Archives pour mai 2013

En bref… L’ECUME DES JOURS

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L’ECUME DES JOURS, de Michel Gondry

Colin (Romain Duris) mène une vie bohème et insouciante à Saint-Germain, avec ses amis Chick (Gad Elmaleh), féru de la philosophie de Jean-Sol Partre (Philippe Torreton) au point d’en être obsédé, et Nicolas (Omar Sy), avocat et cuisinier libertin collectionnant les conquêtes. Colin, bénéficiant de rentes confortables, passe le plus clair de son temps dans son appartement rempli d’inventions et de disques de jazz, sous l’oeil complice d’une petite souris (Sacha Bourdo) qui participe à la vie du lieu. Au grand dam de Colin, ses deux amis ont une vie amoureuse : Chick vient de rencontrer Alise (Aïssa Maïga), la nièce de Nicolas ; ce dernier est quant à lui aimé d’Isis (Charlotte Lebon). Lors de la soirée d’anniversaire du chien d’Isis, Colin rencontre Chloé (Audrey Tautou). Entre eux, c’est le coup de foudre. Une belle histoire d’amour qui les mène au mariage. Malheureusement, le soir de la nuit de noces, un nénuphar pousse dans le poumon de Chloé…

En bref... L'ECUME DES JOURS dans Fiche et critique du film lecume-des-jours

Mon avis :

Il faudra bien reconnaître un jour les bienfaits du cinéma de Michel Gondry dans le paysage cinématographique français si tristement figé dès qu’il est question d’imagination. Qui, mis à part le cinéaste d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND, aurait en effet pu oser adapter l’inadaptable roman de Boris Vian ? Les deux auteurs ont en effet bien des points communs dans leurs domaines littéraires – un attrait évident pour le surréalisme, une liberté de ton et de narration qui met à mal les repères habituels du lecteur/spectateur (et encore plus de la critique, une nouvelle fois à la ramasse, qui a descendu le film sans discernement, faisant implicitement payer à Gondry le fait qu’il travaille aussi aux Etats-Unis)… et la musique jazz, omniprésente dans leurs oeuvres. Et un goût du bricolage, de la libre association d’idées, qui permet à Gondry, bricoleur né, de donner naissance aux idées a priori intraduisibles de Vian, comme le pianocktail, piano qui délivre des cocktails sur mesure à chaque partition jouée. Des idées folles, le film en a à la pelle, autant qu’il respecte (souvent en les détournant) en la matière celles de Vian : le secrétariat mobile, la course au mariage, les petits fours, le cuisinier caché dans le frigo, les lunettes de Jean-Sol Partre…

Sans doute L’ECUME DES JOURS version Gondry a-t-il fait grincer des dents ceux qui, au vu d’une bande-annonce trompeuse, croyaient avoir affaire à une comédie romantique. Le film refuse le confort du genre, fidèle là encore au roman, démarrant dans une atmosphère d’insouciance et de comédie permanentes, avant que le mal qui ronge Chloé ne s’empare physiquement du film. Gondry joue brillamment avec cette idée : les décors rapetissent, et deviennent étouffants, décrépits, les cadrages se resserrent, l’image se vide peu à peu de ses couleurs… Autant d’idées visuelles qui « incarnent » le texte de Vian avec justesse. Pour ne rien gâcher, le casting est à l’avenant, les comédiens se jetant dans la fantaisie et la sensibilité de Vian/Gondry avec un entrain évident. Le résultat global est une brillantissime adaptation d’un livre « impossible » à retranscrire à l’écran ; libre et inspiré, donnant libre cours à son imagination, Gondry ne cherche pas à complaire au plus grand nombre, ni à se rabaisser devant les petits esprits et les cyniques de tout bord. Bon sang, qu’est-ce que cela fait du bien dans ce cinéma français si souvent sclérosé dans ses tristes poses d’auteur…

Ludovic Fauchier

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 18

T, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 18 dans Aspie t-daniel-tammet-asperger

… Tammet, Daniel :

Le nom et le visage de ce jeune écrivain britannique, français d’adoption, invité fréquent des émissions sur l’autisme, est l’un des plus familiers des personnalités que l’on sait atteintes du syndrome d’Asperger. L’auteur de JE SUIS NE UN JOUR BLEU, diagnostiqué à 25 ans, surprend toujours son auditoire et ses intervieweurs par son parler très élaboré et son expression qu’on pourrait qualifier d’éthérée, faute d’un meilleur terme. Daniel Tammet, appelé à s’exprimer sur la façon dont il voit le monde, use de métaphores, d’associations d’images et d’idées très élaborées, déconcertantes même pour des connaisseurs, et d’une très grande force poétique. Cet écrivain « extra-terrestre » fait preuve de capacités mémorielles et linguistiques étonnantes. Loin de se laisser réduire au rôle de bête curieuse auquel son don pourrait le réduire, et d’être handicapé par celui-ci, il a su remarquablement s’exprimer sur celui-ci, ouvrant une porte sur le monde de l’autisme. Et devenir, en trois livres (je précise que je n’en ai lu aucun, honte à moi), un écrivain de premier plan.

Son parcours, forcément atypique, a commencé par une enfance modeste à East London. Aîné de neuf enfants, Daniel Paul Corney (son vrai nom) a vécu une enfance modeste, « un peu bizarre mais heureuse » selon ses mots, perturbée par des crises d’épilepsie dont il est maintenant guéri. Le jeune garçon surprenait son entourage par une véritable fascination pour les nombres premiers et le calcul calendaire ; une façon pour lui de se rassurer et de se protéger, en associant chaque nombre à une couleur et à une forme, et de vivre dans « un paysage numérique où il n’y avait ni tristesse, ni couleur ». Soit une démonstration évidente de synesthésie, particularité souvent constatée chez les personnes autistes. Comme on s’en doute, le petit garçon, persuadé que tout le monde percevait le monde de la même façon, devait connaître de sérieuses déceptions, et de grandes difficultés à se lier avec les enfants de son âge. Victime de moqueries et de brutalités à l’école, de la part de ses camarades, il souffrit des inévitables crises d’angoisse et d’anxiété propres aux enfants autistes victimes de violences similaires. Le jeune Daniel Corney finit l’école avec neuf GCSE (équivalent de notre « Certificat Général de l’Enseignement Secondaire »), généralement obtenu vers 16 ans en Angleterre, avec les meilleures notes en Histoire, Anglais, Littérature Anglaise, Français et Allemand – car il manifesta un intérêt précoce pour les langues étrangères, qu’il se fera un plaisir d’apprendre. Après un séjour d’un an en Lituanie comme professeur d’anglais, à l’âge de 19 ans, le jeune homme exerça continuellement sa mémoire en maîtrisant, outre son anglais natal, l’allemand et le français, l’espagnol, le finnois, l’estonien, l’islandais, le lituanien, l’espéranto, le roumain, le gallois et le gaëlique… Sans compter les langages qu’il inventa : le Mänti, l’Uusisuom et le Lapsi.

Sentant que son vrai nom « ne correspondait pas à la façon dont il se voyait », Daniel Corney changea son nom par « deed poll » pour se faire désormais appeler Daniel Tammet. Ses exceptionnelles facultés lui valurent de participer régulièrement aux Championnats du Monde de Mémoire à Londres, sous son nom de naissance. Il finira douzième en 1999 et quatrième en 2000. Il y rencontra son compagnon Neil Mitchell, programmateur en software, avec qui il vécut dans le Kent une vie « réglée », heureuse pendant un certain temps, lui permettant de calmer ses angoisses incessantes. Avec lui, il fondera en 2002 son site Internet : Optimnem, en faveur de l’apprentissage des langues, surtout françaises et espagnoles. Les spécialistes neurologues s’intéressèrent à son cas, et il participa à une étude de groupe, publiée dans l’édition du Nouvel An 2003 de Nature Neuroscience. L’article publié par les auteurs de l’étude révèlera que la prodigieuse mémoire du jeune homme défie les conventions, et ne doit rien à des capacités intellectuelles exceptionnelles ou à des différences de structure cérébrale. Le Professeur Simon Baron Cohen et ses collègues, spécialistes de l’autisme et du Syndrome d’Asperger, travailleront avec lui pour apprendre à comprendre son cas, au Centre de Recherches sur l’Autisme, à l’Université de Cambridge. C’est ainsi qu’en 2004, Daniel Tammet fut diagnostiqué atteint du syndrome d’Asperger. Un des « cas » les plus précieux pour la compréhension du syndrome, Tammet se prêtant aux recherches et, grâce à son talent d’écrivain et sa maîtrise des langues, pouvant en parler avec une grande liberté. 

C’est durant cette même année 2004 que Daniel Tammet attira l’attention des médias, en récitant, à Oxford, pendant 5 heures, 9 minutes et 24 secondes d’affilée les 22 514 décimales du nombre Pi, sans se tromper. L’évènement lui valut une grande publicité : la télévision britannique lui consacra des documentaires (BRAINMAN, et un épisode de l’émission documentaire de Channel 4 EXTRAORDINARY PEOPLE), relayée bientôt par les télévisions américaines et françaises (passages chez David Letterman et dans 60 MINUTES, et chez nous dans ON N’EST PAS COUCHE, LE GRAND JOURNAL DE CANAL+, SALUT LES TERRIENS…). Pour le Professeur Allan Snyder, de l’Australian National University, Tammet a ainsi joué un rôle essentiel pour faire comprendre l’autisme au grand public, pouvant décrire la façon dont il voit le monde et devenir ainsi peut-être la « Pierre de Rosette »" de l’autisme. Mais s’il accepte le jeu de la reconnaissance médiatique, il s’en méfie aussi, sachant combien il est facile de se voir réduit à une image réductrice « d’ordinateur humain ». Cette image, il va la démonter en écrivant. Tout en développant des capacités de communication plus… hum, « normales »…, il écrivit JE SUIS NE UN JOUR BLEU, paru en 2007. Un triomphe public, et une pluie de récompenses, pour ce livre qui nous offre un regard unique sur le monde intérieur d’un Aspie. Après sa rupture avec Neil Mitchell, Daniel Tammet changera ses habitudes rigoureusement établies, voyageant et s’ouvrant davantage à ce satané monde extérieur si menaçant aux yeux des autistes.

Vivant maintenant avec son nouveau compagnon, le photographe Jérôme Tabet, à Avignon, Tammet poursuit sa carrière d’écrivain avec succès, avec son second livre, EMBRASSER LE CIEL IMMENSE, paru en 2009. Un nouveau best-seller, suivi en 2013 de son troisième ouvrage, L’ETERNITE DANS UNE HEURE : LA POESIE DES NOMBRES. Partageant son temps entre l’écriture de ses livres, d’articles de presse, l’étude des langues et des mathématiques, et ses voyages pour des conférences sur l’autisme, le jeune auteur a encore de belles pages à remplir dans sa vie. C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.

 

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… Tati, Jacques (1907-1982) :

Reconnaissable à sa silhouette lunaire (des bras et des jambes démesurés lui donnant l’air d’un drôle d’oiseau échassier égaré parmi ses compatriotes) faisant de lui le seul contrepoint aux personnages burlesques d’Outre-Atlantique, Jacques Tati fut aussi et surtout un des tous meilleurs cinéastes français, développant un humour très différent des conventions de la comédie française. Il fut malheureusement bien mal récompensé par son milieu professionnel, n’ayant pu donner que six films en un peu plus de trente ans de carrière. Tati était à la fois un « ingénieur des gags » et un rêveur, aussi, à l’incontestable poésie atemporelle et universelle. Sur l’homme Jacques Tati, les informations (du moins celles disponibles sur le Net) sont une nouvelle fois terriblement maigres ; les biographies se limitent aux anecdotes des tournages de ses films, et peu sur Tati lui-même. Il reste cependant les interviews qu’il donna à la fin de sa vie, et les témoignages de ceux qui l’ont connu, à commencer par sa fille Sophie, pour éclaircir un peu le « mystère » Tati. Je dois à mon grand ami Jean-Pierre Godard, qui travailla avec lui durant ses dernières années, quelques anecdotes révélant que l’immortel Monsieur Hulot était un grand angoissé, démarrant chaque journée par un rituel maniaque solidement établi : tailler ses crayons à papier méthodiquement, avant de lâcher systématiquement la même phrase, « tu sais, c’est dur de faire rire ! ». Alors, allez savoir… ces quelques indices, liés à l’univers très peu orthodoxe du cinéma de Jacques Tati, révèlent peut-être un Aspie qui s’ignorait. Cherchons les autres indices cachés dans l’histoire de sa vie.

Jacques Tatischeff naquit au Pecq, dans les Yvelines, le 9 octobre 1907, fils d’un père directeur d’entreprise d’encadrement (lui-même fils naturel d’un comte et général de l’armée russe) et d’une mère d’origine hollando-italienne. On sait peu de choses sur l’enfance de Jacques Tati(scheff), si ce n’est qu’il fut un élève médiocre à l’école et au lycée, et qu’il abandonna les études à l’âge de seize ans pour suivre une formation d’apprenti encadreur dans l’entreprise familiale. De là à dire que Jacques Tati avait déjà le sens du cadre, il y a un pas que l’on ne franchira pas. Son seul centre d’intérêt connu : les sports. Excellent en équitation et en tennis, Tati conservera toute sa vie une passion pour le monde sportif, dans lequel il trouvera une source de gags intarissable. Souvenirs des courses cyclistes dans JOUR DE FÊTE, ou de la partie de tennis des VACANCES DE MONSIEUR HULOT… Un stage à Londres pour son service militaire dans le 16e Régiment de Dragons lui fit découvrir le rugby ; revenant en France, il rejoignit le Racing Club de France, dont le capitaine Alfred Sauvy organisait des spectacles amateurs de music-hall. Jacques Tatischeff, se découvrant un grand talent comique, imitant à merveille les gestes et les tics des sportifs de l’époque, abandonna le métier d’encadreur pour briller sur les planches, dans les spectacles de Sauvy et dans des numéros professionnels, à partir de 1931. Une inévitable période de vaches maigres, ses premiers engagements étant mal rémunérés. Les choses changèrent à partir de 1935, notamment suite à un article enthousiaste de Colette à son égard, en 1935. Tati approcha le cinéma par la petite porte, faisant des apparitions dans des courts-métrages dont certains sont considérés perdus (OSCAR CHAMPION DE TENNIS, en 1932). Citons en particulier SOIGNE TON GAUCHE, court-métrage humoristique de 1936 dû à René Clément, « brouillon » des futurs films de Tati (jouant un boxeur maladroit, qui croise notamment un facteur). Au début de la 2ème Guerre Mondiale, il fut mobilisé au 16e Régiment des Dragons, puis rejoignit une nouvelle unité, en mai 1940, participant à la Bataille sur la Meuse. La Débâcle arriva, Tati dut fuir avec son unité jusqu’en Dordogne avant d’être démobilisé et de rentrer à Paris. Des temps évidemment difficiles, où il fallait bien continuer à gagner sa vie ; Tati obtiendra un certain succès entre 1940 et 1942 avec ses « Impressions Sportives » jouées au Lido de Paris. Il rencontra Herta Schiel, une danseuse autrichienne ayant fui l’Anschluss, qui donna naissance en 1942 à Helga Marie-Jeanne Schiel ; Tati refusa de reconnaître l’enfant et fut renvoyé du cabaret. Vers 1943, Tati quitta Paris pour passer des mois à Sainte-Sévère-sur-l’Indre, avec le scénariste Henri Marquet, pour écrire le scénario d’un film, L’ECOLE DES FACTEURS. Décision motivée aussi par le fait que Tati, juif, devait échapper aux rafles ; il se réfugia dans une ferme du hameau voisin, en zone libre. Tati gardera toujours une grande affection particulière pour ce village entré dans la grande Histoire du cinéma, en devenant le décor de L’ECOLE DES FACTEURS et surtout de JOUR DE FÊTE. Jacques Tati épousa Micheline Winter en mars 1944, et ils auront deux enfants : Sophie (future monteuse adjointe de ses films), et Pierre-François. Il reviendra au cinéma, manquant de peu de remplacer Jean-Louis Barrault dans LES ENFANTS DU PARADIS, et jouant dans les films de Claude Autant-Lara : SYLVIE ET LE FANTÔME (1945) et LE DIABLE AU CORPS (1947). Il rencontra Fred Orain, le directeur des studios de Saint-Maurice et La Victorine à Nice, fondant avec lui Cady-Films en 1946, la société à l’origine de ses premiers longs-métrages.

Jacques Tati réalisa en 1947 le court-métrage L’ECOLE DES FACTEURS. Aussitôt après, Tati réalisa JOUR DE FÊTE, achevé en 1948 et seulement distribué en 1949 (les distributeurs français étaient très réticents à l’idée de distribuer ce film sans vedette, sorti de nulle part et à l’humour hors des « normes » françaises). Production compliquée car Tati ne faisait décidément rien comme tout le monde, expérimentant un tournage en couleur (procédé Thomsoncolor) à une époque où le noir et blanc était la seule norme. Il le tourna également en noir et blanc, la version « couleur » du film ne sera redécouverte qu’en 1995. JOUR DE FÊTE, dominé par la prestation de Tati en facteur gaffeur tentant de se convertir aux méthodes de distribution du courrier  »à l’américaine », rencontra un très grand succès en France, et remporta le Grand Prix du Cinéma Français en 1950. Trois ans plus tard, Jacques Tati revint sur les écrans dans la peau de Monsieur Hulot, son double fictionnel, dans LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT, tourné à Saint-Marc-sur-Mer en Loire Atlantique. Le film entérine le « style Tati », qui détonne par rapport aux comédies traditionnelles à la française : pensés comme part intégrante d’une véritable mise en scène, les gags fusent mais demandent une attention permanente de la part du spectateur, Tati les répartissant aussi bien à l’avant-plan qu’à l’arrière-plan, en confiant à chaque acteur et figurant (souvent des comédiens amateurs, membres de son équipe de tournage ou simples habitants du coin) une activité particulière. Les dialogues sont réduits à leur strict minimum, au profit de gags sonores imparables (le haut-parleur de la gare qui crache des informations incompréhensibles…). Tati remporta un très grand succès avec ce film qui échappe au temps, et remporta le Prix Louis-Delluc. Le film aura une influence toute particulière sur Blake Edwards, qui s’en inspirera pour LA PARTY, à travers le personnage de Hrundi V. Bakshi (Peter Sellers).

Après ce succès, Tati, brouillé avec Fred Orain, fonda Specta Films en 1956. Rejoint par Pierre Etaix, il écrivit et réalisa MON ONCLE qui sortit en 1958, retrouvant les habits de Monsieur Hulot. Nul n’a oublié l’arrivée du lunaire Hulot dans la villa hi-tech de son beau-frère, Monsieur Arpel, avec ses jets d’eau que la maîtresse de maison déclenche dès que quelqu’un entre… Avec MON ONCLE, Tati évolua, son personnage se faisant davantage l’observateur amusé, et quelque peu égaré, d’une société française gagnée par les excès de la technologie et de la consommation… Personnage qui peine à entrer dans ce monde si sérieux, à en comprendre les codes, faisant sans doute référence aux propres difficultés de Tati tournant le dos au métier d’encadreur en entreprise, dans sa jeunesse. Ce fut un nouveau succès ; Tati fut récompensé de l’Oscar du Meilleur Film Etranger. Installé avec sa famille à Saint-Germain-en-Laye, Jacques Tati, alors au sommet de son art, connut ensuite de cruels déboires affectant son travail. Il s’écoulera neuf ans entre MON ONCLE et le « Hulot » suivant, PLAYTIME, dont le tournage ne fut entamé qu’en 1964 pour une sortie en 1967. Extrêmement méticuleux, jusqu’à la maniaquerie, désirant garder le contrôle de ses films, Tati n’aimait pas travailler dans l’urgence, et les soucis financiers liés à un tournage coûteux (en 70 millimètres, avec la construction de décors gigantesques) l’affectèrent. Il dût mettre en hypothèque sa maison, et ses films furent placés sous séquestre par décision de justice. Sorti en 1967, PLAYTIME, satire tout à fait réussie du monde déshumanisé des grandes entreprises, fut mal accueilli en France, malgré son succès à l’étranger. Le film ne sortit pas aux Etats-Unis, privant Tati de recettes qui auraient pu l’aider à rembourser les investissements. Ce ne fut pas le cas et, malheureusement, Tati se retrouva accablé de dettes jusqu’à la fin de sa vie. Il réalisa un court-métrage en 1967, COURS DU SOIR, interprétant toujours Hulot. Après la mort de sa mère en 1968, Tati vendit sa maison pour s’installer à Paris ; Specta Films fut placée sous administration judiciaire. Des coups très durs pour le cinéaste-comédien durant ses dernières années.

