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Archives pour décembre 2012

LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU – la Fiche Technique et l’Histoire

LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU - la Fiche Technique et l'Histoire dans Fiche et critique du film le-hobbit-un-voyage-inattendu-02

THE HOBBIT : AN UNEXPECTED JOURNEY / LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU

Réalisé par Peter JACKSON   Scénario de Guillermo Del TORO, Peter JACKSON, Fran WALSH & Philippa BOYENS, d’après le roman « The Hobbit / Bilbo le Hobbit » de J.R.R. TOLKIEN

Avec : Martin FREEMAN (Bilbo Baggins), Ian McKELLEN (Gandalf le Gris), Richard ARMITAGE (Thorin Oakenshield), Sylvester McCOY (Radagast le Brun), Ken STOTT (Balin), Barry HUMPRIES (le Grand Gobelin), Graham McTAVISH (Dwalin), William KIRCHER (Bifur / le Troll Tom), James NESBITT (Bofur), Stephen HUNTER (Bombur), Dean O’GORMAN (Fili), Aidan TURNER (Kili), John CALLEN (Oïn), Peter HAMBLETON (Gloïn / le Troll William), Jed BROPHY (Nori), Mark HADLOW (Dori / le Troll Bert), Adam BROWN (Ori), Cate BLANCHETT (Galadriel), Ian HOLM (Bilbo Baggins âgé), Christopher LEE (Saruman le Blanc), Hugo WEAVING (Elrond), Elijah WOOD ( Frodo Baggins), Jeffrey THOMAS (le Roi Thror), Manu BENNETT (Azog l’Orque Pâle) et Andy SERKIS (Gollum)

Produit par Carolynne CUNNINGHAM, Peter JACKSON, Fran WALSH, Zane WEINER, Philippa BOYENS et Eileen MORGAN (New Line Cinema / WingNut Films / MGM / 3Foot7)  

Musique Howard SHORE   Photo Andrew LESNIE   Montage Jabez OLSSEN   Casting Victoria BURROWS, Amy HUBBARD, John HUBBARD, Liz MULLANE et Miranda RIVERS

Décors Dan HENNAH   Direction Artistique Simon BRIGHT, Andy McLAREN et Ben MILSOM   Consultant créatifs spécial Guillermo Del TORO   Conception Visuelle John HOWE, Alan LEE, Wayne D. BARLOWE, Eduardo PENA, Paul TOBIN, Frank VICTORIA et Mike MIGNOLA   Costumes Bob BUCK, Ann MASKREY et Richard TAYLOR

1er Assistant Réalisateur Carolynne CUNNINGHAM   Réalisateur 2e Équipe Andy SERKIS   Cascades Glenn BOSWELL et James O’DONNELL

Effets Spéciaux Visuels Joe LETTERI, Matt AITKEN, Erik SAINDON, Kevin Andrew SMITH et R. Christopher WHITE (Weta Digital / 3ality Technica / Makeup Effects Group Studio / Sky Vega)   Effets Spéciaux de Maquillages, Créatures, Armures et Miniatures Richard TAYLOR (Weta Workshop)

Distribution NOUVELLE-ZELANDE, USA et INTERNATIONAL : Warner Bros. Pictures   Durée : 2 heures 49   Caméras : Red Epic

 

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L’Histoire :

Il y a des siècles de cela, dans la Terre du Milieu…

La cité sous le Royaume d’Erebor, le Mont Solitaire, était le coeur du peuple des Nains. Vivant en bonne entente avec les humains de la ville voisine de Dale, les Nains, dirigés par le Roi Thror, récoltaient chaque jour des pierres précieuses, forgeant et accumulant au fil du temps un fabuleux trésor. Plus que tout, Thror fit de l’Arkenstone le joyau suprême de son royaume. Mais un monstrueux dragon, Smaug, attiré par le trésor des Nains, attaque et ravagea Dale et la cité sous la montagne. Les Nains ne purent compter sur l’aide des Elfes des Bois, leur roi Thranduil ayant refusé de risquer la vie de ses sujets ; exilés, ils gardèrent depuis ce jour une profonde rancune envers les Elfes.

Soixante ans avant les évènements survenus dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX… Bilbo Baggins (Bilbon Sacquet), l’oncle de Frodo, est un jeune Hobbit coulant des jours paisibles dans sa demeure, Cul-de-Sac, à Hobbitebourg. Arrive un vieux magicien, Gandalf, dont Bilbo se souvient à peine. Gandalf, lui, se souvient de Bilbo et lui offre de se joindre à lui pour une mystérieuse aventure. Méfiant, Bilbo préfère fermer sa porte au magicien, sans se rendre compte du signe que celui-ci a laissé à d’autres visiteurs… Le soir venu, Bilbo est tout étonné de recevoir la visite de douze guerriers Nains : Balin, Dwalin, Fili, Kili, Oïn, Gloïn, Dori, Nori, Ori, Bifur, Bofur et Bombur, accompagnés par Gandalf et rejoints par leur chef, Thorin Oakenshield. Petit-fils du Roi Thror, Thorin a survécu à l’attaque de Smaug. Il a décidé de se lancer dans une quête folle : emmener ses douze compagnons reconquérir Erebor, sa cité souterraine et son trésor, malgré la présence de Smaug. Gandalf a accepté de l’aider, à la condition d’engager un cambrioleur expert… A savoir Bilbo Baggins, effaré de se retrouver désigné sans qu’on lui ait demandé son avis !

Ni le Hobbit, ni Thorin et ses compagnons, n’ont confiance dans la décision de Gandalf. Mais, au petit matin, Bilbo change d’avis, pour enfin vivre l’Aventure qu’il ne faisait que lire dans ses livres, et rejoint Gandalf et les Nains… Mais des espions Orcs les suivent : l’Orque Azog, un vieil ennemi de Thorin a juré sa mort. Et, bien plus loin dans les bois, un ami de Gandalf, le magicien Radagast le Brun, découvre les signes d’une présence maléfique tapie dans la forteresse abandonnée de Dol Guldur…

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Dans le Hall du Roi de la Montagne – LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU

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LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU, de Peter Jackson 

 

Bonjour, chers amis neurotypiques, bonnes fêtes de fin d’année - et bon retour en Terre du Milieu ! Avant de poursuivre, il est de mon devoir de vous prévenir d’une « ALERTE SPOILER »… Le texte suivant détaillant les nombreuses péripéties du premier volet du HOBBIT, il est recommandé d’avoir d’abord vu le film.

 

Dans le Hall du Roi de la Montagne - LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU dans Fiche et critique du film le-hobbit-un-voyage-inattendu-01

« DEVELOPMENT HELL, MAUDIT SOIS-TU… » :

On aurait pu croire que la pluie d’Oscars et les miliards de dollars engrangés au box-office pour la trilogie du SEIGNEUR DES ANNEAUX auraient fait de Peter Jackson un « nabab » du cinéma capable de lancer n’importe quel projet d’un claquement de doigts. Toujours très actif et désormais sollicité de partout, Peter Jackson ne s’est certes pas endormi sur ses lauriers depuis le chapitre final, LE RETOUR DU ROI, en 2003. La réalisation de son rêve d’enfance, KING KONG, et celle de LOVELY BONES en 2009, plus la production auprès de Steven Spielberg d’une autre adaptation longtemps décrétée infaisable, TINTIN, avaient de quoi rassurer sur la créativité du jovial cinéaste néo-zélandais. Mais, aussi improbable que cela puisse paraître, la réalisation longtemps espérée et annoncée d’une adaptation de BILBO LE HOBBIT par Jackson et son équipe créative faillit pourtant ne jamais voir le jour. Une sérieuse série d’obstacles et d’embûches se sont mis en travers de la route du Hobbit et de ses compagnons…

D’interminables tractations et querelles juridico-financières entre les studios détenteurs des droits, auxquels se rajoutèrent quelques frictions personnelles (entre Peter Jackson et Robert Shaye, ancien patron du studio New Line), faillirent bien avoir raison du projet. Les droits des romans de Tolkien pour de futures adaptations cinématographiques s’étaient en effet retrouvés éparpillés entre plusieurs studios et compagnies, au fil du temps. Dans le cas de BILBO LE HOBBIT, ils revinrent à la MGM, en crise financière permanente depuis des décennies. La MGM refit encore une fois faillite, bloquant la production du HOBBIT en même temps que celle de SKYFALL, le dernier James Bond. Il fallut bien qu’un autre studio, par l’odeur alléché, injectât à son tour les fonds nécessaires pour une co-production enfin solidement établie.

Avec l’appui de Warner, New Line et MGM, Jackson annonçait aux fans ravis la mise en chantier non pas d’un seul film, mais de deux… puis d’une trilogie complète ; il se contenterait cette fois de produire et de confier la mise en scène à son collègue, Guillermo Del Toro, auteur de L’ECHINE DU DIABLE, des HELLBOY et LE LABYRINTHE DE PAN. Mais, malédiction ! Lassé des atermoiements interminables des studios, retardant le début du tournage, le cinéaste mexicain, occupé par d’autres projets (son adaptation avortée LES MONTAGNES HALLUCINEES d’après Lovecraft, et PACIFIC RIM), s’en allait la mort dans l’âme. Jackson annonçait finalement la décision la plus évidente à prendre : son retour de plein pied dans la nouvelle trilogie comme réalisateur. Mais les ennuis ne s’arrêtèrent pas là… Un syndicat d’acteurs néo-zélandais tenta de faire obstruction, affirmant que le film n’employait pas d’acteurs locaux. Jackson faillit partir filmer ailleurs, et le gouvernement néo-zélandais dut jouer les médiateurs… 

Quand le tournage de la trilogie du HOBBIT, commençant par UN VOYAGE INATTENDU, put enfin avoir le feu vert en 2011, le cinéaste dut retarder à nouveau celui-ci pour quelques semaines de plus. Tous ces ennuis à répétition lui avaient causé un sérieux ulcère. Et, malheureusement, les ennuis semblent avoir repris il y a peu, avec des accusations officielles de maltraitance d’animaux sur le tournage, accusations qui n’ont pas été pour l’instant confirmées. Ces ennuis à répétition autour du film semblent curieusement se faire l’écho, dans la réalité, des disputes et oppositions de toute sorte des personnages de Tolkien autour des trésors convoités, qu’il s’agisse d’un trésor Nain enfoui sous une montagne ou d’un « présssieux » anneau.

Enfin, après un tournage marathon de plus d’une année, Peter Jackson peut enfin présenter le premier volet de sa nouvelle trilogie. Il n’est pas impossible de voir dans le parcours de son héros, Bilbo Baggins (l’excellent Martin Freeman, des séries britanniques THE OFFICE et SHERLOCK), un reflet de la propre aventure personnelle de Jackson. Le brave Hobbit sort d’une vie de patachon bien réglée et embourgeoisée, pour se faire sérieusement malmener, avant de prononcer la dernière réplique libératrice : « Enfin, le pire est derrière nous ! » qui semble faire directement allusion aux ennuis vécus par Jackson et ses compagnons de tournage.

 

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LA MENACE FANTÔME :

Maintenant que le film est sorti, une question se pose : comment diable Peter Jackson, sa coscénariste et épouse Fran Walsh, et leur collègue Philippa Boyens (avec le concours de Guillermo Del Toro), ont-ils pu transformer l’histoire de BILBO LE HOBBIT, un récit pour enfants d’une durée toute modeste (300 pages, une broutille comparée aux 1200 pages de l’intégrale du SEIGNEUR DES ANNEAUX), en une nouvelle trilogie aussi riche que ce même SEIGNEUR DES ANNEAUX ? La réponse doit se trouver dans les nombreuses réunions créatives de l’équipe des scénaristes, confrontés à un évident problème de cohérence narrative.

Entre BILBO LE HOBBIT, écrit par J.R.R. Tolkien en 1936, et LE SEIGNEUR DES ANNEAUX qui lui fit suite vingt ans après, il y a un monde de différences. Le digne professeur universitaire d’Oxford rédigea BILBO pour ses enfants, selon une tradition solidement ancrée en Grande-Bretagne. D’une lecture facile, pleine d’apartés du narrateur à ses jeunes lecteurs, BILBO n’a pas grand-chose à voir, du point de vue littéraire, avec ce livre-univers aux descriptions érudites qu’est LE SEIGNEUR DES ANNEAUX. Il y a certes une parenté de lieux et de personnages entre les deux ; l’univers de la Terre du Milieu, Cul-de-Sac et Fondcombe, les personnages de Bilbo, Gandalf, Elrond et Gollum y sont déjà présents. Les racines de l’histoire du SEIGNEUR DES ANNEAUX sont donc déjà implantées. Mais, entre le ton résolument enfantin de BILBO, et la gravité du SEIGNEUR DES ANNEAUX, les choses ont bien changé…

Tolkien, marqué par la perte de deux amis durant la 1ère Guerre Mondiale, se servit de son univers médiéval fantastique pour exorciser son traumatisme. Impossible pour Jackson, Walsh, Boyens et Del Toro de respecter à la lettre l’ambiance enfantine du HOBBIT : il fallait bien « raccorder » la saga de Frodo à celle de son cher oncle Bilbo, sans que cela choque les spectateurs. Garder les péripéties de BILBO LE HOBBIT, en tenant compte des propres révisions apportées par Tolkien, dans ses innombrables appendices consacrés à son histoire « pour enfants », dans ses écrits ultérieurs, était nécessaire. Avec, notamment, les explications quand au mystérieux départ de Gandalf, au beau milieu de BILBO LE HOBBIT ; le vieux magicien quittait subitement le Hobbit et les Nains devant l’inquiétante forêt de Mirkwood (en VF, la Forêt Noire), sans autres explications qu’un très vague : « Il faut que j’aille combattre le mystérieux Nécromancien, plus au sud. Bonne route et bonne chance ! ». Ce Nécromancien dont il était vaguement question à l’époque de BILBO, Tolkien nous révèlera par la suite qu’il s’agissait d’un précédent avatar de Sauron, le « bad guy » ultime du SEIGNEUR DES ANNEAUX, que tout le monde croyait anéanti. Celui-là même dont l’Oeil enflammé voudra tant remettre la main (si l’on peut dire) sur son Anneau du pouvoir… 

Voilà sans doute notre équipe de scénaristes en train de réaliser qu’avec l’histoire du départ subit de Gandalf et le mystère du Nécromancien, elle avait une meilleure chance d’équilibrer sa nouvelle saga, en faisant d’elle une véritable  »prélogie ». Le Nécromancien constituant la « Menace Fantôme » de l’histoire, on commence à y voir un peu plus clair… Cet approfondissement de l’histoire de BILBO LE HOBBIT en une trilogie complète permet donc non seulement de développer au mieux les caractères de Gandalf, de Bilbo, du prince Nain Thorin et de montrer les évènements menant au récit du SEIGNEUR DES ANNEAUX ; mais il permet aussi de surpasser une autre célèbre saga de fantaisie qui avait terriblement frustré ses fans, en s’emmêlant les sabres lasers entre 1999 et 2005… La saga STAR WARS qui avait, à l’origine, emprunté pas mal d’idées narratives aux romans de Tolkien ! Et donc, Peter Jackson peut se placer en successeur direct de George Lucas, en faisant deux trilogies qui, tel un poème épique à l’ancienne, vont rimer l’une avec l’autre. Si LE HOBBIT : UN VOYAGE INATTENDU fait souvent penser à LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU (premier film du SEIGNEUR DES ANNEAUX), ce n’est pas un hasard. Il y aura donc fort à parier que les deux films suivants, LA DESOLATION DE SMAUG et HISTOIRE D’UN ALLER ET RETOUR, feront eux-mêmes écho aux DEUX TOURS et au RETOUR DU ROI.

 

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UNE RECEPTION INATTENDUE :

Alors, que donnent ces développements narratifs, et comment donnent-ils leur cohérence au film ? D’emblée de jeu, Jackson reste dans le classique, en annonçant les éléments des conflits à venir, via une scène d’exposition aussi spectaculaire que narrativement claire. Cette introduction « wagnérienne » à souhait nous présente Thorin (Richard Armitage, la révélation du film), le prince héritier du royaume des Nains, assister impuissant à la chute de son aïeul Thror, et à la dévastation causée par le grand méchant de cette nouvelle trilogie : le dragon Smaug le Terrible. En quelques minutes, Jackson pose les enjeux de la future quête : l’arrogante soif de richesse des seigneurs Nains, la perte du joyau Arkenstone, la terreur panique qui s’empare des voisins humains (qui l’attribueront sûrement à l’avidité des Nains, et n’accueilleront sûrement pas à bras ouverts leurs descendants), la trahison des Elfes sylvestres du roi Thranduil (Lee Pace), l’exil et la diaspora des Nains. La gestion en quelques minutes de plusieurs éléments dramatiques, qui se répercuteront sur l’ensemble de la trilogie du HOBBIT, est sans faute.

Puis, Jackson effectue en douceur la liaison entre UN VOYAGE INATTENDU et LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU, en rappelant le vieux Bilbo (Ian Holm) et ce cher Frodo (Elijah Wood), quelques instants avant le tout début du SEIGNEUR DES ANNEAUX. Bilbo commençant à rédiger ses mémoires, il évoque à demi-mots avoir dissimulé certaines informations à son neveu… L’aveu du vieil Hobbit est à double sens. C’est autant une révélation de son caractère lié à la découverte de l’Anneau (sujet amplement développé par Tolkien : Bilbo a usé de ruse face à Gollum, et causé la profonde rancune de ce dernier envers les Hobbits), qu’un appel de Peter Jackson à son public : « Ah, vous pensez tout savoir de ce qui va arriver parce que vous avez lu BILBO LE HOBBIT ? Attendez voir… ». Et, enfin, par le biais de cette confidence, Jackson nous fait entrer dans le récit, reprenant les célèbres premiers mots du roman de Tolkien : « Dans un trou vivait un Hobbit… » 

Très fidèles au roman, les vingt premières minutes du VOYAGE INATTENDU sont un modèle de comédie, posant le caractère très « pantouflard » de Bilbo face à un revenant et de nouvelles têtes. On retrouve avec grand plaisir Ian McKellen en Gandalf le Gris, toujours aussi bourru, malicieux, grand fumeur et buveur, loin de son futur avatar, plus spirituel et politique, qu’était Gandalf le Blanc. Et surtout, Jackson nous présente les nouveaux héros de son film : les douze Nains compagnons de Thorin. Un beau commando à la 12 SALOPARDS, tous bénéficiant d’une caractérisation qui leur faisait défaut dans le roman. Autour de Thorin, le prince déchu : Balin (le vétéran conseiller à l’accent écossais), Dwalin (le Charles Bronson de l’expédition, taciturne et intimidant), Fili et Kili (les neveux, insouciants et intrépides), Oïn et Gloïn (le vieux médecin sourd et le susceptible de service, respectivement oncle et papa de Gimli !), Bifur (le dingue à l’éclat de hache planté dans le crâne), Bofur (l’indécrottable optimiste qui parle trop), Bombur (le cuisinier glouton aux faux airs d’Obélix), Dori (le costaud tranquille, amateur de camomille), Nori (le combinard de la bande) et Ori (le petit frère intello). La présentation de ces personnages est tout simplement irrésistible, le timing comique de leurs attitudes et des réactions de Bilbo gagnant immédiatement la sympathie du public.

Seul Thorin, pour des raisons dramaturgiques évidentes, se tient en retrait de ce soi-disant « Hobbit cambrioleur » qu’il traite avec un évident dédain. Le prince déchu se montre immédiatement l’âme de ce petit groupe à l’objectif absurde et suicidaire, via une très belle scène de chant qui est une véritable prière collective. Et, mine de rien, Jackson traite la stature héroïque de Thorin avec une distance bienvenue, par les yeux de Bilbo, en une présentation qui n’est pas sans rappeler les rapports distants entre Ahmed ibn Fahdlan (Antonio Banderas) et le guerrier viking Buliwyf dans le chef-d’oeuvre mutilé de John McTiernan, LE 13ème GUERRIER. 

Peter Jackson prend un plaisir évident à s’attarder dans la maison de Bilbo, insistant avec un certain plaisir sur le moindre petit détail de décor. L’idée étant de suggérer combien le Hobbit trop tranquille refuse de sortir de sa petite routine, pour oser enfin se lancer dans l’aventure de sa propre vie (ce qui est, rappelons-le, le but caché de toute histoire mythologique). Un échange de regards entre Gandalf et Bilbo à travers une vitre suffit à créer le rapport mentor-élève qui se dessine entre eux, et les espoirs que le vieux sorcier met dans le jeune Hobbit. Encore faut-il réussir à le pousser à partir, ce qui sera fait après pas mal de résistances ! 

 

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HISTOIRES TROLLS :

L’Aventure du Hobbit commence vraiment… et, pour Jackson et ses scénaristes, commence le vrai challenge. Car il manquait dans le roman de Tolkien un élément essentiel : un péril défini par une urgence dramatique. Autant, dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX, le départ de Frodo pour sa quête était compréhensible (à cause de la menace des cavaliers Nazgûls à sa poursuite), autant BILBO LE HOBBIT manquait de cette même menace. Suivant sa logique de dévoiler d’une part les origines du grand conflit qui va embraser la Terre du Milieu, et d’autre part d’apporter une épaisseur psychologique à Thorin et ses suivants, Jackson dévie du roman pour présenter de nouveaux personnages qui vont avoir leur importance.

Balin, le vieux Nain, révèle la part la plus douloureuse du passé de Thorin : la mort de son grand-père à la Bataille d’Azanulbizar, tué devant les portes de la Moria par un monstrueux guerrier Orc, Azog le Profanateur. Personnage évoqué en deux lignes dans le roman, Azog devient, en une scène d’une violence fulgurante (pour un film jusqu’ici bon enfant), le « bad guy » numéro 1 du film. Un colosse marmoréen qui, à n’en pas douter, est l’un des ajouts personnels de Guillermo Del Toro durant son passage sur le film. Le cinéaste mexicain a toujours eu un penchant pour les  »créatures de marbre » : Santi dans L’ECHINE DU DIABLE, Nomak dans BLADE 2, l’Homme Pâle du LABYRINTHE DE PAN, les Elfes de HELLBOY 2. Il n’est pas étonnant de voir au générique la participation spéciale de Mike Mignola, créateur d’Hellboy, dessinateur de grand renom et grand ami de Del Toro, tant Azog et sa monture semblent tout droit sortis de ses plus belles planches. La blancheur morbide du monstre évoque ni plus ni moins que le MOBY DICK d’Herman Melville. La référence n’est pas gratuite, dans ce passage : Thorin, qui sera motivé par son obsession autodestructrice de son héritage, mutile Azog et laisse celui-ci en vie, jurant de se venger. On reconnait là le trait de caractère principal du capitaine Achab à la poursuite de la baleine blanche qui l’a estropié. Et, donc, Azog devient la principale menace pour nos héros, poursuivis par ses éclaireurs. Notons aussi que le personnage de Balin, narrateur de ce passage, prend lui aussi une dimension particulière. Le vieux Nain poursuivra des années plus tard la quête de reconquête territoriale entamée par son souverain, en s’aventurant avec quelques braves dans les mines de la Moria. On sait malheureusement quel sera leur destin dans LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU.

