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Archives pour novembre 2013

En bref… CAPITAINE PHILLIPS

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Capitaine Phillips, de Paul Greengrass

Une histoire vraie, survenue en avril 2009. Le capitaine Richard Phillips (Tom Hanks) prend le commandement du cargo Maersk Alabama, et part d’Oman à destination de Mombasa, au Kenya. La route du navire passe par le golfe d’Aden, une des zones les plus dangereuses du globe, théâtre d’attaques des gros navires par des pirates somaliens. Partant de chalutiers faisant office de vaisseau-mère, les anciens pêcheurs devenus criminels arraisonnent les équipages, afin de soutirer une forte rançon à leurs compagnies. Les craintes de Phillips et de son équipage se concrétisent bientôt, durant un exercice d’alerte dans les eaux somaliennes : deux esquifs se lancent à leur poursuite, sous la conduite d’Abduwali Muse (Barkhad Abdi)… 

 

Captain Phillips

Formé au documentaire avant de passer à la fiction, devenu « l’homme des films Jason Bourne » avec Matt Damon, l’anglais Paul Greengrass s’est surtout spécialisé dans un registre bien particulier : la reconstitution « sur le vif » d’évènements historiques dramatiques. Rappelons qu’on lui doit dans ce registre Bloody Sunday (sur la tuerie de Derry en Irlande du Nord, commise en 1972 par des parachutistes anglais contre des activistes pacifistes irlandais) et Flight 93 / United 93 (la prise d’otages et le crash fatal de l’avion en Pennsylvanie durant les attaques du 11 septembre 2001). Les reconstitutions sont minutieuses, pleines de tension et immergent le spectateur dans les évènements, à la façon d’un reportage de guerre… avec des résultats variés. Bloody Sunday était une réussite, Flight 93 beaucoup moins convaincant, manquant de distance avec son sujet encore brûlant. Capitaine Phillips se situe dans la même veine, traitant des attaques de navires et des prises d’otages survenant au large des côtes de la Somalie. Comme il l’avait fait avec le moyen Green Zone sur la Guerre d’Irak avec Matt Damon, Greengrass s’adjoint les services d’une star pour sa reconstitution. Bonne idée en l’occurence : ce bon vieux Tom Hanks est aux commandes, et c’est certainement en grande partie grâce à sa performance que Capitaine Phillips est la meilleure oeuvre de Greengrass depuis Bloody Sunday. Le réalisateur a su se concentrer sur le drame humain de son histoire vraie, et juguler cette fois ses abus de montage « ultra cut » dont il abusait depuis les films Bourne.

Pour Tom Hanks, cette année 2013 marque un retour en très grande forme après quelques années plus discrètes. D’abord son étonnante performance à visages multiples dans Cloud Atlas chez les Wachowski, puis le film de Greengrass, et, bientôt sur nos écrans, un Saving Mr. Banks (Dans l’ombre de Mary) salué par la critique, film dans lequel il incarnera Walt Disney ! Hanks a toujours su jouer à merveille les types ordinaires et familiers, dégageant une autorité tranquille et un sentiment d’aliénation face à un monde chaotique en diable. Autant dire que le rôle de Richard Phillips, rescapé d’une dramatique prise d’otages en haute mer, ne dépare pas dans sa filmographie. Le Phillips incarné par Hanks est avant tout un simple être humain obligé de faire face à une situation incontrôlable : il fait jouer dans un premier temps son expérience et son autorité de marin vétéran, avant de devoir improviser pour sauver la vie de son équipage, en prenant des décisions à la limite de l’inconscience, voire carrément suicidaires. Temporisation, bluff, négociation, ou tentative d’ascendant psychologique face à ses ravisseurs… Tom Hanks, sans jamais donner l’impression de forcer son talent, est crédible dans ce rôle épuisant. Face à lui, les preneurs d’otages sont joués par des comédiens très convaincants (mention particulière pour Barkhad Abdi, qui joue leur chef), qui ne font jamais de leurs personnages des stéréotypes d’un mauvais film d’action. Ces assaillants sont des gamins désespérés, mal préparés, lancés à corps perdu dans une situation sur laquelle ils n’ont aucune prise. Cette prise d’otage est aussi un nouveau choc de deux mondes séparés, apparaissant à travers la lutte psychologique de Phillips et Muse. Ce dernier finira par être le dindon de la « farce » préparée par les Navy SEALS, et finira certainement emprisonné jusqu’à la fin de ses jours (les USA faisant toujours fi, en ces cas-là, des lois internationales ; aucune clémence pour les pauvres types qui oseront toucher à ses citoyens et à ses intérêts économiques…) ; et Phillips, lui, ressortira sérieusement traumatisé de l’expérience. Les dernières minutes du film, en termes de jeu d’acteur, constituent d’ailleurs un des plus beaux (et douloureux) moments de Tom Hanks, qu’on a rarement vu aussi perturbé. Plus encore que ses personnages du Soldat Ryan ou Cast Away

Capitaine Phillips serait à vrai dire un très grand film s’il ne lui manquait pas un petit quelque chose en plus… Greengrass a le mérite d’aborder un sujet très fort, idéal pour décrire les crises de notre monde : d’un côté, la mondialisation du commerce faisant que des navires pleins à craquer sillonnent des eaux où ne règne aucune loi (et transformant ses employés mal payés en cibles mobiles…) ; de l’autre, un pays ravagé par des décennies d’une épouvantable guerre civile, par la famine, et par des seigneurs de guerre imposant la loi des armes (rien n’a vraiment changé depuis l’époque décrite dans Black Hawk Down de Ridley Scott). Les marins somaliens n’ont guère le choix, s’ils veulent survivre. Reste néanmoins ce sentiment d’inachevé à la vision du film : on aurait aimé un peu plus de mise en perspective de la part de Greengrass, un peu de didactisme (nécessaire pour comprendre pourquoi la piraterie s’est développée dans ce pays), et aussi un peu moins de musique, très envahissante… Des détails qui gâchent un film par ailleurs très intéressant, et prenant.  

Ludovic Fauchier.

