Archives pour mars 2013

En bref… CLOUD ATLAS

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CLOUD ATLAS, de Tom Tykwer, Andy Wachowski & Lana Wachowski

Six histoires traversant les époques et le monde… Le récit conjugue : la traversée du Pacifique, en 1849, d’un avocat sudiste, Adam Ewing (Jim Sturgess), lentement empoisonné par son ami, le docteur Henry Goose (Tom Hanks), pour s’emparer de son argent, et qui rencontre l’esclave fugitif Autua (David Gyasi) ; l’histoire d’un jeune pianiste homosexuel, Robert Frobisher, qui en 1936 se réfugie chez le compositeur Vivyan Ayrs (Jim Broadbent) pour devenir lui-même un grand musicien ; l’enquête d’une journaliste militante, Luisa Rey (Berry), sur les sales petits secrets d’une centrale nucléaire proche de San Francisco, en 1973 ; les déboires en 2012 de l’éditeur Timothy Cavendish (Broadbent), qui se retrouve contre son gré dans une maison de retraite dirigée par la tyrannique infirmière Noakes (Hugo Weaving) ; la prise de conscience de Sonmi-451 (Doona Bae), une femme clone travaillant dans le restaurant fast-food Papa Song, entraînée dans une rébellion désespérée contre un ordre totalitaire à Néo-Séoul, en 2144 ; et l’odyssée post-apocalyptique d’un chevrier paria, Zachry (Tom Hanks), qui accepte de guider la Presciente Meronym (Berry) vers une zone déclarée interdite, malgré la menace permanente des cannibales Konas…

En bref... CLOUD ATLAS dans Fiche et critique du film cloud-atlas-6

Que voilà un film difficile à résumer simplement… Issu de l’association des frère/soeur Wachowski (qu’on ne présente plus depuis BOUND et les MATRIX, et que l’on avait perdu de vue depuis l’échec de leur SPEED RACER en 2008) et de l’allemand Tom Tykwer (excellent réalisateur allemand de COURS LOLA COURS et LE PARFUM), CLOUD ATLAS conjugue six récits différents. Les réalisateurs bousculent les conventions et les genres cinématographiques pour contourner l’écueil habituel du film à sketches. Là où, d’ordinaire, celui-ci enchaîne les histoires à la suite des autres, CLOUD ATLAS entremêle les récits, les styles et les genres. On assiste donc en même temps à une aventure à la Joseph Conrad / Herman Melville, à un drame intimiste des années 1930, un thriller policier des seventies, une comédie britannique évoquant (en bien mieux) les films de Guy Ritchie, un film futuriste très « manga » et une science-fiction post-apocalyptique. Cela, c’est l’habillage du film ; son propos, très ambitieux, étant de parler de karma, de transmigration des âmes (évoquée dans les théories pythagoriciennes), des influences dans les choix moraux que font des personnages qui se réincarnent d’une vie à l’autre. Concept délicat à manier, qui risque de ne pas plaire à tout le monde (d’où sans doute l’échec financier de ce film inclassable aux USA), mais dont l’intégrité force le respect… à défaut de l’admiration totale. Reconnaissons aux Wachowski et à Tykwer le mérite d’avoir su aller au bout de leur idée, et de ne pas avoir égaré le spectateur en cours de route. Cela aurait pu être un fourre-tout indigeste, or, le film demeure très cohérent dans sa narration, grâce au travail du monteur Alex Berner qui a su donner un rythme cinématographique à un ensemble complexe.

Le film foisonne de morceaux de bravoure : la démonstration des talents de marin d’Autua à un moment fatidique ; une discussion fondamentale entre Sixsmith et Luisa enfermés dans un ascenseur baignant dans la lumière rouge ; l’évasion tragicomique des petits vieux hors de l’hospice ; la découverte horrifique d’une chaîne de fabrication d’alimentation (référence évidente à SOLEIL VERT, cité dans le film)… Les Wachowski se font conteurs et philosophes, sans trop verser ici dans les excès plombants de MATRIX, et emballent leurs segments avec la maestria technique qu’on leur connaît ; on appréciera surtout leurs hommages glissés à tout un courant de la science-fiction dystopique, avec des références familières. Outre SOLEIL VERT, on reconnaîtra ainsi les allusions nombreuses à FAHRENHEIT 451, LOGAN’S RUN (L’ÂGE DE CRISTAL), LA PLANETE DES SINGES originale…, plus appréciables que les rappels à MATRIX et aux mangas toujours présents, mais heureusement limités. Tykwer hérite des segments plus « contemporains » et continue de confirmer un talent évident, aussi à l’aise dans le drame feutré, le polar nerveux ou la comédie. J’avoue, à titre personnel, une petite préférence pour ses segments « Luisa Rey » et « Timothy Cavendish ». Les acteurs, omniprésents d’un segment à l’autre, ont su jouer le jeu et risquer parfois le contre-emploi (Tom Hanks en médecin assassin, Hugh Grant jouant tous les affreux de l’histoire – dont un chef tribal anthropophage !) avec succès.

Pour autant, le film n’est pas sans défauts ; les Wachowskis, par le passé, n’ont souvent pas hésité à marteler sans trop de finesse leurs développements philosophiques, et cela se ressent encore un peu dans CLOUD ATLAS ; le message d’amour et de révolte contre l’ordre établi est parfois asséné au lieu d’être suggéré, comme s’il fallait absolument le répéter pour des spectateurs paresseux… Autre menu défaut, plus technique celui-là, du film : les nombreux maquillages prosthétiques portés par les comédiens sont de qualité très variables. Si certains sont bluffants, d’autres, trop artificiels, font inévitablement « décrocher » le spectateur qui cherche alors à savoir qui se cache dessous, au détriment de l’histoire… 

Dommage, car CLOUD ATLAS, à défaut d’être une entière réussite, exerce une fascination évidente… Peut-être sera-t-il considéré comme un futur classique ? On en reparlera dans dix ans.

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (1ere partie)

S, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (1ere partie) dans Aspie s-oliver-sacks-asperger-293x300

… Sacks, Oliver : 

Figure familière du monde médical anglo-saxon, Oliver Sacks doit sa notoriété aux nombreux travaux qu’il a effectué dans le domaine de la neurologie et de la psychiatrie, et à ses best-sellers écrits suite à ses rencontres, effectuées durant son travail dans les grands hôpitaux américains. Affichant une liste impressionnante de diplômes, titres honorifiques et postes de prestige, le docteur Sacks a exploré les mystères du cerveau humain d’une façon peu orthodoxe. Ses ouvrages édités à travers le monde ont contribué à faire connaître au public les maladies et syndromes qui y sont liés : l’autisme, la maladie de la Tourette, la maladie de Parkinson, l’encéphalite léthargique, l’agnosie visuelle… et bien entendu, le syndrome d’Asperger. Cet homme très médiatique dans sa profession (ce qui lui vaut sa part inévitable de critiques) est peut-être bien lui-même atteint du syndrome d’Asperger… L’homme reste, malgré son immense savoir et son succès, d’une timidité maladive, d’une très grande discrétion et continue de suivre des habitudes quotidiennes solidement établies, ce qui correspondrait au profil type.

Oliver Sacks est né en 1933 à Londres, le dernier enfant d’un couple de médecins juifs (sa mère fut l’une des premières femmes chirurgiennes anglaises). Ce jeune garçon timide, passionné de chimie, et de médecine (grâce aux enseignements parentaux) fit l’Ecole de Saint Paul’s, et entrera au Queen’s College de l’Université d’Oxford, en 1951, d’où il sortira lauréat de diplômes en physiologie et biologie (BA en 1954), d’une Maîtrise en Arts et un BM BCh (le rendant qualifié pour pratiquer la médecine) en 1958. Il partira aux Etats-Unis, travailler au Mount Zion Hospital de San Francisco, et à l’UCLA. Avec quelques années d’avance sur les planantes sixties, Oliver Sacks, durant ses études à l’UCLA, prend diverses drogues, pour vivre des expériences transcendantales (qu’il décrira bien plus tard, en 2012, dans des articles et son livre HALLUCINATIONS). Sous amphétamines, Sacks aura l’illumination en lisant un ouvrage d’Edward Liveing, grand spécialiste britannique de la migraine au 19ème Siècle. Sacks suivra donc les traces de son prestigieux aîné, en écrivant sur ses observations de patients atteints de troubles neurologiques méconnus. Le premier livre rédigé par Sacks, édité en 1970, sera d’ailleurs intitulé MIGRAINE. Depuis 1965, Sacks vit à New York, où il pratique la neurologie. En 1966, membre du CenterLight Health System du Bronx de New York, Sacks consulte à l’Hôpital Beth Abraham, où il soigne un groupe de patients atteints d’encéphalite léthargique, une maladie rarissime apparue dans les années 1920. Les patients, conscients, sont incapables de bouger depuis des décennies. Sacks les traite avec un nouveau médicament, la L-Dopa, les aidant à se « réanimer ». Cette expérience sera la base de son second livre, écrit en 1973, AWAKENINGS (L’EVEIL). Le grand succès de ce livre fera date dans le milieu médical et dans le grand public ; à tel point qu’en 1990, un film homonyme de Penny Marshall en sera tiré. Le personnage du docteur Malcolm Sayer, alter ego fictif de Sacks, est joué par Robin Williams. Le travail de Sacks à Beth Abraham aida à créer la fondation à l’origine de l’Institute for Music and Neurologic Function (IMNF). Il y est conseiller médical honoraire.

