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Archives pour janvier 2013

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 13

N, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 13 dans Aspie n-john-nash-asperger

… Nash, John :

L’histoire de John Forbes Nash (ou plus simplement John Nash) est celle d’un esprit incroyablement brillant, un génie des mathématiques n’ayant rien à envier sans doute à un Isaac Newton ou un Albert Einstein… Mais ce génie a connu une vie gravement perturbée par la schizophrénie paranoïde contre laquelle il continue de lutter encore de nos jours. Récompensé pour ses travaux par le Prix Nobel d’Economie en 1994, Nash, homme d’une très grande discrétion, a donc attiré malgré lui l’attention du public grâce au succès du film de Ron Howard A BEAUTIFUL MIND / Un Homme d’Exception, avec Russell Crowe. L’interprétation de Nash par Crowe laisse la place au doute. Beaucoup de scènes du film laissent en effet penser que le mathématicien a peut-être également un syndrome d’Asperger. Il est à noter, d’ailleurs, que le scénariste du film, Akiva Goldsman, dont les parents étaient psychologues et thérapeutes pour enfants « émotionnellement perturbés », a pu sans doute s’inspirer de souvenirs et d’informations liées au syndrome pour créer les scènes concernées dans le film. Cependant, il faut aussi rappeler qu’A BEAUTIFUL MIND a quelque peu « arrangé » ou omis certains faits de la vie de Nash pour les besoins de la dramaturgie, soulevant des critiques à ce sujet. Difficile donc de faire du film, assez touchant au demeurant, une base documentaire sérieuse.

Mais intéressons-nous au parcours de John Forbes Nash Jr., plus fréquemment renommé par facilité John Nash – au risque de le confondre avec un homonyme britannique : John Nash, le grand architecte historique de Buckingham Palace, qu’on soupçonne d’avoir aussi souffert de troubles autistiques durant sa vie ! Il est né en 1928 en Virginie Occidentale. Son père, ingénieur électrique, et sa mère, institutrice, encouragèrent sa soif de connaissance, et son éducation. Le jeune Nash dévorait les encyclopédies scientifiques, et, déjà solitaire, passait paraît-il beaucoup de temps dans sa chambre transformée en laboratoire. Alors qu’il n’était que lycéen, Nash put suivre des études avancées en mathématiques à l’université locale. Diplômé en 1948 du Carnegie Institute of Technology, il est recommandé à Princeton par son professeur qui voit en lui un génie. A Princeton, le jeune Nash se jette à corps perdu dans l’étude de sa passion, les mathématiques les plus complexes, et décrochera un Doctorat en 1950, avec un long mémoire sur les jeux non-coopératifs ; ce mémoire fournit une thèse qui mènera à la « loi d’équilibre de Nash ».

En 1951, il rejoint le MIT pour enseigner des travaux dirigés en science, tout en travaillant sur ses chères mathématiques. Il y rencontre sa future femme, Alicia Lopez-Harrison de Lardé, qu’il épousera en 1957. Durant ces mêmes années, Nash a été contacté par les renseignements militaires américains pour aider à décoder des messages secrets soviétiques, émis selon des codes mathématiques. La vie de Nash connaît donc un début de carrière prometteur, mais les premiers signes d’une grave maladie mentale vont apparaître, à son insu. Nash, homme timide, hypersensible, limite asocial, va subir à sa façon les effets de la paranoïa anticommuniste de l’époque. La schizophrénie surgit vers 1958-1959, alors que sa femme est enceinte. Nash se met à parler à un ami, Charles Herman, et à un agent gouvernemental, William Parcher, qui l’invite à participer à une mission secrète. Le problème, c’est que ces deux hommes, aussi rassurants et amicaux soient-ils pour Nash, n’ont tout simplement jamais existé…

Imaginez ce que doit être le monde intérieur du mathématicien : ces apparitions d’abord amicales deviennent de plus en plus envahissantes et menaçantes, surgissant au moindre stress, à la moindre situation inconfortable. Un cauchemar éveillé où le malade n’est plus capable de faire la différence entre la réalité et l’illusion. Un petit pourcentage d’Aspies, hélas, souffre de troubles schizophréniques. Le cas de Nash est typique : un comportement évitant incompréhensible pour ses proches, des sorties à toute heure pour ses « missions » imaginaires, des hallucinations auditives et visuelles, des obsessions délirantes, des phases de dépression, et un sentiment grandissant de persécution, avec le danger de conduite automutilante (le film le montre s’arrachant la peau pour enlever un implant imaginaire) et dangereuse pour autrui. Et, bien entendu, de tels troubles détruisent peu à peu la vie sociale et affective du malade : diagnostiqué schizophrène paranoïde en 1959, Nash va vivre des années douloureuses, étant interné à plusieurs reprises. Il dut démissionner du MIT, et s’enfuit en Europe, se croyant persécuté par son gouvernement, au point de demander l’asile politique en France… et en RDA. Arrêté par la police française, il fut ramené dans son pays. Le mariage de John et Alicia Nash semble ne pas pouvoir survivre aux épreuves, et ils divorcèrent en 1963. Malgré les thérapies de choc et les séjours en hôpital psychiatrique, Nash lutta pour continuer à travailler, à Princeton et à l’Université Brandeis, restant passionné de mathématiques.

En 1970, Nash sortit définitivement de l’hôpital psychiatrique. Alicia l’acceptera de nouveau dans sa vie, mais d’abord comme simple locataire de leur maison. Très affaibli par la maladie mentale, Nash put toutefois compter sur le soutien de son ex-épouse, et reprit doucement ses travaux à Princeton. Dans cet environnement rassurant, il s’obligera lentement, mais sûrement, à raisonner logiquement pour éviter la rechute. Ses hallucinations ne le quittent pas, mais il s’en tiendra désormais éloigné. Etrange guérison, à vrai dire, qui laisse supposer que Nash, s’il a cessé les médicaments antipsychotiques, a sans doute continué à suivre un traitement contre la schizophrénie. Durant les années 1970, Nash fut surnommé « le Fantôme de Fine Hall » (le centre d’enseignement des mathématiques de Princeton) ; un homme bizarre qui fuit le contact des étudiants, et gribouille en pleine nuit des équations complexes sur les tableaux…

Et petit à petit, Nash l’emporte sur ses démons. En 1978, il fut récompensé par le John von Neumann Theory Prize pour sa découverte des équilibres non-coopératifs. La communication de ses travaux à ses collègues mathématiciens retiendra finalement l’attention du Comité Nobel et, en 1994, John Nash (avec Reinhard Selten et John Harsanyi) fut récompensé par le Prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : le Prix Nobel d’Economie. Il gagna d’autres prix prestigieux pour ses recherches, et a publié en tout, entre 1945 et 1996, 23 études scientifiques. John Nash et Alicia se sont remariés en 2001. Il est à noter que leur fils, John Charles Martin Nash, est lui aussi atteint de schizophrénie.

Toujours actif malgré son grand âge, John Nash continuait encore de travailler sur la théorie des jeux en 2011. Ses travaux en mathématiques avancées sont réputés pour leur fulgurante perspicacité, et sont utilisés dans différents domaines : l’économie de marché, la programmation informatique, la biologie évolutionnaire, l’intelligence artificielle, la comptabilité, la politique et la théorie militaire. Nash, amené à parler de sa vie avec la schizophrénie, a aussi émis d’intéressantes hypothèses sur la maladie mentale, en faisant un rapprochement original entre celle-ci et une « grève », du point de vue économique. Il a aussi émis des idées originales sur la psychologie évolutionnaire, mettant en valeur la diversité humaine et les bénéfices que peuvent apporter à la société des personnes aux comportements sociaux inhabituels – comme les Aspies, sans doute…

Revenons au film de Ron Howard… celui-ci, pour des raisons de dramaturgie, a pris des libertés avec la vérité des faits, et a omis volontairement des éléments « gênants » de la vie de Nash, ou modifié certains d’entre eux. Un fils né d’une liaison antérieure à sa rencontre avec Alicia, par exemple. Le divorce est escamoté, juste suggéré. La bisexualité avérée de John Nash fut également enlevée, cette fois par crainte de voir la schizophrénie à l’homosexualité. Les épisodes les plus délirants (au sens psychiatrique) de la maladie mentale ont été également mis de côté, notamment des propos antisémites tenus par Nash durant ses crises.

Malgré ces nombreuses retouches, le film reste appréciable, l’interprétation sensible de Crowe et de Jennifer Connelly (qui joue Alicia) y étant pour beaucoup. Et le fait que les personnages « imaginaires » soient interprétés par des acteurs comme Paul Bettany et Ed Harris donne une crédibilité aux scènes de folie de Nash. Pour ce qui est de la description d’un possible syndrome d’Asperger, de nombreuses scènes, essentiellement situées dans les années estudiantines de Nash, vont dans ce sens. Dès la scène d’introduction, Nash nous est présenté comme un homme en retrait du cercle d’étudiants écoutant le discours du doyen. Le film réussit à représenter la vision du monde de Nash, son intérêt pour les mathématiques et sa maladresse sociale indéniable : il repère des signes visuels dans les rayons reflétés par les verres de la cocktail party d’ouverture, avant de constater que la cravate d’un de ses collègues ne s’aligne pas avec la structure mathématique de ces rayons… et ne trouve rien de mieux que de signaler au collègue son mauvais goût en matière vestimentaire. Les autres « excentricités » de Nash sont perceptibles par tous : son obsession pour les algorithmes le pousse à étudier le déplacement des pigeons, sous l’oeil goguenard de ses camarades. Quand à ses tentatives d’approcher le sexe opposé, hé bien… elles sont catastrophiques. Une première tentative a un résultat calamiteux (« tout cela se résume à un échange de fluides, n’est-ce pas ? »). La seconde tentative nous donne droit à une démonstration visuelle du futur « équilibre de Nash » dans les jeux transactionnels. Une blonde sublime arrive au bar, entourée de quatre filles ordinaires. Nash et ses camarades l’ont remarquée ; mais le jeune mathématicien voit dans la situation une équation à résoudre pour le bien commun de tous. Il repart aussitôt dans ses recherches, abandonnant la blonde interloquée ! On trouvera d’autres passages, plus tardifs, mettant en avant le syndrome d’Asperger possible de Nash. Comme cette courte séquence durant ses années de « fantôme », où Nash, marchant tristement, est moqué par des étudiants trouvant là une proie facile. Ou, plus gratifiant, le moment où Nash reçoit la visite d’un homme du Comité Nobel. Arrivant devant la salle des professeurs, qu’il évite à l’heure du déjeuner (trop de monde…), son visiteur lui propose d’y entrer. Nash ayant ses habitudes bien ancrées, il hésite et prend peur, se lançant dans une longue explication typiquement « Aspie » avant de se laisser convaincre d’accepter un peu de changement dans sa vie… Ces quelques exemples, alliés à la personnalité singulière de ce mathématicien hors pair, lui valaient donc bien d’entrer dans cette liste.

 

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… l’Homme de Néandertal (entre – 250 000 ans avant J.C. et – 28 000 ans avant J.C., environ) :

Quand deux ouvriers découvrirent en 1856 des ossements dans une petite caverne de Feldhofer, en Allemagne, dans une vallée entre Dusseldorf et Wuppertal, ils étaient loin de se douter qu’ils allaient bousculer les thèses évolutionnistes de l’époque, au même titre qu’un Charles Darwin et son ORIGINE DES ESPECES paru trois ans plus tard. Les milieux scientifiques, encore très influencés par les doctrines religieuses créationnistes, furent pour le moins stupéfaits et divisés par la révélation d’une autre Humanité, bien plus ancienne que les dates fixées par la Bible. L’Homme de Néandertal (ou Néanderthal) fut longtemps considéré comme un « sous-humain », un chaînon manquant de l’Evolution menant à notre belle civilisation, avant que de nouvelles théories s’imposent et montrent qu’il vécut 10 000 ans en même temps que notre ancêtre Cro-Magnon, indépendamment de celui-ci. Et, au fil du temps, le regard sur l’Homme de Néanderthal a bien changé. La preuve scientifique est maintenant établie que, bien avant notre ancêtre Cro-Magnon, une autre Humanité a vu le jour et a vécu quelques 300 000 ans, avant de s’éteindre.

Mais quel est donc le rapport entre les hommes de la Préhistoire et le syndrome d’Asperger ? Il se trouve qu’en faisant quelques recherches, je suis tombé tout à fait par hasard sur une publication scientifique assez curieuse, écrite en anglais, non signée et diffusée sur le Net en 2001. Elle a connu plusieurs modifications. 

En voici le lien : http://www.rdos.net/eng/asperger.htm#Abstract 

Elle s’intitule « The Neanderthal Theory »et propose une approche particulièrement originale (et bien évidemment débattable) quant à l’origine de l’autisme et du syndrome d’Asperger. Pour en résumer le propos : l’autisme et le syndrome d’Asperger ne seraient en aucune manière un handicap ; autistes et Aspies sont tout à fait normaux. En fait, les troubles autistiques seraient liés à la présence de « gènes Néanderthaliens » présents dans l’ADN de ceux qui en seraient atteints. Cela laisserait supposer que, contrairement à ce qu’affirment les spécialistes en paléontologie, il y aurait eu hybridation entre Néanderthaliens et Cro-Magnons… et les théories sur le comportement de l’Homme de Néanderthal rejoindraient les études faites sur le comportement des Aspies et autistes. Voilà, très grossièrement résumé, ce que cette étude affirme.

C’est une théorie forcément discutable, mais qui ouvre des perspectives inattendues. Un article paru en 2008 sur le blog « Mauvais Esprit » (http://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2008/12/26/neanderthal-lautre-humanite-elle-aurait-ete-aneantie-par-homo-sapiens-voici-40-000-ans/) montre quant à lui la façon dont le point de vue sur l’Homme de Néanderthal a évolué. Le Néanderthalien fut d’abord représenté comme une simple brute simiesque, pour mieux justifier la « supériorité » de l’homme moderne (une thèse évidemment empreinte de racisme latent), comme sur cette image assez classique, ci-dessous.

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Peu à peu réhabilité (lire à ce propos NEANDERTHAL : UNE AUTRE HUMANITE de Marylène Patou-Mathis), l’Homme de Néanderthal révèle petit à petit ses secrets. On le décrit pacifique, indéniablement intelligent (son cerveau était plus développé que le nôtre), profondément attaché à la nature, artiste et tout à fait en mesure de concevoir des idées métaphysiques (il enterrait ses morts, semblait éviter de tuer un animal « sacré », l’Ours…). Un homme des cavernes « peace and love » avant l’heure !

La réhabilitation du Néanderthalien transparaît avec les reconstitutions effectuées d’après des découvertes d’ossements, et leur analyse génétique. Comparez l’image de la « grosse brute » ci-dessus avec le visage reconstitué de cet enfant Néanderthalien découvert à Gibraltar.

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Il est beau, non ? Et regardez ces yeux… Comparez avec des photos d’enfants autistes ou Aspies, il y a une ressemblance troublante. De quoi faire se poser des questions, non ?

Quand à connaître exactement la cause de sa disparition, bien des théories ont été avancées. On l’a dit massacré sans pitié par des tribus de Cro-Magnon, ce qui est douteux puisque l’on n’a jamais retrouvé les traces desdits massacres. On a également supposé qu’il aurait connu une sorte de blocage évolutif dans l’utilisation des armes et des outils, le défavorisant par rapport à Cro-Magnon, ce qui semble pourtant douteux. La troisième théorie est d’ordre culturel, et se rapproche d’attitudes qui sont familières aux Aspies. Habitués à vivre seuls en Europe durant 300 000 ans, les Hommes de Néanderthal se seraient retirés face à l’arrivée des Cro-Magnons. Sans doute trop belliqueux et bruyants pour eux, ces derniers les auraient effrayés, en quelque sorte. En l’espace de 10 000 ans, les Néanderthaliens auraient peu à peu reculé devant ces envahissants voisins (ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils ne se soient jamais rencontrés, et plus si affinités…).

Partis de plus en plus loin, évitant la civilisation humaine que nous connaissons, les Néanderthaliens auraient peu à peu décliné. Pourtant… On peut rêver un peu, à partir d’ici, et spéculer dans un tout autre domaine qui fera hausser les épaules des scientifiques. Selon de doux rêveurs spécialisés en cryptozoologie (l’étude des animaux inconnus de la science), et amateurs de mythologie, l’Homme de Néanderthal aurait survécu dans nos légendes. Des histoires modifiées, transformées et devenues hautement symboliques, les auraient changé en ogres, « hommes des forêts » et autres satyres depuis la nuit des temps… Pensez à ce pauvre Grendel aux oreilles si délicates, dans le récit de BEOWULF, déjà évoqué en ces pages : un Néanderthalien ? Le célèbre écrivain Michael Crichton adapta cette théorie dans son roman LES MANGEURS DE MORTS, plus connu par son adaptation cinéma sous le titre LE 13ème GUERRIER : les terrifiants anthropophages Wendols (pour Grendel) y sont des Néanderthaliens survivants… Mythologie, cryptozoologie et paléontologie se mêleraient donc pour donner les histoires de Yétis (coucou Hergé), Big Foot ou Almasty… Les derniers néanderthaliens auraient préféré vivre dans les derniers recoins inexplorés de la planète, loin de notre civilisation post-Cro-Magnonne qui nous a donné certes le progrès technologique, mais aussi les émissions de télé-réalité. Comme quoi, l’évolution a ses mystères…

Notre Homme de Néanderthal a par ailleurs inspiré bien des écrivains. Là aussi, au fil du temps, son image changea. De la grosse brute quasi-animale à l’être humain complexe, les choses ont changé. Citons rapidement quelques noms familiers – comme Isaac Asimov et son très beau PETIT GARCON TRES LAID, ou des écrits de Philip K. Dick (la nouvelle L’HOMME DONT TOUTES LES DENTS ETAIENT SEMBLABLES et le roman SIMULACRES). Au cinéma, peu de choses à dire en dehors de l’intéressante (quoiqu’inégale) adaptation réaliste de LA GUERRE DU FEU par Jean-Jacques Annaud. Signalons, pour rester dans l’optique « Aspie », cette curieuse coïncidence : l’adaptation du roman de Jean M. Auel, LE CLAN DE LA CAVERNE DES OURS, devenu un très mauvais film, avec une ravissante Cro-mignonne recueillie par des Néanderthaliens : l’actrice Aspie Darryl Hannah. C’est le retour au bercail !

Cf. Isaac Asimov (LE PETIT GARCON TRES LAID), Charles Darwin, Philip K. Dick, Daryl Hannah ; Grendel

 

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… Newton, Isaac (1643-1727) :

Un autre homme d’exception… Sir Isaac Newton, l’incarnation de la science triomphante, dédia son existence à l’étude des mystérieux « mécanismes » régissant l’Univers. Plus de soixante-dix années passées à lire, écrire, travailler inlassablement sur tous les sujets qui le passionnaient à ce sujet, et bousculer les certitudes de son temps… ceci au détriment d’une vie sociale quasiment inexistante. Philosophe, astronome, mathématicien, attorney royal, mais aussi alchimiste et théologien hérétique, Newton, le fondateur des lois de la gravitation universelle, était aussi un personnage unanimement décrit comme renfermé, triste, incapable de communiquer clairement, un génie tourmenté et intensément malheureux. Simon Baron Cohen, célèbre psychiatre spécialiste de l’autisme a pu ainsi affirmer, à partir des indices rassemblés sur sa personnalité, que Newton était bel et bien un Aspie de son époque.

Né un 25 décembre, Isaac Newton ne connut jamais son père, un fermier illettré qui mourut trois mois avant sa naissance au manoir Woolsthorpe, dans le Lincolnshire. Sa mère Hannah se remaria, alors qu’il n’avait que trois ans. L’enfance de Newton fut décrite comme triste et solitaire, déjà. Cet enfant au caractère renfermé ne s’entendait pas avec son religieux beau-père, et détestait les travaux de ferme, leur préférant largement l’observation des phénomènes naturels. En solitaire, il étudiait tout ce qui était à sa portée, consignant tout ce qu’il observait dans ses cahiers, et classifiant les sujets avec une précision méticuleuse, maniaque. Un objectif simple et extraordinairement complexe : comprendre les forces à l’oeuvre dans la création de toutes choses, qu’il s’agisse d’un tourbillon sur l’eau, d’un rayon de soleil ou de la chute d’une pomme dans un verger… A ce propos, il faut corriger une fausse légende : Newton n’a pas élaboré subitement sa théorie de la gravitation universelle après la chute d’une pomme sur sa tête. Sa théorie fut le travail d’années intenses de réflexion… au moins, la légende a fourni à Gotlib des gags mémorables dans la page de la RUBRIQUE-A-BRAC, ce qui prouve que l’on peut rire même avec l’homme le plus austère. 

Mais revenons au vrai Newton : arrivant à l’âge adulte, le jeune homme fut un étudiant brillant, mais inadapté. Elevé dans un milieu profondément puritain, Newton vécut dans la peur du péché ; il passa sa vie à éviter les plaisirs de toute sorte, refusant la compagnie des femmes. On mentionne parfois une histoire d’amour malheureuse à 17 ans, avec une camarade de classe tantôt nommée Mademoiselle Stovey ou Storey. Mais les fiançailles furent interrompues ; Newton restera célibataire et vierge toute sa vie. Ses passions seront exclusivement liées à la science, à la connaissance des lois de la physique, qui, à son époque, sont encore très incertaines malgré les avancées d’un Galilée ou d’un Kepler. Newton entra au Trinity College à 18 ans, où il se plongera à corps perdu dans l’étude de l’arithmétique, la géométrie euclidienne, la trigonométrie, et s’intéressera également à l’astronomie, l’alchimie et la théologie. Durant ces années, il resta assez coupé des autres étudiants, continuant ses classifications méticuleuses, et consignant ses observations en noircissant des pages de cahiers volumineux. Bachelier des arts à 25 ans, Newton dut interrompre ses études en 1666-1667 en raison de l’épidémie de peste sévissant à Londres. Retournant dans le Lincolnshire, il développa son intérêt pour les mathématiques, la physique et l’optique. C’est ainsi qu’il découvrira des choses étonnantes sur la décomposition de la lumière, par un prisme, prouvant que la lumière blanche « pure » est la somme d’autres couleurs (le rouge, le vert et le bleu, familières aux cinéastes d’aujourd’hui).

Ces années-là seront déterminantes pour la suite de ses découvertes. Il commença ses réflexions sur les principes de la gravité. En 1669, il rédigea le compte-rendu de ses travaux intitulés « méthode des fluxions » qui seront les fondements du calcul infinitésimal, et de l’analyse mathématique moderne. Cette même année, Newton reprit la chaire de mathématiques à Cambridge. Devenu membre de la Royal Society, Newton mettra au point un télescope à miroir de meilleure qualité que ceux déjà existants, permettant des études astronomiques plus détaillées, battant en brèche les théories de René Descartes sur le fonctionnement de l’Univers. En 1673, il communica ses travaux sur la lumière, ce qui lui valut une célébrité source de querelles et controverses épistolaires (spécialement avec un homme qui deviendra son « ennemi », Robert Hooke, démonstrateur officiel de la Société Royale). Ses travaux en optique occuperont Newton pendant une bonne décennie. En 1684, l’astronome Edmund Halley le contacta au sujet des lois de Kepler sur les orbites elliptiques des planètes. Les observations de Newton à ce sujet seront d’une telle justesse qu’Halley le poussera à publier ses travaux. En 1687, la publication des PRINCIPES MATHEMATIQUES DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE fut un grand retentissement dans le monde scientifique. Grâce à Newton, on découvre un Univers régi par des lois physiques mathématiques, et l’existence de « forces invisibles » gigantesques à l’oeuvre dans le moindre phénomène : le principe d’inertie, la proportionnalité des forces et des accélérations, le mouvement des marées, etc. Tout ceci menant à la définition de la théorie de l’attraction universelle. Les réactions furent contrastées, tantôt louées, tantôt critiquées et raillées. 

