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Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 20

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… Zuckerberg, Mark :

Ironie du sort, cet abécédaire se conclut avec celui qui, malgré lui, a tout déclenché… Le portrait fait de Mark Zuckerberg, le jeune fondateur milliardaire de Facebook dans le film THE SOCIAL NETWORK de David Fincher, était celui d’un brillant jeune homme, un génie dans son domaine, mais dramatiquement incapable d’établir de saines relations avec ses proches. Ce portrait, largement fictionnalisé – on y reviendra -, avait l’intérêt particulier de montrer au grand public un véritable cas de syndrome d’Asperger. Tout y était : le visage « fermé » et concentré en permanence de Zuckerberg (magistralement interprété par Jesse Eisenberg), ses réponses cinglantes (souvent à la limite de la plus élémentaire correction), son intérêt absolu pour les sciences informatiques et les mathématiques, ses innombrables manies, et surtout une incapacité totale à vivre les relations humaines les plus élémentaires, qui lui coûtera aussi bien une rupture avec sa petite amie de l’époque que la fin de son amitié avec Eduardo Saverin (joué par Andrew Garfield), le co-fondateur de Facebook. La réaction fut immédiate, les publications sur le Net concernant le syndrome dépeint dans le film fleurirent, au grand dam du vrai Zuckerberg qui dut faire une mise au point. Réalité ou non, après tout peu importe ; le film a mis en avant les caractéristiques « autistiques » du personnage Zuckerberg, et il n’est finalement pas étonnant d’avoir vu subitement fleurir, dans le sillage du succès du film, des dizaines de personnages Aspies dans les séries et films, ces dernières années. En tout cas, pour votre serviteur alors en thérapie, le film fut une révélation, lui donnant quelques idées ayant finalement mené à cet abécédaire.

Savoir si le vrai Mark Zuckerberg est effectivement atteint du syndrome d’Asperger est une question très délicate. On peut constater cependant qu’à l’instar de ses prédécesseurs et inspirateurs les plus célèbres (les vieux ennemis Bill Gates et Steve Jobs), Zuckerberg s’est illustré dans un domaine où beaucoup d’Aspies sont généralement à leur avantage. Le parcours de ce jeune homme sans problèmes, issu d’une famille juive new-yorkaise, a de quoi impressionner. Mark Zuckerberg a non seulement révolutionné, à force de travail, le monde de l’informatique et du numérique, il a aussi transformé le monde du 21ème Siècle par sa création : le fameux site de réseau social Facebook, qui l’a rendu multimilliardaire à un âge où tant d’autres jeunes gens peinent à trouver un emploi correct. Fils d’un dentiste (quelle ironie quand on porte un nom signifiant « Montagne de Sucre » !) et d’une psychiatre, Mark Elliot Zuckerberg est né à White Plains, New York, le 14 mai 1984, soit l’année où Steve Jobs lance la révolution informatique d’Apple ; un signe des temps, sans aucun doute. On ne trouvera a priori aucunes traces d’autisme chez le jeune Zuckerberg ; le seul handicap qu’on lui connaît est un daltonisme le rendant très sensible à la couleur bleue, la future couleur dominante de Facebook. Après une scolarité a priori normale, la passion de Mark Zuckerberg sera initiée dans les années 1990 par son père. Féru d’informatique, papa Zuckerberg lui apprit la programmation BASIC d’Atari ; il engagea David Newman, un développeur de software professionnel, pour enseigner en privé au jeune garçon les sciences de l’informatique. Newman fut vite impressionné par les capacités du jeune garçon, un vrai prodige, « difficile à devancer » selon ses propres termes. Au lycée (Ardsley puis Phillips Exeter Academy), Marl Zuckerberg fut un excellent élève, lauréat de nombreux prix en mathématiques, astronomie et physique, doué en langues (il lit et écrit le français, l’hébreu, le latin et le grec). Particulièrement passionné par la mythologie grecque, le jeune homme était capable de réciter par coeur des passages d’oeuvres telles que L’ENEIDE ou L’ILIADE. Certainement surdoué, mais pas pour autant un « geek » renfermé dans sa chambre, Mark Zuckerberg était de l’avis général un jeune garçon bien intégré, socialement parlant, dans les lycées où il étudiait - il suivit aussi un cours d’études supérieures à Mercy College, en plus de sa scolarité. Jeune maître de la programmation informatique (spécialement des outils de communication et des jeux), obsédé par l’importance de la communication et du partage, Mark Zuckerberg sut mettre en pratique son talent naissant, créant le réseau « ZuckNet » pour lier les ordinateurs de sa maison avec celui du bureau paternel, devançant ainsi d’un an le système créé par AOL Instant Messenger. Durant ses années de lycée, il créa aussi le Synapse Media Player,  programme d’intelligence artificielle capable d’apprendre et retenir les goûts musicaux de ses utilisateurs. Microsoft et AOL essayèrent de le recruter et d’acheter Synapse, mais Zuckerberg garda ses distances, pour poursuivre des études supérieures à Harvard en septembre 2002, y étudiant particulièrement la psychologie et les sciences informatiques. 

