Ray HARRYHAUSEN (1920-2013)
Triste semaine… Un grand homme est parti ce 7 mai 2013 ; il s’appelait Ray Harryhausen. Son nom ne dira peut-être rien aux plus jeunes spectateurs, qui ignorent certainement que leurs films préférés ont une dette immense envers l’oeuvre de ce magicien de l’animation. Son nom nous renvoie à un cinéma dénué de tout cynisme, une véritable invitation à l’imagination et à l’aventure. Les titres de ses films vous promettaient des merveilles, et en général, ils tenaient leurs promesses. Même si le jeu des acteurs était parfois défaillant, ou la réalisation pas trop inspirée, le fantastique bestiaire déployé par Ray Harryhausen, grâce à sa maîtrise exceptionnelle de la technique nommée « stop motion », suffisait au bonheur des spectateurs. Il donna vie à des dinosaures féroces, des cyclopes cruels, des squelettes guerriers, des dragons, des gorgones, des statues vivantes et bien d’autres êtres fantastiques. Nul doute que Ray Harryhausen était en réalité le véritable metteur en scène et interprète caché de ces monstres inoubliables, pour lesquels il garda une grande affection ; ils ont hanté l’imaginaire de futurs créateurs d’effets spéciaux de pointe, et de nombreux cinéastes. Et pas des moindres…
Mon premier contact avec l’univers de Ray Harryhausen fut du genre… traumatisant. Et un peu flou. Je devais avoir 5 ou 6 ans, quand je vis un jour à la télévision une scène qui me fit littéralement bondir du canapé. Un squelette jaillissait au visage du héros, et du spectateur… Etait-ce une scène du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD ou de JASON ET LES ARGONAUTES ? Je l’ignore, les deux films s’étant en quelque sorte « mélangés » dans ma mémoire. Ce maudit sac d’os armé d’une épée m’a valu quelques beaux cauchemars d’enfance.
Deuxième souvenir lié à l’univers de Ray Harryhausen, dix ans plus tard environ. En vacances d’été avec la famille aux Baléares, nous découvrons des endroits magnifiques. Notamment le site de Torrent de Pareis. Une vallée en bord de mer d’une beauté absolue : une grande étendue de sable et de galets s’étendant à perte de vue entre d’immenses falaises de roche noirâtre, avec ça et là des petits lacs naturels d’une eau cristalline. L’endroit semble n’avoir jamais changé depuis des millénaires, comme sorti d’un de ces livres sur la Préhistoire que je dévorais quand j’étais enfant. Durant l’excursion, je ne pus d’ailleurs m’empêcher de le faire remarquer à mes parents : « c’est la Vallée des Dinosaures, ici ! ». Intuition ? Grand amateur des dinos, Ray Harryhausen, je l’ignorais alors, avait utilisé les lieux comme décors naturels du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD. Je découvris assez tardivement le film des années plus tard, et vis Sinbad (Kerwin Matthews) et le perfide sorcier Sokurah (Thorin Thatcher) s’aventurer dans la « Vallée des Cyclopes »… qui n’était autre que Torrent de Pareis. L’endroit fut également le décor du combat épique final entre un Cyclope et le Dragon gardien de la caverne aux merveilles.
Autant dire, après ces petites expériences, que j’ai gardé une affection certaine pour l’univers de Ray Harryhausen. Ce créateur d’effets spéciaux peut se targuer d’avoir été à la fois un artisan et un artiste à part entière. Comment ne pas aimer dès l’enfance un homme qui vous conte et vous fait croire à des récits de héros intrépides, de sorciers fourbes, de ravissantes princesses en péril, de contrées mystérieuses, de sortilèges surnaturels, et bien sûr… de MOOONNSSSTTTRRREEES !!! Dont les fabuleux dinosaures (un homme qui aimait autant les dinosaures ne pouvait pas être mauvais !), rendus vivants grâce à un patient travail d’animation effectué à la main, et sans ordinateur. Parmi les générations d’enfants qui ont été marqués par ses films, certains ont trouvé leur voie dans le cinéma. Les « héritiers » de Harryhausen lui ont souvent rendu hommage, à travers certains de leurs films. Ils se nomment : Wes Anderson, Tim Burton, James Cameron, Joe Dante, Guillermo Del Toro, Terry Gilliam, Peter Jackson, John Landis, John Lasseter, George Lucas, Nick Park, Sam Raimi, Henry Selick, Bryan Singer, Steven Spielberg, Gore Verbinski, Paul Verhoeven, Robert Zemeckis… Les créatures de STAR WARS, JURASSIC PARK, LE SEIGNEUR DES ANNEAUX ou AVATAR sont toutes les descendantes de l’âge numérique des créations de Ray Harryhausen.
Raymond Harryhausen est né le 29 juin 1920 à Los Angeles. On peut remercier rétrospectivement la tante et la mère d’Harryhausen d’avoir influencé malgré elles la vocation de ce dernier, quand elles l’emmenèrent au Grauman’s Chinese Theater à une projection du KING KONG de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Féru de science-fiction et de dinosaures, Harryhausen avait l’âge idéal pour découvrir le film : il en restera marqué à jamais, complètement mordu au point d’aller le revoir plusieurs fois, et de chercher à comprendre comment le grand gorille et les féroces dinosaures de l’Île du Crâne ont pu prendre vie. Se documenter sur les films, en 1933, n’est pas une mince affaire : il n’y a pas d’Internet, pas de télévision, et les magazines de cinéma d’alors ne s’intéressent guère aux « making of » techniques… Mais, vaille que vaille, Harryhausen se documente et découvre qu’un certain Willis O’Brien, assisté par toute une équipe, avait donné vie aux monstres grâce au procédé « stop motion ». Des poupées articulées de 30 centimètres de haut, animées à la main à raison d’un mouvement par seconde d’image filmée et projetée, devenaient ains des créatures gigantesques, intégrées par d’ingénieux systèmes de rétro-projection et de caches à des prises de vues réelles. Pionnier de génie, O’Brien avait perfectionné là une méthode d’animation qu’il avait déjà employé en 1925 pour l’adaptation du MONDE PERDU de Conan Doyle. Le jeune Harryhausen, enthousiasmé, se lança dans la réalisation de films amateurs dans le garage familial, puis dans une petite cabane aménagée par son père. Ses premiers monstres naquirent : un allosaure qui dévore un camarade de classe, un ours des cavernes, un extra-terrestre de Jupiter affrontant un mammouth (dont la fourrure fut découpée dans le manteau de vison de sa mère)… Harryhausen étudia les arts dramatiques, la photographie et la sculpture, autant d’enseignements qui lui seront précieux à l’avenir : ses monstres seront toujours crédibles, car « pensés » comme des acteurs capables de gestes et d’expressions très expressifs, de surcroît élaborés avec un grand sens du détail visuel et une esthétique soignée… Harryhausen fut aussi un dessinateur remarquable, capable de concevoir dessins conceptuels et storyboards très élaborés, étape indispensable pour concrétiser ses idées de mise en scène et convaincre les producteurs réticents… Il rencontra durant ses études un autre Ray, tout aussi passionné de science-fiction et de dinosaures : Ray Bradbury, le futur auteur des CHRONIQUES MARTIENNES et de FAHRENHEIT 451, qui restera un très grand ami. Harryhausen rencontra aussi son héros, Willis O’Brien ; très impressionné par les petits films du jeune homme, le père de KING KONG lui donnera de précieux conseils pour améliorer la technique et l’aspect de ses créatures.
