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Archives pour janvier 2014

En bref… LA VIE RÊVEE DE WALTER MITTY

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The Secret Life of Walter Mitty / La Vie Rêvée de Walter Mitty, de Ben Stiller

Walter Mitty (Ben Stiller), employé au développement des négatifs du prestigieux magazine Life, est un petit homme discret, dominé par sa mère Edna (Shirley MacLaine) et son envahissante sœur Odessa (Kathryn Hahn). Pour échapper à un terne quotidien, Walter se rêve tout le temps en train de vivre de fantastiques aventures et de grandes romances. Objet de sa flamme non avouée : Cheryl Melhoff (Kristen Wiig), une nouvelle venue au journal, où les temps sont difficiles : Life va cesser sa parution en magazine pour devenir entièrement numérique, et un odieux cadre exécutif, Ted Hendricks (Adam Scott), prépare la réduction du personnel. Le trop timide Walter s’attire vite son mépris. Avec la parution imminente du dernier numéro sur papier, Walter doit développer une photo particulière de la série que lui a envoyé le grand reporter Sean O’Connell (Sean Penn) : la photo numéro 25, qui est introuvable. Persuadé que Sean lui a laissé des indices, le petit homme se sent pousser des ailes : il ose enfin aborder Cheryl, quitte la maison maternelle et, à la recherche du photographe et de la photo mystérieuse, s’envole pour le Groënland…

 

The Secret Life of Walter Mitty 2013 

Au terme d’un de ces invraisemblables « development hell » dont les studios américains sont trop souvent coutumiers, La vie rêvée de Walter Mitty peut enfin voir le jour au terme d’une série de réécritures étalées sur vingt ans, des scénarii ayant été tour à tour annoncés chez Ron Howard, Chuck Russell et Steven Spielberg, pour mettre en vedette Jim Carrey puis Owen Wilson. C’est finalement Ben Stiller, le vieux complice de ce dernier, qui aura su mener à terme cette nouvelle adaptation de la nouvelle de James Thurber. Une relecture en règle de l’histoire originale, plus qu’un remake du film de Norman McLeod, La vie secrète de Walter Mitty, un grand classique de la comédie américaine datant de 1947. Dans le rôle-titre, Danny Kaye livrait une performance irrésistible, parsemée de numéros chantés délirants (voir l’extrait, plus bas). Le tout en compagnie de la ravissante Virginia Mayo, et de Boris Karloff s’autoparodiant avec bonheur en psychiatre fou, et dans un Technicolor pétaradant à souhait.

Loin de chercher à imiter le film de McLeod, le Walter Mitty de Ben Stiller préfère s’inscrire dans son époque. Surprise, après nous avoir livré en tant que réalisateur deux comédies complètement dingues, Zoolander et Tonnerre sous les Tropiques, Stiller prend le spectateur à contre-pied. S’il nous offre encore quelques beaux pétages de plomb typiques de sa part, Stiller pose ici sa mise en scène et se laisse aller, au fil du récit, à quelques beaux moments de contemplation et d’introspection auquel il ne nous avait pas habitués. Qu’on ne s’y trompe pas, le film reste bourré de gags « stilleresques » à souhait ! La course-poursuite à la Michael Bay, le combat contre un grand requin blanc (Spielberg a dû bien rire), ou la séquence Benjamin Button sont autant de grands moments de franche rigolade. Mention particulière aussi, à la scène muette du portique aux rayons X, qui voit le squelette de Stiller subir les prises de catch d’une énorme mama policière… On ne se refait pas, et l’humour explosif de Ben Stiller fait feu de tout bois dans ces scènes-là.

