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Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (3ème partie)

S, comme… :

 

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… Spielberg, Steven :

Le parcours de Steven Spielberg est celui de tous les superlatifs, et ceci depuis les premiers succès du cinéaste révélé dans les années 1970. Pourtant, malgré ses succès et sa stature, cet homme déjoue les clichés à son encontre. Les médias glosent en permanence sur son statut de cinéaste et producteur tout-puissant à Hollywood, oubliant que, loin d’être la caricature du producteur  »nabab » et tyrannique, l’homme Spielberg reste extrêmement modeste, ne donnant jamais l’impression de jouir de son pouvoir ; affable conteur né aimant plaisanter avec le public, il ne tire aucune vanité des innombrables récompenses qu’il a obtenu. A près de 70 ans, Steven Spielberg a conservé intact un enthousiasme d’étudiant pour le Cinéma ; dès que le sujet est abordé, il s’anime et devient intarissable. D’une grande timidité, il a été souvent cité comme un très probable Aspie, bien que le diagnostic n’ait jamais été confirmé (l’information a été retirée des anecdotes le concernant sur le site cinéma officiel ImdB) ; Spielberg a cependant personnellement reconnu, très récemment, avoir souffert de dyslexie. Cela, à vrai dire, n’infirme pas l’hypothèse Asperger à son sujet ; laquelle ne saurait tout expliquer de sa personnalité singulière, ses oeuvres et de son parcours, mais ouvre une perspective intéressante.

Il est né en 1946, descendant d’ancêtres juifs européens venus d’Ukraine et Autriche. Son père, Arnold fut ingénieur électricien et informaticien, et sa mère, Leah, était pianiste concertiste puis restauratrice. Steven Spielberg est donc à la fois le fils de la technique, de la technologie, de la musique… et de la cuisine (un thème omniprésent dans ses films). L’enfant Spielberg était un gentil petit garçon, à l’allure bien étrange : un physique grêle, une tête et des oreilles immenses et un regard d’extra-terrestre… un garçonnet qui affichait déjà des réactions sensorielles déroutantes, familières aux connaisseurs de l’autisme ; par exemple, il se mettait à hurler lorsque sa mère jouait du piano, comme si le son l’agressait, une réaction typique des enfants autistes. Suivant les déménagements familiaux l’emmenant de sa ville natale de Cincinnati à Scottsdale (Arizona), le jeune Spielberg se sentait solitaire (sentiment renforcé par le fait d’être un garçon juif dans des villes essentiellement protestantes), se faisait peu d’amis et fut un élève médiocre à l’école et au lycée. Ce retard à l’apprentissage ne l’empêchait pas d’avoir une mémoire remarquable, se manifestant dans des intérêts restreints – notamment pour l’Histoire. Particulièrement pour les récits de la 2ème Guerre Mondiale, ceci grâce aux histoires paternelles (période qui, ce n’est pas surprenant, occupe une place majeure dans ses films et productions), et pour l’histoire d’Abraham Lincoln, figure récurrente de ses films. Le virus du cinéma surgit dès lors qu’il put voir des films avec ses parents, au cinéma ou à la télévision. Spielberg s’empara de la caméra Super 8 de son père pour tourner ses premiers films amateurs ; westerns, film de guerre et de science-fiction, déjà remarquablement élaborés, et qui seront autant de brouillons de ses futurs films.

L’adolescence de Spielberg fut touchée par le divorce de ses parents, comme on le sait ; il suivit son père en Californie, et ne fut pas plus brillant durant ses études durant les années 1960 : après un échec au concours d’entrée à la prestigieuse USC (University of South California), il ne postula pas à sa rivale, l’UCLA, et se rabattit sur la California State University de Long Beach ; en parallèle, il fit des stages non payés au département montage des studios Universal, ceci après avoir « fait le mur » durant deux étés, en se faisant passer pour un jeune cadre du studio (attrapez-le si vous pouvez…). Il rencontra l’un de ses modèles, le plus grand cinéaste américain alors en activité : John Ford, «l’homme qui faisait des westerns», qui accepta de lui parler pendant quelques minutes, dans son bureau. Spielberg fut moins chanceux avec un autre de ses héros, Alfred Hitchcock, qui le fit évincer du plateau de tournage du RIDEAU DECHIRE en 1966. Durant cette période, il écuma les salles obscures pour voir les classiques de l’Âge d’Or hollywoodien, et les films étrangers : particulièrement ceux de la Nouvelle Vague, et les films de Lean, Kubrick, Bergman, Fellini, Kurosawa et consorts… En 1968, en pleine fièvre estudiantine, Steven Spielberg réalisa un court-métrage à but professionnel, AMBLIN, qui fut son sésame pour les studios télévisés d’Universal, avec l’approbation de Sidney Sheinberg, son premier mentor et soutien professionnel. Engagé comme réalisateur à 21 ans, il ne termina tout simplement pas ses études… Ce n’est que près de 25 ans plus tard que l’Université de Long Beach lui remit enfin son seul diplôme, à titre honorifique ! La réalisation d’épisodes de séries et de trois téléfilms, dont le remarquable DUEL en 1971, lui apprendra l’importance de la préparation d’un tournage resserré (à quelques « erreurs de jeunesse » près, Spielberg saura toujours boucler le tournage de ses films dans les temps), et amorcera la transition du petit au grand écran. Le reste, comme on dit, est Histoire.

Résumer la carrière cinéma de Spielberg, ses triomphes et ses peines, ferait l’objet d’un livre entier, essayons d’aller à l’essentiel… DUEL fut exploité au cinéma à l’international, obtenant le premier Grand Prix du Festival du Film Fantastique d’Avoriaz en 1973. La carrière cinéma de Spielberg démarra sous l’égide des producteurs Richard Zanuck et David Brown, avec SUGARLAND EXPRESS (Prix du Meilleur Scénario au Festival de Cannes 1974), et JAWS (LES DENTS DE LA MER), au terme d’un tournage épuisant, fut le triomphe de l’année 1975. Steven Spielberg réalisa ensuite son film d’OVNIS, RENCONTRES DU TROISIEME TYPE (1977) ; film d’autant plus notable que, derrière le spectacle, il ose pour la première fois se livrer (le film est une catharsis à peine voilée du traumatisme de la séparation de ses parents). Nouveau triomphe, accompagnant celui, cette même année, de son ami George Lucas avec STAR WARS. Il enchaînera avec la délirante (et mal accueillie) comédie militaire 1941 (1979), laissant apparaître un côté « anarchiste » qu’on lui connaît rarement. Spielberg accepte ensuite de réaliser un film imaginé et produit par George Lucas, dont il lui avait parlé en 1977. Ce sera LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, le triomphe de l’année 1981, insurpassable modèle d’action et de surnaturel, un modèle d’écriture et de mise en scène qui immortalise Harrison Ford dans le rôle d’Indiana Jones. L’année suivante est encore meilleure pour le cinéaste, prduisant le film de fantômes POLTERGEIST (dont il assure également le scénario et la réalisation officieuse),  et mettant en scène en parallèle un autre film découlant d’une idée de suite à RENCONTRES. Avec E.T. L’EXTRA-TERRESTRE, Spielberg ose un projet bien plus risqué qu’il n’y paraît : un film de science-fiction intimiste (à l’exact opposé du grand spectacle de RENCONTRES), interprété par des enfants, sans vedette, et à petit budget. Et surtout, une façon pour lui d’évoquer les joies et les douleurs de sa propre enfance. Le film devient un véritable phénomène de société, et un accomplissement personnel pour lui : le voilà producteur à part entière de ses films, fondant Amblin Entertainment avec ses associés Kathleen Kennedy et Frank Marshall. Après avoir produit et co-réalisé en 1983 TWILIGHT ZONE : THE MOVIE (LA QUATRIEME DIMENSION : LE FILM), anthologie inspirée de la fameuse série, Spielberg remporte un nouveau succès en 1984 avec George Lucas, pour INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT, le film le plus fou, le plus sombre et le plus survolté de la saga (… et peut-être bien le meilleur des quatre ?), qu’il semble pourtant un peu renier aujourd’hui, blessé par les critiques reprochant au film sa violence. Le tournage arrive aussi en pleine crise personnelle du cinéaste, alors marié à Amy Irving : ils auront un fils, Max, né en 1985 alors que Spielberg tourne LA COULEUR POURPRE. Mais Spielberg est tombé amoureux de Kate Capshaw, son actrice du TEMPLE MAUDIT… Avec LA COULEUR POURPRE, Spielberg change de registre, amorçant l’évolution de son cinéma : c’est un superbe mélodrame au sens noble du terme, visuellement somptueux, parfois maladroit (la faute à une musique envahissante). Le film sera assez injustement boudé aux Oscars, une constante pour Spielberg, dont la réussite attire forcément des jalousies. Tout aussi boudé à sa sortie sera EMPIRE DU SOLEIL, qui révèle Christian Bale, deux ans plus tard : cette évocation du contexte de la Deuxième Guerre Mondiale, vue à travers les yeux d’un jeune anglais prisonnier de guerre des japonais, est aujourd’hui reconnue comme un de ses meilleurs films, du niveau des meilleurs films de David Lean. Après avoir failli réaliser RAIN MAN, Spielberg signe en 1989 le troisième « Indy », INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE, le plus drôle de la série (un grand merci à Sean Connery, inoubliable en père du héros), et le méconnu ALWAYS. Inclassable film qui mêle le fantastique, la romance, l’action et la comédie, tout en gardant un ton doux-amer assez particulier. Il arrive à un moment où Spielberg traverse une sérieuse crise personnelle (il en est pleine rupture conjugale avec Amy Irving, écho probable de celle de ses parents) ; le personnage de Richard Dreyfuss, dans le film, est clairement l’alter ego du Spielberg des jeunes années, aviateur virtuose, malheureusement incapable de traiter sa femme en égale, et qui, devenu un fantôme, accepte mal de se séparer de celle-ci.

