Retour vers le Futur (dans le passé) ! – 1925 : Chaplin, Keaton et Lloyd

Retour vers le Futur

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Voici une nouvelle rubrique qui paraîtra de temps à autre, entre deux critiques de films… Le principe est simple : on va remonter le Temps, et redécouvrir le cinéma d’une autre époque, de la plus ancienne à la plus récente. Bonne lecture ! Nom de Zeus, Marty ! Comme j’aime bien suivre une certaine logique, je programme le convecteur temporel de la DeLorean sur les années se finissant en « 5″. En plus, ce sera parfaitement raccord avec nos propres aventures, qui ont débuté il y a trente ans ! Aujourd’hui, cap sur l’année 1925.

Le monde a considérablement changé… Nous sommes en pleines Années Folles, succédant aux privations et au traumatisme de la Grande Guerre – celle dont on croit qu’elle fut la dernière… Quelques repères de cette année-là : Benito Mussolini a prononcé en janvier un discours décisif en Italie, en faveur des violences commises par les squadristes, qu’il libère. En Allemagne, Paul von Hindenburg est élu président de la République de Weimar, dans un pays gagné lui aussi par le nationalisme et l’antisémitisme ; sorti de prison, un certain Hitler a vu son parti, le NSDAP, de nouveau autorisé ; il crée cette année-là les SS, et son (minable) petit livre, Mein Kampf, vient d’être publié… En juillet, l’armée française vient de quitter la Ruhr en Allemagne, et subit de plein fouet l’insurrection nationaliste de la Révolution Syrienne. Aux Etats-Unis, l’opinion publique se passionne pour le « Procès du Singe », opposant l’Etat du Tennessee à l’enseignant John Scopes qui a osé enseigner les théories évolutionnistes de Darwin à l’école. Les membres du Ku Klux Klan, de leur côté, ont défilé en masse à Washington. Les mathématiciens Werner Heisenberg et Max Born élaborent la mécanique quantique. En France, on découvre Joséphine Baker et on fredonne Valentine, de Maurice Chevalier. Le dirigeant nationaliste chinois Sun Yat-Sen décède le 12 mars, le compositeur Erik Satie meurt le 1er juillet. Les amateurs de mystères, quant à eux, s’intéresseront à la disparition en Amazonie de l’explorateur anglais Percy Fawcett, parti à la recherche de la mythique cité perdue de « Z » ; et le steamer Cotopaxi (familier aux fans de Rencontres du Troisième Type…) disparaît dans le Triangle des Bermudes. 

Au cinéma, on va voir, entre autres, Ben Hur de Fred Niblo, Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, la version scandaleuse de La Veuve Joyeuse d’Erich Von Stroheim, on frissonne devant Le Fantôme de l’Opéra avec Lon Chaney et les dinosaures animés par Willis O’Brien dans Le Monde Perdu. On pleure aussi la mort de Max Linder, génie précurseur du cinéma comique, suicidé à Paris avec son épouse le 31 octobre 1925. Linder, on l’oublie souvent, a influencé les plus grands noms du cinéma burlesque, principalement Charles Chaplin. Transition toute trouvée pour parler des films des trois champions du rire de l’ère du muet, qui, cette année-là, donnent le sourire aux spectateurs.

 

Seven Chances

Le 11 mars 1925, Buster Keaton offre au public américain Seven Chances (Fiancées en Folie), qui narre en 56 minutes les mésaventures de Jimmie Shannon (Keaton). Soupirant de Mary (Ruth Dwyer), Jimmie reçoit un héritage de son oncle particulièrement bienvenu : 7 millions de dollars… à condition qu’il se marie avant 7 heures du soir, et avant son 27ème anniversaire. Ledit anniversaire tombant le jour même de la réception du télégramme, Jimmie paniqué enchaîne les gaffes en demandant sa main à Mary. Le voilà obligé de chercher une « solution de rechange », qui le verra pourchassé par des milliers de prétendantes…

 

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ci-dessus : plus fort que Super Mario et Indiana Jones réunis, Buster Keaton ose les acrobaties les plus folles durant le grand finale des Fiancées en Folie. Quitte à se prendre de vraies gamelles et à sauter au-dessus d’un ravin !


