Aux disparus du printemps 2014…

Bonjour, chers amis neurotypiques !

Comme à l’habitude (hélas) prise en ces pages, ce texte est un petit hommage à des personnalités liées au monde du cinéma qui nous ont quitté ces trois derniers mois.

Aux héros oubliés 2014... H.R. Giger

Peintre, sculpteur, réalisateur, illustrateur, graphiste, le suisse H.R. Giger nous a quitté le 12 mai 2014, à l’âge de 74 ans. S’il ne travailla qu’épisodiquement dans le milieu du cinéma, son nom reste indissociable d’une des plus belles (et horribles) créatures du cinéma de science-fiction et d’horreur : l’Alien originel, star du film de Ridley Scott qui traumatisa les spectateurs de 1979. Le monstre protéiforme, qui hante pour toujours les coursives du vaisseau Nostromo, devait tout de son aspect aux étranges œuvres de Giger, qui s’impliqua totalement dans le projet, et fut justement récompensé d’un Oscar des Meilleurs Effets Spéciaux en 1980.

Hans Ruedolf (ou Ruedi) Giger naquit à Coire, en Suisse, le 5 mai 1940. Ce fils d’un pharmacien se prit de passion pour la peinture et l’art dès sa jeunesse, et y trouva l’exutoire nécessaire de ses cauchemars. Depuis l’enfance, en effet, Giger souffrait de terreurs nocturnes ; lui qui vécut dans une « petite maison presque sans fenêtres » voyait dans ses mauvais rêves les mêmes images répétées de machines, de trains fusionnés avec des organes ou de la peau animale ou humanoïde… L’étude de la peinture, de l’architecture et du dessin industriel à l’Ecole des Arts Appliqués de Zurich, de 1962 à 1970, lui permettra de développer son talent. Son œuvre, essentiellement qualifiée de « surréaliste », fut grandement inspirée par des artistes tels que Jérôme Bosch, Francisco Goya, Gustave Moreau, Hector Guimard, Ernst Fuchs, Salvador Dali ou Hans Bellmer. Dans les années 1970, Giger devint vite un nom familier dans le monde artistique. Ses peintures à l’aérographe, chargées de sexualité, « branchées » sur son inconscient, dégageaient un sentiment indéfinissable, un mélange de fascination et de répulsion. Le métallique et l’organique s’y entremêlaient en permanence, dans des univers industriels glaçants, où il était impossible de séparer les corps et les machines. Giger inventera, pour qualifier son univers, un terme devenu familier à tous les amateurs de science-fiction et de technologie : la « biomécanique ».

Le travail d’un artiste aussi singulier attirera l’attention d’un confrère tout aussi « allumé », le chilien Alejandro Jodorowsky, qui vers 1975 se lança dans un projet fou : l’adaptation du roman de Frank Herbert, Dune. Pour réaliser et rendre crédible cette épopée de science-fiction, Jodorowsky s’était entouré de personnalités très colorées. Dan O’Bannon à la réalisation des effets visuels, Jean « Moebius » Giraud et Chris Foss pour le production design des costumes et décors extra-terrestres, Salvador Dali prêt à jouer le rôle de l’Empereur Shaddam IV… Giger se joindrait à l’aventure pour créer d’inquiétantes machines comme la « Chaise Capo » du Baron Harkonnen, le grand méchant de l’histoire. Comme on le sait, Jodorowsky ne put mener son film à terme, et le « Dune de Jodorowsky » devint le plus célèbre des films morts-nés. Moebius affirma même (sans preuve formelle toutefois) que George Lucas y « emprunta » quelques idées conceptuelles pour son Star Wars

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ci-dessus : , dans Alien. Kane (John Hurt), Dallas (Tom Skerritt) et Lambert (Veronica Cartwright) découvrent le « Space Jockey » fossilisé. H.R. Giger a conçu et réalisé le décor. Joyeuse ambiance…