Désormais réalisateur et producteur parfaitement établi (GREMLINS, RETOUR VERS LE FUTUR, ROGER RABBIT… mais aussi des films plus intimes, comme les RÊVES d’Akira Kurosawa), Steven Spielberg attaque le tournage d’un film qui est un rêve de longue date, une adaptation en « live » de PETER PAN. HOOK, malgré les morceaux de bravoure et les stars (Robin Williams, Dustin Hoffman, Julia Roberts), restera le canard boîteux de sa filmographie, souffrant d’une direction artistique ratée et d’erreurs de casting. Spielberg, vivant un divorce amer, perd le contrôle du tournage. Le film reste cependant intéressant, révélant un autoportrait à peine voilé du cinéaste en Peter Banning (Robin Williams), père dépassé et homme d’affaires stressé, angoissé et dépressif. 1993 sera la grande année : Spielberg réalise deux films, représentant les deux facettes de son cinéma. JURASSIC PARK est à la fois un film d’aventures à très grand spectacle, renouvelant les « monsters movies » à la KING KONG, mais révèle aussi le besoin du cinéaste de poser des questionnements éthiques, ici sur l’exploitation de la science génétique. Véritable mise en abîme de la révolution cinématographique qui s’annonce, le film officialise l’entrée du Cinéma dans l’ère numérique – même si Spielberg refusa paradoxalement longtemps de se « convertir » au cinéma tout numérique. Sans se reposer sur ses lauriers, Spielberg se lance à corps perdu dans la réalisation d’un film d’un tout autre genre : LA LISTE DE SCHINDLER. Une histoire vraie, évocation sans fard de l’horreur nazie, et de l’éveil spirituel d’un homme d’affaires allemand, profiteur de guerre, prenant fait et cause pour « ses » ouvriers juifs. SCHINDLER est pour Spielberg l’occasion de parler de ses racines juives, et de se confronter frontalement à la Shoah ayant marqué des membres de sa famille. Un trio d’acteurs parfaits (Liam Neeson, Ben Kingsley, Ralph Fiennes) domine ce film, un tournant esthétique et thématique définitif pour Spielberg, enfin récompensé par les Oscars. Avec l’arrivée du chef-opérateur Janusz Kaminski qui signera désormais la photo de tous ses films, Spielberg rompt définitivement avec l’image de faiseur de films  »popcorn » qu’on lui attribuait. Même ses films de divertissement ultérieurs garderont une empreinte « post-Schindler » particulière. Le cinéma de Spielberg deviendra désormais moins optimiste.

L’après-SCHINDLER est un nouveau départ ; remarié avec Kate Capshaw, père de famille nombreuse (sept enfants en tout), le cinéaste fonde le studio multimédia DreamWorks SKG, avec Jeffrey Katzenberg et David Geffen, dont il supervise les projets cinéma (comptant notamment AMERICAN BEAUTY, GLADIATOR, A BEAUTIFUL MIND / UN HOMME D’EXCEPTION, etc.) en même temps que ceux d’Amblin (MEN IN BLACK, LE MASQUE DE ZORRO, TWISTER, SUPER 8…). Dans la foulée de SCHINDLER, il crée aussi la Shoah Foundation, recueillant les témoignages filmés de milliers de survivants juifs des camps de concentration, afin de préserver la mémoire de la tragédie. Spielberg reprend les tournages en enchaînant trois films en un an, entre 1997 et 1998. LE MONDE PERDU, suite intense et brutale de JURASSIC PARK, étant à ce dernier ce que LE TEMPLE MAUDIT était à L’ARCHE PERDUE. Il enchaîne sur l’ambitieux AMISTAD, abordant l’histoire de la traite négrière en prélude à la Guerre de Sécession, un véritable prélude à son futur LINCOLN, mais un film malheureusement inabouti par son traitement  »télévisuel » . Et, bien sûr, SAVING PRIVATE RYAN (IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN), avec Tom Hanks et Matt Damon, reconstitution des éprouvants combats en Normandie en juin 1944, qui remporte un grand succès critique et public. Spielberg dépoussière un genre jugé démodé, filmant des séquences de batailles absolument traumatisantes, et nous interroge sur la notion réelle du mot « sacrifice » en temps de guerre, en l’occurence ici celui de la génération de son père. RYAN permet à Spielberg d’obtenir son deuxième Oscar du Meilleur Réalisateur, largement mérité, mais n’obtient curieusement pas celui du meilleur film (volé par la guimauve SHAKESPEARE IN LOVE…). Dans la lignée de RYAN, Spielberg produira différents films et mini-séries de très grande qualité, sur la 2ème Guerre Mondiale : les deux films de Clint Eastwood sur la Bataille d’Iwo Jima (FLAGS OF OUR FATHERS / MEMOIRES DE NOS PERES et LETTRES D’IWO JIMA) et les séries BAND OF BROTHERS et THE PACIFIC coproduites avec Tom Hanks. Séries qui devraient être complétées par une troisième, sur les combattants de l’Air Force en Europe, actuellement en préparation.

