LINCOLN, de Steven Spielberg
« Il y a quatre-vingt sept ans, nos pères ont donné naissance sur ce continent à une nouvelle nation conçue dans la liberté et vouée à la thèse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux.
Nous sommes maintenant engagés dans une grande guerre civile, épreuve qui vérifiera si cette nation, ou toute autre nation, ainsi conçue et vouée au même idéal, peut résister au temps. Nous sommes réunis sur un grand champ de bataille de cette guerre. Nous sommes venus consacrer une part de cette terre qui deviendra le dernier champ de repos de tous ceux qui sont morts pour que vive notre pays. Il est à la fois juste et digne de le faire. Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Les braves, vivants et morts, qui se sont battus ici l’ont consacré bien au-delà de notre faible pouvoir de magnifier ou de minimiser.
Le monde ne sera guère attentif à nos paroles, il ne s’en souviendra pas longtemps, mais il ne pourra jamais oublier ce que les hommes ont fait. C’est à nous les vivants de nous vouer à l’œuvre inachevée que d’autres ont si noblement entreprise. C’est à nous de nous consacrer plus encore à la cause pour laquelle ils ont offert le suprême sacrifice ; c’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain ; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra jamais de la surface de la terre »
- Abraham Lincoln, Adresse de Gettysburg, 19 novembre 1863

Dites 327 ! C’est le nombre d’apparitions recensées du plus emblématique président américain de l’Histoire, dans les différentes fictions – films, séries, téléfilms et émissions diverses -, des plus sérieuses aux plus parodiques recensées sur le site ImdB. Et encore, les responsables du site n’ont pas poussé le vice jusqu’à comptabiliser les citations de ses discours, ou les apparitions de ses statues et effigies, du Mémorial de Washington aux pieds duquel James Stewart se recueille dans Mr. SMITH AU SENAT de Frank Capra, au Mont Rushmore, escaladé par Cary Grant et Eva Marie Saint dans LA MORT AUX TROUSSES d’Alfred Hitchcock… Abraham Lincoln représente donc indéniablement, dans la culture populaire de son pays, le Président par excellence. Une silhouette et un destin unique pour celui de cet enfant de la Frontière, fils de fermiers illettrés, ancien petit avocat de l’Illinois, qui mourut assassiné au début de son second mandat et devint de fait la figure du Président Martyr, mort pour avoir maintenue unie une jeune nation profondément divisée par la guerre civile. Sitôt terminé le tournage de CHEVAL DE GUERRE, Steven Spielberg s’est lancé dans un pari ambitieux, très difficile, en s’attaquant de front à une figure historique que tout le monde croit connaître, non seulement pour rendre hommage à son éprouvant combat politique, mais aussi pour lui rendre sa dimension humaine, révélant aussi les failles et les mystères de ce président atypique.

Plus qu’aucun autre président américain, Abraham Lincoln hante le cinéma américain depuis très longtemps. Impossible de passer en revue tous les films (de la « biopic » la plus stricte à la parodie complète) où la haute silhouette d’ »Honest Abe » se dresse. Au moment d’entamer la production de LINCOLN, Steven Spielberg, dont la mémoire cinéphile ne peut pas être prise en défaut, s’est sûrement souvenu de certains d’entre eux.
Dès 1911, Abraham Lincoln apparaît au coeur de courts-métrages hagiographiques, qui resteraient assez obscurs si toutefois, on notait déjà quelques noms familiers… On a en tête la scène de l’assassinat du président dans le fondateur NAISSANCE D’UNE NATION (1915) de D.W. Griffith, où l’assassin John Wilkes Booth est incarné par un futur grand réalisateur borgne : Raoul Walsh. Dans plusieurs films muets, le rôle de Lincoln fut interprété par un certain Francis Ford. Il n’était autre que le frère aîné du grand John Ford, le cinéaste de LA PRISONNIERE DU DESERT, LES RAISINS DE LA COLERE, L’HOMME TRANQUILLE et tant d’autres classiques. Francis Ford jouait souvent les joyeux ivrognes dans les films de son frère, lui-même très marqué par l’histoire et la figure de Lincoln ; après tout, le choix de se faire appeler « John Ford », quand on est né John Martin Feeney (ou Sean O’Fearna), ne doit rien au hasard : Abraham Lincoln fut tué dans la loge du Ford Theatre… Le défunt président est souvent présent dans les films de Ford, depuis LE CHEVAL DE FER (1924) jusqu’au segment « La Guerre Civile » de LA CONQUÊTE DE L’OUEST (1962), où Raymond Massey lui prête ses traits. En passant par deux films directement liés à la mythologie de Lincoln : THE PRISONER OF SHARK ISLAND (JE N’AI PAS TUE LINCOLN, 1936), histoire d’une erreur judiciaire dramatique, l’emprisonnement vrai d’un médecin sudiste, Samuel Mudd (Warner Baxter), accusé d’être complice du meurtre de Lincoln par John Booth, qu’il soigna sans savoir ce qu’il avait fait. Et, en 1939, YOUNG MISTER LINCOLN (VERS SA DESTINEE), avec Henry Fonda ; loin d’être une biographie hagiographique, le film nous montre Lincoln en jeune avocat certes déjà éloquent et adversaire de l’injustice… mais aussi véreux, n’hésitant pas à réclamer froidement ses coûteux honoraires à la modeste famille qui l’a engagé ! La complexité de cet homme par ailleurs très mélancolique fournit à Ford l’occasion de créer un portrait très juste, assez grinçant et humain, du futur président. Il faut aussi citer l’intéressant ABE LINCOLN IN ILLINOIS (ABRAHAM LINCOLN, 1940) de John Cromwell, qui recouvre l’histoire de Lincoln depuis ses jeunes années jusqu’à l’élection de 1860. Il y est interprété par Raymond Massey, un habitué du personnage. Citons aussi la présence de Lincoln dans un petit bijou de film policier dû à un autre grand « westerner », Anthony Mann : THE TALL TARGET (LE GRAND ATTENTAT, 1951). Etrange ironie de l’histoire, le policier joué par Dick Powell, qui tente de déjouer un complot sudiste visant à assassiner Lincoln, en 1861 se nomme… John Kennedy ! Beaucoup plus près de nous, on trouvera un film très intéressant de Robert Redford, sorti en 2011, LA CONSPIRATION, avec James McAvoy et Robin Wright Penn. Un film qui fait écho au PRISONER OF SHARK ISLAND, décrivant le procès des conspirateurs du meurtre de Lincoln, et l’exécution de la première femme américaine condamnée à mort, Mary Surratt.
Steven Spielberg, quant à lui, n’avait pas attendu LINCOLN pour intégrer le grand président à son univers cinématographique. La toute première apparition du Grand Emancipateur dans le cinéma de Spielberg date de 1979 : ce fut dans l’explosif 1941. L’aviateur fou Wild Bill Kelso (John Belushi), après avoir pulvérisé la moitié de Los Angeles en croyant canarder l’aviation japonaise, s’écrase en plein Hollywood Boulevard. Sîtôt sorti de son avion, il se fait assommer par une statue d’Abraham Lincoln, en Père Noël à mitrailleuse ! Voilà un traitement pour le moins iconoclaste du président américain, qui répond à sa façon au chaos semé par un va-t-en-guerre… Après cette entrée en scène fracassante, Lincoln va réapparaître de façon plus discrète dans les films de Spielberg. Il fit son retour dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN, à travers la lettre à Mrs. Bixby, rédigée par Lincoln pour une mère qui perdit tous ses fils durant la Guerre Civile, morts au combat dans le même régiment. Lettre émouvante, lue par le Général Marshall pour justifier l’envoi du commando du Capitaine Miller (Tom Hanks, qui est un descendant indirect de la mère de Lincoln, Nancy Hanks) à la rescousse du dernier frère Ryan (Matt Damon) durant la bataille de Normandie en 1944. Enfin, les premières minutes de MINORITY REPORT, bien que située en 2054, nous ramènent près de deux siècles en arrière. Un jeune garçon découpe le portrait de Lincoln et lui troue les yeux avec ses ciseaux, tout en récitant la célèbre Adresse de Gettysburg. Etrange scène aux relents oedipiens : un petit américain crevant les yeux du « Père » de sa nation, dans un futur inquiétant où les principes humanistes de Lincoln semblent avoir été oubliés par les grands de ce monde… MINORITY REPORT se conclut d’ailleurs sur un retour à l’univers de la Guerre Civile Américaine, avec le rôle déterminant du revolver aux balles d’or, cadeau traditionnellement offert aux généraux victorieux des batailles de l’époque.

