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Archives pour novembre 2014

Bandes-annonces… « J’ai 10 ans ! »

Bonjour, chers amis neurotypiques !

Cette semaine, petite variation sur les paroles d’une célèbre chanson d’Alain Souchon : 

« J’ai dix ans
Je vis dans des sphères ou les grands
N’ont rien à faire, je vois souvent
Dans une île d’enfer des dinosaures géants
Et des sabre-lasers
Si tu m’crois pas hé
T’ar ta gueule à la récré… »

Et donc, j’ai dix ans, je sais que c’est pas vrai, mais j’ai dix ans, laissez-moi rêver que j’ai dix ans, ça fait 31 ans que j’ai dix ans… La raison de ce gros coup de nostalgie ? La diffusion la même semaine de deux bandes-annonces qui me renvoient simultanément à mes premiers chocs cinéphiliques d’inspiration lucas-spielbergienne !

 

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21 ans après Jurassic Park… mon Dieu, tant que ça ?!… 17 ans après Le Monde Perdu, 13 ans après un passable troisième opus, la première bande-annonce de Jurassic World titille à fond la fibre dino-nostalgique des fans du film original de Steven Spielberg. Le « boss » pris par d’autres projets (St. James Park avec Tom Hanks, écrit par les frères Coen et The BFG, d’après Le Bon Gros Géant de Roald Dahl) délègue la mise en scène à un petit nouveau, Colin Trevorrow, qui a donc la lourde tâche de relancer la saga des dinosaures ressuscités par la génétique. Trevorrow a plusieurs fois répété une note d’intention intéressante, établissant un parallèle entre ce nouveau film et l’évolution des goûts du public à l’ère numérique. Construit à partir des ruines des installations d’Isla Nublar (voir le film original), le Jurassic World, après avoir attiré un vaste public, souffre d’une désaffection de ce dernier, vite blasé par les dinosaures « traditionnels ». Les ingénieurs génétiques pensent avoir la bonne idée en « fabriquant » un nouveau mastodonte, bien plus dangereux et intelligent que le Tyrannosaure Rex. Mauvaise idée, évidemment (personne ne tiendra jamais compte des mises en garde du professeur Malcolm…). La bande annonce joue astucieusement à la fois sur des images familières (galopades de gallimimus, la porte du parc, les raptors en patrouille, les gamins terrorisés…) et inédites. Dont ce magnifique mosasaure gobant un requin blanc servi en breakfast… une idée de Spielberg lui-même, se vengeant du gros poisson quarante ans après Les Dents de la Mer ! Sortie du film aux USA en juin prochain.

 

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Et, deux jours plus tard, les premières images de la future grande aventure dans une galaxie lointaine, très lointaine… Plus un teaser qu’une bande annonce officielle, ces premières images nous préparent à la future sortie de Star Wars Episode VII : The Force Awakens. George Lucas s’étant mis à la retraite (tout en gardant un œil de conseiller sur les suites à venir de sa saga galactique), Lucasfilm et la franchise Star Wars étant passés sous le giron des studios Disney, c’est à J.J. Abrams de relancer une nouvelle trilogie située bien après Le Retour du Jedi. On retrouvera l’ambiance familière de la trilogie originelle, et quelques images iconiques servies ici par Abrams vont ravir les fans de la première heure : les sables de Tatooine, les chasseurs X-Wing et TIE, les Stormtroopers… et le Millenium Falcon, LE MILLENIUM FALCON !!! OH YEAAAHHH !!!!

Mystère total sur l’intrigue (on sait que l’on retrouvera Luke, Leia et Han Solo, bien âgés maintenant… Chewbacca sera là, lui aussi ! Yeah !!) et le teaser nous présente les nouveaux comédiens : John Boyega, Daisy Ridley (sosie officiel de sa « grand-mère » Natalie Portman !) et Oscar Isaac, en pleine action. Et la venue d’un nouveau Seigneur Sith qui s’annonce furieusement épique. En décembre 2015, on devrait donc éviter une autre Menace Fantôme et se réconcilier avec la saga.