Avec les années 2000, Spielberg n’a définitivement plus à prouver qu’il est le « roi du box-office » (d’autres réalisateurs, James Cameron en tête, se disputent désormais ce titre), et signe des films d’une très grande liberté créative. Ceux-ci empruntent désormais des voies inattendues, montrent de nouvelles préoccupations thématiques, et une approche plus impressionniste, moins formaliste, de sa mise en scène. Il renoue avec la science-fiction avec A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, un héritage de son ami Stanley Kubrick décédé deux ans auparavant, opportunément sorti en 2001. Mélangeant la fable, la quête, l’intérêt pour la science robotique et le questionnement sur la fin de l’Humanité, le film refuse les facilités et nous offre un singulier portrait d’enfant robot par le biais de David (Haley Joel Osment). Spielberg fait ensuite « son » ORANGE MECANIQUE l’année suivante avec Tom Cruise, pour le brillant thriller futuriste MINORITY REPORT, adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick. Un vertigineux mélange de Film Noir et de science-fiction dystopique, truffé de scènes hallucinées, et qui est pour le cinéaste fervent démocrate l’occasion d’avertir ses contemporains sur les décisions sécuritaires du gouvernement Bush. A la fin de cette même année 2002, Spielberg réalise CATCH ME IF YOU CAN (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX), mélange de thriller et de comédie sur l’histoire vraie de Frank Abagnale Jr. (Leonardo DiCaprio), jeune faussaire qui, après avoir fui le foyer de ses parents en plein divorce, s’invente de nouvelles identités et berne à plusieurs reprises un agent du FBI (Tom Hanks). Un régal, entre malice et tristesse. Spielberg signera en 2004 LE TERMINAL, comédie douce-amère avec Tom Hanks en immigré résidant accidentel d’un aéroport international. Un savoureux hommage à Jacques Tati et Blake Edwards, doublé de quelques nouvelles piques bien senties envers la paranoïa sécuritaire de son pays. Le cinéaste signe la même année, en 2005, deux films d’une noirceur abyssale. LA GUERRE DES MONDES, avec de nouveau Tom Cruise, réactualise le roman d’H.G. Wells, exprimant le traumatisme d’un pays heurté de plein fouet par la violence terroriste le 11 septembre 2001, sous l’apparence d’un récit d’invasion extra-terrestre, cette fois vu du point de vue d’un homme ordinaire. Un nouveau challenge technique pour Spielberg (l’intégration de scènes de destruction massive, en numérique, dans des prises de vues réelles est absolument bluffante) pour un film absolument terrorisant. Le cinéaste enchaîne sur le passionnant MUNICH, l’histoire d’un commando du Mossad assigné à éliminer des représentants Palestiniens, suspectés d’avoir aidé les preneurs d’otages lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972. Le commando (parmi lesquels on trouve Eric Bana, Daniel Craig et Mathieu Kassovitz) sombre dans la paranoïa, son chef remettant en cause la légitimité des ordres de tuer au nom de la sécurité de l’état d’Israël. Sujet épineux, pour lequel Spielberg a subi les critiques les plus virulentes de porte-paroles israéliens conservateurs. Réalisé sous l’influence des meilleurs films de Friedkin ou Costa-Gavras, MUNICH est un chef-d’oeuvre de noirceur désespérée à redécouvrir d’urgence. Trois ans plus tard, Spielberg revient en terrain connu avec le très (trop ?) longtemps attendu quatrième opus d’Indiana Jones, INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL. La relation créative entre Spielberg et Lucas (« coupable » déjà de décisions malencontreuses sur ses STAR WARS) semble avoir perdu de son entrain… Dommage, car Spielberg livre de nouveaux moments mémorables (la séquence de la bombe atomique !), tout en se faisant tirer l’oreille pour amener Indy dans un univers science-fictionnel quasi ésotérique. La fin de la décennie est ternie par des aléas professionnels et financiers pour le cinéaste : Spielberg va être affecté par une relation conflictuelle, prématurément interrompue, avec le studio Paramount avec qui il s’était engagé ; et plus encore par la fermeture de sa fondation Wunderkinder (encourageant l’art, l’éducation et la médecine), victime des détournements de fonds de l’escroc Bernard Madoff.

Avec cette nouvelle décennie, Steven Spielberg, continue d’enchaîner les projets, qu’il prépare souvent de très longue date. Grâce à une association créative salutaire avec Peter Jackson, il peut enfin tenir sa promesse (tenue près de trente ans auparavant) d’adapter l’oeuvre d’Hergé, en signant en 2011 LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE réalisé tout en numérique, « performance capture » et 3D ; une réussite respectueuse de l’ambiance Ligne Claire d’Hergé, qui obtient un succès international… sauf dans son propre pays, où le public n’a d’yeux que pour les super-héros. Spielberg revient à l’Histoire, abordant la 1ère Guerre Mondiale avec le très touchant CHEVAL DE GUERRE ; suivi de la Guerre Civile Américaine, avec un LINCOLN attendu de très longue date, magistralement interprété par Daniel Day-Lewis. Deux films qui complètent une chronologie historique déjà impressionnante, et où prédomine un sentiment de mélancolie de plus en plus omniprésent. Spielberg travaille sur de nouveaux projets de films dont le plus avancé est ROBOPOCALYPSE, qui marquera son grand retour à la science-fiction sur fond de guerre mondiale robotique.

Une thématique constante dans l’oeuvre du cinéaste : la communication. C’est le mot clé. Le cinéaste a développé un mode de « pensée latérale » ne correspondant pas au parcours ordinaire d’un timide jeune homme qui aurait dû suivre un traditionnel schéma travail-religion-famille. Sans doute y a-t-il une autre raison particulière à ce parcours. Certains ont deviné avant d’autres ce trait spécifique chez lui, en le qualifiant de «surdoué du Cinéma». Sa jeunesse a été marquée par l’inadaptation sociale, une sensibilité aiguë, des difficultés à s’exprimer correctement en public, et a vu naître chez lui des centres d’intérêt poussés à l’extrême, révélant une intelligence hors des normes sociales imposées. Les gens qui s’entretiennent avec lui vivent une expérience unique : accordant une importance particulière à l’écoute, Spielberg sonde l’âme de son interlocuteur, d’un regard révélant une énergie intérieure particulièrement intense, et s’exprime, en cinéaste, par les mains. Des personnalités historiques ont laissé derrière elles des traits similaires dans leur «étrangeté» au commun des mortels, comme Albert Einstein (une autre source d’inspiration souvent citée par Spielberg, souvent sous forme de boutade). Les cinéastes inspirateurs de Spielberg, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, sans doute aussi David Lean et John Ford, et son vieil ami George Lucas semblent présenter des traits similaires… C’est donc là que ressurgit l’hypothèse du syndrome d’Asperger, chez ces personnalités uniques. Coïncidence ?

Dans le cas de Spielberg, les anecdotes existant sur ses habitudes et manies viendraient confirmer l’hypothèse. On le sait souvent insomniaque, hautement anxieux et phobique – et redoutablement doué pour transmettre ses phobies à son public : claustrophobie, vertige, peur des serpents et autres vilaines bestioles, et surtout la terreur de la noyade : voir LES DENTS DE LA MER, mais aussi HOOK, AMISTAD, MINORITY REPORT ou LA GUERRE DES MONDES. Le cinéaste a aussi ses habitudes rituelles (notamment celle d’inaugurer chaque tournage par une dégustation de champagne pour toute son équipe), se montre un collectionneur invétéré (objets de films, musiques de films… et aussi d’armes à feu, en privé), et est un vrai « geek » des nouvelles technologies, des jeux vidéo et des séries télévisées. Des traits évidemment assimilés au fameux syndrome. On n’est pas d’ailleurs surpris de voir combien nombre des personnages de ses films présentent, totalement ou partiellement, des traits autistiques, partiels, légers ou absolus : on a cité en détail les cas de Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ou de David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE). On aurait pu aussi citer : Lou Jean (Goldie Hawn dans SUGARLAND EXPRESS), Roy Neary (Richard Dreyfuss dans RENCONTRES), E.T. et Elliot (Henry Thomas), Celie (Whoopi Goldberg dans LA COULEUR POURPRE), Ian Malcolm (Jeff Goldblum dans JURASSIC PARK et LE MONDE PERDU), Agatha (Samantha Morton dans MINORITY REPORT), Viktor Navorski (Tom Hanks dans LE TERMINAL)… Même le président Abraham Lincoln fit l’objet d’hypothèses sur un éventuel syndrome d’Asperger, encore que le film de Spielberg ne s’engage pas dans cette voie.

