie sexuelle, pas si étonnante que ça après tout… Quand on réfléchit au nombre de fois où les méchants de la série ont invité 007 à leur table pour chercher à le séduire au lieu de simplement le tuer, il n’y a plus vraiment lieu de s’étonner d’une possible homosexualité latente chez Bond. La scène du concours de tir qui s’ensuit enfonce le clou, tout en laissant la place au doute (007 a-t-il dit à son ennemi ce qu’il voulait entendre, ou a-t-il dit la vérité ?).

 

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Quoiqu’il en soit, SKYFALL reste l’histoire de la rivalité mortelle entre deux « frères » de métier se disputant la reconnaissance de leur mère symbolique. Un affrontement aux élans forcément shakespeariens, qui fait de SKYFALL par moments un film thématiquement très proche de ROAD TO PERDITION : un personnage de tueur (Tom Hanks comme ici Daniel Craig) lié par le devoir filial envers un « roi » – ou ici, une reine -, et pourchassé par son double portant les stigmates de son infirmité mentale (Jude Law / Javier Bardem), affrontement se concluant dans les deux cas dans un no man’s land (maison au bord du lac / demeure ancestrale dans la lande). Très intelligemment, SKYFALL pose aussi un vrai commentaire « méta-textuel » sur le thème de la succession. Mendes et son scénariste mettent ainsi en écho la situation personnelle de Judi Dench, qui à 77 ans connaît des problèmes de santé gênants pour sa profession, et la mise sur la sellette de son personnage poussé vers la sortie, lui donnant ainsi une gravité bienvenue pour un départ élégant, empreint de tristesse.

Une page vient donc de se tourner ; et le Commandeur Bond / Daniel Craig se tient déjà prêt pour deux futurs épisodes, devant désormais assumer son statut de vétéran du MI-6 affranchi de l’autorité « M-aternelle ».

Happy birthday, Sir !

 

Ernst Stavro Blogfeld (alias Ludovic Fauchier, tapi au fond de sa base secrète).

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 5

E comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 5 dans Aspie e-thomas-edison-asperger

… Edison, Thomas (1847-1931) :

Figure mythique de l’Histoire américaine, « le Magicien de Menlo Park » déposa pas moins de 1093 brevets durant sa vie ; autodidacte ne vivant que pour ses inventions, homme d’affaires redoutable, Thomas Alva Edison laissa aussi l’image d’un patron tyrannique peu regardant sur la notion de propriété intellectuelle. Il alla même jusqu’à vouloir saborder la réputation de ses concurrents, George Westinghouse et son ancien employé Nikola Tesla. Ironie de l’Histoire, il semble qu’Edison et Tesla, les deux grands inventeurs, opposés en presque tout, aient eu tous deux le syndrome d’Asperger. Beaucoup plus flagrant dans la vie de Tesla (nous y reviendrons), il semble que le fameux syndrome soit apparu sous une forme moins aimable chez son illustre adversaire.

Il faut reconnaître à Thomas Edison le mérite d’un caractère bien trempé et obstiné : il a créé un véritable empire industriel sans avoir fait d’études pour y parvenir, en vrai self-made man doté de compétences techniques impressionnantes. Edison fut dans son enfance soutenu et encouragé à être curieux de tout par son entourage, principalement sa mère institutrice. Jugé stupide à 7 ans par son professeur, un révérend, car il posait trop de questions et apprenait trop lentement, le jeune Edison sera finalement instruit par sa mère. 

Hyperactif, Edison travailla très jeune comme vendeur sur la ligne de chemin de fer Port Huron-Detroit, y apprenant l’utilisation du télégraphe. C’est en tant qu’assistant-télégraphiste à la Western Union Company qu’il mit au point sa première invention et son premier brevet, transformant son télégraphe en transmetteur-récepteur automatique. Edison va continuer à travailler inlassablement à la création et l’amélioration des systèmes de communication de l’époque, tout en développant ses connaissances en chimie par des études tardives. Bourreau de travail dont on prétend qu’il pouvait rester plus de 72 heures sans dormir, installé dans son laboratoire de Menlo Park, Edison sut vite se rendre indispensable en appliquant le principe de « n’inventer que ce dont les gens ont besoin », et, grâce au soutien financier de J.P. Morgan, devint un chef d’entreprise prospère. Citons les plus marquantes de ses inventions et améliorations : la machine de comptage automatique des votes (rejetée en son temps par le Congrès des Etats-Unis : trop rapide !), le téléscripteur, le microphone (pour les téléphones d’Alexander Graham Bell, qui le devança de peu dans sa découverte), le phonographe, la lampe fluorescente, l’ampoule électrique, la centrale électrique, etc. Ces deux dernières inventions ayant peu à peu mis fin au monopole des compagnies du gaz.