Pas le meilleur film de Buster Keaton (mieux vaut apprécier Le Mécano de la Général, La Croisière du Navigator ou Steamboat Bill Jr. / Cadet d’Eau Douce), Seven Chances n’en reste pas moins un bel exemple du talent comique de l’artiste. L’histoire est somme toute bien simple, prétexte à une série de gags… mais quels gags ! Se servant de sa petite taille et de son visage impassible, Keaton utilise sans problèmes son physique atypique, enfantin, pour confronter son personnage à une obligation sociale des plus intimidantes : la demande en mariage. Le récit est alors une suite ininterrompue de gaffes et bévues (notamment un passage, assez cruel pour Keaton, au country club – même l’employée du vestiaire le rejette !) ; le clou du spectacle étant la grande poursuite finale où Keaton réalise une nouvelle fois les cascades les plus risquées. Le voilà s’agrippant à une voiture en course, pour en être aussitôt éjecté dans une collision, et se faire pourchasser par des centaines de roches dégringolants… scène truquée, certes, mais tout de même risquée, les plus gros rocs en papier mâché et armature de métal pesant quand même leur poids… Toute la construction du film tend vers cette apothéose burlesque, qui nous prépare aux futures poursuites du Mécano de la Général, qui ne cessera d’inspirer encore aujourd’hui les blockbusters modernes puisant allègrement dans le répertoire de Keaton ; celui-ci enchaînera aussitôt avec Go West (Ma Vache et moi), cette même année, avant ses ultimes chefs-d’oeuvre.

 

La Ruée vers l'Or

26 juin 1925 : c’est la date de sortie officielle de La Ruée vers l’Or, le film emblématique de Charles Chaplin. « Charlot » nous entraîne en Alaska, durant la Ruée vers l’Or de 1896-1899 ; son personnage, ici nommé le Prospecteur Solitaire, s’aventure dans le Grand Nord en quête de fortune. Partageant le sort de milliers d’aventuriers cherchant le précieux filon d’or qui les rendra riches, le Prospecteur connaît les affres du froid, de la faim et de la violence. Enfermé dans une cabane maigrelette, il a fort à faire avec une crapule, Black Larsen (Tom Murray), et le bon gros Big Jim (Mack Swain), qui a découvert un filon. Larsen les trahit, laissant notre héros seul avec Big Jim tenaillé par la faim…

 

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ci-dessus : Charles Chaplin vous invite, avec Big Jim (Mack Swain), à rester dîner dans La Ruée vers l’Or. Au menu : chaussure de cuir bouilli (en réalité, de la réglisse que les acteurs durent ingurgiter durant 63 prises !). Bon appétit, mangez tant que c’est chaud !

 

Après la tiède réception de L’Opinion Publique en 1923, alors son seul film dramatique, dans lequel il ne jouait pas, Chaplin revint à son personnage de Charlot. Le triomphe fut garanti, et La Ruée vers l’Or est généralement considéré comme l’un de ses meilleurs films, si ce n’est le meilleur selon Chaplin lui-même. Ce retour au burlesque est toutefois nuancé d’un ton plus dramatique ; après les courts-métrages innombrables où le Petit Vagabond laissait souvent éclater une joyeuse hargne contre les représentants de l’Ordre et de la Morale, les choses avaient changé avec Le Kid. Un Chaplin plus mature, plus émouvant, apparaissait ; quitte, parfois, à verser dans le pathos et le sentimentalisme excessifs. Quoi qu’il en soit, La Ruée vers l’Or n’a rien perdu de son charme, 90 ans après, dès que les gags pointent… cependant, il faut bien avouer que la partie sentimentale du film, où le héros rencontre la belle Gloria (Georgia Hale), perd de son intérêt. Le sentimentalisme de Chaplin commence à pointer le nez, dans des saynètes moins convaincantes. Que cela ne gâche pas cependant le plaisir des grands moments chapliniens ; impossible de ne pas sourire dès les premières minutes du film, quand Charlot déambule le long d’une falaise, sans se rendre compte qu’il est suivi par un grizzly affamé… D’ailleurs, de nourriture, il est souvent question dans les gags de Chaplin, et La Ruée vers l’Or contient sans doute les meilleurs morceaux du maître, en la matière. On pense bien sûr à la danse des petits pains (« empruntée » semble-t-il à un court-métrage de Buster Keaton et Fatty Arbuckle de 1917, The Rough House (Fatty chez lui). Les meilleures scènes du film restent cependant celles où Chaplin a un partenaire de poids, Mack Swain dans le rôle de Big Jim… Leurs mésaventures dans la cabane sont des moments de bravoure. En revoyant ces scènes, il n’est pas interdit de penser que l’œuvre de Chaplin influença une fameuse bande dessinée ; Georges Rémi, dit Hergé, allait souvent au cinéma dans ses jeunes années, et garda sans doute le souvenir de Big Jim affamé, quand il imagina le Capitaine Haddock, prenant Tintin pour une bouteille de whisky dans Le Crabe aux Pinces d’Or !