Depuis 1966, Sacks a multiplié les postes de prestige dans de nombreux hôpitaux et cliniques : consultant en neurologie pour les foyers des Petites Soeurs des Pauvres à New York, membre des comités de l’Institut des Neurosciences et du Jardin Botanique de New York, consultant neurologue (de 1966 à 1991) au Centre Psychiatrique du Bronx, instructeur et professeur de neurologie clinique au College de Médecine Albert Einstein, professeur à l’Ecole de Médecine de l’Université de New York (de 1992 à 2007), professeur de neurologie et psychiatrie au Centre Médical de l’Université Columbia, il est finalement revenu en 2012 à l’Ecole de Médecine de l’Université de New York comme professeur de neurologie et consultant pour le centre d’épilepsie. Et, avec tout cela, il continue d’avoir son propre cabinet, et d’être membre des comités de l’Institut des Neurosciences et du Jardin Botanique de New York. Il a dû toutefois ralentir son rythme de travail depuis qu’un cancer de l’oeil droit lui a fait perdre une partie de sa vue.

A ces activités déjà bien remplies, se rajoute donc sa carrière d’écrivain (traduit en 25 langues), commencée avec MIGRAINE. Sacks écrit régulièrement des articles pour le New Yorker et le New York Review of Books, et pour de nombreuses autres publications. Cela a fait de lui un auteur à succès, plus qu’aucune autre personnalité dans le monde médical. Outre MIGRAINE et L’EVEIL, citons aussi L’HOMME QUI PRIT SA FEMME POUR UN CHAPEAU (1985), SEEING VOICES (DES YEUX POUR ENTENDRE, VOYAGE AU PAYS DES SOURDS, sorti en 1989), UN ANTHROPOLOGUE SUR MARS (1995), L’ÎLE EN NOIR ET BLANC (1997) et MUSICOPHILIA (2007). UN ANTHROPOLOGUE SUR MARS nous intéresse plus particulièrement car Sacks y consacre un chapitre important à Temple Grandin, professeur en sciences animales atteinte du syndrome d’Asperger dont nous avions déjà parlé. Sacks a donc contribué à faire connaître le syndrome au grand public, et encouragé Grandin à parler de sa vie avec ce handicap particulier. Le style littéraire de Sacks est reconnu pour non seulement éclairer les lecteurs sur des maladies et des handicaps méconnus, mais aussi pour sa grande poésie, son sens de la narration et la compassion pour les gens qu’il décrit. Ses oeuvres ont largement ont même fini par inspirer le grand dramaturge Harold Pinter, touché par la lecture de L’EVEIL, s’en inspira pour écrire en 1982 sa pièce A KIND OF ALASKA, et le compositeur Michael Nyman, qui a écrit un opéra sur L’HOMME QUI PRIT SA FEMME POUR UN CHAPEAU, en 1986. Son oeuvre d’écrivain a été largement récompensée : Sacks est ainsi le tout premier « Columbia University Artist » au campus Morninside Heights de l’université, pour son oeuvre reliant les arts et les sciences ; en 2000, l’IMNF l’a récompensé de son premier Music Has Power Award, « pour ses contributions remarquables au support de la musicothérapie et l’effet de la musique sur le cerveau et l’esprit humain ». L’IMNF lui a décerné le même prix en 2006. Sacks a aussi remporté en 2001 le Lewis Thomas Prize for Writing about Science.

Un pareil succès ne pouvait évidemment pas aller sans un certain lot de critiques et de jalousies professionnelles, des plus légitimes (des confrères de Sacks, comme Arthur K. Shapiro, ont travaillé sur les neurosciences avec autant d’acharnement, et ont beaucoup écrit, sans obtenir pour autant le même intérêt médiatique). Dans un corps professionnel connu pour sa rigueur, et sa relative fermeture à l’intérêt du public, la personnalité de Sacks et ses ouvrages provoquent aussi pas mal de grincements de dents. Le principal reproche adressé à Sacks étant, pour simplifier, que sa compassion pour ses malades et ses sujets d’observation lui servent d’alibi idéal pour se mettre en valeur. Les critiques les plus agressives font carrément de lui un montreur de phénomènes de foire. Le cinéaste Wes Anderson, déjà cité en ces pages, s’est gentiment moqué du personnage de Sacks à travers le docteur Walter Raleigh, incarné par Bill Murray dans THE ROYAL TENENBAUMS (LA FAMILLE TENENBAUM) ; un docteur manifestement perdu dans son monde de bizarreries neurologiques, sans doute lui-même un peu autiste et incapable de communiquer avec sa jeune épouse Margo (Gwyneth Paltrow), elle-même très probable Aspie…

Pour finir, le docteur Sacks semble avoir été un sujet parfait pour ses propres observations. Il est en effet atteint de prosopagnosie, un trouble l’empêchant de reconnaître ou mémoriser immédiatement les visages. Par ailleurs célibataire de très longue date, jamais marié, Oliver Sacks a reconnu avoir souffert toute sa vie d’une timidité maladive vécue comme un fardeau. Passionné par son travail (on peut du coup voir ses livres comme l’expression d’un centre d’intérêt poussé au plus haut point), homme d’habitudes (il nage chaque jour en piscine depuis des décennies) à l’élocution très spéciale (à la limite du bégaiement, ressemblant beaucoup à celle de Steven Spielberg) quand il est interviewé, le bon docteur Sacks serait certainement un Aspie que cela n’étonnerait personne.

cf. Wes Anderson, Temple Grandin, Bill Murray, Robin Williams ; Margo Tenenbaum  (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… Salander, Lisbeth, des romans et films MILLENNIUM :

A héroïne unique, cas problématique…

Frêle, petite, émaciée, bardée de piercings et tatouages, Lisbeth Salander est devenue, grâce à la fameuse trilogie MILLENNIUM, une véritable icône héroïque pour les lecteurs des romans policiers de Stig Larsson. Trois livres (LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES, LA FILLE QUI RÊVAIT D’UN BIDON D’ESSENCE ET D’UNE ALLUMETTE, LA REINE DANS LE PALAIS DES COURANTS D’AIR) qui ont propulsé la littérature policière scandinave sur le devant de la scène, nous révélant les vilains secrets d’une société bien trop policée pour être honnête, et dont le succès doit beaucoup à cet étonnant personnage, une jeune femme « border line », géniale hackeuse asociale au look gothique punk reconnaissable au premier coup d’oeil. Une héroïne du 21ème Siècle dont la psychologie déroute ceux qui la croisent et inquiète ses ennemis. Lisbeth Salander a, depuis la sortie des romans, pris les traits au cinéma de Noomi Rapace (photo ci-dessus, dans les adaptations filmées en Suède), et de Rooney Mara (seconde photo) dans l’adaptation du premier livre par le grand David Fincher. Le personnage peut se vanter d’être la première super-héroïne venue de Suède depuis Fifi Brindacier (Pippi Langstrumpf), la fillette rouquine à la force démesurée imaginée par Astrid Lindgren. La comparaison peut paraître saugrenue, mais Fifi, véritable institution en Suède, fut en partie l’inspiratrice de Lisbeth, selon Stig Larsson, qui s’imagina ce qui aurait pu arriver à la fillette si elle avait grandi dans la Suède contemporaine. Une autre anecdote, bien plus triste et sinistre, est aussi à l’origine de la création de Lisbeth : adolescent, Larsson avait assisté au viol collectif d’une jeune fille nommée Lisbeth par trois de ses copains. N’ayant osé intervenir, il en était resté traumatisé, et dégoûté à jamais de la violence faite aux femmes. Les romans MILLENNIUM étaient donc pour lui l’occasion d’exorciser ce traumatisme à travers le parcours, en fiction, de son personnage.

Le comportement très étrange de cette jeune femme sans amis, sans famille, préférant de loin ses activités de hackeuse et d’enquêtrice à la compagnie des hommes laisse penser qu’elle est peut-être atteinte du syndrome d’Asperger… C’est une hypothèse posée dans les romans par le héros, le journaliste Mikael Blomkvist, et un autre personnage, Holger Palmgren, premier tuteur de la jeune femme. Hypothèse non confirmée par les professionnels, dans les romans. Les adversaires et ennemis de Lisbeth, eux, prennent moins de gants, et la traitent de «psychopathe», «schizophrène» et autres amabilités, pour la noircir aux yeux de l’opinion publique. Le profil psychologique et le comportement de la jeune femme ne correspondent pas, en fait, au «profil type Asperger», malgré certains traits communs. Et d’ailleurs, le comportement souvent très violent de Lisbeth, bien connu des lecteurs de la série, ne cadre pas avec celui-ci.

