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Archives pour février 2013

En bref… GANGSTER SQUAD

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GANGSTER SQUAD, de Ruben Fleischer

 

L’histoire :

1949. Le gangster Mickey Cohen (Sean Penn) ne recule devant aucun moyen pour s’emparer de la pègre de Los Angeles, contrôlée par Jack Dragna : intimidations, exécutions des rivaux, corruption généralisée de la police et de la justice. Une situation qui dégoûte John O’Mara (Josh Brolin), un sergent intègre qui n’hésite pas à révéler au grand jour un réseau de prostitution organisé par Cohen. Un juge marron ordonne la libération des proxénètes de Cohen. O’Mara est contacté par le chef de la police, le Capitaine Parker (Nick Nolte). Excédé par l’impunité de Cohen, Parker ordonne à O’Mara de monter en secret une brigade spéciale, autorisée à user de tous les moyens pour anéantir les affaires criminelles du caïd.

O’Mara contacte Jerry Wooters (Ryan Gosling), un autre officier écœuré par la situation. Mais Wooters, désabusé, refuse de l’aider ; d’autant plus qu’il fréquente en secret Grace Faraday (Emma Stone), la dernière maîtresse en date de Cohen. O’Mara recrute les officiers Coleman Harris (Anthony Mackie), Max Kennard (Robert Patrick), Conway Keeler (Giovanni Ribisi) et Navidad Ramirez (Michael Pena), et décide de braquer un casino de Cohen à Burbank. L’opération tourne à la catastrophe. Croyant à une manœuvre de Dragna, Cohen envoie son tueur Wrevock abattre celui-ci en pleine rue ; mais la fusillade cause la mort d’un jeune cireur de chaussures, protégé de Wooters. Celui-ci décide de se joindre à l’équipe d’O'Mara, dans une lutte sans pitié…

 

En bref... GANGSTER SQUAD dans Fiche et critique du film gangster-squad

Mitraillettes, gangsters impitoyables et p’tites pépées… A priori, un cocktail imparable pour ce GANGSTER SQUAD qui présentait bien de solides arguments. Une reconstitution soignée du Los Angeles période « Film Noir », des gueules charismatiques à foison, et des scènes d’action brutes de décoffrage. Ce serait tout bon si le réalisateur Ruben Fleischer (auteur du très sympathique BIENVENUE A ZOMBIELAND) n’avait malheureusement pas tendance à privilégier le style au détriment du contenu. Citer à tout bout de champ LES INCORRUPTIBLES de De Palma (le scénario est souvent un véritable copié-collé des rebondissements de ce dernier) en y ajoutant des références « westerniennes » dans le genre des SEPT MERCENAIRES aurait pu donner un résultat sympathique, malheureusement, le film ne dépasse jamais vraiment son excitant postulat de départ.

N’y cherchez pas en tout cas une quelconque authenticité historique (le réalisateur, selon l’exemple du film de De Palma, joue sur le fantasme du genre au détriment de la véracité des faits), le film garde un traitement très « bande dessinée » de bout en bout : il y a d’un côté les bons (qui se posent très peu de questions morales sur leurs actes) et de l’autre les méchants (avec en tête un Sean Penn égal à lui-même, malheureusement laissé parfois en roue libre), et tout ce petit monde se mitraille à tour de bras. Du point de vue technique et visuel, le film reste presque irréprochable… presque, car malheureusement, la projection numérique ne pardonne pas un détail crucial : le maquillage prosthétique porté de Sean Penn saute aux yeux et fait ressembler le comédien à une caricature ambulante, rappelant les gangsters grotesques du DICK TRACY de Warren Beatty. Difficile de croire alors au réalisme du film.

Une relative déception donc que ce GANGSTER SQUAD qui ne tient pas toutes ses promesses. Mieux vaut revoir BUGSY et L.A. CONFIDENTIAL pour redécouvrir l’histoire du crime organisé dans la Cité des Anges. 

 

Ludovic Fauchster Squad

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 15

P, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 15 dans Aspie p-michael-palin-asperger

… Palin, Michael :

Ce visage est familier à tous ceux qui apprécient le meilleur de l’humour anglais… Michael Palin est en effet l’un des éminents membres du légendaire show télévisé MONTY PYTHON’S FLYING CIRCUS (plus simplement appelé : les Monty Python). qui fit les beaux jours de la BBC entre 1969 et 1974. Cadet de la bande, ayant hérité du titre officieux d’ »Homme le Plus Gentil d’Angleterre », le nom du discret Palin est parfois apparu dans les listes de personnalités atteintes du syndrome d’Asperger. Ce n’est pas évident a priori tant les informations disponibles sur le Web restent muettes sur ce point, mais nous allons voir que Mr Palin a parmi ses nombreux centres d’intérêt, un hobby (très britannique) qui le rattache au syndrome.

Ce fier natif de Sheffield s’est découvert très tôt une passion pour la comédie, en jouant à cinq ans Martha Cratchit, dans A CHRISTMAS CAROL pour le spectacle scolaire ; à l’âge de dix ans, il est déjà capable d’interpréter un monologue comique et de lire une pièce entière de Shakespeare. Après l’école préparatoire de Birkdale, Michael Palin rejoignit le très sérieux Brasenose College d’Oxford, où il étudia l’histoire moderne. Participant activement aux spectacles donnés à Oxford, il y rencontra un futur Python, Terry Jones. Ayant rejoint une compagnie théâtrale en 1962, Palin fera sa première apparition à la télévision en 1965 dans un show comique, NOW ! Retrouvant Terry Jones, ils travailleront ensemble pour les programmes comiques de la BBC – notamment THE FROST REPORT, où ils rencontreront trois anciens de Cambridge : John Cleese, Graham Chapman, et Eric Idle. Rejoints ensuite par le dessinateur / animateur américain Terry Gilliam, ces jeunes gentlemen, après quelques « tours de chauffe », vont écrire, créer et interpréter le MONTY PYTHON’S FLYING CIRCUS pour la BBC. Une émission comique entrée dans la légende, durant cinq ans, suivie de plusieurs films, jusqu’en 1983.

Adeptes de la tradition humoristique non-sensique de leur pays, ils ont été comparés à juste titre aux Beatles pour leur influence, leur insolence, leur inventivité permanente, leurs très fortes personnalités - et leurs divergences créatrices. Tant de joyeuse folie dans la très stricte télévision britannique laisse encore rêveur, aujourd’hui. Et on peut se demander, en lisant certaines notes biographiques, si les membres des « Pythons » ne mériteraient pas tous de figurer dans cet abécédaire Aspie. Particulièrement, outre Palin, les cas de Terry Jones (réputé pour ses connaissances encyclopédiques dans des domaines variés) ou John Cleese (grand névrosé, dont les personnages guindés et caractériels peuvent être vus commes des « Aspies » caricaturaux). Palin sera généralement « le gentil » de l’émission, incarnant une galerie de personnages timides, sans autorité, dépassés par les évènements, socialement à côté de la plaque (tiens, tiens…) : bûcheron chantant, vendeur de perroquet mort, comptable affrété voulant devenir dresseur de lion, Grand Inquisiteur espagnol s’embrouillant dans sa tirade… Palin, le plus souvent, joue des sketches mémorables avec John Cleese, dans un numéro de duettistes parfaitement réglé : le géant Cleese joue généralement le « méchant », colérique, impérieux, s’en prenant au petit Palin, d’une innocence confondante (même quand il vend un perroquet mort à son client). En dehors des Monty Python (mais toujours très proche d’eux), Michael Palin continuera à travailler au cinéma et à la télévision. Devant les caméras de Terry Gilliam, il est le héros malgré lui du JABBERWOCKY et apparaît dans ses films suivants, TIME BANDITS / BANDITS BANDITS (dont il est coscénariste) et BRAZIL (où il a un contre-emploi mémorable, celui d’un fonctionnaire tortionnaire sorti du 1984 d’Orwell). Son personnage le plus connu, au cinéma, est Ken, le vieux garçon bègue amoureux transi de Wanda (Jamie Lee Curtis), maladroit tueur de yorkshires dans UN POISSON NOMME WANDA, écrit et interprété par son ami Cleese – qui ne se prive pas de le malmener à nouveau. On ne se refait pas. 

A la télévision, Michael Palin est resté très actif, s’étant spécialisé dans la production et la présentation de documentaires de voyage très appréciés de ses compatriotes. Une activité commencée en 1980 avec GREAT RAILWAY JOURNEYS OF THE WORLD pour la BBC. Il faut dire que Michael Palin est ferrovipathe… Cela semble horrible et contagieux, mais rassurez-vous, c’est un hobby absolument inoffensif : ce que les britanniques appellent le trainspotting (à ne pas confondre avec les activités toxicomanes pratiquées par Ewan McGregor dans le film qui l’a fait connaître…). Michael Palin adore en effet l’univers des chemins de fer, noter les horaires, étudier les caractéristiques des locomotives, etc. Nous y voilà donc : une activité typiquement « Aspie », du moins en Grande-Bretagne ! Il reviendra dans l’univers des trains en 1994 pour un épisode en Irlande, à la recherche de ses racines. L’acteur a depuis pris goût aux voyages : sur les traces de Jules Verne et Phileas Fogg, aux pôles, dans les pays de l’Océan Pacifique, sur les traces d’Hemingway, au Sahara, dans l’Himalaya, en Europe centrale, et au Brésil. Chacun de ces documentaires, accompagné d’un livre de notes informatives et d’idées rédigé par l’acteur-auteur, a créé un « effet Palin » : une arrivée massive de touristes britanniques dans les lieux ainsi présentés ! Il a aussi écrit et présenté des documentaires sur les peintres européens (notamment Matisse et Hammershoi) et un documentaire sur la 1ère Guerre Mondiale. Suite à un de ses voyages en Inde, il a aussi officiellement soutenu le combat de la tribu Dongria Kondh contre la compagnie minière Vedanta Resources.  

Ce sympathique gentleman a obtenu de nombreuses récompenses et titres honorifiques : un astéroïde à son nom, Asteroid 9621 Michaelpalin, tout comme chacun de ses camarades Pythons ; son nom a été donné à deux trains - le Super Voyager 221130 « Michael Palin » (compagnie Virgin Trains) et le British Rail Class 153 numéro 153335 (National Express East Anglia). Nommé Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2000, Palin a reçu en 2008 le Prix James Joyce de la Société Littéraire et Historique de Dublin. Il a fondé le Michael Palin Centre for Stammering Children (pour aider les enfants bègues – en souvenir de son père lui-même atteint de ce handicap) en 1993. Il a reçu en 2009 la Médaille Livingstone de la Royal Scottish Geographical Society, et cette même année fut élu pour trois ans Président de la Royal Geographical Society.

Et maintenant, quelque chose de complètement différent !

 

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… Parker, Pauline :

A quoi rêvent les jeunes filles…

Le 22 juin 1954, deux lycéennes de seize ans, Pauline Parker et Juliet Hulme, tuèrent Honora, la mère de Pauline, à Christchurch en Nouvelle-Zélande. Le crime choqua la société néo-zélandaise de l’époque. Difficile d’imaginer que deux jeunes filles apparemment sans histoires aient pu préméditer un matricide aussi brutal. L’affaire est restée célèbre dans les annales criminelles néo-zélandaises. Elle a inspiré des livres, et surtout un film réalisé en 1994 par Peter Jackson : CREATURES CELESTES. Le portrait, très fidèle à la réalité de l’histoire, fait de Pauline Parker et Juliet Hulme par le futur cinéaste du SEIGNEUR DES ANNEAUX éclaire la personnalité particulière des deux jeunes filles criminelles. Le cas de Pauline Parker, décrite comme la principale protagoniste du film, nous intéresse plus particulièrement ; ayant tenu un journal intime détaillé durant l’année et demi précédant le crime, elle laisse apparaître un très hypothétique syndrome d’Asperger… sur lequel il faut éviter toute affirmation définitive tant le cas est délicat. Le film de Jackson, au demeurant très réussi, respectant la réalité des faits, est une interprétation personnelle de l’affaire, et non pas un documentaire.

Tout a commencé à Christchurch, Nouvelle-Zélande, en 1952. Pauline Parker était une lycéenne ordinaire ; son nom d’état civil était en réalité Pauline Yvonne Rieper ; son père, Herbert Rieper, poissonnier, et sa mère, Honora Parker, femme de ménage, vivaient ensemble sans être mariés. Pauline était une élève timide, sans histoires. Une nouvelle venue dans la classe arriva d’Angleterre : Juliet Hulme, fille d’un père médecin recteur de l’université de Canterbury, et d’une mère conseillère conjugale. Juliet et Pauline sympathisèrent vite, car elles étaient dispensées de cours de sport : toutes deux avaient été gravement malades dans leur enfance et avaient dû garder longtemps le lit (Juliet souffrait de tuberculose, et Pauline eut une ostéomyélite). Autant Pauline était discrète, obéissante et renfermée, autant Juliet était vive, insolente et extravertie. Les deux adolescentes ne se quittèrent plus dans les mois qui vont suivre, devenant des amies exclusives. Elles avaient les mêmes centres d’intérêt : les chansons roucoulantes de Mario Lanza, les acteurs comme James Mason ou Orson Welles, la sculpture de figurines en argile, le dessin et l’écriture d’aventures romanesques… Les deux amies, très imaginatives, s’inventèrent leur propre religion, leur propre moralité, et imaginèrent un monde fantastique, le Quatrième Monde et le Royaume de Borovnie dont elles seraient les reines, allant jusqu’à interpréter des aventures vécues par leurs héros et porter leurs noms… Elles s’imaginaient déjà écrire des livres qui seraient adaptés au cinéma et partiraient vivre à Hollywood.

Des rêves d’adolescentes sans histoires… sauf que les choses tournèrent mal. Les Hulme étaient en pleine crise conjugale, la mère de Juliet ayant une liaison adultère. Pauline n’y voyait que du feu, tant cette famille lui semblait parfaite : des gens riches, cultivés et heureux, vivant dans un monde que ses propres parents ne pouvaient lui offrir. Pauline se persuada même que les Hulme étaient ses vrais parents. Et Juliet, apprenant l’imminence du divorce parental, pouvait compter sur son amie pour rester à ses côtés, elle qui craignait d’être une nouvelle fois abandonnée. Juliet s’était sentie abandonnée, durant les cinq ans passés à l’hôpital pour soigner sa tuberculose. Elles ignoraient que leurs parents respectifs cherchaient à les séparer ; cette amitié fusionnelle, exclusive, commençait à alimenter des rumeurs d’homosexualité… Inacceptable pour la morale très rigide de l’époque, qui assimilait celle-ci à une maladie mentale. Honora décida d’interdire à sa fille de rester avec Juliet alors que celle-ci devait suivre son père en Afrique du Sud, après le divorce. Pour les deux jeunes filles, l’idée fut insupportable. Elles préméditèrent donc le meurtre d’Honora, comme seule solution possible pour rester ensemble et vivre selon leurs rêves. Les filles emmenèrent Honora en promenade dans un coin isolé du Victoria Park de Christchurch, et la battirent à mort, de 45 coups de brique sur la tête. Vite démasquées et arrêtées, Pauline Parker et Juliet Hulme furent déclarées coupables au terme de leur procès. Trop jeunes pour être condamnées à mort selon la loi néo-zélandaise, elles furent placées en détention et libérées séparément cinq ans plus tard, à la condition de ne plus jamais se revoir, ni reprendre contact l’une avec l’autre. Juliet Hulme refit sa vie en changeant de nom ; sous le pseudonyme d’Anne Perry, elle devint une romancière à succès, auteur de nombreuses crime stories fustigeant souvent l’hypocrite société victorienne. Pauline Parker passa un peu de temps en Nouvelle-Zélande sous surveillance policière avant d’être autorisée à aller en Angleterre. En 1997, elle vivait à Hoo, dans le Kent, dirigeant une école d’équitation pour enfants, sous le nom d’Hilary Nathan. Elle exprima des remords sur son crime mais refusa de donner des interviews à ce sujet. Les deux femmes ne se sont jamais revues. Elles ont aujourd’hui 74 ans.

 

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Cette triste affaire a donc inspiré à Peter Jackson un film très remarqué en 1994. Une grosse surprise de la part du cinéaste néo-zélandais, alors considéré comme un jeune rigolo faisant des films gore bricolés dans son coin (BAD TASTE, LES FEEBLES, BRAIN DEAD) ; pourtant, CREATURES CELESTES est totalement adapté à son univers (les prémices du SEIGNEUR DES ANNEAUX y sont déjà perceptibles dans les visions fantastiques des deux jeunes filles) ; il révéla le talent naissant de Kate Winslet dans le rôle de Juliet Hulme. Mais c’est la performance tout aussi remarquable de Melanie Lynskey dans le rôle de Pauline Parker qui retient ici l’attention. Telle qu’elle est représentée par la comédienne et par les choix narratifs de Peter Jackson (et de sa coscénariste et future épouse Fran Walsh), Pauline Parker semble bien présenter des traits du syndrome d’Asperger.

Fille unique d’un couple très modeste, Pauline est décrite comme une solitaire, une adolescente morose qui, dans le film, n’a aucun vrai contact parmi ses camarades du lycée. Ses professeurs conformistes l’ennuient complètement ; en dehors du lycée, il y a bien la famille, des parents aimants mais parfois indélicats (son père qui la vexe en singeant Mario Lanza). La mise en scène de Jackson jouant sur les forts contrastes de cette famille enfermée dans un terne petit logis, insupportable pour Pauline, et l’immense propriété des Hulme devenue une demeure de conte de fées pour celle-ci. Quand à l’intérêt pour le sexe opposé… Le locataire de ses parents la déflore pitoyablement ; rien à voir avec les fantaisies romantiques qu’elle invente avec Juliet. Une amitié forcément teinte d’ambiguïté, sujette aux spéculations et aux rumeurs, bien que les deux jeunes filles se soient défendues d’avoir eu des relations homosexuelles dont elles ignoraient tout. Entre elles, il s’agissait moins d’une attirance sexuelle que d’un jeu imaginaire, où il fallait se projeter dans les personnages de leur monde de rêve.