L’épisode des Trolls, grande scène classique du roman de Tolkien, devient le premier obstacle initiatique d’un Bilbo pas encore mûr pour affronter seul les dangers de la Terre du Milieu, et qui se distingue dans l’histoire par une maladresse inouïe… autant que par son astuce pour échapper aux trois Trolls affamés, et sauver les Nains. La scène est d’une drôlerie irrésistible, rappelant que Jackson excelle dans la mise en scène de la comédie burlesque. Devant les réparties des Trolls, on pense aux Trois Stooges, comiques américains des années 1930-40, à l’humour assez brutal (du type écrasement de doigts à coups de marteaux, « fourchettes » dans les yeux et coups de pieds dans les tibias). Derrière les rires, Jackson s’amuse cependant aussi à rendre hommage à un classique de Ray Harryhausen, LE 7eme VOYAGE DE SINBAD et ses énormes cyclopes affamés de chair humaine : l’image des Nains saucissonnés autour d’une broche géante est d’ailleurs une référence directe au film du maître de l’animation en stop-motion. Et d’ailleurs, en parlant de cyclopes affamés, Jackson saisit la balle au bond : pour piéger les Trolls, Bilbo improvise et ruse sur son nom, tel Ulysse cherchant à convaincre le Cyclope de ne pas le dévorer dans L’ODYSSEE d’Homère. Malgré lui, le Hobbit prend ses premiers traits « homériques » dans cette confrontation, devenant comme Ulysse un « héros aux mille astuces », parfois truqueur, un avantage qui sera décisif dans ses futurs périls.

 

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Apparaît, après ces savoureuses scènes de Trolls, un personnage bien plus sympathique, Radagast le Brun (Sylvester McCoy), collègue de longue date de Gandalf. Magicien comme lui, de la race des Istari (envoyés pour veiller sur les affaires des Hommes de la Terre du Milieu, et parfois les conseiller, face aux forces des Ténèbres), Radagast est un personnage savoureux, sorte d’ »écolo » ultime et très distrait, passant son temps en compagnie des arbres et des animaux. Mentionné dans quelques passages « flash-backs » des livres du SEIGNEUR DES ANNEAUX, l’étourdi Radagast se charge ici de transmettre un message inquiétant à Gandalf, après avoir fait d’inquiétantes découvertes. Jackson prépare la future décision de Gandalf, et annonce les futurs dangers de Mirkwood. Impossible donc de suivre à la lettre le roman de Tolkien, dans lequel la décision de Gandalf et les futures épreuves de Bilbo arrivaient assez arbitrairement. On a droit, en guise de préambule à celles-ci, à un premier aperçu fugace mais inquiétant des redoutables « Filles d’Ungoliant », araignées géantes, et à l’émergence du pouvoir corrupteur du fameux Nécromancien. La brève apparition, dans le récit de Radagast à Gandalf, du fantôme familier du Roi Sorcier (chef des Nazgûls), donnera aux connaisseurs un indice assez clair de ce qui attendra Gandalf, une fois séparé de Bilbo et des Nains. La vision, dans la bande-annonce, de plans absents du film, où le magicien s’aventure seul dans la forteresse fantôme de Dol Guldur, annonce quelques éclaircissements dans la problable future version longue du film en DVD.  

 

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Si ces nouvelles informations sont clairement transmises au spectateur, regrettons juste que Jackson cède parfois à son péché mignon : généreux dans ses scènes d’action menées tambour battant, le cinéaste néo-zélandais a aussi tendance à pratiquer la surenchère de péripéties. Montrer Radagast slalomer sur son traîneau (tiré par les redoutables Lapins de Rhosgobel !), pour faire diversion, était peut-être une scène superflue, dans un film à la durée déjà conséquente. Ne soyons quand même pas ingrats, la séquence permet de dynamiser le récit avant les nécessaires scènes de dialogues et d’explications qui vont suivre.

Dans le passage qui s’ensuit à Fondcombe, Jackson réussit une des scènes les plus intéressantes de toute sa saga « Tolkiennienne » : celle du Conseil Blanc, absente du roman BILBO LE HOBBIT mais mentionnée dans les autres écrits de la Terre du Milieu. C’est l’occasion de rassembler les grandes figures de l’Autorité politique de l’univers du SEIGNEUR DES ANNEAUX : Elrond (Hugo Weaving), Galadriel (Cate Blanchett) et Saruman (Christopher Lee) qui n’est pas encore « passé du Côté Obscur de la Force »… mais qui fait preuve déjà d’un orgueil prémonitoire. Le Conseil Blanc, sorte d’assemblée spéciale du G8 en Terre du Milieu, est l’occasion pour Gandalf de prendre conscience de son rôle à venir. Jusqu’ici simple vieux sage arrivant toujours à la rescousse, Gandalf réalise durant cette séquence que quelque chose ne tourne pas rond : ses avertissements sur le Nécromancien ne sont pas pris au sérieux par Saruman (premier signe de l’hubris, le désir de pouvoir dont celui-ci fera preuve dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX) ; il s’ensuit une vraie partie de « poker menteur » entre les deux futurs adversaires, sous les yeux d’un Elrond conciliateur. La présence de Galadriel devient justifiée pour clarifier le conflit de Gandalf : grâce à son don de double vue, elle peut installer une « ligne privée télépathique sécurisée » pour entendre les informations que le vieux magicien cache aux autres interlocuteurs. Gandalf réalise la gravité de son prochain dilemme : négliger la menace du Nécromancien, ou laisser Bilbo et les Nains partir seuls au-devant d’un danger mortel. Nul doute là encore que dans le film suivant, les conflits des différents personnages se renverront les uns aux autres, entre l’aventure de Bilbo et les Nains seuls dans Mirkwood, l’enquête de Gandalf et la future bataille opposant le Conseil Blanc au Nécromancien.

En attendant, l’obstiné Thorin n’a pas attendu Gandalf pour reprendre la route, et entraîne sa troupe sur de nouveaux chemins, à l’Est…

 

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LES AVENTURIERS DU TEMPLE MAUDIT :

Avec les changements narratifs apportés par Jackson, la traversée mouvementée des Monts Brumeux, qui se situait au premier tiers du roman, devient donc ici le grand climax du VOYAGE INATTENDU. Gandalf absent ne peut être la présence rassurante de service, prête à sauver Bilbo des affreux Gobelins. Le réalisateur profite de l’absence du sorcier laissé en arrière, pour insister sur l’entêtement suicidaire de Thorin, et son opposition à la présence de Bilbo. Ce qui aboutit à la scène vertigineuse où des Géants de Pierre, incarnations des forces primales destructrices de la Nature, s’affrontent sans prêter attention aux voyageurs risquant d’être écrasés et précipités dans le vide. La séquence évoque les vieilles légendes germaniques sur l’existence de Géants dans les montagnes, comme celles du Harz. Elle rappelle aussi la traversée périlleuse des Rochers Fracassants dans la légende de Jason et les Argonautes – mis d’ailleurs en images dans le film homonyme de 1963, avec les fabuleuses créatures de Ray Harryhausen, toujours lui…

Mais la séquence rappelle aussi que Jackson, féru de récits d’exploration historiques (il a rencontré le héros des néo-zélandais, Sir Edmund Hillary, le grand alpiniste vainqueur de l’Everest, durant le tournage du SEIGNEUR DES ANNEAUX), fait sans doute aussi référénce à des histoires d’ascension et de voyages tragiques. Là où la découverte du Tombeau de Balin dans LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU renvoyait à l’histoire de la mort de Robert F. Scott en Antarctique, l’évocation du voyage de Thorin entraînant son équipe vers un hypothétique foyer rappelle l’acharnement avec lequel Ernest Shackleton, marin irlandais contemporain de Scott, ramena à bon port les membres de son équipage vers le chemin du retour, durant sa mission en Antarctique. Thorin fait preuve d’un acharnement similaire à franchir les obstacles, au risque d’y perdre la vie.

La situation de Bilbo n’est guère brillante ; privé de la protection de Gandalf, le petit Hobbit est un fardeau aux yeux de Thorin. Une jolie scène de dialogue entre Bilbo et le Nain Bofur (James Nesbitt) entamera réellement le début d’une prise de conscience de notre héros. En cela, la situation fait évidemment écho à celle vécue par Frodo dans la traversée décisive de la Moria. Dans les deux aventures, c’est une épreuve initiatique décisive que passent les Hobbits en traversant les mondes souterrains. Impossible de faire demi-tour à l’entrée du seuil, même si Bilbo en a la tentation. L’entrée en scène des vilains Gobelins oblige bien évidemment ce dernier à prendre le chemin décisif pour « traverser les Ténèbres ». Jackson concentre le meilleur de ses scènes dans ce très long passage, illustrant à merveille les travaux de Joseph Campbell sur les grands thèmes mythiques de la Quête. Travaux qui ont largement influencé les prédécesseurs directs de Jackson : George Lucas (grand adepte des thèses de Campbell), et Steven Spielberg. La confrontation de Thorin et ses compagnons face au répugnant Grand Gobelin, leur fuite trépidante à travers mines, passerelles et couloirs soulignant la parenté thématique évidente avec le film le plus fou, le plus sombre, des deux complices des années 1980 : INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT. Jackson surligne l’hommage, déjà appuyé, avec l’apparition d’un rocher géant écrasant tout sur son passage, référence évidente à l’univers de l’aventurier archéologie imaginé par Spielberg et Lucas, dans LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE. Mais le plus intéressant n’est pas là. Car Bilbo fait de son côté une rencontre qu’il n’est pas prêt d’oublier…

 

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ENIGMES DANS L’OBSCURITE :

Evoquée en l’espace de quelques secondes dans le film LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU, la découverte de l’Anneau par Bilbo et la rancune de Gollum restaient jusqu’ici la grande énigme de toute la saga. Bien sûr, les lecteurs de Tolkien et de BILBO LE HOBBIT connaissent par coeur les circonstances exactes de la découverte de l’Anneau Unique. Mais, tout le monde n’ayant pas forcément lu tout Tolkien en détail, ce moment décisif était délibérément resté évasif dans les films de Jackson. En structurant la nouvelle trilogie, le réalisateur savait que ce passage était attendu et capital. Il s’agit non seulement de montrer ce qu’il s’est passé, mais aussi comment Bilbo a dû s’arranger avec la vérité des faits, pour échapper à Gollum. Peter Jackson nous montre donc que le héroïque Hobbit n’est pas un personnage bidimensionnel : il a aussi une zone d’ombre… et une très grande part de responsabilité dans la suite des évènements du SEIGNEUR DES ANNEAUX.

 

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Ci-dessus : le chapitre des « Enigmes dans l’Obscurité », illustré par Alan Lee.

 

Jackson soigne sa séquence, passant de l’amusement à l’effroi. Impossible de ne pas sourire en retrouvant Gollum, toujours incarné par Andy Serkis (devenu depuis fondateur d’un studio de réalisation en « performance capture », sa spécialité, et réalisateur de la seconde équipe pour Jackson) ; Gollum qui n’a pas encore, alors, perdu son « présssieux », ni subi les mauvais traitements du SEIGNEUR DES ANNEAUX, et se montre ici plus enfantin… Dévorer le Hobbit, après un jeu de devinettes, ne sera qu’un divertissement innocent pour lui, cela le change de son lugubre ordinaire ! Mais Bilbo, dans cette scène, sait s’adapter aux circonstances. Il commet gaffes et erreurs, avant de se rattraper pour surpasser Gollum. Dans toute cette scène, nous assistons à l’évolution psychologique accélérée de notre héros, passant du stade enfantin (réponses maladroites, apeurées) au stade adulte… en faisant preuve de tricherie, renvoyant au caractère d’Ulysse : la question piège sur l’Anneau est en quelque sorte la marque de cette duplicité chez Bilbo. En jouant sur les mots, il l’emporte sur Gollum ; celui-ci réalisant trop tard avoir été floué, sa personnalité maléfique reprend le dessus. On sait que la découverte de Bilbo transformera bien plus tard la vie de son neveu, et déchaîner guerre et chaos en Terre du Milieu. Voilà comment les pièces du puzzle s’emboîtent…

L’épreuve révèle aussi, chez notre Hobbit, une autre caractéristique salvatrice : c’est le moment fondamental où, invisible, sur le point de tuer Gollum, il l’épargne. Les paroles de Gandalf dans LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU (« C’est la pitié qui a retenu Bilbo… ») prennent enfin tout leur sens. Le geste compassionnel de Bilbo pèsera lourd dans la suite des évènements. Sans Gollum, Frodo n’aurait jamais pu achever sa quête… et n’est-ce pas ce même Gollum qui détruira l’Anneau maléfique à l’ultime moment ?

D’autres idées viennent à la vision de cette séquence : Jackson fait référence, sans doute inconsciemment, à quelques prestigieux prédécesseurs. Tolkien, quand il écrivait son roman, connaissait ses classiques : impossible de ne pas comparer cette traversée souterraine de la montagne à celle du héros de l’opéra d’Edvard Grieg, PEER GYNT. Un héros paresseux, orgueilleux, avide d’aventures, qui se retrouve un temps « invité » par des Trolls : c’est le célèbre air intitulé DANS LE HALL DU ROI DE LA MONTAGNE. Un air qui, au cinéma, est devenu indissociable du film de Fritz Lang, M LE MAUDIT. Lang, réalisateur du tout premier grand film d’heroic fantasy (LES NIEBELUNGEN, 1924, d’après les mêmes légendes germaniques sur lesquelles travailla Tolkien), révéla le talent de l’acteur Peter Lorre, dans le rôle d’un pitoyable psychopathe sifflotant cet air en permanence. Le choix d’Andy Serkis dans le rôle de Gollum pour LE SEIGNEUR DES ANNEAUX tombait sous le sens : au naturel, l’acteur affiche une légère ressemblance avec Lorre, encore accentuée par le look choisi pour Gollum. La pauvre créature, d’ailleurs, se montre autant pitoyable qu’effrayante, avec sa double personnalité « gentille/criminelle », comme l’était le tueur de M LE MAUDIT. Enfin, achevant la référence initiale à PEER GYNT, Jackson va même jusqu’à montrer Bilbo perdre des boutons de veste dans sa fuite. Dans l’opéra de Grieg, Peer Gynt finissait par gagner sa vie comme fabricant de boutons… Il se comparaissait à un « mauvais bouton », trop individualiste et égoïste. Bilbo, lui, le « mauvais bouton » du groupe d’aventuriers, va cependant se racheter et évoluer dans le bon sens.

 

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Un avant-goût de ce qui nous attend dans les prochains films : la fureur de Smaug, par John Howe.

 

CONCLUSION : DE CHARYBDE EN SCYLLA

Les retrouvailles de Bilbo, Gandalf et des Nains, au sortir de la Montagne, sont une vraie renaissance symbolique. La réapparition du Hobbit, surtout, change le point de vue des Nains à son encontre. Avant même de se servir de l’Anneau, Bilbo était déjà « invisible » aux yeux de Thorin. Le grand combat final face à Azog vient entériner cette nouvelle relation entre eux deux. Le Nain déchu se bat pour les siens, dans l’espoir fou de leur rendre un foyer ; Bilbo, qui a réalisé le sens de son aventure, n’a plus qu’à combattre pour sauver la vie de Thorin, embrassant pleinement sa cause. Nous sommes toujours en plein territoire homérique – le chapitre du roman correspondant à ces péripéties s’intitulant d’ailleurs « De Charybde en Scylla », référence aux dangers guettant de part et d’autre Ulysse et ses marins.

Après l’apparition des Aigles, une scène d’envol évoquant cette fois un autre grand classique des contes pour enfants (NILS HOLGERSSÖN de Selma Lagerlöf, et un envol similaire sur le dos des oies sauvages), Jackson peut conclure ce premier film par un sublime enchaînement de plans, digne du BEOWULF de Robert Zemeckis. Une petite grive s’en va frapper sur les rochers du Mont Erebor ; le son se répercute en écho, dans les salles du palais abandonné, et réveille Smaug, dont l’oeil (faisant le lien avec l’Oeil de Sauron dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX) s’ouvre sur le spectateur… L’horrible dragon attend ses futurs adversaires.

Conclusion impeccable, qui, à l’instar de la sortie de LA COMMUNAUTE DE L’ANNEAU 11 ans plus tôt, crée une immense satisfaction du spectateur au sortir de la projection… ainsi qu’une terrible frustration. Encore un an à attendre la suite, et 18 mois pour la conclusion définitive du HOBBIT ! Et tellement de questions dramaturgiques restant en suspens : comment Jackson va-t-il lier les passages obligés du roman (la rencontre avec Beorn le métamorphe, les Araignées, les Elfes des Bois…) au reste : les soupçons de Gandalf quant à la découverte de Bilbo, leur séparation, la Bataille de Dol Guldur, la révélation du Nécromancien, les enjeux politiques de la quête des Nains ? La route est encore longue… à suivre donc dans un an, dans LE HOBBIT : LA DESOLATION DE SMAUG. Merci Peter Jackson, et puissent les poils de votre barbe ne jamais tomber !

 

Ludovic Fauchier, le Bloggit

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 10

K comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 10 dans Aspie k-franz-kafka-asperger-241x300

… Kafka, Franz (1883-1924) :

Les écrivains sont de drôles d’oiseaux… surtout celui-ci. Le nom de Kafka venant du mot tchèque « Kavka » désignant le choucas des tours, un petit corbeau familier des villes, et des châteaux. La personnalité de Franz Kafka, cité à juste titre parmi les écrivains les plus importants du 20ème Siècle, lui a valu une « nomination » dans des listes de personnalités Aspies supposées. Hypothèse intéressante, et somme toute plausible, selon les biographies et les témoignages de ses proches.

Né à Prague sous l’empire austro-hongrois, Kafka était le fils d’un commerçant juif avec qui il eut des relations difficiles. Un père décrit comme tyrannique et prétentieux, à qui il s’opposa (et dont l’attitude lui inspirera les figures du Pouvoir de ses futurs écrits) ; le contraire de sa mère, discrète et timide, venue d’une famille intellectuelle. L’enfance de Kafka fut solitaire : la mère devant travailler, ses soeurs mariées ayant quitté le foyer, le jeune garçon sensible se retrouvait livré à lui-même pendant de longues heures. Bon élève à l’école, peu intéressé par l’éducation judaïque dans sa jeunesse, il hésita sur le cours de ses études supérieures : deux semaines de cours de chimie avant de choisir le droit, ce qui lui permit de suivre des cours de langue allemande et d’histoire de l’art, et de rejoindre un club étudiant de littérature. Du pain bénit pour ce jeune homme féru justement de lecture et d’écriture, et qui y rencontra son grand ami, le poète Max Brod, celui-là qui fera connaître son oeuvre après son décès. Kafka appréciait particulièrement les ouvrages de Platon, Flaubert, Goethe, Von Kleist, et Dostoïevski. Gagné par la passion de l’écriture, Kafka fut pourtant peu publié de son vivant, et il faudra l’influence (et les retouches) de Brod pour que ses écrits connaissent la consécration, après la tuberculose qui l’emporta en 1924.

L’évocation de la personnalité de Franz Kafka laisse fortement penser qu’il était légèrement « Aspie ». Jugez plutôt : de nature plutôt tranquille, timide, Kafka parlait peu mais avec beaucoup d’intelligence, et préférait s’exprimer par l’écrit, laissant derrière lui une correspondance fournie. Phobique social (il ne quitta vraiment le foyer familial qu’à 31 ans), extrêmement sensible au bruit, cet homme terriblement anxieux sut communiquer à merveille son malaise dans ses romans et nouvelles, ce qui ne l’empêchait pas par ailleurs d’être aussi capable d’humour. Parmi ses autres « dons » constatés, une faculté d’observation et de mémorisation d’une très grande précision, une exigence de vérité et de rigueur consciencieuse. Ses centres d’intérêts furent : les sports (assez tardivement), la naturopathie, les systèmes éducatifs modernes (la pédagogie Montessori), l’aviation et le cinéma. Sa vie professionnelle fut réglée autour de routines bien établies : après une première expérience malheureuse dans les assurances (un emploi du temps trop lourd l’empêchant d’écrire), son embauche et ses promotions pour une institution pour les ouvriers accidentés lui permirent d’aménager un planning quotidien à sa convenance. En se servant de son observation du quotidien de la compagnie, Kafka sut créer et crédibiliser l’univers de ses romans et nouvelles.

Malheureusement, ces capacités et son talent allaient de pair avec de graves problèmes relationnels : nombreuses crises dépressives, moments de réclusion, idées suicidaires… Franz Kafka n’avait que quelques amis proches, et eut des liaisons malheureuses avec les femmes. Des fiançailles rompues deux fois avec Felice Bauer, une autre rupture avec Julie Wohryzeck, des histoires avec Grete Bloch… Milena Jesenska, journaliste et écrivaine anarchiste, et Dora Diamant, institutrice maternelle, furent les femmes qui comptèrent sans aucun doute le plus pour lui. Les diagnostics variant d’un spécialiste à l’autre, nul ne peut déterminer exactement l’origine des problèmes de Kafka : désordre de personnalité schizoïde, hypocondrie, troubles anorexiques, homosexualité refoulée… l’hypothèse Asperger vient se mêler à celles-ci. 

Le talent de Franz Kafka fut salué comme celui d’un immense écrivain. Ses oeuvres, censurées et détruites pour d’évidentes raisons par les nazis, gardent un caractère terriblement prémonitoire et inquiétant. LA METAMORPHOSE, LE PROCES, LE CHÂTEAU, LA COLONIE PENITENTIAIRE… influencèrent un nombre incalculable d’écrivains. En France, ses textes traduits par Alexandre Vialatte, marquèrent profondément par exemple Albert Camus, dont L’ETRANGER peut être considéré comme un de ses héritiers spirituels. L’aliénation, l’oppression d’un pouvoir politique inaccessible, les conflits familiaux paroxystiques, la peur des actes de brutalité, les quêtes et transformations mystiques, sont devenus les thèmes éminemment « kafkaïens », cet adjectif étant devenu la représentation idéale de l’absurdité bureaucratique dont il fut le témoin. Un terme à rapprocher de l’exemple d’un autre célèbre écrivain, George Orwell, dont le nom a « débordé » sur le réel pour illustrer l’emprise des systèmes totalitaires sur l’individu.

