Archives pour août 2014

Et une larme pour chaque pensée agréable – Robin Williams (1951-2014)

Robin Williams

Bonjour, chers amis neurotypiques.

Etrange, comme les mauvaises nouvelles (du moins celles qui concernent ce blog) surviennent toujours en début de semaine… Ce lundi 11 août, Robin Williams a été retrouvé mort à son domicile de Tiburon, en Californie. L’enquête a conclu que l’acteur âgé de 63 ans a mis fin à ses jours en se pendant. L’annonce a fait l’effet d’un choc, aussi bien pour les gens du cinéma américain que pour le public familier de ses films et ses one-man-shows. Tous ceux qui ont grandi avec ses films ont sans doute eu la même triste impression de perdre un parent proche… La force comique phénoménale de Robin Williams en faisait un « cousin » familier, surgissant toujours à l’improviste sur l’écran pour lancer un gag ou une imitation délirante. Mais l’acteur révélait aussi des facettes beaucoup sombres de sa personnalité, à travers ses rôles.

Evoquer la filmographie de Robin Williams, c’est forcément évoquer la galerie des « caractères » qu’il a incarné. Une vraie grande parade de Disneyland sous acide ! Jugez plutôt (et aussi Mickey) ; Robin Williams a été, entre autres : un extra-terrestre, Popeye le marin, des écrivains, un saxophoniste russe, des animateurs radio, des professeurs de littérature, le Roi de la Lune (avec ou sans tête), un clochard en quête du Graal, Peter Pan adulte, un homme-jouet, le Génie d’Aladdin, Madame Doubtfire, des docteurs excentriques, des savants fous, des robots, un hologramme d’Albert Einstein, une chauve-souris, des robots, des manchots de l’Antarctique, un clown de télévision, des présidents américains… Voilà un bref aperçu de l’univers intérieur du comédien disparu, notoirement connu pour épuiser les plus sérieux de ses intervieweurs en les faisant rire aux éclats. Mais, derrière cette image de clown, apparaissait aussi un être dramatiquement fragile, comme nombre de ses collègues acteurs. Williams dut vivre avec des problèmes psychologiques aggravés par une toxicomanie, dont il était guéri, et l’alcoolisme, dont il ne put jamais décrocher. Ces problèmes affectèrent sans aucun doute sa vie personnelle, jusqu’à ce triste baisser de rideau prématuré.

Redécouvrons le parcours de l’acteur, et les rôles les plus marquants de son abondante filmographie, comptant 105 titres, films, séries et spectacles filmés compris. Il a fallu faire des choix et se concentrer sur les rôles les plus intéressants. Que les fans de l’acteur me pardonnent si je passe sur certains titres, et si (Wikipédia oblige), je me suis trompé sur certains points !

 

Robin McLaurin Williams naquit le 21 juillet 1951 à Chicago. Il était le fils de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux cadre dirigeant de la branche Lincoln-Mercury chez Ford, et de Laurie McLaurin Williams, une ancienne mannequin, plus jeune que son mari. Les ancêtres du futur acteur étaient irlandais, avec aussi des racines écossaises, anglaises, galloises, allemandes et françaises. La famille Williams changeait d’habitation suivant les affectations professionnelles du père, de l’Illinois au Michigan, puis en Californie. Le jeune Robin Williams eut une vie d’enfant assez solitaire, restant assez distant d’un frère aîné, bien plus âgé que lui. Les époux Williams travaillaient, laissant seul Robin à l’école ou chez lui, avec la télévision et ses jouets, sous la surveillance des nounous. L’acteur dira toujours avoir gardé de ces jeunes années la peur permanente, celle d’être brutalisé à l’école, et surtout, celle d’être abandonné. Pour se sentir exister, il préféra attirer l’attention des autres (surtout de sa mère) en faisant rire. Les parents Williams divorceraient bien des années plus tard. On devine que ces jeunes années ont certainement marqué le futur acteur ; une constante, d’ailleurs, dans les personnages qu’il incarnera : pratiquement tous (même le Génie d’Aladdin) sont des êtres profondément abandonnés, endeuillés ou isolés du reste de la société.

Robin Williams fut lycéen à la Detroit Country Day School, une école privée, avant de suivre sa famille en Californie et de finir dans le lycée public de Redwood, près de Larspur et Woodacre, où les Williams avaient emménagé. Plutôt bon élève, ses notes dégringolèrent dans cette dernière année, où il reçut son diplôme en étant désigné dans le yearbook local « clown de la classe » et… « élève ayant le moins de chances de réussir » ! En 1969, Robin Williams tenta sa chance au Claremont McKenna College pour étudier les sciences politiques, avant de changer d’avis et d’étudier les arts dramatiques au College of Marin County, où son talent de comédien prit forme lorsque les professeurs lui donnèrent le rôle de Fagin dans une représentation d’Oliver ! Durant cette période, Williams se lança aussi dans le difficile exercice de la stand-up comedy : le tremplin idéal pour surmonter sa peur maladive (dont il conserva des traces, notamment cette diction frisant souvent le bégaiement) pour improviser au quart de tour et développer un univers délirant face à un public impitoyable… et bien défoncé par les drogues en vigueur durant les années hippies ! Le jeune homme commença d’ailleurs lui-même à en consommer. Trois ans plus tard, Williams tenta sa chance à la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard, et fut retenu parmi vingt élèves pour apprendre les métiers du théâtre et du spectacle. Deux d’entre eux furent retenus par le grand comédien de théâtre John Houseman, pour le Programme Avancé spécial : Christopher Reeve, le futur Superman, et Williams, qui devinrent grands amis. Les études prirent fin en 1976, Houseman considérant qu’il n’avait plus rien à apprendre au jeune Williams, qui n’obtint même pas de diplôme et poursuivait sa carrière de stand-up comedian. Les shows de Williams plièrent très vite en quatre le public, et le succès attira l’attention des producteurs de télévision. Il fit ses premières apparitions en 1977 dans l’émission comique Laugh-In et dans le Richard Pryor Show.

 

Robin Williams - Mork & Mindy

Cette année-là, Star Wars attira des millions de gamins américains dans les salles obscures, et devint un phénomène de société jamais vu auparavant. Garry Marshall, le producteur d’Happy Days, écouta son fils qui voulait un extra-terrestre dans sa série… Marshall auditionna plusieurs acteurs pour incarner un joyeux visiteur d’une autre planète, face à Richie (Ron Howard) et Fonzie (Henry Winkler). Robin Williams fut contacté, se présenta à l’audition, salua Marshall… et s’assit tête en bas sur sa chaise. Bingo : il fut engagé et devint Mork, l’extra-terrestre venu de la planète Ork pour étudier les étranges humains. L’épisode fit un carton, et Marshall décida de lancer un spin-off, une série dérivée, Mork & Mindy, taillée sur mesure pour Robin Williams, associé à Pam Dawber. Les scénarii laissaient la part libre à Williams d’improviser des numéros complètement loufoques, et d’inventer un « langage alien » bourré de grivoiseries impossibles à censurer ! Mork rencontra même Robin Williams lui-même, dans un épisode où, pour la première fois, l’acteur révéla ses premières angoisses. De 1978 à 1982, Williams fut donc Mork, pour le bonheur de ses fans. Il épousa sa petite amie Valerie Velardi, et eut droit aux honneurs de la « une » du magasine Rolling Stone, posant pour Richard Avedon. Le succès vint aussi avec son one-man-show Reality… what a concept, qui fut enregistré en disque et pour lequel il remporta un Emmy Award en 1979. Ses spectacles, après ce début fracassant, draineront des foules entières, explosant de rire face au déluge verbal de blagues sur le sexe et la drogue envoyées par le jeune acteur !  

 

Robin Williams - Popeye

Le cinéma ne tarda pas à s’intéresser à Robin Williams. Sa toute première apparition au cinéma datait de 1977, dans une comédie intitulée Can I Do It ‘Till I Need Glasses ? ; une simple série de sketches comiques et de blagues sur le sexe, où il jouait un double rôle, celui d’un avocat et celui d’un homme ayant mal aux dents. Mais ce fut en 1980 qu’il obtint son premier grand rôle au cinéma, un personnage fait sur mesure pour lui : Popeye, le marin bagarreur de la célèbre bande dessinée d’E.C. Segar. Un curieux film comique et musical, produit par les studios Walt Disney alors en pleine traversée du désert, avec aux manettes le très mégalo (et cocaïné) producteur californien Robert Evans, supervisant le travail du réalisateur Robert Altman, l’homme de M.A.S.H. réputé pour sa détestation de l’establishment hollywoodien… L’histoire était archi-simple : entre deux numéros chantés-dansés, Popeye partait à la recherche de son père, Poopdeck Pappy (Ray Walston), tombait amoureux d’Olive Oyl (Shelley Duvall), pouponnait Bébé Mimosa et se bagarrait avec l’affreux Bluto (Paul Smith). Le film, tentative assez bizarre de faire du dessin animé live, fit grincer des dents la critique et le public adulte, mais les enfants, eux, aimèrent le numéro de Williams, parfaitement à l’aise avec la voix grincheuse, les grimaces et les cabrioles slapstick de Popeye.

