Jouer avec le feu – RUSH

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RUSH, de Ron Howard

L’ascension et la rivalité de deux champions de Formule 1, rivaux déclarés durant les années 1970 : l’anglais James Hunt (Chris Hemsworth), et l’autrichien Niki Lauda (Daniel Brühl). « Rock star » des circuits, amateur de jolies filles, gros buveur, fumeur, bagarreur et fêtard invétéré, Hunt brûle la chandelle par les deux bouts. Premier pilote de l’écurie de Lord Hesketh, Hunt a l’ambition de devenir champion du monde, mais prend beaucoup trop de risques en courses. Fils d’une famille d’hommes d’affaires prospères, Niki Lauda, lui, a acheté sa place de pilote. Taciturne, peu charismatique, il se fait remarquer par son intelligence tactique et ses connaissances en mécanique. Lauda obtient bientôt une place de choix chez Ferrari. Les deux pilotes ne cesseront de se croiser et se défier sur les circuits, ceci jusqu’au championnat du monde 1976, où le Grand Prix d’Allemagne va changer la donne entre eux, sur le dangereux circuit du Nürburgring…

 

Jouer avec le feu - RUSH dans Fiche et critique du film rush-01

Bonjour, chers amis neurotypiques !

Une nouvelle saison cinématographique démarre, et pour l’occasion, nous assistons à un retour en force d’un réalisateur des plus sympathiques (si ce n’est même le plus sympathique) du cinéma américain, Ron Howard. Le réalisateur d’Apollo 13 s’attaque, avec Rush, à un sujet à la fois passionnant et des plus casse-gueule s’il en est : le monde des courses automobiles. Un domaine que le cinéma a souvent courtisé, sans forcément grand succès jusqu’ici. Petite revue de détail rapide : on peut citer un « ancêtre » oublié, Pour plaire à sa belle (1952) avec Clark Gable et Barbara Stanwyck, qui serait totalement oublié s’il n’avait pas fourni l’idée d’une scène gag de Gremlins (c’est ce film qui donne l’idée à Gizmo de s’improviser pilote de course !). Il y eut des films plus notables, produits à une époque où les courses automobiles étaient réellement dangereuses, mais qui n’ont souvent pas bien vieilli : Ligne Rouge 7000 (1965) signé du grand Howard Hawks hélas en fin de course (et qui ne vaut guère le coup d’oeil que pour un James Caan débutant), Grand Prix (1966) de John Frankenheimer, avec Yves Montand, James Garner et Toshirô « Samurai » Mifune, et Le Mans (1971) de Lee Katzin, littéralement conçu autour de Steve McQueen, grand passionné de sports mécaniques. Une attraction partagée d’ailleurs par d’autres superstars du cinéma, comme Paul Newman (qui possédait sa propre écurie et participait aux courses NASCAR) ou Tom Cruise. Ce dernier « fit son Steve McQueen » en 1990 avec l’insipide Jours de Tonnerre, véritable copié-collé de Top Gun signé du même Tony Scott. Dernière tentative en date de recréer l’atmosphère des circuits et la rivalité des pilotes de Formule 1, Driven, avec Sylvester Stallone, un navet phénoménal caviardé d’accidents en images de synthèse grotesques, ne rehaussa pas le tableau en 2001.

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C’est dire que Ron Howard, passionné de mécanique, de sports et d’automobiles (plusieurs films et scènes de sa carrière d’acteur et cinéaste font le lien), se risquait sur un terrain glissant. Le petit monde des pilotes de course fournissait jusqu’ici les plus gros clichés du film sportif (compétition machiste, jolies filles attirées par les pilotes risquant leur peau à chaque virage, retour du champion déchu, etc.), et le cinéaste ne partait pas gagnant. Heureusement, au final, on ne peut que constater que Rush est une belle réussite, reposant moins sur le spectaculaire (encore que Howard sait livrer des scènes de course d’une tension jamais vue jusque-là) que sur la caractérisation forte et le conflit de ses personnages. A la différence de ses prédécesseurs, aussi, Rush repose sur une histoire réelle ; la crédibilité y gagne énormément, ainsi que la dramaturgie. Très bonne pioche en l’occurence, le scénario de Rush est l’oeuvre du britannique Peter Morgan, auteur des brillantissimes scripts de The Queen et Le Dernier Roi d’Ecosse, et donc habitué à déjouer les pièges des « biopics » traditionnels. Morgan, non content d’avoir livré des portraits particulièrement complexes et incisifs de la Reine Elizabeth, Tony Blair ou Idi Amin Dada, avait aussi écrit le script de Frost/Nixon, pour Ron Howard. Leur collaboration s’était tellement bien passée qu’il semble maintenant évident que le récit de Rush était fait pour le réalisateur, tant on y retrouve ses thèmes de prédilection. 

