Archives pour avril 2013

En bref… OBLIVION

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OBLIVION, de Joseph Kosinski

2077. Ravagée par une guerre opposant l’Humanité à des extra-terrestres, les Scavengers, ou «Scavs»,la Terre est devenue un immense champ de ruines, à cause des bombardements atomiques et désastres naturels ; victorieux, les derniers humains vivent désormais en orbite terrestre à bord du Tétrahèdre, une immense station spatiale, dernière escale avant leur départ sur Titan. Seuls quelques techniciens de maintenance, affectés à la réparation de drônes de surveillance, sont autorisés à revenir temporairement sur Terre, comme Jack Harper (Tom Cruise).

Résidant dans une station aérienne avec sa compagne Victoria (Andrea Riseborough), Jack part en patrouille chaque jour sur la planète. Des missions risquées car les Scavs survivants vivent désormais sous la surface terrestre, sabotant les immenses plate-formes automatisées, extrayant l’énergie des océans nécessaire au Tétrahèdre. Obsédé par un rêve récurrent qui le fait rencontrer une autre femme à une époque qu’il n’a pas connue, celle d’avant la guerre, Jack s’aventure dans les ruines de New York, ramassant divers objets. A deux semaines du grand départ vers Titan, Jack échappe à un piège tendu par les Scavs dans la New York Public Library. Le lendemain, il aperçoit la chute d’un curieux satellite, accidenté près du World Trade Center. C’est un vaisseau de secours, contenant plusieurs astronautes en hibernation, dont une certaine Julia Rusakova (Olga Kurylenko), la femme qu’il a vu en rêve

En bref... OBLIVION dans Fiche et critique du film oblivion

Un retour en force confirmé pour la science-fiction en cette année 2013, ici avec ce très solide OBLIVION signé d’un jeune réalisateur, Joseph Kosinski, qui s’était fait remarquer avec TRON : L’HERITAGE, suite tardive de l’oeuvre de SF « culte » des années 1980 produite par Disney. OBLIVION marque aussi le retour de Tom Cruise à un genre qu’il affectionne, après les mémorables MINORITY REPORT et LA GUERRE DES MONDES de Steven Spielberg.

Le résultat est un film très intéressant, pas totalement achevé cependant. On devine que le cinéaste, passionné par les différents aspects du genre, a eu parfois du mal à choisir entre une SF « popcorn » et une autre, plus introspective et interrogative. Le film se retrouve ainsi parfois le cul entre deux chaises, entre séquences d’action et poursuites à la STAR WARS d’un côté, et de l’autre une inspiration évidente de LA JETEE de Chris Marker et de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick (références à HAL 9000 et au Monolithe ici remplacé par un Tétrahèdre, qui se trouvait être la première idée de Kubrick pour symboliser ses « Dieux » extra-terrestres). Le résultat final reste, malgré quelques facilités, une expérience assez réussie, le film maintenant l’intérêt par quelques jolis retournements de situation dignes des meilleurs épisodes de TWILIGHT ZONE (LA QUATRIEME DIMENSION).

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (3ème partie)

S, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (3ème partie) dans Aspie s-steven-spielberg-asperger

… Spielberg, Steven :

Le parcours de Steven Spielberg est celui de tous les superlatifs, et ceci depuis les premiers succès du cinéaste révélé dans les années 1970. Pourtant, malgré ses succès et sa stature, cet homme déjoue les clichés à son encontre. Les médias glosent en permanence sur son statut de cinéaste et producteur tout-puissant à Hollywood, oubliant que, loin d’être la caricature du producteur  »nabab » et tyrannique, l’homme Spielberg reste extrêmement modeste, ne donnant jamais l’impression de jouir de son pouvoir ; affable conteur né aimant plaisanter avec le public, il ne tire aucune vanité des innombrables récompenses qu’il a obtenu. A près de 70 ans, Steven Spielberg a conservé intact un enthousiasme d’étudiant pour le Cinéma ; dès que le sujet est abordé, il s’anime et devient intarissable. D’une grande timidité, il a été souvent cité comme un très probable Aspie, bien que le diagnostic n’ait jamais été confirmé (l’information a été retirée des anecdotes le concernant sur le site cinéma officiel ImdB) ; Spielberg a cependant personnellement reconnu, très récemment, avoir souffert de dyslexie. Cela, à vrai dire, n’infirme pas l’hypothèse Asperger à son sujet ; laquelle ne saurait tout expliquer de sa personnalité singulière, ses oeuvres et de son parcours, mais ouvre une perspective intéressante.

Il est né en 1946, descendant d’ancêtres juifs européens venus d’Ukraine et Autriche. Son père, Arnold fut ingénieur électricien et informaticien, et sa mère, Leah, était pianiste concertiste puis restauratrice. Steven Spielberg est donc à la fois le fils de la technique, de la technologie, de la musique… et de la cuisine (un thème omniprésent dans ses films). L’enfant Spielberg était un gentil petit garçon, à l’allure bien étrange : un physique grêle, une tête et des oreilles immenses et un regard d’extra-terrestre… un garçonnet qui affichait déjà des réactions sensorielles déroutantes, familières aux connaisseurs de l’autisme ; par exemple, il se mettait à hurler lorsque sa mère jouait du piano, comme si le son l’agressait, une réaction typique des enfants autistes. Suivant les déménagements familiaux l’emmenant de sa ville natale de Cincinnati à Scottsdale (Arizona), le jeune Spielberg se sentait solitaire (sentiment renforcé par le fait d’être un garçon juif dans des villes essentiellement protestantes), se faisait peu d’amis et fut un élève médiocre à l’école et au lycée. Ce retard à l’apprentissage ne l’empêchait pas d’avoir une mémoire remarquable, se manifestant dans des intérêts restreints – notamment pour l’Histoire. Particulièrement pour les récits de la 2ème Guerre Mondiale, ceci grâce aux histoires paternelles (période qui, ce n’est pas surprenant, occupe une place majeure dans ses films et productions), et pour l’histoire d’Abraham Lincoln, figure récurrente de ses films. Le virus du cinéma surgit dès lors qu’il put voir des films avec ses parents, au cinéma ou à la télévision. Spielberg s’empara de la caméra Super 8 de son père pour tourner ses premiers films amateurs ; westerns, film de guerre et de science-fiction, déjà remarquablement élaborés, et qui seront autant de brouillons de ses futurs films.

L’adolescence de Spielberg fut touchée par le divorce de ses parents, comme on le sait ; il suivit son père en Californie, et ne fut pas plus brillant durant ses études durant les années 1960 : après un échec au concours d’entrée à la prestigieuse USC (University of South California), il ne postula pas à sa rivale, l’UCLA, et se rabattit sur la California State University de Long Beach ; en parallèle, il fit des stages non payés au département montage des studios Universal, ceci après avoir « fait le mur » durant deux étés, en se faisant passer pour un jeune cadre du studio (attrapez-le si vous pouvez…). Il rencontra l’un de ses modèles, le plus grand cinéaste américain alors en activité : John Ford, «l’homme qui faisait des westerns», qui accepta de lui parler pendant quelques minutes, dans son bureau. Spielberg fut moins chanceux avec un autre de ses héros, Alfred Hitchcock, qui le fit évincer du plateau de tournage du RIDEAU DECHIRE en 1966. Durant cette période, il écuma les salles obscures pour voir les classiques de l’Âge d’Or hollywoodien, et les films étrangers : particulièrement ceux de la Nouvelle Vague, et les films de Lean, Kubrick, Bergman, Fellini, Kurosawa et consorts… En 1968, en pleine fièvre estudiantine, Steven Spielberg réalisa un court-métrage à but professionnel, AMBLIN, qui fut son sésame pour les studios télévisés d’Universal, avec l’approbation de Sidney Sheinberg, son premier mentor et soutien professionnel. Engagé comme réalisateur à 21 ans, il ne termina tout simplement pas ses études… Ce n’est que près de 25 ans plus tard que l’Université de Long Beach lui remit enfin son seul diplôme, à titre honorifique ! La réalisation d’épisodes de séries et de trois téléfilms, dont le remarquable DUEL en 1971, lui apprendra l’importance de la préparation d’un tournage resserré (à quelques « erreurs de jeunesse » près, Spielberg saura toujours boucler le tournage de ses films dans les temps), et amorcera la transition du petit au grand écran. Le reste, comme on dit, est Histoire.

Résumer la carrière cinéma de Spielberg, ses triomphes et ses peines, ferait l’objet d’un livre entier, essayons d’aller à l’essentiel… DUEL fut exploité au cinéma à l’international, obtenant le premier Grand Prix du Festival du Film Fantastique d’Avoriaz en 1973. La carrière cinéma de Spielberg démarra sous l’égide des producteurs Richard Zanuck et David Brown, avec SUGARLAND EXPRESS (Prix du Meilleur Scénario au Festival de Cannes 1974), et JAWS (LES DENTS DE LA MER), au terme d’un tournage épuisant, fut le triomphe de l’année 1975. Steven Spielberg réalisa ensuite son film d’OVNIS, RENCONTRES DU TROISIEME TYPE (1977) ; film d’autant plus notable que, derrière le spectacle, il ose pour la première fois se livrer (le film est une catharsis à peine voilée du traumatisme de la séparation de ses parents). Nouveau triomphe, accompagnant celui, cette même année, de son ami George Lucas avec STAR WARS. Il enchaînera avec la délirante (et mal accueillie) comédie militaire 1941 (1979), laissant apparaître un côté « anarchiste » qu’on lui connaît rarement. Spielberg accepte ensuite de réaliser un film imaginé et produit par George Lucas, dont il lui avait parlé en 1977. Ce sera LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, le triomphe de l’année 1981, insurpassable modèle d’action et de surnaturel, un modèle d’écriture et de mise en scène qui immortalise Harrison Ford dans le rôle d’Indiana Jones. L’année suivante est encore meilleure pour le cinéaste, prduisant le film de fantômes POLTERGEIST (dont il assure également le scénario et la réalisation officieuse),  et mettant en scène en parallèle un autre film découlant d’une idée de suite à RENCONTRES. Avec E.T. L’EXTRA-TERRESTRE, Spielberg ose un projet bien plus risqué qu’il n’y paraît : un film de science-fiction intimiste (à l’exact opposé du grand spectacle de RENCONTRES), interprété par des enfants, sans vedette, et à petit budget. Et surtout, une façon pour lui d’évoquer les joies et les douleurs de sa propre enfance. Le film devient un véritable phénomène de société, et un accomplissement personnel pour lui : le voilà producteur à part entière de ses films, fondant Amblin Entertainment avec ses associés Kathleen Kennedy et Frank Marshall. Après avoir produit et co-réalisé en 1983 TWILIGHT ZONE : THE MOVIE (LA QUATRIEME DIMENSION : LE FILM), anthologie inspirée de la fameuse série, Spielberg remporte un nouveau succès en 1984 avec George Lucas, pour INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT, le film le plus fou, le plus sombre et le plus survolté de la saga (… et peut-être bien le meilleur des quatre ?), qu’il semble pourtant un peu renier aujourd’hui, blessé par les critiques reprochant au film sa violence. Le tournage arrive aussi en pleine crise personnelle du cinéaste, alors marié à Amy Irving : ils auront un fils, Max, né en 1985 alors que Spielberg tourne LA COULEUR POURPRE. Mais Spielberg est tombé amoureux de Kate Capshaw, son actrice du TEMPLE MAUDIT… Avec LA COULEUR POURPRE, Spielberg change de registre, amorçant l’évolution de son cinéma : c’est un superbe mélodrame au sens noble du terme, visuellement somptueux, parfois maladroit (la faute à une musique envahissante). Le film sera assez injustement boudé aux Oscars, une constante pour Spielberg, dont la réussite attire forcément des jalousies. Tout aussi boudé à sa sortie sera EMPIRE DU SOLEIL, qui révèle Christian Bale, deux ans plus tard : cette évocation du contexte de la Deuxième Guerre Mondiale, vue à travers les yeux d’un jeune anglais prisonnier de guerre des japonais, est aujourd’hui reconnue comme un de ses meilleurs films, du niveau des meilleurs films de David Lean. Après avoir failli réaliser RAIN MAN, Spielberg signe en 1989 le troisième « Indy », INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE, le plus drôle de la série (un grand merci à Sean Connery, inoubliable en père du héros), et le méconnu ALWAYS. Inclassable film qui mêle le fantastique, la romance, l’action et la comédie, tout en gardant un ton doux-amer assez particulier. Il arrive à un moment où Spielberg traverse une sérieuse crise personnelle (il en est pleine rupture conjugale avec Amy Irving, écho probable de celle de ses parents) ; le personnage de Richard Dreyfuss, dans le film, est clairement l’alter ego du Spielberg des jeunes années, aviateur virtuose, malheureusement incapable de traiter sa femme en égale, et qui, devenu un fantôme, accepte mal de se séparer de celle-ci.

Désormais réalisateur et producteur parfaitement établi (GREMLINS, RETOUR VERS LE FUTUR, ROGER RABBIT… mais aussi des films plus intimes, comme les RÊVES d’Akira Kurosawa), Steven Spielberg attaque le tournage d’un film qui est un rêve de longue date, une adaptation en « live » de PETER PAN. HOOK, malgré les morceaux de bravoure et les stars (Robin Williams, Dustin Hoffman, Julia Roberts), restera le canard boîteux de sa filmographie, souffrant d’une direction artistique ratée et d’erreurs de casting. Spielberg, vivant un divorce amer, perd le contrôle du tournage. Le film reste cependant intéressant, révélant un autoportrait à peine voilé du cinéaste en Peter Banning (Robin Williams), père dépassé et homme d’affaires stressé, angoissé et dépressif. 1993 sera la grande année : Spielberg réalise deux films, représentant les deux facettes de son cinéma. JURASSIC PARK est à la fois un film d’aventures à très grand spectacle, renouvelant les « monsters movies » à la KING KONG, mais révèle aussi le besoin du cinéaste de poser des questionnements éthiques, ici sur l’exploitation de la science génétique. Véritable mise en abîme de la révolution cinématographique qui s’annonce, le film officialise l’entrée du Cinéma dans l’ère numérique – même si Spielberg refusa paradoxalement longtemps de se « convertir » au cinéma tout numérique. Sans se reposer sur ses lauriers, Spielberg se lance à corps perdu dans la réalisation d’un film d’un tout autre genre : LA LISTE DE SCHINDLER. Une histoire vraie, évocation sans fard de l’horreur nazie, et de l’éveil spirituel d’un homme d’affaires allemand, profiteur de guerre, prenant fait et cause pour « ses » ouvriers juifs. SCHINDLER est pour Spielberg l’occasion de parler de ses racines juives, et de se confronter frontalement à la Shoah ayant marqué des membres de sa famille. Un trio d’acteurs parfaits (Liam Neeson, Ben Kingsley, Ralph Fiennes) domine ce film, un tournant esthétique et thématique définitif pour Spielberg, enfin récompensé par les Oscars. Avec l’arrivée du chef-opérateur Janusz Kaminski qui signera désormais la photo de tous ses films, Spielberg rompt définitivement avec l’image de faiseur de films  »popcorn » qu’on lui attribuait. Même ses films de divertissement ultérieurs garderont une empreinte « post-Schindler » particulière. Le cinéma de Spielberg deviendra désormais moins optimiste.

