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Archives pour décembre 2013

Deux degrés de séparation… – Joan Fontaine (1917-2013) et Peter O’Toole (1932-2013)

Vous connaissez certainement le petit jeu des « six degrés de séparation », où il s’agit de trouver les liens entre des personnes qui, a priori, ne se sont jamais croisées. Un jeu qui, dans le monde du Cinéma, permet de faire les rapprochements parfois les plus inattendus. Disparus tous les deux le 15 décembre dernier, Joan Fontaine et Peter O’Toole n’ont jamais travaillé ensemble ; bien que faisant le même métier, ils étaient venus de milieux très différents ; pourtant, eux aussi ont vécu ces « six degrés de séparation » et quelques coïncidences et points communs…

Tous deux citoyens britanniques, ils ont été révélés au cinéma par des films prestigieux (Rebecca et Lawrence d’Arabie), produits par deux grands mégalomanes (David O. Selznick et Sam Spiegel) et mis en scène par les cinéastes britanniques les plus exigeants et visionnaires de leur temps (Alfred Hitchcock et David Lean). Et toute leur carrière à l’écran a été profondément influencée par ces débuts fracassants. Coïncidences supplémentaires : la mère de Joan Fontaine fut une ancienne sociétaire de la prestigieuse Académie Royale des Arts Dramatiques (RADA), la même école de théâtre dont O’Toole fut élève. Tous deux ont joué dans un film de Nicholas Ray et un d’Anatole Litvak. Et Miss Fontaine joua à ses débuts avec Katharine Hepburn, qui fut la partenaire d’O'Toole dans Un Lion en Hiver, adaptation filmée de la pièce de théâtre de James Goldman, qu’interpréta aussi Joan Fontaine à la fin des années 1950.

Le décès simultané de ces deux grandes figures de l’écran est l’occasion de revenir, dans les grandes lignes, sur leur vie et leurs grands rôles.

Joan Fontaine

« La nuit dernière, je rêvais que je retournais à Manderley… »

Honneur aux dames ! Joan Fontaine, disparue à 96 ans, fut l’une des toutes dernières grandes figures de l’Hollywood mythique, celui des années 1930 aux années 1950. Elle s’appelait en réalité Joan de Beauvoir de Havilland, née dans une grande famille britannique dont les aïeux venaient de l’île de Guernesey, partageant donc des racines britanniques et françaises. Une très grande famille, des plus respectables, comptant aussi parmi les cousins de Joan l’ingénieur aéronautique Sir Geoffrey de Havilland, concepteur de l’avion militaire Mosquito, ainsi qu’une célèbre « dynastie de la porcelaine » bien connue dans le Limousin. Joan était la soeur cadette d’Olivia de Havilland (future dulcinée à l’écran d’Errol Flynn dans Capitaine Blood, Les Aventures de Robin des Bois, etc. et la Melanie d’Autant en emporte le vent), toutes deux les filles de Walter (avocat conseiller) et Lilian (née Ruse) de Havilland, grande actrice de la scène britannique. C’est à Tokyo, où son père enseignait l’anglais à l’Université Impériale, que naquit la future comédienne, qui grandit dans une curieuse ambiance.

Deux soeurs ne vivaient pas en paix… Olivia et Joan étaient toutes petites quand leurs parents se séparèrent ; leur père préférant la compagnie des geishas à celle de sa femme, Lilian rompit avec lui, emmenant les fillettes avec elle à Saratoga, en Californie. Ils divorcèrent en 1925. Enfant, Joan était souvent malade, ayant contracté une rougeole et une infection aux streptocoques qui la laissèrent anémique. Sa santé s’améliora aux Etats-Unis. Selon les souvenirs de l’actrice, Lilian favorisait Olivia, qui se montrait une vraie peste avec elle, déchirant ses robes, lui interdisant de parler à ses amis, ou se permettant de la juger « laide »… Des bêtises d’enfant, certes, mais qui donneront le ton de la relation houleuse entre les deux soeurs à l’âge adulte. Si Olivia fut « coachée » par sa mère pour suivre ses traces, Joan ne s’en laissait pas compter. Très intelligente (elle avait un QI de 160), la jeune fille fit ses études à la Los Gatos High School, suivant des cours de diction avec sa soeur. Partie au Japon chez son père pour finir ses études, elle fut diplômée de l’Ecole Américaine en 1935 et retourna aux Etats-Unis juste au moment où Olivia devenait la nouvelle star d’Hollywood, grâce au succès de Capitaine Blood.

Joan avait elle aussi pris goût au métier d’actrice, et, après un début de carrière théâtrale, la jolie jeune femme blonde, très élégante, excellente comédienne, fut repérée par les recruteurs du studio RKO. Sa mère lui interdisant d’utiliser le nom de famille pour ne pas « profiter » du succès de sa soeur, Joan se fit d’abord appeler « Joan Burfield » dans ses premiers films. Le tout premier fut un petit rôle dans No More Ladies (La Femme de sa vie), avec Joan Crawford. Par la suite, elle choisira son nom de scène définitif,  »Joan Fontaine ». A la toute fin des années 1930, elle dût se contenter de rôles secondaires, gagnant peu à peu en importance. Elle n’était pas créditée au générique de Quality Street (Pour un baiser), un drame romantique de George Stevens avec Katharine Hepburn. La jeune actrice se fit remarquer dans une romance, Un homme qui se trouve, cette même année 1937, où la fraîcheur de son jeu et son charme lui valurent d’excellentes critiques. Elle fut appelée à supplanter Ginger Rogers auprès de Fred Astaire dans Demoiselle en détresse, comédie musicale de George Stevens. Malheureusement, le public la bouda. Patiente, Joan Fontaine fit d’autres apparitions dans des seconds rôles, notamment en 1939, jouant la fiancée éplorée dans Gunga Din (toujours de George Stevens), classique du film d’aventures avec Cary Grant en vedette. On la remarqua aussi en jeune épouse en instance de séparation dans la comédie Femmes dirigée par George Cukor, parmi un casting de stars féminines comptant Norma Shearer, Joan Crawford, Rosalind Russell et Paulette Goddard. Le film n’ayant pas plus remporté de succès, la RKO mit fin à son contrat. Joan Fontaine croisa un soir, à une réception, le producteur David O. Selznick, en quête d’un nouveau triomphe après Autant en emporte le vent. Ils parlèrent beaucoup du roman de Daphné du Maurier, Rebecca

 

Joan Fontaine - Rebecca

Selznick voulait rééditer le « coup médiatique » d’Autant en emporte le vent, et organisa un véritable marathon de casting pour le rôle principal, parmi toutes les actrices alors en vogue. Ceci au grand dam du réalisateur, Alfred Hitchcock, tout juste arrivé d’Angleterre, et dont le choix se porta vite sur Joan Fontaine. Un choix judicieux ; encore relativement inexpérimentée, de nature timide, l’actrice correspondait au rôle. Celui d’une jeune femme, modeste suivante d’une insupportable aristocrate new-yorkaise, tombant sous le charme d’un veuf ténébreux, Maxim de Winter (Laurence Olivier), marqué par la mort mystérieuse de sa femme Rebecca. Remplaçant cette dernière dans le coeur de Maxim, elle l’épouse et devient la maîtresse de maison du manoir de Manderley, en Cornouailles. Tâche difficile, car la nouvelle Mrs. de Winter est très mal à l’aise devant la sinistre gouvernante, Mrs. Danvers (Judith Anderson), qui ne cesse de la rabaisser et de la manipuler en secret…

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Enfin le succès ! A 24 ans, Joan Fontaine décrocha sa première nomination à l’Oscar. Elle est excellente dans Rebecca, en jeune femme craintive qui, peu à peu, s’affirme malgré les menaces de Mrs. Danvers et de l’odieux maître chanteur joué par George Sanders. Grâce à la maîtrise et les idées d’Hitchcock, ce film mélodramatique se teinte d’une ambiance surnaturelle, non dénuée d’humour. Le cinéaste encourage la jeune comédienne à jouer son personnage comme une petite fille impressionnable, incapable d’assumer son nouveau rang de lady, et s’amuse à lui tendre des pièges en conséquence. Voir par exemple la scène où la jeune femme casse une statuette, et cache les débris, comme si elle craignait la punition des parents… La fragilité apparente de l’actrice, combinée à un beau visage très « rose britannique », aide dans ce sens. Et, pendant les années suivantes, Joan Fontaine sera régulièrement inscrite comme la jeune femme (et même la jeune fille) romantique de nombreux mélodrames d’inspiration victorienne. 

 

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La relation professionnelle entre Hitchcock et Joan Fontaine fut si réussie que le cinéaste anglais en fit, d’une certaine façon, sa première grande « first lady« , bien avant Ingrid Bergman, Grace Kelly ou Tippi Hedren. Après Rebecca, Hitchcock la retrouvera pour le plus « hitchcockien » Soupçons. Joan Fontaine y est Lina McLairdlaw, l’austère fille d’un austère général, qu’un coup de foudre pour le beau Johnnie Aysgarth (Cary Grant à son meilleur niveau) « dégèle » complètement. Malheureusement, Lina, mariée contre l’avis de ses parents, déchante en réalisant que Johnnie est désinvolte et dépensier au point de s’endetter gravement. Pire, Lina se persuade que son cher mari veut la tuer pour s’emparer de son héritage… Un scénario parfaitement élaboré par Samson Raphaelson (collaborateur des grands films de Lubitsch) fait basculer le film de la comédie légère au drame le plus étouffant, avec cette idée folle, typique d’Hitchcock, que l’héroïne accepte de se laisser tuer par amour pour son dangereux époux. Joan Fontaine devient ici la première incarnation de la « femme hitchcockienne », le feu de la passion et de la révolte couvant sous la glace apparente, avant de jouer à merveille de sa fragilité, passant de la confiance aveugle à la paranoïa et la dépression. Soupçons aurait dû être un chef-d’oeuvre total si les patrons de la RKO n’avaient pas été pris de panique à l’idée de voir Cary Grant, star du box-office, incarner un tueur. Hitchcock dût tourner contre son gré un happy end gâchant la réussite du film. Personne n’a oublié la séquence où la pauvre Joan Fontaine, alitée, se voit offrir un verre de lait suspect par Mr. Grant… Lina devait en fait boire le lait et succomber au poison, non sans avoir au préalable demandé à son mari de poster pour elle une lettre à sa mère. Ce que faisait Johnnie, sans savoir que la lettre l’accusait du meurtre prémédité ! En l’état, malgré ces cinq dernières minutes inutiles, le film fonctionne très bien, suivant un suspense psychologique diablement bien mené. Et, pour l’actrice, impeccable de bout en bout, ce fut l’Oscar bien mérité, en 1941.

 

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Après This Above All (Âmes Rebelles), romance avec Tyrone Power dûe à Anatole Litvak, elle joua dans The Constant Nymph (Tessa, la Nymphe au coeur fidèle) une adolescente amoureuse malheureuse de Charles Boyer : ce fut sa troisième nomination à l’Oscar.