Mais ces moments délirants ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Petit à petit, Walter Mitty change de ton, et révèle une facette moins connue de l’acteur-réalisateur. Il semble que tous les comédiens catalogués « comiques » partagent bon nombre d’angoisses, et Stiller ne déroge pas à la règle. Il n’est finalement pas étonnant de le voir passer, dans le film, devant une photo de Peter Sellers, le plus emblématique et le plus perturbé des acteurs catalogués « comiques ». Sans forcément s’identifier à ce dernier, Stiller a admis avoir été diagnostiqué « cyclothimique » il y a quelques années, une sorte de crise maniaco-dépressive légère qui, dans son cas, alimenterait ses personnages de braves types connaissant et subissant de soudaines bouffées délirantes. Le plus souvent, cela se traduit dans ses films par des gags physiques et des gaffes à répétition, mais on se rappellera aussi que Stiller a pu jouer dans La Famille Tenenbaum un type assez pathétique et bien éloigné de ses rôles habituels. Son Walter Mitty n’est finalement pas très éloigné de ce dernier personnage, malgré les rires. On peut voir le film comme une remise en question amusée du personnage public de Stiller, apprenant finalement à se détacher des contraintes et obligations de son métier. Le ton doux-amer que prend le film en cours de route n’est pas désagréable, et son maître d’œuvre peut se permettre quelques considérations qui, sans être révolutionnaires, savent humaniser son histoire. Le film vient donc finalement nous rappeler quelques saines leçons de vie du style « sortez de votre routine, ne vous soumettez pas au système » qui sont, pour le personnage principal, les signes d’une maturité bienvenue. Et, pour ne rien gâcher, Walter Mitty version Stiller culmine par une très belle purement contemplative avec Sean Penn, le loup solitaire (ici dans un rôle sympathique, c’est assez rare pour le souligner), qu’on retrouve toujours avec plaisir.

Voilà donc de quoi faire notre bonheur durant deux heures.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Ben Stiller ; scénario de Steve Conrad, d’après la nouvelle de James Thurber ; produit par Stuart Cornfeld, Samuel Goldwyn Jr., John Goldwyn, Ben Stiller, Matt Levin, Jeff Mann, Ethan Shapanka et Kurt Williams ; producteurs exécutifs : G. Mac Brown, Meyer Gottlieb et Gore Verbinski (20th Century Fox Film Corporation / TSG Entertainment / Samuel Goldwyn Films / Red Hour Films / New Line Cinema)

Musique : Theodore Shapiro ; photo : Stuart Dryburgh ; montage : Greg Hayden

Direction artistique : David Swayze ; décors : Jeff Mann ; costumes : Sarah Edwards

Distribution USA et International : 20th Century Fox 

Durée : 1 heure 54

Caméras : Arricam LT et ST, Arriflex 235 et 435, et Panavision Panaflex Millennium XL2

En bref… LE LOUP DE WALL STREET

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Le Loup de Wall Street, de Martin Scorsese

L’histoire vraie de Jordan Belfort (Leonardo DiCaprio), agent de change de Wall Street devenu multimilliardaire dans les années 1990, et emprisonné pour blanchiment d’argent, corruption généralisée et fraude fiscale à grande échelle.

En 1987, Jordan Belfort entre dans la banque d’affaires L.F. Rothschild. Repéré par son patron Mark Hanna (Matthew McConaughey), Jordan apprend grâce à lui la vraie recette du succès : consommation de cocaïne et médicaments, sexe à gogo avec des prostituées… et ramener un maximum d’argent à la firme. Jordan est à peine devenu courtier que se produit le krach boursier du 19 octobre 1987, le « Lundi Noir », qui provoque la faillite de la banque Rothschild. Un temps sans emploi, Jordan suit le conseil de sa femme Teresa et travaille à Investor Center, une boîte minable de Long Island, tenue par des petits escrocs vendant des actions sans aucune valeur à des investisseurs naïfs. Grâce à son bagout et son charme, Jordan fait vite gagner de jolies sommes à sa nouvelle boîte. Il rencontre Donnie Azoff (Jonah Hill), un voisin qui, lui aussi, veut s’enrichir et vivre la belle vie. S’entendant comme larrons en foire, partageant un goût commun pour la drogue, Jordan et Donnie fondent la maison de courtage Stratton Oakmont, spécialisée dans les marchés d’actions de gré à gré. Leur succès est foudroyant, et fêté dans la débauche permanente. Riche à millions, Jordan divorce et épouse la ravissante top model Naomi (Margot Robbie). Mais les pratiques douteuses de Stratton Oakmont déclenchent les soupçons de l’agent du FBI Patrick Denham (Kyle Chandler)…

 

Le Loup de Wall Street b

A la vision de ce très attendu Loup de Wall Street, on ne peut s’empêcher de se demander si Martin Scorsese n’est pas retombé dans ses vieux démons. Le cinéaste new-yorkais nous avait offert une très belle surprise avec Hugo Cabret ; débarrassé de ses tics de mise en scène habituels, il avait signé un film merveilleux, un très bel hommage au Cinéma et un joli conte initiatique, sans s’attarder comme à son accoutumée sur les névroses habituelles de ses personnages de grands paranoïaques. Cela faisait un bien fou de voir le maître libéré de ses mauvaises habitudes. Le Loup de Wall Street donne ici souvent l’impression d’une « rechute ». Comme si la sobriété d’Hugo Cabret avait été mal supportée, Scorsese revient à ses excès habituels.

