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Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 16

Q-R, comme… :

 

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… les Réplicants de BLADE RUNNER :

Bienvenue en 2019 (on y est presque !). Les Réplicants, êtres humains artificiels, issus des laboratoires génétiques de la Tyrell Corporation, sont conçus pour des travaux dangereux dans l’espace et les colonies planétaires. Pour cela, ils ont été créés pour être supérieurement intelligents, plus forts et plus résistants à la douleur physique que leurs créateurs humains. Afin d’empêcher toute rébellion chez ces esclaves d’un nouveau type, leurs concepteurs leur ont donné une limite de vie de quatre ans, au terme de laquelle ils s’éteignent irrémédiablement. Le Réplicant Roy Batty (Rutger Hauer) et ses compagnons reviennent sur Terre en toute illégalité pour rencontrer leur créateur, Tyrell. Car ces machines humaines, traquées par le flic Deckard (Harrison Ford), ont développé une conscience, des sentiments, et veulent réclamer des comptes à leur concepteur…

Nous revenons une nouvelle fois dans le monde des robots, intelligences artificielles et autres cyborgs, dont nous avons vu qu’ils possèdent certains traits typiques du Syndrome d’Asperger. Souvent, on l’a déjà dit, les Aspies cinéphiles et amateurs de science-fiction aiment s’identifier à ces personnages, ressentant les mêmes souffrances psychologiques. Malheureusement, il arrive aussi parfois que des Aspies soient insultés ou considérés à tort comme des « robots » sans émotion. Jugement trompeur, se fiant aux seules apparences. Lorsque Philip K. Dick écrit LES ANDROÏDES RÊVENT-ILS DE MOUTONS ELECTRIQUES ? paru en 1966, il est, pour l’une des rares fois de sa vie, dans une période heureuse. Il compare alors la chaleur de son foyer aux difficultés de sa vie passée, en abordant un thème classique de la science-fiction : l’androïde, être humain artificiel doté de capacités exceptionnelles, mais dénué d’émotions et de compassion. Le roman brouille cependant les pistes : il montre une Humanité déshumanisée, repliée sur elle-même, face à des androïdes, les fameux Réplicants Nexus-6, qui se révèlent doués de sentiments. Les machines deviennent humaines tandis que les humains « de souche » deviennent les machines. Un postulat brillant, qui sera repris et développé par Ridley Scott tournant l’adaptation du roman en 1981, sous le titre de BLADE RUNNER. Le film, doté d’un visuel sublime (autant inspiré d’Edward Hopper que de Moebius, avec des références cinématographiques au FAUCON MALTAIS et au GRAND SOMMEIL), fut d’abord mal accueilli à sa sortie, avant de gagner peu à peu ses galons de grand classique de la science-fiction.

Les Réplicants sont, à n’en pas douter, les stars du film. Une réplique prononcée à leur sujet par leur concepteur, Tyrell (Joe Turkel, un visage familier des films de Stanley Kubrick, qu’admire Ridley Scott), nous met la puce à l’oreille : «ils mettent des années à assimiler des émotions qui, pour nous, sont naturelles…». Cette difficulté à faire preuve d’empathie, à comprendre les émotions d’autrui, est typiquement la marque des personnes Asperger. Les Réplicants sont donc des robots « autistes », malgré leur certaine propension à la violence, qui les démarque du syndrome.

 

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Le film commence par une séquence marquante : le test de Voight-Kampff du Réplicant clandestin Leon (Brion James). Interrogé par Holden, un policier « Blade Runner », il est sur des charbons ardents et montre un signe typique du syndrome : sa confusion, quand son interrogateur cite son adresse. Il croit que cela fait partie du test, une réaction logique en rapport à ce que vient de dire celui-ci juste avant, mais qui crée un malentendu. Quand le policier le piège, en évoquant une situation fictive où il ne fait pas preuve d’empathie (aider une tortue renversée), Leon se fâche. Ces réactions disproportionnées, confuses, peuvent rappeler des personnes atteintes du syndrome d’Asperger. L’interrogatoire se termine mal… pour le policier, qui a poussé l’androïde dans ses retranchements. « Je vais vous en parler, de ma mère…« 

 