Les cinéastes ont bien tenté d’adapter l’univers de Kafka, avec des résultats très discutables, tant l’oeuvre de l’homme de Prague est délicate à transposer. On peut citer son adaptation la plus connue : LE PROCES en 1961 par Orson Welles. Ou le film de Steven Soderbergh KAFKA (1991), fiction basée sur son univers littéraire, avec Jeremy Irons. D’autres films tentèrent de recréer, entièrement ou partiellement, l’ambiance et l’esprit de ses écrits : citons notamment LE LOCATAIRE (1976) de Roman Polanski, LA MOUCHE (1986) de David Cronenberg (qui cite volontairement les mots de l’auteur de LA METAMORPHOSE) ; ou OMBRES ET BROUILLARD (1991) de Woody Allen.

Cf. Woody Allen, George Orwell ; Meursault (L’ETRANGER), le Prince Mychkine (L’IDIOT).

 

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… Kandinsky, Vassily (1866-1944) :

Vassily Kandinsky, ou l’homme qui peignait les sons…

Le peintre russe eut une carrière tardive, commencée à trente ans, qui fut ni plus ni moins à l’origine d’un des très grands mouvements du 20ème Siècle : l’art abstrait. Vassily Kandinsky (orthographié aussi Vassili Kandinski) apporta sa propre révolution dans une période politiquement troublée, malmenée par l’émergence des dictatures européennes les plus violentes. Et si l’on dispose de peu d’informations sur la personnalité de Kandinsky (sans doute à cause d’une extrême discrétion), son nom est cité parmi d’éventuelles personnalités « Aspergers » en raison d’une particularité parfois constatée chez ces derniers : la synesthésie.

Ce mot savant cache un don assez étonnant, idéal pour tous ceux qui embrassent une carrière artistique. La synesthésie est un phénomène neurologique associant plusieurs sens entre eux ; l’un des exemples les plus connus étant l’association des lettres de l’alphabet à une couleur particulière. Il peut y avoir beaucoup d’autres types de synesthésies, et celle de Kandinsky a littéralement rejailli sur ses tableaux. Fasciné par les couleurs depuis son enfance, le peintre sut développer ce don en transformant les sons qu’il percevait en couleurs. Littéralement, il voyait les sons et entendait les couleurs, au point de faire de ses tableaux de véritables oeuvres musicales, titrant des séries entières « Improvisations » et « Compositions ».

Fils d’un marchand de thé, ayant passé sa jeunesse à Moscou et Odessa, Vassily Kandinsky étudia très jeune les arts et la musique. Son don se manifesta donc très tôt, stimulé par son éducation artistique. A ces talents, il faudra aussi rajouter, plus tard, un intérêt particulier pour l’étude de la psychologie, la musique de Wagner et l’ésotérisme théosophique. A l’Université de Moscou où il étudia le droit et l’économie, Kandinsky eut aussi l’occasion de faire des voyages formateurs, notamment en 1889, dans la région de Vologda ; en parcourant le pays pour étudier les coutumes de droit et le folklore russes, Kandinsky eut l’impression de pénétrer dans des tableaux dès lors qu’il entrait dans une maison ou un bâtiment colorés. La découverte par ailleurs d’une série de toiles de Monet, LES MEULES, bouleversa toutes ses conceptions sur la peinture en révélant l’action de celles-ci sur sa mémoire.

A trente ans, Kandinsky décida de franchir le pas et d’arrêter ses études pourtant prometteuses, pour se lancer dans la peinture, apprenant sa technique dans l’école privée d’Anton Azbe et à l’Académie des Beaux-Arts de Munich. Il élaborera ainsi toute une philosophie de l’art qu’il nommera la « nécessité intérieure », l’exprimant dans ses peintures comme dans des ouvrages théoriques, le fruit d’une très longue réflexion basée sur un intense besoin spirituel. Peu à peu, Kandinsky développera une technique « intutitive » très mûrie, associant chaque son à une couleur définie, penchant de plus en plus vers l’abstraction. 

Auprès d’autres peintres comme Paul Klee, Kandinsky fondera à Munich le mouvement Cavalier Bleu (nommé d’après une de ses toiles), dans le but de promouvoir l’art abstrait. Rappelé en Russie au début de la 1ère Guerre Mondiale, il se consacrera à l’enseignement analytique dans l’art et l’organisation de l’Institut de Culture Artistique. Malheureusement pour lui, la chute de l’Empire russe et l’arrivée au pouvoir des communistes le poussera à quitter son pays natal. Revenu en Allemagne pour rejoindre le Bauhaus de Weimar, Kandinsky s’y épanouira entre l’enseignement, la publication de ses théories (POINT ET LIGNE SUR PLAN, 1926) et la réalisation de ses toiles. Malheureusement, cette fois, ses peintures rencontrèrent l’hostilité des partis de droite. Après les fermetures et la dissolution officielle du Bauhaus, Kandinsky quitta l’Allemagne nazifiée pour vivre ses dernières années à Paris. Celles-ci constitueront la synthèse de l’ensemble de son oeuvre (avec notamment l’apparition d’étonnantes formes biomorphiques « foetales » dans ses toiles, et la finalisation de ses COMPOSITIONS), et seront vécues dans l’isolement. Eclipsé par les peintures cubistes et impressionnistes plus à la mode, Vassily Kandinsky aura cependant droit à une reconnaissance posthume, due aux efforts de son épouse Nina, qui saura obtenir la reconnaissance finale du talent de son mari, et sa place dans l’Histoire des grands peintres.

 

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… Kaufman, Andy (1949-1984) :

OVNI dans le monde des acteurs comiques américains… ou plutôt « Homme de la Lune » (pour citer la célèbre chanson des R.E.M., MAN ON THE MOON, écrite en son hommage) ? Très peu connu de ce côté-ci de l’Hexagone, Andy Kaufman doit une bonne partie de sa reconnaissance tardive au remarquable film homonyme de Milos Forman avec Jim Carrey. Andy Kaufman détestait porter l’étiquette de  »comique », et élabora en quelques années toute une série de canulars aux dépens du public, qui l’avait consacré star dans la populaire sitcom TAXI. Kaufman pratiquait de cette façon un humour très particulier, prenant un malin plaisir à embrouiller la tête de tout un chacun, pour mieux abolir les frontières traditionnelles de la réalité et de l’imagination. Il fallait un haut degré de folie pour oser malmener les conventions de l’humour télévisé américain, et Kaufman poussa le bouchon très loin, avec une belle inconscience. 

Parvenir à percer la personnalité du  »vrai » Andy Kaufman est une vraie mission impossible… Tant et si bien que les hypothèses diverses fleurissent sur le Net pour expliquer la bizarrerie de son humour : pourquoi pas, alors, le syndrome d’Asperger ? … Les informations disponibles sont presque inexistantes à ce sujet. Ne reste donc que le film de Forman, fidèle à la véritable histoire de Kaufman, et l’interprétation d’un Jim Carrey transformé, dans un de ses rôles les plus complexes aux côtés de celui de Joel, l’Aspie dépressif d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND.

Andy Kaufman aurait eu une enfance tout ce qu’il y a d’ordinaire, sans un don précoce pour la comédie et le spectacle – don qui, montré dans MAN ON THE MOON, inquiétait ses parents : le petit Andy préférant rester seul dans sa chambre devant un public imaginaire au lieu d’aller jouer avec ses camarades ! Sa carrière professionnelle fut météorique, dix ans à peine, après une période de vaches maigres dans les night-clubs et coffee shops de la côte Est des USA. Le film de Forman a su montrer les évolutions de la vie de Kaufman, artiste toujours caché derrière ses personnages. A commencer par le tout premier,  »l’Etranger », calamiteux imitateur censé venir d’une île perdue d’Europe de l’Est (qui coula !) avant de se transformer en un sosie parfait d’Elvis Presley. Le nom d’Andy Kaufman retint l’attention de l’agent George Shapiro, et le succès vint avec l’apparition mémorable de Kaufman dans la toute première émission du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW en octobre 1975, où il croisa ce soir-là Dan Aykroyd, déjà cité dans ce blog ; puis ce fut la série TAXI lancée en 1978 qui fit de Kaufman une star. Le personnage de « l’Etranger » devint le doux dingue Latka Gravas, chauffeur de taxi atteint de troubles de personnalités multiples. Mais l’acteur, craignant de se voir enfermé dans ce personnage, développa à côté des numéros et des personnages ne correspondant en rien à ce que l’on attendait de lui… Notamment sa création la plus célèbre : l’infâme Tony Clifton, un horrible chrooner vulgaire, raciste et grossier, personnage créé et co-interprété avec son frère et son complice Bob Zmuda. Ce que montre le film est vrai : sans prévenir ses collègues, Kaufman se déguisa en Clifton, artiste invité sur le plateau de TAXI, et mit un tel chaos qu’il fut expulsé par la sécurité ! Plus tard, Kaufman et sa créature en vinrent même aux mains sous les yeux d’un public stupéfait, persuadé que l’acteur était Tony Clifton…

Celui-ci ne fut bien sûr qu’une des diverses créations de Kaufman, dont les  »happenings/canulars/numéros » devinrent de plus en plus osés. Loin du principe habituel de la caméra cachée, où le public rit aux dépens de la victime désignée, Kaufman renvoyait sans cesse ce dernier dans les cordes – littéralement car Kaufman, passionné de catch, organisa, parmi ses nombreux coups pendables, de faux pugilats avec le catcheur professionnel Jerry Lawler. La « dispute » fictive se poursuivit même dans une émission mémorable du talk-show de David Letterman. L’incident fit des émules pour d’autres amateurs de canulars, apparus chez Letterman, tels l’acteur Crispin Glover.

Il fallait cependant que le spectacle s’arrêta très tôt… Quand Andy Kaufman annonça à ses proches être atteint d’un cancer avancé, beaucoup crurent à une blague de mauvais goût. Le 16 mai 1984, l’artiste était enterré. La légende, elle, commença… Beaucoup croient encore malgré tout qu’Andy Kaufman, tel Elvis Presley, a simulé sa mort pour échapper à une célébrité écrasante. L’horrible Tony Clifton continue de sévir, près de trente ans après la mort de son créateur. Il vint même agresser Jim Carrey durant la promotion de MAN ON THE MOON. Etait-ce Bob Zmuda, sous le maquillage ? Un troisième larron déguisé ? Ou Andy Kaufman, en train de réaliser le plus long canular du show-business, à l’insu de tous ? Le mystère reste entier…

Et nous ne sommes pas plus avancés sur le vrai Andy Kaufman, si tant est qu’il y a réellement existé derrière tous ces personnages !

Cf. Dan Aykroyd, Crispin Glover, Robin Williams ; Joel Barish (ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND).

 

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… Kubrick, Stanley (1928-1999) :

Quel avenir professionnel peut bien avoir un jeune garçon juif du Bronx, très intelligent, très timide, et dont les notes à l’école et au lycée sont si faibles qu’il ne peut pas entrer à l’université ? A priori, on répondra : « aucun ». Comme quoi, il faut éviter les jugements hâtifs… 

Stanley Kubrick, malgré ce départ apparemment défaillant, laissa une marque exceptionnelle dans l’histoire artistique du 20ème Siècle. Photographe, puis réalisateur, monteur, scénariste et producteur de ses propres films, il a créé treize films en tout sur quarante-cinq années… peu de films, mais quels films ! Tous les cinéastes en activité reconnaissent unanimement son génie visionnaire ; exposés dès leur jeunesse aux images mémorables de DOCTEUR FOLAMOUR, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, ORANGE MECANIQUE, SHINING et tous les autres, Steven Spielberg, Ridley Scott, Martin Scorsese, Christopher Nolan, James Cameron, David Fincher, les frères Coen, Tim Burton, David Lynch, Nicolas Winding Refn ont tous reconnu avoir une dette immense envers l’oeuvre de Kubrick – et, pour les plus chanceux, des souvenirs mémorables. Les spectateurs du monde entier, eux, restent fascinés par l’univers unique de ses films. L’auteur de ces lignes peut se joindre à eux, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE étant son film favori, et un de ses souvenirs les plus attendris, liés à une diffusion du film à la télévision, avec son père qui lui expliquait ses mystères au fil de l’histoire…

Apprécié de ses proches pour sa gentillesse, réputé pour sa curiosité intellectuelle absolue, son perfectionnisme sur les tournages et sa réserve envers la presse, Stnaley Kubrick a hérité d’une légende exagérée de « reclus mégalomane » qu’il n’était pas. Il ne supportait pas la médiocrité dans le travail, avait d’évidentes obsessions et se montrait impitoyablement lucide sur la nature humaine, et même quelque peu paranoïaque… Au fil des informations et anecdotes révélées à son égard dans les documentaires, il ne fait aucun doute que Stanley Kubrick présentait des traits évidents du syndrome d’Asperger.

Fils d’un médecin cardiologue et d’une mère artiste chanteuse et danseuse, tous deux d’origine juive austro-hongroise, le jeune Stanley Kubrick s’ennuyait ferme à l’école et au lycée, récoltant les pires notes de sa classe, sauf en sciences physiques. Il affirma ne se souvenir d’aucun livre notable avant d’avoir eu 19 ans, bien qu’ayant été initié au goût de la lecture par sa mère. Comme on le sait, sa passion pour la littérature influencera le choix de ses films, tous adaptés de romans, à partir de THE KILLING (L’ULTIME RAZZIA) en 1956. Grâce à son père, Kubrick aimait aussi le jazz et se vit même un temps en futur musicien professionnel. L’influence du père de Kubrick sera décisive pour les deux grands centres d’intérêt de son fils, à l’adolescence : il lui enseigna les jeux d’échecs, une discipline dans laquelle Kubrick excellait, comme on peut le voir sur des photos de tournage et dans certains de ses films (L’ULTIME RAZZIA, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE et BARRY LYNDON), qui reproduisaient dans leur dramaturgie très particulière les schémas de ces mêmes jeux. Et, surtout, le cadeau d’un appareil photo Graflex pour les 13 ans de Kubrick déclencha tout : Kubrick fut embauché à 16 ans comme photographe indépendant par le magasine au nom prémonitoire, « Look ». Le « regard » de Kubrick sur l’actualité de son époque fut une étape décisive pour apprendre la prise de vues, et travailler un remarquable don de création visuelle ; Kubrick sera incollable sur les différents appareils et caméras, une qualité indéniable qui lui permettra de passer à la réalisation de documentaires et de maîtriser les aspects techniques de ses futurs chefs-d’oeuvre. Kubrick apparaît parfois sur ses photos, curieux jeune homme au costume serré et au regard semblant déjà branché sur l’au-delà… 

Parfaitement autodidacte, sans diplômes (il ne fréquenta la Columbia University qu’en auditeur libre), Stanley Kubrick posa ainsi les bases de son univers. Treize films, abordant les genres et les styles les plus variés, et dont la durée de tournage s’espacera de façon étonnamment mathématique au fil du temps : depuis FEAR AND DESIRE (qu’il refusa de voir exploité en salles) jusqu’à son film testament EYES WIDE SHUT, en passant par LE BAISER DU TUEUR, THE KILLING (L’ULTIME RAZZIA), LES SENTIERS DE LA GLOIRE (interdit de projection en France pendant 18 ans…), SPARTACUS (grand classique du péplum épique, un mauvais souvenir à Kubrick, engagé pour remplacer Anthony Mann en cours de tournage), LOLITA, DOCTEUR FOLAMOUR (ces deux derniers offrant des rôles mémorables à Peter Sellers), 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, ORANGE MECANIQUE, BARRY LYNDON, SHINING et FULL METAL JACKET. Sans compter des projets de films restés inachevés (NAPOLEON, LE PARFUM, WARTIME LIES / ARYAN PAPERS…), et d’autres confiés à d’autres réalisateurs (comme A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE qu’il remit à Steven Spielberg en véritable marque d’héritage spirituel).

Stanley Kubrick, ce fut aussi une personnalité marquante, et un regard incroyable : sous deux grands sourcils en accent circonflexe, les yeux de Kubrick, à la fois malicieux et concentrés, semblaient pouvoir « scanner » leurs interlocuteurs et révélaient un univers intérieur d’une grande richesse. Dans son travail, le cinéaste se transformait : il voulait que chacun donne son maximum et se montrait redoutablement exigeant, sans être tyrannique pour autant. Son perfectionnisme le poussait à tout préparer et contrôler, jusqu’au doublage en langue étrangère, et le contrôle de qualité des copies projetées dans les salles du monde entier. Ceux qui ont pu visiter l’exposition qui lui a été consacrée à la Médiathèque ont pu voir un aperçu de sa méthode de travail, notamment via un tableau de production de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, d’une précision méticuleuse jusqu’au plus infime détail. Ce perfectionnisme a souvent été qualifié chez lui de maladif, les anecdotes sur les centaines de plans, répétés jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction dans ses derniers films, faisant désormais partie de sa légende. Ces répétitions n’avaient rien de capricieux. En bon « Aspie » créatif, Kubrick voulait arriver au bon résultat, quitte à ralentir ses tournages… Cette recherche obsessionnelle de la perfection, tout comme la recherche pointilleuse de nouveaux projets de films, affecta néanmoins le rythme de ses tournages – d’où sans doute la distance dans le temps séparant chaque tournage, comme une vraie suite mathématique : 3 ans entre 2001 et ORANGE MECANIQUE, BARRY LYNDON 4 ans après, SHINING 5 ans plus tard, 7 ans pour FULL METAL JACKET, et enfin 12 ans entre FULL METAL JACKET et EYES WIDE SHUT. Autre point typiquement « Aspie » relevé chez Kubrick par les témoignages de ceux qui travaillèrent et discutèrent avec lui : aucun sujet ne semblait devoir lui échapper, révélant un esprit curieux de tout et intarissable. D’où la variété des sujets abordés dans ses films : historiques, politiques, religieux, philosophiques, psychanalytiques, la déshumanisation des sociétés, les dangers de la Guerre Froide, l’existence du surnaturel, la conquête spatiale, et on en passe… 

Quelques observations particulières concernant 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. La façon dont le film rassemble les oeuvres de diverses personnalités, citées en ces pages comme de très possibles Aspies, ne cesse d’intriguer. Kubrick s’inspire ouvertement et cite visuellement le long texte philosophique de Friedrich Nietzsche, AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, qui inspira une célèbre symphonie de Richard Strauss devenue le « thème officiel » du film. Il y ajouta aussi le Monolithe Noir, inspiré par un texte de Carl Gustav Jung. Le médecin suisse ne croyait pas aux coïncidences, et Kubrick non plus. Nietzsche, Strauss, Jung et Kubrick ont probablement été des Aspies à des degrés divers… Encore plus étonnant, le film, voulu comme une totale « expérience non-verbale », est aussi une expérience sensorielle unique. La bande-son du film suggère très souvent une perception « autiste » du monde. Kubrick créa en effet une série d’effets sonores perturbants, obsédants : le souffle hypnotique des astronautes dans leur scaphandre, les divers signaux d’alarme poussés aux limites du supportable, les bruits de voix venus de partout et nulle part à la fois dans les dernières scènes, etc… Tous ces sons évoquent ce que peuvent parfois ressentir une personne autiste et/ou Aspie. Kubrick n’a pas non seulement ouvert une porte sur les mystères de l’Espace-Temps avec son film, il en a aussi ouvert une sur l’inconscient collectif…

Bien entendu, un homme pareil ne pouvait que susciter parfois méfiance et incompréhension de la part d’une presse mal informée, lui collant vite fait mal fait une réputation de fou enfermé chez lui. Kubrick fuyait simplement les mondanités, préférant travailler en toute tranquillité et indépendance, après son départ pour l’Angleterre suivant la mauvaise expérience de SPARTACUS. Marié pour la troisième fois avec son épouse Christiane (la jeune allemande chantant à la fin des SENTIERS DE LA GLOIRE… aussi la nièce du cinéaste pro-nazi Veit Harlan !), heureux père de famille, Kubrick vivait dans une grande propriété, entouré de chiens et de chats, et aimait préparer ses futurs projets loin du tintamarre hollywoodien. Ce besoin de tranquillité d’esprit s’accompagnait aussi d’une certaine forme de paranoïa, au vu des nombreuses caméras de surveillance entourant son domaine. Depuis cette demeure, il restait cependant en contact avec ses proches, ses contacts professionnels et n’hésitait pas à rencontrer ou téléphoner à de jeunes collègues prometteurs.

Les anecdotes fourmillent aussi sur les relations, parfois curieuses, qu’entretenait Kubrick avec ses collaborateurs. Le syndrome d’Asperger probable de Kubrick pouvait aussi bien se traduire par de passionnantes discussions et échanges de points de vues, mais aussi de curieux revirements qui en décontenancèrent plus d’un. Tels le compositeur Alex North, auteur de la superbe partition de SPARTACUS, apprenant que sa musique de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE fut abruptement rejetée par Kubrick. Ou l’acteur Malcolm McDowell, qui garda un souvenir merveilleux de son travail avec le cinéaste sur ORANGE MECANIQUE, mais fut fort déçu de voir ce dernier ne plus prendre contact avec lui, par la suite… Ces « ruptures » subites n’empêchaient pourtant pas Kubrick de reprendre une conversation avec son interlocuteur, des mois après l’avoir interrompue ; interlocuteurs souvent stupéfaits de voir le cinéaste continuer précisément la discussion là où elle était restée en suspens, sans donner l’impression de le remarquer ! 

Le très probable syndrome d’Asperger dont était atteint Stanley Kubrick a certainement aussi joué un rôle dans l’incompréhension de son oeuvre par les critiques professionnels ; beaucoup d’entre eux lui ont régulièrement reproché à tort la froideur et l’inhumanité de ses films, sans chercher à voir plus loin. Une accusation qui reflète à sa façon l’incompréhension générale entourant nombre de personnes Aspies. Certes, une impression de froideur transpire souvent des films de Kubrick, particulièrement les derniers ; mais en réalité, il refusait simplement le sentimentalisme facile. Brillantes constructions intellectuelles, esthétiquement et techniquement parfaits, les films de Kubrick ne sont pourtant pas dénués d’émotion. Le cinéaste était un être humain, après tout, et non une machine à la HAL 9000. Seulement, dans ses films, l’émotion était avant tout  »intérieure », exigeant un effort d’attention du spectateur ; et d’ailleurs, les séquences émouvantes ne manquent pas chez Kubrick. La scène finale des SENTIERS DE LA GLOIRE, celle de SPARTACUS, la mort de l’enfant de BARRY LYNDON, la déconnection d’HAL dans 2001 sont là pour le prouver… Tout comme les derniers instants apaisés d’EYES WIDE SHUT, se terminant sur une chute malicieuse (et grivoise !) du maître, parti dans son dernier sommeil le 7 mars 1999. Vers Jupiter, et au-delà de l’Infini… 

- cf. Ludwig Van Beethoven, Tim Burton, Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche, Richard Strauss, Steven Spielberg, Robin Williams ; David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), HAL 9000 (2001 L’ODYSSEE DE L’ESPACE)

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 9

I-J, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 9 dans Aspie j-michael-jackson-asperger

… Jackson, Michael (1958-2009) :

Des centaines de millions d’albums vendus, des chansons devenues des classiques instantanés, des concerts à grand spectacle, ses pas de danse (assez terrifiants) défiant les lois de la physique, des clips d’anthologie, une fortune personnelle phénoménale… Michael Jackson était, dans son domaine, l’homme des superlatifs permanents. Mais il était aussi un personnage profondément perturbé, et une figure des plus décriées du show-business américain. Un éternel enfant dont la moindre apparition provoquait l’hystérie collective, propre à attirer sur lui les rumeurs et les informations les plus délirantes. S’il s’identifiait à Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir imaginé par James M. Barrie, ses détracteurs l’auraient sûrement volontiers comparé à Dorian Gray, le jeune homme immortel et ambigu créé par Oscar Wilde. Le comportement de l’artiste en public a pu laissé supposer à certains qu’il était un très hypothétique Aspie… ce qui reste à prendre vraiment très au conditionnel.