Ron Howard est depuis déjà longtemps un habitué de la « car culture », ceci depuis l’époque où il était l’une des jeunes têtes d’affiche d’American Graffiti de George Lucas, il y a quarante ans de cela. Passé à la mise en scène, il signa en 1978 son premier film, intitulé Grand Theft Auto (en français Lâchez les bolides, aucun rapport avec la série de jeux vidéo homonymes), baignant dans cette même culture typique de l’Amérique. S’affirmer et s’afficher au volant de sa voiture est un rituel masculin, que le cinéaste sait cependant croquer avec humour et nuance quand le besoin s’en fait sentir. On retrouve un intérêt évident pour le monde de l’automobile traité dans sa comédie Gung Ho (1986). A côté de cela, la filmographie d’Howard s’était déjà souvent aventurée dans des domaines « virils » s’il en est : les compétitions de boxe (Horizons Lointains et The Cinderella Man / De l’Ombre à la Lumière), l’univers des combattants du feu (Backdraft), et celui des astronautes (Apollo 13)… Les pilotes de Rush sont en fin de compte très proches, dans leurs attitudes, des protagonistes de ces films. Howard, cependant, sait nuancer le propos et éviter l’excès de testostérone, de démonstration de force machiste. Lauda, Hunt et leurs collègues ne sont pas des rouleurs de mécaniques, malgré les apparences trompeuses d’un sport mettant en valeur leurs exploits individuels. Le scénario de Morgan est heureusement trop intelligent pour tomber dans cet écueil là. Il montre aussi, sans polissage hollywoodien, les aspects les moins reluisants de ce milieu, qu’il s’agisse des conflits entre pilotes, ou des luttes internes au sein des écuries ; le parcours de Niki Lauda est en cela fidèle à la réalité des faits, notamment dans sa description de sa relation tendue avec les patrons de Ferrari, le Commandatore en personne et Luca di Montezemolo.

 

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Indissociable de la description de ce milieu professionnel fascinant et très codifié, le film en démontre la portée mythologique évidente. De ce point de vue-là, les influences majeures de Rush n’ont finalement que peu à voir avec les films de courses automobiles cités plus haut : Ron Howard et Peter Morgan situeraient plutôt leur film dans la lignée d’oeuvres à la fois spectaculaires et nuancées. Les pilotes de course de Rush sont finalement les héritiers des astronautes de The Right Stuff (L’Etoffe des Héros) de Philip Kaufman, ou des joueurs de foot américain d’Any Given Sunday (L’Enfer du Dimanche) d’Oliver Stone. Derrière les querelles d’ego et les basses manoeuvres médiatico-commerciales, Rush partage avec ces derniers une mythification évidente de ses héros, jouant à la fois sur la puissance iconique des images et les failles, les doutes des protagonistes conscients de risquer leur vie. Le film s’échappe insidieusement des poncifs pour entrer de plain pied dans un esprit mythologique, qui fait des pilotes enfermés dans leurs « tombeaux » roulants l’équivalent des chevaliers se défiant à la joute médiévale… du moins est-ce là l’opinion de Hunt, contestée par Lauda, dans le film. Le champion britannique, protégé d’un aristocrate sensible à cette image chevaleresque, est le premier ravi de pouvoir piloter une voiture blanche immaculée, la Hesketh, dépourvue de tout sponsor, et représentant bien cet idéal anachronique, mis à mal par la commercialisation excessive de ce sport. Mais c’est un idéal bien naïf, une notion immature justement critiquée par le pragmatique Lauda, ayant très bien cerné les nouveaux impératifs commerciaux de son domaine professionnel. On n’est pas pour rien le descendant d’une lignée de banquiers… Ironie de l’histoire, Lauda « l’Ordinateur », qui raisonne en termes de paramètres et de risques calculés, apprend à devenir un peu plus humain en traversant une série d’épreuves ramenant finalement à la « mythologisation » de l’épreuve sportive. Sa conquête amoureuse de sa future femme, Marlene (Alexandra Maria Lara), est ainsi une savoureuse mise à l’épreuve selon une règle digne de l’amour courtois ; au terme d’une savoureuse séquence d’auto-stop, une des meilleures scènes du film, Lauda gagne le coeur de sa belle après avoir été mis au défi par celle-ci, par l’intermédiaire de l’automobile.

