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Archives pour février 2014

En bref… LE VENT SE LEVE

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LE VENT SE LEVE, de Hayao Miyazaki

Jiro Horikoshi est un jeune garçon passionné par l’aviation naissante, en ce début de 20ème Siècle. Dans ses rêves, il rencontre son héros, le Comte Caproni, ingénieur et concepteur d’avions italien, qui l’encourage à poursuivre sa vocation. Souffrant d’une mauvaise vue, Jiro ne peut devenir pilote ; il décide d’apprendre l’ingénierie. En 1923, revenant de vacances, Jiro échappe au terrible séisme qui ravage la plaine de Kantô et la ville de Tokyo. Il aide une jeune fille, Naoko Satomi, et sa servante à rentrer chez elles, sans leur donner son nom. Il se plonge dans les études, et travaille bientôt avec son ami Honjo chez Mitsubishi, une petite compagnie aéronautique qui tente de percer en concevant un avion de chasse. Ses retrouvailles inattendues avec Naoko, des années plus tard, bouleverseront sa vie…

Le vent se lève

Le Vent se lève, ou les adieux de Hayao Miyazaki ? Le réalisateur de Totoro, Princesse Mononoké ou Le Voyage de Chihiro l’avait souvent annoncé ces derniers temps. Son âge ne lui permettant plus de suivre le rythme de travail soutenu au sein des studios d’animation Ghibli, le grand maître du cinéma d’animation japonais avait déjà annoncé son départ au moment de la sortie de Ponyo sur la Falaise, son précédent film. Il semble bien, cette fois, que l’heure du départ ait vraiment sonné. En adaptant à sa façon l’histoire de la vie de Jiro Horikoshi, le concepteur du célèbre avion de chasse Mitsubishi Zéro, Miyazaki fait l’inventaire de son propre parcours, et nous livre un film-testament d’une très grande beauté. Très différent des univers merveilleux et foisonnants auxquels ils nous habituait, Le Vent se lève fait preuve de beaux moments d’émotion retenue, proche des tous derniers films d’un autre géant du Soleil Levant, Akira Kurosawa (voir Rhapsodie en Août ou Madadayo).  

Loin d’être une plate « biopic » hagiographique, Le Vent se lève permet surtout à Miyazaki d’établir un parallèle entre la vie du vrai Jiro Horikoshi et sa propre histoire : une passion commune pour l’aviation (il suffit de revoir Porco Rosso dans son ensemble, ou le gamin de Kiki la Petite Sorcière, pour s’en rendre compte), une obsession du détail créatif puisé dans l’observation de la Nature (ici, par exemple, une simple arête de poisson donne à Jiro des idées nouvelles pour la conception de son futur chef-d’oeuvre), une bonne observation du petit monde de l’entreprise « à l’ancienne » (Mitsubishi ou Ghibli, même combat), sont autant d’occasions pour le réalisateur de parler de sa vie, tout en ramenant des thèmes familiers de son univers. Miyazaki réitère aussi ses opinions pacifistes, a priori peu compatibles avec l’histoire de l’homme qui créa l’un des plus beaux et avions de la 2ème Guerre Mondiale, mais aussi un des plus redoutables, associé à jamais aux bombardements (Pearl Harbour) et aux attaques kamikazes. Le propos de Miyazaki ne glorifie heureusement jamais un quelconque sentiment guerrier (le film a même été attaqué au Japon par l’extrême droite pour son antimilitarisme) ; une scène montrant Jiro déclarer qu’il ne veut pas voir de mitraillettes fixées sur son « bébé », et provoquer les rires de ses collègues, est révélatrice de la démarche du cinéaste, tout comme les séquences oniriques montrant les craintes de Jiro de voir ses rêves dévoyés.

Le film reste avant tout une très touchante histoire d’amour, magnifiée par de splendides idées de mise en scène : un avion en papier, par exemple, fournit une des plus belles scènes romantiques du film, décrivant de façon purement visuelle l’histoire d’amour naissante entre Jiro et Naoko. Certaines images, simples, directes, sont construites avec la rigueur d’une estampe. Tout aussi remarquable, l’utilisation du son crée un univers surréel. Le moteur d’un avion ou les grondements d’un tremblement de terre se renvoient ainsi l’un à l’autre, sans être invasifs, reposant avant tout sur une forme de « suggestion sensorielle » qui nous fait entrer dans la tête du personnage principal. Ces petites touches, et des séquences oniriques sublimes (reposant sur une idée de « rêve partagé » permettant à Miyazaki de faire se rencontrer Jiro et son mentor Caproni), confèrent au film un charme inégalé. D’autant plus touchant que les dernières minutes du film sonnent comme un adieu définitif du maître Miyazaki aux fidèles de Ghibli, une sortie toute en élégance, tristesse et humour discret qui est bien la marque des grands.