Encouragé, Ray Harryhausen commença la réalisation d’un film ambitieux : EVOLUTION, l’histoire de l’évolution de la vie animale à travers les âges. Le film est resté inachevé, et s’il est encore grossièrement animé, le talent d’Harryhausen saute aux yeux. Harryhausen filma un combat entre un allosaure et un apatosaure, un singe primitif, un homme des cavernes… mais il perdit tout courage en voyant le segment préhistorique du FANTASIA de Walt Disney. Les quelques scènes tournées pour EVOLUTION lui serviront cependant de billet d’entrée pour obtenir son premier travail d’animateur professionnel, aux studios Paramount, pour les PUPPETOON MOVIES de George Pal. Avec l’entrée des Etats-Unis en guerre, à la fin de 1941, Harryhausen rejoignit les drapeaux ; il anima, sans être crédité, le court-métrage de Pal TULIPS SHALL GROW, allégorie de l’invasion de la Hollande par les troupes nazies. Ray Harryhausen réalisa des courts-métrages en stop motion pour la propagande et l’instruction militaire (HOT TO BRIDGE A GORGE, 1942 et GUADALCANAL, 1943), et fera partie de l’unité de Frank Capra dans l’Army Signal Corp., croisant notamment Theodore Geisel, alias « Docteur Seuss » (futur auteur de classiques de contes pour enfants comme LE GRINCH ou LE CHAT CHAPEAUTE et du scénario du film LES 5000 DOIGTS DU DOCTEUR T.). Avec Geisel, Harryhausen élabore le personnage de « Snafu », un soldat gaffeur, héros de films d’instruction destinées aux recrues.
Après la guerre, Harryhausen, inspiré par les films de Pal, se lance dans la production et réalisation de courts-métrages adaptés de contes classiques, à destination des écoles : MOTHER GOOSE STORIES, également connu sous le titre THE STORYBOOK REVIEW. Avec l’aide parentale (son père l’aide à confectionner les armatures des personnages, sa mère coud leur costumes), Harryhausen adapta ainsi plusieurs classiques des livres, contes et fables pour enfants. Furent ainsi adaptés les histoires de Little Miss Muffet (la petite fille arachnophobe), Humpty Dumpty, Old Mother Hubbard et The Queen of Hearts. Harryhausen poursuivit la série avec LE PETIT CHAPERON ROUGE (1949), RAIPONCE et HANSEL & GRETEL (1951), LE ROI MIDAS et LE LIEVRE ET LA TORTUE (1953). L’occasion pour lui de développer sa technique, et de créer des personnages à l’animation impeccable, très marquée par le style Walt Disney ; Harryhausen fabriqua pour chaque personnage différentes figures et expressions, pour chaque seconde d’image. Une technique toujours employée de nos jours, aussi bien chez Nick Park et les studios Aardman (WALLACE ET GROMIT, CHICKEN RUN) ou chez Tim Burton (L’ETRANGE NOËL DE MR. JACK, LES NOCES FUNEBRES, FRANKENWEENIE).
Entre la réalisation de ses courts-métrages, Ray Harryhausen put enfin faire des débuts fracassants pour son premier long-métrage. Willis O’Brien ne l’avait pas oublié, et l’engagea comme son premier technicien, avec Marcel Delgado, pour travailler en 1947 sur MIGHTY JOE YOUNG (MONSIEUR JOE). Un projet réalisé par les producteurs et réalisateurs de KING KONG, Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, avec le concours de John Ford. Une histoire très semblable justement à KING KONG, mais en mode « familial », où une expédition menée par le cinéaste Max O’Hara (Robert Armstrong, autre vétéran de KONG) découvre l’existence de Joe, un gentil gorille géant à la force herculéenne. Capturé (par Ben Johnson, futur habitué des films de Ford et Sam Peckinpah), Joe devient l’attraction d’un spectacle organisé par O’Hara en Californie. Rien ne va évidemment se passer comme prévu, le gentil primate, maladroit et naïf comme un bébé, va semer panique et destruction. O’Brien se chargea de toute la partie technique des effets spéciaux, confiant la quasi globalité de l’animation à Harryhausen.
Celui-ci surpassa son maître : l’animation de Joe est plus élégante que celle de Kong, Harryhausen donnant à son gorille un plus large éventail d’expressions et de gestuelles. Les morceaux de bravoure sont, encore aujourd’hui, bluffants : Joe poursuit un cow-boy, renverse une cage à lion, malmène le boxeur Primo Carnera, escalade un orphelinat en feu… et le spectateur, justement, ne voit que du feu entre l’image animée et la prise de vues réelle. Le film remporta un Oscar mérité pour ses effets spéciaux en 1950, mais, selon les règles de l’époque, ce fut Merian C. Cooper qui le reçut, pour le décerner à O’Brien. L’Académie des Oscars ignorera même superbement les futurs travaux de Ray Harryhausen, spécialement après son départ pour l’Europe. Le film lança cependant sa carrière et sa réputation, tandis que celle d’O'Brien, miné par les ennuis d’argent et une santé déficiente, prendra fin assez tristement. MONSIEUR JOE a fait l’objet d’un remake en 1998 produit par les studios Walt Disney, avec Charlize Theron, et un gorille animatronique (superbe au demeurant) créé par Rick Baker. Harryhausen y fit une apparition amicale en invité du dîner de gala saccagé par le grand Joe. Et pour sa contribution essentielle à la défense de la cause des gorilles géants en péril, il fut l’invité d’honneur de Peter Jackson pour découvrir ses premières images de son remake de KING KONG en 2005.