Si Michael Jackson se comparait à Peter Pan, son père Joseph fut certainement son Capitaine Crochet. Michael Jackson, le huitième enfant, vécut une enfance bien étrange, entre sa mère Katherine l’élevant comme Témoin de Jéhovah, lui enseignant la peur du péché propre à cette secte, et ce père, ouvrier et musicien, qui le maltraitait tout comme ses frères. Un papa qui les « entraîna » par la menace des coups et le ceinturon, à devenir musiciens… et ne trouvant rien de mieux que d’emmener les futurs Jackson Five (Michael Jackson avait alors 9 ans) faire leurs premiers concerts dans les clubs les plus glauques des alentours, parmi les strip-teaseuses et les travestis… Le chanteur souffrira toute sa vie de cette enfance volée, et d’une sévère dysmorphophobie (la peur de se sentir laid) causée par les moqueries et insultes paternelles au sujet de son nez… et qui entraîna les désastreuses opérations  »esthétiques » que l’on sait.

Il faudra le poids d’un Berry Gordy, grand patron de la prestigieuse Motown, pour engager les frères Jackson et les éloigner de leur « gentil » paternel… La star du groupe, Michael Jackson se lancera rapidement dans une carrière solo, s’éloignant de ses frères au fil du temps. La suite est connue : les albums OFF THE WALL, THRILLER, BAD, DANGEROUS, HISTORY BLOOD ON THE DANCE FLOOR et INVINCIBLE et leurs tubes combinant soul, funk, r’n'b, pop rock, sont entrés dans l’Histoire de la musique pop. Tout comme ses vidéoclips tournés et produits comme de vrais films de cinéma, par des pointures comme Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et George Lucas, John Landis, Spike Lee… Steven Spielberg, apparu amicalement dans son clip LIBERIAN GIRL, envisagea de monter une adaptation de Peter Pan en comédie musicale avec lui, avant de prendre ses distances, sans doute peu convaincu des talents de comédien de Jackson. 

Si ses succès et sa notoriété étaient incontestables, en revanche, la personnalité du « King of Pop » fut en permanence la source de nombreuses controverses. Michael Jackson était un homme hypersensible et terriblement régressif. Sur sa vie privée, les ragots se déchaînèrent et semèrent davantage la confusion. Michael Jackson cultivait une image sérieusement ambiguë qui fut entâchée par les deux accusations d’abus sexuels sur mineurs dont il fut la cible. Et bien qu’il fut prouvé que ces accusations cachaient en fait des tentatives d’extorsion, son image en pâtit gravement. Certaines de ses déclarations, de ses « excentricités » publiques (comme lorsqu’il montra aux fans son second fils, en le tenant au-dessus du vide, à l’Hôtel Adlon en 2002) traduisaient chez lui une grave inconscience des convenances sociales… D’où le surnom de « Wacko Jacko » (« Jacko le Barjo ») que lui collèrent ses détracteurs. Et une image prêtant le flan aux caricatures.

Impossible pour lui de vivre une vie « normale ». Rester souvent éloigné de la folie médiatique, en vivant reclus dans son domaine de Neverland ne fit qu’alimenter davantage les ragots, à la façon d’un Howard Hughes, dont il semblait partager certaines phobies – la crainte de la contagion l’obligeant à porter gants protecteurs et masque chirurgical. Les ennuis médicaux, allant de pair avec d’épuisantes obligations professionnelles, auront eu chez lui des conséquences dramatiques. Jackson souffrait de vitiligo (dépigmentation partielle de la peau), et effectua des traitements radicaux aux effets calamiteux. Une brûlure accidentelle durant un tournage publicitaire en 1984 entraîna d’autres opérations, et des prises d’antidouleurs qui développeront chez lui une addiction fatale.

Ces problèmes médicaux et relationnels sévères révèlent une personnalité sérieusement névrosée depuis l’enfance. Difficile toutefois d’affirmer que le syndrome d’Asperger se cachait derrière cela. Certes, l’inconscience sociale, les périodes d’isolement, la création d’un univers intérieur imaginaire, l’attachement particulier aux animaux, certaines de ses manies, tout cela peut aller dans le sens du syndrome. Comme cela peut être contredit. Difficile d’avoir un avis objectif sur un homme-enfant dont le plus célèbre pas de danse, le Moonwalk, illustrait une contradiction permanente : reculer, tout en créant l’effet d’avancer. Et c’est bien connu,si l’effet s’avance quand Michael Jackson recule, comment veux-tu…

Houla ! On dérape, là… Passons plutôt à la personne suivante.

Cf. Howard Hughes, Steven Spielberg

 

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… Jefferson, Thomas (1743-1826) :

Le troisième président des Etats-Unis d’Amérique, deux fois élu, fut un véritable « Homme des Lumières ». Un grand homme d’Etat, défenseur acharné de l’idéal républicain et des Droits de l’Homme de son époque, et qui fut également philosophe, agronome, inventeur et architecte. Il n’est pas étonnant de trouver sa signature aux côtés de celle, entre autres, de Benjamin Franklin, parmi les rédacteurs de la Déclaration d’Indépendance de 1776, qui mena à la naissance politique des Etats-Unis. Pas plus que d’apprendre que Jefferson était peut-être un Aspie, plus « marqué » que Franklin.

Troisième enfant et premier fils d’une famille de dix enfants, Jefferson était le fils d’un propriétaire planteur ; autodidacte, le père de Jefferson voulait que ce dernier soit bien éduqué. A douze ans, Jefferson apprit déjà plusieurs langues ; héritier à 14 ans de la propriété après le décès de son père, il étudia les sciences naturelles et l’histoire. Dans ses études supérieures, Jefferson développa ses connaissances (en botanique, géologie, cartographie, grec, latin, droit, histoire) et se passionne pour la philosophie (Locke, Bacon et Newton).  Après des études de droit, il sera admis au barreau et entrera jeune dans les cercles politiques des colonies américaines. En pleine période de colère contre la Grande-Bretagne, Jefferson se rangea du côté de Patrick Henry et se fit remarquer par ses écrits anticolonialistes, inspirés par les philosophes des Lumières. C’est d’ailleurs Jefferson qui, en 1776, préparera l’ébauche du texte de la Déclaration d’Indépendance, devenant de fait son principal auteur et « l’âme » de la jeune nation. On se doute bien que les Britanniques virent en lui un ennemi, et faillirent l’arrêter durant son mandat de gouverneur de Virginie. Succédant à Benjamin Franklin comme ambassadeur en France, il profitera de la vie culturelle parisienne, tout en se montrant critique vis-à-vis de la monarchie absolue française, dont il assistera au début de sa chute avant son retour aux Etats-Unis en 1789. Secrétaire d’Etat du premier gouvernement Washington, il organise le fonctionnement fédéral de ce gouvernement, tout en s’opposant à celui qui sera son principal adversaire politique, Alexander Hamilton, secrétaire au Trésor. L’opposition des deux hommes prendra une échelle nationale, entre républicains-démocrates (Jefferson) et fédéralistes (Hamilton).

Au terme d’un difficile parcours électoral, Jefferson deviendra le troisième président américain en 1801. Durant ce premier mandat, Jefferson réussit des réformes (sur la finance et l’immigration), une amélioration du système de vote, le rachat de la Louisiane aux français (ce qui ouvrira de nouveaux territoires à conquérir aux colons). Passionné de sciences et de cartographie, Jefferson financera avec enthousiasme la fameuse expédition de Lewis et Clark (1804-1806) dans le continent nord-américain. Son second mandat (1805-1809) sera plus difficile, en raison de nombreux problèmes sur la politique étrangère (l’impact des guerres napoléoniennes), la scission des « Vieux Républicains » ralliés à James Monroe, et la conspiration d’Aaron Burr, son ancien vice-président favorable à une scission de l’Union. Finalement, suivant l’exemple de George Washington, Thomas Jefferson, qui aurait pu briguer et gagner un troisième mandat, choisit de se retirer de la politique. Il passera ses 18 dernières années en solitaire dans sa propriété de Monticello, continuant de développer son intarissable curiosité scientifique et philosophique, jusqu’à sa mort.

Voilà pour le parcours historique de Jefferson. Sa personnalité, quant à elle, traduisait selon les témoignages une certaine timidité en société. Timidité liée à cette exceptionnelle envie d’apprendre et de savoir, qui en fait donc un très possible Asperger historique… Agréable et courtois en société, excellent diplomate, Jefferson était aussi quelqu’un de réservé et froid, peu à l’aise quand il s’agissait de faire des discours publics. Il souffrait de migraines chroniques et connut plusieurs épisodes dépressifs, liés à la mort d’une soeur, de sa femme et de sa fille, à diverses époques de sa vie. On lui prêta une liaison romantique platonique avec l’artiste Maria Cosway durant son séjour parisien, et une liaison avec son esclave Sally Hemings, dont il aurait eu des enfants… que ce grand défenseur des droits de l’Homme (malheureusement aussi raciste et esclavagiste) n’affranchit jamais. Marqué par la mort en couches de sa fille Mary, Jefferson choisit de ne plus se mêler à la vie sociale de son époque, préférant diriger son domaine de Monticello.

Bibliophile acharné (il eut la plus grande collection de livres privée de son temps : 6500 ouvrages recensés en 1815), Jefferson ne pouvait pas vivre sans ses livres. Grâce à ceux-ci, il s’est montré expert dans de nombreux domaines : architecture, archéologie, œnologie, sciences et techniques, paléontologie, ornithologie, écriture, traduction… Inventeur à ses heures, il créa ou améliora des objets et appareils, tels que la « Grande Horloge » de Monticello montée sur des boulets de canon, le cylindre portant son nom (pour coder des messages secrets), le polygraphe et la chaise pivotante.

Un autre exemple d’esprit «polymathe», pour l’une des figures marquantes de l’Histoire américaine.

Cf. Benjamin Franklin, George Washington

 

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… Jobs, Steve (Steven Paul Jobs, 1955-2011) :

Le monde de l’informatique est un terreau idéal pour les personnalités Aspies et/ou surdouées. Il y a une compatibilité évidente entre les ordinateurs et les petits génies socialement isolés qui les utilisent et les créent. Des hommes comme Bill Gates, Julian Assange, Mark Zuckerberg… et bien sûr Steve Jobs, le défunt créateur d’Apple dont la personnalité extrêmement exigeante correspondait, du moins en partie, à un profil « Aspie ». L’homme a été un véritable visionnaire de la révolution informatique.

Né comme son rival Bill Gates en 1955, Steve Jobs est un enfant adopté, né de deux étudiants, Abdulfattah « John » Jandali (syrien d’origine) et Joanne Schieble. Le père de Joanne refusant qu’elle épouse un non-catholique, elle fit adopter le bébé, confié à Paul et Clara Jobs qui le baptisèrent Steven Paul. Une bonne étoile a peut-être aidé l’enfant à se trouver chez les bons parents au bon moment ; Jobs considèrera toujours que Paul et Clara étaient d’ailleurs ses vrais parents, refusant plus tard de voir son père biologique. Le jeune Steve apprit à lire avant même d’entrer à l’école, et plus tard, s’intéressa tôt à la technologie. Incontestablement surdoué, le gamin avait aussi une forte personnalité, réussissant à convaincre ses parents de le faire changer d’école. A 13 ans, il découvre sa passion en entrant au club des explorateurs d’Hewlett-Packard. Jobs osera même téléphoner au président de la firme, William Hewlett, pour recevoir les composants d’un fréquencemètre de sa conception, et se montrera tellement convaincant qu’il décrocha un emploi d’été chez HP.

Elève peu assidu pendant ses études au Reed College de Portland, choisissant de n’aller qu’aux cours qui l’intéressent, Jobs affirma un tempérament de rebelle avec son copain Steve Wozniak en « grillant » la puissante entreprise AT&T après avoir fabriqué une « blue box » permettant de passer des appels longue distance gratuits. Véritable hippie, admirateur de Bob Dylan et des Beatles, passionné de philosophie orientale, végétarien et consommateur de LSD, refusant de se laver, Jobs se fit remarquer durant son emploi chez la firme Atari. L’argent de son salaire lui permet de faire un grand voyage initiatique en Inde, en 1972. Un voyage qui va totalement façonner sa vision du monde et sa philosophie de travail. On peut résumer celle-ci à une volonté de ne pas perdre de temps à vivre la vie que l’on se voit imposer par la norme, et de suivre ses intuitions.

Jobs et Wozniak, quittant Atari, mirent en pratique leurs idées sur un ordinateur « tout-en-un » facile à installer et utiliser : le Apple I, qui arrivera en 1976, suivi très vite de l’Apple II, devançant le PC d’IBM de trois ans. Jobs sera multimillionnaire à seulement 25 ans (sa fortune personnelle sera estimée à quelques 7 milliards à la fin de sa vie). C’est aussi à cette époque que commença la « guerre » à distance contre un autre jeune surdoué de l’informatique, à l’ego aussi blindé que celui de Jobs, Bill Gates… La fameuse lettre d’avertissement aux « pirates » rédigée par Gates visait spécialement les trublions d’Apple. Au fil des années, Jobs continuera de se poser en pionnier rebelle et visionnaire de l’informatique, notamment avec la création du célèbre Macintosh en 1984 ; un triomphe, aidé par une célèbre publicité de Ridley Scott en guise d’hommage à George Orwell (écrivain visionnaire et possible Aspie que nous retrouverons plus tard…). Toutes les fonctionnalités courantes aujourd’hui des ordinateurs de bureau – les menus déroulants, le glisser-déposer, le chevauchement des fenêtres, les icônes, la corbeille… – proviennent des idées de Jobs et son équipe pour le Mac. Steve Jobs quittera cependant Apple en 1985, suite à des dissensions internes ; il créera NeXT Computer, avec les ingénieurs rebelles d’Apple. Il croisa aussi, en 1986, le chemin de George Lucas ; le père de STAR WARS (lui aussi certainement Aspie…) accepta le rachat à perte de Computer Graphics Group, une minuscule division informatique dont il était propriétaire mais qui n’était pas rentable. Jobs a remarqué l’ordinateur « Pixar Image », destiné à la médecine, présent chez CGC… La division animation de ce groupe deviendra le petit studio d’animation d’images de synthèse Pixar, devenu depuis le géant que l’on connaît. Une autre preuve de l’intuition exceptionnelle de Jobs.

Après les créatives années NeXT, ce sera en 1996 « le retour du roi » dans son royaume : Apple était en pleine déroute depuis le départ de Jobs. Profitant de la tentative de rachat de NeXT par Apple, Jobs revint par la grande porte… Directeur général, il ressuscita Apple, avec sa philosophie, son sens esthétique et sa communication imparable. Les technologies développées sous l’époque NeXT seront désormais employées pour redorer le blason Apple : apparurent donc tour à tour l’iMac, l’iPod, l’iPhone, la tablette iPad, iTunes. Et la dernière création de Jobs avant sa mort, l’iCloud… Apparaissant dans sa tenue emblématique (sweat-shirt noir col de tortue, blue jeans et baskets), les conférences « keynotes » (ou « stevenotes ») de Steve Jobs sont entrées dans la légende. Rien de mieux, pour illustrer sa façon de penser, que de créer le slogan « Think different » dans une publicité célèbre, intitulée « The Crazy Ones » (« les Dingues »), où, dans le panthéon personnel de Jobs, se trouvent des « Aspies » historiques possibles ou certains : le Mahâtma Gandhi, Bob Dylan, Alfred Hitchcock et Albert Einstein… Emporté par un cancer en 2011, Jobs fut listé comme inventeur ou coinventeur de 342 brevets américains liés à la technologie informatique et au design.

Ce qui fascine dans le parcours de Steve Jobs ne se limite pas à ses réussites professionnelles. Sa personnalité très singulière, sujette aux critiques, peut se comprendre par « l’hypothèse Aspie ». Incontestable génie visionnaire, terriblement exigeant, Jobs ne supportait pas la médiocrité dans son travail, et pouvait se montrer d’une grande dureté avec ses collègues et subordonnés. Véritable leader spirituel auquel il était difficile de s’opposer, il savait influencer les autres et les faire se ranger à son opinion… quitte parfois à s’arranger avec la vérité, en s’appropriant les idées des autres, qu’il avait rejetées dans un premier temps. Cette capacité à influencer les autres a reçu le terme très « geek » (inspiré par Bud Tribble, associé de Jobs) de « champ de distorsion de la réalité » en référence à la série STAR TREK. Jobs suivait un seul motif, une seule et même obsession basée sur une éthique de la perfection : pour être à la pointe du marché, il faut savoir innover et anticiper en permanence… quitte à brusquer ses collaborateurs. Il ne faisait pas d’affaires pour le simple plaisir de faire des affaires, mais pour laisser une marque durable dans le Temps, philosophie typiquement orientale, très différente des méthodes d’un Bill Gates. Walter Isaacson, son biographe autorisé, pointera sans le savoir un aspect « Aspie » très important chez Jobs : celui-ci ne tenait pas en compte l’empathie, et gérait mal ses émotions, pouvant traverser des sautes d’humeur imprévisibles, être sec, colérique et rancunier. Steve Jobs aimait déstabiliser et défier les autres intellectuellement, au risque de se montrer condescendant. Jobs était aussi impitoyable avec des associés qu’avec des rivaux, qui eurent à souffrir de sa personnalité. A l’opposé, ses relations avec le jeune fondateur de Facebook Mark Zuckerberg étaient amicales, celles d’un conseiller vétéran à un successeur spirituel possible. Zuckerberg n’oublia pas de lui rendre hommage après son décès.

Mais ce fut surtout sa rivalité de très longue date avec Bill Gates (né la même année que lui) qui est restée dans les mémoires informatiques. Une rivalité digne des grands maîtres de la Renaissance, ou des inventeurs de l’ère industrielle, entre ces deux énormes egos surdoués et très certainement Aspies… Ce sont deux conceptions et deux « philosophies » qui entrèrent en guerre via Gates et Jobs : meilleur programmateur, Gates avait pour lui le génie des affaires, motivé par l’idée de savoir vendre un ordinateur dans chaque foyer pour tout le monde, quand Jobs avait l’intuition et la « mystique » assez élitiste, doublées d’un incontestable sens esthétique. Pour ne rien arranger entre eux, Gates (sans doute protégé par ses propres « super-pouvoirs Asperger ») était l’une des rares personnes à ne jamais se laisser impressionner par Jobs et son « champ de distorsion de la réalité »… ce que Jobs ne devait certainement pas supporter ! Le conflit sera longtemps tendu entre eux, avant que les choses ne s’apaisent avec la maturité des années.

Les relations de Jobs avec les femmes furent aussi assez difficiles semble-t-il, avant sa rencontre avec sa femme Laurene. Il eut ainsi hors mariage une fille, Lisa, qu’il refusa de reconnaître, en 1978, avant de changer d’avis. Etrange, dans la mesure où, quelques années plus tard, il « tua » symboliquement un ordinateur créé par ses collègues d’Apple, le Lisa, pour favoriser son « bébé », le Mac. Ce passionné de Bob Dylan fréquentera ainsi un temps dans les années 1980 la chanteuse Joan Baez, ex-compagne de DylanSes autres excentricités étaient réelles, quoique discrètes, Jobs n’aimant pas attirer l’attention sur lui au quotidien. On sait qu’il lui arrivait souvent de rouler en Mercedes, sans plaques d’immatriculation, et de se garer sur les places pour handicapés (un lapsus ?). Il gardait dans sa garde-robe les mêmes sweatshirts et blue jeans par centaines.

Peu de fictions semblent avoir été consacrées au singulier parcours de Steve Jobs, mis à part le téléfilm déjà cité PIRATES OF SILICON VALLEY, où il est joué par Noah Wyle, l’ex-docteur Carter des URGENCES. Un biopic est annoncé pour 2013, sobrement titré JOBS… avec un choix d’interprète assez curieux, Ashton Kutcher, acteur comique surtout connu pour avoir fait les unes des magazines people avec Demi Moore…

Pour finir sur une note plus totalement « geek », signalons une coïncidence « simpsonienne » de la vie de Steve Jobs… ce que le docteur Carl Jung appellerait un exemple typique de synchronicité : les parents biologiques de Jobs ont eu une fille, sa demi-soeur devenue une écrivaine réputée : Mona Simpson. Celle-ci épousa un producteur de télévision nommé Richard… Appel (!). Lequel a été le producteur des SIMPSONS pendant deux ans : les auteurs facétieux de la série donnèrent à la maman d’Homer le nom de Mona Simpson. Et tout le monde sait qu’Homer est le papa d’une petite surdouée : Lisa, le même prénom que la fille aînée, et l’une des créations de Steve Jobs… Les auteurs des SIMPSONS ont tout naturellement fait de Lisa Simpson une ardente utilisatrice des produits Apple (rebaptisés « Mapple ») dans la série !

Cf. Bob Dylan, Bill Gates, George Lucas, George Orwell, Mark Zuckerberg ; Forrest Gump, Lisa Simpson

 

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… Jones, Alfred (Ewan McGregor) dans DES SAUMONS DANS LE DESERT.

Biologiste, expert ès entomologie et pisciculture, Alfred (surnommé simplement « Fred ») Jones se meurt d’ennui dans les bureaux du Ministère britannique de l’Environnement… jusqu’au jour où son supérieur lui fait rencontrer Harriet Chetwode-Talbot (Emily Blunt), la consultante du cheikh yéménite Mohamed Ben Zaini (Amr Waked), pour donner son expertise sur un projet inattendu. Passionné de pêche à la mouche, le cheikh désire pratiquer sa passion dans le désert yéménite, et veut pour cela importer des saumons sauvages de Grande-Bretagne dans une rivière artificielle ! Dire que Fred trouve le projet absurde tient de l’euphémisme… Et il serait prêt à laisser tomber l’affaire si, en haut lieu, les politiques ne voyaient pas là l’occasion rêvée de redorer le blason sévèrement terni des relations anglo-arabes. Sans compter que la belle Harriet ne le laisse pas de marbre…

Sorti en France au printemps 2012, ce très sympathique film de Lasse Hallström (MA VIE DE CHIEN, GILBERT GRAPE et L’OEUVRE DE DIEU, LA PART DU DIABLE) participe aussi, à sa façon, à la découverte et la reconnaissance du syndrome d’Asperger. Sans donner dans le misérabilisme, et avec beaucoup d’humour, DES SAUMONS DANS LE DESERT (SALMON FISHING IN THE DESERT en VO) est une fable un brin douce-amère dans laquelle un brave type apprend à quitter sa vie tristement prévisible. Campé par un excellent Ewan McGregor, Fred Jones est en effet atteint d’un syndrome d’Asperger « léger » qui le rend particulièrement touchant.