« Passez me voir, j’ai du très bon vin. » Peut-être bien l’une des meilleures répliques finales du Cinéma…

 

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche technique :

Réalisé par Hayao Miyazaki ; scénario de Hayao Miyazaki, d’après sa bande dessinée « Kaze Tachinu » ; produit par Toshio Suzuki, Naoya Fujimaki, Ryoichi Fukuyama et Seiji Okuda (Studio Ghibli / Hakuhodo DY Media Partners / KDDI Corporation / Mitsubishi Motors Corporation / NTV / Toho Company / Buena Vista Home Entertainment)

Musique : Joe Hisaishi , photographie : Atsushi Okui ; montage : Takeshi Seyama

Conception des personnages : Katsuya Kondô

Son : Koji Kasamatsu

Distribution Japon : Toho Company / Distribution International : Walt Disney Studios Motion Pictures

Durée : 2 heures 06

« Southern trees bear a strange fruit… » – 12 YEARS A SLAVE

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12 Years a Slave, de Steve McQueen

Le film est adapté du récit de Solomon Northup, un Noir américain né libre. Enlevé et vendu comme esclave en Louisiane, il y vécut douze années d’enfer.

1843. Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) vit à Saratoga Springs, avec sa femme et ses deux jeunes enfants. Musicien, il rencontre un jour deux hommes, Brown et Hamilton, qui veulent l’engager pour accompagner un spectacle de magie durant deux semaines. Solomon accepte, ignorant que les deux hommes le livreront à des négriers après l’avoir drogué. Enchaîné dans une minuscule cellule, il est roué de coups par ses geôliers, dès qu’il tente de leur expliquer sa situation, et expédié par bateau au marché d’esclaves de la Nouvelle-Orléans avec d’autres malheureux. Renommé  »Platt » par le marchand Theophilus Freeman (Paul Giamatti), Solomon est vendu à William Ford (Benedict Cumberbatch), le propriétaire d’une plantation, en même temps qu’Eliza, une mère de famille séparée de ses enfants. Si Ford se montre bienveillant envers Solomon, celui-ci s’attire la rancune du contremaître Tibeats (Paul Dano). Tant et si bien que Ford doit le revendre à Edwin Epps (Michael Fassbender), un autre propriétaire de plantation. Déterminé à vivre et à regagner sa liberté, quoiqu’il arrive, Solomon assiste chaque jour au calvaire qu’Epps et sa femme (Sarah Paulson) font vivre à la jolie Patsey (Lupita Nyongo’o)…

 

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Attention, un Steve McQueen peut en cacher un autre…

Pour des cinéphiles chenus de ma génération, ou au-dessus, entendre parler du nouveau film de Steve McQueen crée une certaine confusion. Steve McQueen fut l’acteur cool par excellence, celui des Sept Mercenaires, BullittLa Canonnière du Yang-Tsé et autres Grande Evasion. Américain, blond, plutôt petit, le comédien américain emporté par un cancer en 1980 a laissé un souvenir suffisamment vivace pour inspirer des acteurs contemporains. La transition est toute trouvée, puisque Michael Fassbender, dont nous allons reparler ici, croisait justement le portrait de McQueen dans son costume de La Canonnière, dans le Cartel de Ridley Scott. Or, Fassbender doit beaucoup de sa célébrité naissante à son travail avec  »l’autre » Steve McQueen (de son vrai nom Steven Rodney McQueen), photographe et cinéaste britannique de 43 ans, un colosse descendant d’ancêtres antillais de Grenade, et dont les parents ne devaient pas manquer d’humour – ou de prescience – cinéphilique. La comparaison s’arrête toutefois là, même si « l’original » Steve McQueen vécut dans un de ses films (Papillon) l’enfer de la servitude forcée ; le contexte et l’approche de 12 Years a Slave, le troisième long-métrage de « l’autre » Steve McQueen, sont très différents.