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La fiche technique :

Réalisé par Paul Greengrass ; scénario de Billy Ray, d’après le livre de Richard Phillips et Stephan Talty, « A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALS, and Dangerous Days at Sea » ; produit par Dana Brunetti, Michael De Luca, Scott Rudin, Christopher Rouse et Khadidja Alami (Michael De Luca Productions / Scott Rudin Productions / Translux / Trigger Street Productions) ; producteurs exécutifs : Kevin Spacey, Eli Bush et Gregory Goodman

Photographie : Barry Ackroyd ; musique : Henry Jackman ; montage : Christopher Rouse

Direction artistique : Charlo Dalli, Raymond Pumila, Paul Richards et Su Whitaker ; décors : Paul Kirby ; costumes : Mark Bridges

Distribution : Columbia Pictures / Sony Pictures Releasing

Caméras : Aaton Penelope, Aaton XTR Prod, Arri Alexa, Arricam LT, Arriflex 235, Arriflex 435, Beaumont VistaVision Camera, Canon EOS C300 et GoPRo HD Hero

Durée : 2 heures 14

« Comme une bête des temps anciens… » – THE COUNSELOR (Cartel)

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The Counselor (Cartel), de Ridley Scott

Du côté d’El Paso, à la frontière américano-mexicaine, un avocat-conseiller (Michael Fassbender) travaille pour Reiner (Javier Bardem), riche entrepreneur vivant grand train de vie, doublé d’un trafiquant local. Prêt à demander en mariage sa petite amie Laura (Penélope Cruz), l’Avocat achète pour elle une bague en diamant hors de prix ; décision qui le pousse aussi à s’impliquer pour de bon dans la dernière affaire louche de Reiner : un deal de cocaïne, qui lui rapportera bien plus d’argent qu’il n’aurait jamais pu en espérer. Dissimulée dans les fûts d’un camion de traitement des eaux usées, la cocaïne est acheminée du Mexique au Texas ; mais, malgré les mises en garde de l’intermédiaire Westray (Brad Pitt), les choses vont déraper. Malkina (Cameron Diaz), la dernière compagne en date de Reiner, soupçonne l’existence du trafic effectué en secret, et envoie des hommes de main récupérer la marchandise. Malgré lui, l’Avocat va s’attirer en retour les foudres des expéditeurs qui n’ont pas été payés…

The Counselor 01

(ALERTE AUX SPOILERS ! Ne lisez pas ce qui suit si vous comptez voir le film…)

The Counselor, ou un cas d’école : un cinéaste prestigieux, un casting cinq étoiles, et un scénario signé de l’écrivain américain le plus respecté du moment, trois ingrédients qui aurait dû suffire à faire logiquement l’évènement. Or, The Counselor (titre original, dont le sens diffère largement de ce Cartel assez générique) s’est pris un méchant vent de la part du public et de la presse cinéma outre-Atlantique. Réaction logique pour l’accueil de ce film de Ridley Scott qui, malgré ses atouts, présente quelques problèmes… A commencer par un gros problème d’écriture, ce qui peut paraître paradoxal : Cormac McCarthy, l’auteur célébré de No Country For Old Men et La Route, signe ici un scénario fidèle à ses thématiques ; il faut cependant reconnaître que la première vision du film déroutera nombre de spectateurs rompus à moins de subtilités dramaturgiques et pas forcément au fait des obsessions de l’auteur. Anti-classique au possible, le début de The Counselor privilégie les personnages aux scènes d’action. Noble intention de départ, mais il faut bien le dire, le premier acte du film est si chargé en dialogues et monologues élaborés qu’on finit par se demander quand ladite action va enfin démarrer… Et le cinéphile de se rappeler le vieil adage d’Hitchcock, toujours applicable : « ce qui est dit au lieu d’être montré est perdu pour le spectateur« . Etonnant de la part de Ridley Scott d’oublier ce principe élémentaire du Cinéma, et de se laisser aller à des séquences entières très « verbeuses ». Ce démarrage laborieux est assez préjudiciable à ce Counselor qui gagne ensuite tardivement en tension.

The Counselor 02

Le mauvais accueil fait au film vient aussi sans doute de sa noirceur extrême ; point de happy end, de rédemption ou de réconfort moral au final, le film est en ce sens l’un des plus sombres de l’auteur de Blade Runner, et certainement son plus désabusé sur l’état du monde actuel, avec son sous-estimé Body of Lies (Mensonges d’état), radiographie sans illusions de la lutte antiterroriste internationale. Ici, les cartels et le narcotrafic, sujet déjà certes largement exploré et peu susceptible d’attirer le grand public (voir la relative indifférence de celui-ci vis-à-vis de l’excellent Savages d’Oliver Stone, l’an dernier), ne sont à vrai dire qu’un prétexte à la description d’un monde en pleine déliquescence, où prime l’absurdité. Parler dans ces conditions des relations ambiguës entre les USA et le Mexique gangrené par le trafic de drogue et la criminalité (le plus tristement célèbre exemple, cité et montré dans le film, étant la ville-frontière de Ciudad Juarez, plaque tournante des trafics tristement réputée pour ses meurtres et disparitions suspectes) n’aide certes pas à rendre le film plus plaisant. Ce sentiment d’absurdité fait partie à vrai dire à part entière de l’univers du film ; comme le dit l’un des personnages : « la Mort a un sens, mais la vie n’en a pas »

