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Retour vers le Futur (dans le Passé) – 1945 : THE LOST WEEKEND (LE POISON)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1945, et le monde a considérablement changé. Il est même complètement parti en vrille…

La 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin. Un conflit meurtrier ayant opposé les forces Alliées (Grande-Bretagne, Etats-Unis, URSS, Chine, France, etc.) et celles de l’Axe (Allemagne, Japon et Italie en tête), se traduisant non seulement par des batailles, mais aussi par des pertes civiles innombrables. On estime que la guerre aura tué, en six années, 73 millions de personnes, tous pays confondus. Le bilan moral de cette terrible époque est d’autant plus lourd à vivre que chacun connaît désormais l’existence de nouvelles armes toujours plus destructrices, et de meurtres de masse de populations civiles, froidement éliminées pour d’ignobles motifs idéologiques et raciaux. Une page se tourne : des dictatures s’écroulent, des puissances coloniales (la Grande-Bretagne, la France) perdent leurs territoires à l’étranger, les Etats-Unis et l’URSS sortent du conflit en position de force.

Des dates historiques, l’année 1945 n’en manque pas. Voici un bref résumé des principaux évènements survenus, mois par mois :

Janvier 1945 – le 3 janvier, les Britanniques prennent Akyab, en Birmanie. Le 9 janvier 1945 : les Américains prennent Luçon, aux Philippines. Le 17 janvier, les Soviétiques libèrent Varsovie. Le 25 janvier marque la fin de la Bataille des Ardennes, dernier baroud des troupes nazies en Europe de l’Ouest. Après des semaines de durs combats dans la neige et la boue, les Alliés entrent en territoire allemand. Le 27 janvier, les soldats soviétiques découvrent 5000 rescapés, hagards et malades, dans un camp déserté par les SS : Auschwitz-Birkenau… Au fil des semaines, les Alliés découvrent l’horrible vérité des camps de concentration et d’extermination mis en place dans le cadre de la « Solution Finale » appliquée par Hitler, Himmler et leurs subordonnés. Le 30 janvier, des sous-marins Soviétiques torpillent le Wilhelm Gustloff transportant des réfugiés allemands en Mer Baltique, faisant entre 5300 et 9000 victimes.

Février 1945 - 2 février : le docteur Gordeler, maire de Leipzig, impliqué dans l’Opération Valkyrie (visant à renverser Hitler), est exécuté. Du 4 au 11 février, Churchill, Roosevelt et Staline se rencontrent à la Conférence de Yalta, pour déterminer l’avenir du monde après la défaite imminente des pays de l’Axe. Le dictateur soviétique marque des points, préparant les pays d’Europe de l’Est reconquis à devenir des états satellites de l’URSS ; la Corée, elle, sera bientôt divisée en deux pays. Du 13 au 15 février 1945, l’aviation Alliée lâche des tapis de bombes sur la ville de Dresde. Entre 25 000 et 35 000 victimes civiles. Les troupes américaines posent le pied sur l’île japonaise d’Iwo Jima le 19 février. Une photo immortalise l’évènement, mais les japonais, cachés dans des tunnels souterrains, combattront pendant plus d’un mois.

Mars 1945 – Tokyo subit un déluge de bombes, du 9 au 10 mars : 100 000 morts. D’autres bombardements suivront dans les mois à venir sur la capitale japonaise. Le 9 mars, les Japonais renversent le gouvernement collaborationniste français en Indochine. 460 prisonniers exécutés. Des officiers parachutés constituent un maquis. Le 12 mars 1945 est la date officielle du décès de la jeune Anne Frank, morte au camp de Bergen-Belsen. Ce même jour, le général Fromm (impliqué dans l’Opération Valkyrie) est exécuté. Le 22 mars marque la création de la Ligue Arabe. Le 26 mars, les Américains mettent fin à la Bataille d’Iwo Jima.

Avril 1945 : tout s’accélère. L’Allemagne s’effondre sous l’avancée conjointe des Alliés à l’Ouest, et des Soviétiques à l’Est. Une nouvelle bataille attend les troupes américaines, sur le territoire japonais : Okinawa, le 2 avril. Le 7 avril, les américains coulent le cuirassé Yamato, l’orgueil de la flotte militaire japonaise. Le 12 avril, les Etats-Unis apprennent le décès de leur président, Franklin D. Roosevelt. Harry Truman le remplace. Le 16 avril, le camp de Buchenwald est libéré. Les troupes françaises prennent d’assaut Royan, un des derniers bastions nazis en France, du 17 au 20 avril (*note personnelle : mon grand-père y était !). Le 20 avril, les Soviétiques assiègent Berlin, et pénètrent dans la capitale allemande trois jours plus tard. Hitler et ses derniers fidèles se terrent dans le bunker du Reichstag. Débandade chez les officiels nazis : Himmler s’enfuit, croyant négocier une paix séparée, Hermann Goering se réfugie dans sa place forte en Bavière. Le 28 avril, Benito Mussolini et sa maîtresse Clara Petacci sont fusillés par les partisans communistes à Milan. Leurs cadavres sont pendus et exposés à la foule. Le 29 avril 1945, les Américains libèrent le camp de Dachau. Le 30 avril 1945; Adolf Hitler épouse Eva Braun, puis ils se suicident.

