« Comme une bête des temps anciens… » – THE COUNSELOR (Cartel)

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The Counselor (Cartel), de Ridley Scott

Du côté d’El Paso, à la frontière américano-mexicaine, un avocat-conseiller (Michael Fassbender) travaille pour Reiner (Javier Bardem), riche entrepreneur vivant grand train de vie, doublé d’un trafiquant local. Prêt à demander en mariage sa petite amie Laura (Penélope Cruz), l’Avocat achète pour elle une bague en diamant hors de prix ; décision qui le pousse aussi à s’impliquer pour de bon dans la dernière affaire louche de Reiner : un deal de cocaïne, qui lui rapportera bien plus d’argent qu’il n’aurait jamais pu en espérer. Dissimulée dans les fûts d’un camion de traitement des eaux usées, la cocaïne est acheminée du Mexique au Texas ; mais, malgré les mises en garde de l’intermédiaire Westray (Brad Pitt), les choses vont déraper. Malkina (Cameron Diaz), la dernière compagne en date de Reiner, soupçonne l’existence du trafic effectué en secret, et envoie des hommes de main récupérer la marchandise. Malgré lui, l’Avocat va s’attirer en retour les foudres des expéditeurs qui n’ont pas été payés…

The Counselor 01

(ALERTE AUX SPOILERS ! Ne lisez pas ce qui suit si vous comptez voir le film…)

The Counselor, ou un cas d’école : un cinéaste prestigieux, un casting cinq étoiles, et un scénario signé de l’écrivain américain le plus respecté du moment, trois ingrédients qui aurait dû suffire à faire logiquement l’évènement. Or, The Counselor (titre original, dont le sens diffère largement de ce Cartel assez générique) s’est pris un méchant vent de la part du public et de la presse cinéma outre-Atlantique. Réaction logique pour l’accueil de ce film de Ridley Scott qui, malgré ses atouts, présente quelques problèmes… A commencer par un gros problème d’écriture, ce qui peut paraître paradoxal : Cormac McCarthy, l’auteur célébré de No Country For Old Men et La Route, signe ici un scénario fidèle à ses thématiques ; il faut cependant reconnaître que la première vision du film déroutera nombre de spectateurs rompus à moins de subtilités dramaturgiques et pas forcément au fait des obsessions de l’auteur. Anti-classique au possible, le début de The Counselor privilégie les personnages aux scènes d’action. Noble intention de départ, mais il faut bien le dire, le premier acte du film est si chargé en dialogues et monologues élaborés qu’on finit par se demander quand ladite action va enfin démarrer… Et le cinéphile de se rappeler le vieil adage d’Hitchcock, toujours applicable : « ce qui est dit au lieu d’être montré est perdu pour le spectateur« . Etonnant de la part de Ridley Scott d’oublier ce principe élémentaire du Cinéma, et de se laisser aller à des séquences entières très « verbeuses ». Ce démarrage laborieux est assez préjudiciable à ce Counselor qui gagne ensuite tardivement en tension.

The Counselor 02

Le mauvais accueil fait au film vient aussi sans doute de sa noirceur extrême ; point de happy end, de rédemption ou de réconfort moral au final, le film est en ce sens l’un des plus sombres de l’auteur de Blade Runner, et certainement son plus désabusé sur l’état du monde actuel, avec son sous-estimé Body of Lies (Mensonges d’état), radiographie sans illusions de la lutte antiterroriste internationale. Ici, les cartels et le narcotrafic, sujet déjà certes largement exploré et peu susceptible d’attirer le grand public (voir la relative indifférence de celui-ci vis-à-vis de l’excellent Savages d’Oliver Stone, l’an dernier), ne sont à vrai dire qu’un prétexte à la description d’un monde en pleine déliquescence, où prime l’absurdité. Parler dans ces conditions des relations ambiguës entre les USA et le Mexique gangrené par le trafic de drogue et la criminalité (le plus tristement célèbre exemple, cité et montré dans le film, étant la ville-frontière de Ciudad Juarez, plaque tournante des trafics tristement réputée pour ses meurtres et disparitions suspectes) n’aide certes pas à rendre le film plus plaisant. Ce sentiment d’absurdité fait partie à vrai dire à part entière de l’univers du film ; comme le dit l’un des personnages : « la Mort a un sens, mais la vie n’en a pas »