Cela n’aurait eu aucune conséquence dramatique si les deux jeunes filles avaient eu quelqu’un pour les aider à canaliser cet imaginaire débordant. Au lieu de quoi, la triste société néo-zélandaise ne les a pas ménagées : parents distants (le père de Juliet), superficiels (la mère de Juliet) ou trop présents (la mère de Pauline) ; professeurs étriqués ; médecins pleins de préjugés ; même un prêtre venu chanter à Juliet les vertus du Christ vient compléter ce triste tableau du monde adulte, et déclencher chez la jeune fille malade un premier fantasme homicide. Du moins, c’est de cette façon qu’elle perçoivent les choses : de façon très distordue. Se réfugier dans un monde imaginaire, à l’adolescence, est courant, notamment chez les autistes et Aspies : un moyen de défense contre une réalité insupportable ; mais qui peut être à double tranchant. C’est le cas ici ; les extraits du journal de Pauline lus dans le film annoncent le danger qui plane. A l’enchantement, la joie des premiers temps, succède des passages de plus en plus délirants et inquiétants. Leur monde de fantaisie devient plus violent, plus envahissant à mesure que les frustrations naissent. Témoin ce passage où, après avoir vu LE TROISIEME HOMME, les adolescentes s’imaginent être poursuivies par Orson Welles, devenu à leurs yeux un spectre terrifiant, l’incarnation du Mal. Un vrai moment de délire, au sens psychiatrique du terme, qui laisse deviner que les jeunes filles s’enfoncent dans le fantasme.

On peut aussi voir dans CREATURES CELESTES l’illustration d’un phénomène psychologique courant chez les personnes autistiques. Une sorte de distorsion cognitive vécue mutuellement par Pauline et Juliet au moment de leur entrée dans l’âge adulte. La création imaginaire du Quatrième Monde et du Royaume de Borovnie survient, dans le film, à un moment révélateur ; Juliet, en réponse à son traumatisme d’enfance, voit ce monde fantastique prendre vie alors que ses parents évoquent leur départ possible. Dur pour Juliet, baladée d’un pays à l’autre. Pauline, sa seule amie, la rejoint dans ce monde fantastique où il n’y a ni obligations professionnelles, ni strictes règles chrétiennes auxquelles obéir… Entre une réalité de conventions ennuyeuses et restrictives, et un univers habité par les licornes et les chevaliers, modifié par le pouvoir de l’imagination, le choix est vite fait. Au point que Pauline, dans son journal, se persuadera qu’elles disposent de pouvoirs fantastiques, écrivant « qu’il est dommage que les autres personnes ne puissent comprendre notre génie », et autres envolées du même style. La réalité, dès lors, est perçue comme une menace ; à celle-ci, la violence latente de leur fantasme éclatera brutalement, en réponse aux décisions de leurs parents. Personne n’avait pu (ou voulu ?) voir venir le drame.

Le film de Jackson adopte le point de vue de Pauline, donnant donc quelques indices allant dans le sens d’un cas possible de syndrome d’Asperger, mais il est délicat d’affirmer que cela classe forcément Pauline Parker comme un personnage Aspie. Le fait qu’elle ait commis un crime aussi violent ne cadre pas avec le profil type de l’Asperger – à moins d’interpréter son geste comme un « acte de défense » dans une situation hostile. Sujet délicat, à débattre.

 

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… Parker, Peter (alias Spider-Man) :

Les super-héros sont-ils autistes ? Ou bien devrait-on demander plutôt : les super-héros expriment-ils quelque chose de particulier chez leurs auteurs (qu’il s’agisse des dessinateurs, des scénaristes de b.d. ou des réalisateurs qui adaptent leur oeuvre), qui a trait à l’autisme ?

La popularité des surhommes en cape et masque issus des comics de D.C. et Marvel ne cesse de durer depuis des décennies, auprès des enfants, des ados, des jeunes adultes (et quand même aussi des moins jeunes…) ; ils se rapprochent de plus en plus souvent des personnages des contes ou des récits mythologiques d’antan. Ils volent, disposent d’objets et de pouvoirs magiques, sauvent les belles en danger, affrontent des monstres épouvantables, etc. pour le bien commun. Mais quand ils sont confrontés au monde réel… nombre d’entre eux, par leur caractère extraordinaire, par leur profession ou leur psychologie particulière, se retrouvent marginalisés. Ce qui ne peut que toucher une corde sensible chez des jeunes lecteurs qui ont pu faire l’expérience de leur propre différence, qu’elle soit religieuse, sexuelle, ou liée à un handicap social. Même les super-héros les plus irréprochables peuvent se retrouver mis à l’écart. Superman s’isole dans sa Forteresse de Solitude et se fait passer pour un journaliste timide pour vivre parmi les gens normaux ; Batman rumine de sombres pensées dans sa Bat-cave et, tel Sherlock Holmes, il ne sort que pour arrêter les criminels ; les X-Men, marginalisés par leur différence (leurs pouvoirs sont innés et apparaissent à l’adolescence), se retranchent dans un manoir à l’écart des hommes, etc. On pourrait citer des exemples à l’infini, mais arrêtons-nous sur un cas particulier qui colle assez bien à l’esprit de cet abécédaire : sorti de l’imagination de Stan Lee et Steve Ditko en 1962, Spider-Man, alias Peter Parker, est un super-héros qui est sorti des normes de son genre. L’archétype du « héros à problèmes » qui a vite gagné le coeur des lecteurs de l’époque, et qui est devenu le personnage emblématique de l’univers des Marvel Comics.

Résumé rapide des faits (tels qu’ils sont présentés dans la bande dessinée, et non dans les films) : Peter Parker est un adolescent du Queens, un lycéen de 15 ans orphelin, affectueusement élevé par son oncle Ben et sa tante May. Féru de sciences, Peter assiste un jour à une expérience de laboratoire, sans prêter attention à une araignée radioactive qui lui mord la main. Il gagne juste après des pouvoirs extraordinaires (force, agilité, sens spécial le prévenant du danger), se fabrique un costume et des lances-toiles mécaniques faisant de lui l’incroyable Spider-Man. Il tente de se faire un peu d’argent en apparaîssant à la télé et en participant à un combat de catch ; mais, par vanité, Peter laisse filer un voleur qui s’est enfui avec l’argent de la caisse. Quelques heures plus tard, le même voleur, surpris par l’oncle Ben durant un cambriolage, tue le vieil homme. Peter bouleversé réalise trop tard qu’un grand pouvoir entraîne de grandes responsabilités… Il jure de toujours combattre le Mal, sous sa nouvelle identité. Histoire désormais classique à nos yeux, mais à l’époque, le récit sut toucher le coeur du jeune public. La nouveauté vient que les exploits du super-héros étaient équilibrés par le quotidien du personnage, à savoir ici les mésaventures d’un adolescent ayant à vivre et résoudre les problèmes de son âge… Jusqu’ici, les récits de super-héros insistaient surtout sur les exploits fabuleux de ces derniers, et ne s’intéressaient pas vraiment à leur quotidien de simples humains ; et les super-héros adolescents étaient de joyeux « sidekicks » (Robin, la Torche Humaine) sans difficultés particulières. L’astuce de Stan Lee et de Steve Ditko était d’avoir su parler aux lecteurs adolescents d’un jeune homme qui leur ressemblait.

 

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Pauvre Peter ! Quand son histoire commence, c’est un tout jeune homme à grosses lunettes, coincé dans un petit gilet-cravate, moqué par les autres adolescents du lycée – notamment Flash Thompson, caricature du « jock« , bellâtre tombant toutes les filles, et rudoyant sans cesse Peter… Copie conforme du dessinateur Ditko (notoirement connu dans le milieu de la b.d. pour son caractère très secret) au même âge, Peter Parker brille par ses compétences sociales inexistantes. Comment plaire aux filles quand on est le  »geek » de la classe, ne jurant que par les sciences ? Il n’y a guère de doutes quant au fait que Peter a alors un côté « Aspie » très visible, à ses débuts. Même si, miracle des comics oblige, il hérite de pouvoirs extraordinaires, ses créateurs ne lui ont jamais facilité la tâche. Spider-Man a su malmener les codes héroïques conventionnels ; il est gravement névrosé, tourmenté par la culpabilité très oedipienne d’avoir causé indirectement la mort de son cher oncle Ben (culpabilité compliquée par la suite par d’autres pertes cruelles, dont sa petite amie Gwen Stacy), vit sans arrêt de graves dilemmes moraux qui sont autant de vastes questions philosophiques adressées aux lecteurs… Il n’est pas rare en effet de le voir méditer, sous son identité de Spider-Man, dans de grandes promenades aériennes sur les conséquences de ses actes et ses décisions à prendre. Ajoutons à cela que Peter se crée régulièrement de graves ennuis. Il s’est ainsi retrouvé à vendre régulièrement des photos le montrant en action à J.J. Jameson, l’irascible patron de presse trouvant là prétexte à calomnier publiquement Spider-Man. C’est comme s’il se punissait ainsi de n’avoir pu sauver son père adoptif. Peter Parker, c’est un peu Woody Allen au pays des super-héros, partageant d’ailleurs avec ce dernier un sens de l’autodérision, et des relations compliquées avec la gent féminine.

On a beau être super-héros, on n’en est pas moins homme, à ce propos. Devenu adulte, un peu plus confiant en lui-même, Peter a su quand même faire craquer quelques charmantes demoiselles au fil de sa longue carrière : Betty Brant, Gwen Stacy, Mary-Jane Watson, Felicia Hardy alias la Chatte Noire, Carlie Cooper… Pas mal pour un malchanceux chronique, même si ses relations ont souvent tourné court pour des raisons variées. Le plus souvent, elles sont causées par son souci absolu de cacher son identité de Spider-Man, craignant qu’elles ne soient menacées par l’impressionnante galerie de vilains qui a juré sa perte. Comment avoir une vie équilibrée, d’ailleurs, quand un Bouffon Vert ou un Venom sèment la terreur en ville - et empêchent donc Peter de respecter ses obligations sociales ordinaires ? Rendre visite à sa chère tante May si souvent malade, répondre au rendez-vous de sa petite amie, aider ses meilleurs amis, trouver et garder un nouveau travail… c’est tout sauf facile ! Et devant à chaque fois donner une explication valable à ses proches, Peter complique ainsi encore plus sa vie sociale. Les choses ont quelque peu changé depuis ses débuts, même si notre brave Peter Parker demeure finalement toujours le même. Il a arrangé les choses avec Flash Thompson, s’est marié avec Mary Jane (avant d’être séparé d’elle, suite à une de ces abracabrantesques décisions éditoriales dont Marvel se rend souvent coupable…), et peut aussi compter sur d’autres fidèles amis (dont Harry Osborn, pourtant supposé mort depuis des années. Ah, la logique « mélo » des comics…) ; il a quitté son travail de photographe, a été un temps enseignant, puis, aux dernières nouvelles, a décroché un job dans ses compétences, comme scientifique inventeur aux laboratoires Horizon. Un moyen pour lui de se rattraper après avoir bêtement oublié de breveter ses lances-toiles qui l’auraient rendu aussi riche que Steve Jobs. On peut être super-héros et n’avoir aucun sens pratique. Enfin, longtemps rejeté, source de méfiance au sein de la grande communauté des super-héros Marvel, Spider-Man a finalement sauté le pas et est devenu un membre actif des prestigieux Vengeurs, et un membre honoraire des Quatre Fantastiques. Toujours perçu comme le « naïf » de service, notre ami a tout de même largement mérité sa place, même si ses blagues et sa maladresse sociale continuent parfois d’agacer ses confrères…

Bien entendu, le cinéma a contribué à renforcer la popularité du personnage. La trilogie de SPIDER-MAN mise en image par Sam Raimi, avec Tobey Maguire dans le rôle de Peter Parker, s’inscrit dans la continuité de l’histoire classique du héros, et nous offre une jolie métaphore du passage à l’âge adulte. On préfèrera pour l’instant l’approche de Raimi et Maguire à leurs successeurs, Marc Webb et Andrew Garfield, qui ont relancé le personnage dans THE AMAZING SPIDER-MAN - film divertissant mais dont on peine à comprendre l’intérêt puisqu’il nous raconte, à quelques variantes près, la même histoire filmée dix ans plus tôt par Raimi… Le Peter Parker incarné par Tobey Maguire présente, bien plus que celui de son successeur, un aspect « Aspie » perceptible dès les premières images du premier film. La photo vue plus haut le confirme. Rien n’y manque : la solitude (Peter n’a guère que son copain Harry, tout aussi paumé que lui malgré une meilleure situation, pour lui tenir compagnie au lycée), les centres d’intérêt exclusifs (photographie amateur et sciences), la timidité envers les filles (ah, Mary Jane qui ne le remarque pas, alors qu’elle habite à côté de lui depuis dix ans…), les moqueries de Flash… Et, comme de bien entendu, les difficultés personnelles de Peter ne feront qu’empirer dans la trilogie, avec l’apparition successive du Bouffon Vert, Docteur Octopus, Homme-Sable et Venom qui lui gâcheront la vie. Bien malmené, notre jeune homme super-héroïque et super-névrosé se sera réconcilié avec son meilleur ami, aura triomphé de ses démons et pourra enfin reprendre une relation sentimentale chaotique avec Mary Jane, entrant ainsi dans l’âge des responsabilités.

Cf. Finesse (AVENGERS ACADEMY)

 

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… Perceval le Gallois (Franck Pitiot) dans la série KAAMELOTT :

De temps en temps, la télévision française est capable de miracles. Entre 2005 et 2009, les spectateurs de M6 ont suivi avec joie KAAMELOTT, la relecture très spéciale du Roi Arthur, de la Quête du Graal et des Chevaliers de la Table Ronde, orchestrée de A à Z par Alexandre Astier. Incollable sur tout ce qui touche à ce domaine réservé d’habitude aux érudits universitaires, l’acteur et humoriste a livré une série de très haute qualité comique et mythologique. KAAMELOTT, c’est un peu comme si Franquin et Goscinny avaient réécrit l’EXCALIBUR de John Boorman ; ou LE SEIGNEUR DES ANNEAUX qui aurait été revu par Michel Audiard. Cela a marché du feu de Dieu, et le succès a été tel qu’Astier a décidé de préparer une trilogie pour le cinéma, actuellement en cours de développement. L’univers légendaire du Roi Arthur décrit par Astier prend un sérieux coup de plomb. Depuis quinze ans, le bon Arthur règne sur l’île de Bretagne, rassemblant autour de lui les meilleurs chevaliers du Royaume afin de récupérer le Saint Graal pour la plus grande gloire de Dieu. Seulement voilà, rien ne se passe jamais comme prévu. Arthur perd patience (et pique des colères mémorables) à entraîner à sa suite une bande de chevaliers tous plus lamentables les uns que les autres : ils sont cupides, couards, paresseux, goinfres, et pour la plupart irrécupérablement idiots… Le plus bel exemplaire en la matière étant certainement Perceval (Franck Pitiot), chevalier du Pays de Galles. Il ne se passe pas en effet un seul épisode sans que ce bon Perceval, souvent accompagné de Karadoc (Jean-Christophe Hembert), prenne une initiative malheureuse déclenchant une crise de nerfs de son roi ! Encore que, si l’on y regarde de plus près, le portrait de Perceval, « l’idiot » innocent par excellence, mérite d’être nuancé.

 

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Pour comprendre le traitement du personnage dans KAAMELOTT, revenons aux sources mythiques de celui-ci. Perceval a en effet déjà plus de huit siècles d’existence ; il apparaît vers 1180 dans le roman PERCEVAL ET LE CONTE DU GRAAL, de Chrétien de Troyes, un des plus remarquables écrivains de chevalerie. L’auteur, rassemblant des récits et légendes encore plus anciennes, posa dans ses écrits les bases de la mythologie arthurienne que nous connaissons de nos jours. Son Perceval va devenir une figure mythique du genre : c’est un jeune homme coupé du monde extérieur, orphelin protégé par sa mère (ou sa tante, ou sa grand-mère, selon les différents auteurs qui suivront Chrétien de Troyes), qui ne veut absolument pas le voir devenir chevalier, comme son père et ses frères, morts au combat. Mais l’appel de l’aventure reste le plus fort : le jeune Perceval, très naïf, est émerveillé la première fois qu’il verra des chevaliers en armure ; il croira qu’il s’agit d’anges, et qu’ils sont nés ainsi, recouverts de métal ! Sa naïveté sera moquée par les autres Chevaliers de la Table Ronde, mais il se révèlera excellent combattant et gagnera sa place à la Table Ronde. Ses aventures feront de lui un des plus grands chevaliers, une figure éminemment mythologique, riche d’histoires exemplaires ; notamment l’épisode de sa rencontre avec le Roi Pêcheur, sur la piste du Saint Graal, nous montrera que Perceval, trop respectueux des consignes de son mentor (le chevalier Gornemant), n’ose pas prononcer la question indiscrète qui aurait pu guérir le roi. En conséquence, il se lancera dans une longue et périlleuse quête qu’il aurait pu résoudre tout de suite, s’il n’avait pas été le prisonnier de son éducation. Innocence prise pour de la faiblesse (ou de l’idiotie), relative marginalisation sociale, respect trop strict des règles sociales enseignées… voilà quelques traits de Perceval qui peuvent être vaguement mis en relation avec les caractéristiques de certains personnages Aspergers. Bien conscient du potentiel du personnage et de sa forte caractérisation, Alexandre Astier, avec le concours de Franck Pitiot (une révélation comique), force délibérément le trait dans KAAMELOTT. De franchement idiot au début de la série, l’irrésistible Perceval va cependant évoluer et devenir peu à peu le Forrest Gump de la Table Ronde… Souvent rudoyé, moqué, ridiculisé par les autres membres de la Table Ronde, Perceval restera pourtant l’un des plus fidèles de la bande bien malmenée après la trahison de Lancelot (Thomas Cousseau).

Perceval est un phénomène ambulant : illettré, incapable de se repérer sur une carte, il s’embrouille dans un vocabulaire qu’il ne maîtrise pas (heureusement, il trouve la parade absolue : son célèbre « c’est pas faux ! » qui le tire d’embarras dans les conversations trop complexes). Par ailleurs, il dépense une énergie fantastique à ne pas accomplir les missions qu’Arthur ose lui confier ; missions qui commencent et se terminent le plus souvent à la taverne avec Karadoc, sans avoir avancé d’un pouce, à la grande colère du roi. Entre ces deux-là, c’est une relation à la Prunelle-Gaston Lagaffe. Pourtant, s’il évite les combats, il lui arrive très rarement de se distinguer par un exploit ! Perceval est devenu l’explorateur attitré – et imprudent – des portes dimensionnelles ; l’une d’elles le fait même entrer dans une galaxie lointaine, très lointaine, dont il rapporte un sabre-laser à son roi (Astier connaît suffisamment sa mythologie : l’histoire de Luke Skywalker puise dans celle du Perceval des légendes arthuriennes). Perceval est d’ailleurs le seul personnage de la cour du Roi qui puisse faire flamboyer Excalibur, l’épée d’Arthur, signe d’une destinée exceptionnelle.