Quoi qu’il en soit, le succès du film de Lucas encouragea les studios américains à se lancer dans la production de films de science-fiction. O’Bannon, inspiré par ses souvenirs de vieilles séries B, proposa un certain Star Beast à la 20th Century Fox : une histoire archi-rebattue d’un monstre extra-terrestre attaquant l’équipage d’un vaisseau spatial… à cette différence près qu’O'Bannon voulait que Giger élabore un monstre biomécanique jamais vu. Le script d’O'Bannon et Ronald Shusett tomba dans les mains de Walter Hill, lequel engagea un jeune réalisateur anglais très prometteur, Ridley Scott. Lui-même ancien étudiant en arts, Scott, particulièrement impressionné par la peinture Necronom IV de Giger, insista pour que ce dernier, avec les « anciens de Dune » Moebius et Chris Foss (ainsi que Ron Cobb), élabore le monde mystérieux du film, rebaptisé Alien. A charge pour Giger de peindre et réaliser en pied tout les éléments extra-terrestres du film : le paysage cauchemardesque de la planète, le vaisseau spatial abandonné, les intérieurs de celui-ci, le pilote « Space Jockey » fossilisé, les œufs… et bien sûr, les différents stades de développement de la créature : parasite « Face Hugger » agrippé au visage de l’astronaute Kane (John Hurt), nouveau-né « Chest Burster » vedette d’une scène de repas traumatisante, et l’Alien adulte, dans toute sa splendeur. Une créature que le réalisateur dissimula dans l’ombre, rendant sa présence à la fois indiscernable, un mélange d’humain, de machine, d’insecte et de reptile que le spectateur de l’époque ne pouvait restituer dans son ensemble. Giger, qui avait travaillé d’arrache-pied dans la production de ce classique, obtint un Oscar en 1980.

Le succès ne montera cependant pas à la tête du « roi de la biomécanique » qui gardera une méfiance légitime vis-à-vis des promesses du système hollywoodien. Au vu des quelques films fantastiques sur lesquels il travaillera, on peut le comprendre. Pour le médiocre Poltergeist II, il créera un affreux « Ver Spectral » prenant possession du père de famille (Craig T. Nelson). Il créera aussi la belle et mortelle extra-terrestre SIL, jouée par la sculpturale Natasha Henstridge dans Species (La Mutante), une série B de 1995 qui serait oubliable sans les métamorphoses de la belle en prédatrice biomécanique. On fera l’impasse sur une suite catastrophique qui confirmera l’aversion de Giger pour les studios d’effets spéciaux américains, incapables de comprendre sa démarche. La saga Alien se poursuivra sans lui, ou presque ; James Cameron remaniera de fond en comble ses designs pour le second film, pour lequel il ne sera pas consulté. Pour Alien 3, d’un tout jeune réalisateur nommé David Fincher, il sera de nouveau contacté, élaborant le nouveau design de l’Alien, désormais quadrupède et débarrassé de ses tuyères dorsales. Giger sera complètement oublié au générique du Alien : La Résurrection de Jean-Pierre Jeunet, n’ayant plus grand-chose à voir avec le film original (et ne parlons des Alien Vs. Predator…). Heureusement, Ridley Scott n’oublia pas sa contribution pour Prometheus, la « vraie-fausse préquelle » d’Alien. Le cinéaste réutilisera, avec l’accord de Giger, les concepts du vaisseau abandonné et du Space Jockey. Giger élabora aussi les inquiétantes fresques murales découvertes par les explorateurs, et le visage humanoïde géant veillant sur une inquiétante et familière cargaison… En dehors de ces films, signalons aussi la contribution de Giger à des œuvres très hétéroclites : une superbe affiche pour un très Z Future-Kill en 1985, le concept visuel des effrayantes créatures et l’affiche du film d’animation japonais Tokyo : The Last Megalopolis en 1988, le design rejeté de la Batmobile de Batman Forever en 1995, et les monstres vedette du film allemand de 1996 Killer Condom - des préservatifs maléfiques mangeurs de pénis ! Dommage, par contre, que Giger ait manqué sa collaboration avec deux cinéastes dérangeants qui semblaient pourtant faits pour lui : David Lynch, dont il admirait Eraserhead, gardera quelques traces de ses travaux pour son Dune raté, d’où cependant la « touche Giger » planait dans les séquences mettant en avant les immondes Harkonnen. Et David Cronenberg s’inspirera largement de ses œuvres pour les dérangeantes métamorphoses de son halluciné Vidéodrome, marqué au sceau du biomécanique dont H.R. Giger fut le prophète.