Je dois ici préciser que je n’ai jamais lu les romans en question, ni vu les films avec Noomi Rapace, ma seule source étant la « version Fincher » de Lisbeth. N’attendez donc pas ici que je fasse un comparatif entre les romans et les films, ou les deux interprétations du même personnage (incarné cela dit par deux remarquables comédiennes).

 

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Peu communicative, renfermée, rendue paranoïaque par une enfance traumatisante, Lisbeth est selon son défunt auteur une sorte de sociopathe d’un genre inédit, bénéficiant de circonstances atténuantes très particulières : un père violent, un internement en hôpital psychiatrique, et la mise sous tutelle décrétée par l’Etat suédois, sans autre forme de procès. Autant dire que la demoiselle a de bonnes raisons de se méfier de tout le monde, et surtout des autorités. Pour le bien de son enquête, Mikael Blomkvist doit l’ »apprivoiser » difficilement. Lisbeth, en dehors de son travail dans l’entreprise Milton Security, ne voit personne, si ce n’est une compagne occasionnelle, Myriam Wu. Lisbeth cultive l’ambiguïté sexuelle, ayant des rapports sexuels aussi bien avec celle-ci qu’avec Blomkvist, premier surpris des initiatives qu’elle prend… Lisbeth Salander brille par une intelligence acérée, bénéficiant d’une mémoire photographique parfaite. Autodidacte, elle a appris les mathématiques de très haut niveau, et s’est montrée capable de résoudre le théorème de Fermat en 3 semaines. Lisbeth met à profit son intelligence comme collaboratrice chez Milton Security, en créant et utilisant des logiciels complexes, pour enquêter (en toute illégalité) dans les systèmes et réseaux informatiques, devenant une légende dans la communauté des hackeurs. Guère de hobbies signalés dans son existence, si ce n’est peut-être sa maîtrise des arts de la boxe ; ancienne sparring-partner, la jeune femme à l’apparence frêle est une redoutable « castagneuse » quand le besoin s’en fait sentir, et une artiste de l’esquive.

Voilà pour les principaux traits pouvant la rapprocher du syndrome d’Asperger. Cependant, son comportement ne cadre pas vraiment. Il faut dire qu’elle traîne un lourd passé criminel, par la faute d’un père odieux : Zalachenko, ancien agent du renseignement militaire soviétique, et agent double protégé par la SAPÖ, les services secrets suédois. Cet affreux bonhomme battait la mère de Lisbeth ; et, à douze ans, celle-ci a décidé de rendre justice en incendiant son géniteur, brûlé à 80 %. Son internement et sa mise sous tutelle résultent d’une décision des services de la SAPÖ, craignant qu’elle ne révèle les secrets d’Etat liés à son père. La demoiselle est n’hésite devant rien pour punir particulièrement les hommes coupables de maltraitance envers les femmes – en commençant par l’avocat chargé de son dossier, qui abuse de sa fonction pour la violer. Lisbeth met au point une vengeance des plus brutales contre l’affreux bonhomme. Et elle n’hésitera pas à châtier brutalement d’autres crapules. Par ailleurs, rappelons que Lisbeth n’a pas vraiment de scrupules à pratiquer des activités ouvertement criminelles : piratage de données informatiques, manipulation de comptes bancaires, utilisation de fausses identités, chantage… Un comportement qui certes vise des personnages eux-mêmes criminels, mais qui ne colle pas avec le calme et le respect des règles propres aux Aspergers. L’ambiguïté de la part de Stig Larsson est délibérée, l’auteur rappelant que, bien avant que les évènements ayant « fait » Lisbeth aient eu lieu, celle-ci était une fillette brillante, mais asociale, déjà capable de se battre, en réponse à une situation de menace envers elle.

 

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… Sam et Suzy (Jared Gilman et Kara Hayward), les deux enfants héros de MOONRISE KINGDOM :

Dans l’univers de Wes Anderson, qui nous est déjà familier en ces pages, Sam Shakusky et Suzy Bishop, les deux enfants héros de MOONRISE KINGDOM (sorti sur les écrans l’an dernier), ne détonnent pas le moins du monde. Tous deux, partis vivre la grande aventure dans l’île de New Penzance en ce bel été 1965, affichent en effet des caractéristiques ouvertement « Asperger ». Orphelin, Sam aime la peinture et les récits d’exploration ; un séjour au camp scout Ivanhoé devrait en principe le contenter, mais la réalité des corvées du camp l’ennuie au plus haut point. D’autant plus que Sam ne participe pas aux activités et n’aime pas ses jeunes camarades, qui le lui rendent bien… Ce jeune garçon taciturne, pas spécialement sympathique, a aussi le chic pour mettre à l’épreuve les adultes qui le prennent en charge : le chef Ward (Edward Norton) n’a aucune autorité sur lui, et ses derniers parents adoptifs, excédés, finissent par jeter l’éponge. Pour Sam, cela signifie de se retrouver devant « Action Sociale » (Tilda Swinton), fonctionnaire pète-sec qui devra le confier à l’orphelinat… Soit dit en passant : pour incarner Sam, le cinéaste Wes Anderson demanda au jeune Jared Gilman de s’inspirer du jeu de Clint Eastwood dans L’EVADE D’ALCATRAZ !

Sam n’a donc ni amis ni figure parentale fiable. Heureusement, il a rencontré Suzy (Kara Hayward, remarquable jeune comédienne), une gamine de son âge. Apparemment mieux intégrée et éduquée, grâce à ses parents avocats libéraux (Frances McDormand et l’indispensable Bill Murray), Suzy s’ennuie pourtant tout autant, ses parents débordés de travail la laissant avec ses insupportables petits frères. C’est durant une représentation de l’opéra de Benjamin Britten, NOYE’S FLUDDE (Noé et le Déluge, annonciateur de la tempête finale), à la paroisse locale, qu’ils vont se rencontrer et devenir les meilleurs amis du monde. Fins prêts à vivre la grande aventure dans l’île, Sam et Suzy organisent donc, un an après leur rencontre, une « grande évasion » mémorable. Evasion qui va aussi les révéler l’un à l’autre : après les serments d’amitié, viendra l’amour ! Nos deux drôles de tourtereaux vivent leur passage à l’âge adulte, déroutant des adultes brusquement rappelés à leur responsabilités. Ni le chef Ward, ni les parents Bishop n’étant très efficaces, pas plus que le patachon capitaine Sharp (Bruce Willis, dans un savoureux contre-emploi de ses rôles habituels).

Et tandis que les adultes s’affolent, nos deux gamins vivent l’aventure d’une vie, complètement coupés des réalités. On les découvre certes imaginatifs (ils rebaptisent le triste « Goulet de Marée au Mile 3,25″ du nom de « Moonrise Kingdom », le livre préféré de Suzy) et organisés, mais pas vraiment conscients du danger de leur fugue : s’aventurer dans une île sauvage, à l’approche d’une terrible tempête, alors qu’on a emporté que du matériel de camping, quelques livres, un tourne-dique et le chat de la famille n’est peut-être pas une si bonne idée, après tout… Et l’aventure est aussi entachée par la violence : une première rencontre avec les scouts de Ward se solde quand même par une agression aux ciseaux, et la mort du chien, mascotte des louveteaux. Heureusement, les choses vont s’améliorer, les scouts se rangeant finalement du côté des fugitifs ; un peu de rébellion à l’autorité adulte ne peut pas faire de mal, après tout ? Et ils y gagneront un mariage officieux (entre Aspies, on prend ces décisions-là très au sérieux), Sam étant même finalement adopté par le capitaine Sharp, après un périlleux sauvetage. Enfin un adulte en qui Sam peut avoir confiance, ce n’était pas trop tôt après toutes ces épreuves ! On espère pour nos deux héros que le passage à l’âge adulte ne sera pas trop décevant…

MOONRISE KINGDOM dégage un parfum nostalgique et très caustique, sous sa légèreté. On peut apprécier le film, comme une relecture très personnelle des contes de fées de l’enfance, revisités par le réalisateur de RUSHMORE et LA FAMILLE TENENBAUM. Nos deux jeunes héros étant les Petits Poucets / Chaperon Rouge partis en forêt déjouer les pièges qui les guettent, Madame Action Sociale faisant figure de méchante sorcière, et le capitaine Sharp étant l’héroïque équivalent du chasseur. Il n’échappera pas non plus aux connaisseurs des films d’Anderson que Sam et Suzy ressemblent respectivement aux personnages de Max Fischer (dans RUSHMORE) et Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM), eux-mêmes très Aspies. 

cf. Wes Anderson, Bill Murray ; Max Fischer (RUSHMORE), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… Satie, Erik (1866-1925) : 

Dans les dictionnaires, on le classe comme compositeur et musicien, mais il préférait se qualifier de « phonométricien » (« quelqu’un qui mesure les sons »), après avoir été présenté comme « gymnopédiste »… Dire d’Erik Satie qu’il était un original est donc un bel euphémisme. Le compositeur des GYMNOPEDIES et des GNOSSIENNES, également écrivain et poète de premier plan, personnage emblématique de l’avant-garde musicale française et du mythique Montmartre de la Belle Epoque, précurseur de nombreux mouvements artistiques du 20ème Siècle, était un curieux personnage, malicieux (il adorait pratiquer les canulars), socialement maladroit, secret et mélancolique. Etudier le parcours de Satie, et les anecdotes sur son caractère, révèle à n’en pas douter un authentique Aspie.