L’après-SCHINDLER est un nouveau départ ; remarié avec Kate Capshaw, père de famille nombreuse (sept enfants en tout), le cinéaste fonde le studio multimédia DreamWorks SKG, avec Jeffrey Katzenberg et David Geffen, dont il supervise les projets cinéma (comptant notamment AMERICAN BEAUTY, GLADIATOR, A BEAUTIFUL MIND / UN HOMME D’EXCEPTION, etc.) en même temps que ceux d’Amblin (MEN IN BLACK, LE MASQUE DE ZORRO, TWISTER, SUPER 8…). Dans la foulée de SCHINDLER, il crée aussi la Shoah Foundation, recueillant les témoignages filmés de milliers de survivants juifs des camps de concentration, afin de préserver la mémoire de la tragédie. Spielberg reprend les tournages en enchaînant trois films en un an, entre 1997 et 1998. LE MONDE PERDU, suite intense et brutale de JURASSIC PARK, étant à ce dernier ce que LE TEMPLE MAUDIT était à L’ARCHE PERDUE. Il enchaîne sur l’ambitieux AMISTAD, abordant l’histoire de la traite négrière en prélude à la Guerre de Sécession, un véritable prélude à son futur LINCOLN, mais un film malheureusement inabouti par son traitement  »télévisuel » . Et, bien sûr, SAVING PRIVATE RYAN (IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN), avec Tom Hanks et Matt Damon, reconstitution des éprouvants combats en Normandie en juin 1944, qui remporte un grand succès critique et public. Spielberg dépoussière un genre jugé démodé, filmant des séquences de batailles absolument traumatisantes, et nous interroge sur la notion réelle du mot « sacrifice » en temps de guerre, en l’occurence ici celui de la génération de son père. RYAN permet à Spielberg d’obtenir son deuxième Oscar du Meilleur Réalisateur, largement mérité, mais n’obtient curieusement pas celui du meilleur film (volé par la guimauve SHAKESPEARE IN LOVE…). Dans la lignée de RYAN, Spielberg produira différents films et mini-séries de très grande qualité, sur la 2ème Guerre Mondiale : les deux films de Clint Eastwood sur la Bataille d’Iwo Jima (FLAGS OF OUR FATHERS / MEMOIRES DE NOS PERES et LETTRES D’IWO JIMA) et les séries BAND OF BROTHERS et THE PACIFIC coproduites avec Tom Hanks. Séries qui devraient être complétées par une troisième, sur les combattants de l’Air Force en Europe, actuellement en préparation.

Avec les années 2000, Spielberg n’a définitivement plus à prouver qu’il est le « roi du box-office » (d’autres réalisateurs, James Cameron en tête, se disputent désormais ce titre), et signe des films d’une très grande liberté créative. Ceux-ci empruntent désormais des voies inattendues, montrent de nouvelles préoccupations thématiques, et une approche plus impressionniste, moins formaliste, de sa mise en scène. Il renoue avec la science-fiction avec A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, un héritage de son ami Stanley Kubrick décédé deux ans auparavant, opportunément sorti en 2001. Mélangeant la fable, la quête, l’intérêt pour la science robotique et le questionnement sur la fin de l’Humanité, le film refuse les facilités et nous offre un singulier portrait d’enfant robot par le biais de David (Haley Joel Osment). Spielberg fait ensuite « son » ORANGE MECANIQUE l’année suivante avec Tom Cruise, pour le brillant thriller futuriste MINORITY REPORT, adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick. Un vertigineux mélange de Film Noir et de science-fiction dystopique, truffé de scènes hallucinées, et qui est pour le cinéaste fervent démocrate l’occasion d’avertir ses contemporains sur les décisions sécuritaires du gouvernement Bush. A la fin de cette même année 2002, Spielberg réalise CATCH ME IF YOU CAN (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX), mélange de thriller et de comédie sur l’histoire vraie de Frank Abagnale Jr. (Leonardo DiCaprio), jeune faussaire qui, après avoir fui le foyer de ses parents en plein divorce, s’invente de nouvelles identités et berne à plusieurs reprises un agent du FBI (Tom Hanks). Un régal, entre malice et tristesse. Spielberg signera en 2004 LE TERMINAL, comédie douce-amère avec Tom Hanks en immigré résidant accidentel d’un aéroport international. Un savoureux hommage à Jacques Tati et Blake Edwards, doublé de quelques nouvelles piques bien senties envers la paranoïa sécuritaire de son pays. Le cinéaste signe la même année, en 2005, deux films d’une noirceur abyssale. LA GUERRE DES MONDES, avec de nouveau Tom Cruise, réactualise le roman d’H.G. Wells, exprimant le traumatisme d’un pays heurté de plein fouet par la violence terroriste le 11 septembre 2001, sous l’apparence d’un récit d’invasion extra-terrestre, cette fois vu du point de vue d’un homme ordinaire. Un nouveau challenge technique pour Spielberg (l’intégration de scènes de destruction massive, en numérique, dans des prises de vues réelles est absolument bluffante) pour un film absolument terrorisant. Le cinéaste enchaîne sur le passionnant MUNICH, l’histoire d’un commando du Mossad assigné à éliminer des représentants Palestiniens, suspectés d’avoir aidé les preneurs d’otages lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972. Le commando (parmi lesquels on trouve Eric Bana, Daniel Craig et Mathieu Kassovitz) sombre dans la paranoïa, son chef remettant en cause la légitimité des ordres de tuer au nom de la sécurité de l’état d’Israël. Sujet épineux, pour lequel Spielberg a subi les critiques les plus virulentes de porte-paroles israéliens conservateurs. Réalisé sous l’influence des meilleurs films de Friedkin ou Costa-Gavras, MUNICH est un chef-d’oeuvre de noirceur désespérée à redécouvrir d’urgence. Trois ans plus tard, Spielberg revient en terrain connu avec le très (trop ?) longtemps attendu quatrième opus d’Indiana Jones, INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL. La relation créative entre Spielberg et Lucas (« coupable » déjà de décisions malencontreuses sur ses STAR WARS) semble avoir perdu de son entrain… Dommage, car Spielberg livre de nouveaux moments mémorables (la séquence de la bombe atomique !), tout en se faisant tirer l’oreille pour amener Indy dans un univers science-fictionnel quasi ésotérique. La fin de la décennie est ternie par des aléas professionnels et financiers pour le cinéaste : Spielberg va être affecté par une relation conflictuelle, prématurément interrompue, avec le studio Paramount avec qui il s’était engagé ; et plus encore par la fermeture de sa fondation Wunderkinder (encourageant l’art, l’éducation et la médecine), victime des détournements de fonds de l’escroc Bernard Madoff.

Avec cette nouvelle décennie, Steven Spielberg, continue d’enchaîner les projets, qu’il prépare souvent de très longue date. Grâce à une association créative salutaire avec Peter Jackson, il peut enfin tenir sa promesse (tenue près de trente ans auparavant) d’adapter l’oeuvre d’Hergé, en signant en 2011 LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE réalisé tout en numérique, « performance capture » et 3D ; une réussite respectueuse de l’ambiance Ligne Claire d’Hergé, qui obtient un succès international… sauf dans son propre pays, où le public n’a d’yeux que pour les super-héros. Spielberg revient à l’Histoire, abordant la 1ère Guerre Mondiale avec le très touchant CHEVAL DE GUERRE ; suivi de la Guerre Civile Américaine, avec un LINCOLN attendu de très longue date, magistralement interprété par Daniel Day-Lewis. Deux films qui complètent une chronologie historique déjà impressionnante, et où prédomine un sentiment de mélancolie de plus en plus omniprésent. Spielberg travaille sur de nouveaux projets de films dont le plus avancé est ROBOPOCALYPSE, qui marquera son grand retour à la science-fiction sur fond de guerre mondiale robotique.

Une thématique constante dans l’oeuvre du cinéaste : la communication. C’est le mot clé. Le cinéaste a développé un mode de « pensée latérale » ne correspondant pas au parcours ordinaire d’un timide jeune homme qui aurait dû suivre un traditionnel schéma travail-religion-famille. Sans doute y a-t-il une autre raison particulière à ce parcours. Certains ont deviné avant d’autres ce trait spécifique chez lui, en le qualifiant de «surdoué du Cinéma». Sa jeunesse a été marquée par l’inadaptation sociale, une sensibilité aiguë, des difficultés à s’exprimer correctement en public, et a vu naître chez lui des centres d’intérêt poussés à l’extrême, révélant une intelligence hors des normes sociales imposées. Les gens qui s’entretiennent avec lui vivent une expérience unique : accordant une importance particulière à l’écoute, Spielberg sonde l’âme de son interlocuteur, d’un regard révélant une énergie intérieure particulièrement intense, et s’exprime, en cinéaste, par les mains. Des personnalités historiques ont laissé derrière elles des traits similaires dans leur «étrangeté» au commun des mortels, comme Albert Einstein (une autre source d’inspiration souvent citée par Spielberg, souvent sous forme de boutade). Les cinéastes inspirateurs de Spielberg, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, sans doute aussi David Lean et John Ford, et son vieil ami George Lucas semblent présenter des traits similaires… C’est donc là que ressurgit l’hypothèse du syndrome d’Asperger, chez ces personnalités uniques. Coïncidence ?

Dans le cas de Spielberg, les anecdotes existant sur ses habitudes et manies viendraient confirmer l’hypothèse. On le sait souvent insomniaque, hautement anxieux et phobique – et redoutablement doué pour transmettre ses phobies à son public : claustrophobie, vertige, peur des serpents et autres vilaines bestioles, et surtout la terreur de la noyade : voir LES DENTS DE LA MER, mais aussi HOOK, AMISTAD, MINORITY REPORT ou LA GUERRE DES MONDES. Le cinéaste a aussi ses habitudes rituelles (notamment celle d’inaugurer chaque tournage par une dégustation de champagne pour toute son équipe), se montre un collectionneur invétéré (objets de films, musiques de films… et aussi d’armes à feu, en privé), et est un vrai « geek » des nouvelles technologies, des jeux vidéo et des séries télévisées. Des traits évidemment assimilés au fameux syndrome. On n’est pas d’ailleurs surpris de voir combien nombre des personnages de ses films présentent, totalement ou partiellement, des traits autistiques, partiels, légers ou absolus : on a cité en détail les cas de Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ou de David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE). On aurait pu aussi citer : Lou Jean (Goldie Hawn dans SUGARLAND EXPRESS), Roy Neary (Richard Dreyfuss dans RENCONTRES), E.T. et Elliot (Henry Thomas), Celie (Whoopi Goldberg dans LA COULEUR POURPRE), Ian Malcolm (Jeff Goldblum dans JURASSIC PARK et LE MONDE PERDU), Agatha (Samantha Morton dans MINORITY REPORT), Viktor Navorski (Tom Hanks dans LE TERMINAL)… Même le président Abraham Lincoln fit l’objet d’hypothèses sur un éventuel syndrome d’Asperger, encore que le film de Spielberg ne s’engage pas dans cette voie.

Le «garçon difficile» (pour paraphraser EMPIRE DU SOLEIL) qu’était Spielberg est devenu au fil des ans un maître de la communication par l’image, membre d’une génération qui a profondément révolutionné les codes narratifs et techniques du cinéma américain ; il a produit les cinéastes des horizons les plus variés (Robert Zemeckis, Joe Dante, Akira Kurosawa, Martin Scorsese, Clint Eastwood, Peter Jackson, les frères Coen… et malheureusement aussi Michael Bay…), et en a grandement influencé bien d’autres (Tim Burton, David Fincher, James Cameron, Guillermo Del Toro, Alfonso Cuaron, Sam Mendes, Christopher Nolan, et j’en passe). L’évolution de son univers et de son style de mise en scène reste chez lui inséparable du goût permanent de créer, chaque film ayant ouvert une brèche dont on ne perçoit l’évidence qu’avec le recul des années : les premiers effets mécaniques (on ne parlait pas encore d’animatronique) employés avec LES DENTS DE LA MER, les images de synthèse de JURASSIC PARK ou l’animation numérique en «Performance Capture» avec TINTIN sont les exemples les plus évidents… Mais d’autres sont aussi plus discrets : le travail permanent sur la couleur (l’apport fondamental du travail de Kaminski depuis LA LISTE DE SCHINDLER), l’utilisation des nouvelles caméras (la Louma de 1941 et de L’ARCHE PERDUE, la Skycam d’EMPIRE DU SOLEIL…), ou le travail sur le son (l’expérience viscérale, en salles, du SOLDAT RYAN). L’art de Spielberg réside également dans un sens du montage et du découpage uniques, incontestablement un de ses points forts, aidé en cela par l’oeil avisé de Michael Kahn, son monteur attitré depuis RENCONTRES. Sans oublier la complicité musicale de John Williams, qui travaille avec lui (à l’exception de LA COULEUR POURPRE) depuis SUGARLAND EXPRESS. Ces deux-là forment le binôme réalisateur/compositeur le plus durable de toute l’Histoire du Cinéma. Création visuelle et musicale ne font qu’un grâce à l’apport de ces collaborateurs fondamentaux, et donc, font du cinéma de Spielberg un langage à part entière, reconnaissable par ses idées visuelles et sonores d’une très grande force symbolique : des signes  d’une grande inventivité, incluant des échanges de regards, jeux verbaux, références cinématographiques (affichées ou cachées), objets détournés de leur fonction initiales, signaux visuels d’une force imparable (exemples : les bouées jaunes signalant la présence du requin dans JAWS, les lueurs des mitraillettes crépitant aux fenêtres du Ghetto dans SCHINDLER…) etc. En la matière, le cinéma spielbergien, sous un classicisme apparent, s’affranchit en permanence des normes et des effets de mode ; une sorte de synesthésie associant sons, couleurs, signaux, à travers laquelle le cinéaste Spielberg communique avec les spectateurs du monde entier. Synesthésie, familière aux personnes vivant avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, parfaitement symbolisée par exemple dans les cinq notes de RENCONTRES, associées à des couleurs distinctes, et servant à établir la communication entre humains et extra-terrestres. Tout le cinéma de Spielberg parvient à établir un pont spirituel avec le public, difficile à expliquer rationnellement, jouant avec le risque permanent de susciter l’incompréhension. Ce qui, d’une certaine façon, est bien l’expression d’une personnalité autistique sublimée. Abusivement taxé de naïveté (et autres qualificatifs peu flatteurs) par ses détracteurs, Steven Spielberg n’en démordra jamais : le Cinéma est un langage universel, son langage. Entrant dans une nouvelle décennie, il ne lui reste plus qu’à poursuivre sa route, sous les étoiles, et continuer de se renouveler.

Cf. David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ; Philip K. Dick, Albert Einstein, Hergé, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Abraham Lincoln, George Lucas, Robin Williams

 

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… Spock (Leonard Nimoy / Zachary Quinto) dans les séries et films STAR TREK :

Retour dans la « Zone Geek » ! Coupe de cheveux au bol, sourcils relevés et oreilles pointues : tel est le look identifiable du personnage le plus emblématique de tout l’univers STAR TREK, l’impassible Spock, officier scientifique et second attitré de l’U.S.S. Enterprise. Incarné par Leonard Nimoy dans la série et les films originaux, puis par Zachary Quinto dans le grand film « reboot » orchestré par J.J. Abrams en 2009, Spock est un Vulcain doté, comme tous les habitants de sa planète, d’immenses facultés de raisonnement fondé sur la logique. Logique qui s’accompagne en permanence chez lui d’un flegme, d’une apparente froideur qui lui est souvent reprochée par ses collègues et amis. Un trait de caractère et une attitude qui ont forcément touché une corde sensible dans la communauté des « trekkies » (les fans de l’univers STAR TREK) chez qui on trouve un grand nombre de personnes atteintes, à divers degrés, du syndrome d’Asperger. C’est presque devenu un cliché, d’ailleurs, de voir combien les univers de science-fiction, sous toutes leurs formes, passionnent souvent les Aspies, toutes générations confondues. Spock est devenu d’une certaine façon leur ambassadeur ; son nom est d’ailleurs entré dans le langage courant, particulièrement dans les pays anglophones, pour désigner (et souvent taquiner) Aspies, « geeks », « nerds » et autres surdoués socialement mis à l’écart.

