Retour aux bases – TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance

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TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance, de Robert Lorenz

Ah, le filou ! Clint Eastwood nous avait pourtant bien dit, à la sortie de GRAN TORINO, que ce serait la dernière fois que nous le verrions à l’écran, et qu’il ne se consacrerait plus qu’à la seule mise en scène… Et voilà que quatre ans plus tard, après avoir signé INVICTUS et HEREAFTER (AU-DELA), le grand Clint revient devant les caméras à 82 ans. Que voulez-vous, tous les grands artistes sont comme ça, finalement : ils ont la retraite en horreur. Ce qui est finalement le sujet central de ce TROUBLE WITH THE CURVE (« Problème avec la balle courbe »… difficile à inscrire en français sur une affiche, le titre devient donc chez nous UNE NOUVELLE CHANCE) où Clint revient en terrain connu, incarnant Gus Lobel, un recruteur vétéran confronté aux inévitables problèmes du vieillissement, et à un conflit non résolu avec sa fille Mickey (Amy Adams).

Cela n’aura échappé à personne, si Clint (après avoir grandi avec ses films depuis tant d’années, on peut se permettre de le citer comme un vieil ami) nous revient en tant qu’acteur, il n’en signe pas la réalisation. C’est la toute première fois depuis 19 ans et DANS LA LIGNE DE MIRE que cela arrive. Etrange… Sans vouloir déprécier le travail de Robert Lorenz, associé de longue date de Clint comme assistant réalisateur et co-producteur, il va sans dire que TROUBLE WITH THE CURVE est bien un film d’Eastwood. Toute la « Malpaso Team » répond d’ailleurs présente au générique de ce film, qui regroupe des thèmes typiques du cinéaste et comédien… même s’il faut bien admettre que le résultat final, agréable, reste sans réelle surprise.

 

Retour aux bases - TROUBLE WITH THE CURVE / Une Nouvelle Chance dans Fiche et critique du film trouble-with-the-curve-3

Parmi ces thèmes, l’obsession de la déchéance physique, inévitable avant la mort, est une constante chez Clint. Ce sujet, même si ce dernier sait y mettre souvent une bonne d’humour pour faire passer la pilule, est omniprésent dans son oeuvre. Les premières minutes de TROUBLE WITH THE CURVE sont éloquentes. On y voit Gus/Clint s’échiner à uriner correctement, grommelant et ronchonnant comme jamais. Puis trébucher dans les tables basses, érafler la voiture au sortir du garage, massacrer un steak trop cuit sans s’en rendre compte et commander des pizzas à neuf heures du matin, en se trompant sur la monnaie… Bigre, notre légende vivante n’est décidément pas tendre avec lui-même. On connaît le narcissisme légendaire de Clint dans ses films plus anciens, aimant systématiquement se montrer en pleine forme, pratiquant le jogging, et se montrant torse nu ; le voilà qui, désormais depuis SPACE COWBOYS, se moque ouvertement de son grand âge et son « délabrement » physique progressif. La voix de plus en plus éraillée depuis MILLION DOLLAR BABY, Clint grogne un « salopard, je t’ai survécu ! » qui n’est pas sans inquiéter, d’ailleurs, sur son état de santé réel. Ce qui expliquerait sans doute, à demi-mot, le fait qu’il n’ait pas accepté la charge de travail supplémentaire de la réalisation… tout comme cela expliquerait son comportement étrange durant sa tristement célèbre apparition à la convention Républicaine durant les élections présidentielles, l’été dernier. Cet épisode déplorable a offert aux critiques le bâton idéal pour taper sur Eastwood, comme à la pire époque des années 70, quand il était de bon ton de l’accabler des pires reproches politiques.

Mais n’épiloguons pas là-dessus et revenons à son cinéma. TROUBLE WITH THE CURVE nous « prépare » à sa façon à accepter l’inévitable. Pour ces douze dernières années, on aura ainsi eu un Tommy Lee Jones astronaute vétéran atteint du cancer dans SPACE COWBOYS, Clint en simili-Dirty Harry foudroyé par une attaque cardiaque dans BLOOD WORK (CREANCE DE SANG), le même Clint pratiquer une euthanasie sur sa fille adoptive (Hillary Swank) dans MILLION DOLLAR BABY, finir criblé de balles dans GRAN TORINO pour éviter la déchéance par la maladie, Nelson Mandela (Morgan Freeman) s’épuiser jusqu’à l’effondrement à réconcilier son pays dans INVICTUS… Et ce n’est qu’une mince partie de la filmographie de Clint Eastwood qui n’en finit pas de tutoyer ironiquement la Grande Faucheuse. Une scène du même acabit, digne de John Ford, se retrouve dans TROUBLE WITH THE CURVE, où Gus/Clint vient se recueillir sur la tombe de sa femme en buvant un coup. Remember UNFORGIVEN (IMPITOYABLE)…

 

trouble-with-the-curve-7 dans Fiche et critique du film 

S’il reste assez prévisible, le film garde un charme évident, assuré par la très bonne entente entre le « vieux de la vieille » et sa fille de cinéma, incarnée par l’excellente Amy Adams. Révélée sur le tard (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON, IL ETAIT UNE FOIS, THE FIGHTER), la comédienne révèle sous un charmant visage un caractère de battante en acier trempé. La relation filiale est une autre constante discrète dans la filmographie eastwoodienne. La relation père-fils avait donné aussi bien GRAN TORINO qu’HONKYTONK MAN (un petit bijou), la relation père-fille était tout aussi présente. Un peu négligée dans ABSOLUTE POWER (LES PLEINS POUVOIRS), elle était le sujet central du magnifique MILLION DOLLAR BABY. La comparaison est inévitable, mais pas forcément au désavantage de TROUBLE… Les difficultés entre ces deux forts caractères que sont Gus et Mickey amènent en douceur une réconciliation qui fournit l’une des plus touchantes scènes du film, celle où le père et la fille improvisent une partie de baseball. 