On emploie souvent le mot de « routine » pour définir la façon dont les Aspies vivent leur vie, en se trompant quelque peu sur son sens… Si les Aspies ont effectivement besoin de routines quotidiennes dans leur vie, ils n’aiment pas du tout se voir confier des tâches routinières au travail. La démonstration est assez évidente dans le film, où le pauvre Fred étouffe dans son petit bureau, loin de ses chères rivières à poissons… Fred Jones s’ennuie autant dans son travail que dans son terne mariage avec Mary (Rachael Stirling), qui le « couve » littéralement comme une mère… et avec qui la seule grande aventure consiste à jouer de la viole dans le quatuor de la paroisse. C’est dire s’il avait une vie enthousiasmante (sans vouloir offenser les joueurs de viole !), et si cela n’arrange en rien ses difficultés sociales évidentes, le brave garçon ne trouvant qu’un peu de réconfort auprès de ses poissons domestiques. Bien sûr, l’entrée dans sa vie de Harriet, du cheikh et de la stressante attachée gouvernementale (jouée par Kristin Scott-Thomas) va l’obliger à changer d’habitudes.

Pour la première fois sans doute de sa vie, le paisible biologiste voit son dérisoire domaine d’expertise enfin reconnu et apprécié à sa juste valeur. Cela n’ira pas sans grosses maladresses (dont quelques-unes causées par ses plaisanteries embrouillées) ni quelques larmes et crises sérieuses, bien sûr. Ses compétences, Fred va les sublimer d’une façon assez astucieuse – en sauvant la vie du cheikh, un rêveur sincère amateur de pêche, grâce à sa technique du lancer de fil ; en déclarant sa flamme à Harriet en créant une mouche de canne à pêche à son nom ; et en trouvant l’inspiration après une scène terrible avec sa femme. C’est en faisant un rapprochement entre la foule qui l’entraîne et le comportement des saumons qu’il lui vient l’idée salvatrice du projet fou. Les idées visuelles les plus simples étant les plus parlantes, le cinéaste montre Fred trouvant le courage de « remonter la rivière » des idées reçues et des mauvaises habitudes. Jolie trouvaille visuelle qui illustre l’évolution du savant Aspie parvenant enfin à s’ouvrir au monde, et à l’amour. Certes, tout ceci n’est qu’une fable, et il y a peu de chances de voir dans la vraie vie un Aspie ordinaire casser ses habitudes avec autant de bonheur… mais l’intelligence du film, sa tendresse et son message d’ouverture à l’Autre font du bien à l’âme, dans le triste contexte ambiant.

On notera par contre que les doubleurs français, eux, ont encore du mal à se faire au syndrome. Vous pouvez vérifier sur le DVD en passant de la VO à la VF. Lorsque Harriet passe sa colère sur Fred en disant « Je me fiche que vous ayez le syndrome d’Asperger ! » en VO, la même scène, en français, donne « Je me fiche que vous ayez une espèce d’autisme ! ». Ce n’est donc pas encore gagné pour la reconnaissance du syndrome dans notre beau pays…

 

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… Jung, Carl Gustav (1875-1961) :

Brillant essayiste dont les travaux en psychiatrie, psychanalyse et psychologie sur la mythologie et l’inconscient l’ont peu à peu opposé à la figure tutélaire de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung a su s’affranchir de l’autorité de ce dernier pour suivre son propre parcours. Aujourd’hui encore, l’opposition entre ces deux très fortes personnalités continue de passionner les spécialistes. Il convient de faire une distinction sémantique très subtile entre les travaux des deux hommes : si Freud a été le père fondateur de la psychanalyse moderne, Jung a été celui de la psychologie analytique. Attention aux confusions…

Jung était une personnalité difficile à cerner, au point que les biographies à son sujet se contredisent. Le médecin et essayiste suisse mérite-t-il d’entrer dans cet abédédaire des personnalités Asperger ? Il semble bien que oui, au vu des documents d’archives trouvés sur le Net : il existe des interviews de Jung, filmé à la fin de sa vie, qui laissent à penser que ce dernier avait certains traits Aspies.

Jung était le fils d’un pasteur de campagne, aumônier dans un hôpital psychiatrique, et sa mère descendait d’une lignée de prestigieux médecins. Une maman férue de spiritisme, qui a eu un rôle déterminant dans la vie de son fils unique, qui se dira plus tard effrayé par elle. Partagé dès sa jeunesse entre la religion, la médecine et le surnaturel, Jung était un enfant solitaire, très introverti, et plein d’imagination. Précoce, il apprit le latin à quatre ans, et se passionna pour les récits de chevalerie, les textes de théologie et les grandes œuvres littéraires présentes dans la bibliothèque paternelle. Plus tard, cet intérêt exclusif lui permettra d’apprécier et de comprendre les textes de Goethe, Kant, Schopenhauer, Nietzsche (surtout AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA ; il correspondra plus tard avec la sœur du philosophe), les mythologies du monde entier, notamment les légendes du Graal qu’il connaissait par cœur. Il s’ennuyait à l’école, se montrant parfois agressif avec ses camarades. Un « monstre asocial », comme on le définira plus tard. Le jeune Jung découvrira sa « conscience » à l’âge de onze ans, réalisant au fil du temps que sa personnalité se scinde en deux : l’une sociale, inoffensive et conventionnelle, et l’autre « redoutable… imprévisible et faisant peur ». Il fera le rapprochement avec l’éducation et l’image de ses parents, et de ces phases d’introspection, il saura développer dans ses travaux toute sa théorie de la dualité de l’âme.

Diplômé de médecine après de brillantes études, il choisit la psychiatrie, et rejoignit la clinique psychiatrique universitaire, le « Burghölzli », du docteur Eugen Bleuler en 1900. Le jeune médecin qu’il est se montrait solitaire, suscitant une certaine méfiance de ses collègues. Ce fut durant ces premières années professionnelles que Jung rencontra Sigmund Freud. Impressionné par l’intelligence et les recherches du jeune suisse, Freud le désigna comme son successeur. Mais leurs théories étaient différentes. Pour simplifier, Freud se tenait à celle d’un inconscient individuel, déterminé par la sexualité et les traumatismes liés à celle-ci, là où Jung voyait un « inconscient collectif » propre à toute l’espèce humaine, caché derrière diverses disciplines et champs d’expression : l’archéologie, l’anthropologie, les mythes et légendes… mais aussi l’alchimie, les phénomènes inexpliqués, l’astrologie. Jung élabora, en rapport avec l’inconscient collectif, les théories des archétypes (des figures mythiques réapparaissant sous d’autres formes et noms, dans des cultures différentes) et de la synchronicité (ce que nous appelons communément les coïncidences étaient pour Jung l’expression réelle de l’inconscient collectif). Le non-respect de Jung de l’orthodoxie de Freud et ses disciples, une affaire privée (la liaison de Jung avec une patiente, Sabina Spielrein), et une sérieuse querelle d’egos mettront fin en quelques années à l’amitié entre les deux hommes.

La personnalité de Jung fascine autant qu’elle provoque la controverse. Cet homme naturellement introverti, marié et père de famille, eut des relations adultérines assez particulières avec d’autres femmes. Le film de David Cronenberg A DANGEROUS METHOD a mis en exergue sa liaison avec Sabina Spielrein ; Jung eut aussi une liaison de longue date avec Antonia Anna « Toni » Wolff, devenue psychothérapeute. Il semble que
Jung appréciait la compagnie des femmes (à commencer par son épouse Emma) qui partageaient ses centres d’intérêt, et qui mettaient leurs capacités au service de la psychologie analytique. Au fil des années, aussi, Jung se désintéressera des cures à donner aux patients, préférant se retirer et rédiger ses essais dans sa demeure de Bollingen au bord du lac de Zurich. Sa renommée fera pendant un certain de temps de lui une figure appréciée du monde des arts et des lettres, et, parmi de nombreuses célébrités, il recevra notamment chez lui Albert Einstein. Jung effectua aussi des voyages marquants pour ses recherches, dans l’Ouest américain chez les amérindiens, en Afrique et en Inde. Il nota méthodiquement ses rêves, pour y chercher le sens caché, jusqu’à l’obsession et connut des phases sévères de dépression.

La principale source de controverse chez Jung fut sa collusion supposée avec le régime nazi, avant la Deuxième Guerre Mondiale. Bien que n’étant pas nazi, ni attiré par leur idéologie, Jung accepta la présidence de la société médicale allemande de psychothérapie à Berlin… qui devint, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Institut Göring. Les écrits du médecin sur la mythologie germanique ne pouvaient malheureusement qu’intéresser les autorités nazies. Jung se justifia plus tard selon un positionnement moral visant à vouloir « sauver la psychanalyse allemande » de la déculturation nazie… Jung aida cependant des intellectuels juifs à se réfugier en sécurité en Suisse, dès la Nuit de Cristal. Il a peut-être aidé indirectement Freud à fuir l’Autriche nazifiée. Et il qualifia Hitler de « psychopathe », ce qui lui valut d’être interdit de parution, tout comme Freud…

L’empreinte des travaux de Jung dépasse de loin le cadre du seul monde de la psychiatrie. L’influence de ses écrits, motivés par sa curiosité intellectuelle pour des sujets variés et peu orthodoxes, ont largement influencé des artistes très « excentriques » (et potentiellement Aspies) : le peintre Edward Hopper reconnut son influence.
L’écrivain H.P. Lovecraft adapta à sa façon la thèse de l’inconscient collectif dans ses nouvelles fantastiques. Au cinéma, Stanley Kubrick cita les travaux de Jung, dans FULL METAL JACKET, ORANGE MECANIQUE, SHINING… et surtout 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Partageant avec Jung le même intérêt pour Nietzsche et AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, Kubrick a peut-être bien emprunté l’idée du Monolithe Noir à un rêve fait et raconté par le médecin suisse dans ses dernières années. Les travaux de Jung sur les mythes ont aussi inspiré George Lucas (qui fit rencontrer le jeune Indiana Jones et Jung dans sa série télévisée !) et Steven Spielberg. Un film comme RENCONTRES DU TROISIEME TYPE doit beaucoup à l’ouvrage de Jung sur les OVNIS, UN MYTHE MODERNE, des passages entiers du film illustrant même les manifestations de l’inconscient collectif exploré par ce dernier. Encore aujourd’hui, les cinéastes habitués du genre fantastique / science-fiction continuent d’illustrer les travaux de Jung. Voir Christopher Nolan (la trilogie Batman et INCEPTION) et Ridley Scott, qui cite expressément Jung au début de PROMETHEUS tout en faisant jouer le rôle de l’androïde David à Michael Fassbender, interprète remarqué du jeune Jung dans A DANGEROUS METHOD.

Cf. Albert Einstein, Edward Hopper, Stanley Kubrick, H. P. Lovecraft, George Lucas, Friedrich Nietzsche, Steven Spielberg ; David (PROMETHEUS)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Bande-annonce : MAN OF STEEL

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Ce n’est pas encore Noël, mais les cadeaux sont déjà là ! Ah non, attendez… ah oui c’est vrai, le 21 décembre, Apocalypse, prédictions Mayas, on va tous mourir, tout ça…

Hé bien non, un certain justicier Kryptonien fait son come-back, chapeauté par Zack Snyder (300, WATCHMEN) et Christopher Nolan (… je dois vraiment vous rappeler ce qu’il a fait ?). Donc, la fin du Monde devra attendre, ouf… au moins après la date du 14 juin 2013 qui marquera le retour de Superman, incarné par Henry Cavill.

La bande-annonce de MAN OF STEEL fraîche du jour nous présente également Kevin Costner et Diane Lane (les Kent, parents adoptifs du héros), Russell Crowe et Julia Ormond (Jor-El et Lara, ses parents biologiques), la charmante Amy Adams en Lois Lane et l’inquiétant Michael Shannon en infâme Général Zod. Tout ça se présente bien, au vu de la bande-annonce.

Et sinon, c’est pour quand déjà, le film de la Justice League ? Hm ? Allô, Warner Bros. ??

 

Ludovic Fauchier.

En bref… COGAN : KILLING THEM SOFTLY

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COGAN : KILLING THEM SOFTLY, d’Andrew Dominik

Deux minables dévalisent un tripot de la Mafia… Et Jackie Cogan (Brad Pitt), tueur professionnel, est chargé de retrouver et châtier les deux crétins, celui qui leur a donné le plan, et le truand négligent qui s’est fait plumer. En surface, donc, COGAN : KILLING THEM SOFTLY est un film de gangsters tout ce qu’il y a de classique.

Mais le réalisateur Andrew Dominik a une autre idée derrière la tête. Retrouvant son acteur vedette de l’excellent L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LÂCHE ROBERT FORD, Dominik se sert du genre « gangsters / Film Noir » pour dresser un portrait sans complaisance d’une Amérique en totale décrépitude. Ce n’est pas pour rien si l’action se situe dans les derniers jours du mandat de George W. Bush, incapable d’endiguer les effets catastrophiques de la crise financière de 2008, conséquence de l’idéologie économique défendue depuis des décennies par les banques de Wall Street… Dominik applique au Film Noir la même approche désillusionnée qu’au western, ses protagonistes évoluant comme des épaves égarées dans un système qui s’étouffe inexorablement.

 

En bref... COGAN : KILLING THEM SOFTLY dans Fiche et critique du film cogan-killing-them-softly-1

Brad Pitt assure parfaitement comme à son habitude, incarnant une « Grande Faucheuse » apocalyptique, cynique à souhait (« L’Amérique n’est pas un pays. C’est un business ! »), détaché, et complètement aveugle à la déchéance du petit monde qui l’entoure. La star sait se faire attendre, effectuant au bout de trente minutes une entrée en scène mémorable, sur fond de « The Man Comes Around » de Johnny Cash.

Excellemment interprété (notamment par James Gandolfini, en tueur déchu), COGAN détourne les codes du genre « gangsters » et sait livrer quelques scènes étonnantes (l’exécution du truand campé par Ray Liotta tournant à la séquence abstraite, notamment). Intéressant, à condition de savoir accepter un rythme volontairement lent et un premier degré excluant les excès « tarantinesques » que l’on attribue désormais à ce type de films.

Ludovic Fauchier.

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 8

H, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 8 dans Aspie h-hal-9000-dans-2001-lodyssee-de-lespace

…. HAL 9000 (voix de Douglas Rain), dans 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE

Astronautes prenez garde à vous, un oeil rouge vous regarde…

Suite à une étrange découverte faite 18 mois auparavant sur la surface de la Lune, le vaisseau spatial Discovery voyage vers l’orbite de Jupiter. Trois membres d’équipage, les scientifiques de la mission, ont été placés en sommeil artificiel. Les astronautes David Bowman (Keir Dullea) et Frank Poole (Gary Lockwood), chargés de la maintenance du vaisseau, exécutent des taches de pure routine. Le vrai maître du vaisseau, c’est le superordinateur de bord, HAL 9000. Programmé pour avoir une vraie personnalité, HAL sait parler et interagir avec les astronautes, et a une intelligence exceptionnelle. Malheureusement, une faille va se produire qui va compromettre gravement la sécurité des astronautes…

2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, fruit des efforts du cinéaste Stanley Kubrick et de l’écrivain Arthur C. Clarke pour écrire et réaliser le fim de science-fiction définitif, demeure depuis sa sortie en 1968 la pierre angulaire du genre. Faisant sortir celui-ci des clichés enfantins du « space opéra », des robots en ferraille et de l’invasion extra-terrestre, pour spéculer sur la place de l’Homme dans l’Univers, le film de Kubrick a ainsi créé un personnage robotique sortant des sentiers battus. Même des robots mémorables comme ceux de METROPOLIS ou PLANETE INTERDITE restaient cantonnés à leur rôle d’auxiliaires rattachés à leurs maîtres humains. HAL 9000 est un personnage d’une toute autre dimension. Dans le sujet qui nous concerne, on peut se demander si les troubles de HAL ne sont pas d’une autre nature que la seule paranoïa. 

HAL serait le premier ordinateur-robot du Cinéma à être atteint de troubles autistiques. Ce qui ne serait guère étonnant, lorsque l’on étudie les biographies d’Arthur C. Clarke et surtout celle de Stanley Kubrick, que nous retrouverons plus tard dans cet abécédaire. Il faut également remarquer que HAL correspond tout à fait aux critères posés par le test d’intelligence artificielle imaginé par Alan Turing en 1950. Turing était lui-même sans doute un Aspie… On est frappé en effet par les ressemblances entre les attitudes de HAL dans le film et certains traits caractéristiques des Aspies. Sa voix, notamment, est frappante : neutre, posée, toute en circonlocutions élaborées. Kubrick, homme extrêmement méticuleux et rigoureux, donna des instructions très pointues à l’acteur Douglas Rain pour donner la bonne voix à HAL.

Les autres traits caractéristiques de HAL similaires à l’Asperger sont une capacité poussée de jugement esthétique (sur les dessins effectués par Bowman), une intelligence et une mémoire exceptionnelles… et un manque d’empathie certain. Son intelligence en fait un brillant joueur d’échecs, discipline pratiquée par Stanley Kubrick ; méticuleux dans ses recherches, il reproduit ici une partie historique opposant Roesch à Schlage en 1910… HAL est doté d’une mémoire photographique fatale aux astronautes qui croient tenir une conversation à son insu : HAL peut lire sur leurs lèvres et apprendre qu’ils comptent le débrancher. Tirant un orgueil énorme de ses capacités (« je compte m’employer au maximum de mes capacités, ce qui est, je pense, le but de toute entité organisée »), HAL, déjà sur la défensive après une discussion philosophique soupçonneuse de la part de Bowman (« tu fais un rapport psychologique sur l’équipage ? »), sombre ainsi dans la paranoïa meurtrière. Là, nous nous éloignons certes de l’autisme et du syndrome d’Asperger, qui excluent le mensonge et la violence, mais il en reste pourtant quelque chose… HAL s’est-il trompé en diagnostiquant une panne imaginaire ? Ou a-t-il trouvé là la seule échappatoire à la question inquisitrice, finalement assez violente, de Bowman, en « inventant » cette panne à point nommé pour clore une discussion gênante ? Enfin, sa discussion finale avec Bowman coincé dans la capsule deviendra un dialogue de sourds, révélant un enfermement psychologique « autistique » de l’ordinateur.

L’histoire de HAL ne s’arrête pas là ; Arthur C. Clarke, dans ses romans ultérieurs, le fait ainsi réapparaître. Réactivé et amnésique dans 2010 (adapté au cinéma par Peter Hyams), HAL se verra « exonéré » de ses crimes, causés par une contradiction de programmation de ses directives ; puis, dans 2061 et 3001, transformé à son tour par les mystérieux Monolithes Noirs, il fusionne avec Bowman, devenant « Halman », une entité d’un genre nouveau, bouclant ainsi la boucle avec le film de Kubrick qui les « unissait » à l’image. L’héritage de HAL sur le cinéma de science-fiction est immense : il a plongé le genre dans l’ère de l’intelligence artificielle, riche désormais d’ordinateurs et de robots humains qui lui doivent tous quelque chose dans ses doutes et ses failles. Mentions particulières aux androïdes de la saga ALIEN et sa « préquelle » PROMETHEUS, les Réplicants de BLADE RUNNER (eux aussi amateurs de jeux d’échecs), le Terminator et son oeil rouge, ou le plus sympathique David d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE dont nous avons déjà parlé.

Cf. Stanley Kubrick, Alan Turing ; David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), David (PROMETHEUS), les Réplicants de BLADE RUNNER et autres personnages robotiques

 

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… Hannah, Daryl :

Grande, longiligne, blonde et belle, Daryl Hannah capte naturellement l’attention par une allure étrange qui en a fait à la fois une figure familière du cinéma américain, sans pour autant être une star. Son rôle le plus célèbre, la sirène de SPLASH, a fait d’elle une icône sexy des années 1980, mais la comédienne n’a jamais vraiment apprécié ce statut et a pris beaucoup de distances avec l’industrie hollywoodienne. Loin de répondre au stéréotype de la « Blonde », Ms. Hannah a une personnalité bien trempée, des convictions et un monde bien à elle…

Extrêmement discrète sur sa vie privée, cette native de Chicago a laissé peu de choses filtrer sur elle. On sait toutefois qu’elle était une enfant rêveuse, terriblement timide, et qu’elle a été diagnostiquée « à la limite de l’autisme ». Ce qui l’a conduit à dire qu’elle est peut-être bien atteinte du syndrome d’Asperger. Enfant, elle aimait s’inventer des mondes imaginaires (ce qui transparaît encore dans une filmographie riche en rôles fantaisistes) ; souffrant d’insomnies chroniques, elle attrapa le virus du cinéma en regardant les films diffusés à la télévision la nuit. On la sait aussi agoraphobe. Et elle se décrit comme une femme paisible préfèrant encore observer les gens dans son coin, plutôt que d’être le centre d’intérêt principal.

Une personnalité à part dans le cinéma américain, un trait qui surgit dans la majeure partie des rôles qui l’ont fait connaître. Le rôle de l’androïde Pris dans BLADE RUNNER, qui l’a fait connaître, reste son préféré ; la Réplicante gymnaste affiche un comportement pas si éloigné que ça de l’autisme. On y reviendra en temps voulu. Dans la plupart de ses films, Ms. Hannah dégage une certaine étrangeté, un jeu très différent des stéréotypes dont on a tenté de l’affubler. Un regard bleu métallique incroyablement intense, une gestuelle un peu dégingandée, un sourire timide qui peut échapper un rire subit… Le jeu de Daryl Hannah a souvent été en décalage avec les rôles romantiques qu’on lui proposait, comme si elle ne correspondait pas exactement à l’étiquette qu’on cherchait à lui poser. Cela passe très bien dans SPLASH ou ROXANNE avec Steve Martin, où elle est parfaitement à l’aise dans le registre comique et léger, moins bien dans WALL STREET, ou, de son propre avis, elle ne correspond pas au rôle de la fille matérialiste « maquée » par Michael Douglas. Elle se lassera des rôles habituels qu’Hollywood lui propose, refusant par exemple le rôle de PRETTY WOMAN, qu’elle juge dégradant. Une longue période de vaches maigres au cinéma s’ensuit, jusqu’à son retour sous les projecteurs, avec son rôle mémorable de méchante tueuse borgne dans les KILL BILL de Tarantino.