Erik Satie est né en Normandie, à Honfleur ; son père, Alfred, était courtier maritime, sa mère, Jane Leslie, était une Ecossaise native de Londres. Lui et son frère Conrad furent élevés dans la religion anglicane. La famille emménagea à Paris pour suivre le père, devenu traducteur, alors qu’il n’avait que quatre ans. Jane mourut deux ans plus tard. Erik et Conrad furent renvoyés à Honfleur, chez leurs grands-parents paternels, chez qui Erik aura ses premières leçons de musique. Après la mort de la grand-mère en 1878, les deux frères revinrent à Paris chez leur père, remarié à Eugénie Barnetche, une professeur de piano. On n’échappe pas à son destin… même si le jeune Satie détesta vite les leçons de musique de sa belle-mère. Il avait treize ans quand il entra au Conservatoire de Paris, ce qui n’arrangea pas son horreur de l’enseignement musical. Le grand Erik Satie, en pleine adolescence, fut en effet un étudiant des plus médiocres et paresseux. Il n’y a guère qu’un professeur, Georges Mathias, pour percevoir alors le potentiel du jeune homme, meilleur compositeur que musicien selon lui… Satie sera renvoyé, puis réadmis en 1885 ; mais il n’impressionna pas plus les professeurs du Conservatoire, qu’il quitta, sans diplôme et sans achever le cursus, pour s’engager dans l’armée l’année suivante. Il changea vite d’avis, tant la vie des casernes l’ennuyait, et il se rendit volontairement malade de la bronchite pour se faire réformer.

En 1887, Erik Satie se tourna vers le quartier des artistes, Montmartre, où il s’installa et où fit preuve d’une grande créativité. Il commença à écrire et publier (avec l’aide paternelle) ses premières compositions, les premières GYMNOPEDIES (suivies plus tard des OGIVES, GNOSSIENNES, etc.). Et, surtout, il rejoignit le petit monde artistique du « plus extraordinaire cabaret au monde », le Chat Noir. Il y rencontre Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, ses amis le poète Patrice Contamine et le compositeur Claude Debussy, et tant d’autres. Grâce à Debussy, Satie rejoignit l’ordre de la Rose-Croix, et écrire plusieurs compositions maçonniques (SALUT DRAPEAU !, LE FILS DES ETOILES, SONNERIES DE LA ROSE+CROIX), donnant des performances au Salon de la Rose-Croix pour le Sâr Joséphin Péladan. En 1890, Satie emménagea au numéro 6 rue Cortot. Il fut très prolifique durant cette période, créant en 1892 les premières pièces d’un système de composition de sa propre invention (FÊTE DONNEE PAR DES CHEVALIERS NORMANDS…), et commençant ses premiers canulars (il annonça par exemple la création du BÂTARD DE TRISTAN, un opéra parodiant Wagner qu’il ne composa jamais). Tandis que les amis du Chat Noir sympathisèrent avec les habitués de l’Auberge du Clou de Miguel Utrillo (dont la belle peintre Suzanne Valadon), Satie rompit avec Péladan et les Rose-Croix ; toujours facétieux, il créera sa propre secte ésotérique : l’Eglise Métropolitaine d’Art de Jésus Conducteur, dont il sera le « Parcier et maître de chapelle »… et le seul fidèle. Il composa une Grande Messe (sa future MESSE DES PAUVRES), écrivit lettres, articles, et pamphlets affirmant son scepticisme sur les affaires religieuses et artistiques. Le jeune homme était très sûr de lui, mais guère apprécié pour ses déclarations… Témoins ses deux tentatives d’entrer à l’Académie Française, présidée par le vénérable Camille Saint-Saëns. Ses lettres de candidature ruinent sa réputation auprès de l’establishment parisien, et une certaine antipathie pour Saint-Saëns. Dans le même ordre d’idée, une anecdote montre que Satie, pourtant généralement décrit comme quelqu’un d’aimable, pouvait aussi se montrer extrêmement cinglant avec ceux qui ne l’appréciaient pas. Le critique musical Jean Poueigh, des années plus tard, s’en prit à son ballet musical PARADE ; Satie lui répondit : « Vous n’êtes qu’un cul, mais un cul sans musique.«  Bien envoyé, Monsieur Satie ! Même si cela vous valut huit jours de prison… Monde injuste. Les critiques peuvent descendre à loisir les artistes, qui, eux, doivent jouer la règle du jeu, et encaisser en serrant les dents.

Durant cette période, Erik Satie va aussi connaître une grande histoire d’amour avec Suzanne Valadon. La peintre, compagne de Miguel Utrillo (et mère de Maurice Utrillo), une bien jolie jeune femme connue pour son caractère changeant, était une artiste remarquable ; les portraits photographiques de l’époque mettent en valeur son étrange regard mi-fermé mi-rêveur. Artiste, certes, et qui sait ? Peut-être un peu autiste, Suzanne Valadon ?… Toujours est-il que Satie en tomba fou amoureux, et, après une nuit passée ensemble, la demanda en mariage ; demande aussitôt refusée par Suzanne. Satie composa pour « sa Biqui » les DANSES GOTHIQUES. Malheureusement, six mois plus tard, elle rompit avec lui. Le coeur brisé, il composera les VEXATIONS, un thème musical court, jamais publié de son vivant, qui doit se jouer 840 fois de suite – en respectant les silences. Bien plus tard, des chefs d’orchestre courageux comme John Cage joueront la pièce dans son intégralité : elle dure en tout vingt heures !! Obsessionnel, Monsieur Satie… Il semble que sa vie amoureuse commença et prit fin avec Suzanne Valadon, et qu’il n’ait pas eu d’autres relations intimes de toute sa vie.

Héritant en 1895, ce qui lui permit d’être édité, Satie, jusqu’ici habitué à porter des vêtements de clergyman, adopta un nouveau style vestimentaire : tout en velours, ce qui lui vaudra le surnom de « Velvet Gentleman ». Il épuisa cependant vite ses ressources et dut emménager dans des logements de plus en plus modestes et petits, quittant la rue Cortot pour Arcueil, son chez-lui définitif. Il composa les deux premières séries de PIECES FROIDES, reprit contact avec son frère Conrad, pour régler ses problèmes financiers, et abandonna toute idée religieuse. A partir de 1899, Satie doit survivre comme pianiste de cabaret, composant des chansons populaires ; de son propre aveu, de « rudes saloperies« , qu’il reniera. Beaucoup de textes et de chansons de cette période furent perdus. Satie composa aussi des oeuvres plus sérieuses, comme la musique de la pantomime JACK IN THE BOX, ou GENEVIEVE DE BRABANT… Mais Satie refusa de les publier, une habitude chez lui. Sa réputation et son talent furent cependant reconnus, au point qu’il rivalisa, aux yeux des spécialistes, avec Claude Debussy et Maurice Ravel.

Puis, en octobre 1905, Erik Satie, à 39 ans, s’inscrit à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy, qui sera son professeur pour lui apprendre la musique contrapuntique, tout en continuant à travailler comme musicien de cabaret. De quoi surprendre son entourage (d’autant plus que d’Indy est un proche de Saint-Saëns) et les professeurs de la Schola… Trois ans plus tard, le compositeur obtiendra son seul et unique diplôme, à 42 ans ! Son style musical changea radicalement. Parmi ses travaux d’étudiant, notons DESESPOIR AGREABLE. TROIS MORCEAUX EN FORME DE POIRE, publiée en 1911, est une compilation de ses compositions d’avant la Schola, en 1905. Si Satie rejettait certains aspects de la musique romantique, il ne détestait pas le genre musical lui-même. Il prenait un soin particulier à éviter le mélodrame et les longueurs. En 1912, ses compositions humoristiques pour piano, accompagnées de notes rédigées par ses soins, seront un grand succès. Il arrêta aussi d’utiliser des barres de mesure dans ses compositions. Toujours facétieux, il composa LE PIEGE DE MEDUSE (1913), parodiant le style romantique. Il devint socialiste, s’investissant dans des oeuvres de patronage laïques, et fréquentera la communité ouvrière d’Arcueil. Par affection pour les travailleurs, et sans aucun intérêt pour la politique, Satie deviendra membre du Parti Communiste, et changera son apparence sera désormais comme celle d’un « bourgeois fonctionnaire » en chapeau melon, parapluie, etc. Quand son travail ne l’occupait pas, Satie, passionné de culture médiévale, trouvait aussi le temps d’avoir un hobby secret : dans un cabinet de dépôt de collection, il fabriquait des châteaux imaginaires en métal d’après des dessins faits par lui sur des petites cartes. Toujours plein d’ironie, il publiait ensuite des petites annonces anonymes, du type « château à louer »…