Jacques Tati créa une nouvelle société de production, la CEPEC, limitant ses projets en raison de ses ennuis financiers. Tati réalisa son dernier « Hulot », TRAFIC, en 1971, co-produit avec une société hollandaise. Le style et l’humour inimitables de Tati étaient toujours là, dans cette observation piquante des moeurs étranges des automobilistes. Apparaissant souvent à la télévision, Jacques Tati signa son chant du cygne en 1973, en travaillant pour la télévision suédoise ; initialement prévu comme un téléfilm, PARADE, son dernier film, fut un adieu au monde du music-hall, du cirque et de la pantomime. En 1974, Tati dut vendre aux enchères les droits de ses films, pour une somme de 120 000 francs, insuffisante pour rembourser ses dettes. Il dut travailler pour des films publicitaires, tout en continuant d’écrire des scénarii (CONFUSION, L’ILLUSIONNISTE) qu’il ne put jamais mettre en scène. Un César d’honneur reçu en 1977 n’y changea rien. Toujours féru de sport, Tati signa son dernier court-métrage en 1978, FORZA BASTIA, suivant l’équipe de football corse en finale de la Coupe UEFA. Le film, non monté, ne fut pas distribué. Triste fin de carrière pour Jacques Tati, qui décéda le 4 novembre 1982 d’une embolie pulmonaire. Les hommages furent nombreux, mais on ne put que regretter que personne ne soit venu à la rescousse du cinéaste au moment de PLAYTIME…

Restera donc l’héritage de Tati, son oeuvre ayant été largement reconnue et redécouverte depuis des décennies. Même Steven Spielberg reconnut l’influence de son travail pour son film LE TERMINAL. Tati avait d’ailleurs rajouté à ses VACANCES DE MONSIEUR HULOT un gag clin d’oeil aux DENTS DE LA MER (le canot de Hulot se referme sur lui et se transforme en « mâchoires », terrorisant les baigneurs !). Le cinéaste américain cita d’ailleurs souvent dans ses films des scènes « à la Tati » couvrant des actions simultanées à l’avant-plan et à l’arrière-plan d’une même scène (même JURASSIC PARK glisse une courte scène de ce type autour de l’enclos des Raptors). Jacques Tati, plus de trente ans après sa mort, continue cependant de promener sa silhouette dégingandée dans la mémoire collective. Sainte-Sévère-sur-Indre et Saint-Marc-sur-Mer ne l’ont pas oublié et continuent de le commémorer. En 2001, Sophie Tatischeff, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff rachetèrent tous les droits du catalogue Tati, créant la société Les Films de Mon Oncle et ressortant les copies restaurées de ses films, pour les faire redécouvrir au public. Grâce à Sophie, co-réalisatrice du film, les bobines de FORZA BASTIA seront redécouvertes, assemblées et sorties en 2002. Des expositions et festivals lui sont régulièrement consacrés. Jacques Tati revint même à la vie sur les écrans en 2010, en dessin animé, pour le très touchant L’ILLUSIONNISTE adapté de son scénario par Sylvain Chomet, le réalisateur des TRIPLETTES DE BELLEVILLE.

 

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Impossible de ne pas parler de l’alter ego de Jacques Tati, Monsieur Hulot, dans le cadre de cet abédécaire. Un drôle de personnage qui affiche un certain comportement « Aspie », par ses réactions décalées et sa maladresse sociale permanente. Selon Jacques Tati lui-même, Hulot est «un personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu, et dont l’étourderie en fait un inadapté». Hulot, c’est tout d’abord un style vestimentaire unique : un imperméable beige trop large, un pantalon trop court, un blazer de sport, un chapeau de feutre, et la pipe au bec. Le tout est porté par un personnage dont la gestuelle traduit une inadaptation permanente au décorum social. Et Tati, mime de grand talent, sait faire passer ses émotions par les gestes plutôt que par le visage (d’un calme permanent) et la voix (les dialogues de Hulot se réduisant au strict minimum, souvent même à des marmonnements à peine perceptibles).

Hulot est un grand rêveur plutôt bohème, coupé des tristes réalités de ce monde, et qui ne peut forcément conserver longtemps un emploi (voir PLAYTIME). Dans TRAFIC, on le découvre inventeur, d’une Renault 4L bardée de gadgets joyeusement absurdes pour le camping. Il semble littéralement tomber du ciel, et ne pas avoir d’attaches particulières. On lui connaît certes une famille (sa sœur et son beau-frère, les redoutablement conformistes Arpel, et son cher petit neveu) et pas vraiment d’histoires sentimentales. Encore qu’il n’est pas insensible au charme d’une blonde vacancière avec qui il danse (LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT), ou d’une jeune VRP anglaise très speedée, obnubilée par son chien (TRAFIC). Hulot est un maladroit né, comme cela se constate souvent chez les Aspies… voir par exemple cette scène des VACANCES où, au restaurant, Hulot coincé à table à côté d’un minuscule convive « essuie » par inadvertance sa manche sur la bouche de celui-ci !. Il peine à rentrer dans le cadre normalisé d’une société de moins en moins humaine. Ses initiatives et ses bévues provoquent cependant moins la colère qu’un vague étonnement de la part des gens qu’ils croisent, comme si ceux-ci ne le remarquaient pas vraiment. Le regard d’une société éteinte par sa routine, qui ne prête plus attention aux rêveurs, aux « bizarres » en tout genre. Autant d’indices qui seront familiers aux personnes vivant avec le syndrome d’Asperger, qui se reconnaîtront peut-être au détour d’une scène d’un film de Tati.

- Cf. Hrundi V. Bakshi (LA PARTY) ; Peter Sellers, Steven Spielberg

 

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… Tenenbaum, Margot (Gwyneth Paltrow, dans LA FAMILLE TENENBAUM) :

Qualifier la famille Tenenbaum de « dysfonctionnelle » est un bel euphémisme… Les anti-héros de ce film de Wes Anderson sont tous en conflit plus ou moins larvé les uns avec les autres, et affichent quelques traits psychologiques familiers. Tous se rassemblent autour du père, Royal (Gene Hackman), ex-avocat rayé du barreau, une vieille fripouille qui fait croire qu’il se meurt du cancer et s’incruste chez son ex-femme Etheline (Anjelica Huston) pour ne pas finir à la rue. Etheline, psychologue, écrivaine et archéologue, a écrit « Famille de Génies », sur leurs trois enfants adoptés. Trois gamins surdoués devenus des adultes malheureux : Chas (Ben Stiller), as de la finance, dirigiste, angoissé, est traumatisé par la mort de sa femme et refuse de renouer avec son père ; Ritchie (Luke Wilson), le fils préféré de Royal, champion de tennis, a arrêté la compétition à 26 ans, suite à une dépression en public dont il ne se remet pas ; et il y a la fille, Margot (Gwyneth Paltrow), reconnaissable à son manteau de fourrure, son regard au rimmel, sa barrette rose et ses cigarettes… Dramaturge réputée, ayant commencé à écrire dès l’âge de onze ans, Margot se reclut dans sa salle de bain, refuse de parler à qui que ce soit, et affiche des tendances suicidaires (la télé sur la baignoire…). Même son mari, l’éminent neurologue Raleigh St. Clair (Bill Murray) n’arrive plus à lui parler et préfère se réfugier dans la rédaction de son prochain livre consacré à un jeune patient, Dudley Heinsberger. St.Clair, personnage ouvertement inspiré par le docteur Oliver Sacks, crée le terme « syndrome d’Heinsberger » (qui sonne étrangement familier) pour décrire le curieux handicap du jeune garçon qui ne reconnaît ni les couleurs, ni les formes, souffre d’amnésie mais a une ouïe parfaite. Tout ce petit monde va se retrouver et se croiser autour du faux mourant, qui cherche à rétablir les liens rompus par sa faute des années auparavant. Ce ne sera pas sans dégâts…

On connaît l’univers très personnel de Wes Anderson, déjà évoqué en ces pages, et abordé à travers les personnages de Max Fischer (RUSHMORE) et des enfants de MOONRISE KINGDOM. Les Tenenbaum sont sans doute les personnages les plus représentatifs de cet univers. Dans cette curieuse famille, tout le monde semble être « autiste » d’une manière ou d’une autre. Même les étrangers au groupe : Raleigh, Henry Sherman (Danny Glover), le soupirant d’Etheline, et Eli Cash (Owen Wilson), écrivain à succès, drogué, amant de Margot, et qui voudrait tant être un Tenenbaum. Tout ce petit monde peine à communiquer, s’évitant, se croisant et s’affrontant dans une ambiance oscillant entre rire léger, mélancolie et larmes. Le cas de Margot ne laisse que peu de doutes quand au syndrome d’Asperger : parlant à peine, affichant en permanence une expression neutre, la jeune femme se passionne pour le théâtre, les arts et la danse, mais souffre de difficultés évidentes à comprendre les relations humaines normales. Elle a fait des fugues dans sa jeunesse, a collectionné les amant(e)s en pagaille, connu un premier mariage/divorce express à 19 ans. Derrière son calme apparent, la jeune femme souffre en silence. Il faut dire que son égoïste paternel, qui rappelait constamment qu’elle était adoptée, n’a rien fait de mieux que de la rabaisser en permanence – en critiquant ouvertement sa première pièce, au lieu de l’encourager, à l’anniversaire de ses onze ans. Le vieil homme évincé a beau monter un stratagème pour recoller les morceaux avec sa famille, la confiance détruite de Margot n’est pas facile à reconstruire… Cela finira par s’arranger doucement, à demi-mots, entre eux deux. Margot vit aussi une histoire d’amour malheureuse, avec son frère adoptif Ritchie. Histoire forcément contrariée (l’interdit légal et moral de l’inceste, alors même qu’ils ne sont pas apparentés), qui reprend par une scène de retrouvailles autour de la chanson THESE DAYS de Nico, et manque de mal tourner avec la tentative de suicide de Ritchie… Malgré tout, la vie continuera ; Margot et Ritchie se retrouveront dans la tente de camping de leur enfance (le seul endroit qui les réconforte, refuge typiquement autiste), et seront ensemble pour assister aux funérailles de leur père. Sans que cela résolve forcément les conflits en cours avec Raleigh et le reste de la famille.

Dans ce film inclassable au charme fou, et discret, les comédiens sont au diapason. Gwyneth Paltrow trouve sans doute là un de ses meilleurs rôles, une performance toute en « underplaying », en émotions restreintes (tout juste deux timides sourires affichés pendant tout le film). Et, grâce à elle, Margot Tenenbaum devient un personnage emblématique de l’univers familier de Wes Anderson.

- Cf. Wes Anderson, Bill Murray, Nico, Oliver Sacks ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM)

 

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… Tesla, Nikola (1856-1943) :

Le Prométhée post-moderne… Parmi les grands inventeurs de l’Histoire, le cas de Nikola Tesla, qui fut l’employé puis le grand rival de Thomas Edison, révèle un personnage extraordinaire à plus d’un titre ; Tesla développa des inventions, des brevets (dont le nombre varie selon les sources, entre 278 - chiffre officiel - à 900) et des idées visionnaires qui sont toujours appliquées de nos jours. Ceci grâce à une capacité exceptionnelle de conceptualisation de ses idées qui ne cessa pas d’étonner ses contemporains. On doit notamment à Tesla d’avoir réalisé ou imaginé le moteur électrique asynchrone, l’alternateur polyphasé, le montage triphasé en étoile, la commutatrice, l’amélioration du système d’alimentation électrique continu, le transport de l’énergie électrique en courant alternatif, un générateur haute fréquence, la lampe haute fréquence (précédant les futurs accélérateurs à particules et microscopes électroniques), les télécommandes, la fameuse bobine Tesla, la « télé-automatique » (des navires-robots commandés à distance), la télégraphie sans fil, les résonateurs à haute fréquence, le principe du radar… On pourrait aussi citer une liste interminable d’inventions jamais concrétisées, dont une caméra censée enregistrer et projeter les pensées, qui aurait certainement révolutionné l’industrie du cinéma à elle toute seule. Mais les réussites indéniables de Tesla lui valurent aussi un lot considérable d’incompréhensions et d’inimitiés, ainsi qu’une image de « Savant Fou » quelque peu faussée, alimentée par son caractère particulier… Tesla souffrit durant toute sa vie de troubles obsessionnels sévères, et fut apparemment incapable d’établir ou de conserver des relations humaines normales. La lecture des biographies qui lui sont consacrées (comme le remarquable TESLA MAN OUT OF TIME / NIKOLA TESLA L’HOMME QUI A ECLAIRE LE MONDE de Margaret Cheney) révèle, à n’en pas douter, un authentique cas de syndrome d’Asperger chez ce savant hors normes.

Il naquit le 10 juillet 1856 à Smiljan (l’actuelle Croatie, faisant alors partie de l’Empire d’Autriche), dans un famille imprégnée de culture religieuse. Son père, Milutin, était un pope orthodoxe serbe, et sa mère Duka une fille de prêtre orthodoxe. Bien qu’analphabète, Duka Tesla était dotée d’une mémoire remarquable (enseignant de mémoire les poèmes serbes à ses enfants), très douée pour fabriquer des outils d’artisanat pour ses tâches quotidiennes, et eut une très grande influence sur le jeune Tesla. Ce dernier raconta dans ses mémoires qu’il souffrit très jeune de « visions » et d’éclairs aveuglants apparaissant devant ses yeux, visions toujours liées à un mot ou une idée – une manifestation typique de synesthésie. Il développa une mémoire photographique pour ainsi dire absolue, l’amenant à se remémorer des souvenirs d’enfance dans le moindre détail. Il mentionna aussi avoir beaucoup souffert d’insomnies et d’hypersensibilité visuelle et auditive durant l’enfance. Soit autant de signes autistiques très développés. Nikola Tesla avait aussi un frère aîné, Danijel, qui mourut à cause d’un accident de cheval ; Tesla, âgé de cinq ans, fut traumatisé par le drame, au point semble-t-il d’occulter dans ses mémoires sa probable responsabilité dans l’accident, par sentiment de culpabilité. Le jeune Tesla développa très tôt de remarquables aptitudes intellectuelles : passionné par les animaux et les phénomènes naturels, il s’interrogeait sur leur nature ; encouragé par sa mère, il développa très vite un talent de bricoleur et d’inventeur d’objets ; et, pour cela, il s’entraîna à visualiser mentalement ses inventions, sans dessins préalables. A 14 ans, Tesla savait déjà effectuer le calcul intégral de tête, étonnant ses professeurs. Inventeur autodidacte à 17 ans, Tesla évita la conscription en 1874, et se réfugia dans les montagnes de Tomingaj, découvrant de visu la puissance des orages naturels et des courants de rivière. Entré en 1875 à l’école polytechnique de Graz, il réussit à assimiler le programme des deux premières années en une seule. Bénéficiaire d’une bourse confiée par l’administration des Confins militaires, Tesla interrompit ses études après le premier semestre de sa troisième année, la suppression des Confins signifiant celle de sa bourse.

Le jeune homme quitta Graz en décembre 1878, et ne contacta pas sa famille, préférant déménager à Marburg (Maribor en Slovénie), pour travailler comme assistant ingénieur pendant un an. Refusant de retourner chez les siens, il fit une dépression nerveuse, la première d’une série de crises qui l’accableront tout le reste de sa vie. Ce fut la police qui le ramena aux siens, trois semaines avant le décès de son père. Tesla reprit des études à l’université Charles de Prague à l’été 1880. Il y fit la rencontre du philosophe et physicien Ernst Mach, qui aura sur lui une influence déterminante ; mais il arrêta de nouveau ses études après un semestre. Travaillant comme ingénieur à Budapest, à l’Office central du télégraphe, Tesla élabora avec Nebojsa Petrovic un projet de turbines doubles produisant une puissance continue. Il devint électricien en chef de la compagnie, puis ingénieur en chef du premier système téléphonique de Hongrie. A cette époque, Tesla créa le très probable premier haut-parleur de l’Histoire. Tesla alla ensuite à Paris, en 1882, pour travailler à l’amélioration des équipements électriques de la Continental Edison. Pour l’occasion, il mit au point le premier moteur à induction à courant alternatif triphasé, et imagina plusieurs autres inventions remarquables, telles des instruments utilisant les champs magnétiques rotatifs… Personne ne s’intéressait à ses travaux, à part un collaborateur proche d’Edison, Charles Batchelor, qui écrivit une lettre de recommandation au « Sorcier de Menlo Park ». Tesla partit donc aux Etats-Unis en 1884, débarquant presque sans un sou en poche (à cause d’un vol durant le voyage). Dès son arrivée, il se mit au travail pour Edison à New York, alimenté par le réseau électrique en courant continu, sources de pannes et d’incendies fréquents. Les deux hommes, aux personnalités très affirmées, aussi susceptibles et égocentriques l’un que l’autre, ne s’entendront pas. Défenseur du courant alternatif, Tesla démissionnera, n’appréciant guère les méthodes de travail très empiriques d’Edison, ni son hygiène jugée douteuse, ni son « humour américain » justifiant sa pingrerie d’employeur…

Tesla connut une période difficile après son passage chez Edison, des échecs financiers (causés par des financiers sans scrupules) et une nouvelle crise de dépression. Mais grâce au soutien de l’attorney Charles F. Peck et Alfred S. Brown, directeur de la banque Western Union, il put fonder en avril 1887 la Tesla Electric Company et construire son laboratoire de recherches au 89 Liberty Street à Manhattan, travaillant sur son moteur à induction basé sur un champ magnétique rotatif. Le brevet fut enregistré en mai 1888. Cette même année, Tesla démontra son système de courant alternatif à l’American Institute of Electrical Engineers, dont la réussite parvient aux oreilles de George Westinghouse, ingénieur-entrepreneur des chemins de fer et grand rival d’Edison, qui l’engagea comme conseiller ; le jeune savant mit ainsi au point leur système d’alimentation électrique en alternatif surpassant celui en continu d’Edison. Celui-ci le prit très mal : ce fut le début de  »la Guerre des Courants », où les coups bas furent de mise, surtout du côté d’Edison… Le grand inventeur américain devait cependant bien admettre, de mauvaise grâce, la supériorité du système conçu par son ex-employé.

Ce dernier, remarquablement doué pour se mettre en valeur, devint vite la coqueluche de la société new-yorkaise. En 1891, Tesla démontra les bienfaits de la transmission d’énergie sans fil (qui deviendra « l’effet Tesla »), et déposa le brevet de la lampe Tesla (les fameuses lampes émettant ces spectaculaires arcs électriques à la « Frankenstein »…). Naturalisé américain, Tesla fit établir son grand laboratoire de South Fifth Avenue à New York. Tesla retourna voir sa mère mourante en 1892, et connut une nouvelle crise dépressive après son décès, crise accompagnée cette fois d’un rêve mystique où un ange lui annonça la mort de Duka, même s’il se convaincra d’une simple coïncidence. Rentré aux Etats-Unis, Tesla reprit son travail immédiatement. Ses démonstrations continuèrent de faire sensation. Mais la « Guerre des Courants » faillit amener Westinghouse à la banqueroute, obligeant celui-ci et Tesla à arrêter leur partenariat. Tesla fit des conférences et démonstrations sur la transmission sans fil, par ondes radio. En 1894, il découvrit par accident que les pellicules de son laboratoire avaient « imprimé » l’image du squelette de ses mains, durant ses expériences électriques. Un incident similaire eut lieu quand il photographia son ami Mark Twain, illuminé par un tube Geissler en 1895. Tesla avait par hasard ainsi découvert, avant Roentgen, les rayons X ! Malheureusement, l’incendie de son laboratoire en mars 1895 détrusit d’innombrables inventions, plans, notes de travail, photos… Tesla fut une nouvelle frappé de dépression avant de se replonger de plus belle dans le travail, reprenant en 1896 les expériences sur les rayons X, et sur la transmission des ondes radio, bien avant Marconi. En 1898, Tesla mit au point le « téléautomate », un bateau radiocommandé, ancêtre commun de nos jouets télécommandés, et des drones de combat militaires.

Pour poursuivre ses recherches en toute tranquillité, loin des mondanités new-yorkaises, sur la transmission de l’électricité, Nikola Tesla fit construire un nouveau laboratoire à Colorado Springs, où il s’installa en mai 1899. Dans une région montagneuse, exposée aux orages, l’inventeur-ingénieur trouva le terrain idéal pour ses travaux, créant sa légende du « savant fou » défiant les dieux au sommet d’un mont solitaire. Créant un système complexe pour mesurer l’électricité atmosphérique, les fréquences radio, la résonnance, les effets hétérodynes, l’observation d’ondes stationnaires, Tesla prouva que la Terre conduit l’énergie électrique, à travers des expériences spectaculaires ; à des dizaines de kilomètres de son laboratoire, les habitants du Colorado voyaient soudain apparaître des gerbes d’étincelles et de foudre, les ampoules éteintes se mettaient à briller subitement, les chevaux recevant les chocs électriques dans leurs sabots ferrés devenaient fous… Tesla capta aussi des signaux magnétiques émis par la planète Jupiter, mais crut à tort qu’il s’agissait d’un signal extra-terrestre émis depuis Mars (LA GUERRE DES MONDES d’H.G. Wells avait marqué les esprits)… Malheureusement, les expériences de Tesla, trop coûteuses, ne trouvaient pas d’acquéreur et d’application pratique immédiate ; il dût quitter Colorado Springs en 1900. Tesla repartit vers la Côte Est, à Wardenclyffe, où il poursuivit ses expériences en faisant construire un autre laboratoire pourvu d’une tour, transmetteur géant d’énergie électrique. La construction fut sans cesse freinée par les problèmes de financement, Tesla devant avoir recours aux fonds du redoutable J.P. Morgan, actionnaire majoritaire de son travail. Lorsque, le 12 décembre 1901, Guglielmo Marconi fit sa fameuse transmission transatlantique par ondes radio, Tesla affirma que l’ingénieur italien s’était emparé de ses brevets… Il restera persuadé que Marconi l’avait délibérément spolié ; à l’issue de longues batailles juridiques, le savant italien eut gain de cause. Pourtant, les historiens s’accorderont à dire que Tesla avait découvert bien avant Marconi les possibilités de la transmission radio… mais qu’il n’avait pas su protéger ses brevets.