En 1953, Ray Harryhausen arrête la production de ses STORYBOOK REVIEW, laissant inachevé son adaptation du LIEVRE ET LA TORTUE. D’une tortue inoffensive à un dinosaure féroce, il n’y eut qu’un pas : les producteurs Jack Dietz et Hal E. Chester l’engagèrent pour signer les effets d’animation de THE BEAST FROM 20 000 FATHOMS / LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS, distribué par Warner Bros. Le film fut réalisé par Eugène Lourié, un grand chef décorateur russe qui travailla sur les chefs-d’oeuvre de Jean Renoir (LA GRANDE ILLUSION et LA REGLE DU JEU), Max Ophüls, René Clair, et qui travaillera également avec Charles Chaplin, Samuel Fuller, et même Clint Eastwood (BRONCO BILLY) ! Le film fut l’occasion pour lui de retrouver son vieil ami Ray Bradbury ; engagé pour réécrire le scénario, l’écrivain fit remarquer que celui-ci ressemblait à l’une de ses nouvelles, LA CORNE DE BRUME, où un dinosaure, attiré par le son d’une corne de brume, détruit un phare. La scène fut donc ajoutée au scénario. Harryhausen créa pour l’occasion un dinosaure totalement imaginaire, quadrupède carnivore géant répondant au nom de Rhédosaure, réveillé par l’explosion d’une essai nucléaire en plein Arctique. De fort mauvaise humeur d’être ainsi dérangé dans son sommeil, le Rhédosaure s’en va tout casser à New York… avant d’être finalement abattu sur les montagnes russes de Coney Island par un caporal, joué par Lee Van Cleef, future « Brute » de Sergio Leone.
Harryhausen crée un monstre mémorable, améliorant les éléments de ce qui sera baptisé la « Dynamation » : combinaison de stop-motion, plus projection frontale (devant ou derrière les acteurs), en tenant compte des éclairages de la scène, et l’intégration de plans dynamiques. Le film vaudra à Lourié les compliments de Jean Renoir (« pas mal, hein ! tes trucs de môme…« ) ; l’idée du monstre géant réveillé par une explosion nucléaire ne sera pas perdue pour tout le monde, Ishiro Honda réalisant l’année suivante un certain GODZILLA qui doit beaucoup à ce film. LE MONSTRE DES TEMPS PERDUS a gagné un statut de classique du genre, particulièrement apprécié et cité en référence par Joe Dante (qui glisse un extrait du film dans GREMLINS 2) ou J.J. Abrams, producteur d’un CLOVERFIELD racontant une destruction similaire de New York par un monstre géant. En attendant Guillermo Del Toro et son PACIFIC RIM, attendu cet été, qui ne devrait pas manquer de glisser un hommage affectueux au « Rhédo ».
Harryhausen travailla à deux reprises avec Irwin Allen (futur producteur des films catastrophe des années 1970, LA TOUR INFERNALE et L’AVENTURE DU POSEÏDON) sur des documentaires consacrés à la vie animale : d’abord THE SEA AROUND US (1953), Oscar du Meilleur Film Documentaire ; et THE ANIMAL WORLD, entamé en 1954 et achevé en 1956, pour lequel il retrouva Willis O’Brien ; tous deux réalisèrent le segment le plus marquant du film : une séquence de 8 minutes, évidemment centrée sur les dinosaures !
Les années 1950 furent celles de l’Âge d’Or pour les films de monstres géants et d’invasions en tout genre. Sam Katzman, producteur de série B officiant chez Columbia Pictures, eut la bonne idée d’engager Ray Harryhausen pour créer une pieuvre monstrueuse (évidemment dérangée par les essais atomiques) attaquant San Francisco en 1955 : IT CAME FROM BENEATH THE SEA / LE MONSTRE VIENT DE LA MER. Le film est objectivement assez ennuyeux, tout juste sauvé par les effets de Harryhausen, qui pour des raisons de budget, doit supprimer deux tentacules à son céphalopode et gagner ainsi du temps à l’animer. Le morceau de bravoure du film est la destruction du Golden Gate Bridge auquel s’aggripe la pieuvre géante. Une scène qui a marqué la mémoire de Guillermo Del Toro, encore lui, la bande-annonce de PACIFIC RIM nous promettant une destruction similaire. Le film marqua un tournant important pour Harryhausen, qui rencontra le producteur Charles H. Schneer. Devenus grands amis, les deux hommes vont parfaitement s’accorder et entamer une collaboration des plus fructueuses, pour le bonheur des cinéphiles.
Harryhausen enchaîna ensuite sur un nouveau récit d’invasion à grande échelle, EARTH VS. THE FLYING SAUCERS / LES SOUCOUPES VOLANTES ATTAQUENT de Fred F. Sears, en 1956. Schneer collectionnait les nombreux articles d’apparitions d’OVNIS dans le ciel américain, et Harryhausen se lança un nouveau défi : animer non pas des monstres (les aliens du film, assez « cheap », ne sont pas de son fait) mais des objets mécaniques en mouvement. Se basant sur les descriptions faites par le Major Donald Keyhoe, Harryhausen créa des soucoupes volantes très élégantes, tourbillonnant sur elles-mêmes ; leur look dira certainement quelque chose aux spectateurs du MARS ATTACKS ! de Tim Burton, qui souligna évidemment l’influence. Précédant ce dernier, les OVNIS d’Harryhausen survolent Washington en formation triangulaire, pulvérisent bâtiments et citadins… y compris l’obélisque s’écrasant sur de malheureux passants, scène reprise à l’identique chez Burton. Ray Harryhausen s’occupa aussi de détruire la ville ; plutôt que de recourir à de coûteuses maquettes, il filma en stop motion les destructions. Chaque brique tombant était ainsi animée à la main.