Aux héros oubliés 2014... Bob Hoskins

Le 29 avril 2014, Roger Rabbit a pleuré le décès de Bob Hoskins (1942-2014), connu du monde entier pour avoir interprété le bougon détective Eddie Valiant, héros du Qui veut la peau de Roger Rabbit, le « cartoon – Film Noir » de Robert Zemeckis…

Un comédien venu d’Angleterre parmi les plus attachants et les plus reconnaissables qui soient, avec son physique trapu, tout en rondeur bonhomme, Bob Hoskins avait beaucoup bourlingué avant de devenir acteur. Petit-fils d’une grand-mère gitane, né dans le Suffolk mais Londonien dès sa petite enfance, Bob Hoskins (de son vrai nom Robert William Hoskins Jr.) quitta l’école à 15 ans pour commencer à travailler. Pour gagner sa vie, il fut ainsi tour à tour portier, chauffeur routier, nettoyeur de vitres, et commença des études de comptable qu’il ne finit jamais. A 25 ans, il partit travailler volontairement en Israël dans un kibboutz, et fut même un temps conducteur de chameaux en Syrie ! Revenu au pays, il commença sa carrière d’acteur en 1968 au Victoria Theatre de Stoke-on-Trent ; l’année suivante, il fut retenu à l’Unity Theatre de Londres, presque par hasard (il attendait au pub du théâtre que son ami finisse son audition, quand on lui donna un script pour passer sur scène…), et révéla aux directeurs de l’Unity un réel talent de comédien. Remarqué sur les planches, Hoskins en vint évidemment à venir à la télévision et au cinéma britannique, dès 1972, pour des petits rôles. Il se fit connaître du public anglais en 1975, en jouant Alf, un déménageur illettré, dans la série On the Move. Premier succès qui en appellera d’autres, bientôt suivis d’une belle série de récompenses et de nominations. Il obtint sa première nomination aux BAFTA Awards en 1978 pour la mini-série Pennies from Heaven, où il jouait Arthur Parker, un mari adultère. En 1980, Hoskins obtint les louanges des critiques pour son interprétation d’Harold Shand, un caïd en quête de respectabilité, dans The Long Good Friday (ou Racket, en français : Du Sang sur la Tamise), un solide polar britannique dû à John McKenzie. Toujours avec McKenzie, Hoskins tournera en 1983 The Honorary Consul, qui lui valut une autre nomination aux BAFTA.

Au milieu des années 1980, la carrière de Bob Hoskins connut un bond phénoménal ; capable aussi bien de jouer les personnages comiques (son physique l’y prédisposait) que des personnages antipathiques, voire carrément inquiétants, Hoskins va multiplier avec succès les rôles au cinéma et à la télévision, aussi bien dans son pays qu’aux USA où des réalisateurs prestigieux l’ont remarqué. On le vit ainsi dans le luxueux (et surchargé) Cotton Club de Francis Ford Coppola, où il était excellent dans le rôle d’Owney Madden, le patron truand du mythique night-club de Harlem ; il fut un Benito Mussolini convaincant dans La Chute de Mussolini à la télévision, aux côtés de Susan Sarandon et Anthony Hopkins ; les amateurs du Brazil de Terry Gilliam se souviennent quant à eux de Spoor, le plombier grossier qui finit littéralement « emmerdé » par Robert De Niro.

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ci-dessus : Bob Hoskins, alias Eddie Valiant dans Qui veut la peau de Roger Rabbit, détective chanteur et exterminateur de fouines !