En 1906, pour son cinquantième anniversaire, Tesla fit une démonstration réussie d’une nouvelle invention jaillie de son esprit : la turbine sans pales, qui portera son nom. Il inventa aussi l’oscillateur mécanique à vapeur ; il fit des expériences dans son laboratoir d’Houston Street sur cet appareil surnommé « la machine à séismes » ; l’appareil généra une « résonance » faisant trembler les immeubles voisins. La machine faillit même faire détruire son propre immeuble, et il dut la détruire à coups de maillet avant l’intervention de la police. Sa situation financière s’aggravait : faute de fonds délivrés par Morgan, la Tour de Wardenclyffe sera peu à peu abandonnée, pour être finalement détruite en 1917 par les U.S. Marines. Ses travaux à Wardenclyffe lui permirent cependant de construire une nouvelle station à Sayville, Long Island, pour la compagnie Telefunken. La situation empira avec la Première Guerre Mondiale ; Tesla, cherchant toujours des investisseurs, perdit les financements liés à ses brevets déposés en Europe. Les dettes, elles, s’accumulaient.

Tesla ne fut jamais récompensé du Prix Nobel pour ses travaux visionnaires, malgré une annonce prématurée de l’agence Reuters en 1915 affirmant qu’il allait partager son prix, en Physique, avec Edison. Ironiquement, en 1917, l’American Institute of Electrical Engineers lui remit… la Médaille Edison. L’esprit toujours actif, Tesla établit en août de cette année les principes de fréquence et d’énergie qui seront à l’origine des tous premiers radars. Tesla croisa Albert Einstein en 1921, durant une tournée d’inspection de la Station Marconi de New Brunswick, les deux hommes posant sur une photo collective d’illustres savants. Difficile de croire que les deux hommes s’entendirent, Tesla se montrant très critique de la théorie de la relativité d’Einstein, se basant sur des croyances personnelles plus mystiques que scientifiques. Tesla émit son dernier brevet en 1928, pour un prototype d’avion à décollage vertical (ADAV ou, en anglais, VTOL), ancêtre du tiltrotor. Les dernières années du savant furent assez tristes ; malgré son prestige, et les salaires honorifiques reçus de la part de Westinghouse, Tesla vivait de plus en plus pauvrement, obligé de partir vivre dans un hôtel modeste, le New Yorker, lui qui était jadis le centre d’attraction du tout New York. Il refusa pourtant le plan de soutien financier défendu en sa faveur par son confrère Michael Pupin, en Yougoslavie, préférant recevoir une modeste pension, pour se concentrer exclusivement sur ses recherches. Il reçut la Médaille John Scott en 1934… après Edison (1889 et 1929) et Marconi (1931). Atteignant les 80 ans, Tesla travaillait toujours sur la transmission d’énergie, sur de nouveaux moyens de communication, et sur une méthode de détection des gisements minéraux souterrains. Il fut souvent consulté et interviewé sur divers sujets sur lesquels son éclairage scientifique apportait des opinions tranchées, souvent brillantes (sur l’inégalité entre hommes et femmes, la mise en doute de la Société des Nations), jamais banales et parfois contestables (comme sa croyance, souvent partagée alors, en l’eugénisme). Durant les dernières années de sa vie, il se prit de passion exclusive, obsessionnelle, pour les pigeons, qu’il nourrissait même dans sa chambre d’hôtel.

Etudiant le Générateur de Van de Graaff, Tesla, imagina une machine à « rayon téléforce », arme « pacifique » qu’il espérait voir mettre fin à toutes les guerres, et que la presse déformera en « Rayon de la Mort » : un canon à particules qui serait capable d’être utilisé contre l’infanterie ou l’aviation, à très longue distance. Il affirma travailler sur l’idée depuis les années 1900, et même l’avoir construit et utilisé en 1937. Un coup de bluff probable, pour obtenir des fonds et négocier avec l’US War Department, le Royaume-Uni, l’URSS et la Yougoslavie. Mais ce fut en pure perte. Tesla montrait même des signes de paranoïa grandissante, affirmant un jour que des espions avaient volé les plans de sa machine, sans plus de preuves. Pauvre, solitaire, il mourut le 7 janvier 1943 d’une thrombose coronaire dans sa petite chambre du New Yorker. L’ingénieur eut droit aux funérailles d’un chef d’état, à New York. Au terme d’une très longue procédure judiciaire, son neveu Sacha Kosanovic parvint en 1957 à récupérer l’urne funéraire et une partie de ses manuscrits, désormais conservés au Musée portant son nom, à Belgrade. Le nom de Tesla fut attribué à une unité d’induction magnétique en 1956. Son génie fut largement reconnu, comme celui d’un pionnier capable de surpasser Edison (ceci bien que les américains ignorent fréquemment le nom de Tesla au bénéfice de leur champion…).

La légende née de la vie Tesla est quant à elle « éclairée » par les découvertes faites sur l’autisme et le syndrome d’Asperger. Nul doute en effet que le grand savant et inventeur était manifestement autiste Asperger. Cet homme, titulaire de quatorze doctorats, fascinait ses contemporains par un esprit extrêmement cultivé, et, on l’a dit, pourvu d’une faculté de conception visuelle et d’une mémoire dont il tirait une immense fierté. Ces capacités exceptionnelles s’accompagnaient évidemment d’obsessions et de grandes difficultés relationnelles. Tesla se passionnait pour la mythologie hindoue et particulièrement la langue sanskrit, maîtrisait huit langues différentes, et était féru de poésie, de philosophie, de musique, de gastronomie et de bons vins. Lecteur passionné, il ne pouvait s’empêcher de lire toute l’oeuvre d’un auteur s’il avait apprécié l’un de ses livres – ce fut certainement le cas de Mark Twain, qu’il commença à lire durant sa jeunesse, alors qu’il se remit du choléra qu’il avait contracté. Tesla et Twain furent d’excellents amis durant les années 1890.

La routine de vie de Tesla, à partir de son arrivée à New York, était établie comme ceci : travail ininterrompu de 9 heures du matin à 6 heures du soir, en général. Puis le soir, dîner entre 8 et 10 heures du soir, à ses tables favorites du Delmonico ou du Waldorf-Astoria ; Tesla téléphonait sa commande au serveur du restaurant, le seul habilité à le servir ; il s’asseyait toujours à la même place de ce restaurant, avec 18 serviettes apprêtées pour nettoyer les couverts et assiettes. Il acceptait rarement les mondanités, avant de repartir le plus souvent travailler jusqu’à 3 heures du matin, et ne dormait jamais plus de 2 heures par nuit (même s’il s’autorisait quand même parfois quelques petites siestes dans la journée pour récupérer)… Il travailla même une fois pendant 84 heures d’affilée, sans sommeil. Très soucieux de son apparence vestimentaire et physique, Tesla s’astreignait à une hygiène et une discipline alimentaire strictes, marchant à pied quotidiennement (8 à 10 miles par jours), en s’écrasant les orteils une centaine de fois pour chaque mile parcouru, affirmant que cela stimulait son intelligence. Tesla affirma que ses yeux avaient pâli, virant au gris-bleu, sous l’effet de sa « puissance mentale ».

L’indice le plus évident du syndrome d’Asperger chez Tesla concerne son difficile sens des relations humaines ; bien que courtois, Nikola Tesla, sous les feux de la célébrité dans les années 1890, resta obstinément célibataire, ce qu’il resta d’ailleurs toute sa vie, affirmant avoir toujours été totalement chaste vis-à-vis de la gent féminine. Chose difficilement compréhensible pour la haute société new-yorkaise qui se demandait pourquoi le savant, obnubilé par ses travaux, refusait toutes les marques d’intérêt romantique des femmes les plus en vue de la ville. Il eut des relations amicales, et même affectueuses, toutes platoniques, avec Katharine Johnson (épouse de son ami Robert Underwood Johnson), la pianiste Marguerite Merington, ou encore Anna Morgan (fille de J.P. Morgan)… A la fin de sa vie, il regretta pourtant le choix qu’il s’était imposé, réalisant à demi-mot combien son besoin permanent d’inventer, de travailler, l’avait aliéné de ses semblables. Amoureux nostalgique des animaux de son enfance, Tesla affirma même n’avoir ressenti de vrais sentiments amoureux qu’une seule fois, pour une femelle pigeon, dans ses dernières années. Ce désintérêt total, ou contrarié, pour la vie amoureuse, alla cependant de pair avec un sens de l’amitié affirmé, parfois même exclusif, avec des personnalités comme Robert Underwood Johnson, Francis Marion Crawford, Stanford White, Mark Twain… mais aussi, plus dommageable, avec un certain George Viereck, futur propagandiste nazi.

L’éventail des obsessions, manies et troubles phobiques qu’avait Nikola Tesla nous paraissent évidemment comme des signaux autistes, qui, à son époque, furent indissociables de son image faussée de savant fou. Tesla développa une addiction au jeu durant ses années d’études à Graz (il dilapida sa fortune durant d’interminables parties de cartes, pouvant jouer souvent plus de 48 heures sans s’arrêter). Il avait une peur aiguë des germes et de la contamination, détestait serrer les mains et toucher les cheveux ; il détestait tout autant les bijoux, les objets ronds et les parfums. Obsédé par le chiffre 3, il ne séjournait que dans des hôtels devant avoir celui-ci dans leur numérotation, et, avant d’entrer dans un bâtiment quelconque, il en faisait trois fois le tour. Il pouvait se montrer blessant envers les autres personnes, si celles-ci lui paraissaient sales et négligentes : détestant surtout les personnes obèses, il licencia sans délicatesse une de ses secrétaires, « coupable » d’être trop grosse à ses yeux, au point de faire pleurer la malheureuse. Il obligea un employé, mal vêtu à ses yeux, à changer un jour de tenue. Tesla pouvait aussi commettre des impairs : à la mort d’Edison, par exemple, au lieu de se joindre aux louanges générales, il eut des commentaires désobligeants sur la méthode de travail et la saleté de son rival… Cette attitude typique d’une personnalité autiste lui causa, on s’en doute, beaucoup de problèmes, notamment dans ses relations financières avec l’ombrageux J.P. Morgan. Cette attitude allait souvent de pair avec une forme de naïveté et d’inconscience constatée au début de sa carrière (ses déboires auprès d’Edison ou de financiers escrocs abusant ainsi de sa confiance), et même, et surtout, dans sa relation difficile avec son père (absence de réponse, refus de venir le voir avant sa mort). Se rappeler aussi l’excessif sentiment de culpabilité initial, lié à la mort de son frère. Une crise de confiance en soi qui l’amena peut-être à se replier davantage, au fil du temps, dans un univers d’inventions sur lequel il voulait avoir le contrôle absolu.

Un personnage pareil allait forcément connaître une postérité fictionnelle, renforçant le mythe prométhéen déjà solidement établi de son vivant. Tesla est ainsi apparu dans des romans, des films, des séries (produites dans son ex-Yougoslavie natale), même des bandes dessinées, des dessins animés (le mythique SUPERMAN des frères Fleischer le voit affronter le super-héros kryptonien !), des chansons et des jeux vidéo ! L’incarnation la plus marquante à ce jour du grand savant en fiction est certainement LE PRESTIGE, roman de Christopher Priest adapté brillamment en 2006 par Christopher Nolan ; personnage secondaire important de l’intrigue, Tesla, dans son laboratoire de Colorado Springs, y est interprété par le grand David Bowie, le chanteur-musicien anglais enrichissant une filmographie déjà bien fournie en personnages étranges. Il ne reste plus qu’à espérer que soit consacrée un jour à Tesla une « biopic » digne de ce nom, pour le faire redécouvrir au grand public.

 – Cf. Thomas Edison, Albert Einstein, Mark Twain

 

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… Thoreau, Henry David (1817-1862) : 

Ecrivain essayiste, enseignant, philosophe, naturaliste et poète, Henry David Thoreau demeure l’un des penseurs les plus originaux de l’Histoire des Etats-Unis du 19ème Siècle ; un touche-à-tout libertaire, véritable pionnier de l’écologie moderne, l’auteur de WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS, vu par ses congénères comme un hurluberlu retiré de la vie sociale, mal apprécié de son vivant, peut se targuer d’avoir influencé les grands mouvements démocrates et libertaires du siècle suivant : son livre LA DESOBEISSANCE CIVILE inspira des figures littéraires telles que Léon Tolstoï, Marcel Proust, Ernest Hemingway (dans son engagement dans la Guerre Civile Espagnole), ainsi que le Mahâtma Gandhi ou Martin Luther King qui appliquèrent avec le succès que l’on sait ses principes de désobéissance non-violente. Pas un mince exploit de la part de cet « original », dont le parcours et la personnalité, qui nous sont essentiellement connus par les écrits de ses proches amis (William Ellery Channing, Harrison Blake, et surtout son mentor et ami Ralph Waldo Emerson), nourrissent une oeuvre intense. Les études sur la personnalité de Thoreau laissent évidemment supposer par des spécialistes que l’écrivain fut sans doute légèrement autiste, et probablement Aspie.

David Henry Thoreau naquit à Concord, Massachusetts, le 12 juillet 1817, le plus jeune fils des quatre enfants de John et Synthia Thoreau – un frère aîné, John Jr., deux soeurs, Helen et Sophia. Les Thoreau, descendants de familles écossaises et françaises (de Jersey) comptaient un aïeul rebelle, Asa Dunbar, le grand-père maternel de Thoreau ; ce dernier joua un grand rôle dans la première manifestation étudiante américaine, la « Rébellion de pain et de beurre » survenue à Harvard en 1766. Le jeune David (ainsi nommé en hommage à un oncle récemment décédé) trouva très vite sa passion : la nature, et la vie sauvage, en découvrant dès ses cinq ans l’étang de Walden (Walden Pond) auquel son nom restera lié à jamais. Il se découvrit très tôt un talent pour l’écriture, rédigeant son tout premier poème, LES SAISONS, dès l’âge de dix ans ; à onze ans, Thoreau apprit à l’école le latin, le grec, le français, l’italien, l’allemand et l’espagnol. Il devait suivre sa famille, souvent en difficulté financière, au gré des emplois de son père qui ouvrit une fabrique de crayons à Concord en 1824. Le jeune homme décrocha une bourse d’études à Harvard, et, de 1832 à 1837, se spécialisa en anglais, en rhétorique, en étude de la Bible, en philosophie et en sciences. Par l’entremise de son amour de jeunesse, Lucy Brown, Thoreau rencontra Ralph Waldo Emerson, son mentor, père fondateur du mouvement transcendantal qui fit naître la grande littérature américaine. En dehors des études, Thoreau devint enseignant en 1835 à Canton, dans le Massachusetts ; ce fut cette année-là qu’il découvrit vraiment les vertus du transcendantalisme prôné par Emerson. Grâce à ce dernier, il rejoignit le Transcendantal Club après avoir obtenu son diplôme, participant totalement à l’émergence de « la Renaissance Américaine » littéraire. Nommé instituteur à l’école publique de Concord, Thoreau, révolté par la pratique des punitions corporelles envers les élèves, démissionna vite. Sans emploi, il fut poussé par Emerson à écrire. Thoreau écrivit et publia ses premiers textes, et, symboliquement, inversa l’ordre de ses prénoms pour s’affirmer : Henry David Thoreau « naquit » au monde, à l’âge de vingt ans.

En 1838, Thoreau, rejoint par son frère John, ouvrit une école privée pour appliquer les concepts d’éducation progressistes prônés par Elizabeth Peabody : interdiction de violenter les élèves, association de ceux-ci à la discipline de l’école, sorties d’éveil, promenades et apprentissage de l’herborisation. Thoreau effectua cette année-là la première de ses excursions solitaires, dans les forêts du Maine. L’année suivante, de nouveaux voyages sur les rivières Concord et Merrimack l’inspireront à écrire UNE SEMAINE SUR LES RIVIERES DE CONCORD ET MERRIMACK ; continuant d’écrire sans relâche, Thoreau choisit de devenir poète et de s’émanciper du mouvement transcendantaliste. Il ne rompit pas ses liens avec Emerson, qui lui fit découvrir l’orientalisme (notamment le Bhagavad-Gitâ), le bouddhisme, et la culture des Amérindiens, qui seront autant de passions exclusives durant sa vie. Passions qui, on s’en doute pour le dernier cas, devaient susciter beaucoup d’incompréhensions de la part de ses contemporains… Cessant d’enseigner dans son école privée en 1841, Thoreau fut un temps le tuteur du fils d’Emerson, tout en travaillant comme assistant éditorial et manoeuvre-jardinier. Les frères Thoreau courtisèrent la même femme, Ellen Sewall, sans succès. Eloigné des cercles littéraires contemporains, Thoreau donna ses premières conférences à cette époque. 1842 fut une année noire : son frère John mourut du tétanos le 12 janvier ; plus tard dans l’année, le fils d’Emerson mourut de la scarlatine, à l’âge de six ans. L’écrivain se plongea dans le travail, publiant L’HISTOIRE NATURELLE DU MASSACHUSETTS.

Il séjourna en 1843 à New York, devenant l’enseignant des enfants du frère d’Emerson, et découvrit de nouveaux trésors de la littérature orientale dans la New York Library Society. Revenu à Concord en 1844, sans emploi, il dut travailler dans l’usine de crayons familiale, une activité qu’il n’aimait pas. Sa santé, déjà affaiblie par une tuberculose contractée en 1835, se détériora gravement à cause de l’inhalation des poussières de l’usine. Thoreau inventa cependant un procédé pour produire de meilleures mines de crayons, et transforma l’atelier en usine de production de graphite pour encre de machines de typographie. Son travail à l’usine ne le satisfaisant pas, Thoreau se jura de « gagner sa vie, sans aliéner sa liberté ni exercer une activité incompatible avec son idéal ». A la fin de l’année, Emerson lui acheta une parcelle de terrain autour de l’étang. Le 4 juillet 1845, Thoreau débuta son expérience de « vie simple » au grand air, dans une cabane au bord de Walden Pond, sur les terres d’Emerson, expérience qui durera deux années, deux mois et deux jours. Une vie qui ne fut pas celle d’un ermite, malgré l’éloignement de la vie moderne ; plutôt une expérience similaire à celle de Jean-Jacques Rousseau dans la forêt d’Ermenonville. Il trouvera à Walden l’environnement idéal pour ses pensées et ses écrits, exprimés dans WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS. Le 25 juillet 1846, Sam Staples, agent de recouvrement des impôts locaux, lui ordonna de payer six ans d’arriérés. Thoreau refusa de payer, en opposition à l’esclavage et à la guerre américano-mexicaine, soutenus par le Massachusetts. Il passa une nuit en prison et fut relâché contre son gré. Cet incident fournira la base de réflexion de son futur essai, LA DESOBEISSANCE CIVILE. Il accueillit l’assemblée générale des anti-esclavagistes de sa commune, le 1er août 1846, pour commémorer l’émancipation des esclaves aux Antilles, et mena une excursion au Mont Katahdin racontée dans le premier chapitre de THE MAINE WOODS. Thoreau quitta Walden Pond le 6 septembre 1847, vivant chez Emerson pendant presque un an. Lorsque ce dernier partit en Angleterre, Thoreau s’occupa de sa maison pendant 10 mois, écrivant sur les Amérindiens – un travail qui l’occupera durant 14 années, rédigeant 3000 pages de notes et de citations. Thoreau revint travailler chez son père pour payer ses dettes, devenant arpenteur et peintre en bâtiments. Il donna des conférences à succès sur son séjour à Walden, et d’autres qui le mèneront à écrire LA DESOBEISSANCE CIVILE en 1849, réitérant son opposition à la guerre américano-mexicaine et ses principes pacifistes. Ses conférences et expériences écrites firent de lui un modèle pour de nombreux jeunes admirateurs. Cette même année, UNE SEMAINE SUR LES RIVIERES CONCORD ET MERRIMACK, écrit en mémoire de son frère défunt, fut à l’origine d’une brouille avec Emerson, à cause d’une mauvaise publicité faite par Munroe, l’éditeur de ce dernier, et de faibles ventes du livre synonyme de dettes. Thoreau perdit une de ses soeurs, Helen, emportée par la tuberculose.