Schneer et Harryhausen décidèrent de s’établir à Londres et fondèrent le studio Morningside Productions, une base de travail plus pratique pour mettre en place leurs futurs projets ; Harryhausen put travailler en toute tranquillité dans son petit studio d’animation londonien, sur des films qui seront dorénavant tournés en Italie et en Espagne, un gros avantage pour des films au budget somme toute assez modeste. Ce sera le cas de leur film suivant, 20 MILLION MILES TO EARTH (A DES MILLIONS DE KILOMETRES DE LA TERRE), réalisé par Nathan Juran. Harryhausen créa la vedette du film : Ymir, un extra-terrestre humanoïde qu’une expédition spatiale sur la planète Vénus a ramené par accident sur Terre. Pauvre Ymir : éclos loin de son monde natal, il subit une croissance rapide lui donnant une taille démesurée, et s’enfuit dans la campagne italienne. Victime des préjugés, la créature qui ne cherchait qu’à se nourrir est agressée par un fermier, et capturée par l’armée américaine. S’évadant à nouveau, Ymir va semer la panique à Rome, avant de connaître une fin tragique à la King Kong, au sommet du Colisée. La créature suscite plus de compassion que de terreur malgré son physique repoussant, qui inspirera à Harryhausen son Kraken du CHOC DES TITANS. Le clou du spectacle étant un combat entre Ymir et un éléphant échappé du zoo, affrontement qui tourne à l’avantage du monstre, malgré une solide défense (…) du champion terrien. 20 MILLION MILES TO EARTH sera le dernier film en noir et blanc d’Harryhausen.
Après avoir successivement ravagé New York, San Francisco, Washington et Rome dans ses films, Harryhausen voulait passer à autre chose. Il prépara ELEMENTALS, où des gargouilles volantes terrorisaient Paris, et se filma même enlevé (très symboliquement) par l’une d’elles. Mais, lassé des destructions des villes, Harryhausen préférait de loin les mondes des contes et légendes, particulièrement celles des 1001 NUITS et des aventures de Sinbad le Marin, le terrain de jeu idéal pour son imagination. Schneer et lui mirent donc en oeuvre LE SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD, confiant la réalisation à Juran en 1957. Un budget plus confortable octroyé par la Columbia permit aux producteurs de passer au niveau supérieur : de la grande aventure en Technicolor, avec musique de Bernard Herrmann, s’il vous plaît ! Le compositeur de CITIZEN KANE et des plus grands films d’Alfred Hitchcock, au sommet de son talent, contribua grandement aux succès des films d’Harryhausen. Il signera en tout quatre musiques mémorables pour lui : SINBAD, LES VOYAGES DE GULLIVER, L’ÎLE MYSTERIEUSE et JASON ET LES ARGONAUTES. Pour Harryhausen, le défi fut de taille : l’histoire appelait à créer plusieurs êtres fantastiques, et non plus une seule créature. Il disposa d’une année entière pour imaginer les monstres que croise Sinbad (Kerwin Matthews). Les défis techniques furent nombreux : le passage à la couleur signifiait qu’il fallait être vigilant sur les éclairages de ses monstres. Le film étant exposé deux fois, il y avait un fort risque de perdre de la qualité d’image au final. Harryhausen renforça la réalité de ses monstres en intégrant des effets physiques aux prises de vues animées : fumée, jets de flammes…
Le film sorti à Noël 1958 fut un immense succès ; les aventures de Sinbad, passant un pacte avec le fourbe sorcier Sokurah (Torin Thatcher) qui cherche à récupérer une lampe magique égarée sur l’île de Colossa infestée de Cyclopes, pour sauver sa fiancée Parisa (Kathryn Grant) miniaturisée par le sorcier, restent un délicieux classique du genre « heroic fantasy ». Les morceaux de bravoure signés d’Harryhausen, magnifiés par la musique d’Herrmann, sont nombreux : transformation d’une malheureuse servante en femme-serpent, attaque de l’oiseau géant bicéphale Roc et de son poussin frais éclos, Dragon cracheur de feu, duel au sabre entre Sinbad et un squelette… Mais les stars du film sont les Cyclopes, de grosses brutes cornues à pattes de bouc. La scène la plus emblématique, qui a marqué des générations d’enfants, est celle où l’un d’eux s’empare de Sinbad et ses marins, pour les cuire à la broche avec gourmandise… Une scène qui continue d’inspirer les cinéastes actuels : Peter Jackson la cite explicitement dans la séquence des Trolls du premier volet du HOBBIT, tout comme Bryan Singer dans la scène de la cuisine de JACK LE CHASSEUR DE GEANTS.
Après le succès de Sinbad, Schneer et Harryhausen se lancèrent à la recherche d’un nouveau projet. Ray Harryhausen filma une bobine-test pour un BARON DE MUNCHHAUSEN qui ne vit pas le jour, avant d’accepter l’idée de Schneer de faire une nouvelle version adaptée des VOYAGES DE GULLIVER de Jonathan Swift. Titré en VO THE THREE WORLDS OF GULLIVER, le film, réalisé par Jack Sher, avait de nouveau pour vedette Kerwin Matthews dans le rôle-titre. Le titre original était quelque peu mensonger, le film ne suivant que les deux premières aventures de Gulliver, chez les habitants miniatures de Lilliput, et les géants de Brobdingnag. Exeunt donc les voyages chez les savants fous de l’île volante de Laputa, et la rencontre avec les primitifs Yahoos et les chevaux parlants… Du fait de ces limitations imposées par un budget limité et sans doute quelques grosses difficultés techniques pour les effets visuels, le film laissa les spectateurs sur leur faim. Harryhausen n’anima que deux créatures – un crocodile et un écureuil géants ! -, se concentrant cette fois sur les effets de différences de taille.
Le duo enchaîna aussitôt sur un projet plus excitant : une adaptation d’un grand classique de Jules Verne. Le père français des Voyages Extraordinaires connaissait alors une nouvelle vie, grâce notamment aux adaptations de 20 000 LIEUES SOUS LES MERS de Walt Disney et Richard Fleischer, et du VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE d’Henry Lewin. L’ÎLE MYSTERIEUSE faisant suite à 20 000 LIEUES SOUS LES MERS, ce fut donc ce dernier roman qui fut choisi par Schneer et Harryhausen. Le récit initiatique à la Robinson Crusoë, préfigurant aussi L’ÎLE AU TRESOR de Robert Louis Stevenson, était certes un beau roman de Verne, il manquait quand même de monstres… Qu’à cela ne tienne, Harryhausen et Schneer, avec le concours du cinéaste Cy Enfield (futur réalisateur de ZOULOU), changeront quelque peu l’histoire de Verne en y intégrant les créatures espérées. On y suit donc les aventures d’un groupe d’évadés de la Guerre de Sécession, échoués sur une île perdue du Pacifique, où ils ne sont pas seuls…
Le Capitaine Nemo en personne (Herbert Lom), seul survivant dans son sous-marin Nautilus piégé dans une grotte, a conduit des expériences visant à réduire la faim dans le monde. D’où cette ahurissante ménagerie venant malmener les robinsons : crabe géant, abeilles géantes, un curieux poulpe-nautile (géant, cela va de soi)… le plus beau spécimen étant ce Phororhacos, oiseau préhistorique aux allures de gentil poulet manifestement très intéressé par la douce héroïne. Hmm, pôulet… Une scène qui tourne vite au comique surréaliste, magnifiée par la musique facétieuse de Bernard Herrmann. Le crabe géant animé par Harryhausen est lui aussi un sacré spécimen. Pour l’occasion, Harryhausen fit vider un vrai crabe, plaçant sa carapace autour de l’armature métallique. Pour les gros plans, il filma de vrais crabes… avant de les envoyer à la marmite ! Agréable petite série B d’aventures sans prétention, L’ÎLE MYSTERIEUSE demeure irrésistible par son esprit d’aventures et une touchante naïveté. George Lucas cite délibérément le film dans L’ATTAQUE DES CLONES, lorsqu’Obi-Wan (Ewan McGregor) affronte dans l’arène une créature aux allures de crabe-dinosaure. Plus inspiré, Paul Verhoeven, le plus fou des cinéastes hollandais, rendit un hommage du genre sanglant au film d’Harryhausen avec STARSHIP TROOPERS, les affreux Arachnides rappelant le crabe et les abeilles d’Harryhausen.