Le caractère très particulier d’Edison a certainement influé sur ses découvertes, ses méthodes de travail et sa « légende »… Sourd d’une oreille depuis ses 13 ans, Edison était un homme difficile, évitant les contacts sociaux. En permanence plongé dans ses travaux, il passait peu de temps auprès de sa famille (deux mariages, six enfants) même si sa seconde épouse, Mina, a su le rendre plus sociable avec l’âge. Edison était aussi très égocentrique, et un patron digne de l’Oncle Picsou… L’histoire de sa relation-rivalité avec Nikola Tesla, durant la « Guerre des Courants », est assez révélatrice. Edison paie mal le jeune prodige serbe qu’il vient d’employer… et même, il ne le paie parfois pas du tout.Tesla a beau argumenter en faveur du courant alternatif, pour diminuer les risques de court-circuits explosifs et d’incendies, causés par le courant continu employé par Edison, ce dernier refusera d’entendre raison… Tesla claquera la porte et développera avec succès ses travaux avec Westinghouse. Edison, pour vaincre ses concurrents par la publicité, fera des démonstrations publiques où il électrocute des animaux avec le courant alternatif… Cela mènera à la fabrication et l’utilisation de la première chaise électrique sur un condamné à mort, à partir d’un générateur alternatif. Voilà un entêtement, doublé d’un sérieux manque d’empathie, qui trahit quelque chose d’inquiétant de la part d’Edison. L’invention technique prend le pas sur la portée scientifique. C’est ce que Robert Oppenheimer appellera chez Edison le « complexe du délice technique ».

Autre aspect assez déplaisant d’Edison, typique du monde des affaires de l’époque (où il est acquis que « tout le monde vole à tout le monde »), il s’attribuera souvent les mérites revenant à d’autres. Par exemple dans le domaine du Cinéma. Il fut un pionnier en la matière, créant le kinétographe, le kinétoscope et plus tard le Kinétophone. Il fonda le tout premier studio de cinéma et réseau de distribution de ses films. Mais il n’a pas inventé le cinématographe, oeuvre des frères Lumière. Ce qui n’empêche pas les américains, influencés par la publicité d’Edison, d’être encore souvent persuadés aujourd’hui qu’Edison est bien l’inventeur du Cinéma…  En son nom, ses collaborateurs iront même jusqu’à voler, dupliquer et projeter en 1902 une bobine du VOYAGE DANS LA LUNE de Georges Méliès. Succès financier pour Edison, au détriment de Méliès…

Ces méthodes ont bien sûr, avec le temps, appelé des critiques légitimes sur son besoin permanent, obsessionnel, d’inventer l’objet avant de se soucier de ses conséquences. On peut supposer que l’attitude d’Edison, si elle a apporté d’immenses innovations technologiques, révélait aussi chez ce dernier une forme d’enfermement psychologique.

 

Cf. Alexander Graham Bell, Nikola Tesla

 

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Edward (Johnny Depp) dans EDWARD AUX MAINS D’ARGENT

Première création issue de la rencontre entre Tim Burton et Johnny Depp, Edward est l’un des personnages les plus attachants du duo. Un étrange jeune homme solitaire, quasi muet, à la peau blafarde et balafrée, aux cheveux noirs en cascade et aux mains-ciseaux, dont la présence détonne dans le petit quartier banlieusard où il a trouvé refuge. Il suscite méfiance, curiosité, ragots et jalousies parmi un voisinage étroit d’esprit et de coeur… à l’exception de la jolie Kim (Winona Ryder), la fille de ses hôtes, dont il tombera amoureux.