En 1850, la famille Thoreau emménagea dans une maison de Concord. L’écrivain rapatria en juillet, à Fire Island, la dépouille de son amie Margaret Fuller morte dans un naufrage. L’année suivante, Thoreau protesta contre les lois esclavagistes, aidant même des esclaves à fuir pour rejoindre le Canada. Il se passionna pour les écrits et travaux de William Bartram et surtout de Charles Darwin (LE VOYAGE DU BEAGLE). Entre deux grands voyages d’excursion et la révision de ses manuscrits, Thoreau, devenu géomètre expert, eut là l’occasion idéale de se rapprocher de la nature : il se documenta passionnément sur la botanique, les bois de Concord, le mûrissement des fruits, la mesure de la profondeur de son cher étang, les migrations aviaires, la mesure des saisons météorologiques, etc. Rédigeant en 1852 ses carnets d’histoire naturelle (AUTUMNAL TINTS, THE SUCCESSION OF TREES, WILD APPLES), il commença l’écriture d’UN YANKEE AU CANADA (édité en 1866). Il se détacha de plus en plus de l’entreprise paternelle, en pleins ennuis financiers. Thoreau refusa les honneurs de l’invitation de l’American Association for the Advancement of Science. En 1854, il donna une conférence formant les essais L’ESCLAVAGE DANS LE MASSACHUSETTS et LA VIE SANS PRINCIPE. En août de cette année, ce fut la publication de WALDEN, son premier succès littéraire. Ayant reçu 44 livres orientaux d’un jeune anglais, Thomas Cholmondeley, en 1855, Thoreau avait alors la plus belle bibliothèque orientale d’Amérique. Il publia plusieurs essais sur la péninsule de Cape Cod, en résultat de ses voyages. Thoreau rencontra un autre nom illustre de la poésie américain, Walt Whitman, en 1856. L’année suivante, il se rendit pour la dernière fois dans le Maine, avec un guide indien, Joe Polis. Thoreau rencontra à Concord le controversé capitaine John Brown, militaire abolitionniste appelant à l’insurrection armée contre l’esclavagisme en Amérique. Cette même année, son amitié avec Emerson, sérieusement affaiblie depuis plusieurs années, prit définitivement fin.

En 1859, le père de Thoreau mourut, l’écrivain dût prendre sa succession à la tête de la fabrique de graphite, ceci tout en continuant ses activités et engagements. Il défendit ainsi John Brown après son arrestation pour le raid raté d’Harpers Ferry, donnant des conférences militantes en sa faveur. Brown fut malgré tout pendu le 2 décembre 1859 ; Thoreau prononcera plusieurs éloges funèbres en sa mémoire. Son texte formera une partie de son PLAIDOYER POUR JOHN BROWN, où il fustigera les abolitionnistes tièdes ayant renié le combat de Brown. Continuant ses activités naturalistes, Henry David Thoreau partit compter les cernes des chicots d’arbres abattus dans une tempête ; mais il contracta une bronchite ravivant sa tuberculose. Son état de santé se dégradera inexorablement, alors que son pays basculait dans la Guerre Civile… Sentant sa fin proche, Thoreau mit toute son énergie à remanier et éditer ses oeuvres non publiées. Il mena ses dernières excursions, et donna ses dernières conférences qui lui inspireront l’ouvrage LA SUCCESSION DES ARBRES EN FORÊT, véritable travail écologiste précurseur en faveur de la défense des forêts. Rentré à Concord après un dernier voyage dans la région des Grands Lacs, Henry David Thoreau accepta tranquillement sa mort, venue le 6 mai 1862. Il fut enterré au cimetière de Sleepy Hollow, Ralph Waldo Emerson prononçant son éloge funèbre.

Ses oeuvres seront en grande partie publiées après sa mort. Ce fut surtout la découverte de son journal en 1906, et la réédition ultérieure de l’ensemble de son oeuvre qui assureront son succès posthume, et feront de lui un des grands écrivains et penseurs américains. Un auteur aux idées souvent jugées subversives dans son propre pays ; ses livres et écrits les plus engagés furent souvent très mal acceptés, voir même censurés (en particulier durant la 2ème Guerre Mondiale et la Guerre Froide). Considéré de son vivant comme un original ou un « arriéré », le puritain Thoreau, « grincheux provincial » resté célibataire et distant du monde moderne influença à travers le temps (selon Ken Kifer) le système des parcs nationaux américains, le mouvement du Parti Travailliste britannique, la création de l’Inde, le mouvement des droits civils mené par Martin Luther King, la révolution hippie, le mouvement écologiste et le mouvement WILD… Pas mal pour quelqu’un qui préféra rester plus près des arbres que des hommes, non ?

- Cf. Charles Darwin, Mohandas Karamchand Gandhi

 

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… Tournesol, Tryphon :

Au royaume des grands distraits, le professeur Tournesol serait le souverain… Apparu pour la première fois dans LE TRESOR DE RACKHAM LE ROUGE, en 1943, Tryphon Tournesol est vite devenu un des personnages préférés des lecteurs des aventures de Tintin. Mieux accueilli par ceux-ci que par les autres personnages d’Hergé, d’ailleurs. Tournesol fut le passager clandestin récalcitrant du cargo Sirius, un sympathique pot de colle, au début de l’histoire, revenant sans cesse à la charge pour proposer son sous-marin requin à Tintin et au capitaine Haddock ; ceux-ci ont beau lui dire sur tous les tons qu’ils ne sont pas intéressés, Tournesol, bénéficiant de l’avantage d’une surdité phénoménale, ne l’entend point de cette oreille et saura se rendre très utile, rejoignant donc la « famille » de substitution du petit reporter (« Tonton Tryphon », comme l’appelle Milou). Lointain descendant des savants farfelus imaginés par Jules Verne, Tournesol, comme les connaisseurs le savent, dut son apparence reconnaissable entre toutes à un vrai scientifique, le suisse Auguste Piccard, un jumeau - comme les Dupondt, les frères Halambique, et comme le père et l’oncle d’Hergé.

La surdité de Tournesol va de pair avec son éternelle distraction, le rendant étranger aux évènements auxquels il participe, le plus souvent bien malgré lui. Sourd et distrait, le brave Tryphon ? Pas si vite… Un examen moins superficiel de sa personnalité laisse apparaître des signes évidents, certes fantaisistes mais bien concrets dans l’univers « tintinesque », d’un syndrome d’Asperger chez Tournesol. Sa distraction, tout d’abord, n’est que le résultat d’une concentration intense sur ses inventions et ses centres d’intérêt particuliers. Tryphon Tournesol, en bon Aspie, est intarissable sur les sujets qui le passionnent. Au point d’être en constant décalage avec les conventions et les obligations sociales que respectent les autres personnages. Tournesol est, en matière de sciences, une combinaison de tous les savants plus ou moins « autistes » dont nous avons parlé ici : on le découvre d’abord inventeur d’un lit-placard à levier, une machine automatique à brosser les vêtements, et bien sûr du sous-marin requin. Ses capacités d’inventeur s’améliorant au fil des histoires, on le découvre par la suite diplômé en physique nucléaire et théorique, mathématicien et astronome d’envergure planétaire. C’est l’époque de la Guerre Froide et des superbes albums du dyptique lunaire et de L’AFFAIRE TOURNESOL : il est le concepteur de la fusée lunaire et d’une inquiétante machine à ultrasons, toutes deux convoitées par la dictature Bordure. Après quoi, Tryphon, assagi et quelque peu régressif, se contentera d’expérimenter d’inoffensifs patins à roulettes à moteur, et le « Supercolor Tryphonar », télévision géante en couleurs – un supplice pour les yeux de ses amis. A ces activités déjà bien remplies, Tournesol ajoute celles de médecin et chimiste (il crée deux médicaments : l’un pour soigner les Dupondt dans l’affaire de L’OR NOIR, et un autre, dans TINTIN ET LES PICAROS, qui guérit définitivement Haddock de son alcoolisme). On rajoutera aussi de très bonnes connaissances de la part du personnage, en archéologie, en biologie et en botanique (les roses de son invention, pour la Castafiore).

Un esprit « polymathe », donc, mais qui n’est que le premier indice du caractère Aspie de Tournesol. Ce vaste champ de connaissances, de raisonnements (d’une logique poussée à l’absurde) et de créativité compense chez lui de curieux défauts. Tournesol a d’autres centres d’intérêt restreints et exclusifs, en dehors des sciences ; on le sait passionné de radiesthésie (« un peu plus à l’Ouest ! »), et aussi par les sports, particulièrement l’athlétisme et la boxe qu’il affirme avoir pratiqué plus jeune, même si ses démonstrations en la matière sont pour le moins désastreuses. Tournesol, en règle générale, est d’un calme à toute épreuve, gentil et courtois… mais, en certaines circonstances, le professeur peut subitement connaître des crises de colère explosives, dont la violence (dirigée aussi bien sur lui-même que sur les autres) trahit là aussi la difficulté émotionnelle des personnes autistes. Tournesol entend très bien ce qu’on lui dit, mais s’il ne prête qu’une lointaine attention à ce que ses amis lui disent, un seul mot le fait cependant sortir de ses gonds : qu’on le traite de « zouave« , et une colère démesurée attend l’imprudent… Ses colères surviennent aussi quand un évènement imprévu (la hantise des autistes) vient perturber son quotidien : le vol de sa fusée expérimentale par les Bordures (qui lui fait s’arracher les cheveux – et la barbe d’Haddock en prime !) ; l’incorrection de Carreidas qui le gifle au terme d’un dialogue de sourds ; et la colère d’Haddock n’appréciant pas d’être soigné, contre sa volonté et pour son propre bien. Et ne lui parlez pas de sa soeur ! « L’affaire » de la pilule anti-alcoolisme des PICAROS révèle d’ailleurs un autre trait autistique de Tournesol : une forme de manque d’empathie pour autrui, certes sujette à discussion car Tryphon garde toute son affection pour ses amis de Moulinsart, particulièrement le bourru capitaine qui n’en demande souvent pas tant. Mais, curieusement, certaines de ses inventions trahissent une forme de manque de considération pour l’espèce humaine : son sous-marin expérimental qui manque de tuer Tintin ; la fusée spatiale, un danger permanent pour ses occupants ; son projet de machine à ultrasons, qui manque de devenir une arme de destruction massive récupérée par les espions Bordures. Victime principale de Tournesol : le capitaine, aux nerfs toujours à fleur de peau. En le guérissant de son alcoolisme, Tournesol partait d’une bonne intention, mais il abuse de son pouvoir de scientifique et oublie le tact humain le plus élémentaire. Sa surdité semble finalement plus psychologique qu’autre chose. Celle-ci est toujours l’occasion d’inoubliables quiproquos entre le professeur et ses amis, Tournesol prenant toujours les expressions qu’il croit entendre au pied de la lettre, qu’il s’agisse de l’alcool camphré, de sa soeur ou d’un verre d’eau. Des décalages qui auront toujours quelque chose de familier à ceux qui ont discuté avec une personne autiste. On remarquera par ailleurs que, comme beaucoup d’Aspies, Tournesol, même souriant, a des expressions faciales limitées, affichant un regard distrait ou extrêmement concentré. Sans oublier son langage scientifique très élaboré, allant de pair avec un vocabulaire de plus en plus désuet au fil des histoires. Et sa maladresse permanente, là aussi typique des personnes autistes ayant le plus grand mal à effectuer deux actions simultanées, quand elles n’oublient pas simplement les gestes les plus élémentaires. Chez Tryphon Tournesol, cette maladresse est bien évidemment poussée à l’extrême pour la joie du lecteur : se lever de table en oubliant ses patins à roulettes, prendre son bain avec son peignoir, retirer un casque d’écoute avant de partir en courant, etc.

Ces traits de caractère « Aspies » vont de pair avec ses relations sentimentales, assez particulières. On sait bien que l’univers de Tintin fut rendu délibérément asexué par Hergé, qui donna au seul Tournesol une certaine attirance pour la gent féminine. Une attirance timide, délicate, terriblement « 19ème Siècle », inspirée à Hergé par les souvenirs de ses parents, et qui déteint sur les réactions de Tournesol face à des représentantes du beau sexe assez… redoutables : la Castafiore (LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE), et l’ »exquise » Peggy Alcazar des PICAROS… Déficient sur le plan sentimental comme sur celui des émotions humaines ordinaires, Tournesol a heureusement une qualité qui le rachète complètement aux yeux de ses quelques proches : un sens de l’amitié indéfectible, envers Tintin, Haddock, Milou, ou, à un degré moindre, des Dupondt. Rejeté sans cesse au début du TRESOR DE RACKHAM LE ROUGE, Tournesol s’est montré d’une persévérance à toute épreuve, ne se vexant jamais des colères du capitaine. Et même, se distinguant en cela des précédents savants excentriques de l’oeuvre d’Hergé (Siclone, Halambique, Calys), il se montrera d’une humanité inattendue, en aidant Haddock a racheter le château de ses ancêtres de Moulinsart. Un geste d’amitié désintéressé, récompensé en retour par Haddock qui lui offrira une résidence permanente au manoir… même si sa patience devra en souffrir plus d’une fois. 

- Cf. Alexander Graham Bell, Thomas Edison, Albert Einstein, Hergé, Gregor Mendel, Nikola Tesla 

 

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… Turing, Alan (1912-1954) :

Relativement peu connu du grand public, le nom d’Alan Turing est par contre familier à tout informaticien digne de ce nom. Ce mathématicien britannique, véritable surdoué de sa catégorie, fut ni plus ni moins que le père fondateur de la science informatique et de l’intelligence artificielle. Turing joua un rôle clé durant la 2ème Guerre Mondiale en ayant mis au point, avec ses collègues de Bletchley Park, le décryptage des machines d’encodage Enigma utilisées par les Nazis. Il fascine aussi par l’histoire de sa mort, empreinte de mystère, renforçant un parcours singulier, régi par des manies et des intérêts exclusifs familiers du syndrome d’Asperger.

Né à Londres dans le quartier de Paddington, le 23 juin 1912, Alan Turing descendait d’une famille de marchands écossais jadis implantés en Hollande ; son père, fils de pasteur, était employé à l’Indian Civil Service, sa mère était la fille du chef ingénieur du réseau ferroviaire de Madras. Devant sans cesse se déplacer entre Londres, Hastings et l’Inde, les époux Turing durent confier leurs deux fils, John et Alan, à un couple retraité de l’armée britannique. Enfant, Alan Turing fut un petit surdoué : il apprit à lire tout seul en trois semaines, et se prit vite de passion pour les chiffres, le calcul et les énigmes. Inscrit à l’école St. Michael’s de St. Leonards-on-Sea, à six ans, il fut considéré comme un petit génie par ses professeurs, et fut aussi l’inévitable tête de Turc de ses camarades plus âgés. Un élève en tout cas motivé, et déterminé : lorsqu’il fut inscrit à treize ans en 1926 au lycée Sherborne dans le Dorset, le jeune Turing dut voyager en train. Une grève générale, qui fut déclarée, l’obligea à un arrêt impromptu ; qu’à celà ne tienne, le jeune Turing, solide sportif, ne voulait pas manquer les cours, et parcourut 90 kilomètres en une seule nuit ! Passionné de sciences et de mathématiques, il fut mal vu par des professeurs qui enseignaient des matières plus classiques qui l’ennuyaient. Âgé de 15 ans, Turing savait déjà résoudre des problèmes mathématiques complexes ; à 16 ans, il étudia les travaux d’Albert Einstein, et comprit immédiatement ceux-ci, osant même des analyses très fines sur la remise en question de celui-ci au sujet des lois sur le mouvement d’Isaac Newton. Elève solitaire, Turing eut néanmoins une grande amitié (sans doute teintée d’attirance amoureuse, Turing étant homosexuel) avec un de ses camarades, Christopher Morcom, amitié qui lui sera d’une grande inspiration pour ses travaux à venir. La mort prématurée de Morcom des complications d’une tuberculose bovine bouleversa Turing, qui deviendra athée en dépit de son éducation religieuse ; durant le reste de sa vie, Turing restera convaincu que tout phénomène (dont ceux du cerveau humain) ne peut être que matériel, bien qu’il croira cependant à la survie de l’esprit après la mort – comme un fait scientifique, avant tout.

Alan Turing fut un étudiant remarquable au King’s College de Cambridge de 1931 à 1934, récompensé par des Honneurs en Mathématiques, et élu fellow à l’âge de 22 ans, suite à une dissertation prouvant le théorème central limite (découvert par Lindeberg en 1922). Turing ne montrait aucun intérêt, ou si peu, pour les matières classiques, échouant à ses examens, manqua l’admission au Trinity College de Cambridge, et dut se rabattre sur le King’s College de la même université. Durant ses études, il se plongea dans des travaux des plus complexes, élaborant notamment un modèle abstrait du fonctionnement des appareils mécaniques de calcul, imaginant ainsi ce que seraient un ordinateur et sa mémoire. Il n’avait que 24 ans quand il imagina ainsi ce qu’on nomma la « Machine de Turing » ancêtre de nos ordinateurs modernes, en 1936. Le jeune homme surdoué partit étudier à Princeton aux Etats-Unis, sous la supervision d’Alonzo Church, pendant deux années jusqu’en 1938. En plus des mathématiques, Turing, toujours passionné par les codes et les énigmes, étudia la cryptologie, et construisit trois des quatre étapes d’un multiplicateur binaire électro-mécanique. Il fut diplômé de Princeton en juin 38, après une dissertation, SYSTEMS OF LOGIC BASED ON ORDINALS, où il élabora une exploration des systèmes mathématiques formels basés sur le théorème de Gödel. Son travail visionnaire influencera toute la science de l’informatique théorique. Turing rentra à Cambridge, et assista en 1939 à des cours publics de Ludwig Wittgenstein sur les fondements des mathématiques ; entre les deux hommes, il y eut des débats très vifs à cause de leurs points de vue opposés.

Les services secrets britanniques s’inquiétaient de la venue au pouvoir et des intentions belliqueuses évidentes d’Hitler, en Allemagne. Il leur fallait des « têtes » pour percer les secrets stratégiques les mieux gardés du IIIe Reich. En septembre 1938, Turing fut recruté à mi-temps par le GCCS, l’organisation gouvernementale britannique chargée de décoder les messages secrets. Sous la supervision de Dilly Knox, Turing choisit de se concentrer sur la cryptanalyse des Enigma, machines de transmission des messages secrets stratégiques des Nazis, remarquablement élaborées et réputées indéchiffrables. Bénéficiant des informations délivrées par ses homologues des services secrets polonais, Turing contribua à élaborer la « Bombe » électromécanique, utilisée pour casser les codes d’Enigma. Lorsque la 2ème Guerre Mondiale éclata, Turing rejoignit la section Hut 8 à Bletchley Park, la station de guerre du GCCS. Ce fut une guerre invisible, déterminante dans la victoire finale des Alliés, avec le soutien de Winston Churchill ; le travail de Turing permit des avancées majeures et innovantes dans le domaine de la cryptanalyse : la spécification de la Bombe, la déduction des procédures d’indication de la marine allemande, le développement d’une procédure statistique améliorant l’usage des Bombes (« Banburismus »), le développement d’une procédure améliorant les réglages de la Machine de Lorenz SZ 40/42 (« Turingery »), et à la fin de la guerre, le développement d’un brouilleur de voix sécurisé portable, surnommé « Delilah ». Turing obtint des résultats particulièrement remarquables en s’attaquant personnellement à l’Enigma de la Kriegsmarine, bien plus complexe que celles des autres services. Durant cette période, Turing partit un temps aux Etats-Unis, à Dayton et aux Laboratoires Bell, en 1942, pour travailler avec ses homologues de la Navy. Il se montra peu enthousiasmé par leurs méthodes de travail sur leurs Bombes.

Durant cette époque, Turing, surnommé « Prof » par ses collègues, gagna une réputation d’excentricité guère usurpée ; souffrant systématiquement de rhume des foins, chaque première semaine de juin de chaque année, il se déplaçait alors toujours à vélo dans les bureaux, en portant un masque à gaz. La chaîne du vélo sautait sans arrêt, mais il ne la réparait jamais, préférant compter le nombre de tours de pédales nécessaires pour réajuster la chaîne à la main. Il avait aussi la manie d’enchaîner sa tasse de café à un radiateur, par peur du vol. Son surnom, il le devait au personnage du chef des Nains du film de Walt Disney, BLANCHE-NEIGE ET LES SEPT NAINS. Enfant, il adorait déjà le conte de fées, tout autant que le dessin animé, particulièrement le passage de la transformation de la Reine en Sorcière, et l’épisode de la pomme empoisonnée. Turing, d’ailleurs, avait pris l’habitude de manger une moitié de pomme chaque soir, avant de s’endormir. Par ailleurs véritable marathonien, Turing parcourait de très longues distances à pied, de Bletchley Park à Londres. Durant la guerre, Turing se fiança à sa collègue Joan Clarke, mais les fiançailles furent interrompues, avec la révélation de l’homosexualité du jeune mathématicien à sa fiancée.