Ce très long préambule était nécessaire pour rappeler l’importance fondamentale du personnage de Lincoln dans la culture américaine. Entre Lincoln et Steven Spielberg, c’était un rendez-vous prévu de longue date, tant le 16ème président des Etats-Unis occupait une place de choix dans l’univers du cinéaste. Celui-ci, ayant toujours sur ses tablettes plusieurs projets de films en préparation, imaginait déjà réaliser un film sur Lincoln depuis une bonne douzaine d’années, à peu près à l’époque où il mettait en scène MINORITY REPORT. La parution du livre « Team of Rivals : The Political Genius of Abraham Lincoln » de l’historienne Doris Kearns Goodwin en 2005 lui fournit la base nécessaire pour commencer à travailler sur le projet. Après avoir envisagé un « biopic » plus traditionnel recouvrant la vie entière de Lincoln, Spielberg, réalisant que c’était là une tâche impossible, retrouva son scénariste de MUNICH, le dramaturge Tony Kushner, pour qu’il écrive le script de LINCOLN. Un travail harassant de six années, Kushner ayant d’abord livré un scénario fleuve de 500 pages, sur les deux dernières années de présidence de Lincoln durant la Guerre Civile. Impossible d’adapter un tel pavé ; Kushner élagua donc radicalement son récit en resserrant celui-ci sur un passage décisif : le mois de janvier 1865, où le président américain jeta toutes ses forces dans un dernier combat politique, le vote du 13ème Amendement par la Chambre des Représentants à Washington. Soit le document qui mit fin à la Guerre Civile, en déclarant caduc l’esclavagisme dans la Constitution américaine, esclavagisme alors pratiqué par les Etats Confédérés… et leurs sympathisants au sein de l’Union.
L’esclavagisme est un sujet qui touche Spielberg, dont on sous-estime très souvent les connaissances historiques. Dans la chronologie de son cinéma, l’histoire de LINCOLN se situe 25 ans après celle d’AMISTAD. Ce dernier racontait la série de procès vécus par des Africains libres, capturés et vendus comme esclaves pour les plantations coloniales espagnoles, et qui, menés par Sengbé Pieh dit « Cinqué » (joué par Djimon Hounsou), se révoltèrent dans une sanglante mutinerie… avant d’être de nouveau capturés par la marine américaine. La question juridique de leur « propriété » créa des remous politiques sérieux, annonciateurs du futur conflit entre la Confédération et l’Union. Le film se terminait sur l’image prophétique de la défaite sudiste à Atlanta, en 1864, annonçant le déclin inévitable de la Confédération esclavagiste. En démarrant LINCOLN sur des images similaires – la bataille de Jenkins Ferry, le 30 avril 1864 -, Spielberg assure le lien entre son nouveau film et AMISTAD, qui l’avait quelque peu déçu. Opinion généralement partagée par les spectateurs, AMISTAD décontenançant ceux-ci par un traitement parfois assez figé, dans les nombreuses scènes de procès. Les morceaux de bravoure espérés y étaient rares, essentiellement concentrés dans la mutinerie qui ouvrait le film, et la reconstitution des horreurs de la traite négrière. Malgré des qualités certaines (comme la révélation du talent de Djimon Hounsou), AMISTAD ressemblait plus à un luxueux téléfilm, impression confirmée par le fait que le film fut co-produit par la firme HBO, réputée pour ses mini-séries historiques. Avec LINCOLN, Spielberg devait sentir qu’il avait une sorte de revanche à prendre.