Mais le parcours de Daryl Hannah ne se limite pas au métier d’actrice. Elle a réalisé un court-métrage THE LAST SUPPER en 1993 ; récompensé au Festival de Berlin, ce film s’inspire de ses rêveries d’enfant. Elle réalise également un documentaire en 2002, STRIP NOTES. A son actif, Daryl Hannah a aussi co-créé deux jeux de plateau. Mais son vrai cheval de bataille est l’action militante humanitaire et environnementale, objet de son blog dhlovelife.com pour lequel elle réalise de nombreuses vidéos. Elle multiplie les actions pour dénoncer l’esclavage sexuel en Asie, et, militante acharnée, joint son combat à celui de nombreuses associations écologistes en faveur du développement durable, des ressources alternatives, et n’hésite pas à manifester en première ligne contre l’exploitation abusive des ressources naturelles, ce qui lui a valu d’être plusieurs fois arrêtée. Ce qui lui vaut par exemple d’être considèrée par le gouvernement japonais comme une écoterroriste, parce qu’elle a fait campagne contre la chasse à la baleine. Je serais à la place des japonais, je me méfierai quand même… Poussée à bout, la douce Daryl Hannah peut être une vraie furie (voyez ce qu’elle fait subir à Harrison Ford ou Uma Thurman dans ses films). Craignez la colère de l’Aspie !

Cf. les Réplicants de BLADE RUNNER

 

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… Hauser, Kaspar (1812 ? -1833) 

Quelque part entre l’Homme au Masque de Fer et la grande duchesse Anastasia Romanov, Kaspar Hauser a une place de choix parmi les grandes énigmes historiques. L’histoire de «L’Orphelin de l’Europe» apparu dans les rues de Nuremberg en 1828 continue d’intriguer, soulevant questions et controverses. Et, comme il se doit, les théories les plus diverses ont fleuri à son égard. L’une d’elles veut que l’étrange jeune homme de Nuremberg ait eu le syndrome d’Asperger ; mais, attention : ce n’est qu’une hypothèse, assez fragile, parmi tant d’autres.

Résumons son histoire. On découvre un adolescent dans les rues de Nuremberg en 1828. S’exprimant très mal, par des espèces de grognement et quelques mots (« Cavalier veux comme père était »), il dit s’appeler Kaspar Hauser et brandit deux lettres. L’une est signée de son père adoptif, anonyme, l’autre est de sa mère, adressée au capitaine de chevau-légers von Wessnich. Mais Wessnich remarque que les deux lettres ont la même écriture et soupçonne un coup monté. Kaspar Hauser est emprisonné. On croit d’abord à un enfant sauvage, mais on réalise vite que ce n’est pas le cas : Kaspar sait écrire, est propre, se tient bien. Il est protégé par le maire de Nuremberg, Binder, à qui il raconte qu’il aurait été enfermé dans un minuscule réduit depuis la petite enfance, et qu’un mystérieux homme en noir l’aurait nourri, lavé, éduqué à marcher et écrire son nom, sans rien lui dire de ses origines qui restent donc un mystère. Binder croit qu’il est le rejeton gênant d’une grande famille. Le philosophe Daumer lui apprend à écrire, lire et jouer du clavecin. Kaspar Hauser fait vite parler de lui en Allemagne. Il est blessé par un attentat en 1829, sans que l’on sache qui en est l’auteur. Des rumeurs persistantes se répandent sur ses origines, et on le croit descendant de la noble famille de Bade. Est-il le fils de Charles II de Bade et Stéphanie de Beauharnais, fille adoptive de Napoléon et nièce de Joséphine ? Une sombre histoire de rivalités familiales aurait mené à l’escamotage et l’enfermement du bébé de Stéphanie, que tout le monde croyait mort à la naissance. 

Tous, cependant, ne croient pas à l’histoire, et pensent que Kaspar Hauser n’est qu’un habile faussaire qui, sous une fausse identité inventée de toutes pièces, vivrait ainsi aux crochets des bonnes âmes l’hébergeant… Le roi Louis 1er de Bavière lui offre une protection policière, et il est hébergé chez le conseiller municipal Biberbach. Le 3 avril 1830, Kaspar Hauser échappe à un second attentat au pistolet, mais les policiers le soupçonnent d’avoir mis en scène celui-ci. Confié à l’instituteur Meyer à Ansbach, par Lord Stanhope, Kaspar Hauser meurt aussi mystérieusement qu’il est apparu. Mortellement blessé à coups de poignard dans la nuit du 14 décembre 1833, Kaspar agonise en racontant que le même mystérieux personnage qui l’avait séquestré l’a attiré dans le parc du château d’Ansbach pour le tuer. Kaspar Hauser meurt 3 jours plus tard. Les médecins conclurent pourtant qu’il s’était infligé les blessures mortelles.

La légende continue de nos jours… Des analyses ADN se contredisent quant à sa parenté avec la famille de Bade. La découverte récente d’un cachot secret dans le château de Beuggen, fief de cette famille, révéla un dessin de cheval… relançant donc la légende de Kaspar Hauser, qui dessina de son vivant les armoiries de ce même château. D’autres hypothèses viennent s’en mêler, qui se contredisent encore plus. Pour le psychiatre Karl Leonhard, Kaspar Hauser n’était rien d’autre qu’un « escroc pathologique ». Point de vue induit par les observations faites par Daumer qui nota chez le jeune homme une fréquente tendance à mentir… sans toutefois savoir ce qui avait causé cette tendance. Hauser souffrait aussi de crises d’épilepsie, et de paranoïa. Quant à savoir s’il avait le syndrome d’Asperger… Les enseignements et observations de Daumer révèlèrent les talents d’Hauser (pour le dessin, la musique) et une sensibilité extrême. Malheureusement, les indices allant dans ce sens sont très minces.

L’étrange histoire de Kaspar Hauser a depuis longtemps déjà inspiré les artistes dans de nombreux domaines. Le cinéma s’en est emparé à plusieurs reprises, notamment le film L’ENIGME DE KASPAR HAUSER (1972) de Werner Herzog, interprété par Bruno Schleinstein. Fidèle à la réalité historique, le film montre Hauser s’intéresser à la logique, la religion et bien sûr la musique.

Citons enfin un poème de Paul Verlaine, issu de son recueil SAGESSE, et qui devrait, je pense, « parler » à tous les autistes et Aspies, et leurs proches :

« Gaspard Hauser chante : / Je suis venu, calme orphelin, / Riche de mes seuls yeux tranquilles, / Vers les hommes des grandes villes : / Ils ne m’ont pas trouvé malin. // À vingt ans un trouble nouveau / Sous le nom d’amoureuses flammes / M’a fait trouver belles les femmes : / Elles ne m’ont pas trouvé beau. // Bien que sans patrie et sans roi / Et très brave ne l’étant guère, / J’ai voulu mourir à la guerre : / La mort n’a pas voulu de moi. // Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde ? / Ô vous tous, ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

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… Henson, Jim (1936-1990) :

Un univers au bout de la main… Le créateur et père spirituel du MUPPETS SHOW a été cité comme un possible Aspie. Là encore, les informations manquent à ce sujet. Mais avoir su créer tout un monde de personnages inoubliables, par un moyen d’expression très particulier, traduit forcément une certaine excentricité qui n’est pas le lot de tout le monde… Jim Henson se décrivait comme un homme «maladivement optimiste» ; imaginatif, « enfantin » au bon sens du terme, déterminé et défendant ses convictions, il était aussi extrêmement discret et semblait avoir littéralement «fusionné» avec sa plus célèbre création, Kermit la Grenouille. De son ami amphibien, Henson disait «il peut dire tout ce que je retiens !» Il méritait bien d’être cité ici comme hypothétique Aspie. Des générations d’enfants ayant grandi et ri (et aussi parfois tremblé ) devant ses créations, lui seront en tous les cas reconnaissants de son œuvre unique.

Né à Greenville, tout près du Mississipi (d’où lui vint sûrement une certaine obsession d’enfance pour les grenouilles… «ce n’est pas facile d’être vert !»), le jeune Jim Henson fut un fan de longue date de science-fiction. En dehors des marionnettes et de sa famille, sa plus grande passion fut la musique. Tout en suivant une scolarité sans éclat particulier, il réalise des petits films en 8 et 16 mm, et dessine des comics-strips au lycée. Tout en suivant ses études d’arts au College Park de l’Université du Maryland, il crée ses premières marionnettes pour une émission télévisée locale en 1954, et obtiendra son diplôme en économie domestique en 1960. Un voyage en Europe lui fait réaliser que les marionnettistes peuvent être pris au sérieux, et il décide, à son retour, qu’il créera un jour une émission de marionnettes qui plaise aussi bien aux enfants qu’aux adultes.

Jim Henson a une idée derrière la tête depuis longtemps… A une époque où les marionnettes, à la télé, sont considérées comme «bêbêtes» et passées de mode, Henson révolutionnera doucement ce petit monde. Dans son premier show professionnel, SAM & FRIENDS (1955), il crée ses techniques qui changent les spectacles de marionnettes : une mise en scène plus souple, rompant avec les habituels jeux de ficelles (les marionnettistes se tiennent désormais en-dessous de leurs personnages et peuvent se déplacer à leur convenance dans le décor ; ils animent les bras des personnages grâce à des baguettes), l’utilisation de nouveaux matériaux pour animer les personnages, l’interprétation vocale en direct pendant l’enregistrement… le but est de rendre les marionnettes aussi vivantes que possible. C’est dans cette émission que Kermit fait ses débuts sous une forme rudimentaire, plus proche du lézard que du batracien. L’émission marche assez pour que Henson puisse tourner publicités, émissions spéciales, et des courts-métrages qu’il réalise, notamment TIME PIECE, qui lui vaut une nomination aux Oscars en 1965…

Henson, autour de qui s’est rassemblé une joyeuse équipe de marionnettistes-interprètes, affirme son style et un univers à l’humour sophistiqué, riche en violence «cartoonesque», et un goût marqué pour les univers fantastiques. Le développement technique des effets spéciaux fera de Henson et ses associés des précurseurs de l’animatronique, technique d’animation de personnages «en dur» toujours usitée de nos jours, et qui l’amènera à créer le Jim Henson’s Creature Shop. Le succès de RUE SESAME en 1969, show éducatif à destination des enfants (où Kermit prend sa forme définitive de joviale grenouille), l’enferme pour un temps dans l’image de l’ »amuseur pour enfants ». Henson milite à sa façon pour une reconnaissance de son art comme une discipline sérieuse et créera dans ce but la Jim Henson Foundation. Mais après un court passage infructueux dans les débuts du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW (1975), Henson va enfin réaliser son rêve, grâce au producteur britannique Lew Grade. Roulements de tambours… LE MUPPET SHOW débarque en 1976, et deviendra un triomphe télévisuel et culturel. Henson, son ami Frank Oz et leurs collègues créent, autour de Kermit, un casting inoubliable : la divine Miss Piggy, l’ours Fozzie, le Grand Gonzo, Statler et Waldorf (les petits vieux toujours vissés au balcon), le chien pianiste Rowlf (en fait apparu dès les années 1960), l’inénarrable Chef Cuisinier Suédois… Les stars de l’époque viennent de bon cœur se faire tourner en bourrique par cette joyeuse troupe. Même les héros de STAR WARS, avec le bon vouloir de George Lucas ; probable Aspie lui-même, Lucas devint un ami de Henson, et, cherchant quelqu’un pour donner vie à Maître Yoda dans L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE, se tourna vers lui avant que celui-ci ne lui conseille d’engager Frank Oz.

Sur la lancée des Muppets, Henson produira, réalisera et supervisera d’autres émissions ; il se lança aussi dans le cinéma avec des résultats contrastés : en 1979, LES MUPPETS - LE FILM est un succès qui continuera d’engendrer de nouvelles aventures farfelues. Coréalisé en 1982 avec Frank Oz, DARK CRYSTAL est un petit bijou d’heroic fantasy sombre et un classique du genre. Ce que n’est pas hélas son LABYRINTH, produit par George Lucas en 1986…

Le rêve prit hélas fin trop tôt ; à 53 ans, Jim Henson cache à ses proches qu’il est atteint d’une pneumonie. Son extrême timidité, liée à son éducation religieuse, le fera refuser l’hôpital. Quand il ne pourra plus cacher la maladie à ses proches, il est déjà trop tard… Triste ironie du sort, Jim Henson décéda la semaine où il allait vendre sa compagnie à la Walt Disney Company. Compte tenu de l’actualité cinématographique récente, on ne peut pas s’empêcher de voir la Walt Disney Company comme un personnage d’ogre «à la Henson» qui engloutit ses rivaux comme des petits lapins terrifiés… demandez à George Lucas ce qu’il en pense.

Quoiqu’il en soit, le spectacle continue. Les enfants de Jim Henson ont pris sa relève, et les Muppets sont toujours là, tout comme les compagnies fondées par leur père.

«Mahna mahna !»

Cf. George Lucas

 

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… Hergé (1907-1983) :

Le père de Tintin, un Aspie ? Sapristi, ce serait inouï… L’hypothèse n’ayant jamais été posée, il est toujours délicat de vouloir faire « parler les morts » et leur faire dire ce qu’on a envie d’entendre. Mais il serait intéressant de voir, dans les biographies qui ont été consacrées à Georges Rémi, dit « Hergé », ce qui irait dans ce sens. La lecture de l’excellent livre HERGE, FILS DE TINTIN de Benoît Peeters suggère par exemple quelques pistes très intéressantes. Hergé, créateur de tout un univers d’aventures dessinées qui allait peu à peu poser les bases de ce que l’on nomme aujourd’hui l’école de la Ligne Claire, était un homme discret et secret, difficile à comprendre, même pour ses proches. En créant son double de fiction, Tintin, il allait développer une oeuvre unique, en phase avec l’Histoire du 20ème Siècle, et une galerie de personnages mémorables dans lequel il mit peut-être plus de lui-même qu’on ne le croirait. Les Dupondt prennent pour modèle son père et son oncle, jumeaux ; le colérique Capitaine Haddock détient un secret de famille (celui de la Licorne et de son ancêtre royal) que le psychanalyste Serge Tisseron a mis en parallèle avec celui d’Hergé (le père et l’oncle d’Hergé était nés d’une union illégitime, non reconnus par leur père biologique) ; quant au Professeur Tournesol, à la surdité et la distraction légendaires, il nous intéressera particulièrement car il semble bien être lui-même un bel exemple d’Aspie fictif… 

Né à Bruxelles, Hergé passa une jeunesse sans éclats particuliers, qu’il décrivit comme « grise, grise, grise » dans une famille typique de la classe moyenne catholique belge. Enfant dissipé, il ne se calme que lorsque l’on lui donne crayons et papiers, et dessine très tôt, avec un inérêt marqué pour les trains et voitures. Un don qu’il continue à exercer à l’école, pendant les cours, surprenant souvent ses professeurs : s’il griffonne pendant les leçons, il a aussi une excellente mémoire et peut à la fois dessiner et répéter ce que les sévères professeurs enseignent. Georges Rémi, une fois fini le lycée, ne fera pas d’études supérieures particulières. Il ne reste qu’un soir à l’école Saint-Luc, où il s’ennuie immédiatement et ne revient pas. Peu enthousiaste à l’idée de devenir employé d’une maison de confection, comme son père, Georges Rémi préfère les écoles scouts qui correspondent plus à son envie d’aventures, et où il peut dessiner à loisir.

Grâce à ses gags dessinés dans les revues scouts, Georges Rémi décroche un emploi au journal « Le Vingtième Siècle » ; et grâce à sa rencontre avec l’abbé Wallez, le jeune homme qui prend le nom de plume d’Hergé va vraiment « décoller » professionnellement dans le supplément jeunesse, « Le Petit Vingtième ». Encouragé par l’autoritaire abbé, il affine son dessin, se documente pour ses histoires… et crée un petit reporter à houppette et son chien. Tintin et Milou font leur apparition en 1929, dans TINTIN AU PAYS DES SOVIETS. C’est un succès en Belgique, et, au fil des années suivantes, la jeunesse s’enthousiasme pour les voyages et exploits du jeune héros. On connaît la suite… même si Hergé, on le sait, illustrait aussi les vues ultra-conservatrices de son milieu. Petit à petit pourtant, Hergé deviendra plus autonome, quittera « Le Petit Vingtième » et gagnera grâce à Tintin une notoriété qu’il n’aurait jamais imaginé. Tintin deviendra au fil des histoires un « décodeur » d’énigmes n’ayant rien à envier à Sherlock Holmes, et s’entourer d’une famille de personnages toujours aimés de tous, bien après la disparition d’Hergé en 1983.

Reste l’énigme Hergé lui-même… L’auteur de Tintin avait ses zones d’ombre ; on lui a reproché d’être paternaliste, anticommuniste et colonialiste (mais tel était le milieu dans lequel il vécut dans sa jeunesse…) et il prendra plus tard ses distances avec ce même milieu dans lequel il étouffait ; plus grave, les accusations de collaboration durant la 2ème Guerre Mondiale reposent sur sa décision malencontreuse d’être le rédacteur en chef du supplément jeunesse du « Vingtième Siècle », journal ouvertement collaborationniste et antisémite… Rexiste mais pas pro-nazi, Hergé sembla n’avoir pas pris conscience de la gravité de son acte (spécialement quand il crée une caricature de banquier juif dans L’ETOILE MYSTERIEUSE) et le regrettera amèrement. Mais l’énigme se situe ailleurs. Profondément secret, en proie à des crises dépressives terribles, terriblement sensible aux critiques, inquiet, maniaque et exigeant, Hergé se montrait difficile à vivre pour son entourage, même quand il atteint le sommet de sa notoriété et de sa créativité (la période « tintinesque » allant des 7 BOULES DE CRISTAL aux BIJOUX DE LA CASTAFIORE contient le meilleur du dessinateur-scénariste), et préférait s’éloigner le plus possible des mondanités et célébrations officielles de toute sorte. Ce caractère distant lui coûta son mariage avec son épouse et secrétaire Germaine, alors qu’il s’éprit de sa coloriste Fanny, qu’il n’épousa que tardivement. Sa dépression, Hergé la « sublimera » par le biais de Tintin, dans ce qui reste son chef-d’oeuvre, TINTIN AU TIBET, aboutissement de son intérêt pour la culture orientale amorcée avec LE LOTUS BLEU.

Quoiqu’on puisse penser de l’homme, il faut bien admettre qu’Hergé a contribué à changer l’univers de la bande dessinée, qui n’était considérée à ses débuts que comme un passe-temps infantile. Les dessinateurs franco-belges reconnaissent avoir une dette immense envers lui, les philosophes redécouvrent avec intérêt un univers plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Les artistes ne furent pas en reste (Hergé fut d’ailleurs un amateur et un connaisseur d’art éclairé), Andy Warhol et Roy Lichtenstein reconnurent l’influence de son travail sur le leur. Le cinéma tenta souvent d’adapter Tintin, sans beaucoup de réussite au fil des ans, que ce soit en prises de vues réelles ou en animation. Il fallait bien un Steven Spielberg (associé à Peter Jackson) pour réussir enfin en 2011 une adaptation longtemps annoncée et souvent reportée : LE SECRET DE LA LICORNE, qui rendra un bel hommage à Hergé en le faisant apparaître dans son film, en portraitiste bruxellois de Tintin (Jamie Bell) ! Hommage d’un cinéaste « Aspie » à un dessinateur « Aspie » ? Qui sait…

– cf. Sherlock Holmes, le Professeur Tournesol ; Steven Spielberg, Andy Warhol

 

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… Highsmith, Patricia (1921-1995) :

«Mon imagination fonctionne mieux quand je n’ai pas à parler à des gens.»

Voilà qui a le mérite d’apporter un peu de clarté quand à la personnalité très spéciale de Patricia Highsmith. La romancière américaine installée en Europe a laissé auprès de ceux qui l’ont connue un souvenir pour le moins contrasté… Tous s’accordent en tout cas pour dire qu’elle fut, à l’instar de nombreux écrivains, une personne peu sociable. La créatrice du personnage de Tom Ripley, et auteur de 22 romans et 8 recueils de nouvelles, a été une figure marquante de la littérature anglo-saxonne. Elle n’aimait pas l’étiquette de « reine du thriller » qu’on lui colla après le succès de son premier livre, STRANGERS ON A TRAIN (L’INCONNU DU NORD-EXPRESS), devenu un chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock. Comme ce dernier, Patricia Highsmith traîna toute sa vie de sérieuses névroses, et les informations sur son comportement laissent parfois supposer qu’elle était une Aspie. Information à prendre au conditionnel, bien sûr.

Née Mary Patricia Plangman au Texas (Fort Worth), la romancière eut une enfance très difficile. Ses parents se séparèrent dix jours avant sa naissance… En conflit permanent avec sa mère et son beau-père, la jeune Patricia Highsmith sera marquée toute sa vie par la relation d’amour-haine qu’elle entretenait avec sa génitrice, et qui influencera une de ses nouvelles, THE TERRAPIN. C’est la grand-mère de Patricia Highsmith qui sera à l’origine de sa vocation : elle lui apprit à lire très jeune, lui ouvrant les portes de sa bibliothèque personnelle. A huit ans, la fillette se passionne pour un drôle de livre : THE HUMAN MIND de Karl Messinger, qui décrit des cas de malades mentaux, pyromanes, schizophrènes et autres personnalités déviantes… Personnalités troublées qui ne cesseront d’hanter ses propres futurs romans, où la normalité de façade cache d’inquiétantes fissures.

Diplômée du Barnard College, Patricia Highsmith se tournera naturellement vers l’écriture. Pendant une période de 1942 à 1948, elle gagne sa vie en écrivant des comics ; aspirant à devenir romancière, elle publie son premier roman en 1950 : STRANGERS ON A TRAIN / L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, un succès immédiat. Le triomphe au box-office de l’adaptation d’Alfred Hitchcock fait d’elle, d’emblée, une écrivaine côtée… mais pas embourgeoisée pour autant. Son second roman THE PRICE OF SALT (CAROL ou LES EAUX DEROBEES) qu’elle signe d’un pseudo, « Claire Morgan », est un roman lesbien qui se termine bien, chose inconcevable à l’époque ! Highsmith ne cachait pas sa bisexualité et eut de nombreuses liaisons avec des hommes et des femmes. En quelques romans, dont THE TALENTED MR. RIPLEY, Patricia Highsmith s’avèrera être bien plus qu’une simple faiseuse de thrillers. Influencée par les oeuvres de Conrad, Dostoïevski, Kafka (un autre grand écrivain possible Aspie), Gide ou Camus, elle excelle à créer des personnages troubles entraînés dans des situations cauchemardesques, existentielles et pleines d’humour noir.