Erik Satie fut un personnage important du monde artistique parisien des grandes années 1910-1920. S’il dut en fait son succès aux « Jeunes Ravélites », des musiciens élèves de Ravel affirmant leur préférence pour ses oeuvres d’avant la Schola (faisant ainsi de Satie un précurseur de Debussy, un point de débat permanent entre spécialistes), Satie, d’abord touché, s’éloigna de ces jeunes admirateurs ne prêtant pas attention à son travail plus récent. Il rencontra d’autres jeunes artistes qu’il estimait plus liés à ses travaux récents, et qu’il appréciait : Jean Cocteau, Georges Auric, Roland-Manuel… Il écrivit ses mémoires et réflexions pleines d’ironie et d’humour, MEMOIRES D’UN AMNESIQUE et CAHIERS D’UN MAMMIFERE, à la même époque. Il travailla avec Cocteau, rejoignant son groupe des Nouveaux Jeunes, comprenant Arthur Honegger, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Georges Auric, Louis Durey, Germaine Tailleferre, mais il se sépara d’eux en 1918, sans explication. Satie rencontra aussi les grands artistes de l’époque : Picasso, Braque, Tzara, Picabia, Duchamp, etc. ; il travailla avec Man Ray (LE CADEAU, 1921), rejoignit les Dadaïstes, arbitra malgré lui un différend entre André Breton et Tristan Tzara sur la vraie nature de l’avant-garde ; il signa la musique de RELÂCHE (1924), un ballet de Picabia, ainsi que la musique du film de René Clair, ENTR’ACTE.

Malgré toute cette activité, Erik Satie demeura très pauvre, et refusait autant de demander de l’argent que de vendre ses compositions. Alcoolique de longue date, absinthomane, il mourut le 1er juillet 1925 d’une cirrhose du foie. Satie était connu pour interdire l’accès de son studio d’Arcueil. Après son décès, ses amis y découvrirent des compositions qui leur étaient totalement inconnues, ou qu’ils croyaient perdues : la musique orchestrale de PARADE, GENEVIEVE DE BRABANT, LE POISSON RÊVEUR, des SCHOLA CANTORUM, les VEXATIONS, des GNOSSIENNES… Les textes étaient posés et cachés n’importe où : dans son piano, les poches de ses costumes, d’autres endroits bizarres. Dans son placard, les mêmes costumes de velours gris, qu’il remplaçait dès que l’un d’eux s’usait. Voilà qui confirme bien le caractère Aspie du compositeur, reconnu depuis comme l’un des plus grands musiciens français.  

Sa musique lui a évidemment survécu, dans tous les supports – y compris dans les films. Notamment LA FAMILLE TENENBAUM, décidément omniprésente en ces pages !

 

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… Schell, Oskar (Thomas Horn, dans EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES) :

Que peut-il arriver de pire à un enfant Aspie ? Le moindre dérangement du quotidien provoque une forte poussée d’angoisse chez tout enfant atteint du syndrome, et il faut une aide patiente de la part des proches pour atténuer ces angoisses. Oskar Schell, un jeune garçon new-yorkais, surdoué, timide, débordant d’imagination et de créativité, vit une situation insupportable depuis le jour où son père Thomas est mort, piégé dans une des tours jumelles du World Trade Center lors des attentats du 11 septembre 2001, le « Jour Terrible »… Il était le mentor, le modèle et le héros du gamin, son point de repère dans un monde devenu illogique, cruel et absurde aux yeux de ce dernier. En adaptant le roman de Jonathan Safran Foer, le cinéaste Stephen Daldry (BILLY ELLIOT, THE HOURS, THE READER) nous offre, en plus d’une aventure très originale, et d’une évocation pleine de tact des conséquences d’un évènement qui a façonné le début de ce siècle, un portrait d’une grande justesse d’un enfant Aspie se confrontant, du jour au lendemain, à l’épreuve du deuil.

Oskar Schell (le jeune Thomas Horn, très touchant) est un enfant complexe ; un  »garçon difficile » dont le comportement rappelle parfois le personnage de Jamie dans EMPIRE DU SOLEIL. Affectueusement élevé par ses parents, il ne manque de rien. Son père a bien compris d’ailleurs qu’il a besoin d’une attention spéciale ; exceptionnellement intelligent, Oskar est aussi extrêmement craintif, et il peut compter sur l’aide de ce père inventif, qui stimule son intelligence en permanence par le jeu : il lui crée des «missions de reconnaissances», des jeux d’indices, des duels verbaux, et encourage le gamin dans ses activités. Qui mieux que Tom Hanks peut incarner à l’écran l’image de ce père idéal, celui que tous les enfants aimeraient avoir ? Notre jeune héros excelle déjà d’ailleurs dans le bricolage de livres animés, et autres petites inventions. Durant son aventure, Oskar mentionne avoir passé des tests pour savoir s’il a le syndrome d’Asperger. Il faut toutefois signaler que le film commet une erreur fréquemment répandue, en faisant dire à l’enfant « maladie d’Asperger » au lieu de « syndrome d’Asperger ». Erreur peut-être intentionnelle de la part des auteurs ? Oskar est encore très jeune et ne voit sans doute pas encore les avantages de son don particulier… il se trompe donc, en toute innocence, en utilisant le mauvais terme. Son odyssée lui permettra non seulement de faire son deuil, mais aussi d’accepter sa différence.  

Le film ne fait certes pas un portrait réaliste de la vie d’un Aspie, mais il montre bien qu’Oskar a la plupart des signes évidents du syndrome, d’où ce comportement qui rend les autres personnages souvent perplexes ou hostiles. Oskar a du mal à se faire des amis de son âge, et il est reconnu comme un enfant «spécial» dans son école ; s’il est un très bon élève, il se fait cependant insulter par des camarades. Oskar a un champ de connaissances très étendues, dans divers domaines qui le passionnent : notamment les sciences, l’histoire, la photographie, etc. Le jeune garçon a aussi une élocution très particulière, recherchée et inventive – un héritage des jeux avec son père. Oskar adore inventer des jeux d’insultes avec Stan (John Goodman), le portier de son immeuble. Un esprit en recherche permanente de stimulation, et un vrai moulin à paroles ! Nul doute qu’en grandissant, Oskar continuera d’être un esprit curieux, un chercheur dans l’âme.

La contrepartie de ces talents particuliers : une sensibilité démesurée qui se traduit par des phobies, que le traumatisme ne fait qu’accroitre. Oskar souffre de vertige et l’idée de tomber le terrorise, comme le montre l’épisode de la balançoire, où son père l’oblige à surmonter sa peur. La mort de ce dernier va accentuer celle-ci : Oskar se plonge dans les images d’archives, au point de se persuader que son père s’est défenestré pour échapper aux flammes… Une vision horrible, obsédante, exprimant sa culpabilité de n’avoir pas osé décrocher le téléphone le matin fatidique, pour lui parler une dernière fois : le caractère profondément déstabilisant du drame, l’a complètement paralysé. Son hypersensibilité sensorielle, aussi, est devenue plus violente ; on imagine sans peine les difficultés qu’Oskar ressent dès qu’il pose les pieds dans les rues de New York, vu son état particulier. La peur de la foule, du métro, des ponts suspendus, des gratte-ciels, les bruits de sirènes de police et d’avions dans le ciel (rappelant évidemment l’ambiance du « Jour Terrible »)… Oskar ne se sépare jamais, dans ces cas-là, de son talisman personnel, un tambourin dont le tintement l’apaise.

Le drame fait «exploser» ses obsessions, son besoin de trouver un sens logique à la mort de son père. Cela devient pour l’enfant une véritable quête mêlant l’intime et l’universel. Et ce n’est pas sans violence. Oskar se punit en s’infligeant des cicatrices sur le corps… Il se montre aussi très dur avec Linda (Sandra Bullock), sa mère désemparée. Il la blesse psychologiquement durant une confrontation douloureuse, le chagrin laissant un bref moment la place à la colère. Il se disputera aussi avec le mutique Locataire (formidable Max Von Sydöw), qui n’est autre que son grand-père. Un mentor touchant, aussi égaré et marqué que lui par les tragédies de l’Histoire (un terrible bombardement de sa ville natale durant la 2ème Guerre Mondiale). Heureusement, Oskar gagne assez de maturité dans son aventure pour rétablir les liens avec sa famille.

EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES est aussi l’histoire d’une quête, et, dans toute histoire de ce type, l’objet de la quête compte moins que l’aventure vécue par le personnage principal. Ce qui sera le cas d’Oskar ; s’étant mis en tête de trouver le propriétaire d’une clé au nom de « Black » laissée par son père juste avant sa mort, le gamin se met en tête de rencontrer tous les new-yorkais nommés Black… Un objectif apparemment absurde, dicté par un besoin impérieux de trouver une logique cachée ; pour Oskar, la quête va avoir des conséquences qu’il n’attendait pas. L’enfant timide va se lier à des inconnus, notamment les époux Black (Viola Davis et Jeffrey Wright) et le Locataire. Son aventure le rapprochera aussi de sa mère, à son insu, grâce à l’habile intervention de celle-ci… et rassembler toute une communauté liée par le traumatisme du 11 septembre. Au bout du chemin, Oskar Schell aura su, littéralement, sortir de sa coquille, résoudre son deuil, et être enrichi d’une nouvelle maturité.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 16

Q-R, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 16 dans Aspie b-roy-batty-rutger-hauer-dans-blade-runner

… les Réplicants de BLADE RUNNER :

Bienvenue en 2019 (on y est presque !). Les Réplicants, êtres humains artificiels, issus des laboratoires génétiques de la Tyrell Corporation, sont conçus pour des travaux dangereux dans l’espace et les colonies planétaires. Pour cela, ils ont été créés pour être supérieurement intelligents, plus forts et plus résistants à la douleur physique que leurs créateurs humains. Afin d’empêcher toute rébellion chez ces esclaves d’un nouveau type, leurs concepteurs leur ont donné une limite de vie de quatre ans, au terme de laquelle ils s’éteignent irrémédiablement. Le Réplicant Roy Batty (Rutger Hauer) et ses compagnons reviennent sur Terre en toute illégalité pour rencontrer leur créateur, Tyrell. Car ces machines humaines, traquées par le flic Deckard (Harrison Ford), ont développé une conscience, des sentiments, et veulent réclamer des comptes à leur concepteur…

Nous revenons une nouvelle fois dans le monde des robots, intelligences artificielles et autres cyborgs, dont nous avons vu qu’ils possèdent certains traits typiques du Syndrome d’Asperger. Souvent, on l’a déjà dit, les Aspies cinéphiles et amateurs de science-fiction aiment s’identifier à ces personnages, ressentant les mêmes souffrances psychologiques. Malheureusement, il arrive aussi parfois que des Aspies soient insultés ou considérés à tort comme des « robots » sans émotion. Jugement trompeur, se fiant aux seules apparences. Lorsque Philip K. Dick écrit LES ANDROÏDES RÊVENT-ILS DE MOUTONS ELECTRIQUES ? paru en 1966, il est, pour l’une des rares fois de sa vie, dans une période heureuse. Il compare alors la chaleur de son foyer aux difficultés de sa vie passée, en abordant un thème classique de la science-fiction : l’androïde, être humain artificiel doté de capacités exceptionnelles, mais dénué d’émotions et de compassion. Le roman brouille cependant les pistes : il montre une Humanité déshumanisée, repliée sur elle-même, face à des androïdes, les fameux Réplicants Nexus-6, qui se révèlent doués de sentiments. Les machines deviennent humaines tandis que les humains « de souche » deviennent les machines. Un postulat brillant, qui sera repris et développé par Ridley Scott tournant l’adaptation du roman en 1981, sous le titre de BLADE RUNNER. Le film, doté d’un visuel sublime (autant inspiré d’Edward Hopper que de Moebius, avec des références cinématographiques au FAUCON MALTAIS et au GRAND SOMMEIL), fut d’abord mal accueilli à sa sortie, avant de gagner peu à peu ses galons de grand classique de la science-fiction.

Les Réplicants sont, à n’en pas douter, les stars du film. Une réplique prononcée à leur sujet par leur concepteur, Tyrell (Joe Turkel, un visage familier des films de Stanley Kubrick, qu’admire Ridley Scott), nous met la puce à l’oreille : «ils mettent des années à assimiler des émotions qui, pour nous, sont naturelles…». Cette difficulté à faire preuve d’empathie, à comprendre les émotions d’autrui, est typiquement la marque des personnes Asperger. Les Réplicants sont donc des robots « autistes », malgré leur certaine propension à la violence, qui les démarque du syndrome.

 

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Le film commence par une séquence marquante : le test de Voight-Kampff du Réplicant clandestin Leon (Brion James). Interrogé par Holden, un policier « Blade Runner », il est sur des charbons ardents et montre un signe typique du syndrome : sa confusion, quand son interrogateur cite son adresse. Il croit que cela fait partie du test, une réaction logique en rapport à ce que vient de dire celui-ci juste avant, mais qui crée un malentendu. Quand le policier le piège, en évoquant une situation fictive où il ne fait pas preuve d’empathie (aider une tortue renversée), Leon se fâche. Ces réactions disproportionnées, confuses, peuvent rappeler des personnes atteintes du syndrome d’Asperger. L’interrogatoire se termine mal… pour le policier, qui a poussé l’androïde dans ses retranchements. « Je vais vous en parler, de ma mère…« 

 

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Le même test de Voight-Kampff est passé par Deckard sur Rachael (Sean Young), la nièce du magnat Tyrell. Rachael ignore qu’elle est le fruit d’une expérience particulièrement vicieuse de la part de son oncle tout-puissant ; elle aussi est une Réplicante Nexus-6, mais l’ignore… Tyrell a cru bon de la doter des souvenirs de sa défunte nièce. Le détective, ignorant ce fait, ressent un certain malaise – ainsi qu’une attirance évidente – pour la jeune femme. Il lui faudra une centaine de questions pour l’identifier comme une androïde. La révélation dévaste Rachael, qui apprendra lentement à s’accepter comme telle. Les personnes Aspies qui ont découvert tardivement leur condition compatiront : une telle prise de conscience de son état est un changement psychologique majeur… et le signe d’une évolution, d’une maturité nouvelle. On ne peut que sympathiser pour Rachael, qui pousse aussi Deckard à s’interroger sur sa propre nature d’être humain. Quand un homme est à ce point obnubilé par son travail au détriment du reste, ne court-il pas le risque de devenir une machine ? La scène du piano, entre eux deux, est le moment-clé de leur évolution. Elle perd son apparence froide de machine, et il ne cache plus ses sentiments pour elle, lui, l’ »homme-machine » tueur de machines humaines… Ils quittent leurs conditionnements respectifs pour devenir simplement humains.

 

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Parmi les Réplicants cachés sur Terre, nous retrouvons un visage familier de cet abécédaire : Daryl Hannah, remarquée dans le rôle de Pris, petite amie du meneur Roy Batty (incarné par Rutger Hauer). La comédienne, très probable Aspie, prête ses traits étranges à cette androïde manipulatrice au visage innocent. Victime de cette « poupée » fatale : J.F. Sebastian (William Sanderson), un ingénieur et généticien au service de Tyrell, fabricant de marionnettes vieillissant prématurément, et vivant en reclus (lui aussi, un Aspie ?). En laissant entrer chez lui la charmante blonde qui lui demande l’hospitalité, le pauvre Sebastian n’a pas idée de ce qui l’attend. Batty et Pris se moquent de lui, et révèlent quelques-unes de leurs étonnantes aptitudes. Batty est un excellent joueur d’échecs (hommage très probable à HAL 9000 et Stanley Kubrick, dont Ridley Scott est un grand admirateur), un esprit brillant et érudit, capable de réciter les poèmes apocalyptiques de William Blake (« Et tombent les anges en feu… »). Et, avec Pris, il se livre à une petite démonstration de philosophie citant des noms évoqués dans les précédents chapitres de cet abécédaire. Les deux Réplicants citent René Descartes (« Nous sommes des êtres conscients, Sebastian. – Je pense, donc je suis. ») avant que Pris ne saisisse à mains nues un oeuf plongé dans l’eau bouillante, sans rien ressentir. Elle imite à sa façon l’épisode de Friedrich Nietzsche saisissant à main nue un charbon ardent durant un débat philosophique… Les curieux cas d’insensibilité à certaines douleurs physiques sont évoqués dans les études sur les Aspies – voir aussi la scène où Leon plonge sa main dans un liquide réfrigérant dangereux, sans rien ressentir davantage. Les Réplicants ont certes un comportement extrême en la matière, mais l’idée demeure. Ridley Scott enfoncera le clou, si on ose dire, en montrant Batty se perforer la main pour rester conscient. Une conduite automutilatrice extrême, allusion évidente au Christ rédempteur mort crucifié, qui peut aussi évoquer certains cas (très particuliers, forcément controversés) de personnes Aspies adeptes du piercing, du branding ou autres pratiques similaires.