Isaac Newton, défenseur acharné des droits de l’université Cambridge durant le règne de Jacques II, entra en politique et fut élu membre du parlement britannique en 1689 ; il se montrera un débatteur redoutable. Il démissionna de Cambridge pour devenir en 1696 gardien de la Royal Mint puis maître de la monnaie. Il s’y impliquera à fond dans la lutte contre la contrefaçon monétaire… même si, aujourd’hui, on soupçonne l’austère Newton d’avoir supervisé des actes de torture, courante à l’époque. Il fit détruire les dossiers d’enquête de cette époque, alimentant un mystère de plus à son égard. Attorney royal, son plus célèbre exploit fut d’avoir démasqué l’escroc William Chaloner (qui finit pendu et écartelé). Newton fut nommé directeur de la Monnaie en 1699, et membre du conseil de la Royal Society cette même année, avant d’être nommé président de celle-ci en 1703. Il n’a pas tourné le dos à ses activités scientifiques : en 1701, il lit le mémoire de chimie présentant sa loi sur le refroidissement par conduction. La publication en 1704 d’OPTIKS fit enfin connaître au monde ses travaux sur la lumière, près de quarante ans après ses expériences. Anobli en 1705, Sir Isaac Newton continuera ses travaux jusqu’à un âge très avancé. Mais sa santé déclinera, affaiblie par les crises de goutte et ses travaux d’alchimiste. Son caractère déjà peu commode en fut profondément altéré, probablement à cause des émanations de mercure auxquelles il s’exposait. Newton s’éteindra au cours d’un ultime voyage vers Londres en 1727, mourrant dans sa propriété de Kensington. Sir Isaac Newton fut inhumé, en très grande pompe, dans l’Abbaye de Westminster.

Il laissera chez les savants du monde entier et des générations à venir une trace incontournable. Considéré comme un génie par Albert Einstein lui-même, Newton fut un pionnier dont les travaux influencèrent par exemple Henry Cavendish, sa philosophie faisant de même avec des hommes de la trempe d’un Thomas Jefferson. Mais si Isaac Newton laissera l’image d’un scientifique rigoureux posant les lois d’une immuable physique « newtonienne », un philosophe précurseur des Lumières, la réalité fut un peu plus compliquée. Comme le souligna John Maynard Keynes, Newton fut « le dernier des sorciers ». Cet homme profondément religieux défendait en secret des idées hérétiques, contestant par la mathématique la Trinité divine – ce qui, de la part d’un homme formé et enseignant au Trinity College, est tout de même assez paradoxal… C’était aussi un passionné d’alchimie, discipline jugée occulte et flirtant avec la sorcellerie, mais qui lui permit de faire des découvertes fondamentales pour la chimie moderne. Ce scientifique tout de même très curieux établit aussi des connexions avec des sociétés érudites (non ésotériques) et s’intéressa à des thèmes que nous considérons aujourd’hui comme paranormaux.   

Pour rajouter à l’étrangeté du personnage, les témoignages historiques sur sa personnalité ne laissent guère de place au doute quant à un syndrome d’Asperger aigu chez Newton. Ce génie capable de comprendre les forces de l’Univers à son époque était tout aussi incapable de comprendre les relations humaines… Newton était un homme reclus, fermé à la discussion, incroyablement buté et maniaque (il refusa de publier ses travaux les plus marquants pendant des décennies ; il fallut par exemple l’insistance répétée d’un Edmund Halley pour qu’il accepte de diffuser ses théories sur la gravitation des corps célestes). Ses amitiés étaient rares et assez abruptes, comme celle du mathématicien Nicolas Fatio de Duillier : trois ans entre 1690 et 1693, avant qu’elle ne prenne fin sans explication claire. Ne supportant pas les controverses scientifiques, Newton pouvait aussi se mettre en colère de façon démesurée contre des collègues réputés, jusqu’à la mesquinerie et la paranoïa. Ses disputes avec Robert Hooke sont restées célèbres ; de même que son comportement envers Gottfried Leibniz, qu’il accusa injustement de lui avoir volé ses travaux, ou envers l’astronome royal John Flamsteed. Newton fit paraître hâtivement son HISTORIA COELESTIS BRITANNICA, durant son passage à la Royal Society, ceci après s’être indélicatement « servi » dans les travaux de son collègue… Le caractère de Newton, enfin, fut aussi profondément affecté après des drames survenus à partir de 1692 : la mort de sa mère, qu’il veilla jusqu’au bout ; la destruction de son laboratoire dans un incendie ; et une surcharge de travail altérant son caractère déjà renfermé. Hallucinations, insomnies répétées, troubles émotifs, délire de persécution, amnésie, dépression grave… Difficile d’imaginer une fin de vie plus triste et solitaire que celle de ce génie des sciences.

– cf. Henry Cavendish, René Descartes, Albert Einstein, Thomas Jefferson 

 

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… Nico (Christa Päffgen, 1938-1988) :

L’étrange histoire de Nico, blonde extra-terrestre mystérieuse ayant traversé les années soixante, côtoyant quelques-unes des plus grandes figures artistiques de cette décennie, avant de disparaître en 1988 sous le soleil d’Ibiza. Inclassable personnage qui fut tour à tour mannequin, actrice, chanteuse (en solo et avec les Velvet Underground), poétesse et écrivaine… Jugée souvent « border line », mélancolique, nihiliste, la chanteuse allemande affichait un comportement difficile à comprendre au premier abord. On chercha l’explication dans la dépendance à l’héroïne dont elle souffrit, ou dans la surdité dont elle était frappée. Elle connaissait, semble-t-il, beaucoup de difficultés à comprendre ce que les autres voulaient d’elle. Ce qui a laissé supposer qu’elle était atteinte du syndrome d’Asperger. Ce qui reste évidemment difficile à prouver tant cette femme échappa aux jugements habituels…

Christa Päffgen naquit à Cologne, sous l’Allemagne nazie. Toute petite, elle vécut avec sa mère Margarethe et son grand-père dans la forêt de Spreewald, loin de Berlin. Elle ne connut pas son père, soldat durant la guerre. On sait juste qu’il fut très gravement blessé, souffrant de dommages cérébraux, et mourut dans un camp de concentration. Dans l’Allemagne en ruines de l’après-guerre, la fillette travailla à mi-temps comme couturière à Berlin, avec sa mère. Elle arrêta l’école à 13 ans et fut vendeuse en lingerie avant de devenir mannequin. Une de ses futures chansons, SECRET SIDE, évoquera son viol par un G.I. américain, alors qu’elle n’avait que 15 ans. Mais cette anecdote fut peut-être une invention de sa part.

Blonde, une peau pâle, de très grands yeux rêveurs et des pommettes saillantes, la jeune Christa était indéniablement photogénique. Elle devint « Nico », gagnant son surnom grâce au photographe allemand Herbert Tobias, la nommant ainsi d’après son ex-compagnon, le réalisateur Nikos Papatakis. Elle fit la couverture de Vogue, Elle, Tempo, Camera, etc. mais ne satisfaisait pas du mannequinat. Elle osa même refuser une offre professionnelle de Coco Chanel, à 17 ans, préférant arrêter là le métier de mannequin et partir pour New York. Voulant devenir actrice, Nico apparut dans quelques films. Federico Fellini la remarqua, et lui fit jouer son propre rôle pour LA DOLCE VITA en 1960. Elle prit des cours d’art dramatique dans la classe de Lee Strasberg, en même temps que Marilyn Monroe. Mais elle ne put jamais vraiment percer comme actrice, se découvrant petit à petit un talent de chanteuse, porté par une présence détachée et une voix étrange, un peu monocorde, gutturale, aux inflexions gémissantes. Les années soixante la révélèrent peu à peu. Elle fit la couverture de l’album MOON du jazzman Bill Evans en 1962. A Paris, en 1963, elle joua dans le film STRIP-TEASE pour lequel elle chanta une chanson écrite par Serge Gainsbourg. Une liaison avec Alain Delon lui donnera un fils : Christian Aaron « Ari » Päffgen - qui sera adopté par les Boulogne, la mère de Delon et son beau-père, sans être jamais reconnu par l’acteur. Ari grandira avec sa mère.

En 1965, Nico rencontra Brian Jones, des Rolling Stones, avec qui elle eut une liaison et enregistra son premier single, I’M NOT SAYIN. Elle fut présentée à Bob Dylan (que nous avons déjà soupçonné en ces pages d’être Aspie) ; il écrira pour elle I’LL KEEP IT WITH MINE, et lui dédiera VISIONS OF JOHANNA. Elle rejoignit la Factory d’Andy Warhol (un autre nom célèbre que nous retrouverons plus tard) et Paul Morrissey à New York, jouant dans leurs films expérimentaux (dont CHELSEA GIRLS). Elle y croisera Jim Morrison, un autre amant d’un temps (voir à ce titre une scène très explicite du film LES DOORS d’Oliver Stone…) qui l’encouragera à trouver sa propre voie, comme chanteuse et artiste complète. Warhol était le manager des Velvet Underground, et il soutint Nico comme chanteuse du groupe… ce qui ne fut pas sans beaucoup de réticences, pour des raisons personnelles et musicales, chez les Velvet. Le groupe, avec Nico en chanteuse vedette, fit partie centrale de la performance multimédia de Warhol EXPLODING PLASTIC INEVITABLE. En 1967, sortit l’album THE VELVET UNDERGROUND & NICO. Elle y chanta trois de leurs chansons – FEMME FATALE, ALL TOMORROW’S PARTIES, I’LL BE YOUR MIRROR – et fit le vocal sur SUNDAY MORNING. Mal reçu à l’époque, l’album deviendra Numéro 13 sur la liste des 500 plus grands albums de tous les temps du magasine Rolling Stone. Ce fut pourtant une histoire difficile, entre Nico et Lou Reed et John Cale. Ceux-ci craignaient d’être éclipsés par la belle blonde, une rivalité compliquée sous l’oeil de Warhol par la relation entre Nico et Lou Reed… Nico eut également des liaisons avec, entre autres, Iggy Pop, Tim Buckley et Jackson Browne.

Elle commença sa vraie carrière en solo cette même année 1967 avec son premier album CHELSEA GIRL, interprétant des chansons écrites par Dylan, Browne, Reed ou Cale… Cela resta un mauvais souvenir pour Nico, qui détesta les ajouts de flûtes dans l’accompagnement musical. Pour les albums ultérieurs, elle pourra compter sur le soutien de John Cale, devenu son producteur. Avec THE MARBLE INDEX en 1969, dont elle écrit seule les paroles et la musique, Nico imposa aussi sa « signature » musicale par l’usage de l’harmonium, son instrument de musique attitré. Elle rencontra son compagnon, le réalisateur Philippe Garrel, pour qui elle joua dans dix films avant-gardistes, dans la décennie suivante. Sa mère mourut en 1970. Les albums des 1970s seront : DESERTSHORE, THE END (écrit avec le concours de Brian Eno) et JUNE 1, 1974, marquant une évolution de plus en plus originale, et mélancolique. Elle devint héroïnomane durant cette période, abandonnant son apparence de mannequin évanescent pour un nouveau look plus nihiliste : cheveux et vêtements noirs, bottes de motard, maquillage lourd. Une apparence « punk gothique » affichant son désespoir. Elle ne fit plus d’album pendant quelques années, multipliant les interprétations dans des tournées, ou apparaissant dans des concerts.

Quelques années d’allers-retours entre l’Europe et les USA plus tard, et Nico revint pour un concert au club CBGB de New York, saluée par le New York Times. Elle sortit en 1981 l’album DRAMA OF EXILE, mélange de rock et d’arrangements orientaux, à la production chaotique qui lui laissa un mauvais souvenir. Ses tournées en concert devinrent plus régulières, aidées par des jeunes musiciens donnant une approche mystique à ses performances, cachant sa fragilité sous une apparence froide et détachée. CAMERA OBSCURA, en 1985, produit par John Cale, fut un album expérimental très eighties, auquel elle joignit une touche de jazz, tout en devenant une « déesse punk » aux yeux d’un jeune public. Ses chansons, de plus en plus sombres, devinrent des odes aux amis disparus. Une prémonition, peut-être… Elle vécut ses dernières années libérée de son addiction, et mourut en 1988 sous le ciel d’Ibiza, victime d’une hémorragie cérébrale, conséquence d’une chute durant une promenade à vélo. Les cendres de Nico furent enterrées à Berlin, dans un petit cimetière de la forêt de Grunewald, rejoignant la tombe de sa mère. Ari lui a consacré un livre avec des photos inédites, L’AMOUR N’OUBLIE JAMAIS, en 2001. Marianne Faithfull lui rendit hommage dans SONG FOR NICO (2002).

L’étrange Nico laissa un héritage musical certain : elle influença des chanteurs et des groupes tels que Siouxsie and the Banshees, Elliot Smith, Bauhaus, Stevie Nicks, Patti Smith, Björk, Dead Can Dance… Le « son Nico » est aussi devenu emblématique de l’univers d’un nom familier, le cinéaste Wes Anderson, pour le film LA FAMILLE TENENBAUM. Les chansons mélancoliques THESE DAYS et THE FAIREST OF THE SEASONS de l’insaisissable Nico rejoint ainsi, dans cette curieuse famille, le personnage de Margo (Gwyneth Paltrow), une figure Aspie dont nous reparlerons.

- cf. Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM) ; Wes Anderson, Bob Dylan, Andy Warhol

 

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… Nietzsche, Friedrich (1844-1900) :

« Je frémis à la pensée de tout l’injuste et l’inadéquat qui un jour ou l’autre se réclamera de mon autorité.« 

Il était lucide, le philosophe et poète allemand Friedrich Nietzsche, en devinant que les thèmes majeurs de son oeuvre (volonté de puissance, mythe du Surhomme, éternel retour, mort de Dieu…), présents dans ses textes intransigeants, parfois ambigus, et remplis de fulgurances géniales, seraient bien mal compris… Récupérée et manipulée après sa mort, la philosophie de Nietzsche fut (mal) assimilée au nazisme, la faute à une soeur ayant ouvertement soutenu Hitler… La philosophie de Nietzsche fut une critique impitoyable, mordante, profondément analytique des valeurs de la culture occidentale, dans sa moralité, sa philosophie et l’emprise de la religion chrétienne. La vie de Nietzsche fut une lutte contre les conventions et les idées reçues de son temps, en faveur de sa vision de la Vérité. Elle se termina aussi, par une tragique et lente agonie de ce brillant esprit incompris, dont l’influence sera immense pour les philosophes à venir ; et elle rejaillira, parfois sous des formes inattendues, dans le domaine artistique et culturel. Visionnaire, contesté, un tel homme vécut mal dans la société de son temps ; son caractère difficile, son étrangeté et ses difficultés firent l’objet d’hypothèses diverses, dont celle du syndrome d’Asperger.  

La petite enfance de Nietzsche à Röcken, en Prusse, fut marquée par les drames. Son père, Karl Ludwig pasteur luthérien, protégé de la famille royale, enseignant la théologie, souffrait de violentes migraines, comme Nietzsche en souffrira des années plus tard. Il mourut officiellement des conséquences d’une chute sur la tête, qui le laissa diminué durant un an avant de décéder ; mais officieusement, on a supposé que le père de Nietzsche avait contracté une syphillis. Quoiqu’il en soit, Nietzsche, âgé de cinq ans, raconta avoir fait un cauchemar prémonitoire d’un autre drame : il vit en rêve son père surgir de la tombe pour emporter avec lui un petit enfant. Peu de temps après, Joseph, son petit frère, mourait après avoir souffert d’« attaques de nerfs ».

Elevé à Naumbourg par sa mère, sa grand-mère, deux tantes et sa soeur, le jeune Nietzsche développa très jeune une conscience religieuse et un esprit analytique aigus (le signe d’un Aspie ?). Persuadé de descendre d’une grande famille d’aristocrates polonais, les Nietzki, il se jura de ne jamais mentir et de toujours défendre la Vérité. Nietzsche était un surdoué, développant dès ses neuf ans des dons remarquables, composant de la musique (il sera d’ailleurs, adulte, un brillant improvisateur et un musicologue accompli), écrivant des pièces de théâtre et de la poésie, s’intéressant à des sujets comme l’architecture et à la balistique. Bénéficiant d’une bourse royale, il fut envoyé au collège de Pforta, et s’interrogeait à douze ans sur la nature de Dieu et l’existence du mal. Développant son raisonnement, il intègrera d’ailleurs le Diable à la Trinité divine, en lieu et place du Saint Esprit… sans doute le genre de raisonnement qui dut choquer ses proches, à commencer par sa mère qui lui reprocha ainsi de vouloir « tuer le Christ ». Ses études à Pforta entre 1858 et 1864 laisse deviner la singularité du jeune homme, et un possible syndrome d’Asperger. Une photo de lui à 17 ans montre un jeune homme au regard étrange, intense. A cette époque, il « absorba » un immense champ de connaissances diverses, en se passionnant pour la géologie, l’astronomie, le latin, l’hébreu, les sciences militaires, la philosophie et les questions religieuses. Une anecdote célèbre : durant une discussion sur la légende de Mucius Scaevola, le jeune Nietzsche imita le héros romain en s’emparant à main nue d’un charbon brûlant. Se brûla-t-il, ressentit-il la douleur ? Peut-être, peut-être pas… On notera que, dans les études sur les Aspies, on relève des cas de personnes insensibles à une douleur aiguë de ce genre. L’amour démesuré de Nietzsche pour le Savoir sous toutes ses formes fut aussi la source de ses nombreuses angoisses : impossible pour lui de se décider pour un champ d’activité particulier. Une année d’études ultérieures à Bonn ne le satisfit pas : Nietzsche, d’un caractère réservé, ne se sentit pas à l’aise dans le milieu estudiantin et fut mis à l’écart par ses congénères qui ne partageaient pas ses vues. Etudiant sans enthousiasme la philologie, il travailla néanmoins activement sous la supervision du professeur Ritschl, loin de l’agitation étudiante. Il suivit Ritschl à Leipzig pour parfaire ses études durant quatre ans, et découvrit les bases de sa vocation philosophique par la lecture de Schopenhauer (LE MONDE COMME VOLONTE ET COMME REPRESENTATION).

Sa maladresse sociale, l’identifiant comme un possible Aspie, est illustrée par une anecdote particulière, lorsqu’il entra dans une maison de tolérance à Cologne, en 1865. On devine sans peine l’embarras du jeune homme au milieu des filles de joie… Nietzsche remarqua un piano installé au milieu d’une pièce et joua un morceau improvisé, avant de s’en aller sous le regard des prostituées, concluant plus tard que le piano du salon était « le seul être dans cette pièce qui eut une âme ». Nietzsche eut des relations… assez difficiles, dirons-nous, avec la gent féminine, devenant de plus en plus misanthrope et misogyne au fil du temps. La réaction, peut-être, à ce mauvais souvenir ?

Nommé professeur de philologie en 1869, puis professeur honoraire, à l’Université de Bâle, Friedrich Nietzsche se prit définitivement de passion pour la philosophie antique grecque, voulant y voire la possible renaissance de la culture allemande. Participant aux débats scientifiques et philosophiques de l’époque, Nietzsche se lia d’amitié avec Richard Wagner. L’écriture et la parution de L’ORIGINE DE LA TRAGEDIE en 1872 fut un succès pour Nietzsche, mais qui le discrédita dans son milieu professionnel, où l’on n’acceptait pas qu’un professeur de philologie ose élaborer des théories complexes sur la musique à la mode… Ce n’était pas « convenable », sans doute. Il fut sévèrement critiqué. Le milieu artistique ne fut pas plus tendre, y compris dans l’entourage de Wagner qui fut pourtant l’un des rares à le défendre ouvertement dans cette période difficile. Sa misanthropie contre ce qu’il appelait « l’esprit du troupeau » dut sérieusement s’aggraver… 1875 fut une année noire. La maladie le rongeait petit à petit, les migraines cédant la place aux malaises, aux crises de paralysie, et à la cécité partielle ; son amitié avec Wagner se détériora complètement. Nietzsche et l’entourage du compositeur (à commencer par son épouse Cosima) se détestaient déjà, mais, cette fois, le grand Wagner se rendit coupable aux yeux du philosophe de colporter de vilaines rumeurs sur ses penchants sexuels… Nietzsche perdit son amitié en même temps que ses illusions sur la renaissance allemande. Il écrit HUMAIN, TROP HUMAIN dans cet état d’esprit, provoquant le malaise de ses proches ne lui connaissaint pas cette « noirceur d’âme ».

Dans les années qui suivront, Nietzsche, qui quitta son poste de professeur en 1879, connaîtra des épisodes dépressifs de plus en plus graves. Il va s’ensuivre neuf années d’errance en Italie et en France (Venise, Gênes, Turin, Nice) avec des passages par Bâle, neuf années où il va se sublimer dans ses plus grands textes, malgré la dépression et la maladie. Il rencontra Lou Salomé (Louise von Salomé), que fréquentait officiellement son ami et collègue Paul Rée, et tombera amoureux de cette dernière. Malheureusement, ce fut un nouvel échec relationnel, comme cela l’avait été avec Mathilde Trampedach en 1876. Comme pour celle-ci, Nietzsche lui fit sa déclaration par l’intermédiaire du prétendant officiel… Les relations entre Nietzsche, Lou et Rée se dégraderont forcément. Il écrira durant cette période LE GAI SAVOIR et entamera en 1883 son essai sur la Mort de Dieu, son poème philosophique : AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, achevé en 1884 et paru en 1885. Son chef-d’oeuvre, qui sera mis en musique par Richard Strauss, et qui traversera les temps grâce à un certain film de Stanley Kubrick… 

Si Nietzsche se réconcilia avec sa mère, ce fut une autre histoire avec sa soeur Elisabeth, qu’il aimait pourtant profondément. Celle-ci se fiança à Bernhard Förster, un faux admirateur et un antisémite délirant. Une trahison de plus à ses yeux, et qui le confortera un peu plus dans la solitude. Il préparera ses textes les plus controversés (LA VOLONTE DE PUISSANCE, LE CREPUSCULE DES IDOLES et L’ANTECHRIST) vers 1888, continuant à voyager et lire de plus belle – Plutarque, Baudelaire, Dostoïevski, Tolstoï, Charles Darwin… Mais ce fut la rechute fatale, en 1889, à Turin. Assistant à la maltraitance d’un cheval, fouetté par son propriétaire, Nietzsche s’effondra en larmes, s’accrochant au cou de l’animal. Se rappeler l’attachement profond de nombreux Aspies aux animaux, et leur réaction à leurs souffrances… Après cet épisode, Nietzsche sombra dans un état délirant. Difficilement ramené à Bâle, il y fut interné jusqu’à la fin de ses jours, soigné par sa mère puis sa soeur. Les hypothèses sur l’effondrement de sa santé mentale et physique, allant de pair, ont été nombreuses : on a parlé (sans doute exagérément) de la syphillis, mais aussi d’une démence vasculaire, de la maladie de Binswanger, d’un cancer du cerveau (il semble qu’il ait effectivement eu une tumeur cérébrale), d’une psychose causée par les médicaments censés soigner ses maux de tête, ou de la maladie de CADASIL…

Quoi qu’il en soit, la postérité n’a pas oublié le philosophe Nietzsche, même si, on l’a dit, sa réputation de penseur sulfureux naquit en partie par la faute d’Elisabeth, la soeur dévouée, et surtout des « admirateurs » en chemise brune à venir… Elisabeth géra la publication de ses oeuvres et carnets, fondant le Nietzsche-Archiv et garantissant ainsi la pérennité de son oeuvre philosophique. Malheureusement « convertie » par son mari, elle manipulera et dénaturera les textes de son frère (LA VOLONTE DE PUISSANCE fut réécrit par ses soins, de même que des lettres et des oeuvres de jeunesse…) pour valoriser la « philosophie » nazie. Il faut dire, aussi, que l’ambiguïté de certains propos philosophiques (sur « l’élimination des faibles », par exemple) tenus par Nietzsche dans des textes tels que L’ANTECHRIST fut malheureusement prise au pied de la lettre par les idéologues du IIIe Reich… Mais il faut aussi signaler qu’Elisabeth, malgré tout, ne censura pas les textes critiques de son frère envers les antisémites ; et, si Nietzsche tint lui-même de tels propos durant les années 1870, elle l’expliqua par l’influence du milieu wagnérien dans lequel il évoluait. Après s’en être écarté, Nietzsche mit un point d’honneur à mépriser l’antisémitisme et ceux qui le colportent. 