Spock est un marginal dans l’univers « trekkien », à sa façon ; né d’un Vulcain, le prestigieux ambassadeur Sarek, et d’une Humaine, Amanda Grayson, il a eu du mal à accepter son double héritage. En conflit permanent entre raison (son côté Vulcain) et sentiments (son côté Humain), il a longtemps lutté pour suivre la voie paternelle, malgré des relations difficiles avec Sarek, et refouler son humanité. Sans y arriver totalement, ce qui ne manquait pas d’amuser souvent ses proches de l’Enterprise, particulièrement le Capitaine Kirk (William Shatner), son meilleur ami, et le grincheux Docteur McCoy (DeForest Kelley), toujours prêt à se lancer dans un débat contradictoire avec l’impassible Vulcain. Spock a d’ailleurs eu l’esprit d’aventure, se rebellant contre l’autorité paternelle en entrant à l’Académie Starfleet, pour gravir les échelons, voyager à bord de l’U.S.S. Enterprise, « découvrir de nouvelles formes de vies et civilisations, et aller fièrement là où nul n’est jamais allé ». Les aventures et exploits du Vulcain sont innombrables, recouvrant la quasi totalité des films et séries « trekkiennes » depuis les touts débuts du show en 1965 (l’épisode pilote THE CAGE, où Spock n’a pas encore son aspect définitif) jusqu’au passage de témoin du film de 2009 (où le Spock originel, toujours campé par Leonard Nimoy, croise la route de son jeune alter ego joué par Zachary Quinto). Durant ces aventures, Spock a su montrer à tous ses remarquables capacités, dues à sa nature Vulcaine. A savoir des pouvoirs mentaux uniques, la fusion mentale Vulcaine (qui permet de mêler son esprit à celui d’une autre personne ou entité), et le « téléchargement » de son esprit, qu’il transféra dans celui de McCoy au terme d’un combat épique avec l’affreux Khan (« KHAAAAAN !!! »). Spock, adepte de la non-violence, a aussi développé un célèbre art martial venu de sa planète d’origine : la prise vulcaine, capable d’endormir l’agresseur par une pression sur les nerfs du cou. Spock a aussi ses habitudes, ses « manies » et ses intérêts spécifiques : particulièrement l’étude des cultures interplanétaires, de leurs arts, avec une préférence particulière pour la musique, la littérature et la poésie. Et, quand il en a l’occasion, de bonnes parties d’échecs tridimensionnels avec son vieil ami Kirk. Quant à ses relations sentimentales, elles sont un peu délicates : on sait qu’il a été promis, selon la coutume Vulcaine, dès l’enfance, à T’Pring, mais leur mariage fut annulé ; il a été marié un temps ; et il a eu des relations avec une officier Vulcaine, Valeris, ainsi que dans sa jeunesse avec sa coéquipière Uhura (dans le film de 2009). De ce point de vue-là, Spock se montre en tout cas d’une grande réserve, contrastant avec le tableau de chasse interplanétaire de ce coquin de Kirk.

L’une des raisons pour laquelle Spock reste un personnage particulièrement populaire, après toutes ces années, vient de son rôle très spécifique dans l’univers STAR TREK développé par son créateur, Gene Roddenberry (qu’on a soupçonné d’être lui-même, peut-être, un peu Aspie) : Spock, avec son intelligence exceptionnelle et son regard détaché sur les évènements auxquels il participe, fut imaginé pour encourager les spectateurs du show à avoir un point de vue original, différent de celui de la norme, sur les conflits et les thèmes abordés par la série. Ceci même si le comportement de Spock, souvent raide et cassant à cause de son besoin de logique absolue, fut parfois mal compris par les spectateurs. Perpétuel outsider du groupe de l’Enterprise, Spock a vécu aussi, d’une certaine façon, le cheminement d’un Aspie prenant conscience de ses qualités sociales ; le Vulcain a beau s’en défendre, il fera montre d’un grand sens de l’amitié, de la loyauté et d’une certaine affection pour ses congénères humains. Pour beaucoup d’ingénieurs et scientifiques, comme pour beaucoup de jeunes gens vivant avec l’autisme, Spock a été (et reste) une inspiration et une référence. Pour l’anecdote, signalons que, parmi les nombreux ouvrages parus sur le syndrome d’Asperger aux Etats-Unis, le titre d’un livre écrit par Barbara Jacobs racontant sa relation avec son compagnon, Danny, atteint du syndrome : il s’intitule LOVING MR. SPOCK.

Concluons aussi enfin par quelques anecdotes montrant à quel point le personnage fut aussi parfois source de confusion, malgré lui. Il fut mal accepté par les patrons de NBC, la chaîne diffusant la série originale, jugeant que ses oreilles et ses sourcils pointues lui donnaient un air diabolique… Des journalistes mal informés appellent régulièrement le personnage « Docteur Spock », mélangeant par ignorance son personnage à celui du Docteur McCoy (sans doute après une fusion mentale mal exécutée ?). A moins qu’ils n’aient confondu son nom avec celui d’un médecin américain bien réel, le docteur pédopsychiatre Benjamin Spock ; a priori, rien à voir avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, mais on ne sait jamais… Enfin, le principal concerné par le personnage, l’acteur Leonard Nimoy, formé au théâtre classique, féru d’arts et de poésie, eut aussi parfois du mal à vivre sa célébrité « trekkienne ». Traversant une crise d’identité, il écrivit dans les années 1970 un livre autobiographique, I AM NOT SPOCK, « répondant » ainsi aux fans trop enthousiastes le confondant avec son personnage. Vingt ans plus tard, Nimoy, ayant finalement assumé Spock, en écrivit un autre, I AM SPOCK, se prêtant de bonne grâce aux hommages divers rendus à la série qui a fait sa célébrité, jusqu’à sa « retraite » du personnage en 2010.

Longue vie, paix et prospérité ! Et toutes ces sortes de choses.

Cf. Sheldon Cooper (BIG BANG THEORY), Data (STAR TREK NEXT GENERATION)

 

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… Stevens, James (Anthony Hopkins) dans LES VESTIGES DU JOUR :

«Monsieur Stevens, pourquoi ne dites-vous donc JAMAIS ce que vous ressentez ?»…

Cette question fatidique est un cri de désespoir de la part de l’intendante Miss Kenton (Emma Thompson), envers ce majordome zélé, efficace, méticuleux, poli… mais incapable d’exprimer la moindre émotion. Principal protagoniste du film de James Ivory, adapté du roman de Kazuo Ishiguro en 1993, James Stevens est certainement l’un des meilleurs rôles du grand Anthony Hopkins ; loin des rôles royaux, souvent à la limite du cabotinage, qui ont fait la célébrité du comédien, le personnage de Stevens est un  »sphinx » déroutant, dont l’efficacité professionnelle révèle un aveuglement et une soumission absolue aux règles.

Le respect des règles… voilà un point qui éclaircit en partie le mystère du personnage. James Stevens pourrait en effet très bien être un « Aspie » qui s’ignore ; les personnes vivant avec le syndrome d’Asperger savent bien à quel point le fait d’avoir une routine particulière est important. De même que l’on remarque souvent chez elles le besoin de respecter strictement des règles établies, surtout dans le cadre professionnel ; suivre ces dernières permet d’atténuer les poussées d’angoisse liées aux imprévus du quotidien. Ceci est, du moins, la théorie. LES VESTIGES DU JOUR nous montre le revers de la médaille. Le personnage de Stevens se fait une obligation d’obéir aux habitudes de sa fonction de prestige : majordome du respectable Lord Darlington (James Fox), aristocrate britannique de vieille souche. Stevens est parfait pour son métier, on l’a dit : consciencieux, efficace, vigilant, discret… le meilleur de son domaine. Malheureusement, son efficacité professionnelle a quelque chose de pathologique. Stevens s’interdit absolument de juger et critiquer son maître, en sa présence ou dans son dos. Lorsque le vénérable Lord affirme bien haut ses sympathies nazies (nous sommes en plein dans les années 1930, alors qu’Hitler a pris le pouvoir et commence à réarmer l’Allemagne), Stevens se tait et s’en tient à son devoir d’obéissance. Même silence de sa part, quand le lord fera renvoyer deux de ses employées, qui ont le « tort » d’être juives.

L’aveuglement de Stevens est-il de la simple déférence, poussée à l’extrême, pour son seigneur ? Ce n’est pas sûr. L’apparent manque d’humanité de Stevens marque chez lui le signe d’un terrible handicap qu’il est évidemment incapable d’exprimer, ou de comprendre, avant qu’il ne soit trop tard. S’il permet à son père (Peter Vaughan), majordome comme lui, de travailler à un âge avancé, cela semble être une marque d’affection et d’aide pour un paternel qui, autrement, s’étiolerait. Malheureusement, le père s’épuise à la tâche… il se meurt durant une grande réception, et Stevens préfère assurer son rôle de majordome plutôt que d’assister le vieil homme dans ses derniers instants. Cela peut passer pour de la cruauté, mais, si « l’hypothèse Asperger » s’applique, on peut alors comprendre la réaction de Stevens, sans l’approuver : la Mort étant l’ultime imprévu, propre à terrifier n’importe qui, alors le choix de Stevens serait celui d’un angoissé sévère qui préfère se plonger dans le travail, plutôt que d’avoir à faire face à l’inévitable. La pauvre Miss Kenton ne peut évidemment comprendre cette attitude, malgré l’affection qu’elle éprouve pour le majordome. La demoiselle est franche, déterminée, et apporte par ses idées politiques socialistes un frais vent de rébellion dans la vieille demeure du lord ; entre Stevens et elle, un début de complicité s’installe, et le très réservé majordome, d’habitude si froid, ose même lui faire des compliments… avec un détachement tout « Aspie ». Malheureusement, la règle du respect des convenances sociales étouffe toujours chez lui toute spontanéité, et il préfèrera se persuader qu’il n’a pour elle qu’un attachement professionnel. Les marques d’affection discrètes, mais évidentes, qu’elle lui envoie n’obtiendront pas de réponse ; par dépit, elle épousera un autre majordome, et ce sera un mariage misérable. Il faudra deux bonnes décennies à Stevens pour réaliser ses vrais sentiments envers elle, ainsi que le poids de son silence coupable pour le lord traître à sa nation. Les retrouvailles entre Stevens et Miss Kenton seront bien tardives, et amères.

Belle réflexion sur la traditionnelle lutte des sentiments face à la Raison et l’Ordre établi, LES VESTIGES DU JOUR est aussi l’histoire d’un malade social, témoin direct des troubles de son temps, qui se fixe une ligne de conduite tellement rigide et envahissante qu’elle le prive de tout rapport humain sain. Un « aliéné » au sens premier du terme, « étranger » aux émotions – du moins en surface. Et qui en souffre terriblement, sous un masque impassible.

 

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… Stitzer, Andy (Steve Carell) dans 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU :

Pauvre Andy ! Magasinier chez Smart Tech, en Californie, ce jeune quadragénaire gentil, consciencieux et ordonné passe inaperçu dans le décor de son lieu de travail. Sa vie est totalement partagée entre son travail et son appartement, point central de tous ses hobbies : collectionner les figurines de monstres et de super-héros, jouer aux jeux vidéo, pratiquer la trompette et regarder la télévision. Se laissant finalement convaincre par ses jeunes collègues David, Jay et Cal (Paul Rudd, Romany Malco et Seth Rogen) de venir jouer au poker avec eux, il voit là l’occasion de briser la glace. La conversation glisse évidemment sur le sujet des femmes… Andy panique, à juste titre : il n’a jamais eu de femme. Il ment si mal que la vérité saute aux yeux de ses nouveaux amis. Après les moqueries de rigueur, les trois larrons décident de l’aider à franchir enfin le cap tant redouté. Cela n’ira évidemment pas se faire sans catastrophes, comédie oblige, surtout si l’amour s’en mêle : Andy craque pour la charmante Trish (Catherine Keener), mère célibataire et vendeuse d’articles rares sur eBay. Comment oser dire à l’amour de sa vie une vérité aussi embarrassante : « je suis vierge », sans perdre toute estime de soi ?

Gros succès de l’année 2005, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU a établi ce qui est devenu la nouvelle norme de la comédie américaine, le « style Judd Apatow ». Le réalisateur et scénariste du film, ancien complice de Jim Carrey, a réalisé et produit depuis nombre de comédies traitant des déboires des trentenaires américains, ados attardés obligés de se confronter à leurs responsabilités d’adultes ; un humour, parfois lourdaud (beaucoup de gags à base de cigarettes qui font rire, et de situations gentiment scatologiques), filmé dans un style « télévisuel », ciblant avec amusement des personnages généralement joués par des acteurs comme Seth Rogen ou Jonah Hill (également présents ici). Plutôt bon enfant malgré son titre idiot, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU doit énormément au talent comique de Steve Carell, dont les mimiques pince-sans-rire, la maladresse et la voix nasillarde ont fait un personnage de comédie parfaitement identifiable. Son portrait d’Andy, oscillant entre burlesque, angoisse et tendresse, est l’occasion idéale pour aborder dans cet abécédaire le délicat problème de la sexualité des personnes autistes. Par ses rituels, ses centres d’intérêt et sa maladresse sociale démesurée, Andy Stitzer est de toute évidence affublé d’un léger syndrome d’Asperger ; il n’en faut pas plus pour lui pourrir l’existence dès qu’il s’agit d’approcher une femme qui lui plaît…

Maîtriser les règles du langage social est, pour tout Aspie, un incessant parcours du combattant ; autant dire que l’étape suivante, celle de la sexualité, est un véritable Everest paraissant impossible à atteindre. La première fois étant rarement une réussite (même, et surtout, chez les personnes « normales » !), elle peut être assez traumatisante pour des personnes autistes. A travers l’humour, l’exemple d’Andy est quand même assez révélateur ; après deux échecs (très) douloureux, sa confiance en soi complètement écroulée, Andy a préféré se rabattre sur des situations moins angoissantes et bien ordonnées, en évitant tout contact social. Solution compréhensible, mais qui, à long terme, aggrave ses angoisses. Et cela ne s’arrange pas, car vivre en Californie est un vrai supplice pour sa libido réprimée. Des jolies filles partout, des panneaux publicitaires coquins qui le persécutent… Andy a de la chance dans son malheur, de se trouver trois copains qui vont l’aider à reconquérir confiance en soi, séduction et virilité. En théorie tout du moins, car en pratique, les résultats seront moins glorieux : virées en boîte, séance d’épilation du torse, speed dating, prise de contact avec l’allumeuse locale (Elizabeth Banks)… rien n’y fait. Andy ne comprend pas les codes en usage du langage sexuel et finit toujours avec des résultats piteux. Cependant, sa condition particulière a beau le désavantager pour les conquêtes amoureuses, elle lui donne un avantage unique par rapport à ses collègues et amis : ces derniers, archétypes du mâle obsédé et immature, en finissent même par l’envier. La virginité accidentelle serait une source de sagesse ? 