Le tournant de la carrière cinéma de Bob Hoskins eut lieu en 1986, lorsqu’il joua le rôle principal de Mona Lisa, un film noir de Neil Jordan. Hoskins y incarnait George, un petit truand sans envergure, sorti de prison, qui accepte de devenir le chauffeur d’une superbe call-girl (Cathy Tyson) pour le compte de son ancien patron (Michael Caine). Une improbable amitié se nouant entre la belle et le chauffeur, ce dernier va l’aider à ses risques et périls. Superbe interprétation d’Hoskins en malfrat touché par l’amour, et pour laquelle l’acteur obtiendra une flopée de récompenses internationales, dont le BAFTA et le Golden Globe du Meilleur Acteur, le Prix d’Interprétation à Cannes et une nomination à l’Oscar. Hoskins manquera in extremis le rôle d’Al Capone dans Les Incorruptibles (1987) de Brian DePalma, la faute aux volte-faces de Robert De Niro qui abandonna un temps le rôle avant de changer d’avis. S’étant vu remettre un chèque de dédommagement de 20 000 Livres, Hoskins appela DePalma pour lui demander s’il n’avait pas d’autres films pour lesquels il ne voulait pas le voir jouer ! Cet incident digéré, Hoskins accepta de jouer dans un autre polar bien inclassable, le fameux Roger Rabbit de Robert Zemeckis, coproduit par les studios Disney et Steven Spielberg. Zemeckis le préféra à des stars plus « bankables » (notamment Bill Murray), trouvant en Hoskins un côté « cartoon vivant » parfaitement approprié. Il y jouait Eddie Valiant, un privé minable et alcoolique, spécialisé dans les affaires privées des stars les plus ingérables de Hollywood : les Toons – Bugs Bunny, Mickey Mouse et compagnie ! Les intrigues sentimentales de la pulpeuse Jessica Rabbit affectant le jeu de son époux, l’irrésistible Roger, Eddie se retrouve embarqué dans une sale affaire orchestrée par un juge démoniaque (Christopher Lloyd) l’obligeant à se confronter à ses vieux démons… A l’époque, on a beaucoup glosé sur le tour de force technique du film mêlant, de façon ultra-dynamique, prises de vues réelles et personnages de dessins animés, en oubliant la qualité du jeu du comédien. Hoskins devait passer le plus clair du tournage à jouer « dans le vide », de façon naturelle et sérieuse, et imaginer son lapin de partenaire en lieu et place des machineries créées sur le plateau, nécessaires pour rendre vivante la présence des Toons. Ce travail, étalé sur plusieurs mois, demandait une sacrée faculté de concentration et d’imagination, et Hoskins s’en sortit haut la main… quitte à voir des lapins de cartoon partout après le tournage !