LINCOLN va surprendre et oser même déstabiliser les spectateurs les plus fidèles du cinéaste. Steven Spielberg a littéralement jugulé ses habitudes, son don pour la narration visuelle qu’on lui connaît, et il nous livre un film certes passionnant de bout en bout, mais aussi très austère et didactique… Ce qui, vu la force du sujet, n’est ici pas un mal. La description des combats de la Guerre de Sécession est volontairement mise à l’arrière-plan, résumée à quelques images chocs de la bataille de Jenkins Ferry. Spielberg avait suffisamment montré l’horreur des combats dans LE SOLDAT RYAN, et met un point d’honneur à éviter les répétitions. Les batailles de la 1ère Guerre Mondiale dans CHEVAL DE GUERRE avaient déjà été délibérément « réduites » jusqu’à l’abstraction ; les ravages de la Guerre de Sécession, dans LINCOLN, vont encore plus loin dans le dépouillement : quelques images fortes, mais très brèves, résument mieux l’horreur des tueries et des mutilations. Spielberg sait aussi qu’il s’aventurait en terrain connu, le cinéma américain ayant depuis longtemps filmé les batailles de la Guerre de Sécession, depuis AUTANT EN EMPORTE LE VENT jusqu’à l’horrifique Bataille du Cratère de Petersburg dans RETOUR A COLD MOUNTAIN et des dizaines d’autres. Avec LINCOLN, les combats épiques ne sont pas là où l’on croyait les attendre… car la parole politique est aussi une arme redoutable.
La politique chez Steven Spielberg est un élément que l’on a souvent oublié, ou sous-estimé. A vrai dire, le cinéaste a considérablement évolué sur ce sujet depuis ses débuts. Je ne parle pas ici de ses opinions politiques (on sait depuis longtemps que Spielberg est un Démocrate), ni des tentatives d’interprétation ou de récupération fréquentes de ses films, mais plutôt de la façon dont il représente celle-ci. Présente depuis les débuts en arrière-plan narratif (la critique des « lois texanes » de SUGARLAND EXPRESS, les chicaneries criminelles du Maire et du conseil municipal des DENTS DE LA MER, par exemple), elle a pris plus d’importance par la suite. LA LISTE DE SCHINDLER n’était pas qu’un simple manifeste humaniste, mais aussi une illustration de l’habileté toute politicienne avec laquelle Oskar Schindler avait su berner (et copieusement soudoyer le cas échéant) les officiels nazis pour sauver la vie de ses ouvriers. AMISTAD et MUNICH étaient des films éminemment politiques de par leurs sujets. Et en y regardant bien, même un film conçu pour le divertissement comme MINORITY REPORT était aussi une critique politique sous-jacente (visant dans ce cas précis les mesures répressives du gouvernement Bush). Il va sans dire qu’avec LINCOLN, Steven Spielberg revient aussi sur le terrain politique, à sa façon.
Les enjeux dramatiques particuliers au film de Spielberg nécessitent de la part du spectateur profane une compréhension claire de la situation historique ; situation qui, elle, était loin d’être claire… Car la Guerre de Sécession, le seul conflit militaire ayant opposé les américains entre eux, n’était pas un simple combat opposant les « gentils » de l’Union contre les « méchants » de la Confédération pour arrêter l’esclavage. Ce sont des conceptions politiques et économiques radicalement différentes qui éclatèrent au grand jour, et qui opposèrent les américains jusque dans leurs familles. Même dans les états de l’Union, la question de l’abolition de l’esclavage était loin d’être admise comme un fait évident… Comme le montre le film, Lincoln, durant ses mandats, dût lutter par des moyens guère démocratiques pour préserver l’unité politique de son pays, et préparer son futur. En un temps de crise exceptionnelle, il suspendit donc l’habeas corpus (entraînant l’arrestation arbitraire de citoyens soupçonnés d’êtres des espions sudistes), contrôla la presse et prit les pleins pouvoirs sur le Sénat. Des mesures de temps de guerre, parmi d’autres, qui nuancent donc par leur réalité la mythologie humaniste liée à Lincoln.

Parmi les camps et les personnalités mis en présence dans le film, il faut d’abord bien évidemment citer l’équipe gouvernementale de Lincoln. Lincoln eut l’idée simple mais géniale de rassembler autour de lui ses principaux adversaires au sein du camp Républicain, des candidats battus à l’investiture pour les présidentielles de 1860. Notamment son Secrétaire d’Etat, William H. Seward (joué par David Strathairn – GOOD NIGHT AND GOOD LUCK). Un personnage intéressant à plus d’un titre : ancien élève des grandes universités, ancien sénateur et gouverneur de New York, Seward était l’antithèse de Lincoln, l’avocat de la Frontière qui ne fit jamais de hautes études. Lorsque son rival le nomma Secrétaire d’Etat, marque de la plus haute confiance, Seward apprit peu à peu à connaître cet homme qu’il méprisait, à l’apprécier et à devenir son plus fidèle allié. Un ami loyal, et un politicien aguerri, acceptant d’endosser les aspects les moins reluisants de la politique lincolnienne, comme le montre très bien le film : c’est lui qui recrute trois lobbyistes véreux pour influencer les votes de députés du camp Démocrate, les « canards boîteux » qui ont perdu aux dernières élections. Seward créa aussi la police secrète arrêtant les citoyens soupçonnés d’aider la Confédération, durant la suspension de l’habeas corpus par Lincoln. Le Secrétaire d’Etat fut une cible de choix pour les conjurés sudistes ; la nuit même où Lincoln fut tué, Seward échappa de justesse à un attentat commis à coups de poignard par Lewis Powell. Le vice-président Andrew Johnson (figure absente du film) échappa lui aussi cette même nuit à l’agression d’un autre conjuré, George Atzerodt.