 

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Entre les deux dernières saisons de Mork & Mindy, Robin Williams tourna ensuite, en 1981, Le Monde selon Garp, sous la direction de George Roy Hill, le réalisateur de Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. Cette adaptation du roman à succès de John Irving suivait les vies de Jenny Fields (Glenn Close), une infirmière féministe, et de son fils T.S. Garp (Robin Williams), un écrivain à succès, féru de lutte, et terrifié par le monde extérieur. Entre comédie et drame, préfigurant par moments Forrest Gump, le film de Hill était une bonne adaptation du difficile roman d’Irving. Robin Williams y montrait en tout cas un jeu plus subtil, en incarnant cet homme devant à la fois traiter les problèmes de son enfance, affronter les difficultés de sa vie d’homme marié et jeune père de famille, et se confronter enfin à la violence du monde, avec le soutien de Roberta (John Lithgow), un ex-joueur de football transsexuel. Le jeu de Williams, préparant en quelque sorte la problématique de la plupart de ses futurs personnages dramatiques, était solide, mais il retint moins l’attention des critiques que celui de Close et Lithgow. L’acteur, assimilé à Mork et Popeye, n’était pas encore vraiment pris au sérieux… L’année 1982 fut celle de la sortie du film, et un moment charnière pour le comédien. Il obtint un nouveau succès avec son one man show suivant, An Evening with Robin Williams. Un train de vie pareil laissait des traces. En privé, il avait développé une sévère addiction à la cocaïne et à l’alcool ; les tentations dans les parties hollywoodiennes s’étendaient aussi aux jolies filles, et il avoua avoir été souvent infidèle. Mais cette année, avec la fin de son contrat pour Mork & Mindy, l’amena à corriger le tir, du moins en partie. Son copain de virée John Belushi, le tonitruant comédien des Blues Brothers et 1941, avait succombé à une overdose. Sa femme donna naissance à son fils aîné, Zack, en 1983… et il dut comparaître devant le Grand Jury. Ces évènements le poussèrent à décrocher avec succès de la cocaïne. Malheureusement, l’alcoolisme fut un adversaire plus coriace.

 

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Au cinéma, on le revit dans The Survivors en 1983, une comédie assez anodine avec Walter Matthau. Beaucoup plus intéressant, Moscow on the Hudson (Moscou à New York, 1984) lui permit d’enrichir son jeu. Cette comédie dramatique de Paul Mazursky (solide réalisateur new-yorkais, disparu récemment) lui fit interpréter le rôle de Vladimir Ivanov, un saxophoniste du Cirque de Moscou qui profite d’une tournée pour passer à l’Ouest et se réfugier dans la Grosse Pomme. Ce film très touchant offrait de jolis moments entre humour et tristesse pour le comédien, parlant russe et à jouant du saxophone sans problèmes. Il y était parfaitement à l’aise dans le rôle de ce déraciné peinant à trouver ses marques dans un nouveau pays où on peut prononcer le mot « liberté » sans être emprisonné. Williams décrocha sa première nomination de Meilleur Acteur aux Golden Globes. Il tourna ensuite trois films, plus banals, en 1986 : le drame Seize the Day (qui évoque toutefois sa relation distante avec son propre père), la comédie d’Harold Ramis Club Paradise, où il était à la tête d’un club de vacances aux Caraïbes avec Peter O’Toole, et une autre comédie, The Best of Times (La Dernière Passe) en compagnie de Kurt Russell. 1986 fut aussi un nouveau succès de Williams comme « stand up comedian » avec Robin Williams : Live at the Met, au prestigieux Metropolitan Opera de New York. Comme ses spectacles précédents, ce fut un triomphe, enregistré sur disque et diffusé à la télévision américaine. A partir de cette même année 1986, l’acteur se fit aussi un plaisir de participer à un show annuel pour la chaîne HBO, avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, pour lever des fonds en faveur des Sans Domicile Fixe aux Etats-Unis, sous la bannière du Comic Relief USA.

 

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Barry Levinson, scénariste et réalisateur formé auprès de Mel Brooks, Robert Redford et Steven Spielberg, rencontra Robin Williams pour lui donner le premier rôle de son nouveau film. Ce fut une biographie et un film atypique sur la Guerre du Viêtnam, basé sur les souvenirs du DJ de l’armée américaine, Adrian Cronauer, célèbre pour son cri de ralliement quotidien : Good Morning Vietnam ! Le sujet proposé à l’origine par Cronauer lui-même, remanié par le scénariste Mitch Markowitz, fut l’occasion pour Williams de franchir un nouveau palier. Il accepta de jouer le rôle de Cronauer sans recevoir de script, ayant carte blanche pour improviser au maximum sur les scènes où il anime son émission. A vrai dire, le vrai Adrian Cronauer dut être le premier surpris de se voir « englouti » par un Williams au meilleur de son génie comique dans ces scènes-là (assez peu nombreuses, contrairement à ce que l’on croit pourtant). Le film jouait sur plusieurs tableaux : entre les moments purement rock’n roll et comiques du film, le personnage de Williams montrait aussi sa facette anarchisante, narguant les autorités et de la censure, tout en prenant douloureusement conscience de sa naïveté politique, via ses relations contrariées avec une jeune vietnamienne et son frère. Good Morning Vietnam fut un succès public, et un triomphe de plus pour l’acteur : il fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS Awards, et obtint le Golden Globe du Meilleur Acteur (catégorie Comédie) en 1988.

 

Robin Williams - Les Aventures du Baron de Munchausen

Cette année-là fut aussi celle d’un grand chambardement personnel pour Robin Williams : son père venait de décéder, il avait une liaison avec Marsha Garces, la nounou de son fils, et divorça de Valerie Velardi. L’année suivante, il épousa Marsha, qui lui donna une fille, Zelda, et un fils, Cody. Les deux enfants du couple durent leurs prénoms à la passion des jeux vidéo de l’acteur ; ne le verrait-on pas jouer, vingt ans plus tard, dans une publicité célèbre, en compagnie de sa fille pour le jeu Legend of Zelda ? Au cinéma, il fit l’un de ses premiers – et plus délirants – caméos, dans le film à grand spectacle de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Munchausen. Dans cette fantasy démesurée, mais parfois inspirée, Williams apporta sa touche de folie furieuse : il était le Roi de la Lune, « Rey di Tutto« , un géant à la tête amovible, en conflit avec un corps glouton et paillard ! Quelques scènes qui définissaient bien l’état d’esprit du comédien, se disant lui-même atteint d’un  »syndrome volontaire de la Tourette« .

 

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Le grand film suivant de Williams sortit en juin 1989, durant la saison des blockbusters. Face au Batman de Tim Burton (pour lequel il faillit jouer le Joker), Indiana Jones et la Dernière Croisade, L’Arme Fatale 2 et S.O.S. Fantômes 2 , peu de gens avaient parié sur Le Cercle des Poètes Disparus. Un film plutôt « intellectuel », au budget modeste, sans publicité excessive… Ce fut un triomphe total. Et si Robin Williams en était la tête d’affiche, son personnage, le professeur John Keating, n’était pas le protagoniste ; plutôt l’inspirateur d’une bande d’étudiants d’une école préparatoire aux grandes universités américaines. Un établissement aux règles strictes, pesantes, « programmant » ces jeunes gens au conformisme social que Keating, professeur de littérature aux méthodes originales, combattrait en incitant ces jeunes gens à trouver leur vraie voie. Le talentueux cinéaste australien Peter Weir prouva une nouvelle fois qu’il savait donner aux stars de beaux rôles à contre-emploi, et sut (relativement) modérer les ardeurs clownesques de Williams, qui livra ici une jolie performance. Le côté « rebelle » de la personnalité de l’acteur s’adoucissait ici. Certes, il n’était pas responsable de la naïveté du scénario du film (les conséquences du drame final sont quelque peu esquivées), et la mise en scène élégante de Weir faisait passer la pilule. On remarquera au passage que les principaux personnages, parmi les élèves, évoquent curieusement chacun une facette de Robin Williams : un timide pathologique qui sort de sa coquille, un amoureux transi mal à l’aise en société, un frimeur rebelle (bien parti pour abuser des substances illicites…) narguant l’autorité, et un jeune acteur brillant mais terrifié par son père, et qui finira par se suicider… Difficile cependant de garder un œil froid et objectif sur ce beau film qui fit regretter à bien des lycéens de ne pas avoir un professeur pareil ! Pour Robin Williams, ce fut un déluge de louanges, et il fut de nouveau cité à l’Oscar, au Golden Globe et au BAFTA Award du Meilleur Acteur.