Perceval a d’autres particularités : sa naïveté coutumière, bien sûr, lui fait prendre au pied de la lettre les expressions imagées («Ah, seigneur Perceval, vous tombez bien… – Non, pas toujours, mais des fois je me rattrape !»). Il ne comprend rien des règles sociales en vigueur à Camelot, particulièrement celle qui veut que chaque Chevalier raconte un haut fait d’armes ; étant incapable de rendre ses histoires palpitantes, Perceval finit toujours par ressortir la même rencontre avec un vieillard mystérieux (« Parce que les vieux, c’est vach’ment mystérieux, on sait jamais d’où y viennent ! »), usant un peu plus la patience de tout le monde. Guère plus heureux dans les histoires sentimentales, Perceval rate systématiquement son idylle avec la servante Angharad (Vanessa Guedj), ne comprenant généralement rien à ce qu’elle veut de lui… Ajoutez à celà les centres d’intérêts très spéciaux de Perceval, qui a mémorisé toutes les règles des jeux de son pays natal : sloubi, jeu du pélican, jeu du sirop… l’énumération interminable de ses règles suffit généralement à durer une nuit entière. Il faut aussi rajouter sa passion pour le combat « technique », partagé avec Karadoc : une pratique des arts martiaux unique en son genre. Pas d’épées, tout est dans l’esquive, dans l’utilisation d’objets hétéroclites… et de légumes « redondants ».

Bien qu’inculte et illettré, Perceval a une mémoire éidétique digne du personnage de RAIN MAN, surprenant tout le monde par ses compétences en calcul mental (il peut compter sans se tromper le nombre exact de pierres du château !). D’une loyauté absolue pour Arthur (qui finit par l’apprécier malgré tout), Perceval est aussi l’indéfectible ami de Karadoc, avec qui il va fonder le légendaire Clan des Semi-Croustillants. Généralement bon camarade, de très bonne humeur, Perceval peut aussi piquer à l’occasion des colères très enfantines… Quand Karadoc annonce son intention d’esayer de retirer Excalibur replantée dans la pierre par Arthur, Perceval part bouder dans un tonneau, tel Diogène ! Tout est bien qui finit bien, heureusement. Sa rancune, Perceval la garde pour une seule personne : la belle Mévanwi (Caroline Ferrus), épouse de son ami Karadoc ; ayant intrigué pour finir dans le lit du roi en l’absence de Guenièvre, elle est détestée depuis ce jour par Perceval qui ne cesse de l’abreuver d’insultes. La loyauté, c’est sacré !

Enfin, Perceval a des interrogations philosophiques… très… disons, spéciales. Il se pose en effet beaucoup de questions sur l’Univers, et sa place dans ce monde, allant philosopher au bord de l’eau avec Arthur le temps d’un épisode où il pêche à la ligne avec un caillou fixé au bout d’une ficelle, pour intriguer les poissons auxquels il ne veut pas de mal ! Au roi seul, Perceval peut révéler son rêve de toujours : voyager dans l’espace. Un rêve lié au secret de ses origines, qui nous sont expliquées dans la « préquelle » de la dernière saison. Comme Superman, Perceval serait en effet originaire de la planète Krypton ! Une question innocente, clin d’oeil au film avec Christopher Reeve, qu’il avait posée au roi dans une saison précédente, laissait planer le doute (« vous savez que la Terre est ronde, et que, si on tourne autour d’elle dans le sens inverse de sa rotation, on peut remonter dans le Temps ? »). Dans cette ultime saison, Pellinore (Jackie Berroyer), son père fermier, expliquera à Arthur avoir recueilli Perceval alors qu’il n’était qu’un bébé, trouvé dans un cercle de culture au milieu de son champ. La vérité est ici : Perceval version KAAMELOTT est donc un extra-terrestre égaré au Moyen Âge !

On conclura qu’avec ses capacités singulières – incompréhension des règles sociales en vigueur, difficultés en amour, naïveté apparente, centres d’intérêt très poussés, vision du monde unique… -, ce bon Perceval serait donc un « Aspie » fictif très exagéré, pour la bonne cause du rire. Et certainement le plus apprécié des personnages de la série.

« PAYS DE GALLES INDEPENDANT !!! »

Cf. Raymond Babbitt (RAIN MAN), Forrest Gump ; Diogène de Sinope, George Lucas (pour les clins d’oeil à STAR WARS…)

 

à suivre…

Ludovic Fauchier.

En bref… FLIGHT

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FLIGHT, de Robert Zemeckis

Pilote de ligne vétéran, Whip Whitaker (Denzel Washington) est alcoolique et toxicomane. Incapable de se lever, après une nuit blanche passée avec une hôtesse de l’air, Whip inhale de la cocaïne, avant de prendre les commandes du vol 227 reliant Atlanta à Miami. Après plusieurs minutes de vol sans histoire, l’avion pique soudainement du nez ; Whip décide de retourner l’avion en plein vol, avant de le faire reprendre une position normale et de le poser, en planeur, dans une zone inhabitée. Le choc le plonge dans l’inconscience.

A son réveil, Whip est à l’hôpital ; son ami Charlie Anderson (Bruce Greenwood) lui apprend que sa manœuvre folle a sauvé la vie de 96 personnes à bord, mais que 6 personnes ont trouvé la mort. Les médias font de lui un héros, mais il refuse de se montrer. A l’hôpital, il rencontre Nicole (Kelly Reilly), une jeune femme toxicomane sauvée d’une overdose, avec qui il sympathise. Dans les jours suivants, Whip se rétablit, en partie grâce aux bons «soins» de son dealer Harling Mays (John Goodman). Whip doit aussi faire face aux résultats de l’enquête menée par la NTSB pour déterminer les causes de l’accident, et se retrouve en difficulté. Son avocat, Hugh Lang (Don Cheadle), lui révèle que l’enquête a relevé dans son sang un taux élevé d’alcool et de cocaïne. Il risque une lourde peine de prison. Sorti de l’hôpital, Whip retrouve Nicole

En bref... FLIGHT dans Fiche et critique du film flight

Robert Zemeckis, qu’on ne présente plus depuis l’époque de RETOUR VERS LE FUTUR, ROGER RABBIT et FORREST GUMP, avait consacré une bonne décennie consacrée aux films en animation « performance capture » (LE PÔLE EXPRESS, LA LEGENDE DE BEOWULF, A CHRISTMAS CAROL / LE DRÔLE DE NOËL DE SCROOGE). Mais leur relatif insuccès au box-office (à l’exception du PÔLE EXPRESS), le rachat de sa société ImageMovers Digital par les gloutons Studios Disney, entraînant l’arrêt de la production d’un YELLOW SUBMARINE qui devait être tourné de la même façon, l’avaient contraint à arrêter là ses folles expérimentations visuelles. Il s’est donc tourné vers un solide scénario de John Gatins (REAL STEEL, COACH CARTER) pour revenir à un très classique film « en live ». La bande-annonce ment quelque peu, pour la bonne cause, insistant sur le côté spectaculaire du crash d’avion qui, en fin de compte, ne constitue que l’ouverture de FLIGHT. La séquence est familière aux habitués du cinéaste, aviateur chevronné, qui nous en avait déjà filmé une particulièrement impressionnante dans CAST AWAY / SEUL AU MONDE, son dernier film « normal ». Elle rassure quant à la virtuosité technique toujours intacte de Zemeckis, mais ne constitue pas le vrai sujet du film. L’inégalable sens de la mise en scène visuelle millimétrée de Zemeckis (voir la scène de la terrible rechute de Whip dans la chambre d’hôtel) est toujours là, mais se met ici entièrement au service de ses acteurs.

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FLIGHT, qui n’est donc pas un film catastrophe ou un quelconque thriller aérien, raconte la lente prise de conscience, et l’éveil spirituel, d’un toxicomane invétéré. Un voyage intérieur, épique à sa façon, mais bien plus intime, qui montre que le cinéaste s’est largement affranchi de l’étiquette « élève de Spielberg et réalisateur de films à effets spéciaux » qui lui collait à la peau à ses débuts. FLIGHT poursuit à sa façon l’évolution du cinéma de Zemeckis, effectuée avec FORREST GUMP et CAST AWAY. C’est aussi un drame, d’une facture impeccable, sur l’alcoolisme, rejoignant la tradition de grands films américains tels que LOST WEEKEND (LE POISON) de Billy Wilder, et LE JOUR DU VIN ET DES ROSES de Blake Edwards, auquel il fait beaucoup penser. Le sujet n’était pas une nouveauté chez Zemeckis, qui l’avait déjà abordé dans plusieurs de ses films : voir Eddie Valiant (Bob Hoskins) et ses problèmes de boisson dans ROGER RABBIT, Ernest Menville (Bruce Willis) devenu une épave à cause de l’alcool (LA MORT VOUS VA SI BIEN)… Jusqu’ici, Zemeckis traitait le thème par l’humour, à la seule exception semble-t-il du Lieutenant Dan (Gary Sinise), le vétéran du Viêtnam, amer et mutilé, dans FORREST GUMP.

Une fois passée l’impressionnante séquence du crash, Zemeckis a donc l’intelligence d’effacer sa mise en scène derrière ses personnages ; un solide casting constitué de visages familiers (l’indispensable John Goodman, irrésistible en dealer grossier, en tête) entoure un Denzel Washington toujours impressionnant dans une prestation délicate. Le comédien demeure d’une grande justesse émotionnelle à chaque moment, évitant le pathos et la caricature des scènes « imbibées ». Tout le récit étant une fuite en avant de son personnage, Washington n’hésite pas à rendre son personnage souvent assez antipathique, piégé par le déni permanent de son état. La scène de l’audience finale est un très grand moment de l’acteur. Le poids des ans, la solitude totale, le conflit moral, et l’aveu final… Avec une très grande retenue, Denzel Washington passe par tous ces états dans cette scène. La marque d’un des meilleurs comédiens au monde. 

Nul doute que c’est aussi pour Zemeckis le moyen idéal de se remettre en question : divorcé de longue date, ayant connu l’échec d’un grand pari professionnel après une série de grands succès, le cinéaste entré dans la soixantaine évoque aussi à travers FLIGHT un nouveau départ. L’identification est certaine, culminant dans la dernière scène du film ; Robert Zemeckis, lentement mais sûrement, achève une mutation amorcée depuis vingt ans et FORREST GUMP. En continuant à se placer dans la tradition du grand cinéma américain, il amorce un nouveau chapitre de sa vie. Espérons que ce nouvel envol lui sera profitable.

Ludoflight Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 14

O, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 14 dans Aspie o-chloe-obrian-mary-lynn-rajskub-dans-24-heures-chrono

… O’Brian, Chloé (Mary Lynn Rajskub), de la série 24 HEURES CHRONO.

Au sein de la CTU (Counter Terrorist Unit), on ne rigole pas avec la sécurité du monde libre.Chaque fois que des malfaisants se mettent en tête d’acheter une arme nucléaire, et d’organiser un quelconque attentat quelque part sur le territoire américain, on peut être sûr de voir débouler Jack Bauer (Kiefer Sutherland), l’agent spécial à la vessie d’acier, toujours prêt à repérer et neutraliser la p…n de bombe (excusez la vulgarité). A partir de la troisième saison de 24 HEURES CHRONO, Jack voit une analyste revêche se joindre à son équipe de choc : Chloé O’Brian, interprétée par Mary Lynn Rajskub, qui deviendra en peu de temps une alliée loyale et fidèle de notre héros, et l’un des personnages favoris des amateurs de la série (dont je n’ai pour ma part jamais vu un seul épisode). Au cas où vous vous le demanderiez, il semble bien que Chloé O’Brian soit une Aspie. L’archétype de la « crack » en informatique et télécommunications, brillante derrière ses moniteurs, mais socialement peu à son aise, personnage désormais indispensable à tout série d’action/suspense.

Terroristes, prenez garde : quand Chloé vous a dans le collimateur, elle ne vous lâchera pas. D’où sans doute cet air perpétuellement concentré / renfrogné qui est devenu sa marque de fabrique ; ce qui ne l’aide certainement pas par contre à se faire des amis, pas plus que ses sautes d’humeur dûes à la pression constante de son travail. Même son amoureux en fait les frais. En dehors de son indéfectible amitié pour Jack (qui cache certainement un amour secret), de sa vie avec son compagnon et de sa relation chaotique avec son ex-mari, Chloé reste socialement maladroite, et bien plus à l’aise dans son travail, capable de se prendre toute seule en charge et de devenir aussi un agent de terrain efficace, dans des missions périlleuses. Devenue chef de la CTU, Chloé prend la décision d’abandonner les recherches contre son vieil ami désormais recherché par le FBI, ce qui lui vaudra de sérieux ennuis. Loyale jusqu’au bout, Chloé O’Brian est aussi la seule personne de la CTU, avec Jack, à avoir survécu aux différentes attaques terroristes. Bravo, soldat. Et maintenant, il serait temps d’apprendre à développer les compétences sociales…

A noter : Chloé-la-grincheuse est devenue si populaire que son nom a été donné à un programme de surveillance du Département de la Sécurité Intérieure des USA, afin de protéger les avions de ligne d’attaques de missiles terroristes. L’ancien secrétaire de la Sécurité Intérieure Michael Chertoff, officiant sous Bush et Obama, était fan de la série.

 

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… Orwell, George (Eric Arthur Blair) (1903-1950) :

Curieux… on passe d’un personnage de fiction d’une série appréciée, mais aussi très critiquée pour sa justification de la torture et une certaine glorification de la surveillance parano-sécuritaire par un organisme d’Etat, à un personnage réel qui, lui, s’est montré un féroce détracteur des Etats totalitaires et leurs plus odieuses pratiques, dont la torture… George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, critique implacable du stalinisme, du fascisme et du colonialisme a totalement mérité sa réputation de grand chroniqueur et essayiste vigilant sur l’état du monde du 20ème Siècle. Les biographies consacrées à Blair / Orwell ne manquent pas et soulignent l’excentricité du comportement social de l’écrivain, l’identifiant à coup sûr comme un authentique Aspie.

Eric Arthur Blair est né en Inde à Motihari, dans une famille de l’ancienne gentry passée dans la classe moyenne suite à des ennuis financiers. Son père, modeste fonctionnaire de l’Empire Britannique, travaillait à l’Opium Department du Service Civil Indien ; autrement dit, il supervisait pour le compte du gouvernement de Sa Majesté un trafic de drogue tout à fait légal, à destination de la Chine. Eric Blair suivit, avec sa soeur, sa mère Ida Mabel, rentrée vivre en Angleterre en 1904 ; il ne vit pratiquement pas son père avant ses neuf ans. Il grandit dans un cercle d’activité sociale et artistique animé, développant vite un intérêt prononcé pour la lecture et l’écriture. Enfant distant, renfermé, se faisant peu d’amis, le jeune Eric Blair aimait par-dessus tout l’histoire naturelle, écrivant sur les animaux, pêcher, chasser… et même satisfaire sa curiosité en apprenant par exemple à cuisiner un hérisson, ou disséquer un choucas ! Interne à l’école Saint Cyprian pendant cinq ans, Blair s’ennuyait durant les cours, mais aimait malgré tout étudier, devenant vite « l’intello » de sa classe. Il évoquera son passage à l’école préparatoire comme un « épouvantable cauchemar », malgré ses bonnes notes et ses prix pour ses travaux d’écriture. Il passera quatre années tout aussi ennuyeuses à ses yeux au collège d’Eton, comme étudiant boursier ; de très bon élève, il deviendra médiocre et négligent. Un étrange étudiant capable cependant de développer une pensée originale, n’hésitant pas à débattre et critiquer les maîtres et les élèves, et capable de faire souvent des farces de potache assez crues, contre l’ordre établi. De ses années d’étude, il gardera le souvenir du bref passage d’Aldous Huxley (l’auteur du MEILLEUR DES MONDES) comme professeur, lui donnant le goût des mots. Après un séjour à Craighurst en école préparatoire, Blair voulut revenir en Orient pour son premier travail ; grâce aux appuis de sa famille, il se retrouva dans la Police Impériale, en Birmanie colonisée. Son travail de fonctionnaire de police le dégoûte bien vite, surtout après avoir dû assister à une pendaison (qu’il évoquera dans son essai UNE PENDAISON, en 1931). Blair confirma sa réputation d’excentrique : détestant la petite vie des colons britanniques, il préférait se mêler aux Birmans (en pleine période d’insurrection nationaliste de ces derniers), assistant aux cérémonies religieuses du peuple Karen, apprenant le language local, et se faisant poser des tatouages rituels pour se protéger des balles et des morsures de serpents… Blair se sentit coupable d’avoir contribué à l’oppression impériale, et évoquera son expérience dans UNE HISTOIRE BIRMANE, son premier roman. Il démissionna pour rentrer à Southwold en Angleterre, et devenir écrivain.

Entre 1927 et 1935, Eric Blair va vivre des temps difficiles, devant accepter des postes d’enseignant, voir même de domestique, et continuer à écrire sans relâche. A Londres, il descend dans l’East End, déguisé en vagabond, et découvre de ses yeux le monde des laissés-pour-compte de son propre pays. En 1928-1929, il est à Paris, écrivant pour différents journaux ; victime d’un cambriolage, il se retrouve sans argent et doit faire la plonge dans un grand hôtel, rue de Rivoli. Ses mésaventures seront relatées dans son livre de 1933, DANS LA DECHE A PARIS ET LONDRES, qui sera un succès. Ces expériences marqueront le début de sa prise de conscience politique. Rentré chez les parents en Angleterre, Blair rencontra le couple Fierz qui influencera la suite de sa carrière et l’aidera à professionnaliser son écriture. Tout en acceptant des postes d’enseignant, il continua à jouer les vagabonds, se faisant même volontairement arrêter en état d’ivresse pour vivre Noël en prison ! Pour éviter l’embarras à sa famille, il signera ses prochains textes et romans sous le pseudonyme de George Orwell, et arrêta d’enseigner début 1934. On le retrouvera assistant à mi-temps à la modeste librairie « Booklovers’ Corner » d’Hampstead, chez un couple, les Westrope, membres du Parti Travailliste Indépendant. Une expérience qui lui inspirera l’arrière-plan du très caustique roman ET VIVE L’ASPIDISTRA !. En 1935, il publia UNE FILLE DE PASTEUR, travailla à la BBC et rencontra sa future femme Eileen O’Shaughnessy.