The Counselor 06

De l’absurdité, le film en regorge. S’il est avant tout une fable, un conte moral tordu sur la chute de l’état de grâce d’un faux naïf (Michael Fassbender, impeccable comme toujours dans un registre « passif » contrastant avec l’extravagance des autres personnages), The Counselor est aussi un récit grinçant, évoluant peu à peu dans une atmosphère de cauchemar éveillé voisine de No Country For Old Men. En achetant un diamant, cédant ainsi aux sirènes de la fausse belle vie « bling-bling » de son principal client, l’Avocat tuera indirectement celle qu’il aime, et n’est pas si éloigné finalement du personnage de Josh Brolin dans No Country ; lui aussi faisait preuve d’une naïveté fatale et attirait sur lui des forces aussi incontrôlables que sinistres. Comme si, derrière l’apparente organisation et la rationalité de surface des organisations criminelles, se tapissait quelque chose de plus barbare, de plus sauvage, enfermé dans un inconscient « primitif » obnubilé par le besoin dévorant de tout posséder. Le personnage de Malkina en est l’incarnation, une synthèse des figures du Mal aussi bien présentes chez Cormac McCarthy (on pense au pendant féminin d’Anton Chigurh, le tueur au stun gun de No Country, interprété par Javier Bardem, qui campe ici le compagnon de Malkina !) que chez Ridley Scott. Plus qu’une bad girl, Malkina est littéralement décrite comme un monstre ; « une bête des temps anciens » , telle est la description qu’en fait Reiner racontant une révulsive scène de car fucking effectuée par la belle. Un animal prédateur hypnotisant ses proies consentantes avant de leur porter le coup de grâce, sans remords. Dans un registre inattendu, Cameron Diaz tord le cou à son image habituelle de girl next door joyeuse et fofolle, pour camper une sorte d’ »Alien » dénuée de la moindre trace d’empathie humaine ; une « Alien », motivée par une colère sourde contre l’espèce humaine, dont la vulgarité de surface (faux ongles, tatouages et bijoux tape-à-l’oeil) dissimule une âme noire, parfaitement à l’aise avec sa sexualité (manipulant aussi bien les hommes que couvant d’un oeil gourmand le corps de Penélope Cruz dans une scène de spa affolant le spectateur…) et dénuée du moindre sens des conventions sociales : voyez dans quel état elle laisse un pauvre jeune prêtre catholique (Edgar Ramirez) dans une « confession » tentatrice et moralement dérangeante…

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Malgré tout, The Counselor fascine plus qu’il ne plaît. C’est certainement un « film malade », souffrant on l’a dit de sa construction scénaristique particulière et de ses excès de dialogues, joints au ton pessimiste du film. Certes, Ridley Scott emballe le tout avec son professionnalisme habituel, et son efficacité coutumière sur les quelques scènes d’action. Son côté « esthète barbare » reprend parfois le dessus, nous livrant sans détour délicat les atrocités propres au narcotrafic et à leurs règlements de comptes : motard décapité en pleine course par un fil d’acier (relecture sinistre d’une péripétie de La Grande Evasion avec Steve McQueen, justement présent via une photo de The Sand Pebbles / La Canonnière du Yang-Tsé, devant Michael Fassbender qui a travaillé un cinéaste homonyme pour Hunger et Shame !), cadavre jeté dans un dépôt d’ordures, un autre transporté d’un pays à l’autre dans un baril, sans aucune raison (si ce n’est celle de montrer l’absurdité de ces règlements de comptes)… le fin du fin étant l’exécution barbare au  »bolito » d’un des personnages principaux, sous les yeux de passants horrifiés. Plus toutefois que ces scènes chocs auxquelles nous habitue Ridley Scott depuis ses débuts, The Counselor gagnera peut-être un intérêt tardif en le mettant en perspective par rapport au reste de son oeuvre, et surtout à la période bien particulière de la vie du cinéaste britannique. Bien que débordant d’activité et de projets en cours, celui-ci, à 76 ans, est certainement bien conscient d’arriver à la fin de son parcours ; sans doute, donc, l’étrange sentiment de malaise qui plane sur le film s’explique par le fait que celui-ci est rempli de considérations sur la Mort, inévitable, et sur l’importance des choix de sa propre vie. Un discours que le public peut évidemment mal apprécier. L’impression est d’autant plus tenace que le film est dédié à la mémoire de Tony Scott, le frère du réalisateur, suicidé avant le début du tournage de ce Counselor bien funèbre.

 

Ludovicounselor Fauchier.

 

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Fiche technique :

Réalisé par Ridley Scott ; scénario de Cormac McCarthy ; produit par Teresa Kelly, Paula Mae Schwartz, Steve Schwartz, Ridley Scott et Nick Wechsler (Chockstone Pictures / Kanzaman / Nick Wechsler Productions / Scott Free Productions / Translux)

Musique : Daniel Pemberton ; photo : Dariusz Wolski ; montage : Pietro Scalia

Direction artistique : Alex Cameron, Alejandro Fernandez, Ben Munro, Tom Weaving ; décors : Arthur Max ; costumes : Janty Yates

Distribution : 20th Century Fox

Durée : 1 heure 57

Caméras : Red Epic

1 commentaire à “« Comme une bête des temps anciens… » – THE COUNSELOR (Cartel)”


  1. 0 yetaland 28 nov 2013 à 17:45

    Assez déçu par le film, vend plus son image que sa trame de fond…

    Répondre

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