Joan Fontaine - Jane Eyre

Ensuite, Joan Fontaine remporta un autre grand succès dans une fameuse adaptation de Jane Eyre, adaptation du classique de Charlotte Brontë par Robert Stevenson, contant les amours tourmentées de l’héroïne face au sombre Rochester, ici incarné par Orson Welles, véritable « patron » sur le tournage. Le succès fuit une nouvelle fois au rendez-vous, mais l’actrice approchant la trentaine se lassait des rôles de ces rôles d’ingénue dans laquelle on la cantonnait. Durant la suite des années 1940, on notera une comédie réussie, où elle jouait une héroïne à facettes multiples : The Affairs of Suzanne (Les Caprices de Suzanne, 1945). Il y eut ensuite un drame de John Berry, From this Fay Forward (1946). Avec le temps, Joan Fontaine s’aventurera aussi dans des rôles plus sombres, dévoilant une facette de sa personnalité qu’on ne lui connaissait pas, comme dans Ivy (Le Crime de Mme Lexton) de Sam Wood, où elle jouait une manipulatrice meurtrière.

 

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La fin des années 1940 fut marquée par un chef-d’oeuvre : Lettre d’une Inconnue (1948), du grand Max Ophüls. Un drame romantique, encore un, mais d’une qualité rarement atteinte. Adaptation d’un roman de Stefan Zweig, Lettre d’une Inconnue narre l’amour malheureux d’une jeune femme modeste, Lisa Berndl (Joan Fontaine) pour Stefan Brandt (Louis Jourdan), un pianiste virtuose trop imbu de lui-même pour prêter attention aux sentiments de la jeune femme, apparaissant à trois étapes différentes de sa vie. Même après une nuit passée ensemble à Vienne, il ne retient pas son nom et lui fait une vaine promesse de retour… Comme toujours chez Ophüls, les histoires d’amour finissent très mal, et celle-ci, magnifiquement filmée dans le décor de la Vienne du début du 20ème Siècle, ne déroge pas à la règle. Joan Fontaine y est sublime, dans la peau de cette malheureuse jeune femme poursuivant sa chimère amoureuse, aussi à l’aise en jouant celle-ci adolescente (à 31 ans !) ou femme mûre, préfigurant la Danielle Darrieux de Madame De… . Etrangement, si le film fut un succès, l’Académie ignora la prestation de la comédienne.

 

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La suite de la carrière de Joan Fontaine fut un peu moins heureuse, malgré des films intéressants et des cinéastes de premier plan. Toujours en 1948, elle tint la vedette d’un des rares films ratés de Billy Wilder : La Valse de l’Empereur (1948) et on la vit dans un curieux film noir avec Burt Lancaster, Kiss the Blood off my Hands (Les Amants Traqués, 1948). Elle joua une autre manipulatrice mangeuse d’hommes dans Born to be bad de Nicholas Ray, avec Robert Ryan (1950) ; on la revit l’année suivante dans une plaisante comédie de Mitchell Leisen, Darling, How Could You ! ; elle retrouva George Stevens qui lui donna le premier rôle du drame Something to live for (L’Ivresse et l’Amour, 1952) ; elle joua dans le méconnu The Bigamist (Bigamie, 1953), l’un des films mis en scène par sa collègue Ida Lupino, également actrice du film. Suivant les traces de sa grande soeur aux temps glorieux du swashbuckler à la Robin des Bois, Joan Fontaine fut la blonde dulcinée de Robert Taylor dans Ivanhoé, grand succès de 1954, où malheureusement elle était un peu trop âgée pour le rôle, et éclipsée par Elizabeth Taylor alors en pleine ascension.

 

Joan Fontaine - Beyond a reasonable doubt

L’insuccès de la plupart de ces films fit que l’actrice commença, prudemment, à s’éloigner des plateaux de cinéma, continuant l’essentiel de sa carrière au théâtre et à la télévision. Elle eut toutefois l’occasion de briller encore une fois dans un des derniers grands films de Fritz Lang, et de revenir vers un peu de noirceur, en 1956 dans Beyond a Reasonable Doubt (L’Invraisemblable Vérité). Elle jouait Susan Spencer, l’héritière d’un grand journal, fiancée à un journaliste écrivain (Dana Andrews) désireux de prouver l’inanité de la peine de mort par des moyens inhabituels. Avec le concours du père de Susan, le journaliste laissait des preuves compromettantes le faisant accuser du meurtre d’une danseuse minable, tout en établissant les preuves indiscutables de son innocence. Malheureusement pour lui, rien ne se passait comme prévu… Joan Fontaine apporte une belle dignité blessée à son personnage, d’abord mise à l’écart, puis déterminée à sauver son fiancé.

Les bons rôles au cinéma se feront hélas rares pour Joan Fontaine qui devra se contenter d’apporter son élégance naturelle dans des films mineurs de très bons cinéastes (Sérénade, d’Anthony Mann ; Une Île au Soleil, de Robert Rossen ; Until They Sail, de Robert Wise…). Son dernier film sera une petite production d’épouvante, sans grand intérêt, du studio britannique Hammer, The Witches (Pacte avec le Diable) en 1966. Joan Fontaine, son étoile posée sur Hollywood Boulevard en 1960, s’était fait une raison, se réservant pour le théâtre et faisant des apparitions régulières à la télévision – notamment dans la série The Alfred Hitchcock Hour, également connue sous le titre… Suspicion, renvoyant directement au titre original de Soupçons. Ses apparitions se raréfièrent, mais elle obtiendra quand même un Emmy Award pour sa prestation en 1980 dans la série Ryan’s Hope. Elle fera finalement sa dernière apparition en 1994 dans le téléfilm Good King Wenceslas, avant de profiter d’une retraite bien méritée dans sa résidence de Carmel-by-the-Sea (elle était donc voisine de Clint Eastwood !), où elle s’est éteinte dans son sommeil.   

Impossible de ne pas citer pour conclure la fameuse rivalité de Joan Fontaine avec sa grande soeur Olivia de Havilland. Sans aller aussi loin que les soeurs ennemies Bette Davis et Joan Crawford dans le film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, elles entrèrent dans une guerre larvée qui dura des décennies. Joan oublia de saluer Olivia lorsqu’elle remporta l’Oscar pour Soupçons ; quelques années plus tard, Olivia vexée snoba sa soeur en retour alors qu’elle allait chercher à son tout l’Oscar pour L’Héritière… Leur relation se dégrada jusqu’à la mort de leur mère en 1975, moment à partir duquel les deux soeurs ne se parlèrent plus. Malgré l’interdiction de Joan, ses deux filles (dont sa fille adoptive Martita) continuèrent cependant à parler à leur tante. Joyeuse ambiance… au moins, les deux grandes actrices évitèrent de laver leur linge sale en public.

Laissons le mot de la fin de cet article à Joan Fontaine, qui déclara de façon prémonitoire, dans son autobiographie, au sujet d’elle et de sa soeur : « Je me suis mariée avant elle, j’ai eu un Oscar avant elle, et si je meurs avant elle, elle en sera sûrement malade de jalousie ! » Joan Fontaine sut tenir parole sur ce dernier point, devançant encore une fois son aînée…

 

Lien vers le site ImdB, pour la filmographie intégrale de Joan Fontaine :

http://www.imdb.com/name/nm0000021/?ref_=fn_nm_nm_1

 

Peter O'Toole

« Le truc, William Potter, c’est de ne pas penser que cela fait mal. »

Avec sa silhouette longiligne, toute en hauteur, sa voix fluette, et ses immenses yeux bleus tantôt mélancoliques, pensifs ou malicieux, Peter O’Toole ne passait pas inaperçu. Ce grand monsieur de la scène britannique et du cinéma (hâtivement désigné, à l’annonce de son décès, comme « Star de Hollywood » par des agences de presse paresseuses) restera à jamais indissociable du rôle qui le révéla au grand écran : le rôle-titre du Lawrence d’Arabie de David Lean sorti triomphalement en 1962. Mais l’arbre Lawrence cache une riche forêt : plus de cinquante années passées sur les planches – O’Toole étant, par vocation et par passion, un grand acteur shakespearien – et dans d’autres films, dignes d’intérêt, mais bien souvent éclipsés par l’épopée de David Lean. Quoiqu’il en sot, la silhouette de Peter O’Toole s’est inscrite dans la mémoire collective dans de nombreux rôles de figures historiques et de rois mythiques, mais aussi de personnages plus légers… ou d’autres nettement plus inquiétants. Dans tous les cas, ou presque, le personnage d’O'Toole fut celui d’un indécrottable romantique égaré dans des époques cyniques.

Etait-il né à Leeds, en Angleterre, ou dans le Connemara, en Irlande ? En juin ou le 2 août 1932 ? Même lui n’était pas vraiment certain. Peter Seamus O’Toole avait deux certificats de naissance, un anglais et un irlandais, avec des dates différentes ! Quoiqu’il en soit, ce fils d’un ouvrier irlandais, Joseph (également joueur de football et bookmaker) et de Constance, une infirmière écossaise, passa la majeure partie de son enfance dans la triste banlieue industrielle de Leeds, au nord de l’Angleterre. Il est amusant de se rappeler a posteriori que le futur interprète de grands rois, d’officiers et d’aristocrates, était en réalité un enfant de la classe ouvrière… Le jeune O’Toole, évacué de la ville durant la 2ème Guerre Mondiale à cause des bombardements allemands, gardera un souvenir terrifié des nonnes de l’Ecole Catholique St. Joseph, l’obligeant à devenir droitier. Ceux qui regardent attentivement Lawrence d’Arabie constateront que les braves nonnes échouèrent (la scène où Lawrence accepte la nourriture de son guide bédouin, en se servant de la « mauvaise main »…). Un temps apprenti journaliste au Yorkshire Evening Post, Peter O’Toole fit son service militaire comme opérateur radio dans la Royal Navy. Démobilisé, le jeune homme, voulant être poète ou acteur, se prit de passion pour l’oeuvre de Shakespeare. Jusqu’à la fin de sa vie, d’ailleurs, Peter O’Toole lisait chaque jour les Sonnets du maître anglais, qu’il connaissait par coeur (154 au total !). Rejeté par l’école d’art dramatique de l’Abbey Theatre de Dublin parce qu’il ne pouvait pas parler irlandais, il tenta sa chance avec succès à la RADA, la prestigieuse Académie Royale des Arts Dramatiques. De 1952 à 1954, il fit ainsi partie d’une classe d’élèves exceptionnels, parmi lesquels Albert Finney et Alan Bates. O’Toole croisa aussi la route d’un autre futur grand acteur, et un compatriote irlandais, le turbulent Richard Harris, rejeté par la RADA. Tous de joyeux dingues selon les mémoires d’O'Toole, et on imagine bien ces futurs monstres sacrés écumer les pubs pour les troisièmes mi-temps des matches de rugby, et les fins d’années d’études… N’ayons pas peur de dire que les acteurs britanniques apparus dans les années 1960-70 se distinguèrent aussi bien par leur immense talent que par une certaine tendance… comment dire les choses poliment ?… à s’imbiber joyeusement. De Richard Burton (leur héros à tous) à Anthony Hopkins, en passant par O’Toole, Finney, Harris, Michael Caine, John Hurt, Oliver Reed et bien d’autres, cette habitude était bien installée, par tradition. Dans le cas d’O'Toole, malheureusement, elle faillit bien le tuer des années plus tard. On ne sera pas surpris d’ailleurs de voir, dans la filmographie de l’acteur, un nombre phénoménal de séquences joyeusement « alcoolisées ».