 

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Les années 1990 furent la décennie dorée de l’acteur, alternant sans difficulté la comédie et le drame dans pratiquement chaque film. Tous n’étaient pas forcément des réussites. On oubliera assez vite Cadillac Man, comédie où il jouait un vendeur de voitures d’occasion, homme volage pris en otage par un mari jaloux (Tim Robbins). Plus intéressant, le film suivant, Awakenings (L’Eveil), lui faisait « affronter » pour la première fois un acteur de très haut niveau : ni plus ni moins que Robert De Niro, l’acteur de la Méthode par excellence. Ce film dû à Penny Marshall adaptait le livre du célèbre docteur Oliver Sacks. Williams incarnait ce dernier (rebaptisé dans le film Malcolm Sayer), jeune médecin aux méthodes originales, qui en 1969 prit en charge des malades atteints d’encéphalite léthargique, une maladie très grave plongeant ses victimes dans un état catatonique. Grâce à un nouveau traitement, la L-Dopa, prescrit par Sayer / Sacks, les patients, dont un certain Leonard Lowe (De Niro), reprirent conscience et goût à la vie. Pour un temps, du moins, avant que la maladie ne les rattrapa… Un beau rôle pour Williams, crédible dans le rôle d’un docteur sincèrement touché par la détresse de ses patients, et qui lui valut sa quatrième nomination aux Golden Globes. Le film fut bien accueilli, en dépit d’un demi-succès public, compréhensible vu la nature du sujet. Williams enchaîna en 1991 avec une courte apparition en psychiatre détraqué dans le thriller hitchcockien assez lourdaud de Kenneth Branagh, Dead Again.

 

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Le film suivant fut l’un de ses préférés, l’une de ses meilleures créations. Terry Gilliam, après Munchausen, lui confia un rôle bien plus fourni pour son Fisher King l’opposant cette fois à Jeff Bridges. Pour l’un de ses meilleurs films (si ce n’est le meilleur), le cinéaste de Brazil jugula ses excès habituels pour signer ce mélange de drame, de comédie et de fantastique inspiré par le conte du Graal, et la légende de Perceval et du Roi Pêcheur. Williams incarnait Parry, clochard de New York sauvant la vie de Jack Lucas (Bridges), un animateur de radio déchu et cynique. Ce dernier se reprochait d’avoir jadis poussé un auditeur détraqué à tuer des gens dans un restaurant ; la rencontre avec Parry, allait le remettre face à ses responsabilités : le clochard était un professeur respecté, qui avait perdu sa femme, tuée dans ledit massacre… Fable tour à tour émouvante et perturbante, Fisher King offre quelques moments de comédie « williamsesque » typique ; qu’il soit en train de goûter aux joies du nudisme nocturne dans Central Park, ou tenter de séduire la jeune femme godiche dont il est amoureux (Amanda Plummer, déjà présente dans Le Monde selon Garp), Williams sait toujours faire sourire le spectateur. Mais le rire se teinte ici d’une tristesse incommensurable, dès que le film nous fait entrer de plain pied dans la psyché brisée de Parry. Fisher King met clairement en avant les deux faces de l’acteur, le rieur et l’homme perdu. Excellent face à Bridges, Robin Williams obtint son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Robin Williams resta dans ce registre « fantaisisto-triste », avec Hook, le « grand film malade » de Steven Spielberg. On sait que le cinéaste d’E.T. rêvait depuis des années de faire une adaptation de Peter Pan, mêlant le livre original de J.M. Barrie et le film de Walt Disney. Ce fut finalement un scénario iconoclaste (et si Peter Pan était adulte ?) qui le motiva à tourner ce film, attachant mais terriblement imparfait. Après avoir envisagé Kevin Kline, Spielberg décida de confier le rôle de Peter Banning, avocat d’affaires stressé, orphelin et amnésique, à Robin Williams. Sans doute s’était-il souvenu que Williams, deux ans auparavant, avait prêté sa voix à un film spécial pour Disneyworld, intitulé Back to Neverland ! Et l’aspect physique de Williams, moitié farfadet, moitié satyre (voir les scènes « nudistes » de Fisher King…) en faisait un Peter Pan adulte idéal. Sans compter ses angoisses, parfaitement partagées par le cinéaste : la peur d’être abandonné, les difficultés à gérer une vie de famille active avec un métier épuisant, les difficultés à rester jeune d’esprit tout en se confrontant inévitablement aux responsabilités et à la Mort… Le casting était disparate : si Dustin Hoffman en Capitaine Crochet, Maggie Smith en vieille Wendy et le regretté Bob Hoskins en Mouche étaient irréprochables, Julia Roberts semblait une Clochette bien perdue… Ajoutons une ribambelle d’Enfants Perdus auprès de qui Williams livra une mémorable scène de repas imaginaire finissant en duel d’insultes ! Le film était inégal, parfois inspiré, parfois raté (notamment son esthétique). Malgré tout, il eut du succès, et a même fini par être plus apprécié de nos jours qu’à sa sortie. Robin Williams fit une prestation convaincante, jouant sur des registres très différents : un homme d’affaires nerveux, limite odieux, qui réalise une douloureuse prise de conscience avant de se résoudre à quitter l’enfance, l’esprit tranquille. De ce point de vue, Hook offre un très intéressant portrait conjoint de Spielberg et de Robin Williams. Ils resteront de bons amis, Williams téléphonant pour remonter le moral de Spielberg durant le tournage éprouvant de La Liste de Schindler

 

Robin Williams - Toys

1992, une année d’hyperactivité pour l’acteur qui enchaînait les tournages : cinq films, y compris des doublages (la chauve-souris dingue Batty Koda dans le dessin animé Ferngully) ! Le plus important fut cependant, cette fois, un échec : Toys, de Barry Levinson, une fable entre comédie et SF baignant dans une esthétique à la Magritte, où Williams donnait la réplique à Michael Gambon, Robin Wright, Joan Cusack, LL Cool J et un tout jeune Jamie Foxx. Le réalisateur de Good Morning Vietnam imagina cette histoire très simple : Leslie Zevo (Robin Williams), véritable homme-enfant, luttait contre les fourbes agissements de son oncle, un général aigri (Gambon), cherchant à transformer l’usine à jouets familiale en fabrique d’armes de destruction électronique massive. Le message était évident : vive l’imagination, à bas les jeux vidéo guerriers !… malheureusement, il était simpliste à l’excès. Le film retenait plus l’attention pour ses incroyables décors qu’autre chose. Et, cette fois-ci, le jeu de Williams, un peu perdu là-dedans, semblait caricatural et répétitif. 

 

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Toys fut un gros échec. Mais Robin Williams eut heureusement un autre atout en main, cette année-là : le Génie des 1001 Nuits, celui d’Aladdin ! Un des plus grands succès des studios Walt Disney sous l’égide de Jeffrey Katzenberg. En incarnant le Génie métamorphe complètement disjoncté, qui venait en aide au jeune héros voleur de la lampe magique, Robin Williams ouvrit une brèche. Aladdin encouragea les stars à prêter leurs voix dans les films d’animation, une pratique alors restée quasiment inédite, à quelques rares exceptions près (Louis Prima dans Le Livre de la Jungle…). Préparé « à l’ancienne » (on était encore au temps de l’animation en celluloïd), le film voyait ses scènes dialoguées enregistrées à l’avance. L’animateur Eric Goldberg dut s’arracher les cheveux en reproduisant, en dessins, les improvisations et imitations démentielles de Williams (52 « personnalités » différentes recensées dans le film) ! S’il obtint une récompense inédite, un Golden Globe spécial pour son interprétation, Robin Williams eut un conflit avec les studios Disney. Aladdin étant sorti dans les salles américaines un mois seulement après Toys, il avait demandé que le Génie ne soit pas mis en avant sur les affiches, et que son nom ne soit pas crédité au générique. Le studio changea d’avis, le nom et le « visage » (parfaitement reconnaissable) de Williams étant un bonus évident pour le film, qui fit un carton mondial. Williams refusa de doubler Le Retour de Jaffar, la suite du film (pour la vidéo) et la série animée dérivée. Quelques années plus tard, la hache de guerre fut enterrée, et Williams redonna sa voix au Génie pour la seconde suite, Aladdin et le Roi des Voleurs. Ces « guéguerres » internes mises à part, le film reste toujours aussi euphorisant – et totalement hystérique dès que le Génie apparaît à l’écran ! 