La vie de Patricia Highsmith fut sérieusement perturbée par ses propres troubles, l’alcoolisme n’améliorant en rien une misanthropie déjà sérieusement établie, qui allait de pair chez elle avec une certaine cruauté. Ses relations intimes ne duraient jamais, bien qu’elle ait entretenu une riche correspondance avec des ami(e)s écrivains. Elle tint un journal toute sa vie, s’amusant à imaginer des signes d’étrangeté chez ses chers voisins qui apparraissaient à ses yeux comme des meurtriers ou des porteurs de lourds secrets. Le décompte de ses petites « excentricités » de romancière vivant recluse laisse apparaître de possibles signes du syndrome d’Asperger. Elle collectionnait les objets servant à travailler le bois, et fabriquait pour son plaisir des pièces de mobiliers. Se sentant plus proche des animaux que des hommes, elle préférait particulièrement les escargots…

Le succès de la plume de Patricia Highsmith, motivé par le film d’Hitchcock, a fait que le cinéma a assuré une évidente notoriété à l’oeuvre de la romancière. Les romans de la « série » Ripley, notamment, sont les plus connus de ses adaptations. THE TALENTED MR. RIPLEY a engendré deux films célèbres, PLEIN SOLEIL de René Clément, avec Alain Delon et Maurice Ronet, et LE TALENTUEUX MR. RIPLEY (1999) avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow et Cate Blanchett. On préfèrera la première version. On passera par contre sur le très pesant L’AMI AMERICAIN (1977) de Wim Wenders, avec Bruno Ganz et Dennis Hopper, d’après RIPLEY’S GAME (une autre adaptation en 2002, avec John Malkovich). Et on replongera avec délices dans STRANGERS ON A TRAIN / L’INCONNU DU NORD-EXPRESS (1951), qui nous fournit une occasion en or de passer au nom suivant !

Cf. Alfred Hitchcock, Franz Kafka

 

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… Hitchcock, Alfred (1899-1980) :

Souvenir d’un petit garçon Aspie qui, vers l’âge de 8-9 ans, est passionné par le monde des oiseaux… A cette époque, pour lui, le cinéma est une distraction secondaire. Il ne s’intéresse qu’aux comédies, aux dessins animés, et parfois aux documentaires animaliers. Quand le programme télévisé annonce la diffusion d’un film intitulé LES OISEAUX, signalé comme un « chef-d’oeuvre », le petit garçon est emballé. Il croit qu’il va voir un documentaire « à la Cousteau », tout apprendre et tout voir sur le sujet ! Hélas pour lui, il n’a pas lu le résumé et ignore que certains films font peur, très peur… Après un début de film intriguant, ressemblant à une comédie romantique où une jolie blonde poursuit un séduisant avocat jusque chez lui, pour offrir des perroquets à sa petite soeur, le jeune spectateur se demande bien où sont les oiseaux annoncés. Et tout à coup… un goéland frappe la jolie blonde, sans prévenir, lui faisant une belle entaille sanglante. Choc du petit garçon Aspie qui décide d’éteindre la télévision et d’aller jouer dans sa chambre ! Une chance pour lui, il ne regardera pas la suite du film avant d’avoir quelques années de plus au compteur.

Merci beaucoup, Sir Alfred Hitchcock, de m’avoir terrifié de la sorte… et transmis à mon insu le virus du cinéma ! J’ai fêté mon septième anniversaire le jour de votre décès, le 29 avril 1980. Et, sauf amnésie de ma part, aucun oiseau n’a perturbé les festivités comme on le voit dans votre film…

Le Maître du Suspense a su, tout au long de sa carrière, faire frémir les spectateurs du monde entier, en leur transmettant de la sorte ses propres angoisses, et en créant, à travers ses films, un véritable langage des images et du son avec une maestria rarement égalée. Il a influencé nombre de grands cinéastes toujours en activité, et sa contribution au monde du Cinéma est indéniable… même s’il n’obtint aucun Oscar. Longtemps considéré comme un technicien doué, un simple raconteur d’histoires commerciales, Alfred Hitchcock était pourtant un artiste à part entière… et une personnalité complexe, obsessionnelle en diable. Au point que l’on s’est demandé s’il n’était pas, lui aussi, un Aspie « léger ».

Beaucoup d’ouvrages et de documentaires lui ont été consacrés, rappelant les épisodes importants de sa vie et de sa longue carrière en Grande-Bretagne et aux USA. Le jeune Hitchcock était né dans une famille londonienne catholique très stricte. Enfant timide, très calme, au physique grassouillet, il évitait à l’école la compagnie des autres enfants à la récréation, restant dans son coin ; craintif, il garda toute sa vie une peur bleue de la police (évoquée dans la fameuse anecdote où son père, pour le punir d’avoir été « vilain », le fit enfermer quelques minutes au poste de police voisin) et un sentiment de culpabilité excessif (le poids de l’éducation maternelle et religieuse) qui apparaîtra dans tous ses films. Elève correct à l’école, Hitchcock étudia l’ingéniérie mécanique, électrique, acoustique et la navigation, tout en travaillant comme dessinateur de panneaux pour les films muets. Ses compétences acquises, Hitchcock n’aura de cesse par la suite de les développer à travers ses films, élaborant un langage cinématographique unique : des films pensés « visuellement », architecturalement dira-t-on, dès la conception de l’histoire jusqu’aux finitions du montage. Hitchcock supervisait tout les aspects, voyant dans chaque nouveau film un défi technique particulier à résoudre. Il avait toujours l’idée de génie, allant de pair avec des scénarii habilement structurés, dans un seul but : captiver le spectateur, et le faire s’accrocher à son siège pendant deux heures ! Ajoutez à cela des thèmes, des obsessions et des leitmotivs visuels récurrents (l’innocent accusé à tort, la belle blonde apparemment glaciale, les méchants charmeurs et dérangés, les escaliers, les mères, les enfants « à qui on ne la fait pas », les jeux de regards, etc.), et vous n’avez qu’une petite idée de l’univers hitchcockien.

Mais Alfred Hitchcock était lui-même un « drôle d’oiseau ». On l’a dit, il était timide, angoissé, et surtout passionné par les problèmes techniques à résoudre pour ses films. Cet homme qui filma de sublimes actrices et truffait ses scènes de sous-entendus très explicites était à la fois attiré et révulsé par la sexualité ; il épousa sa femme, la fidèle Alma, sa scripte et associée créative de toujours, en étant vierge à 25 ans. Lorsqu’elle fut enceinte de leur seule enfant, leur fille Patricia, il n’osait pas la regarder… Après le départ du cinéma de l’actrice Grace Kelly, qu’il avait sublimé en trois films (FENÊTRE SUR COUR, DIAL M FOR MURDER / LE CRIME ETAIT PRESQUE PARFAIT et TO CATCH A THIEF / LA MAIN AU COLLET), Hitchcock chercha constamment des actrices similaires pour représenter le « fantasme hitchcockien » ultime, tel le personnage de Kim Novak dans VERTIGO. Les derniers grands films du maître étaient d’ailleurs hantés par d’inquiétantes pulsions : voyeurisme, nécrophilie, culpabilité intense…

Ajoutez à celà ses « excentricités » : Hitchcock aimait faire des farces parfois cruelles en public, contrôlait son image publique avec une rigueur absolue, admonestait les assistants ou jeunes réalisateurs qui ne portaient pas la tenue costume-cravate obligatoire à ses yeux, pouvait se montrer très cinglant à l’occasion, et avait ses petites manies. Il lui arrivait sur chaque tournage de briser volontairement des tasses de thé, et avait la phobie des oeufs (pleins de futurs petits oiseaux !). Et quand il ne tournait pas, au lieu de se rendre aux mondanités hollywoodiennes habituelles, Hitchcock restait chez lui auprès de sa femme, de sa fille et de ses petits chiens. Et s’il lui arrivait de répondre de bonne grâce aux interviews de jeunes cinéastes prometteurs (tout en assurant que tout serait bien planifié à l’avance), il détestait les visites imprévues sur son plateau. Un tout jeune Steven Spielberg fut ainsi éconduit du tournage du RIDEAU DECHIRE dans les studios Universal en 1966. Dix ans plus tard, Spielberg avait rendu un sacré hommage au maître avec JAWS (LES DENTS DE LA MER)… qui refusa pourtant de le rencontrer. Mais qui reconnut implicitement le talent de ce jeune héritier en prêtant sa voix à l’attraction JAWS du parc Universal Studios, tout en lui « empruntant » son compositeur et ami John Williams pour COMPLOT DE FAMILLE, son dernier film.

Un personnage aussi singulier ne pouvait finalement qu’intéresser d’autres cinéastes… ce qui est fait cette année ; on attend avec grand intérêt surtout son incarnation par Anthony Hopkins dans le sobrement titré HITCHCOCK de Sacha Gervasi, qui sortira bientôt en France.

– cf. Patricia Highsmith, Steven Spielberg

 

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… Holmes, Sherlock :

Du Maître du Suspense au Grand Détective, et d’un possible « Aspie » bien réel à un véritable « super-Aspie » fictif, tous deux londoniens… Les coïncidences alphabétiques de cet abécédaire étant ce qu’elles sont, nous passons donc d’Alfred Hitchcock à Sherlock Holmes. Le détective imaginé par Arthur Conan Doyle a largement dépassé le cadre des romans et nouvelles de son créateur, pour vivre ses enquêtes. 270 films et séries répertoriés, romans, adaptations radio, bandes dessinées, jeux vidéo… Sherlock Holmes et son fidèle ami le docteur John Watson sont toujours sollicités aujourd’hui pour combattre le crime sur tous les supports ! Au vu de la découverte récente du syndrome d’Asperger, la psychologie particulière du Grand Détective prend une nouvelle dimension. Rappelons que Doyle s’inspira de son mentor en médecine, le docteur Joseph Bell, véritable précurseur de la police scientifique moderne, pour le personnage. Bell était un personnage très étonnant pour son époque, et sans doute peut-être lui-même un peu «Aspie» sur les bords si l’on se fie aux témoignages de Doyle… 

Apparu pour la première fois en 1887 dans UNE ETUDE EN ROUGE, Sherlock Holmes a connu un tel succès qu’il a littéralement éclipsé les autres créations de Conan Doyle. Les histoires de Doyle continuent de passionner encore aujourd’hui, autant par la qualité de leurs intrigues que par la personnalité du détective, et elles ont largement contribué à donner au roman policier des lettres de noblesse qu’il n’avait pas jusqu’ici. Même encore aujourd’hui, de nombreux personnages fictifs doivent largement leur inspiration initiale à l’homme de Baker Street. Dans le cas des « Aspies » hypothétiques qui nous intéressent, on citera Adrian Monk et le docteur House, par exemple… voir même Spock dans STAR TREK ou Lisa des SIMPSON !

Tel qu’il a été écrit par Arthur Conan Doyle, il ne fait aucun doute que Sherlock Holmes est un personnage singulier selon les normes de son époque. Les nombreuses marques d’«excentricités» du détective sont autant de signes typiques du syndrome d’Asperger. Inventaire… :

- esprit brillant, féru de logique absolue, Holmes ne vit que pour une seule chose dans la vie : résoudre des énigmes, mener à bien des enquêtes… plus l’affaire est apparemment impossible à résoudre, plus son intellect s’acharnera à la résoudre. En revanche, il rejette toutes les enquêtes «faciles». Et, sans énigme à résoudre, il sombre dans l’ennui et la dépression.

- une mémoire photographique et encyclopédique qui ne cesse de stupéfier. Son sens de l’observation, ses raisonnements déductifs infaillibles sont presque surnaturels aux gens normaux dont Watson se fait le représentant : il peut identifier la profession de n’importe quelle personne aux signes particuliers sur ses vêtements, la façon dont elle marche, ce à quoi elle pense, etc. Son talent repose en fait à la fois sur l’induction et la déduction. Seul un esprit criminel aussi brillant que le sien peut le mettre en défaut… tel celui de l’infâme Professeur Moriarty, son ennemi juré. Ou celui, dénué de scrupules mais terriblement charmeur, de l’aventurière Irene Adler.

- pourtant, ses connaissances encyclopédiques sont restreintes : en bon Aspie, Holmes s’intéresse uniquement aux sujets qui le concernent pour son travail, excluant toute connaissance jugée « futile ». Selon Watson, Holmes ne connaît ainsi rien à la littérature, la philosophie ou l’astronomie, et s’intéresse très peu à la politique. A l’inverse, il est excellent en chimie, connaît les bases de l’anatomie, et a développé des connaissances pratiques en géologie et botanique. Sherlock Holmes est même un expert mondial en poisons. Et dans ses dernières années (celles des histoires écrites par Doyle), Holmes s’est pris de passion pour l’apiculture. Sinon, il continue à compléter sa culture encyclopédique sur les sujets les plus divers, toujours en relation avec la criminologie.

- l’un des traits les plus « Aspies » de Holmes est son caractère asocial, solitaire et reclus. Seul le docteur Watson a pu partager avec lui le toit du 221B Baker Street, quitte à y perdre souvent patience… Holmes n’a pour seul lien familial que son frère Mycroft, aussi brillant que lui, mais tout juste un peu plus sociable. Holmes reste distant et ironique envers ce grand frère qui travaille aux services secrets du gouvernement britannique, depuis le Club Diogène. Célibataire endurci, quasiment misanthrope, Holmes est misogyne  et semble n’avoir jamais eu de liaison amoureuse… seule Irene Adler, « La Femme », lui a laissé une impression mémorable.

- l’intelligence exceptionnelle de Holmes l’a aussi rendu très égotiste. Il ne supporte pas la lenteur d’esprit chez autrui ; le pauvre Watson, par ses raisonnements, subit régulièrement des remarques cinglantes, mais heureusement Holmes se rattrape toujours, sachant combien il a besoin de son ami fidèle. Les autres ont moins de chance, comme l’inspecteur Lestrade de Scotland Yard, cible favorite de l’ironie grinçante du détective.

- Holmes vit en bohème et, tout à ses enquêtes, peut oublier de se laver et s’habiller des jours durant… Il ne mange que très peu, en véritable ascète. Jouer du violon à toute heure l’aide à résoudre une énigme autant qu’à occuper son esprit désoeuvré. L’absence d’enquêtes, l’ennui et la dépression le poussent à se droguer à la cocaïne. Parfois même sous les yeux choqués de Watson qui pourtant ne l’en empêche pas. Sherlock Holmes cultive aussi un côté artiste, parfois plein d’humour, avec un goût prononcé pour le déguisement et le maquillage, aimant surprendre Watson, ses clients et ses ennemis.

 

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Recenser les exploits de Sherlock Holmes est une tache encyclopédique, autant en littérature qu’au cinéma et à la télévision… Pour citer une version de référence par rapport aux autres, il serait difficile de choisir : depuis Basil Rathbone jusqu’à Robert Downey Jr., en passant par Peter Cushing, Jeremy Brett, Christopher Plummer, John Neville, Nicol Williamson, chacun a sa vision de Holmes. J’en retiens deux qui me viennent plus spontanément à l’esprit.

Pour une représentation fidèle à l’esprit de Doyle, il faut revoir le magnifique film de Billy Wilder, LA VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES (1970). Obligé pour la publicité de porter sa panoplie fictive (pipe, loupe, cape houppelande et casquette deerstalker), Holmes-le-maniaque (joué par Robert Stephens) se plonge à corps perdus dans des expériences de combustion de cigarettes, manquant du coup d’empoisonner Watson dans l’appartement, et pique une colère soudaine quand il découvre que sa logeuse a nettoyé ses étagères : impossible de s’y retrouver, la couche de poussière lui servait de point de repère chronologique ! Et Holmes-le-misogyne se sort d’une embarrassante proposition de mariage par la danseuse étoile du Bolchoï, par une pirouette encore plus embarrassante sur son « couple » formé avec Watson…

Pour une représentation totalement « Aspie » du personnage, il est conseillé de voir la remarquable série britannique SHERLOCK entamée en 2010. Holmes (Benedict Cumberbatch) et Watson (Martin Freeman), ainsi que tous les personnages classiques de Doyle, y sont transposés à l’époque actuelle. Et le Grand Détective s’y montre encore plus asocial et maniaque qu’à l’accoutumée, un véritable  »geek » adepte des nouvelles technologies. Son caractère est si déroutant que Watson diagnostique (dans l’épisode LES CHIENS DE BASKERVILLE) le syndrome d’Asperger ! Mémoire phénoménale, intérêts restreints et encyclopédique, maladresse sociale (Holmes ne « capte » pas les marques d’intérêt amoureux évident d’une timide laborantine à son égard, et se présente en peignoir à Buckingham Palace…), hypersensibilité (Holmes aux policiers durant une enquête : « Pourriez-vous sortir de la pièce ? Je vous entends penser. »), manque d’empathie… tout y est. Y compris son sens de l’amitié exclusive, à l’encontre du pauvre Watson, ce qui n’est pas sans causer de sérieux malentendus similaires au film de Wilder !

Cf. Diogène de Sinope ; Gregory House, Adrian Monk, Lisa Simpson, Spock

 

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… Hopper, Edward (1882-1967) :

Ses tableaux attirent l’attention immédiate par l’étrange sensation de malaise qui s’en dégage : des personnes isolées, solitaires, des couples qui ne se parlent pas, des gens qui s’évitent, perdus dans des paysages urbains oppressants… Le succès de la récente rétrospective au Grand Palais, qui lui est dédiée, nous rappelle au bon souvenir du peintre américain Edward Hopper. Interrogé sur les origines possibles de la puissance d’évocation et d’angoisse qui se dégage des oeuvres d’Hopper, le marchand d’art Bernard Danenberg, qui rencontra Hopper à la fin de sa vie, émit l’hypothèse d’une surdité, handicap profondément envahissant. Danenberg, au vu de son témoignage, a certainement raison, mais cette « surdité » constatée pourrait bien en cacher une autre… Homme timide, cultivé, fuyant la reconnaissance publique pour rester peindre chez lui, Edward Hopper a bien le profil éventuel d’un Aspie.

Cet enfant de la classe moyenne américaine, élevé dans une famille où les femmes ont la place dominante, montra très tôt un grand talent pour le dessin. Il réalisa ses premières peintures vers ses dix ans ; encouragé par ses parents à peindre, et à apprécier les cultures russe et française, le jeune Hopper, garçon paisible de nature, se prit de passion pour les bateaux et le monde de la mer, un sujet qui inspirera ses toiles les plus ensoleillées. Après six ans passés au New York Institute of Art and Design, Hopper dut longtemps gagner sa vie en réalisant des illustrations commerciales, ce qu’il détestait. Trois voyages formateurs en Europe lui permettront d’affiner son style, sans se laisser influencer par les nouveaux mouvements picturaux en vogue, tels que le cubisme initié par Picasso.

L’art de Hopper, avant tout réaliste, repose autant sur une observation pointue des scènes de la vie quotidienne que sur une utilisation de la lumière et de la mise en scène d’une très grande rigueur. Alors que son pays connaît une fantastique évolution industrielle, le regard d’Hopper sur ses concitoyens se fera de plus en plus angoissé : les individus sont littéralement « étouffés » par des villes trop grandes pour eux. Ils respirent l’ennui, la tristesse, l’attente, l’angoisse… et de toiles aussi célèbres que NIGHTHAWKS (LES NOCTAMBULES ou OISEAUX DE NUIT, 1942) se dégage un sentiment de solitude que connaissent trop bien les personnes Aspies. Et aussi, parfois, une touche d’humour discret, et une douceur se dégageant des tableaux plus paisibles, ceux des paysages marins.

Edward Hopper préférait, de loin, la tranquillité bien ordonnée de son atelier aux réceptions publiques et mondanités, une phobie sociale évidente qui ne facilitera évidemment pas ses relations, à commencer par celles avec son épouse Josephine, dont le caractère était le contraire exact du sien. Stoïque, hiératique, conservateur par nature, il ne commentait son art qu’à grand-peine. De telles difficultés à communiquer autrement que par sa peinture peuvent donc tout à fait supposer chez lui un syndrome d’Asperger.

Edward Hopper aimait le cinéma de son époque. Et le cinéma lui a bien rendu sa passion. Ce n’est pas une coïncidence si le genre du Film Noir s’est développé à l’époque de ses toiles les plus inquiétantes. Hopper, pour NIGHTHAWKS, s’inspira de la nouvelle LES TUEURS d’Ernest Hemingway, devenue un très grand classique du genre avec Burt Lancaster et Ava Gardner. De nombreux cinéastes, et pas des moindres, ont été visuellement influencés par ses tableaux. Notamment, surprise, Alfred Hitchcock pour FENÊTRE SUR COUR (inspiré par FENÊTRES LA NUIT), PSYCHOSE (LA MAISON PRES DE LA VOIE FERREE) et MARNIE (BUREAU LA NUIT). Les ambiances à la Hopper sont aussi reconnaissables dans les films de David Lynch, George Stevens, Terrence Malick, les frères Coen, Sam Mendes, Ridley Scott… et même deux autres cinéastes « Aspies », Woody Allen et Tim Burton.

Cf. Woody Allen, Tim Burton, Alfred Hitchcock

 

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… Horowitz, Max - la voix de Philip Seymour Hoffman, dans le film d’animation MARY & MAX

Max Horowitz, un quadragénaire juif, reçoit par hasard le courrier de la petite Mary Dinkle, (Toni Collette) une fillette australienne disgracieuse qui a choisi son nom au hasard dans un annuaire de New York. Aussi solitaire que Mary, Max souffre d’obésité, et a un syndrome d’Asperger très prononcé qui l’empêche de vivre une vie sociale normale. En bon Aspie, Max vit selon des règles strictes qui font son quotidien. Et il a énormément de mal à comprendre et interpréter correctement les émotions d’autrui. Imaginez son embarras et son angoisse lorsqu’une femme membre de son groupe de soutien, « les hyperphages anonymes », tombée amoureuse de lui, se met à vouloir le couvrir de baisers. Autre source d’angoisse pour le pauvre Max : il ne sait ni sourire, ni pleurer, malgré ses efforts. La petite Mary, touchée par son histoire, décide alors de lui envoyer par colis ses larmes dans un bocal… C’est le début d’une belle, drôle et triste histoire d’amitié entre deux êtres solitaires.

Signé de l’australien Adam Eliot, et sorti en 2009, ce film a été récompensé de nombreux prix dans les festivals d’animation, et doit une bonne partie de son originalité à la personnalité assez singulière de son réalisateur. Adam Eliot a en effet fait son chemin dans le monde du cinéma d’animation en dépit d’un handicap sérieux, un tremblement incontrôlable qu’il a finalement « retourné » à son avantage, et avec succès, pour réaliser des courts-métrages mélant cocasserie et émotion, sur des personnages eux-mêmes marqués par le handicap (comme HARVIE KRUMPET, héros d’un court-métrage sorti 2003, personnage souffrant du syndrome de la Tourette). Concernant le film MARY ET MAX, les quelques extraits aperçus sur le Net cernent très bien le syndrome d’Asperger dont Max est atteint. Quelques scènes courtes, où Max (excellente interprétation vocale de Philip Seymour Hoffman) nous présente les avantages et les inconvénients de son handicap. Le pauvre Max est bien conscient de son état, ce qui nous vaut quelques descriptions tantôt amusées, tantôt amères, de ce qu’il vit : se faire gifler enfant par sa mère qui l’a surpris en train de dessiner des femmes nues, aimer jouer au Rubik’s Cube, interpréter littéralement l’expression « prendre un siège », se montrer hypersensible au moindre bruit, connaître des crises d’anxiété… et surtout, sa plus grande souffrance, se savoir incapable de sourire.