 Peter O'Toole - The Savage Innocents

Mais ne réduisons pas le talent de l’acteur à ces histoires de boisson. Le jeune Peter O’Toole devint un prometteur jeune comédien, se distinguant vite au Bristol Old Vic et à l’English Stage Company. Il croisa le chemin de Siân Phillips, qui devint sa femme et dont il eut deux filles. Naturellement, les réalisateurs de la télévision du cinéma en quête de nouveaux talents remarquèrent le jeune acteur. Apparu pour la première fois à la télévision en 1954, Peter O’Toole fit ses débuts au cinéma dans Le Jour où l’on dévalisa la Banque d’Angleterre (1960), un film policier de John Guillermin où il tint le rôle d’un officier de police. Le grand Nicholas Ray l’engagea dans un second rôle important de son film d’aventures situé en Acrtique, The Savages Innocents (Les Dents du Diable), avec Anthony Quinn en vedette. Brun et barbu, O’Toole y jouait là aussi le rôle d’un policier canadien, chargé de capturer l’Inuit Inuk (Quinn) accusé de meurtre, avant de se raviser devant la bonté innée de ce dernier, qui lui sauve la vie. Le rôle laissa une mauvaise impression à O’Toole, sa voix ayant été doublée sans que son avis ait été sollicité. Qu’à celà ne tienne, après ces premiers pas, O’Toole retrouvera Anthony Quinn pour un autre film, passant des plaines glacées du cercle arctique aux étendues brûlantes du désert jordanien. A cette époque, le grand cinéaste David Lean, qui venait de triompher avec Le Pont de la Rivière Kwaï, cherchait un acteur pour incarner le héros de son prochain film.

 

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Le casting de Lawrence d’Arabie, fut un coup de génie ; alors que le producteur Sam Spiegel voulait la star Marlon Brando pour incarner l’énigmatique Thomas Edward Lawrence, héros singulier de la 1ère Guerre Mondiale, David Lean, lui, envisageait un inconnu pour incarner le personnage. Il faillit engager Albert Finney, qui hésita, ne ressemblant guère au vrai Lawrence. Ce fut finalement Peter O’Toole, l’ancien camarade de classes théâtrales de Finney, qui devint du jour au lendemain la vedette de cette superproduction épique. Lawrence d’Arabie reste le film de tous les superlatifs, depuis sa sortie en 1962. Un tournage difficile (plus d’une année) en Jordanie, au Maroc et en Espagne, compliqué par les rapports tendus entre Lean et Spiegel. Le résultat est un chef-d’oeuvre, un vrai poème épique qui continue, plus de cinquante ans après, à fasciner. Et le portrait d’un personnage complexe, Thomas Edward Lawrence ; archéologue de formation, officier du renseignement au Foreign Office, érudit et poète rêvant de grands exploits à la mesure de ses lectures, il va largement outrepasser sa mission initiale d’agent de liaison entre le gouvernement britannique et le Prince Fayçal (Alec Guinness), souverain Bédouin opposé à l’occupation Ottomane des terres du Proche-Orient. Devenu « Shérif Aurens » pour les bédouins dont il a gagné l’amitié, Lawrence se lance dans une entreprise folle : la création d’un état arabe unifié et indépendant. Inconcevable pour le gouvernement britannique qui, dans ces années 1910, entend bien maintenir son emprise sur les terres arabes et leurs richesses. L’aventure laissera à Lawrence un goût amer.

 

O'Toole, Sharif In 'Lawrence Of Arabia'

Entouré d’acteurs de premier ordre – Anthony Quinn en Auda Abu Tayi, Sir Alec Guinness, Jack Hawkins en Général Allenby, Claude Rains en « conseiller de l’ombre » du Foreign Office, José Ferrer en visqueux Bey Turc… -, Peter O’Toole gagna haut la main ses galons de grand acteur de cinéma. Le rôle complexe de Lawrence, incarné par ses soins, contient en germe tous ses futurs rôles : l’humour (dans les scènes initiales au mess des officiers), la rêverie contemplative, l’érudition qui déconcerte ses interlocuteurs, la grandeur épique, la figure tragique, et des côtés moins plaisants : la mégalomanie touchant à la démence, le goût de la violence glaçante, et un masochisme latent qui « explose » au grand jour lorsque Lawrence, capturé et torturé par les Turcs, suscite l’intérêt sexuel évident de son géôlier. Au terme de ce tournage épuisant et riche en anecdotes (l’acteur manquera de finir piétiné par les cavaliers lors du tournage de la prise d’Aqaba, et fut miraculeusement protégé par son dromadaire !), O’Toole gardera des liens distants avec David Lean (les deux hommes s’éviteront pendant vingt ans, avant de se réconcilier lors de la restauration du film en 1988), et une grande amitié avec Omar Sharif (qu’il surnommera toujours « Fred » !), inoubliable Shérif Ali, gardien de la conscience de ce singulier héros. O’Toole sera justement nominé (mais pas récompensé) pour le Golden Globe (gagnant toutefois celui de la Nouvelle Star de l’Année) et l’Oscar du Meilleur Acteur, et remporta le BAFTA Award (équivalent britannique des Oscars) pour Lawrence d’Arabie, rôle qui lui collera définitivement à la peau.

 

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Voilà un début fracassant s’il en est, et Peter O’Toole, devenu immédiatement un acteur de la « A-List », va enchaîner film sur film. Le film suivant est là pour rappeler qu’il restait avant tout attaché à ses racines théâtrales : Becket, sorti en 1964, est une adaptation de la pièce de Jean Anouilh, mise en scène par Peter Glenville. O’Toole y partage l’affiche avec le héros des acteurs de sa génération, et un autre grand ami, Richard Burton. O’Toole y est le Roi d’Angleterre, Henri II, qui en ce 12ème Siècle peine à maintenir l’unité politique d’une Angleterre divisée par les tensions entre Normands (formant l’aristocratie, descendants des conquérants de la Bataille de Hastings en 1066) et Saxons (les gens du peuple, victimes du mépris de leurs anciens vainqueurs). Un jeune roi capricieux, plus préoccupé à courir les filles avec son ami Saxon Thomas Becket (Burton) qu’il s’amuse à en faire son conseiller politique, puis à le désigner Archevêque de Canterbury, pour narguer son entourage détesté. Mal lui en prend, car Becket, en proie à des problèmes de conscience, va se transformer et devenir son ennemi politique… Le film est une démonstration réussie des dilemmes moraux de la realpolitik à l’ère médiévale, présentée ici sans artifices. O’Toole y est un Henri II à plusieurs facettes, un gamin attardé et fantasque découvrant tardivement les contraintes de sa fonction royale ; tantôt cabot, tantôt dépressif, manipulateur, cruel ou juste amer, il est un excellent contrepoint au tourmenté Becket joué par un Richard Burton à son meilleur niveau. O’Toole décrochera sa deuxième nomination aux Oscars, et remportera le Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

Peter O'Toole - Lord Jim

En 1965, Peter O’Toole revint à un univers familier avec le film suivant, Lord Jim de Richard Brooks. Ce très bon récit d’aventures à grand spectacle est une adaptation du roman homonyme de Joseph Conrad, qui se situe dans l’Asie du Sud-Est à la fin du 19ème Siècle. O’Toole y est Jim Burke, un jeune marin idéaliste, dont les rêves d’exploits et de grande aventure sont ruinés par un acte de lâcheté ; sa carrière détruite, Jim voit l’occasion de se racheter quand un homme d’affaires lui propose de convoyer des armes pour libérer la population du Patusan, opprimée par le redoutable Général (Eli Wallach). Mais les fantômes de Jim ne le lâchent pas, et l’aventure est un prétexte pour lui, l’occasion de se confronter à sa culpabilité. Le jeune homme doit aussi affronter un trio de belles crapules (James Mason, Akim Tamiroff et Curt Jürgens) venu tirer les marrons hors du feu… Très solide récit d’aventures préfigurant par moments l’Apocalypse Now de Coppola (s’inspirant d’ailleurs d’un autre roman de Conrad, Au coeur des Ténèbres), Lord Jim est l’occasion pour O’Toole de revenir à un personnage très proche de Lawrence d’Arabie : là aussi, un idéaliste dont les rêves de gloire se brisent contre les dures réalités de l’expansion coloniale. Et, à l’instar de Lawrence (et aussi de Henri II dans Becket, se faisant châtier par des moines Saxons), Jim est un autre personnage masochiste d’O'Toole, se punissant de sa faute en subissant les tortures du Général. L’ombre de Lean et de Lawrence, d’ailleurs, plane en permanence sur ce très beau film ; on y retrouve un autre acteur « leanien », Jack Hawkins, dans une courte apparition, et le générique révèle la présence d’une bonne partie de l’équipe de tournage de Lawrence d’Arabie. Même la mise en scène, très solide, de Brooks, semble par moments se calquer sur celle du maître anglais. Difficile alors pour Peter O’Toole d’échapper à l’inévitable comparaison…

 

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Sans doute pour prendre ses distances avec le cinéma épique  »à la David Lean », Peter O’Toole choisit pour ses films suivants de se tourner vers un registre plus léger, donnant libre cours à sa fantaisie et son humour. Cette même année 1965, il joua le rôle de Michael James dans Quoi de neuf, Pussycat ?, une comédie de Clive Donner écrite par un tout jeune Woody Allen. Rédacteur en chef dans un magasine féminin, Michael est un Don Juan invétéré ; bien qu’amoureux sincère de sa fiancée Carole (Romy Schneider), il ne peut s’empêcher de séduire les autres femmes. Son psychanalyste, Fritz Fassbender (Peter Sellers), est un frustré disjoncté qui lui-même craque pour la jolie Renée (Capucine), une des conquêtes de Michael ; Carole, elle, est prête à se réfugier par vengeance dans les bras du brave Viktor (Allen)… Le film est un chassé-croisé burlesque plaisant, typique des années 1960, célèbre pour la chanson de Tom Jones, la course-poursuite finale en kart, et les gags du duo formé par O’Toole et Sellers. Ne pas manquer la scène où les deux compères, complètement ivres, vont jouer leur version personnelle de Cyrano de Bergerac à la fenêtre de Capucine. Dommage qu’ils ne se soient pas retrouvés sur d’autre films, notamment La Vie Privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder, pour lequel ils faillirent incarner Sherlock Holmes et le docteur Watson. En 1966, O’Toole reste dans le registre humoristique, avec le sympathique caper movie de William Wyler, Comment voler un million de dollars, en compagnie d’Audrey Hepburn. O’Toole s’amuse bien en y incarnant Simon Dermott, un détective privé spécialisé dans les fraudes du marché de l’art. Enquêtant sur le père de Nicole Bonnet (Hepburn), un faussaire vivant la belle vie à Paris, Simon se retrouve à se faire passer pour un Arsène Lupin d’envergure mondiale aux yeux de la belle, ceci afin de récupérer une fausse statuette de Vénus que le paternel a vendu au directeur d’un prestigieux musée… Représentatif d’un genre de films très populaire dans les années 1960 (Charade, Topkapi), le film de Wyler souffre juste d’une durée un peu longuette. O’Toole, en tout cas, excelle dans le rôle de ce faux cambrioleur, gentiment manipulateur, s’amusant comme un gamin à narguer la police française avec un boomerang !