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De l’absurdité, le film en regorge. S’il est avant tout une fable, un conte moral tordu sur la chute de l’état de grâce d’un faux naïf (Michael Fassbender, impeccable comme toujours dans un registre « passif » contrastant avec l’extravagance des autres personnages), The Counselor est aussi un récit grinçant, évoluant peu à peu dans une atmosphère de cauchemar éveillé voisine de No Country For Old Men. En achetant un diamant, cédant ainsi aux sirènes de la fausse belle vie « bling-bling » de son principal client, l’Avocat tuera indirectement celle qu’il aime, et n’est pas si éloigné finalement du personnage de Josh Brolin dans No Country ; lui aussi faisait preuve d’une naïveté fatale et attirait sur lui des forces aussi incontrôlables que sinistres. Comme si, derrière l’apparente organisation et la rationalité de surface des organisations criminelles, se tapissait quelque chose de plus barbare, de plus sauvage, enfermé dans un inconscient « primitif » obnubilé par le besoin dévorant de tout posséder. Le personnage de Malkina en est l’incarnation, une synthèse des figures du Mal aussi bien présentes chez Cormac McCarthy (on pense au pendant féminin d’Anton Chigurh, le tueur au stun gun de No Country, interprété par Javier Bardem, qui campe ici le compagnon de Malkina !) que chez Ridley Scott. Plus qu’une bad girl, Malkina est littéralement décrite comme un monstre ; « une bête des temps anciens » , telle est la description qu’en fait Reiner racontant une révulsive scène de car fucking effectuée par la belle. Un animal prédateur hypnotisant ses proies consentantes avant de leur porter le coup de grâce, sans remords. Dans un registre inattendu, Cameron Diaz tord le cou à son image habituelle de girl next door joyeuse et fofolle, pour camper une sorte d’ »Alien » dénuée de la moindre trace d’empathie humaine ; une « Alien », motivée par une colère sourde contre l’espèce humaine, dont la vulgarité de surface (faux ongles, tatouages et bijoux tape-à-l’oeil) dissimule une âme noire, parfaitement à l’aise avec sa sexualité (manipulant aussi bien les hommes que couvant d’un oeil gourmand le corps de Penélope Cruz dans une scène de spa affolant le spectateur…) et dénuée du moindre sens des conventions sociales : voyez dans quel état elle laisse un pauvre jeune prêtre catholique (Edgar Ramirez) dans une « confession » tentatrice et moralement dérangeante…

The Counselor 04

Malgré tout, The Counselor fascine plus qu’il ne plaît. C’est certainement un « film malade », souffrant on l’a dit de sa construction scénaristique particulière et de ses excès de dialogues, joints au ton pessimiste du film. Certes, Ridley Scott emballe le tout avec son professionnalisme habituel, et son efficacité coutumière sur les quelques scènes d’action. Son côté « esthète barbare » reprend parfois le dessus, nous livrant sans détour délicat les atrocités propres au narcotrafic et à leurs règlements de comptes : motard décapité en pleine course par un fil d’acier (relecture sinistre d’une péripétie de La Grande Evasion avec Steve McQueen, justement présent via une photo de The Sand Pebbles / La Canonnière du Yang-Tsé, devant Michael Fassbender qui a travaillé un cinéaste homonyme pour Hunger et Shame !), cadavre jeté dans un dépôt d’ordures, un autre transporté d’un pays à l’autre dans un baril, sans aucune raison (si ce n’est celle de montrer l’absurdité de ces règlements de comptes)… le fin du fin étant l’exécution barbare au  »bolito » d’un des personnages principaux, sous les yeux de passants horrifiés. Plus toutefois que ces scènes chocs auxquelles nous habitue Ridley Scott depuis ses débuts, The Counselor gagnera peut-être un intérêt tardif en le mettant en perspective par rapport au reste de son oeuvre, et surtout à la période bien particulière de la vie du cinéaste britannique. Bien que débordant d’activité et de projets en cours, celui-ci, à 76 ans, est certainement bien conscient d’arriver à la fin de son parcours ; sans doute, donc, l’étrange sentiment de malaise qui plane sur le film s’explique par le fait que celui-ci est rempli de considérations sur la Mort, inévitable, et sur l’importance des choix de sa propre vie. Un discours que le public peut évidemment mal apprécier. L’impression est d’autant plus tenace que le film est dédié à la mémoire de Tony Scott, le frère du réalisateur, suicidé avant le début du tournage de ce Counselor bien funèbre.

 

Ludovicounselor Fauchier.

 

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Fiche technique :

Réalisé par Ridley Scott ; scénario de Cormac McCarthy ; produit par Teresa Kelly, Paula Mae Schwartz, Steve Schwartz, Ridley Scott et Nick Wechsler (Chockstone Pictures / Kanzaman / Nick Wechsler Productions / Scott Free Productions / Translux)

Musique : Daniel Pemberton ; photo : Dariusz Wolski ; montage : Pietro Scalia

Direction artistique : Alex Cameron, Alejandro Fernandez, Ben Munro, Tom Weaving ; décors : Arthur Max ; costumes : Janty Yates

Distribution : 20th Century Fox

Durée : 1 heure 57

Caméras : Red Epic

En bref… INSIDE LLEWYN DAVIS

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Inside Llewyn Davis, de Joel & Ethan Coen

Llewyn Davis (Oscar Isaac), un chanteur folk, collectionne les galères en ce rude hiver 1961, à Greenwich Village. Il emprunte un peu d’argent où il peut, dort chez des amis se retrouve sans manteau et avec un chat qui n’est pas à lui sur les bras… Llewyn a un autre souci : il a peut-être mise enceinte Jean (Carey Mulligan), la femme de son ami Jim Berkey (Justin Timberlake). Il accepte de chanter pour ce dernier, enregistrant un disque à Columbia, mais doit pour cela renoncer à ses droits d’auteur. La rencontre avec le producteur Bud Grossman (F. Murray Abraham) est sa dernière chance ; Llewyn part pour Chicago, pris en stop par Roland Turner (John Goodman) et son mutique « valet » Johnny Five (Garrett Hedlund)…

 

En bref... INSIDE LLEWYN DAVIS dans Fiche et critique du film inside-llewyn-davis

Plongée dans le petit monde de la musique folk, Inside Llewyn Davis est à ranger parmi les réussites des frères Coen. S’ils s’inspirent de la vie du musicien Dave Van Ronk, c’est pour livrer l’antithèse totale du biopic hagiographique. Inside Llewyn Davis, c’est à vrai dire plus une ballade qu’une histoire à proprement parler, puisque le film suit les déboires d’un homme (Oscar Isaac, impeccable) dont le principal exploit sera d’être passé sur scène avant Bob Dylan… un coup de génie, cette scène finale qui résume à elle seule la vie de l’anti-héros des Coen.

Comme à leur habitude, les cinéastes livrent un film « autre », en dehors des modes, à la fois étrange, familier, plein d’humour et d’angoisse. Un excellent film de science-fiction… C’est sans doute mon autisme qui me fait ressentir cela, car, dans la plupart des cas, les films des Coen sont inclassables, reposant sur des échanges et des références subtiles, et me sont souvent difficiles à comprendre à la première vision. Comme 2001 ou Blade Runner, par exemple, ou, dans un registre différent, les tableaux d’Edward Hopper… Comme je ne connais rien, en plus, à la musique folk en dehors du nom de Dylan, Inside Llewyn Davis me fait donc l’effet d’un dialogue avec deux extra-terrestres parlant une langue inconnue.