On appréciera particulièrement la lucidité de Max expliquant son handicap à Mary, pour finalement en vivre positivement : « Le docteur a dit que l’on pourra un jour me guérir du syndrome. Mais je n’ai pas envie d’être « guéri ». En fait… j’aime bien être un Aspie. »

 

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… House, Gregory (Hugh Laurie), le redouté DOCTEUR HOUSE

Dernier représentant (pour l’instant) d’une longue tradition de séries télévisées médicales dont le succès doit beaucoup à un certain URGENCES, le Docteur Gregory House a autant fait exploser l’audimat qu’il a fait souffrir ses élèves… et ses malades. Il combat la maladie comme Sherlock Holmes combattait le crime, selon ses auteurs. Ce parallèle évident avec le Grand Détective, Aspie de fiction certifié, ferait de lui un autre Aspie mémorable, mais on peut quand même se poser des questions sur la déontologie médicale très particulière de House (au demeurant impeccablement interprété par Hugh Laurie, dans le registre « je suis détestable et je m’en fous car j’ai raison »).

Mais pourquoi diable le docteur House, aussi intelligent soit-il, se montre-t-il désagréable, arrogant et excentrique ? Son collègue et ami le docteur James Wilson (Robert Sean Leonard) pose l’hypothèse qu’il est atteint du syndrome d’Asperger. Pourquoi pas après tout, les « fantaisies » et le caractère asocial de House iraient dans ce sens, toujours en référence à l’univers de Sherlock Holmes (et Wilson serait alors bien sûr son  »Watson »). Amateur de musique (comme Holmes), accro au Vicodin (le détective anglais préférant la cocaïne), House est aussi un surdoué en langues étrangères, se prend de passion exclusive pour les trésors archéologiques, aime les jeux vidéo et le soap médical « Passion sur Ordonnance »… Sa vie sociale est un désert, en dehors de son amitié pour Wilson, et sa relation conflictuelle avec sa supérieure, Lisa Cuddy.  

Ajoutez à celà une misanthropie et une irascibilité de tous les instants, et vous avez un « caractère » prompt à descendre en flammes les erreurs de jugement de ses disciples d’une remarque cinglante. Soit. Mais si House est un si brillant médecin, comment se fait-il que ses méthodes respectent aussi peu le serment d’Hippocrate ? Une chance pour ses patients qu’il soit un personnage de fiction… autrement, la façon dont il s’acharne sur eux au fil de l’épisode jusqu’à la torture, persuadé qu’ils lui cachent toujours quelque chose, serait passible dans la réalité d’une radiation définitive du corps médical.

Les auteurs ont beau eu se défendre en argumentant que la série critique les erreurs déontologiques du corps médical, on peut tout de même légitimement se demander s’il est bien malin de mettre en valeur ceux qui les commettent au détriment de malades traités en « suspects » ne méritant que de passer aux aveux dans la violence. Et on peut souhaiter que le bon docteur Wilson se soit trompé vis-à-vis de son diagnostic sur House ; autrement, la série ferait aux Aspies une publicité déplorable…

Cf. Sherlock Holmes

 

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… Hughes, Howard (1905-1976) :   

Héritier, aviateur, homme d’affaires, réalisateur, producteur et génie de la construction aéronautique, Howard Hughes fut tout cela. Riche à milliards, collectionnant les liaisons avec les plus belles actrices de Hollywood, sa gloire suscita admiration et jalousies ; et sa déchéance de reclus perpétuel renforça sa légende. Howard Hughes était-il un malade mental, ou souffrait-il d’un handicap encore inconnu à son époque ? Les hypothèses médicales les plus diverses ont circulé à son égard : s’il est certain qu’il souffrit très tôt de TOCS envahissants, on a aussi affirmé qu’il souffrait d’allodynie (une réaction de douleur excessive causée par le plus infime contact, et qui serait apparue après son terrible accident d’avion de 1946). Ont été également cités, pêle-mêle : des blessures au crâne répétées à cause des accidents auxquels il survécut, un accident cérébral, des troubles bipolaires sévères, le syndrome de Diogène (déjà évoqué dans cet abécédaire), une forme aiguë de schizophrénie paranoïde… et le syndrome d’Asperger. Totalement hypothétique, certes, mais au vu des bizarreries de comportement de Hughes bien avant l’aggravation de son état mental, ce n’est pas à exclure.

Enfant unique d’un richissime entrepreneur texan ayant fait fortune dans le forage pétrolier, Hughes fut élevé par une mère très possessive. L’enfant était un jeune surdoué de la mécanique, capable dès ses onze ans de bricoler une bicyclette à moteur, des interphones et un appareil de radio. La mort de ses parents fit de lui un très jeune héritier de la fortune familiale, héritant de l’entreprise paternelle, la Toolco. Mais Hughes préféra vite s’installer à Hollywood, sans avoir terminé ses études de mathématiques et d’ingéniérie, pour devenir producteur. Une activité qui le fit déjà paraître comme un richissime marginal aux yeux du monde du show-business, et rejeter par les producteurs des grands studios. Hughes, producteur et réalisateur, a laissé quelques films mémorables autant par leur contenu que par les conditions dans lesquelles il les a tournés et/ou produits : SCARFACE (1932) de Howard hawks, ou LES ANGES DE L’ENFER (1930) et THE OUTLAW / LE BANNI (1943) réalisés par ses soins. Le milliardaire fut aussi célèbre à Hollywood pour ses frasques amoureuses, « collectionnant » les belles actrices comme des voitures de sport : le film AVIATOR de Martin Scorsese a mis en avant ses liaisons avec Katharine Hepburn et Ava Gardner, mais Hughes fréquenta aussi Cyd Charisse, Olivia de Havilland, Joan Fontaine, Jean Harlow, Rita Hayworth, Gene Tierney, Jane Russell (héroïne de son BANNI sur laquelle il faisait une fixation très… « mammaire »), etc.

Mais la vraie passion de Hughes était l’aviation. Dès ses 14 ans, il apprit à piloter un avion, et fit régulièrement la une des journaux par ses records mondiaux de vitesse sur des appareils expérimentaux de sa conception. Actionnaire principal de la future TWA, il développa le financement et la construction du Boeing Stratoliner, et du Lockheed Constellation qui allait révolutionner les services aériens en diminuant le temps de vol intercontinental. Sa création la plus célèbre, son « chef-d’oeuvre », fut l’hydravion en bois Hughes H-4 « Hercules », gigantesque avion de transport de troupes qui ne servit jamais pour la 2ème Guerre Mondiale, en raison de son retard de fabrication et son coût pharaonique. Il n’a volé qu’une minute, le 2 novembre, à basse altitude, le mastodonte que ses détracteurs appelèrent le « Spruce Goose » (« l’Oie de Sapin »). La passion de Hughes faillit lui être fatale, l’ingénieur-businessman-pilote effectuant lui-même les vols d’essai, et eut 14 blessures graves à la tête. Son accident du 7 juillet 1946 fut le plus violent, et les séquelles qui en résultèrent furent certainement pour beaucoup dans la dégradation progressive de son état mental. Malgré des crises de réclusion et prostration de plus en plus graves, Hughes continua à travailler, pour la CIA après-guerre, dans la production de films très anticommunistes, dans le développement de l’aéronautique et l’immobilier à Las Vegas, où il vécut ses dernières années.

Obsessionnel, rigide, tyrannique, mal à l’aise en public, Hughes laissa aussi dans l’Histoire une réputation de « dingue » qui s’explique peut-être donc partiellement par un syndrome d’Asperger. Il était obsédé par la taille des petits pois qu’on lui servait à manger, et se servait d’une fourchette spéciale pour les manger. Paranoïaque, il se couvrait la bouche d’une main, craignant qu’on lise sur ses lèvres, lorsqu’il parlait en public. Sa distance avec les gens, marque d’une plausible hypersensibilité, s’aggrava quand il commença à s’enfermer dans un studio de cinéma pendant des mois, puis en faisant de même à Las Vegas. Pour ne pas ressentir la douleur, il s’absorbait dans le visionnage de films qu’il se projetait en boucle (il visionna plus de 150 fois son film favori, DESTINATION ZEBRA, STATION POLAIRE, de John Sturges). Gagné par la phobie des microbes et de la douleur, Hughes refusait tout contact au point de se laisser pousser barbe, cheveux, et ongles, de ne se laver qu’une fois par an et de refuser de porter des vêtements - tout en se chaussant de boîtes de Kleenex et en gardant ses excréments dans des bocaux… Il ne communiquait plus avec le monde extérieur que par télex et téléphone pour gérer ses affaires. Drogué, atteint de malnutrition, syphilitique, il mourut après avoir été soigné par une étrange garde rapprochée d’infirmiers Mormons…

Un personnage historique aussi étrange, aventureux et controversé ne pouvait qu’inspirer les oeuvres de fiction. Au cinéma, Hughes a fait l’objet d’une « biopic » déjà citée, AVIATOR, reconstitution assez fidèle de ses années de gloire, où il est incarné par Leonardo DiCaprio. On citera aussi rapidement d’autres apparitions plus secondaires du personnage, qu’il soit réaliste (dans le TUCKER de Francis Ford Coppola) ou fantaisiste (le film de super-héros rétro ROCKETEER). D’ailleurs, on constatera que Hughes a grandement influencé la culture « comics » américaine : voir notamment Bruce Wayne, alias Batman (spécialement dans le film THE DARK KNIGHT RISES) et le personnage de Tony Stark, alias Iron Man, tel qu’il est apparu dans les bandes dessinées originelles.

Cf. Diogène de Sinope

 

à suivre…

Ludovic Fauchier.

TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance – l’histoire et la fiche technique

TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance - l'histoire et la fiche technique dans Fiche et critique du film trouble-with-the-curve-6

TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance

Réalisé par Robert LORENZ   Scénario de Randy BROWN

 

Avec : Clint EASTWOOD (Gus Lobel), Amy ADAMS (Mickey Lobel), Justin TIMBERLAKE (Johnny Flanagan), John GOODMAN (Pete Klein), Matthew LILLARD (Philip Sanderson), Robert PATRICK (Vince), Joe MASSINGILL (Bo Gentry), Bob GUNTON (Watson), Scott EASTWOOD (Billy Clark), Jay GALLOWAY (Rigo Sanchez)

Produit par Clint EASTWOOD, Robert LORENZ et Michele WEISLER (Warner Bros. Productions / Malpaso Productions) 

Musique Marco BELTRAMI   Photo Tom STERN   Montage Joel COX et Gary ROACH   Casting Geoffrey MICLAT

Décors James J. MURAKAMI   Direction Artistique Patrick M. SULLIVAN Jr.   Costumes Deborah HOPPER

Distribution USA et INTERNATIONAL : Warner Bros. Pictures  

Caméras : Panavision Panaflex Millennium XL2 et Platinum   Durée : 1 heure 51

 

trouble-with-the-curve-4 dans Fiche et critique du film

L’Histoire :

Ancien joueur de baseball, Gus Lobel est un recruteur vétéran qui sillonne chaque saison les USA pour trouver des jeunes talents susceptibles de signer chez les Atlanta Braves. Mais il souffre de problèmes oculaires et suit de plus en plus mal les matches. Un rival plus jeune, Philip Sanderson, cherche à le pousser vers la sortie, arguant que sa dernière recrue, Billy Clark, joue mal. Pete Klein, le vieil ami de Gus, apprend la situation à ce dernier. Inquiet de voir l’état de santé de Gus diminuer, il va voir sa fille Mickey, avocate dans une grande firme d’Atlanta. Mickey, qui suivait jadis son père partout dans ses déplacements professionnels, s’est éloignée de lui. Alors qu’elle s’apprête à devenir une associée à part entière de son bureau, Pete la convainc d’aller voir son père. L’entrevue entre eux deux tourne court, Gus refusant d’écouter
sa fille. Il part en Caroline du Nord, à quelques jours de la saison des transferts, pour approcher Bo Gentry, un jeune joueur prometteur qui attire d’autres recruteurs des grandes équipes américaines. Dont Johnny Flanagan, un ancien joueur contacté jadis par Gus, devenu recruteur débutant après une blessure. Mickey, s’inquiétant cependant pour son père, décide de le rejoindre

Retour aux bases – TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance

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TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance, de Robert Lorenz

Ah, le filou ! Clint Eastwood nous avait pourtant bien dit, à la sortie de GRAN TORINO, que ce serait la dernière fois que nous le verrions à l’écran, et qu’il ne se consacrerait plus qu’à la seule mise en scène… Et voilà que quatre ans plus tard, après avoir signé INVICTUS et HEREAFTER (AU-DELA), le grand Clint revient devant les caméras à 82 ans. Que voulez-vous, tous les grands artistes sont comme ça, finalement : ils ont la retraite en horreur. Ce qui est finalement le sujet central de ce TROUBLE WITH THE CURVE (« Problème avec la balle courbe »… difficile à inscrire en français sur une affiche, le titre devient donc chez nous UNE NOUVELLE CHANCE) où Clint revient en terrain connu, incarnant Gus Lobel, un recruteur vétéran confronté aux inévitables problèmes du vieillissement, et à un conflit non résolu avec sa fille Mickey (Amy Adams).

Cela n’aura échappé à personne, si Clint (après avoir grandi avec ses films depuis tant d’années, on peut se permettre de le citer comme un vieil ami) nous revient en tant qu’acteur, il n’en signe pas la réalisation. C’est la toute première fois depuis 19 ans et DANS LA LIGNE DE MIRE que cela arrive. Etrange… Sans vouloir déprécier le travail de Robert Lorenz, associé de longue date de Clint comme assistant réalisateur et co-producteur, il va sans dire que TROUBLE WITH THE CURVE est bien un film d’Eastwood. Toute la « Malpaso Team » répond d’ailleurs présente au générique de ce film, qui regroupe des thèmes typiques du cinéaste et comédien… même s’il faut bien admettre que le résultat final, agréable, reste sans réelle surprise.

 

Retour aux bases - TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance dans Fiche et critique du film trouble-with-the-curve-3

Parmi ces thèmes, l’obsession de la déchéance physique, inévitable avant la mort, est une constante chez Clint. Ce sujet, même si ce dernier sait y mettre souvent une bonne d’humour pour faire passer la pilule, est omniprésent dans son oeuvre. Les premières minutes de TROUBLE WITH THE CURVE sont éloquentes. On y voit Gus/Clint s’échiner à uriner correctement, grommelant et ronchonnant comme jamais. Puis trébucher dans les tables basses, érafler la voiture au sortir du garage, massacrer un steak trop cuit sans s’en rendre compte et commander des pizzas à neuf heures du matin, en se trompant sur la monnaie… Bigre, notre légende vivante n’est décidément pas tendre avec lui-même. On connaît le narcissisme légendaire de Clint dans ses films plus anciens, aimant systématiquement se montrer en pleine forme, pratiquant le jogging, et se montrant torse nu ; le voilà qui, désormais depuis SPACE COWBOYS, se moque ouvertement de son grand âge et son « délabrement » physique progressif. La voix de plus en plus éraillée depuis MILLION DOLLAR BABY, Clint grogne un « salopard, je t’ai survécu ! » qui n’est pas sans inquiéter, d’ailleurs, sur son état de santé réel. Ce qui expliquerait sans doute, à demi-mot, le fait qu’il n’ait pas accepté la charge de travail supplémentaire de la réalisation… tout comme cela expliquerait son comportement étrange durant sa tristement célèbre apparition à la convention Républicaine durant les élections présidentielles, l’été dernier. Cet épisode déplorable a offert aux critiques le bâton idéal pour taper sur Eastwood, comme à la pire époque des années 70, quand il était de bon ton de l’accabler des pires reproches politiques.

Mais n’épiloguons pas là-dessus et revenons à son cinéma. TROUBLE WITH THE CURVE nous « prépare » à sa façon à accepter l’inévitable. Pour ces douze dernières années, on aura ainsi eu un Tommy Lee Jones astronaute vétéran atteint du cancer dans SPACE COWBOYS, Clint en simili-Dirty Harry foudroyé par une attaque cardiaque dans BLOOD WORK (CREANCE DE SANG), le même Clint pratiquer une euthanasie sur sa fille adoptive (Hillary Swank) dans MILLION DOLLAR BABY, finir criblé de balles dans GRAN TORINO pour éviter la déchéance par la maladie, Nelson Mandela (Morgan Freeman) s’épuiser jusqu’à l’effondrement à réconcilier son pays dans INVICTUS… Et ce n’est qu’une mince partie de la filmographie de Clint Eastwood qui n’en finit pas de tutoyer ironiquement la Grande Faucheuse. Une scène du même acabit, digne de John Ford, se retrouve dans TROUBLE WITH THE CURVE, où Gus/Clint vient se recueillir sur la tombe de sa femme en buvant un coup. Remember UNFORGIVEN (IMPITOYABLE)…

 

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S’il reste assez prévisible, le film garde un charme évident, assuré par la très bonne entente entre le « vieux de la vieille » et sa fille de cinéma, incarnée par l’excellente Amy Adams. Révélée sur le tard (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON, IL ETAIT UNE FOIS, THE FIGHTER), la comédienne révèle sous un charmant visage un caractère de battante en acier trempé. La relation filiale est une autre constante discrète dans la filmographie eastwoodienne. La relation père-fils avait donné aussi bien GRAN TORINO qu’HONKYTONK MAN (un petit bijou), la relation père-fille était tout aussi présente. Un peu négligée dans ABSOLUTE POWER (LES PLEINS POUVOIRS), elle était le sujet central du magnifique MILLION DOLLAR BABY. La comparaison est inévitable, mais pas forcément au désavantage de TROUBLE… Les difficultés entre ces deux forts caractères que sont Gus et Mickey amènent en douceur une réconciliation qui fournit l’une des plus touchantes scènes du film, celle où le père et la fille improvisent une partie de baseball. 

 

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La description de cette relation donne l’occasion de replonger, momentanément, dans la noirceur, et une scène particulièrement dérangeante. Une énigme nous est donnée à la première image du film, montrant un cheval sur un champ de courses à la nuit tombée. Enigme développée dans une scène contemplative où Gus se remémore l’image d’un box. La révélation de ces images nous replonge à l’origine du conflit opposant Mickey et Gus. Sommé de s’expliquer sur la raison pour laquelle il s’est séparé une année de sa fille, Gus raconte avoir passé à tabac un pédophile qui s’en prenait à elle, alors une fillette… Gus était arrivé à temps pour éviter le pire, mais avait fini par tuer le pervers. Craignant son arrestation, ne supportant pas plus d’avoir égaré sa fille que d’avoir dû commettre un meurtre, Gus s’était donc éloigné d’elle. On retrouve là un autre thème qui hante les films d’Eastwood depuis longtemps, l’horreur de l’agression sexuelle sur les enfants, présente dans UN MONDE PARFAIT, MYSTIC RIVER et CHANGELING (L’ECHANGE). Sauf qu’ici, un indice intrigue : Mickey ne se souvient de rien… C’est étonnant. Soit la jeune femme est amnésique, ce qui paraît peu probable, soit son père a tout imaginé de cette scène. Refuser de voir sa fille par la suite aurait été pour lui un moyen de la protéger de lui, d’une tentation incestueuse qu’il n’aurait pas supporté. Rappelons que Gus n’aime pas voir sa fille, qu’il considère toujours comme une fillette, se faire ouvertement draguer dans un bar, parce que cela lui rappelle justement cette situation. Et dans ce cas (hypothétique, rappelons-le), le conflit vécu par Gus et Mickey serait en fait de surmonter cette situation franchement nauséeuse, pour reconstruire une relation père-fille assainie sur de bonnes bases… de baseball. Qu’on me pardonne ce moment de psychanalyse sauvage, mais le fait que Mickey n’ait gardé aucun souvenir d’un incident aussi pénible, et montré du point de vue subjectif de son père, est tout de même assez étrange.

 

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Continuons sur une note plus joyeuse avec l’explication du titre original, assez énigmatique. « Trouble with the Curve », littéralement « le Problème avec la Courbe » renvoie bien sûr à l’univers du baseball qui sert de toile de fond à l’histoire. Inutile d’être un expert dans ce sport si prisé des américains (et qui continue de m’être complètement incompréhensible…) pour apprécier l’ambiance, et l’humour des séquences en question – avec une punition bien sentie pour la pseudo-star ridiculisée par le vendeur de cacahuètes hispanique, nouveau représentant du Rêve Américain. Le « problème » en question étant celui repéré par Mickey, qui a hérité de l’instinct paternel et reconnaît ainsi le talent de joueur du jeune hispanique. Mais il y a comme souvent un double sens… « Trouble with the Curve », c’est aussi « le Problème avec le Virage », en l’occurence la maladie de Gus qui lui cause un accident de la route dans un virage, n’ayant pas vu la voiture qui arrivait… Voilà donc, posés subtilement en un même titre, la vieillesse du père et l’héritage spirituel de la fille liés à la même passion pour le plus américain des sports.

 

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TROUBLE WITH THE CURVE, on l’aura compris, n’apporte pas spécialement quelque chose de nouveau dans l’univers de Clint. Les amateurs reconnaîtront des scènes familières de ses films. Clint peut se permettre désormais de jouer sur du velours, et on s’amusera toujours à voir son éternel numéro de vieux grincheux laconique, rabattant le caquet à d’arrogants rivaux. Tout comme on se retrouvera en terrain connu quand Clint, Amy Adams et Justin Timberlake se retrouvent autour de quelques bonnes bières dans les bars, où il y aura toujours l’inévitable beauf local prêt à chercher la bagarre. Du classique évidemment, comme à l’époque d’ANY WHICH WAY YOU CAN (DOUX DUR ET DINGUE) et les autres « road movies » de Clint. Le personnage de Justin Timberlake fait d’ailleurs penser inévitablement à un de ces attachants losers qu’incarna Clint pendant sa période de BRONCO BILLY et HONKYTONK MAN. Le ton et le rythme du film invitant à l’indulgence paisible, on pardonnera le tout aussi inévitable happy end de rigueur. Où notre héros accepte enfin, apaisé, de « sortir du cadre » – en ayant le dernier mot, tout de même – comme dans un western à l’ancienne. On ne se refait pas !

Sans forcer l’admiration, sans chercher forcément l’originalité, mais toujours avec du coeur, TROUBLE WITH THE CURVE s’inscrit dans la continuité de l’oeuvre eastwoodienne, et confirme le talent d’Amy Adams.

Et maintenant, Clint ? Fin du match ? Ou prolongations ?

 

Ludovic Fauchier, No trouble with the blog



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