Même les machines ont un coeur… car Edward est un homme artificiel, comme le Monstre de Frankenstein. Il n’a pu être terminé à temps par son inventeur (Vincent Price), mort avant d’avoir pu lui donner des mains humaines. Ces mains-ciseaux sont une magnifique métaphore du handicap d’Edward ; elles le gênent terriblement, l’empêchent de toucher les objets et les personnes, au risque de les blesser, et donc de lui permettre de s’intégrer… mais elles sont aussi l’expression de son talent d’artiste unique au monde. Bel hymne à la différence créatrice, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT a su toucher le public tout en illustrant, à sa façon, la personnalité très particulière de Burton qui s’est inspiré de ses souvenirs d’adolescence.

Il n’est alors pas étonnant de voir qu’Edward, subtilement interprété « en creux » par Johnny Depp, vivre à sa façon la plupart des difficultés d’un Aspie dans un cadre social étouffant et conformiste, celui de la petite banlieue résidentielle à l’américaine, figée dans le temps et dans ses certitudes matérielles, où tout le monde se connaît et s’épie par-dessus la haie. L’arrivée d’Edward cristallise commérages, fantasmes et sympathies feintes, mais le jeune homme, à l’instar du cinéaste, ne se pose jamais en juge de ses nouveaux voisins. Calme et serviable presque en toute circonstance, Edward semble prêt à suivre le processus classique  »d’assimilation » à la société américaine, comme tout nouvel immigrant, mais il échoue… heureusement, peut-on dire.

Il ne comprend pas les règles de ce milieu où le faux-semblant est roi, commet souvent des gaffes par innocence (par exemple quand il raconte à la famille Boggs son dépucelage raté sans se rendre compte de l’embarras qu’il cause), et se fait piéger par abus de confiance par l’odieux boyfriend de Kim… Ces quelques scènes parmi d’autres illustrent à merveille une personnalité Asperger. Mais loin de se complaire dans la victimisation et l’apitoiement sur son personnage, Burton trouve aussi en Edward son pendant cathartique. Certes, ce dernier est un artiste qui excelle dans l’art de la sculpture et de la coiffure, dotée d’une immense bonté et d’une noblesse de coeur qui touche Kim, mais il est aussi capable de violence…

Suivant la logique des vieux films de FRANKENSTEIN, Edward, poussé à bout par la violence cachée de la « bonne société », réagit en conséquence : il dégrade le quartier, déchire symboliquement ses vêtements humains, et tuera l’affreux Jim, le vrai monstre « socialement intégré » qui voulait l’assassiner. Transformé par ses expériences, Edward le solitaire choisira finalement de ne pas se mêler aux hommes… Son amour pour Kim, il saura le sublimer de la plus belle des manières, par ses sculptures sur glace, dont les flocons se répandent sur la ville. Une véritable déclaration d’amour détournée de la plus belle des manières, à l’encontre d’une société forcément vue comme injuste, par les yeux du monstre si humain en fin de compte. Une vraie fable mélancolique touchant une corde sensible chez ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se sont sentis rejetés pour leur différence.

 

Cf. Tim Burton ; le Monstre de Frankenstein, Willy Wonka

 

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… Egan, Barry (Adam Sandler) dans PUNCH-DRUNK LOVE

Vendeur d’articles de nettoyage de w.c. de son état, Barry a une petite vie bien réglée, sans éclat particulier. Il n’a pas d’amis, aucune vie amoureuse, et se fait tout le temps tirer l’oreille par ses sept grandes soeurs pour venir aux soirées familiales. Engoncé en permanence dans son petit costume bleu, Barry n’arrive pas à s’exprimer clairement avec qui que ce soit… au point de connaître de subites « explosions » de colère l’amenant à se défouler sur les portes vitrées et les miroirs, suivies de crises de larmes incontrôlables…

On ne lui découvre qu’une seule marotte : accumuler les coupons-cadeaux des produits alimentaires Healthy Choice. Barry ayant le sens de l’observation et un don pour le calcul mental, il a constaté une anomalie dans le concours proposé par la marque, qui offre ces coupons pour faire gagner un voyage en avion. Méticuleusement, patiemment, il achète donc tous les produits de la marque pour pouvoir voyager à volonté, gratuitement, autour du monde…

Barry s’attire aussi beaucoup d’ennuis le jour où, pour tromper sa solitude, il décide d’appeler une ligne de téléphone rose… pas pour satisfaire un fantasme, juste pour parler à l’opératrice ! Naïvement, il lui donne son numéro de carte bleue et s’attire en retour de sérieux ennuis… Une embrouille qui vient perturber sérieusement sa vie, au moment où celle-ci connaît déjà de curieux imprévus : un harmonium brinquebalant, jeté devant son bureau sans raison, et qu’il garde sans savoir quoi en faire. Et surtout, surtout, l’arrivée dans sa vie de la charmante Lena Leonard (Emily Watson) qui va l’amener à sortir de sa routine… On s’en sera douté, au vu de ses bizarreries, que Barry Egan a bien sa place dans cette liste d’Aspies.