1936 sera l’année décisive de George Orwell. Quittant son travail à la librairie, il partit enquêter sur les conditions sociales du nord de l’Angleterre, notamment les communautés d’ouvriers mineurs. Ces voyages lui inspireront le livre LE QUAI DE WIGAN. Dans le même temps, il assista aussi à des meetings du Parti Communiste et des fascistes d’Oswald Mosley, et en tira des observations pertinentes, se méfiant tout autant des Soviétiques staliniens que des fascistes et sympathisants d’Hitler. Ses recherches et ses fréquentations alerteront la Branche Spéciale des Renseignements britanniques, qui le suspectera à tort d’être un communiste (Orwell se définira comme un socialiste démocrate) et ouvrira sur lui un dossier durant presque vingt ans. Il épousa Eileen. Après le début de la Guerre Civile Espagnole, il rejoignit les Républicains opposés aux fascistes de Franco, arrivant à Barcelone fin décembre 1936 pour intégrer les troupes du POUM (Parti Ouvrier de l’Unification Marxiste). Orwell constata vite que les nombreuses factions rassemblées sous le camp Républicain étaient gravement opposées les unes aux autres, face à un adversaire organisé et soutenu par les gouvernements fascistes européens. Le Caporal Orwell participa à des combats dans les tranchées nationalistes, et assistera en première ligne aux  »Troubles de Mai » 1937 de Barcelone. Orwell fut bouleversé par les scènes auxquelles il assiste : la violence généralisée, la censure des journaux, les habitants affamés, les bandes armées, les prisons… L’univers de 1984 naîtra de ces observations. Il vit des hommes des différentes factions républicaines être exécutés froidement par les communistes du PSUC soutenus par l’URSS, et sera gravement blessé à la gorge par la balle d’un sniper (son tatouage birman l’aurait-il sauvé ?). Il sera victime de la campagne de calomnie menée par les agents staliniens du PSUC, et devra fuir l’Espagne avec Eileen. Cette expérience amère l’aidera à écrire HOMMAGE A LA CATALOGNE et lui inspirera aussi un dégoût absolu de Staline et des mensonges totalitaires. Après une période de repos en Angleterre, Orwell voyagea avec son épouse jusqu’à Marrakech, où il écrivit UN PEU D’AIR FRAIS, pressentant avec pessimisme l’imminence de la Deuxième Guerre Mondiale.

Quand le conflit éclatera en septembre 1939, la mauvaise santé d’Orwell (des problèmes respiratoires aggravés par des pneumonies et la tabagie, plus sa blessure de guerre) l’empêcha de s’engager. Tout en continuant à écrire (critiques, nouvelles qui constitueront DANS LE VENTRE DE LA BALEINE, et un journal de guerre), Orwell rejoignit finalement la Home Guard comme Sergent. Il tint des émissions radio à la BBC, pour contrer la propagande nazie ; en 1943, il préparera LA FERME DES ANIMAUX : une fable politique déguisée en conte, où les animaux prennent le pouvoir après avoir chassé le fermier qui les exploite… avant que le cochon Napoléon (Staline !) devienne le nouveau tyran. La parution du roman fit grincer des dents : pas question, en temps de guerre, de critiquer l’Ogre Staline, encombrant allié des Britanniques contre l’Allemagne de Hitler… Maintes fois reporté, LA FERME DES ANIMAUX sera enfin publié en août 1945, et un succès mondial. Malheureusement, un succès qui arrive après le décès d’Eileen, victime des complications chirurgicales d’une hysteréctomie. Orwell, très affecté par le drame, s’enfermera dans son travail de journaliste, et commence à rédiger son terrifiant roman dystopique, 1984.    

La création de cet ultime roman se fera dans la douleur. Tout en travaillant à 1984, et en continuant son activité de journaliste, George Orwell trouva une retraite à Barnhill, dans l’île de Jura aux Hébrides. Durant l’hiver 1945-46, il fit plusieurs propositions de mariage, malvenues, à des jeunes femmes : Celia Kirwan, Ann Popham et Sonia Brownell (qu’il épousera finalement trois mois avant son décès). Atteint d’une hémorragie tuberculaire, il choisit de ne pas la soigner pour continuer à écrire. Son état de santé ne cessera de se dégrader par la suite. Malade de la tuberculose, Orwell finit malgré tout 1984, qui fut publié en juin 1949 ; ce fut un triomphe public et critique, et son chant du cygne. Ce roman, hâtivement souvent classé comme de la « science-fiction », était en fait un commentaire tout ce qu’il y a de contemporain, et très acide, sur les pires aspects du stalinisme. Le climat d’oppression, de désespoir et d’aliénation y est total. 1984 garde encore aujourd’hui un pouvoir visionnaire intact (ce que peut confirmer n’importe quel reportage sur la Corée du Nord, incarnation du cauchemar d’Orwell…). 

S’il fut plus reconnu de son vivant comme journaliste, George Orwell laissera une trace d’exception dans la littérature. Il fut reconnu comme un des tous meilleurs écrivains essayistes, et un romancier de premier plan. 1984 fera partie, avec LE MEILLEUR DES MONDES d’Aldous Huxley, et FAHRENHEIT 451 de Ray Bradbury, des plus grands récits dystopiques, décrivant un monde totalitaire d’un réalisme des plus noirs. La réussite de l’écriture d’Orwell ne se limitait pas à ce dernier roman, toutefois ; elle sut tirer le meilleur de règles littéraires strictes décidées par l’auteur, refusant les métaphores et les effets de style à la mode. Très important, et porté à son « apothéose » dans 1984, l’évolution de la réflexion d’Orwell montrera à quel point les modes de pensée dominants façonnent le langage courant ; l’écrivain comprit bien que, dans une dictature, le danger vient de la déculturation, de la limitation délibérée de la pensée critique par une langue officielle contrôlée par l’Etat. Orwell inventa dans ce but la Novlangue, qui, dans 1984, rend impossible tout libre-arbitre et pensée originale. Le roman regorge d’expressions totalitaires, dont certaines sont restées familières : « Police de la Pensée », « Crime de Pensée », « Crime de Sexe », « Ministère de l’Amour »… et bien sûr, le fameux « Big Brother vous regarde ». On doit aussi certainement à Orwell la paternité du terme « Guerre Froide », qu’il utilisa pour la première fois dans son essai « You and the Atom Bomb » publié dans Tribune, le 19 octobre 1945. Le cinéma a souvent tenté d’adapter l’oeuvre d’Orwell, avec des succès divers. On peut apprécier le film d’animation britannique adapté de LA FERME DES ANIMAUX, daté de 1954 ; et 1984 a fait l’objet de deux adaptations, correctes mais ne pouvant égaler la force des mots d’Orwell, par Michael Anderson (en 1956) et Michael Radford (en… 1984) avec John Hurt et Richard Burton dans son dernier rôle à l’écran.

Enfin, il faut mentionner des aspects particuliers de la personnalité d’Orwell pour saisir ce qui, chez lui, relève d’un très probable syndrome d’Asperger. Ce lecteur insatiable admirait et aimer se référer à Shakespeare, Swift, Fielding, Dickens, Flaubert, James Joyce, T.S. Eliot, D.H. Lawrence, Somerset Maugham, Jack London, Emerson, Graham Greene, Melville, Henry Miller, Mark Twain, Conrad… Par ailleurs, Orwell, élevé dans la foi Anglicane, était un sceptique, critique et athée, mais avait développé un code moral personnel largement inspiré par les croyances judéo-chrétiennes. Un esprit incontestablement brillant, pointu, qui allait cependant de pair avec une grande maladresse sociale et sentimentale. Ses relations avec les femmes étaient difficiles ; coureur de jupons invétéré (son mariage avec Eileen fut terni par les infidélités), Orwell eut de nombreuses amies, mais se montrait très maladroit avec elles, en les demandant en mariage ou en essayant bien mal de les séduire. Il semble n’avoir guère été proche de son fils adoptif Richard, qui était très jeune quand Orwell mourut. Les biographies sont unanimes pour décrire son mal-être en société. Orwell garda pourtant quelques amis très proches de lui, sur toute la durée de sa vie, malgré son caractère morose. On le comparaissait aussi à un personnage de film comique, comme Charles Chaplin ou Stan Laurel : dégingandé, maladroit, Orwell trébuchait ou renversait souvent des objets. Et ses amis aimaient bien le faire marcher dans leurs plaisanteries ; des traits typiquement « Aspie ». Aussi, Orwell, généralement décrit comme paisible et bien élevé, pouvait aussi connaître de soudains accès de colère, voire de violence. Mais surtout, une excentricité caractérisée chez Orwell qui se manifesta par des gaffes, des bizarreries de comportement incessantes, ou la négligence de sa santé qui lui sera fatale. Son incompréhension des règles sociales, typique du syndrome, apparut par épisodes réguliers. Comme, par exemple : inviter un représentant du monde ouvrier à un dîner, en croyant que celui-ci viendrait en smoking, et le lui faire sans doute remarquer… Ou bien boire du thé à la théière, en aspirant bruyamment, à la cantine de la BBC. Ou encore jeter au feu le manuscrit du jeune écrivain Paul Potts durant un séjour à Barnhill, pour se réchauffer.

Peu de doutes, donc, sur le fait que George Orwell ait eu le syndrome d’Asperger. Et vive l’Aspie-distra.

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier.

En bref… HITCHCOCK

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HITCHCOCK, de Sacha Gervasi

1959. Alfred Hitchcock (Anthony Hopkins), le cinéaste de « Fenêtre sur Cour », « Sueurs Froides »,  »La Mort aux Trousses », est au sommet de sa gloire. Mais celui que l’on a surnommé «le Maître du Suspense», entrant dans la soixantaine, doute de luiu-même, malgré le soutien de son épouse, Alma Reville (Helen Mirren), sa fidèle associée créative et scripte attitrée depuis trente années. Un scénariste, Whitfield Cook (Danny Huston), approche Alma pour qu’elle adapte son projet de film, «Un Taxi pour Dubrovnik», dans l’espoir que son illustre mari s’y intéresse. Mais Hitchcock s’enthousiasme pour un petit livre à succès, «Psychose» de Robert Bloch : un thriller truffé de scènes de meurtres particulièrement horribles, basé sur l’histoire d’un véritable tueur en série nécrophile, Ed Gein (Michael Wincott).

Hitchcock ne prête aucune attention au script de Cook. Il annonce à Alma son intention de faire de «Psychose» son prochain film. Mais, cette fois-ci, Hitchcock a bien du mal à convaincre les producteurs du studio Paramount, auxquels il doit encore un film par contrat, de financer un film sur une histoire aussi sordide. Hitchcock décide donc de mettre son propre argent – et sa carrière – en jeu. Et quand le tournage, avec les acteurs Janet Leigh (Scarlett Johansson), Anthony Perkins (James D’Arcy) et Vera Miles (Jessica Biel), approche à grand pas, le couple Hitchcock connaît une crise sérieuse. Alma s’éloigne du tournage pour travailler avec Cook, alors que son mari est de plus travaillé par ses obsessions…

En bref... HITCHCOCK dans Fiche et critique du film hitchcock

(lire le texte en italique avec la voix d’Alfred Hitchcock)

BonsoirL’histoire qui nous est racontée ici se veut particulièrement macabre, donc divertissante. Elle concerne les tourments d’un grand artiste obsédé par les belles jeunes femmes blondes, et les histoires de meurtres. Et après tout, n’est-ce pas là ce que nous aimons tous en secret, n’est-ce pas ? Malheureusement, l’idée de faire une « biopic » d’Alfred Hitchcock à un tournant important de sa vie, et de la traiter à la façon d’un film d‘Hitchcock, aussi louable soit-elle, ne fait pas forcément un grand film.

Effleurant plus qu’il ne développe la vie intérieure d’un génie, ou nous révèle un point de vue original sur celui-ci, HITCHCOCK n’en reste pas moins un film agréable à suivre. On peut remercier la complicité du couple Hitchcock interprété par Anthony Hopkins et Helen Mirren, le meilleur atout du film. Si la prestation d’Hopkins attire forcément l’attention, sa partenaire réussit un joli exploit en mettant en avant la personnalité attachante d’Alma Reville, la très discrète épouse du grand cinéaste, et sa collaboratrice de toute une vie. Les meilleures scènes du film sont celles qui la mettent en avant. De temps à autre, le film réussit aussi quelques scènes savoureuses : voir notamment le moment de la projection de PSYCHOSE où Hitchcock mime les célèbres coups de violons stridents de Bernard Herrmann, accompagnant la fameuse scène de la douche fatale…

Malheureusement, malgré ces bons points, le film connaît aussi des petits passages à vide. Ce ne sont pas de grosses erreurs, plutôt un sentiment de frustration qui domine alors… Scarlett Johansson, Toni Collette, Jessica Biel, sont quelque peu sous-employées. Autre problème, pour les cinéphiles, la reconstitution du tournage de PSYCHOSE (dernier film en noir et blanc de Hitchcock), en couleurs, provoque un certain « décrochage » et nous rappelle que nous sommes devant une reconstitution, justement… Les références visuelles au grand cinéma d’Hitchcock (FENÊTRE SUR COUR, LES OISEAUX et VERTIGO / SUEURS FROIDES en tête) qui jalonnent le film sont amusantes, mais superficielles. Tout comme les scènes plus risquées des hallucinations du cinéaste, conversant de ses obsessions avec le tueur Ed Gein.

Le film reste donc un amusant numéro d’imitation, sauvé par ses comédiens vedettes, mais reste trop léger pour nous faire vraiment ressentir le monde intérieur d’ »Hitch » et d’Alma.

Anecdote :

Ed Gein, le tueur nécrophile du Wisconsin à l’origine du personnage de Norman Bates imaginé dans PSYCHOSE, a connu une curieuse postérité. Sa sinistre histoire et ses… hum, « activités » de dépeçage de peau humaine ont aussi partiellement inspiré la création de tueurs fictifs : tels Leatherface, le dégénéré masqué de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE ; et « Buffalo Bill », l’assassin du SILENCE DES AGNEAUX imaginé par le romancier Thomas Harris.  »Buffalo Bill », rappelons-le, fut le patient d’un certain psychiatre sérieusement dérangé : le docteur Hannibal Lecter, joué par Anthony Hopkins ici transformé en Alfred Hitchcock… qui se retrouve, le temps d’une scène de HITCHCOCK, sur le divan d’Ed Gein !

LINCOLN – La fiche technique et l’histoire

LINCOLN - La fiche technique et l'histoire dans Fiche et critique du film veillee-darmes

LINCOLN

Réalisé par Steven SPIELBERG   Scénario de Tony KUSHNER, partiellement inspiré du livre « Team of Rivals : The Political Genius of Abraham Lincoln » de Doris KEARNS GOODWIN  

Avec : Daniel DAY-LEWIS (Abraham Lincoln), Sally FIELD (Mary Todd Lincoln), Tommy Lee JONES (Thaddeus Stevens), David STRATHAIRN (William Seward), Joseph GORDON-LEVITT (Robert Todd Lincoln), James SPADER (William N. Bilbo), Hal HOLBROOK (Francis Preston Blair), Gulliver McGRATH (Thomas « Tad » Lincoln), Gloria REUBEN (Elizabeth Keckley), John HAWKES (Robert Latham), S. Epatha MERKERSON (Lydia Hamilton Smith), Lee PACE (Fernando Wood), Walton GOGGINS (Clay Hawkins), Joseph CROSS (John Hay), Jackie Earle HALEY (Alexander Stephens), Jared HARRIS (Général Ulysses S. Grant), Bruce McGILL (Edwin Stanton), Tim Blake NELSON (Richard Schell), Peter McROBBIE (George Pendleton), Michael STUHLBARG (George Yeaman), Colman DOMINGO (Soldat Harold Green), David OYELOWO (Caporal Ira Clark), Lukas HAAS et Dane DeHAAN (les Soldats Blancs)  

Produit par Kathleen KENNEDY, Steven SPIELBERG, Kristie MACOSKO et Adam SOMNER (DreamWorks Pictures / 20th Century Fox Film Corporation / Reliance Entertainment / Participant Media / Amblin Entertainment / The Kennedy/Marshall Company / Imagine Entertainment / Office Seekers Productions / Parkes/MacDonald Productions)

Musique John WILLIAMS   Photo Janusz KAMINSKI   Montage Michael KAHN   Casting Avy KAUFMAN  

Décors Rick CARTER   Direction Artistique Curt BEECH, David CRANK et Leslie McDONALD   Costumes Joanna JOHNSTON   Design Sonore Ben BURTT  

Distribution USA  et INTERNATIONAL : 20th Century Fox Film Corporation   Durée : 2 heures 30

Caméras : Panavision Panaflex Millennium XL2 et Platinum

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L’Histoire :

Janvier 1865. Les Etat-Unis d’Amérique entrent dans leur quatrième année de guerre civile, la Guerre de Sécession. Au sein même de l’Union présidée par Abraham Lincoln, la question de l’esclavage des Noirs divise la nation – des simples citoyens jusqu’aux plus éminents représentants de la nation. Le président Lincoln, réélu, souhaite accomplir sa promesse faite dans la Déclaration d’Emancipation prononcée en 1863. Mais si la plupart des esclaves Noirs sont libérés dans les états sudistes vaincus grâce à cette proclamation, l’esclavage lui-même n’a pas été déclaré officiellement illégal dans la Constitution américaine. Seul un amendement peut y mettre terme définitivement.

Les résistances sont nombreuses ; si le Sénat, contrôlé par Lincoln, a approuvé le 13ème Amendement, il en est autrement à la Chambre des Représentants. Les députés s’opposent violemment dans des débats enflammés ; les plus virulents sont Fernando Wood et George Pendleton, Démocrates favorables à un retour des Etats sudistes dans l’Union et au maintien de leurs privilèges, dont l’esclavage qu’ils considèrent comme un état naturel. Face à eux, s’oppose le député Thaddeus Stevens, leader des Républicains radicaux ; antiesclavagiste, ennemi hargneux de la Confédération et ses sympathisants, Stevens se montre également très critique envers Lincoln, à qui il reproche ses compromis et ses retards incessants.

Pour valider le 13ème Amendement, Lincoln a pourtant besoin des voix de ses adversaires Démocrates, avant la fin du mois de janvier, avant que le printemps n’arrive et que les combats meurtriers ne reprennent. Seward rencontre pour cela trois lobbyistes véreux, W.N. Bilbo, Robert Latham et Richard Schell, qui se voient chargés d’accorder des faveurs politiques à des députés Démocrates battus aux dernières élections. Lincoln accepte aussi de rencontrer Francis Preston Blair, représentant l’aile conservatrice du parti Républicain, qui veut mettre un terme à la guerre en négociant des pourparlers de paix avec les émissaires de la Confédération à Richmond. Une proposition délicate à accepter pour Lincoln, qui ne peut se permettre de mettre fin à la guerre avant que l’amendement ne soit voté, et qu’il accepte, à condition que la rencontre reste secrète.