Dans la culture populaire, Nietzsche a survécu de bien des façons. Il influença, sans le savoir, un monument du cinéma (2001 L’ODYSSEE DE L’ESPACE, bien sûr…), mais on pourrait citer des centaines d’autres oeuvres faisant référence, plus ou moins à propos, à son travail. Pas seulement en film, mais aussi en bande dessinée, d’ailleurs… Friedrich Nietzsche se doutait-il qu’il donnerait indirectement naissance aux super-héros (le Surhomme = Superman !) , Et pour finir sur une note joyeuse, saviez-vous qu’un texte écrit dans LE GAI SAVOIR a inspiré le thème du film GROUNDHOG DAY / UN JOUR SANS FIN avec Bill Murray ? L’idée de vivre le même jour, répété à l’infini, est une création de Nietzsche dans ce livre…

– cf. Charles Darwin, Albert Einstein, Carl Gustav Jung, Stanley Kubrick, Gustav Mahler, Bill Murray, Richard Strauss 

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

En bref… DJANGO UNCHAINED

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DJANGO UNCHAINED, de Quentin TARANTINO

Texas, 1858. Un groupe d’esclaves Noirs est emmené, enchaîné, vers leur nouveau propriétaire par deux crapules, les frères Speck. Mais, en pleine nuit, le convoi rencontre King Schultz, un ex-dentiste allemand devenu chasseur de primes. Schultz insiste pour acheter la liberté d’un des esclaves, un nommé Django. Mais ses manières irritent les rustres Speck… Schultz finit par en tuer un, et laisse l’autre, blessé, aux esclaves libérés par ses soins. Schultz emmène Django avec lui, car il connaît les frères Brittle, trois ordures qui travaillaient sur la plantation où Django était esclave.

Amoureux de Broomhilda, dite «Hildy», Django l’avait épousée, causant la colère de son propriétaire quand ils tentèrent de s’échapper ; rattrapés, Django et Hildy furent fouettés par les Brittle, et revendus séparément. Schultz, attiré par la prime placée sur leur capture ou leur mort, fait donc équipe avec Django, et traverse l’Ouest à leur recherche. En échange, il accepte d’aider celui-ci à retrouver et libérer sa femme, revendue à un infâme propriétaire planteur sudiste, Calvin Candie…

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Retour en force de Quentin Tarantino avec un genre qu’il a toujours rêvé de mettre en scène : le western, et plus spécialement le western italien (on évitera le terme méprisant de « western spaghetti »), cousin baroque et cruel de son homologue américain. Depuis le temps, d’ailleurs, le cinéaste multipliait les appels du pied au genre, et notamment à son plus célèbre représentant : Sergio Leone, maintes fois cité, directement ou indirectement, dans ses films. La célèbre scène de torture du policier de RESERVOIR DOGS n’était-elle pas une descendante directe d’une séquence similaire du BON, LA BRUTE ET LE TRUAND, le passage à tabac d’Eli Wallach, masqué par un orchestre ? Et qu’on se rappelle l’emprunt musical de la partition d’Ennio Morricone pour KILL BILL (truffé d’allusions visuelles au maître italien), et d’autres références « léoniennes » dans INGLOURIOUS BASTERDS (la scène d’ouverture marquant l’entrée en scène du SS joué par Christoph Waltz, à l’horizon d’une petite ferme)… Tarantino, avec DJANGO UNCHAINED, poursuit et boucle l’hommage et revisitant à sa façon le western italien. Pas uniquement Leone, mais aussi, bien sûr, le DJANGO originel de 1966, autre fleuron du genre signé de Sergio Corbucci, avec Franco Nero. L’incurable cinéphile collectionneur de perles rares et de films de série B complètement fous qu’est Tarantino n’allait évidemment pas se borner à un remake de ce dernier. Tout en revisitant les passages obligés du genre, et en multipliant les citations visuelles et musicales, il revisite de fond en comble le western pour en faire un film unique.

Un western qui devient peu à peu un « Southern », Tarantino nous offrant un film de vengeance forcément saignant dans l’univers sudiste. Grosse surprise pour certains journalistes de découvrir que le protagoniste de ce western atypique est noir… comme s’ils n’avaient jamais entendu parler des prédécesseurs Woody Strode (SERGEANT RUTLEDGE / SERGENT NOIR de John Ford, LES PROFESSIONNELS de Richard Brooks) ou Jim Brown (LES CENT FUSILS, western interracial qui fit sensation à l’époque de sa sortie pour une scène torride entre Brown et Raquel Welch). Le film glisse du Far West au Vieux Sud, basculant dans l’univers d’un film comme MANDINGO, de Richard Fleischer, film controversé abordant frontalement la description de l’esclavagisme sudiste, auquel le cinéaste fait abondamment référence dans sa seconde partie.

 

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Assez proche thématiquement d’un KILL BILL, DJANGO UNCHAINED s’en démarque toutefois assez habilement. Tarantino a mûri, évitant le collage visuel ostentatoire de son film de sabre. Il laisse le temps à ses personnages de se développer et de véhiculer l’action, au lieu de passer par des enchaînements d’action frénétique. Pour cela, il dispose d’atouts de choc grâce à des comédiens au meilleur niveau. On retrouve avec grand plaisir Christoph Waltz, irrésistible voleur de scènes en chasseur de prime éloquent et cultivé, aussi bon que dans INGLOURIOUS BASTERDS. Leonardo DiCaprio campe un vilain particulièrement mémorable, suave, gentilhomme, raciste et limite incestueux ; un sacré défi à relever pour l’acteur qui casse à nouveau son image angélique pour faire apparaître une violence latente, rentrée. Son odieuse tirade phrénologiste est un grand moment de sa carrière – et la preuve de son talent : la blessure à la main qu’il s’inflige par accident n’est pas un trucage… ce qui ne l’empêche pas de rester dans son personnage jusqu’au bout de la scène. Les affrontements verbaux entre Waltz et DiCaprio sont aussi l’occasion pour Tarantino d’illustrer un « choc de civilisations » savoureux, en filigrane, débouchant sur les remarques provocatrices de Schultz l’érudit envers Candie le raciste faussement cultivé : « Alexandre Dumas était noir !« . On saluera aussi la prestation de Samuel L. Jackson en intendant perfide, et le retour de Jamie Foxx dans le rôle-titre. Curieusement oublié depuis son Oscar mérité pour RAY en 2004, Foxx, qui s’était parfois égaré dans des blockbusters médiocres, livre une performance habile, très intériorisée, face à l’assaut d’éloquence de ses partenaires.

L’écriture très particulière de Tarantino fait de DJANGO UNCHAINED un western très spécial, peut-être pas conseillé aux amateurs puristes du genre à l’américaine. Le réalisateur fait souvent le grand écart entre la décontraction apparente et la violence sadique, l’humour et la noirceur. Capable de livrer une scène comique irrésistible (l’assaut loupé des pseudos-Ku Klux Klan cagoulés, qui finissent par s’engueuler à cause de leurs sacs sur la tête, fait penser à du John Landis de la meilleure époque), le réalisateur n’hésite pas, comme à son habitude, à nous livrer aussi des scènes de règlements de comptes bien brutaux, et des scènes bien glaçantes (le « châtiment » du pauvre d’Artagnan) où le moindre coup de feu entraîne des geysers de sang, façon Sam Peckinpah. Même les chevaux ne sont pas épargnés ! Et, pour bien respecter une certaine tradition, Tarantino nous offre quelques vieilles gueules familières, pour les connaisseurs : par exemple, outre Franco Nero venu faire une apparition en gentleman parieur, celles de James Remar (un habitué des westerns et polars de Walter Hill) ou de ce vieux filou de Bruce Dern. Le réalisateur se fait même un petit plaisir en s’offrant la mort la plus explosive du film, façon Sergio Leone. Incorrigible !

 

Ludovic Fauchier, « The Ugly ».

En bref… THE MASTER

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THE MASTER, de Paul Thomas Anderson

Août 1945, à la fin de la 2ème Guerre Mondiale. Un marin américain, Freddie Quell, tue le temps sur une plage du Pacifique. Comme pour des centaines de camarades de combat, traumatisés par les épreuves de la guerre, son retour à la vie civile est difficile… Cinq ans plus tard, Freddie, le mental en miettes, erre de travail en travail… jusqu’au jour où, ivre, il saute dans un bateau privé dans le port de San Francisco. Il rencontre son propriétaire, Lancaster Dodd, un homme se présentant comme écrivain, médecin, physicien nucléaire et philosophe. Il aide Freddie à remonter la pente, en le faisant rejoindre «la Cause», un cercle d’initiés dont il est le gourou tout-puissant et séducteur

 

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Dialogue révélateur entre deux spectateurs, un homme âgé et un jeune homme, que j’ai entendu à la fin du film il y a quelques jours… 

L’homme âgé : « - Alors, vous en pensez quoi ?

Le jeune homme, péremptoire : « - Chef-d’oeuvre !

L’homme âgé, perplexe : « - J’ai rien compris.

Le jeune homme, très vexé : « - Mais y a rien à comprendre ! »

Je me demande s’il y a eu le même dialogue dans d’autres salles à propos de THE MASTER… Pourquoi certaines personnes se persuadent-elles, au fait, que s’il n’y a « rien à comprendre » dans une oeuvre, c’est que l’oeuvre est forcément digne d’éloges ? Personnellement, je crois toujours qu’une oeuvre, même la plus austère possible, se devrait d’être toujours claire pour le public. Mais non, certains ont un réflexe de pensée élitiste les poussant à croire le contraire : plus c’est « obscur », mieux c’est…

Le film de Paul Thomas Anderson (BOOGIE NIGHTS, MAGNOLIA, PUNCH-DRUNK LOVE, THERE WILL BE BLOOD) abordait un sujet intéressant (en filigrane de l’étrange histoire d’amitié entre deux hommes complètement différents, la naissance et le développement de la secte de la Scientologie)… malheureusement, le chef-d’oeuvre annoncé s’essouffle en cours de route. Le film devient vite monotone, comme « hypnotisé » par les échanges entre les deux personnages principaux au point d’en oublier d’impliquer le spectateur. Il faut cependant reconnaître que Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman sont excellents (Amy Adams étant quant à elle reléguée au second plan), ce qui sauve un peu l’ensemble.

Film très décevant de la part de Paul Thomas Anderson, d’habitude un très bon cinéaste, consacré nouveau chouchou des membres de la critique internationale, et qui semble avoir décidé de s’adresser à ces derniers en priorité. Mauvais signe…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12

M, comme… :

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12 dans Aspie m-gustav-mahler-asperger

… Mahler, Gustav (1860-1911) :

Histoires d’étrangers dans ce chapitre… pas au sens nationaliste, mais psychologique, voir même métaphysique, du terme. Des personnes réelles et des personnages qui, pour des raisons particulières, se perçurent comme égarées dans leur époque, vivant un « détachement » souvent perceptible chez les personnes Aspergers. La figure du grand compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler en est un bel exemple, lui qui disait à son propos : « Je suis trois fois apatride ! Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier. » Mahler souffrit beaucoup dans sa vie des rejets et incompréhensions, autant causées par sa personnalité exigeante à l’extrême que par sa religion d’origine, victime de l’antisémitisme grandissant en Autriche au tournant du 20ème Siècle. Mais ce romantique tardif, apprécié de son vivant pour son talent de chef d’orchestre, sera reconnu à titre posthume pour sa musique transcendant les époques et les modes. Un vrai visionnaire, une personnalité complexe, tourmentée, marquée par les épreuves de la vie, et très probablement atteint du syndrome d’Asperger.

Gustav Mahler naquit en Bohême dans une famille juive germanophone, « étrangère » parmi les autochtones tchèques de Kalischt (Kaliste), sa ville natale faisant alors partie de l’empire austro-hongrois, avant de vivre à Iglau (Jihlava). Ses parents aubergistes eurent de nombreux enfants (entre douze et quatorze, selon les biographies) dont beaucoup moururent en bas âge ou avant d’atteindre l’âge adulte. Enfant, le jeune Mahler développa vite une grande mémoire musicale, devenant un enfant prodige capable de jouer du piano à quatre ans et de se produire en public à dix ans. Mauvais élève à l’école, il ne semblait vivre que pour la musique ; il écrivit un opéra à quatorze ans, en mémoire de son frère décédé, Ernst. Il se désintéressa de sa propre religion, préférant aux rituels juifs le mysticisme catholique, ceci en partie pour une raison sensorielle, car il aimait l’odeur de l’encens utilisé durant les cérémonies. Adulte, Mahler sera agnostique.

Son père, personnage écrasant et tyrannique, sut toutefois le pousser dans la bonne direction en l’emmenant au Conservatoire de Vienne. Excellent étudiant, il se montra rebelle à l’autorité du directeur Hellmesberger, et solidaire du futur compositeur Hugo Wolf, un de ses plus fidèles amis. Ceci, au risque d’être renvoyé par le directeur. Anticonformiste, il fut aussi l’un des rares à montrer de la sympathie pour Anton Bruckner après la première désastreuse de sa 3e Symphonie en 1877. Après le Conservatoire, Mahler étudiera à l’Université de Vienne, développant un très grand intérêt pour la littérature et la philosophie métaphysique – notamment celle de Schopenhauer et Nietzsche, qui influenceront ses oeuvres à venir.  

Dans les années qui suivront ses études, Gustav Mahler, un temps professeur de piano, va commencer à composer ses premières oeuvres (comme DAS KLAGENDE LIED, « Le Chant de Lamentation »). Cette première partie de sa période de compositeur regroupa ses premières symphonies, encore inspirées des grands compositeurs du 19ème Siècle, assez « programmées », et incluant des chants folkloriques, une rareté pour l’époque. Cette période créatrice culminera avec DES KNABEN WUNDERHORN (« Le Cor enchanté de l’Enfant »). Mais il fallait bien gagner sa vie en attendant d’être joué, et Mahler acceptera nombre de postes musicaux au fil des années, dans tout l’empire austro-hongrois en passant par l’Allemagne : Bad Hall, Vienne, Olmütz (Olomouc), Kassel, Prague, Leipzig, Prague, Budapest, Hambourg… La réputation de Mahler comme chef d’orchestre grandit vite, lui garantissant de meilleurs postes pour mettre en musique les plus grands : Mozart, Wagner, Beethoven, Brahms, Liszt, etc. Mais son caractère affirmé, intransigeant, insatisfait et méticuleux jusqu’au plus infime détail, le fit souvent entrer en conflit avec tout le monde : les chefs d’orchestres rivaux, les musiciens et les différentes directions. Individualiste, autoritaire, son style de conduite de l’orchestre poussait chaque musicien à donner le meilleur de lui-même, jusqu’à provoquer frictions et tensions. En bon Aspie, Mahler vivait la musique intensément, et épuisait la patience de chacun dans de tardives répétitions. Il y mit aussi sa santé en péril, et connut son premier grave épisode dépressif durant son engagement à Budapest en 1889, affecté par une série de drames personnels (les morts de ses parents et de sa soeur Leopoldine), une mauvaise santé et des déconvenues professionnelles. Il connut aussi de sévères crises d’angoisse, causées par les invitations à des tournées comme celle de Londres durant sa période hambourgeoise. Mahler établira sa propre routine de vie, d’ailleurs, en refusant les tournées durant l’été, qu’il consacrera jusqu’à la fin de sa vie à ses propres compositions, dans les cadres tranquilles de Steinbach et Maiernigg.

Mahler briguera ensuite la direction du Hofoper de Vienne, l’actuel Wiener Staatsoper (Opéra d’Etat de Vienne). Pour y parvenir, l’agnostique Mahler dut se convertir au catholicisme, conversion qui ne fera pas taire les attaques racistes et antisémites à son égard. Même ses brillantes orchestrations de l’oeuvre de Wagner, qu’il admirait, n’y firent rien. La décennie qu’il passa à Vienne fut, malgré tout, la plus intense de toute sa vie, sur le plan créatif. Sa rencontre avec Alma Schindler, qui deviendra sa femme, y fut incontestablement pour beaucoup… même si leur couple souffrit beaucoup, Alma, elle-même une brillante artiste, devant se mettre en retrait pour soutenir son difficile époux, qui avait déjà connu auparavant des liaisons amoureuses intenses mais malheureuses (avec Johanna Richter et Marion von Weber). Leur histoire d’amour fut passionnée, sincère, mais douloureuse au possible. Dans cette période de créativité intense, Mahler devint encore plus audacieux, recherchant la « musique absolue » : ses symphonies deviendront entièrement instrumentales, sans programmes ni titres descriptifs, les chants perdant leur aspect folklorique. Sa musique se fit aussi plus condensée, plus sévère et marquée par le tragique.

Les décisions de Mahler comme chef d’orchestre et directeur du Hofoper continuèrent d’être critiquées : le choix de DALIBOR, opéra tchèque de Smetana vécu comme une provocation pour les nationalistes racistes viennois, le rejet de « l’obscène » SALOME de Richard Strauss, l’engagement du décorateur Alfred Roller, les réorchestrations délibérées de Mahler des chefs-d’oeuvre germaniques, une révolte des machinistes en 1903… Mahler sut pourtant sortir l’opéra viennois de l’impasse, en cassant le moule de la tradition respectueuse envers les plus grands – un signe de paresse selon lui. Grâce à Mahler, le Hofoper remboursa ses dettes et entra dans l’époque moderne, mais ce fut au prix de l’hostilité générale, et de nouveaux drames personnels. Une odieuse campagne de presse raciste, et surtout la mort de sa fille Maria et la découverte de sa maladie cardiaque causèrent chez lui une nouvelle grave dépression. Il quitta Vienne pour New York en décembre 1907. Les dernières années de sa vie furent de nouveau partagées entre les moments de triomphe et d’échecs, de détresse et de réconciliation avec sa femme, entre l’Amérique et l’Autriche, où il revint chaque été pour continuer ses compositions. Dans ces dernières années, ses compositions (DAS LIED VON DER ERDE, les SYMPHONIES numéro 9 et 10 -  »l’Inachevée ») seront plus élégiaques, marquées par l’acceptation de la Mort imminente. Une endocardite incurable le ramènera à Vienne, où il mourut le 18 mai 1911. L’Histoire veut que ses derniers mots prononcés aient été à Alma, « mon petit Mozart ! », en dirigeant du doigt un orchestre imaginaire.

Unanimement salué comme un chef d’orchestre d’exception, Mahler sera réhabilité comme compositeur à partir des années 1950-1960, grâce à des défenseurs tels que Leonard Bernstein, Leopold Stokowski ou Aaron Copland. Il influença les oeuvres de Ralph Vaughan Williams, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Kurt Weill, Dimitri Chostakovitch, Benjamin Britten et Luciano Berio, entre autres… Le compositeur avait vu juste, quand il écrivait à sa femme en 1902 que son temps viendrait après sa mort.

Gustav Mahler inspira d’autres artistes, et demeure lié au personnage de Gustav von Aschenbach, dans le roman LA MORT A VENISE de Thomas Mann. Un récit de pure fiction, le personnage étant un mélange de Mahler et de l’auteur, et non une biographie fidèle. L’oeuvre musicale de Mahler fut bien sûr associée à la célèbre adaptation du roman par Luchino Visconti, avec Dirk Bogarde prenant les traits caractéristiques du compositeur. Parmi d’autres films liés à Mahler, on citera aussi le film de Ken Russell, MAHLER avec Robert Powell (1974), qui n’est pas non plus une biographie, mais une libre interprétation artistique de sa vie.

Cf. Ludwig von Beethoven, Anton Bruckner, Wolfgang Amadeus Mozart, Friedrich Nietzsche

 

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… McFly, George (Crispin Glover) dans RETOUR VERS LE FUTUR :

Pauvre George McFly ! Le père de Marty (Michael J. Fox) est une vraie chiffe molle, qui a sur le dos son patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson), un beauf intégral auquel il n’ose tenir tête par peur de prendre des coups en retour. Bourrelé de honte en permanence, devant son fils, ses autres enfants et sa femme Lorraine (Lea Thompson), George est un pitoyable pater familias qui préfère regarder la télévision plutôt que d’affronter le regard des siens : on s’évade comme on peut d’un quotidien décevant… Chance inouïe, la DeLorean inventée par Doc Brown pour explorer le Temps va changer bien des choses pour toute la famille McFly. Marty, propulsé par accident en 1955, rencontre par hasard ses futurs géniteurs adolescents. Et c’est un sacré choc ! Le pauvre George, adolescent, a déjà Biff et sa bande de larbins sur le dos, toujours prêts à lui pourrir l’existence. Le collège américain, avec sa catégorisation sociale impitoyable, limite fascisante, est forcément un enfer pour lui. George est l’exemple même du garçon à travers lequel on passe sans le voir : il n’a pas d’amis, ses parents sont invisibles, il est incapable de se défendre seul, est maladivement timide, et semble bien parti pour être une victime perpétuelle…

Le déclic qui pousse Marty à lui venir vraiment en aide a lieu autour d’un petit détail, révélateur du vrai caractère de George, durant leur dialogue à la cantine : à Marty qui découvre (avec une certaine surprise admirative) qu’il écrit en secret des histoires de science-fiction, George explique en bredouillant qu’il n’ose pas les montrer pour les publier. « Imagine qu’on me dise que ce que j’écris, ça ne vaut rien. J-je ne crois pas… que je pourrai supporter ce genre de rejet. » Dans le mille : Marty a vécu la même situation avec son audition musicale. La peur du rejet pousse George « l’invisible » à préférer, somme toute, se faire malmener par Biff : au moins, la grosse brute a besoin de lui pour exister. Et voilà comment George, sans estime pour lui-même, entame sa vie sur des bases désastreuses… A Marty de devenir en quelque sorte le « père » de George, pour atteindre un objectif simple : lui donner assez de confiance en lui pour que lui et Lorraine puisse être amoureux. L’existence même de Marty en dépend, après tout ! Encore faut-il vaincre les obstacles (dont un flirt très « oedipien » entrepris par la future maman à l’égard de notre héros…), et surtout persuader George qu’il doit inviter Lorraine au bal… L’ennui, c’est que la peur de l’échec le bloque au point qu’il préfère se réfugier dans sa bulle : comics et séries de science-fiction. Dans une scène hilarante, Marty déguisé en visiteur extra-terrestre (Darth Vader, de la planète Vulcain !) « torture » donc George à coup de heavy metal pour le pousser à faire sa demande ! Malheureusement, malgré ce « coaching » inattendu, George se ridiculise complètement devant Lorraine. Il faudra un second plan, mal géré, avant que les choses se rétablissent enfin. Et l’impossible de se produire le soir du bal : le timide George, même brutalisé par Biff, trouve la force de lui tenir tête et de balancer un coup de poing libérateur. Entre George et Lorraine, tout ira pour le mieux… Et même encore plus, quand Marty reviendra constater les changements à sa propre époque. George est devenu un écrivain de science-fiction célèbre et accompli, Lorraine une femme heureuse, et Biff le larbin de service. « Quand on veut quelque chose très fort… »

Décidément, le film de Robert Zemeckis sait parler aux Aspies…  RETOUR VERS LE FUTUR est une mine d’or à ce propos. Nous avons déjà parlé de l’irrésistible savant fou Doc Brown, l’Aspie « excentrique » hyperactif par excellence, tout obnubilé par ses inventions. Et nous avons, en George McFly, l’autre bout de l’éventail Aspie… Il ne fait aucun doute là-dessus, George McFly a bien des caractéristiques du syndrome d’Asperger. Au contraire de Doc qui vit relativement bien son handicap sans en avoir conscience, George, lui, est à un stade de sa vie où celui-ci le fait terriblement souffrir : il traverse la terrible phase de l’adolescence à l’américaine, qui oblige à être socialement visible de tous, notamment en approchant le sexe opposé. Un aspect qui culmine avec le rituel obligatoire du bal de promotion, institution typiquement américaine, source d’angoisse pour les ados les plus complexés et marginalisés (souvenez-vous de CARRIE…). Le jeu de Crispin Glover, acteur dont nous avons déjà parlé, ne laisse guère de doute quand au handicap de George : la timidité de ce dernier embarrasse son regard, son corps et sa gestuelle. Même si le trait est volontairement forcé, comédie oblige, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour George, malgré son attitude de victime née. On lui trouve bien finalement des qualités : une certaine imagination (l’amour de la science-fiction, de la littérature et de l’écriture est après tout fréquent chez beaucoup d’Aspies) et ce manque de confiance assez touchant, quand il devient un vrai appel à l’aide.