Le «garçon difficile» (pour paraphraser EMPIRE DU SOLEIL) qu’était Spielberg est devenu au fil des ans un maître de la communication par l’image, membre d’une génération qui a profondément révolutionné les codes narratifs et techniques du cinéma américain ; il a produit les cinéastes des horizons les plus variés (Robert Zemeckis, Joe Dante, Akira Kurosawa, Martin Scorsese, Clint Eastwood, Peter Jackson, les frères Coen… et malheureusement aussi Michael Bay…), et en a grandement influencé bien d’autres (Tim Burton, David Fincher, James Cameron, Guillermo Del Toro, Alfonso Cuaron, Sam Mendes, Christopher Nolan, et j’en passe). L’évolution de son univers et de son style de mise en scène reste chez lui inséparable du goût permanent de créer, chaque film ayant ouvert une brèche dont on ne perçoit l’évidence qu’avec le recul des années : les premiers effets mécaniques (on ne parlait pas encore d’animatronique) employés avec LES DENTS DE LA MER, les images de synthèse de JURASSIC PARK ou l’animation numérique en «Performance Capture» avec TINTIN sont les exemples les plus évidents… Mais d’autres sont aussi plus discrets : le travail permanent sur la couleur (l’apport fondamental du travail de Kaminski depuis LA LISTE DE SCHINDLER), l’utilisation des nouvelles caméras (la Louma de 1941 et de L’ARCHE PERDUE, la Skycam d’EMPIRE DU SOLEIL…), ou le travail sur le son (l’expérience viscérale, en salles, du SOLDAT RYAN). L’art de Spielberg réside également dans un sens du montage et du découpage uniques, incontestablement un de ses points forts, aidé en cela par l’oeil avisé de Michael Kahn, son monteur attitré depuis RENCONTRES. Sans oublier la complicité musicale de John Williams, qui travaille avec lui (à l’exception de LA COULEUR POURPRE) depuis SUGARLAND EXPRESS. Ces deux-là forment le binôme réalisateur/compositeur le plus durable de toute l’Histoire du Cinéma. Création visuelle et musicale ne font qu’un grâce à l’apport de ces collaborateurs fondamentaux, et donc, font du cinéma de Spielberg un langage à part entière, reconnaissable par ses idées visuelles et sonores d’une très grande force symbolique : des signes  d’une grande inventivité, incluant des échanges de regards, jeux verbaux, références cinématographiques (affichées ou cachées), objets détournés de leur fonction initiales, signaux visuels d’une force imparable (exemples : les bouées jaunes signalant la présence du requin dans JAWS, les lueurs des mitraillettes crépitant aux fenêtres du Ghetto dans SCHINDLER…) etc. En la matière, le cinéma spielbergien, sous un classicisme apparent, s’affranchit en permanence des normes et des effets de mode ; une sorte de synesthésie associant sons, couleurs, signaux, à travers laquelle le cinéaste Spielberg communique avec les spectateurs du monde entier. Synesthésie, familière aux personnes vivant avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, parfaitement symbolisée par exemple dans les cinq notes de RENCONTRES, associées à des couleurs distinctes, et servant à établir la communication entre humains et extra-terrestres. Tout le cinéma de Spielberg parvient à établir un pont spirituel avec le public, difficile à expliquer rationnellement, jouant avec le risque permanent de susciter l’incompréhension. Ce qui, d’une certaine façon, est bien l’expression d’une personnalité autistique sublimée. Abusivement taxé de naïveté (et autres qualificatifs peu flatteurs) par ses détracteurs, Steven Spielberg n’en démordra jamais : le Cinéma est un langage universel, son langage. Entrant dans une nouvelle décennie, il ne lui reste plus qu’à poursuivre sa route, sous les étoiles, et continuer de se renouveler.

Cf. David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ; Philip K. Dick, Albert Einstein, Hergé, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Abraham Lincoln, George Lucas, Robin Williams

 

s-spock-leonard-nimoy-dans-star-trek-300x244 dans or not Aspie ?

… Spock (Leonard Nimoy / Zachary Quinto) dans les séries et films STAR TREK :

Retour dans la « Zone Geek » ! Coupe de cheveux au bol, sourcils relevés et oreilles pointues : tel est le look identifiable du personnage le plus emblématique de tout l’univers STAR TREK, l’impassible Spock, officier scientifique et second attitré de l’U.S.S. Enterprise. Incarné par Leonard Nimoy dans la série et les films originaux, puis par Zachary Quinto dans le grand film « reboot » orchestré par J.J. Abrams en 2009, Spock est un Vulcain doté, comme tous les habitants de sa planète, d’immenses facultés de raisonnement fondé sur la logique. Logique qui s’accompagne en permanence chez lui d’un flegme, d’une apparente froideur qui lui est souvent reprochée par ses collègues et amis. Un trait de caractère et une attitude qui ont forcément touché une corde sensible dans la communauté des « trekkies » (les fans de l’univers STAR TREK) chez qui on trouve un grand nombre de personnes atteintes, à divers degrés, du syndrome d’Asperger. C’est presque devenu un cliché, d’ailleurs, de voir combien les univers de science-fiction, sous toutes leurs formes, passionnent souvent les Aspies, toutes générations confondues. Spock est devenu d’une certaine façon leur ambassadeur ; son nom est d’ailleurs entré dans le langage courant, particulièrement dans les pays anglophones, pour désigner (et souvent taquiner) Aspies, « geeks », « nerds » et autres surdoués socialement mis à l’écart.

Spock est un marginal dans l’univers « trekkien », à sa façon ; né d’un Vulcain, le prestigieux ambassadeur Sarek, et d’une Humaine, Amanda Grayson, il a eu du mal à accepter son double héritage. En conflit permanent entre raison (son côté Vulcain) et sentiments (son côté Humain), il a longtemps lutté pour suivre la voie paternelle, malgré des relations difficiles avec Sarek, et refouler son humanité. Sans y arriver totalement, ce qui ne manquait pas d’amuser souvent ses proches de l’Enterprise, particulièrement le Capitaine Kirk (William Shatner), son meilleur ami, et le grincheux Docteur McCoy (DeForest Kelley), toujours prêt à se lancer dans un débat contradictoire avec l’impassible Vulcain. Spock a d’ailleurs eu l’esprit d’aventure, se rebellant contre l’autorité paternelle en entrant à l’Académie Starfleet, pour gravir les échelons, voyager à bord de l’U.S.S. Enterprise, « découvrir de nouvelles formes de vies et civilisations, et aller fièrement là où nul n’est jamais allé ». Les aventures et exploits du Vulcain sont innombrables, recouvrant la quasi totalité des films et séries « trekkiennes » depuis les touts débuts du show en 1965 (l’épisode pilote THE CAGE, où Spock n’a pas encore son aspect définitif) jusqu’au passage de témoin du film de 2009 (où le Spock originel, toujours campé par Leonard Nimoy, croise la route de son jeune alter ego joué par Zachary Quinto). Durant ces aventures, Spock a su montrer à tous ses remarquables capacités, dues à sa nature Vulcaine. A savoir des pouvoirs mentaux uniques, la fusion mentale Vulcaine (qui permet de mêler son esprit à celui d’une autre personne ou entité), et le « téléchargement » de son esprit, qu’il transféra dans celui de McCoy au terme d’un combat épique avec l’affreux Khan (« KHAAAAAN !!! »). Spock, adepte de la non-violence, a aussi développé un célèbre art martial venu de sa planète d’origine : la prise vulcaine, capable d’endormir l’agresseur par une pression sur les nerfs du cou. Spock a aussi ses habitudes, ses « manies » et ses intérêts spécifiques : particulièrement l’étude des cultures interplanétaires, de leurs arts, avec une préférence particulière pour la musique, la littérature et la poésie. Et, quand il en a l’occasion, de bonnes parties d’échecs tridimensionnels avec son vieil ami Kirk. Quant à ses relations sentimentales, elles sont un peu délicates : on sait qu’il a été promis, selon la coutume Vulcaine, dès l’enfance, à T’Pring, mais leur mariage fut annulé ; il a été marié un temps ; et il a eu des relations avec une officier Vulcaine, Valeris, ainsi que dans sa jeunesse avec sa coéquipière Uhura (dans le film de 2009). De ce point de vue-là, Spock se montre en tout cas d’une grande réserve, contrastant avec le tableau de chasse interplanétaire de ce coquin de Kirk.