Après le succès de L’ÎLE MYSTERIEUSE, Schneer et Harryhausen se mirent vite d’accord sur leur projet suivant. SINBAD avait si bien marché qu’Harryhausen voulait revenir au monde mythologique. Quoi de mieux en la matière que les légendes grecques, riches en monstres inoubliables… Schneer et Harryhausen se lancent dans la production de ce qui va être leur chef-d’oeuvre : JASON ET LES ARGONAUTES, adaptation très libre de la légende de la Toison d’Or mis en images par le britannique Don Chaffey, solide réalisateur venu de la télévision britannique. Le film suit le voyage de Jason (Todd Armstrong), prince héritier déchu de Thessalie, envoyé par l’usurpateur Pélias (Douglas Wilmer) récupérer la Toison d’Or en Colchide. Craignant de périr sous les coups de Jason, selon une prophétie, Pélias espère ainsi se débarrasser du prince en l’envoyant au-devant de multiples dangers mortels. Jason rassemble une équipe de héros, dont le grand Hercule (Nigel Green) en personne, pour mener à bien sa quête. Heureusement, il dispose d’une alliée en la personne de la déesse Héra (Honor Blackman, première héroïne de CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR), et rencontrera l’amour en la personne de la belle Médée (Nancy Kovack). Le film s’arrête, heureusement pour Jason, au happy end de rigueur ; la suite de l’épopée fut bien moins heureuse, comme chacun sait…
JASON ET LES ARGONAUTES, c’est le bonheur absolu pour tout amateur d’heroic fantasy qui se respecte. Ray Harryhausen fait feu de tout bois : de très beaux effets optiques (effets de feu et de fumée, pluie de météores, scène de gigantisme avec la rencontre entre Jason et les Dieux de l’Olympe), physiques (les Rochers Fracassants et l’apparition du dieu marin Triton), et un bestiaire admirablement servi par la stop-motion du maître. Les spectateurs n’oublieront pas l’attaque de Talos, géant de bronze réveillé par mégarde, grinçant d’un fracas métallique ; les Harpies qui harcèlent sans relâche un devin aveugle ; l’Hydre à sept têtes (venue de la légende des Douze Travaux d’Hercule) qui garde la mythique Toison… Et le monumental combat entre Jason et ses alliés en sandale contre sept sinistres squelettes sabreurs et silencieux. Une séquence épique surpassant celle de SINBAD, à laquelle la musique de Bernard Herrmann apporte une touche épique supplémentaire. La réalisation des effets de JASON fut pour Harryhausen une étape délicate à gérer : par exemple, l’animation simultanée des sept têtes de l’Hydre, ou celle des Squelettes, dura à elle seule deux bons mois. Un seul coup de téléphone, une seule distraction, et c’était le trou de mémoire assuré, avec l’obligation de tout reprendre à zéro… Le résultat est une merveille d’animation et de création de caractères crédibles – mentions particulières à Talos qui porte les mains à sa gorge, une fois vaincu, et à ce squelette décapité qui cherche sa tête avant de s’écrouler.
Le film fut le triomphe technique et esthétique d’Harryhausen, et inspira nombre de futurs créateurs d’effets spéciaux, et de réalisateurs. Sam Raimi en tête, qui truffe ses EVIL DEAD de références au film (particulièrement évidente dans le troisième volet, L’ARMEE DES TENEBRES et ses soldats squelettes) ; on peut aussi citer Terry Gilliam (la Mort dans LES AVENTURES DU BARON DE MUNCHHAUSEN), Tim Burton et ses squelettes chantants et dansants (L’ETRANGE NOÊL DE MONSIEUR JACK, LES NOCES FUNEBRES), LA MOMIE revue par Stephen Sommers en 1999 (le combat final entre les héros et des guerriers momifiés est un véritable copié-collé de la scène finale de JASON), les trois premiers PIRATES DES CARAÏBES dûs à Gore Verbinski (particulièrement les pirates squelettes du tout premier film), et le second HELLBOY de Guillermo Del Toro, avec sa statue géante animée au look très clairement inspiré par celui de Talos.