Roger Rabbit fit un malheur au box-office de 1988, et fit de Hoskins, sans qu’il l’ait cherché, une star. Une célébrité déconcertante pour ce descendant de gitans qui réalisa son propre film, The Raggedy Rawney (Raggedy), en hommage à la culture de ses ancêtres, cette même année. Durant ces années hollywoodiennes, Hoskins obtint de nouveau des louanges dans la comédie dramatique Mermaids (Les Deux Sirènes, 1990), où il jouait Lou, le soupirant de Rachel Flax (Cher), mère de deux gamines (Winona Ryder et Christina Ricci) difficiles à gérer. On se souviendra également d’Hoskins dans le rôle du glouton et exubérant Smee (Mouche), le fidèle second du Capitaine Crochet (Dustin Hoffman) dans la superproduction de Steven Spielberg, Hook, en 1991. Dans ce gros raté commis par le cinéaste d’E.T., alors en pleine crise, Hoskins assura les meilleurs passages dans son numéro de pirate poltron, conseiller personnel du revanchard Crochet. Les deux acteurs, complices, décidèrent de jouer les deux pirates comme un vieux couple gay ! Il est à noter qu’Hoskins reprendra en 2011 le rôle de Mouche dans un téléfilm britannique, Neverland. La « période hollywoodienne » d’Hoskins connut un relatif coup d’arrêt avec le bide de l’improbable adaptation du jeu vidéo Super Mario Bros. en 1993… Hoskins, toujours sympathique, ne pouvait cependant être tenu responsable du désastre de ce film, un beau navet. L’acteur choisira prudemment de s’écarter de ce type de production surchargée d’effets spéciaux par la suite. Il préfèrera de loin les seconds rôles dans des films historiques, des comédies et des films fantastiques, et des rôles à sa mesure dans des films plus modestes, et tout aussi réussis. On le retrouva ainsi, par exemple, sous les traits de Sir Winston Churchill dans le téléfilm When Lions Roared (1994), en J. Edgar Hoover plus conspirateur que jamais dans le Nixon d’Oliver Stone en 1995, en Général Noriega dans le téléfilm de 2000, Noriega : God’s Favorite, ou en Nikita Khrouchtchev sanguin dans Enemy at the Gates / Stalingrad, de Jean-Jacques Annaud, en 2001. Les apparitions d’Hoskins furent si nombreuses dans les années 1990/2000 qu’il est difficile de toutes les citer. Dans le domaine fantaisie / fantastique, on le verra incarner tour à tour, sur le petit et grand écran, des personnages tels que Sancho Pança (le téléfilm Don Quichotte en 2000), le Professeur Challenger du Monde Perdu de Conan Doyle (téléfilm de 2001), le Blaireau du Vent dans les Saules (film de 2006), Gepetto (téléfilm Pinocchio en 2008), Mr. Fezziwig dans A Christmas Carol (Le Drôle de Noël de Scrooge, marquant ses retrouvailles avec Zemeckis en 2009), ou Muir, l’aîné aveugle des Nains dans Blanche-Neige et le Chasseur, qui fut son dernier film en 2012. Dans le registre dramatique, Hoskins marqua aussi les esprits dans le film controversé d’Atom Egoyan, Le Voyage de Felicia (1999), où il jouait Hilditch, un vieil homme porteur de lourds et sinistres secrets. On se souviendra aussi du merveilleux duo qu’il forma avec Dame Judi Dench chez Stephen Frears, dans la comédie de 2005 Mrs. Henderson Présente, où il était Vivian Van Damm, fondateur du cabaret coquin Windmill, ayant maille à partir avec la riche veuve finançant ledit cabaret ! Ou, dans un registre tout aussi sympathique, on reverra Bob Hoskins dans le rôle d’Albert, syndicaliste soutenant la grève des ouvrières de Ford dans Made in Dagenham (We Want Sex Equality, 2010). Ce fut un des derniers grands rôles d’Hoskins, qui dut prendre sa retraite en 2012, la maladie de Parkinson l’empêchant de continuer à jouer.

On versera une petite larme affectueuse à ce grand petit homme. « Salut Bob ! Salut Bob ! Au revoir, Bob ! ».

 

Aux héros oubliés 2014... Mickey Rooney

Mickey Rooney semblait n’avoir jamais vraiment quitté la scène et l’écran, et ce bien avant ses vrais débuts professionnels. En effet, ce New Yorkais pur jus fut un vrai enfant de la balle : à quinze mois, le petit Joseph Yule Jr. (son vrai nom) se hissa sur la scène du numéro de vaudeville joué par ses parents qui le présentèrent au public. Et il finit sa carrière quelques quatre-vingt-dix ans après ses débuts en couche culotte. Né le 23 septembre 1920, Mickey Rooney a donc traversé dix décades en chantant, jouant et dansant, et s’il est devenu l’un des « enfants stars » les plus reconnaissables de l’Âge d’Or du Hollywood des années 1930, sa carrière ne s’est jamais arrêtée.

De 1927 à 1936, il fut l’enfant vedette de 78 courts-métrages burlesques où il jouait le rôle de Mickey McGuire, un personnage de comic-strip très populaire. A la suite d’un règlement judiciaire, le jeune garçon acteur garda le prénom « Mickey » comme nom de scène, qu’il complètera ensuite par « Rooney » (plus sérieux selon lui que « Looney », suggéré par sa mère). Les dirigeants de la MGM remarqua vite ce jeune acteur au visage éternellement poupin, petit et débordant d’énergie. Adolescent, il joua notamment le personnage de Clark Gable enfant dans Manhattan Melody (L’Ennemi Public numéro 1, 1934), un sympathique Puck dans Le Songe d’une nuit d’été (1935), et fut le faire-valoir énergique d’un autre enfant star de l’époque, Freddie Bartholomew, dans Le Petit Lord Fauntleroy, Au Seuil de la vie et Capitaines Courageux (tous sortis en 1936 et 1937).