L’une des raisons pour laquelle Spock reste un personnage particulièrement populaire, après toutes ces années, vient de son rôle très spécifique dans l’univers STAR TREK développé par son créateur, Gene Roddenberry (qu’on a soupçonné d’être lui-même, peut-être, un peu Aspie) : Spock, avec son intelligence exceptionnelle et son regard détaché sur les évènements auxquels il participe, fut imaginé pour encourager les spectateurs du show à avoir un point de vue original, différent de celui de la norme, sur les conflits et les thèmes abordés par la série. Ceci même si le comportement de Spock, souvent raide et cassant à cause de son besoin de logique absolue, fut parfois mal compris par les spectateurs. Perpétuel outsider du groupe de l’Enterprise, Spock a vécu aussi, d’une certaine façon, le cheminement d’un Aspie prenant conscience de ses qualités sociales ; le Vulcain a beau s’en défendre, il fera montre d’un grand sens de l’amitié, de la loyauté et d’une certaine affection pour ses congénères humains. Pour beaucoup d’ingénieurs et scientifiques, comme pour beaucoup de jeunes gens vivant avec l’autisme, Spock a été (et reste) une inspiration et une référence. Pour l’anecdote, signalons que, parmi les nombreux ouvrages parus sur le syndrome d’Asperger aux Etats-Unis, le titre d’un livre écrit par Barbara Jacobs racontant sa relation avec son compagnon, Danny, atteint du syndrome : il s’intitule LOVING MR. SPOCK.

Concluons aussi enfin par quelques anecdotes montrant à quel point le personnage fut aussi parfois source de confusion, malgré lui. Il fut mal accepté par les patrons de NBC, la chaîne diffusant la série originale, jugeant que ses oreilles et ses sourcils pointues lui donnaient un air diabolique… Des journalistes mal informés appellent régulièrement le personnage « Docteur Spock », mélangeant par ignorance son personnage à celui du Docteur McCoy (sans doute après une fusion mentale mal exécutée ?). A moins qu’ils n’aient confondu son nom avec celui d’un médecin américain bien réel, le docteur pédopsychiatre Benjamin Spock ; a priori, rien à voir avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, mais on ne sait jamais… Enfin, le principal concerné par le personnage, l’acteur Leonard Nimoy, formé au théâtre classique, féru d’arts et de poésie, eut aussi parfois du mal à vivre sa célébrité « trekkienne ». Traversant une crise d’identité, il écrivit dans les années 1970 un livre autobiographique, I AM NOT SPOCK, « répondant » ainsi aux fans trop enthousiastes le confondant avec son personnage. Vingt ans plus tard, Nimoy, ayant finalement assumé Spock, en écrivit un autre, I AM SPOCK, se prêtant de bonne grâce aux hommages divers rendus à la série qui a fait sa célébrité, jusqu’à sa « retraite » du personnage en 2010.

Longue vie, paix et prospérité ! Et toutes ces sortes de choses.

Cf. Sheldon Cooper (BIG BANG THEORY), Data (STAR TREK NEXT GENERATION)

 

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… Stevens, James (Anthony Hopkins) dans LES VESTIGES DU JOUR :

«Monsieur Stevens, pourquoi ne dites-vous donc JAMAIS ce que vous ressentez ?»…

Cette question fatidique est un cri de désespoir de la part de l’intendante Miss Kenton (Emma Thompson), envers ce majordome zélé, efficace, méticuleux, poli… mais incapable d’exprimer la moindre émotion. Principal protagoniste du film de James Ivory, adapté du roman de Kazuo Ishiguro en 1993, James Stevens est certainement l’un des meilleurs rôles du grand Anthony Hopkins ; loin des rôles royaux, souvent à la limite du cabotinage, qui ont fait la célébrité du comédien, le personnage de Stevens est un  »sphinx » déroutant, dont l’efficacité professionnelle révèle un aveuglement et une soumission absolue aux règles.

Le respect des règles… voilà un point qui éclaircit en partie le mystère du personnage. James Stevens pourrait en effet très bien être un « Aspie » qui s’ignore ; les personnes vivant avec le syndrome d’Asperger savent bien à quel point le fait d’avoir une routine particulière est important. De même que l’on remarque souvent chez elles le besoin de respecter strictement des règles établies, surtout dans le cadre professionnel ; suivre ces dernières permet d’atténuer les poussées d’angoisse liées aux imprévus du quotidien. Ceci est, du moins, la théorie. LES VESTIGES DU JOUR nous montre le revers de la médaille. Le personnage de Stevens se fait une obligation d’obéir aux habitudes de sa fonction de prestige : majordome du respectable Lord Darlington (James Fox), aristocrate britannique de vieille souche. Stevens est parfait pour son métier, on l’a dit : consciencieux, efficace, vigilant, discret… le meilleur de son domaine. Malheureusement, son efficacité professionnelle a quelque chose de pathologique. Stevens s’interdit absolument de juger et critiquer son maître, en sa présence ou dans son dos. Lorsque le vénérable Lord affirme bien haut ses sympathies nazies (nous sommes en plein dans les années 1930, alors qu’Hitler a pris le pouvoir et commence à réarmer l’Allemagne), Stevens se tait et s’en tient à son devoir d’obéissance. Même silence de sa part, quand le lord fera renvoyer deux de ses employées, qui ont le « tort » d’être juives.

L’aveuglement de Stevens est-il de la simple déférence, poussée à l’extrême, pour son seigneur ? Ce n’est pas sûr. L’apparent manque d’humanité de Stevens marque chez lui le signe d’un terrible handicap qu’il est évidemment incapable d’exprimer, ou de comprendre, avant qu’il ne soit trop tard. S’il permet à son père (Peter Vaughan), majordome comme lui, de travailler à un âge avancé, cela semble être une marque d’affection et d’aide pour un paternel qui, autrement, s’étiolerait. Malheureusement, le père s’épuise à la tâche… il se meurt durant une grande réception, et Stevens préfère assurer son rôle de majordome plutôt que d’assister le vieil homme dans ses derniers instants. Cela peut passer pour de la cruauté, mais, si « l’hypothèse Asperger » s’applique, on peut alors comprendre la réaction de Stevens, sans l’approuver : la Mort étant l’ultime imprévu, propre à terrifier n’importe qui, alors le choix de Stevens serait celui d’un angoissé sévère qui préfère se plonger dans le travail, plutôt que d’avoir à faire face à l’inévitable. La pauvre Miss Kenton ne peut évidemment comprendre cette attitude, malgré l’affection qu’elle éprouve pour le majordome. La demoiselle est franche, déterminée, et apporte par ses idées politiques socialistes un frais vent de rébellion dans la vieille demeure du lord ; entre Stevens et elle, un début de complicité s’installe, et le très réservé majordome, d’habitude si froid, ose même lui faire des compliments… avec un détachement tout « Aspie ». Malheureusement, la règle du respect des convenances sociales étouffe toujours chez lui toute spontanéité, et il préfèrera se persuader qu’il n’a pour elle qu’un attachement professionnel. Les marques d’affection discrètes, mais évidentes, qu’elle lui envoie n’obtiendront pas de réponse ; par dépit, elle épousera un autre majordome, et ce sera un mariage misérable. Il faudra deux bonnes décennies à Stevens pour réaliser ses vrais sentiments envers elle, ainsi que le poids de son silence coupable pour le lord traître à sa nation. Les retrouvailles entre Stevens et Miss Kenton seront bien tardives, et amères.