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Le même test de Voight-Kampff est passé par Deckard sur Rachael (Sean Young), la nièce du magnat Tyrell. Rachael ignore qu’elle est le fruit d’une expérience particulièrement vicieuse de la part de son oncle tout-puissant ; elle aussi est une Réplicante Nexus-6, mais l’ignore… Tyrell a cru bon de la doter des souvenirs de sa défunte nièce. Le détective, ignorant ce fait, ressent un certain malaise – ainsi qu’une attirance évidente – pour la jeune femme. Il lui faudra une centaine de questions pour l’identifier comme une androïde. La révélation dévaste Rachael, qui apprendra lentement à s’accepter comme telle. Les personnes Aspies qui ont découvert tardivement leur condition compatiront : une telle prise de conscience de son état est un changement psychologique majeur… et le signe d’une évolution, d’une maturité nouvelle. On ne peut que sympathiser pour Rachael, qui pousse aussi Deckard à s’interroger sur sa propre nature d’être humain. Quand un homme est à ce point obnubilé par son travail au détriment du reste, ne court-il pas le risque de devenir une machine ? La scène du piano, entre eux deux, est le moment-clé de leur évolution. Elle perd son apparence froide de machine, et il ne cache plus ses sentiments pour elle, lui, l’ »homme-machine » tueur de machines humaines… Ils quittent leurs conditionnements respectifs pour devenir simplement humains.

 

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Parmi les Réplicants cachés sur Terre, nous retrouvons un visage familier de cet abécédaire : Daryl Hannah, remarquée dans le rôle de Pris, petite amie du meneur Roy Batty (incarné par Rutger Hauer). La comédienne, très probable Aspie, prête ses traits étranges à cette androïde manipulatrice au visage innocent. Victime de cette « poupée » fatale : J.F. Sebastian (William Sanderson), un ingénieur et généticien au service de Tyrell, fabricant de marionnettes vieillissant prématurément, et vivant en reclus (lui aussi, un Aspie ?). En laissant entrer chez lui la charmante blonde qui lui demande l’hospitalité, le pauvre Sebastian n’a pas idée de ce qui l’attend. Batty et Pris se moquent de lui, et révèlent quelques-unes de leurs étonnantes aptitudes. Batty est un excellent joueur d’échecs (hommage très probable à HAL 9000 et Stanley Kubrick, dont Ridley Scott est un grand admirateur), un esprit brillant et érudit, capable de réciter les poèmes apocalyptiques de William Blake (« Et tombent les anges en feu… »). Et, avec Pris, il se livre à une petite démonstration de philosophie citant des noms évoqués dans les précédents chapitres de cet abécédaire. Les deux Réplicants citent René Descartes (« Nous sommes des êtres conscients, Sebastian. – Je pense, donc je suis. ») avant que Pris ne saisisse à mains nues un oeuf plongé dans l’eau bouillante, sans rien ressentir. Elle imite à sa façon l’épisode de Friedrich Nietzsche saisissant à main nue un charbon ardent durant un débat philosophique… Les curieux cas d’insensibilité à certaines douleurs physiques sont évoqués dans les études sur les Aspies – voir aussi la scène où Leon plonge sa main dans un liquide réfrigérant dangereux, sans rien ressentir davantage. Les Réplicants ont certes un comportement extrême en la matière, mais l’idée demeure. Ridley Scott enfoncera le clou, si on ose dire, en montrant Batty se perforer la main pour rester conscient. Une conduite automutilatrice extrême, allusion évidente au Christ rédempteur mort crucifié, qui peut aussi évoquer certains cas (très particuliers, forcément controversés) de personnes Aspies adeptes du piercing, du branding ou autres pratiques similaires.

L’ombre de Nietzsche est omniprésente dans BLADE RUNNER, faisant écho à ce que vivent les Réplicants. Leur objectif est de se confronter à leur créateur, Tyrell, autrement dit leur « Dieu le père », enfermé au sommet de sa pyramide surplombant une Los Angeles tentaculaire. Batty parviendra enfin à entrer dans son sanctuaire, pour obtenir de lui un surplus de vie, et des explications sur les conséquences de ses actes. Il rejoue le drame du FRANKENSTEIN de Mary Shelley, où le Monstre harcelait son créateur de questions sur sa responsabilité. Tyrell ne pouvant lui accorder satisfaction, Batty le tue en lui brisant le crâne et (geste très oedipien) en lui crevant les yeux. Le Dieu des Réplicants étant mort, voici le Surhomme nietzschéen prêt à transcender sa fragile condition… Adoptant le discours de l’Eternel Retour (consistant, en gros, à vivre sa vie comme une répétition et une intensification de ce qu’elle a de meilleur), Batty a reçu de son « père » un ultime conseil : « profitez bien du temps qui vous reste », discours qu’il accomplit dans ses dernières minutes de vie, en finissant par sauver son ennemi Deckard et délivrer l’émouvant discours des « larmes dans la pluie ».