Zuckerberg y rencontra ses futurs associés créatifs de Facebook, ses camarades d’études Eduardo Saverin, Chris Hughes et Dustin Moskovitz. Il créa CourseMatch, un programme de sélections de classe, pour aider à la formation de groupes d’études chez ses camarades. Puis vint « l’incident Facemash », décrit au début de THE SOCIAL NETWORK ; une mauvaise blague de potache qui naquit le 28 octobre 2003. Rentré ivre dans son dortoir, Zuckerberg se répandit en commentaires insultants sur son blog, tout en consultant les « facebooks » (comprendre : les trombinoscopes informatisés, propres à toutes les universités) des différents groupes d’étudiants. Avec ses amis, il créa donc Facemash, consistant à voter pour les étudiants et étudiantes canon, au détriment des « boudins »… La farce tourna court, avec le crash du serveur informatique d’Harvard piraté par les petits farceurs, et la convocation officielle de Zuckerberg qui dut faire des excuses publiques, pour avoir utilisé les photos de ses congénères sans permission, et les propos sexistes de son blog. L’incident lui donna l’idée de la création d’un nouveau site Web, développant le principe de base de ces « facebooks » : l’échange d’informations personnelles. Ces informations de son futur site seraient délivrées par ses utilisateurs, gratuitement et de leur plein gré (photos, adresse, date de naissance, activités favorites, goûts personnels), éliminant ainsi le risque de piratage et détournement de ces données ; Zuckerberg concrétisa ainsi son idée maîtresse, celle de bâtir des liens entre des personnes qui ne se connaissent pas, et d’ouvrir le monde à cette nouvelle façon de communiquer. Une belle idée, certes, mais dont l’origine reste douteuse ; si Zuckerberg affirma que l’inspiration lui vint d’un éditorial du Harvard Crimson (le journal officiel de l’université) sur l’incident Facemash, il semble qu’il ait quelque peu arrangé l’histoire à sa convenance. 

Néanmoins, le site « Thefacebook » ouvrit avec succès le 4 février 2004 ; d’abord uniquement destiné aux étudiants d’Harvard, il s’étendra vite aux sites des autres grandes universités. Un succès foudroyant qui fit grincer des dents, celles de trois étudiants d’Harvard, les frères Cameron et Tyler Winklevoss et leur ami Divya Navendra, qui accusèrent très vite Zuckerberg de vol de propriété intellectuelle suite à une discussion qu’ils auraient eu ; voulant l’aide technique de Zuckerberg pour concevoir un site de réseau social, HarvardConnection.com. , ils se seraient fait spolier de leur idée par Zuckerberg, créant avec Thefacebook un « produit » similaire alors qu’il était sensé préparer leur site. Il y eut enquête et poursuites judiciaires. Au terme de fastidieuses procédures, attaques et contre-attaques d’avocats, l’affaire prit fin le 25 juin 2008 avec un règlement à l’amiable, Facebook versant aux plaignants plus d’un million de parts communes et 20 millions de dollars.