 

Touchons du bois, et que la Force (et les dinosaures) soit avec vous !

 

Ludovic Fauchier

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 1ère partie

Bonjour chers amis neurotypiques ! Une longue, longue coupure entre les textes de ce blog, ce qui nécessite quelques explications… La fatigue, bête et méchante, a fait en sorte que je n’avais plus de temps (j’ai aussi une vie réelle, avec cette chose terrible qui s’appelle le travail) ni l’énergie pour remplir ce blog. Le manque de temps m’obligera sans doute aussi à réduire les textes, et ce sera difficile d’écrire des « romans » sur chaque nouveau film, comme auparavant. Dommage, car avec la sortie des derniers films de deux cinéastes qu’on aime bien dans ces pages (Gone Girl de David Fincher et Interstellar de Christopher Nolan), il y avait de quoi faire… Enfin bref, me voilà de retour pour rendre hommage à un grand cinéaste. Bonne lecture !

L.F.

 

Mike Nichols

Inévitablement, les réalisateurs américains ayant changé les règles du jeu au cours des années 1960 s’en vont les uns après les autres. Les Arthur Penn, Robert Mulligan ou Sidney Lumet, défenseurs d’un cinéma audacieux et premiers enfants terribles narguant la mainmise créative des studios hollywoodiens, viennent d’être rejoints par celui de Mike Nichols, qui s’est éteint ce 19 novembre. Cet ancien comédien humoriste passé derrière les caméras aimait les acteurs, qui le lui rendaient bien. Il n’y a qu’à voir la liste phénoménale de grands comédiens ayant travaillé avec lui à de nombreuses reprises, et la belle série de récompenses qu’ils ont obtenues. Richard Burton, Elizabeth Taylor, Dustin Hoffman, Anne Bancroft, Orson Welles, Meryl Streep, Jack Nicholson, Gene Hackman, Harrison Ford, Annette Bening, Emma Thompson, Kevin Spacey, Natalie Portman, Tom Hanks, Philip Seymour Hoffman, Julia Roberts… Impressionnante liste de comédiens, s’il en est ! Nichols ne fut pas pour rien un metteur en scène réputé, aussi à l’aise au théâtre qu’à la télévision ou au cinéma ; sur ce dernier médium, Nichols signa des œuvres de qualité variable, dont les meilleures restent cependant encore gravées dans les mémoires. Impossible de ne pas penser évidemment au Lauréat sans avoir les images, dialogues et chansons marquantes, choisies par cet homme très discret. Nichols a traversé les époques avec un regard aiguisé sur les relations humaines (spécialement les conflits conjugaux, omniprésents dans ses films) et les bouleversements sociaux survenus aux USA dans la seconde moitié du 20ème Siècle. Avec le grand écran, il a livré une solide filmographie s’étendant sur quarante années, de Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966) à La Guerre Selon Charlie Wilson (2007). La courte biographie qui suit va restituer son parcours. Comme toujours, je demande l’indulgence du lecteur pour les éventuelles erreurs qui pourraient se glisser dans le texte.