A ces moments de grande tension politique, se rajoute la grave crise personnelle que traverse le président américain. Lui et son épouse Mary ne se sont pas remis de la mort de leur jeune fils William, trois ans auparavant. Le couple présidentiel veille sur le bien-être de leur plus jeune fils, Tad, et retrouve leur fils aîné, Robert Todd Lincoln, qui insiste pour partir à la guerre

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Sacrifices – LINCOLN

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LINCOLN, de Steven Spielberg

 

« Il y a quatre-vingt sept ans, nos pères ont donné naissance sur ce continent à une nouvelle nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux.

Nous sommes maintenant engagés dans une grande guerre civile, épreuve qui vérifiera si cette nation, ou toute autre nation, ainsi conçue et vouée au même idéal, peut résister au temps. Nous sommes réunis sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous sommes venus consacrer une part de cette terre qui deviendra le dernier champ de repos de tous ceux qui sont morts pour que vive notre pays. Il est à la fois juste et digne de le faire. Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Les braves, vivants et morts, qui se sont battus ici l’ont consacré bien au-delà de notre faible pouvoir de magnifier ou de minimiser.

Le monde ne sera guère attentif à nos paroles, il ne s’en souviendra pas longtemps, mais il ne pourra jamais oublier ce que les hommes ont fait. C’est à nous les vivants de nous vouer à l’œuvre inachevée que d’autres ont si noblement entreprise. C’est à nous de nous consacrer plus encore à la cause pour laquelle ils ont offert le suprême sacrifice ; c’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain ; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre »

- Abraham Lincoln, Adresse de Gettysburg, 19 novembre 1863

 

Sacrifices - LINCOLN dans Fiche et critique du film le-vrai-abraham-lincoln-6-mars-1865

Dites 327 ! C’est le nombre d’apparitions recensées du plus emblématique président américain de l’Histoire, dans les différentes fictions – films, séries, téléfilms et émissions diverses -, des plus sérieuses aux plus parodiques recensées sur le site ImdB. Et encore, les responsables du site n’ont pas poussé le vice jusqu’à comptabiliser les citations de ses discours, ou les apparitions de ses statues et effigies, du Mémorial de Washington aux pieds duquel James Stewart se recueille dans Mr. SMITH AU SENAT de Frank Capra, au Mont Rushmore, escaladé par Cary Grant et Eva Marie Saint dans LA MORT AUX TROUSSES d’Alfred Hitchcock… Abraham Lincoln représente donc indéniablement, dans la culture populaire de son pays, le Président par excellence. Une silhouette et un destin unique pour celui de cet enfant de la Frontière, fils de fermiers illettrés, ancien petit avocat de l’Illinois, qui mourut assassiné au début de son second mandat et devint de fait la figure du Président Martyr, mort pour avoir maintenue unie une jeune nation profondément divisée par la guerre civile. Sitôt terminé le tournage de CHEVAL DE GUERRE, Steven Spielberg s’est lancé dans un pari ambitieux, très difficile, en s’attaquant de front à une figure historique que tout le monde croit connaître, non seulement pour rendre hommage à son éprouvant combat politique, mais aussi pour lui rendre sa dimension humaine, révélant aussi les failles et les mystères de ce président atypique.

 

un-homme-epuise dans Fiche et critique du film

Plus qu’aucun autre président américain, Abraham Lincoln hante le cinéma américain depuis très longtemps. Impossible de passer en revue tous les films (de la « biopic » la plus stricte à la parodie complète) où la haute silhouette d’ »Honest Abe » se dresse. Au moment d’entamer la production de LINCOLN, Steven Spielberg, dont la mémoire cinéphile ne peut pas être prise en défaut, s’est sûrement souvenu de certains d’entre eux.

Dès 1911, Abraham Lincoln apparaît au coeur de courts-métrages hagiographiques, qui resteraient assez obscurs si toutefois, on notait déjà quelques noms familiers… On a en tête la scène de l’assassinat du président dans le fondateur NAISSANCE D’UNE NATION (1915) de D.W. Griffith, où l’assassin John Wilkes Booth est incarné par un futur grand réalisateur borgne : Raoul Walsh. Dans plusieurs films muets, le rôle de Lincoln fut interprété par un certain Francis Ford. Il n’était autre que le frère aîné du grand John Ford, le cinéaste de LA PRISONNIERE DU DESERT, LES RAISINS DE LA COLERE, L’HOMME TRANQUILLE et tant d’autres classiques. Francis Ford jouait souvent les joyeux ivrognes dans les films de son frère, lui-même très marqué par l’histoire et la figure de Lincoln ; après tout, le choix de se faire appeler « John Ford », quand on est né John Martin Feeney (ou Sean O’Fearna), ne doit rien au hasard : Abraham Lincoln fut tué dans la loge du Ford Theatre… Le défunt président est souvent présent dans les films de Ford, depuis LE CHEVAL DE FER (1924) jusqu’au segment « La Guerre Civile » de LA CONQUÊTE DE L’OUEST (1962), où Raymond Massey lui prête ses traits. En passant par deux films directement liés à la mythologie de Lincoln : THE PRISONER OF SHARK ISLAND (JE N’AI PAS TUE LINCOLN, 1936), histoire d’une erreur judiciaire dramatique, l’emprisonnement vrai d’un médecin sudiste, Samuel Mudd (Warner Baxter), accusé d’être complice du meurtre de Lincoln par John Booth, qu’il soigna sans savoir ce qu’il avait fait. Et, en 1939, YOUNG MISTER LINCOLN (VERS SA DESTINEE), avec Henry Fonda ; loin d’être une biographie hagiographique, le film nous montre Lincoln en jeune avocat certes déjà éloquent et adversaire de l’injustice… mais aussi véreux, n’hésitant pas à réclamer froidement ses coûteux honoraires à la modeste famille qui l’a engagé ! La complexité de cet homme par ailleurs très mélancolique fournit à Ford l’occasion de créer un portrait très juste, assez grinçant et humain, du futur président. Il faut aussi citer l’intéressant ABE LINCOLN IN ILLINOIS (ABRAHAM LINCOLN, 1940) de John Cromwell, qui recouvre l’histoire de Lincoln depuis ses jeunes années jusqu’à l’élection de 1860. Il y est interprété par Raymond Massey, un habitué du personnage. Citons aussi la présence de Lincoln dans un petit bijou de film policier dû à un autre grand « westerner », Anthony Mann : THE TALL TARGET (LE GRAND ATTENTAT, 1951). Etrange ironie de l’histoire, le policier joué par Dick Powell, qui tente de déjouer un complot sudiste visant à assassiner Lincoln, en 1861 se nomme… John Kennedy ! Beaucoup plus près de nous, on trouvera un film très intéressant de Robert Redford, sorti en 2011, LA CONSPIRATION, avec James McAvoy et Robin Wright Penn. Un film qui fait écho au PRISONER OF SHARK ISLAND, décrivant le procès des conspirateurs du meurtre de Lincoln, et l’exécution de la première femme américaine condamnée à mort, Mary Surratt.

Steven Spielberg, quant à lui, n’avait pas attendu LINCOLN pour intégrer le grand président à son univers cinématographique. La toute première apparition du Grand Emancipateur dans le cinéma de Spielberg date de 1979 : ce fut dans l’explosif 1941. L’aviateur fou Wild Bill Kelso (John Belushi), après avoir pulvérisé la moitié de Los Angeles en croyant canarder l’aviation japonaise, s’écrase en plein Hollywood Boulevard. Sîtôt sorti de son avion, il se fait assommer par une statue d’Abraham Lincoln, en Père Noël à mitrailleuse ! Voilà un traitement pour le moins iconoclaste du président américain, qui répond à sa façon au chaos semé par un va-t-en-guerre… Après cette entrée en scène fracassante, Lincoln va réapparaître de façon plus discrète dans les films de Spielberg. Il fit son retour dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN, à travers la lettre à Mrs. Bixby, rédigée par Lincoln pour une mère qui perdit tous ses fils durant la Guerre Civile, morts au combat dans le même régiment. Lettre émouvante, lue par le Général Marshall pour justifier l’envoi du commando du Capitaine Miller (Tom Hanks, qui est un descendant indirect de la mère de Lincoln, Nancy Hanks) à la rescousse du dernier frère Ryan (Matt Damon) durant la bataille de Normandie en 1944. Enfin, les premières minutes de MINORITY REPORT, bien que située en 2054, nous ramènent près de deux siècles en arrière. Un jeune garçon découpe le portrait de Lincoln et lui troue les yeux avec ses ciseaux, tout en récitant la célèbre Adresse de Gettysburg. Etrange scène aux relents oedipiens : un petit américain crevant les yeux du « Père » de sa nation, dans un futur inquiétant où les principes humanistes de Lincoln semblent avoir été oubliés par les grands de ce monde… MINORITY REPORT se conclut d’ailleurs sur un retour à l’univers de la Guerre Civile Américaine, avec le rôle déterminant du revolver aux balles d’or, cadeau traditionnellement offert aux généraux victorieux des batailles de l’époque.

 

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Ce très long préambule était nécessaire pour rappeler l’importance fondamentale du personnage de Lincoln dans la culture américaine. Entre Lincoln et Steven Spielberg, c’était un rendez-vous prévu de longue date, tant le 16ème président des Etats-Unis occupait une place de choix dans l’univers du cinéaste. Celui-ci, ayant toujours sur ses tablettes plusieurs projets de films en préparation, imaginait déjà réaliser un film sur Lincoln depuis une bonne douzaine d’années, à peu près à l’époque où il mettait en scène MINORITY REPORT. La parution du livre « Team of Rivals : The Political Genius of Abraham Lincoln » de l’historienne Doris Kearns Goodwin en 2005 lui fournit la base nécessaire pour commencer à travailler sur le projet. Après avoir envisagé un « biopic » plus traditionnel recouvrant la vie entière de Lincoln, Spielberg, réalisant que c’était là une tâche impossible, retrouva son scénariste de MUNICH, le dramaturge Tony Kushner, pour qu’il écrive le script de LINCOLN. Un travail harassant de six années, Kushner ayant d’abord livré un scénario fleuve de 500 pages, sur les deux dernières années de présidence de Lincoln durant la Guerre Civile. Impossible d’adapter un tel pavé ; Kushner élagua donc radicalement son récit en resserrant celui-ci sur un passage décisif : le mois de janvier 1865, où le président américain jeta toutes ses forces dans un dernier combat politique, le vote du 13ème Amendement par la Chambre des Représentants à Washington. Soit le document qui mit fin à la Guerre Civile, en déclarant caduc l’esclavagisme dans la Constitution américaine, esclavagisme alors pratiqué par les Etats Confédérés… et leurs sympathisants au sein de l’Union.

L’esclavagisme est un sujet qui touche Spielberg, dont on sous-estime très souvent les connaissances historiques. Dans la chronologie de son cinéma, l’histoire de LINCOLN se situe 25 ans après celle d’AMISTAD. Ce dernier racontait la série de procès vécus par des Africains libres, capturés et vendus comme esclaves pour les plantations coloniales espagnoles, et qui, menés par Sengbé Pieh dit « Cinqué » (joué par Djimon Hounsou), se révoltèrent dans une sanglante mutinerie… avant d’être de nouveau capturés par la marine américaine. La question juridique de leur « propriété » créa des remous politiques sérieux, annonciateurs du futur conflit entre la Confédération et l’Union. Le film se terminait sur l’image prophétique de la défaite sudiste à Atlanta, en 1864, annonçant le déclin inévitable de la Confédération esclavagiste. En démarrant LINCOLN sur des images similaires – la bataille de Jenkins Ferry, le 30 avril 1864 -, Spielberg assure le lien entre son nouveau film et AMISTAD, qui l’avait quelque peu déçu. Opinion généralement partagée par les spectateurs, AMISTAD décontenançant ceux-ci par un traitement parfois assez figé, dans les nombreuses scènes de procès. Les morceaux de bravoure espérés y étaient rares, essentiellement concentrés dans la mutinerie qui ouvrait le film, et la reconstitution des horreurs de la traite négrière. Malgré des qualités certaines (comme la révélation du talent de Djimon Hounsou), AMISTAD ressemblait plus à un luxueux téléfilm, impression confirmée par le fait que le film fut co-produit par la firme HBO, réputée pour ses mini-séries historiques. Avec LINCOLN, Spielberg devait sentir qu’il avait une sorte de revanche à prendre.

 

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LINCOLN va surprendre et oser même déstabiliser les spectateurs les plus fidèles du cinéaste. Steven Spielberg a littéralement jugulé ses habitudes, son don pour la narration visuelle qu’on lui connaît, et il nous livre un film certes passionnant de bout en bout, mais aussi très austère et didactique… Ce qui, vu la force du sujet, n’est ici pas un mal. La description des combats de la Guerre de Sécession est volontairement mise à l’arrière-plan, résumée à quelques images chocs de la bataille de Jenkins Ferry. Spielberg avait suffisamment montré l’horreur des combats dans LE SOLDAT RYAN, et met un point d’honneur à éviter les répétitions. Les batailles de la 1ère Guerre Mondiale dans CHEVAL DE GUERRE avaient déjà été délibérément « réduites » jusqu’à l’abstraction ; les ravages de la Guerre de Sécession, dans LINCOLN, vont encore plus loin dans le dépouillement : quelques images fortes, mais très brèves, résument mieux l’horreur des tueries et des mutilations. Spielberg sait aussi qu’il s’aventurait en terrain connu, le cinéma américain ayant depuis longtemps filmé les batailles de la Guerre de Sécession, depuis AUTANT EN EMPORTE LE VENT jusqu’à l’horrifique Bataille du Cratère de Petersburg dans RETOUR A COLD MOUNTAIN et des dizaines d’autres. Avec LINCOLN, les combats épiques ne sont pas là où l’on croyait les attendre… car la parole politique est aussi une arme redoutable.

La politique chez Steven Spielberg est un élément que l’on a souvent oublié, ou sous-estimé. A vrai dire, le cinéaste a considérablement évolué sur ce sujet depuis ses débuts. Je ne parle pas ici de ses opinions politiques (on sait depuis longtemps que Spielberg est un Démocrate), ni des tentatives d’interprétation ou de récupération fréquentes de ses films, mais plutôt de la façon dont il représente celle-ci. Présente depuis les débuts en arrière-plan narratif (la critique des « lois texanes » de SUGARLAND EXPRESS, les chicaneries criminelles du Maire et du conseil municipal des DENTS DE LA MER, par exemple), elle a pris plus d’importance par la suite. LA LISTE DE SCHINDLER n’était pas qu’un simple manifeste humaniste, mais aussi une illustration de l’habileté toute politicienne avec laquelle Oskar Schindler avait su berner (et copieusement soudoyer le cas échéant) les officiels nazis pour sauver la vie de ses ouvriers. AMISTAD et MUNICH étaient des films éminemment politiques de par leurs sujets. Et en y regardant bien, même un film conçu pour le divertissement comme MINORITY REPORT était aussi une critique politique sous-jacente (visant dans ce cas précis les mesures répressives du gouvernement Bush). Il va sans dire qu’avec LINCOLN, Steven Spielberg revient aussi sur le terrain politique, à sa façon.

Les enjeux dramatiques particuliers au film de Spielberg nécessitent de la part du spectateur profane une compréhension claire de la situation historique ; situation qui, elle, était loin d’être claire… Car la Guerre de Sécession, le seul conflit militaire ayant opposé les américains entre eux, n’était pas un simple combat opposant les « gentils » de l’Union contre les « méchants » de la Confédération pour arrêter l’esclavage. Ce sont des conceptions politiques et économiques radicalement différentes qui éclatèrent au grand jour, et qui opposèrent les américains jusque dans leurs familles. Même dans les états de l’Union, la question de l’abolition de l’esclavage était loin d’être admise comme un fait évident… Comme le montre le film, Lincoln, durant ses mandats, dût lutter par des moyens guère démocratiques pour préserver l’unité politique de son pays, et préparer son futur. En un temps de crise exceptionnelle, il suspendit donc l’habeas corpus (entraînant l’arrestation arbitraire de citoyens soupçonnés d’êtres des espions sudistes), contrôla la presse et prit les pleins pouvoirs sur le Sénat. Des mesures de temps de guerre, parmi d’autres, qui nuancent donc par leur réalité la mythologie humaniste liée à Lincoln.

 

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Parmi les camps et les personnalités mis en présence dans le film, il faut d’abord bien évidemment citer l’équipe gouvernementale de Lincoln. Lincoln eut l’idée simple mais géniale de rassembler autour de lui ses principaux adversaires au sein du camp Républicain, des candidats battus à l’investiture pour les présidentielles de 1860. Notamment son Secrétaire d’Etat, William H. Seward (joué par David Strathairn – GOOD NIGHT AND GOOD LUCK). Un personnage intéressant à plus d’un titre : ancien élève des grandes universités, ancien sénateur et gouverneur de New York, Seward était l’antithèse de Lincoln, l’avocat de la Frontière qui ne fit jamais de hautes études. Lorsque son rival le nomma Secrétaire d’Etat, marque de la plus haute confiance, Seward apprit peu à peu à connaître cet homme qu’il méprisait, à l’apprécier et à devenir son plus fidèle allié. Un ami loyal, et un politicien aguerri, acceptant d’endosser les aspects les moins reluisants de la politique lincolnienne, comme le montre très bien le film : c’est lui qui recrute trois lobbyistes véreux pour influencer les votes de députés du camp Démocrate, les « canards boîteux » qui ont perdu aux dernières élections. Seward créa aussi la police secrète arrêtant les citoyens soupçonnés d’aider la Confédération, durant la suspension de l’habeas corpus par Lincoln. Le Secrétaire d’Etat fut une cible de choix pour les conjurés sudistes ; la nuit même où Lincoln fut tué, Seward échappa de justesse à un attentat commis à coups de poignard par Lewis Powell. Le vice-président Andrew Johnson (figure absente du film) échappa lui aussi cette même nuit à l’agression d’un autre conjuré, George Atzerodt.  