L’ombre de Nietzsche est omniprésente dans BLADE RUNNER, faisant écho à ce que vivent les Réplicants. Leur objectif est de se confronter à leur créateur, Tyrell, autrement dit leur « Dieu le père », enfermé au sommet de sa pyramide surplombant une Los Angeles tentaculaire. Batty parviendra enfin à entrer dans son sanctuaire, pour obtenir de lui un surplus de vie, et des explications sur les conséquences de ses actes. Il rejoue le drame du FRANKENSTEIN de Mary Shelley, où le Monstre harcelait son créateur de questions sur sa responsabilité. Tyrell ne pouvant lui accorder satisfaction, Batty le tue en lui brisant le crâne et (geste très oedipien) en lui crevant les yeux. Le Dieu des Réplicants étant mort, voici le Surhomme nietzschéen prêt à transcender sa fragile condition… Adoptant le discours de l’Eternel Retour (consistant, en gros, à vivre sa vie comme une répétition et une intensification de ce qu’elle a de meilleur), Batty a reçu de son « père » un ultime conseil : « profitez bien du temps qui vous reste », discours qu’il accomplit dans ses dernières minutes de vie, en finissant par sauver son ennemi Deckard et délivrer l’émouvant discours des « larmes dans la pluie ».

«J’ai vu des choses que vous autres, humains, ne pourriez pas croire…»

 

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Pour compléter la liste des ressemblances des Réplicants avec les « caractères Aspies », rappelons que ceux-ci vivent une situation de rejet. Déjà exclus par les lois humaines, ils doivent tous se cacher, vivre dans un motel miteux (Leon), travailler dans les bas-fonds (Zhora), ou vivre en SDF (Pris)… Un «Aspie», abandonné à lui-même, connaîtrait ce genre de situation, le rendant encore plus asocial. Cependant, leur violence programmée limite leur aspect «Aspie». Conçus pour combattre et tuer, les Réplicants ne font toutefois que se défendre dans une situation de danger imminent : Leon contre Holden, Zhora (Joanna Cassidy), puis Pris, contre Deckard. Les meurtres de Tyrell et Sebastian, commis par Batty, étant quand même un cas à part – un acte désespéré à une réponse injuste. Au final, ces machines étaient bien humaines, capables de pensées complexes… et d’amour.

Monté à plusieurs reprises (cinq versions différentes), BLADE RUNNER multiplie les énigmes qui contribuent à son immense pouvoir de fascination. La principale, qui continue de diviser les fans du film, étant de savoir si, oui ou non, Deckard est lui-même une machine… En décrivant un futur où il n’est plus possible de distinguer les humains des androïdes, Ridley Scott joue à fond l’ambiguïté. Le flic tueur de robots traîne un mal-être profond durant toute l’histoire. Mais quel est son origine ? Est-il juste un détective désabusé, ou le jouet paranoïaque d’une vaste machination policière faisant de lui une machine programmée pour se croire humain, et poussée à éliminer ses semblables ? Quand les policiers le traitent ironiquement de « vraie machine à tuer », Deckard se sent particulièrement mal. Il a de quoi. Pourquoi l’un d’eux, Gaff (Edward James Olmos), le suit-il comme son ombre, en fabriquant des origamis symboliques ? Dans les plus récentes versions du film, Deckard rêve d’une licorne, animal féérique, symbole du Christ (encore lui…) et de la divinité dans la création ; à la toute fin du film, il ramasse une licorne en papier, laissée là par Gaff en son absence. Simple coïncidence, ou le flic savait-il quelque chose au sujet de Deckard ? Un rêve programmé pour que Deckard se croie humain ? Certains spectateurs restent persuadés que ce dernier a, l’espace d’une scène, les yeux rouges des Réplicants. Et, mystère supplémentaire, Batty, avant l’affrontement final, l’appelle subitement par son nom alors qu’ils sont supposés ne pas se connaître… Se seraient-ils croisés sur une chaîne d’assemblage avant leur activation ?

« Si seulement vous pouviez voir les choses que je vois… »

Cf. le Monstre de Frankenstein, HAL 9000 (2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE) ; René Descartes, Philip K. Dick, Daryl Hannah, Stanley Kubrick, Friedrich Nietzsche

 

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… Russell, Bertrand (1872-1970) :

« Les hommes naissent ignorants, non stupides. Ils sont rendus stupides par l’éducation. »

A moi, Comte, deux mots… enfin, un peu plus. Bertrand Russell fut l’un des plus importants philosophes du 20ème Siècle. 98 années d’existence très bien remplies, comme mathématicien de renom, militant et homme politique, logicien, épistémologue et moraliste. Concepteur de théories et d’idées telles que l’atomisme logique et la description définie, il fut le père de la philosophie analytique. Libertaire, il milita contre les régimes totalitaires (particulièrement le communisme) et les religions, à ses yeux des instruments de terreur et d’oppression morale. Libre-penseur défendant des positions morales très anticonformistes sur le mariage et l’éducation, Bertrand Russell,  »le Voltaire anglais », fut souvent en bisbille avec l’opinion publique. Au vu des nombreuses apparitions et interviews qu’il donna à la fin de sa vie, tout porte à croire que ce singulier gentleman ait bien été Aspie, sous une forme légère. Et qu’il ait croisé quelques personnalités célèbres ayant eu le syndrome. Les Aspies parlent aux Aspies… 

Bertrand Arthur William Russell naquit en pleine époque Victorienne, dans une famille de la plus haute aristocratie, influente et présente dans chaque grande évolution politique du Royaume-Uni. Les parents de Bertrand Russell étaient le vicomte et la vicomtesse Amberley ; un couple singulier, n’ayant pas peur de choquer les rigides conventions de l’époque, en défendant par exemple le droit au contrôle des naissances. Son père, athée convaincu, savait que son épouse avait une liaison avec le tuteur de leurs enfants, le biologiste Douglas Spalding… et y consentait. Mieux valait selon eux vivre l’infidélité au grand jour, avec le consentement mutuel, plutôt que les petites hypocrisies et les mensonges permanents imposés par les convenances victoriennes. Des années plus tard, Bertrand Russell suivra l’exemple parental, défendant une exigence de vérité dans le couple en faveur des enfants, et enchaînera les liaisons adultères et les mariages malheureux…

L’enfance de Bertrand Russell fut très tôt marquée par la Mort. La diphtérie emporta sa mère et sa soeur alors qu’il n’avait que trois ans. Son père, après une dépression, fut emporté par une bronchite un an plus tard. Les deux enfants des Amberley, Frank et Bertrand, seront confiés à leur grands-parents paternels, et élevés dans leur domicile de Pembroke Lodge. Leur grand-père, le Comte Russell, ancien Premier Ministre de la Reine, décèda en 1878. Les deux frères furent élevés par leur grand-mère, une écossaise Presbytérienne sévère, dans une atmosphère religieuse et répressive. Bien que très stricte sur le plan religieux (prières obligatoires chaque jour que Dieu faisait…), la grand-mère se montrait paradoxalement progressiste dans d’autres domaines, acceptant par exemple le Darwinisme, et supportant l’Irish Home Rule (solidarité celtique oblige !). Elle influença le jeune Bertrand Russell par son sens de la justice sociale rigoureuse (s’inspirant de son verset préféré, dans l’Exode : « tu ne suivras pas une multitude pour faire le mal »). L’ambiance à Pembroke Lodge était étouffante ; au contraire de son frère aîné qui manifesta sa révolte, Bertrand Russell cacha complètement ses émotions. C’était un adolescent solitaire, secret, et enclin aux pensées suicidaires. Il développa des centres d’intérêt très poussés pour la littérature (notamment les oeuvres de Percy Bysshe Shelley), l’écriture (il était paraît-il capable d’écrire 3000 mots par jour), les questions religieuses, et surtout les mathématiques. Son frère lui fit découvrir LES ELEMENTS d’Euclide, et ce fut une révélation, qui le sauvera du suicide. Entre quinze et dix-huit ans, il commença ses réflexions sur le dogme chrétien, et, influencé par les écrits de son défunt parrain le philosophe John Stuart Mill, il finit par réfuter avec certitude l’éducation religieuse de l’époque. S’il reconnaîtra à la religion certaines effets positifs (ne serait-ce que par la nécessité d’une expérience spirituelle pour chaque homme), il verra toujours celle-ci comme néfaste : un instrument de peur, une entrave à la connaissance, et responsable de toute la misère humaine de ce monde. Il sera un critique et un adversaire déclaré des dogmes, enseignements biaisés et autres ingérences des religions dans les sociétés. Il serait bien temps, de nos jours, de le relire.