Impossible de ne pas voir les baisses d’inspiration en cours de route, dans le film. Le Loup de Wall Street ressemble furieusement, dans sa narration, aux Affranchis ; remplacez les mafieux à grande gueule de ce film par une bande de golden boys irresponsables, et vous aurez pratiquement le même film refait par Scorsese, 23 ans après. Tout y est, à l’identique ou presque : la trahison finale, les apostrophes au spectateur, le chevauchement des voix off qui se contredisent ou la sélection musicale rock’n roll omniprésente. Sans compter plusieurs séquences répétitives (scènes de ménage et de rupture), et le portrait du principal protagoniste (Leonardo DiCaprio, solide, mais qui présente ici quelques signes inquiétants d’une « DeNiroïte » naissante : attention au rictus qui crispe la mâchoire, Leo. Ce tic a tué la carrière du Taxi Driver…) évoquant là aussi lourdement Raging Bull ou Casino. Bref, le film n’est pas d’une folle originalité, laissant penser que Scorsese, à 71 ans, essaie tant bien que mal de se raccrocher à ses succès passés.

Malgré tout, le film reste appréciable, donnant un aperçu hallucinant des dérives du petit monde de la finance ayant mené au désastre de 2008, même s’il arrive bien après Wall Street. Dans ses meilleurs moments, Le Loup de Wall Street devient une comédie très noire, tournant souvent au burlesque cauchemardesque. Comme cette séquence, la meilleure du film, ou Jordan, sous l’emprise de tranquillisants périmés, rampe pour rentrer chez lui à temps dans sa voiture de luxe. Une scène hallucinante et une performance quasiment « cartoonesque » inattendue de Leonardo DiCaprio, finissant la séquence étranglé dans le cordon d’un téléphone mis sur écoute… Dans le même ordre d’idée, on a aussi droit à une « séquence Titanic » très rock’n roll, revue et corrigée par Scorsese : le naufrage du yacht de luxe de Belfort pris en pleine tempête. On appréciera par ailleurs un solide casting rassemblé autour de DiCaprio, des apparitions savoureuses de Matthew McConaughey, Joanna Lumley, Kyle Chandler (quel dommage que son personnage ne soit pas plus développé, pour offrir un bon contrepoint au bling-bling de Belfort…) ou Jean Dujardin, bien choisi en banquier suisse mielleux à souhait.

Malgré tout, l’ensemble est assez décousu, et déçoit quelque peu par rapport à ce qu’on peut attendre d’un tel sujet.

 

Ludovic Fauchier.

 

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Fiche technique :

Réalisé par Martin Scorsese ; scénario de Terence Winter, d’après le livre de Jordan Belfort ; produit par Riza Aziz, Leonardo DiCaprio, Joey McFarland, Martin Scorsese, Emma Tillinger Koskoff, Richard Baratta et Adam Somner ( Red Granite Pictures / Sikelia Productions / Appian Way / EMJAG Productions / TWOWS )

Supervision musicale : Robbie Robertson ; photo : Rodrigo Prieto ; montage : Thelma Schoonmaker

Direction artistique : Chris Shriver ; décors : Bob Shaw ; costumes : Sandy Powell

Distribution USA : Paramount Pictures / Distribution International : Universal Pictures International / Red Granite Pictures

Durée : 3 heures

Caméras : Arri Alexa, Arricam LT et Canon EOS 500

Le Mal du Dragon – LE HOBBIT : LA DESOLATION DE SMAUG

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Le Hobbit : La Désolation de Smaug, de Peter Jackson

Thorïn Oakenshield (Richard Armitage), Gandalf (Ian McKellen), le Hobbit Bilbo Baggins (Martin Freeman) et leurs compagnons Nains poursuivent leur voyage vers Erebor, le Mont Solitaire, après avoir échappé de justesse aux périls des Monts Brumeux. Pour avoir défendu Thorïn contre l’Orc Azog le Profanateur (Manu Bennett), Bilbo a gagné l’estime et l’amitié de tous ; il a de plus rapporté un « précieux » anneau le rendant invisible, anneau qu’il préfère garder caché. Toujours pourchassés par Azog, qui a juré de tuer Thorïn, les compagnons se réfugient dans le domaine de Beorn (Mikael Persbrandt), le Changeur de Peau, avant d’approcher de la Forêt de Mirkwood. Contaminée par le pouvoir maléfique émanant de la vieille forteresse de Dol Guldur, la forêt est le lieu de tous les pièges pour ceux qui s’y aventurent. Gandalf part enquêter au sujet du mystérieux Nécromancien de Dol Guldur. Le Hobbit et les Nains sont maintenant seuls pour atteindre Erebor, là où se terre toujours le terrible dragon Smaug (Benedict Cumberbatch). Le retour des Nains dans leur royaume suscite plus de crainte que d’espoir. Et les découvertes que fait Gandalf de son côté présagent du pire pour tous les habitants de la Terre du Milieu…