Ce qui n’enlève heureusement rien à la qualité du film, que ce soit au niveau de la photographie hivernale dûe au français Bruno Delbonnel, et à une ambiance musicale remarquable. On saluera aussi la belle présence de Carey Mulligan, qui, en quelques minutes de présence, dégage une magie inexplicable, et l’inusable John Goodman, toujours à son aise chez les Coens. Et n’oublions pas le chat !

 

Ludovic Fauchier (membre du CCC, le Comité pour les Chats au Cinéma)

(et qui fera beaucoup mieux la prochaine fois).

 

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La fiche technique :

Réalisé et écrit par Joel & Ethan Coen ; produit par Scott Rudin, Joel & Ethan Coen, Catherine Farrell et Drew P. Houpt (Mike Zoss Productions / Scott Rudin Productions / StudioCanal / ACE / Scott Rudin Productions)

Photographie : Bruno Delbonnel ; producteur exécutif de la musique : T-Bone Burnett ; montage : « Roderick Jaynes » (alias Joel & Ethan Coen)

Direction artistique : Deborah Jensen ; décors : Jess Gonchor ; costumes : Mary Zophres

Distribution : CBS Films / StudioCanal

Durée : 1 heure 45

THOR : LE MONDE DES TENEBRES

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Thor : Le Monde des Ténèbres, d’Alan Taylor

Le puissant Thor (Chris Hemsworth) a ramené en Asgard son félon frère adoptif Loki (Tom Hiddleston) devant leur père, Odin (Anthony Hopkins). Coupable de trahison pour avoir voulu s’emparer du trône d’Asgard, Loki est condamné à la détention perpétuelle, tandis que Thor repart combattre et protéger les Neuf Royaumes Célestes avec ses compagnons d’armes. Il n’a pas oublié la belle scientifique Jane Foster (Natalie Portman) ; restée sur Terre, Jane fait une étrange découverte à Londres : l’emplacement d’un site sacré asgardien qui n’est autre que l’endroit où Bor, le père d’Odin et grand-père d’Odin, cacha jadis en secret l’Ether, une énergie destructrice manipulée par les Elfes Noirs qu’il avait vaincu. Exposée accidentellement à l’Ether, Jane est emmenée en Asgard par Thor. Mais les Elfes Noirs, menés par le dangereux Malekith (Chris Eccleston) et son bras droit Kurse (Adewale Akkinuoye-Agbaje), se sont éveillés à l’appel de l’Ether…

 

THOR : LE MONDE DES TENEBRES dans Fiche et critique du film thor-2-le-monde-des-tenebres

Depuis maintenant cinq années que le concept de l’univers partagé par Iron Man, Hulk, Captain America, Thor et compagnie est lancé, on s’est habitué aux réapparitions des super-héros, planifiées par la branche cinéma de Marvel sous la direction de Kevin Feige et le soutien financier des studios Disney (qui voient tout, qui entendent tout et qui mangent tout, de Pixar à Lucasfilm). Le résultat variant forcément selon les films et les réalisateurs engagés, les amateurs du genre se sont vu offrir aussi bien quelques pépites (l’excellent Captain America de Joe Johnston, les Avengers de Joss Whedon, ou encore cette année un Iron Man 3 quasiment subversif, dû à Shane Black), et pour le reste des films conçus pour la simple distraction « popcorn »… Le cas de Thor était le plus problématique, en raison des curieux partis pris de mise en scène de Kenneth Branagh (ces cadrages obliques…). A l’annonce de l’inévitable suite, et du remplacement de Patty Jenkins, la réalisatrice initialement pressentie, par Alan Taylor, vétéran des mini-séries HBO (Rome, Deadwood et surtout Game of Thrones), les fans du Dieu du Tonnerre se sont prématurément emballés. Allait-on voir un Thor plus sombre, plus épique, et à l’instar de Game of Thrones, le film baignerait-il dans une ambiance de complots, de sexe et de violence graphique ? C’était sans doute aller vite en besogne, et oublier que la franchise reste sous l’oeil vigilant des studios Disney. Pas vraiment le genre à prendre de pareils risques vis-à-vis d’un public mondial et de tous les âges. Au vu du résultat, Thor : Le Monde des Ténèbres laisse logiquement apparaître une totale absence de prise de risques, et de grosses scories qui gâchent le plaisir.

Le spectacle reste de bonne facture, si l’on est pas trop regardant sur la qualité du produit… Crédibiliser un univers mêlant mythologie viking, science-fiction d’obédience très Star Wars, comédie et romance contemporaine, drame pseudo-shakespearien et inévitables séquences d’action super-héroïques, n’est décidément pas une tâche facile. En dépit (ou à cause ?) de tous ces éléments, le film ne décolle jamais, faute d’une direction claire de la part du réalisateur, qui semble avoir délégué un maximum de séquences aux secondes équipes et aux effets visuels. Thor est tout de même tiré d’une bande dessinée légendaire au possible (signée de Jack Kirby, quand même !), et on était en droit d’attendre que son potentiel mythologique soit exploité au maximum ; au lieu de quoi, on a droit à des scènes parfois cheap (une petite dizaine de figurants bien serrés dans le cadre, pour représenter les légions censées menacer le héros), à des méchants simplistes (ils veulent tout détruire parce qu’ils sont méchants), des conflits traités par-dessus la jambe (la rivale en amour de Jane Foster auprès de Thor, Dame Sif, est mise de côté, sans que personne n’y trouve à redire)… Le plus gros problème étant l’invasion de ces scènes de sitcom entre Darcy (Kat Dennings, certes bien sympathique dans le registre sexy-comique), la sidekick de Jane qui se retrouve elle-même affublée d’un sidekick… Leurs scènes sont amusantes, mais complètement hors sujet. Ah, et n’oublions pas les scènes de nudisme de Stellan Skarsgard à Stonehenge… Pour le contexte mythologique, Alan Taylor se fend juste rapidement d’une jolie scène de funérailles vikings toute droit sortie du classique avec Kirk Douglas, le bien-nommé Les Vikings. Le reste étant confié aux équipes des effets visuels et des cascades, sans la moindre surprise. Dans ce fourre-tout mal géré, les acteurs restent professionnels et livrent donc la marchandise, sans forcer leur talent. Chris Hemsworth et Tom Hiddleston continuent d’y croire. C’est d’ailleurs toujours un bonheur de voir ce dernier tirer son épingle du jeu, dans la peau d’un Loki toujours sournois. Le problème majeur reste le choix de Natalie Portman pour le rôle de Jane Foster. Confier à cette talentueuse comédienne le rôle cliché de la belle en péril était certainement une mauvaise idée ; et, de fait, on ne ressent pas « l’alchimie » qui est supposée avoir lieu entre Jane et Thor.