 

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Nul champion n’existe s’il n’a pas un récit pour transmettre sa légende ; pour ce faire, les médias sont là. Fidèle à ses thématiques, Howard épingle ceux-ci avec beaucoup d’ironie. Les journalistes sportifs contribuent à la mythification des champions, mais la contrepartie est risquée pour ceux-ci. Rush se situe exactement à l’époque où la télévision a commencé à dicter ses règles aux compétitions sportives, imposant sa programmation au détriment du facteur humain. L’invasion médiatique, Howard l’avait déjà abordé par le thème de la comédie (Le Journal, EdTV) ; il l’avait aussi brocardée dans Apollo 13, montrant des télévisions intéressées par la conquête spatiale, uniquement quand les astronautes sont sur le point de mourir. Les bonnes nouvelles ne sont jamais vendeuses, c’est bien connu… Rush se situe dans la lignée de ce dernier film. La Formule 1, jusque dans les années 1970, était un sport dangereux, les décennies précédentes ayant été une véritable hécatombe pour des pilotes ne bénéficiant pas de strictes mesures de protection. Et le fait que des chaînes de télévision fassent pression pour que les courses aient lieu, même par mauvais temps, ajoutaient au stress permanent des pilotes. On comprend mieux, dès lors, la position d’un Niki Lauda parfaitement conscient de ce risque, à l’opposé d’un James Hunt cultivant une insouciance de pure façade.

 

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Ce qui nous amène évidemment à l’accident du Nürbugring qui défigura Lauda. Accident de course qui aurait pu être évité, certes, mais qui prend une tout autre dimension dans Rush. Puisqu’il est question de mythologie, il ne peut y avoir de chevalier sans qu’il n’y ait de dragon… Le Feu, élément primitif omniprésent dans plusieurs scènes clés du film, aussi bien dans le parcours de Lauda que dans la paranoïa grandissante de Hunt (symbolisée par son briquet avec lequel il joue nerveusement), est un motif récurrent chez Howard. Il y avait bien, déjà, un dragon cracheur de feu dans Willow ; plus « désincarné » mais bien plus réel et dangereux, le « Dragon » réapparaissait au début d’Apollo 13 (l’incendie mortel qui tua les astronautes d’Apollo 1), et bien évidemment dans Backdraft. Le récit de Rush poursuit cette thématique ; le « Dragon » dissimulé en accident mortel existait déjà dans les courses automobiles depuis longtemps. Il emporta des dizaines de pilotes durant les années 1950-60, et par la suite François Cevert, Ronnie Peterson, Patrick Depailler, Gilles Villeneuve et d’autres y succombèrent, jusqu’à l’accident fatal d’Ayrton Senna à Imola en 1994. Niki Lauda faillit voir son nom s’ajouter à cette liste noire. Le « Dragon » dont il est question ici n’est pas une créature imaginaire, il est tapi dans l’inconscient des pilotes. Pour paraphraser Nietzsche, le Dragon réside dans l’égo, ce trait particulier de l’esprit humain qui le pousse autant à s’affirmer qu’à s’aliéner. Les champions de Formule 1 sont, on le sait, extrêmement orgueilleux ; un trait de caractère nécessaire pour les pousser à se surpasser, mais qui peut aussi les pousser à l’erreur. C’est justement l’excès d’orgueil qui fera que Hunt  conteste l’appel de Lauda pour l’annulation de la course au Nürburgring. Naturellement, les chicaneries incessantes de Lauda à son égard, durant la saison sportive, l’avaient motivé à cette attitude. Et Lauda, en difficulté durant le Grand Prix d’Allemagne, laissera l’orgueil, le Dragon, prendre le dessus. Il manquera d’en mourir et souffrira d’un traumatisme psychologique sévère à son retour dans la compétition. L’accident du Nürburgring sera un choc thérapeutique radical, une prise de conscience, aussi bien pour Lauda que pour Hunt qui s’en sentira responsable.