Le film, avec beaucoup de justesse derrière les gags « pouet-pouet », finit même par se montrer plus subtil qu’on ne le pensait dès lors qu’il évoque la drôle de romance entre Andy, le grand enfant en perte de confiance, et Trish, la (grand-)mère célibataire au grand coeur. A son contact, notre héros se découvre une qualité d’écoute et d’affection qu’il ne se connaissait pas ; et, tout simplement, il sort de sa coquille grâce à elle, fait face à ses angoisses (synonyme de laisser enfin derrière lui jouets et jeux vidéo). Andy se découvre même une fibre paternelle inattendue, en arbitrant à sa façon les conflits entre Trish et sa fille Marla (Kat Dennings), en pleine explosion adolescente. Restera donc le cap fatidique de la première nuit, un challenge auquel Andy accepte de se mesurer en fixant une règle qui le rassure (les « 20 premiers rendez-vous »), même si cela ne va pas aller sans complications et malentendus. Il osera enfin faire l’aveu difficile après un magistral vol plané à vélo, à travers une affiche suggestive. Et bien entendu, tout ira bien qui finira bien. Une belle histoire d’amour, et de joyeuses nuits sous la couette avec Trish, devenue sa femme. Bien joué, Andy ; en pareil cas, rien ne servait de courir, il fallait juste partir à point ! Si seulement la réalité pouvait être aussi satisfaisante pour les Aspies, la sexualité moderne étant hélas plus souvent vue comme synonyme de compétition, possession et obligation de performance…

 

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… Strauss, Richard (1864-1949) :

Complétant une série de musiciens de légende cités dans cet abécédaire, le cas de Richard Strauss viendrait confirmer la théorie selon laquelle beaucoup d’entre eux auraient vécu avec le syndrome d’Asperger. Théorie qui circule sans toujours être bien soutenue, sur les sites et forums recensant les personnalités supposées atteintes du syndrome. Ayant su faire le lien, au tournant du 19ème et du 20ème Siècles, entre modernité et tradition de la grande musique symphonique allemande, Richard Strauss marqua ce siècle de son empreinte musicale grâce à SALOME, LE CAVALIER A LA ROSE… et (déclenchant chez le cinéphile le souvenir d’images célestes inoubliables du 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick), l’ouverture de son poème symphonique AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, d’après l’oeuvre de Friedrich Nietzsche. On profitera de l’occasion pour rappeler que Richard Strauss n’avait aucun lien de parenté avec Johann Strauss, auteur du BEAU DANUBE BLEU également associé au film de Kubrick. On s’amusera, au risque de se répéter, de la coïncidence : l’oeuvre d’un philosophe cité en ces pages comme possible Aspie a inspiré une si belle musique à un compositeur supposé lui aussi Aspie, pour être concrétisée en images par un cinéaste très probablement lui-même Aspie… 

On remarquera aussi, hélas, qu’à l’instar d’un Nietzsche, Richard Strauss se vit reprocher d’avoir été lié (bien malgré lui) à l’idéologie nazie. Il faut cependant nuancer ce propos ; au contraire de Nietzsche, récupéré après son décès par les idéologues du Reich et ne pouvant évidemment pas se défendre, Strauss, lui, vécut les heures sombres du nazisme. Il en souffrit personnellement, et ne fut pas le « collaborateur » idéal d’un régime qu’il détestait. Il accepta certes un poste de prestige au début du règne d’Hitler, mais tenta de s’y opposer, espérant défendre ainsi la grande culture allemande de la barbarie et la déculturation nazie, position similaire à celle d’un Carl Gustav Jung dans le domaine de la psychiatrie. Cette situation ne fut pas bénéfique à Strauss. Sur sa personnalité, et les raisons pour lesquelles on suppose qu’il a été Aspie, les explications manquent, malheureusement… Autant l’oeuvre de Strauss est connue, célébrée et étudiée, autant les informations sur l’homme lui-même sont bien vagues. Tout juste apprend-on ça et là que Strauss, qui, en bon compositeur, ne vécut que par et pour sa musique, donna l’impression d’être un homme peu sociable, un être  »désagréable » selon l’avis de Gustav Mahler.

Il naquit à Munich en 1864, dans le monde de la musique : son père, Franz Strauss, était le principal joueur de cor à l’Opéra de la Cour de Munich. Ce père fut son modèle, celui qui lui enseigna la musique dès son très jeune âge ; sans être un prodige comme Mozart, l’enfant Richard Strauss fut en tout cas un surdoué, auteur de sa première composition à l’âge de six ans, et continuera de composer jusqu’à la fin de sa vie. Enfant, Strauss assistait aux répétitions de son père à l’Orchestre de la Cour de Munich, et suivra une instruction musicale privée en théorie et orchestration. A l’âge de 8 ans, il suivait les leçons de violon données par Benno Walter, le cousin de son père, à l’Ecole Royale de Musique. Deux ans plus tard, Strauss découvrit pour la première fois les opéras de Richard Wagner, LOHENGRIN et TANNHAÜSER. Wagner sera ainsi l’autre figure de référence de son éducation musicale, ce qui, à l’époque, n’était pas forcément bien vu… Le père de Wagner, très conservateur, était férocement opposé à la musique du maître d’oeuvre du CREPUSCULE DES DIEUX : interdiction pour son fils d’étudier ce dernier ! Ce n’est qu’à 16 ans que Richard Strauss put obtenir une partition de TRISTAN ET YSEULT ; il regrettera toujours l’hostilité de son père pour Wagner, tout en respectant l’héritage musical paternel, privilégiant l’emploi de cors dans ses compositions.

En 1882, Richard Strauss, à 18 ans, donna la première performance de son CONCERTO POUR VIOLON EN RE MINEUR accompagné par Benno Walter. Il entra la même année à l’Université de Munich, étudiant la philosophie et l’histoire de l’art. Après de brèves études à Berlin, Strauss devint l’assistant chef d’orchestre d’Hans von Bülow, impressionné par sa SERENADE composée à l’âge de 16 ans. Grâce à ce dernier, Strauss apprit l’art de la conduite orchestrale, en observant ses répétitions (avait-il une mémoire photographique ?). Bülow démissionna en 1885 de l’orchestre Meiningen, et Strauss lui succéda à sa demande. Suivant les enseignements paternels, les premières compositions de Strauss étaient très influencées par les oeuvres de Robert Schumann et Felix Mendelssohn. Les succès musicaux de ses oeuvres firent de lui un des compositeurs des plus appréciés ; toujours entre tradition et modernisme, Strauss fait preuve d’une grande beauté expressive dans ses compositions. DON JUAN (1887), MACBETH (1888), MORT ET TRANSFIGURATION (1889), TILL L’ESPIEGLE (1894), AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA (traduisant bien l’intérêt de Strauss pour l’oeuvre philosophique de Nietzsche, en 1896), DON QUICHOTTE (1897), UNE VIE DE HEROS (1898), SINFONIA DOMESTICA (1903), UNE SYMPHONIE ALPESTRE (1911)… Strauss se lancera aussi dans la composition d’opéras : GUNTRAM (1892) et FEUERSNOT (1901) furent mal accueillis, mais son adaptation de la pièce d’Oscar Wilde, SALOME, sera un triomphe en 1904. Richard Strauss épousa la soprano Pauline de Ahna, le 10 septembre 1894. Autant le caractère de Strauss était difficile à cerner, autant celui de Pauline était affirmé – et redoutable. Une vraie cantatrice « à l’ancienne », selon les témoignages : une femme irascible, bavarde, autoritaire, excentrique, et ne mâchant pas ses mots. Malgré son caractère difficile, Pauline restera une grande source d’inspiration pour son mari (qui préférait la voix soprano à toutes les autres – un homme d’habitudes ?). Les Strauss donnèrent l’impression d’être un couple heureux, et en tout cas soudé, même s’il arriva au compositeur de mettre en scène les conflits du couple dans ses oeuvres : notamment dans INTERMEZZO (1922) ; manière détournée, pour lui, d’exprimer en musique ce qu’il n’arrivait peut-être pas à exprimer autrement ? Qui peut savoir… Les Strauss eurent un fils, auquel ils donnèrent le nom du père de Richard : Franz, né en 1897. Celui-ci épousera en 1924 Alice von Grab, une jeune femme juive, dans une cérémonie catholique et auront deux enfants, Richard et Christian. Une bru et deux petits-fils pour lesquels Strauss, le « vieil homme désagréable », luttera au crépuscule de sa vie.  

Il y eut une autre rencontre décisive dans la vie de Richard Strauss : celle du poète, dramaturge et écrivain autrichien, Hugo von Hofmannstahl. Ce précurseur de l’existentialisme, très influencé par les écrits de Freud et Nietzsche, fut le librettiste des grands opéras de Strauss : ELEKTRA (1906), le mythique CHEVALIER A LA ROSE (1909), ARIANE A NAXOS (1912), LA FEMME SANS OMBRE (1914), HELENE D’EGYPTE (1927), et ARABELLA (1932). La correspondance entre les deux amis, particulièrement fournie, ne laisse aucun doute : c’est grâce à Hoffmanstahl que Strauss sut se libérer de la lourde influence wagnérienne pour se réinventer totalement, et remplacer l’écriture linéaire des histoires de ses opéras par la thématique de l’ »éternel retour » nietzschéen. Malheureusement, la mort d’Hoffmanstahl mit fin à cette association fructueuse, dans des circonstances dramatiques. L’écrivain mourut d’un arrêt cardiaque le 15 juillet, deux jours après le suicide inexpliqué de son fils Franz (encore ce prénom…), alors qu’il allait prendre la tête du cortège funéraire. Strauss, profondément perturbé par la perte de son ami, traversa une période de crise d’inspiration, ceci alors même que l’Allemagne connaissait de graves bouleversements politiques.

Strauss avait 68 ans quand Adolf Hitler et le Parti Nazi arrivèrent au pouvoir en 1933. Début de douze années terribles pour l’Allemagne, l’Europe, et pour le compositeur… Strauss, qui n’avait jamais été très impliqué ni intéressé par la politique de toute sa vie, ne rejoignit jamais le Parti Nazi, et évita autant que possible les distinctions et réceptions officielles des nouveaux maîtres de l’Allemagne. Malheureusement pour sa réputation, il accepta, du moins au début, de coopérer avec le régime ; Hitler admirait sa musique autant que celle de Wagner désormais associées aux « grandes messes » nazies. Le compositeur y vit sans doute l’occasion de promouvoir l’art et la culture allemandes qu’il défendait. Il dut certainement vite déchanter… Cette coopération était aussi, et surtout, motivée par le besoin de protéger sa bru et ses petits-enfants, décrétés juifs selon les lois raciales, des persécutions ; Strauss espérait aussi utiliser son nom, sa réputation, pour protéger et diriger les musiques interdites par le Reich : ce qu’il fit ainsi en faveur des compositeurs comme Mahler, Mendelssohn ou Debussy. Dans son journal privé, Strauss exprimait tout son dégoût et son mépris pour les Nazis. Particulièrement Goebbels, qui le lui rendait bien, ne maintenant avec Strauss qu’une fausse cordialité, toute politique : le prestige de Strauss servait ainsi de « façade » culturelle idéale. Sur décision de Goebbels, Strauss accepta malgré lui le poste de président de la Chambre de la Musique du Reich. Une décision vite intenable. Le vieux Strauss put, dans un premier temps du moins, multiplier les provocations envers ses maîtres : en tentant de diriger des musiques des compositeurs bannis par la censure, et en travaillant avec l’écrivain Stefan Zweig, sur l’opéra LA FEMME SILENCIEUSE. Il y eut une première à Dresde en 1935 ; Strauss insista pour que le nom de Zweig (de confession juive) soit sur l’affiche, ceci à la grande colère d’Hitler et Goebbels. L’opéra fut interrompu après trois représentations, puis définitivement interdit sous le IIIe Reich. Le 17 juin 1935, le compositeur écrivit une lettre à son ami Zweig, interceptée par la Gestapo : « Croyez-vous que je sois, dans chacune de mes actions, guidé par la pensée que je suis « Allemand » ? Supposez-vous que Mozart était consciemment « Aryen » quand il composait ? Je ne reconnais que deux types de personnes : ceux qui ont du talent, et ceux qui n’en n’ont aucun. » La lettre, envoyée à Hitler, poussa Strauss à démissionner de son poste de la Chambre de Musique. Zweig dut bientôt s’exiler, et se suicidera au Brésil en 1942. En public, le nom du compositeur resta cependant associé à la propagande nazie : son OLYMPISCHE HYMNE ouvrit les Jeux Olympiques de Berlin en 1936. La relation apparente de Strauss avec les Nazis lui attira les critiques d’autres musiciens de prestige (Toscanini en tête), ceux-ci ne pouvant comprendre que Strauss cherchait avant tout à protéger sa famille, par tous les moyens possibles.

En 1938, Alice fut arrêtée à la résidence de Strauss, à Garmisch-Partenkirchen. Le compositeur put la sauver à temps des camps de concentration. Il composa cette même année FRIEDENSTAG, un opéra pour la paix, une critique à peine voilée du IIIe Reich. Quand Hitler déclenchera la 2ème Guerre Mondiale, l’opéra ne fut plus joué. Les persécutions continuaient, de plus en plus violentes avec la mise en oeuvre de la Solution Finale. Strauss se rendit au camp de concentration de Terezin/Theresienstadt, sinistre « escale » pour les déportés (dont de nombreux artistes et intellectuels) avant Auschwitz, pour tenter de libérer la mère d’Alice, Marie von Grab, en vain. Strauss écrivit aux SS pour libérer les autres enfants de Marie, mais ses lettres furent ignorées. Strauss demanda la protection d’Alice et ses petits-enfants par von Schirach, le Gauleiter de Vienne, lors de l’emménagement de sa famille en 1942. En 1944, Alice et son fils Franz furent enlevés par la Gestapo, et emprisonnés pour deux nuits, alors que Strauss s’était absenté. Il put cependant les ramèner à Garmisch, où ils furent en résidence surveillée. Pour rajouter au cauchemar, Strauss vit les bombardements détruire ses chers opéras, dont celui de Munich. Ce fut dans ce contexte tragique qu’il composa METAMORPHOSES, inspiré par Goethe, y exprimant toute sa tristesse de voir la grande culture allemande dévastée. Enfin, le cauchemar nazi prit fin au printemps 1945 ; Strauss écrivit dans son journal : «La plus terrible période de l’histoire humaine touche à sa fin, le règne de terreur de douze ans de bestialité, d’ignorance et d’inculture sous l’égide des plus grands criminels, le règne durant lequel les 2000 ans d’évolution culturelle de l’Allemagne connurent leur déchéance.» Arrêté par les soldats américains à sa résidence de Garmisch, Strauss fut heureusement reconnu par le Lieutenant Weiss, un musicien, et aussitôt protégé. Dans l’unité stationnant à Garmisch, un autre musicien enrôlé, le joueur de hautbois John de Lancie, connaissait aussi son oeuvre ; en réponse à sa demande, Strauss composera le CONCERTO POUR HAUTBOIS avant la fin de l’année.

Les dernières années de Richard Strauss furent ce qu’on appella son « Eté Indien » : un remarquable regain créatif, de 1942 jusqu’à sa mort. Les épreuves de la guerre et du nazisme furent le dernier combat du compositeur, malgré l’âge, la fatigue et l’amertume ; il revint ainsi sous le feu des projecteurs grâce à METAMORPHOSES, le CONCERTO POUR HAUTBOIS, et sa dernière oeuvre, marquée par la Mort : QUATRE DERNIERS LIEDER. Il y citera le thème de son poème symphonique MORT ET TRANSFIGURATION, symbolisant ainsi son accomplissement spirituel. Richard Strauss mourut à Garmisch, le 8 septembre 1949. Georg Solti dirigea l’orchestre des funérailles. Le trio chantant le CAVALIER A LA ROSE s’écroula en larmes, avant de se reprendre. Pauline rejoignit son époux, décédant huit mois plus tard. Richard Strauss laissa derrière lui un impressionnant héritage musical, faisant de lui le plus grand compositeur de la première partie du 20ème Siècle, et le plus grand maître de l’opéra, depuis Wagner, salué comme il se doit par des grands du nom de Glenn Gould ou Pierre Boulez.