Après le succès de JASON ET LES ARGONAUTES, Harryhausen caressa l’idée d’adapter un des romans d’H.G. Wells, le père britannique de la science-fiction. Il filma quelques bobines d’essai pour une GUERRE DES MONDES plus fidèle au roman que la version américaine de 1953, montra la mort d’un Martien à tête de poulpe, mais abandonna l’idée pour se rabattre sur un autre roman de Wells, le moins connu LES PREMIERS HOMMES DANS LA LUNE. Nathan Juran en signa la mise en scène. Le film, écrit par Nigel Kneale (auteur de la série QUATERMASS), raconte le voyage réalisé en 1899 par le professeur Cavor (Lionel Jeffries) et ses amis jusqu’à la Lune, grâce à un vaisseau propulsé par une matière énergétique révolutionnaire de son invention, la cavorite. Le voyage n’est bien sûr pas de tout repos : les humains rentrent bientôt en contact avec les étranges Sélénites, habitants de notre satellite… Harryhausen créa le monde extra-terrestre imaginé par Wells : à savoir les Sélénites à tête de fourmi, leurs « Vaches Lunaires » (des chenilles géantes) et le « Big Boss » local, le Grand Lunaire ! Ainsi que le vaisseau spatial et les paysages lunaires. Le film (le seul filmé en 2.35 par Harryhausen) garde un charme désuet toujours plaisant. Paul Verhoeven y a trouvé une autre source d’inspiration pour les Arachnides de STARSHIP TROOPERS, son « Brain Bug » étant le rejeton (assez obscène… ou harryobscène, en l’occurence) du Grand Lunaire contrôlant mentalement ses troupes insectoïdes…
En 1966, Harryhausen, libre de tout contrat avec la Columbia, fit une petite infidélité à son vieil ami Charles H. Schneer, en acceptant l’offre du producteur Michael Carreras, dirigeant de la fameuse firme Hammer, célèbre pour ses adaptations de DRACULA et FRANKENSTEIN avec Christopher Lee et Peter Cushing. Carreras l’engagea pour un projet idéal : un remake du très kitsch ONE MILLION B.C. / TUMAK FILS DE LA JUNGLE avec Victor Mature en homme des cavernes affrontant des dinosaures (en réalité des lézards « maquillés »). De nouveau réalisé par Don Chaffey, tourné aux Canaries, UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. est un joyeux anachronisme mêlant hommes préhistoriques et dinosaures, hommes-singes et araignée géante, avec pour couronner le tout des séismes et des éruptions volcaniques en pagaille… Difficile, dans ces conditions, pour Tumak (John Richardson) et la belle Loana (Raquel Welch) de vivre tranquillement leur amour.
Ray Harryhausen créa et anima pour l’occasion une ménagerie préhistorique n’ayant rien à envier à KING KONG. Pauvres hommes des cavernes… ils ne peuvent pas faire un pas dans ce film, sans tomber sur un dinosaure ; ils sont tour à tout attaqués ou menacés par un Archélon (tortue de mer géante), un Apatosaure, un Allosaure, un Tricératops affrontant un Cératosaure ; sans oublier le kidnapping de Loana par un Ptéranodon voulant la donner en pâture à ses poussins, avant qu’un affreux Ptérodactyle ne s’en mêle… Les héros croisent aussi des hommes-singes, et un lézard « maquillé » et une tarentule géante. Harryhausen reconnaîtra que ces deux monstres, les plus faibles du film, étaient aussi de son fait ; il pensait ainsi pouvoir convaincre le public que ce qu’il voyait était réel, une erreur qu’il ne refit pas. Ses dinosaures sont heureusement de toute beauté… même si ce n’est pas faire injure à son talent que de constater que le plus bel effet spécial du film est celui provoqué par la pulpeuse Raquel Welch et son bikini en peau de bête (image si judicieusement utilisée dans une scène fameuse de THE SHAWSHANK REDEMPTION / LES EVADES…) ! On retiendra aussi, dans le même registre, le crêpage de chignon entre Raquel Welch et sa rivale Martine Beswick… L’air de rien, les films d’Harryhausen dégageaient aussi un discret parfum d’érotisme, bien sage mais présent, avec toutes ces belles en péril, si souvent livrées aux appétits de monstres carnassiers…
Le caractère absurde du film, servi par les dialogues les plus rudimentaires qui soient (à base de cris et de grognements) lui donne une certaine poésie surréaliste. Elle a d’ailleurs retenu l’attention de Stanley Kubrick, qui inclut une très courte séquence d’UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. dans une scène d’ORANGE MECANIQUE, celle où Alex (Malcolm McDowell) se masturbe en fantasmant des scènes de mort ; et Steven Spielberg n’oublia pas le film, avec JURASSIC PARK et ses suites, dont le troisième opus, signé Joe Johnston, reprend la scène du kidnapping aérien du ptéranodon.
Ray Harryhausen n’en avait pas fini avec les dinosaures… en 1969, il produisit avec Charles H. Schneer un film imaginé par son défunt mentor Willis O’Brien, THE BEAST OF HOLLOW MOUNTAIN, tourné en 1956, et qui devint ici LA VALLEE DE GWANGI, réalisé par Jim O’Connolly. Au Mexique, au début du 20e Siècle, des cowboys croisent la route d’un paléontologue britannique à la recherche d’un monde perdu, la Vallée Interdite. Après avoir découvert un minuscule cheval préhistorique, l’Eohippus, les cowboys et le savant vont découvrir d’autres spécimens d’un tout autre format : des dinosaures en chair et en os, dont le redoutable Gwangi, un allosaure féroce. Capturé, l’animal, qui connaît ses classiques, va très vite s’échapper et semer la terreur sur son passage. Du pain béni pour les jeunes spectateurs : GWANGI inaugure un genre de film tout à fait inédit, le Western préhistorique ! Harryhausen disposa d’une année entière pour animer sans faute ses chers dinosaures : outre Gwangi, nous retrouvons un Ptéranodon, un Ornithomimus et un Styracosaure. Plus l’Eohippus et un éléphant affrontant le dinosaure, éléphant guère plus heureux que son prédécesseur d’A DES MILLIONS DE KILOMETRES DE LA TERRE… Pour gagner un peu de temps sur la création des monstres, le maestro recycla les armatures de ses précédentes créations : l’Ornithomimus fut élaboré à partir du Phororhacos de L’ÎLE MYSTERIEUSE, Gwangi et le Styracosaure à partir du Cératosaure et du Tricératops d’UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C. Harryhausen utilisa aussi, pour renforcer le réalisme, une vessie gonflable simulant la respiration des animaux, technique déjà utilisée sur son précédent film. Gwangi retient surtout l’attention par sa finition remarquable. Le film établit un nombre record de plans tournés en « Dynamation » : plus de 300. A titre de comparaison, JURASSIC PARK ne comptait que 65 plans de dinosaures en images de synthèse. Le tour de force de LA VALLEE DE GWANGI est une scène clairement inspirée de MONSIEUR JOE : la capture de l’allosaure au lasso, par des cowboys à cheval. Les cavaliers lançaient leurs cordes sur un bâton fixé sur une jeep ; Harryhausen réalisa des prouesses pour masquer le raccord entre la corde de la prise de vues réelle, et celle animée à la main avev Gwangi.