 

Kobal

En 1993, Robin Williams incarna un autre de ses personnages les plus emblématiques : Madame Doubtfire, Euphegenia de son prénom, gentille nounou écossaise qui est en fait un comédien divorcé cherchant à garder le contact avec ses enfants. Williams y incarnait son alter ego, Daniel Hillard, comédien et doubleur de dessins animés (celui du générique du début fut créé spécialement par l’immense Chuck Jones, le « père » des Looney Tunes de la grande époque) terriblement immature, au point que sa femme Miranda (Sally Field), lassée de son manque total de discipline envers leurs trois enfants, obtient le divorce. Mis à l’épreuve pour prouver qu’il peut être sérieux et capable d’avoir un emploi sûr, Daniel devenait donc la gouvernante idéale de ses turbulents gamins, au risque d’être démasqué(e)… Réalisé par Chris Columbus, le film fut une comédie sympathique, quelque peu convenue (Certains l’aiment chaud et Tootsie étaient déjà passés par là), mais dont tout l’intérêt reposait sur le « show » de Williams, habilement maquillé par l’expert en maquillages Greg Cannom (Dracula, Hook). On remarquera, derrière les rires, que pointait à nouveau ici la peur de l’abandon et de la solitude de l’acteur, peur tempérée par les gags causés par cette drôle de grand-mère. Le film fut l’un des grands succès de cette année 1993, offrant à Robin Williams un troisième Golden Globe du Meilleur Acteur sur son étagère. Pour l’anecdote, la maison de San Francisco qui avait servi de lieu de tournage à Mrs. Doubtfire est devenue un mémorial improvisé par les fans du film pour le comédien disparu.

 

Robin Williams - Jumanji

Mrs. Doubtfire aura eu un succès que n’eut jamais le film suivant de Robin Williams, Being Human de Bill Forsyth, une ambitieuse histoire suivant les différentes incarnations d’Hector (Williams) à travers le temps et l’Histoire. Le film, remonté contre l’avis du réalisateur et amputé de 40 minutes, fut renié par ce dernier, et la présence de l’acteur au générique ne put sauver un film crucifié par la critique. Ensuite, durant la seconde moitié des années 1990, l’acteur très sollicité va connaître une véritable boulimie de films, en tant que premier rôle, voix ou simple apparition : 18 films enchaînés en quatre années, de 1995 à 1999. Sans compter les nombreuses apparitions surprise à la télévision (comme cet épisode de Friends, ou il faisait une scène de ménage hilarante à son copain Billy Crystal !). Au cinéma, cette boulimie entraînera des films de qualité très variable. Ceux qui étaient enfants en 1995 se souviennent sûrement de Jumanji, de Joe Johnston, l’ancien directeur artistique d’ILM qui livra un divertissement familial trépidant, où un jeu magique libérait des hordes d’animaux sauvages dans un lotissement à l’américaine. Dans ce film truffé d’effets visuels dernier cri (pour l’époque), Robin Williams devait protéger deux enfants (dont une toute jeune Kirsten Dunst) des attaques d’éléphants, de crocodiles, de singes farceurs et bien d’autres périls d’une jungle fantaisiste !

 

Robin Williams - Birdcage

En 1996, Robin Williams réapparaîtra chez Kenneth Branagh, pour le rôle d’Osric dans sa luxueuse production d’Hamlet. On retiendra aussi sa collaboration (manquée) avec Francis Ford Coppola pour Jack, une production reposant sur le capital sympathie de l’acteur, jouant un enfant de dix ans grandissant trop vite. Une trame rappelant, en moins inspiré, Big avec Tom Hanks, teintée de plus de tristesse (le film rappelle sans détour que le personnage de Williams est condamné à mourir vite), mais qui n’a pas vraiment marqué les esprits, le cinéaste d’Apocalypse Now semblant avoir accepté de tourner ce film pour en finir avec les dettes de son studio Zoetrope. Williams, lui, s’en donnait à cœur joie sans trop de risques, entouré d’une bande de gamins rappelant ceux de Hook. 1996 fut surtout pour l’acteur l’année de Birdcage, le film de Mike Nichols, adaptant ici au public américain notre familière Cage aux Folles hexagonale. Renato et Albin / Zaza Napoli devinrent ici Armand Goldman (Robin Williams) et son cher Albert (Nathan Lane), vieux couple gay fort marri de devoir jouer les gens « normaux », face aux futurs beaux-parents réactionnaires (Gene Hackman et Dianne Wiest) du fils d’Armand. La prestation de Williams fit bien rire le public américain, un peu moins le public français qui connaissait déjà l’histoire par cœur !

 

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En 1997, Robin Williams alterna à nouveau le rire et les larmes. Entre un film avec l’ami Billy Crystal  : Father’s Day / La Fête des Pères, d’Ivan Reitman, remake des Compères, et une apparition gag en comédien flou chez Woody Allen (Deconstructing Harry / Harry dans tous ses états), l’acteur eut une très bonne année. Il joua le savant zozo, inventeur du Flubber (remake de The Absent-minded Professor / Monte la-d’sus ! avec Fred McMurray), un simple prétexte pour les effets spéciaux d’ILM ; surtout, il tint un rôle important dans le beau drame Good Will Hunting (ou, chez nous, Will Hunting tout court) réalisé par Gus Van Sant, sur un scénario de deux jeunes comédiens également têtes d’affiche du film : Ben Affleck et Matt Damon. Ayant baissé son salaire tant le scénario lui plaisait, Robin Williams livra une superbe interprétation. Il y jouait Sean Maguire, psychologue de Boston contacté par son ancien camarade d’études Gerald Lambeau (Stellan Skarsgard) pour s’occuper d’un jeune homme brillant et perturbé, Will Hunting (Damon). Un cas difficile pour Maguire, devant apprivoiser le jeune homme rebelle et lui redonner confiance en lui-même. Le public aima le film, la critique fut enthousiaste, et, pour son personnage de professeur profondément meurtri, Williams obtint un torrent d’éloges. Sean Maguire, c’est un peu le John Keating des Poètes Disparus, qui aurait perdu totalement son insouciance et chercherait à se reconstruire après le drame. Aucune fantaisie dans le jeu de Williams qui puisa dans sa propre douleur, et eut ici droit à des joutes psychologiques mémorables avec un tout jeune Matt Damon. Le risque fut payant : Robin Williams eut droit à de nombreuses distinctions, dont sa sixième nomination aux Golden Globes et, surtout, il remporta l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.

 

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L’acteur ne se reposait pas sur ses lauriers et enchaîna les films en 1998. Le suivant fut l’occasion pour lui, huit ans après L’Eveil, d’incarner un autre médecin américain peu orthodoxe : Hunter « Patch » Adams, dans le film Patch Adams (Docteur Patch) de Tom Shadyac. Un médecin qui révolutionna et malmena l’establishment médical américain, en faisant le clown pour faire rire les patients, entre autres « tactiques » destinées à amener un peu d’humanité dans le froid monde des hôpitaux. Un rôle fait pour Williams, avec cependant quelques aménagements scénaristiques adaptant la véritable histoire de Patch à une vision hollywoodienne de celle-ci. Les critiques (et le vrai Adams lui-même) protestèrent, plus contre le film que contre l’acteur qui s’en sortit une nouvelle fois avec les honneurs, décrochant au passage sa septième et ultime nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Malgré le sentimentalisme excessif du récit, le film devrait être redécouvert aujourd’hui, compte tenu de la fin tragique de l’acteur. Patch Adams, c’était évidemment Robin Williams lui-même qui trouvait son salut et son bonheur dans le rire des autres, au mépris des autorités dénuées d’âme… et qui cachait une grave dépression. Le film commençait par l’internement en hôpital psychiatrique du personnage principal ; et, plus tard dans le récit, Patch Adams, endeuillé, envisageait de se tuer. Un véritable signal d’alarme des problèmes que l’acteur traverserait de plus en plus.