Lancé sur la voie du succès malgré ces attaques, Zuckerberg arrêta ses études en seconde année, pour se consacrer entièrement au site. Un autre génie du monde informatique, Sean Parker, fondateur déchu de Napster, qui faillit mettre à genoux les plus puissantes maisons de disque, rejoignit l’aventure Facebook, convaincu (et convaincant) du potentiel commercial du site. Rebaptisé Facebook, le site maintenant ouvert au public, d’une grande facilité d’accueil et d’utilisation, connut le succès foudroyant que l’on connaît aujourd’hui. Déménageant avec ses amis au printemps 2004 à Palo Alto en Californie, Zuckerberg, aidé par Parker, convaincra l’été suivant l’entrepreneur Peter Thiel d’investir dans la compagnie. Les petits génies de Facebook fondèrent leur bureau en Californie, Zuckerberg refusant fermement les offres d’achat du site par les grandes corporations. Possesseur de 7 % du capital, Sean Parker devint le président milliardaire de Facebook. Success story qui tourna court, avec sa démission un an plus tard, suite à son arrestation pour possession de cocaïne en présence de mineurs. Eduardo Saverin ne fut pas plus heureux ; peu à peu écarté du développement de Facebook, dont il était le directeur commercial et directeur financier, il fut évincé. Au terme d’autres poursuites réglées hors tribunal, il signa un accord de non-divulgation en échange de la restitution de son nom, un temps effacé du site. Le site Facebook, amélioré par les incessantes applications et modifications de ses créateurs, atteignit le nombre record de 500 millions d’utilisateurs le 21 juillet 2010 ; PDG de sa firme, Mark Zuckerberg devint, grâce à de très judicieux investissements, à moins de 24 ans, le plus jeune milliardaire de la planète ; sa fortune fut estimée en 2011 à 17 milliards et demi de dollars. Il a été désigné Personne de l’Année 2010 par Time Magazine, et continue de veiller à la direction et à l’extension de Facebook, qui a fait de lui l’une des figures les plus importantes du monde de l’informatique et de la finance. Marié depuis mai 2012, Mark Zuckerberg s’investit dans des actions philanthropiques prestigieuses, dont le « Giving Pledge » conçu par Bill Gates et Warren Buffett. Sur une note plus amusante et nettement plus « geek », il a accepté de jouer les guest-stars chez LES SIMPSONS en 2010, dans l’épisode LOAN-A-LISA (DRÔLE D’HERITAGE) où il croise la petite Lisa (revoir la « Apple connection » décrite dans le chapitre consacré à Steve Jobs…).

Une réussite aussi phénoménale ne peut pas ne pas avoir sa part de critiques et controverses sérieuses à travers le monde… Concevoir une plate-forme de réseau social où chacun est libre de s’exprimer et de parler de lui est, en théorie, une belle idée. La réalité humaine étant souvent toute autre, des questions déontologiques sérieuses ont surgi. Critiques portant, au choix, sur : la liberté d’expression contrôlée (ou non surveillée) sur le site ; l’utilisation des données personnelles d’employés par leurs entreprises sur Facebook (entraînant des licenciements abusifs pour des motifs divers) ; la concurrence professionnelle déloyale (contre Google notamment) ; des censures diverses (le tableau de Courbet L’ORIGINE DU MONDE jugé « choquant », la fermeture d’un groupe appelant au boycott de la compagnie pétrolière BP), on en passe et d’autres… Le système Facebook est donc loin d’un monde idéal, et, pour ses détracteurs, prend un air inquiétant de 1984 informatisé. Les succès, et les controverses, liées à Mark Zuckerberg ont attiré toutes sortes de reportages, documentaires, et livres consacrés à la révolution informatique de ce début de siècle. Parmi les documentaires dignes d’intérêt, citons une série de 2010, THE VIRTUAL REVOLUTION, et un long-métrage TERMS AND CONDITIONS MAY APPLY sorti en 2013.