Racines… Comme tant d’autres américains avant lui, Mike Nichols était un enfant d’émigrés : son vrai nom était Mikhaïl Igor Peschkowsky. Il naquit à Berlin, le 6 novembre 1931, de parents réfugiés juifs russes. Son père médecin, Pavel Nikolaevich Peschkowsky, était né en Autriche et descendait d’une riche famille domiciliée en Sibérie, chassée par la Révolution Russe. Du côté de la famille de la mère de Mikhaïl, Brigitte (née Landauer), des noms respectés dans les milieux intellectuels et littéraires : les grands-parents maternels, allemands, étaient Hedwig Lachmann, écrivaine, poétesse et traductrice réputée, et Gustav Landauer, grande figure anarchiste, un journaliste, écrivain et philosophe défenseur des idées libertaires, éthiques, métaphysiques et mystiques. Les Landauer-Lachmann étaient des parents éloignés d’un certain Albert Einstein. Le jeune Mikhaïl, élevé dans l’Allemagne basculant dans le nazisme, n’avait jamais connu ses grands-parents maternels : Hedwig était morte en 1918, et Gustav Landauer, emprisonné à Munich, mourut lynché l’année suivante par des soldats nationalistes du Freikorps. Voilà de quoi marquer une famille éduquée, assistant à la prise de pouvoir d’Hitler, annonciatrice des persécutions antisémites nazies. Pavel réussit à fuir l’Allemagne vers 1938-1939 pour les Etats-Unis ; Mikhaïl et son frère cadet Robert purent le rejoindre en avril 1939, et emménagèrent avec leur père à New York. Celui-ci changea son nom en « Paul Nichols », et Mikhaïl devint donc « Michael Nichols », ou plus simplement « Mike Nichols ». Leur mère les rejoignit l’année suivante. Mike Nichols, new-yorkais d’adoption et de cœur, passera ses jeunes années au domicile familial situé près de Central Park. Le célèbre parc deviendra un lieu familier de ses futurs films situés dans la Grosse Pomme. Il parla assez peu de sa famille, mentionnant toutefois parfois, plus tard, les relations avec un père qui lui manquait. Définitivement naturalisé en 1944, Mike Nichols fut diplômé (lauréat !) de la Walden School de New York ; quittant la New York University, il tenta de suivre les traces paternelles en étudiant la médecine en 1950 à l’Université de Chicago… mais très vite, les cours préparatoires médicaux l’intéressèrent moins que les cours de théâtre. Tout en enchaînant les petits boulots, il fit ses débuts d’acteur et de metteur en scène à l’Université, rencontrant au passage deux fidèles amies : Susan Rosenblatt, qui allait devenir l’activiste Susan Sontag, et sa future complice Elaine May. Il revint à New York pour étudier à l’Actors Studio, sous l’égide du maître Lee Strasberg.

 

Mike Nichols - Nichols_and_May_-_1961

Mike Nichols rejoignit en 1955 la compagnie d’improvisation des Compass Players, où jouait également Elaine May. Les deux comédiens, doués du même sens de l’humour, mirent au point par la suite le duo « Nichols and May » ; mis sur le gril de la stand up comedy dans les night-clubs, les deux comparses faisaient plier de rire le public par les sketches qu’ils interprétaient, baignant dans un humour pince-sans-rire basé sur les situations quotidiennes… et les relations déjà compliquées entre les hommes et les femmes ! Jouant sur l’autodérision (la force absolue de l’humour juif !), Nichols y était, le plus souvent, le dindon de la farce et May son parfait « repoussoir » aux réparties cinglantes ; engagés à Broadway, ils se produisirent ainsi à la radio puis à la télévision. Leurs meilleurs numéros enregistrés sur disque firent un triomphe. L’album de leur spectacle An Evening with Mike Nichols and Elaine May sera ainsi récompensé d’un Grammy Award. Le duo fera ainsi les belles heures de la comédie américaine sur les ondes, de 1958 à 1961, avant leur séparation. Nichols et May, cependant, resteront proches amis toute la vie, et travailleront encore ensemble sur certains de ses films. Mike Nichols, un grand instable sur le plan sentimental, épousa Patricia Scott en 1957, mais leur mariage prit fin trois ans plus tard. Mike Nichols se lança ensuite dans une fructueuse carrière de metteur en scène de théâtre à Broadway ; entre 1961 et 1966, il mit en scène des pièces d’Oscar Wilde (De l’importance d’être constant), George Bernard Shaw (Sainte Jeanne), et de Neil Simon. Pieds Nus dans le Parc, en 1963, lui permit de lancer la carrière d’un tout jeune Robert Redford ; pour cette pièce et pour Drôle de Couple (1965) avec Walter Matthau, Nichols fut récompensé des prestigieux Tony Awards. Il épousa en 1963 sa seconde femme, Margot Callas, dont il aura une fille, Daisy. L’expérience acquise par Nichols lui permettrait de passer à la réalisation cinématographique, avec un penchant évident pour les adaptations de pièces de théâtre de grande qualité. Le studio Warner Bros., en 1966, offrirait un sacré baptême du feu au nouveau venu des plateaux de tournage.