 

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J’allais oublier, pour rajouter au malaise général, la scène post-générique de fin nous préparant au futur Guardians of the Galaxy… Benicio Del Toro, immense comédien s’il en est, se livre à un sidérant cabotinage. Et ce look, arghh… On dirait Mugatu (Will Ferrell), le méchant dingo dans Zoolander, la comédie de Ben Stiller !

Ni totalement mauvais, ni d’ailleurs génial, Thor : Le Monde des Ténèbres révèle les limites de la méthode Marvel. On confie clé en main des « produits » standardisés pour plaire à tous les publics à des réalisateurs qui n’ont ni le poids ni la vision d’un Christopher Nolan, d’un Sam Raimi ou d’un Guillermo Del Toro, leur principale obligation restant de livrer le film dans les temps. Même si un réalisateur à poigne s’affirme parfois et améliore le projet initial, cela reste assez rare et ce n’est pas de très bon augure pour les films à venir… Pour l’instant uniquement mis en valeur dans Avengers, Thor attend encore le film solo qui lui rendra vraiment justice. Espérons que le prochain réalisateur saura comprendre le matériau de base, tenir tête aux exécutifs et transcender le sujet. On peut toujours rêver.

 

Ludovic « Heimdall » Fauchier.

 

 

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La fiche technique :

Réalisé par Alan Taylor ; scénario de Christopher Yost et Christopher Markus & Stephen McFeely, d’après la bande dessinéee créée par Stan Lee, Larry Lieber et Jack Kirby (Marvel Comics) ; produit par Kevin Feige (Marvel Entertainment / Marvel Studios)

Musique : Brian Tyler ; photographie : Kramer Morgenthau ; montage : Dan Lebental et Wyatt Smith

Direction artistique : Ray Chan ; décors : Charles Wood ; costumes : Wendy Partridge

Effets spéciaux de plateau : Ian Corbould et Eggert Ketilsson ; effets spéciaux visuels : Stéphane Ceretti, Vincent Cirelli, Jake Morrison et Chad Wiebe (Double Negative / Framestore / 4DMax / Gentle Giant Studios / Luma Pictures / Method Studios / Perception / ReelEye Company / The Third Floor)

Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures

Durée : 1 heure 52

Caméras : Arri Alexa Plus 4:3, Canon EOS 5D Mark II, Phantom Flex et Red Epic

 

 

Lâcher prise – GRAVITY

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Gravity, d’Alfonso Cuaron

Effectuant une dernière sortie extravéhiculaire (EVA) en orbite terrestre, les astronautes de la navette Explorer réparent le télescope spatial Hubble. Les messages du Contrôleur de Mission (la voix d’Ed Harris) se font pressants : la destruction d’un satellite russe a entraîné la formation d’une nuée de débris métalliques, se déplaçant rapidement dans la direction d’Explorer… Les débris percutent la navette, brisant le bras robotique sur lequel se trouve Ryan Stone (Sandra Bullock), la spécialiste médicale de la mission. Désemparée, affolée, elle dérive en orbite avant d’être récupérée in extremis par le lieutenant Matt Kowalski (George Clooney). La navette détruite, tous les autres membres d’équipage sont morts. Kowalski et Ryan doivent rejoindre au plus vite sur l’ISS, la Station Spatiale Internationale, où est amarré un vaisseau Soyouz. Ryan et Kowalski n’ont pas le droit à l’erreur pour atteindre la station, alors que leurs réserves d’oxygène baissent…

 

Lâcher prise - GRAVITY dans Fiche et critique du film gravity-06

(ATTENTION ! ALERTE AUX SPOILERS ! Vous savez ce qu’il vous reste à faire si vous n’avez pas encore vu le film…)

Sept ans déjà depuis Children of Men (Les Fils de l’Homme)… Cela commençait à faire beaucoup pour Alfonso Cuaron, le troisième larron du « Tequila Gang », le trio de cinéastes mexicains qui, depuis une bonne décennie, s’est taillé une place de choix dans le cinéma mondial. Aux côtés du jovial Guillermo Del Toro (Hellboy, Le Labyrinthe de Pan, L’Echine du Diable, Pacific Rim) et d’Alejandro Gonzalez Inarritu (21 Grammes, Babel, Biutiful), le poète dont les films ne laissent jamais indemne, le plus discret Cuaron, alternant projets personnels totalement mexicains dans l’âme (Et ta mère aussi !) et commandes hollywoodiennes réussies (Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, seul film de toute la saga à dégager un vrai sentiment de magie), avait soufflé tout le monde avec Children of Men, sa bouleversante odyssée apocalyptique dans une Angleterre dévastée ; associé à son fidèle chef opérateur Emmanuel Lubezki (à qui l’on doit aussi les magnifiques lumières du Sleepy Hollow de Tim Burton, Ali de Michael Mann ou Le Nouveau Monde de Terrence Malick), Cuaron y faisait preuve d’une maîtrise technique exceptionnelle. Personne, parmi les heureux spectateurs ayant découvert le film en salles, n’avait oublié plusieurs scènes très intenses, que ce soit l’assaut d’une voiture et ses occupants par des pillards motorisés, ou la périlleuse traversée d’une ville en guerre, effectuée par Clive Owen. La réussite de ce film venait de cette capacité unique à « invisibiliser » la virtuosité technique (ces plans-séquences rendus invisibles par la mise en situation au niveau des personnages), tout au service d’une histoire profondément humaine, aux fortes résonnances mythologiques. Après ce coup d’éclat, Cuaron, au terme d’une très longue période de gestation, nous offre son dernier opus, ce Gravity qui nous ramène aux vertiges insondables de l’aventure spatiale. Et de vertiges, il en est fortement question, vu le réalisme époustouflant des séquences de cette aventure hors normes…