 

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Dans le même camp politique, il faut aussi compter sur le rôle de Francis Preston Blair (incarné par le vétéran Hal Holbrook) ; il fut l’un des fondateurs du nouveau parti Républicain, une voix influente pour Lincoln, qui comptait son fils Montgomery comme membre de son gouvernement (Postmaster General). Le père comme le fils représentaient la branche conservatrice du parti. Leurs opinions sur l’esclavage différaient, Montgomery Blair étant abolitionniste à l’inverse de son père. Ce dernier représentait aussi le courant de pensée dominant, celui qui voulait avant tout que la guerre cesse le plus tôt possible, et que les états sécessionnistes soient réintégrés dans l’Union, avec le maintien de leurs privilèges économiques – dont l’esclavage. C’est dans ce but qu’il mena des négociations secrètes avec les représentants de la Confédération, avec l’accord de Lincoln… contraignant celui-ci, comme le montre le film, à un numéro d’équilibriste politique des plus délicats : donner un « signal d’ouverture » aux sudistes, sans pour autant leur donner un moyen de pression politique dès la fin du conflit.

 

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Les Républicains de l’époque comptaient aussi dans leurs rangs un personnage explosif : Thaddeus Stevens, leader de la branche radicale, député de Pennsylvanie, à la tête de l’United States House Committee on Ways and Means (la surveillance et la gestion des finances de la législature présidentielle). Champion de la lutte abolitionniste, celui que l’on nommait « le Grand Roturier » prônait l’égalité raciale absolue, et, avec sa maîtresse et gouvernante Lydia Hamilton Smith, sauva des esclaves fugitifs grâce à un réseau de chemin de fer secret. Orateur féroce haïssant l’aristocratie, Stevens voulait que l’Armée intervienne pour forcer les propriétaires Confédérés à reconnaître l’égalité de leurs anciens esclaves… à quel prix, on n’ose pas l’imaginer. Le Grand Roturier n’aurait pas hésité à relancer la guerre à lui tout seul, se forgeant une image d’une sorte de Robespierre à l’américaine.

 

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C’est le génial Tommy Lee Jones qui prête ses traits rugueux à ce personnage hors normes de l’histoire politique américaine, auquel le scénario de Kushner donne les meilleurs dialogues dans ses échanges cinglants avec le camp adverse Démocrate. Aux yeux de Lincoln, Stevens est donc un allié très encombrant, qui ne s’embarrasse pas d’irriter davantage ses adversaires au nom d’un grand idéal… mais qui, lors d’une scène déterminante, doit faire un choix douloureux, allant jusqu’à s’humilier et se renier publiquement pour mieux faire triompher sa cause. Spielberg lui réserve quelques-unes de meilleures scènes du film, en dehors des duels à la Chambre ; notamment une passe d’armes verbale savoureuse avec Mary Todd Lincoln (Sally Field), l’épouse du président, que Stevens détestait, lui reprochant ses origines et son goût des dépenses. Et une ultime scène inoubliable, toute en tendresse et humour restreint, quand il présente à sa chère Lydia (S. Epatha Merkerson) le fameux Amendement : un retour triomphal dans les rues de Washington, la remise du précieux document à sa gouvernante… et Stevens finit au lit, perruque enlevée, avec elle ! La grande Histoire se mélangeant ainsi de façon inattendue, sous nos yeux, à l’histoire intime d’un couple vraiment peu orthodoxe…

 

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Principale cible des homériques colères de Stevens : le camp des députés Démocrates ; notamment l’éloquent Fernando Wood (Lee Pace), l’archétype du politicien amoureux de sa propre parole et de ses effets de style. Il faut ici clarifier un point important : les Républicains et les Démocrates de l’époque ne ressemblaient pas vraiment à leurs homologues actuels. Les Républicains de maintenant sont assimilés aux réactionnaires et conservateurs de tout poil, les Démocrates représentant quand à eux la branche politique plus modérée et progressiste ; à l’époque de Lincoln, ce fut plutôt le contraire, même s’il faut évidemment nuancer l’affirmation. Les Démocrates menés par Wood et George Pendleton, héritiers de Thomas Jefferson, étaient largement sympathisants aux valeurs prônées par la Confédération. Y compris, une croyance fermement établie dans l’esclavage et les questions raciales (on ne parlait pas encore de racisme, mais de « racialisme »). Jefferson lui-même avait hélas montré l’exemple… Homme brillant, extrêmement éduqué, défenseur des Lumières, co-signataire de la Constitution américaine, il était aussi un raciste et un esclavagiste notoire, ayant toujours refusé d’affranchir ses esclaves, y compris sa gouvernante et maîtresse Sally Hemings… Une pratique hélas largement pratiquée et admise chez les héritiers spirituels de Jefferson, à l’époque de Lincoln. Et le fait que le président ait concentré des pouvoirs exceptionnels en temps de guerre ne pouvait qu’irriter Wood (leader des « Copperheads », Démocrates favorables à l’esclavagisme) et ses collègues les plus agressifs.

 

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Il faut aussi citer le rôle particulier de trois personnages, William N. Bilbo, Robert Latham et Richard Schell (joués par James Spader, John Hawkes et Tim Blake Nelson). Trois « hommes du Président » chargés d’appliquer les basses oeuvres de la stratégie politique de Lincoln. Spielberg et Kushner réservent à ces curieux lascars des scènes pleines d’un humour grinçant. Pour accomplir une grande idée humaniste et la faire passer dans la Constitution, il ne faut pas hésiter à graisser quelques pattes en chemin ! Les trois hommes se voient donc chargés d’offrir, en toute discrétion, à des députés Démocrates politiquement affaiblis des places de choix dans la nouvelle administration fédérale nécessaire à la reconstruction politique du pays. Plus facile à dire qu’à faire, cependant, car les « canards boîteux » ciblés sont souvent veules, lâches, changent d’avis sous la pression, ou n’hésitent pas à sortir les revolvers… La grande politique de Lincoln s’est aussi accomplie par des calculs tortueux et des pots-de-vin ; les trois complices effectuent, sous nos yeux, un vrai travail de lobbying riche en coups tordus. Ce qui ne gêne pas un William N. Bilbo, ancien Confédéré combinard au nom de Hobbit, emprisonné en raison de la suspension de l’habeas corpus. Un rôle dans lequel James Spader (ex-jeune premier quelque peu falot des années 1990) est méconnaissable.

 

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Ne pas oublier non plus une autre figure historique américaine parmi les plus populaires de l’époque : le général Ulysses S. Grant (interprété par Jared Harris) : désigné général en chef par Lincoln en 1863 alors que l’Armée de l’Union essuyait les revers humiliants en série, le tenace Grant finira par défaire enfin le mythique général sudiste Robert E. Lee, et y gagner une réputation de héros militaire américain. Reconnaissable entre tous à son allure de bouledogue barbu, consommateur effréné de cigares, Grant sera le 18e président américain, de 1869 à 1877, succédant à Andrew Johnson, l’ancien vice-président de Lincoln. Un président populaire malgré les scandales qui entacheront ses deux futurs mandats, perpétuant l’esprit de conquête américain et l’héritage de Lincoln. Une très belle scène, typiquement « fordienne », nous montrera les deux hommes assis sur le perron d’une maison, discutant de la reconstruction d’une nation ruinée par la guerre, devant une armée se dirigeant dans une direction incertaine.

J’ai quelque peu omis l’importance de la délégation menée par Alexander Hamilton Stephens (Jackie Earle Haley), le vice-président de la Confédération dirigée par Jefferson Davis, l’objectif de celle-ci étant clair : la réintégration à la condition du maintien de ses privilèges économiques. Il va de soi que le Sud, asphyxié économiquement par les blocus, sa légitimité réduite à une peau de chagrin après le vote du Treizième Amendement, ne pouvait plus lutter contre l’application des lois de Lincoln. L’économie du Vieux Sud, fondée sur la propriété terrienne, l’aristocratie et l’esclavagisme, ne pouvait rivaliser face à l’industrialisation en provenance du Nord. La discussion entre Lincoln et Stephens pose toutefois la base des problèmes à venir : les anciens états Confédérés garderont par tradition une immense rancoeur contre les « Yankees », encore présente de nos jours. Contre les anciens esclaves désormais affranchis, on sait ce qu’il en sera : racisme, ségrégation et persécutions incessantes pendant un bon siècle, jusqu’à l’émergence des Droits Civils durant les années 1960.

 

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La tragédie que fut la Guerre de Sécession pour tous les américains frappa aussi profondément la famille d’Abraham Lincoln. Steven Spielberg et Tony Kushner rappellent aussi les efforts déployés par les époux Lincoln pour leur propre union, au prix de terribles déchirements personnels. Le portrait de la famille Lincoln est d’une tristesse incroyable, celui d’une famille hantée par la Mort. 

Steven Spielberg met en avant les conflits du couple formé par Abraham Lincoln et son épouse, Mary Todd Lincoln (Sally Field). Issue d’une bonne famille du Kentucky (état officiellement neutre mais sympathisant de la Confédération), Mary vit ses frères partir à la guerre dans le camp sudiste. Ce qui suffit à alimenter les ragots, et à la diaboliser en faisant d’elle, à tort, une espionne confédérée. Critiquée pour ses dépenses (ce qui nous vaut la fameuse scène où elle tient tête à Thaddeus Stevens), la pauvre Mary se voyait ainsi accablée de tous les reproches, alors que l’Histoire grandissait son mari qu’elle soutint pourtant plus que quiconque. 

A la tragédie universelle de la guerre, s’en ajouta une autre, intime celle-là. Des quatres fils qu’eurent Mary et Abraham Lincoln, un seul survécut : l’aîné, Robert (joué par Joseph Gordon-Levitt). Un petit garçon, Edward, mourut avant ses quatre ans en 1850. William, « Willie » leur troisième fils, mourut en février 1862, à l’âge de 11 ans. Quand le film débute, le couple Lincoln est donc déjà gravement fragilisé ; quel couple peut supporter d’avoir à enterrer ses enfants ? L’épreuve est terrible pour les parents, et de plus aggravée par la santé mentale fragile de Mary, dépressive et bipolaire. Elle est au bord de la « désintégration », durant le récit ; le moindre incident l’affecte au point qu’elle se persuade qu’un accident de calèche était en fait un attentat manqué. Mary avait raison de craindre les menaces de mort, réelles, qui pesaient contre son mari… Les dures épreuves ne s’arrêtèrent pas là pour Mary Todd Lincoln, qui dut aussi non seulement voir son mari se faire tuer sous ses yeux. La mort de son petit dernier, Thomas dit « Tad », à 18 ans, sera le coup de trop. Suite à ce drame, Mary tomba dans une telle dépression qu’elle fut internée pendant un temps, par décision de son fils aîné, à qui elle ne pardonnera pas ce geste.

La performance de Sally Field est particulièrement touchante, rendant justice à un personnage mal compris, tout en retenue douloureuse. La comédienne, plus âgée que son personnage (Field approche des 67 ans, alors que Mary Todd Lincoln n’en comptait que 47), sait se servir de cette différence à son avantage : la souffrance, l’épuisement, mais aussi la détermination de Mary profitent de sa maturité.

Il faut aussi noter la présence, discrète mais importante, d’un personnage a priori anodin dans l’entourage de Mary Todd Lincoln : sa confidente, Elizabeth Keckley (jouée par Gloria Reuben, visage familier de la série URGENCES). Une couturière affranchie, ancienne esclave qui sut racheter elle-même sa liberté, et, grâce à ses compétences et un solide carnet d’adresses, devint donc la grande amie de la Première Dame. Cette femme discrète, observatrice presque mutique des évènements en cours, est pour Spielberg un personnage important : le témoin du changement historique en cours. A travers Elizabeth Keckley, le cinéaste effectue aussi un « raccord » d’un film à un autre : elle évoque sans aucun doute Celie, l’héroïne de LA COULEUR POURPRE jouée par Whoopi Goldberg. Celie, qui, au fil de ses épreuves, devenait finalement libre et gagnait sa vie en devenant une couturière réputée, suivant ainsi le chemin tracé par Elizabeth Keckley. Dans la chronologie historique spielbergienne, LA COULEUR POURPRE suivra d’ailleurs LINCOLN. Quarante années environ après la mort du Grand Emancipateur, nous suivrons ainsi le quotidien des descendants des esclaves affranchis… devenus des citoyens de seconde zone, en proie à l’intolérance et à la violence domestique. 

 

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Mais revenons à la famille Lincoln. La description de la relation entre le Père de la Nation et ses deux fils est d’une grande finesse. Eux aussi souffrent, chacun à leur façon. L’aîné, Robert, est celui sur qui tous les grands espoirs parentaux sont fondés. Avec raison, d’ailleurs, puisque Robert Todd Lincoln sera secrétaire d’Etat à la Guerre durant les mandats de James Garfield et Chester Arthur. Il vivra d’étranges coïncidences historiques : il était près du Ford Theatre le soir où son père fut tué ; des années plus tard, il assista aux assassinats du président Garfield par Charles Guiteau en 1881, et du président McKinley par Leon Czolgosz en 1901… En attendant ces jours funestes, le jeune Robert Todd Lincoln est décrit comme un jeune homme qui connaît des relations houleuses avec son illustre père. Un amour filial handicapé par la peur d’un père de perdre un fils de plus. Robert était en âge de combattre, et ne tolérait pas l’idée de devoir être confortablement « planqué » par ses parents. Inacceptable pour un jeune homme mis en colère par les insultes et menaces subies à l’université, et qui voit de ses yeux les ravages de la guerre : la découverte des membres coupés, une des très rares scènes purement visuelles du film de Spielberg, à l’origine d’une dispute sérieuse entre le père et le fils.

 

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Avec le petit Tad (Gulliver McGrath, découvert dans le DARK SHADOWS de Tim Burton), Spielberg livre une description touchante de la relation paternelle du président avec son dernier-né. Beaucoup de tendresse se dégage de ces scènes. A onze ans, Tad (pour « Tadpole », « Tétard », son surnom) a déjà été gravement affecté par la mort de son frère Willie. Les Lincoln durent faire en sorte que ce jeune garçon vive une enfance malgré tout heureuse à Washington, quitte à le laisser jouer à sa guise les Ben-Hur les couloirs de la Maison Blanche, et interrompre à tout bout de champ les graves entretiens politiques de son père… Avec Tad, le regard « spielbergien » sur l’enfance se nuance d’une incommensurable tristesse. Le petit garçon se pose des questions et ne cesse de regarder des daguerréotypes d’esclaves, enfants vendus comme des animaux, adultes au dos déchiqueté par les coups de fouet… Il a déjà conscience de l’injustice. Tout comme il a douloureusement conscience d’une enfance volée par la Mort : celle de son frère Willie, et celle de son père. Une des plus belles idées du film de Spielberg est de traiter l’assassinat de Lincoln sans le reconstituer une nouvelle fois ; toute la scène, traitée en « contrechamp », est placée du point de vue de Tad, assistant dans un autre théâtre à une représentation du conte d’Aladin… La féérie est interrompue par l’annonce de la grave nouvelle, et le désespoir de l’enfant. Scène d’autant plus douloureuse que l’on sait que Tad mourra de maladie quelques années plus tard. Comment croire encore, après cela, au mythe de « l’enfance merveilleuse » que l’on prête depuis trop longtemps à Spielberg ?

 

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Parlons un peu de la mise en scène de Spielberg. Le cinéaste tord encore une fois le cou aux idées reçues le concernant. LINCOLN, film forcément profondément ancré dans l’Histoire, refuse les clichés de la Guerre de Sécession. On s’imaginait que Spielberg, cinéaste visuel par excellence, allait nous livrer un film à très grand spectacle, avec des mouvements de caméras élaborés, des batailles et des mouvements de foule destinés à nous en mettre « plein la vue »… Surprise : il nous livre son film le plus dépouillé, le plus « sec », ce qui ne signifie pas pour autant qu’il renonce à un grand travail visuel. Mais il sait le juguler pour le mettre entièrement au service des personnages, de leurs interprètes et des dialogues incisifs, très riches, signés par Kushner. Le pari était le suivant : rendre claires des informations et des situations politiquement complexes, par le truchement de la parole, l’arme politique par excellence ; et donner au film un rythme particulier, loin de la frénésie visuelle à la mode, adoptant ainsi la vision et l’esprit de Lincoln. Le risque, énorme, était de faire un film bavard, statique et interminable… un risque que Spielberg n’avait pas totalement su éviter sur AMISTAD. Les erreurs du passé ont été ici bien identifiées, et évitées. Spielberg a su allier la plume de Kushner et la caméra de son chef-opérateur Janusz Kaminski pour accomplir le pari suivant : rendre des échanges de dialogues aussi visuels que possible. LINCOLN est à ce titre admirable, qu’il s’agisse de réinterpréter les disputes des époux Lincoln, les réunions du cabinet gouvernemental ou les duels verbaux « explosifs » entre abolitionnistes et esclavagistes à la Chambre des Représentants. Dans ce dernier cas, la présence d’un acteur comme Tommy Lee Jones rend lesdits duels inoubliables. Chaque mot, chaque insulte (plus ou moins poliment formulée) devient aussi redoutable qu’une arme à feu.