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 04

Un bref mot de l’auteur…

Toutes mes excuses pour ce retard ! Entre le travail, le rush des fêtes de fin d’année, la fatigue hivernale et une copieuse nécrologie forcément imprévue, il m’a été impossible de terminer ce texte plus tôt. Encore une fois, toutes mes excuses, chers lecteurs !!

Ludovic Fauchier.

Et maintenant, reprenons le cours normal des choses… Le Hobbit : la Désolation de Smaug, donc !

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 02

Suite embrayant directement sur la fin d’Un Voyage Inattendu, La Désolation de Smaug nous fournit l’occasion de parler ici du délicat problèmes des suites… Comment expliquer ce qu’on peut appeler le « dilemme de la suite » ? Jusqu’à peu, on s’imaginait que les suites devaient être de simples redites du film original, avec des variantes. Dans le meilleur des cas, cela donnait des suites « indépendantes » les unes des autres : par exemple, on peut voir et revoir un Indiana Jones, un James Bond, un Alien, un Mad Max, etc. sans avoir obligatoirement à revoir les films précédents. Chaque film peut alors s’apprécier indépendamment des autres, et pour les « initiés », les auteurs se permettent quelques références et allusions. Dans le pire des cas, cela donnait par contre des suites opportunistes, souvent bâclées, se contentant de répéter ou d’exagérer mécaniquement ce qui avait fonctionné, au détriment de la spontanéité du film original. Inutile de citer les exemples de ces ratages systématiques.

Et puis vint Star Wars, qui chamboula les conventions des « séquelles » : L’Empire Contre-Attaque (1980), le tout meilleur de la saga d’origine, fut la première « suite-chapitre-chaînon », faisant le lien entre le film précédent (Star Wars / Un Nouvel Espoir) et le suivant (Le Retour du Jedi). En gros, chaque film dans ce cas-là représente un chapitre entier d’une saga, une histoire unique s’étalant sur plusieurs films. De fait, Star Wars est devenu ainsi l’équivalent contemporain des « sagas » épiques, comme on pouvait les imaginer aux temps médiévaux : les Nibelungen, le Kalevala, l’Edda poétique, etc. Ces poèmes et récits anciens furent les inspirateurs des ouvrages de J.R.R. Tolkien. Or, l’écrivain britannique peut être largement considéré comme l’un des nombreux inspirateurs de George Lucas pour ses Star Wars. Les curieuses ressemblances narratives sont nombreuses, surtout lorsque les principaux personnages, traversant séparément leurs propres expériences initiatiques, se dispersent aussi bien dans L’Empire contre-attaque que dans Les Deux Tours, le second tome du Seigneur des Anneaux. Pour les auteurs comme pour les spectateurs, L’Empire… fut une première : un film sans réel début (celui-ci se trouvant dans le film précédent) ni réelle fin (réservée dans la conclusion du film suivant), bousculant le principe narratif d’unité d’action et qui finit de plus par l’échec simultané des deux héros, Luke Skywalker et Han Solo. N’oublions pas le rôle important du « cliff-hanger«  narratif final, qui dût tenir en haleine le spectateur pendant trois ans avec plusieurs grandes questions restées en suspens… A l’époque, cette audace narrative divisa quelque peu le public entre les déçus et les enthousiastes. Aujourd’hui, il ne fait aucun doute par contre que L’Empire contre-attaque reste le meilleur film de toute la saga.