Voilà pour le parcours du vrai Mark Zuckerberg, dont l’image publique reste somme toute celle d’un jeune homme inventif, tranquille et finalement assez lisse… Ce qui n’est pas le cas de son double de fiction, dans THE SOCIAL NETWORK, bien plus intéressant à étudier, pour le bien de cet abécédaire ! 

 

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A l’origine du SOCIAL NETWORK, il y eut la parution d’un livre, THE ACCIDENTAL BILLIONAIRES (en France : LA REVANCHE D’UN SOLITAIRE, LA VERITABLE HISTOIRE DE FACEBOOK), écrit et publié sans l’accord des principaux concernés. Raconté du point de vue d’Eduardo Saverin, le livre de Mezrich attira l’attention d’Aaron Sorkin, un des tous meilleurs scénaristes en activité aux USA (on lui doit les scénarii de DES HOMMES D’HONNEUR et LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON, et la production de la série THE WEST WING / A LA MAISON BLANCHE). Le scénario de Sorkin fut vite confié à une autre pointure du cinéma américain : le prodige David Fincher, maître d’oeuvre de SEVEN, FIGHT CLUB, L’ETRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON et autres ZODIAC. Voilà qui a suffi, si l’on peut dire, à faire du SOCIAL NETWORK une réussite à tout point de vue ; mise en scène, montage, jeu des acteurs, lumière, musique, et bien entendu écriture dramaturgique… Tout, dans le film, est une véritable leçon de Cinéma adressée au spectateur attentif. Justement salué comme l’un des meilleurs films de 2010, THE SOCIAL NETWORK s’est attiré aussi des critiques. Basé sur des faits très récents, le film aurait le tort, selon certains, de ne pas respecter la psychologie de ses personnages. Mark Zuckerberg a admis que celui-ci restait fidèle à la réalité dans la description des faits, mais que la psychologie des personnages était largement inventée. Il n’en fallait pas plus pour que les plumitifs habituels enfourchent un de leurs sempiternels chevaux de bataille, la question de la véracité dans une oeuvre de fiction. Le Mark Zuckerberg de SOCIAL NETWORK est donc un personnage de fiction, soit ; inutile d’attendre les journalistes pour s’en douter…  On peut cependant se ranger à l’avis d’Aaron Sorkin, affirmant clairement que, dans ces cas-là, le « vrai » est l’ennemi du bien, pour la dramaturgie. Tout auteur s’engageant dans une « biopic » sait qu’il met en avant son point de vue sur le sujet, et pas une froide réalité objective. Raconter cinq ans de la vie du vrai Mark Zuckerberg, tel que cela s’est passé, aurait été parfaitement ennuyeux ; ce dernier étant finalement un jeune homme relativement « lisse », en dehors de ses aptitudes de génie de l’informatique, il aurait été difficile de passionner le public avec son histoire, somme toute assez rectiligne. Les critiques ont manqué un point crucial : toute histoire de ce type a une portée mythique indéniable. Le sens du mot « mythe » a été de nos jours déformé et mal compris, particulièrement par des médias toujours prompts à le confondre avec le mensonge. Un mythe n’est pas un mensonge, c’est une histoire délivre une vérité « cachée », symbolique, dont la portée échappe souvent à beaucoup, y compris aux principaux concernés. Le vrai Mark Zuckerberg, qui apprécie les textes anciens et la mythologie, ne peut avoir manqué cet aspect du film. Ce jeune surdoué a progressivement transformé une blague d’étudiant en véritable acte de révolution sociale, s’inscrivant dans la grande Histoire humaine. Or, comme dans tout mythe, il y a une morale, pas forcément joyeuse. Zuckerberg est arrivé au sommet, il a gagné en maturité, mais a perdu en chemin des illusions, et de solides amitiés. C’est, en substance, le message de THE SOCIAL NETWORK.