 

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ci-dessus : la bonne humeur et la complicité du duo Mickey Rooney-Judy Garland  dans Babes in Arms.

 

Rooney triompha avec A Family Affair (1937), une modeste comédie musicale où il joua le rôle d’Andy Hardy, le fils turbulent et courageux d’un juge de province. Un personnage d’adolescent optimiste si populaire que Rooney l’incarnera dans quinze films jusqu’en 1958 (Andy Hardy comes home), bien qu’il ait alors largement dépassé l’âge de son rôle… On se souviendra de lui en garnement remis dans le droit chemin par Spencer Tracy dans Boy’s Town (Des Hommes sont nés, 1938), ainsi que d’autres évocations très idéalisées d’une Amérique à la Norman Rockwell : The Adventures of Huckleberry Finn (1939), Le Jeune Edison (1940), The Human Comedy (Et la vie continue, 1943), pour lequel il sera nominé aux Oscars. Les succès les plus notables de cette époque resteront les films musicaux qu’il joua avec Judy Garland, comme Babes in Arms (Place au Rythme, 1939), dans lequel lui et Judy interprètent le très jazzy  »Good Mornin’ » repris des années plus tard dans Chantons sous la pluie. Pour ce film, Rooney gagnera sa première nomination aux Oscars ; toujours avec Judy Garland, il y aura aussi Strike up the band (En avant la musique) en 1940 et Girl Crazy en 1943. A 18 ans, Rooney sera ainsi la star numéro un du box-office, obtint un Oscar spécial (pour « l’incarnation de l’esprit de la jeunesse » de l’époque), et sa fortune s’éleva jusqu’à 12 millions de dollars, une somme record. Un esprit de la jeunesse très turbulent, Rooney ayant vite eu une réputation méritée d’être un joueur invétéré et un sacré coureur de jupons, enchaînant les mariages et les divorces, huit en tout. Sa première épouse ne fut autre qu’une starlette ravissante nommée Ava Gardner (petit canaillou !).

Comme nombre de ses collègues d’Hollywood durant la 2ème Guerre Mondiale, Mickey Rooney anima les spectacles de l’USO, participant à des spectacles et des films spécialement conçus pour distraire les soldats partis au front. L’après-guerre et l’inévitable vieillissement causèrent son déclin, Rooney s’endettant au jeu, enchaînant les ennuis conjugaux, et souffrit d’une addiction à la drogue. En 1962, l’ancien enfant star avoua avoir totalement dilapidé sa fortune. Déterminé à rembourser ses dettes, Rooney continua néanmoins à tourner, à jouer à Broadway, et renoua avec le succès. Au cinéma, Rooney âgé sera notamment remarqué dans Le Brave et le Téméraire (1956), Baby Face Nelson (L’Ennemi Public, 1957), Breakfast at Tiffany’s (Diamants sur Canapé, 1961, où il jouait un grincheux voisin chinois…), Requiem pour un Poids Lourd (1962) ou Un Monde Fou, Fou, Fou (1963). Par la suite, il alternera les apparitions à la télévision, au cinéma et à Broadway. Bon an mal an, dans des productions de qualité très variables, il était toujours là, émouvant à l’occasion le jeune public dans L’Etalon Noir, qui lui valut sa dernière nomination aux Oscars, en 1979. Il fut aussi récompensé, cette fois pour l’ensemble de sa carrière, d’un Oscar honorifique en 1983, et d’un Golden Globe et un Emmy Award en 1982 pour le téléfilm Bill, où il jouait un vieil homme handicapé mental. Même en ayant largement dépassé l’âge de la retraite, Rooney réapparaissait toujours ; on put le voir par exemple en 1999 jouer un vieux clown muet, chez George Miller, dans Babe 2 : Le Cochon dans la Ville (avec des scènes incroyablement émouvantes en compagnie d’un orang-outan), ou en gardien de musée insultant et tabassant Ben Stiller dans La Nuit au Musée, en 2006 ! Et il continua ainsi à tourner jusqu’en 2012, pour son dernier film, The Woods… avant que le rideau ne tombe le 6 avril 2014.