Dans la culture populaire, l’héritage de Richard Strauss connut une seconde vie inattendue, le Cinéma combinant à merveille le pouvoir des images et de la musique… Merci donc à Stanley Kubrick de nous avoir fait redécouvrir Strauss et l’ouverture d’AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, intitulée « L’Aube », devenu le thème musical officiel de son 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Le morceau a depuis été largement réutilisé, jusqu’à la parodie, des milliers de fois. Kubrick était tout à fait conscient de la thématique nietzschéenne du morceau, que l’imagerie populaire a quelque peu déformé en l’associant à l’apparition de Dieu, de la Vie, ou de l’exploration spatiale. L’oeuvre musicale de Strauss ne se limite pas à ZARATHOUSTRA, et les cinéastes ont aussi su puiser dans d’autres compositions. On peut les entendre dans des films aussi divers que FITZCARRALDO de Werner Herzog, L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS de Peter Weir, THE HOURS de Stephen Daldry… Et, on n’y échappera pas, Steven Spielberg, a utilisé (sur les indications de son défunt ami Kubrick) un passage du CAVALIER A LA ROSE dans la musique d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, clairement reconnaissable dans la scène où David et Joe arrivent à Rouge City, sur le pont.

Cf. Glenn Gould, Stanley Kubrick, Gustav Mahler, Friedrich Nietzsche, Steven Spielberg 

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

En bref, spécial contes de fées : LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ Vs. JACK LE CHASSEUR DE GEANTS

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OZ THE GREAT AND POWERFUL / LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ, de Sam Raimi

1905. Oscar Diggs (James Franco), un magicien de fête foraine, séducteur égoïste, roublard et vaniteux, rêve de devenir aussi grand qu’Houdini et Thomas Edison, mais échoue régulièrement dans ses numéros. Sa petite amie Annie (Michelle Williams), lasse de son comportement, lui annonce qu’elle en épouse un autre. Et le colosse de la troupe, petit ami jaloux de la dernière conquête d’Oscar, vient l’attaquer. Le magicien raté n’a que le temps de s’échapper en montgolfière… pour se retrouver happé par une terrible tornade dévastant tout sur son passage. Oscar est emporté dans un pays fantastique : Oz. Il y rencontre la douce Theodora (Mila Kunis), qui lui apprend qu’une prophétie annonçait sa venue, pour régner sur ce monde merveilleux et vaincre une vilaine sorcière et ses sbires, les Singes Volants. Oz se croit donc déjà promis à une vie heureuse et insouciante, et séduit Theodora. La sœur de celle-ci, Evanora, reine de la Cité d’Emeraude (Rachel Weisz), lui dit que pour pouvoir monter sur le trône et jouir des richesses du royaume, il doit vaincre la sorcière. Accompagné de Finley, un petit singe volant, Oscar se met en route, sans savoir qu’il est manipulé par la vraie sorcière du royaume

 

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JACK THE GIANT SLAYER / JACK LE CHASSEUR DE GEANTS, de Bryan Singer

Au Moyen Âge, Jack (Nicholas Hoult), un jeune fermier naïf, vit seul avec son oncle. Obligé de vendre son cheval et sa charrette, Jack se rend à la cité du Royaume du Cloître, dont la princesse Isabelle (Eleanor Tomlinson) est en âge de se marier. Jack tombe sur un moine qui s’est emparé de graines enchantées par le fourbe conseiller Roderick (Stanley Tucci). Le moine poursuivi par les sbires de Roderick insiste pour acheter le cheval de Jack, payant celui-ci avec les graines de haricot, en insistant pour que celles-ci ne soient jamais trempées dans l’eau. Réprimandé par son oncle pour s’être fait honteusement rouler, Jack reste seul à la ferme. Cette nuit-là, Isabelle s’enfuit et frappe à la porte de la ferme. Jack lui offre le refuge pour la nuit, tombant amoureux de la ravissante jeune femme. Mais il a accidentellement laissé échapper une graine, sous le plancher de la maison. Aspergée par la pluie, la graine se met à pousser : des racines gigantesques emportent la maison, et Isabelle, dans les cieux ; Jack est jeté au sol. Au matin, le Roi (Ian McShane) ordonne à son chevalier Elmont (Ewan McGregor) et ses hommes, accompagnés par Roderick, de secourir sa fille. Jack se joint à l’équipe de chevaliers pour entamer une dangereuse ascension, menant à Gantua, le mythique repère des terribles Géants…

 En bref, spécial contes de fées : LE MONDE FANTASTIQUE D'OZ Vs. JACK LE CHASSEUR DE GEANTS dans Fiche et critique du film oz-the-great-and-powerful

Les hasards du calendrier des sorties cinéma donnant parfois des résultats inattendus, les spectateurs ont pu voir en l’espace d’une semaine deux films de studio inspirés de contes de fées connus de tous, et largement remaniés pour l’occasion. Sam Raimi et Bryan Singer, deux cinéastes de la « top list » américaine ont ainsi offert au public leurs visions respectives du MAGICIEN D’OZ pour le premier, et de JACK ET LE HARICOT MAGIQUE pour le second. Respectivement titrés, en VF, LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ et JACK LE CHASSEUR DE GEANTS, les deux films se sont lancés dans un combat à distance qui semble avoir largement profité au premier, remportant le succès quand son rival, au budget tout aussi luxueux, a connu un échec cinglant… et un peu injuste. 

Constat concernant OZ : les insatiables studios Disney ont « avalé » Sam Raimi, contraint de se plier aux exigences grand public du studio. Le film est certes visuellement somptueux, doté d’astuces de mise en scène typique de son auteur (notamment un prologue en noir et blanc, filmé au format 1.33 évoquant le cinéma des années 1930, et le classique MAGICIEN D’OZ avec Judy Garland), mais il reste bien trop sage, de la part d’un cinéaste qui nous avait habitué à plus d’inventivité. L’univers Raimi, largement dilué ici dans la gentillesse disneyienne, survit à grand peine. Le cinéaste réserve quand même les scènes les plus marquantes aux personnages des sorcières, dont les métamorphoses et les bonds frénétiques rappellent bien évidemment les moments chocs d’EVIL DEAD (sans les excès gore, évidemment !). De même, le personnage de Theodora et sa transformation tragique évoquent un pendant féminin du Bouffon Vert joué par Willem Dafoe, dans SPIDER-MAN. L’autre problème, c’est que le film ne nous intéresse pas vraiment aux dilemmes de son héros, certes campé par le sympathique James Franco, décrit comme particulièrement vénal… LE MONDE FANTASTIQUE D’OZ a aussi contre lui un « aspect déjà vu » rappelant le traitement d’ALICE AU PAYS DES MERVEILLES par Tim Burton, autre cinéaste qu’on adore, mais qui s’était assez fourvoyé dans un luxueux remaniement d’un classique littéraire pour enfants, toujours à la mode Disney. Les deux films partageant même le compositeur Danny Elfman, et le directeur artistique Robert Stromberg, déployant de surcroît la même technologie 3D, l’impression de « déjà vu » dénué de magie persiste. Dommage, car de temps à autre, Raimi retrouve l’inspiration (le village des poupées, la traversée d’une forêt maudite, les attaques des singes volants) sans pour autant convaincre.

 

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Resté longtemps absent des écrans après son remarquable WALKYRIE, Bryan Singer avait bien failli réaliser un remake d’EXCALIBUR, le chef-d’oeuvre mythologique de John Boorman sur le Roi Arthur et les Chevaliers de la Table Ronde. Le projet était malheureusement tombé à l’eau, mais le cinéaste d’USUAL SUSPECTS et X-MEN tenait à faire son film de chevaliers et de légendes. Plongeant d’une part dans le conte classique déjà cité plus tôt, et s’inspirant vaguement d’un vieux classique de 1962, JACK LE TUEUR DE GEANTS (réalisé pour profiter du succès des merveilleux films de Ray Harryhausen : LE SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD et JASON ET LES ARGONAUTES), le cinéaste tourne ici le dos aux univers sombres et aux thrillers auquel il nous avait habitués, pour faire son film le plus léger, le plus grand public. Et il ne s’en tire pas mal du tout : sans prendre son film excessivement au sérieux, il le traite aussi avec une absence totale de cynisme qui le rend particulièrement attachant.

Le film reste alerte, solidement mené. Même son aspect parfois kitsch (le look immaculé des armures, la coupe de cheveux d’Ewan McGregor qui reste droite même après une chute dans l’eau…) le rend sympathique. Le cinéaste se fait plaisir en revisitant quelques classiques fondateurs, notamment des références visuelles aux films d’Heroic Fantasy des années 1980 : EXCALIBUR en tête, avec ses armures étincelantes, des scènes de romance (ainsi qu’un passage dans la cuisine des Géants) rappelant plutôt le LEGEND de Ridley Scott, et même l’apparition clin d’oeil de Warwick Davis, WILLOW en personne. D’autres allusions discrètes titillent la mémoire du cinéphile, principalement les classiques de Ray Harryhausen, et même une atmosphère à la KING KONG dans les scènes d’exploration du monde des Géants, vedettes incontestables du film. Ils éclipsent la prestation honorable des comédiens réels, parmi lesquels on remarquera la ravissante jeune comédienne Eleanor Tomlinson. Le tout se voit donc sans ennui, provoque un certain plaisir nostalgique et pourrait, qui sait ?, devenir un futur petit classique du genre.

 

Verdict : avantage à JACK. Bryan Singer wins !

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (2ème partie)

S, comme… :

 

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… Schulz, Charles M. (1922-2000) :

Il était une fois, un garçon et son chien… et leur dessinateur. Charles M. Schulz, ou la preuve que l’on peut travailler toute sa vie pour des « cacahuètes » dans son domaine de prédilection, et créer un univers très personnel, plein d’humour, de poésie et de fulgurances philosophiques, devenant ainsi un conteur universel, rien qu’en alignant quatre petits dessins par jour pendant près de cinquante ans. Le tout en restant d’une discrétion extrême, malgré la reconnaissance du public. Les nombreuses interviews qu’il accorda de son vivant confirment une évidente timidité du dessinateur, qui fut aussi un grand anxieux comme son alter ego de papier Charlie Brown. A tel point qu’on peut tout à fait supposer que, vu sa façon de parler et de se tenir durant ces conversations enregistrées, Schulz avait le fameux syndrome d’Asperger.

Fils d’immigrés allemands et norvégiens, Charles Monroe Schulz naquit à Minneapolis, Minnesota, et fut élevé dans le même état, à Saint Paul. Il passa une enfance paisible, manifestant très tôt un talent précoce pour le dessin. Son oncle le surnomma « Sparky », d’après le cheval Spark Plug du comic strip BARNEY GOOGLE de Billy DeBeck ; un signe du destin de dessinateur de comic strip qui attendait Schulz. Celui-ci aimait particulièrement dessiner le chien de la famille, Spike, un pointer blanc tacheté de noir qui adorait manger broches et punaises. Grâce à Spike, Schulz envoya son premier dessin de presse alors qu’il n’était qu’un gamin : ce fut un dessin de Spike envoyé à RIPLEY’S BELIEVE IT OR NOT ! (connue en France dans de nombreux magazines pour la jeunesse, sous le titre LE SAVIEZ-VOUS ?), populaire franchise compilant faits et anecdotes étranges et loufoques… Spike inspirera bien sûr Snoopy à Schulz ; bien des années plus tard, Schulz donnera à son toutou un frère moustachu et indépendant, justement nommé Spike.

Schulz passa une scolarité normale, sautant deux classes de l’école élémentaire. L’adolescent très timide vit ses dessins pour l’almanach de son lycée rejetés. Sur la photo de fin d’année, Schulz apparaissait comme un jeune homme très calme, au regard rêveur très « Aspie », véritable incarnation de Charlie Brown. En 1943, Schulz rejoignit les drapeaux, engagé dans la 20th Armored Division en Europe ; le voilà chef d’escadron d’une unité de combat à la mitraillette calibre 50 – ceci, tout en suivant des cours par correspondance à l’Art Instruction Inc. Schulz resta loin des combats, et son seul fait d’armes sembla tout droit sortir d’une de ses histoires : à la toute fin du conflit, il oublia de charger sa mitraillette, et tomba sur un soldat allemand qui se rendit tout de suite ! Rentré à Minneapolis en 1945, il fut lettreur pour un magazine catholique de comics, TIMELESS TOPICS. En juillet 1946, il travailla à Art Instruction Inc. pour réviser et classer les leçons soumises par les élèves. Il y travailla quelques années et fit ses premiers dessins professionnels : notamment, LI’L FOLKS de 1947 à 1950 pour le St. Paul Pioneer Press. Il y utilisa pour la première fois le nom « Charlie Brown », le nom d’un collègue enseignant de l’Art Instruction Inc., pour créer divers personnages de gamins, et un chien « proto-Snoopy ». Il tenta de syndiquer LI’L FOLKS par la Newspaper Enterprise Association - ce qui aurait fait de lui un fournisseur indépendant du syndicat, chose rare à l’époque, mais l’affaire échoua. LI’L FOLKS s’arrêta en janvier 1950, interrompu par le Pioneer Press. Schulz contacta United Features Syndicate pour continuer la parution des LI’L FOLKS. Mais entretemps, Schulz avait développé un comic strip (utilisant quatre cases, au lieu d’une, pour les dessins de presse habituels), et le syndicat préférait cette version. PEANUTS fit ses grands débuts le 2 octobre 1950 dans sept journaux. Après un démarrage lent, PEANUTS obtint un succès immense, devenant la référence absolue au fil des ans du comic strip – influence dépassant son cadre d’origine. Les PEANUTS accapareront bientôt Schulz qui n’aura plus guère le temps de dessiner autre chose (IT’S ONLY A GAME 1957-1959, YOUNG PILLARS 1956-65 dans une publication liée à l’Eglise de Dieu). Schulz signa aussi les illustrations des deux volumes de KIDS SAY THE DARNDEST THINGS d’Art Linkletter, et une collection de lettres de Bill Adler, DEAR PRESIDENT JOHNSON. PEANUTS sera publié quotidiennement dans 2600 journaux, 75 pays et 21 langues. La vente des strips, le merchandising, les publicités vaudront à Schulz un confortable revenu annuel entre 30 et 40 millions de dollars. Schulz dessinera sans interruption pendant cinquante années, pratiquement sans interruption.