 

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Le pilote anglais, d’ailleurs, lutte aussi avec son démon, son Dragon ; « star » des circuits, charismatique mais impulsif, il lutte avec un sentiment de vide terrible, une immaturité et une superficialité qu’il perçoit sans pouvoir en prendre le dessus. Cette angoisse permanente, typique des grands égocentriques (Dieu sait qu’ils sont légion, dans le sport comme dans les métiers du spectacle…), lui coûtera son mariage avec Suzy (Olivia Wilde), son épouse top model partie se consoler dans les bras de l’acteur Richard Burton (toujours curieuse, cette proximité de ces deux mondes !)… L’ego incontrôlable de Hunt le pousse aussi bien à rater sa vie privée que ses courses, souvent perdues par son indiscipline. L’objectif de la « quête » de Hunt sera donc de franchir un palier psychologique important : surmonter son « Dragon » personnel, ce manque permanent de confiance en lui-même. Fait révélateur : à l’issue de sa remontée héroïque au Grand Prix du Japon, Hunt s’excuse auprès de son patron, comme un petit garçon pris en faute, sans réaliser qu’il vient de devenir champion du Monde ! Après cette victoire, les deux rivaux, finalement apaisés, sauront enfin se respecter, sans pour autant tourner le dos à leurs habitudes. Lauda dirigera sa compagnie aérienne, avant de revenir en F1 (il décrochera deux autres titres de champion du monde) ; Hunt continuera ses fiestas avant de se retirer, et de mourir jeune. 

 

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Enfin, surtout, Rush nous offre un passionnant duel psychologique, derrière les courses, entre ces deux hommes d’exception (pour reprendre le titre d’un autre célèbre film d’Howard). A ce titre, le travail des deux comédiens principaux, sur lequel tout le film repose, est remarquable de bout en bout. Dans le rôle de James Hunt, l’acteur australien Chris Hemsworth prouve qu’il n’est pas juste bon à incarner le puissant Thor, et qu’il peut mettre son charisme tranquille et sa présence physique imposante au service de personnages complexes. Ni cabot ni « muscle man », il réussit à apporter un bon mélange de désinvolture britannique et d’inquiétude à un personnage qui, autrement, aurait été réduit à sa simple image de playboy des circuits. Hemsworth a su trouver le ton juste, au point de gagner la confiance d’Howard qui a aussitôt décidé de retravailler avec lui pour son prochain film, le drame maritime Heart of the Sea. Complétant la prestation d’Hemsworth, Daniel Brühl, dans le rôle de Niki Lauda, s’avère un choix parfait. Découvert il y a dix ans dans Goodbye Lénine !, le jeune comédien allemand (qu’on avait revu en « star » du film de propagande nazi, soupirant malchanceux de Mélanie Laurent dans Inglourious Basterds) réussit un exercice périlleux, celui de rendre attachant un personnage très introverti et à priori peu aimable. Le regard évitant et renfermé, la tête baissée, le ton cassant, Brühl est parfait de bout en bout. Il faut saluer le travail de Peter Morgan qui a su, très finement, percevoir la curieuse relation d’hostilité et d’amitié unissant les deux pilotes, si dissemblables en apparence. Hunt et Lauda, en somme, représentent les facettes opposées d’une même personnalité conflictuelle. Tous deux luttent avec une anxiété permanente, et tous deux ont été rejetés par leurs familles pour leur choix de vie. « Superstar » Hunt a choisi la dolce vita, protégé d’un lord passionné de courses, entouré de ses frères (la famille, autre thème fondamental chez Howard) et de ses groupies ; Lauda, avec sa « Face de rat », sa raideur toute germanique et sa solitude permanente (qui confine à l’autisme : voir la scène de sa rencontre avec sa future femme), est son antithèse totale. Bien entendu, chacun jalouse ce qu’il n’a pas chez l’autre ; et pourtant leur antipathie mutuelle va les enrichir peu à peu. Hunt ira même jusqu’à se ranger du côté de son adversaire, après l’accident (il va même pour cela tabasser un journaliste indélicat !) ; Lauda, lui, trouvera à son retour l’inspiration de l’esprit combattif de Hunt à Monza, avant de réaliser que s’entêter serait suicidaire (son abandon après un seul tour, au Japon). De la paranoïa initiale, à l’amitié franche, Rush réussit un petit miracle : un film sachant concilier le grand spectacle et la justesse psychologique. Une vraie réussite de la part d’un Ron Howard totalement inspiré par son sujet.

 

Ludorush Fauchier.

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