Formant un parfait « double programme dinosaurien » avec UN MILLION D’ANNEES AVANT J.C., LA VALLEE DE GWANGI a laissé un héritage considérable pour une petite série B bien troussée. Là encore, Steven Spielberg s’en est souvenu, glissant quelques scènes très clairement inspirées par GWANGI dans JURASSIC PARK et LE MONDE PERDU : quand le T-Rex surgit pour happer un malheureux Gallimimus, c’est une référence directe à la première apparition de Gwangi ; et la trépidante scène de safari du second film, avec ses dinosaures ligotés par des chasseurs aux allures de cowboys, est le pendant moderne de la capture au lasso de la bête chez Harryhausen.
Les temps changèrent dans les années 1970. Les films de l’époque affichaient un pessimisme bien éloigné des contes dépeints par Harryhausen. Vaille que vaille, Harryhausen continuait tout de même d’élaborer ses projets de films, caressant même l’idée d’adapter BILBO LE HOBBIT de J.R.R. Tolkien – et ainsi paver la voie à une éventuelle adaptation « live » du SEIGNEUR DES ANNEAUX. Un projet qui aurait été du sur mesure pour lui, avec ses Trolls, ses Araignées géantes, ses Gobelins et son Dragon… malheureusement, Harryhausen n’aurait pu à lui tout seul créer les personnages fantastiques de Tolkien, pour d’évidents problèmes de contraintes techniques et budgétaires. Il fallut attendre la révolution numérique et les films de Peter Jackson pour concrétiser ce fantasme « harryhausénien ». Charles H. Schneer et Ray Harryhausen préférèrent se rabattre sur une formule qui avait très bien marché. Retour aux 1001 Nuits, avec la suite du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD : THE GOLDEN VOYAGE OF SINBAD (LE VOYAGE FANTASTIQUE DE SINBAD), dont la réalisation fut confiée à Gordon Hessler, et qui sortit en deux temps en 1973 et 1974.
John Philip Law remplaça Kerwin Matthews dans le rôle de l’intrépide marin, cette fois-ci à la recherche de la Fontaine de la Destinée, au coeur du royaume perdu de Lémurie, pour aider le Grand Vizir de Marabia à guérir de la malédiction que lui a lancé un vil sorcier, Koura (Tom Baker). Comme il se doit, Sinbad croise le regard d’une ravissante esclave, Margiana (Caroline Munro), et affronte une légion de monstres lancés par le sorcier à leur poursuite : Homoncule volant, figure de proue animée, centaure à l’oeil cyclopéen, griffon (ces deux s’affrontant, dans la grande tradition Harryhausen, sous le regard affolé des héros)… L’attraction majeure du film étant cette statue de la déesse hindoue Kali, animée (de mauvaises intentions) et affrontant Sinbad au coeur d’un temple maudit annonçant avant l’heure celui d’Indiana Jones. Une nouvelle réussite de la part d’Harryhausen, bénéficiant cette fois de la musique d’un autre géant de l’Âge d’Or, Miklos Rozsa, en lieu et place de Bernard Herrmann. Le film, grâce à cette séquence, se montre tout à fait à la hauteur du SEPTIEME VOYAGE DE SINBAD.
Ce second SINBAD ayant été bien accueilli, Schneer et Harryhausen décidèrent de lancer un troisième volet, SINBAD ET L’OEIL DU TIGRE, réalisé par Sam Wanamaker et sorti en 1977. Patrick Wayne, le fils du « Duke », remplaça John Philip Law dans le rôle-titre ; Sinbad y est cette fois à la recherche d’un royaume magique, Ademaspai, aux confins de l’Hyperborée, où réside une source de magie capable de libérer le Prince Kassim, Calife de Bagdad, de sa malédiction : une sorcière, Zénobia (Margaret Whiting), l’a transformé en babouin, pour faire de son fils le nouveau Calife à la place du Calife (comme chez Iznogoud !). Sinbad se lance dans l’aventure dans l’espoir d’épouser la soeur de Kassim, la belle Farah, interprétée par la future Docteur Quinn, Jane Seymour… Mais au fait, qu’a bien pu faire Sinbad de ses précédentes fiancées ?
Plaisanterie mise à part, le film, au récit somme toute assez similaire à son prédécesseur, peina pour une fois à créer la magie attendue. Certes, Ray Harryhausen créa de nouvelles créatures splendides : un trio de Goules surgies du feu, le Babouin jouant aux échecs, un Morse géant, un Minoton (statue vivante de Minotaure, laquais de la sorcière), et le traditionnel combat final opposant cette fois un gentil géant Troglodyte (justement surnommé « Trog ») à la sorcière transformée en tigre à dents de sabre. Malheureusement, une histoire assez convenue, des comédiens pas vraiment concernés et surtout une réalisation très paresseuse firent de ce SINBAD un film franchement raté. On se consola avec les monstres d’Harryhausen, et la petite touche sexy apportée par les comédiennes, Jane Seymour et Taryn Power (fille de Tyrone Power).
Après ce troisième Sinbad, Harryhausen et Charles H. Schneer décidèrent de revenir dans la mythologie grecque, qui leur avait si bien réussi avec JASON ET LES ARGONAUTES. Pour l’occasion, le studio MGM leur octroya un budget bien plus conséquent afin de leur permettre de concrétiser ce qui sera le feu d’artifice final de leur carrière. LE CHOC DES TITANS revisite la légende de Persée (Harry Hamlin), fils de la princesse Danaé et du Roi des Dieux de l’Olympe en personne, Zeus (Laurence Olivier). Bien malgré lui, le jeune homme est au centre d’une lutte de pouvoir entre Zeus et la nymphe Thétis (Maggie Smith), mère du maudit Calibos convoitant la belle Andromède (Judi Bowker). Tombé amoureux d’Andromède, Persée va devoir franchir toute une série d’épreuves mythiques pour la sauver du sacrifice au monstrueux Kraken, le dernier des Titans, destructeur de cités. La plus dangereuse de ces épreuves étant une confrontation mortelle avec Méduse la Gorgone, si hideuse que son regard pétrifie ses victimes… Confié à Desmond Davis, le film rassemble un casting de luxe pour incarner les Dieux de l’Olympe : outre le grand Sir Laurence Olivier dans un de ses derniers rôles, et la toujours digne Maggie Smith, on y retrouve aussi Claire Bloom (la ballerine des FEUX DE LA RAMPE de Chaplin) en Héra… et Ursula Andress en Aphrodite, reléguée au statut de figurante se faisant les ongles au fond du décor. Il faut bien le reconnaître : LE CHOC DES TITANS peine souvent à se hisser au niveau de JASON ET LES ARGONAUTES, la faute à une réalisation bien molle et un couple vedette plutôt fade. Heureusement, Ray Harryhausen, devant pour la première fois de sa vie déléguer l’animation du bestiaire fantastique à ses assistants Jim Danforth et Steve Archer, sut assurer le spectacle espéré. Les monstres des TITANS seront de toute beauté : le difforme Calibos, le Vautour Géant, le chien bicéphale Dioskilos (Harryhausen devait en fait créer Cerbère, le chien infernal à trois têtes, mais dut « couper » pour les mêmes raisons : manque de temps, d’argent, et difficultés techniques), le cheval volant Pégase, la chouette mécanique Bubo (clin d’oeil appuyé au R2-D2 de STAR WARS), les Scorpions géants, et le terrible Kraken.