 

gravity-02 dans Fiche et critique du film

Cuaron réalise un vieux rêve d’enfance avec ce film, lui qui rêvait enfant d’être astronaute. Le réalisateur mexicain savait aussi à quels écueils il allait se frotter en tournant un film d’exploration spatiale réaliste. Les films du genre sont rares, mais beaucoup sont célèbres. L’un d’eux est particulièrement intimidant, la référence absolue du genre. Je veux bien entendu parler du 2001 : L’Odyssée de l’Espace de maître Stanley Kubrick, qui, en 1968, sans aucune facilité technique moderne, avait livré d’impressionnantes images d’EVA (les sorties spatiales des astronautes), précédant de la sorte les premières images d’archives de la NASA avec un réalisme inégalé. Le film est resté la référence incontournable du genre, éclipsant d’autres films sur la conquête spatiale, comme Marooned (Les Naufragés de l’Espace, 1969) de John Sturges avec Gregory Peck et Gene Hackman. Une décennie plus tard, si la science-fiction était devenue à la mode, rares furent cependant les films réalistes sur les dangers de l’aventure spatiale. Le box-office préférait les space opéras où des vaisseaux spatiaux rugissent et foncent dans l’espace en dépit des lois élémentaires de l’astronautique. On citera The Right Stuff (L’Etoffe des Héros, 1983), le film oscarisé de Philip Kaufman, réservant une de ses plus belles séquences au voyage orbital de John Glenn (Ed Harris) autour de la Terre, confiné dans sa modeste capsule spatiale. Suite décriée de 2001, le 2010 de Peter Hyams reste un exercice intéressant de « hard SF«  ne pouvant certes rivaliser avec le monument de Kubrick, mais offrait quelques vertigineuses scènes de sortie spatiale au spectateur. Les films spatiaux réalistes durent attendre une décennie supplémentaire pour obtenir un de leurs plus beaux fleurons, Apollo 13 de Ron Howard, avec Tom Hanks (et Ed Harris, encore lui, déjà en contrôleur de mission avant Gravity) ; les scènes spatiales, toutefois, restaient confinées à l’intérieur de la capsule spatiale bien malmenée (autant que les acteurs jouant leurs scènes en apesanteur réelle, à bord de l’avion d’entraînement « Vomit Comet »). On passera vite sur le très décevant Mission to Mars de Brian De Palma (2000), qui, malgré ses qualités techniques et artistiques, et ses intentions ambitieuses, est plombé par son scénario incroyablement mal écrit, faisant penser à une sorte de  »2001 pour les nuls ». Sorti également en 2000, le Space Cowboys de Clint Eastwood faisait bien meilleure figure ; baignant dans ses deux premiers tiers dans un humour digne de l’esprit de John Ford, le film nous offrait un dernier acte spatial d’une très grande élégance visuelle, empreinte de mélancolie (ce dernier plan sur fond musical de Frank Sinatra !). Coïncidence ? Certains plans du film d’Eastwood, dernier grand film spatial relativement réaliste avant Gravity, annonçaient curieusement des images similaires du film de Cuaron ; le cinéaste mexicain passionné par l’espace connait sûrement ses classiques, tout en gardant son propre ton. Même démarche quand certains passages de Gravity se rapprochent de la démarche de Kubrick, sans chercher pour autant à le plagier ou le citer ouvertement, ce qui aurait tenu du suicide artistique.

 

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Les spectateurs auront pu constater par eux-même la réussite imparable de la démarche de Cuaron, dès les premiers instants du film. On prêtait jadis à Steven Spielberg ou James Cameron (voire aux deux) une déclaration similaire, selon laquelle ils seraient prêts à embarquer dans la navette spatiale, pour filmer caméra au poing les astronautes de la NASA en orbite terrestre. Déclaration sérieuse, ou simple boutade, allez savoir, toujours est-il qu’Alfonso Cuaron a littéralement grillé la politesse à ses prestigieux aînés. Dès le tout début du film, c’est le choc sensoriel absolu. Le spectateur ne regarde pas un film sur l’espace… il est dans l’espace, le vrai ! Impossible de croire que tout le film a été tourné en studio, alors que la caméra contemple la Terre, et s’approche doucement de la navette et ses occupants en EVA. Et c’est une première séquence qui en met à la fois plein la vue tout en faisant oublier les trucages pourtant omniprésents. On en oublie même que l’on voit deux stars familières, jouant les astonautes. Présentés en un très long plan-séquence surclassant ceux de Children of Men, Kowalski et Stone sont totalement crédibles : ce ne sont en aucun cas des super-héros, juste des gens ordinaires faisant un travail peu ordinaire. Cette séquence, avant même que la catastrophe ne se réalise, est aussi pour le spectateur une sacrée épreuve physique. Combinant la prise de vues en plan-séquence, alternant les points de vue des deux protagonistes et celui, objectif, du spectateur, Cuaron tire aussi le meilleur profit de la 3D parfaitement employée. Le chef-opérateur Emmanuel Lubezki élabore tout simplement la photographie spatiale la plus crédible jamais employée à ce jour, surclassant même le travail de Kubrick et Geoffrey Unsworth pour 2001. Le résultat est une impression de vertige total. Un tour de force qui amène aussi à saluer le très intelligent travail de mise en scène préparé par Cuaron et Lubezki, qui ont dû se poser en amont la question : comment régler la scénographie d’une scène, où placer la caméra dans un milieu qui, par définition, n’a ni haut ni bas, ni gauche ni droite ? Et comment tenir compte du point de vue du spectateur, dans l’action ? Le résultat a valu à Cuaron les louanges admiratives de James Cameron en personne, reconnaissant qu’il s’agissait là de la meilleure photographie spatiale jamais tournée. On ne saurait lui donner tort à ce sujet ; Gravity va certainement redéfinir le genre science-fictionnel (bien qu’il ne soit pas exactement un film appartenant à ce genre), et il ne sera plus possible de regarder les photos et films d’archives spatiales sans penser au film de Cuaron… Regardez par exemple cette photo de l’astronaute Stephen Robinson, ci-dessous : elle semble être sortie de la première scène du film.