Curieux personnage pour cette curieuse comédie atypique de Paul Thomas Anderson (réalisateur de BOOGIE NIGHTS et THERE WILL BE BLOOD), qui surprit tout le monde en dirigeant l’acteur comique Adam Sandler, ancien du Saturday Night Live Show plus connu pour ses rôles de grands benêts dans des comédies souvent débiles… Sandler réussit ici une jolie prestation à contre-emploi dans un registre inattendu, malheureusement guère suivi dans la suite de sa carrière. Il fait du personnage de Barry un petit homme bizarre, lunatique, qui trouve finalement la maturité affective en traversant des situations surréalistes.

 

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… Einstein, Albert (1879-1955) :

Il a conçu des calculs complexes qui ont changé à jamais le domaine de la science physique, il a ouvert l’esprit de ses contemporains aux lois de l’univers, de l’Espace et du Temps, et par ses engagements, il est allé bien au-delà de son domaine de prédilection pour entrer dans la grande Histoire. Mais Albert Einstein, aussi influent fut-il, était un homme terriblement solitaire, étranger aux normes sociales… Sa façon de penser et son intelligence extraordinaire n’ont cessé d’intriguer.

Bien des années après sa mort, on effectua une autopsie de son cerveau. On y découvrit : une hypertrophie de l’hémisphère gauche ; un nombre élevé de cellules gliales ou astrocytes, des « cellules étoiles » ; et une inclinaison particulière de la scissure de Sylvius, augmentant chez lui la taille du raisonnement abstrait au détriment de la zone du langage… autant de particularités uniques expliquant une partie de l’intelligence exceptionnelle du physicien, et de ses difficultés personnelles. Einstein avait, littéralement des « étoiles » dans la tête, faisant de lui une espèce d’extra-terrestre parmi ses contemporains. Les spécialistes de l’autisme et du syndrome d’Asperger se sont bien évidemment intéressés à l’homme, concluant avec certitude qu’Einstein était un Aspie très prononcé.

Les premiers indices datent bien sûr de son enfance en Allemagne ; on prétend (à défaut de toujours prouver) qu’Einstein, à quatre ans, n’avait pas prononcé un seul mot. Cet enfant était en tout cas précoce, se prenant d’intérêt à cinq ans pour le fonctionnement d’une boussole de poche ; il fabriquait maquettes et appareils mécaniques pour s’amuser, dévorait les livres de sciences, de mathématiques, de géométrie et de philosophie, se révéla surdoué en mathématiques… tout en étant médiocre dans d’autres matières. Il refusait par exemple d’apprendre la biologie et les sciences humaines, estimant que tout avait déjà été étudié dans ces domaines. Etudiant, il rata même son premier examen d’entrée à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich avant de pouvoir y entrer, et n’obtint son diplôme final que de justesse. Einstein disait de lui-même qu’il était « incapable de suivre les cours, de prendre des notes et de les travailler de façon scolaire ».

Au début du 20ème Siècle, durant une période délicate de recherche d’emploi, c’est en autodidacte qu’il continuera de se former avant d’entrer à l’Office des Brevets de Berne en 1902. A partir de là, tout va s’améliorer et c’est en 1905, son « année miraculeuse », qu’Einstein publia quatre articles qui changèrent sa vie et le firent connaître : ils portaient sur l’effet photoélectrique, le mouvement brownien, la rupture décisive avec la physique admise depuis Newton (ce qui mena à ses calculs sur la relativité prouvant qu’il n’y a pas d’espace-temps absolu) et la fameuse équation E=mc2 établissant sa théorie de la relativité restreinte. Au fil des années, la réputation d’Einstein grandit alors que ses travaux théoriques furent prouvés exacts, supplantant pour de bon ceux de Newton sur la gravitation universelle.