«J’ai vu des choses que vous autres, humains, ne pourriez pas croire…»

 

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Pour compléter la liste des ressemblances des Réplicants avec les « caractères Aspies », rappelons que ceux-ci vivent une situation de rejet. Déjà exclus par les lois humaines, ils doivent tous se cacher, vivre dans un motel miteux (Leon), travailler dans les bas-fonds (Zhora), ou vivre en SDF (Pris)… Un «Aspie», abandonné à lui-même, connaîtrait ce genre de situation, le rendant encore plus asocial. Cependant, leur violence programmée limite leur aspect «Aspie». Conçus pour combattre et tuer, les Réplicants ne font toutefois que se défendre dans une situation de danger imminent : Leon contre Holden, Zhora (Joanna Cassidy), puis Pris, contre Deckard. Les meurtres de Tyrell et Sebastian, commis par Batty, étant quand même un cas à part – un acte désespéré à une réponse injuste. Au final, ces machines étaient bien humaines, capables de pensées complexes… et d’amour.

Monté à plusieurs reprises (cinq versions différentes), BLADE RUNNER multiplie les énigmes qui contribuent à son immense pouvoir de fascination. La principale, qui continue de diviser les fans du film, étant de savoir si, oui ou non, Deckard est lui-même une machine… En décrivant un futur où il n’est plus possible de distinguer les humains des androïdes, Ridley Scott joue à fond l’ambiguïté. Le flic tueur de robots traîne un mal-être profond durant toute l’histoire. Mais quel est son origine ? Est-il juste un détective désabusé, ou le jouet paranoïaque d’une vaste machination policière faisant de lui une machine programmée pour se croire humain, et poussée à éliminer ses semblables ? Quand les policiers le traitent ironiquement de « vraie machine à tuer », Deckard se sent particulièrement mal. Il a de quoi. Pourquoi l’un d’eux, Gaff (Edward James Olmos), le suit-il comme son ombre, en fabriquant des origamis symboliques ? Dans les plus récentes versions du film, Deckard rêve d’une licorne, animal féérique, symbole du Christ (encore lui…) et de la divinité dans la création ; à la toute fin du film, il ramasse une licorne en papier, laissée là par Gaff en son absence. Simple coïncidence, ou le flic savait-il quelque chose au sujet de Deckard ? Un rêve programmé pour que Deckard se croie humain ? Certains spectateurs restent persuadés que ce dernier a, l’espace d’une scène, les yeux rouges des Réplicants. Et, mystère supplémentaire, Batty, avant l’affrontement final, l’appelle subitement par son nom alors qu’ils sont supposés ne pas se connaître… Se seraient-ils croisés sur une chaîne d’assemblage avant leur activation ?

« Si seulement vous pouviez voir les choses que je vois… »

Cf. le Monstre de Frankenstein, HAL 9000 (2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE) ; René Descartes, Philip K. Dick, Daryl Hannah, Stanley Kubrick, Friedrich Nietzsche

 

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… Russell, Bertrand (1872-1970) :

« Les hommes naissent ignorants, non stupides. Ils sont rendus stupides par l’éducation. »

A moi, Comte, deux mots… enfin, un peu plus. Bertrand Russell fut l’un des plus importants philosophes du 20ème Siècle. 98 années d’existence très bien remplies, comme mathématicien de renom, militant et homme politique, logicien, épistémologue et moraliste. Concepteur de théories et d’idées telles que l’atomisme logique et la description définie, il fut le père de la philosophie analytique. Libertaire, il milita contre les régimes totalitaires (particulièrement le communisme) et les religions, à ses yeux des instruments de terreur et d’oppression morale. Libre-penseur défendant des positions morales très anticonformistes sur le mariage et l’éducation, Bertrand Russell,  »le Voltaire anglais », fut souvent en bisbille avec l’opinion publique. Au vu des nombreuses apparitions et interviews qu’il donna à la fin de sa vie, tout porte à croire que ce singulier gentleman ait bien été Aspie, sous une forme légère. Et qu’il ait croisé quelques personnalités célèbres ayant eu le syndrome. Les Aspies parlent aux Aspies… 