Après la fin de la guerre, Turing vécut à Richmond, Londres, travaillant à la réalisation de l’ACE (Automatic Computing Engine) au National Physical Laboratory (NPL). Mais le sceau du secret imposé par l’Etat britannique l’empêcha de concrétiser l’ACE. Désabusé, Turing passa une année sabbatique à Cambridge, travaillant sans publier sur la « Machinerie Intelligente ». Le Pilot ACE sera finalement construit en son absence, exécutant son premier programme le 10 mai 1950. Les premiers ordinateurs devront énormément aux travaux de Turing. Nommé Reader du Département Mathématique de l’Université de Manchester en 1948, Turing devint Directeur Adjoint en 1949 du Computing Laboratory de cette université, travaillant sur le software des premiers ordinateurs programmés (Manchester Mark 1). Il se lança dans un travail beaucoup plus abstrait sur les mathématiques, notamment sur le problème de l’intelligence artificielle, proposant une expérience qui sera connue comme le Test de Turing  : un ordinateur peut-il penser, et ne pas être différencié dans une conversation, d’un être humain ? Turing imagina aussi le « Turbochamp », un programme de jeu d’échecs pour ordinateur (voilà qui évoquera quelque chose aux cinéphiles « kubrickiens »…). En 1948, il inventa aussi la méthode de décomposition LU, utilisée en analyse numérique pour résoudre des systèmes d’équations linéaires.

De 1952 à 1954, Turing travailla sur la biologie mathématique, spécialement la morphogénèse, élaborant des hypothèses de formation de modèles mathématiques dans le développement de formes de vie. Il s’intéressa tout particulièrement sur la phyllotaxie de Fibonacci, soit l’existence des suites mathématiques de Fibonacci dans les structures végétales ; ce fut là encore une avancée décisive, dans un champ de recherches extrêmement pointu. Turing établit un petit laboratoire de chimie dans sa chambre. Sa vie privée, qu’il tenait cachée à une époque où l’homosexualité était encore vue comme une perversion honteuse, bascula cette année 1952. Turing eut une relation avec Arnold Murray, un jeune homme sans emploi de 19 ans, qu’il rencontra à Manchester. Sa maison fut cambriolée quelques jours plus tard. Turing décida de rapporter le crime à la police, mais celle-ci découvrit vite la vraie nature de sa relation avec Murray. Il y eut un procès ; Turing plaida coupable et choisit la castration chimique par injection, plutôt que la prison. Cela le rendit impuissant et lui causa une gynécomastie – la concrétisation de prémonitions qu’il avait eues parfois sur sa future « transformation ». Sa condamnation lui valut une interdiction de travailler au GCHQ (qui avait succédé au GCCS) comme consultant cryptographique. A cause de l’affaire des « Cambridge Five » (les espions Burgess et Maclean), on croyait alors que des homosexuels, victimes de chantage, pouvaient facilement devenir espions pour les Soviétiques. Turing ne fut pas accusé d’espionnage, mais il lui fut interdit de parler de son travail durant la guerre à Bletchley Park. On le retrouva mort chez lui, le 8 juin 1954, décédé depuis 24 heures après avoir mangé la moitié d’une pomme. L’enquête conclura à un suicide par empoisonnement au cyanure, causé par ses expériences de chimie. Pourtant, Turing n’avait montré aucun signe avant-coureur d’empoisonnement avant sa mort, évoquant celle du conte de Blanche-Neige… Aujourd’hui encore, la triste fin d’Alan Turing, unanimement reconnu comme un génie et un précurseur des sciences informatiques, continue de provoquer des controverses ; malgré des regrets officiels émis par Gordon Brown en 2009, et plusieurs appels et pétitions officielles, la condamnation de Turing, perçue à juste titre comme une évidente persécution de l’Etat contre une personne, n’a jamais été annulée par aucun gouvernement britannique. 

On attend toujours, par ailleurs, que son nom soit redécouvert par le public grâce à un éventuel « biopic » qui viendrait éclaircir la personnalité à part du mathématicien ; ce sera peut-être fait dans les prochaines années, Leonardo DiCaprio, par l’intermédiaire de sa société de production Appian Way, ayant acquis les droits d’une adaptation de l’histoire de sa vie.

- Cf. Albert Einstein, Isaac Newton, Ludwig Wittgenstein

 

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… Twain, Mark (1835-1910) :

Autiste, le créateur de TOM SAWYER et HUCKLEBERRY FINN ? Le père de la littérature américaine, selon l’opinion de William Faulkner, a parfois fait l’objet de suppositions de ce type, surgissant ainsi sur les listes de personnalités historiques censées avoir eu le syndrome d’Asperger. L’idée peut surprendre, tant Twain semble avoir pourtant eu une vie sociale très bien remplie, a priori peu compatible avec les handicaps du syndrome. Il a été tour à tour pilote de bateau, journaliste, homme d’affaires, écrivain, conférencier et même inventeur ; un parfait autodidacte, voyageur infatigable doté d’un sens de l’humour aiguisé qui fit beaucoup pour sa célébrité. Mais son succès d’écrivain est un arbre qui cache une forêt autrement plus complexe. On découvre ainsi que Twain rata sa scolarité, tout en développant un vaste champ de connaissances, ainsi qu’une mémoire et un sens de l’observation qui seront d’une grande aide pour ses récits les plus autobiographiques ; voilà qui irait donc dans le sens du syndrome. On découvre aussi, en étudiant sa vie, un Mark Twain différent de son imagerie, un iconoclaste « hérétique » très souvent à contre-courant de la morale américaine dominante, un homme dont la vie fut jalonné de coïncidences et de prémonitions curieuses, de surcroît hanté par la Mort, qui lui enleva beaucoup de parents proches et d’êtres chers, et qui en fut gravement affecté. Il semble, selon l’opinion des spécialistes, que l’écrivain ait surtout été atteint de troubles bipolaires, plutôt qu’autistiques. A retenir donc, avant de tirer des conclusions hâtives.

La naissance de Mark Twain (de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens), le 30 novembre 1835, survint deux semaines après le passage le plus proche de la Terre de la Comète de Halley. Il était le sixième de sept enfants, d’un couple presbytérien vivant à Florida, dans le Missouri, un état esclavagiste de l’ère de la Frontière américaine ; la vie était dure pour les Clemens, qui avaient déjà perdu un enfant, Pleasant, mort en bas âge en 1829. La famille emménagea ensuite à Hannibal, toujours dans le Missouri, une ville portuaire du fleuve Mississipi, qui inspirera à Twain la fictive Saint Petersbourg de TOM SAWYER et HUCKLEBERRY FINN. Les Clemens perdirent deux autres enfants, pendant la jeunesse de Samuel : sa soeur Margaret (6 ans) en 1839, et son frère Benjamin (9 ans) en 1842. En 1846, John Marshall Clemens, son père, attorney et juge, organisa le chemin de fer d’Hannibal et St. Joseph, tout en supervisant le Pony Express. Le jeune Samuel se prit d’intérêt pour l’histoire de Jeanne d’Arc. L’année suivante, son père mourut ; Samuel dût quitter prématurément l’école pour travailler à l’âge de douze ans, devenant apprenti typographe pour le journal local tenu par son frère Orion ; il se prit de passion pour l’écriture, rédigeant et publiant des articles, ainsi que des dessins. Une photo de lui, à 15 ans, montre un tout jeune homme au visage apparemment fermé (pour les besoins du cliché), mais où perce déjà une petite lueur ironique au coin de l’oeil. En 1853, il quitta Hannibal et partit travailler à l’est du pays, pour New York, Philadelphie, Saint Louis et Cincinnati. Ayant rejoint le syndicat des imprimeurs, il s’éduqua le soir en lisant dans les librairies publiques, sur tous les sujets à sa portée. Après un bref séjour à Muscatine, dans le Missouri, où il écrivit pour le journal local qui publia ses premières histoires, Samuel Clemens se rendit à la Nouvelle-Orléans, à bord d’un riverboat, un de ces grands bateaux à vapeur devenus emblématiques de ses futurs romans. Enthousiasmé et inspiré par le pilote Horace E. Bixby, le jeune homme choisit cette vie d’aventures, bien payée, mais risquée sur un fleuve dont le cours change constamment. Son nom de plume viendra de cette période : dans le jargon des pilotes de fleuve, « Mark, twain » signifiait « marque deux brasses (de profondeur)« . Le danger était bien réel : en juin 1858, son frère cadet Henry, qu’il avait convaincu de le rejoindre, fut tué dans l’explosion d’un bateau. Clemens avait rêvé de sa mort, un mois plus tôt ; toute sa vie, il restera marqué par le drame. Il reçut sa licence de pilote en 1859.

La Guerre de Sécession, en 1861, interrompit le trafic fluvial sur le Mississipi ; Clemens rejoignit sans joie une milice sudiste avant de vite partir à l’Ouest, pour le Nevada, travaillant pour Orion devenu secrétaire du gouverneur du Nevada. Il devint Franc-maçon Apprenti, puis Compagnon et Maître, en très peu de temps. Les deux frères Clemens voyagèrent à travers les Grandes Plaines, les Rocheuses, visitèrent Salt Lake City ; Samuel Clemens devint un temps prospecteur au Comstock Lode de Virginia City. Ce fut un échec, et il revint à son activité d’écrivain, comme journaliste du Territorial Enterprise de Virginia City. C’est là qu’il utilisa son pseudonyme « Mark Twain » pour la toute première fois, le 3 février 1863, signant un compte-rendu humoristique d’un voyage. Ses expériences lui inspireront son roman A LA DURE !, ainsi que sa nouvelle LA CELEBRE GRENOUILLE SAUTEUSE DU COMTE DE CALAVERAS. Clemens fut ensuite reporter à San Francisco en 1864 ; il courtisa la poétesse Ina Coolbrith, et rencontra les écrivains locaux, Bret Harte et Artemus Ward. La parution de LA CELEBRE GRENOUILLE SAUTEUSE…, son premier succès littéraire, dans la tradition du « tall tale » américain (mélange de conte et de récit humoristique délibérément exagéré), va établir le nom et la réputation de l’écrivain Mark Twain, critique caustique, lucide et souvent sévère de ses concitoyens, n’hésitant pas, contre les normes de l’époque, à utiliser le vrai langage parlé américain dans ses écrits. Un voyage en 1866 aux Îles Sandwich (Hawaï) pour le Sacramento Union sera l’occasion d’un récit de voyage qui rencontra un grand succès. Sa lecture publique de son voyage, à Washoe dans le Nevada, fut l’occasion pour lui de recevoir le conseil de l’avocat Tom Fitch : celui-ci lui fit remarquer qu’il ne devait jamais conclure une brillante conférence par une fin banale. Twain se souviendra dès lors de toujours savoir conclure en beauté ses récits, devenant l’écrivain le plus représentatif de « l’Ecole Sagebrush » (mouvement littéraire lié à la Frontière, au Vieil Ouest américain, et aux « tall tales »). L’écrivain deviendra un conférencier réputé pour son humour digne des meilleurs stand-up comedians actuels. En 1867, un voyage professionnel en Méditerranée lui fit découvrir l’Europe et le Moyen Orient, et il en publia un récit qui deviendra en 1869 THE INNOCENTS ABROAD. Durant le voyage en train vers la Terre Sainte, Twain rencontra Charles Langdon ; celui-ci lui montra une photo de sa soeur Olivia, une jolie jeune femme brune, très intelligente, dont Twain affirmera être tombé amoureux au premier regard. Ils correspondirent avant de se rencontrer pour de bon. Revenu aux Etats-Unis, Twain devint membre honoraire de la société Scroll and Key de Yale, en 1868, jurant de se dévouer « au compagnonnage, l’amélioration morale et littéraire, et la charité » pour le reste de sa vie. Olivia refusa sa première proposition de mariage, suivant l’avis de son père, mais Twain persévéra et ils se fiancèrent puis se marièrent en 1870. Grâce à elle, Twain rencontra des abolitionnistes, « socialistes, athéistes et activistes pour les droits des femmes et l’égalité sociale« , tels Harriet Beecher Stowe (LA CASE DE L’ONCLE TOM), Frederick Douglass, ou William Dean Howells qui deviendra un ami de longue date. Olivia sera toujours un soutien fidèle pour l’écrivain, une véritable éditrice de ses oeuvres, et sa principale critique. Les Twain vécurent à Buffalo de 1869 à 1871. Twain, possédant des parts dans le journal Buffalo Express, travailla comme éditeur et écrivain. Ils eurent un fils, Langdon, qui mourut de diphtérie à 19 mois. Les Twain eurent trois filles : Susy, décrite comme  »enfant prodige » (1872), Clara (1874-1962) et Jean (1880), qui souffrit de graves troubles épileptiques et bipolaires.

Les Twain emménagèrent à Hartford, dans le Connecticut, en 1873, passant leurs étés à Quarry Farm, chez la soeur d’Olivia. La belle-soeur de Twain lui fit construire un bureau séparé, pour qu’il puisse écrire et fumer en toute tranquillité. Ce fut là que, de 1874 à 1891, Twain rédigea ses plus fameux romans : LES AVENTURES DE TOM SAWYER (1876), LE PRINCE ET LE PAUVRE (1881), LA VIE SUR LE MISSISSIPI (1883), LES AVENTURES D’HUCKLEBERRY FINN (1885) et UN YANKEE DU CONNECTICUT A LA COUR DU ROI ARTHUR (1889). Le style littéraire de Twain, volontiers léger et humoristique dans ses premières années, évolua vers plus de gravité, sans doute influencé en cela par sa femme ; Twain se montra un véritable critique politique de la violence et de l’hypocrisie sociale humaine. HUCKLEBERRY FINN, représentant un beau mélange des deux courants de Twain, fut aussi révélateur d’une profonde mélancolie de son auteur. 

Hors de ses nombreux voyages et de l’écriture de ses livres, Mark Twain fut aussi un grand passionné de sciences et de technologie, ce qui transparaissait par ses connaissances pratiques (la typographie, les bateaux à vapeur, le cours des fleuves…). UN YANKEE DU CONNECTICUT…, devenu un des premiers romans classiques de science-fiction sur les voyages temporels, exprimait particulièrement son intérêt pour les sciences ; intérêt qui le fit se rapprocher de Nikola Tesla, dont il devint l’ami. Dans ses dernières années, Twain reçut aussi la visite de Thomas Edison qui le filma à son domicile. Twain était lui-même inventeur, et déposa un brevet pour trois inventions, dont des « Bandes Améliorées Ajustables et Détachables pour Vêtements » destinées à remplacer les bretelles, et un adhésif sec, pratique pour coller les pages des livres. Mais si Twain gagna beaucoup d’argent grâce à ses livres, il en perdit tout autant en investissant dans des inventions peu rentables – comme la machine typographique Paige, une merveille mécanique terriblement fragile. En quatorze années, il dilapida à cause d’elle 300 000 $, perdant ses gains d’écrivain, et une partie de l’héritage de sa femme. Il perdit aussi de l’argent à cause des médiocres résultats de sa maison d’édition. Parallèlement à sa passion de la science, Twain, marqué par le souvenir de la mort de son frère Henry, se prit aussi d’intérêt pour la parapsychologie, et rejoignit la Society for Psychical Research, à ses débuts en 1882.

Poursuivi en 1893 pour banqueroute par le financier Henry Huttleston Rogers, de Standard Oil, Mark Twain obtint cependant l’aide financière de celui-ci, pour empêcher les créditeurs de prendre possession des droits de ses oeuvres écrites pour Olivia. Jusqu’à la mort de l’écrivain, les deux hommes resteront amis, Rogers se chargeant de gérer son argent et de régler ses dettes. Twain écrivit rapidement PUDD’NHEAD WILSON, pour se sauver de la banqueroute. Comme LE PRINCE ET LE PAUVRE, ce roman racontant l’histoire d’un échange de places entre deux enfants exprimait aussi les intérêts mystiques de Twain, révélant aussi le goût de « l’instabilité » et du changement de place permanents de ce dernier… Il se lança aussi dans l’écriture d’un livre de fiction sérieux sur son héroïne d’enfance, Jeanne d’Arc, dédié à sa femme. Twain, cherchant toujours à rembourser ses créditeurs, embarqua en 1895 pour une tournée mondiale de lectures, qui lui inspirera FOLLOWING THE EQUATOR. Mais, durant son voyage, sa fille Susy succomba à une méningite. Frappé d’une sévère dépression, Twain fit quand même publier PERSONAL RECOLLECTIONS OF JOAN OF ARC (où, à travers le caractère de Jeanne d’Arc, transparaît celui de sa défunte fille) ; son frère Orion décéda en 1897. Avec la Guerre Philippino-Américaine (1899-1902), Twain exprima ouvertement ses opinions politiques ; lui qui, plus jeune, était ouvertement impérialiste, avait complètement changé d’opinion. Devenu le Vice-président de la Ligue Américaine Anti-Impérialiste, Mark Twain devint un redoutable pourfendeur de la politique agressive de son pays, adoptant un ton radical jurant avec l’imagerie bienveillante qu’on lui associe ; ce fut à cette époque qu’il publia le pamphlet INCIDENT IN THE PHILIPPINES, sur le Massacre du Cratère Moro commis par l’armée américaine. Twain se montrera tout aussi sévère envers le colonialisme européen. Dans la même veine, son conte LA PRIERE DE LA GUERRE ne fut jamais publié de son vivant ; ce texte publié à titre posthume sera une référence pour les opposants de la Guerre du Vietnam. Le romancier soutint également le mouvement travailliste britannique tout juste naissant. Il fut aussi un supporter actif de l’abolition de l’esclavage et de l’émancipation des esclaves Noirs (il soutint deux jeunes hommes Noirs afin de les aider à étudier le droit à Yale, et à devenir prêtre après l’Université), défendit également la cause des travailleurs chinois, et les Juifs, contre l’opinion de son temps. Sur les Amérindiens, ses vues évoluèrent ; d’abord franchement raciste (le portrait de l’Indien dans HUCKLEBERRY FINN…), il changera d’opinion, s’en prenant notamment aux stéréotypes de Fenimore Cooper (il détestait l’oeuvre de l’auteur du DERNIER DES MOHICANS), et condamnera sans ambages le racisme généralisé des Blancs vis-à-vis des « Sauvages ». 

Twain revint aux Etats-Unis en 1900. Ses dernières années seront de nouveau marquées par de tristes évènements ; en 1904, il perdit sa soeur Pamela, et sa chère Olivia, au terme d’une longue maladie. L’état dépressif de Twain ne fit qu’empirer, malgré le travail et les engagements. En 1906, apprenant qu’Ina Coolbrith avait tout perdu dans le tremblement de terre de San Francisco, Twain accepta de se faire prendre en photo pour des portraits dont les ventes aideraient financièrement son amie. Il fonda l’Angel Fish and Aquarium Club, pour des jeunes filles de 10 à 16 ans qu’il traitait comme ses petites-filles, établissant ainsi une solide amitié avec Dorothy Quick, 11 ans, durant une croisière transatlantique. Twain obtint en 1907 son seul diplôme honoraire d’Oxford en littérature. Twain, élevé enfant dans la foi presbytérienne, converti adulte à la franc-maçonnerie, était devenu un redoutable pamphlétaire des erreurs de la Bible, critiquant les soi-disants miracles de la foi, ce qui transparaîtra dans ses derniers livres et gênera les éditeurs puritains. Twain, tant de fois touché par la perte de ses proches, eut sérieusement de quoi mettre en doute toute existence d’une bonté divine. Il termina sa carrière littéraire en 1908 avec un roman très énigmatique, THE MYSTERIOUS STRANGER : l’histoire d’un jeune garçon, affirmant être Satan, capable de prémonition, semant le trouble dans un village allemand du 15ème Siècle. Le livre fut largement remanié par différents éditeurs, censurant ainsi le propos initial de Twain ; le roman non expurgé ne fut édité que très récemment. L’AUTOBIOGRAPHIE DE MARK TWAIN fut publiée vers la même période, sous une forme initiale volontairement déstructurée, suivant les souvenirs de l’auteur. En 1909, Mark Twain sentait certainement que sa fin était proche, trouvant tout de même toujours l’occasion d’un de ses fameux bons mots, et d’une prémonition le liant la Comète de Halley (« Ces deux monstres sont venus ensemble, ils doivent repartir ensemble »). Henry H. Rogers mourut le 20 mai 1909 ; et le soir de Noël, sa fille Jean, victime d’une attaque cardiaque, se noya dans sa baignoire. Ce fut le coup de trop pour Twain, qui s’éteignit le 21 avril 1910, un jour après la plus proche approche de la Comète. 