Et enfin, la victoire de George sur Biff, et la conquête du coeur de Lorraine, reste une douce revanche pour tous ceux qui, un jour au lycée, ont subi des situations semblables : humiliations et moqueries des petits « mâles alpha », rejet amoureux… Certes, toute cette histoire est (science) fiction, mais cette revanche-là fait tellement de bien à l’âme !

Cf. Emmett « Doc » Brown, Grendel (LA LEGENDE DE BEOWULF), Spock ; Crispin Glover, George Lucas (…pour « Darth Vader »…)

 

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… Mendel, Gregor (1822-1884) :

L’aventure de la Science, dans un jardin… littéralement. Gregor Mendel, le père fondateur des lois modernes de la génétique, contemporain de Charles Darwin, bouscula comme ce dernier les idées reçues de son époque partagée entre science et religion. Là où le savant anglais voyagea à l’autre bout du monde pour ensuite élaborer sa théorie de l’évolution, Mendel fit des recherches sur l’hybridation des plantes dans le jardin de son monastère, posant sans s’en douter les bases de la génétique moderne. Là où Darwin essuya un feu nourri de critiques et d’hostilité permanente dûe à sa position de prestige, Mendel resta extrêmement discret toute sa vie durant, et la parution de ses travaux fut accueillie avec une certaine indifférence. Pourtant, près de vingt ans après sa mort, Mendel eut une notoriété posthume grâce à la reconnaissance de ses travaux décisifs par les grands noms de la science biologique. Mendel, le prêtre botaniste de Brno, est une des figures Aspies les plus souvent citées dans les livres sur le syndrome d’Asperger. La particularité de sa vie, si on en juge d’après les biographies, est qu’il semble avoir bénéficié des meilleures conditions possibles pour que son syndrome d’Asperger l’ait aidé à s’épanouir dans sa discipline, au lieu de le handicaper.  

La vie de Gregor Mendel est assez « rectiligne », comme on va le constater. Né Johann Mendel dans une famille paysanne à Heinzendorf (aujourd’hui Hyncice) en Moravie (actuelle République tchèque), qui faisait alors partie de l’Empire d’Autriche, il aimait travailler au jardinage, et étudia l’apiculture, ses deux grandes passions d’enfance. Le curé du village remarqua le jeune Mendel et décida de l’envoyer faire des études loin de chez lui. Il fut un élève doué de l’Ecole d’Opava, mais manifestant une certaine tendance dépressive. Pendant toute sa vie, il souffrira ainsi d’ »indispositions » chroniques l’obligeant à interrompre ses activités. Il dut ainsi interrompre pendant un an ses études à la Faculté de Philosophie de l’Université d’Olomouc, faculté dirigée par Johann Karl Nestler qui l’influença beaucoup. Mendel commença son apprentissage de prêtre à 21 ans ; son autre mentor, le professeur Friedrich Franz, le recommanda pour entrer à l’Abbaye Augustine de Saint Thomas de Brunn (l’actuelle Brno), où il prit le nom de Gregor. Le voilà ordonné prêtre en 1847 dans le monastère, dirigé par l’Abbé Cyrill Franz Napp. Par chance, ce dernier, féru de sciences, supporta Gregor Mendel dans ses travaux. Une vie idéale pour un jeune homme Aspie : le calme d’une retraite encourageant autant la vie intérieure, la spiritualité, que la curiosité scientifique. Idéal pour Mendel, qui préférait quand même la bibliothèque et le jardin botanique du monastère aux tâches sacerdotales. Un personnage de savant comme on les imagine, sans doute mal à l’aise face aux regards des autres, comme en témoigne peut-être bien son échec aux épreuves de l’examen d’aptitude à l’enseignement, malgré ses compétences. Deux ans d’études à l’Université de Vienne, pour parfaire ses connaissances scientifiques, seront décisives : il va y acquérir, en auditeur libre de professeurs aussi prestigieux que Christian Doppler et Franz Unger, toutes ses futures connaissances méthodologiques, et suivre attentivement les cours de botanique, physiologie, entomologie et paléontologie. 

Mendel revint en 1853 à l’Abbaye de Brunn comme professeur, étudiant aussi l’astronomie et la météorologie (sa troisième grande passion, la discipline pour laquelle il était le plus connu de son vivant), et travaillant à la fois comme botaniste et apiculteur.  Ce bourreau de travail ne quittera plus guère le monastère jusqu’à sa mort, en 1884. Toujours avec l’appui de l’Abbé Napp, il va étudier les variations des plantes, tentant de percer les mystères de l’origine et de la formation des hybrides. Il va y consacrer sept années, entre 1856 et 1863, testant sans relâche 29000 plants de pois, à côté de ses autres activités scientifiques. Ses études mèneront à la rédaction de ses « Lois » sur l’héritage génétique. Si les lectures de ses recherches furent plutôt bien reçues, la publication de celles-ci dans ses RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX en 1866 furent mal perçues, ou carrément inaperçues, du monde scientifique. Ses contemporains, à vrai dire, avaient bien du mal à comprendre la formalisation mathématique de ses expériences. Un scientifique « Aspie » aura toujours du mal à convaincre ses collègues… Malheureusement, Mendel, qui ne fit guère de publicité pour ses travaux (cela cadrait mal avec une personnalité discrète, vivant dans le respect de son ordre religieux), restera ainsi ignoré de la communauté scientifique pendant des décennies. Même Charles Darwin, qui pourtant avait entendu parler de ses travaux, ne s’y intéressa pas, sans voir à quel point ceux-ci se rapprochaient de ses propres théories. Mendel dut mettre fin à ses travaux de botanique, continuant cependant l’apiculture et l’horticulture, pour accepter sa nouvelle charge d’Abbé successeur de Napp en 1868. Mendel aurait certainement voulu rester dans le seul champ de la recherche scientifique pure, mais ses nouvelles responsabilités administratives l’épuisèrent. Pour mettre fin aux disputes de l’Abbaye avec le gouvernement civil qui voulait taxer les institutions religieuses, le successeur de Mendel, l’Abbé Rambousek, brûla tous les papiers de Mendel en signe de réconciliation politique. Ses travaux finirent donc en fumée, à l’exception des fameuses lois publiées en 1866…

La redécouverte des RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX ramènera cependant Mendel en pleine lumière. Alors que les scientifiques de son époque croyaient que les caractéristiques de tout organisme étaient transmises d’une génération à l’autre grâce l’hérédité par mélange, les travaux de Mendel sur ses pois battirent en brèche cette idée reçue. Ce n’est qu’au début du 20ème Siècle que l’importance de ses idées furent reconnues : Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak, durant leurs propres recherches indépendantes les unes des autres, redécouvrirent et reconnurent la priorité de son travail. Celui-ci mena à la compréhension des génotypes, et la transmission des gènes de génération en génération. Il y eut bien des doutes, des objections et de vives polémiques de savants, mais, à partir des années 1930-40, les spécialistes s’aperçurent que les lois de la génétique de Mendel pouvaient tout à fait rejoindre celles des théories de la sélection naturelle de Darwin, ouvrant grand la porte à la biologie évolutionnaire.

Qui aurait cru que ce prêtre, volontairement coupé du monde extérieur, ne vivant que pour la science, les plantes et les abeilles, changerait ainsi la vision des lois de la Vie, en cultivant de simples pois ?

Cf. Charles Darwin

 

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… Meursault, protagoniste de L’ETRANGER d’Albert Camus :

Un étranger sur une plage d’Algérie… Le fameux roman d’Albert Camus continue d’exercer interrogations et fascination par son style littéraire. Personnage lui-même assez singulier de la littérature et de la philosophie française, Albert Camus a créé un roman unique en son genre, faisant partie de son « cycle de l’absurde », influencé entre autres par les romans de Fiodor Dostoïevski (notamment L’IDIOT) et de Franz Kafka. Le « héros » de L’ETRANGER, Meursault, est aussi le narrateur de l’histoire ; un narrateur qui semble neutre, froid, détaché de tout. Une narration particulière qui n’est pas sans laisser croire que, peut-être, Meursault serait à sa façon atteint du syndrome d’Asperger. Meursault transmettant aussi le point de vue de Camus sur le monde de son époque, on en viendrait à penser que, peut-être… 

Je mets le conditionnel qui s’impose ici, n’ayant pas lu le roman, mis à part quelques extraits. Difficile, donc, d’en tirer des conclusions définitives.  

Quels sont les éléments, dans le roman, qui font éventuellement penser à un très éventuel syndrome d’Asperger de Meursault ? On sait peu de choses caractérisant le personnage, mis à part un goût prononcé pour la lecture. Son exigence, son besoin absolu de vérité (un principe auquel les Aspies sont bien évidemment sensibles) sont à la source des incompréhensions qu’il provoque. Impassible quand il apprend le décès de sa mère, il ne pleure pas à son enterrement ; ce manque d’empathie apparent passe pour de la froideur aux yeux de tous. S’il a bien une relation amoureuse avec Marie, il n’accorde pas d’importance particulière à leur mariage, même s’il l’accepte. Une relation « détachée » quoique sincère, illustrant à sa façon le comportement possible d’un Aspie. Meursault se laisse aussi utiliser par Raymond, le souteneur, dans une situation préjudiciable pour lui. Encore une situation familière parfois aux personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger, pouvant se laisser influencer et manipuler sans se défendre.

Le tournant du roman est le meurtre d’un Arabe par Meursault, qui le tue après une dispute, avec le revolver de Raymond, sans états d’âme et sans raison particulière… Comme il est extrêmement rare de voir un Aspie commettre un acte de violence, encore moins un meurtre, « l’hypothèse Asperger » ne tient pas forcément. Meursault agit sous le coup de la chaleur du soleil intense, d’une façon totalement détachée, sans préméditation. Arrêté et interrogé, Meursault déroute par sa sincérité, passant pour un naïf ou un idiot – ce qui, là, peut être perçu comme un trait Aspie. Le sentiment d’exclusion (là encore un sentiment que les Aspies connaissent bien) s’accroit à son procès, Meursault réalisant qu’on lui reproche plus de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère que d’avoir tué un homme… Il accepte sa condamnation à mort, refuse la prière du prêtre, et meurt pour sa seule passion, la vérité.

Jusqu’au bout, Meursault suivra cette dernière, faisant l’inventaire de sa vie comme de son ennui métaphysique. Un vrai mystère… cela suffit-il à en faire un Aspie ? A chacun de décider.

Cf. le Prince Mychkine (L’IDIOT) ; Franz Kafka

 

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… Michel-Ange (1475-1564) :

Bizzarro e fantastico…

Ni plus ni moins qu’une des très grandes figures artistiques phares de la Renaissance et de l’Histoire mondiale des arts, Michel-Ange aurait été, lui aussi atteint du syndrome d’Asperger. Son nom est régulièrement évoqué parmi les « Aspies » historiques, renforçant la singularité d’un homme ayant tourné le dos à une vie aisée pour produire, dans la patience et la difficulté, quelques-uns des plus beaux chefs-d’oeuvre de son époque : la sculpture LA PIETA, le dôme de la Basilique Saint-Pierre de Rome, des sculptures telles que celles de Moïse ou de David, les célèbres fresques de la Chapelle Sixtine (dont la fameuse CREATION D’ADAM) et du Jugement Dernier ; ceci parmi tant d’autres oeuvres de sculptures et d’architecture tout aussi remarquables. Michel-Ange fut aussi un poète tardif, jugé comme l’un des tous meilleurs en Italie, aux côtés de Pétrarque et de Dante. Il aurait été difficile pour ses contemporains de ne pas reconnaître l’importance de son oeuvre, tant celui-ci, au même titre qu’un Léonard de Vinci, Donatello ou Raphaël, a incarné l’esprit de la Renaissance. Mais la reconnaissance de son vivant de son indéniable talent n’alla pas sans luttes, souffrances, et controverses… Michel-Ange était solitaire, mélancolique, frustre, sévère, ne vivant que pour son art, et les portraits faits de lui laissent entrevoir, en effet, un Aspie très particulier. Ses réalisations, engendrées durant une époque de troubles politiques incessants, pour des commanditaires tout-puissants, sont des témoignages de son extraordinaire force d’âme.  »Bizarre et fantastique » Michel-Ange…

De son vrai nom Michelangelo di Lodovico Buenarroti Simoni, né à Caprese près d’Arezzo en Toscane, Michel-Ange était le descendant d’une famille de banquiers, son père étant magistrat et administrateur. L’enfance de l’artiste fut marquée par la mort de sa mère, alors qu’il n’avait que six ans. Il grandit chez une nourrice de Settignano, dans une famille de tailleurs de pierre. L’enfant Michel-Ange y découvrit sa passion, en regardant ces gens modestes créer figures et personnages à partir de simples blocs de pierre et de marbre. Adolescent, s’ennuyant durant ses études chez le grammairien da Urbino, Michel-Ange préférait la compagnie des peintres, copiant les peintures des églises. Une vocation artistique allant contre la volonté de son père et ses oncles, espérant sans doute le voir continuer les traditions familiales. Mais il tint bon, devenant l’apprenti de Domenico Ghirlandaio à l’âge de treize ans. Surdoué en la matière, Michel-Ange fut recommandé par Ghirlandaio à Laurent de Médicis. « Laurent le Magnifique », grand maître de Florence, érudit, féru d’art, avait bien compris les avantages politiques qu’il y avait à côtoyer les grands artistes et intellectuels de son époque, pour le prestige de sa cité. Michel-Ange fit ses études artistiques dans les meilleures conditions possibles donc, affinant ses talents, tout en étant influencé par les philosophes de son temps : Ficino, Ange Policien et Pic de la Mirandole. Mais son statut de protégé de Laurent, et son indéniable talent, lui valurent aussi des jalousies… Michel-Ange garda de cette période un nez cassé, le sculpteur Pietro Torrigiano n’ayant pas du tout apprécié ses remarques ! Qu’avait donc bien pu lui dire Michel-Ange, certainement déjà peu sociable à cette époque ?

La mort de Laurent de Médicis, en 1492, affectera le cours de la vie de Michel-Ange, désormais sans protecteur. Après un retour chez son père, il poursuivit ses sculptures, et suivit des études d’anatomie qui lui seront précieuses pour la suite de sa carrière. A Florence, les troubles politiques incessants opposant les Médicis à Savonarole l’obligeront à réaliser des commandes à Venise et Bologne, entre deux retours à sa cité. Entraîné dans une arnaque fomentée par Lorenzo di Pierfrancesco de Médicis envers le Cardinal Riario de Rome, Michel-Ange fut sauvé par son talent : impressionné par son travail, Riario l’invita à Rome, lui commandant une statue de Bacchus… avant de rejeter son travail. Malgré cette première déconvenue, il resta à Rome pour réaliser LA PIETA, en 1499, pour l’ambassadeur de France. Son premier chef-d’oeuvre historique. La légende affirma qu’il rencontra à cette époque Vittoria Colonna, marquise de Pescara et femme de lettres ; une très grande amitié naquit entre eux, et une très platonique histoire d’amour. Marquise, ses beaux yeux l’auraient-ils vraiment fait mourir d’amour ? En réalité, leur rencontre fut bien plus tardive. 

La réputation de Michel-Ange suite à LA PIETA lui permit de revenir à Florence, pour finaliser un projet inachevé, tombé en désuétude depuis des années, pour les dirigeants de l’Opera del Duomo, et qui épuisa les sculpteurs : une statue du Roi David triomphant de Goliath, symbolisant la vertu de Florence. Michel-Ange acheva la statue « infaisable » en 1504. L’année suivante, le nouveau Pape Jules II lui fit une nouvelle commande : la construction de son tombeau. Michel-Ange subira de fréquentes interruptions, d’autres travaux lui étant demandés entretemps. Son travail sur la tombe durera 40 années en tout… il sera finalement satisfait de ne pas achever le projet initial ; mais il saura créer pour l’occasion de sublimes statues, dont celle de MOÏSE en 1515. Jules II, entretemps, eut un autre projet faramineux : la peinture du plafond de la Chapelle Sixtine. Une fresque immense, qui aurait dû être réalisée par Raphaël, alors au sommet de son art, et plus réputé que Michel-Ange dans ce domaine, ou par Bramante ; Michel-Ange s’attela à la tâche, épuisante, durant quatre années passées la plupart du temps à des dizaines de mètres du sol. Après un premier projet de peindre les Apôtres, il changea pour quelque chose d’extraordinairement plus complexe : représenter la Création (LA CREATION D’ADAM), la Chute de l’Homme et la Promesse du Salut à travers les Prophètes et la Généalogie du Christ. Plus de 300 figures, neuf épisodes issus du Livre de la Genèse, répartis selon une structure architecturale élaborée, mathématiquement répartie. Imaginez les conditions de travail : Michel-Ange se cassant le cou jour et nuit à peindre au-dessus du sol, devant faire avec les obstacles techniques (l’apparition de moisissures), économiques (le paiement partiel dû à la lenteur du travail) et humain (les visites impromptues du Pape, commanditaire difficile à contenter… et le caractère de Michel-Ange ne devait pas arranger les choses). Le résultat est une stupéfiante faculté de conceptualisation, de concentration et d’imagination.

La suite de sa vie, après la mort de Jules II, fut une série d’allers-retours entre Rome et Florence, les papes et les Médicis. Le successeur de Jules II, Léon X, était d’ailleurs l’un d’eux. Après l’arrêt de la reconstruction de la façade de la Basilique San Lorenzo à Florence, Michel-Ange reçut une autre proposition ; la construction de la chapelle funéraire de la même basilique, projet qui l’occupa pendant une bonne décennie et fut presque achevé. En 1527, les Florentins chassèrent les Médicis du pouvoir pour restaurer la république. Michel-Ange les aida alors à assurer les fortifications de sa ville bien-aimée assiégée par ses anciens maîtres. Ceux-ci reprirent le pouvoir en 1530. Pour eux, il réalisa la Libraire Laurentienne, mais Michel-Ange, loin d’être un doux rêveur coupé des réalités politiques de son temps, marqua sa détestation de la répression organisée par les descendants de Laurent le Magnifique : il quitta la ville, laissant les assistants achever la commande de la chapelle de ses anciens employeurs. Il revint à Rome, engagé par le Pape Clément VII pour la fresque du JUGEMENT DERNIER. Clément mourut, remplacé par Paul III, qui devint son nouveau protecteur. A cette époque, il rencontra son disciple et compagnon Tommaso dei Cavalieri. En 1541, la fresque fut complétée, mais, scandale … la fresque montre le Christ et Marie nus ! Ce « sacrilège » commis par Michel-Ange entraîna une campagne du cardinal Carafa et de l’ambassadeur de Mantoue Sernini pour censurer les objets du délit. Le Pape refusa de leur donner raison, mais après la mort de l’artiste, les Tartuffes eurent gain de cause : les organes génitaux seront voilés… La censure poursuivait Michel-Ange depuis longtemps, le qualifiant d’ »inventeur d’obscénités » à cause de nus masculins présents en quantité dans ses oeuvres. Durant la période de 1536 à 1538, il rencontra réellement Vittoria Colonna, avec qui il correspondit jusqu’à sa mort. Les dernières années de sa vie, à partir de 1546, furent celles de son engagement comme architecte de la Basilique Saint-Pierre au Vatican. Le dôme, conçu par lui, ne fut achevé qu’après sa mort à 88 ans, en 1564. Suivant ses volontés, il fut enterré à la Basilique de Santa Croce, dans sa chère ville de Florence.

Nous n’avons cité qu’une partie des oeuvres de Michel-Ange, ce qui laisse songeur devant la quantité de travail abattu, et donne un pâle reflet de l’intensité de sa vision… Un homme vraiment à part, toute sa vie semblant avoir été réglée autour de l’Art. Bien que matériellement à l’abri grâce aux largesses des Médicis et des papes, il ne se laissa pas griser par son succès. Ascète, il vivait en homme pauvre dans des conditions sordides, ne mangeait qu’à peine, évitait la boisson, dormait tout habillé dans ses ateliers de travail. Très dur dans les relations aux autres, Michel-Ange ne se préoccupait pas d’être aimé, et restait fondamentalement solitaire. Michel-Ange appliquait aussi cette rigueur monastique dans sa vie privée ; bien qu’homosexuel avéré, il restait d’une chasteté toute monacale. L’imagination, sublimée par les enseignements philosophiques et artistiques qu’il reçut, travaillait cependant… Michel-Ange voua un amour exclusif à Tommaso dei Cavalieri, lui consacrant plusieurs poèmes tout à fait explicites. Lorsque ses SONNETS furent publiés des années après son décès, son héritier, son petit-neveu Michel-Ange le Jeune « maquilla » les poèmes dédiés à Tommaso en changeant les pronoms, semant la confusion pour faire croire que son aïeul les avait écrits pour Vittoria Colonna. Selon les érudits, la vraie version de ces poèmes fut une véritable « réimagination du dialogue platonique », pleine d’élégance et de raffinement.