Ce cinéaste-là n’a peur de rien. Il s’était déjà fait remarquer et saluer pour Hunger (2008), reconstitution de la lutte de détenus nord-irlandais indépendantistes, menés par Bobby Sands (Michael Fassbender), et pour Shame (2011), la descente aux enfers d’un sex addict (toujours Fassbender) perturbé par le retour dans sa vie de sa sœur (Carey Mulligan). Désireux de poursuivre sur sa lancée, le cinéaste britannique s’est lancé dans un des sujets les plus épineux de l’Histoire américaine avec 12 Years a Slave. Associé au scénariste John Ridley (auteur des scripts détonants d’U-Turn d’Oliver Stone, et des Rois du Désert de David O. Russell), McQueen se base sur un témoignage de première main pour livrer l’un des films les plus originaux sur l’esclavagisme. L’équivalent émotionnel, selon les auteurs du film, du Journal d’Anne Frank : une description brute, sans effets superflus, du calvaire quotidien vécu par Solomon Northup, dont on sait juste qu’il fut par la suite de son drame un fervent abolitionniste. Le réalisateur britannique, en découvrant son livre 12 Years a Slave, trouva là l’occasion rêvée de parler de l’esclavagisme en sortant des sentiers battus.

 

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Le sujet n’est certes pas neuf au cinéma, mais l’approche de McQueen se différencie radicalement de ce qui a pu être récemment fait dans ce domaine. L’histoire de l’esclavage aux Etats-Unis a déjà inspiré des grands cinéastes, sans que pour autant on puisse dire qu’on ait tenu « le » film sur le sujet. On a beau respecter énormément Steven Spielberg dans ces pages, il faut bien avouer que son Amistad (dans lequel débutait Chiwetel Ejiofor, l’acteur principal de 12 Years a Slave) ne convainquait qu’à moitié. Plus marquant lorsqu’il montrait, sans affèteries, le cauchemar vécu par les Africains capturés et déportés à travers l’Atlantique, le film était plus empesé dès qu’il se lançait dans les grandes considérations humanistes sur la nécessité de combattre l’esclavage. Spielberg avait corrigé le tir, brillamment, avec Lincoln, mais cette fois, l’esclavage était relégué à l’arrière-plan, traité comme un enjeu politique. Dans un tout autre registre et un tout autre ton, Quentin Tarantino revisita récemment le sinistre univers des plantations sudistes dans son réussi « western-southern » Django Unchained, mais la description de l’esclavage (pratiqué dans le film par un Leonardo DiCaprio génialement odieux) était surtout le prétexte à une vengeance bien sanglante du personnage joué par Jamie Foxx. L’humour très noir et les références à d’autres films (Mandingo de Richard Fleischer) laissaient une certaine distance entre le spectateur et le sujet historique. Rien de tel chez McQueen, qui emmène le spectateur dans une descente aux enfers sans rémission, en le mettant directement aux prises avec la réalité de l’esclavage. Une situation qui exclut tout confort et toute ironie, et qui ne laisse personne indemne.

McQueen et John Ridley ont dû être sensibles à l’histoire, qui démarre sur une situation paradoxale : Solomon est un homme libre, un citoyen somme toute bien établi (même s’il ne bénéficie pas des mêmes droits civils que ses concitoyens Blancs, comme le droit de vote) et respecté dans sa ville. Et bien qu’étant probablement un descendant d’esclaves, il ne semble pas avoir conscience de la réalité de l’esclavage. Une courte scène au début du film le montre à l’épicerie, avec sa famille, discutant avec l’épicier, un Blanc. Un jeune Noir arrive, craintif, voulant manifestement acheter quelque chose à l’épicier… avant d’être rappelé à l’ordre comme un chien par son maître, un grand bourgeois. McQueen ne fait pas que suggérer au spectateur que le jeune homme est un esclave « conditionné » à obéir, il provoque le malaise en montrant l’absence totale de réaction de Solomon dans cette scène. La capture, les mauvais traitements et la servitude absolue que celui-ci va subir seront une douloureuse prise de conscience des réalités de l’époque pour un homme qui, jusque-là, en avait été relativement protégé. Le réalisateur ne cherche pas à en tirer de grandes leçons de morale. Steve McQueen ne cherche pas à réconforter le spectateur un seul instant : il lui montrera que l’esclavage n’est pas seulement un cortège sans fin de violences physiques ; l’horreur de l’esclavage affecte aussi et surtout les esprits de ses victimes, comme de leurs bourreaux.