 

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Le grand film suivant d’O'Toole fut La Nuit des Généraux (1967), oeuvre très intrigante dûe à Anatole Litvak. Un thriller qui suit en parallèle les enquêtes de deux hommes à vingt années de distance, le Major Grau (Omar Sharif), du Bureau des Renseignements de la Wehrmacht, et Morand (Philippe Noiret), officier d’Interpol ; point commun des deux enquêtes, des meurtres atroces de prostituées, dignes de Jack l’Eventreur, durant l’occupation allemande de la Pologne et de la France pendant la 2ème Guerre Mondiale. Au risque de gâcher la surprise à ceux qui n’ont jamais vu le film, révélons l’assassin : le Général Tanz (O’Toole), un héros de guerre de la Wehrmacht, chouchou d’Hitler et bardé de décorations, aimablement surnommé « le Boucher« … Cet officier en apparence irréprochable est un abominable psychopathe, taraudé par une sévère paranoïa, des phobies et un syndrome de Stendhal. Excellent film incorporant à son récit une reconstitution de la célèbre Opération Walkyrie (l’attentat manqué contre Hitler), quarante ans avant Tom Cruise et Bryan Singer, le film de Litvak osa montrer une Allemagne dénazifiée où les anciens frères d’armes du IIIe Reich n’en continuaient pas moins à célébrer le bon vieux temps des massacres dans les brasseries bavaroises… O’Toole retrouve son vieil ami Fred… pardon, Omar Sharif (sans sa moustache), et c’est assez curieux de voir les deux héros de Lawrence d’Arabie revêtir ici l’uniforme de la Wehrmacht ! Impression d’autant plus déconcertante que l’ombre du cinéma de Lean n’est jamais loin, avec la présence au générique du producteur Sam Spiegel, de Maurice Jarre à la musique, et de Tom Courtenay (Pasha dans Docteur Jivago), ici bouc émissaire malheureux des crimes du général. O’Toole est ici particulièrement terrifiant, quasiment « robotique », révélant une facette de son jeu inattendue, un côté pervers que l’on retrouvera plus tard dans The Ruling Class (Dieu et mon droit) quelques années plus tard.

 

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La fin de la décennie cinématographique de l’acteur se termina en beauté avec, coup sur coup, deux beaux succès personnels, critiques et publics. En 1968, Peter O’Toole retrouva Henri II, quatre ans après Becket ; il partageait l’affiche du Lion en Hiver avec Katharine Hepburn, élégamment mis en scène par Anthony Harvey, d’après la pièce de James Goldman qui en signa l’adaptation. Un Henri II maintenant seul au pouvoir, et qui a vieilli prématurément sous le poids de sa charge. A l’automne de sa vie, le souverain et son épouse Aliénor d’Aquitaine (Hepburn), avec qui il ne s’entend guère (l’enfermer dans la Tour de Salisbury et la tromper allègrement avec la jeune Alaïs n’aide guère à la réconciliation, il faut bien le dire…), se retrouvent au château de Chinon, pour régler un délicat problème de succession en cette fin d’année 1183. Lequel de leurs enfants sera le plus digne de porter la lourde couronne ? Henri veut que ce soit le Prince Jean (Nigel Terry), son plus jeune fils. Aliénor favorise le faible Richard, le futur « Coeur de Lion » (un tout jeune Anthony Hopkins). Mais leur autre fils, Geoffrey (John Castle), Philippe II de France, futur Philippe Auguste, fils du premier mariage d’Aliénor (Timothy Dalton), et sa demi-soeur Alaïs (Jane Merrow), maîtresse d’Henri qui comte l’épouser, ont tous leur mot à dire sur l’avenir des royaumes d’Angleterre et de France. Charmante réunion de famille pour ce grand classique historique, où Hepburn et O’Toole se distinguent. Le comédien est un Henri plus mature, mais guère plus sage, qui réalise tardivement ses erreurs paternelles et sera gagné par l’amertume ; la grandeur shakespearienne d’O'Toole donne évidemment à son Henri les airs d’un Roi Lear déchiré par ses choix. Il sera cité pour la troisième fois à l’Oscar, et remportera son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Après avoir joué la même année un officier britannique à la cour de l’impératrice russe, La Grande Catherine, une comédie avec Jeanne Moreau, Peter O’Toole connut un nouveau succès en 1969 avec Goodbye, Mr. Chips, adaptation en comédie musicale du roman de James Hilton par Herbert Ross sur un scénario de Terence Rattigan. O’Toole y est l’austère et timide Arthur « Chips » Chipping, professeur de latin détesté de ses élèves de l’école privée de Brookfield ; un triste petit homme à grosses lunettes et moustache, solitaire… ou presque, lorsqu’il croise en vacances Katherine Bridges (Petula Clark), une actrice de music-hall malheureuse en amour. A la surprise de tous, le petit professeur et la charmante actrice reviennent à Brookfield bras-dessus bras-dessous, et mariés. Si les élèves admirent finalement « Chips » pour ce coup d’éclat inattendu, la direction voit d’un mauvais oeil ce mariage inconvenant… Jolie et touchante performance du couple O’Toole-Petula Clark, bénéficiant de la musique et des chansons de Leslie Bricusse et John Williams. Et agréable surprise de voir Mr. O’Toole chanter « What a lot of flowers » de sa douce voix murmurante… Cela lui valut sa quatrième nomination à l’Oscar, et un troisième Golden Globe bien mérité.

 

Peter O'Toole - La Guerre de Murphy

Après quoi, O’Toole, entre ses prestations théâtrales, enchaînera d’autres films ; dans Country Dance de J. Lee Thompson en 1970, il est un aristocrate écossais entretenant une relation incestueuse avec sa soeur (Susannah York). En 1971, il retrouva son épouse Siân Phillips et Philippe Noiret dans le très bon film d’aventures La Guerre de Murphy, dû au réalisateur de Bullitt, Peter Yates. O’Toole y campe un personnage atypique : Murphy, mécanicien irlandais d’un navire de guerre coulé dans l’Orénoque par un U-Boot à la fin de la guerre. Seul rescapé du naufrage, l’entêté Murphy décide de continuer seul le combat, avec les moyens à sa disposition. Il est tellement obsédé par sa vengeance qu’il en ignore l’Armistice du 8 mai 1945… Après Lawrence, Lord Jim ou le Général Tanz, O’Toole ajoute ici un nouveau personnage très perturbé à sa filmographie, sans la grandeur romantique des deux premiers ou la psychopathie du dernier.

 

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Malheureusement, si son talent demeurait intact, l’attrait d’O'Toole déclina, le public se détournant peu à peu de ses films. La critique salua cependant son incroyable performance dans The Ruling Class (Dieu et mon droit) en 1972. Une tragicomédie adaptée de la pièce de Peter Barnes par le hongrois Peter Medak, The Ruling Class nous ramène la face la plus inquiétante du comédien dans le rôle de Jack, le 14ème Comte de Gurney. Paranoïaque et schizophrène, Jack croit réellement être la réincarnation du Christ, venu prêcher l’amour universel. Victime de soins thérapeutiques trop intensifs, le Comte de Gurney ressort de l’hôpital persuadé d’être Jack l’Eventreur, prêt à se remettre à l’ouvrage, avec l’approbation de la Chambre des Lords !… L’excentricité et l’aspect inquiétant de la personnalité de l’acteur se mélangent ici à merveille, O’Toole se montrant particulièrement effrayant quand il vit ses « crises » meurtrières. Il sera nominé pour la cinquième fois aux Oscars. Malheureusement, le film fut un échec public cinglant. Deux ans plus tard, un autre échec sérieux, la comédie musicale L’Homme de la Manche d’Arthur Hiller, où il est Don Quichotte face à la belle Sophia Loren, écorne son prestige. Les films suivants des années 1970 (dont le scandaleux Caligula de Tinto Brass, où il est l’empereur romain Tibère, pédophile et syphillitique) ne rétabliront pas la balance. Il faut dire qu’O'Toole traversa une grave crise personnelle durant ces années ; l’alcoolisme sévère dont il souffrait aggravait son état dépressif, situation qu’il vécut toute sa vie, et lui coûta son mariage avec Siân Phillips dont il divorça en 1979. O’Toole développa également un cancer de l’estomac nécessitant une lourde opération (avec ablation du pancréas), un diabète et un désordre sanguin dont il faillit mourir en 1978. L’acteur en sortira vivant, mais prématurément vieilli.

 

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Après ces années difficiles, Peter O’Toole fera une sorte de « come-back » (bien qu’il ne soit jamais réellement parti) à l’écran. Come-back en partie réussi, car si ses performances, au début des années 1980, seront saluées par les connaisseurs, le public les boudera. Un mal pour un bien, l’acteur étant plus apaisé, enrichi par ses épreuves, et pouvant se permettre de prendre ses distances avec un star-system qui ne l’intéressait pas vraiment. En 1980, O’Toole fut salué pour son rôle dans The Stunt Man (Le Diable en boîte, 1980) de Richard Rush, une comédie dramatique. O’Toole y jouait Eli Cross, cinéaste excentrique en proie à un complexe divin, recueillant un jeune fugitif (Steve Railsback) recherché par la police pour en faire son cascadeur, et s’amusant à ses dépens à risquer sa vie durant le tournage de son film de guerre… Nouvelle performance humoristique brillante de Mr. O’Toole, qui décrocha de nouvelles nominations au Golden Globe et à l’Oscar du Meilleur Acteur. L’acteur fut tout aussi bon en 1981 dans Masada, mini-série télévisée de Boris Sagal retraçant l’histoire du fameux siège de la citadelle de Masada par les troupes romaines de Lucius Flavius Silva (O’Toole), siège débouchant sur le suicide collectif des Hébreux assiégés. Peter O’Toole fut nominé au Golden Globe et à l’Emmy Award pour son rôle dans cette épopée de très grande qualité. L’année suivante, O’Toole renoua avec sa veine comique en étant la vedette de My Favorite Year (Où est passée mon idole ?), comédie légère de Richard Benjamin. L’acteur s’inspire d’Errol Flynn pour camper Alan Swann, star déchue des films de cape et d’épée des années 1930 qui s’apprête à faire ses débuts à la télévision. Un has been doublé d’un ivrogne invétéré, brouillé avec sa fille, et qui connaît des attaques de panique quand il réalise qu’il va devoir jouer en direct. Le film vaut évidemment pour le numéro d’O'Toole, irrésistible quand il se met à hurler « Je ne suis pas un acteur, je suis une star de cinéma ! » ; et, accessoirement, il n’est pas interdit de penser que le comédien ose rire de ses angoisses et de ses échecs personnels avec grande classe. Il sera nominé pour la septième fois à l’Oscar du Meilleur Acteur, et pour la huitième fois au Golden Globe. En quelque sorte, ce fut là les adieux ironiques d’O'Toole aux rôles épiques de ses premières années. Mais l’acteur, de nouveau père à cinquante ans (un fils, Lorcan Patrick, né en 1983), n’abdiqua pas pour autant et fit encore quelques belles prestations pour le petit et le grand écran.