Distinctions et récompenses honorifiques l’accompagneront au cours de la décennie suivante, Einstein étant notamment récompensé du Prix Nobel de Physique en 1921 ; pacifiste convaincu, il sera nommé Président de la Ligue des Droits de l’Homme en 1928. Mais, attaqué en tant que juif et pacifiste, Einstein quittera son Allemagne natale définitivement en 1933, lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il vivra le reste de sa vie aux USA, adoptant la double nationalité helvético-américaine, et continua à travailler sans relâche jusqu’à la fin de ses jours à l’Institut Princeton.

Cette biographie grossière ne peut suffire à résumer la complexité de l’homme Einstein… De son propre aveu, il était un solitaire « n’ayant jamais appartenu de tout coeur à l’Etat, au pays natal, au cercle des amis et pas même à la famille dans le sens étroit du terme, mais qui a toujours éprouvé à l’égard de toutes ces liaisons un sentiment jamais affaibli de leur être étranger ». Voici une façon de penser terriblement « Aspie »… Einstein, malgré ses amitiés, ses correspondances régulières et nombreuses (avec notamment George Bernard Shaw, le grand écrivain dont il louait l’intelligence, et qui était peut-être aussi atteint du syndrome d’Asperger…), l’admiration et le respect qu’il imposait, préférait de loin travailler à ses équations plutôt que de poursuivre des mondanités qui l’agaçaient.

L’hypothèse Asperger se confirme aussi dans ses réflexions et ses opinions tranchées sur la politique ou la religion. Pacifiste après la 1ère Guerre Mondiale, Einstein ne se privait pas d’exprimer son mépris absolu pour l’armée, « le cancer de la civilisation » selon une de ses fameuses expressions. Détestation de la chose martiale et de la guerre qui lui fera vivre un conflit douloureux, lorsqu’il rédigea le 2 août 1939, sous la pression de ses collègues physiciens ayant fui l’Allemagne nazie, une lettre à Franklin D. Roosevelt qui convaincra ce dernier de lancer le Projet Manhattan, à l’origine des bombes atomiques… Einstein eut beau écrire en 1945 à Roosevelt une autre lettre lui intimant d’arrêter le projet, il était déjà trop tard, et le grand savant regretta profondément son implication initiale. Dans ses dernières années, il ne cessera, aux côtés entre autres de son ami Bertrand Russell – autre personnalité « Aspie » ! – en faveur du désarmement atomique.

Einstein s’engagea dans de nombreuses causes qui lui semblaient justes, adoptant une attitude nuancée, détachée des excès émotionnels : s’il soutint par exemple les mouvements sionistes en Palestine, Einstein condamnera sans équivoque le massacre de Deir Yassin commis par l’Irgoun et le Lehi en 1948. Notons aussi sa réponse à l’offre que lui fait David Ben Gourion de présider Israël en 1952 : « si je connais les lois de l’univers, je ne connais presque rien aux êtres humains… » Voilà bien une réponse « Asperger ». Einstein s’attira aussi la colère des milieux conservateurs américains de tout poil, en condamnant les lois racistes toujours en vigueur contre les Noirs, en soutenant les républicains espagnols ennemis de Franco, et en critiquant publiquement la « chasse aux sorcières » lancée par McCarthy.

Singulières aussi, les vues d’Einstein sur la religion. Le physicien, féru de philosophie, intéressé par les écrits de Spinoza et Nietzsche (tiens, encore un Aspie supposé), s’était souvent opposé à ses congénères (comme Niels Bohr) dans des débats scientifiques confinant à la philosophie et à la question divine. Se définissant comme un « non-croyant profondément religieux », et non un athée, Einstein s’intéressait à la religion sous un angle particulier, ce qu’il appelait la « religiosité cosmique » : la compréhension de la structure – forcément mathématique – de l’Univers, soit une vision religieuse dénuée de dogmes et croyances, et pleinement compatible avec la vision scientifique de ce même Univers.