 

Robin Williams - L'Homme Bicentenaire

Les derniers films que tourna Robin Williams à la fin de cette glorieuse décennie eurent un accueil plus mitigé. On le retrouva en 1998 dans What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves), un film fantastique de Vincent Ward, très librement adapté d’un roman de Richard Matheson. Williams y jouait Chris Nielsen, un homme tué dans un accident de voiture, égaré dans l’Au-delà, et partant à la recherche de son épouse suicidée, dont l’âme se trouvait en Enfer (sic). L’acteur y semblait quelque peu à l’aise dans un film se reposant trop sur ses beaux effets visuels. L’année suivante, on retrouva Williams dans deux films. Il retrouva Chris Columbus pour l’adaptation des romans d’Isaac Asimov devenue L’Homme Bicentenaire. Aux côtés de Sam Neill, Williams y jouait Andrew, un robot humanoïde évoluant peu à peu pour changer d’apparence, intégrant sa famille d’adoption sur des générations jusqu’à y gagner des sentiments inconnus d’une machine. Williams, pour l’occasion, trouva une nouvelle fois l’occasion de se déguiser en portant un costume-maquillage très complexe de robot métallique, avant de prendre progressivement une apparence humaine. Mais le film ne convainquit pas ; il serait surpassé, deux ans plus tard, par un film au sujet quasi similaire : A.I. Intelligence Artificielle, de l’ami Steven Spielberg, film pour lequel Williams prêtera sa voix !

 

Robin Williams - Jakob le Menteur

Toujours en 1999, l’acteur n’eut pas plus de chance avec le pourtant très intéressant Jakob le Menteur, de Peter Kassovitz. Il y incarnait Jakob Heym, un juif enfermé dans le ghetto de Lodz, qui, pour se sortir d’une situation dangereuse (les autorités nazies l’ont convoqué parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu, et, sorti indemne de l’affaire, il attire la suspicion des autres réfugiés), inventait les fausses nouvelles d’une libération imminente par l’Armée Rouge soviétique. Malheureusement, le film s’attira les foudres des critiques, jamais tendres dès qu’un film abordait le thème de la Shoah… de plus, il sortait quelques mois après le surestimé La Vie est Belle de Roberto Benigni, sur un sujet proche. Le film de Benigni fit un triomphe, Jakob le Menteur fut un échec terrible…

 

Robin Williams - A.I. Intelligence Artificielle

Avec le nouveau siècle, l’activité cinématographique de Robin Williams changea. L’acteur, arrivé à la cinquantaine, se mit moins en avant (au cinéma), tout en continuant d’enchaîner films, spectacles, apparitions et interviews à la télévision. Plus la filmographie de l’acteur s’étoffait, plus celle-ci semblait gagnée par la noirceur, la tristesse. Les personnages de Williams, jusque-là, étaient souvent des « enfants », des marginaux, évoluant souvent dans la douleur vers l’âge adulte. Après Will Hunting, l’acteur continuait de faire rire, mais, peu à peu, une cassure se formait. De vieux démons refaisaient surface, ainsi que les pertes de proches et une grave rupture personnelle. Robin Williams débuta le nouveau siècle en douceur, en donnant sa voix au Professeur Know (Professeur Sait-Tout) d’A.I. Intelligence Artificielle, très grand film incompris de Steven Spielberg, héritant d’un projet de longue date de Stanley Kubrick. Il semble que ce soit Kubrick, dans les années 1990, qui confia le rôle à Williams et enregistra ses répliques, avant de confier le film à Spielberg. Celui-ci se servit donc des enregistrements, avec l’accord de son acteur de Hook pour donner vie à cet hologramme facétieux, doté de la tête et de l’accent d’Albert Einstein, un véritable Wikipédia vivant donnant du fil à retordre aux robots joués par Haley Joel Osment et Jude Law. Pour en finir avec la cybernétique et les machines vivantes, Williams « l’Homme Bicentenaire » prêtera aussi sa voix en 2005 à Fender, un robot déglingué du film d’animation Robots.

 

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2002 fut une année pleine pour le comédien, qui venait de perdre sa mère, son premier public, en septembre 2001. Il livra un nouveau one man show à succès, Robin Williams Live on Broadway, qui fut un triomphe public, et fut la vedette de trois films l’emmenant dans une noirceur inédite. Un virage à 180 degrés, qui, à un film près, fut remarqué et salué par les critiques. Un jeune cinéaste londonien, Christopher Nolan, venait d’enthousiasmer les professionnels et les spectateurs pour son brillant thriller Memento ; il accepta de réaliser le remake d’un film policier norvégien, Insomnia, pour la Warner. Nolan eut un casting royal, composé d’Al Pacino, Hillary Swank et Robin Williams. Pour ce dernier, après avoir fait face à De Niro et Dustin Hoffman, ce fut la chance de jouer avec une autre légende de l’Actor’s Studio. Williams surprit tout le monde en jouant un personnage inquiétant : Walter Finch, un écrivain de seconde zone réfugié en Alaska, meurtrier d’une adolescente, et qui jouait un jeu dangereux avec le policier Will Dormer (Pacino) qui le traque. Ce dernier avait de graves problèmes de conscience, aggravés par l’insomnie chronique, et se révélait plus proche de l’assassin qu’il ne le croyait… En accord avec les intentions de Nolan, Robin Williams « tua » en lui toute fantaisie pour ce film : son Walter Finch était méticuleux, lucide et terriblement perturbé par la découverte de sa nature de meurtrier. Le spectateur assistait à la naissance d’un petit psychopathe ordinaire, ressemblant plutôt au voisin  »invisible » qu’à un Hannibal Lecter. Finch fut la face noire, pitoyable et inquiétante, du personnage des Poètes Disparus. La prestation de Williams, glaçant, face au bouillonnant Pacino, fut exceptionnelle. Le film eut un modeste succès public, le jeu de Williams fut très apprécié, mais, inexplicablement, son contre-emploi fut boudé par les cérémonies officielles.

 

Robin Williams - One Hour Photo

Toujours en 2002, Williams fut aussi la vedette de la comédie satirique Death to Smoochy (Crève Smoochy, crève) de Danny DeVito ; il y jouait « Rainbow Randolph » Smiley, clown d’une émission télévisée pour enfants, renvoyé pour corruption et prêt à toutes les bassesses pour ruiner la réputation de son remplaçant Sheldon Mopes (Edward Norton), alias Smoochy le Rhinocéros ! Un numéro très « chargeurs réunis » de Williams pour ce film descendu en flammes à sa sortie. Pourtant, là aussi, un malaise pointait : le personnage de Randolph faisait une dépression suicidaire… Dans la foulée, Robin Williams fut le premier rôle du méconnu, et très intrigant, One Hour Photo (Photo Obsession) de Mark Romanek, où il jouait le rôle de Seymour « Sy » Parrish, modeste employé d’un laboratoire de développement photo ; un petit homme solitaire idéalisant les Yorkin (Michael Vartan et Connie Nielsen), un couple marié dont il s’imaginait être l’ami proche. En développant pour lui-même les doubles des photos familiales de ces derniers, le personnage devenait maladivement obsédé par eux. Robin Williams était ici, une nouvelle fois, à son meilleur niveau en campant son personnage le plus esseulé de sa filmographie, et le plus inquiétant dans son comportement sociopathe. Si l’acteur obtint des prix et des citations, il fut là aussi oublié par les Oscars et les Golden Globes. En 2004, après un rôle secondaire dans Noël de Chazz Palminteri, et après avoir joué l’ami du jeune héros de House of D (Le Prince de Greenwich Village) de David Duchovny, Robin Williams complètera cette série de personnages névrosés avec Final Cut, un thriller de science-fiction d’Omar Naim. Dans un futur proche où la technologie des implants mémoriels s’est développée, Alan Hackman (Williams), un « monteur d’images mentales », chargé de sélectionner les heureux souvenirs des personnes défuntes pour en faire des hagiographies, découvrait que son dernier défunt « client » était peut-être un pédophile. Alan se lançait alors dans une enquête ramenant dans sa mémoire de douloureux souvenirs… Plus proche de films comme Conversation Secrète (voir le nom du personnage), Final Cut complétait cette série de films angoissants tournés par l’acteur, marqués par la Mort et les souvenirs dérangeants, comme si le comédien avait choisi ces films-là pour exprimer que quelque chose n’allait pas.