 

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On citera quelques premiers rôles dans des films assez inégaux à la fin des années 1980, comme High Spirits (1988), une comédie de fantômes signée de son compatriote irlandais Neil Jordan ; si O’Toole est amusant en propriétaire désargenté d’un château forcément hanté, le film ne marqua guère les esprits. On signalera l’intéressant Les Ailes de la Renommée (1990) d’Otokar Votocek, une fantaisie plaisante où il est un écrivain assassiné en pleine gloire, qui se retrouve empêtré dans l’Au-delà avec son meurtrier. Le grand public se souvint surtout de la présence impeccable de Peter O’Toole dans Le Dernier Empereur, le film multi-oscarisé de Bernardo Bertolucci en 1987. Il y jouait Sir Reginald Johnston, tuteur et précepteur écossais du jeune empereur Puyi (John Lone) osant, à la demande de ce dernier, apporter la modernité dans la Cité Interdite. Irrésistible, qu’il apparaisse vêtu à la chinoise, en train d’arbitrer une partie de tennis ou de déambuler en vélo dans les murs de la Cité, O’Toole apporte l’indispensable caution « leanienne » du film. Et la relation filiale, subtilement décrite par Bertolucci, entre lui et le jeune empereur, est très touchante.

 

Peter O'Toole - Troie

Les dernières décennies de Peter O’Toole resteront très actives, en dépit d’une santé de plus en plus fragile. Toujours partagé entre le théâtre (il jouera jusqu’en 1999), la télévision et le cinéma, Peter O’Toole suivit le parcours « classique » des grands comédiens britanniques qui, atteignant et dépassant la soixantaine, prêtent leur stature altière aux personnages historiques ou aux mentors vieillissants. On signalera notamment sa collaboration, à la télévision, avec le réalisateur canadien Christian Duguay qui lui offrit deux beaux rôles. Celui de l’Evêque Pierre Cauchon, instruisant le procès de Jeanne d’Arc (Leelee Sobieski) dans un téléfilm de 1999, qui vaudra à O’Toole de remporter un Emmy Award du Meilleur Second Rôle ; et, en 2003, O’Toole retrouva Duguay à la mise en scène du controversé Hitler : L’Ascension du Mal, où son rôle du Président Paul von Hindenburg vieillissant, remettant les rênes du pouvoir en Allemagne au dictateur en devenir joué par Robert Carlyle, lui vaudra une autre nomination à l’Emmy Award. Il manqua de peu de reprendre le rôle d’Albus Dumbledore dans les Harry Potter, après le décès de son vieil ami Richard Harris ; malgré le soutien officiel de la famille de ce dernier, les producteurs de la saga, prétextant la mauvaise santé d’O'Toole, offrirent le rôle à Michael Gambon. Une belle occasion manquée, mais O’Toole ne s’en laissait pas compter, surtout pas devant les soudains hommages cherchant à l’enterrer un peu trop vite… S’étant déjà fait tirer l’oreille pour accepter le titre de Sir Peter O’Toole par le Royaume d’Angleterre, le grand comédien renâcla également lorsque l’Académie des Oscars lui remit en 2003 un Oscar honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Il écrivit avec humour aux responsables de la cérémonie qu’il était toujours prêt à remporter la précieuse statuette ! Mais il accepta quand même l’Oscar d’honneur.

 

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Et, de fait, Peter O’Toole sut offrir quelques derniers grands moments de grâce dans ses dernières apparitions. Il joua Priam dans Troie (2004), le péplum épique de Wolfgang Petersen avec Brad Pitt en vedette ; cette reconstitution au goût du jour de l’Iliade d’Homère (et des autres textes antiques sur la Guerre de Troie), au demeurant plaisante, déçut, la faute sans doute aux exécutifs du studio Warner Bros. voulant un traitement très « politiquement correct » du récit, expurgé dans sa version cinéma de toutes les images trop violentes. Peter O’Toole sauve le film, lorsque Priam, le coeur brisé, vient réclamer à Achille (Pitt) le cadavre de son fils Hector (Eric Bana). En moins de quatre minutes, le grand roi réussit non seulement à émouvoir le coeur de pierre du bouillant Achille, mais aussi celui du spectateur. La marque des grands acteurs. En 2006, Peter O’Toole tint parole en décrochant son ultime nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur, la huitième, pour Vénus. Cette comédie dramatique britannique, dûe à Roger Michell et au scénariste Hanif Kureishi, peut être considérée comme le chant du cygne de l’acteur. Il y tient le rôle très autobiographique de Maurice, un vieux comédien toujours persuadé d’être un séducteur, et qui tombe sous le charme de Jessie (Jodie Whitaker), la petite-nièce de son meilleur ami. Une curieuse relation d’amour-amitié se noue entre les deux êtres, le vieillard cherchant dans l’histoire à échapper à la triste réalité de son grand âge, victime d’un cancer de la prostate qui risque de le laisser impuissant s’il en réchappe… Tour à tour comique, touchant et pitoyable, Peter O’Toole se livre à travers le personnage. Et il peut, lors d’une très belle scène, déclarer son amour platonique à sa jeune amie en récitant l’un de ses chers sonnets de Shakespeare, le 18ème (« Te comparerai-je à une journée d’été ?…« ). Sa performance lui vaudra une pléthore de nominations, dont le Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Pour conclure sur une note plus joyeuse, on n’oubliera pas non plus sa savoureuse participation vocale au meilleur des films de Pixar, Ratatouille (2007), petit bijou de comédie dûe au réalisateur Brad Bird. O’Toole y prête sa voix inoubliable, en version originale, à l’atrabilaire critique gastronomique Anton Ego ; un « tueur en série » de réputations dans le milieu culinaire, qui voit d’un mauvais oeil le succès du jeune cuisinier Linguini, ignorant comme tout le monde que le brave garçon est « piloté » par Rémy, le petit rat fin gourmet. Le temps de quelques scènes mémorables, servi par des dialogues impeccables (« Je n’aime pas la nourriture, je la VENERE. Et si je ne l’aime pas… je ne l’avale pas.« ), O’Toole donne une couleur réjouissante à ce « Dracula » des restaurants, pas aussi méchant qu’on pourrait le croire pourtant. Touché par la grâce du talent culinaire de Rémy, Ego va se fendre d’une ultime critique, un superbe monologue sur les relations difficiles entre artistes et critiques, où le phrasé d’O'Toole sonne à merveille. L’acteur continuera à travailler à la télévision – notamment sept épisodes de la série historique à succès Les Tudors, où il joua le Pape Paul III – et au cinéma, sur des productions historiques de moindre importance. La maladie, malheureusement, le minait et l’épuisait ; après avoir fini ses scènes pour le film Katharine of Alexandria, sorti cette année, Peter O’Toole annonça sa retraite définitive en 2012, et s’éteignit dans son domicile londonien le 15 décembre dernier, avant d’être enterré dans sa terre natale du Connemara. Il restera le souvenir de ses pièces et de ses films, où sa haute stature fit merveille durant plus de cinquante années bien remplies. Et un héritage spirituel indéniable chez les jeunes acteurs britanniques parmi les plus doués, profondément marqués par son jeu : on citera ainsi Tom Hiddleston, qui dans Cheval de Guerre de Steven Spielberg (admirateur numéro 1 de Lawrence d’Arabie) campe un officier de cavalerie très inspiré par les personnages de Peter O’Toole ; et Michael Fassbender, compatriote irlandais de l’acteur, qui incarne un androïde obnubilé par Lawrence, au début de Prometheus de Ridley Scott, au point de reproduire son apparence et son phrasé à la perfection ! 

Quant à nous, nous saluerons avec respect et sympathie le départ de Peter O’Toole vers un monde meilleur. Au vu du document ci-dessous, datant de 2000, on ne peut s’empêcher d’imaginer que celui-ci a dû retrouver son vieux copain Richard Harris. Le Paradis doit être un peu plus joyeux depuis quelques semaines. Vive l’Irlande, son rugby, ses chants, sa bière et ses grands acteurs ivres. Ah, voir Lawrence d’Arabie tacler Marc Aurèle… Un bonheur EPIQUE !!

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Lien vers le site ImdB, pour la filmographie intégrale de Peter O’Toole :

http://www.imdb.com/name/nm0000564/

 

Ludovic Fauchier.  

Aux disparus de 2013…

La disparition de certaines personnalités du 7ème Art, venues d’horizons et de pays divers, est souvent signalée dans ces pages, mais, par négligence de votre serviteur parfois très fatigué (et très distrait), certains oublis ont eu lieu cette année 2013… Réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, écrivains et techniciens, renommés, négligés ou parfois oubliés, ceux qui ont disparu cette année méritaient bien, eux aussi, un petit hommage. Malheureusement, cette liste s’est « enrichie » de deux noms supplémentaires, décédés le 15 décembre, Joan Fontaine et Peter O’Toole. Un article à part leur sera consacré.

Ces « héros oubliés » (le terme est parfois relatif…) du Cinéma s’appelaient…

 

Aux héros oubliés... Antonia Bird

… Antonia Bird, décapante réalisatrice anglaise, qui fut remarquée, saluée et attaquée (par l’Eglise Catholique) pour son film Prêtre (1994). Elle osa y aborder sans détours la question de l’homosexualité chez les gens de l’Eglise, devançant avec acuité les plus récentes controverses sur le sujet. Antonia Bird doit aussi sa réputation à un autre film, qui fut prématurément son dernier. Vorace (1999), impressionnant western horrifique en haute montagne, confrontait Guy Pearce et une escouade de soldats à un machiavélique tueur anthropophage, génialement campé par Robert Carlyle, l’acteur favori de la réalisatrice. Remplaçant in extremis le réalisateur Milcho Manchevski, épuisé et évincé par la productrice Laura Ziskin, Antonia Bird livra avec ce film un petit chef-d’oeuvre de survival à la fois angoissant et plein d’humour noir, servi par une superbe musique de Michael Nyman et Damon Albarn. Malheureusement, l’insuccès du film la poussera à revenir à la télévision anglaise. Aujourd’hui, Vorace est considéré à juste titre comme une réussite parmi les plus originales du film de trouille. Une bénédiction, surtout quand on pense que la production faillit placer un yes man aux commandes, Raja Gosnell, « auteur » de Scoubi-dou, du Chihuahua de Beverly Hills et des Schtroumpfs

 

Aux héros oubliés... Karen Black

… Karen Black, une figure familière du cinéma américain des années 1960-1970. On se souvient d’elle surtout pour avoir joué la prostituée dans Easy Rider de Dennis Hopper, où elle croise la route de Jack Nicholson, qu’elle retrouvera dans 5 Pièces Faciles, où elle était la serveuse abandonnée par celui-ci. On la vit aussi, notamment, dans le Nashville de Robert Altman, ou en receleuse de bijoux dans le dernier film d’Alfred Hitchcock, Complot de Famille. Karen Black alternera souvent les rôles à la télévision et dans le cinéma américain, sa carrière glissant malheureusement par la suite dans des films fantastiques souvent médiocres.