Signalons, pour finir, que la vie du grand artiste a inspiré la fiction ; au cinéma, ce fut L’EXTASE ET L’AGONIE de Carol Reed (1965), avec le grand Charlton Heston dans le rôle de Michel-Ange. Un choix un peu curieux a priori, compte tenu de la carrure athlétique du comédien, mais dont il se tira remarquablement bien. Rappelons que Heston, quelques années plus tôt, avait littéralement donné vie au Moïse tel que Michel-Ange l’avait représenté, dans les dernières scènes des 10 COMMANDEMENTS…

 

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… Monk, Adrian (Tony Shalhoub), héros de la série homonyme MONK :

« C’est un don, et une malédiction. ». C’est ainsi qu’Adrian Monk, ancien policier de San Francisco devenu détective consultant, définit son état très particulier : doté d’une mémoire photographique exceptionnelle (il se souvient même du jour de sa naissance !) allié à un sens de l’observation et de la déduction tout aussi stupéfiants, le sympathique détective souffre aussi de phobies et de manies multiples sévères et envahissants, depuis que sa chère épouse Trudy a été assassinée. Traumatisé, Monk fit une dépression catatonique qui l’obligea à quitter la police. Depuis, Monk remonte péniblement la pente, suivant une thérapie avec l’aide patiente de Sharona Fleming (Bitty Schram), puis de Natalie Teeger (Traylor Howard). Flanqué de son assistante, le voilà menant de front une difficile réinsertion dans la société, tout en menant de difficiles enquêtes… qui lui renvoient, pour la grande joie du spectateur, à chacune de ses peurs.

Maladroit, terriblement timide, forcément angoissé, et socialement mis sur la touche, le détective incarné par Tony Shalhoub présente somme toutes nombres de défauts et d’excentricités typiques d’un syndrome d’Asperger très aggravé… L’excellente mémoire, les difficultés sociales et les angoisses sérieuses sont en effet des traits communs chez les Aspies. Adrian Monk est un véritable catalogue ambulant de toutes les phobies existantes : il en comptabilise 312 ! La peur de toucher des choses sales de toute nature (microbes, lait, champignons, cadavres…), les peurs « spatiales » (claustrophobie, agoraphobie, acrophobie), les peurs animales (Monk a en horreur les serpents) et la douleur physique (avec une « préférence » particulière pour les aiguilles)… Pour pallier à ses tracas quotidiens, Monk a ses rituels bien réglés, et ses manies ; comme celle de ne jamais se séparer de ses précieuses lingettes désinfectantes, ou de ne boire que de l’eau de la marque Sierra Springs. Uniquement celle-là (où plus tard, celle de Summit Creek), sans quoi il refusera de boire pendant des jours ! Parmi ses autres manies, ses dépenses somptueuses pour honorer la mémoire de sa défunte épouse ; il paie même toujours le loyer de son bureau, des années après l’assassinat… En bon Aspie, Monk se dédie entièrement à sa tâche, même si des attaques de panique et ses TOCS risquent en permanence de gâcher ses enquêtes, affectant son raisonnement. Tout comme ils le coupent de toute relation humaine normale, Monk étant vite perdu sans les patientes interventions de Sharona puis Natalie.

Au panthéon des grands détectives excentriques, Monk rejoint donc aisément Sherlock Holmes et Columbo. Les auteurs de la série ont d’ailleurs ouvertement multiplié les clins d’oeil au personnage de Conan Doyle : Monk pratique les mêmes méthodes d’enquête par raisonnement déductif que le grand détective, tout aussi « atteint » et peu social sans l’aide d’un Watson (les assistantes de Monk tenant le rôle de ce dernier). Comme Holmes, Monk fait fréquemment la leçon aux policiers (le capitaine Stottlemeyer et le lieutenant Disher) alter egos de Lestrade. Monk a aussi une relation difficile avec un frère aîné, Ambrose (John Turturro), reclus et agoraphobe profond, aussi brillant que lui. Son Mycroft Holmes ! Et Monk a aussi son ennemi juré, son Professeur Moriarty : Dale « la Baleine » Biederbeck. La ressemblance de Monk avec le Lieutenant Columbo vient de son comportement atypique, bien éloigné du policier classique ; ses maladresses et son apparente naïveté aident aussi à faire tomber le masque des criminels sûrs de leur impunité.

Il est curieux de constater, à travers MONK, combien les fictions américaines semblent procéder par « vagues » successives. Lorsque la série fut lancée en 2002, il existait déjà une certaine mode pour les films et séries mettant en vedette les personnages atteints de TOCs sévères. Par exemple, Jack Nicholson, oscarisé pour son rôle dans AS GOOD AS IT GETS (POUR LE PIRE ET POUR LE MEILLEUR, 1997) ; ou Nicolas Cage, en 2003, pour MATCHSTICK MEN (LES ASSOCIES), de Ridley Scott. Monk est alors devenu, à sa façon, le représentant de fiction le plus emblématique de cette « vague »… anticipant de quelques années la soudaine flambée de personnages Aspergers inventés ou redécouverts. Quoiqu’il en soit, l’interprète de Monk, Tony Shalhoub (une figure familière des films des frères Coen et des films MEN IN BLACK), a légitimement gagné ses galons de star de la télévision (trois nominations aux Golden Globes, et une victoire en 2003, ainsi que d’autres récompenses à la pelle). Il y est hilarant et touchant de bout en bout.

Cf. Sherlock Holmes

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… Morgendorffer, Daria (voix en version originale de Tracy Grandstaff) , héroïne de la série animée homonyme DARIA :

Une veste verte, une jupe noire et d’énormes Doc Martens de la même couleur, et une expression impassible renforcée par ses immenses lunettes cerclées, l’adolescente Daria Morgendorffer est une jeune fille politiquement incorrecte, apparue pour la toute première fois en 1993 dans le cartoon BEAVIS & BUTT-HEAD. Habillée différemment alors, Daria se présentait alors comme l’incarnation de la lycéenne binoclarde et forte en sciences. Daria se servait alors du duo de crétins pour faire un exposé de science sur l’idiotie (« génétique ou environnementale ? »). Devenue un personnage régulier de la série, Daria peut se vanter d’avoir su rester la seule personne à ne pas perdre son sang-froid devant les pitreries de Beavis et Butt-Head. Le succès de la série diffusée sur MTV entraîna un « spin-off » créé par Glenn Eichler et Susie Lynn Lewis. Et, donc, entre 1997 et 2002, les spectateurs de la chaîne musicale (imités en France par ceux de Canal+) ont pu suivre les péripéties de Daria, ayant quitté Beavis & Butt-Head pour suivre sa famille dans une autre ville, et étudier au Lycée de Lawndale.

Toujours aussi fûtée, pince-sans-rire, et volontiers sarcastique envers ses congénères lycéens (sérieusement décérébrés pour la plupart), Daria apparaît comme la «freak» de service, la marginale asociale du lycée. Il faut dire que, vu le niveau intellectuel général de ses petits camarades, elle détonne sérieusement par son franc-parler, ses centres d’intérêt (la littérature et les sciences) et ses cinglantes critiques adressées à ses cibles, qui la plupart du temps n’en comprennent pas l’ironie. Il faut dire, qu’au lycée comme à la maison, Daria est déjà terriblement lucide sur les travers de la société américaine, et a en horreur la superficialité de tout ce petit monde. Une situation familiale peu brillante, entre une mère avocate carriériste et négligente, un père dénué d’autorité, et une petite soeur futile et midinette. Entre la crétinerie quasi généralisée des camarades de classe et cette famille peu motivante au possible, Daria cache ses émotions derrière un visage de marbre, une voix monotone, un refus des apparences vestimentaires à la mode ; de temps en temps, toutefois, la jeune fille laisse apparaître un demi-sourire ironique, ou bien tombe le masque dans les moments de grande détresse et de frustration. Heureusement, elle peut généralement compter sur l’aide et le soutien de sa meilleure amie : Jane Lane, l’artiste tourmentée du lycée, aussi « punk » qu’elle dans sa vision négative et critique de la vie. La seule personne qu’elle respecte pour son intelligence, denrée rare à Lawndale – même si les deux amies ont une sérieuse dispute, causée par la relation amoureuse de Daria avec l’ex-petit ami de Jane… Il va sans dire, qu’à travers ce court portrait, Daria Morgendorffer présente bien des traits similaires au syndrome d’Asperger. 

Dans la mouvance des dessins animés modernes, plus cinglants et bien peu consensuels envers la société américaine, apparus depuis le succès des SIMPSONS, DARIA a fait en son temps un joli parcours entre 1997 et 2002. Les adolescents d’alors l’ont bien aimée, cette gamine détachée, effrontée, marginale, pas vraiment sympathique mais à l’esprit acéré, et à la franchise rafraichissante… Reviendra-t-elle un jour ?

CF. Lisa Simpson

 

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… Mozart, Wolfgang Amadeus (1756-1791) :

Résumer en quelques paragraphes la vie et le génie d’un homme est un exercice franchement périlleux, voir même impossible… Cité assez souvent parmi les hypothétiques grands « Aspies » historiques, Wolfgang Amadeus Mozart a de quoi intimider. Pensez donc : le catalogue musical Köchel, après plusieurs révisions, a répertorié 893 oeuvres musicales du compositeur. Celui-ci ayant commencé à écrire ses premières oeuvres dès l’âge de six ans, un rapide calcul établit une moyenne de trente pièces musicales écrites chaque année jusqu’à sa mort. Cette moyenne laisse songeur ; cet homme ne devait jamais dormir… « L’hypothèse Asperger » (à traiter toujours avec prudence) à son égard révèle des capacités réellement hors du commun, ainsi qu’une personnalité difficile à gérer pour son entourage, qu’il s’agisse de son père ou de certains de ses « employeurs » officiels… Mozart était un esprit curieux de tout, un monstre de travail qui épuisa sa santé dans ses compositions, littéralement « travaillé » (ou torturé ?) par son génie musical. Déjà reconnu de son vivant pour son talent, tristement enterré, puis vite ressuscité par ses successeurs et par les musiciens du monde entier, Wolfgang Amadeus Mozart est depuis longtemps déjà entré dans la mémoire collective – quitte à ce que, parfois, quelques fausses idées viennent se mêler à la réalité des faits.  

Son vrai nom de naissance était Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart. Le nom que nous lui connaissons maintenant sera en quelque sorte son nom de scène, de future « rock star » de la musique classique. Déjà précis dès sa naissance, il vit le jour à 8 heures du matin; à Salzbourg faisant alors partie du Cercle de Bavière, une principauté ecclésiastique du Saint Empire Romain germanique. Fils de Leopold Mozart, renommé vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque Schrattenbach, il était le septième enfant de ses parents. Seuls lui et sa soeur aînée Maria Anna, « Nannerl », survécurent, les autres enfants étant morts en bas âge. Egalement professeur de violon et compositeur occasionnel, Leopold fut un professeur rigoureux pour ses enfants ; mais il fut aussi le premier surpris de voir son fils s’intéresser à la musique dès l’âge de trois ans. Mozart avait une mémoire eidétique, lui donnant l’oreille musicale absolue. Toute sa vie, cette mémoire photographique fut l’une des particularités les plus extraordinaires de Mozart, lui permettant de rejouer ou écrire des oeuvres musicales complexes après les avoir entendues une seule fois, ou de composer en un temps record ses propres morceaux, pouvant les « visualiser » mentalement à la note près, au préalable (ce fut le cas par exemple de LA PETITE MUSIQUE DE NUIT, écrite en une seule journée). Et le tout d’un seul trait, sans avoir à les remanier ensuite ! L’enfant Mozart suivit donc les leçons de son père, lui apprenant le clavecin à cinq ans, puis le violon, l’orgue et la composition ; avant même de savoir lire, écrire et compter, le petit Mozart savait déjà déchiffrer une partition et jouer en mesure. Il composa ses premières oeuvres à six ans.

Le talent prodigieux du petit Mozart fut vite exploité par Leopold, l’emmenant avec sa soeur en tournée à travers l’Europe. Entre 1762 et 1766, les cours européennes s’extasieront devant ce petit garçon prodige qui jouait à la perfection ; les voyages formant la jeunesse, Mozart « absorba » tous les courants musicaux de l’époque, faisant des rencontres décisives comme celle de Johann Christian Bach, le fils de Jean-Sébastien Bach. Mozart écrivit son premier opéra, APOLLO ET HYACINTHUS, à onze ans, et fut nommé maître de concert par le Prince-archevêque Schrattenbach. Durant un séjour en Italie, étudiant l’opéra, il devint membre de l’Accademia Filarmonica de Bologne et fut nommé Chevalier de l’éperon d’or par le Pape Clément XIV. Tout semblait donc aller pour le mieux, jusqu’au décès de Schrattenbach en 1771. Le nouvel employeur de Mozart, le Prince-archevêque Colloredo, se montrera beaucoup plus sévère à l’égard de ce jeune homme qui, de toute évidence, cherchait à sortir de l’ombre imposante de son père. Colloredo obligea Mozart à rester à Salzbourg, lui imposant des consignes restrictives pour les oeuvres qu’il devait composer pour les cérémonies religieuses. Mozart se rebellera contre ce Prince-archevêque bien peu conciliant, et leurs relations se dégraderont au fil du temps. Mozart rencontrera à cette époque un autre personnage, beaucoup plus influent : Joseph Haydn, son « père » en musique.

Mozart étouffait à Salzbourg, Colloredo s’opposant systématiquement à ses demandes de départ. Il partit finalement avec sa mère en 1777, allant à Munich, Augsbourg et Mannheim. Voulant obtenir un poste de prestige, Wolfgang Amadeus Mozart échoua cependant dans ses démarches. A Mannheim, Mozart eut une histoire d’amour très malheureuse avec la cantatrice Aloysia Weber, encourrant la colère de son père le rappelant à ses obligations de musicien officiel. Le voyage se poursuivra en 1778 à Paris, tristement : endetté, Mozart vit ses démarches échouer à nouveau. Sa mère mourut de maladie. Mozart dut se résigner à rentrer à Salzbourg, au service de Colloredo sur les pressions de son père. A Munich où il retrouva les Weber, il apprit qu’Aloysia en aimait un autre. Mais il y avait une petite lueur d’espoir dans cette série noire : la soeur d’Aloysia, Constanze. Mozart avait déjà décidé qu’il ne resterait plus dans sa ville natale, au grand déplaisir de Colloredo (qui ne se priva pas de le traiter publiquement de crétin…) et de son père. Le musicien rebelle partit pour Vienne, s’installer comme compositeur libre, un vrai camouflet pour le Prince-archevêque qui valait bien les humiliations que celui-ci lui avait fait subir. Et un acte de rébellion bien oedipienne du jeune génie envers ce père trop présent.

A Vienne, le talent de Mozart va enfin pouvoir s’exprimer en toute liberté. Joseph II lui commanda un opéra en 1782. Ce sera L’ENLEVEMENT AU SERAIL, joué en allemand ; une première audacieuse pour l’époque, qui lui valut les félicitations de Gluck. Un grand succès, qui lui valut d’être nommé compositeur de la Chambre Impériale, et des premières années viennoises relativement heureuses : il épousa Constanze, sans le consentement de son père. Ils eurent six enfants entre 1783 et 1791, mais ils connurent les mêmes drames que ses parents ; deux enfants (Karl Thomas et Franz Xaver Wolfgang) seulement survécurent après la petite enfance. Mozart devint franc-maçon en fin 1784, et maître en 1785. Pour ses « frères », il écrivit plusieurs oeuvres dont la plus célèbre reste LA FLÛTE ENCHANTEE, véritable description codée de l’initiation franc-maçonne, déguisée en fantaisie musicale. En 1786, grâce à Lorenzo da Ponte, le poète officiel du théâtre de Vienne, l’Empereur autorisa la création d’un opéra, LES NOCES DE FIGARO, basé sur la pièce « scandaleuse » de Beaumarchais, LE MARIAGE DE FIGARO. Vers cette époque, Mozart commença à apparaître plus rarement en public. FIGARO fut un très grand succès, mais cette oeuvre critiquant l’aristocratie fut vite interdite…

Suite au succès des NOCES DE FIGARO à Prague, Mozart se vit commander par le directeur du théâtre praguois un opéra pour la saison suivante : avec da Ponte, il créera DON GIOVANNI, un autre chef-d’oeuvre, en 1787. Cette même année, Mozart fit (peut-être) la rencontre d’un jeune artiste musicien prometteur, Ludwig van Beethoven. Ce point reste toutefois discuté. Mais surtout, son père mourut cette même année ; le décès, on s’en doute, le bouleversa, au point d’influencer l’opéra en cours d’écriture (« Repens-toi… », tonnait le Commandeur à Don Juan, signe d’un sentiment de culpabilité intense de l’auteur…). L’opéra achevé fut un grand succès à Prague, mais pas à Vienne, où la situation se compliquait chaque jour un peu plus pour Mozart. La guerre entre Turcs et Autrichiens entraîna une nette diminution des revenus pour tous les musiciens, les aristocrates protecteurs des arts devant faire passer les intérêts financiers du pays avant les leurs. Pour Mozart, menant grand train de vie, s’endettant gravement, ce fut un coup très dur s’ajoutant aux autres épreuves. Sa mauvaise santé s’aggravait, les lettres de créance aussi, aggravant des angoisses permanentes et une dépression sérieuse. Après COSI FAN TUTTE, dernière collaboration avec Da Ponte, Mozart vit une triste année 1790 marquée par le décès de Joseph II, auquel succèda l’homonyme de son père, Leopold II, peu favorable au musicien franc-maçon. « Papa » Haydn s’en alla cette même année pour Londres. Des voyages de tournée en Allemagne ne rapportèrent pas assez pour rembourser les dettes.

1791 sera sa dernière année, une apothéose marquée d’une certaine façon par un « rétablissement » spirituel avant son décès. Son ami franc-maçon Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre populaire, lui commanda à son tour un opéra. Ce sera un triomphe, son dernier : LA FLÛTE ENCHANTEE. En juillet, un inconnu (qui n’était pas un rival jaloux, mais le comte Franz von Walsegg) lui commandita un Requiem. Affaibli par la maladie, persuadé d’être proche de la mort (et sans doute aussi paranoïaque, au point de se croire empoisonné), Mozart accepta cette commande, s’ajoutant à celle d’un autre opéra (LA CLEMENZA DI TITO) pour le couronnement du roi Léopold II. Il mourut le 5 décembre 1791, dans la nuit, sans avoir totalement achevé le REQUIEM (qui sera finalisé par son élève Franz Xavier Süssmayer). Sur les raisons de sa mort, plus d’une centaines d’hypothèses médicales auraient été citées ; l’une des plus probables et acceptées étant qu’il mourut des suites d’un rhumatisme articulaire aigu. La situation financière précaire des Mozart obligea Constanze à le faire enterrer au cimetière Saint-Marc, dans une modeste tombe individuelle du cimetière Saint-Marc. Les services commémoratifs tenus à Prague et Vienne à l’annonce de sa mort attirèrent quant à eux un large public. Et, de fait, Wolfgang Amadeus Mozart connut très vite après sa mort un immense succès.

Son style, que nous considérons aujourd’hui à tort comme de la musique classique, fut novateur dans la continuité, une synthèse inédite de divers courants jugés alors inconciliables. Son génie pour l’imitation musicale, acquis durant l’enfance, lui permettra d’appliquer une méthode pour le style contrapuntique, opposé au style « galant » alors en vigueur. Au fil du temps, prenant confiance en lui, Mozart abandonnera cette imitation pour trouver son style propre. Extraordinaire touche-à-tout qui aborda tous les registres – opéras, cantates, musique de chambre, etc. – sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie, pratiquant des ruptures de ton et trouvant toujours la mélodie idéale pour son sujet. Des musiques devenues depuis identifiables à jamais, véhiculant tour à tout l’humour, la puissance, la grâce, la tristesse… une ré-imagination permanente et fulgurante. Il va sans dire qu’il influença les plus grands musiciens du siècle suivant : Beethoven, Schubert, Rossini, Mendelssohn, Chopin, Brahms…

La psychologie de Mozart a sa part de mystère : d’après les lettres et témoignages d’époque, le compositeur autrichien, peu exceptionnel d’apparence (petit, vêtu élégamment) à l’exception de ses yeux immenses et intenses, parlait paraît-il doucement, sauf dans les moments intenses, où il devenait un tout autre homme, plus puissant et énergique. Un bourreau de travail, comme on l’a dit, aimant cependant la société des autres (ce qui ne cadre pas vraiment avec une personnalité Aspie), surtout dans le monde musical viennois ; un joyeux luron amateur de billard et de danse, d’ailleurs, doublé d’un farceur aimant la grivoiserie et la scatologie, comme peuvent en témoigner certaines de ses lettres… notamment celles adressées à sa cousine Maria Anna Thekla Mozart. Les spécialistes se sont bien évidemment demandé quoi en penser : Mozart avait-il aussi le syndrome de la Tourette ? Fallait-il y voir des plaisanteries d’amoureux ? Ou, plus simplement, un trait typique de la culture germanique folklorique populaire de l’époque, où l’on n’hésitait pas à glisser certaines joyeuses grossièretés dans les conversations…

Il va de soi que la vie de l’immortel Wolfgang Amadeus Mozart devait bien finir un jour ou l’autre intéresser le cinéma. S’il ne fallait retenir qu’un seul film, ce serait bien évidemment AMADEUS, le chef-d’oeuvre de Milos Forman adapté de la pièce théâtrale de Peter Shaffer, où le compositeur est interprété par Tom Hulce face à son homologue, ami puis rival Antonio Salieri (F. Murray Abraham). Et là, il convient de faire la part des choses : la réussite de l’histoire filmée par Forman est telle que, depuis la sortie du film en 1984, le pauvre Antonio Salieri se voit affublé d’une réputation d’assassin jaloux de Mozart, ayant comploté pour le mener à la ruine et à la folie ! Ce qui n’a rien à voir avec la réalité des faits. Brillante réflexion sur la jalousie et la création, l’AMADEUS de Forman et Shaffer jongle entre ces éléments fictifs et la réalité historique. Il désacralise au passage Mozart, montré comme une vraie « rock star », un homme turbulent, passionné et rongé par la culpabilité. Face à l’excellent Abraham, oscarisé pour sa performance, Tom Hulce est très bon – malgré ce rire de hyène horripilant au possible qu’il donne au grand compositeur.