 

Robin Williams - L'Homme de l'Année

Le tournage de la comédie noire The Big White, sorti en 2005, fut un mauvais souvenir. Revenu en Alaska après Insomnia pour les besoins de ce film, Williams en partageait l’affiche avec Holly Hunter et Woody Harrelson. Il y jouait Paul Barnell, un agent de voyage qui, pour faire face à ses ennuis financiers, montait une arnaque : il s’arrangeait pour faire passer un cadavre d’un anonyme pour celui de son frère disparu, espérant toucher l’argent de l’assurance. Malheureusement, le frère bien vivant arrivait au pire moment… Durant le tournage, malheureusement, Williams, après vingt ans d’abstinence, rechuta dans l’alcoolisme. Il fut en traitement durant trois ans. Son mariage battait de l’aile, et il venait de perdre un ami proche en la personne de Christopher Reeve, décédé des suites de l’accident qui l’avait paralysé neuf ans plus tôt. Vaille que vaille, l’acteur continuait cependant à tourner. Il fut à l’affiche de six films en 2006. Ni la comédie satirique L’Homme de l’Année (marquant les retrouvailles avec Barry Levinson), une comédie satirique où il jouait un animateur de radio élu accidentellement Président des Etats-Unis, ni RV (Camping Car), comédie de Barry Sonnenfeld, ni le drame The Night Listener d’après Armistead Maupin, où il incarnait un écrivan gay délaissé venant en aide à un jeune garçon abandonné, ne furent un franc succès.

 

Night at the Museum

Il fut plus heureux en participant à des films bien plus familiaux comme La Nuit au Musée, la comédie fantastique de Shawn Levy, avec Ben Stiller en gardien de nuit malmené par les turbulents « pensionnaires » du musée de New York : figures de cire, squelette de dinosaure et autre statues de héros historiques prenant vie par magie ! Dans la droite lignée de Jumanji, Robin Williams y était le président Teddy Roosevelt, du moins sa statue de cire en tenue d’officier, prêt à charger sabre au clair… et amoureux transi de sa voisine de cire, l’indienne Sacagawea. Williams fut de l’aventure pour La Nuit au Musée 2, sortie en 2009.

 

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Il fit aussi rire le public en prêtant sa voix au superbe film d’animation de George Miller, Happy Feet. Le réalisateur de Mad Max, pour sa grande aventure en terre Antarctique, lui confia la voix de deux personnages différents, croisant la route du héros Mumble (voix d’Elijah Wood), le manchot empereur danseur de claquettes. Williams y était Ramon, chef de la bande de manchots Adélie, fêtards et dragueurs, qu’il dotait d’une voix chicano, irrésistible durant une scène de séduction à la Cyrano de Bergerac. Et il donnait aussi sa voix à Lovelace, le gorfou sauteur, narrateur de l’aventure. Un palmipède plein de sagesse mais néanmoins entouré d’accortes femelles, jouant les gourous à la voix de Barry White, pour conter son étrange rencontre du troisième type avec les « aliens » humains menaçant les manchots… Deux personnages très amusants, qui réapparaîtront en 2011, toujours doublés par Williams, dans le moins inspiré Happy Feet 2, toujours sous la direction de George Miller. Le premier film restait un petit bijou, épique, émouvant et entraînant. Pourtant, le malaise revenait… Lovelace manquait de mourir étranglé par son « collier » (un emballage plastique de canettes) à un moment du film… Guéri de son alcoolisme, Robin Williams joua dans deux films en 2007. Il fut Frank, un prêtre envahissant la vie d’un couple de futurs mariés, dans la comédie Permis de mariage, et Maxwell « Wizard » Wallace, musicien de rue et vagabond formant à son art le jeune héros du drame August Rush, joué par Freddie Highmore.

 

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S’ajouta aux épreuves de Robin Williams le divorce d’avec Marsha, en 2008, après presque vingt ans de mariage, divorce ne lui laissant qu’un droit de visite pour son fils cadet, Cody, encore mineur à l’époque. Il ne réapparut sur les écrans qu’en 2009. Outre La Nuit au Musée 2, on le vit dans Shrink (Le Psy d’Hollywood), jouant l’un des patients de Kevin Spacey : un rôle pratiquement autobiographique, celui d’un homme souffrant de l’alcoolisme. La comédie noire de Bobcat Goldthwait, World’s Greatest Dad, fut une variation très grinçante sur un personnage rappelant, en bien moins brillant, le professeur des Poètes Disparus. Lance Clayton (Williams), un professeur d’anglais, féru de poésie, écrivain rejeté, devait élever seul son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara). Kyle mourait, asphyxié durant un jeu sexuel ; pour éviter l’humiliation, Lance déguisait la mort idiote de son rejeton, et, par le truchement d’une fausse lettre de suicide (…), gagnait l’admiration de tous. La comédie, avec son point de départ franchement morbide, fut très appréciée, et Williams y fut à nouveau salué. Mais le film fut un désastre financier. Robin Williams partagea également l’affiche d’une production Disney, Old Dogs (Les Deux font la père), avec John Travolta, où deux associés et copains strictement hétéros se mettent en ménage pour assurer la garde d’enfants jumeaux. Une comédie très oubliable, mais qui eut un modeste succès aux Etats-Unis.

 

Robin Williams - Le Majordome

Souffrant de problèmes cardiaques, Robin Williams dut se faire opérer cette même année 2009, reportant du même coup la tournée de son nouveau one man show, Weapons of Self Destruction, pour l’année suivante, qui le tint éloigné des écrans de cinéma. L’acteur épousa Susan Schneider, une designeuse graphique, en 2011. Il réapparut en 2012 à la télévision dans une série comique avec Sarah Michelle Gellar, The Crazy Ones, qui ne dura qu’une saison, mais qui lui valut les louanges et une nomination aux Critic’s Choice Television Award du Meilleur Acteur. En plus du tournage de cette série, Robin Williams joua dans neuf films, accumulés en l’espace de deux ans. En 2013, il retrouva Robert De Niro dans la comédie Un Grand Mariage, jouant un prêtre dépassé par les évènements, les ruptures et les coucheries d’une famille très recomposée. La performance la plus marquante de ces dernières années, pour Robin Williams, fut son second rôle dans le remarquable Le Majordome de Lee Daniels, biopic de la vie de Cecil Gaines, majordome témoin des grands changements sociaux durant ses décennies de service pour plusieurs présidents américains. Williams ouvrait le bal en incarnant, le plus sérieusement du monde, un Ike Eisenhower vieillissant, faisant le premier pas d’une politique d’intégration en faveur des Noirs américains, à la fin des années 1950. L’acteur retrouvait le grand Forest Whitaker, qui, 27 ans plus tôt, avait été son complice dans Good Morning Vietnam. Williams fut de la nomination collective pour les acteurs du film, impeccables, à la Screen Actors Guild Awards. Il joua aussi avec Annette Bening et Ed Harris dans le drame The Face of Love, et, plus de vingt ans après Fisher King, revint dans un film de Terry Gilliam : Le Théorème Zéro, prêtant sa voix (non créditée au générique) au porte-parole de l’Eglise de Saint Batman le Rédempteur ! Petite revanche personnelle de l’acteur, jadis envisagé pour jouer les méchants Joker puis Riddler dans les premiers films du super-héros…

 

Robin Williams - Boulevard

Cette année, Robin Williams tourna ses derniers films. Le drame Boulevard, avec Kathy Bates, le montrait en employé de banque, marié, s’ennuyant dans sa vie, et obligé de se confronter à un secret personnel quand il recueillait un jeune homme perturbé chez lui. La comédie dramatique de Phil Alden Robinson, The Angriest Man in Brooklyn, avec Mila Kunis et Peter Dinklage, ne sortit qu’en direct-to-video. Son personnage, un homme d’affaires odieux et colérique, découvrait qu’il était atteint d’un anévrisme cérébral incurable… Les derniers films interprétés par Robin Williams étaient tous en post-production, quand tomba la triste nouvelle. Il venait d’achever la comédie Merry Friggin Christmas, avait repris pour la dernière fois son rôle de Teddy Roosevelt dans La Nuit au Musée 3, et doubla son dernier personnage, le chien Dennis du héros d’Absolutely Anything, comédie de l’ancien Monty Python Terry Jones, rassemblant Simon Pegg, Kate Beckinsale et les vétérans « Pythons » : Jones et ses amis John Cleese, Terry Gilliam, Michael Palin et Eric Idle.