Côté vie privée, cependant, ce fut moins brillant… quand Einstein disait ne rien connaître aux êtres humains, c’était un constat lucide. Il eut deux mariages difficiles : d’abord avec Mileva Maric, qui a eu une grande part dans ses premiers travaux. Ils eurent hors mariage une fille handicapée mentale, morte en bas âge, et dont l’existence fut tenue cachée. Mariés, Einstein et Mileva eurent deux fils, dont il fut très distant ; l’un d’eux, Eduard, dut être traité pour schizophrénie par Sigmund Freud en personne, à la demande d’Einstein. Séparé d’avec Mileva, Einstein fréquenta sa cousine Elsa Löwenthal, qu’il épousera après son divorce en 1919. Ils n’eurent pas d’enfants, Einstein adoptant les filles d’Elsa nées de son premier mariage. Il se montra très dur avec Elsa, cantonnant celle-ci au rôle d’ « employée de maison » chargée de tenir les importuns à l’écart, faisant chambre à part et lui interdisant l’accès à son bureau durant ses longues séances de travail.

A cette vie déjà bien remplie, il faut ajouter quelques autres  »excentricités » de comportement. Einstein, grand amoureux de musique classique depuis sa jeunesse, appréciait particulièrement les musiques de Mozart et Beethoven (tiens, encore deux possibles « Aspergers »…) et fut lui-même musicien amateur, jouant même avec le Quartet de Juilliard à la fin de sa vie. Einstein était aussi inventeur, à l’occasion ; il créa un voltmètre ultrasensible en 1908 avec son collègue Habicht, et des réfrigérateurs et un appareil de correction auditive avec son ami Leo Szilard. Parmi ses excentricités, on lui prêta l’habitude d’avoir dans sa garde-robe les mêmes vêtements en plusieurs exemplaires, Einstein ne voyant pas l’utilité de perdre du temps à choisir des tenues au détriment de son travail…

Enfin, la personnalité d’Albert Einstein fit de lui l’incarnation vivante du « génie distrait » qui a inspiré tant de savants farfelus dans les romans, films, bandes dessinées, etc. – de Tryphon Tournesol dans sa période « Guerre Froide » (voir notamment L’AFFAIRE TOURNESOL) au bon vieux « Doc » Brown de RETOUR VERS LE FUTUR… Inspiration à laquelle il participa à sa façon inimitable, entrant définitivement dans la culture populaire avec la fameuse photo de 1951 où, fatigué d’avoir dû sourire toute la journée aux photographes pour son 72 anniversaire, il tire la langue comme un vilain garnement !

Dans le domaine qui nous intéresse plus particulièrement, Einstein, enfin, a laissé quelques traces. Peu de biographies « officielles » marquantes, on peut toutefois apprécier des apparitions décalées, comme son interprétation par Walter Matthau dans la comédie I.Q. / L’AMOUR EN EQUATION (1994), où il joue les conseillers en amour de Tim Robbins pour séduire sa nièce (Meg Ryan) férue de sciences ! Il inspire des personnages de scientifiques tels que celui joué par Sam Jaffe, acteur lui-même victime de McCarthy, rencontrant le visiteur extra-terrestre du JOUR OU LA TERRE S’ARRÊTA (1951). Et puisqu’il est question d’extra-terrestres, il se trouve qu’Albert Einstein est l’un des héros historiques de Steven Spielberg, qui l’a cité et inclus dans ses films : dans RENCONTRES DU TROISIEME TYPE et ALWAYS, Einstein est associé aux bizarreries de l’espace-temps filmées par Spielberg. Il apparaît sous la forme d’un hologramme animé : Docteur Know, véritable Wikipédia vivant mettant à l’épreuve la sagacité du jeune David dans A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. L’idée vient en fait de Stanley Kubrick, qui enregistra la voix de l’acteur Robin Williams avant de confier le film à Spielberg. Et, dans EinsTein, il y a bien un E.T. qui sommeille… Pour visualiser sa créature, Spielberg fit un portrait-robot de photos de plusieurs personnalités, dont Einstein. Le paisible E.T. doit son front ridé et son arcade sourcillière proéminente au grand savant. EinsTein, Espace-Temps, et Extra-Terrestre, tout se recoupe…

Cf. Ludwig van Beethoven, Stanley Kubrick, Wolfgang Amadeus Mozart, Isaac Newton, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell, George Bernard Shaw, Steven Spielberg, Robin Williams ; Emmett Brown, David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), Tryphon Tournesol

 

A suivre…

 

Ludovic Fauchier.

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