Belle réflexion sur la traditionnelle lutte des sentiments face à la Raison et l’Ordre établi, LES VESTIGES DU JOUR est aussi l’histoire d’un malade social, témoin direct des troubles de son temps, qui se fixe une ligne de conduite tellement rigide et envahissante qu’elle le prive de tout rapport humain sain. Un « aliéné » au sens premier du terme, « étranger » aux émotions – du moins en surface. Et qui en souffre terriblement, sous un masque impassible.

 

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… Stitzer, Andy (Steve Carell) dans 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU :

Pauvre Andy ! Magasinier chez Smart Tech, en Californie, ce jeune quadragénaire gentil, consciencieux et ordonné passe inaperçu dans le décor de son lieu de travail. Sa vie est totalement partagée entre son travail et son appartement, point central de tous ses hobbies : collectionner les figurines de monstres et de super-héros, jouer aux jeux vidéo, pratiquer la trompette et regarder la télévision. Se laissant finalement convaincre par ses jeunes collègues David, Jay et Cal (Paul Rudd, Romany Malco et Seth Rogen) de venir jouer au poker avec eux, il voit là l’occasion de briser la glace. La conversation glisse évidemment sur le sujet des femmes… Andy panique, à juste titre : il n’a jamais eu de femme. Il ment si mal que la vérité saute aux yeux de ses nouveaux amis. Après les moqueries de rigueur, les trois larrons décident de l’aider à franchir enfin le cap tant redouté. Cela n’ira évidemment pas se faire sans catastrophes, comédie oblige, surtout si l’amour s’en mêle : Andy craque pour la charmante Trish (Catherine Keener), mère célibataire et vendeuse d’articles rares sur eBay. Comment oser dire à l’amour de sa vie une vérité aussi embarrassante : « je suis vierge », sans perdre toute estime de soi ?

Gros succès de l’année 2005, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU a établi ce qui est devenu la nouvelle norme de la comédie américaine, le « style Judd Apatow ». Le réalisateur et scénariste du film, ancien complice de Jim Carrey, a réalisé et produit depuis nombre de comédies traitant des déboires des trentenaires américains, ados attardés obligés de se confronter à leurs responsabilités d’adultes ; un humour, parfois lourdaud (beaucoup de gags à base de cigarettes qui font rire, et de situations gentiment scatologiques), filmé dans un style « télévisuel », ciblant avec amusement des personnages généralement joués par des acteurs comme Seth Rogen ou Jonah Hill (également présents ici). Plutôt bon enfant malgré son titre idiot, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU doit énormément au talent comique de Steve Carell, dont les mimiques pince-sans-rire, la maladresse et la voix nasillarde ont fait un personnage de comédie parfaitement identifiable. Son portrait d’Andy, oscillant entre burlesque, angoisse et tendresse, est l’occasion idéale pour aborder dans cet abécédaire le délicat problème de la sexualité des personnes autistes. Par ses rituels, ses centres d’intérêt et sa maladresse sociale démesurée, Andy Stitzer est de toute évidence affublé d’un léger syndrome d’Asperger ; il n’en faut pas plus pour lui pourrir l’existence dès qu’il s’agit d’approcher une femme qui lui plaît…

Maîtriser les règles du langage social est, pour tout Aspie, un incessant parcours du combattant ; autant dire que l’étape suivante, celle de la sexualité, est un véritable Everest paraissant impossible à atteindre. La première fois étant rarement une réussite (même, et surtout, chez les personnes « normales » !), elle peut être assez traumatisante pour des personnes autistes. A travers l’humour, l’exemple d’Andy est quand même assez révélateur ; après deux échecs (très) douloureux, sa confiance en soi complètement écroulée, Andy a préféré se rabattre sur des situations moins angoissantes et bien ordonnées, en évitant tout contact social. Solution compréhensible, mais qui, à long terme, aggrave ses angoisses. Et cela ne s’arrange pas, car vivre en Californie est un vrai supplice pour sa libido réprimée. Des jolies filles partout, des panneaux publicitaires coquins qui le persécutent… Andy a de la chance dans son malheur, de se trouver trois copains qui vont l’aider à reconquérir confiance en soi, séduction et virilité. En théorie tout du moins, car en pratique, les résultats seront moins glorieux : virées en boîte, séance d’épilation du torse, speed dating, prise de contact avec l’allumeuse locale (Elizabeth Banks)… rien n’y fait. Andy ne comprend pas les codes en usage du langage sexuel et finit toujours avec des résultats piteux. Cependant, sa condition particulière a beau le désavantager pour les conquêtes amoureuses, elle lui donne un avantage unique par rapport à ses collègues et amis : ces derniers, archétypes du mâle obsédé et immature, en finissent même par l’envier. La virginité accidentelle serait une source de sagesse ? 

Le film, avec beaucoup de justesse derrière les gags « pouet-pouet », finit même par se montrer plus subtil qu’on ne le pensait dès lors qu’il évoque la drôle de romance entre Andy, le grand enfant en perte de confiance, et Trish, la (grand-)mère célibataire au grand coeur. A son contact, notre héros se découvre une qualité d’écoute et d’affection qu’il ne se connaissait pas ; et, tout simplement, il sort de sa coquille grâce à elle, fait face à ses angoisses (synonyme de laisser enfin derrière lui jouets et jeux vidéo). Andy se découvre même une fibre paternelle inattendue, en arbitrant à sa façon les conflits entre Trish et sa fille Marla (Kat Dennings), en pleine explosion adolescente. Restera donc le cap fatidique de la première nuit, un challenge auquel Andy accepte de se mesurer en fixant une règle qui le rassure (les « 20 premiers rendez-vous »), même si cela ne va pas aller sans complications et malentendus. Il osera enfin faire l’aveu difficile après un magistral vol plané à vélo, à travers une affiche suggestive. Et bien entendu, tout ira bien qui finira bien. Une belle histoire d’amour, et de joyeuses nuits sous la couette avec Trish, devenue sa femme. Bien joué, Andy ; en pareil cas, rien ne servait de courir, il fallait juste partir à point ! Si seulement la réalité pouvait être aussi satisfaisante pour les Aspies, la sexualité moderne étant hélas plus souvent vue comme synonyme de compétition, possession et obligation de performance…

 

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… Strauss, Richard (1864-1949) :

Complétant une série de musiciens de légende cités dans cet abécédaire, le cas de Richard Strauss viendrait confirmer la théorie selon laquelle beaucoup d’entre eux auraient vécu avec le syndrome d’Asperger. Théorie qui circule sans toujours être bien soutenue, sur les sites et forums recensant les personnalités supposées atteintes du syndrome. Ayant su faire le lien, au tournant du 19ème et du 20ème Siècles, entre modernité et tradition de la grande musique symphonique allemande, Richard Strauss marqua ce siècle de son empreinte musicale grâce à SALOME, LE CAVALIER A LA ROSE… et (déclenchant chez le cinéphile le souvenir d’images célestes inoubliables du 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick), l’ouverture de son poème symphonique AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, d’après l’oeuvre de Friedrich Nietzsche. On profitera de l’occasion pour rappeler que Richard Strauss n’avait aucun lien de parenté avec Johann Strauss, auteur du BEAU DANUBE BLEU également associé au film de Kubrick. On s’amusera, au risque de se répéter, de la coïncidence : l’oeuvre d’un philosophe cité en ces pages comme possible Aspie a inspiré une si belle musique à un compositeur supposé lui aussi Aspie, pour être concrétisée en images par un cinéaste très probablement lui-même Aspie… 