Cette boulimie de tournages serait la dernière ligne droite pour le comédien. Diagnostiqué bipolaire, il connaissait des crises dépressives de plus en plus aggravées. Il était reparti en désintoxication, après une nouvelle rechute alcoolique. Et il se savait atteint de la maladie de Parkinson, un fait qui ne fut révélé par sa veuve qu’après son décès. Robin Williams ne voulait plus lutter. Ce 11 août 2014, il n’eut plus de pensée agréable pour l’aider à s’envoler, et, seul chez lui, mit fin à ses souffrances. Ses admirateurs (dont le président américain Barack Obama en personne), comme ses amis et sa famille, lui ont spontanément rendu un hommage débordant d’affection, pour saluer la mémoire de cet homme né pour vivre par le rire, et par les larmes.

Vous qui lisez ce texte, j’ignore si vous serez de cet avis, mais il me manque déjà un peu. Goodbye, Robin Williams. Amusez-vous bien au Ciel.

 

Au fait, cher lecteur… votre braguette est ouverte !

 

Ludovic Fauchier

 

 

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ci-dessus, Robin Williams dans une émission d’anthologie à l’Actor’s Studio, en 2001. Ne manquez pas sa réaction, à 23 minutes, à la question : « Y a-t-il un Robin Williams introverti ? ».

 

Ci-dessous : le lien vers le site ImdB qui récapitule la filmographie intégrale de Robin Williams.

http://www.imdb.com/name/nm0000245/?ref_=rvi_nm

Retour sur… PLAYTIME

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PLAYTIME, de Jacques Tati

L’histoire :

Un grand aéroport parisien voit arriver en masse un bataillon de pimpantes touristes américaines enthousiastes, parmi lesquelles une jeune femme (Barbara Dennek) prête à photographier le moindre détail inhabituel et « exotique ». Pendant ce temps, Monsieur Hulot (Jacques Tati) entre dans les locaux d’une grande compagnie pour passer un entretien avec Monsieur Giffard (Georges Montant), un petit homme pressé, si sollicité qu’il manque de l’oublier ; Hulot se lance à sa recherche, et finit par se retrouver par erreur dans un salon immobilier high-tech, que visitent les joyeuses touristes. Tout ce petit monde finira par se retrouver à l’inauguration du grand restaurant Royal Garden, où rien ne fonctionne comme il le faut. Bienvenue dans le monde moderne !…

 

Playtime

La critique :

On ne remerciera jamais assez l’équipe des Films de Mon Oncle, qui possède les droits de distribution de l’œuvre du grand Jacques Tati, d’avoir eu la bonne idée de ressortir cet été l’intégrale des films du maître. Playtime est donc revenu sur les écrans français durant une programmation de juillet particulièrement déprimante. Essayer de trouver un film intéressant durant ce mois s’est avéré être un vrai chemin de croix… A se demander si les distributeurs n’ont pas fait exprès d’imposer d’ailleurs un choix sadique au spectateur en mal de grand écran. On a même eu droit la même semaine au choix entre la peste et le choléra, entre le film d’auteur français sous somnifère (L’Homme qu’on aimait trop), et le blockbuster américain estival crétin (Transformers 4…). Bref, quand le seul choix des nouveautés se limite au dernier Téchiné ou au dernier Michael Bay, on ne peut que se réjouir de la ressortie du classique mal-aimé de Tati. Et, deux heures plus tard, on en ressort requinqué, rajeuni, et sacrément heureux… en se rappelant quand même avec regret qu’en son temps, le film de Tati ne rencontra pas le succès qu’il méritait.

Rappelons que le film a eu de nombreux admirateurs, et pas des moindres, puisque des cinéastes venus d’horizons très différents ont rendu hommage au travail de Tati. On pensera bien sûr à Blake Edwards, dont La Party est le plus bel hommage qui lui ait été rendu de son vivant, mais aussi à David Lynch, grand amateur de Playtime, qu’il considère comme l’un des meilleurs films qu’il ait jamais vu, ou Steven Spielberg, qui fit avec Le Terminal « son » Tati. François Truffaut avait qualifié Playtime de « film venu d’une autre planète » et reconnaissons-le, le réalisateur des 400 Coups avait trouvé la formule juste, tant le film de Tati est réellement un OVNI filmique dans le cinéma comique français des années 1960. Playtime n’avait en effet pas grand chose à voir avec les comédies françaises à la mode de l’époque ; l’humour de Jacques Tati (comme celui de son disciple Pierre Etaix) appartenait à une autre école, celle des Chaplin ou Keaton auquel il se référait souvent ; comme ces derniers dans leurs dernières grandes productions, Tati s’engagea dans une entreprise coûteuse, envoyant son personnage fétiche de Monsieur Hulot dans les « Temps Modernes » des années 1960 ; un univers déroutant, familier, régi par l’absurdité moderniste, évoquant une histoire de Kafka traitée par un humour distancié. Ce fut un tournage difficile pour Tati, étalé sur trois ans. Une aventure bien mal récompensée, hélas… Après le succès de Mon Oncle, en 1958, Tati ne put lancer la production de Playtime qu’en 1964. La construction particulière du film, la mise en situation de gags « architecturaux » obligea le réalisateur-comédien à faire construire à grand frais, à Joinville-le-Pont, d’immenses décors dans lesquels ses personnages se déplaceraient. « Tativille » regroupait ainsi un terminal d’aéroport, des bureaux interminables, un immeuble locatif, un grand restaurant… Pour profiter au maximum de l’impact visuel des gags, et faire « travailler » l’œil du spectateur, Tati tourna son film en 70 mm. Un choix de format justifié, mais onéreux ; seuls des cinéastes comme David Lean ou Stanley Kubrick, à l’époque, pouvaient se permettre des productions aussi méticuleuses et exigeantes. Encore que ces derniers pouvaient toujours compter sur le soutien d’un grand studio distributeur ou d’un producteur important. Tati n’eut pas cette chance ; bien accueilli par la critique en France et dans le monde, Playtime n’attira hélas pas le public français. Et s’il fut un succès à l’étranger, le refus de distribuer le film aux Etats-Unis (où Tati avait pourtant reçu l’Oscar du Meilleur Film Etranger pour Mon Oncle) « tua » financièrement le film. Tati ne s’en remit jamais vraiment, sa société fut placée sous administration judiciaire, et, gravement endetté, il dut vendre sa maison et les droits de ses films. Les différents Ministres de la Culture succédant à Malraux ne l’aidèrent pas plus, et Tati ne put réaliser que deux autres longs-métrages (Trafic et Parade) avant son décès en 1982. Triste fin de carrière pour un immense cinéaste, dont la popularité discrète ne cesse de s’affirmer à la ressortie de chacun de ses films.

 

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ci-dessus : une célèbre salle d’attente où Monsieur Hulot (Jacques Tati) croise un businessman très méthodique !

 

Difficile de résumer Playtime dont la construction, l’élaboration des gags, est très particulière à son cinéaste. Le film est une sorte de série de tableaux visuels (l’aéroport, les bureaux, la foire aux inventions, l’immeuble résidentiel, le grand restaurant, l’embouteillage) où l’humour va crescendo. Il part d’une observation « simple » de gens ordinaires pris dans leurs routines quotidiennes (à commencer par ce vieux couple, où monsieur est couvé d’attentions par Bobonne), pour être peu à peu pris dans une espèce de folie, qui va culminer dans la monumentale scène du grand restaurant (quarante minutes de rires non-stop !) et un grand embouteillage final aux allures de joyeux carrousel. Le génie de Tati trouve un film à sa mesure, où un univers en apparence inquiétant, déshumanisé, « mécanisé », est subverti par l’humour et les gaffes involontaires des petites personnes qui l’habitent. Les scènes cultes ne manquent pas : l’attente de Hulot dans une salle remplie de coussins design « péteurs » ; l’arrivée de Mr. Giffard au fond d’un couloir tellement interminable que Hulot n’en finit pas de se lever trop tôt ; la démonstration absurde d’un balai moderne équipé de phares ; le marchand allemand qui prend Hulot pour un espion industriel et lui fait une scène (interrompue par des portes ultrasilencieuses) ; l’immeuble « aquarium » où les voisins semblent se mater les uns les autres… Et donc, cette scène du grand restaurant préfigurant l’inoubliable Party de Blake Edwards, sorti l’année suivante : son avion qui fond, le serveur qui prête sa tenue aux autres, le décor qui part peu à peu en vrille, le portier qui tient la poignée d’une porte vitrée inexistante, le turbot « saucé » à n’en plus finir par des serveurs dépassés… Un festival d’idées loufoques que Tati exploite à merveille, livrant de plus un travail de tout premier ordre sur les cadrages (une utilisation saisissante des trompe-l’oeil) et les reflets, les couleurs métalliques, sans oublier la bande-son, pourvoyeuse d’humour permanent. La vigilance du spectateur est constamment sollicitée, et le film nécessite plusieurs visionnages pour bien en apprécier tous les détails.