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 03

L’exemple de L’Empire… porta ses fruits. D’autres suites « chaînons » célèbres ont vu le jour, bénéficiant des tournages « back to back » (« l’un à la suite de l’autre ») de deux films, ou plus, tournés simultanément pour traiter l’histoire entière. La méthode est pratique (cela permet de garder toute l’équipe de tournage dans le même état d’esprit créatif pendant plusieurs mois) et économique (pas besoin de revoir à la hausse les exigences financières des acteurs !). Ces films, suivant toujours l’exemple de L’Empire, se terminent à chaque fois par des « cliffhangers » préparant le troisième volet. Ce n’est pas sans risques d’erreur. Par exemple, Matrix Reloaded ou Pirates des Caraïbes : Le Secret du Coffre Maudit souffraient d’une grosse surcharge pondérale narrative : adjonction de nouveaux personnages, de péripéties superflues et d’informations lourdement gérées, qui tuent le charme du film original. Il y a maintenant des cas extrêmes : les films de fantasy récents, du type Harry Potter, qui n’en finissent plus de s’étaler sur cinq, six, huit films (le dernier opus s’étalant même sur deux films !), et sont par conséquent strictement réservés aux fans hardcore de ces univers. Les spectateurs profanes seront mis sur la touche, ou sommés de regarder tous les DVD pour comprendre ! Dans le meilleur des cas, enfin, le système « back to back«  permet tout de même de belles surprises : comme Retour vers le Futur II de Robert Zemeckis (qui a produit les Frighteners / Fantômes contre Fantômes de Peter Jackson en 1996, et lui a peut-être parlé des avantages à tourner deux films en même temps…) et bien sûr Les Deux Tours, second volet de la trilogie du Seigneur des Anneaux. Le Hobbit, élaboré comme une nouvelle trilogie « préquelle » aux évènements du Seigneur des Anneaux, a donc droit à son tour à sa suite-chaînon. La Désolation de Smaug est-elle à la hauteur des Deux Tours, qui se posait là en modèle d’adaptation périlleuse et réussie ? Oui, mais pas tout à fait… Ne vous y trompez pas : Peter Jackson nous livre un spectacle une nouvelle fois exceptionnel, truffé de morceaux de bravoure et de séquences d’exception. Seulement, voilà, la générosité proverbiale du cinéaste néo-zélandais lui a posé ici quelques pièges dont il se sort in extremis.

Ce préambule était nécessaire pour clarifier certains points importants de La Désolation de Smaug. Si le plaisir de revenir en Terre du Milieu est toujours là, il faut bien reconnaître que le film souffre, plus qu’aucun autre des films des deux sagas de Peter Jackson, de problèmes narratifs récurrents. On le sait, l’univers foisonnant des livres de Tolkien se prêtait difficilement à une adaptation cinéma. Et si Jackson, sa femme Fran Walsh et leur complice Philippa Boyens avaient su se sortir des pièges posés par les romans, ils avaient aussi dû tailler dans le vif, pour le bien de la narration. Chacun des films sortis en salle étaient en réalité des versions tronquées des vraies versions disponibles ensuite sur les DVD ; des versions longues permettant de développer les personnages, ou de montrer des scènes des livres, absentes des montages cinéma. Cela entraînait des choix narratifs sacrifiant parfois l’équilibre général. C’est beaucoup plus flagrant ici, l’équipe de Jackson s’éloignant davantage du Hobbit de Tolkien (rappelons qu’il s’agit d’un roman très court, un conte pour enfants, très différent du pavé que constitue Le Seigneur des Anneaux) ; première victime de ces changements, Beorn (Mikael Persbrandt), l’homme-ours, personnage mémorable du roman, voit ici son temps de présence promptement expédié en quelques minutes malgré quelques images splendides. En raccordant l’univers assez léger du Hobbit aux vastes conflits géopolitiques du Seigneur des Anneaux, Jackson et ses scénaristes ont dû aussi développer la psychologie de personnages présentés très simplement dans le livre : ainsi Thranduil le Roi des Elfes des Bois (Lee Pace), Bard (Luke Evans), le nain Kili (Aidan Turner) ou le Maître d’Esgaroth (Stephen Fry) voient leur personnalité considérablement enrichie par rapport à leur présence dans le livre de Tolkien. Le Nécromancien et Smaug bénéficient eux aussi d’un temps de présence enrichi, justifié pour le premier parce qu’il s’agit, comme chacun sait, de Sauron, le méchant ultime de la Terre du Milieu, dont le retour amorce évidemment Le Seigneur des Anneaux