Dans le même camp politique, il faut aussi compter sur le rôle de Francis Preston Blair (incarné par le vétéran Hal Holbrook) ; il fut l’un des fondateurs du nouveau parti Républicain, une voix influente pour Lincoln, qui comptait son fils Montgomery comme membre de son gouvernement (Postmaster General). Le père comme le fils représentaient la branche conservatrice du parti. Leurs opinions sur l’esclavage différaient, Montgomery Blair étant abolitionniste à l’inverse de son père. Ce dernier représentait aussi le courant de pensée dominant, celui qui voulait avant tout que la guerre cesse le plus tôt possible, et que les états sécessionnistes soient réintégrés dans l’Union, avec le maintien de leurs privilèges économiques – dont l’esclavage. C’est dans ce but qu’il mena des négociations secrètes avec les représentants de la Confédération, avec l’accord de Lincoln… contraignant celui-ci, comme le montre le film, à un numéro d’équilibriste politique des plus délicats : donner un « signal d’ouverture » aux sudistes, sans pour autant leur donner un moyen de pression politique dès la fin du conflit.

Les Républicains de l’époque comptaient aussi dans leurs rangs un personnage explosif : Thaddeus Stevens, leader de la branche radicale, député de Pennsylvanie, à la tête de l’United States House Committee on Ways and Means (la surveillance et la gestion des finances de la législature présidentielle). Champion de la lutte abolitionniste, celui que l’on nommait « le Grand Roturier » prônait l’égalité raciale absolue, et, avec sa maîtresse et gouvernante Lydia Hamilton Smith, sauva des esclaves fugitifs grâce à un réseau de chemin de fer secret. Orateur féroce haïssant l’aristocratie, Stevens voulait que l’Armée intervienne pour forcer les propriétaires Confédérés à reconnaître l’égalité de leurs anciens esclaves… à quel prix, on n’ose pas l’imaginer. Le Grand Roturier n’aurait pas hésité à relancer la guerre à lui tout seul, se forgeant une image d’une sorte de Robespierre à l’américaine.

C’est le génial Tommy Lee Jones qui prête ses traits rugueux à ce personnage hors normes de l’histoire politique américaine, auquel le scénario de Kushner donne les meilleurs dialogues dans ses échanges cinglants avec le camp adverse Démocrate. Aux yeux de Lincoln, Stevens est donc un allié très encombrant, qui ne s’embarrasse pas d’irriter davantage ses adversaires au nom d’un grand idéal… mais qui, lors d’une scène déterminante, doit faire un choix douloureux, allant jusqu’à s’humilier et se renier publiquement pour mieux faire triompher sa cause. Spielberg lui réserve quelques-unes de meilleures scènes du film, en dehors des duels à la Chambre ; notamment une passe d’armes verbale savoureuse avec Mary Todd Lincoln (Sally Field), l’épouse du président, que Stevens détestait, lui reprochant ses origines et son goût des dépenses. Et une ultime scène inoubliable, toute en tendresse et humour restreint, quand il présente à sa chère Lydia (S. Epatha Merkerson) le fameux Amendement : un retour triomphal dans les rues de Washington, la remise du précieux document à sa gouvernante… et Stevens finit au lit, perruque enlevée, avec elle ! La grande Histoire se mélangeant ainsi de façon inattendue, sous nos yeux, à l’histoire intime d’un couple vraiment peu orthodoxe…

Principale cible des homériques colères de Stevens : le camp des députés Démocrates ; notamment l’éloquent Fernando Wood (Lee Pace), l’archétype du politicien amoureux de sa propre parole et de ses effets de style. Il faut ici clarifier un point important : les Républicains et les Démocrates de l’époque ne ressemblaient pas vraiment à leurs homologues actuels. Les Républicains de maintenant sont assimilés aux réactionnaires et conservateurs de tout poil, les Démocrates représentant quand à eux la branche politique plus modérée et progressiste ; à l’époque de Lincoln, ce fut plutôt le contraire, même s’il faut évidemment nuancer l’affirmation. Les Démocrates menés par Wood et George Pendleton, héritiers de Thomas Jefferson, étaient largement sympathisants aux valeurs prônées par la Confédération. Y compris, une croyance fermement établie dans l’esclavage et les questions raciales (on ne parlait pas encore de racisme, mais de « racialisme »). Jefferson lui-même avait hélas montré l’exemple… Homme brillant, extrêmement éduqué, défenseur des Lumières, co-signataire de la Constitution américaine, il était aussi un raciste et un esclavagiste notoire, ayant toujours refusé d’affranchir ses esclaves, y compris sa gouvernante et maîtresse Sally Hemings… Une pratique hélas largement pratiquée et admise chez les héritiers spirituels de Jefferson, à l’époque de Lincoln. Et le fait que le président ait concentré des pouvoirs exceptionnels en temps de guerre ne pouvait qu’irriter Wood (leader des « Copperheads », Démocrates favorables à l’esclavagisme) et ses collègues les plus agressifs.

Il faut aussi citer le rôle particulier de trois personnages, William N. Bilbo, Robert Latham et Richard Schell (joués par James Spader, John Hawkes et Tim Blake Nelson). Trois « hommes du Président » chargés d’appliquer les basses oeuvres de la stratégie politique de Lincoln. Spielberg et Kushner réservent à ces curieux lascars des scènes pleines d’un humour grinçant. Pour accomplir une grande idée humaniste et la faire passer dans la Constitution, il ne faut pas hésiter à graisser quelques pattes en chemin ! Les trois hommes se voient donc chargés d’offrir, en toute discrétion, à des députés Démocrates politiquement affaiblis des places de choix dans la nouvelle administration fédérale nécessaire à la reconstruction politique du pays. Plus facile à dire qu’à faire, cependant, car les « canards boîteux » ciblés sont souvent veules, lâches, changent d’avis sous la pression, ou n’hésitent pas à sortir les revolvers… La grande politique de Lincoln s’est aussi accomplie par des calculs tortueux et des pots-de-vin ; les trois complices effectuent, sous nos yeux, un vrai travail de lobbying riche en coups tordus. Ce qui ne gêne pas un William N. Bilbo, ancien Confédéré combinard au nom de Hobbit, emprisonné en raison de la suspension de l’habeas corpus. Un rôle dans lequel James Spader (ex-jeune premier quelque peu falot des années 1990) est méconnaissable.