Le personnage de Mark Zuckerberg dans le film apparaît finalement comme une synthèse de plusieurs personnalités atypiques. Les auteurs d’un film consacré à un personnage réel s’investissent toujours, plus ou moins consciemment, dans leur personnage principal. Lorsque le film est une réussite, on finit toujours par substituer le personnage historique « mythifié » au vrai personnage. Ici, on peut affirmer que le Zuckerberg de SOCIAL NETWORK est constitué de quatre partie : un quart du vrai Zuckerberg, plus un quart de David Fincher, un quart d’Aaron Sorkin et un quart de Jesse Eisenberg. Chacun des trois derniers apporte sa touche personnelle au personnage Zuckerberg. Fincher, cinéaste réputé pour son talent visionnaire, extrêmement secret, a toujours une préférence dans ses films pour les personnages marginaux, « border line » par rapport à la société ou une communauté. Sans doute se retrouve-t-il dans le personnage de Zuckerberg, jeune virtuose visionnaire obligé d’affronter les corporations et les rivaux tentant de s’approprier son oeuvre (situation faisant écho à ses déconvenues, face aux cadres de la 20th Century Fox, l’ayant évincé du montage de son premier film, ALIEN 3). Jesse Eisenberg, lui, donne vie à Zuckerberg en accentuant sa maladresse sociale, jouant à merveille d’une apparence timide, légèrement névrosée, perpétuant un style de jeu évoquant le Dustin Hoffman des débuts (LE LAUREAT ou LITTLE BIG MAN), et rendant ainsi crédible « son » Zuckerberg. Le fait qu’Eisenberg ait mentionné, dans ses interviews, être atteint de troubles obsessionnels compulsifs, donne une idée sur l’origine de l’aspect  »maniaque perturbé » du Zuckerberg de SOCIAL NETWORK. Enfin, Aaron Sorkin apporte au personnage une bonne dose de revanche sociale et de colère rentrée, renvoyant à son propre parcours. Ancien comédien avant d’être passé à l’écriture, Sorkin avoua continuer à souffrir de se croire un raté ; une source d’angoisses et de frustrations qu’il règle à sa façon, à travers les personnages de ses histoires.

Mark Zuckerberg, dans THE SOCIAL NETWORK, est donc un jeune homme en colère. Un jeune génie, dont les obsessions sabotent toutes ses tentatives d’avoir des relations humaines normales… La magistrale scène d’ouverture du film suffit à « croquer » en cinq minutes le caractère du personnage : Zuckerberg donne un parfait exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire, quand on invite sa petite amie à partager un verre… Erica Albright (Rooney Mara, devenue la Lisbeth Salander du MILLENNIUM de Fincher), excédée par sa condescendance permanente, le plaque en public en lui lançant : « Tu seras sans doute un génie dans ton domaine, Mark, mais tu vas vieillir en pensant que les gens ne t’aiment pas parce que tu es un « geek ». Laisse-moi te dire que ce ne sera pas le cas. Les gens ne t’aimeront pas, parce que tu n’es qu’un sale con ! ». Sévère, mais juste à ce stade… Le jeune homme amoureux mais incapable de traiter son amie en égale, pourrait prendre le temps de la réflexion et s’en prendre à lui-même, s’il n’avait pas bu un verre de trop ; dépité, il ne trouve rien à faire de mieux que se répandre en insultes sur le Net, avant de lancer la mauvaise blague Facemash… Capable de jongler avec les algorithmes mais incapable de comprendre les sentiments, Zuckerberg présente bien, dans le film, les troubles typiques d’un syndrome d’Asperger prononcé, lié à un orgueil intellectuel démesuré et une rancoeur rentrée contre le système élitiste en cours à Harvard. Système symbolisé par les final clubs, fraternités d’élèves amenés à prendre les rênes du pays, et que tente d’intégrer son meilleur ami Eduardo Saverin (Andrew Garfield). On peut cependant lui trouver des circonstances atténuantes et deviner, derrière son attitude détestable envers Erica, un évident manque de confiance en soi. Il est plus facile de « hacker » un serveur informatique que de comprendre ce que ressent la jeune femme en face de soi ; cherchant à impressionner Erica pour lui plaire, Mark perd pied, incapable de gérer ce type de situation imprévisible. La peur entraîne toujours une certaine agressivité, forcément mal reçue. Le mal étant commis, une timide tentative d’excuse ultérieure, bien maladroite (Mark déboule alors qu’elle est avec des amis) sera inutile. La jeune femme le renvoie à son immaturité (« rien ne s’efface sur Internet ! ») en toute franchise, et le congédie, en lui rendant un peu de sa condescendance… 