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 11

Comme si cela ne suffisait pas, Jackson rajoute des figures familières, une nouvelle venue et des péripéties absentes du livre. On retrouve certes avec plaisir Orlando Bloom dans la peau de l’elfe Legolas, sa présence se justifiant par le fait qu’il est le fils de Thranduil. Jackson lui adjoint un personnage totalement inventé, qui a soulevé une petite polémique chez les puristes : Tauriel, rousse guerrière elfe campée par la jolie Evangeline Lilly (héroïne de la série Lost). A l’adjonction de personnages déjà assez nombreux, il faut aussi rajouter les péripéties inédites de l’histoire : l’enquête (ou quête) de Gandalf à Dol Guldur, tout juste évoquée dans le roman, ou la séparation du groupe des Nains, quatre d’entre eux restant en arrière, dont Kili qui prend ici une dimension particulière. Le jeune Nain intrépide et immature développe une amitié platonique, contemplative, avec Tauriel, amenant celle-ci à venir en aide à ce dernier et ses compagnons. On peut présumer que le dénouement de cette histoire ne sera pas heureux, et motivera la présence de Legolas dans les évènements à venir du Seigneur… Notre Elfe préféré étant encore, pour le moment, plein de préjugés envers les Nains, on comprendra mieux dans cette histoire les origines de sa future amitié pour l’irascible Gimli (ici cité dans un caméo comique, lors d’une savoureuse dispute entre son père Gloïn et Legolas) et du rapprochement des deux peuples hostiles.

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 01

Des bonnes idées narratives, La Désolation de Smaug n’en manque pas, mais celles-ci alourdissent parfois le récit et perdent quelque peu les protagonistes principaux de l’aventure (Bilbo, Gandalf et Thorïn), si bien liés dans Un Voyage Inattendu. Plus déséquilibré, La Désolation manque d’unité narrative, la faute sans doute aux choix du « montage cinéma » imposé par une durée compacte de 2 heures 40 ; il faudra donc attendre la sortie de la version longue du film en DVD/Blu-Ray, pour juger des vraies forces et faiblesses du film. Une expérience frustrante, tout le monde n’ayant pas forcément l’envie ni la patience de voir ces versions plus cohérentes, destinées avant tout aux amoureux des sagas de Tolkien. Ce problème récurrent de narration n’est d’ailleurs pas le seul fait de Jackson, il est devenu commun à pleins d’autres films depuis des années (voir, par exemple, le lourd remontage imposé à Ridley Scott pour son épopée Kingdom of Heaven). Le montage cinéma de La Désolation de Smaug donne souvent l’impression que Jackson s’est hâté de mener son récit au point suivant, sans bien se soucier de la cohérence d’ensemble ; et donc, on se sent curieusement « exclu » de scènes importantes, ou en retrait de la psychologie de certains personnages (les raisons de la poursuite des Nains par Tauriel et Legolas sont encore floues à ce stade du récit). Espérons donc que le récit prendra le temps de s’équilibrer, dans sa version longue. Ces constatations risquent de donner l’impression au lecteur que le film est raté ; or, si on n’y retrouve pas la rigueur narrative des Deux Tours (qui avait aussi à gérer la dispersion de ses protagonistes et l’arrivée de nouveaux personnages), La Désolation de Smaug, paradoxalement, s’améliore au fil du récit : le récit de Jackson nous amène, après la bonhomie du Voyage Inattendu, vers plus de complexité, soulève des pistes intéressantes… et nous offre généreusement des images fantastiques absolument phénoménales. On n’en attendait pas moins de la part du cinéaste néo-zélandais.  

La noirceur générale de la Désolation de Smaug pousse à s’interroger. Exploitant des éléments présents en arrière-plan dans le livre, Peter Jackson amène son film d’aventures et d’heroic fantasy dans un domaine inattendu. La Désolation de Smaug, c’est en filigrane un commentaire direct sur notre époque gagnée par la peur, la méfiance communautaire et les rancunes larvées. Etonnant : le film gagne un propos politique derrière ses splendides images. Le récit a beau être celui d’une quête au trésor mythique, Jackson nous en montre ici l’envers : notre groupe de joyeux Nains entêtés, déterminés à récupérer leur royaume et leur trésor perdus, sème ici plus de dissensions que de bienfaits sur son chemin. Il n’est guère prudent de réveiller un terrifiant dragon capable de raser des villes entières d’un seul souffle… Les toutes premières images du Voyage Inattendu posaient, sans en avoir l’air, les bases du conflit. Elles montraient un monde équilibré, idéalisé, où trois royaumes cohabitaient et prospéraient simultanément. Les Nains creusaient leur montagne et amassaient des richesses, qu’ils revendaient aux Humains et aux Elfes des Bois. Une relation interdépendante où les trois peuples s’enrichissaient mutuellement, avant que Smaug ne vienne semer la ruine. On s’aperçoit cependant, en revoyant le film, que Jackson a aussi démontré que le malheur s’est abattu sur les Nains et leurs voisins à cause de leur propre cupidité, comme si celle-ci prenait corps et vie. L’aïeul de Thorïn montrait les premiers signes du « Mal du Dragon », la paranoïa dûe à son extrême richesse ; dans la version longue du film, le refus des Elfes de leur venir en aide était la réponse de ces derniers à son comportement suspicieux, et son refus inexpliqué de commercer avec eux. L’arrivée de Smaug n’est donc plus fortuite ; elle incarne le repli communautaire (qui se traduit, en Terre du Milieu, par l’hostilité réciproque entre Nains et Elfes), la méfiance, la « régression » de ces royaumes soudainement détruits ou dominés par la peur, et, bien sûr, elle sonne comme une punition divine envers l’avidité des Nains, désignés responsables des malheurs qui s’abattent sur la région.