Ne pas oublier non plus une autre figure historique américaine parmi les plus populaires de l’époque : le général Ulysses S. Grant (interprété par Jared Harris) : désigné général en chef par Lincoln en 1863 alors que l’Armée de l’Union essuyait les revers humiliants en série, le tenace Grant finira par défaire enfin le mythique général sudiste Robert E. Lee, et y gagner une réputation de héros militaire américain. Reconnaissable entre tous à son allure de bouledogue barbu, consommateur effréné de cigares, Grant sera le 18e président américain, de 1869 à 1877, succédant à Andrew Johnson, l’ancien vice-président de Lincoln. Un président populaire malgré les scandales qui entacheront ses deux futurs mandats, perpétuant l’esprit de conquête américain et l’héritage de Lincoln. Une très belle scène, typiquement « fordienne », nous montrera les deux hommes assis sur le perron d’une maison, discutant de la reconstruction d’une nation ruinée par la guerre, devant une armée se dirigeant dans une direction incertaine.
J’ai quelque peu omis l’importance de la délégation menée par Alexander Hamilton Stephens (Jackie Earle Haley), le vice-président de la Confédération dirigée par Jefferson Davis, l’objectif de celle-ci étant clair : la réintégration à la condition du maintien de ses privilèges économiques. Il va de soi que le Sud, asphyxié économiquement par les blocus, sa légitimité réduite à une peau de chagrin après le vote du Treizième Amendement, ne pouvait plus lutter contre l’application des lois de Lincoln. L’économie du Vieux Sud, fondée sur la propriété terrienne, l’aristocratie et l’esclavagisme, ne pouvait rivaliser face à l’industrialisation en provenance du Nord. La discussion entre Lincoln et Stephens pose toutefois la base des problèmes à venir : les anciens états Confédérés garderont par tradition une immense rancoeur contre les « Yankees », encore présente de nos jours. Contre les anciens esclaves désormais affranchis, on sait ce qu’il en sera : racisme, ségrégation et persécutions incessantes pendant un bon siècle, jusqu’à l’émergence des Droits Civils durant les années 1960.

La tragédie que fut la Guerre de Sécession pour tous les américains frappa aussi profondément la famille d’Abraham Lincoln. Steven Spielberg et Tony Kushner rappellent aussi les efforts déployés par les époux Lincoln pour leur propre union, au prix de terribles déchirements personnels. Le portrait de la famille Lincoln est d’une tristesse incroyable, celui d’une famille hantée par la Mort.
Steven Spielberg met en avant les conflits du couple formé par Abraham Lincoln et son épouse, Mary Todd Lincoln (Sally Field). Issue d’une bonne famille du Kentucky (état officiellement neutre mais sympathisant de la Confédération), Mary vit ses frères partir à la guerre dans le camp sudiste. Ce qui suffit à alimenter les ragots, et à la diaboliser en faisant d’elle, à tort, une espionne confédérée. Critiquée pour ses dépenses (ce qui nous vaut la fameuse scène où elle tient tête à Thaddeus Stevens), la pauvre Mary se voyait ainsi accablée de tous les reproches, alors que l’Histoire grandissait son mari qu’elle soutint pourtant plus que quiconque.
A la tragédie universelle de la guerre, s’en ajouta une autre, intime celle-là. Des quatres fils qu’eurent Mary et Abraham Lincoln, un seul survécut : l’aîné, Robert (joué par Joseph Gordon-Levitt). Un petit garçon, Edward, mourut avant ses quatre ans en 1850. William, « Willie » leur troisième fils, mourut en février 1862, à l’âge de 11 ans. Quand le film débute, le couple Lincoln est donc déjà gravement fragilisé ; quel couple peut supporter d’avoir à enterrer ses enfants ? L’épreuve est terrible pour les parents, et de plus aggravée par la santé mentale fragile de Mary, dépressive et bipolaire. Elle est au bord de la « désintégration », durant le récit ; le moindre incident l’affecte au point qu’elle se persuade qu’un accident de calèche était en fait un attentat manqué. Mary avait raison de craindre les menaces de mort, réelles, qui pesaient contre son mari… Les dures épreuves ne s’arrêtèrent pas là pour Mary Todd Lincoln, qui dut aussi non seulement voir son mari se faire tuer sous ses yeux. La mort de son petit dernier, Thomas dit « Tad », à 18 ans, sera le coup de trop. Suite à ce drame, Mary tomba dans une telle dépression qu’elle fut internée pendant un temps, par décision de son fils aîné, à qui elle ne pardonnera pas ce geste.
La performance de Sally Field est particulièrement touchante, rendant justice à un personnage mal compris, tout en retenue douloureuse. La comédienne, plus âgée que son personnage (Field approche des 67 ans, alors que Mary Todd Lincoln n’en comptait que 47), sait se servir de cette différence à son avantage : la souffrance, l’épuisement, mais aussi la détermination de Mary profitent de sa maturité.
Il faut aussi noter la présence, discrète mais importante, d’un personnage a priori anodin dans l’entourage de Mary Todd Lincoln : sa confidente, Elizabeth Keckley (jouée par Gloria Reuben, visage familier de la série URGENCES). Une couturière affranchie, ancienne esclave qui sut racheter elle-même sa liberté, et, grâce à ses compétences et un solide carnet d’adresses, devint donc la grande amie de la Première Dame. Cette femme discrète, observatrice presque mutique des évènements en cours, est pour Spielberg un personnage important : le témoin du changement historique en cours. A travers Elizabeth Keckley, le cinéaste effectue aussi un « raccord » d’un film à un autre : elle évoque sans aucun doute Celie, l’héroïne de LA COULEUR POURPRE jouée par Whoopi Goldberg. Celie, qui, au fil de ses épreuves, devenait finalement libre et gagnait sa vie en devenant une couturière réputée, suivant ainsi le chemin tracé par Elizabeth Keckley. Dans la chronologie historique spielbergienne, LA COULEUR POURPRE suivra d’ailleurs LINCOLN. Quarante années environ après la mort du Grand Emancipateur, nous suivrons ainsi le quotidien des descendants des esclaves affranchis… devenus des citoyens de seconde zone, en proie à l’intolérance et à la violence domestique.