On remarquera aussi, hélas, qu’à l’instar d’un Nietzsche, Richard Strauss se vit reprocher d’avoir été lié (bien malgré lui) à l’idéologie nazie. Il faut cependant nuancer ce propos ; au contraire de Nietzsche, récupéré après son décès par les idéologues du Reich et ne pouvant évidemment pas se défendre, Strauss, lui, vécut les heures sombres du nazisme. Il en souffrit personnellement, et ne fut pas le « collaborateur » idéal d’un régime qu’il détestait. Il accepta certes un poste de prestige au début du règne d’Hitler, mais tenta de s’y opposer, espérant défendre ainsi la grande culture allemande de la barbarie et la déculturation nazie, position similaire à celle d’un Carl Gustav Jung dans le domaine de la psychiatrie. Cette situation ne fut pas bénéfique à Strauss. Sur sa personnalité, et les raisons pour lesquelles on suppose qu’il a été Aspie, les explications manquent, malheureusement… Autant l’oeuvre de Strauss est connue, célébrée et étudiée, autant les informations sur l’homme lui-même sont bien vagues. Tout juste apprend-on ça et là que Strauss, qui, en bon compositeur, ne vécut que par et pour sa musique, donna l’impression d’être un homme peu sociable, un être  »désagréable » selon l’avis de Gustav Mahler.

Il naquit à Munich en 1864, dans le monde de la musique : son père, Franz Strauss, était le principal joueur de cor à l’Opéra de la Cour de Munich. Ce père fut son modèle, celui qui lui enseigna la musique dès son très jeune âge ; sans être un prodige comme Mozart, l’enfant Richard Strauss fut en tout cas un surdoué, auteur de sa première composition à l’âge de six ans, et continuera de composer jusqu’à la fin de sa vie. Enfant, Strauss assistait aux répétitions de son père à l’Orchestre de la Cour de Munich, et suivra une instruction musicale privée en théorie et orchestration. A l’âge de 8 ans, il suivait les leçons de violon données par Benno Walter, le cousin de son père, à l’Ecole Royale de Musique. Deux ans plus tard, Strauss découvrit pour la première fois les opéras de Richard Wagner, LOHENGRIN et TANNHAÜSER. Wagner sera ainsi l’autre figure de référence de son éducation musicale, ce qui, à l’époque, n’était pas forcément bien vu… Le père de Wagner, très conservateur, était férocement opposé à la musique du maître d’oeuvre du CREPUSCULE DES DIEUX : interdiction pour son fils d’étudier ce dernier ! Ce n’est qu’à 16 ans que Richard Strauss put obtenir une partition de TRISTAN ET YSEULT ; il regrettera toujours l’hostilité de son père pour Wagner, tout en respectant l’héritage musical paternel, privilégiant l’emploi de cors dans ses compositions.

En 1882, Richard Strauss, à 18 ans, donna la première performance de son CONCERTO POUR VIOLON EN RE MINEUR accompagné par Benno Walter. Il entra la même année à l’Université de Munich, étudiant la philosophie et l’histoire de l’art. Après de brèves études à Berlin, Strauss devint l’assistant chef d’orchestre d’Hans von Bülow, impressionné par sa SERENADE composée à l’âge de 16 ans. Grâce à ce dernier, Strauss apprit l’art de la conduite orchestrale, en observant ses répétitions (avait-il une mémoire photographique ?). Bülow démissionna en 1885 de l’orchestre Meiningen, et Strauss lui succéda à sa demande. Suivant les enseignements paternels, les premières compositions de Strauss étaient très influencées par les oeuvres de Robert Schumann et Felix Mendelssohn. Les succès musicaux de ses oeuvres firent de lui un des compositeurs des plus appréciés ; toujours entre tradition et modernisme, Strauss fait preuve d’une grande beauté expressive dans ses compositions. DON JUAN (1887), MACBETH (1888), MORT ET TRANSFIGURATION (1889), TILL L’ESPIEGLE (1894), AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA (traduisant bien l’intérêt de Strauss pour l’oeuvre philosophique de Nietzsche, en 1896), DON QUICHOTTE (1897), UNE VIE DE HEROS (1898), SINFONIA DOMESTICA (1903), UNE SYMPHONIE ALPESTRE (1911)… Strauss se lancera aussi dans la composition d’opéras : GUNTRAM (1892) et FEUERSNOT (1901) furent mal accueillis, mais son adaptation de la pièce d’Oscar Wilde, SALOME, sera un triomphe en 1904. Richard Strauss épousa la soprano Pauline de Ahna, le 10 septembre 1894. Autant le caractère de Strauss était difficile à cerner, autant celui de Pauline était affirmé – et redoutable. Une vraie cantatrice « à l’ancienne », selon les témoignages : une femme irascible, bavarde, autoritaire, excentrique, et ne mâchant pas ses mots. Malgré son caractère difficile, Pauline restera une grande source d’inspiration pour son mari (qui préférait la voix soprano à toutes les autres – un homme d’habitudes ?). Les Strauss donnèrent l’impression d’être un couple heureux, et en tout cas soudé, même s’il arriva au compositeur de mettre en scène les conflits du couple dans ses oeuvres : notamment dans INTERMEZZO (1922) ; manière détournée, pour lui, d’exprimer en musique ce qu’il n’arrivait peut-être pas à exprimer autrement ? Qui peut savoir… Les Strauss eurent un fils, auquel ils donnèrent le nom du père de Richard : Franz, né en 1897. Celui-ci épousera en 1924 Alice von Grab, une jeune femme juive, dans une cérémonie catholique et auront deux enfants, Richard et Christian. Une bru et deux petits-fils pour lesquels Strauss, le « vieil homme désagréable », luttera au crépuscule de sa vie.  

Il y eut une autre rencontre décisive dans la vie de Richard Strauss : celle du poète, dramaturge et écrivain autrichien, Hugo von Hofmannstahl. Ce précurseur de l’existentialisme, très influencé par les écrits de Freud et Nietzsche, fut le librettiste des grands opéras de Strauss : ELEKTRA (1906), le mythique CHEVALIER A LA ROSE (1909), ARIANE A NAXOS (1912), LA FEMME SANS OMBRE (1914), HELENE D’EGYPTE (1927), et ARABELLA (1932). La correspondance entre les deux amis, particulièrement fournie, ne laisse aucun doute : c’est grâce à Hoffmanstahl que Strauss sut se libérer de la lourde influence wagnérienne pour se réinventer totalement, et remplacer l’écriture linéaire des histoires de ses opéras par la thématique de l’ »éternel retour » nietzschéen. Malheureusement, la mort d’Hoffmanstahl mit fin à cette association fructueuse, dans des circonstances dramatiques. L’écrivain mourut d’un arrêt cardiaque le 15 juillet, deux jours après le suicide inexpliqué de son fils Franz (encore ce prénom…), alors qu’il allait prendre la tête du cortège funéraire. Strauss, profondément perturbé par la perte de son ami, traversa une période de crise d’inspiration, ceci alors même que l’Allemagne connaissait de graves bouleversements politiques.