 

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Ci-dessus : une soirée inoubliable… Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, entre Martha et George (Elizabeth Taylor et Richard Burton), tous les coups bas sont permis, pour rire. Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis) vont être emportés par la tempête qui s’annonce.

 

Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce d’Edward Albee, avait fait sensation dès sa production en 1962 ; l’auteur osait braver le tabou du langage ordurier, alors strictement réservé au théâtre underground, et omniprésent dans sa pièce. Elle fut un succès immédiat, et intéressa tout de suite les studios hollywoodiens, bien embarrassés pourtant… La cruauté dont faisaient preuve les deux personnages principaux, et leurs insultes, inquiétait les décideurs des studios croyant encore que le Code de Production (le « Code Hays ») censurerait immédiatement la moindre grossièreté. Le scénariste Ernest Lehman (La Mort aux Trousses, West Side Story), chargé d’écrire l’adaptation filmée, ne tint pas compte des avertissements et s’en tint le plus fidèlement possible au texte d’Albee. A Mike Nichols de filmer la déchirure du couple formé par George et Martha, un professeur d’université et sa femme, fille du recteur de l’académie ; bien imbibé, le couple s’affronte durant une longue nuit sous le regard effaré de ses deux invités, Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis). Le jeune couple pris à partie par ses aînés ne sera pas simple spectateur de la guerre conjugale en cours, et sera obligé de faire face à ses propres hypocrisies. Pour incarner George et Martha, Nichols filma LE couple légendaire des années 1960 : Elizabeth Taylor et Richard Burton. Les frasques des deux comédiens, amants puis mariés, avaient éclipsé le tournage dispendieux de Cléopâtre ; beaucoup doutaient qu’Elizabeth Taylor, incarnation vivante de la beauté hollywoodienne, était le bon choix pour Martha, bouffie par l’alcool et l’âge. Difficile de surcroît pour un jeune réalisateur sans expérience de filmer ce couple de monstres sacrés, au caractère explosif, forcés de s’affronter devant les caméras… Nichols releva le pari haut la main, sans se soucier des menaces d’appel à la censure proférées par les bigots de la Catholic Legion of Motion Pictures. Son adaptation de Qui a peur de Virginia Woolf ? reste un modèle de mise en scène : étouffant, maîtrisé, magnifiquement filmé en noir et blanc par Haskell Wexler, le film ne lâche jamais ses personnages et n’offre au spectateur aucune chance de sortie salvatrice. Les acteurs mis en confiance seront tous récompensés : nominations pour Segal et Richard Burton (parfait en homme rongé par l’amertume), Oscars pour Sandy Dennis et Elizabeth Taylor. Celle-ci n’a pas du tout hésité à malmener son image. Chevelure défaite, elle traîne des kilos en trop, ne cache pas un double menton apparent et « tue » volontairement tout glamour en elle. Le public fit un triomphe au film, qui obtint une pluie de récompenses : outre les Oscars pour les deux actrices, …Virginia Woolf ? obtint ceux de la Meilleure Photographie Noir et Blanc, de la Meilleure Direction Artistique et des Meilleurs Costumes. Nichols fut nominé comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars comme aux Golden Globes. Son travail avec les acteurs fut unanimement salué.

 

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Ci-dessus : Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) ramène Mrs. Robinson (Anne Bancroft) chez elle, et les ennuis commencent… L’hilarante scène de séduction du Lauréat !