Bertrand Arthur William Russell naquit en pleine époque Victorienne, dans une famille de la plus haute aristocratie, influente et présente dans chaque grande évolution politique du Royaume-Uni. Les parents de Bertrand Russell étaient le vicomte et la vicomtesse Amberley ; un couple singulier, n’ayant pas peur de choquer les rigides conventions de l’époque, en défendant par exemple le droit au contrôle des naissances. Son père, athée convaincu, savait que son épouse avait une liaison avec le tuteur de leurs enfants, le biologiste Douglas Spalding… et y consentait. Mieux valait selon eux vivre l’infidélité au grand jour, avec le consentement mutuel, plutôt que les petites hypocrisies et les mensonges permanents imposés par les convenances victoriennes. Des années plus tard, Bertrand Russell suivra l’exemple parental, défendant une exigence de vérité dans le couple en faveur des enfants, et enchaînera les liaisons adultères et les mariages malheureux…

L’enfance de Bertrand Russell fut très tôt marquée par la Mort. La diphtérie emporta sa mère et sa soeur alors qu’il n’avait que trois ans. Son père, après une dépression, fut emporté par une bronchite un an plus tard. Les deux enfants des Amberley, Frank et Bertrand, seront confiés à leur grands-parents paternels, et élevés dans leur domicile de Pembroke Lodge. Leur grand-père, le Comte Russell, ancien Premier Ministre de la Reine, décèda en 1878. Les deux frères furent élevés par leur grand-mère, une écossaise Presbytérienne sévère, dans une atmosphère religieuse et répressive. Bien que très stricte sur le plan religieux (prières obligatoires chaque jour que Dieu faisait…), la grand-mère se montrait paradoxalement progressiste dans d’autres domaines, acceptant par exemple le Darwinisme, et supportant l’Irish Home Rule (solidarité celtique oblige !). Elle influença le jeune Bertrand Russell par son sens de la justice sociale rigoureuse (s’inspirant de son verset préféré, dans l’Exode : « tu ne suivras pas une multitude pour faire le mal »). L’ambiance à Pembroke Lodge était étouffante ; au contraire de son frère aîné qui manifesta sa révolte, Bertrand Russell cacha complètement ses émotions. C’était un adolescent solitaire, secret, et enclin aux pensées suicidaires. Il développa des centres d’intérêt très poussés pour la littérature (notamment les oeuvres de Percy Bysshe Shelley), l’écriture (il était paraît-il capable d’écrire 3000 mots par jour), les questions religieuses, et surtout les mathématiques. Son frère lui fit découvrir LES ELEMENTS d’Euclide, et ce fut une révélation, qui le sauvera du suicide. Entre quinze et dix-huit ans, il commença ses réflexions sur le dogme chrétien, et, influencé par les écrits de son défunt parrain le philosophe John Stuart Mill, il finit par réfuter avec certitude l’éducation religieuse de l’époque. S’il reconnaîtra à la religion certaines effets positifs (ne serait-ce que par la nécessité d’une expérience spirituelle pour chaque homme), il verra toujours celle-ci comme néfaste : un instrument de peur, une entrave à la connaissance, et responsable de toute la misère humaine de ce monde. Il sera un critique et un adversaire déclaré des dogmes, enseignements biaisés et autres ingérences des religions dans les sociétés. Il serait bien temps, de nos jours, de le relire.

A partir de 1890, Bertrand Russell fit de très brillantes études de mathématiques à Cambridge, au prestigieux Trinity College, où il obtiendra les plus prestigieux diplômes. Il épousera en 1894 contre l’avis de sa grand-mère une Quaker américaine de Bryn Mawr, Alys Pearsall Smith, mais leur mariage sera un échec, attribué par Russell à sa belle-mère, jugée cruelle et possessive. Séparés en 1901, Bertrand et Alys Russell ne divorceront pourtant qu’en 1921. Sa première oeuvre publiée, en 1896, sera GERMAN SOCIAL DEMOCRACY, une étude indiquant son intérêt très poussé pour la théorie sociale et politique. Il commença au tournant du 20ème Siècle une étude intensive des fondements des mathématiques à Trinity, aboutissant à la découverte du Paradoxe de Russell (illustré notamment par l’exemple du  »paradoxe du barbier ») qui mettra à mal la théorie des ensembles. Russell eut une expérience spirituelle en février 1901 : en voyant la femme d’Alfred North Whitehead (un de ses professeurs et mentors de Cambridge) souffrir d’une forte crise d’angine, il eut « une sorte d’illumination mystique ». « Je me suis senti rempli de sentiments semi-mystiques sur la beauté… et avec un désir presque aussi profond que celui du Bouddha de trouver une philosophie qui rendrait la vie humaine supportable. (…) A la fin de ces cinq minutes, je devins une personne complètement différente. »