Cf. Ludwig van Beethoven, Gustav Mahler

 

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… Murray, Bill :

Souvenir d’une photo de groupe pour la publicité de S.O.S. FANTÔMES, où les trois héros prennent la pose… Au centre, Dan Aykroyd, dont nous avons déjà parlé, qui a affirmé être atteint du syndrome d’Asperger il y a quelques années (sans que l’on sache s’il plaisantait ou pas). A sa gauche, Harold Ramis, dans le rôle de l’intello – et très probable Aspie, on en reparlera – Egon Spengler. A leurs côtés, Bill Murray et son célèbre air décontracté. J’aurais dû me douter de quelque chose… Bill Murray, un Aspie ? Personne ne l’a pourtant signalé, pas même l’intéressé. Mais lorsqu’on étudie certains personnages de sa filmographie, là encore, le doute est permis…

« Je suis un dingue, mais je ne suis pas que dingue. » Bill Murray sait de quoi – et de qui – il parle. L’acteur a eu un parcours professionnel assez inattendu par rapport à l’image que l’on avait de lui à ses débuts, et quelques démons qu’il n’a pas hésité, ces dernières années, à mettre en avant dans ses personnages. Un comique-né, certes, capable de faire exploser nos zygomatiques par ses réparties souvent génialement improvisées, et son perpétuel air pince-sans-rire, mais aussi un très grand angoissé aux sautes d’humeur imprévisibles pour ses partenaires et réalisateurs, ce qui lui a valu par le passé des frictions et brouilles répétées sur les plateaux. Bill Murray, en l’espace de plus de trente ans de films, a aussi su radicalement transformer son image de « déconneur » formé sur le plateau du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, et apprécié du public pour des films comme CADDYSHACK (LE GOLF EN FOLIE), MEATBALLS (très finement devenu en France ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE) et les S.O.S. FANTÔMES ; cette image de rigolo pour des films commerciaux lui a longtemps valu un certain mépris des critiques de la presse cinéma, comme de certaines personnalités du cinéma ; tel le très sérieux producteur anglais David Putnam (MIDNIGHT EXPRESS, LES CHARIOTS DE FEU, LA DECHIRURE), un temps à la tête de la Columbia, qui prit en grippe Murray pour ses succès des années 80. Personne se devinait que, derrière ses joyeux délires, se cachait un autre Bill Murray qui allait apparaître au fil des années suivantes, pour finalement devenir le chouchou des mêmes critiques grâce à ses rôles sérieux dans les films indépendants de Wes Anderson (RUSHMORE, LA FAMILLE TENENBAUM, LA VIE AQUATIQUE…), Sofia Coppola (LOST IN TRANSLATION) et Jim Jarmusch (BROKEN FLOWERS). Il s’agit pourtant bien du même bonhomme ! Un homme qui a bien des centres d’intérêts exclusifs (golf, base-ball, basket et rock’n roll), se méfie comme de la peste de Hollywood, refuse d’avoir un agent, et qui est féru de la philosophie d’Henry David Thoreau (un nom sur lequel nous reviendrons)… L’excentricité de Bill Murray transparaît à travers ses personnages, tout comme ses zones d’ombre. Sans oublier ce « truc » assez particulier avec les animaux, dans ses films : il entre autres a fait la guerre à un chien de prairie, kidnappé une marmotte, parachuté un éléphant, dialogué avec un écureuil, pourchassé un requin-jaguar, prêté sa voix à un chat et un blaireau (il est vraiment bizarre, quand même, Bill Murray)…

Résumons son parcours. Bill Murray est natif de Wilmette, dans l’Illinois, le cinquième de neuf enfants catholiques irlandais ; une jeunesse difficile, marquée par la maladie d’une de ses soeurs, les souffrances de sa mère et le décès de son père d’un diabète. Féru de lecture (surtout des biographies des héros américains de la Frontière, et des aventuriers comme Davy Crockett. Un homme qui se coiffe avec un raton laveur… déjà ce « truc » avec les animaux !), le jeune Bill Murray se prend de passion pour le rock’n roll (des années plus tard, il lui arrivera de faire un boeuf avec des pointures comme Eric Clapton), le théâtre, et le golf. Comme ses frères, Bill Murray a en effet travaillé jeune comme caddie, pour payer ses études à l’école jésuite de Loyola. Le golf, sa grande passion, apparaîtra souvent dans ses films, à commencer par CADDYSHACK en 1980, qui est aussi le nom d’un restaurant qu’il a fondé. Murray consacrera à sa passion un livre semi-autobiographique, et continue de participer à des tournois semi-professionnels. Par la suite, d’ailleurs, sa passion s’étendra au base-ball et au basket-ball, en devenant co-propriétaire de clubs des ligues mineures.

Ses études furent un fiasco : le jeune homme rata son passage à Loyola, et, voulant étudier la médecine au Regis College de Denver, il dut arrêter après une arrestation en possession de marijuana en 1971. Sur l’invitation de son frère aîné Brian, Bill Murray rejoignit la troupe d’improvisation The Second City à Chicago, où il croisera la fine équipe de l’émission radio National Lampoon Radio Hour : Dan Aykroyd, Gilda Radner et John Belushi. Les fondateurs du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, qu’il rejoindra entre 1977 et 1980. Murray devint populaire en mettant au point son personnage de lascar sarcastique, parfois grossier et odieux, et pourtant irrémédiablement sympathique. De MEATBALLS à S.O.S. FANTÔMES en passant par CADDYSHACK, STRIPES (LES BLEUS) ou son second rôle voleur de scène de TOOTSIE, Murray devient le comique de service apprécié du public américain… mais cette image ne le satisfait pas, et il tente déjà de jouer des rôles sérieux comme SUR LE FIL DU RASOIR. Ce dernier révélait ses préoccupations philosophiques, à travers le personnage d’un pilote américain traumatisé par la Grande Guerre, cherchant à trouver un sens à sa vie. Le film, sorti la même année que SOS FANTÔMES, fut un échec cinglant. Murray, craignant de se voir étiqueté à vie « comique de service », prend alors une décision étonnante ; alors qu’il est « bankable » et peut choisir n’importe quel projet de film à Hollywood (comme ROGER RABBIT ou BATMAN), il tourne le dos au petit monde du cinéma pendant plusieurs années. On le retrouve ainsi à Paris, étudiant la philosophie à la Sorbonne, ou dans la Cinémathèque ; ou bien à Manhattan, en train de faire des lectures publiques et de jouer des pièces de Bertolt Brecht…

Voilà qui annonce sa transformation à venir dans ses prochains films. S’il excelle toujours dans la comédie – voir son caméo hilarant en patient maso du dentiste Steve Martin dans LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, ou son rôle d’infâme champion de bowling dans KINGPIN -, Bill Murray amorce une évolution qui apparaît dans ses personnages. Les personnages de Murray, dans ses films des années 1990, veulent eux aussi changer : le brave Bob atteint de TOCS et phobies multiples qui finit par pourrir la vie de son psychiatre (Richard Dreyfuss) dans QUOI DE NEUF DE BOB ?, Frank Milo, le mafioso qui rêve de devenir stand-up comedian (MAD DOG AND GLORY), l’évanescent Bunny Breckinridge, membre de la troupe d’ED WOOD (Murray entrant dans l’univers de Tim Burton) et qui voudrait changer de sexe… Son emblématique alter ego de GROUNDHOG DAY (UN JOUR SANS FIN), Phil Connors, évolue pareillement. Cynique, égocentrique et aigri, il deviendra, par le truchement d’un paradoxe temporel qu’il est le seul à percevoir, un type bien, après une longue phase de dépression à répétition. La mutation de Murray est achevée en 1998 avec RUSHMORE, où il rencontre son réalisateur préféré, Wes Anderson ; entrepreneur désabusé (RUSHMORE), clone dépressif d’Oliver Sacks (LA FAMILLE TENENBAUM), pseudo-commandant Cousteau quasi autiste (LA VIE AQUATIQUE), avocat père d’une fillette Aspie (MOONRISE KINGDOM)… le jeu de Murray s’affine, dans le sens de ses préoccupations, grâce à Anderson. Bien sûr, on rajoutera LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola ; Murray y est Bob Harris, acteur en plein jet-lag, incapable de recoller les morceaux avec sa famille, et qui trouve un peu de réconfort dans l’amitié de la jolie Charlotte (Scarlett Johansson), aussi paumée que lui au Japon… et dont il ne semble pas percevoir les discrets appels affectifs. Et BROKEN FLOWERS, où il est Don Johnston, un ex-informaticien reclus, obligé de sortir de chez lui pour retrouver un fils dont il ignore tout, et ses anciennes compagnes. Un film qui fait écho à son propre passé et ses difficultés relationnelles et conjugales (une liaison terminée avec Gilda Radner, décédée du cancer, et deux divorces ayant fini dans l’aigreur).

Ces dernières années ayant été fructueuses, Bill Murray raréfie ses apparitions à l’écran, toujours bienvenues – comme dans ZOMBIELAND où il a les meilleures scènes du film, se tournant en dérision en reclus faux zombie ! L’acteur préfère tout de même se détendre au golf, encourager ses équipes de base-ball et basket, et a coupé les ponts avec Hollywood, au point de refuser apparemment un juteux retour dans un SOS FANTÔMES 3. N’ayant ni agent, ni manager, refusant les « plans carrière-communication » médiatiques de ses confrères, Bill Murray préfère être joint par boîte vocale interposée. Détaché des obligations matérialistes, libre dans sa tête, il méritait bien au moins d’être cité dans ces pages, à titre honorifique !

Cf. Wes Anderson, Dan Aykroyd, Tim Burton, Oliver Sacks, Henry David Thoreau ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Egon Spengler (SOS FANTÔMES), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… le Prince Mychkine, héros du roman L’IDIOT de Fiodor Dostoïevski :

Citons, pour conclure ce chapitre, le personnage principal du vaste et complexe roman de Dostoïevski. Alter ego fictif de l’écrivain russe, le Prince Lev Nikolaïevich Mychkine est une figure innocente perdue au milieu de la société russe du 19ème Siècle, un « étranger » confronté à l’absurdité d’un monde corrompu, précurseur des personnages de Franz Kafka, et du Meursault d’Albert Camus déjà cité plus haut. Je dois préciser que je n’ai jamais lu le roman de Dostoïevski, et qu’il est donc particulièrement délicat d’affirmer (en se basant toujours sur ces satanés résumés synthétiques de Wikipédia…) que le personnage de Mychkine est atteint du syndrome d’Asperger.

Cependant, on pourrait tout à fait voir Mychkine comme un « proto-Aspie », en gardant à l’esprit qu’il est le reflet de fiction de Dostoïevski. Le portrait sommaire de ce dernier laisse penser, que, peut-être, il a pu être atteint du syndrome d’Asperger : taciturne, très mal à l’aise dans la société de son époque, féru de littérature, à la fois entêté et rêveur, souffrant également d’épilepsie… voilà quelques signes possibles, assez minces je le reconnais, pour supposer que Dostoïevski a pu être atteint du syndrome, comme d’en conclure donc que Mychkine est lui-même un Aspie fictif. Sa bonté « naïve » lui valant d’être qualifié d’idiot, d’être victime des manigances de Rogojine, ses histoires d’amour malheureuses (avec la fantasque Nastassia Filippovna et la cruelle Aglaïa Ivanovna), sa finesse d’analyse psychologique… voilà, très sommairement évoqués, les possibles aspects « Aspie » du Prince. Tout comme son refus innocent des conventions sociales corrompues du milieu de Saint-Petersbourg qu’il fréquente, et qui fait de lui une figure christique égarée au mauvais endroit. Une bonté qui, malheureusement (nous sommes dans un roman russe, après tout), provoque plus de tragédies que de bonheurs. Le personnage ne se verra pas récompensé de sa bonté d’âme, et retournera au sanatorium d’où il est venu. Le seul endroit sain, pour lui, dans un monde de mensonges et d’hypocrisie.

Aux connaisseurs de Dostoïevski de décider toutefois, si cela suffit à citer le personnage comme un Aspie…

 

Cf. Franz Kafka ; Meursault (L’ETRANGER)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11

L, comme…

 

… Lanza, Adam (1992 ? – 2012) :

Il faut qu’on parle d’Adam Lanza…

J’ai commencé cet abécédaire, avec, entre autres, l’idée de parler de figures historiques originales : écrivains, cinéastes, scientifiques, politiques, etc. possiblement ou réellement atteints du syndrome d’Asperger. Des personnes dont les travaux ont changé la société de leur temps, et ont fait l’Histoire. Le but était et reste de valoriser à travers elles, aussi, le syndrome d’Asperger. Etant moi-même Aspie, je ne m’attendais certainement pas à parler ici d’un meurtrier : Adam Lanza, qui s’est suicidé après avoir abattu 27 victimes (sa mère, vingt enfants de six et sept ans, et six adultes membres du personnel enseignant de son ancienne école de Sandy Hook) et blessé 2 autres. Il n’aurait jamais dû en principe avoir sa place dans cet abécédaire. Inutile de publier sa photo, qui circule abondamment sur Internet.

Cette histoire me met bien évidemment très mal à l’aise… et aussi très en colère contre une certaine presse, qui a répété à foison, sans le moindre recul, que Lanza était atteint du syndrome d’Asperger, assimilant ainsi le trouble autistique à un acte de tueur psychopathe. Selon des éléments de l’enquête en cours, il semble que le tueur aurait planifié ce massacre, à l’instar des meurtriers du lycée Columbine (1999) et de l’Université Virginia Tech (2007)… Cette situation malheureusement devenue familière se répète : après l’arrestation de James Holmes, le tueur du cinéma d’Aurora, des reporters américains avaient déjà osé prétendre que ce dernier pourrait avoir le syndrome d’Asperger, faisant une assimilation facile entre le trouble autistique et un crime particulièrement odieux. 

Après les « révélations » sur Lanza, les associations de défense des personnes autistes et Asperger sont aussitôt intervenues auprès des médias américains pour reprendre ceux-ci, et critiquer l’amalgame fait entre ce qu’est le syndrome - un handicap touchant les compétences SOCIALES - et une maladie MENTALE. CE QUI N’EST ABSOLUMENT PAS LA MÊME CHOSE ! Qu’on se le tienne pour dit, une bonne fois pour toutes : LES PERSONNES ATTEINTES DU SYNDROME D’ASPERGER NE SONT PAS DES MALADES MENTAUX CRIMINELS. ET CERTAINEMENT PAS DES MEURTRIERS EN MASSE.

Les médias français n’ont guère été plus brillants, au fait. Des journalistes à la petite semaine ont même montré leur ignorance totale du syndrome d’Asperger en se trompant sur sa prononciation… Ceux-ci ont bêtement assimilé le nom allemand (qui se dit, phonétiquement : « As-per-gherr ») au verbe français « asperger ». Vu le contexte de cette triste affaire, le lapsus est consternant. N’importe quel journaliste compétent découvre vite que les Aspies sont des personnes inoffensives, ayant la violence en horreur. Les rares cas de comportements violents relevés chez des Aspies révèlent que ceux-ci se sont toujours d’abord défendus contre une situation de menace préalable envers eux. Accuser Lanza d’avoir commis ces meurtres à cause de son syndrome d’Asperger me semble donc totalement hors de propos ; celui-ci ne serait qu’un « handicap collatéral » à la vraie origine du comportement criminel de Lanza. Il semble que l’enquête commence tout juste à relever des « troubles psychologiques » chez le meurtrier, sans plus de précisions.

Quelques observations : aux USA, le choc causé par l’affaire est d’autant plus grand que la mère de Lanza, première de ses victimes, était une enseignante divorcée passionnée d’armes à feu. Elle possédait chez elle une douzaine d’armes, et encourageait son fils à aller s’entraîner au club de tir local… Une question se pose : quel genre d’enseignante peut bien laisser des armes à feu automatiques à portée de main de son propre fils, sachant que celui-ci souffre de sérieux problèmes, s’enferme dans le sous-sol familial, et refuse de s’intégrer socialement ? Lanza a tiré à quatre reprises sur sa mère avant d’aller commettre ensuite la tuerie à l’école. Toutes les victimes adultes étaient des femmes : des enseignantes, comme sa mère, la directrice et la psychologue de l’école. Des figures d’autorité féminine. Cela n’est-il pas la marque d’un comportement psychopathique ?

Autre chose… à ma connaissance (mais je peux me tromper), personne ne semble avoir relevé l’étonnante coïncidence entre ce drame et un roman très célèbre, et très controversé, de Lionel Shriver : IL FAUT QU’ON PARLE DE KEVIN, sorti en 2003, et qui a fait l’objet d’une adaptation cinéma très récente (2011) sous son titre original, WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN. N’ayant ni lu le livre ni vu le film, je n’en connais que le résumé. Une histoire glaçante qui présente d’étonnantes correspondances « prémonitoires » avec la tragédie de Newtown, à certaines variantes près. La réalité a-t-elle dépassé la fiction, ou bien la fiction a-t-elle anticipé ce qui allait se produire ?

L’affaire a, enfin, souligné le début d’une difficile prise de conscience politique du problème de la vente libre des armes à feu aux USA, le président Obama ayant osé enfin s’attaquer à ce puissant tabou de la société américaine. Le combat est difficile, tant le puissant lobby de la NRA est prompt à noyer le poisson et se défendre âprement poursuivre son commerce… Espérons, pour le bien de la société américaine, que le contrôle strict des armes deviendra enfin une réalité.

Et espérons que les ignobles amalgames effectués par la presse, au nom de la sacro-sainte information, n’aient pas terni l’image des personnes autistes et Aspies, et de leurs proches, dans cette affreuse histoire.

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11 dans Aspie l-thomas-edward-lawrence-alias-lawrence-darabie

… Lawrence, Thomas Edward, dit  »Lawrence d’Arabie » (1888-1935) :

Le cinéma, quand il est confié aux mains de personnes compétentes, peut devenir une véritable machine à voyager dans le Temps, plus efficace que n’importe quel cours d’Histoire. Et il contribue autant à mythifier des personnages historiques qu’à révéler leurs failles. LAWRENCE D’ARABIE, le chef-d’oeuvre aux sept Oscars de Sir David Lean sorti en 1962, en est un bel exemple. Cette monumentale épopée a littéralement donné au vrai Thomas Edward Lawrence le visage et la voix de l’acteur Peter O’Toole ; portrait fidèle du vrai Lawrence d’Arabie, le film nous a révélé un personnage complexe. Thomas Edward Lawrence, ou T.E. Lawrence (à ne pas confondre avec son homonyme britannique D.H. Lawrence, l’auteur de L’AMANT DE LADY CHATTERLEY…), était un homme de nombreux secrets. Archéologue, agent secret, stratège guerrier, écrivain, conseiller politique, mécanicien, simple soldat… cet officier britannique a vécu une vie vraiment extraordinaire. Sa personnalité a fait l’objet de nombreuses biographies, et d’autant de spéculations. Et son portrait, dépeint par David Lean, a fait aussi se demander s’il n’était pas lui aussi atteint du syndrome d’Asperger.

La vie de T.E. Lawrence est dès sa naissance placée sous le sceau du non-conformisme. Son père, le baronnet irlandais Sir Thomas Chapman, quitta son épouse pour vivre en union libre (en pleine époque victorienne) avec sa gouvernante Sarah Junner. Ils vécurent ensemble sans se marier sous le nom de « Mr. & Mrs. Lawrence », prenant le nom d’un des anciens maîtres de Sarah. Thomas Edward Lawrence fut le second de leurs cinq fils illégitimes, répétant en cela les origines de sa mère, elle-même fille illégitime, et il n’a donc jamais pu obtenir les titres de noblesse de son père. Le jeune Lawrence, dans son enfance, se prit de passion pour les balades à vélo (qui deviendront bien plus tard des balades à moto) et pour les frottis sur cuivre, un hobby très prisé de la jeunesse anglaise à son époque. C’est en s’amusant à reproduire les détails des monuments historiques que le jeune Lawrence s’enflamma pour l’Histoire médiévale et l’archéologie. A l’adolescence, le jeune garçon rebelle, épris d’aventures, fugua pour servir quelques semaines à la Royal Garrison Artillery en 1905. Du moins, c’est ce qu’il prétendit par la suite ; on accusa assez souvent Lawrence d’exagérer ses exploits… 

Etudiant au Jesus College d’Oxford spécialisé en Histoire, Lawrence voyagea souvent pour visiter les forteresses médiévales et rédigea un brillant mémoire de fin d’études sur l’architecture médiévale, mémoire révélant un esprit observateur et érudit. Diplômé, Thomas Edward Lawrence devint ensuite archéologue au Moyen-Orient, entre 1910 et 1914, et se montrait déjà peu conventionnel ; appréciant la culture arabe, il prenait déjà un certain plaisir à se vêtir comme un arabe, ceci bien avant de devenir « Shérif Aurens »… Ses voyages l’emmèneront sur les sites archéologiques d’Egypte, de Mésopotamie, du Levant et de la Syrie alors sous domination ottomane – notamment à Karkemish. Son talent pour comprendre les autochtones, son goût pour l’aventure (il convoie des armes de Beyrouth à Alep en 1911) et ses compétences en cartographie furent repérés par l’armée britannique à l’approche de la 1ère Guerre Mondiale : en janvier 1914, Lawrence et son collègue Leonard Woolley participèrent ainsi à une mission de surveillance du désert du Néguev, face à la menace ottomane. Après l’entrée en guerre de l’empire ottoman rallié à l’Allemagne contre l’Angleterre, T.E. Lawrence rejoignit le Department of Military Intelligence en octobre 1914, promu lieutenant.

Tous ceux qui ont vu le film de David Lean connaissent cette partie-là de son histoire… En 1916, envoyé comme agent de liaison des mouvements nationalistes arabes sous l’égide de l’Emir Fayçal ibn Hussein, Lawrence prit fait et cause pour celui-ci. La Révolte Arabe fut la concrétisation de ses rêves de jeunesse : la prise d’Aqaba (son exploit militaire le plus célèbre), les attaques du réseau ferroviaire du Hejaz, la capture de Damas sous les ordres du général Allenby… et son projet fou d’unifier les tribus arabes pour Fayçal, sous une seule  »Nation Arabe ». Les reportages de Lovell Thomas, et la parution du livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE (compte-rendu de ses activités militaires, doublé d’une théorie de l’insurrection et de la guérilla très visionnaire), le rendirent célèbre après-guerre. Ce qui ne lui valut cependant pas que des éloges ; peu respectueux des usages de l’armée britannique, où l’on ne tolère guère l’excentricité d’un ancien civil, Lawrence se fit beaucoup reprocher d’être mégalomane, vaniteux et mythomane. Mais son histoire ne s’arrêta pas avec son échec glorieux causé par la signature des accords secrets Sykes-Picot, partageant le Moyen-Orient entre les Anglais et les Français, au détriment de Fayçal.

L’histoire de T.E. Lawrence devint plus mystérieuse par la suite. Après la guerre, le colonel Lawrence, revenu au Foreign Office, fut un temps conseiller politique de Fayçal à la Conférence de paix de Paris en 1919, puis de Winston Churchill à l’Office Colonial en 1921… avant de devenir subitement simple soldat à la RAF sous le nom de « John Hume Ross » en 1922. Son identité révélée, il quitta aussitôt la RAF l’année suivante, s’engageant un bref temps au Royal Tank Corps sous un autre pseudonyme, « T.E. Shaw ». Il retourna à la RAF en 1925. Envoyé en Inde près de la frontière Afghane (1926-1928), il fut accusé  d’avoir désobéi à son ordre d’assignation : il se serait déguisé en saint homme, nommé «Pir Karam Shah», opposé au roi Amanullah Khan allié des Ottomans, et fut rapatrié en 1929. Tout porte à croire que, durant ces années, T.E. Lawrence était bien en mission secrète d’espionnage, à l’étranger et à l’intérieur de l’armée britannique. Il finira simple mécanicien de l’armée, sans grade. Durant cette période, il reprit son activité d’écrivain rédigeant THE MINT (LA MATRICE), compte-rendu de ses années de service à la RAF, qui ne sera publié qu’après sa mort. Quelques semaines après la fin de son contrat, en 1935, Lawrence eut un accident de moto fatal, et décéda six jours plus tard. Accident de la route ordinaire, ou mort suspecte ?