 

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Ce vertige permanent, Cuaron le provoque aussi grâce à un découpage et un montage intelligemment gérés. Il n’y a pas un changement de plan sans justification dramatique, et, à l’intérieur même de plusieurs de ses séquences, le cinéaste s’affranchit de certaines règles traditionnelles de mise en scène pour mieux « effacer » celle-ci, mettant le spectateur dans la peau malmenée de Ryan Stone. Dès le second plan du film, alors que celle-ci dérive, glissant comme une toupie dans l’immensité spatiale, Cuaron effectue un second plan-séquence, « chaotique » (mais lisible), là où le premier était élégant ; la caméra passe d’une exposition objective de la situation (Ryan dérivant, entraînée par le bras robotique auquel elle est arrimée et dont elle ne peut se détacher) à un extrême gros plan sur son visage affolé, la caméra entrant à l’intérieur de son casque sans coupure, et sans choquer l’oeil du spectateur. Impressionnant. Tout aussi crédible, la sensation de vertige est accrue bien sûr par les effets (physiques et visuels) décrivant avec un grand luxe de détails la force centrifuge, la masse, les effets de l’inertie sur les corps des deux astronautes transformés en incontrôlables pantins. Image saisissante de Ryan, suspendue par des câbles tendus au point de rupture, et reliée elle-même au câble de Kowalski suspendu au-dessus d’un abîme sans fin… Et quand il revient à un découpage plus traditionnel, Cuaron reste fidèle à son approche : des plans en caméra subjective, à travers les yeux de Ryan, contribuant à la tension permanente et au suspense, simple mais efficace. Enfin, la sensation de vertige est accrue par un usage intelligent de la bande sonore. Contrairement aux conventions du genre (y compris celle des bandes-annonces qui « mentaient » délibérément pour la circonstance), Cuaron tient compte du fait que, dans l’espace, le son ne peut se propager… Là où nombre de confrères hollywoodiens surchargent la bande sonore de bruits d’explosions, de rayon lasers ou de moteurs grondants, Cuaron n’oublie pas la réalité scientifique. Les chocs des objets créent des vibrations, les astronautes discutent par radio interposée, et la musique est limitée à son strict minimum : point de grandes symphonies orchestrales ici, mais de courtes plages sonores, servant à renforcer l’intensité des situations traversées par les astronautes. L’effet est imparable, conjugant les sensations de claustrophobie et d’agoraphobie.

 

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Mais ce tour de force technique que constitue Gravity ne peut contribuer à lui seul à la réussite du film. D’un scénario qui, sur le papier, tient sur un ticket de métro (des astronautes, un accident, une lutte pour la survie), Alfonso Cuaron et son fils Jonas, co-scénariste impliqué de longue date dans le projet, tirent d’une part un survival des plus intenses, et d’autre part touchent le public à travers l’odyssée intime de Ryan Stone, touchant à des préoccupations d’ordre bien plus spirituelles et universelles. Pour ce faire, ils ont osé « casser » une règle scénaristique traditionnelle aux récits spatiaux : l’élimination pure et simple d’un premier acte sur Terre, qui aurait présenté les personnages, leur vie ordinaire, leur entraînement et l’envol depuis Cape Canaveral. En plaçant le spectateur in media res, au milieu des évènements, et en ne déviant jamais du point de vue de leur héroïne, les Cuaron mènent Gravity vers des régions inattendues. Et, très vite, le film se situe dans la continuité thématique des Children of Men. Il n’est pas non plus sans évoquer une célèbre nouvelle de Ray Bradbury (parue dans le recueil L’Homme Illustré), intitulée Kaléidoscope, qui racontait la dérive fatale dans l’espace de deux astronautes, l’un appelé à disparaître dans l’immensité cosmique, l’autre retombant vers la Terre pour s’embraser en étoile filante.

 

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Toute l’histoire de Gravity est, pour simplifier, l’histoire du deuil et de la renaissance d’une femme marquée par un drame terrible, intime, et qui, dans des circonstances exceptionnelles, se retrouve confrontée au choix le plus simple : se battre pour survivre, ou lâcher prise définitivement. Le carton qui ouvre le film nous rappelle des données simples : la vie dans l’espace est impossible. Et s’il n’y a pas de vie, c’est donc que ce que nous appelons l’espace est par définition le « lieu » de la Mort (CQFD), du Néant… Une belle évidence, certes, mais qui pose bien le paradoxe du métier d’astronaute, amenant avec soi la Vie dans un milieu qui exclut celle-ci. La Mort, Ryan Stone ne la connaît que trop bien, pour avoir perdu sa petite fille dans un banal accident ; le drame est évoqué, sans trémolos excessifs, dans le film. Comment cette femme peut-elle trouver la force de continuer à vivre ? La première séquence nous la montre plongée dans son travail, tellement fixée sur celui-ci qu’elle se ferme à toute discussion ; même les blagues de Kowalski ne la dérident pas. On constatera qu’au cours du film, au fil des évènements, Ryan, « morte » spirituellement, va connaître une nouvelle évolution. Elle semble travers sous nos yeux les diverses étapes de la vie, de l’enfance à l’âge adulte. Durant cette première scène, on la voit surveillée par Kowalski, qui garde un oeil quasi paternel sur son équipage (un second astronaute fait le clown, accroché à son câble, comme un enfant sur une balançoire dans un parc) et vient aux nouvelles de la « petite dernière » qui boude dans son coin… Un symbole un peu dérisoire de cette ambiance « enfantine » apparaîtra plus tard, quand les rescapés trouveront dans la navette en ruines une figurine de leur mascotte, Marvin le Martien. Personnage familier de l’univers des Looney Tunes créé par le grand Chuck Jones, Marvin a réellement été utilisé comme mascotte par la NASA, pour les missions martiennes. A vrai dire, on peut se demander si Cuaron ne s’amuse pas, en sous-main, à rendre hommage à travers Gravity à Chuck Jones, et à un de ses plus célèbres personnages : Wile E. Coyote, sans cesse victime des méfaits de la gravité terrestre l’entraînant sans cesse au fond du ravin. D’une certaine façon, bien plus sérieuse, Ryan serait une « Coyote » qui s’ignore, entraînée dans une chute inexorable, mais capable comme ce dernier de se relever après la chute finale…