 

Ce chef-d’œuvre absolu mérite largement aujourd’hui d’être redécouvert sur grand écran.   

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : extrait du documentaire Il était une fois… Mon Oncle, où Jacques Tati évoque l’échec de Playtime. David Lynch défend le regretté cinéaste.

 

La fiche technique : 

Réalisé par Jacques Tati ; scénario de Jacques Tati et Jacques Lagrange, dialogues additionnels anglais d’Art Buchwald ; produit par Bernard Maurice et René Silvera (Jolly Films / Specta Films)

Musique : Francis Lemarque ; photo : Jean Badal et Andréas Winding ; montage : Gérard Pollicand

Décors : Eugène Roman ; costumes : Jacques Cottin

Direction sonore : Jacques Maumont ; montage son : Maurice Laumain

Date de sortie originale en France : 16 décembre 1967

Distribution (version restaurée en 2002) : Les Films de Mon Oncle / (ressortie 2014) Carlotta Films

Caméras : Mitchell

Durée : 2 heures 04 (version restaurée en 2002) / 2 heures 35 (montage comprenant l’intermède et la musique de sortie)

En bref… DAWN OF THE PLANET OF THE APES / La Planète des Singes : L’Affrontement

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DAWN OF THE PLANET OF THE APES / La Planète des Singes : L’Affrontement, de Matt Reeves

L’histoire :

dix ans ont passé depuis les évènements de La Planète des Singes : Les Origines. Né en laboratoire d’une guenon sur laquelle fut injecté un virus expérimental destiné à traiter la maladie d’Alzheimer, le chimpanzé César (Andy Serkis) développa des facultés cognitives et intellectuelles extraordinaires, qu’il transmit à ses congénères simiens. Mais si les singes furent naturellement immunisés contre le virus, celui-ci entraîna une épidémie mondiale décimant les humains en masse. César emmena son peuple, chimpanzés, orang-outangs et gorilles, dans les monts Tamalpais, où ils vécurent en paix. Les humains ne donnèrent plus signe de vie…

Jusqu’au jour où un petit groupe d’humains pénètre sur le territoire des singes. A leur tête, un dénommé Malcolm (Jason Clarke), recherchant l’ancien barrage hydroélectrique pouvant alimenter en électricité les centaines de réfugiés protégés à San Francisco par Dreyfus (Gary Oldman). Le premier contact est périlleux ; de part et d’autre, la méfiance et la haine sont tenaces. César interdit aux humains de revenir dans son domaine, mais le pacifique Malcolm décide néanmoins de le convaincre de lui laisser l’usage du barrage. Malheureusement, César contient de plus en plus mal la colère de son fidèle lieutenant, Koba (Toby Kebbell) ; jadis victime d’odieuses expériences de laboratoire, Koba n’a jamais pardonné aux humains leur brutalité à son égard…

 

Dawn of the Planet of the Apes 03

La critique :

La saga simiesque se poursuit, faisant suite à Rise of the Planet of the Apes (en français La Planète des Singes : Les Origines), qui fut une très bonne surprise, parmi la moisson des blockbusters US de l’été 2011. Rappelons que Rise… fut l’occasion pour le studio 20th Century Fox de renouveler l’univers familier des films La Planète des Singes, initié par le classique de Franklin J. Schaffner avec Charlton Heston en 1968. Le film de Rupert Wyatt avait su à la fois contenter les amateurs de la saga originale, par ses références multiples, et le public contemporain, mêlant habilement une réflexion intelligente sur la tolérance aux nécessités d’un blockbuster contemporain bien calibré. Pour cette suite intitulée en VO Dawn of the Planet of the Apes, Wyatt a cédé la place à Matt Reeves, un réalisateur capable à la fois de mêler à son récit les éléments intimistes et le grand spectacle. Rien d’étonnant à cela, quand on sait que Reeves est à la fois un collaborateur de James Gray (il a écrit le scénario de The Yards) et un ami de longue date de J.J. Abrams (qui a produit son film Cloverfield). Bonne nouvelle : Reeves a su trouver le bon équilibre entre le récit intimiste et le film à grand spectacle, tout en modernisant l’un des films originaux. Les connaisseurs reconnaîtront en effet les références faites à La Bataille de la Planète des Singes, le chapitre final de la première série de films, signé en 1973 par Jack Lee Thompson. Un dernier opus sympathique mais terriblement faiblard, dont Dawn… reprend ici l’idée des deux communautés en conflit, et des dissensions au sein des singes entre César, le libérateur « éclairé », et Koba, le guerrier revanchard.

 

Dawn of the Planet of the Apes 02

Rien à redire sur le résultat final : bénéficiant de moyens bien supérieurs à ceux du film dont il s’inspire, Reeves mène un film qui prend le temps de développer ses personnages tout en allant à l’essentiel en deux heures de film. Pas un mince exploit, quand la concurrence (Michael Bay et ses robots idiots) met désormais près de trois heures pour boucler son récit. Dawn… est pensé « à l’ancienne », et ne cherche pas d’effets de style superflus. Le réalisateur soigne son ambiance de survival virant au film de guerre, n’hésitant pas à éliminer au maximum les scènes de dialogues au profit d’une atmosphère primale (le réalisateur cite volontairement Apocalypse Now – voir l’arrivée de Jason Clarke chez les singes, rappelant la capture de Martin Sheen chez les indigènes), montrant en parallèle la cohabitation explosive entre deux civilisations antagonistes, l’une émergeant quand l’autre s’effondre inexorablement. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de placer ça et là quelques images emblématiques qui restent en mémoire. Dès un prologue quasiment muet pendant plusieurs minutes, Dawn… réussit des scènes marquantes. Comme, par exemple, ce plan filmé depuis la tourelle d’un char, couvrant l’ensemble de l’assaut des singes sur la cité humaine ; il marque le triomphe de Koba, le singe guerrier, et résume l’évolution de la situation sans perdre le spectateur. Ou encore, cette scène finale où l’humain Malcolm disparaît dans les ténèbres, jolie trouvaille visuelle qui annonce le funeste destin de l’Humanité dans la saga.

Aidé comme il se doit par la sidérante maîtrise du système « performance capture », permettant la création de singes évolués plus vrais que nature (l’expérience d’Andy « Gollum » Serkis et de ses collègues est précieuse), Dawn… sait aussi se ménager des instants de pause et de contemplation qui surprennent agréablement, comme cette scène de naissance d’un bébé singe où l’on ne se pose même plus la question de savoir si ce que l’on voit est réel… Reeves a su s’attacher à ses personnages, même si certains sont à la limite de la caricature (la compagne dévouée et aimante, l’ex-officier prêt au fanatisme), tout en glissant en sous-main un message bienvenu de tolérance entre communautés. Le tout servi dans un film d’anticipation et d’action qui ne traite jamais son public par le mépris. Bien joué ; il ne nous reste plus qu’à attendre l’opus suivant, qui nous ramènera sans doute au film original de 1968, le destin des astronautes annoncés disparus dans La Planète des Singes : Les Origines étant toujours en suspens.

 

Ludovic « Général Ursus » Fauchier.

 

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ci-dessus : Terry Notary, interprète du chimpanzé Rocket, et « chorégraphe simiesque » de la nouvelle saga Planète des Singes, nous montre comment les acteurs du film sont transformés en singes par le biais de la « performance capture ».

 

La fiche technique :

Réalisé par Matt Reeves ; scénario de Mark Bomback et Rick Jaffa & Amanda Silver, librement inspiré du roman « La Planète des Singes » de Pierre Boulle ; produit par Peter Chernin, Dylan Clark, Rick Jaffa et Amanda Silver (Chernin Entertainment / Ingenious Media / TSG Entertainment)

Musique : Michael Giacchino ; photographie : Michael Seresin ; montage : William Hoy et Stan Salfas

Direction artistique : Naaman Marshall ; décors : James Chinlund ; costumes : Melissa Bruning

Effets spéciaux visuels : Keith Miller et Erik Winquist (Weta Digital / Gentle Giant Studios / Spectrum Effects / The Imaginarium Studios) ; cascades : Charles Croughwell et Gary Powell

Distribution : 20th Century Fox

Caméras : Arri Alexa

Durée : 2 heures 10



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