 

« Hello darkness, my old friend… » Chaque décennie a son film « générationnel », celui qui symbolise le mieux l’état d’esprit de l’époque, sans que ceci soit évident aux yeux mêmes de ceux qui l’ont réalisé. En 1967, un « petit » film, avec un inconnu complet, en vedette fit un malheur au box-office mondial et entra dans le cœur d’une génération bouillonnante, aidé par les chansons de Paul Simon et Art Garfunkel. Impossible d’oublier la brillantissime introduction du Lauréat, avec un tout jeune Dustin Hoffman se laissant porter par le tapis roulant d’un aéroport, tandis que le duo entonne The Sound of Silence. Sitôt …Virginia Woolf ? achevé, Mike Nichols revint à Broadway pour mettre en scène The Apple Tree. Puis il enchaîna tout de suite sur l’adaptation filmée du roman de Charles Webb. Mélange habile de comédie et de drame, Le Lauréat suivait les mésaventures de Benjamin Braddock (Hoffman) et son entrée chaotique dans le monde adulte. Ce fils d’une bonne famille californienne, majeur et fraîchement diplômé, ne sait pas quoi faire de son avenir, répondant mollement aux pressions familiales de trouver un travail digne de son rang social. Pour rajouter au malaise, Benjamin perd sa virginité suite aux avances d’une amie de la famille, Mrs. Robinson (Anne Bancroft), épouse et mère frustrée qui en fait son amant… ceci avant qu’il ne tombe amoureux de sa fille Elaine (Katharine Ross). Le casting du film fut une sacrée épreuve. Mike Nichols, pour chaque rôle, eut à faire son choix parmi des dizaines de candidats possibles, des plus prestigieux aux plus improbables. On faillit avoir Robert Redford ou Warren Beatty pour Benjamin, Doris Day (!?) ou Jeanne Moreau pour Mrs. Robinson, Patty Duke, Faye Dunaway ou Shirley MacLaine (la sœur de Warren Beatty !) pour le rôle d’Elaine et Gene Hackman pour Mr. Robinson. Nichols eut le nez creux en offrant le tout premier rôle à Dustin Hoffman ; un choix audacieux, car Hoffman, à 29 ans, n’avait pas vraiment l’allure de l’étudiant séduisant et sûr de lui. Ce qui en faisait le choix parfait pour être Benjamin Braddock : avec son physique enfantin et son air anxieux, Hoffman donnait à merveille l’impression d’être un brave garçon pas très malin, englué dans une relation périlleuse. Il lui faudrait faire des pieds et des mains pour se faire pardonner d’Elaine, tout en subissant les foudres de la fameuse Mrs. Robinson. Inoubliable Anne Bancroft qui sut s’emparer du personnage, en évitant la caricature. Ni allumeuse ni mégère, sa Mrs. Robinson était une desperate  housewife avant l’heure, terrifiée par son inévitable vieillesse et sa solitude grandissante. Grâce à une direction d’acteurs irréprochable, Nichols fit mouche, faisant preuve une nouvelle fois d’un sens de la mise en scène maîtrisé à la perfection. Grâce aussi à l’écriture précise des scénaristes Calder Willingham (Les Sentiers de la Gloire, La Vengeance aux Deux Visages) et Buck Henry (de son vrai nom Henry Zuckerman, il fut engagé par Nichols qui appréciait son sens dévastateur de la satire), Le Lauréat regorge de séquences irrésistibles : Benjamin affolé par la séduction outrageuse de Mrs. Robinson (Nichols enterra au passage le Code Hays en filmant l’impensable dans une production hollywoodienne « respectable » : un plan subliminal sur les seins nus de l’épouse esseulée !), la jambe gainée d’un bas noir de la même Mrs. Robinson qui empêche Benjamin de sortir (devenue l’affiche emblématique du film), la séquence du scaphandre, le mariage perturbé par notre anti-héros… Le tout au son des chansons de Simon et Garfunkel, dont le célébrissime Mrs. Robinson, à l’origine une chanson sur Eleanor Roosevelt, « retouchée » à la demande du cinéaste. Des idées toutes simples, mais de pur génie, comme cette dernière séquence où Mike Nichols, filmant le happy end salvateur de Benjamin et Elaine dans le bus, laissa finalement tourner la caméra plus que de raison. L’expression de Dustin Hoffman et Katharine Ross passa ainsi du sourire à l’incertitude totale. Cette seule scène résumera finalement assez bien l’esprit d’une époque, où une belle jeunesse allait se révolter contre les préjugés parentaux petits-bourgeois, sans trop savoir de quoi serait fait son propre avenir. Le sens de l’observation de Mike Nichols, et son humour distancié, fit mouche. Le Lauréat fut, avec ses 104 millions de dollars (pour un budget raisonnable de 3 millions), le second plus grand succès de la décennie, un blockbuster complètement inattendu qui valut à son réalisateur un concert de louanges tonitruantes ; certains, ne se sentant plus, le surnommèrent même « le nouvel Orson Welles », rien de moins ! Le réalisateur prit calmement la chose, recevant au passage le BAFTA AWARD, le Golden Globe et l’Oscar du Meilleur Réalisateur. En deux films, il devenait le nouveau Roi d’Hollywood. Evidemment, un tel succès attisait des jalousies et un sévère retour de bâton, à l’approche des années 1970.