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 10D’une autre façon, on peut aussi voir dans l’attaque et la présence de Smaug la manifestation inévitable d’une menace pesant sur n’importe quelle nation prospère ; l’apparition de « forces obscures », convoitant ce qu’elles n’ont pas, menaçant la sécurité de chacun et se cachant dans un endroit inaccessible. Smaug est un vrai « terroriste » en somme, sabotant totalement les relations entre les différents peuples. Bien entendu, le dragon présenté ici renvoie à l’imaginaire occidental médiéval de cette créature mythique, bien éloignée de la générosité de son homologue oriental. Le grand médiéviste qu’était Tolkien connaissait parfaitement les légendes liées aux dragons, qu’il s’agisse de celles de Saint Georges, de Siegfried, de Tristan et Yseult, ou de Beowulf. En bon émule de ses prédécesseurs, Smaug garde le trésor source de toutes les convoitises politiques locales. Et là où il y a d’innombrables richesses, sans droit de propriété reconnu, il y a une guerre inévitable. Le dragon symbolise cette menace larvée ; l’imprudence de Bilbo et des Nains va causer la catastrophe, concrétisant par la même les avertissements de Thranduil (qui préfère recourir au conservatisme sécuritaire) et les craintes de Bard, dont le destin sera lié à celui de Smaug (mais, chut ! Pour ceux qui n’ont jamais lu Le Hobbit, ne révélons pas ce qui va se passer dans le prochain film…). Bilbo aura beau réussir, grâce à ses belles paroles, à échapper à Smaug et à réussir l’épreuve de la confrontation, il aura une part de responsabilité terrible dans ce qui s’ensuivra. Thorïn ne s’en sortira guère mieux, montrant les premiers signes inquiétants de la paranoïa liée à l’or, à la façon d’Humphrey Bogart devenant fou dans Le Trésor de la Sierra Madre. La présence du dragon crée un véritable cercle vicieux infernal dans les relations entre les personnages (on pourrait aussi y rajouter le comportement du Maître, un opportuniste obnubilé par l’argent facile, et qui est lui aussi responsable du désastre à venir), nos protagonistes échouant finalement à ce stade de leur quête.

 

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 09Il faudrait aussi parler du personnage de Bard, un personnage qui va gagner en importance, et dont l’histoire personnelle renvoie à celle de Thorïn ; lui aussi est le descendant d’un souverain déchu, vaincu par Smaug, et le retour de Thorïn lui rappelle douloureusement l’héritage de cette défaite. On comprendra qu’à ce stade du récit, Bard accueille fraîchement Thorïn et ses compagnons, qui lui rappellent par leur présence l’échec de son aïeul. On peut aussi voir en Bard un autre héros en devenir, selon la tradition mythologique définie par Joseph Campbell ; un héros qui reçoit l’appel de l’Aventure, mais qui, pour l’instant, la refuse et n’assume pas son héritage. Le troisième et dernier film devrait montrer son évolution, faisant de lui un digne prédécesseur de l’Aragorn campé par Viggo Mortensen dans Le Seigneur des Anneaux. A vrai dire, on attend de pied ferme de voir comment Peter Jackson va résoudre les conflits de ses différents personnages appelés à mûrir pour de bon dans le volet final, Histoire d’un Aller et Retour ; ce ne sera pas sans drames et larmes, le film se devant de faire écho au grand final, à la fois apocalyptique et intime, que constituait Le Retour du Roi.