 

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Cet interlude « cartoonesque » mis à part, revenons à l’évolution de notre héroïne. Après cette première scène enfantine, Ryan, entraînée par la chute des débris, est prise de panique ; ses appels à l’aide prennent une autre dimension, alors qu’elle demande cette fois l’aide de « papa » Kowalski (« qu’est-ce que je dois faire ? qu’est-ce que je dois faire ? » ) qui vient finalement la rassurer en la prenant dans ses bras. Pas question de flirter, ce serait parfaitement incongru ici, Kowalski plaisantant dans ce sens uniquement pour relâcher la tension et calmer sa collègue ; incidemment, on peut aussi s’amuser de voir entre eux une ébauche de drague adolescente, même si ce n’est pas le propos du film. Symboliquement, Kowalski va entraîner Ryan vers la station spatiale internationale, avec un câble ; un lien on ne peut plus symbolique, salvateur et protecteur dans un premier temps, mais qui se transforme ensuite en piège mortel. Kowalski se verra obligé de laisser Ryan livrée à elle-même. Métaphore évidente de l’entrée dans l’âge adulte, ses peurs, ses dangers et ses frustrations… Lorsque Ryan peut enfin se remettre brièvement de ses épreuves, elle se débarrasse de son encombrant scaphandre pour s’endormir en position foetale, flottant dans l’air. Image évocatrice, très proche de celles du 2001 de Kubrick, marquant un seuil décisif de maturation pour la jeune femme. La suite du voyage ne sera pas plus de tout repos, et sera marquée par un moment de dépression terrible pour Ryan, piégée dans le vaisseau Soyouz. Il y aura cette séquence étonnante, triste et touchante, où elle contacte par radio un chasseur Inuit, chantant pour son enfant, avant qu’elle ne décide de se suicider en s’endormant, coupant l’arrivée d’oxygène. Une apparition inattendue la ramènera à sa problématique de départ. Hallucination dûe au manque d’oxygène ? Visite spirituelle d’un Kowalski décédé, la poussant à vite reprendre pied ? Toujours est-il que Ryan fait un choix décisif, celui de poursuivre son voyage jusqu’à sa renaissance totale. Ce n’est pas par hasard que Cuaron filme une statuette de Bouddha dans la station chinoise, que Ryan a atteinte après avoir joué les Wall-E, propulsée par un simple extincteur… Les dernières minutes du film, apaisées après 90 minutes de chaos et de peur, sont très clairement une renaissance spirituelle pour Ryan. Dans une séquence rappelant curieusement moins 2001 que l’Excalibur de John Boorman, l’astronaute, entraînée dans les eaux par le poids de son scaphandre, se débarrasse de celui-ci pour revenir à la surface et entrer dans la lumière, tel Perceval retrouvant le Saint Graal dans le film de Boorman, après avoir symboliquement enlevé l’armure qui l’entraînait au fond d’un fleuve. Et lentement, péniblement, la jeune femme atteint le rivage, chancelant sur ses jambes (conséquence du séjour prolongé dans l’espace) comme un petit enfant faisant ses premiers pas. C’est à la fois d’une simplicité évangélique, et d’une beauté filmique absolue.

 

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La réussite de Gravity n’est pas non plus le seul fait de Cuaron, ou des techniciens du film. Le tour de force du film est aussi dû, pour une large part, à une exceptionnelle interprétation de Sandra Bullock. Qu’on s’imagine un peu la difficulté du rôle : un entraînement drastique pour être crédible en astronaute, et un investissement émotionnel dans le rôle de cette femme cassée par la vie. Un rôle que l’actrice a dû interpréter pendant des semaines, suspendue en permanence à des câbles à dix mètres du sol ! Ce n’est pas rien, et l’actrice, faisant ressentir et partager toutes les émotions « brutes » de son personnage (enfermement, peur, colère, détresse, résignation, résolution), alors qu’elle a été entourée de tout un matériel technique envahissant, mérite bien un coup de chapeau. D’autant plus remarquable que celle-ci, à 49 ans, est dans la zone d’âge fatale à tant de ses collègues, mises prématurément sur la touche par le système hollywoodien. Mrs. Bullock a dû tenir tête aux quarterons d’exécutifs des studios, toujours prêts à réclamer une actrice plus jeune (le rôle devait être à l’origine tenu par Natalie Portman), ou à faire pression sur le réalisateur pour qu’il remplace le personnage par un homme… La lutte en valait la peine. On n’oubliera pas au passage de saluer amicalement George Clooney, qui s’efface avec beaucoup d’élégance pour défendre sa collègue et a accepté de jouer un rôle à la présence déterminante mais limitée. A la manière de Julianne Moore dans Children of Men, Clooney voit son personnage disparaître au tout premier tiers du récit. Crédible en astronaute, il en profite pour glisser sa tranquille autorité, sous une fausse désinvolture assurant les quelques instants de légèreté du film. La fin de son personnage n’en est que plus frappante.  

Un grand merci donc aux comédiens, à Alfonso Cuaron et son équipe qui nous prouvent, avec beaucoup de ténacité, que le Cinéma peut encore offrir des moments uniques, et garantir à la fois un spectacle de haute volée et une histoire intime, et universelle.

 

Ludovic Fauchieeeeeeeeeeeeeeeeeeeer (lost in space).

 

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Fiche technique :

Réalisé par Alfonso Cuaron ; scénario d’Alfonso & Jonas Cuaron ; produit par Alfonso Cuaron et David Heyman (Warner Bros. / Esperanto Fimoj / Heyday Films)

Photographie : Emmanuel Lubezki ; musique : Steven Price ; montage : Alfonso Cuaron et Mark Sanger

Direction artistique : Mark Scruton ; décors : Andy Nicholson ; costumes : Jany Temime

Effets spéciaux de plateau : Neil Corbould ; effets spéciaux visuels : Richard McBride, Matt Kasmir, Ben Morris et Timothy Webber (Framestore / Gentle Giant Studios / 4DMax / Mova / Peanut FX / Prime Focus World / ReelEye Company / Rising Sun Pictures / The Third Floor / The Visual Effects Company)

Durée : 1 heure 31

Distribution : Warner Bros.

Caméras : Arri Alexa et Arriflex 765

 

 



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