 

 

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Ci-dessus : Catch-22, et le briefing du Major Danby (Richard Benjamin) interrompu par le terrifiant Général Dreedle (Orson Welles)… Yossarian (Alan Arkin) et ses copains (Art Garfunkel, Martin Sheen) nous rappellent quant à eux que les hommes sont tous les mêmes !

 

Mike Nichols mit sa carrière cinématographique entre légères parenthèses pour revenir au théâtre, obtenant deux Tony Awards pour ses mises en scènes des pièces The Little Foxes de Lillian Hellman et Plaza Suite de Neil Jordan. Il tourna aussi un court-métrage, Teach Me !, avec Sandy Dennis, en 1968. En 1969, le studio Paramount l’engagea pour mettre en scène Catch-22, l’adaptation du roman de Joseph Heller. Une entreprise difficile car ce roman, décrivant les mésaventures d’un groupe de pilotes de bombardiers B-25 durant la 2ème Guerre Mondiale, multipliait les points de vue de différents personnages, n’avait pas de narration linéaire, et baignait dans un humour absurde versant peu à peu dans l’horreur. Avec son complice du Lauréat, Buck Henry, et la bénédiction d’Heller, Nichols remania le scénario, pour raconter les tribulations du Capitaine John Yossarian (Alan Arkin). Cantonné avec ses coéquipiers dans la base de Pianosa en Italie, Yossarian voit venir avec angoisse chaque nouvel ordre de mission décrété par son supérieur, le Colonel Cathcart (Martin Balsam). Chaque vol augmentant mathématiquement ses chances de mourir, Yossarian fait tout pour éviter de se retrouver aux commandes de son B-25. En pure perte, puisque Cathcart, suivant une logique tordue (le « Catch-22″ du titre), augmente sans cesse le nombre des missions suicide. Les autres pilotes tentent aussi d’y échapper, par tous les moyens à leur portée : faire du marché noir, coucher avec une prostituée, se crasher systématiquement, ou même devenir un assassin… L’humour de Mike Nichols trouvait là de quoi s’exercer aux dépens des institutions militaires américaines, mais Catch-22 n’eut pas le succès escompté. Le casting était pourtant attrayant : aux côtés d’Arkin et Balsam, on y croisait le futur réalisateur Richard Benjamin, Art Garfunkel (qui, sans son complice Paul Simon, entama une brève carrière d’acteur), Bob Balaban, Anthony Perkins, Charles Grodin, Paula Prentiss, les jeunes Martin Sheen et Jon Voight, et le redoutable Orson Welles en personne dans le rôle du Général Dreedle. Nichols, nanti d’un confortable budget, rassembla d’authentiques bombardiers B-25 sauvés de la démolition, et en fit les vedettes de superbes scènes de vol. Malheureusement, la logistique très lourde du film entraîna un sérieux dépassement de budget, faisant de Catch-22 l’un des films les plus coûteux à l’époque (11 millions de dollars) ; le tournage fut endeuillé par la mort du réalisateur de la seconde équipe John Jordan durant les scènes de vol. La critique fut mitigée, de même que le public… La Guerre du Viêtnam tournait au désastre et divisait l’opinion publique. Les studios saturaient cette année-là les salles de cinéma de films de guerre, avec des résultats opposés. Si les spectateurs « patriotes » se ruaient pour aller voir Patton, ils boudèrent Tora ! Tora ! Tora ! Et les spectateurs plus contestataires préférèrent la farce antimilitariste M.A.S.H. de Robert Altman, tournée avec des bouts de ficelle, au démesuré Catch-22 de Nichols. Le film fut un demi-succès (ou un demi-échec, c’est selon) au box-office. Aujourd’hui, il reste cependant considéré comme un classique incompris de la comédie militaire. Et, en tête d’affiche, Alan Arkin est irrésistible.