Le Hobbit - La Désolation de Smaug 08

En attendant, on appréciera la grandeur du spectacle, malgré les problèmes narratifs cités plus haut. Peter Jackson et son équipe donnent une nouvelle fois vie à des endroits inédits de la Terre du Milieu, et nous offre des scènes miraculeuses et des morceaux de bravoure à foison. Les citer tous relevant du défi, on se contentera d’évoquer les images les plus marquantes. D’abord, la noirceur progressive du récit n’empêche pas l’humour, toujours présent chez Jackson qui ne peut s’empêcher de se défouler sur ses chers Nains, cibles des gags burlesques durant leur voyage en tonneau. Cette scène classique, très tranquille, du roman de Tolkien, est ici détournée en une ahurissante course-poursuite entre nos héros et leurs poursuivants, dont Legolas qui nous fait une nouvelle démonstration de ses talents d’acrobate en marchant littéralement sur les Nains. Une manière originale de montrer le mépris du personnage pour les petits barbus ! Jackson ose des trouvailles visuelles étonnantes, situant la séquence entre les meilleurs Buster Keaton et les grandes poursuites à la George Lucas-Steven Spielberg. On appréciera, d’un autre côté, l’ambiance inquiétante, virant au cauchemar éveillé, de la traversée de la forêt labyrinthique de Mirkwood, où la caméra même semble prise de malaises. Les apparitions de la « star » Smaug sont, quant à elles, un rêve éveillé pour amateur de fantasy, qui n’aura pas vu de dragon aussi impressionnant depuis Beowulf de Robert Zemeckis et Dragonslayer (Le Dragon du Lac de Feu) de Matthew Robbins. Son duel avec Bilbo est un affrontement par la ruse et l’attaque psychologique, dans lequel notre cher Hobbit pêche par imprudence. La réussite des séquences du dragon doit aussi beaucoup à la performance de Benedict Cumberbatch, génial Sherlock de la mini-série de la BBC (où il faisait équipe avec Martin Freeman, le Bilbo de Peter Jackson !) ; grâce à la magie du procédé « Performance Capture » (le procédé qui transforme l’acteur Andy Serkis en Gollum), et à son impressionnante voix de basse, devient le plus intimidant des dragons de cinéma. Au rayon des morceaux de bravoure indéniables, on notera aussi l’affrontement de Bilbo contre les Araignées, variante mouvementée de la scène de Shelob dans Le Retour du Roi, et où se manifeste ici le pouvoir addictif de l’Anneau. Peter Jackson fait feu de tout bois dans les scènes de combat, telles celle du duel entre Gandalf et le Nécromancien (un choc purement esthétique entre la Lumière et les Ténèbres), ou encore l’affrontement final des Nains contre Smaug. Affrontement qui se conclut d’une façon inattendue, par un cliff-hanger qui va laisser le spectateur sur des charbons ardents pendant onze mois… Par l’entremise d’une seule phrase de Bilbo (« Qu’avons-nous fait ??« ), Peter Jackson annonce la couleur dramatique de l’Histoire d’un Aller et Retour qui va certainement mettre en avant les conséquences des échecs de ses héros (Gandalf prisonnier de Sauron, Bilbo qui a réveillé le Dragon, Thorïn gagné par la paranoïa) tout en rattachant toute l’histoire aux futurs évènements de La Communauté de l’Anneau. Pari complexe vu la multiplication des intrigues secondaires (gageons que la Version Longue permettra d’éclaircir certains points), mais qu’on attend évidemment avec impatience !

 

Ludovic Fauchier, sméablog-bloggum. Ouiiiiiiii !! Nous sommes dans le blog, mon présssieux !! Il est à nous, et nous le voulons !!!

 

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La fiche technique :

Réalisé par Peter Jackson ; scénario de Peter Jackson, Fran Walsh, Philippa Boyens & Guillermo Del Toro, d’après le roman « Le Hobbit » (« Bilbo le Hobbit ») de J.R.R. Tolkien ; produit par Peter Jackson, Fran Walsh, Philippa Boyens, Carolynne Cunningham, Ken Kamins, Zane Weiner et Matthew Dravitzki (WingNut Films /MGM / New Line Cinema)

Musique : Howard Shore ; photographie : Andrew Lesnie ; montage : Jabez Olssen

Décors : Dan Hennah ; costumes : Ann Maskrey, Bob Buck et Richard Taylor ; conception visuelle : John Howe et Alan Lee

Effets spéciaux visuels : Joe Letteri, Jeff Capogreco et Eric Saindon (WETA Digital)

Distribution : Warner Bros. Pictures

Durée : 2 heures 41

Caméras : Red Epic



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