Les grands auteurs ne mourant jamais vraiment, Mark Twain continua d’inspirer bien des carrières littéraires après son décès ; et, immortalisé par ses photos en costume blanc, autant que par ses romans et récits de voyage, il acquit même une nouvelle vie grâce à la culture populaire ; sa vie inspira une « biopic » classique de 1944, LES AVENTURES DE MARK TWAIN d’Irving Rapper, où il fut interprété par Fredric March. Twain fut sans cesse interprété au cinéma et à la télévision, inspirant particulièrement le comédien vétéran Hal Holbrook, qui, chaque année depuis 1959, interprète un one-man show intitulé MARK TWAIN TONIGHT ! La vie fictive de Mark Twain sera aussi animée que la vraie… le créateur du YANKEE DU CONNECTICUT… est devenu héros de science-fiction : il est « Clemens » dans la série du FLEUVE-MONDE de Philip José Farmer, il apparaît dans le cycle LAZARUS LONG de Robert Heinlein (AU-DELA DU CREPUSCULE, 1987), il joue un rôle important dans LES FEUX DE L’EDEN de Dan Simmons… Pour les « geeks » de STAR TREK, Twain eut même l’insigne honneur de faire un voyage temporel mémorable dans l’épisode TIME’S ARROW de la série STAR TREK GENERATIONS, où il croise l’androïde Data cité en ces pages. Et, si l’on en croit l’ange Clarence de LA VIE EST BELLE de Frank Capra, « l’hérétique » Mr. Twain, sans doute transporté par la Comète de Halley, continue à écrire au Royaume des Cieux…

- Cf. Thomas Edison, Nikola Tesla ; Data (STAR TREK GENERATIONS)

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Maître des Titans – Ray Harryhausen (1920-2013)

Maître des Titans - Ray Harryhausen (1920-2013) dans Filmographie ray-harryhausen-1920-2013

Ray HARRYHAUSEN (1920-2013)

Triste semaine… Un grand homme est parti ce 7 mai 2013 ; il s’appelait Ray Harryhausen. Son nom ne dira peut-être rien aux plus jeunes spectateurs, qui ignorent certainement que leurs films préférés ont une dette immense envers l’oeuvre de ce magicien de l’animation. Son nom nous renvoie à un cinéma dénué de tout cynisme, une véritable invitation à l’imagination et à l’aventure. Les titres de ses films vous promettaient des merveilles, et en général, ils tenaient leurs promesses. Même si le jeu des acteurs était parfois défaillant, ou la réalisation pas trop inspirée, le fantastique bestiaire déployé par Ray Harryhausen, grâce à sa maîtrise exceptionnelle de la technique nommée « stop motion », suffisait au bonheur des spectateurs. Il donna vie à des dinosaures féroces, des cyclopes cruels, des squelettes guerriers, des dragons, des gorgones, des statues vivantes et bien d’autres êtres fantastiques. Nul doute que Ray Harryhausen était en réalité le véritable metteur en scène et interprète caché de ces monstres inoubliables, pour lesquels il garda une grande affection ; ils ont hanté l’imaginaire de futurs créateurs d’effets spéciaux de pointe, et de nombreux cinéastes. Et pas des moindres…

ray-harryhausen-torrent-de-pareis-souvenir-de-sinbad dans Hommage

 Mon premier contact avec l’univers de Ray Harryhausen fut du genre… traumatisant. Et un peu flou. Je devais avoir 5 ou 6 ans, quand je vis un jour à la télévision une scène qui me fit littéralement bondir du canapé. Un squelette jaillissait au visage du héros, et du spectateur… Etait-ce une scène du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD ou de JASON ET LES ARGONAUTES ? Je l’ignore, les deux films s’étant en quelque sorte « mélangés » dans ma mémoire. Ce maudit sac d’os armé d’une épée m’a valu quelques beaux cauchemars d’enfance.

Deuxième souvenir lié à l’univers de Ray Harryhausen, dix ans plus tard environ. En vacances d’été avec la famille aux Baléares, nous découvrons des endroits magnifiques. Notamment le site de Torrent de Pareis. Une vallée en bord de mer d’une beauté absolue : une grande étendue de sable et de galets s’étendant à perte de vue entre d’immenses falaises de roche noirâtre, avec ça et là des petits lacs naturels d’une eau cristalline. L’endroit semble n’avoir jamais changé depuis des millénaires, comme sorti d’un de ces livres sur la Préhistoire que je dévorais quand j’étais enfant. Durant l’excursion, je ne pus d’ailleurs m’empêcher de le faire remarquer à mes parents : « c’est la Vallée des Dinosaures, ici ! ». Intuition ? Grand amateur des dinos, Ray Harryhausen, je l’ignorais alors, avait utilisé les lieux comme décors naturels du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD. Je découvris assez tardivement le film des années plus tard, et vis Sinbad (Kerwin Matthews) et le perfide sorcier Sokurah (Thorin Thatcher) s’aventurer dans la « Vallée des Cyclopes »… qui n’était autre que Torrent de Pareis. L’endroit fut également le décor du combat épique final entre un Cyclope et le Dragon gardien de la caverne aux merveilles.

Autant dire, après ces petites expériences, que j’ai gardé une affection certaine pour l’univers de Ray Harryhausen. Ce créateur d’effets spéciaux peut se targuer d’avoir été à la fois un artisan et un artiste à part entière. Comment ne pas aimer dès l’enfance un homme qui vous conte et vous fait croire à des récits de héros intrépides, de sorciers fourbes, de ravissantes princesses en péril, de contrées mystérieuses, de sortilèges surnaturels, et bien sûr… de MOOONNSSSTTTRRREEES !!! Dont les fabuleux dinosaures (un homme qui aimait autant les dinosaures ne pouvait pas être mauvais !), rendus vivants grâce à un patient travail d’animation effectué à la main, et sans ordinateur. Parmi les générations d’enfants qui ont été marqués par ses films, certains ont trouvé leur voie dans le cinéma. Les « héritiers » de Harryhausen lui ont souvent rendu hommage, à travers certains de leurs films. Ils se nomment : Wes Anderson, Tim Burton, James Cameron, Joe Dante, Guillermo Del Toro, Terry Gilliam, Peter Jackson, John Landis, John Lasseter, George Lucas, Nick Park, Sam Raimi, Henry Selick, Bryan Singer, Steven Spielberg, Gore Verbinski, Paul Verhoeven, Robert Zemeckis… Les créatures de STAR WARS, JURASSIC PARK, LE SEIGNEUR DES ANNEAUX ou AVATAR sont toutes les descendantes de l’âge numérique des créations de Ray Harryhausen.

Raymond Harryhausen est né le 29 juin 1920 à Los Angeles. On peut remercier rétrospectivement la tante et la mère d’Harryhausen d’avoir influencé malgré elles la vocation de ce dernier, quand elles l’emmenèrent au Grauman’s Chinese Theater à une projection du KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Féru de science-fiction et de dinosaures, Harryhausen avait l’âge idéal pour découvrir le film : il en restera marqué à jamais, complètement mordu au point d’aller le revoir plusieurs fois, et de chercher à comprendre comment le grand gorille et les féroces dinosaures de l’Île du Crâne ont pu prendre vie. Se documenter sur les films, en 1933, n’est pas une mince affaire : il n’y a pas d’Internet, pas de télévision, et les magazines de cinéma d’alors ne s’intéressent guère aux « making of » techniques… Mais, vaille que vaille, Harryhausen se documente et découvre qu’un certain Willis O’Brien, assisté par toute une équipe, avait donné vie aux monstres grâce au procédé « stop motion ». Des poupées articulées de 30 centimètres de haut, animées à la main à raison d’un mouvement par seconde d’image filmée et projetée, devenaient ains des créatures gigantesques, intégrées par d’ingénieux systèmes de rétro-projection et de caches à des prises de vues réelles. Pionnier de génie, O’Brien avait perfectionné là une méthode d’animation qu’il avait déjà employé en 1925 pour l’adaptation du MONDE PERDU de Conan Doyle. Le jeune Harryhausen, enthousiasmé, se lança dans la réalisation de films amateurs dans le garage familial, puis dans une petite cabane aménagée par son père. Ses premiers monstres naquirent : un allosaure qui dévore un camarade de classe, un ours des cavernes, un extra-terrestre de Jupiter affrontant un mammouth (dont la fourrure fut découpée dans le manteau de vison de sa mère)… Harryhausen étudia les arts dramatiques, la photographie et la sculpture, autant d’enseignements qui lui seront précieux à l’avenir : ses monstres seront toujours crédibles, car « pensés » comme des acteurs capables de gestes et d’expressions très expressifs, de surcroît élaborés avec un grand sens du détail visuel et une esthétique soignée… Harryhausen fut aussi un dessinateur remarquable, capable de concevoir dessins conceptuels et storyboards très élaborés, étape indispensable pour concrétiser ses idées de mise en scène et convaincre les producteurs réticents… Il rencontra durant ses études un autre Ray, tout aussi passionné de science-fiction et de dinosaures : Ray Bradbury, le futur auteur des CHRONIQUES MARTIENNES et de FAHRENHEIT 451, qui restera un très grand ami. Harryhausen rencontra aussi son héros, Willis O’Brien ; très impressionné par les petits films du jeune homme, le père de KING KONG lui donnera de précieux conseils pour améliorer la technique et l’aspect de ses créatures.

Encouragé, Ray Harryhausen commença la réalisation d’un film ambitieux : EVOLUTION, l’histoire de l’évolution de la vie animale à travers les âges. Le film est resté inachevé, et s’il est encore grossièrement animé, le talent d’Harryhausen saute aux yeux. Harryhausen filma un combat entre un allosaure et un apatosaure, un singe primitif, un homme des cavernes… mais il perdit tout courage en voyant le segment préhistorique du FANTASIA de Walt Disney. Les quelques scènes tournées pour EVOLUTION lui serviront cependant de billet d’entrée pour obtenir son premier travail d’animateur professionnel, aux studios Paramount, pour les PUPPETOON MOVIES de George Pal. Avec l’entrée des Etats-Unis en guerre, à la fin de 1941, Harryhausen rejoignit les drapeaux ; il anima, sans être crédité, le court-métrage de Pal TULIPS SHALL GROW, allégorie de l’invasion de la Hollande par les troupes nazies. Ray Harryhausen réalisa des courts-métrages en stop motion pour la propagande et l’instruction militaire (HOT TO BRIDGE A GORGE, 1942 et GUADALCANAL, 1943), et fera partie de l’unité de Frank Capra dans l’Army Signal Corp., croisant notamment Theodore Geisel, alias « Docteur Seuss » (futur auteur de classiques de contes pour enfants comme LE GRINCH ou LE CHAT CHAPEAUTE et du scénario du film LES 5000 DOIGTS DU DOCTEUR T.). Avec Geisel, Harryhausen élabore le personnage de « Snafu », un soldat gaffeur, héros de films d’instruction destinées aux recrues. 

Après la guerre, Harryhausen, inspiré par les films de Pal, se lance dans la production et réalisation de courts-métrages adaptés de contes classiques, à destination des écoles : MOTHER GOOSE STORIES, également connu sous le titre THE STORYBOOK REVIEW. Avec l’aide parentale (son père l’aide à confectionner les armatures des personnages, sa mère coud leur costumes), Harryhausen adapta ainsi plusieurs classiques des livres, contes et fables pour enfants. Furent ainsi adaptés les histoires de Little Miss Muffet (la petite fille arachnophobe), Humpty Dumpty, Old Mother Hubbard et The Queen of Hearts. Harryhausen poursuivit la série avec LE PETIT CHAPERON ROUGE (1949), RAIPONCE et HANSEL & GRETEL (1951), LE ROI MIDAS et LE LIEVRE ET LA TORTUE (1953). L’occasion pour lui de développer sa technique, et de créer des personnages à l’animation impeccable, très marquée par le style Walt Disney ; Harryhausen fabriqua pour chaque personnage différentes figures et expressions, pour chaque seconde d’image. Une technique toujours employée de nos jours, aussi bien chez Nick Park et les studios Aardman (WALLACE ET GROMIT, CHICKEN RUN) ou chez Tim Burton (L’ETRANGE NOËL DE MR. JACK, LES NOCES FUNEBRES, FRANKENWEENIE).

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Entre la réalisation de ses courts-métrages, Ray Harryhausen put enfin faire des débuts fracassants pour son premier long-métrage. Willis O’Brien ne l’avait pas oublié, et l’engagea comme son premier technicien, avec Marcel Delgado, pour travailler en 1947 sur MIGHTY JOE YOUNG (MONSIEUR JOE). Un projet réalisé par les producteurs et réalisateurs de KING KONG, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, avec le concours de John Ford. Une histoire très semblable justement à KING KONG, mais en mode « familial », où une expédition menée par le cinéaste Max O’Hara (Robert Armstrong, autre vétéran de KONG) découvre l’existence de Joe, un gentil gorille géant à la force herculéenne. Capturé (par Ben Johnson, futur habitué des films de Ford et Sam Peckinpah), Joe devient l’attraction d’un spectacle organisé par O’Hara en Californie. Rien ne va évidemment se passer comme prévu, le gentil primate, maladroit et naïf comme un bébé, va semer panique et destruction. O’Brien se chargea de toute la partie technique des effets spéciaux, confiant la quasi globalité de l’animation à Harryhausen.

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Celui-ci surpassa son maître : l’animation de Joe est plus élégante que celle de Kong, Harryhausen donnant à son gorille un plus large éventail d’expressions et de gestuelles. Les morceaux de bravoure sont, encore aujourd’hui, bluffants : Joe poursuit un cow-boy, renverse une cage à lion, malmène le boxeur Primo Carnera, escalade un orphelinat en feu… et le spectateur, justement, ne voit que du feu entre l’image animée et la prise de vues réelle. Le film remporta un Oscar mérité pour ses effets spéciaux en 1950, mais, selon les règles de l’époque, ce fut Merian C. Cooper qui le reçut, pour le décerner à O’Brien. L’Académie des Oscars ignorera même superbement les futurs travaux de Ray Harryhausen, spécialement après son départ pour l’Europe. Le film lança cependant sa carrière et sa réputation, tandis que celle d’O'Brien, miné par les ennuis d’argent et une santé déficiente, prendra fin assez tristement. MONSIEUR JOE a fait l’objet d’un remake en 1998 produit par les studios Walt Disney, avec Charlize Theron, et un gorille animatronique (superbe au demeurant) créé par Rick Baker. Harryhausen y fit une apparition amicale en invité du dîner de gala saccagé par le grand Joe. Et pour sa contribution essentielle à la défense de la cause des gorilles géants en péril, il fut l’invité d’honneur de Peter Jackson pour découvrir ses premières images de son remake de KING KONG en 2005.

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En 1953, Ray Harryhausen arrête la production de ses STORYBOOK REVIEW, laissant inachevé son adaptation du LIEVRE ET LA TORTUE. D’une tortue inoffensive à un dinosaure féroce, il n’y eut qu’un pas : les producteurs Jack Dietz et Hal E. Chester l’engagèrent pour signer les effets d’animation de THE BEAST FROM 20 000 FATHOMS / LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS, distribué par Warner Bros. Le film fut réalisé par Eugène Lourié, un grand chef décorateur russe qui travailla sur les chefs-d’oeuvre de Jean Renoir (LA GRANDE ILLUSION et LA REGLE DU JEU), Max Ophüls, René Clair, et qui travaillera également avec Charles Chaplin, Samuel Fuller, et même Clint Eastwood (BRONCO BILLY) ! Le film fut l’occasion pour lui de retrouver son vieil ami Ray Bradbury ; engagé pour réécrire le scénario, l’écrivain fit remarquer que celui-ci ressemblait à l’une de ses nouvelles, LA CORNE DE BRUME, où un dinosaure, attiré par le son d’une corne de brume, détruit un phare. La scène fut donc ajoutée au scénario. Harryhausen créa pour l’occasion un dinosaure totalement imaginaire, quadrupède carnivore géant répondant au nom de Rhédosaure, réveillé par l’explosion d’une essai nucléaire en plein Arctique. De fort mauvaise humeur d’être ainsi dérangé dans son sommeil, le Rhédosaure s’en va tout casser à New York… avant d’être finalement abattu sur les montagnes russes de Coney Island par un caporal, joué par Lee Van Cleef, future « Brute » de Sergio Leone.

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Harryhausen crée un monstre mémorable, améliorant les éléments de ce qui sera baptisé la « Dynamation » : combinaison de stop-motion, plus projection frontale (devant ou derrière les acteurs), en tenant compte des éclairages de la scène, et l’intégration de plans dynamiques. Le film vaudra à Lourié les compliments de Jean Renoir (« pas mal, hein ! tes trucs de môme…« ) ; l’idée du monstre géant réveillé par une explosion nucléaire ne sera pas perdue pour tout le monde, Ishiro Honda réalisant l’année suivante un certain GODZILLA qui doit beaucoup à ce film. LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS a gagné un statut de classique du genre, particulièrement apprécié et cité en référence par Joe Dante (qui glisse un extrait du film dans GREMLINS 2) ou J.J. Abrams, producteur d’un CLOVERFIELD racontant une destruction similaire de New York par un monstre géant. En attendant Guillermo Del Toro et son PACIFIC RIM, attendu cet été, qui ne devrait pas manquer de glisser un hommage affectueux au « Rhédo ».

Harryhausen travailla à deux reprises avec Irwin Allen (futur producteur des films catastrophe des années 1970, LA TOUR INFERNALE et L’AVENTURE DU POSEÏDON) sur des documentaires consacrés à la vie animale : d’abord THE SEA AROUND US (1953), Oscar du Meilleur Film Documentaire ; et THE ANIMAL WORLD, entamé en 1954 et achevé en 1956, pour lequel il retrouva Willis O’Brien ; tous deux réalisèrent le segment le plus marquant du film : une séquence de 8 minutes, évidemment centrée sur les dinosaures !

Les années 1950 furent celles de l’Âge d’Or pour les films de monstres géants et d’invasions en tout genre. Sam Katzman, producteur de série B officiant chez Columbia Pictures, eut la bonne idée d’engager Ray Harryhausen pour créer une pieuvre monstrueuse (évidemment dérangée par les essais atomiques) attaquant San Francisco en 1955 : IT CAME FROM BENEATH THE SEA / LE MONSTRE VIENT DE LA MER. Le film est objectivement assez ennuyeux, tout juste sauvé par les effets de Harryhausen, qui pour des raisons de budget, doit supprimer deux tentacules à son céphalopode et gagner ainsi du temps à l’animer. Le morceau de bravoure du film est la destruction du Golden Gate Bridge auquel s’aggripe la pieuvre géante. Une scène qui a marqué la mémoire de Guillermo Del Toro, encore lui, la bande-annonce de PACIFIC RIM nous promettant une destruction similaire. Le film marqua un tournant important pour Harryhausen, qui rencontra le producteur Charles H. Schneer. Devenus grands amis, les deux hommes vont parfaitement s’accorder et entamer une collaboration des plus fructueuses, pour le bonheur des cinéphiles.

 

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Harryhausen enchaîna ensuite sur un nouveau récit d’invasion à grande échelle, EARTH VS. THE FLYING SAUCERS / LES SOUCOUPES VOLANTES ATTAQUENT de Fred F. Sears, en 1956. Schneer collectionnait les nombreux articles d’apparitions d’OVNIS dans le ciel américain, et Harryhausen se lança un nouveau défi : animer non pas des monstres (les aliens du film, assez « cheap », ne sont pas de son fait) mais des objets mécaniques en mouvement. Se basant sur les descriptions faites par le Major Donald Keyhoe, Harryhausen créa des soucoupes volantes très élégantes, tourbillonnant sur elles-mêmes ; leur look dira certainement quelque chose aux spectateurs du MARS ATTACKS ! de Tim Burton, qui souligna évidemment l’influence. Précédant ce dernier, les OVNIS d’Harryhausen survolent Washington en formation triangulaire, pulvérisent bâtiments et citadins… y compris l’obélisque s’écrasant sur de malheureux passants, scène reprise à l’identique chez Burton. Ray Harryhausen s’occupa aussi de détruire la ville ; plutôt que de recourir à de coûteuses maquettes, il filma en stop motion les destructions. Chaque brique tombant était ainsi animée à la main.

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Schneer et Harryhausen décidèrent de s’établir à Londres et fondèrent le studio Morningside Productions, une base de travail plus pratique pour mettre en place leurs futurs projets ; Harryhausen put travailler en toute tranquillité dans son petit studio d’animation londonien, sur des films qui seront dorénavant tournés en Italie et en Espagne, un gros avantage pour des films au budget somme toute assez modeste. Ce sera le cas de leur film suivant, 20 MILLION MILES TO EARTH (A DES MILLIONS DE KILOMETRES DE LA TERRE), réalisé par Nathan Juran. Harryhausen créa la vedette du film : Ymir, un extra-terrestre humanoïde qu’une expédition spatiale sur la planète Vénus a ramené par accident sur Terre. Pauvre Ymir : éclos loin de son monde natal, il subit une croissance rapide lui donnant une taille démesurée, et s’enfuit dans la campagne italienne. Victime des préjugés, la créature qui ne cherchait qu’à se nourrir est agressée par un fermier, et capturée par l’armée américaine. S’évadant à nouveau, Ymir va semer la panique à Rome, avant de connaître une fin tragique à la King Kong, au sommet du Colisée. La créature suscite plus de compassion que de terreur malgré son physique repoussant, qui inspirera à Harryhausen son Kraken du CHOC DES TITANS. Le clou du spectacle étant un combat entre Ymir et un éléphant échappé du zoo, affrontement qui tourne à l’avantage du monstre, malgré une solide défense (…) du champion terrien. 20 MILLION MILES TO EARTH sera le dernier film en noir et blanc d’Harryhausen.