Singulier parcours qui fait écho à une personnalité tout aussi singulière… Thomas Edward Lawrence était un homme remarquablement cultivé ; ce grand amateur de littérature, polyglotte, traducteur de L’ODYSSEE, entretint une correspondance nombreuse et fournie avec quelques-uns des plus grandes personnalités britanniques de son temps. Il rencontra ainsi Joseph Conrad, et écrivit fréquemment à John Buchan (l’auteur des 39 MARCHES), E.M. Forster (celui de LA ROUTE DES INDES, adapté au cinéma par David Lean), Noel Coward (figure marquante de la scène et du cinéma anglais qui fut le producteur-scénariste-interprète des premiers films de… David Lean !) et surtout George Bernard Shaw, son compatriote irlandais, anticonformiste notoire qui était peut-être bien, lui aussi, un Aspie. C’est très certainement en hommage à ce dernier que Lawrence prit ses pseudonymes durant ses années d’espion, Shaw l’ayant aidé à faire publier LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Le dramaturge s’inspira en retour de Lawrence pour créer le personnage de Napoleon Meek pour sa pièce TOO TRUE TO BE GOOD.

Mais la singularité de T.E. Lawrence provient aussi, surtout, des spéculations sur sa vie privée… On ne lui connaissait aucune vie amoureuse, aucune conquête féminine, ce qui laissait donc sous-entendre qu’il était homosexuel. Pourtant, il semble que Lawrence n’ait jamais eu une seule liaison homosexuelle. En fait, des biographies plus récentes laissent penser qu’il était asexuel, lui-même affirmant n’avoir eu aucune expérience sexuelle d’aucune sorte et ne pas s’en préoccuper. Une particularité parfois relevée chez les Aspies, et qui peut prêter à beaucoup de confusions… Lawrence restait fréquemment en compagnie exclusivement masculine, comptant parmi ses intimes un jeune arabe, Selim Ahmed dit « Dahoum » qui le suivait durant ses recherches archéologiques. L’ambiguïté demeure, car son livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE, d’abord expurgé de nombreux passages choquants pour l’époque, regorge effectivement de passages homo-érotiques. Aucun doute par contre sur le masochisme de T.E. Lawrence. L’incident de son arrestation par les turcs à Deraa, relaté dans LES SEPT PILIERS…, est un autre passage censuré à la première publication. On ne sait si Lawrence a réellement vécu ou inventé les sévices et les agressions sexuelles de ses bourreaux qu’il y décrit. Ce masochisme était-il un plaisir coupable lié aux souvenirs des corrections « à l’anglaise » de son enfance, ou une autopunition de Lawrence, se sentant peut-être coupable de la mort de deux de ses frères, tués sur le front français ? Ce point restera toujours sujet à débat.

Reste encore, le mystère de «S.A.», à qui il dédicace LES SEPT PILIERS… dans un message d’amour. L’identité de «S.A.» reste une autre énigme de T.E. Lawrence : l’explication la plus évidente serait les initiales de Selim Ahmed. A moins que ce ne fut une femme inconnue, ou un personnage inventé, ou un symbole représentant la nation arabe. « S.A. », c’était aussi le nom arabe de Lawrence, son alter ego héroïque, «Sherif Aurens»… Le film de Lean créa le personnage fictif de «Sherif Ali» (joué par Omar Sharif) pour donner vie à ce mystérieux «S.A.». Coïncidence ou non, «S.A.» nous ramène aussi aux initiales du Syndrome d’Asperger !

 

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T.E. Lawrence entra bien évidemment dans l’imagination populaire, devenant le héros ou le sujet principal de nombreuses pièces de théâtre et de films. Au théâtre, on retrouve Lawrence dans des oeuvres telles que ROSS, de Terence Rattigan, revenant sur le passage de Lawrence à la RAF. Encore une coïncidence : le rôle de  »Ross », alias Lawrence, fut joué par Alec Guinness dans la première production de la pièce… ceci juste avant que l’acteur ne rejoigne le casting de LAWRENCE D’ARABIE.

Le film de David Lean nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de cet abécédaire, pour le portrait très réussi de son héros. De nombreuses scènes peuvent être revues et appréciées sous « l’angle Asperger », tant le personnage joué par Peter O’Toole semble sans cesse hors de son élément, plongé dans son monde intérieur. C’est particulièrement flagrant dans les savoureuses séquences de présentation du personnage, mourant d’ennui dans les bureaux du Renseignement Militaire au Caire. Un bon Aspie aime avoir ses routines, mais déteste les travaux routiniers… c’est le cas de Lawrence, obligé de dessiner des cartes dans un minuscule bureau. Un bon Aspie ne sait pas intégrer les codes sociaux en vigueur, ou ne s’y intéresse pas : c’est également le cas, Lawrence, intellectuel érudit, oubliant de se découvrir et de saluer ses supérieurs exaspérés par son attitude. « C’est ma façon d’être, Sir. J’ai l’air insolent, mais je ne le suis pas. »

Rejoignant aussi « l’hypothèse Aspie », nous voyons Lawrence tirer une grande fierté de sa mémoire et de ses connaissances culturelles, faire preuve d’une certaine raideur de comportement (à cause de vêtements militaires mal ajustés) et renverser une table dans le mess… Les Aspies appréciant souvent mal les distances et leur propre position, ils vivent assez souvent des situations embarrassantes de ce genre. Et même l’insensibilité à la douleur, le fameux « truc des allumettes », peut être interprété comme une caractéristique Aspie, tout en donnant un indice sur le goût du risque et le masochisme de Lawrence. « Le truc, William Potter, c’est d’oublier que cela fait mal »

Cinquante ans après sa sortie, ce superbe film impressionne toujours et a naturellement inspiré un très grand nombre de cinéastes prestigieux. Le plus enthousiaste défenseur du film est une vieille connaissance : Steven Spielberg, qui le cite comme un de ses films préférés. LAWRENCE D’ARABIE a considérablement influencé son style de mise en scène, Spielberg aimant souvent glisser des hommages très conscients à Lean dans presque tous ses films. Il cofinança la restauration du film dans son montage intégral en 1989, avec Martin Scorsese, autre grand admirateur de la saga de Lean. L’ami et complice de Spielberg, George Lucas, ne fut pas en reste. Le personnage historique de Lawrence ayant été archéologue, espion et aventurier, et une inspiration probable pour le personnage d’Indiana Jones, il était normal qu’il rencontre et influence  »pour de vrai » ce dernier adolescent dans la série produite par Lucas… Parmi les autres cinéastes admirateurs de l’oeuvre, citons aussi Ridley Scott, qui fait souvent référence dans ses films à l’aventure de T.E. Lawrence, au point d’intégrer des séquences du film dans son PROMETHEUS. L’androïde David (Michael Fassbender), s’y identifie totalement à Lawrence, comme on l’a vu. Hors du film de Lean, citons aussi un très intéressant téléfilm de 1990, A DANGEROUS MAN : LAWRENCE AFTER ARABIA, où il est incarné par Ralph Fiennes. Enfin, décidément toujours actif sur tous les fronts, l’énigmatique colonel Lawrence est aussi réapparu en bande dessinée cette année, invité « guest star » du dernier album de Blake & Mortimer, LE SERMENT DES CINQ LORDS, sa mort accidentelle étant liée au passé du vaillant Colonel Blake. By Jove !…

– cf. George Lucas, George Bernard Shaw, Steven Spielberg ; David (PROMETHEUS)

 

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… Lincoln, Abraham (1809-1865) :

Une taille démesurée accrue par un manteau, un pantalon et un chapeau « tuyau de poêle » noirs ; une minceur d’ascète ; un visage marqué, sculpté par une tardive barbe en collier ; un regard intense, profond et un peu rêveur ; des mains, des oreilles et un nez immenses ; une silhouette toute en angles « cassés » contrastant avec l’habituel embonpoint de l’homme politique ordinaire… Abraham Lincoln est certainement le président américain le plus connu de toute l’Histoire, véritable icône des combats pour la liberté et la démocratie dans l’histoire des Etats-Unis. Lincoln fut aussi l’un des présidents les plus singuliers de son pays, un enfant de la Frontière dont le parcours politique n’était pas du tout déterminé par une appartenance aux universités de l »Ivy League », comme tant d’autres de ses homologues. L’homme Lincoln, quant à lui, intrigue. Souffrant de graves problèmes physiques, dépressif chronique, il faisait par ailleurs preuve de capacités intellectuelles étonnantes, doublées de certaines difficultés sociales, qui ont conduit parfois certains à se demander s’il n’était pas un hypothétique Aspie… Une hypothèse parmi d’autres, certes, mais qui fait que le Grand Emancipateur mérite bien une place en ces pages.

Natif du Kentucky, Abraham Lincoln aurait dû en principe se résoudre à suivre les traces de son père, un modeste fermier illettré, tout comme sa mère (Nancy Hanks, une lointaine ancêtre indirecte de Tom Hanks !). Peu intéressé par les activités de la ferme, n’aimant pas le travail manuel, ni chasser ni pêcher, le jeune Lincoln passait pour être paresseux… Une personne va avoir une influence déterminante : sa belle-mère, Sarah Bush Johnson, qui l’éleva affectueusement comme son enfant après la mort de sa mère. Grâce à elle, il se prit de passion pour la lecture ; à une époque où il était difficile d’acheter des livres, et où les écoles étaient rares, le jeune Lincoln développa grâce à l’enseignement de Sarah une mémoire remarquable. Il pouvait marcher pendant des kilomètres pour acquérir un seul livre, et sut mémoriser la Bible, ROBINSON CRUSOË, THE PILGRIM’S PROGRESS de Bunyan, et les ouvrages de Benjamin Franklin – autre autodidacte et « Aspie » présumé.

Majeur, Lincoln quitta la ferme familiale pour être marin (sur les rivières Sangamon, Illinois et Mississipi), commerçant, puis capitaine de la Milice de l’Illinois (où les rixes entre miliciens le formèrent à la politique « à la dure »), maître de poste et arpenteur, avant de devenir avocat à Springfield. Ce qui lui permit de se faire connaître pour son sens du débat, son élocution en public et son refus de l’injustice. Cela lui valut le surnom, assez ironique, d’ »Honest Abe »… car un avocat, même honnête, devait quand même se faire toucher ses honoraires même auprès des plus pauvres (voyez le film de John Ford, YOUNG MISTER LINCOLN / VERS SA DESTINEE !) ; et, assez rapidement, Lincoln embrassa une carrière politique, dans le Parti Whig. Après quelques déconvenues à la Chambre des Représentants (dûes à son opposition à la Guerre Américano-mexicaine en 1848), le nom de Lincoln deviendra familier du public durant les années 1850, surtout lorsqu’il participe aux débats sur l’esclavagisme qui divisait les Etats-Unis. Lincoln, ayant rejoint le Parti Républicain, y était très clairement opposé, suivant sa vision politique et économique des choses à venir. Abraham Lincoln fut élu président des Etats-Unis en 1860, et se retrouva avec la pire des situations politiques possible : la Guerre Civile Américaine (ou Guerre de Sécession), causée par la sécession de la Confédération, les Etats sudistes esclavagistes présidés par Jefferson Davis. Pendant quatre années de batailles meurtrières, Lincoln lutta, par des moyens pas toujours très propres, à maintenir la nation américaine unie. Grand écrivain et orateur, très habile politicien, il réussira contre vents et marées à faire admettre le 13ème Amendement garantissant l’affranchissement de tous les esclaves Noirs (de l’Union et de la Confédération), et la reconnaissance de leurs droits civils dans la Constitution en 1863 ; un exploit, compte tenu des préjugés raciaux de l’époque et des critiques dont lui-même faisait l’objet pour s’être donné les pleins pouvoirs sur le Sénat… Réélu en 1864, Abraham Lincoln voulait reconstruire son pays et réintégrer les états sudistes dans les Etats-Unis. Mais six jours après la fin de la guerre, son assassinat à Washington durant une représentation théâtrale mit fin à son projet de Reconstruction. Il devint ainsi le  »Président Martyr », mort pour la grande cause de l’unité nationale américaine. Et voilà donc comment il rejoignit d’illustres prédécesseurs (possibles Aspies eux aussi) tels George Washington et Thomas Jefferson… à côté de qui il sera d’ailleurs statufié sur le Mont Rushmore, avec Teddy Roosevelt.   

Le parcours historique de Lincoln est connu, mais l’homme l’est moins… Il est déjà étonnant de voir un fils de fermiers illettrés, devenu un temps un avocat habile et quelque peu marron, occuper le poste politique le plus important de son pays, pour finir par incarner les idéaux de liberté de celui-ci. Cela l’est plus encore quand on étudie sa personnalité, forgée dans les épreuves, la douleur physique et morale. La morphologie et la silhouette particulière de Lincoln intrigue encore aujourd’hui les spécialistes qui diagnostiquèrent, tour à tour, une néoplasie endocrinienne multiple (une affection cancéreuse grave, héréditaire, sans doute à l’origine des morts dans sa famille), le Syndrome de Marfan (maladie génétique du tissu conjonctif), l’ataxie ou la plagiocéphalie. Ajoutez à cela, au fil de sa vie : des contractions de malaria (deux fois), une possible syphilis, et la vérole, plus quelques blessures (coups à la tête, main entaillée par une hache, engelures, et mêmes des coups administrés par sa femme), et vous avez une petite idée de l’endurance physique de Lincoln…

Plus intéressant pour ce qui nous concerne, le président américain souffrit toute sa vie de dépression clinique. On le décrivait comme un homme extrêmement solitaire, triste et secret. Lincoln, fut, à n’en pas douter, marqué par les épreuves : la mort de sa mère, de sa soeur, celle de son amour de jeunesse Ann Rutledge, et celle de deux de ses fils (Edward, avant ses 4 ans, et William, avant ses 11 ans), l’affectèrent. Son épouse Mary Todd était de surcroît bipolaire, et leur relation, dans les premières années de leur mariage, en furent gravement perturbées. Les crises dépressives de Lincoln, allant jusqu’à des idées suicidaires, le frappaient aussi quand il se sentait trahi, ou peu soutenu, par des proches et des personnes de confiance. Son combat politique controversé pour l’époque n’avait sûrement pas dû améliorer les choses, tout comme les scènes de champs de bataille de la Guerre Civile qu’il dût visiter. Sa vie privée révéla des relations parfois problématiques avec les femmes. On connaît l’histoire d’amour, platonique et tragique, avec Ann Rutledge, tout comme l’épisode du refus de Mary Owens, et son difficile mariage avec Mary Todd (qui débuta par une rupture de fiançailles). La nature mélancolique, solitaire, de Lincoln compliqua sans doute ces relations. On peut trouver, dans tout cela, les signes d’un très hypothétique syndrome d’Asperger éclaircissant certains traits de sa personnalité sans toutefois correspondre entièrement.

Plus que tout autre support, le cinéma a largement contribué à l’iconisation de Lincoln. Depuis même avant la reconstitution de son assassinat dans NAISSANCE D’UNE NATION de D.W. Griffith, il est omniprésent, statufié, peint, cité, ou montré bien vivant ! Parmi les nombreux films qui ont été consacrés à son histoire, le  YOUNG MISTER LINCOLN (VERS SA DESTINEE) de John Ford, avec Henry Fonda dans le rôle-titre, tient le haut de l’affiche. Lincoln est d’ailleurs une figure récurrente dans l’oeuvre du grand cinéaste américano-irlandais. L’image mythifiée de Lincoln est aussi présente dans de nombreux classiques, souvent utilisée par des iconoclastes familiers de ces pages : tel ce coquin de Tim Burton, qui l’a malmené à trois reprises (il en fait un mannequin-cuisinier dans PEE-WEE BIG ADVENTURE, « relooke » son effigie du Mont Rushmore dans MARS ATTACKS! et surtout détourne son Mémorial dans LA PLANETE DES SINGES)… Le Grand Emancipateur est aussi une figure récurrente des films de Steven Spielberg ; nous le trouvons en statue de Père Noël écrasant John Belushi dans 1941, cité plus sérieusement dans LE SOLDAT RYAN et MINORITY REPORT… On attend avec grande impatience l’imminent LINCOLN qu’il vient de réaliser avec Daniel Day-Lewis, pour nous dévoiler les zones d’ombre du grand homme.

– cf. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Steven Spielberg, George Washington

 

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… Lovecraft, H.P. (Howard Phillips) (1890-1937) : 

Ecrivain méconnu de son vivant, Howard Phillips Lovecraft est devenu un nom incontournable de la littérature fantastique, dont les créations ont largement dépassé le cadre des « pulp magazines » pour lesquels il écrivait. H.P. Lovecraft a contribué à sortir les genres littéraires de la Science-fiction et du Fantastique des clichés de son époque, pour développer tout un univers original, élaboré, et terriblement angoissant. Il est le maître de ce que l’on a appelé l’Horreur Cosmique, celui qui a soulevé le voile rassurant de la Réalité pour malmener notre santé mentale. L’écrivain était d’ailleurs un homme fragile, extrêmement anxieux et souvent reclus. Il a laissé derrière lui une abondante correspondance, riche en informations révélatrices sur lui-même. Nul doute qu’il a été atteint du syndrome d’Asperger, certaines de ses déclarations et de ses mésaventures allant dans ce sens.

Né à Providence, dans le Rhode Island, H.P. Lovecraft était le fils de parents mariés à plus de 30 ans, ce qui était rarissime à l’époque. Lovecraft avait trois ans quand un premier drame affecta sa famille : son père, souffrant de syphilis, fut atteint de démence durant un voyage, et fut interné en hôpital psychiatrique. Il mourut cinq ans plus tard. La mère de Lovecraft, dont il était très proche, souffrira de dépression et d’hystérie. Elle mourra en 1921 des complications d’une opération chirurgicale, après avoir été internée dans le même hôpital que son mari. Enfant, H.P. Lovecraft fut élevé par sa mère, ses deux tantes, et son grand-père maternel, qui eut une grande influence sur le futur écrivain, un enfant surdoué capable de réciter des poèmes par coeur dès l’âge de trois ans, et d’en écrire à l’âge de six. Le grand-père de Lovecraft, possédant une bibliothèque bien fournie, l’encouragea à lire LES 1001 NUITS, L’ILIADE et L’ODYSSEE, Edgar Poe… et lui racontait des histoires d’épouvante gothique le faisant frémir, alimentant son imagination au point de lui causer des terreurs nocturnes répétées. Enfant maladif, au caractère affirmé et effronté, Lovecraft n’alla pas à l’école avant ses huits ans, et en fut retiré l’année suivante. En grandissant, il se passionna pour la lecture d’ouvrages de sciences et d’astronomie. Le décès du grand-père affecta terriblement Lovecraft : la mauvaise situation financière de la famille suite au décès obligea celle-ci à un déménagement subit, le perturbant tellement qu’il fit une dépression nerveuse à quatorze ans. Son adolescence fut d’ailleurs handicapée par ces crises dépressives. H.P. Lovecraft rêvait d’être astronome professionnel, mais, incapable de comprendre les mathématiques, ne put suivre d’études supérieures, à son grand regret.

Lovecraft vécut un temps en jeune reclus, ne restant en contact qu’avec sa mère. Contactant la revue Argosy, le jeune Lovecraft fut remarqué pour son talent d’écrivain et rejoignit l’United Amateur Press Association pour publier ses poèmes et essais. Lovecraft se mit donc à la tâche, écrivant ses premiers textes professionnels : des récits d’épouvante et de fantastique très inspirés par ses lectures des maîtres, Edgar Allan Poe, Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood… Peu de temps après le décès de sa mère, il rencontra Sonia Greene à un congrès de journalistes. Le mariage, en 1924, fut suivi d’un emménagement à Brooklyn, mais fut vite gâché par les difficultés financières, Sonia devant partir trouver du travail à Cleveland. La soudaine solitude de Lovecraft à New York aggrava ses phobies : incapable de se mêler à la population, terrifié par les étrangers (il ne se privait d’ailleurs pas de faire des commentaires racistes dans ses écrits), l’écrivain découragé finit par divorcer et rentrer à Providence. Entre 1927 et 1933, il vit la période créatrice la plus prolifique de sa vie. Le magazine Weird Tales publia ses meilleurs romans et nouvelles : LES MONTAGNES HALLUCINEES, L’AFFAIRE CHARLES DEXTER WARD, LA COULEUR TOMBEE DU CIEL… Tous ces récits constituant les bases de ce que l’on appellera par la suite « le Mythe de Cthulhu ». Malheureusement, son style déroutait les goûts de l’époque et il ne put gagner beaucoup d’argent grâce à ses écrits. Souffrant de malnutrition, vivant dans un logement étroit et inconfortable, H.P. Lovecraft décèdera à l’âge de 47 ans d’un cancer de l’intestin.

H.P. Lovecraft semble bien avoir confirmé, sans s’en douter, « l’hypothèse Aspie » à son égard. Craintif, phobique social aigu, il a compensé le peu de relations qu’il avait en réalité par une correspondance écrite très fournie avec de nombreux amis, écrivains confirmés ou au début de leur carrière : des gens comme August Derleth (qui fit connaître Lovecraft après sa mort), Robert E. Howard (le père de Conan le Barbare et Solomon Kane, dont le suicide à seulement trente ans affecta Lovecraft) ou Robert Bloch, futur auteur du roman PSYCHOSE. S’il garda une grande amitié envers eux, Lovecraft ne rencontra jamais la plupart d’entre eux. Dans les écrits qu’il a laissé dans ses échanges, H.P. Lovecraft donne ça et là des informations très révélatrices. Par exemple : « Dans ma jeunesse (…), remercier quelqu’un pour un cadeau relevait tellement du supplice que j’aurais plutôt écrit une pastorale de 250 vers ou un traité de 20 pages sur les anneaux de Saturne. » Ou encore : « Je ne peux être ni joyeux ni triste, car je suis plus prompt à analyser qu’à ressentir des émotions. » Voilà qui est bien la marque d’un syndrome d’Asperger très prononcé. Notons que le misanthrope Lovecraft avoua, dans ces mêmes lettres, que ses échanges de courriers avec des correspondants différents, l’aida à varier ses points de vue sur le monde. Ceci tout en restant un incurable pessimiste à l’échelle cosmique… ce qui se devine vite dans son oeuvre.

L’univers fictif de H.P. Lovecraft est en effet d’une grande imagination, mais d’une noirceur et d’une horreur absolues. Partagé entre les histoires macabres de ses débuts, les nouvelles du « Cycle Onirique » et surtout le « Mythe de Cthulhu », l’univers que nous connaissons est une monstrueuse anomalie selon l’écrivain ; développée sur Terre par accident, l’espèce humaine ignore que les Grands Anciens, de monstrueuses divinités tentaculaires, attendent patiemment leur retour sur cette même Terre abandonnée par eux des millénaires auparavant. Les infortunés humains qui sont brièvement témoins de leurs manifestations, ont le choix entre une mort atroce où un séjour définitif à l’hôpital psychiatrique. Usant de descriptions élaborées dans un langage paraissant déjà « hors du temps » pour son époque, Lovecraft développe un monde de cauchemars dominés par ses plus célèbres créations : la ville d’Arkham (reflet de Providence), le livre maudit Necronomicon, et, tête d’affiche des Grands Anciens, l’affreux Cthulhu, dieu destructeur à tête de poulpe qui inspire les cauchemars de quelques malheureux « élus »… Dans la nouvelle L’APPEL DE CTHULHU, Lovecraft s’inspire volontairement des travaux de Carl Gustav Jung sur l’inconscient collectif et les synchronismes.