 

The Freshman

Concluant ce tiercé gagnant du grand cinéma burlesque, Harold Lloyd présenta le 20 septembre 1925 son  nouveau film, The Freshman (Vive le Sport). Il y jouait Harold « Speedy » Lamb, un étudiant enthousiaste mais très naïf. Entrant à l’Université Tate, Harold est persuadé qu’il lui suffit d’imiter le héros de son film préféré pour devenir populaire… Les héros du campus ont vite fait de se payer sa tête, sans qu’il s’en rende compte. Harold se met même en tête de rejoindre leur équipe de football américain, mais il n’est bon qu’à être remplacer le mannequin d’entraînement ! Par pitié, le coach lui fait croire qu’il peut disputer un match. Si Harold ne se doute de rien, sa dulcinée, la douce Peggy (Jobyna Ralston), fille de sa logeuse, n’ose lui révéler la vérité, de peur de briser ses rêves…

 

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ci-dessus : quand Harold Lloyd fait du football américain… il remplace le mannequin d’entraînement ! Dans The Freshman (Vive le Sport), le sympathique binoclard en voit de toutes les couleurs. Une certaine idée du traitement réservé aux « nerds » durant les heures de sport…

 

Souvent éclipsé par ses deux collègues et rivaux du cinéma burlesque, Harold Lloyd n’avait pourtant rien à envier à Chaplin et Keaton. La preuve avec The Freshman qui est un excellent modèle de comédie de l’époque. Un héros à l’optimisme contagieux, mais qui ne voit pas le mal qu’on lui fait, et qui cherche à s’affirmer tout en vivant une histoire d’amour légère et touchante… il n’en fallait pas plus pour que le film de Lloyd soit l’un de ses tout meilleurs. Le film permet d’ailleurs de comparer les différences de style comique entre les rivaux de l’époque : Keaton exploitait jusqu’à l’absurde une idée de gag, utilisant à merveille son impassibilité et ses prouesses acrobatiques ; Chaplin se reposait sur une série de scènes centrées sur son personnage ; Lloyd, lui, utilise ici des ressorts scénaristiques plus classiques, d’une efficacité comique indéniable. Par rapport aux films de ses concurrents, on peut même dire que The Freshman tient mieux la route, grâce à ce solide travail scénaristique, reposant sur un message positif adressé au spectateur, qui serait : « n’essayez pas d’imiter les autres pour vous faire aimer, soyez vous-même« . Les quiproquos (la scène des mots croisés qui amorce la romance entre Harold et Peggy) sont savoureux, et les enchaînements de gags permettent à Lloyd de livrer quelques-unes des meilleures scènes de son répertoire. La drôlerie du film, jamais cruelle, fait aussi que la romance sert l’histoire au lieu de lui être imposée. Exemple, avec ce passage touchant où Peggy raccorde le pull de son amoureux ; l’élue de son cœur ayant fini de recoudre les boutons, Harold en détache discrètement d’autres. Simple, et irrésistible ! Tout le film fonctionne de la même façon, du discours de bienvenue perturbé par des matous farceurs à une homérique séance d’entraînement (qui frise le masochisme de la part de Lloyd), en passant par un bal estudiantin (avec le costume raccordé à la va-vite par un tailleur ivre qui suit partout notre héros !). L’homme aux lunettes d’écailles fait ainsi feu de tout bois jusqu’au grand match attendu, et obtint lui aussi un succès mérité.

Verdict final pour les opus des trois géants de la comédie en 1925 ? Léger avantage à Harold Lloyd !

 

Ludovic Fauchier.

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