 

Aux héros oubliés 2014... Gordon Willis

Les amoureux du grand cinéma américain des seventies auront une petite pensée pour Gordon Willis, décédé dix jours avant son soixante-treizième anniversaire, le 18 mai dernier. Il fut l’un des plus grands chefs-opérateurs du grand cinéma américain de cette décennie sacrée, si ce n’est LE chef opérateur de cette époque, aux côtés des Conrad Hall (Butch Cassidy et le Kid, Marathon Man) ou Vilmos Zsigmond (Voyage au bout de l’Enfer, Rencontres du Troisième Type). Sa filmographie, comme on va le voir, parle pour lui, dominée par son travail exceptionnel sur la trilogie du Parrain. Rien que pour cela, voilà qui impose le respect, mais la carrière de Willis ne s’est pas limitée à la légendaire fresque familiale mafieuse de Francis Ford Coppola. Son style visuel, associé aux grands drames et thrillers oppressants des années 1970, lui avait valu le surnom taquin de  »Prince des Ténèbres » par son ami et collègue Conrad Hall. Il faut dire que personne, en ce temps-là, ne savait aussi bien créer des effets de clair-obscur dignes des grands maîtres, posant les ambiances d’une Amérique gagnée par le doute dans le contexte des années post-Watergate… 

Natif d’Astoria dans le Queens, Gordon Willis était le fils d’un couple d’anciens danseurs de Broadway, et son père fit ensuite carrière comme maquilleur pour les studios de cinéma de Warner Bros. Le jeune Willis adorait le cinéma et voulait donc naturellement travailler dans ce milieu ; s’il rêvait d’être acteur, il apprit peu à peu les bases des techniques d’éclairage, les décors et la photographie. Self-made man, après avoir fait le grouillot sur les plateaux, et tenté de percer comme photographe de mode à Greenwich Village, il rejoignit les services cinéma de l’US Air Force pendant la Guerre de Corée. Quatre années bénéfiques qui l’aidèrent à parfaire ses compétences techniques. Revenu à la vie civile, Gordon Willis rejoignit la côte Est, travaillant comme assistant caméraman puis premier caméraman sur des publicités et documentaires. Une école idéale pour aboutir à son style de tournage. Willis reconnaîtra garder une approche très minimaliste, mais techniquement impeccable, de son travail ; sa signature sera celle d’un chef-opérateur retirant la lumière sur les acteurs, et les filmant à la limite de la sous-exposition complète, là où les confrères saturaient ceux-ci d’éclairages très crus et à la mode. Il sera chef-opérateur pour la première fois en 1970, pour le film End of the Road d’Aram Avakian.

 

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ci-dessus : démonstration de l’immense talent de Gordon Willis dans cette scène légendaire du Parrain II, où Vito Corleone (Robert De Niro) rend la monnaie de sa pièce à Don Fannucci (Gastone Moschin).

 