Strauss avait 68 ans quand Adolf Hitler et le Parti Nazi arrivèrent au pouvoir en 1933. Début de douze années terribles pour l’Allemagne, l’Europe, et pour le compositeur… Strauss, qui n’avait jamais été très impliqué ni intéressé par la politique de toute sa vie, ne rejoignit jamais le Parti Nazi, et évita autant que possible les distinctions et réceptions officielles des nouveaux maîtres de l’Allemagne. Malheureusement pour sa réputation, il accepta, du moins au début, de coopérer avec le régime ; Hitler admirait sa musique autant que celle de Wagner désormais associées aux « grandes messes » nazies. Le compositeur y vit sans doute l’occasion de promouvoir l’art et la culture allemandes qu’il défendait. Il dut certainement vite déchanter… Cette coopération était aussi, et surtout, motivée par le besoin de protéger sa bru et ses petits-enfants, décrétés juifs selon les lois raciales, des persécutions ; Strauss espérait aussi utiliser son nom, sa réputation, pour protéger et diriger les musiques interdites par le Reich : ce qu’il fit ainsi en faveur des compositeurs comme Mahler, Mendelssohn ou Debussy. Dans son journal privé, Strauss exprimait tout son dégoût et son mépris pour les Nazis. Particulièrement Goebbels, qui le lui rendait bien, ne maintenant avec Strauss qu’une fausse cordialité, toute politique : le prestige de Strauss servait ainsi de « façade » culturelle idéale. Sur décision de Goebbels, Strauss accepta malgré lui le poste de président de la Chambre de la Musique du Reich. Une décision vite intenable. Le vieux Strauss put, dans un premier temps du moins, multiplier les provocations envers ses maîtres : en tentant de diriger des musiques des compositeurs bannis par la censure, et en travaillant avec l’écrivain Stefan Zweig, sur l’opéra LA FEMME SILENCIEUSE. Il y eut une première à Dresde en 1935 ; Strauss insista pour que le nom de Zweig (de confession juive) soit sur l’affiche, ceci à la grande colère d’Hitler et Goebbels. L’opéra fut interrompu après trois représentations, puis définitivement interdit sous le IIIe Reich. Le 17 juin 1935, le compositeur écrivit une lettre à son ami Zweig, interceptée par la Gestapo : « Croyez-vous que je sois, dans chacune de mes actions, guidé par la pensée que je suis « Allemand » ? Supposez-vous que Mozart était consciemment « Aryen » quand il composait ? Je ne reconnais que deux types de personnes : ceux qui ont du talent, et ceux qui n’en n’ont aucun. » La lettre, envoyée à Hitler, poussa Strauss à démissionner de son poste de la Chambre de Musique. Zweig dut bientôt s’exiler, et se suicidera au Brésil en 1942. En public, le nom du compositeur resta cependant associé à la propagande nazie : son OLYMPISCHE HYMNE ouvrit les Jeux Olympiques de Berlin en 1936. La relation apparente de Strauss avec les Nazis lui attira les critiques d’autres musiciens de prestige (Toscanini en tête), ceux-ci ne pouvant comprendre que Strauss cherchait avant tout à protéger sa famille, par tous les moyens possibles.

En 1938, Alice fut arrêtée à la résidence de Strauss, à Garmisch-Partenkirchen. Le compositeur put la sauver à temps des camps de concentration. Il composa cette même année FRIEDENSTAG, un opéra pour la paix, une critique à peine voilée du IIIe Reich. Quand Hitler déclenchera la 2ème Guerre Mondiale, l’opéra ne fut plus joué. Les persécutions continuaient, de plus en plus violentes avec la mise en oeuvre de la Solution Finale. Strauss se rendit au camp de concentration de Terezin/Theresienstadt, sinistre « escale » pour les déportés (dont de nombreux artistes et intellectuels) avant Auschwitz, pour tenter de libérer la mère d’Alice, Marie von Grab, en vain. Strauss écrivit aux SS pour libérer les autres enfants de Marie, mais ses lettres furent ignorées. Strauss demanda la protection d’Alice et ses petits-enfants par von Schirach, le Gauleiter de Vienne, lors de l’emménagement de sa famille en 1942. En 1944, Alice et son fils Franz furent enlevés par la Gestapo, et emprisonnés pour deux nuits, alors que Strauss s’était absenté. Il put cependant les ramèner à Garmisch, où ils furent en résidence surveillée. Pour rajouter au cauchemar, Strauss vit les bombardements détruire ses chers opéras, dont celui de Munich. Ce fut dans ce contexte tragique qu’il composa METAMORPHOSES, inspiré par Goethe, y exprimant toute sa tristesse de voir la grande culture allemande dévastée. Enfin, le cauchemar nazi prit fin au printemps 1945 ; Strauss écrivit dans son journal : «La plus terrible période de l’histoire humaine touche à sa fin, le règne de terreur de douze ans de bestialité, d’ignorance et d’inculture sous l’égide des plus grands criminels, le règne durant lequel les 2000 ans d’évolution culturelle de l’Allemagne connurent leur déchéance.» Arrêté par les soldats américains à sa résidence de Garmisch, Strauss fut heureusement reconnu par le Lieutenant Weiss, un musicien, et aussitôt protégé. Dans l’unité stationnant à Garmisch, un autre musicien enrôlé, le joueur de hautbois John de Lancie, connaissait aussi son oeuvre ; en réponse à sa demande, Strauss composera le CONCERTO POUR HAUTBOIS avant la fin de l’année.

Les dernières années de Richard Strauss furent ce qu’on appella son « Eté Indien » : un remarquable regain créatif, de 1942 jusqu’à sa mort. Les épreuves de la guerre et du nazisme furent le dernier combat du compositeur, malgré l’âge, la fatigue et l’amertume ; il revint ainsi sous le feu des projecteurs grâce à METAMORPHOSES, le CONCERTO POUR HAUTBOIS, et sa dernière oeuvre, marquée par la Mort : QUATRE DERNIERS LIEDER. Il y citera le thème de son poème symphonique MORT ET TRANSFIGURATION, symbolisant ainsi son accomplissement spirituel. Richard Strauss mourut à Garmisch, le 8 septembre 1949. Georg Solti dirigea l’orchestre des funérailles. Le trio chantant le CAVALIER A LA ROSE s’écroula en larmes, avant de se reprendre. Pauline rejoignit son époux, décédant huit mois plus tard. Richard Strauss laissa derrière lui un impressionnant héritage musical, faisant de lui le plus grand compositeur de la première partie du 20ème Siècle, et le plus grand maître de l’opéra, depuis Wagner, salué comme il se doit par des grands du nom de Glenn Gould ou Pierre Boulez.

Dans la culture populaire, l’héritage de Richard Strauss connut une seconde vie inattendue, le Cinéma combinant à merveille le pouvoir des images et de la musique… Merci donc à Stanley Kubrick de nous avoir fait redécouvrir Strauss et l’ouverture d’AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, intitulée « L’Aube », devenu le thème musical officiel de son 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Le morceau a depuis été largement réutilisé, jusqu’à la parodie, des milliers de fois. Kubrick était tout à fait conscient de la thématique nietzschéenne du morceau, que l’imagerie populaire a quelque peu déformé en l’associant à l’apparition de Dieu, de la Vie, ou de l’exploration spatiale. L’oeuvre musicale de Strauss ne se limite pas à ZARATHOUSTRA, et les cinéastes ont aussi su puiser dans d’autres compositions. On peut les entendre dans des films aussi divers que FITZCARRALDO de Werner Herzog, L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS de Peter Weir, THE HOURS de Stephen Daldry… Et, on n’y échappera pas, Steven Spielberg, a utilisé (sur les indications de son défunt ami Kubrick) un passage du CAVALIER A LA ROSE dans la musique d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, clairement reconnaissable dans la scène où David et Joe arrivent à Rouge City, sur le pont.

Cf. Glenn Gould, Stanley Kubrick, Gustav Mahler, Friedrich Nietzsche, Steven Spielberg 

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

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