 

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La description de cette relation donne l’occasion de replonger, momentanément, dans la noirceur, et une scène particulièrement dérangeante. Une énigme nous est donnée à la première image du film, montrant un cheval sur un champ de courses à la nuit tombée. Enigme développée dans une scène contemplative où Gus se remémore l’image d’un box. La révélation de ces images nous replonge à l’origine du conflit opposant Mickey et Gus. Sommé de s’expliquer sur la raison pour laquelle il s’est séparé une année de sa fille, Gus raconte avoir passé à tabac un pédophile qui s’en prenait à elle, alors une fillette… Gus était arrivé à temps pour éviter le pire, mais avait fini par tuer le pervers. Craignant son arrestation, ne supportant pas plus d’avoir égaré sa fille que d’avoir dû commettre un meurtre, Gus s’était donc éloigné d’elle. On retrouve là un autre thème qui hante les films d’Eastwood depuis longtemps, l’horreur de l’agression sexuelle sur les enfants, présente dans UN MONDE PARFAIT, MYSTIC RIVER et CHANGELING (L’ECHANGE). Sauf qu’ici, un indice intrigue : Mickey ne se souvient de rien… C’est étonnant. Soit la jeune femme est amnésique, ce qui paraît peu probable, soit son père a tout imaginé de cette scène. Refuser de voir sa fille par la suite aurait été pour lui un moyen de la protéger de lui, d’une tentation incestueuse qu’il n’aurait pas supporté. Rappelons que Gus n’aime pas voir sa fille, qu’il considère toujours comme une fillette, se faire ouvertement draguer dans un bar, parce que cela lui rappelle justement cette situation. Et dans ce cas (hypothétique, rappelons-le), le conflit vécu par Gus et Mickey serait en fait de surmonter cette situation franchement nauséeuse, pour reconstruire une relation père-fille assainie sur de bonnes bases… de baseball. Qu’on me pardonne ce moment de psychanalyse sauvage, mais le fait que Mickey n’ait gardé aucun souvenir d’un incident aussi pénible, et montré du point de vue subjectif de son père, est tout de même assez étrange.

 

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Continuons sur une note plus joyeuse avec l’explication du titre original, assez énigmatique. « Trouble with the Curve », littéralement « le Problème avec la Courbe » renvoie bien sûr à l’univers du baseball qui sert de toile de fond à l’histoire. Inutile d’être un expert dans ce sport si prisé des américains (et qui continue de m’être complètement incompréhensible…) pour apprécier l’ambiance, et l’humour des séquences en question – avec une punition bien sentie pour la pseudo-star ridiculisée par le vendeur de cacahuètes hispanique, nouveau représentant du Rêve Américain. Le « problème » en question étant celui repéré par Mickey, qui a hérité de l’instinct paternel et reconnaît ainsi le talent de joueur du jeune hispanique. Mais il y a comme souvent un double sens… « Trouble with the Curve », c’est aussi « le Problème avec le Virage », en l’occurence la maladie de Gus qui lui cause un accident de la route dans un virage, n’ayant pas vu la voiture qui arrivait… Voilà donc, posés subtilement en un même titre, la vieillesse du père et l’héritage spirituel de la fille liés à la même passion pour le plus américain des sports.

 

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TROUBLE WITH THE CURVE, on l’aura compris, n’apporte pas spécialement quelque chose de nouveau dans l’univers de Clint. Les amateurs reconnaîtront des scènes familières de ses films. Clint peut se permettre désormais de jouer sur du velours, et on s’amusera toujours à voir son éternel numéro de vieux grincheux laconique, rabattant le caquet à d’arrogants rivaux. Tout comme on se retrouvera en terrain connu quand Clint, Amy Adams et Justin Timberlake se retrouvent autour de quelques bonnes bières dans les bars, où il y aura toujours l’inévitable beauf local prêt à chercher la bagarre. Du classique évidemment, comme à l’époque d’ANY WHICH WAY YOU CAN (DOUX DUR ET DINGUE) et les autres « road movies » de Clint. Le personnage de Justin Timberlake fait d’ailleurs penser inévitablement à un de ces attachants losers qu’incarna Clint pendant sa période de BRONCO BILLY et HONKYTONK MAN. Le ton et le rythme du film invitant à l’indulgence paisible, on pardonnera le tout aussi inévitable happy end de rigueur. Où notre héros accepte enfin, apaisé, de « sortir du cadre » – en ayant le dernier mot, tout de même – comme dans un western à l’ancienne. On ne se refait pas !

Sans forcer l’admiration, sans chercher forcément l’originalité, mais toujours avec du coeur, TROUBLE WITH THE CURVE s’inscrit dans la continuité de l’oeuvre eastwoodienne, et confirme le talent d’Amy Adams.

Et maintenant, Clint ? Fin du match ? Ou prolongations ?

 

Ludovic Fauchier, No trouble with the blog

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