Les écrits de H.P. Lovecraft ont inspiré bien des écrivains et des artistes de tout bord, développant l’univers inquiétant du maître de Providence selon leurs vues, et garantissant à Cthulhu et compagnie une belle longévité à travers les années. Des écrivains variés comme Jorge Luis Borges, Stephen King (notamment pour BRUME/THE MIST), Michel Houellebecq ou Clive Barker ont reconnu son influence ; tout comme de grands auteurs de bandes dessinées : Neil Gaiman (SANDMAN), Alan Moore, Mike Mignola (HELLBOY) ou Philippe Druillet. Au cinéma, il faut savoir trouver les hommages plus ou moins directs à son oeuvre : le très sérieux Alain Resnais et son (surfait) PROVIDENCE ; ou, dans un autre genre, Ridley Scott, aidé par les terrifiants designs de H.R. Giger, qui puise dans l’imaginaire lovecraftien les horreurs d’ALIEN et PROMETHEUS. On retrouve les créations de H.P. Lovecraft dans la trilogie EVIL DEAD de Sam Raimi (l’usage fatal du Necronomicon), le film gore culte RE-ANIMATOR de Stuart Gordon, et ceux de John Carpenter : principalement THE FOG, THE THING, PRINCE DES TENEBRES et L’ANTRE DE LA FOLIE. Enfin, le mexicain Guillermo Del Toro s’est fendu de quelques beaux hommages à Lovecraft, via l’apparition des Grands Anciens dans HELLBOY et le sublime univers horrifico-onirique du LABYRINTHE DE PAN.

Cf. Carl Gustav Jung

 

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… Lucas, George :

Quand on parle de cinéaste américain indépendant, on pense le plus souvent aux frères Coen, à David Lynch, Abel Ferrara ou Jim Jarmusch… en oubliant de citer George Lucas. Car le père de STAR WARS et co-créateur d’INDIANA JONES, incarnation du « movie brat » multimilliardaire des années 1970-80, est bel et bien un cinéaste indépendant, à la base ! Scénariste, monteur, réalisateur, producteur et donc auteur à part entière de ses films, George Lucas est pourtant davantage connu et considéré comme un véritable entrepreneur. Un homme paradoxal, lancé dans le cinéma par amour du cinéma expérimental, hors du système hollywoodien, qui s’est pourtant retrouvé à la tête d’un empire multimédia aussi puissant que ces derniers. Situation difficile à vivre pour cet homme difficile à cerner malgré son succès, symbolisant avec ses amis et collègues Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Steven Spielberg, et quelques autres, une grande génération de jeunes barbus intrépides ayant pris le pouvoir du cinéma américain dans les années 1970. Situation qui a valu à Lucas autant d’admiration que de critiques… Les rares interviews et apparitions publiques de cet homme discret laissent percevoir une personnalité souvent sur la défensive, parfois rigide, laissant supposer que Lucas a peut-être le syndrome d’Asperger… tout comme son vieil ami Steven Spielberg, avec qui on l’a souvent confondu, à tort ou à raison.

L’aventure de George Lucas commence il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… en fait, dans un ranch de Modesto, parmi une famille méthodiste. Enfant timide, refusant de reprendre l’entreprise de papeterie de son père avec qui il ne s’entendait pas (« Rejoins-moi dans le Côté Obscur, Luke… »), le jeune Lucas fut semble-t-il un élève médiocre. On ne lui connaît guère de centres d’intérêt durant l’enfance, mis à part voir des films à la télévision, surtout de vieux serials d’aventure et de science-fiction. Ces prédécesseurs des feuilletons télévisés firent le bonheur des enfants américains dans les salles de cinéma du samedi matin, jusque dans les années 1940. Chaque épisode de ces aventures rocambolesques, bon marché et menées tambour battant se finissaient toujours par un suspense insoutenable : la fiancée du héros ligotée aux rails alors que le train arrive, le héros jeté dans une fosse pleine de serpents, etc. Et chaque semaine, les petits américains revenaient voir la suite, pour découvrir comment leurs héros s’en sortaient. Nul doute que ces feuilletons influencèrent Lucas des années plus tard… En attendant, le jeune Lucas ne s’intéressait guère qu’à une chose à l’adolescence : les voitures ! A Modesto, cet adolescent très ordinaire pratiquait comme ses amis le cruising : se balader dans les rues en voiture pour frimer devant les copains, tomber les filles et se lancer dans des rodéos motorisés. Lucas connut un grave accident durant un de ces rodéos, qui le laissa plusieurs jours dans le coma avant une longue rééducation. Une expérience qu’il vécut comme une vraie révélation, l’incitant à ne pas gâcher le reste de sa vie.

Aimant l’anthropologie, la sociologie et la littérature, et découvrant la mythologie comparée de Joseph Campbell, Lucas commença à s’intéresser au cinéma par la voie autodidacte classique, en réalisant des petits films en 8 millimètres. Entré à l’USC où il rejoignit d’autres futurs prestigieux confrères, Lucas se prit surtout de passion pour le cinéma expérimental, ainsi que pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, et les films d’Akira Kurosawa. La capacité de Lucas à penser visuellement, en terme de montage et de dynamisme cinématographique, l’aidera beaucoup à développer ses premiers films, des courts-métrages avant-gardistes qui sont vite remarqués dans les festivals : surtout THX 1138 4EB (ou ELECTRONIC LABYRINTH) qui récolte de nombreux prix. Lucas se vit récompensé par une bourse d’études de la Warner Bros. ce qui lui permit de travailler avec le héros de sa génération, Francis Ford Coppola, sur FINIAN’S RAINBOW (LA MELODIE DU BONHEUR). Lucas le rejoignit dans la grande aventure du studio indépendant American Zoetrope, créé par Coppola pour LES GENS DE LA PLUIE ; rejoints par des personnalités comme John Milius ou Walter Murch, les jeunes cinéastes voulaient transformer le cinéma américain, l’éloignant de l’hégémonie des studios pour créer de grandes oeuvres artistiques. Sous la houlette de Coppola, Lucas réalisa ses deux premiers films : THX 1138, oeuvre de science-fiction à la George Orwell / Aldous Huxley, et AMERICAN GRAFFITI, basé sur ses souvenirs de jeunesse, qui remporta un beau succès au box-office (et dans lequel on peut découvrir un tout jeune Harrison Ford, portant déjà un bien beau chapeau !).

Le succès d’AMERICAN GRAFFITI devait placer Lucas en position de force vis-à-vis des studios hollywoodiens. Sa passion pour la mythologie le fait alors plancher sur un projet de « space opéra » épique. Lucas écrivit un traitement original, y mêlant les films de Kurosawa, les westerns, une touche de Tolkien, de DUNE et de Joseph Campbell ; traitement que les studios refusèrent, ne comprenant rien à ce que le cinéaste leur racontait. Aujourd’hui, ils s’en mordent encore les doigts… STAR WARS, ayant enfin vu le jour après un tournage épuisant (le très anxieux Lucas fut même hospitalisé pour hypertension), sortit en mai 1977 pour établir un record historique au box-office, et entrer dans la culture populaire mondiale. Devenu richissime en quelques jours, pour avoir su gérer ses négociations financières en gardant tous les droits du film sur les revenus des produits dérivés, Lucas pourra produire tous ses futurs films en totale indépendance (non sans des frictions avec le puissant système de Guilde des producteurs à Hollywood). Ayant déjà fondé son studio de production, Lucasfilm Limited, Lucas ouvrit une nouvelle brèche technologique avec STAR WARS en rassemblant des jeunes gens plein d’énergie et d’idées pour créer des effets spéciaux totalement inédits à l’époque : ils seront les piliers de ce qui va devenir Industrial Light & Magic (ILM), qui deviendra le plus grand studio d’effets spéciaux visuels du cinéma américain. En améliorant les techniques déjà existantes (matte painting, rotoscope, maquettes, etc.) tout en innovant - à commencer par l’utilisation de caméras contrôlées par ordinateur - ILM sera le studio de référence pour des scènes jamais vues, ouvrant une autre brèche ultérieure avec les premières grandes scènes en image de synthèse (ABYSS, TERMINATOR 2, LA MORT VOUS VA SI BIEN et surtout JURASSIC PARK) intégrées à de vraies prises de vues, devenues courantes aujourd’hui. 

Lucas utilisera son nouveau pouvoir pour faire construire le Skywalker Ranch, offrant ses facilités techniques (son, montage, effets visuels…) à tous les réalisateurs américains. Au fil des années, Lucas, tout en supervisant la production des suites de STAR WARS (retitré depuis UN NOUVEL ESPOIR), L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI, sera un producteur actif, parfois très inspiré… et parfois beaucoup moins ! Il y a bien sûr la saga d’Indiana Jones, entamée avec LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE mis en scène par son ami Steven Spielberg : un nouveau triomphe au box-office mondial, tout comme les trois films qui suivront. Lucas fut aussi le producteur exécutif de KAGEMUSHA du maître Kurosawa, de BODY HEAT (LA FIEVRE AU CORPS) de Lawrence Kasdan, de MISHIMA de Paul Schrader, de POWAQQATSI de Ron Fricke et Godfrey Reggio, de TUCKER de Francis Ford Coppola, de WILLOW de Ron Howard. Un joli palmarès terni par des productions… bien plus embarrassantes : STAR WARS HOLIDAY SPECIAL, les téléfilms des EWOKS, le prometteur mais raté LABYRINTHE de Jim Henson, et le terrible HOWARD LE CANARD. 

Lucas produira aussi la série LES AVENTURES DU JEUNE INDIANA JONES (1992-96), où le mythique héros, enfant et adolescent, croisa les grandes figures historique de son époque – dont certaines ont déjà été évoquées. Un feuilleton volontairement éloigné des films, Lucas voulant surtout éduquer les jeunes spectateurs et leur donner le goût de l’Histoire. En 1997, il produit les Editions Spéciales de STAR WARS retouchées par des effets numériques, déclenchant les plus sévères critiques à son égard ; tout comme le sera la « prélogie » longtemps attendue de STAR WARS : les trois nouveaux films qu’il réalisa entre 1999 et 2005, victimes d’un abus d’imagerie numérique qui ont eu raison de la magie des premiers films. Après avoir annoncé un projet de série télévisée STAR WARS, produit le quatrième Indiana Jones (le tout aussi critiqué ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL) et RED TAILS, Lucas surprend tout le monde en annonçant se retirer des blockbusters à grand spectacle : il confie Lucasfilm à Kathleen Kennedy, collaboratrice de Spielberg, et revend les droits de STAR WARS à l’ogre Disney à la fin de l’année 2012. « Il y a toujours un plus gros poisson… ». Décision motivée selon lui, par son envie de revenir à son envie initiale de faire des films expérimentaux.

Les apports de Lucas ne se limitent pas à la réalisation et production de films. Intéressé très tôt par l’utilisation de l’animation numérique en images de synthèse, il a fondé le Graphics Group, une branche spéciale de la division informatique d’ILM, qu’il dût vendre à Steve Jobs en 1986. Le Graphics Group devint Pixar… Lucas a aussi co-fondé le système THX Ltd., la division son de Lucasfilm Skywalker Sound (ex Sprocket Systems), et LucasArts (ex Lucasfilm Games), pour les jeux vidéo. Il s’est lancé, depuis 1991, dans l’action philanthropique pour encourager l’éducation – défendant l’idée d’un réseau d’éducation à grande échelle, gratuit. Parmi ses autres actions philanthropiques : sa contribution au Giving Pledge de Bill Gates et Warren Buffett. Intéressant d’ailleurs de noter le parallèle entre l’évolution de la carrière des Lucas et Spielberg dans leur branche, avec celle des « frères ennemis » de la Silicon Valley, Jobs et Gates, révolutionnant l’industrie informatique à l’époque où les « brats«  firent de même avec le cinéma américain.

Une vie bien remplie, et beaucoup d’honneurs légitimes, donc, mais la personnalité de Lucas divise. L’homme, terriblement introverti, semble souvent gêné dans ses interviews : regard parfois évitant, élocution rapide frisant le bégaiement, difficulté à parler de lui… George Lucas n’aime pas sa célébrité et a souvent montré des difficultés à communiquer, typiques du profil Asperger, traduisant chez lui un comportement terriblement angoissé, insatisfait et parfois psychorigide. Une attitude qui lui a valu l’incompréhension de beaucoup de monde ; même des admirateurs… sans parler des fans, qui n’ont pas toujours pardonné ses erreurs de communication et ses révisions incessantes, maniaques, de ses films, ou ses choix artistiques sur la « prélogie ». Il y a quelque chose d’assez révélateur, finalement, dans l’évolution des personnages de la saga dans lesquels Lucas se projette le plus. A l’enthousiasme juvénile d’un Luke Skywalker devenu mature pour le bien commun, succèdera ainsi la déchéance d’un Anakin Skywalker, « enfant roi » devenu une froide machine à la tête d’un Empire tout-puissant. On constatera aussi qu’entre le premier STAR WARS (1977) et le retour à la réalisation de Lucas avec LA MENACE FANTÔME (1999), son style n’a guère évolué, et s’est figé. Alors que Spielberg et Coppola ont évolué depuis leurs débuts, Lucas semble avoir fait du surplace créatif. Sans doute faut-il voir dans ce blocage une des raisons de son retrait.

Quoiqu’il en soit, George Lucas est devenu un personnage iconique, déjà une figure de légende de son vivant… S’il n’a pas fait l’objet de « biopics » à ce jour, l’ami George a déjà été le sujet de courts-métrages de fiction signés par de nombreux jeunes réalisateurs, les enfants de la génération STAR WARS. Certains sont très drôles et astucieux. GEORGE LUCAS IN LOVE (1999) revisite façon SHAKESPEARE IN LOVE une « love story » estudiantine qui donne à Lucas l’idée des personnages de sa saga stellaire ; COURAGE & STUPIDITY (2005), où Lucas rend visite à son ami Steven Spielberg en pleine galère du tournage des DENTS DE LA MER ; ou encore BY GEORGE (2012), ou un homme, persuadé que son voisin n’est autre que Lucas, devient complètement fou ! 

– cf. Bill Gates, Jim Henson, Steve Jobs, Steven Spielberg

 

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… Ludwig II (ou Louis II) de Bavière (1845-1886) :

Parmi les personnages historiques les plus étranges de cet abécédaire, Ludwig II de Bavière, « le Roi fou de Bavière » occupe une place de choix. Romantique tardif, mécène de Wagner, à l’origine de la construction dispendieuse de somptueux châteaux vides, homosexuel profondément réprimé, déclaré fou et mort dans des circonstances mystérieuses, Ludwig II (ou Louis II en France) fut un « roi artiste » incompris. Ou un « roi autiste », dont le drame fut de s’identifier absolument aux héros mythologiques germaniques, au point de négliger ses charges et devoirs royaux, au moment où l’Allemagne allait s’unifier sous Bismarck.

L’énigme de la personnalité de Ludwig II, de ses délires et de son monde intérieur, laisse forcément la place aux hypothèses les plus diverses, de la part des spécialistes. Le « Roi Fou » était très certainement épileptique, comme le fut son frère cadet Otto (ou Othon), et certainement en proie au fil du temps à un délire de persécution, le menant à des phases de réclusion de plus en plus aiguës… Eugen Bleuler, une des grandes figures fondatrices de la psychiatrie moderne, ancien élève de Bernhard von Gudden (le médecin de Ludwig II qui fut probablement tué par ce dernier le soir de sa mort), et futur supérieur de Carl Gustav Jung (tiens, tiens…), signala chez le défunt roi de Bavière une nette propension à l’autisme. De là, certains ont pu supposer que Ludwig II était peut-être bien atteint d’une forme aiguë du syndrome d’Asperger, ce qui expliquerait ses étranges réactions à des pressions et exigences politiques, difficilement conciliables avec sa sensibilité…

Dans la famille de Ludwig II, il y a déjà un antécédent de personnalité anticonformiste : son grand-père Louis Ier de Bavière, tombé fou amoureux de la courtisane Lola Montez, et qui dut abdiquer en raison du scandale en faveur de son fils Maximilien II de Bavière, le père de Ludwig. Premier des deux fils né de Maximilien et de la princesse de Prusse Marie de Hohenzollern, Ludwig II était destiné à monter sur le trône de Bavière. Mais l’enfant subit très tôt un premier rude choc psychologique : il n’avait que huit mois quand sa nourrice succomba à la typhoïde, un sevrage brutal qui l’affecta probablement. Pour ne rien arranger, le sévère Maximilien astreignit beaucoup trop tôt son fils aîné aux devoirs d’un prince héritier : des journées d’études surchargées dès son jeune âge, études qui ennuyèrent vite le jeune prince, à l’exception de quelques matières (la littérature, l’Histoire, les sciences naturelles, l’histoire religieuse, la langue française). Ludwig, certes très intelligent, fut très bien éduqué, mais n’eut pas vraiment d’enfance heureuse : très sensible, fantasque, le jeune prince manqua de rapports affectueux avec ses parents, tout à leur charge de souverains, et se replia inévitablement sur une vie intérieure marquée par un goût précoce pour les arts.

Ludwig grandit aussi dans une Bavière forcément mythique ; il gardera de ses séjours au château d’Hohenschwangau, lié aux légendes de Lohengrin et de Tannhaüser, un souvenir inoubliable durant toute sa vie. Et il devint de fait totalement passionné par l’imaginaire du Graal, les Minnesänger, et les mythologies germaniques ; les musiques de Richard Wagner incarneront à merveille, aux yeux du prince héritier, cet idéal mythologique. Ludwig lit son ouvrage L’OEUVRE D’ART DE L’AVENIR à 12 ans et se prit immédiatement de passion pour l’oeuvre du musicien. A 16 ans, l’écoute de LOHENGRIN provoque chez lui une crise d’épilepsie. Crise qui, sans doute, fut perçue par lui comme une révélation mystique, renforçant son obsession et son identification à Parsifal (Perceval), le héros au coeur pur, gardien du Graal. Il est étonnant de constater à quel point l’oeuvre musicale de Wagner et la mythologie germanique fascina trois personnages historiques présents en ces pages, tous probablement atteints de troubles autistiques et/ou Aspies : Ludwig II, Carl Gustav Jung et Friedrich Nietzsche. On sait aussi, malheureusement, à quel point ces idéaux romantiques wagnériens allaient être pervertis au 20ème Siècle, écrasés dans les bruits de marche au pas de l’oie venus de la même Bavière…

Mais revenons à Ludwig II. Couronné roi à 18 ans, il va régner sur la Bavière pendant 22 années. Un règne controversé pour plusieurs raisons : la principale étant le rapide désintérêt du jeune roi pour la politique. Il préféra financer les coûteux opéras de son cher Wagner, au grand dam des différents gouvernements bavarois soutenus par la famille royale. Au fil des années, le délire de Ludwig le poussera à financer la construction de châteaux somptueux – Neuschwanstein, Herrenchiemsee, Linderhofn Schachen… -, certains vite désertés ou inachevés, aggravant la dette de l’Etat. Féru d’art, ne vivant que par et pour lui, Ludwig II ne pouvait politiquement faire le poids face au retors chancelier Bismarck, organisateur de l’unification allemande. Les refus systématiques, entêtés, de Ludwig de traiter avec les Prussiens qu’il détestait aidèrent finalement Bismarck à annexer la Bavière indépendante à la nouvelle Allemagne. Un échec politique cinglant dont Ludwig n’avait cure, vivant de plus en plus en reclus, sortant la nuit tombée pour vivre ses rêves romantiques en compagnie de ses nombreux valets… L’autre source de scandale dans la vie de Ludwig II étant son homosexualité, inadmissible pour l’époque. Amoureux tout platonique d’Elisabeth d’Autriche (la fameuse « Sissi ») en qui il voyait son héroïne wagnérienne incarnée, Ludwig dut céder aux pressions familiales et se fiancer avec la soeur cadette d’Elisabeth, la duchesse Sophie-Charlotte… fiançailles évidemment malheureuses vu les circonstances.

Ludwig II, profondément bouleversé par l’internement de son frère Otto en 1874, s’enfonçant dans son monde d’illusions, accumulant les dettes, fut finalement renversé par le gouvernement bavarois en 1886. Son oncle Léopold de Wittelsbach fut nommé régent le 10 juin 1886 ; deux jours plus tard, Ludwig II fut interné au château de Berg, sous la surveillance du docteur Gudden, désigné par le nouveau gouvernement. Le lendemain soir, Ludwig II était retrouvé mort sur les rives du lac de Würm (maintenant lac de Starnberg), avec Gudden. Une mort qui ne fit qu’enrichir la légende tragique du roi déchu. Souffrant de délires de la persécution aggravés par les manoeuvres politiques à son encontre, Ludwig II aurait eu une crise de folie, noyant le docteur durant celle-ci avant de se précipiter dans les eaux glacées du lac. Il succomba à une hydrocution. Mais, comme de bien entendu, les rumeurs devaient s’en mêler, des plus romantiques (il aurait voulu rejoindre Elisabeth) aux plus conspiratrices (un enlèvement par les catholiques qui aurait mal tourné, ou un complot visant à se débarrasser pour de bon de l’encombrant souverain)… Triste fin pour un roi qui aimait sincèrement les arts, et son peuple, malgré ses lubies.

Il aurait certainement préféré naître artiste… et les artistes ne l’ont pas oublié. Musique, théâtre, littérature (Guillaume Apollinaire, Thomas et Klaus Mann…) et bien sûr cinéma (LUDWIG de Luchino Visconti, avec Helmut Berger) ont bien souvent évoqué la vie de ce souverain incompris, qui a finalement réalisé son rêve : devenir une légende dans sa Bavière natale.

Cf. Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche ; Perceval

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier

En bref… JACK REACHER

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JACK REACHER, de Christopher McQuarrie

Jour d’horreur à Pittsburgh : un tueur solitaire, caché dans un parking, abat froidement cinq personnes. La police arrête le principal suspect, James Barr, un ancien sniper des Marines que tout accuse. Interrogé par l’inspecteur Emerson et le District Attorney Rodin, le tueur présumé refuse de parler, demandant l’aide de Jack Reacher. Quelques heures plus tard, Barr, passé à tabac par des détenus, se retrouve dans le coma.

Ex-policier militaire ayant disparu depuis deux ans, Reacher débarque à Pittsburgh et se voit chargé de faire une contre-enquête par l’avocate de Barr, Helen Rodin, qui veut lui épargner la peine de mort. Reacher, qui connaît Barr depuis une sordide histoire en Irak, serait prêt à laisser tomber l’affaire, s’il n’y trouvait pas des détails curieux et si des petits voyous ne cherchaient pas à le piéger, pour le compte de mystérieux employeurs…

 

En bref... JACK REACHER dans Fiche et critique du film jack-reacher

JACK REACHER, adapté d’un roman de Lee Child, est une histoire somme toute très classique pour Tom Cruise, dans un rôle taillé sur mesure. La star se lance ici dans un récit rendant un hommage évident aux polars bruts des années 70 (référence très appuyée par la première scène, rappelant le DIRTY HARRY original), et qui bénéficie d’une solide mise en scène de Christopher McQuarrie, le scénariste d’USUAL SUSPECTS et WALKYRIE. Le film est sans grande surprise, mais reste suffisamment bien mené pour plaire aux amateurs du genre, bénéficiant de dialogues efficaces et de quelques beaux seconds rôles, dont ce bon vieux Robert Duvall en Marine vétéran.

Ludovic Fauchier.

La séquence du spectateur… bonne année avec les Marx Brothers !

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Pour entamer cette nouvelle année dans la bonne humeur : une scène irrésistible de LA SOUPE AU CANARD. Un miroir brisé, Harpo Marx déguisé en Groucho Marx face au vrai Groucho… trois minutes de rire non stop ! Avec en guest star, Chico Marx également déguisé…

80 ans ont passé, et ils sont toujours aussi drôles. Merci les Marx Brothers. ET BONNE ANNEE A TOUS !

Ludovic Fauchier.



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