 

Aux héros oubliés... Denys de la Patellière

… Denys de la Patellière, le réalisateur d’Un Taxi pour Tobrouk, un des grands succès du cinéma français des années 1960, un des classiques de la grande époque de Lino Ventura, et les fameux dialogues de Michel Audiard (« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’un con qui marche », si je ne me trompe…). On citera aussi un grand nombre de films mettant en vedette Jean Gabin dans sa période « patriarche ronchon » : Les Grandes Familles, Le Tonnerre de Dieu, Le Tatoué…, un intéressant Retour de Manivelle avec Michèle Morgan et Daniel Gélin, et d’autres titres encore (La Fabuleuse Aventure de Marco Polo, avec Horst Buchholz et Anthony Quinn) qui firent de lui un familier du cinéma populaire des années 1950-60… et par conséquence une des bêtes noires des meneurs de la Nouvelle Vague.

 

Aux héros oubliés... Deanna Durbin

… Deanna Durbin, une jolie brunette à la voix de soprano qui, à quinze ans, charma le public américain et sauva le studio Universal de la faillite, grâce au succès de Three Smart Girls (Trois Jeunes Filles à la page) en 1936. Pour l’Amérique sérieusement éprouvée par la Grande Dépression, Deanna Durbin fut un rayon de soleil, l’archétype de la jeune fille enjouée et optimiste, héroïne de films très légers, prétextes avant tout à apprécier sa bonne humeur et sa voix capable de chasser les papillons noirs… Elle sut s’imposer dans ce type de rôle, par exemple dans One Hundred Men and a Girl (Diana et ses Boys, 1937) face à Adolphe Menjou, Mischa Auer et le grand chef d’orchestre Leopold Stokowski. Héroïne des adolescentes de son temps (on retrouva même sa photo dans la chambre d’Anne Frank à Amsterdam), sa carrière déclina à l’âge adulte, malgré quelques curiosités intéressantes comme Vacances de Noël (1944), un film noir de Robert Siodmak, où elle jouait la femme d’un assassin joué par Gene Kelly.

 

Aux héros oubliés... Stuart Freeborn

… Stuart Freeborn, et tristes nous sommes d’avoir perdu un vieil ami, comme dirait Maître Yoda. Ce grand maquilleur britannique a connu la grande époque du cinéma anglais, travaillant dès les années 1940 sur des productions prestigieuses : notamment chez Michael Powell et Emeric Pressburger, pour qui il réalisa les vieillissements et discrets changements des protagonistes de Colonel Blimp (1943), Roger Livesey, Anton Wallbrook et la belle Deborah Kerr. On le retrouva notamment au générique d’Oliver Twist de David Lean, pour qui il transforma Alec Guinness en Fagin ; il travaillera de nouveau avec eux sur Le Pont de la Rivière Kwaï. Réputé pour sa discrétion, sa gentillesse et son talent, Freeborn travaillera sans relâche jusqu’aux années 1980, devenant un des héros de sa profession, pavant la route pour les futurs maîtres des effets spéciaux les plus sophistiqués. Quel chemin parcouru, depuis l’époque où il déguisait Peter Sellers en Grande Duchesse dans La Souris Qui Rugissait, ou en Docteur Folamour orné de sa blonde perruque… Stanley Kubrick appréciait son travail et l’engagea pour les maquillages de 2001 : L’Odyssée de l’Espace : le vieillissement final de l’astronaute Bowman (Keir Dullea) et les hommes-singes du prologue préhistorique. Freeborn sera aussi célèbre, surtout, pour avoir contribué directement aux personnages les plus emblématiques de la saga Star Wars : on lui doit Chewbacca, Yoda (Freeborn s’inspira de son propre visage pour celui-ci) et Jabba le Hutt. Une carrière riche, discrète, celle d’un grand maître plein d’humour, comme en témoigne cette séance d’épouillage collectif sur le plateau de 2001.

 

Aux héros oubliés... James Gandolfini

 … James Gandolfini, une « gueule » mémorable du cinéma et de la télévision américaine. Un physique colossal, une voix intimidante, ce qui fit de lui un acteur idéal pour incarner toute une flopée de gangsters, officiers, hommes de main, policiers ou types louches ; Gandolfini est avant tout resté dans les mémoires pour le rôle de Tony Soprano, le mafioso sérieusement névrosé de la série Les Soprano, de 1999 à 2007, rôle pour lequel il obtint maintes nominations et récompenses. Supporting actor idéal au cinéma, il se fit remarquer dans une scène de True Romance de Tony Scott, où il malmenait la pauvre Patricia Arquette. Un vrai « nounours » dans la vie, bien loin de ses personnages inquiétants, on le vit notamment à nouveau chez Tony Scott (USS Alabama, L’Attaque du Métro 123), ainsi que chez Clint Eastwood (une apparition furtive dans Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), Barry Sonnenfeld (Get Shorty), Sidney Lumet (Dans l’ombre de Manhattan), les frères Coen (The Barber) ou Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty). 

 

Aux héros oubliés... Julie Harris

… Julie Harris, une grande dame du théâtre américain, un visage familier de la télévision et, plus rarement, du cinéma, où cette actrice talentueuse ne trouva que peu de rôles marquants. Cette ancienne de Yale et de l’Actor’s Studio eut une carrière bien remplie durant plus de six décennies. Sur le grand écran, elle restera surtout Avra, la jeune femme qui réconforte Cal (James Dean) de ses tourments dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Les amateurs de Fantastique, eux, n’ont pas oublié qu’elle était Nell, la médium névrosée de The Haunting (La Maison du Diable, 1963), très perturbée par la terrifiante demeure de Hill House, dans cette  »ghost story » terriblement suggestive de Robert Wise.

 

Aux héros oubliés... Bernadette Lafont

… Bernadette Lafont, dont la gouaille, la bonne humeur et la voix rocailleuse ont éclairé le cinéma français, et qui restera indissociable des débuts de la Nouvelle Vague, depuis le court-métrage de François Truffaut, Les Mistons (1957). Elle fut l’une des actrices préférées de Claude Chabrol (Le Beau Serge, Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux, Violette Nozière, Inspecteur Lavardin), et fit un nombre incalculable d’apparitions, en vrai électron libre, aussi bien dans des comédies populaires que dans des films d’auteur. On se souviendra notamment de ses rôles dans La Fiancée du Pirate (1969), La Maman et la Putain (1973), ou, plus près de nous, en maman d’Alain Chabat déterminée à le marier dans Prête-moi ta main (2006).

 

Aux héros oubliés... Georges Lautner

… Georges Lautner, qui nous a très récemment quitté et dont le nom reste bien évidemment indissociable des Tontons Flingueurs, qu’il réalisa en 1963. Lautner fut célèbre pour ses comédies populaires à succès, qui lui vaudront, lui aussi, la rancune tenace des chefs spirituels de la Nouvelle Vague… Et là, Patricia, mon petit, je ne voudrais pas te paraître grossier. L’homme de la pampa, parfois rude, reste néanmoins courtois. Mais la vérité m’oblige à te dire que ta Nouvelle Vague COMMENCE A ME LES BRISER MENU !!… Lautner, fils de la comédienne Renée Saint-Cyr, ne se limita toutefois pas à ce seul genre. Un homme très discret, angoissé de nature, et qui semblait le premier surpris de son succès. Lautner ne fut pas que l’homme des Tontons, qu’il ne voyait pas comme une comédie, mais comme un vrai film noir subverti par les gags visuels et sonores (ah, le son des pistolets silencieux !) et les dialogues d’Audiard ; on citera aussi Le Septième Juré (une charge féroce contre la petite bourgeoisie provinciale), la trilogie du Monocle Noir (avec l’impeccable Paul Meurisse), le délirant Les Barbouzes, Ne nous fâchons pas, La Grande Sauterelle et Galia avec Mireille Darc, le méconnu La Route de Salina (où il dirigea Rita Hayworth), les polars Les Seins de Glace et Mort d’un pourri avec Alain Delon, les films de Belmondo plus (Flic ou Voyou, Le Professionnel) ou moins (Le Guignolo, Joyeuses Pâques) sérieux. Dans une fin de carrière un peu morose, on relèvera les intéressants La Maison Assassinée ou L’Inconnu dans la Maison, son dernier film (remake d’un classique avec Raimu) avec son ami Belmondo. On saluera comme il se doit la mémoire du bonhomme, accueilli là-haut par toute la bande, Audiard, Albert Simonin, Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche et compagnie, rassemblés pour beurrer les sandwiches autour du grisbi et du vitriol.

 

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… Elmore Leonard, l’écrivain natif de la Nouvelle-Orléans, une des plumes les plus acérées du western et du polar américains, dont il fut l’un des grands spécialistes. Salué pour son style vif et plein ironique, Leonard a vu nombre de ses histoires adaptées sur le grand et le petit écran. Pas mal de classiques bruts de bruts, certains fleurant bon la Dernière Séance, comme 3 heures 10 pour Yuma qui fit l’objet de deux adaptations réussies, la première en 1957 par Delmer Daves, avec Glenn Ford et Van Helfin, la seconde en 2007 par James Mangold, avec Russell Crowe et Christian Bale. Citons aussi The Tall T (L’Homme de l’Arizona) adapté par Budd Boetticher, Hombre adapté par Martin Ritt avec Paul Newman en Indien blanc vengeur, Monsieur Majestyk adapté par Richard Fleischer avec Charles Bronson, Hors d’atteinte adapté par Steven Soderbergh avec George Clooney et une Jennifer Lopez qui ne sera jamais aussi sexy que dans ce film (à part sans doute dans U-Turn), Get Shorty et sa suite Be Cool avec John Travolta dans le rôle du truand décontracté Chili Palmer, et bien d’autres dûs à la plume de Mr. Leonard… n’oublions pas qu’il fut aussi le scénariste de Joe Kidd, le dernier western de John Sturges avec Clint Eastwood. Héros personnel de Quentin Tarantino, Leonard eut une énorme influence sur son style d’écriture, et c’est tout naturellement qu’en 1997, celui-ci adapta son Punch Créole devenu Jackie Brown.

 

Aux héros oubliés... Richard Matheson

… Richard Matheson, et là, grosse colère de l’auteur contre les services de presse qui ont manifestement montré leur ignorance crasse vis-à-vis de ce grand monsieur, romancier et scénariste hâtivement qualifié par eux de « maître de l’Horreur« , après son décès en juin dernier. Matheson aurait largement mérité un grand dossier en ces pages, tant son écriture a influencé la littérature et le cinéma fantastique américain. Auteur d’un nombre phénoménal de romans, nouvelles et scénarii ayant fait sa réputation, Matheson n’était pas un écrivain d’horreur mais d’angoisse ; un sentiment qu’il savait magistralement faire passer dans ses histoires, concises, cauchemardesques mais aussi souvent pleines d’ironie, de mélancolie et d’humour caché. Il ne s’est d’ailleurs pas non plus spécialisé dans le seul genre du Fantastique, signant aussi des polars de très bonne tenue (Les Seins de Glace, De la part des copains, adaptés respectivement par Georges Lautner et Terence Young) et des westerns (Journal des Années de Poudre). Dans le registre qui nous intéresse, Matheson est (liitéralement) une légende. Journal d’un Monstre, Je suis une Légende, L’Homme qui rétrécit, La Maison des Damnés, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps, Un Tourbillon d’échos… sont des classiques du genre qui ont dépoussiéré un domaine alors trop souvent figé dans les clichés de l’épouvante gothique et victorienne. N’oublions pas ses nouvelles : Le Jeu du Bouton, Escamotage, La Robe de Soie Blanche, Duel… Matheson malmena l’American Way of Life triomphante, subitement gagnée par le doute, la peur et la paranoïa.