 

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« Je ne veux pas survivre, je veux juste vivre. » Cette phrase toute simple, Solomon la prononce au début de son odyssée, à son compagnon d’infortune Clemens Ray qui l’avertit des dangers imminents. A ce stade du récit, malheureusement pour lui, Solomon ne réalise pas que son éducation ne lui sera d’aucun secours. Il aura beau démontrer son intelligence à ses nouveaux maîtres dans l’espoir de se sortir du pétrin, ceux-ci ne répondront au mieux que par le mépris. La mentalité des esclavagistes n’a que faire des nobles paroles, du civisme ou de la dignité humaine. Il est tout de même stupéfiant de voir ces derniers justifier leur comportement par un recours systématique à la Bible, une relecture particulièrement perverse des Saintes Ecritures justifiant à leurs yeux l’esclavage comme un « état naturel ». Le racisme de l’époque a été littéralement cultivé comme une doctrine faisant office de loi absolue, évidemment difficile à combattre ou à contredire. Doctrine qui doit peut-être plus à une interprétation malvenue de certains textes de l’Ancien Testament, reposant sur un communautarisme archaïque et violent (lire par exemple certains passages du Deutéronome), qu’aux paroles de paix et d’amour universel du Christ, derrière lequel se réfugient pourtant les maîtres de Solomon. Le premier maître de Solomon, William Ford (Benedict Cumberbatch), est intéressant dans la mesure où il se montre les contradictions de son milieu bourgeois. Il s’offusque poliment de l’attitude du marchand qui sépare Eliza de ses enfants, sans plus ; et s’il rassemble sa famille et ses esclaves pour la messe du dimanche, il ne peut s’empêcher de parler fort pour couvrir les pleurs d’Eliza qui agacent tant sa femme… Et il se contentera d’offrir un violon à Solomon en remerciement pour ses « services » :  »esclave, divertis-nous« , tel est le message sous-jacent. Dur à encaisser… Ford, tiraillé entre sa conscience et son éducation, laisse tout de même Solomon aux mains de ses contremaîtres, avant de le revendre, pour empêcher son lynchage, à un maître bien plus cruel. A Solomon de survivre.

Edwin Epps, campé par un Michael Fassbender une nouvelle fois remarquable, est un personnage bien plus complexe qu’il n’y paraît ; un tortionnaire raciste certes, mais aussi un personnage tragique. On devine, subtilement, que l’homme est lui aussi déchiré, entre ses pulsions violentes (aggravées par la rancœur envers son épouse et un alcoolisme sévère), son éducation étriquée, « programmée » comme un lavage de cerveau, et un intérêt amoureux qu’il ne peut comprendre, envers son esclave Patsey. Il n’est pas très éloigné, somme toute, de l’Amon Goeth incarné par Ralph Fiennes envers La Liste de Schindler qui faisait de la vie d’Helen Hirsch (Embeth Davidtz) un enfer, de la même façon ; incapable de reconnaître son conflit, Epps martyrise la malheureuse qui en vient même à supplier Solomon de l’aider à mourir. Le refus de celui-ci entraînera la scène paroxystique, insoutenable, de la flagellation de la jeune esclave. En un plan-séquence des plus perturbants, Steve McQueen rassemble tous les conflits en cours et les porte à leur paroxysme ; Mrs. Epps qui veut affirmer son pouvoir d’épouse bafouée, pousse son mari à fouetter Patsey pour un savon volé ; et celui-ci, pour ne pas perdre la face, menace Solomon ; ce dernier se retrouve dans la pire situation possible, celle du complice malgré lui, obligé de flageller Patsey pour assurer sa propre survie. Un bref contrechamp, une vue insoutenable du dos supplicié de celle-ci, suffit pour placer le spectateur dans le regard de Solomon. Pris de remords, il détruira symboliquement le violon de ses maîtres. Sa libération ne sonnera pas comme une rédemption pour autant ; un échange de regards avec Patsey, la réaction furieuse d’Epps, laissent deviner que la jeune femme subira les foudres de ce dernier. Solomon sera rendu aux siens, libre, mais hanté par ce qu’il a vu et fait, contre sa volonté. Il a éveillé sa conscience de l’esclavage, et il a survécu, au prix d’une autre vie.