Dès l’année suivante, Willis sera reconnu comme un des meilleurs de sa spécialité, grâce au succès du film Klute, d’Alan J. Pakula. Un thriller tendu, et très existentialiste, où Willis « maltraitera » les stars Donald Sutherland et Jane Fonda, creusant leurs visages à foison et les faisant ainsi ressembler à des morts-vivants… Le « style Willis » fera fureur, et la réussite du film scellera une solide amitié entre lui et Alan J. Pakula, dont il restera le chef-opérateur attitré. Francis Ford Coppola avait remarqué le film et insisté auprès de Paramount pour travailler avec Willis sur l’ambitieuse adaptation du Parrain. Le style de Willis fera merveille, dès les premiers instants du film. Impossible d’oublier le visage de Marlon Brando en Don Vito Corleone, rongé par la noirceur ambiante de son bureau où il écoute patiemment les doléances de ses « sujets »… Willis sut à merveille alterner le rythme visuel des saisons, s’inspirant de grands peintres pour composer les ambiances du film : les toiles cauchemardesques de Füssli ou Goya (notamment pour la fameuse scène de la tête du cheval…), ou les couleurs ensoleillées de Renoir pour la grande scène de mariage. La suite se passera presque de commentaires : Willis restera pratiquement fidèle aux mêmes cinéastes durant toute sa carrière. Avec Pakula, il poursuivit sur sa lancée en signant les angoissantes images de The Parallax View (A Cause d’un Assassinat, 1974) avec Warren Beatty, et Les Hommes du Président (1976) avec Dustin Hoffman et Robert Redford. Deux films qui plongent dans les angoisses d’une Amérique découvrant avec effarement les mensonges et odieuses manipulations dont sont capables ses élites, en l’espace d’une décennie, des assassinats des frères Kennedy jusqu’à la débâcle de Nixon. Une image emblématique, devant tout au talent visuel de Willis, résume cette époque : les scènes où « Gorge Profonde » (l’informateur mystérieux incarné par Hal Holbrook) apparaît tel un spectre désincarné au journaliste Bob Woodward (Robert Redford) pour le mettre sur la piste des sales petits secrets derrière le cambriolage du Watergate. Pakula et Willis continueront à travailler ensemble, même si la qualité des films n’égalera plus jamais leurs premières œuvres : Le Souffle de la Tempête (1978), le très bon Présumé Innocent (1990) avec ce bon vieux Harrison Ford, et le très mauvais The Devil’s Own / Ennemis Rapprochés, leur dernier film en 1997, toujours avec Harrison Ford et Brad Pitt. Willis aura aussi travaillé à plusieurs reprises avec James Bridges sur La Course aux Diplômes (1973), Perfect (1985) avec Jamie Lee Curtis et John Travolta et Bright Lights, Big City (Les Feux de la Nuit, 1988) avec Michael J. Fox. Gordon Willis, new yorkais adorant sa ville, fut aussi l’artisan visuel de quelques-uns des plus célèbres films de Woody Allen : d’Annie Hall (1977) à La Rose Pourpre du Caire (1985), Willis apporta sa patte à l’univers de « Woody ». Il y eut Intérieurs (1978), Stardust Memories (1980), Comédie Erotique d’une Nuit d’Eté (1981), Broadway Danny Rose (1984)… les deux sommets, en termes visuels, étant certainement les somptueuses images en noir et blanc de Manhattan (1979) et Zelig (1983), pour lequel Willis reçut une nomination aux Oscars. Nul doute que Willis, d’une certaine façon, a « fait » l’œuvre de Woody Allen. Comparez avec le style des films ultérieurs de ce dernier, après La Rose Pourpre… : on n’y retrouve guère ce sens visuel qui devait tellement au chef-opérateur. Ce dernier, de plus en plus lassé par les contraintes techniques des tournages, et étonnamment peu reconnu dans les cérémonies officielles pour son travail, prendra sa retraite à la fin des années 1990, après Malice (1993), le thriller avec Nicole Kidman, et Ennemis Rapprochés

Le plus incroyable est de constater que, malgré un si brillant palmarès et une science de l’image évidente, Willis fut constamment boudé par les Oscars : très « new yorkais » en ce sens, il affichait un certain mépris pour les paillettes d’Hollywood, restant à travailler sur la côte Est, et Hollywood, hélas, le lui rendit bien… Willis travailla, entre 1971 et 1977, sur des films prestigieux qui récoltèrent 39 nominations et 19 statuettes aux Oscars (dont trois meilleurs films : les deux premiers Parrain, et Annie Hall), mais il fut constamment oublié ! Il ne fut jamais récompensé, et n’obtint que deux nominations tardives, pour Zelig et Le Parrain III… L’industrie du cinéma se rattrapa très tardivement, en lui remettant un Oscar honoraire en 2010 pour sa « maîtrise insurpassée des ombres, de la lumière, de la couleur et du mouvement« . Mieux valait tard que jamais…. Heureusement, quelques cinéastes téméraires avaient déjà reconnu l’immense valeur de son travail en s’inspirant de lui : nul doute que les films de David Fincher (notamment Seven, The Game ou Zodiac) ou James Gray (The Yards, La Nuit nous appartient ou Two Lovers) doivent beaucoup aux splendides « ténèbres » de Gordon Willis…

 

Ludovic Fauchier.

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