 

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Ci-dessus : la séance de diapositives donnée par Jonathan Fuerst (Jack Nicholson) dans Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel)… Misogynie et amertume au programme.

 

Sitôt sorti de Catch-22, Mike Nichols enchaîna dès l’année suivante avec un tournage à petit budget, l’exact opposé de son film précédent. Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel) était l’œuvre du cartooniste Jules Feiffer ; également dramaturge, Feiffer avait proposé à Nichols de mettre en scène sa pièce. Nichols décida d’en faire son nouveau film. L’histoire toute simple suivait 25 années de la vie de deux copains d’étude, Jonathan et Sandy (Jack Nicholson et Art Garfunkel), et leurs relations opposées avec les femmes. Amer à cause d’une histoire malencontreuse avec Susan (Candice Bergen), la petite amie de Sandy, Jonathan passera le reste de sa vie à « consommer » sexuellement les femmes. Sa relation avec Bobbie (sublime Ann-Margret) finira tristement. Jonathan finira, impuissant, par se laisser masturber par une prostituée (Rita Moreno)… Une comédie amère, très crue, qui montrait que, même à l’heure de la libération sexuelle aux USA, certains discours ne passaient pas encore dans les mentalités. Nichols osait, avec le personnage de Nicholson, montrait un machiste cynique et angoissé, traitant mal les femmes qu’il rencontrait dans des aventures sexuelles dénuées de tout glamour. Nichols osait transgresser un autre tabou : des scènes de sexe sans tendresse, sans « rêve » ni saupoudrage sexy à l’hollywoodienne. Dans Carnal Knowledge, les situations et les dialogues étaient tellement crus que cela valut au film une publicité négative révélatrice : le directeur d’un cinéma d’Albany, en Géorgie, fut arrêté pour avoir projeté le film, jugé « obscène et pornographique » par la Cour Suprême de l’état ; un jugement ultérieur de la Cour Suprême de Washington cassa cependant cette décision. Loin de ces tribulations judiciaires, Nichols avait su mener sa barque, s’entendant très bien avec un Jack Nicholson en pleine ascension après Easy Rider et 5 Pièces Faciles, et pour l’instant peu porté sur le cabotinage qui ferait sa réputation. Le film divisa cependant la critique, obtint quelques nominations aux Golden Globes et aux Oscars, mais fut froidement accueilli par le public.

 