Suivant une tradition bien établie dans le grand cinéma américain, LINCOLN est donc un film de mots. La rhétorique politicienne de l’époque est le vrai champ de bataille du film : plus qu’une démonstration de belles idées, ce fut un combat permanent où Abraham Lincoln sut se sublimer. L’une des grandes idées du film, fidèle aux portraits du vrai Lincoln, est de mettre en valeur son talent rhétorique : qu’il soit conteur humoristique, orateur ou chef de gouvernement, Abraham Lincoln est pleinement conscient de son pouvoir sur les mots. Il faut le voir, par exemple, se mettre à raconter une de ses fameuses anecdotes alors que toute son équipe est sur des charbons ardents, en pleine attente des nouvelles du bombardement de Wilmington… Au milieu de ce chaos guerrier, Lincoln prend tout son temps pour raconter une histoire hilarante sur Ethan Allen et le portrait de George Washington accroché dans des toilettes anglaises… Par la magie des mots de Kushner et l’interprétation de Daniel Day-Lewis, la scène, reposant sur un simple dialogue, prend le dessus sur le contexte tendu de la séquence. Un tour de force verbal, du pur « storytelling » spielbergien qui n’en était pas à son premier coup de maître en la matière. Se souvenir de l’histoire de l’Indianapolis racontée par Robert Shaw dans LES DENTS DE LA MER…

On citera aussi l’habile utilisation des discours les plus célèbres de Lincoln dans le film. La célèbre Adresse de Gettysburg, si révérencieusement traitée d’habitude dans le cinéma américain, est ici employée dans une scène d’ouverture de façon inattendue. Lincoln discute avec deux soldats noirs de la Guerre, de l’abolition imminente et de ses retombées ; même les principaux concernés ne sont guère d’accord entre eux, légitimement sceptiques quand à leur future intégration comme citoyens américains libres. Deux jeunes soldats blancs arrivent, présentant leurs respects à leur président, et tentent de réciter le discours. Ils bafouillent et s’empêtrent avant de repartir dans leur bataillon. C’est un soldat noir qui finit par reprendre et terminer par coeur le discours de Lincoln. Celui-ci n’a donc pas eu la même résonnance pour tout le monde ; en quelques instants, est ainsi brillamment posée l’incompréhension profonde de la vision de Lincoln au sein même des troupes de l’Union…

 

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Spielberg n’en oublie pas pour autant son sens de la mise en scène, certes ici toute en retenue, mais néanmoins toujours truffée d’idées visuelles uniques. Les champs de bataille meurtriers de la Guerre de Sécession sont ainsi traités avec un sens total de l’épure. La description de la Bataille de Jenkins Ferry, qui ouvre le film, est l’antithèse des 20 minutes sanglantes du SOLDAT RYAN… mais elle est tout aussi dérangeante : quelques images fortes d’une épouvantable tuerie collective entre soldats, où l’on s’éventre à coups de baïonnettes et on se piétine dans un abominable bourbier. Bien plus tard dans le film, la visite d’un hôpital de mutilés de guerre est l’une des très rares occasions où Spielberg livre une scène purement visuelle. Alors que le président rend visite aux blessés, Robert suit deux soldats noirs qui traînent un petit chariot bâché d’où coule du sang : des bras coupés, blancs et noirs, jetés ensemble dans une fosse commune… On n’a pas fait plus cru, comme description des ravages de la Guerre de Sécession. La reconstitution de la reddition Confédérée à Appomattox, est également traitée sans le moindre dialogue. Le Général Lee, tout en posture chevaleresque, y ignore superbement son homologue Grant, qui le voit partir sans un mot. Tout l’orgueil Sudiste résumé en quelques plans.

La virtuosité de Spielberg se sublime ici en quelques scènes « ramassées » mémorables : le vote décisif devient un véritable moment de film à suspense dans le film. Qui aurait cru qu’un simple vote pouvait fournir matière à une vraie scène épique ? Paiement ultime de cette scène, l’image de Lincoln seul dans son bureau, alors que retentissent les cloches signalant la validation du Treizième Amendement, puis rejoint en silence par Tad, est une de ces scènes purement cinématographiques, comme seul Spielberg est capable d’en inventer. Un moment de grâce absolue, peut-être inspiré par une scène similaire de LA VIE DE GALILEE de Bertolt Brecht, reprenant l’idée des cloches dans un contexte très différent.

Il fallait bien une conclusion à la hauteur des enjeux du film. Les dernières minutes de LINCOLN vont dans ce sens, avec une séquence d’adieux où Spielberg ne peut évidemment pas manquer un nouvel hommage à John Ford, et aux dernières images de YOUNG MISTER LINCOLN auxquels son film fait alors écho. Ce soir fatidique du 15 avril 1865, Lincoln quitte la Maison Blanche pour se rendre au Ford Theatre, où sa femme l’attend avec des invités. Il refuse les gants noirs que lui tend son domestique, et s’en va, d’un pas tranquille, vers sa destinée, suivi par la caméra qui « désincarne » sa haute silhouette fantômatique. Profitons de l’occasion pour saluer le remarquable travail de Janusz Kaminski, qui, en vingt ans de collaboration (un record dans le milieu) avec Spielberg, n’a cessé de l’aider à transformer son cinéma. Le chef-opérateur polonais joue sur toute une gamme de couleurs hivernales saturées, sur des sources de lumière d’époque (lampes aux fenêtres, éclairages au gaz…) et sur l’utilisation d’atmosphères confinées et enfumées, réussissant le tour de force de créer une ambiance de film en noir et blanc de la grande époque, en couleurs.

 

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LINCOLN ne se limite pas à sa reconstitution historique méticuleuse, ses échanges de grands dialogues et ses inhabituels morceaux de bravoure ; c’est aussi un récit tout imprégné de la philosophie, des failles et des interrogations de son principal protagoniste. C’est peu de dire que Daniel Day-Lewis incarne Abraham Lincoln : cet acteur extrêmement exigeant s’est littéralement, totalement, fondu dans la personnalité du président américain. Loin des habituels portraits glorificateurs de Lincoln faits par le cinéma américain d’antan, le Lincoln de Day-Lewis « sort du marbre » et redevient humain. Un homme profondément solitaire, mélancolique, politicien roué et humaniste, terriblement épuisé par les épreuves de sa vie, et le coût humain de la guerre. L’acteur a su parfaitement saisir sa complexité, et sa dimension profondément spirituelle. Il s’est totalement investi dans le rôle, cassant au passage certains clichés érigés par d’autres films : conformément à la réalité des témoignages, par exemple, son Lincoln a une voix aiguë, posée mais capable de s’enflammer, n’ayant rien à voir avec l’habituelle timbre de baryton qu’on prêtait à tort au président. Sa diction, sa gestuelle, sont très particulières. Rien à voir là aussi avec le cliché à la mode d’un président hyperactif (on en a connu des agités de ce genre, en France…) ; Day-Lewis insiste avec beaucoup de justesse sur la nécessité de trouver « le rythme de l’homme », dans sa façon de se déplacer, d’écouter et de parler. Une leçon pour tous les acteurs.

Le génie de Lincoln ne se limitait pas à ses seuls talents politiciens, il était aussi d’essence spirituelle. Ce fils d’un fermier Baptiste illettré sut, au fil du temps, développer une culture religieuse très particulière vu le poids de la religion aux Etats-Unis. Sceptique religieux dans sa jeunesse, Lincoln adhéra ensuite à la Doctrine de Nécessité, une croyance selon laquelle l’esprit humain était contrôlé par une puissance supérieure. Jamais affilié à une église particulière, Lincoln sut toutefois utiliser habilement les références religieuses dans ses discours, faisant preuve d’une connaissance biblique nécessaire pour une population essentiellement Protestante et attachée aux valeurs des Pères fondateurs. La mort de son fils Willie a certainement influencé Lincoln dans ses croyances et sa vision personnelle de la spiritualité.

Le film saisit cette facette très importante du personnage, pleinement conscient du fardeau moral des décisions qu’il doit prendre. Il fait un rêve récurrent, le plaçant à la proue d’un navire lancé à pleine vitesse. Un rêve qui le terrifie, lui, l’homme au rythme lent… Il ne cesse de s’interroger, également. « Choisissons-nous de naître ? Ou sommes-nous faits pour les temps dans lesquels nous vivons ? » ; à travers lui, Steven Spielberg revient à une question qui était déjà présente, sous d’autres formes, dans ses films (particulièrement MINORITY REPORT…). Y a-t-il, dans les décisions importantes que nous prenons pour nos vies, une prédestination « providentielle », ou un libre-arbitre ? Sommes-nous seuls maîtres de notre destin, individuel et collectif, ou y a-t-il un « plan » écrit pour nous ? On touche ici à une question philosophique qui fait, je le pense, l’essence du cinéma et de la vision de Spielberg.

 

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« Father Abraham » était l’un de ses nombreux surnoms, le plus éminemment biblique : celui d’un père, le patriarche à qui Dieu ordonne d’effectuer le plus atroce des sacrifices, celui de son fils, pour mettre sa foi à l’épreuve. Une mise à l’épreuve nécessaire pour respecter l’alliance divine, un thème familier à Spielberg s’il en est. Les épreuves traversées procèdent d’une démarche éminemment sacrificielle à plus d’un titre pour Lincoln : la mort de ses fils, les batailles fauchant les vies de milliers de jeunes gens, les obstacles au vote du Treizième Amendement… tout cela se rejoint dans la lutte politique d’un Lincoln tourmenté par ce fardeau. Multiplier les calculs politiques pour faire passer l’Amendement avant la fin de la guerre a un prix terrible : des mois de guerre supplémentaires, et donc la perte d’autres vies humaines, concrétisée par la scène de la visite du champ de bataille de Petersburg.

Au total de quatre ans de guerre, plus de 600 000 hommes moururent ; plus de 400 000 survécurent, blessés et mutilés pour le restant de leurs jours. Les vies sacrifiées d’un million d’hommes, pour la réalisation d’une simple idée d’égalité entre les hommes. Abraham Lincoln sera, symboliquement, le dernier « sacrifié » de ce conflit. Il s’en va sous nos yeux, embrassant complètement sa destinée sur une dernière parole, faussement anodine : « Je dois m’en aller, mais je voudrais rester. » La démarche du président devient donc, sous nos yeux, celle d’un martyr, impression confirmée par les dernières images : le cadavre de Lincoln déclaré mort, tel un Christ déposé de sa croix. Et un ultime message, celui de son second discours d’investiture prononcé un mois avant sa mort. Prononcé devant une foule immense (où se tenaient son futur assassin et les conspirateurs de l’attentat…), ce discours d’une grande tristesse frappe par ses multiples références au Christ, et par la tristesse qui s’en dégage derrière le pragmatisme de la Reconstruction annoncée. Une tristesse toutefois tempérée par un autre sentiment : le pardon. En refusant d’appeler à la violence et à la revanche aveugle envers les états sudistes, Lincoln était arrivé au bout de son odyssée personnelle ; l’homme avait atteint le divin en lui-même. Toutes ses souffrances, il sut les transcender par ce message de pardon. Cet aspect-là ne pouvait que toucher Steven Spielberg et Tony Kushner ; un accomplissement spirituel total, refusant le sentimentalisme, et qui transforme le film dans ses derniers instants.

A n’en pas douter, LINCOLN va marquer une nouvelle étape dans la filmographie de Spielberg ; l’accomplissement pour lui d’une phase créative particulière, plus intériorisée qu’auparavant. Alors que Steven Spielberg se prépare à revenir à sa chère science-fiction avec le projet (retardé de quelques mois) ROBOPOCALYPSE, il sera intéressant de voir comment son LINCOLN va influencer ses oeuvres à venir ; le cinéaste approchant les 70 ans, celles-ci devraient être, à l’image de cette remarquable « anti-biopic », plus radicales qu’on ne le croit, et déjouer une nouvelle fois les préjugés à son égard.

 

Ludovic Fauchier (« Aye ! »).

 

Anecdotes… :

- Hal Holbrook, figure familière du grand cinéma américain (Gorge Profonde dans LES HOMMES DU PRESIDENT), qui joue ici Preston Blair, a lui-même incarné Abraham Lincoln à plusieurs reprises, notamment dans une mini-série de 1974 également intitulée LINCOLN, et dans NORD ET SUD (1986).

- les admirateurs de Daniel Day-Lewis se rappelleront qu’avant d’incarner le Grand Emancipateur, l’acteur avait joué un personnage férocement anti-lincolnien : Bill le Boucher, chef de la pègre new-yorkaise dans GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese. Il lynchait un acteur grimé en Lincoln ! Ironie du destin, dans ce même film, il croise Liam Neeson, qui faillit jouer le président américain pour Spielberg. Dans GANGS OF NEW YORK, il y a d’ailleurs une connection « spielbergienne » assez spéciale… A l’écran, le futur Lincoln tue les interprètes de LA LISTE DE SCHINDLER, E.T. L’EXTRA-TERRESTRE et A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : le personnage de Neeson est poignardé ; Henry Thomas, qui a bien grandi depuis qu’il jouait Elliot, est crucifié ; et Brendan Gleeson, le chasseur de robots d’A.I., se fait fracasser le crâne. Quand à Leonardo DiCaprio, qui joua juste après le rôle de Frank Abagnale Jr. dans l’ARRÊTE-MOI SI TU PEUX du même Steven Spielberg, il passe un très sale quart d’heure sous les poignards et les coups de poings de Day-Lewis !

 et la « Lincoln-Spielberg connection » de GANGS OF NEW YORK… où il malmène plusieurs « spielbergiens » familiers !

ZERO DARK THIRTY – La fiche technique et l’histoire

ZERO DARK THIRTY - La fiche technique et l'histoire dans Fiche et critique du film zero-dark-thirty-06

ZERO DARK THIRTY

Réalisé par Kathryn BIGELOW   Scénario de Mark BOAL 

Avec : Jessica CHASTAIN (Maya), Kyle CHANDLER (Joseph Bradley), Jason CLARKE (Dan), Joel EDGERTON (Patrick – Chef de l’Escadron), Jennifer EHLE (Jessica), Fares FARES (Hakim), James GANDOLFINI (le Directeur de la CIA), Reda KATEB (Ammar),  Harold PERRINEAU (Jack), Edgar RAMIREZ (Larry), Mark STRONG (George), Simon ABKARIAN (un Détenu)  

Produit par Mark BOAL, Megan ELLISON, Jonathan LEVEN, Matthew BUDMAN, Tabrez NOORANI et David TICOTIN (Annapurna Pictures)  

Musique Alexandre DESPLAT   Photo Greig FRASER   Montage William GOLDENBERG et Dylan TICHENOR   Casting Mark BENNETT, Richard HICKS et Gail STEVENS  

Décors Jeremy HINDLE   Direction Artistique Rod McLEAN et Ben COLLINS   Costumes George L. LITTLE  

Distribution USA : Columbia Pictures / Distribution INTERNATIONAL : Universal Pictures  

Caméras : Arri Alexa M et Arri Alexa Plus   Durée : 2 heures 37  

zero-dark-thirty-011 dans Fiche et critique du film

L’Histoire :

2003. Dans un «Site Noir» de la CIA, planque secrète des services secrets américains, un homme, Ammar, est interrogé et torturé. Nouvelle venue dans l’équipe locale de la CIA, Maya, une jeune femme, assiste avec malaise à ces pratiques, acceptées en secret par son gouvernement depuis qu’il a déclaré la guerre contre la nébuleuse islamiste Al-Qaïda, après les attentats du 11 septembre 2001. L’interrogateur, Dan, veut briser la résistance d’Ammar, financier d’un des terroristes kamikazes, afin qu’il lui donne un renseignement les menant à la piste d’Ousama Ben Laden, le chef d’Al-Qaïda, instigateur des attentats meurtriers, et sur la liste noire des services secrets américains depuis des années. Dan continue à torturer Ammar pour obtenir des informations sur un « Groupe Saoudien », les informations dont disposent les agents les laissant craindre un prochain attentat meurtrier. Mais les scènes auxquelles Maya assiste lui posent un cas de conscience. Ammar refuse de parler, malgré les sévices. Maya et ses collègues doivent en conséquence travailler sur de maigres indices et des faux noms, sujets à caution depuis l’invasion de l’Afghanistan par les forces américaines. Le 29 mai 2004, un attentat meurtrier est commis à Khobar, en Arabie Saoudite, ciblant les non-musulmans et les américains. Sous la pression, Ammar finit par lâcher un nom : « Abou Ahmed »…

Geronimo EKIA – ZERO DARK THIRTY

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ZERO DARK THIRTY, de Kathryn Bigelow

 

Kathryn Bigelow, la battante brune qui ose s’attaquer à des sujets ordinairement réservés à ses collègues masculins (films d’horreur, de guerre, policiers, thrillers), n’a décidément pas peur de se frotter à des sujets épineux. Encouragée par la réussite de son HURT LOCKER / DEMINEURS sorti en 2008, elle s’est plongée à corps perdu dans ZERO DARK THIRTY, lecture fictionnalisée d’une décennie de traque menée par les agents de la CIA déterminés à retrouver et éliminer l’homme le plus haï de ce début de siècle, Ousama Ben Laden, chef historique de l’organisation terroriste islamiste Al-Qaïda.

 

Geronimo EKIA - ZERO DARK THIRTY dans Fiche et critique du film zero-dark-thirty-07

Le sujet de ZERO DARK THIRTY ne pouvait qu’attirer les controverses : les habitants de Chandigarh, en Inde, ont été mécontents d’apprendre que leur ville servit de décor, pour représenter Lahore et Islamabad, et de se voir ainsi « associés » malgré eux à un nid d’affreux terroristes. Une susceptibilité légitime. Le film n’a pas été tourné sans prendre de risques – l’assaut final a été réalisé en Jordanie, tout près de l’Irak, toujours zone à risque. La réalisatrice revenait dans le pays où elle avait tourné THE HURT LOCKER (ce qui, à l’époque, lui avait valu quelques soucis au moment du retour aux States face à une administration soupçonneuse), pas découragée à l’idée de connaître de nouveaux ennuis avec son pays. Et cela n’a pas traîné : ZERO DARK THIRTY a suscité des réactions très contrastées aux Etats-Unis, où les mensonges de l’époque Bush et de la guerre au terrorisme islamiste ont gravement endommagé l’unité du pays. Le film, montrant d’emblée l’existence des « Sites Noirs » de la CIA et les tortures (en novlangue politiquement correcte, on appelle cela « techniques d’interrogatoire renforcé ») effectuées sur les prisonniers, s’est forcément attiré un feu nourri de protestations et de reproches. Les conservateurs de tout bord (qui ont sûrement fermé les yeux sur les « interrogatoires » et les détentions arbitraires durant les deux mandats de Bush…) ont attaqué le film, y voyant une propagande en faveur de Barack Obama en période d’élection présidentielle. Il est vrai qu’Obama a grandement profité politiquement de la mort du leader terroriste, mais on voit difficilement en quoi le film le soutient. Le président américain n’apparaît pas dans le film. Et l’argument de la soi-disante « propagande politique » ne peut pas tenir la route, le film ne cherchant pas à défendre les valeurs d’un camp politique, mais avant tout à retranscrire la vérité des faits, même sous forme de fiction.

Mike Morrell, l’actuel directeur de la CIA, s’est quant à lui profondément offusqué de l’image peu flatteuse dressée par le film envers l’Agence. Certes, il aurait été stupéfiant de le voir approuver ZERO DARK THIRTY ; mais de là à affirmer que la CIA n’a jamais trempé dans ces histoires de détentions forcées et de tortures… on est en droit de hausser les sourcils. Les anciens détenus de Guantanamo seraient sûrement d’un autre avis. Quoi qu’il en soit, ZERO DARK THIRTY a provoqué un gros malaise au sommet de l’échelle politique, le Sénat ayant ouvert une enquête pour comprendre comment le scénariste du film, Mark Boal (déjà auteur de celui de HURT LOCKER), ancien journaliste ayant enquêté sur les opérations américaines en Afghanistan et Irak, a pu avoir accès à de possibles informations confidentielles. Celui-ci reconnaît que si le film est une fiction, les techniques de torture (dont le sinistre « waterboarding ») sont bien inscrites dans les programmes d’interrogatoire de la CIA. Difficile de croire qu’il aurait inventé ces scènes-là, d’autant plus que le prédécesseur de Morrell, Leon Panetta (représenté dans le film par James Gandolfini) a admis la réalité de ces insoutenables interrogatoires.