Mais s’il y a une raison pour laquelle LE CHOC DES TITANS, malgré ses défauts, reste encore aujourd’hui dans toutes les mémoires, c’est pour une séquence représentant l’ultime chef-d’oeuvre d’Harryhausen : l’affrontement entre Persée et la Gorgone. Magnifiée par des éclairages bleus et rouges très contrastés, accentuant son allure cauchemardesque, la Gorgone glisse parmi les colonnes de son temple comme un serpent, jouant une mortelle partie de cache-cache avec les infortunés compagnons du héros. Impeccablement orchestrée par Harryhausen, la scène est un vrai morceau de bravoure à suspense. Une pure scène de terreur dans un film somme toute très sage, qu’un remake de 2010 dû au français Louis Leterrier ne sut pas vraiment égaler, malgré sa débauche d’effets numériques.
Malheureusement, si LE CHOC DES TITANS fut un beau succès à sa sortie, il devait marquer définitivement la fin d’une époque. Harryhausen, ayant atteint la soixantaine, ressentait la lassitude de son âge. Difficile de tenir toutes ses années en s’enfermant dans son studio d’animation londonien… Le jeune public se prenait aussi de passion pour les héros musclés de l’ère Reagan, les Stallone et Schwarzenegger, bien plus sanglants et revanchards que les nobles aventuriers de Harryhausen. De plus, le maître de l’animation en stop-motion avait certainement senti qu’il était temps pour lui de passer le relais à une nouvelle génération. LE CHOC DES TITANS était sorti aux USA le même jour qu’un certain LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, dont le triomphe au box-office éclipsa le film d’Harryhausen. La génération des Lucas et Spielberg avait grandi devant ses films, et prenait le pouvoir. George Lucas venait, pour ses premiers STAR WARS, de fonder le studio d’effets spéciaux visuels ILM, composés de petits génies eux aussi élevés aux films d’Harryhausen. Le plus emblématique était Phil Tippett, continuateur spirituel de l’oeuvre d’Harryhausen ; travaillant très jeune sur la stop-motion, Tippett avait ainsi créé les pièces animées du jeu d’échecs auquel jouent Chewbacca et R2-D2 dans une scène de STAR WARS. Tout un symbole de voir ces personnages de space opéra d’une nouvelle époque jouer avec des monstres à la Harryhausen… Bénéficiant d’un budget et de facilités techniques plus confortables, Tippett sut améliorer le procédé stop-motion grâce à un système d’animation programmé par ordinateur. La « go-motion » améliorait la stop-motion développée par Harryhausen en rendant celle-ci encore plus fluide. Tippett la développa dans L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI (les machines de guerre de l’Empire, les Tauntauns), LE DRAGON DU LAC DE FEU, INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT (l’animation de la poursuite en wagonnets), ROBOCOP (ED-209), WILLOW (le dragon bicéphale)… Ironiquement, Tippett, continuateur d’Harryhausen, exprimera la pensée de ce dernier, en découvrant les essais des dinosaures en image de synthèse pour JURASSIC PARK, une décennie plus tard : « notre métier est éteint ! ». Réplique que Spielberg plaça dans le film dans la bouche du paléontologue Alan Grant (Sam Neill), ce dernier se faisant ainsi l’écho de Harryhausen, invité par Spielberg à découvrir le film en avant-première de marque.
Ray Harryhausen put goûter à une retraite bien méritée, qui ne fut pas inactive pour autant. Fréquemment invité dans des conventions (souvent à l’initiative de son ami Forrest J. Ackerman, collectionneur et fondateur du magazine Famous Monsters of Filmland), le maître de la stop-motion accepta volontiers de présenter des livres consacrés à sa carrière, de répondre avec beaucoup de gentillesse aux commémorations, documentaires et interviews qui lui furent consacrés. Occasionnellement, Harryhausen s’amusa à faire des caméos – notamment dans les films de John Landis, un de ses plus ardents admirateurs, qui le fit ainsi apparaître dans DRÔLES D’ESPIONS, LE FLIC DE BEVERLY HILLS 3 et CADAVRES A LA PELLE. En 2002, Harryhausen put enfin compléter son film du LIEVRE ET LA TORTUE, abandonné cinquante ans plus tôt, avec l’aide de jeunes animateurs. Tel la patiente tortue de son film, Harryhausen fut récompensé de ses efforts, par l’Annie Award du Meilleur Court-Métrage d’Animation en 2003. Le National Media Museum de Bradford en Angleterre présente depuis 2010 la collection complète de ses créations aux visiteurs de tous les âges.
Invité d’honneur aux projections de JURASSIC PARK et KING KONG, Ray Harryhausen eut aussi la reconnaissance officielle de l’Académie des Oscars qui l’avait tant boudé durant des décennies : en 1992, Ray Bradbury eut la grande joie de recevoir un Oscar honoraire, le Gordon E. Sawyer Award, remis par Tom Hanks, sous le regard ému de son ami Ray Bradbury venu le présenter. Tom Hanks eut le bon mot de la fin : «Certains disent que Citizen Kane ou Casablanca sont les plus grands films jamais réalisés… Je dis que Jason et les Argonautes est le plus grand film jamais réalisé !». On ne saurait mieux exprimer la pensée de tous ceux qui ont grandi devant ses monstres et merveilles.
Un grand merci à vous, Mr. Harryhausen, de la part d’un amoureux des monstres et des dinosaures. Vous allez me manquer terriblement.
Ludosaurus Fauchier, The Beast from 20 000 Blogs.
lien Wikipédia, en anglais :
http://en.wikipedia.org/wiki/Ray_Harryhausen#1970s.E2.80.931990s
lien ImdB, également en anglais :































Merci,lecture très agréable et instructive…