Mais revenons à la famille Lincoln. La description de la relation entre le Père de la Nation et ses deux fils est d’une grande finesse. Eux aussi souffrent, chacun à leur façon. L’aîné, Robert, est celui sur qui tous les grands espoirs parentaux sont fondés. Avec raison, d’ailleurs, puisque Robert Todd Lincoln sera secrétaire d’Etat à la Guerre durant les mandats de James Garfield et Chester Arthur. Il vivra d’étranges coïncidences historiques : il était près du Ford Theatre le soir où son père fut tué ; des années plus tard, il assista aux assassinats du président Garfield par Charles Guiteau en 1881, et du président McKinley par Leon Czolgosz en 1901… En attendant ces jours funestes, le jeune Robert Todd Lincoln est décrit comme un jeune homme qui connaît des relations houleuses avec son illustre père. Un amour filial handicapé par la peur d’un père de perdre un fils de plus. Robert était en âge de combattre, et ne tolérait pas l’idée de devoir être confortablement « planqué » par ses parents. Inacceptable pour un jeune homme mis en colère par les insultes et menaces subies à l’université, et qui voit de ses yeux les ravages de la guerre : la découverte des membres coupés, une des très rares scènes purement visuelles du film de Spielberg, à l’origine d’une dispute sérieuse entre le père et le fils.

Avec le petit Tad (Gulliver McGrath, découvert dans le DARK SHADOWS de Tim Burton), Spielberg livre une description touchante de la relation paternelle du président avec son dernier-né. Beaucoup de tendresse se dégage de ces scènes. A onze ans, Tad (pour « Tadpole », « Tétard », son surnom) a déjà été gravement affecté par la mort de son frère Willie. Les Lincoln durent faire en sorte que ce jeune garçon vive une enfance malgré tout heureuse à Washington, quitte à le laisser jouer à sa guise les Ben-Hur les couloirs de la Maison Blanche, et interrompre à tout bout de champ les graves entretiens politiques de son père… Avec Tad, le regard « spielbergien » sur l’enfance se nuance d’une incommensurable tristesse. Le petit garçon se pose des questions et ne cesse de regarder des daguerréotypes d’esclaves, enfants vendus comme des animaux, adultes au dos déchiqueté par les coups de fouet… Il a déjà conscience de l’injustice. Tout comme il a douloureusement conscience d’une enfance volée par la Mort : celle de son frère Willie, et celle de son père. Une des plus belles idées du film de Spielberg est de traiter l’assassinat de Lincoln sans le reconstituer une nouvelle fois ; toute la scène, traitée en « contrechamp », est placée du point de vue de Tad, assistant dans un autre théâtre à une représentation du conte d’Aladin… La féérie est interrompue par l’annonce de la grave nouvelle, et le désespoir de l’enfant. Scène d’autant plus douloureuse que l’on sait que Tad mourra de maladie quelques années plus tard. Comment croire encore, après cela, au mythe de « l’enfance merveilleuse » que l’on prête depuis trop longtemps à Spielberg ?

Parlons un peu de la mise en scène de Spielberg. Le cinéaste tord encore une fois le cou aux idées reçues le concernant. LINCOLN, film forcément profondément ancré dans l’Histoire, refuse les clichés de la Guerre de Sécession. On s’imaginait que Spielberg, cinéaste visuel par excellence, allait nous livrer un film à très grand spectacle, avec des mouvements de caméras élaborés, des batailles et des mouvements de foule destinés à nous en mettre « plein la vue »… Surprise : il nous livre son film le plus dépouillé, le plus « sec », ce qui ne signifie pas pour autant qu’il renonce à un grand travail visuel. Mais il sait le juguler pour le mettre entièrement au service des personnages, de leurs interprètes et des dialogues incisifs, très riches, signés par Kushner. Le pari était le suivant : rendre claires des informations et des situations politiquement complexes, par le truchement de la parole, l’arme politique par excellence ; et donner au film un rythme particulier, loin de la frénésie visuelle à la mode, adoptant ainsi la vision et l’esprit de Lincoln. Le risque, énorme, était de faire un film bavard, statique et interminable… un risque que Spielberg n’avait pas totalement su éviter sur AMISTAD. Les erreurs du passé ont été ici bien identifiées, et évitées. Spielberg a su allier la plume de Kushner et la caméra de son chef-opérateur Janusz Kaminski pour accomplir le pari suivant : rendre des échanges de dialogues aussi visuels que possible. LINCOLN est à ce titre admirable, qu’il s’agisse de réinterpréter les disputes des époux Lincoln, les réunions du cabinet gouvernemental ou les duels verbaux « explosifs » entre abolitionnistes et esclavagistes à la Chambre des Représentants. Dans ce dernier cas, la présence d’un acteur comme Tommy Lee Jones rend lesdits duels inoubliables. Chaque mot, chaque insulte (plus ou moins poliment formulée) devient aussi redoutable qu’une arme à feu.
Suivant une tradition bien établie dans le grand cinéma américain, LINCOLN est donc un film de mots. La rhétorique politicienne de l’époque est le vrai champ de bataille du film : plus qu’une démonstration de belles idées, ce fut un combat permanent où Abraham Lincoln sut se sublimer. L’une des grandes idées du film, fidèle aux portraits du vrai Lincoln, est de mettre en valeur son talent rhétorique : qu’il soit conteur humoristique, orateur ou chef de gouvernement, Abraham Lincoln est pleinement conscient de son pouvoir sur les mots. Il faut le voir, par exemple, se mettre à raconter une de ses fameuses anecdotes alors que toute son équipe est sur des charbons ardents, en pleine attente des nouvelles du bombardement de Wilmington… Au milieu de ce chaos guerrier, Lincoln prend tout son temps pour raconter une histoire hilarante sur Ethan Allen et le portrait de George Washington accroché dans des toilettes anglaises… Par la magie des mots de Kushner et l’interprétation de Daniel Day-Lewis, la scène, reposant sur un simple dialogue, prend le dessus sur le contexte tendu de la séquence. Un tour de force verbal, du pur « storytelling » spielbergien qui n’en était pas à son premier coup de maître en la matière. Se souvenir de l’histoire de l’Indianapolis racontée par Robert Shaw dans LES DENTS DE LA MER…
On citera aussi l’habile utilisation des discours les plus célèbres de Lincoln dans le film. La célèbre Adresse de Gettysburg, si révérencieusement traitée d’habitude dans le cinéma américain, est ici employée dans une scène d’ouverture de façon inattendue. Lincoln discute avec deux soldats noirs de la Guerre, de l’abolition imminente et de ses retombées ; même les principaux concernés ne sont guère d’accord entre eux, légitimement sceptiques quand à leur future intégration comme citoyens américains libres. Deux jeunes soldats blancs arrivent, présentant leurs respects à leur président, et tentent de réciter le discours. Ils bafouillent et s’empêtrent avant de repartir dans leur bataillon. C’est un soldat noir qui finit par reprendre et terminer par coeur le discours de Lincoln. Celui-ci n’a donc pas eu la même résonnance pour tout le monde ; en quelques instants, est ainsi brillamment posée l’incompréhension profonde de la vision de Lincoln au sein même des troupes de l’Union…