Même des personnalités Démocrates s’y sont mis… De bonnes âmes, parmi lesquelles l’acteur Martin Sheen, ayant pris officiellement position contre le film et ses nominations aux Oscars, se sont persuadées que le même film mettait en valeur ces actes de torture et cherchait à les légitimer ! De quoi être songeur devant la validité de l’argument. Pour le coup, l’immortel interprète du Capitaine Willard dans APOCALYPSE NOW semble être passé complètement à côté du propos du film. Difficile de voir une quelconque valorisation de ces scènes, tant elles sont effectivement dérangeantes.

On a donc un film qui, d’un point de vue à l’autre, se voit accusé de valoriser des actes de torture réels, tout en étant accusé de les avoir inventé, ceci au profit d’un camp politique supposé défendre des valeurs opposées à de telles pratiques… Comme quoi, dès lors qu’il s’agit d’interpréter un film venant déranger les consciences, il est plus facile de voir midi à sa porte, de garder un point de vue biaisé par son positionnement politique que de s’interroger sur ce que nous montre ce film. Il est assez curieux de voir combien certains ont la mémoire courte dès qu’un film met à mal leurs convictions… comme si la représentation d’actes de torture incriminant la CIA était une nouveauté dans les films. Il serait temps pour ces « indignés »-là de revoir les films de Costa-Gavras des années 1970, comme ETAT DE SIEGE : la CIA était dans le collimateur du réalisateur, accusée directement d’avoir élaboré un programme d’interrogatoire des opposants politiques des régimes dictatoriaux sud-américains. Le cinéaste ne détournait pas les yeux pour montrer l’horreur de ces programmes de torture, certes appliqués dans un autre complexe politique, mais tout aussi révoltants. Et il faut se rappeler le lourd passif de cette même CIA également citée par Costa-Gavras, dans MISSING, pour avoir armé le putsch du général Pinochet au Chili et ainsi participé à la mise en place d’une des plus abominables tyrannies de la fin du vingtième siècle. A sa façon, ZERO DARK THIRTY, en montrant frontalement les pratiques de la même CIA au Proche-Orient, se place dans une même démarche de vérité.

On signalera aussi, plus près de nous, que d’autres films (SYRIANA avec George Clooney et Matt Damon, BODY OF LIES / MENSONGES D’ETAT de Ridley Scott, avec Leonardo DiCaprio et Russell Crowe) évoquant les opérations de la CIA durant ce début de 21ème Siècle ensanglanté par le terrorisme, sont tout aussi sévères et crus dans leur description d’actes de torture que le film de Bigelow, mais n’ont curieusement pas subi les mêmes reproches que celui-ci. Deux poids, deux mesures ?

Croire que Kathryn Bigelow et Mark Boal cautionnent de tels actes parce qu’ils les filment est bien mal les connaître. Les auteurs du film, décidant de coller au plus près de la réalité des faits, nous mettent face à nos questionnements moraux dans ces séquences. La réalisatrice se place du point de vue de son personnage principal, Maya (Jessica Chastain), assistant à ces interrogatoires forcés avec un malaise compréhensible. Difficile pour le spectateur de ne pas souffrir pour Ammar (Reda Kateb), le pauvre type rudoyé et humilié jusqu’à l’intolérable… mais, dans le même temps, impossible d’oublier que ce « pauvre type » a financé des assassins qui se moquent bien, eux, du respect de la dignité humaine. Comment faire, alors, pour obtenir l’information nécessaire à débusquer les chefs de ces assassins ? Pas d’angélisme ni de prêche ici, ZERO DARK THIRTY vient mettre à mal nos certitudes.

 

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La transgression est d’ailleurs un thème récurrent, dans le cinéma de Kathryn Bigelow. Refusant l’approche manichéenne de rigueur, la réalisatrice aime les personnages qui franchissent la ligne de démarcation morale entre Bien et Mal, et le paient lourdement. Un jeune homme qui, par amour, se joint à un gang de vampires et assiste à leurs raids sanglants (la traumatisante scène du bar de NEAR DARK / AUX FRONTIERES DE L’AUBE) ; une jeune femme-flic attirée par l’homme qui la fait chanter, un psychopathe (BLUE STEEL) ; un flic participant aux braquages commis par le gang de surfeurs criminels dans lequel il s’infiltre (POINT BREAK) ; un ex-flic devenu « dealer d’images » violentes (STRANGE DAYS) ; un officier soviétique sacrifiant les hommes de son équipage pour empêcher un accident nucléaire (K-19) ; ou des démineurs tellement accros au danger qu’ils sont incapables de se réadapter à une vie ordinaire (THE HURT LOCKER / DEMINEURS)… ZERO DARK THIRTY ne déroge pas à la règle, en suivant le parcours d’une jeune femme acceptant de se salir les mains pour accomplir sa mission. L’ambiguïté permanente de ces personnages n’est pas une posture ou une figure de style pour Kathryn Bigelow, qui voit là sans doute l’essence même de l’Humanité. Ambiguïté qui se retrouve aussi, inversée, chez les cibles de la CIA : l’homme torturé par la CIA a notre sympathie.. avant que nous nous rappelions ses activités. Même sentiment d’ambiguïté dans la scène de l’assaut final, où les terroristes sont froidement éliminés sous les yeux de leurs épouses et enfants, en larmes. 

Dans ZERO DARK THIRTY, Kathryn Bigelow ne cherche pas à héroïser ses protagonistes (nous ne sommes pas dans l’épaisse propagande « America Über Alles » à la Jerry Bruckheimer/Michael Bay), qui, loin d’être des super-héros à la Jack Bauer, restent des bureaucrates ordinaires poussés à faire un travail sortant des sentiers battus. Loin de se satisfaire de leur rôle, les personnages de Maya, Dan (Jason Clarke) et les autres sont affectés par ce qu’ils traversent. Ils sont bien conscients de devoir se salir les mains pour servir les intérêts politiques en place, ce qui ne les réjouit pas. Témoin cette scène où Dan, épuisé, laisse tomber le masque quelques instants, et avoue vouloir arrêter les interrogatoires qui le minent… Dans un contexte pareil, les tentatives de revenir à des relations humaines simples sont impossibles. Voir la scène de l’attentat de l’hôtel Marriott d’Islamabad. Au lieu de jouer la carte de la scène d’action/suspense, Kathryn Bigelow choisit une approche d’une simplicité presque ridicule : un dîner entre copines entre Maya et sa collègue Jessica (Jennifer Ehle). La scène ressemble presque à un de ces films à l’eau de rose standardisés, où l’on parle potins, mecs et boulot pour avoir un semblant de vie normale. Jusqu’à ce que l’attentat prenne les deux femmes au dépourvu. La froide réalité vient rattraper les deux femmes qui voulaient échapper quelques heures à leur étouffant métier. Le grand finale de ZERO DARK THIRTY, la méticuleuse reconstitution de l’assaut nocturne des SEALS à Abbottabad, procède de la même façon, comme on l’a déjà dit.

Somme toute, l’histoire de ZERO DARK THIRTY, très habile, ne repose pas tant sur la traque de Ben Laden et ses complices (c’est l’objectif dramatique), mais narre aussi et surtout le parcours d’une jeune femme déterminée, et la réalisation de sa solitude absolue au bout de sa quête. Maya, le personnage de Jessica Chastain, est une réminiscence évidente de Megan (Jamie Lee Curtis), la policière de BLUE STEEL. Comme elle, elle doit faire ses preuves dans un univers masculin par tradition, et s’endurcir dans la réalisation de son objectif. Sans devenir inhumaine pour autant ; la performance de Jessica Chastain, toute en underplaying sensible, est d’ailleurs remarquable. Mise à mal psychologiquement par le tournage, l’actrice rousse parvient à émouvoir sans verser dans le pathos. Les dernières images du film, où elle est seule dans l’avion la ramenant au bercail, versant une larme (épuisement nerveux ? souvenir de l’amie tuée dans l’attentat du camp Chapman ? fardeau d’ordre plus « spirituel » ?), sont particulièrement touchantes sans avoir à en rajouter.

 

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Le scénario copieusement documenté, segmenté en plusieurs chapitres, est une remarquable synthèse d’une décennie de cette longue traque. Mark Boal l’avait en fait déjà achevé, avant que l’annonce de l’élimination de Ben Laden ne l’oblige à un remaniement en conséquence. ZERO DARK THIRTY réussit à nous intéresser à cette enquête peu ordinaire, pas un mince exploit vu l’antipathie que suscite la CIA, et ses méthodes. D’autant plus remarquable aussi qu’il n’était pas évident d’intéresser le spectateur au travail de fourmi des agents enquêtant sur le réseau terroriste. L’identification des terroristes est un sujet délicat à traiter en matière de clarté et cohérence narrative, consistant pour Maya et ses collègues à trouver une aiguille dans une botte de foin. Les techniques utilisées par les terroristes sont en effet aussi simples que déstabilisantes pour la CIA : avoir la même apparence, éviter les communications directes par téléphone et mail (au lieu de quoi, on se repose sur la tribu et les messagers), porter des noms de code « standard » entretenant la confusion… identifier une des têtes pensantes d’Al-Qaïda, organisation aussi mouvante que floue, une franchise mondialisée du terrorisme sans base d’opération fixe, est donc un casse-tête phénoménal. L’exploit de Kathryn Bigelow de rendre claires ces informations délibérément brouillées n’est pas mince.

La narration entretient adroitement la tension en « ponctuant » le déroulement de l’enquête par l’évocation détaillée des principaux attentats attribués à Al-Qaïda : Khobar en Arabie Saoudite (29 mai 2004), Londres (7 juillet 2005), l’hôtel Marriott d’Islamabad au Pakistan (20 septembre 2008) et le camp Chapman (30 décembre 2009) jalonnent l’enquête de Maya en prenant progressivement un tour plus personnel. Vus d’abord de façon « détachée » (les images vidéo de Khobar, le plastiquage du bus de Londres), les évènements finiront par impliquer directement la jeune femme.

Ils ne font pas que l’impliquer, d’ailleurs. Ils la transforment littéralement. La succession des attentats et des attaques dont elle est la cible enferment et métamorphosent celle-ci. Maya, marquée par la mort de ses collègues et de son amie, s’enferme psychologiquement dans une espèce de sentiment mystique virant au fanatisme, finissant par se persuader qu’elle est épargnée pour une bonne raison par une puissance supérieure. Une évolution ambiguë, montrant que personne ne sort forcément indemne ou grandi de ces épreuves ; c’est particulièrement courageux de la part de Kathryn Bigelow de rendre Maya finalement assez antipathique dans sa caractérisation. A vouloir combattre une bête, on finit par en devenir une…

 

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ZERO DARK THIRTY confirme l’évolution du style de mise en scène de Kathryn Bigelow consacré par son HURT LOCKER. Abandonnant maintenant le formalisme stylisé façon « James Cameron » de ses premiers films (soit, en gros, la période allant de POINT BREAK et STRANGE DAYS jusqu’à K19), la cinéaste définitivement affranchie de l’encombrante ombre de son ex-mari parti sur d’autres planètes se tourne désormais vers une mise en scène beaucoup plus documentaire, brute et crue ; une transition à vrai dire amorcée depuis la stupéfiante scène d’ouverture en caméra subjective de STRANGE DAYS, en 1995, bien avant HURT LOCKER. Bien évidemment, de par le sujet qu’il couvre, et par son scénario signé du même Mark Boal, ZERO DARK THIRTY complète le propos de HURT LOCKER. Il est en quelque sorte son « film soeur ». L’éprouvant HURT LOCKER racontait le quotidien des soldats démineurs américains en Irak et, de ce fait, privilégiait un point de vue essentiellement masculin sur une guerre asymétrique forcément absurde. Les traditionnelles valeurs « viriles » du récit guerrier (rivalité amicale entre soldats, prise de risques, poussées d’adrénaline, etc.) y étaient battues en brèche tout en fournissant au spectateur une tension permanente. Avec ZERO DARK THIRTY, un point de vue plus féminin apparaît ; la même période et le même conflit global sont cette fois-ci vus à une autre échelle, dans le monde du renseignement et non plus de l’action militaire, et d’autres valeurs jugées « féminines » par tradition, y sont mises en avant, et tout autant malmenées : intuition, écoute, empathie…

La réalisatrice fait feu de tout bois, mettant autant d’énergie dans les séquences de « cuisine interne » de la CIA que dans les grands moments de suspense. Ceux-ci surgissent d’ailleurs au moment où on ne les attend pas forcément, notamment dans les passages où Maya, frustrée, ne cesse de harceler son supérieur, décomptant les jours perdus au marqueur à cause des tergiversations internes pour décider si, oui ou non, le résident de la maison fortifiée d’Abbottabad est bien Ben Laden ou pas… Ce qui nous vaut aussi quelques moments très grinçants de réunions exécutives où, à la grande colère de Maya, chacun des hommes présents préfère ne pas risquer sa place et se refile la « patate chaude » des probabilités d’identification (« 60 %, 70 % », etc.) du terroriste. On constate et on se rappelle ainsi que la CIA est une énorme machine bureaucratique d’Etat, constamment enrayée par les calculs politiques des uns et des autres, face à une organisation qui n’a, elle, que faire de ces considérations de fonctionnaires…

L’excellence de la mise en scène de Kathryn Bigelow culmine avec un grand finale forcément mémorable : la reconstitution de l’opération « Trident de Neptune ». Un assaut de 25 minutes (correspondant au « Zero Dark Thirty » du titre, argot militaire désignant une opération nocturne de trente minutes environ), d’une précision et d’une progression inéluctables, millimétrée avec un réalisme total. Le plus savoureux dans cette histoire vraie, c’est qu’elle donne des éléments propres à faire carburer les neurones du spectateur, et à alimenter quelque peu la paranoïa générale vis-à-vis des services secrets américains… Les vrais secrets de la Zone 51 nous sont révélés. Oui, la vraie Zone 51 du Nevada qui a si souvent fait délirer les amateurs de complots à la X-FILES… Bon, nous sommes ici dans la réalité des faits, pas dans les récits d’OVNIS. ZERO DARK THIRTY révèle donc l’utilisation, dans le raid d’Abbottabad, d’hélicoptères furtifs hi-tech (mais pas invulnérables) provenant de ladite Zone 51… Ce qui est somme toute logique puisqu’elle appartient à l’US Air Force et explique les secrets liés à celle-ci. 

 

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La mission se conclut victorieusement, comme on le sait, par ces mots prononcés dans la nuit du 2 mai 2011 par les commandos SEALS : « Geronimo – EKIA » (EKIA pour « Enemy Killed In Action »). Pourquoi ce message codé, sitôt Ben Laden abattu ? Les militaires ont associé le nom de Ben Laden à celui du grand guerrier apache Geronimo, parce qu’il avait combattu l’armée américaine en se retranchant dans des montagnes… Un amalgame qui n’a pas plu du tout aux associations amérindiennes, on comprend aisément pourquoi. Et qui entretient malgré lui un mythe du guerrier invincible, ce que démentent les faits. Une mythologie malencontreuse se crée… Ce choix de surnom, dans une affaire organisée et supervisée par la CIA, prend même une tournure assez bizarre parce qu’elle réveille de vieilles histoires.

Geronimo fut capturé et déporté loin de sa terre, et mourut vieillard en 1909. Mythes et rumeurs circulent autour d’une histoire curieuse : des membres de la société secrète Skull and Bones de l’université Yale auraient profané sa tombe en 1918 et emporté son crâne. Selon cette rumeur, l’un des profanateurs serait Prescott Bush, peu recommandable personnage qui fit affaire sans scrupules avec les Nazis avant la 2ème Guerre Mondiale ; il fut le père de George Bush (qui fut l’ancien directeur de la CIA) et le grand-père de George W. Bush. La Skull and Bones, quand à elle, n’est autre qu’un cercle d’initiés maçonniques dont des membres influents fondèrent, à partir de la défunte OSS… la CIA (voir le film de Robert De Niro avec Matt Damon, THE GOOD SHEPHERD / RAISONS D’ETAT). Renseignement pris, l’histoire de la profanation est en partie réelle, même s’il semble que ce ne soit pas le crâne de Geronimo qui ait été enlevé.

On sourit de ces histoires-là, mais il est exact que l’agence de renseignements et d’espionnage américaine a des racines occultes réelles. Compte tenu du contexte et du goût du secret caractéristique du monde de l’espionnage, le qualificatif de « Geronimo » pour Ben Laden ressemble fort à une signature de la CIA cherchant à couvrir une vérité gênante : le gouvernement américain, durant la Guerre d’Afghanistan entre 1979 et 1988, aida militairement Ben Laden à combattre les Soviétiques… Considérant à tort que l’affaire était réglée avec la défaite des Soviétiques, les autorités américaines « oublièrent », assez naïvement, de persuader Ben Laden et les djihadistes de rendre les armes qui leur avaient été vendues (voir un autre film, LA GUERRE DE CHARLIE WILSON, avec Tom Hanks). Cinq ans plus tard, en 1993, ces derniers organisaient le premier attentat contre le World Trade Center, faisant six morts. Sinistre début d’une série d’attaques de plus en plus élaborées et violentes au fil des ans (Khobar, déjà, en 1996, Nairobi et Dar Es Salam en 1998), jusqu’aux vagues d’attentats meurtriers qui ont jalonné la première décennie de ce début de siècle.  

Un sentiment de malaise demeure à la fin de cette séquence, véritable morceau de bravoure : pressés de partir car les autorités pakistanaises (notoirement corrompues et incapables de lutter efficacement contre les réseaux terroristes islamistes) ont été alertées, les SEALS, dans la précipitation, oublient des ordinateurs… Un gros plan sur les ordinateurs en question suffisent à nous mettre en alerte. La mort de Ben Laden est une victoire symbolique certes, mais elle ne met absolument pas fin à la menace terroriste. Maya et ses collègues l’avaient bien signalé durant le film, l’ennemi tant détesté et recherché était d’ailleurs affaibli depuis longtemps. Mais le djihad prôné par les mouvements terroristes, lui, ne s’arrêtera pas. L’hydre a juste perdu une tête… 

 

Ludovic Fauchier, Zero Blog Thirty



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