En 1903, THE PRINCIPLES OF MATHEMATICS établira que les mathématiques pourraient être déduites d’un très petit nombre de principes, un travail contribuant de façon significative à la cause du logicisme. Implacable sur les raisonnements logiques les plus poussés, Bertrand Russell devait peut-être avoir quelques ancêtres Vulcains aux longues oreilles… Trève de plaisanterie ; Bertrand Russell, reconnu pour la qualité de ses écrits et travaux, sera nommé membre de la Royal Society en 1908. Le succès de ses travaux publiés le rendra célèbre dans son domaine. Vers 1910-911, il rencontra un brillant étudiant autrichien : Ludwig Wittgenstein, dont il deviendra le directeur de thèse. Russell vit et comprit son génie et vit en lui le successeur de son oeuvre. Le travail des deux hommes sera difficile, épuisant pour Russell continuant cependant à encourager son élève, malgré les angoisses et les phobies multiples de celui-ci (on y reviendra, car Wittgenstein a certainement été lui-même un Aspie). Il l’aidera à développer son TRACTATUS LOGICO-PHILOSPHICUS, publié finalement en 1922, et fera des conférences sur l’Atomisme Logique, traduisant sa version des idées de Wittgenstein, prisonnier de guerre en 1918.

La Première Guerre Mondiale fut l’occasion pour Bertrand Russell d’affirmer publiquement son caractère allant à contre-courant de la pensée dominante ; pacifique, ayant en horreur toute violence, il fut alors l’une des rares personnes à s’engager ouvertement contre les discours guerriers de l’époque. Il sera d’ailleurs renvoyé du Trinity College en 1916, après avoir été arrêté pour violation du Defence of the Realm Act. Plus tard, Russell sera arrêté pour avoir fait une conférence publique contre l’entrée en guerre des Etats-Unis sur l’invitation des Britanniques, et il sera emprisonné à Brixton en 1918. Durant six mois de détention, il lira énormément, et écrira INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE MATHEMATIQUE. Russell fut réintégré à Cambridge à sa sortie de prison. Cette épreuve semble avoir joué un rôle important dans la vie de Bertrand Russell ; jusqu’ici reconnu pour son travail de mathématicien, il va voir sa vie et sa carrière évoluer dans le champ de la philosophie, dans laquelle, à vrai dire, il avait baigné depuis bien avant son entrée à Cambridge. Il sera particulièrement prolifique dans les domaines de la métaphysique, la logique et la philosophie des mathématiques, du langage, l’éthique et l’épistémologie, devenant de ce fait l’un des fondateurs de la philosophie analytique.

En 1920, Bertrand Russell voyagea en URSS avec sa compagne d’alors, Dora Blake, au sein d’une délégation britannique chargée d’enquêter sur les effets de la Révolution d’Octobre 1917. Il en garda un mauvais souvenir, percevant l’inquiétante machine politique répressive instaurée par Lénine et ses alliés, et ne cessera dans les décennies suivantes de critiquer l’un des plus épouvantables systèmes totalitaires jamais imaginés. Il écrivit THE PRACTICE AND THEORY OF BOLSHEVISM racontant son voyage en Russie. Russell et Dora Blake séjournèrent ensuite un an à Pékin. Malade de la pneumonie, il fut annoncé mort prématurément par des journaux japonais. En réponse, le couple voyagera au Japon, Dora transmettant la réponse ironique suivante : «Mr. Bertrand Russell, étant mort selon la presse japonaise, n’est pas en mesure de donner d’interview aux journalistes japonais.» Dora était enceinte de six mois, quand ils rentrèrent en Angleterre en août 1921. Russell divorça donc à la hâte d’Alys et épousa sa compagne. Ils eurent trois enfants. Mais peu à peu, son mariage avec Dora battra de l’aile ; il eut une liaison avec Vivienne Haigh-Wood. Elle eut deux enfants avec un journaliste américain, Griffin Barry. Ils se séparèrent et divorcèrent. Son frère Frank mourut en 1931, et il devint le Troisième Comte Russell. En 1936, Bertrand Russell épousa Patricia « Peter » Spence ; ils eurent un fils, Conrad Sebastian Robert Russell, Cinquième Comte Russell, futur historien réputé et figure politique majeure du parti Libéral Démocratique. Mais, là encore, leur mariage ira en se détériorant, jusqu’au divorce en 1952.