Le film présente à travers Mark Zuckerberg un éventail quasi complet des excentricités, manies, obsessions et autres marques de comportement déroutant de la part d’un jeune génie  »Aspie » en plein essor professionnel. Le processus de la création de Facebook qui obnubile Zuckerberg, décrit dans le film, est une belle métaphore de la créativité, de ses joies comme de ses dangers. Le principal étant, pour le principal protagoniste, un enfermement psychologique dont il prend douloureusement conscience. Selon les circonstances, cet enfermement, cette focalisation sur son objectif crée des scènes comiques, ou tragiques, et le plus souvent les deux. On le verra ainsi, en plein hiver, filer soudainement à sa chambre pour élaborer un nouveau programme, marchant en sandales sur la neige ; ou ne pas supporter de voir une photo des chutes de Niagara dans la décoration d’une soirée thématique « Caraïbes » (son esprit férocement logique ne supporte pas cette erreur de programmation !). On voit aussi un Zuckerberg saboter inconsciemment une négociation commerciale importante d’Eduardo, en se mettant à faire des bruits inconvenants devant un investisseur potentiel… Redoutable contradicteur dans les âpres négociations judiciaires face aux Winklevoss, Zuckerberg peut aussi soudainement décrocher des débats, s’intéresser à la pluie qui tombe, et rabaisser férocement l’avocat de la partie adverse. Les chicaneries judiciaires sont finalement pour lui bien moins importantes que la gestion et l’avenir de sa compagnie. Le jeune homme ne laisse passer aucun détail, d’ailleurs ; dans le conflit qui l’oppose aux Winklevoss, Zuckerberg se vexe d’avoir été traité par les jumeaux comme un laquais potentiel (dans le garage à vélos du très select Porcellian Club), plutôt que comme un associé créatif et professionnel. Les Winklevoss, nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, découvrent dans cette affaire que tout ne leur sera pas donné d’avance, et qu’un vague accord verbal ne peut être une garantie.