Sur grand écran, les adaptations de ses histoires sont légion, et de qualité variable. Trois adaptations différentes pour Je suis une Légende, mais aucune vraiment satisfaisante malgré la force de l’histoire originale (The Last Man on Earth avec Vincent Price, The Omega Man / Le Survivant avec Charlton Heston, et Je suis une Légende avec Will Smith), simple et terrifiante : un homme, seul rescapé d’une épidémie qui a transformé le reste du monde en vampires, devient de fait le « monstre » à abattre. Matheson, sans s’en rendre compte, posait les bases des films de morts-vivants de George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants). L’Homme qui rétrécit eut plus de chance, devenu un petit chef-d’oeuvre dû à Jack Arnold ; Le Jeune Homme… devint en 1980 Quelque part dans le temps, un joli film romantique de Jeannot Szwarc avec Christopher Reeve et Jane Seymour. Plus proche de nous, Un Tourbillon d’Echos inspira le très bon film de fantômes Hypnose, de David Koepp, avec Kevin Bacon. Ses nouvelles également adaptés connurent aussi des destins variés. La plus célèbre : Duel, découverte par un jeune réalisateur nommé Steven Spielberg dans les pages de Playboy (le fripon !) ; l’histoire d’un homme, d’une voiture et d’un camion fou, un modèle de paranoïa et d’efficacité narrative qui fut le tremplin de la carrière de Spielberg. L’écrivain fut aussi prolifique à la télévision, signant des épisodes de séries et des téléfilms de très haute qualité : Star Trek, Night Gallery, Kolchak the Night Stalker (l’inspirateur des X-Files)… et bien sûr, et surtout, la légendaire Twilight Zone (La Quatrième Dimension) pour laquelle il signa quelques-unes des histoires les plus marquantes : Cauchemar à 20 000 Pieds (la plus belle illustration de la phobie des voyages en avion), La Petite Fille Perdue ou Appel Nocturne (signé du grand Jacques Tourneur) qui inspireront à Spielberg l’écriture de Poltergeist… mais aussi Il était une fois, hommage au burlesque muet avec Buster Keaton en personne, ou Steel avec Lee Marvin affrontant des robots sur le ring (histoire adaptée pour devenir le très bon Real Steel avec Hugh Jackman, produit par Robert Zemeckis et Steven Spielberg) !

Comme si cela ne suffisait pas, Matheson fut aussi scénariste d’autres noms familiers du répertoire Fantastique : pour Roger Corman, le pape de la série B, il écrivit des adaptations très libres d’Edgar Poe (La Chambre des Tortures, Le Corbeau, L’Empire de la Terreur) interprétés par Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Barbara Steele, Basil Rathbone… et même un tout jeune Jack Nicholson. Pour Terence Fisher, le réalisateur emblématique des studios Hammer, Matheson signera l’adaptation de The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan), où un Christopher Lee pour une fois du bon côté de la Force affrontait une secte sataniste. Avec Dan Curtis, un vétéran de la télévision américaine et spécialiste du genre, Matheson créera la série Kolchak déjà citée, une très bonne adaptation de Dracula avec Jack Palance, ou encore le téléfilm Trilogy of Terror, célèbre pour le segment où Karen Black est agressée chez elle par une horrible poupée fétiche. Plus de dix ans après Duel, Matheson retrouvera Steven Spielberg pour l’adaptation sur grand écran de la Twilight Zone, film inégal où surnagent les deux segments adaptés par Matheson pour Joe Dante (C’est une belle vie, et le gamin obsédé par les cartoons qui terrorise les adultes) et George Miller (un remake trépidant du Cauchemar à 20 000 pieds) ; il sera aussi consultant créatif sur les Histoires Fantastiques produites par Spielberg, dont il signera le scénario de l’épisode One for the Books (L’Encyclopédie Vivante)…

Ouf !! Et encore, il en manque… Richard Matheson méritait vraiment bien un dossier entier à lui tout seul.

 

Aux héros oubliés... Sarita Montiel

 … Sara (ou Sarita) Montiel, superstar du cinéma ibérique et mexicain des années 1950-60, et un sacré personnage. Une vraie diva née dans une famille paysanne de la Mancha, devenue une splendide actrice et chanteuse dont les amours (avec Ernest Hemingway, notamment), le caractère affirmé et effronté, et la jolie voix détonnèrent dans la sinistre Espagne franquiste. Epouse durant un temps d’Anthony Mann, Sara Montiel laisse un souvenir ému aux vieux westerners pour son bref passage à Hollywood, et deux rôles : celui de la passionaria révolutionnaire de Vera Cruz (1955) qui affronte en première ligne les troupes de l’Empereur Maximilien, et fait craquer le mercenaire joué par Gary Cooper (qui la préfère nettement, on le comprend, à la compagnie de truands crasseux menés par Burt Lancaster) ; et celui de Mocassin Jaune, la jeune Sioux qui soutient et épouse l’ex-officier confédéré joué par Rod Steiger dans Run of the Arrow (Le Jugement des Flèches, 1957), chef-d’oeuvre de Samuel Fuller auquel Danse Avec Les Loups a volé beaucoup d’idées…

Aux héros oubliés... Nagisa Oshima

… Nagisa Oshima, écrivain et cinéaste japonais, chef de file du renouveau du cinéma japonais des années 1960-1970. Un sacré provocateur dans son pays natal, n’hésitant pas à travers ses films à aborder les sujets les plus épineux, tels que l’histoire politique japonaise et (surtout) la sexualité. Connu pour ses premiers films (notamment Contes Cruels de la Jeunesse, ou Nuit et Brouillard au Japon), Oshima dût sa notoriété internationale grâce à L’Empire des Sens, histoire d’un amour physique poussé à la folie, et truffé de scènes particulièrement corsées qui lui valurent de graves ennuis avec la police et la justice japonaises : perquisitions à son domicile, saisie du livre du film, et poursuites judiciaires. Oshima signa aussi, par la suite, Merry Christmas, Mister Lawrence (Furyo), relecture bien perverse du Pont de la Rivière Kwaï ou un officier britannique (David Bowie) subit humiliations et tortures de son géôlier japonais (Ryuichi Sakamoto)… manière pour ce dernier d’exprimer de façon détournée son attirance « honteuse » pour sa victime. Oshima signera aussi, en 1986, un film « bonzoïdien » bien déviant : Max Mon Amour, avec Charlotte Rampling vivant une grande passion amoureuse avec un amant d’un genre particulier : un chimpanzé ! La carrière d’Oshima s’arrêta en 1999 après le bien nommé Tabou, avec Takeshi Kitano ; une enquête policière dans une milice de samouraïs, où les fiers guerriers de l’Empire du Soleil Levant étaient perturbés par la présence dans leurs ranges d’un jeune androgyne… Incorrigible ! 

 

Aux héros oubliés... Ted Post … Ted Post, un réalisateur professionnel de la télévision américaine, sachant finir le travail correctement et dans les temps. Post y signa parfois quelques petits bijoux, comme l’épisode Un Monde Différent dans la Twilight Zone (écrit par Richard Matheson), où un homme d’affaires découvre subitement que sa vie est une fiction télévisée, et qu’il n’est qu’un acteur. Un récit vertigineux, le personnage principal ne savant plus faire la différence entre la fiction et la réalité… Toujours à la télévision, Post réalisa plusieurs épisodes de la série western Rawhide qui lança la carrière du tout jeune Clint Eastwood. Revenu de son aventure italienne chez Sergio Leone, Mister Clint retrouva ce réalisateur qu’il appréciait pour son efficacité, dans l’excellent western Pendez-les Haut et Court. Un classique du genre, bien dans l’esprit de l’époque, doublé d’une dénonciation brutale de la « justice de l’Ouest » (lynchages expéditifs et necktie parties auxquelles la brave population assiste chaque dimanche en famille, comme à la messe), et où le grand Clint côtoie de belles trognes du genre : Pat Hingle, Bruce Dern, Ed Begley, Ben Johnson et un Dennis Hopper bien disjoncté. Grand succès pour Eastwood qui, quelques années après, rappela Post qui signera le second opus de la saga de Dirty Harry : Magnum Force. Là encore, une réalisation carrée de la part de Post permettant à Clint d’adoucir (un tout petit peu) son personnage face à un commando de policiers motards adeptes de la justice sans procès.

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… Gilbert Taylor, chef opérateur britannique pour le cinéma et la télévision, qui signa les cadrages et éclairages de nombreux films marquants, principalement des années 1950 à 1970. Collaborateur régulier des frères Roy et John Boulting et de Jack Lee Thompson, Taylor travailla aussi à ses débuts avec Jacques Tourneur (Circle of Danger / L’Enquête est close, 1951) et sur les effets spéciaux visuels des Briseurs de Barrage de Michael Anderson. Expérience particulièrement profitable quand, vingt ans plus tard, il travaillera à la photo d’un certain film de George Lucas, en 1977… Taylor s’était bâti une solide réputation de technicien très compétent, aussi à l’aise avec les tournages « lourds » et exigeants, qu’avec le style de prise de vues « libre » des années 1960 propice aux scènes tournées caméra à l’épaule, dans la rue et en décors naturels. Il signa ainsi les images de A Hard Day’s Night (Quatre Garçons dans le Vent), le film de Richard Lester interprété par les Beatles, pour enchaîner avec Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Taylor s’entendit très bien avec Roman Polanski, obtenant des récompenses pour son travail sur Répulsion, Cul-de-Sac et MacBeth. A l’aise dans les univers du thriller et du fantastique, il travailla aussi notamment avec Alfred Hitchcock pour Frenzy, Richard Donner pour The Omen (La Malédiction) ou John Badham (le Dracula de 1979). Et bien sûr, Star Wars (Un Nouvel Espoir), une collaboration difficile avec Lucas, pour laquelle son expérience accumulée pour Les Briseurs de Barrage et chez Kubrick, fut des plus précieuses.

 

Aux héros oubliés... Luciano Vicenzoni

… Luciano Vincenzoni, un nom indissociable de l’histoire du cinéma italien des grandes années. Scénariste réputé, il travailla à ses débuts avec le producteur Dino de Laurentiis ou le cinéaste Pietro Germi (pour lequel il écrivit Séduite et abandonnée, ou Ces Messieurs Dames). Vincenzoni fut aussi le collaborateur régulier de Sergio Leone pour lequel il écrivit, ou co-signa, les scénarii d’Et pour quelques Dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand et Giu La Testa (Il était une fois… la Révolution). Vincenzoni est passé par toutes les grandeurs et servitudes de son métier au fil de sa carrière, signant aussi bien les scripts de La Grande Guerre de Mario Monicelli, avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi et Silvana Mangano, de Verdict d’André Cayatte avec Jean Gabin et Sophia Loren, que d’Orca de Michael Anderson ou Les Super-flics de Miami avec Terence Hill et Bud Spencer… Mais l’essentiel de sa filmographie fut concentrée sur l’Italie, où il travailla avec les grands réalisateurs de la péninsule : Dino Risi, Mauro Bolognini, Elio Pietri, Pasquale Festa Campanile… pour finir avec Malena de Giuseppe Tornatore, avec la sublime Monica Bellucci. 