Schulz suivait chaque jour la même routine de travail : tout d’abord, manger un beignet à la confiture ; puis éplucher le courrier avec sa secrétaire ; et enfin, se mettre à écrire et dessiner le strip du jour, le fruit d’une patiente cogitation pouvant prendre aussi bien cinq minutes que plusieurs heures. Il n’a jamais utilisé d’assistants, encreurs ou lettreurs, pour faire son travail à sa place. Schulz, influencé par les maîtres américains du dessin « strip » (Milton Caniff, Bill Mauldin, George Herriman, Roy Crane, Elzie C. Segar, Percy Crosby…) sut s’en affranchir pour donner à PEANUTS son propre style, ses thémes personnels. Luthérien, membre de l’Eglise de Dieu puis Méthodiste, Schulz incluait souvent ses réflexions sur la religion dans ses dessins, se définissant comme un « humaniste laïc ». Dans PEANUTS, Linus (le gamin au doudou) représentait son côté spirituel. La vie de Schulz, bien que réglée par des routines de vie assez paisibles, connut évidemment de grands changements, et quelques épreuves qui le mirent à mal. Il souffrit toute sa vie de crises de dépression, qu’on devine liées à certains évènements dramatiques de sa vie. Particulièrement en 1966, où Schulz perdit son père, et vit le studio qu’il avait fondé huit ans plutôt être détruit par un incendie. Il divorça de sa première femme, Joyce, dont il avait eu quatre enfants, en 1972. Il épousa Jean Forsyth Clyde l’année suivante. Ils s’étaient rencontrés alors que Jean emmenait sa fille au hockey sur glace - un sport que Schulz adorait, en bon natif du Minnesota (les sports sur glace sont d’ailleurs omniprésents dans PEANUTS). En dehors d’un incident (une tentative manquée de kidnapping de sa femme en 1988), la vie de Charles Schulz resta d’une tranquillité idéale pour réaliser ses dessins ; une flopée de récompenses et de distinctions venant reconnaître la valeur de son travail. Il continua, malgré la maladie de Parkinson et le cancer, à dessiner jusqu’au 14 décembre 1999, date de son dernier PEANUTS annonçant sa retraite. Schulz mourut dans son sommeil le 12 février 2000, d’une attaque cardiaque. Les collègues et émules cartoonistes lui rendirent unanimement hommage, le 27 mai 2000, en incluant les personnages de PEANUTS dans leurs strips du jour.

 

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Il faut bien sûr glisser ici quelques mots sur Charlie Brown : bien que Schulz se soit défendu d’en avoir fait son alter ego, affirmant que tous les personnages de PEANUTS représentaient un aspect de sa personnalité, Charlie n’en reste pas moins un personnage très autobiographique, un petit garçon timide, inquiet d’un rien, et facilement déprimé – et probablement « Aspie » fictif. Un « loser » permanent, attendrissant… et très maladroit (cette peste de Lucy Van Pelt s’amusant toujours à le faire tomber au moment du « kick » fatidique des matchs de foot américain !). Beaucoup d’éléments biographiques (les parents, les premiers amours, les copains…) de Charles Schulz sont cachés dans le personnage de Charlie, ayant trouvé ainsi le moyen de s’exprimer par le dessin. Et, bien sûr, en bon Aspie, Schulz resta très attaché au souvenir de son animal familier. Avec Snoopy, le beagle rêveur, refaisant le monde allongé sur le toit de sa niche, c’est un monde à part entière qui mériterait bien un essai à part…

 

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… Sellers, Peter (1925-1980) :

Ce n’est un secret pour personne, les grands acteurs ont souvent une réputation méritée d’être des angoissés chroniques. Et les acteurs spécialisés dans la comédie semblent l’être encore plus, jusqu’à connaître de terribles accès de dépression, qui peuvent saboter complètement leur vie. Le cas de Peter Sellers, le génial comédien anglais aux mille visages, interprète du Docteur Folamour, de Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), l’Inspecteur Clouseau (les PANTHERE ROSE), Chance le Jardinier (BEING THERE / BIENVENUE MISTER CHANCE), constitue l’exemple extrême. Reconnu de son vivant comme l’un des meilleurs acteurs du 20ème Siècle, un génie de la comédie capable de faire rire en un instant les spectateurs du monde entier, Sellers resta une énigme pour les biographes comme pour ses proches. Il fascinait par son aptitude à se fondre complètement dans les personnages qu’il interprétait. Lui-même avait conscience de cette aptitude unique. Craignant souvent de devoir être lui-même en public, Sellers semblait ne pas exister en dehors des caméras. Son cas nous intéresse ici d’autant plus que certains de ses personnages, socialement inadaptés, ont des traits «Aspies» partiels (Hrundi V. Bakshi dans LA PARTY) ou absolus (le jardinier de BIENVENUE MISTER CHANCE). Dans la réalité, ce roi de la comédie montrait un tout autre visage : profondément anxieux, terriblement névrosé, capable de terribles sautes d’humeur, dépressif, il pouvait se montrer odieux avec son entourage, et commettre de nombreuses erreurs de jugement. Sans vouloir en tirer des conclusions définitives, on peut tout à fait imaginer que le comédien souffrit d’un syndrome d’Asperger évidemment non diagnostiqué…

Peter Sellers naquit le 8 septembre 1925 à Southsea près de Portsmouth, en Angleterre. Un vrai enfant de la balle, ses parents étaient des gens du spectacle. Son vrai nom était Richard Henry Sellers, mais ses parents, William « Bill » et Agnes « Peg », lui firent un étrange cadeau en l’appelant toujours «Peter», du nom de leur fils, mort à la naissance l’année précédente. Sellers eut souvent à vivre avec le « souvenir » de morts hantant sa vie. Outre le fait de porter le prénom d’un frère mort, Sellers conservait chez lui une gravure d’un illustre ancêtre, Daniel Mendoza, un pugiliste du 18ème et 19ème Siècle qui révolutionna l’art de la boxe, ancêtre de sa mère. Le visage de Mendoza ornait même le logo de production de Sellers. Un troisième mort hantait aussi Sellers : Dan Leno, comédien de music-hall, décédé en 1904, et dont Sellers se persuadait qu’il venait le conseiller sur ses choix de rôles…. Difficile, on s’en doute, de rester totalement sain d’esprit en rivalisant avec des morts.

Les Sellers voyageaient beaucoup, ce qui perturbait leur fils, qui monta sur les planches dès ses cinq ans. Ancienne danseuse, Peg poussera sans arrêt son fils à suivre une carrière de comédien, contre l’opinion de Bill, plus distant de son fils. Peter Sellers était un enfant très timide, complètement dominé par cette mère étouffante, une relation peu saine qui perdura jusqu’à l’âge adulte. Très bon élève (mais jugé paresseux) à l’école catholique privée St. Aloysius de Londres, Sellers subira cependant la discrimination des professeurs et des camarades, sa mère étant juive. Très sensible à l’antisémitisme, Sellers ripostera à sa façon en imitant bien plus tard les nazis, dont le fameux DOCTEUR FOLAMOUR de Stanley Kubrick. Il accompagna ses parents dans leurs tournées, tout en étudiant au collège, où il s’amusa vite à faire des imitations des animateurs de la radio, et développa un talent pour l’improvisation. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le College dut évacuer à Cambridgeshire ; Peg n’autorisa pas son fils à aller seul là-bas, ce qui mit fin à sa scolarité. Les Sellers quittèrent Londres pour Ilfracombe, dans le Devon, où son oncle dirigeait le Victoria Palace Theatre. Sellers fit tous les petits boulots du théâtre, tout en jouant sur scène, et put étudier en coulisse le jeu d’acteurs prestigieux comme Paul Scofield. Le jeune Sellers développa ainsi une exceptionnelle faculté de mémorisation pour les accents, le phrasé, la gestuelle, et la musique. Excellent joueur de batterie, il rejoignit des orchestres, puis l’ENSA, pour divertir les troupes ; contre l’avis de maman Sellers, il intégra la RAF en septembre 1943. Ne pouvant devenir pilote en raison d’une mauvaise vue, Sellers auditionna pour le GANG SHOW du chef d’escadron Ralph Reader, une troupe de spectacle de la RAF grâce à laquelle il put voyager en France, en Allemagne après la guerre… et en Inde (« Birdy num num ! »). Le talent d’acteur comique du sous-officier Sellers était déjà là, excellant dans les imitations d’officiers militaires « stiff upper lip » dont le Group Captain Mandrake, dans FOLAMOUR, sera l’incarnation.

Avec la fin de la guerre, Sellers fut démobilisé et rentra travailler en Angleterre. Il reprit une carrière théâtrale et musicale, période de vaches maigres. En 1948, il auditionna à la BBC, faisant ses débuts à la télévision dans NEW TO YOU. Frustré, il contacta le producteur radio de la BBC Roy Speer, en faisant semblant d’être Kenneth Horne, star du show MUCH BINDING IN THE MARSH. L’insolent Sellers sut convaincre Speer de l’engager, et il devint un nom familier de la radio. Il rencontra d’autres comédiens : Michael Bentine, Harry Secombe et Spike Milligan, ses copains du futur GOON SHOW, ou THE GOONS. Sellers rencontra et épousa l’actrice Anne Howe, et ils auront un fils et une fille : Michael et Sarah. Le premier travail de Sellers au cinéma fut de doubler l’acteur mexicain Alfonso Bedoya, dans le film LA ROSE NOIRE. Le GOON SHOW démarra le 28 mai 1951 : après un démarrage honorable, l’émission comique devint un véritable phénomène de société, un show à l’humour absurde « so british » qui influencera beaucoup les Monty Python. Grâce à ses improvisations, ses imitations, et la création de personnages récurrents (le lâche Major Bloodnok, le génie du crime Hercules Gryptype-Thynne, Bluebottle, le vieillard Henry Crun…), Sellers y devint une vedette. Avec le succès de l’émission, le cinéma s’intéresse vite à Sellers. Une occasion inratable, les comédies britanniques étant à leur apogée grâce à des films comme NOBLESSE OBLIGE ou L’HOMME AU COMPLET BLANC avec le grand Alec Guinness, un maître du déguisement à l’écran. Ce fut justement avec ce dernier que Sellers joua, après un second rôle remarqué dans ORDERS ARE ORDERS, dans le triomphal TUEURS DE DAMES en 1955. Le succès du film, et la diffusion télévisée des Goons, ne suffirent pas cependant à Sellers. A cette époque, Sellers trouvait que sa carrière ne décollait pas, et son ménage commença à subir les effets de ses angoisses. Il consulta l’astrologue Maurice Woodruff. Peter Sellers prendra malheureusement des décisions par la suite des décisions malencontreuses, semblant incapable d’avoir un jugement clair des relations humaines ordinaires. L’influence de Woodruff, insistant pour qu’il évite les soins ordinaires après ses ennuis cardiaques, aura des effets dramatiques sur le long terme. En attendant, UP THE CREEK (1958) lança vraiment Sellers au cinéma, ce que confirmèrent l’année suivante ses succès dans I’M ALL RIGHT JACK (APRES MOI, LE DELUGE) et LA SOURIS QUI RUGISSAIT (où il joue trois rôles, dont celui de la grande duchesse Gloriana du Grand Fenwick). Le GOON SHOW se termina, alors qu’Hollywood avait remarqué ce comédien au physique passe-partout capable de plier de rire des salles entières. Le succès sera souvent au rendez-vous, au détriment du reste.

En 1960, Sellers joua le Docteur Ahmed el Kabir dans la comédie romantique d’Anthony Asquith, THE MILLIONAIRESS (LES DESSOUS DE LA MILLIONNAIRE), pour une seule raison : Sophia Loren. Persuadé d’être amoureux de la sublime italienne, Sellers lui fit la cour, en pure perte, tout en se disputant avec sa femme, sous les yeux des enfants pris à partie. Leur mariage ne survivra pas aux subites crises de colère de Sellers, et le couple divorça bientôt. Après une nomination aux BAFTA pour WALTZ OF THE TOREADORS, Peter Sellers rencontra Stanley Kubrick, qui lui offrit le rôle de l’écrivain manipulateur Clare Quilty dans LOLITA ; une collaboration des plus fructueuses, Sellers appréciant réellement sa collaboration avec le cinéaste, lui ayant offert un personnage bien plus inquiétant qu’ à l’ordinaire. Après le décès de son père, Sellers quitta l’Angleterre, ne parlant presque plus à sa mère. A Hollywood, un nouveau rôle mémorable l’attend : Blake Edwards l’engagea pour remplacer Peter Ustinov dans le rôle du gaffeur-né inspecteur Jacques Clouseau, calamiteux policier français de LA PANTHERE ROSE ; Sellers créa littéralement le personnage de A à Z, son accent, ses bévues et sa panoplie reconnaissables entre tous, éclipsant les autres stars du film, David Niven et Claudia Cardinale. Un triomphe.

Sellers retrouva Kubrick pour DOCTEUR FOLAMOUR : ce dernier voulait lui confier quatre rôles – le président Muffley, le Docteur Folamour, le Captain Mandrake et le Major King Kong. Mais Sellers se sentit incapable de jouer le dernier rôle, un pilote texan. Il se présenta un jour sur le plateau la jambe plâtrée, incapable de monter dans le décor du bombardier. Kubrick dut donner le rôle à Slim Pickens. Sellers fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS pour ses trois interprétations, dont l’halluciné ex-savant nazi à la perruque blonde repris par ses anciens réflexes fanatiques (« Mein Führer ! Je peux marcher !! »). Puis il retourna dans la peau de Clouseau avec A SHOT IN THE DARK (QUAND L’INSPECTEUR S’EMMÊLE), chef-d’oeuvre de précision burlesque de Blake Edwards, appelé à la rescousse en remplacement d’Anatole Litvak. Edwards et son scénariste William Peter Blatty remanièrent le scénario pour en faire un « Clouseau », sans aucun doute le meilleur de la série. Mais sur le plateau, la relation Edwards-Sellers se dégrada : les deux hommes ne se parlant que par notes interposées, tandis que Sellers se disputant aussi avec les autres comédiens. Le comportement de Sellers sur les tournages se fera de plus en plus erratique à partir de cette époque, l’acteur gagnant une réputation de devenir ingérable. En cette année 1964, Sellers rencontra la ravissante actrice suédoise Britt Ekland : ce fut un coup de foudre et un mariage éclair… mais leur relation privée tourna vite au cauchemar. La belle Britt attirait le regard des hommes, rendant Sellers jaloux, anxieux et paranoïaque. Sellers commença le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT du maître Billy Wilder. Cela aurait dû être une fabuleuse collaboration, qui avorta totalement. Ayant pris des poppers pour passer une nuit torride avec sa femme, Sellers fut victime de huit attaques cardiaques en trois heures. Il crut voir un ange s’adresser à lui, alors qu’il était en réanimation… Il dut abandonner le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT, à la grande colère de Wilder. Il reprit les tournages à la fin de l’année, mais l’accident avait gravement affecté sa personnalité, de plus en plus hypocondriaque. Avec le succès de QUOI DE NEUF, PUSSYCAT ? de Clive Donner (1965), écrit par Woody Allen, avec Peter O’Toole, Romy Schneider, Capucine et Ursula Andress, Sellers, une nouvelle fois excellent dans le rôle du professeur Fritz Fassbender, était un symbole des « swinging sixties » venues d’Angleterre. En privé, la naissance de Victoria, la fille de Sellers et Britt Ekland, ne calma pas la situation. Ils tournèrent ensemble AFTER THE FOX de Vittorio De Sica, un cauchemar pour l’actrice : Sellers fit des scènes terribles en public, l’accusant de n’avoir aucun talent et l’insultant sans raison, jusqu’à devenir violent. Le tournage de CASINO ROYALE, parodie de James Bond, fut un chaos absolu (sept réalisateurs différents !) ; Sellers se disputait avec Orson Welles et quitta abruptement le tournage, avant la fin. Les problèmes du couple Ekland-Sellers, une « atroce imposture » selon elle, atteinrent le point de rupture. Leur film LE BOBO fut un échec cinglant. Quand Peg eut un grave accident cardiaque, Sellers refusa de la voir à l’hôpital ; elle décéda, le laissant accablé de remords sur sa conduite. Il divorça finalement d’avec Britt Ekland en décembre 1968. Pour sourire un peu, il nous reste heureusement les souvenirs des films de cette fin de décennie : l’inoubliable LA PARTY (1968) de Blake Edwards, où Sellers créa l’irrésistible Hrundi V. Bakshi, et I LOVE YOU, ALICE B. TOKLAS (LE BAISER PAPILLON) où son personnage découvre les joies de la culture hippie et de l’amour libre. 