 

12 Years a Slave 01

McQueen refuse tout jugement hâtif sur ses personnages. A commencer par Solomon (performance subtile de Chiwetel Ejiofor, comédien britannique d’origine nigérienne, que l’on remarquait en second rôle dans l’ombre de Denzel Washington ou de Clive Owen – voir notamment Inside Man, Les Fils de l’Homme ou American Gangster), qui n’est ni un « Oncle Tom » servile, ni un révolté enragé. Même les personnages les plus odieux du récit échappent au piège du manichéisme ; le contexte encourage la relation de pouvoir la plus violente qui soit, et tous, du contremaître white trash joué par Paul Dano au maître planteur interprété par Fassbender, sont à la fois bourreaux et victimes de ce système. L’apparition de Brad Pitt en charpentier canadien pourrait paraître déplacée, comme un Deus Ex Machina salvateur donnant le beau rôle au comédien producteur, mais elle a le mérite de confronter les Sudistes aux limites de leur logique esclavagiste (voir cette discussion, tendue, entre le charpentier et Epps, prêt à sauter à la gorge de cet « étranger venu du Nord »), tout en rappelant aussi que quelques Blancs (bien peu nombreux…) ont osé prendre des risques en s’opposant activement à l’esclavagisme. La libération de Solomon permet à McQueen de déplacer le point de vue d’une scène antérieure, et de remettre en question les présupposés du spectateur. Lorsque Clemens Ray était libéré, il se jetait au cou de son sauveur. Traitée du point de vue de Solomon, le geste de Ray paraissait plein de servilité, d’autant plus que celui-ci restait ensuite sourd aux appels de Solomon. « Renversant » cette fois la scène, McQueen nous montre Solomon se jeter dans les bras de son sauveur de la même façon ; et nous comprenons, a posteriori, que le geste de Ray n’avait rien de servile, c’était un geste de désespoir… Solomon est sauvé certes, mais ce ne sera pas le cas des autres esclaves d’Epps qui assistent à la scène.

 

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La réussite de 12 Years a Slave passe aussi par un remarquable travail visuel dû à McQueen et à son chef-opérateur Sean Bobbitt. Excluant toute approche « pittoresque » de l’ambiance du Vieux Sud, ils créent une ambiance réaliste à souhait, empêchant le spectateur de rester à distance de la violence. Celle-ci n’est pas banalisée ou détournée, elle est le plus souvent montrée plein cadre, ou suggérée par le hors-champ (dans le cas de la scène de la flagellation). L’approche du cinéaste invitant le spectateur à regarder la scène dans son ensemble, à prendre conscience de la banale étrangeté de l’horreur ; McQueen et Bobbitt se sont grandement inspirés des tableaux de Francisco Goya, puisant dans ses célèbres et terribles descriptions des crimes de guerres napoléoniennes en Espagne leurs scènes les plus dérangeantes. Une scène résume bien cette inspiration, celle de la pendaison de Solomon, puni pour avoir frappé un contremaître. Comme il reste un « bien » à ne pas gâcher, l’autre contremaître (qui l’a sauvé du lynchage) fait un exemple en le laissant pendu vivant toute une journée. McQueen nous impose alors l’un des plans fixes les plus perturbants de l’Histoire du Cinéma : Solomon, debout, les pieds nus dans la boue, luttant pour garder son équilibre tout en s’étranglant à petit feu, alors que le personnel de la plantation vaque à ses occupations, en arrière-plan, comme si de rien n’était. Cela ne dure que quelques minutes, mais la scène résume une journée entière de torture. McQueen prend le spectateur à partie, sans le forcer, lui ouvrant les yeux sur la violence de la situation, d’autant plus choquante qu’elle apparaît dans un cadre bucolique, ensoleillé. Une célèbre chanson de Billie Holiday vient en tête à ce moment-là : « Southern trees bear a strange fruit, Blood on the leaves and blood at the root, Black bodies swinging in the southern breeze, Strange fruit hanging from the poplar trees… »

 

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Steve McQueen ; scénario de John Ridley, d’après le livre de Solomon Northup ; produit par Dede Gardner, Anthony Katagas, Jeremy Kleiner, Steve McQueen, Arnon Milchan, Brad Pitt et Bill Pohlad (Film 4 / New Regency / Plan B / Regency Enterprises / River Road Entertainment)

Musique : Hans Zimmer ; photo : Sean Bobbitt ; montage : Joe Walker

Direction artistique : David Stein ; décors : Adam Stockhausen ; costumes : Patricia Norris

Distribution USA : Fox Searchlight Pictures

Durée : 2 heures 14

Caméras : Arricam LT et ST



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