 

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Après avoir successivement ravagé New York, San Francisco, Washington et Rome dans ses films, Harryhausen voulait passer à autre chose. Il prépara ELEMENTALS, où des gargouilles volantes terrorisaient Paris, et se filma même enlevé (très symboliquement) par l’une d’elles. Mais, lassé des destructions des villes, Harryhausen préférait de loin les mondes des contes et légendes, particulièrement celles des 1001 NUITS et des aventures de Sinbad le Marin, le terrain de jeu idéal pour son imagination. Schneer et lui mirent donc en oeuvre LE SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD, confiant la réalisation à Juran en 1957. Un budget plus confortable octroyé par la Columbia permit aux producteurs de passer au niveau supérieur : de la grande aventure en Technicolor, avec musique de Bernard Herrmann, s’il vous plaît ! Le compositeur de CITIZEN KANE et des plus grands films d’Alfred Hitchcock, au sommet de son talent, contribua grandement aux succès des films d’Harryhausen. Il signera en tout quatre musiques mémorables pour lui : SINBAD, LES VOYAGES DE GULLIVER, L’ÎLE MYSTERIEUSE et JASON ET LES ARGONAUTES. Pour Harryhausen, le défi fut de taille : l’histoire appelait à créer plusieurs êtres fantastiques, et non plus une seule créature. Il disposa d’une année entière pour imaginer les monstres que croise Sinbad (Kerwin Matthews). Les défis techniques furent nombreux : le passage à la couleur signifiait qu’il fallait être vigilant sur les éclairages de ses monstres. Le film étant exposé deux fois, il y avait un fort risque de perdre de la qualité d’image au final. Harryhausen renforça la réalité de ses monstres en intégrant des effets physiques aux prises de vues animées : fumée, jets de flammes…

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Le film sorti à Noël 1958 fut un immense succès ; les aventures de Sinbad, passant un pacte avec le fourbe sorcier Sokurah (Torin Thatcher) qui cherche à récupérer une lampe magique égarée sur l’île de Colossa infestée de Cyclopes, pour sauver sa fiancée Parisa (Kathryn Grant) miniaturisée par le sorcier, restent un délicieux classique du genre « heroic fantasy ». Les morceaux de bravoure signés d’Harryhausen, magnifiés par la musique d’Herrmann, sont nombreux : transformation d’une malheureuse servante en femme-serpent, attaque de l’oiseau géant bicéphale Roc et de son poussin frais éclos, Dragon cracheur de feu, duel au sabre entre Sinbad et un squelette… Mais les stars du film sont les Cyclopes, de grosses brutes cornues à pattes de bouc. La scène la plus emblématique, qui a marqué des générations d’enfants, est celle où l’un d’eux s’empare de Sinbad et ses marins, pour les cuire à la broche avec gourmandise… Une scène qui continue d’inspirer les cinéastes actuels : Peter Jackson la cite explicitement dans la séquence des Trolls du premier volet du HOBBIT, tout comme Bryan Singer dans la scène de la cuisine de JACK LE CHASSEUR DE GEANTS.

 

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Après le succès de Sinbad, Schneer et Harryhausen se lancèrent à la recherche d’un nouveau projet. Ray Harryhausen filma une bobine-test pour un BARON DE MUNCHHAUSEN qui ne vit pas le jour, avant d’accepter l’idée de Schneer de faire une nouvelle version adaptée des VOYAGES DE GULLIVER de Jonathan Swift. Titré en VO THE THREE WORLDS OF GULLIVER, le film, réalisé par Jack Sher, avait de nouveau pour vedette Kerwin Matthews dans le rôle-titre. Le titre original était quelque peu mensonger, le film ne suivant que les deux premières aventures de Gulliver, chez les habitants miniatures de Lilliput, et les géants de Brobdingnag. Exeunt donc les voyages chez les savants fous de l’île volante de Laputa, et la rencontre avec les primitifs Yahoos et les chevaux parlants… Du fait de ces limitations imposées par un budget limité et sans doute quelques grosses difficultés techniques pour les effets visuels, le film laissa les spectateurs sur leur faim. Harryhausen n’anima que deux créatures – un crocodile et un écureuil géants ! -, se concentrant cette fois sur les effets de différences de taille.

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Le duo enchaîna aussitôt sur un projet plus excitant : une adaptation d’un grand classique de Jules Verne. Le père français des Voyages Extraordinaires connaissait alors une nouvelle vie, grâce notamment aux adaptations de 20 000 LIEUES SOUS LES MERS de Walt Disney et Richard Fleischer, et du VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE d’Henry Lewin. L’ÎLE MYSTERIEUSE faisant suite à 20 000 LIEUES SOUS LES MERS, ce fut donc ce dernier roman qui fut choisi par Schneer et Harryhausen. Le récit initiatique à la Robinson Crusoë, préfigurant aussi L’ÎLE AU TRESOR de Robert Louis Stevenson, était certes un beau roman de Verne, il manquait quand même de monstres… Qu’à cela ne tienne, Harryhausen et Schneer, avec le concours du cinéaste Cy Enfield (futur réalisateur de ZOULOU), changeront quelque peu l’histoire de Verne en y intégrant les créatures espérées. On y suit donc les aventures d’un groupe d’évadés de la Guerre de Sécession, échoués sur une île perdue du Pacifique, où ils ne sont pas seuls…

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Le Capitaine Nemo en personne (Herbert Lom), seul survivant dans son sous-marin Nautilus piégé dans une grotte, a conduit des expériences visant à réduire la faim dans le monde. D’où cette ahurissante ménagerie venant malmener les robinsons : crabe géant, abeilles géantes, un curieux poulpe-nautile (géant, cela va de soi)… le plus beau spécimen étant ce Phororhacos, oiseau préhistorique aux allures de gentil poulet manifestement très intéressé par la douce héroïne. Hmm, pôulet… Une scène qui tourne vite au comique surréaliste, magnifiée par la musique facétieuse de Bernard Herrmann. Le crabe géant animé par Harryhausen est lui aussi un sacré spécimen. Pour l’occasion, Harryhausen fit vider un vrai crabe, plaçant sa carapace autour de l’armature métallique. Pour les gros plans, il filma de vrais crabes… avant de les envoyer à la marmite ! Agréable petite série B d’aventures sans prétention, L’ÎLE MYSTERIEUSE demeure irrésistible par son esprit d’aventures et une touchante naïveté. George Lucas cite délibérément le film dans L’ATTAQUE DES CLONES, lorsqu’Obi-Wan (Ewan McGregor) affronte dans l’arène une créature aux allures de crabe-dinosaure. Plus inspiré, Paul Verhoeven, le plus fou des cinéastes hollandais, rendit un hommage du genre sanglant au film d’Harryhausen avec STARSHIP TROOPERS, les affreux Arachnides rappelant le crabe et les abeilles d’Harryhausen.

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Après le succès de L’ÎLE MYSTERIEUSE, Schneer et Harryhausen se mirent vite d’accord sur leur projet suivant. SINBAD avait si bien marché qu’Harryhausen voulait revenir au monde mythologique. Quoi de mieux en la matière que les légendes grecques, riches en monstres inoubliables… Schneer et Harryhausen se lancent dans la production de ce qui va être leur chef-d’oeuvre : JASON ET LES ARGONAUTES, adaptation très libre de la légende de la Toison d’Or mis en images par le britannique Don Chaffey, solide réalisateur venu de la télévision britannique. Le film suit le voyage de Jason (Todd Armstrong), prince héritier déchu de Thessalie, envoyé par l’usurpateur Pélias (Douglas Wilmer) récupérer la Toison d’Or en Colchide. Craignant de périr sous les coups de Jason, selon une prophétie, Pélias espère ainsi se débarrasser du prince en l’envoyant au-devant de multiples dangers mortels. Jason rassemble une équipe de héros, dont le grand Hercule (Nigel Green) en personne, pour mener à bien sa quête. Heureusement, il dispose d’une alliée en la personne de la déesse Héra (Honor Blackman, première héroïne de CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR), et rencontrera l’amour en la personne de la belle Médée (Nancy Kovack). Le film s’arrête, heureusement pour Jason, au happy end de rigueur ; la suite de l’épopée fut bien moins heureuse, comme chacun sait…

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JASON ET LES ARGONAUTES, c’est le bonheur absolu pour tout amateur d’heroic fantasy qui se respecte. Ray Harryhausen fait feu de tout bois : de très beaux effets optiques (effets de feu et de fumée, pluie de météores, scène de gigantisme avec la rencontre entre Jason et les Dieux de l’Olympe), physiques (les Rochers Fracassants et l’apparition du dieu marin Triton), et un bestiaire admirablement servi par la stop-motion du maître. Les spectateurs n’oublieront pas l’attaque de Talos, géant de bronze réveillé par mégarde, grinçant d’un fracas métallique ; les Harpies qui harcèlent sans relâche un devin aveugle ; l’Hydre à sept têtes (venue de la légende des Douze Travaux d’Hercule) qui garde la mythique Toison… Et le monumental combat entre Jason et ses alliés en sandale contre sept sinistres squelettes sabreurs et silencieux. Une séquence épique surpassant celle de SINBAD, à laquelle la musique de Bernard Herrmann apporte une touche épique supplémentaire. La réalisation des effets de JASON fut pour Harryhausen une étape délicate à gérer : par exemple, l’animation simultanée des sept têtes de l’Hydre, ou celle des Squelettes, dura à elle seule deux bons mois. Un seul coup de téléphone, une seule distraction, et c’était le trou de mémoire assuré, avec l’obligation de tout reprendre à zéro… Le résultat est une merveille d’animation et de création de caractères crédibles – mentions particulières à Talos qui porte les mains à sa gorge, une fois vaincu, et à ce squelette décapité qui cherche sa tête avant de s’écrouler.

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Le film fut le triomphe technique et esthétique d’Harryhausen, et inspira nombre de futurs créateurs d’effets spéciaux, et de réalisateurs. Sam Raimi en tête, qui truffe ses EVIL DEAD de références au film (particulièrement évidente dans le troisième volet, L’ARMEE DES TENEBRES et ses soldats squelettes) ; on peut aussi citer Terry Gilliam (la Mort dans LES AVENTURES DU BARON DE MUNCHHAUSEN), Tim Burton et ses squelettes chantants et dansants (L’ETRANGE NOÊL DE MONSIEUR JACK, LES NOCES FUNEBRES), LA MOMIE revue par Stephen Sommers en 1999 (le combat final entre les héros et des guerriers momifiés est un véritable copié-collé de la scène finale de JASON), les trois premiers PIRATES DES CARAÏBES dûs à Gore Verbinski (particulièrement les pirates squelettes du tout premier film), et le second HELLBOY de Guillermo Del Toro, avec sa statue géante animée au look très clairement inspiré par celui de Talos.

 

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Après le succès de JASON ET LES ARGONAUTES, Harryhausen caressa l’idée d’adapter un des romans d’H.G. Wells, le père britannique de la science-fiction. Il filma quelques bobines d’essai pour une GUERRE DES MONDES plus fidèle au roman que la version américaine de 1953, montra la mort d’un Martien à tête de poulpe, mais abandonna l’idée pour se rabattre sur un autre roman de Wells, le moins connu LES PREMIERS HOMMES DANS LA LUNE. Nathan Juran en signa la mise en scène. Le film, écrit par Nigel Kneale (auteur de la série QUATERMASS), raconte le voyage réalisé en 1899 par le professeur Cavor (Lionel Jeffries) et ses amis jusqu’à la Lune, grâce à un vaisseau propulsé par une matière énergétique révolutionnaire de son invention, la cavorite. Le voyage n’est bien sûr pas de tout repos : les humains rentrent bientôt en contact avec les étranges Sélénites, habitants de notre satellite… Harryhausen créa le monde extra-terrestre imaginé par Wells : à savoir les Sélénites à tête de fourmi, leurs « Vaches Lunaires » (des chenilles géantes) et le « Big Boss » local, le Grand Lunaire ! Ainsi que le vaisseau spatial et les paysages lunaires. Le film (le seul filmé en 2.35 par Harryhausen) garde un charme désuet toujours plaisant. Paul Verhoeven y a trouvé une autre source d’inspiration pour les Arachnides de STARSHIP TROOPERS, son « Brain Bug » étant le rejeton (assez obscène… ou harryobscène, en l’occurence) du Grand Lunaire contrôlant mentalement ses troupes insectoïdes…

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En 1966, Harryhausen, libre de tout contrat avec la Columbia, fit une petite infidélité à son vieil ami Charles H. Schneer, en acceptant l’offre du producteur Michael Carreras, dirigeant de la fameuse firme Hammer, célèbre pour ses adaptations de DRACULA et FRANKENSTEIN avec Christopher Lee et Peter Cushing. Carreras l’engagea pour un projet idéal : un remake du très kitsch ONE MILLION B.C. / TUMAK FILS DE LA JUNGLE avec Victor Mature en homme des cavernes affrontant des dinosaures (en réalité des lézards « maquillés »). De nouveau réalisé par Don Chaffey, tourné aux Canaries, UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. est un joyeux anachronisme mêlant hommes préhistoriques et dinosaures, hommes-singes et araignée géante, avec pour couronner le tout des séismes et des éruptions volcaniques en pagaille… Difficile, dans ces conditions, pour Tumak (John Richardson) et la belle Loana (Raquel Welch) de vivre tranquillement leur amour.

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Ray Harryhausen créa et anima pour l’occasion une ménagerie préhistorique n’ayant rien à envier à KING KONG. Pauvres hommes des cavernes… ils ne peuvent pas faire un pas dans ce film, sans tomber sur un dinosaure ; ils sont tour à tout attaqués ou menacés par un Archélon (tortue de mer géante), un Apatosaure, un Allosaure, un Tricératops affrontant un Cératosaure ; sans oublier le kidnapping de Loana par un Ptéranodon voulant la donner en pâture à ses poussins, avant qu’un affreux Ptérodactyle ne s’en mêle… Les héros croisent aussi des hommes-singes, et un lézard « maquillé » et une tarentule géante. Harryhausen reconnaîtra que ces deux monstres, les plus faibles du film, étaient aussi de son fait ; il pensait ainsi pouvoir convaincre le public que ce qu’il voyait était réel, une erreur qu’il ne refit pas. Ses dinosaures sont heureusement de toute beauté… même si ce n’est pas faire injure à son talent que de constater que le plus bel effet spécial du film est celui provoqué par la pulpeuse Raquel Welch et son bikini en peau de bête (image si judicieusement utilisée dans une scène fameuse de THE SHAWSHANK REDEMPTION / LES EVADES…) ! On retiendra aussi, dans le même registre, le crêpage de chignon entre Raquel Welch et sa rivale Martine Beswick… L’air de rien, les films d’Harryhausen dégageaient aussi un discret parfum d’érotisme, bien sage mais présent, avec toutes ces belles en péril, si souvent livrées aux appétits de monstres carnassiers…

Le caractère absurde du film, servi par les dialogues les plus rudimentaires qui soient (à base de cris et de grognements) lui donne une certaine poésie surréaliste. Elle a d’ailleurs retenu l’attention de Stanley Kubrick, qui inclut une très courte séquence d’UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. dans une scène d’ORANGE MECANIQUE, celle où Alex (Malcolm McDowell) se masturbe en fantasmant des scènes de mort ; et Steven Spielberg n’oublia pas le film, avec JURASSIC PARK et ses suites, dont le troisième opus, signé Joe Johnston, reprend la scène du kidnapping aérien du ptéranodon.

 

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Ray Harryhausen n’en avait pas fini avec les dinosaures… en 1969, il produisit avec Charles H. Schneer un film imaginé par son défunt mentor Willis O’Brien, THE BEAST OF HOLLOW MOUNTAIN, tourné en 1956, et qui devint ici LA VALLEE DE GWANGI, réalisé par Jim O’Connolly. Au Mexique, au début du 20e Siècle, des cowboys croisent la route d’un paléontologue britannique à la recherche d’un monde perdu, la Vallée Interdite. Après avoir découvert un minuscule cheval préhistorique, l’Eohippus, les cowboys et le savant vont découvrir d’autres spécimens d’un tout autre format : des dinosaures en chair et en os, dont le redoutable Gwangi, un allosaure féroce. Capturé, l’animal, qui connaît ses classiques, va très vite s’échapper et semer la terreur sur son passage. Du pain béni pour les jeunes spectateurs : GWANGI inaugure un genre de film tout à fait inédit, le Western préhistorique ! Harryhausen disposa d’une année entière pour animer sans faute ses chers dinosaures : outre Gwangi, nous retrouvons un Ptéranodon, un Ornithomimus et un Styracosaure. Plus l’Eohippus et un éléphant affrontant le dinosaure, éléphant guère plus heureux que son prédécesseur d’A DES MILLIONS DE KILOMETRES DE LA TERRE… Pour gagner un peu de temps sur la création des monstres, le maestro recycla les armatures de ses précédentes créations : l’Ornithomimus fut élaboré à partir du Phororhacos de L’ÎLE MYSTERIEUSE, Gwangi et le Styracosaure à partir du Cératosaure et du Tricératops d’UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. Harryhausen utilisa aussi, pour renforcer le réalisme, une vessie gonflable simulant la respiration des animaux, technique déjà utilisée sur son précédent film. Gwangi retient surtout l’attention par sa finition remarquable. Le film établit un nombre record de plans tournés en « Dynamation » : plus de 300. A titre de comparaison, JURASSIC PARK ne comptait que 65 plans de dinosaures en images de synthèse. Le tour de force de LA VALLEE DE GWANGI est une scène clairement inspirée de MONSIEUR JOE : la capture de l’allosaure au lasso, par des cowboys à cheval. Les cavaliers lançaient leurs cordes sur un bâton fixé sur une jeep ; Harryhausen réalisa des prouesses pour masquer le raccord entre la corde de la prise de vues réelle, et celle animée à la main avev Gwangi.

Formant un parfait « double programme dinosaurien » avec UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C., LA VALLEE DE GWANGI a laissé un héritage considérable pour une petite série B bien troussée. Là encore, Steven Spielberg s’en est souvenu, glissant quelques scènes très clairement inspirées par GWANGI dans JURASSIC PARK et LE MONDE PERDU : quand le T-Rex surgit pour happer un malheureux Gallimimus, c’est une référence directe à la première apparition de Gwangi ; et la trépidante scène de safari du second film, avec ses dinosaures ligotés par des chasseurs aux allures de cowboys, est le pendant moderne de la capture au lasso de la bête chez Harryhausen.

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Les temps changèrent dans les années 1970. Les films de l’époque affichaient un pessimisme bien éloigné des contes dépeints par Harryhausen. Vaille que vaille, Harryhausen continuait tout de même d’élaborer ses projets de films, caressant même l’idée d’adapter BILBO LE HOBBIT de J.R.R. Tolkien – et ainsi paver la voie à une éventuelle adaptation « live » du SEIGNEUR DES ANNEAUX. Un projet qui aurait été du sur mesure pour lui, avec ses Trolls, ses Araignées géantes, ses Gobelins et son Dragon… malheureusement, Harryhausen n’aurait pu à lui tout seul créer les personnages fantastiques de Tolkien, pour d’évidents problèmes de contraintes techniques et budgétaires. Il fallut attendre la révolution numérique et les films de Peter Jackson pour concrétiser ce fantasme « harryhausénien ». Charles H. Schneer et Ray Harryhausen préférèrent se rabattre sur une formule qui avait très bien marché. Retour aux 1001 Nuits, avec la suite du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD : THE GOLDEN VOYAGE OF SINBAD (LE VOYAGE FANTASTIQUE DE SINBAD), dont la réalisation fut confiée à Gordon Hessler, et qui sortit en deux temps en 1973 et 1974.

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John Philip Law remplaça Kerwin Matthews dans le rôle de l’intrépide marin, cette fois-ci à la recherche de la Fontaine de la Destinée, au coeur du royaume perdu de Lémurie, pour aider le Grand Vizir de Marabia à guérir de la malédiction que lui a lancé un vil sorcier, Koura (Tom Baker). Comme il se doit, Sinbad croise le regard d’une ravissante esclave, Margiana (Caroline Munro), et affronte une légion de monstres lancés par le sorcier à leur poursuite : Homoncule volant, figure de proue animée, centaure à l’oeil cyclopéen, griffon (ces deux s’affrontant, dans la grande tradition Harryhausen, sous le regard affolé des héros)… L’attraction majeure du film étant cette statue de la déesse hindoue Kali, animée (de mauvaises intentions) et affrontant Sinbad au coeur d’un temple maudit annonçant avant l’heure celui d’Indiana Jones. Une nouvelle réussite de la part d’Harryhausen, bénéficiant cette fois de la musique d’un autre géant de l’Âge d’Or, Miklos Rozsa, en lieu et place de Bernard Herrmann. Le film, grâce à cette séquence, se montre tout à fait à la hauteur du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD.  