Après avoir ruiné sa vie privée, Peter Sellers traversa une période de grave dépression dans les années 1970. Sa popularité baissa après une série d’échecs, dans des films où il semblait être absent (HOFFMAN, WHERE DOES IT HURT ?, GHOST IN THE NOONDAY SUN, THE GREAT MCGONAGALL…). Sellers épousa une top model de 23 ans, Miranda Quarry, en 1970, un mariage qui ne tint pas et finit une nouvelle fois en divorce  ; il sortit un temps en 1973 avec Liza Minnelli, sans plus de bonheur. Il accepta finalement, à contrecoeur, de rejouer Clouseau pour Blake Edwards dans trois nouveaux films : des cartons assurés au box-office, et des comédies hilarantes… mais sa relation avec Edwards ne s’améliora pas pour autant : de nouveau, des colères et des disputes houleuses. Sellers fut une nouvelle fois nominé aux Golden Globes pour THE PINK PANTHER STRIKES AGAIN (QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE, 1976). Il fréquenta l’actrice Lynne Frederick – une nouvelle relation malheureuse, aggravée par l’alcool et la toxicomanie. Il subit un nouvel accident cardiaque en mars 1977. Et il continuait de refuser toute aide professionnelle pour ses problèmes émotionnels et mentaux. Ce fut à cette époque qu’il fit son étonnante confidence à Kermit la grenouille dans LE MUPPET SHOW (« Je n’existe pas…« ). Avec Blake Edwards, les relations s’apaisèrent enfin un peu, le cinéaste lui offrant le rôle principal de son ’10′ / ELLE ; s’il refusa, il accepta de faire une apparition dans le film, coupée au montage final, leur dernière collaboration, en 1979. Cette année-là fut le chant du cygne de Sellers : après le bide d’un PRISONNIER DE ZENDA sans intérêt, Sellers se rattrapa magistralement en incarnant Chance le Jardinier, « l’homme qui n’existe pas » de BEING THERE (BIENVENUE MR. CHANCE) de Hal Ashby. Pour Sellers, ce fut le rôle de sa vie ; il obtint une pluie méritée de récompenses (dont le Golden Globe) et de nominations (notamment à l’Oscar). Les derniers mois de Peter Sellers furent amers. Son dernier mariage s’effondra encore : il avait commencé à préparer le retrait de Lynne Frederick de son testament ; Sellers, plein de regrets sur sa conduite passée, se réconcilia avec son fils. Après son dernier (et oubliable) film, LE COMPLOT DIABOLIQUE DU DOCTEUR FU MANCHU, Sellers fut terrassé par une ultime attaque cardiaque en Suisse, et il décèda le 24 juillet 1980 à Londres. Le règlement de l’héritage se fit en faveur de Lynne Frederick ne laissa que des miettes aux enfants de l’acteur. Michael Sellers mourut d’une attaque cardiaque…. le 24 juillet 2006, la même date que son père. Une coïncidence étonnante de plus, ponctuant tristement la vie pleine de dédoublements de l’insaisissable comédien.

On signalera, pour les curieux, l’existence d’une très intéressante « biopic » datée de 2004, consacrée à Peter Sellers : THE LIFE AND DEATH OF PETER SELLERS (MOI, PETER SELLERS). C’est un autre grand comédien « caméléon », l’australien Geoffrey Rush, qui redonne vie à Sellers de façon particulièrement convaincante.

Cf. Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), Chauncey Gardner (BEING THERE/BIENVENUE MR. CHANCE) ; Stanley Kubrick

 

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… Shaw, George Bernard (1856-1950) : 

« Ma façon de plaisanter, c’est de dire la vérité. C’est la blague la plus drôle au monde. »

George Bernard Shaw, le dramaturge et écrivain irlandais, était célèbre pour son humour cinglant, à la source de citations et aphorismes qui continuent de faire le bonheur des connaisseurs. Mais l’auteur de PYGMALION n’avait pas limité sa carrière à de simples bons mots : anticonformiste né dans une époque de grand conformisme, il fut non seulement un brillant et prolifique écrivain, mais aussi un critique social implacable de la bonne société britannique. Shaw, en près d’un siècle d’existence, devint une figure majeure du monde culturel britannique, un esprit d’une logique à toute épreuve, n’hésitant pas à manier l’ironie et la provocation – quitte à s’attirer les foudres du public en défendant souvent des points de vue contestables. Personnage singulier à plus d’un titre, capable aussi de s’entêter aussi jusqu’à l’erreur, George Bernard Shaw a vu son nom apparaître dans des publications régulières sur le syndrome d’Asperger, parfois aux côtés d’autres illustres figures de la littérature irlandaise, tels que William Butler Yeats et James Joyce. L’Irlande, terreau idéal pour les écrivains Aspies ? Le sujet reste évidemment une simple hypothèse…

George Bernard Shaw naquit à Dublin, le seul garçon des trois enfants d’un marchand en grain, et d’une chanteuse professionnelle. On sait, de l’enfance de Shaw, qu’il garda une horreur absolue de l’école durant tout le reste de sa vie, ayant pris en haine l’éducation rigide et répressive de l’époque, avec les punitions corporelles en vigueur. Une prison, et «la mort de l’esprit et de l’intellect», voilà comment il définissait le système éducatif. Sa jeunesse fut aussi marquée par la séparation de ses parents, alors qu’il n’avait que seize ans ; les mauvaises affaires financières du père, touché par l’alcoolisme, avaient dû mener à la rupture. Sa mère vécut avec son professeur de voix, George Vandeleur Lee, et partit pour Londres avec ses filles ; le jeune Shaw resta à Dublin avec son père, travaillant sans enthousiasme comme employé dans un bureau de vente immobilière. Vers ses vingt ans, George Bernard Shaw questionna sa conscience religieuse, et exerça son besoin de logique aux dépens de celle-ci. Il ne faisait aucun doute pour lui que les enseignements doctrinaires de l’Eglise d’Irlande étaient complètement absurdes, et en conclua qu’il était  »un athée malgré lui« . Il se méfiera toute sa vie de la religion et des croyances, refusant sur son testament qu’un quelconque mémorial prenne la forme d’une croix, symbolisant pour lui un instrument de torture. Refuser ainsi la religion chrétienne, quand on est irlandais, est une sacrée provocation. Shaw n’en restera pas là, loin s’en faut.

En 1876, Shaw rendit visite à sa mère à Londres, et ce passionné de lecture fréquenta les librairies et la salle de lecture du British Museum. Ce fut à cette époque qu’il commença à écrire ses premiers romans. Mais ceux-ci furent rejetés. George Bernard Shaw ne commença à vraiment gagner sa vie qu’en tant que critique musical, en 1885 : après avoir été le nègre de Vandeleur Lee (critique musical du journal Hornet), Shaw rejoignit la Pall Mall Gazette, signant ses textes sous le pseudonyme « Corno di Bassetto » (« Cor de Basset » !), puis sous la signature « GBS », dans plusieurs périodiques. Shaw devint vite un féroce critique des conventions du théâtre victorien, artificiel et hypocrite à ses yeux, et n’hésitait pas à incendier un acteur réputé comme Sir Henry Irving, coupable à ses yeux de réduire arbitrairement les pièces de Shakespeare, une coutume de l’époque. Il devint aussi très populaire grâce à ses critiques et essais sur la musique, notamment celle de Wagner, qu’il savait faire apprécier au public grâce à son écriture vive et pleine d’humour. A cette époque, George Bernard Shaw développa sa conscience politique ; il prit fait et cause pour la classe ouvrière, la seule à être spoliée dans un système démocratique injuste à ses yeux : selon lui, les ouvriers vivaient dans une pauvreté abjecte faisant d’eux des exploités ignorants et apathiques, rendus incapables de voter intelligemment. Ayant la médiocrité en horreur, Shaw, sans doute influencé par les oeuvres de Nietzsche, croyait que des « surhommes » pourraient corriger cette défaillance politique, avec assez d’intelligence et d’expérience pour gouverner correctement. Il affirmait aussi qu’une « reproduction élective » (qu’il appellera, faute d’un meilleur terme, « eugénisme shawien »), reposant sur une « force vitale », menait les femmes à choisir les hommes les plus capables de leur donner des enfants supérieurs. Influencé par Henry George, Shaw conclut par ailleurs que la propriété privée et l’exploitation de la terre pour un profit personnel était une forme de vol, et qu’il fallait une distribution équitable des ressources naturelles, contrôlées par les gouvernements pour le bien commun. Sous l’influence de ses lectures, il devint un fervent Socialiste, et rejoignit en 1884 la Société Fabienne, organisation de la classe moyenne créée pour promouvoir le socialisme par des moyens pacifiques. Il y rencontra Charlotte Payne-Townshend, qu’il épousera en 1898. Leur mariage ne fut jamais consommé, mais Shaw aura cependant de nombreuses relations adultères… encouragé en cela par sa femme ! D’un commun accord, ils n’eurent ni enfants, ni relations sexuelles.

Durant toute la fin du 19ème Siècle, George Bernard Shaw devint une plume des plus prolifiques, s’engageant dans des causes qui lui tenaient à coeur, entre l’écriture de ses pièces et romans. En 1886, par exemple, il rédigea et diffusa une pétition en faveur du pardon des ouvriers anarchistes arrêtés (et exécutés) à tort pour le Massacre de Haymarket Square, à Chicago (une manifestation pacifiste qui dégénéra par la faute des policiers de Chicago, qui avaient ouvert le feu sur la foule…). Seul Oscar Wilde la signa, parmi les écrivains contactés par Shaw. Il s’investit dans des activités sociales, politiques et philanthropiques, sous l’égide de la Socité Fabienne. Ses premières pièces (LA PROFESSION DE MADAME WARREN, CANDIDA, L’HOMME AIME DES FEMMES…) jouées dans les années 1890 connurent un très grand succès. Elles révolutionnèrent le théâtre de l’époque : Shaw n’était pas du tout porté à la frivolité, mais glissait dans ses comédies l’expression de ses vues morales, politiques et économiques, parlant avant tout de questions sociales. Il fut l’auteur de 63 pièces, et d’innombrables romans, critiques, pamphlets et essais. Shaw laissera une correspondance phénoménale, estimée à plus de 250 000 lettres : une moyenne qu’on peut estimer à plus de 3000 lettres par an, soit 8 lettres par jour, sur des décennies. Shaw fut l’ami d’un très vaste ensemble de personnes fameuses, à travers les décennies : il correspondit ainsi souvent avec Lord Alfred « Bosie » Douglas (compagnon d’Oscar Wilde), Ellen Terry (grande actrice du théâtre londonien), H.G. Wells, G.K. Chesterton, le révolutionnaire irlandais Michael Collins, le compositeur Edward Elgar… Shaw fut aussi un très grand ami de T.E. Lawrence, Lawrence d’Arabie, qu’il aida à faire paraître LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Shaw compta aussi plus tard, parmi ses amis, Albert Einstein… et Harpo Marx, qu’il rencontra un jour où celui-ci faisait du nudisme !!! En dehors de ses activités d’écrivain et d’homme engagé, Shaw eut aussi le temps de développer un autre centre d’intérêt très poussé pour la photographie, dont il se fera un ardent défenseur.

Au début du 20ème Siècle, les pièces de Shaw gagnèrent en maturité - CESAR ET CLEOPÂTRE (1898), HOMME ET SURHOMME (1903, relecture ironique de Nietzsche), LA COMMANDANTE BARBARA (1905), LE DILEMME DU DOCTEUR (1906). Il exprima aussi à cette époque des vues qui, aujourd’hui, feraient scandale. Qu’il fut végétarien, opposé à la vivisection et aux sports violents, passe encore. Par contre, sa détestation des charlatans le fit prendre une position contradictoire, lorsqu’il s’opposa à une campagne de vaccination contre la variole, maladie qui avait pourtant failli le tuer en 1881. Shaw avait l’idiotie en horreur, on le sait, mais ses raisonnements, influencés par les croyances admises à l’époque, défendaient une vision eugéniste qui, aujourd’hui, ne passe plus. En toute bonne conscience, le dramaturge émit même publiquement des opinions provoquant aujourd’hui le malaise : il imaginait la fabrication de « chambres léthales« , dans lesquelles on éliminerait les « faibles » avec un « gaz mortel mais humain« … Avant d’en arriver à une conclusion hâtive, il faut se rappeler que George Bernard Shaw était un provocateur qui aimait bien mettre à l’épreuve l’intelligence de ses interlocuteurs. C’était un satiriste qui pouvait utiliser ces arguments pour « piéger » ceux qui prenaient ce genre de raisonnements trop au sérieux… au risque de jouer avec le feu, admettons-le. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Shaw d’après 1945 aurait tenu ce type de raisonnement (qui, répétons-le, était lié à des idées reçues très répandues au début du 20ème Siècle).