 

Aux héros oubliés... Paul Walker

… Paul Walker, l’acteur des films Fast & Furious, dont la mort récente dans un accident automobile à 40 ans a ému Hollywood. Il est difficile, dans ces circonstances, de garder un oeil critique et objectif sur la carrière d’un comédien prématurément disparu ; hélas, malgré une belle gueule et un certain charisme, Walker n’avait pas su se détacher de l’étiquette d’ »action hero » de films souvent limités. Que les fans des Fast & Furious (six films au total) qui l’ont rendu célèbre me pardonnent cette remarque, mais il est difficile de trouver de l’intérêt pour ses prestations dans Timeline (Prisonniers du Temps) de Richard Donner, ratage d’un très bon roman de Michael Crichton, ou Into the Blue (Bleu d’Enfer), film d’action et de plongée sous-marine, dont le seul prétexte se trouve être Jessica Alba nageant en bikini… On retiendra quand même la présence solide de Paul Walker dans le thriller de John Dahl, Joy Ride (Une virée en enfer), très inspiré par Duel, et où il était poursuivi avec son frère par un routier de très méchante humeur. Et il joua sous la direction de Clint Eastwood dans Flags of our Fathers (Mémoires de nos Pères) le rôle de Hank Hansen, un des soldats oubliés d’Iwo Jima. Dommage que l’acteur n’ait cependant jamais vraiment réussi à sortir de l’ornière des films d’action…

 

Aux héros oubliés... Esther Williams

… Esther Williams, la « Sirène d’Hollywood » des années 1940-1950. Championne de natation dès ses quinze ans, elle rejoignit une troupe de spectacles nautiques et fut recrutée par un chercheur de talents de la MGM où elle devint une star grâce à Bathing Beauty (Le Bal des Sirènes, 1944) de George Sidney. Il faut bien le dire, la success story d’Esther Williams paraît aujourd’hui assez absurde, ses dons de comédienne étant franchement limités, et ses films bien désuets. Mais bon, qu’importe, elle était bien belle et radieuse dans ses maillots de bain (dont le une pièce, popularisé par ses soins), et particulièrement photogénique en vedette des ballets aquatiques démesurés créés par John Murray Anderson ou Busby Berkeley. Ces ballets justifiaient à eux seuls le prix du ticket, et ils furent si difficiles à tourner qu’elle y risqua plusieurs fois la noyade. Après le succès de perles comme La Première Sirène ou La Fille de Neptune, la désaffection rapide du public et l’échec de La Chérie de Jupiter causeront la résiliation de son contrat par la MGM, où on ne devait pas connaître le sens du mot « gratitude »"… 

 

Ludovic Fauchier.

La Terre Promise – THE IMMIGRANT

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THE IMMIGRANT, de James Gray

Automne 1921. Ewa Zybulska (Marion Cotillard) et sa soeur Magda (Angela Sarafyan) ont quitté la Pologne pour venir vivre aux Etats-Unis, chez leur oncle et leur tante. Mais Magda, atteinte de la tuberculose, est placée en quarantaine à Ellis Island. Désignée par un rapport administratif comme  »une femme de mauvaise vie », en dépit de ses protestations, Ewa va être renvoyée en Pologne alors que la guerre y fait rage. Elle rencontre Bruno Weiss (Joaquin Phoenix), qui l’aide à entrer aux Etats-Unis, après avoir graissé quelques pattes. Seule à New York, hébergée avec d’autres femmes recrutées par Bruno, ses « protégées » qu’il prostitue et met en scène dans un sordide petit théâtre, Ewa travaille comme couturière. Refusant de céder aux avances de Bruno, Ewa croise la route du magicien Orlando, de son vrai nom Emil (Jeremy Renner), le cousin et rival de Bruno…

 

The Immigrant

Cinq films en presque vingt ans… James Gray démontre que la qualité, en matière de cinéma, n’est pas forcément synonyme de quantité ou de productivité forcenée. Le cinéaste new-yorkais est un cas bien particulier dans le cinéma américain actuel ; il n’a jamais travaillé avec les grands studios, et semble même se tenir à l’écart de la production indépendante courante. Le talent de Gray n’y faisant rien, malheureusement, ses propres films (pour rappel : Little Odessa, The Yards, La Nuit nous appartient et Two Lovers, auquel on rajoutera le scénario du récent Blood Ties qu’il a co-écrit pour Guillaume Canet) semblent être royalement ignorés dans son propre pays, où ils sont plus ou moins regardés comme des produits artistiques étranges, tout juste bons à épater les critiques étrangers. Sa réputation lui a sans doute valu de ne pas gagner la confiance des studios, refusant de financer son projet rêvé de film d’aventures, The Lost City of Z, avec Brad Pitt. Nul n’est prophète en son pays.

 

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Les films de Gray ont tous la particularité de plonger dans les racines européennes et l’histoire de la famille du réalisateur, descendant d’immigrants juifs ukrainiens, baignant de fait dans une atmosphère unique de tragédie grecque et de romans russes ; références maîtrisées par le cinéaste, loin des clins d’oeil et citations à la mode chez ses congénères. C’est précisément l’histoire de ses ancêtres (particulièrement, semble-t-il, de ses grands-parents) qui a nourri l’idée de départ de The Immigrant. Originaires d’Ostropol en Ukraine, les aïeux de Gray durent fuir vers 1920 leur pays ravagé par la guerre russo-polonaise, théâtre d’épouvantables pogroms dont son arrière-grand-père fut victime. Cet arrière-plan historique, très discrètement évoqué dans le film, motive la fuite en Amérique des deux soeurs. Les premières images du film s’inscrivent à la fois dans la mémoire historique personnelle de la famille Gray, et dans celle d’une « historiographie » filmique, celle de l’immigration des populations européennes aux Etats-Unis. Impossible de ne pas penser, devant ces foules arrivant en masse à Ellis Island à bord de cargos surchargés, à America America d’Elia Kazan, ou au début du Parrain II de Francis Ford Coppola. Deux cinéastes appréciés par Gray, descendants comme lui (et comme la plupart de leurs congénères réalisateurs) d’immigrants venus de toute l’Europe. Coïncidence ou non, Gray rajoute à ces auteurs majeurs un hommage discret au cinéma de Steven Spielberg (qu’il apprécie) et à La Liste de Schindler. Gray filme une scène où Ewa se pique le bout des doigts pour se « maquiller » avec le sang, afin de paraître plus vivante avant une « sélection » décisive, et cite ainsi une scène du film de Spielberg, lui aussi un descendant d’immigrants juifs ukrainiens.

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The Immigrant se montre tout à fait digne de ses prestigieux aînés, tout en sachant s’en détacher pour trouver son propre ton. Bénéficiant d’une magnifique photo en clair obscur de Darius Khondji, le film baigne dans une atmosphère intemporelle. Une atmosphère étouffante, à la Dreyer ou Bergman, cadre d’une tragédie digne de romanciers comme Zola ou Dostoïevski. Gray se montre impitoyable, dans ce cadre, avec le mythe de l’immigration « bienveillante » envers les masses d’immigrants venus chercher la Terre Promise en Amérique. Il montre l’envers du décor pour les plus miséreux d’entre eux. Enfermement et « tri sélectif » comme le bétail à Ellis Island, logements « clapiers » à New York, conditions de travail très dures, violence policière… et la révélation, dans la confession finale de Bruno, que les réseaux de prostitution sont faciles à mettre en place, en « préparant » les futures filles de joie dès le voyage en bateau, avec l’aide de quelques fonctionnaires véreux. Ne reste plus, après celà, qu’à mettre en scène du rêve bien cheap, en transformant les filles en pitoyables objets de fantasme « exotique » pour une clientèle de brutes et d’ivrognes ; ou de les mettre à nouveau en scène, à Central Park, comme les « filles rebelles » des millionnaires Astor, Rockefeller et compagnie… Gray livre un commentaire désabusé, grinçant, sur le Rêve Américain et une misogynie évidente, qui « marque » à vie Ewa et ses consoeurs. 

 

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Gray signe aussi avec The Immigrant un vrai mélodrame, centré sur une rivalité amoureuse débarrassée de ses clichés. Au centre de l’histoire, Ewa, interprétée par Marion Cotillard excellente de retenue (elle aurait fait une magnifique actrice au temps du muet), est confrontée à des choix terribles. Que faire, quand on est rejetée par sa famille (surtout par un oncle, triste représentant d’un pouvoir patriarcal, qui étouffe sa malheureuse épouse), isolée de tous et sans un sou, pour venir en aide à sa soeur ? Ewa, comme les précédents protagonistes des films de Gray, fait face, dans la douleur, aux conséquences d’un choix qui semble avoir été fixé par le Destin (on découvrira cependant qu’il n’en n’était rien). Le prix est terrible : elle doit vivre avec une terrible culpabilité, héritage d’une éducation judéo-chrétienne intransigeante, culminant dans une très belle scène de confession. Confession qui éclaire au passage le personnage de Bruno, campé par Joaquin Phoenix, toujours parfait chez Gray. Personnage ambigu, contradictoire, un proxénète « par accident », qui souffre et cherchera au final à expier ses fautes. Bruno en veut personnellement à son cousin Emil (Jeremy Renner, lui aussi très bon), pour qui tout semble sourire, une sorte d’ »enfant » capable, grâce à ses spectacles de magie, d’apporter un peu de joie dans ce triste monde. Mais il est un enfant désinvolte, instable, vivant dans un fantasme (celui d’aller faire carrière vers une autre pseudo Terre Promise à l’ouest, en Californie… manière discrète pour Gray d’évoquer ses rapports distants avec Hollywood ?) qu’il ne peut (ou ne veut) pas accomplir. Emil pense pouvoir tout contrôler à sa guise – une raison pour laquelle Bruno le déteste, sa seule chance de bonheur ayant été gâchée par le magicien. Ce besoin maladif de contrôler sera fatal à Emil. On ne peut pas jouer au magicien en permanence et tromper les autres, pas dans ce monde-ci, nous dit James Gray. La confession finale de Bruno sera du même acabit ; les malheurs vécus par Ewa depuis la traversée de l’Atlantique n’étaient en aucun cas dûs à un Destin aveugle, mais à une manipulation tristement humaine. Pas de rédemption pour le proxénète malheureux, malgré le pardon d’Ewa. Ne reste plus à Gray qu’à conclure The Immigrant par une sublime image finale, partagée entre ombre et lumière, libérant Ewa et sa soeur vers un futur incertain, et Bruno relégué dans ses ténèbres. 

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par James Gray ; scénario de James Gray & Ric Menello ; produit par James Gray, Anthony Katagas, Greg Shapiro, Christopher Woodrow et Paul A. Levin ( Worldview Entertainment / Keep Your Head / Kingsgate Films )

Musique : Christopher Spelman ; photographie : Darius Khondji ; montage : John Axelrad et Kayla Emter

Direction artistique : Pete Zumba ; décors : Happy Massee ; costumes : Patricia Norris

Distribution : The Weinstein Company (USA) / Wild Bunch Distribution (France)

Durée : 2 heures

Caméras : Arricam LT et Arricam ST



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