Spielberg n’en oublie pas pour autant son sens de la mise en scène, certes ici toute en retenue, mais néanmoins toujours truffée d’idées visuelles uniques. Les champs de bataille meurtriers de la Guerre de Sécession sont ainsi traités avec un sens total de l’épure. La description de la Bataille de Jenkins Ferry, qui ouvre le film, est l’antithèse des 20 minutes sanglantes du SOLDAT RYAN… mais elle est tout aussi dérangeante : quelques images fortes d’une épouvantable tuerie collective entre soldats, où l’on s’éventre à coups de baïonnettes et on se piétine dans un abominable bourbier. Bien plus tard dans le film, la visite d’un hôpital de mutilés de guerre est l’une des très rares occasions où Spielberg livre une scène purement visuelle. Alors que le président rend visite aux blessés, Robert suit deux soldats noirs qui traînent un petit chariot bâché d’où coule du sang : des bras coupés, blancs et noirs, jetés ensemble dans une fosse commune… On n’a pas fait plus cru, comme description des ravages de la Guerre de Sécession. La reconstitution de la reddition Confédérée à Appomattox, est également traitée sans le moindre dialogue. Le Général Lee, tout en posture chevaleresque, y ignore superbement son homologue Grant, qui le voit partir sans un mot. Tout l’orgueil Sudiste résumé en quelques plans.
La virtuosité de Spielberg se sublime ici en quelques scènes « ramassées » mémorables : le vote décisif devient un véritable moment de film à suspense dans le film. Qui aurait cru qu’un simple vote pouvait fournir matière à une vraie scène épique ? Paiement ultime de cette scène, l’image de Lincoln seul dans son bureau, alors que retentissent les cloches signalant la validation du Treizième Amendement, puis rejoint en silence par Tad, est une de ces scènes purement cinématographiques, comme seul Spielberg est capable d’en inventer. Un moment de grâce absolue, peut-être inspiré par une scène similaire de LA VIE DE GALILEE de Bertolt Brecht, reprenant l’idée des cloches dans un contexte très différent.
Il fallait bien une conclusion à la hauteur des enjeux du film. Les dernières minutes de LINCOLN vont dans ce sens, avec une séquence d’adieux où Spielberg ne peut évidemment pas manquer un nouvel hommage à John Ford, et aux dernières images de YOUNG MISTER LINCOLN auxquels son film fait alors écho. Ce soir fatidique du 15 avril 1865, Lincoln quitte la Maison Blanche pour se rendre au Ford Theatre, où sa femme l’attend avec des invités. Il refuse les gants noirs que lui tend son domestique, et s’en va, d’un pas tranquille, vers sa destinée, suivi par la caméra qui « désincarne » sa haute silhouette fantômatique. Profitons de l’occasion pour saluer le remarquable travail de Janusz Kaminski, qui, en vingt ans de collaboration (un record dans le milieu) avec Spielberg, n’a cessé de l’aider à transformer son cinéma. Le chef-opérateur polonais joue sur toute une gamme de couleurs hivernales saturées, sur des sources de lumière d’époque (lampes aux fenêtres, éclairages au gaz…) et sur l’utilisation d’atmosphères confinées et enfumées, réussissant le tour de force de créer une ambiance de film en noir et blanc de la grande époque, en couleurs.

LINCOLN ne se limite pas à sa reconstitution historique méticuleuse, ses échanges de grands dialogues et ses inhabituels morceaux de bravoure ; c’est aussi un récit tout imprégné de la philosophie, des failles et des interrogations de son principal protagoniste. C’est peu de dire que Daniel Day-Lewis incarne Abraham Lincoln : cet acteur extrêmement exigeant s’est littéralement, totalement, fondu dans la personnalité du président américain. Loin des habituels portraits glorificateurs de Lincoln faits par le cinéma américain d’antan, le Lincoln de Day-Lewis « sort du marbre » et redevient humain. Un homme profondément solitaire, mélancolique, politicien roué et humaniste, terriblement épuisé par les épreuves de sa vie, et le coût humain de la guerre. L’acteur a su parfaitement saisir sa complexité, et sa dimension profondément spirituelle. Il s’est totalement investi dans le rôle, cassant au passage certains clichés érigés par d’autres films : conformément à la réalité des témoignages, par exemple, son Lincoln a une voix aiguë, posée mais capable de s’enflammer, n’ayant rien à voir avec l’habituelle timbre de baryton qu’on prêtait à tort au président. Sa diction, sa gestuelle, sont très particulières. Rien à voir là aussi avec le cliché à la mode d’un président hyperactif (on en a connu des agités de ce genre, en France…) ; Day-Lewis insiste avec beaucoup de justesse sur la nécessité de trouver « le rythme de l’homme », dans sa façon de se déplacer, d’écouter et de parler. Une leçon pour tous les acteurs.
Le génie de Lincoln ne se limitait pas à ses seuls talents politiciens, il était aussi d’essence spirituelle. Ce fils d’un fermier Baptiste illettré sut, au fil du temps, développer une culture religieuse très particulière vu le poids de la religion aux Etats-Unis. Sceptique religieux dans sa jeunesse, Lincoln adhéra ensuite à la Doctrine de Nécessité, une croyance selon laquelle l’esprit humain était contrôlé par une puissance supérieure. Jamais affilié à une église particulière, Lincoln sut toutefois utiliser habilement les références religieuses dans ses discours, faisant preuve d’une connaissance biblique nécessaire pour une population essentiellement Protestante et attachée aux valeurs des Pères fondateurs. La mort de son fils Willie a certainement influencé Lincoln dans ses croyances et sa vision personnelle de la spiritualité.
Le film saisit cette facette très importante du personnage, pleinement conscient du fardeau moral des décisions qu’il doit prendre. Il fait un rêve récurrent, le plaçant à la proue d’un navire lancé à pleine vitesse. Un rêve qui le terrifie, lui, l’homme au rythme lent… Il ne cesse de s’interroger, également. « Choisissons-nous de naître ? Ou sommes-nous faits pour les temps dans lesquels nous vivons ? » ; à travers lui, Steven Spielberg revient à une question qui était déjà présente, sous d’autres formes, dans ses films (particulièrement MINORITY REPORT…). Y a-t-il, dans les décisions importantes que nous prenons pour nos vies, une prédestination « providentielle », ou un libre-arbitre ? Sommes-nous seuls maîtres de notre destin, individuel et collectif, ou y a-t-il un « plan » écrit pour nous ? On touche ici à une question philosophique qui fait, je le pense, l’essence du cinéma et de la vision de Spielberg.