La relation de Mark Zuckerberg avec Eduardo Saverin pâtira évidemment de son évolution professionnelle. Pauvre Eduardo, on souffre pour lui dans le film… Une relation d’amitié, d’égal à égal, se dégrade sous nos yeux et se transforme en amer divorce conjugal. Eduardo s’est donné un mal de chien pour transformer le petit site de copains d’études en un site professionnel, et s’est lancé dans un marathon épuisant pour décrocher contacts et investisseurs. Il en est bien mal récompensé. Plongé en permanence dans ses programmes et ses visions créatrices, Mark se montre impitoyable avec son ami ; sans le dire, il semble bien qu’il jalouse son ami, plus à l’aise que lui en société, quand celui-ci passe les rituels d’entrée au Phoenix Club – dont l’absurde « rituel du poulet », nuisible à l’image sérieuse de Facebook, qui donne lieu à une scène de dispute hilarante entre eux deux. Se méfiant d’instinct de ces final clubs élitistes qui écartent les « geeks » dans son genre, Mark crée à sa façon son club : l’entreprise Facebook, pour lequel il organise ses propres rituels d’entrée sélective – les fameux « hack-a-thons » désignant, dans une ambiance de fiesta estudiantine, les plus habiles programmateurs. Petite cause, grands effets : au moment des poursuites judiciaires, les clubs seront un des graves motifs de discorde entre Mark et Eduardo. Mais, dans cette série d’incompréhensions menant à la rupture définitive, la véritable cause est une tierce personne. Dans THE SOCIAL NETWORK, Sean Parker (Justin Timberlake) devient le « briseur de ménage » ; le créateur de Napster a une revanche à prendre sur le système des majors qui l’a mis hors jeu, et son entrée dans l’équipe Facebook va lui permettre de prendre cette revanche professionnelle légitime… On comprend que son arrivée inquiète le sage Eduardo et fascine Mark ; Sean est une véritable rock star, charismatique, débordant d’idées, fort de son expérience antérieure, et devient une espèce de mentor, de grand frère, pour Mark Zuckerberg. Dissemblables en caractère, Sean et Mark se comprennent parfaitement dès qu’il est question de gestion informatique ; surtout, Sean Parker sait faire prendre conscience à son nouvel ami des opportunités de sa création : une révolution à l’échelle mondiale qui transforme la conception traditionnelle de la vie privée, une ouverture communautaire rapprochant les gens de la planète entière, et la possibilité d’amasser une fortune phénoménale. Pourquoi brader son talent, si on peut gagner un milliard de dollars, et ainsi faire la nique aux conglomérats, aux corporations et à leurs bataillons d’exécutifs ? L’indépendance absolue, dans la richesse. Un tel discours, enthousiasmant mais méphistophélique à souhait, ne peut que mettre mal à l’aise Eduardo. Le seul tort de celui-ci est, dans cette affaire, d’avoir été trop raisonnable ; et Mark n’a rien vu venir, jusqu’à ce que la crise éclate… Revers de la médaille, Sean Parker se « grillera » vite aux yeux de son nouvel ami. Trop de fêtes, trop de substances illicites, en compagnie de jolies jeunes filles n’ayant pas atteint l’âge légal de la majorité. La paranoïa évidente de Sean, alimentée par la cocaïne, pousse Mark à agir lucidement, froidement, en gestionnaire : il le renvoie de Facebook. Une décision mature, inévitablement douloureuse ; les dernières images du film nous le montrent désormais seul aux commandes, maître de son destin… mais totalement isolé. Le génie créatif a un prix humain. C’est ce que la jeune avocate assistante a bien compris ; renvoyant poliment les avances maladroites de Zuckerberg (syndrome d’Asperger, toujours…), elle fait fonction de choeur antique, commentant son parcours et ses choix, et la morale à en tirer. Ses dernières paroles sont le parfait contrepoint à ce qu’avait dit Erica en début de film : « Vous n’êtes pas un salaud, Mark, mais vous vous donnez un mal fou pour le faire croire. » S’étant affirmé à merveille, professionnellement, Mark Zuckerberg a maintenant la vie devant lui pour essayer de corriger le tir, humainement parlant. Peu de chances qu’il renoue avec Erica dans ses appels répétés sur Facebook, décrits dans le dernier plan… au moins sait-on que, dans la réalité, Mark Zuckerberg a rencontré la femme de sa vie. Cette partie-là de son existence est désormais derrière lui. D’autres épreuves viendront, en temps voulu…

Cf. Bill Gates, Steve Jobs ; Lisbeth Salander (version Rooney Mara dans le film MILLENNIUM de Fincher), Lisa Simpson

 

 

FIN. (… ou pas ?)

Ludovic Fauchier.

 

P.S. : s’il vous plaît, ne partez pas ! Il reste un petit chapitre subsidiaire…

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