La Deuxième Guerre Mondiale obligea le libertaire Russell à réviser certaines de ses opinions au sujet de l’Allemagne nazie ; il adopta « le Pacifisme Politique Relatif » contre cette guerre à grande échelle : considérant toujours la guerre comme un mal, il conclut que le conflit, cependant, était dicté par des circonstances extrêmement particulières, et que la guerre serait alors le moindre de deux maux – le pire étant, bien évidemment, le nazisme qui s’était abattu sur l’Europe. Bertrand Russell dut aussi lutter sur un plan plus personnel. Avant le début de la guerre, il partit aux USA pour enseigner et donner des conférences. Il fut nommé professeur au City College de New York en 1940, mais un jugement annula cette nomination : la mère d’un étudiant qui n’avait pas été diplômé pour son cursus en logique mathématique avait « vengé » son fiston chéri en pointant du doigt les opinions « scandaleuses » (aux yeux de la morale puritaine américaine) de Russell sur la moralité sexuelle, exprimées dix ans plus tôt dans son livre MARRIAGE AND MORALS… Des intellectuels protestèrent contre la mise à l’index de Russell ; Albert Einstein lui-même prit partie dans une lettre ouverte comportant une phrase célèbre et lapidaire : « Les grands esprits ont toujours rencontré une opposition violente des esprits médiocres… ». Une relation professionnelle avec l’excentrique Albert C. Barnes tourna court, et Russell rentra au pays en 1944 pour rejoindre la faculté du Trinity College. Son HISTORY OF WESTERN PHILOSOPHY sortit en 1945, et fut un best-seller.

Durant les années 1940 et 1950, Bertrand Russell était devenu une célébrité en dehors des cercles académiques, sujet ou auteur d’articles de magazines et journaux, et fut appelé à exprimer ses opinions sur de nombreux sujets, notamment sur les ondes de la BBC. Il fut rescapé d’un accident d’avion tragique en Norvège, en octobre 1948, alors qu’il partait pour une conférence. A 75 ans, il était toujours en première ligne dans les débats philosophiques controversés sur la montée en puissance de l’Union Soviétique en Europe, marquant le début de la Guerre Froide. En 1950, il obtint le Prix Nobel de Littérature. En 1952, après son divorce houleux d’avec Patricia, Russell se remaria avec Edith Finch, qu’il connaissait depuis 1925 ; ce mariage-là sera enfin heureux et aimant. Bertrand Russell dut aussi vivre un autre drame : son premier fils, John, souffrait de schizophrénie. La femme de John Russell souffrait également de troubles mentaux, de même que deux des trois filles qu’ils eurent, également schizophrènes… Bertrand et Edith Russell devinrent les gardiens légaux de ses petites-filles. 

Durant ses dernières décennies d’existence, Bertrand Russell, malgré son très grand âge, continua à s’engager en faveur de la paix, de la vérité et de la liberté. Il s’engagea en faveur du désarmement nucléaire et prendra la défense de son ami Albert Einstein, lorsque celui-ci sera attaqué par des journaux comme le New York Times, durant le maccarthysme. Les deux hommes rédigeront en 1955 le Manifeste Russell-Einstein, pour le désarmement nucléaire, signé par onze des plus importants scientifiques et intellectuels de l’époque. On le retrouvera, jusqu’à sa mort, dans tous les grands combats politiques de son temps : appels publics à Khrouchtchev et Kennedy durant la Crise des Missiles Cubains, critique du Rapport de la Commission Warren et ses douteuses théories officielles sur l’assassinat du président américain, engagements prononcés contre la Guerre du Viêtnam, contre les procès en Tchécoslovaquie (écrasée en 1969 par les Soviétiques), soutien d’Alexandre Soljenitsyne persécuté par le gouvernement soviétique… Deux jours encore avant sa mort, Bertrand Russell condamnait l’agression israélienne et les bombardements sur l’Egypte, durant la Guerre d’Usure. Ce fut sa dernière intervention ; il mourut de la grippe, deux jours plus tard. Le lendemain, son dernier appel fut lu à la Conférence Internationale des Parlementaires du Caire.   

Voilà une vie remarquablement bien remplie, celle d’un penseur pour qui le mot « engagement » n’avait rien d’une pose de philosophe de salon… 

Cf. Albert Einstein, Ludwig Wittgenstein.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

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