A partir de 1890, Bertrand Russell fit de très brillantes études de mathématiques à Cambridge, au prestigieux Trinity College, où il obtiendra les plus prestigieux diplômes. Il épousera en 1894 contre l’avis de sa grand-mère une Quaker américaine de Bryn Mawr, Alys Pearsall Smith, mais leur mariage sera un échec, attribué par Russell à sa belle-mère, jugée cruelle et possessive. Séparés en 1901, Bertrand et Alys Russell ne divorceront pourtant qu’en 1921. Sa première oeuvre publiée, en 1896, sera GERMAN SOCIAL DEMOCRACY, une étude indiquant son intérêt très poussé pour la théorie sociale et politique. Il commença au tournant du 20ème Siècle une étude intensive des fondements des mathématiques à Trinity, aboutissant à la découverte du Paradoxe de Russell (illustré notamment par l’exemple du  »paradoxe du barbier ») qui mettra à mal la théorie des ensembles. Russell eut une expérience spirituelle en février 1901 : en voyant la femme d’Alfred North Whitehead (un de ses professeurs et mentors de Cambridge) souffrir d’une forte crise d’angine, il eut « une sorte d’illumination mystique ». « Je me suis senti rempli de sentiments semi-mystiques sur la beauté… et avec un désir presque aussi profond que celui du Bouddha de trouver une philosophie qui rendrait la vie humaine supportable. (…) A la fin de ces cinq minutes, je devins une personne complètement différente. »

En 1903, THE PRINCIPLES OF MATHEMATICS établira que les mathématiques pourraient être déduites d’un très petit nombre de principes, un travail contribuant de façon significative à la cause du logicisme. Implacable sur les raisonnements logiques les plus poussés, Bertrand Russell devait peut-être avoir quelques ancêtres Vulcains aux longues oreilles… Trève de plaisanterie ; Bertrand Russell, reconnu pour la qualité de ses écrits et travaux, sera nommé membre de la Royal Society en 1908. Le succès de ses travaux publiés le rendra célèbre dans son domaine. Vers 1910-911, il rencontra un brillant étudiant autrichien : Ludwig Wittgenstein, dont il deviendra le directeur de thèse. Russell vit et comprit son génie et vit en lui le successeur de son oeuvre. Le travail des deux hommes sera difficile, épuisant pour Russell continuant cependant à encourager son élève, malgré les angoisses et les phobies multiples de celui-ci (on y reviendra, car Wittgenstein a certainement été lui-même un Aspie). Il l’aidera à développer son TRACTATUS LOGICO-PHILOSPHICUS, publié finalement en 1922, et fera des conférences sur l’Atomisme Logique, traduisant sa version des idées de Wittgenstein, prisonnier de guerre en 1918.

La Première Guerre Mondiale fut l’occasion pour Bertrand Russell d’affirmer publiquement son caractère allant à contre-courant de la pensée dominante ; pacifique, ayant en horreur toute violence, il fut alors l’une des rares personnes à s’engager ouvertement contre les discours guerriers de l’époque. Il sera d’ailleurs renvoyé du Trinity College en 1916, après avoir été arrêté pour violation du Defence of the Realm Act. Plus tard, Russell sera arrêté pour avoir fait une conférence publique contre l’entrée en guerre des Etats-Unis sur l’invitation des Britanniques, et il sera emprisonné à Brixton en 1918. Durant six mois de détention, il lira énormément, et écrira INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE MATHEMATIQUE. Russell fut réintégré à Cambridge à sa sortie de prison. Cette épreuve semble avoir joué un rôle important dans la vie de Bertrand Russell ; jusqu’ici reconnu pour son travail de mathématicien, il va voir sa vie et sa carrière évoluer dans le champ de la philosophie, dans laquelle, à vrai dire, il avait baigné depuis bien avant son entrée à Cambridge. Il sera particulièrement prolifique dans les domaines de la métaphysique, la logique et la philosophie des mathématiques, du langage, l’éthique et l’épistémologie, devenant de ce fait l’un des fondateurs de la philosophie analytique.

En 1920, Bertrand Russell voyagea en URSS avec sa compagne d’alors, Dora Blake, au sein d’une délégation britannique chargée d’enquêter sur les effets de la Révolution d’Octobre 1917. Il en garda un mauvais souvenir, percevant l’inquiétante machine politique répressive instaurée par Lénine et ses alliés, et ne cessera dans les décennies suivantes de critiquer l’un des plus épouvantables systèmes totalitaires jamais imaginés. Il écrivit THE PRACTICE AND THEORY OF BOLSHEVISM racontant son voyage en Russie. Russell et Dora Blake séjournèrent ensuite un an à Pékin. Malade de la pneumonie, il fut annoncé mort prématurément par des journaux japonais. En réponse, le couple voyagera au Japon, Dora transmettant la réponse ironique suivante : «Mr. Bertrand Russell, étant mort selon la presse japonaise, n’est pas en mesure de donner d’interview aux journalistes japonais.» Dora était enceinte de six mois, quand ils rentrèrent en Angleterre en août 1921. Russell divorça donc à la hâte d’Alys et épousa sa compagne. Ils eurent trois enfants. Mais peu à peu, son mariage avec Dora battra de l’aile ; il eut une liaison avec Vivienne Haigh-Wood. Elle eut deux enfants avec un journaliste américain, Griffin Barry. Ils se séparèrent et divorcèrent. Son frère Frank mourut en 1931, et il devint le Troisième Comte Russell. En 1936, Bertrand Russell épousa Patricia « Peter » Spence ; ils eurent un fils, Conrad Sebastian Robert Russell, Cinquième Comte Russell, futur historien réputé et figure politique majeure du parti Libéral Démocratique. Mais, là encore, leur mariage ira en se détériorant, jusqu’au divorce en 1952.

La Deuxième Guerre Mondiale obligea le libertaire Russell à réviser certaines de ses opinions au sujet de l’Allemagne nazie ; il adopta « le Pacifisme Politique Relatif » contre cette guerre à grande échelle : considérant toujours la guerre comme un mal, il conclut que le conflit, cependant, était dicté par des circonstances extrêmement particulières, et que la guerre serait alors le moindre de deux maux – le pire étant, bien évidemment, le nazisme qui s’était abattu sur l’Europe. Bertrand Russell dut aussi lutter sur un plan plus personnel. Avant le début de la guerre, il partit aux USA pour enseigner et donner des conférences. Il fut nommé professeur au City College de New York en 1940, mais un jugement annula cette nomination : la mère d’un étudiant qui n’avait pas été diplômé pour son cursus en logique mathématique avait « vengé » son fiston chéri en pointant du doigt les opinions « scandaleuses » (aux yeux de la morale puritaine américaine) de Russell sur la moralité sexuelle, exprimées dix ans plus tôt dans son livre MARRIAGE AND MORALS… Des intellectuels protestèrent contre la mise à l’index de Russell ; Albert Einstein lui-même prit partie dans une lettre ouverte comportant une phrase célèbre et lapidaire : « Les grands esprits ont toujours rencontré une opposition violente des esprits médiocres… ». Une relation professionnelle avec l’excentrique Albert C. Barnes tourna court, et Russell rentra au pays en 1944 pour rejoindre la faculté du Trinity College. Son HISTORY OF WESTERN PHILOSOPHY sortit en 1945, et fut un best-seller.

Durant les années 1940 et 1950, Bertrand Russell était devenu une célébrité en dehors des cercles académiques, sujet ou auteur d’articles de magazines et journaux, et fut appelé à exprimer ses opinions sur de nombreux sujets, notamment sur les ondes de la BBC. Il fut rescapé d’un accident d’avion tragique en Norvège, en octobre 1948, alors qu’il partait pour une conférence. A 75 ans, il était toujours en première ligne dans les débats philosophiques controversés sur la montée en puissance de l’Union Soviétique en Europe, marquant le début de la Guerre Froide. En 1950, il obtint le Prix Nobel de Littérature. En 1952, après son divorce houleux d’avec Patricia, Russell se remaria avec Edith Finch, qu’il connaissait depuis 1925 ; ce mariage-là sera enfin heureux et aimant. Bertrand Russell dut aussi vivre un autre drame : son premier fils, John, souffrait de schizophrénie. La femme de John Russell souffrait également de troubles mentaux, de même que deux des trois filles qu’ils eurent, également schizophrènes… Bertrand et Edith Russell devinrent les gardiens légaux de ses petites-filles. 

Durant ses dernières décennies d’existence, Bertrand Russell, malgré son très grand âge, continua à s’engager en faveur de la paix, de la vérité et de la liberté. Il s’engagea en faveur du désarmement nucléaire et prendra la défense de son ami Albert Einstein, lorsque celui-ci sera attaqué par des journaux comme le New York Times, durant le maccarthysme. Les deux hommes rédigeront en 1955 le Manifeste Russell-Einstein, pour le désarmement nucléaire, signé par onze des plus importants scientifiques et intellectuels de l’époque. On le retrouvera, jusqu’à sa mort, dans tous les grands combats politiques de son temps : appels publics à Khrouchtchev et Kennedy durant la Crise des Missiles Cubains, critique du Rapport de la Commission Warren et ses douteuses théories officielles sur l’assassinat du président américain, engagements prononcés contre la Guerre du Viêtnam, contre les procès en Tchécoslovaquie (écrasée en 1969 par les Soviétiques), soutien d’Alexandre Soljenitsyne persécuté par le gouvernement soviétique… Deux jours encore avant sa mort, Bertrand Russell condamnait l’agression israélienne et les bombardements sur l’Egypte, durant la Guerre d’Usure. Ce fut sa dernière intervention ; il mourut de la grippe, deux jours plus tard. Le lendemain, son dernier appel fut lu à la Conférence Internationale des Parlementaires du Caire.   

Voilà une vie remarquablement bien remplie, celle d’un penseur pour qui le mot « engagement » n’avait rien d’une pose de philosophe de salon… 

Cf. Albert Einstein, Ludwig Wittgenstein.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.



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