 

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Ce second SINBAD ayant été bien accueilli, Schneer et Harryhausen décidèrent de lancer un troisième volet, SINBAD ET L’OEIL DU TIGRE, réalisé par Sam Wanamaker et sorti en 1977. Patrick Wayne, le fils du « Duke », remplaça John Philip Law dans le rôle-titre ; Sinbad y est cette fois à la recherche d’un royaume magique, Ademaspai, aux confins de l’Hyperborée, où réside une source de magie capable de libérer le Prince Kassim, Calife de Bagdad, de sa malédiction : une sorcière, Zénobia (Margaret Whiting), l’a transformé en babouin, pour faire de son fils le nouveau Calife à la place du Calife (comme chez Iznogoud !). Sinbad se lance dans l’aventure dans l’espoir d’épouser la soeur de Kassim, la belle Farah, interprétée par la future Docteur Quinn, Jane Seymour… Mais au fait, qu’a bien pu faire Sinbad de ses précédentes fiancées ?

Plaisanterie mise à part, le film, au récit somme toute assez similaire à son prédécesseur, peina pour une fois à créer la magie attendue. Certes, Ray Harryhausen créa de nouvelles créatures splendides : un trio de Goules surgies du feu, le Babouin jouant aux échecs, un Morse géant, un Minoton (statue vivante de Minotaure, laquais de la sorcière), et le traditionnel combat final opposant cette fois un gentil géant Troglodyte (justement surnommé « Trog ») à la sorcière transformée en tigre à dents de sabre. Malheureusement, une histoire assez convenue, des comédiens pas vraiment concernés et surtout une réalisation très paresseuse firent de ce SINBAD un film franchement raté. On se consola avec les monstres d’Harryhausen, et la petite touche sexy apportée par les comédiennes, Jane Seymour et Taryn Power (fille de Tyrone Power).

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Après ce troisième Sinbad, Harryhausen et Charles H. Schneer décidèrent de revenir dans la mythologie grecque, qui leur avait si bien réussi avec JASON ET LES ARGONAUTES. Pour l’occasion, le studio MGM leur octroya un budget bien plus conséquent afin de leur permettre de concrétiser ce qui sera le feu d’artifice final de leur carrière. LE CHOC DES TITANS revisite la légende de Persée (Harry Hamlin), fils de la princesse Danaé et du Roi des Dieux de l’Olympe en personne, Zeus (Laurence Olivier). Bien malgré lui, le jeune homme est au centre d’une lutte de pouvoir entre Zeus et la nymphe Thétis (Maggie Smith), mère du maudit Calibos convoitant la belle Andromède (Judi Bowker). Tombé amoureux d’Andromède, Persée va devoir franchir toute une série d’épreuves mythiques pour la sauver du sacrifice au monstrueux Kraken, le dernier des Titans, destructeur de cités. La plus dangereuse de ces épreuves étant une confrontation mortelle avec Méduse la Gorgone, si hideuse que son regard pétrifie ses victimes… Confié à Desmond Davis, le film rassemble un casting de luxe pour incarner les Dieux de l’Olympe : outre le grand Sir Laurence Olivier dans un de ses derniers rôles, et la toujours digne Maggie Smith, on y retrouve aussi Claire Bloom (la ballerine des FEUX DE LA RAMPE de Chaplin) en Héra… et Ursula Andress en Aphrodite, reléguée au statut de figurante se faisant les ongles au fond du décor. Il faut bien le reconnaître : LE CHOC DES TITANS peine souvent à se hisser au niveau de JASON ET LES ARGONAUTES, la faute à une réalisation bien molle et un couple vedette plutôt fade. Heureusement, Ray Harryhausen, devant pour la première fois de sa vie déléguer l’animation du bestiaire fantastique à ses assistants Jim Danforth et Steve Archer, sut assurer le spectacle espéré. Les monstres des TITANS seront de toute beauté : le difforme Calibos, le Vautour Géant, le chien bicéphale Dioskilos (Harryhausen devait en fait créer Cerbère, le chien infernal à trois têtes, mais dut « couper » pour les mêmes raisons : manque de temps, d’argent, et difficultés techniques), le cheval volant Pégase, la chouette mécanique Bubo (clin d’oeil appuyé au R2-D2 de STAR WARS), les Scorpions géants, et le terrible Kraken.  

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Mais s’il y a une raison pour laquelle LE CHOC DES TITANS, malgré ses défauts, reste encore aujourd’hui dans toutes les mémoires, c’est pour une séquence représentant l’ultime chef-d’oeuvre d’Harryhausen : l’affrontement entre Persée et la Gorgone. Magnifiée par des éclairages bleus et rouges très contrastés, accentuant son allure cauchemardesque, la Gorgone glisse parmi les colonnes de son temple comme un serpent, jouant une mortelle partie de cache-cache avec les infortunés compagnons du héros. Impeccablement orchestrée par Harryhausen, la scène est un vrai morceau de bravoure à suspense. Une pure scène de terreur dans un film somme toute très sage, qu’un remake de 2010 dû au français Louis Leterrier ne sut pas vraiment égaler, malgré sa débauche d’effets numériques.

Malheureusement, si LE CHOC DES TITANS fut un beau succès à sa sortie, il devait marquer définitivement la fin d’une époque. Harryhausen, ayant atteint la soixantaine, ressentait la lassitude de son âge. Difficile de tenir toutes ses années en s’enfermant dans son studio d’animation londonien… Le jeune public se prenait aussi de passion pour les héros musclés de l’ère Reagan, les Stallone et Schwarzenegger, bien plus sanglants et revanchards que les nobles aventuriers de Harryhausen. De plus, le maître de l’animation en stop-motion avait certainement senti qu’il était temps pour lui de passer le relais à une nouvelle génération. LE CHOC DES TITANS était sorti aux USA le même jour qu’un certain LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, dont le triomphe au box-office éclipsa le film d’Harryhausen. La génération des Lucas et Spielberg avait grandi devant ses films, et prenait le pouvoir. George Lucas venait, pour ses premiers STAR WARS, de fonder le studio d’effets spéciaux visuels ILM, composés de petits génies eux aussi élevés aux films d’Harryhausen. Le plus emblématique était Phil Tippett, continuateur spirituel de l’oeuvre d’Harryhausen ; travaillant très jeune sur la stop-motion, Tippett avait ainsi créé les pièces animées du jeu d’échecs auquel jouent Chewbacca et R2-D2 dans une scène de STAR WARS. Tout un symbole de voir ces personnages de space opéra d’une nouvelle époque jouer avec des monstres à la Harryhausen… Bénéficiant d’un budget et de facilités techniques plus confortables, Tippett sut améliorer le procédé stop-motion grâce à un système d’animation programmé par ordinateur. La « go-motion » améliorait la stop-motion développée par Harryhausen en rendant celle-ci encore plus fluide. Tippett la développa dans L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI (les machines de guerre de l’Empire, les Tauntauns), LE DRAGON DU LAC DE FEU, INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT (l’animation de la poursuite en wagonnets), ROBOCOP (ED-209), WILLOW (le dragon bicéphale)… Ironiquement, Tippett, continuateur d’Harryhausen, exprimera la pensée de ce dernier, en découvrant les essais des dinosaures en image de synthèse pour JURASSIC PARK, une décennie plus tard : « notre métier est éteint ! ». Réplique que Spielberg plaça dans le film dans la bouche du paléontologue Alan Grant (Sam Neill), ce dernier se faisant ainsi l’écho de Harryhausen, invité par Spielberg à découvrir le film en avant-première de marque.

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Ray Harryhausen put goûter à une retraite bien méritée, qui ne fut pas inactive pour autant. Fréquemment invité dans des conventions (souvent à l’initiative de son ami Forrest J. Ackerman, collectionneur et fondateur du magazine Famous Monsters of Filmland), le maître de la stop-motion accepta volontiers de présenter des livres consacrés à sa carrière, de répondre avec beaucoup de gentillesse aux commémorations, documentaires et interviews qui lui furent consacrés. Occasionnellement, Harryhausen s’amusa à faire des caméos – notamment dans les films de John Landis, un de ses plus ardents admirateurs, qui le fit ainsi apparaître dans DRÔLES D’ESPIONS, LE FLIC DE BEVERLY HILLS 3 et CADAVRES A LA PELLE. En 2002, Harryhausen put enfin compléter son film du LIEVRE ET LA TORTUE, abandonné cinquante ans plus tôt, avec l’aide de jeunes animateurs. Tel la patiente tortue de son film, Harryhausen fut récompensé de ses efforts, par l’Annie Award du Meilleur Court-Métrage d’Animation en 2003. Le National Media Museum de Bradford en Angleterre présente depuis 2010 la collection complète de ses créations aux visiteurs de tous les âges.

Invité d’honneur aux projections de JURASSIC PARK et KING KONG, Ray Harryhausen eut aussi la reconnaissance officielle de l’Académie des Oscars qui l’avait tant boudé durant des décennies : en 1992, Ray Bradbury eut la grande joie de recevoir un Oscar honoraire, le Gordon E. Sawyer Award, remis par Tom Hanks, sous le regard ému de son ami Ray Bradbury venu le présenter. Tom Hanks eut le bon mot de la fin : «Certains disent que Citizen Kane ou Casablanca sont les plus grands films jamais réalisés… Je dis que Jason et les Argonautes est le plus grand film jamais réalisé !». On ne saurait mieux exprimer la pensée de tous ceux qui ont grandi devant ses monstres et merveilles.

Un grand merci à vous, Mr. Harryhausen, de la part d’un amoureux des monstres et des dinosaures. Vous allez me manquer terriblement.

Ludosaurus Fauchier, The Beast from 20 000 Blogs.

lien Wikipédia, en anglais :

http://en.wikipedia.org/wiki/Ray_Harryhausen#1970s.E2.80.931990s

lien ImdB, également en anglais :

http://www.imdb.com/name/nm0366063/

En bref.. IRON MAN 3

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IRON MAN 3, de Shane Black

le soir du Réveillon de l’an 2000, Tony Stark (Robert Downey Jr.), aux bras de la généticienne Maya Hansen (Rebecca Hall), ignore royalement les appels d’Aldrich Killian (Guy Pearce), fondateur d’Advanced Ideas Mechanics (AIM). Bien avant de devenir le super-héros en armure Iron Man, Stark ignore que son attitude va avoir des conséquences imprévues sur sa vie…

Après les évènements de la Bataille de New York (cf. AVENGERS), Tony Stark revient à sa vie habituelle. Vivant désormais avec sa chère Pepper Potts (Gwyneth Paltrow), directrice de Stark Enterprises, il passe son temps à créer de nouvelles armures améliorées d’Iron Man. Son vieil ami James «Rhodey» Rhodes (Don Cheadle) est quand à lui sous les projecteurs des médias : un chef terroriste, le Mandarin (Ben Kingsley), diffuse des messages de menace et lance une série d’attaques meurtrières contre les installations militaires américaines dans le monde entier ; Rhodey, devenu l’Iron Patriot, se voit chargé de rechercher et neutraliser le criminel.

Souffrant d’un syndrome de stress post-traumatique, Tony voit sa relation avec Pepper se dégrader. Aldrich Killian réapparaît, transformé par la technologie Extremis, qu’il a mis au point pour AIM : une amélioration radicale des capacités physiques de l’être humain, au niveau nano-technologique. Craignant de le voir utiliser sa découverte à des fins militaires, Pepper refuse sa proposition de partenariat. Un attentat-suicide revendiqué par le Mandarin blesse grièvement Happy Hogan (Jon Favreau), le chauffeur garde du corps et ami de Tony, poussant ce dernier à défier le Mandarin devant les médias. Le Mandarin répond aussitôt en bombardant la villa du super-héros milliardaire. Passant pour mort, Tony, pilotant sa dernière armure inachevée, s’enfuit et se retrouve privé de tout, au fin fond du Tennessee…

En bref.. IRON MAN 3 dans Fiche et critique du film iron-man-3-a

Ouverture en fanfare de la saison printemps-été des blockbusters 2013, IRON MAN 3 nous ramène donc à nouveau dans l’univers Marvel, avec le Vengeur en armure, décidément très sollicité : quatre films (en comprenant AVENGERS) en l’espace de cinq ans. Constat : après deux films solo certes agréables et très distrayants, bien qu’un peu vains, dont l’intérêt reposait essentiellement sur le « show » de Robert Downey Jr. qui s’est brillamment investi dans le personnage de Tony Stark, la série, au lieu de s’enliser dans une certaine monotonie, vient ici de se renouveler intelligemment. Une évolution qui doit certes beaucoup au programme « Marvel Phase 2″ initié par le producteur Kevin Feige, instigateur de la déferlante de super-héros Marvel de ces dernières années, en attendant les suites prévues de THOR, de CAPTAIN AMERICA et bien sûr des AVENGERS, se situant tous dans le même univers partagé. Revenant ici à un « film solo », Iron Man reprend de l’épaisseur, aidé il faut le dire par un changement significatif. Jon Favreau, réalisateur des deux premiers films, cède la place à Shane Black, et, sans vouloir faire injure au premier, la série y a énormément gagné.

Black n’est pas un inconnu, loin de là ; pour les aficionados des films d’action, c’est même un nom synonyme d’ »entertainment value » ; scénariste, il a écrit il y a quelques 25 ans de cela un certain L’ARME FATALE qui posait bien les bases de son univers : des héros cabossés et sérieusement dépressifs (avant de laisser la place à des « buddy movies » portés sur la gaudriole, le premier ARME FATALE se montrait même d’une noirceur extrême à ce sujet), évoluant dans un univers policier « hard boiled », truffé de références à la pop culture (ceci bien avant Tarantino), et surtout servi par des dialogues à la mitraillette immédiatement identifiables. Black était aussi la première victime du PREDATOR de McTiernan, le soldat amateur de comics et de blagues cochonnes ! Son nom est aussi associé à d’autres polars explosifs des 90′s devenus cultes : LE DERNIER SAMARITAIN de Tony Scott, avec Bruce Willis, et AU REVOIR A JAMAIS avec Geena Davis et Samuel L. Jackson. Egalement « script doctor » capable de trouver les meilleures répliques du LAST ACTION HERO de McTiernan, Black semblait avoir quelque peu disparu de la circulation, avant de réapparaître en 2005, comme réalisateur et scénariste d’un hilarant thriller, KISS KISS BANG BANG, dont Robert Downey Jr. était la vedette. Baignant donc depuis toujours dans un univers de pop culture, entre polar sérieux et références permanentes à l’univers des comics, Black retrouve donc son acteur pour IRON MAN 3. Association judicieuse, car le film bénéficie de la « touche Shane Black » : en dehors des attendues scènes d’action démesurées, on y retrouve tous les éléments habituels de son univers. Tony Stark se retrouve ici en déveine permanente, affublé d’un traumatisme sévère qui l’éloigne peu à peu de sa compagne, et poussé à bout par des méchants particulièrement retors. La destruction de la villa de Stark par les hélicoptères du Mandarin nous renvoie aussi au bon souvenir d’une scène similaire de L’ARME FATALE. Les nostalgiques des « buddy movies » seront aux anges avec l’association finale de Stark et Rhodey, prenant d’assaut la base des affreux en ne pouvant compter que sur quelques armes, et des répliques cinglantes dans la grande tradition du genre.

le-mandarin.-ou-pas.-ben-kingsley dans Fiche et critique du film

On appréciera surtout que Black ait contourné avec beaucoup d’astuce certains pièges liés aux adaptations de comics ; à savoir, ici, le personnage du Mandarin, ennemi juré d’Iron Man dans la b.d. Un personnage problématique à l’époque du politiquement correct ; créé à l’époque de la Guerre Froide, le Mandarin était un vrai stéréotype ambulant de « Péril Jaune », un mixe de Fu Manchu, du Docteur No et de Genghis Khan… Comment le rendre crédible dans un univers cinématographique ancré dans le réel – du moins, la « réalité » des films Marvel ?… Shane Black a osé tordre le cou au cliché. La révélation de l’identité réelle du Mandarin (performance ahurissante du grand Ben Kingsley) est un sacrilège vis-à-vis du comics, mais un sacrilège génial. Clairement assimilé dans le film à un stéréotype de chef terroriste à la Ben Laden, le grand méchant oriental fanatique n’est en fin de compte qu’un pitoyable acteur, une couverture pour un autre criminel bien plus dangereux. Un mythe médiatique entretenu par une multinationale, un leurre qui piège le gouvernement américain, lequel répond en fabriquant un autre mythe médiatique, l’Iron Patriot… Black se permet donc, par le biais d’un film de super-héros, de critiquer avec beaucoup d’ironie les faux-semblants de son pays dans sa guerre au terrorisme mondial. Très gonflé, et payant : Black nous rappelle ainsi qu’il y a une grande part de manipulation de l’opinion publique, dans la représentation des criminels de ce début de siècle. 

La réalisation, nerveuse, ne se limite pas aux explosions et aux effets spéciaux (cela dit, les amateurs seront largement contentés), elle laisse aussi aux acteurs une certaine marge de liberté pour donner une vie à ces personnages de b.d. Complices depuis le début de la série, Downey Jr. et Gwyneth Paltrow s’entendent toujours à merveille. Les interprètes des méchants ne sont pas en reste : outre un Ben Kingsley passant de la menace absolue à la comédie british avec une aisance sidérante, on retrouve le toujours bon Guy Pearce, à son aise avec un personnage manipulateur à souhait ; on retiendra aussi la présence du moins connu James Badge Dale (découvert dans la mini-série THE PACIFIC), excellent en homme de main mutique, qui fait passer de sales moments à Tony Stark et ses proches. Un nom à suivre.

Astucieux, cinglant, trépidant, IRON MAN 3 boucle brillamment une trilogie jusque-là plutôt inégale. On attend bien entendu de voir la suite…

Ludovic Fauchier.

 

En bref… PROMISED LAND

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PROMISED LAND, de Gus Van Sant

Steve Butler (Matt Damon) travaille pour Global Cross Power Solutions, une compagnie énergétique qui développe son champ d’activités dans l’exploitation du gaz de schiste, par fracturation du sol. Fils et petit-fils de fermiers, Steve sait convaincre les petits propriétaires terriens de céder leurs terrains à sa compagnie, leur promettant en retour une part des bénéfices. Capable de clore ces accords en un temps record et pour une somme minime, Steve a les faveurs de la direction de Global, qui l’envoie à McKinley, une petite communauté rurale de Pennsylvanie. Accompagné de Sue Thomason (Frances McDormand), Steve prend contact avec l’élu local Richards, et les fermiers, en leur faisant les mêmes promesses : bénéfices imminents à la clé, et respect de l’environnement. Mais les habitants de la petite ville, frappés de plein fouet par la crise, sont divisés et dubitatifs. Steve n’arrive pas à les convaincre au cours d’une assemblée, contredit par Frank Yates (Hal Holbrook), un ingénieur en retraite connaissant les risques liés à l’exploitation du gaz de schiste. Restant en ville quelques jours, Steve rencontre Alice (Rosemary DeWitt), une institutrice du coin, chez qui il passe la nuit. Il croise aussi plusieurs fois la route de Dustin Noble (John Krasinski), un activiste écologiste qui milite en ville contre les dégâts causés par Global…

En bref... PROMISED LAND dans Fiche et critique du film promised-land

Petite déception ressentie après la vision du nouveau film de Gus Van Sant… Déception difficile à expliquer précisément car son PROMISED LAND n’est pas mauvais en soi ; malheureusement, il n’emballe pas davantage. Cela s’explique peut-être par le fait que le projet est une « commande » pour le réalisateur de WILL HUNTING et HARVEY MILK, le film aurait dû être en fait le premier long-métrage réalisé par Matt Damon, sur qui le film repose. L’acteur reste impeccable de bout en bout, incarnant un brave type, un peu ballot, en proie à une crise de conscience progressive vis-à-vis du cynisme de ses employeurs. Une bonne intention de départ, liée à un sujet a priori pas très excitant, cinématographiquement parlant (l’exploitation du gaz de schiste, les ravages de la crise sur la communauté agricole américaine), mais qui ne dépasse jamais le stade des bonnes intentions… Quelques touches d’humour, une description assez juste d’une petite ville en pleine déroute économique, une dénonciation (sans prise de risques excessive) des pratiques néolibérales d’une « World Company », tout cela est intéressant mais ne convainc jamais vraiment. Meh.

6-un-peu-interesse- dans Infos en bref

Ludovic Fauchier.



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