Mike Nichols - Le Jour du Dauphin 

Alternant toujours les projets au théâtre entre les tournages de films, Mike Nichols monta à Broadway la pièce de Neil Simon, Le Prisonnier de la Seconde Avenue (qui lui valut un nouveau Tony Award) avec Peter Falk, puis une adaptation d’Oncle Vanya de Tchekhov, avant de revenir aux plateaux de tournage. Le producteur Joseph Levine avait acheté pour le studio United Artists les droits du roman du français Robert Merle, Un animal doué de raison. L’auteur de Malevil s’était inspiré de la vie d’un scientifique hors normes, John C. Lilly ; ce médecin obnubilé par l’étude des phénomènes de la conscience élabora les caissons de privation sensorielles, testa les effets des substances psychédéliques (ce qui fit de lui une figure majeure de la contre-culture des années 1960) et étudia l’intelligence des dauphins ; ce dernier point fournit la base du roman satirique de Merle, dont le succès attira l’attention d’Hollywood. Roman Polanski aurait dû réaliser Le Jour du Dauphin dès 1969, mais quitta le projet après l’assassinat de sa femme Sharon Tate par les « disciples » de Charles Manson. Franklin J. Schaffner fut intéressé, avant que Levine ne contacte Mike Nichols qui réalisa finalement le film en 1973. Le vieux complice Buck Henry signa le scénario, racontant les efforts du docteur John Terrell (George C. Scott) pour protéger deux dauphins, Fa et Be, qui sont capables de parler. A leur grande horreur, Terrell et son épouse Maggie (Trish Van Devere) réalisent que la Fondation qui finance leurs recherches veulent se servir des gentils cétacés comme de kamikazes, dressés à poser une mine qui tuera le Président des Etats-Unis !… Le Jour du Dauphin fut un mauvais souvenir pour Nichols : un tournage difficile aux Bahamas, nécessitant de nombreuses séquences aquatiques (fort belles, cela dit), et d’avoir affaire à George C. Scott… Le film déçut, c’est bien peu dire ; certes, Nichols y développait l’un de ses thèmes récurrents (le conflit entre Nature et Culture), et se montrait toujours à l’écoute de son temps (la prise de conscience écologiste, la méfiance absolue envers les autorités américaines) mais personne ne prit vraiment au sérieux un film où l’interprète du général Patton discutait avec des dauphins ! Les jolies images aquatiques et l’élégante musique de Georges Delerue ne sauvèrent pas Le Jour du Dauphin de l’échec. L’accueil critique fut très divisé, et le public bouda le film. Une période maussade pour le cinéaste-metteur en scène, divorcé pour la seconde fois en 1974. Il se remarierait l’année suivante avec l’écrivaine irlandaise Annabelle Davis-Goff, dont il aura deux enfants, Max et Jenny.

 

Mike Nichols - The Fortune

Sorti du Jour du Dauphin, Nichols cherchait à se relancer avec un film plus à son goût. Le scénario de The Fortune (La Bonne Fortune) écrit par Carole Eastman avait été écrit pour Warren Beatty et Jack Nicholson, qui retrouvait donc son réalisateur de Carnal Knowledge. Nichols remania le scénario de 240 pages avec un autre scénariste, Adrien Joyce, pour en faire un récit plus léger : ce serait une comédie screwball, dans la veine des films d’Ernst Lubitsch ou Howard Hawks, suivant deux escrocs minables, Nicky (Beatty) et Oscar (Nicholson), durant les années 1920. En cherchant à voler la fortune de « Freddie » Bigard (Stockard Channing), héritière d’une fortune acquise dans l’industrie de la serviette hygiénique, les deux complices se retrouvaient coincés avec cette dernière dans un ménage à trois imposé par les lois morales du Mann Act alors en vigueur… Interdiction pour Nicky de fuir l’Etat avec l’héritière pour avoir des « relations immorales » : Oscar est donc forcé d’épouser celle-ci pour pouvoir s’enfuir. Mais il insiste pour avoir de vraies relations conjugales avec Freddie qui n’a d’yeux que pour Nicky, qui, lui, n’en veut qu’à sa fortune… Sur un mode léger (et avec une prestation amusante des deux larrons Beatty et Nicholson), The Fortune continuait à explorer les difficiles relations hommes-femmes vues par Nichols. Mais aux yeux des spectateurs de 1975, la screwball comedy légère n’avait plus d’intérêt. Ereinté par les critiques, le film fut un échec cinglant. Il semble même avoir disparu de la mémoire de ses principaux intéressés, notamment Jack Nicholson, affecté par la découverte d’un lourd secret de famille sur sa naissance durant le tournage. Pratiquement invisible depuis sa sortie, le film conserve cependant quelques rares fidèles qui l’apprécient. Après les déconvenues de ses quatre derniers films, Mike Nichols retourna à Broadway, mettant le cinéma entre parenthèses pour quelques années.

 

Fin de la 1ère partie.

 

Ludovic Fauchier



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