Shaw était à son sommet créatif en ce début de siècle : sa comédie irlandaise JOHN BULL’S OTHER ISLAND (1904) fit tellement rire le Roi Edward VII qu’il en cassa sa chaise ; FANNY’S FIRST PLAY (1911) et le fameux PYGMALION (1912) furent des triomphes. Malgré le succès, Shaw refusa des revenus conséquents pour toute adaptation musicale de son oeuvre, après une mauvaise expérience d’ARMS AND THE MAN devenu une opérette allemande, THE CHOCOLATE SOLDIER (1908), qu’il détestait. La célèbre comédie musicale de Broadway MY FAIR LADY (qui fit l’objet d’une fastueuse adaptation cinématographique avec la merveilleuse Audrey Hepburn) était en fait basée sur l’adaptation cinéma de PYGMALION datée de 1938. Installé désormais à Ayot St. Lawrence, un village du Hertfordshire en Angleterre, George Bernard Shaw rédigea en 1912 le GUIDE DE LA FEMME INTELLIGENTE EN PRESENCE DU SOCIALISME ET DU CAPITALISME, et aida à fonder le magazine New Statesman, toujours sous l’égide de la Société Fabienne. Durant la 1ère Guerre Mondiale, le dramaturge osa aller contre l’opinion commune en s’opposant à celle-ci. Il s’opposa aussi à l’exécution du diplomate, poète et révolutionnaire irlandais Sir Roger Casement, accusé de trahison envers la Couronne en 1916. Après la Guerre, Shaw verra sa foi en l’Humanité plutôt amoindrie. Il continuera à supporter le socialisme et le pacifisme, mais se montrera inconscient du danger naissant des dictatures européennes. Parfois même très mal informé, le grand écrivain n’évitera pas d’ailleurs de susciter le ridicule et le ressentiment du public. Ses opinions sur la spiritualité, exprimées dans EN REMONTANT A MATHUSALEM, son « Pentateuque Métabiologique », s’exposeront aussi au feu nourri des critiques. En revanche, SAINTE JEANNE (1923) fera l’unanimité ; son rêve de longue date d’écrire sur Jeanne d’Arc aboutira à son chef-d’oeuvre. Il refusera les titres honorifiques et les titres de chevalier qu’on lui proposa, mais accepta, en se faisant tirer l’oreille, le Prix Nobel de Littérature, sur l’insistance de Charlotte. Il acceptera le prix, sous la condition que la récompense financière soit utilisée à faire traduire l’oeuvre de Strindberg en anglais. Shaw, une décennie plus tard, sera aussi récompensé de l’Oscar du Meilleur Scénario pour le film PYGMALION, en 1938. Ce qui fit de lui le seul récipiendaire du Prix Nobel et de l’Oscar. Statuette qui servait, chez lui, de presse-papier ou de cale pour la porte de sa maison d’Ayot St. Lawrence…

Les années 1930 marqueront le déclin de Shaw ; l’âge aidant, Shaw et son épouse pourront profiter de sa renommée pour effectuer nombreux voyages à travers le monde. Ses pièces (TROP VRAI POUR ËTRE BEAU, LA MILLIARDAIRE…), elles, marquèrent de l’avis général un certain affaiblissement. Il suscita la controverse en se rendant en URSS en 1931, répétant son soutien à Staline après avoir rencontré personnellement celui-ci. Il encouragea même, ensuite, à la radio, des ouvriers américains à aller travailler en Union Soviétique. Des centaines d’américains s’y rendirent… quant à savoir combien en revinrent après avoir découvert la réalité du système stalinien, c’est une autre affaire. Le grand homme s’obstinera dans l’erreur, persuadé que les récits d’atrocités, de régime totalitarisme et de famine (l’Ukraine, en 1933) liées à Staline n’étaient que calomnies. Ce qui lui vaudra des critiques bien senties, de la part d’un Bertrand Russell par exemple, sur cet entêtement à vouloir défendre un système représentant à ses yeux l’idéal de sa vision politique. Le grand dramaturge demeura cependant, malgré ces opinions critiquables, une figure éminente du monde culturel britannique. Les dernières années furent marquées par un nouveau refus de devenir chevalier honoré par le gouvernement britannique, et surtout par la mélancolie ; ses derniers écrits montraient bien, après les horreurs de deux guerres mondiales, une perte de foi de Shaw en l’Humanité. Une curiosité intellectuelle toujours vive, aussi, lorsqu’il rejoignit à 91 ans la British Interplanetary Society. Une chute fatale dans son jardin, alors qu’il cueillait des prunes sur une échelle, causa une défaillance rénale qui l’emporta à l’âge de 94 ans. Ses cendres et celles de Charlotte, décédée en 1943, furent versées dans les sentiers et autour de la statue de Sainte Jeanne dans leur jardin.

Cf. Albert Einstein, Thomas Edward Lawrence, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell

 

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… Simpson, Lisa (des SIMPSONS – voix en VO de Yeardley Smith, en VF d’Aurélia Bruno) :

Bienvenue à Springfield, foyer de la célèbre famille Simpson, fidèle au poste depuis maintenant un bon quart de siècle : Homer, le papa glouton, alcoolique et paresseux, et clown de la famille ; Marge, la maman au foyer dévouée, stressée, souvent rabat-joie et rétrograde, mais toujours aimante ; et leurs trois enfants, Bart, le cancre absolu, et ses deux soeurs, Lisa et Maggie, la petite dernière qui ne dit rien mais n’en pense pas moins. Lisa (de son vrai prénom Elisabeth Marie Simpson), du haut de ses huit ans, est l’extra-terrestre de la famille : cultivée, sensible, intelligente et très raisonneuse, elle ne semble pas avoir grand chose en commun avec ses parents (surtout Homer, l’incarnation absolue de l’idiot américain absolu) ni avec son turbulent grand frère. La petite fille aux cheveux en étoile et à la robe rouge, s’y sent souvent incomprise, à juste titre. Les épisodes la mettant en valeur la mettent souvent en conflit avec ses parents, son frère, ou les citoyens de Springfield, une belle bande de mous du bulbe toujours prompts à déclencher une émeute au lieu de réfléchir. Au vu de ses centres d’intérêt, de son comportement atypique (même dans un univers de dessin animé), et de ses difficultés à se faire comprendre de ses proches, on en vient à se demander si Lisa est « juste » une surdouée précoce, ou une très jeune Aspie.

Lisa est la première de sa classe et la meilleure élève, chez les filles de l’école. Ce qui ne la rend pas spécialement populaire (ça, c’est la spécialité de Bart le clown indécrottable). En règle générale, la sérieuse Lisa se sent souvent rejetée. Ses prises de position très affirmées entrent souvent en conflit avec le conformisme de l’ »american way of life », Lisa trouve un certain réconfort à rencontrer des gens, dont des célébrités, qui partagent ses gouts et ses convictions : Richard Gere, Paul et Linda McCartney, Stephen Hawking, Stephen Jay Gould, etc. Parmi ses modèles et héros, on retrouve des originaux, des non-conformistes, dont quelques-uns sont ou ont peut-être été Aspies : la poétesse Emily Dickinson, Bob Dylan (elle a déjà été chanteuse folk contestataire, et a interprété avec sa grand-mère Mona BLOWIN’IN THE WIND), Steve Jobs (Lisa adore les produits de la marque « Mapple »), et nombre de musiciens, philosophes, scientifiques, artistes…

Bouddhiste et végétarienne affirmée, Lisa est une militante-née pour les grandes causes humanitaires, pacifistes, écologistes, etc. Généralement très calme, elle connaît cependant quelques «pétages de plombs», généralement causés par l’attitude d’Homer et Bart à son égard. Il lui arrive aussi de connaître de sévères crises dépressives, et de se sentir le plus souvent négligée, particulièrement par son père à qui elle reproche constamment ses échecs paternels. Dans la famille, Lisa reste l’épicentre moral, celle vers qui on se tourne dès qu’une situation échappe à tout contrôle. Ses jugements sont toujours justes et sûrs, même si la fillette en tire une fierté excessive jusqu’à jouer les  »mademoiselle je-sais-tout ». Dans ces cas-là, ses objections critiques sont souvent interrompues par un « file dans ta chambre, Lisa ! » définitif.

Lisa a un Q.I. exceptionnel : 159, la marque d’une surdouée. Ceci grâce à l’héritage génétique de sa grand-mère paternelle, de Marge, et de toutes les femmes de la famille Simpson (les hommes étant condamnés par la même génétique loufoque à tous devenir des crétins et des losers !). Elle devra quand même se méfier de sa petite soeur, qui serait encore plus intelligente qu’elle… Lisa est une passionnée aux connaissances encyclopédiques dans de nombreux domaines : science, histoire, mathématiques, littérature, philosophie, musique (spécialement le jazz saxophone), etc. Conséquence de ces connaissances et expertises, Lisa emploie souvent un phrasé très élaboré, proche des Aspies, contrastant avec le langage courant de sa famille. Elle a aussi une expression toute personnelle : le  »meh » dédaigneux (là encore souvent adressé aux bêtises de Bart ou d’Homer).

On a beau être surdouée, on reste une petite fille qui adore jouer à la poupée… Lisa adore les siennes, les Malibu Stacy, mais enrage quand elle découvre le caractère sexiste de ces simili-Barbies. Ses autres hobbies récurrents : jouer du saxophone, lire les romans des « Baby-sitters détectives », les magazines « Wired » ou « Junior Skeptic Magazine », préparer des projets scientifiques pour l’école… Et se tordre de rire avec Bart devant les frasques de Krusty le clown, et du dessin animé Itchy & Scratchy, version gore de Tom & Jerry. Bien que non-violente et pacifiste, Lisa adore ces cartoons sanglants, philosophant même dessus à l’occasion… Quand elle ne se lance pas dans une grande cause lui tenant à coeur, elle mène (souvent en tandem avec Bart) des enquêtes à la Sherlock Holmes pour résoudre les mystères incessants qui s’abattent sur Springfield… mais la réalité des SIMPSONS étant très « élastique » et absurde, les faits sont souvent à l’inverse de ses conclusions logiques. Par ailleurs, Lisa est très maladroite en sport, activité qu’elle déteste ; seuls trouvent grâce à ses yeux le hockey sur glace, et surtout l’équitation (la vue d’un cheval la fait craquer instantanément). Lisa est aussi redoutable dans les débats d’opinion, et les sujets politiques la passionnent. Un jour, elle sera même la première femme Présidente des Etats-Unis. Respect pour la miss !

Comme de nombreux Aspies, Lisa est une solitaire, même s’il faut nuancer le propos. Elle n’a que peu d’amis à l’école, apparemment à cause de son statut de première de la classe. De nombreux épisodes voient Lisa, complexée par un sentiment d’infériorité permanent, cherchant à être l’amie d’une camarade de classe ou d’une fillette plus «cool», plus riche, plus jolie, etc. qu’elle : situation familière à de nombreux enfants en difficulté… Lisa traîne cependant souvent avec les copains de Bart. Surtout ce loser pleurnichard de Milhouse Van Houten, qui a le béguin pour elle, alors qu’elle ne s’intéresse pas du tout à lui… Même si elle n’a que 8 ans, Lisa a déjà une vie sentimentale chaotique : elle a eu le benêt Ralph Wiggum, et la grosse brute Nelson Muntz, pour amoureux, avec des résultats calamiteux. D’autres potentiels amoureux (comme Colin, le petit irlandais apparu dans le long-métrage des SIMPSONS) ont été souvent découragés par la bêtise d’Homer ou les frasques de Bart. Dans le futur, Lisa va rompre ses fiançailles avec un bel anglais, Hugh Parkfield. Elle a eu aussi un mentor : le jazzman Murphy les Gencives Saignantes, qui lui a appris à jouer du saxophone, et qui est décédé au tout début de la série. En fait, son meilleur ami reste son grand frère, Bart. Malgré leurs chamailleries permanentes, ces deux-là s’adorent et se complètent à merveille ! Tout comme elle adore ses parents, malgré leurs énormes défauts.

Pour atténuer quand même un personnage qui, autrement, serait insupportable si elle n’avait que des qualités, les créateurs de la série n’ont pas oublié que Lisa est aussi une fillette avec des défauts, des erreurs de son âge. Elle a un béguin pour les jeunes acteurs nommés Corey, ce qui lui cause des ennuis quand elle s’abonne à une hotline payante, elle se découvre accro aux jeux vidéo et en oublie ses chers devoirs… Et elle peut parfois mentir effrontément à ses parents, ou manipuler Bart, et le regretter amèrement par la suite. Cette drôle de fillette est devenue, à juste titre, un des personnages les plus aimés du show. Sa popularité, partagée avec Bart, doit beaucoup à l’interprétation de Yeardley Smith, comédienne au physique et à la voix de lutin qui a lutté dans sa vie contre une timidité extrême, et qui a su mettre le meilleur de sa personnalité dans le personnage. 

 

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… Spengler, Egon (joué par Harold Ramis dans GHOSTBUSTERS / S.O.S. FANTÔMES) :

Ah, nostalgie « geek » des années 1980… au même titre qu’un Doc Brown de RETOUR VERS LE FUTUR par exemple, Egon Spengler est un autre savant farfelu dont le profil correspond assez bien au syndrome d’Asperger. Membre fondateur éminent de l’agence S.O.S. Fantômes, Spengler est le troisième larron du groupe comprenant Peter Venkman (Bill Murray), Ray Stantz (Dan Aykroyd), bientôt rejoints par Winston Zeddemore (Ernie Hudson) pour débarrasser New York d’encombrants et dangereux ectoplasmes, poltergeists, spectres et autres démons qui pullulent à l’approche de la fin du monde. Fin du monde qui, si l’on en croit les deux films S.O.S. FANTÔMES réalisés par Ivan Reitman en 1984 et 1989, a déjà failli arriver deux fois.

Egon est la tête pensante du groupe, l’intello par excellence, reconnaissable immédiatement à ses lunettes cerclées le faisant ressembler à Harold Lloyd (ressemblance accentuée par le prénom homonyme d’Harold Ramis, également coscénariste des films). Si Egon reste quelque peu éclipsé par ses deux amis, il n’en est pas moins important. Son parcours a été étoffé dans les séries animées dérivées des films : ce docteur en philosophie, expert en paranormal (qu’il cherche à comprendre par des moyens purement scientifiques) accumule les excentricités depuis l’enfance. Ses ancêtres étaient paraît-il sorciers ; son intérêt personnel pour le paranormal date de l’époque, où, enfant, il a affronté et vaincu à deux reprises le Croque-mitaine en personne. C’est aussi durant l’enfance qu’il a développé un don certain pour le bricolage scientifique, s’exerçant à agrandir une moitié de ressort Slinky. Après ses études, Egon a aussi tâté de la médecine, en devenant médecin légiste pendant un temps, un domaine qui reste un de ses centres d’intérêt. Egon Spengler ne vit que pour et par son travail, ne s’accordant que quatorze minutes de sommeil par jour… Nul ne sait précisément comment il a rencontré Peter et Ray ; on sait cependant qu’en une occasion, Peter lui a sauvé la vie : Egon avait tenté, toujours au nom de la science, de s’auto-trépaner ; heureusement pour lui, son ami l’en a dissuadé…  On le sait aussi accro aux sucreries (notamment les redoutables biscuits Twinkies, son péché mignon), et grand collectionneur de spores, moisissures et autres résidus ectoplasmiques qui le fascinent. Entre les deux films, enfin, lorsque l’agence a dû fermer faute de clients, Egon est le seul à s’en être à peu près bien sorti, en supervisant des expériences comportementales. Ce qui n’est pas sans ironie, vu son peu d’expérience personnelle en la matière.

Egon a su exploiter son talent pour le bricolage scientifique. C’est lui qui a créé les célèbres packs à protons piégeant les fantômes récalcitrants, les détecteurs portables d’activité spectrale, les caisses de confinement des fantômes, les canons lanceurs de slime, et un appareil d’analyse cérébrale capable de montrer si une personne est possédée par un démon – ce qui est le cas de Louis Tully (Rick Moranis), très coincé comptable subitement « habité » par un chien des Enfers… En dehors de ces brillantes et peu banales compétences, Egon Spengler n’a qu’un intérêt très limité pour les relations humaines normales. Il est d’un sérieux absolu, et sa timidité fait de lui un Aspie fictif de premier plan. Tellement sérieux au point d’en paraître parfois rigide et fermé à la discussion, Egon reste imperturbable face aux attaques spectrales ; il faut dire qu’il est déjà naturellement « blindé » contre les vannes et les sarcasmes incessants de Peter… Même l’attaque d’un « big boss » surnaturel provoque chez lui des réponses détachées, très « Aspies ». Par exemple cette réponse typique de sa part, face au chaos provoqué par le Géant en Marshmallow venu ravager New York : «Négatif. La terreur annihile toutes mes facultés conceptuelles.»

Il préfèrerait presque la compagnie des spectres à celles des femmes, une espèce qui semble bien plus le déstabiliser… Lorsque la secrétaire de l’équipe, Janine (Annie Potts), lui fait des avances, Egon, tout intimidé, bafouille sur ses hobbies de collectionneur de champignons… Janine aura beau multiplier les appels, rien n’y fera, Egon reste dans son monde de sciences paranormales. La secrétaire des S.O.S. Fantômes, manifestant un penchant évident pour les hommes à lunettes, se rabattra sur Louis Tully dans le second film. Quant à savoir ce qu’est devenu Egon après celui-ci, hé bien… l’annonce d’un troisième opus imminent devrait apporter des réponses, les membres fondateurs de S.O.S. Fantômes, ayant maintenant atteint la soixantaine, vont probablement devenir les mentors d’une nouvelle génération. Egon Spengler pourra donc apprendre à ses élèves à ne jamais croiser les effluves. Ce serait mal.

Cf. Dan Aykroyd, Bill Murray

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.



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