« Father Abraham » était l’un de ses nombreux surnoms, le plus éminemment biblique : celui d’un père, le patriarche à qui Dieu ordonne d’effectuer le plus atroce des sacrifices, celui de son fils, pour mettre sa foi à l’épreuve. Une mise à l’épreuve nécessaire pour respecter l’alliance divine, un thème familier à Spielberg s’il en est. Les épreuves traversées procèdent d’une démarche éminemment sacrificielle à plus d’un titre pour Lincoln : la mort de ses fils, les batailles fauchant les vies de milliers de jeunes gens, les obstacles au vote du Treizième Amendement… tout cela se rejoint dans la lutte politique d’un Lincoln tourmenté par ce fardeau. Multiplier les calculs politiques pour faire passer l’Amendement avant la fin de la guerre a un prix terrible : des mois de guerre supplémentaires, et donc la perte d’autres vies humaines, concrétisée par la scène de la visite du champ de bataille de Petersburg.
Au total de quatre ans de guerre, plus de 600 000 hommes moururent ; plus de 400 000 survécurent, blessés et mutilés pour le restant de leurs jours. Les vies sacrifiées d’un million d’hommes, pour la réalisation d’une simple idée d’égalité entre les hommes. Abraham Lincoln sera, symboliquement, le dernier « sacrifié » de ce conflit. Il s’en va sous nos yeux, embrassant complètement sa destinée sur une dernière parole, faussement anodine : « Je dois m’en aller, mais je voudrais rester. » La démarche du président devient donc, sous nos yeux, celle d’un martyr, impression confirmée par les dernières images : le cadavre de Lincoln déclaré mort, tel un Christ déposé de sa croix. Et un ultime message, celui de son second discours d’investiture prononcé un mois avant sa mort. Prononcé devant une foule immense (où se tenaient son futur assassin et les conspirateurs de l’attentat…), ce discours d’une grande tristesse frappe par ses multiples références au Christ, et par la tristesse qui s’en dégage derrière le pragmatisme de la Reconstruction annoncée. Une tristesse toutefois tempérée par un autre sentiment : le pardon. En refusant d’appeler à la violence et à la revanche aveugle envers les états sudistes, Lincoln était arrivé au bout de son odyssée personnelle ; l’homme avait atteint le divin en lui-même. Toutes ses souffrances, il sut les transcender par ce message de pardon. Cet aspect-là ne pouvait que toucher Steven Spielberg et Tony Kushner ; un accomplissement spirituel total, refusant le sentimentalisme, et qui transforme le film dans ses derniers instants.
A n’en pas douter, LINCOLN va marquer une nouvelle étape dans la filmographie de Spielberg ; l’accomplissement pour lui d’une phase créative particulière, plus intériorisée qu’auparavant. Alors que Steven Spielberg se prépare à revenir à sa chère science-fiction avec le projet (retardé de quelques mois) ROBOPOCALYPSE, il sera intéressant de voir comment son LINCOLN va influencer ses oeuvres à venir ; le cinéaste approchant les 70 ans, celles-ci devraient être, à l’image de cette remarquable « anti-biopic », plus radicales qu’on ne le croit, et déjouer une nouvelle fois les préjugés à son égard.
Ludovic Fauchier (« Aye ! »).
Anecdotes… :
- Hal Holbrook, figure familière du grand cinéma américain (Gorge Profonde dans LES HOMMES DU PRESIDENT), qui joue ici Preston Blair, a lui-même incarné Abraham Lincoln à plusieurs reprises, notamment dans une mini-série de 1974 également intitulée LINCOLN, et dans NORD ET SUD (1986).
- les admirateurs de Daniel Day-Lewis se rappelleront qu’avant d’incarner le Grand Emancipateur, l’acteur avait joué un personnage férocement anti-lincolnien : Bill le Boucher, chef de la pègre new-yorkaise dans GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese. Il lynchait un acteur grimé en Lincoln ! Ironie du destin, dans ce même film, il croise Liam Neeson, qui faillit jouer le président américain pour Spielberg. Dans GANGS OF NEW YORK, il y a d’ailleurs une connection « spielbergienne » assez spéciale… A l’écran, le futur Lincoln tue les interprètes de LA LISTE DE SCHINDLER, E.T. L’EXTRA-TERRESTRE et A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : le personnage de Neeson est poignardé ; Henry Thomas, qui a bien grandi depuis qu’il jouait Elliot, est crucifié ; et Brendan Gleeson, le chasseur de robots d’A.I., se fait fracasser le crâne. Quand à Leonardo DiCaprio, qui joua juste après le rôle de Frank Abagnale Jr. dans l’ARRÊTE-MOI SI TU PEUX du même Steven Spielberg, il passe un très sale quart d’heure sous les poignards et les coups de poings de Day-Lewis !
et la « Lincoln-Spielberg connection » de GANGS OF NEW YORK… où il malmène plusieurs « spielbergiens » familiers !