Mai 1945 – 1er mai : suivant l’exemple d’Hitler, les époux Goebbels se suicident, après avoir préalablement tué leurs enfants. Les généraux Burgdorf et Krebs se suicident également. Le cessez-le-feu dans une Berlin anéantie est prononcé. Le 2 mai 1945, Martin Bormann, le chef de la chancellerie du NSDAP, éminence grise d’Hitler, se suicide à son tour. Son cadavre n’étant pas identifié, on croira pendant des années à une évasion. Le 5 mai 1945, les Pays-Bas sont libérés. Le 7 mai 1945, le général Jodl signe à Reims la reddition sans conditions de la Wehrmacht. L‘acte de capitulation de l’Allemagne est confirmé le 8 mai. La fin des combats en Europe est officiellement prononcée. La Rochelle, en France, est libérée. Le IIIe Reich n’est plus. L’annonce de la victoire et la célébration ont une conséquence malencontreuse en Algérie française : des émeutes nationalistes éclatent, réprimées brutalement par l’armée – ce sont les massacres de Sétif et Guelma, du 8 au 13 mai, qui prendront une importance symbolique durant la Guerre d’Algérie. Capturé et identifié par les Britanniques, Heinrich Himmler, l’instigateur de la Solution Finale et chef des SS, se suicide. Le 29 mai, une révolte éclate au Liban et en Syrie. Des affrontements violents éclatent entre la police syrienne et l’armée française, qui bombarde Damas, avant un cessez-le-feu.

Juin 1945 - la 2ème Guerre Mondiale se poursuit en Asie. Les Chinois sont vainqueurs des Japonais à la Bataille de l’Ouest d’Hunnan. Le 5 juin, Berlin est divisée en quatre zones administratives (américaine, anglaise, soviétique et française), à l’image de l’Allemagne désormais dissoute. Le 21 juin marque la fin de la Bataille d’Okinawa, remportée par les américains au prix, encore une fois, de combats épuisants. Les soldats sont témoins d’atrocités commises par les troupes japonaises contre les habitants locaux ayant voulu se rendre. Le 26 juin, la charte des Nations Unies est adopté par 50 états à New York. L’ONU succède ainsi à la défunte et inefficace SDN.

Juillet 1945 - Truman demande 100 000 certificats d’immigration en Palestine pour les rescapés de la Shoah, mais, devant le refus britannique, le président américain porte la question sur la place publique. Le 16 juillet, dans le désert d’Alamogordo au Nouveau-Mexique, une bombe atomique explose lors du « Trinity Test » marquant la phase finale du Projet Manhattan… Le 26 juillet 1945 marque la fin de la longue carrière politique de Sir Winston Churchill, battu aux élections législatives. Clement Attlee devient le nouveau Premier Ministre Britannique. Durant la Conférence de Postdam, le gouvernement japonais reste sourd à l’appel à la reddition lancé par les Alliés, le 27 juillet. Deux bombes sont livrées dans le plus grand secret sur les bases américaines du Japon… Un navire américain qui a livré l’une d’elles, l’USS Indianapolis, est coulé le 30 juillet. Les marins américains de l’Indianapolis, perdus en mer, et attaqués par les requins, vivront neuf jours d’horreur avant d’être secourus. 

Août 1945 – le 6 août, le bombardier américain Enola Gay largue une bombe atomique sur la ville d’Hiroshima. 80 000 civils meurent, et des dizaines de milliers d’autres succomberont les années suivantes. Le gouvernement japonais ne réagit pas. Le 8 août 1945, les Accords de Londres permettent la mise en place du Tribunal Militaire International qui jugera les criminels de guerre. Le 9 août 1945, une seconde bombe atomique est largué sur Nagasaki, faisant entre 40 000 et 80 000 victimes. Le 14 août, l’empereur Hirohito annonce enfin à la radio la capitulation officielle du Japon. Le 15 août, l’empereur chinois Pu Yi, souverain fantoche des japonais, est capturé par les Soviétiques. Le même jour, en France, le Maréchal Pétain est frappé d’indignité nationale et condamné à mort. Sa peine est commuée en détention perpétuelle à l’Île d’Yeu par le Général de Gaulle, chef du Gouvernement Provisoire français. Le 17 août 1945 marque le début de l’ère de la décolonisation, quand Soekarno et Hatta déclarent l’indépendance de l’Indonésie.

Septembre 1945 - le 2 septembre, Hirohito signe devant le général MacArthur, le document officialisant la capitulation japonaise. Six ans après l’invasion de la Pologne par Hitler, la 2ème Guerre Mondiale est enfin terminée. Ce même jour, Hô Chi Minh proclame à Hanoi la République Démocratique du Viêtnam. La Guerre d’Indochine s’annonce… En Chine, deux dirigeants antagonistes se font face : le communiste Mao Zedong et le nationaliste Tchang Kaï-Chek. Le 10 septembre, le Parti Communiste de Corée, dirigé par Kim Il-Sung, installe ses bureaux dans la zone contrôlée par l’Union Soviétique. Le 11 septembre 1945, sur l’ordre du Général MacArthur, 39 membres du gouvernement impérial japonais, suspects de crimes de guerre, sont arrêtés – notamment le Général Hideki Tojo, ancien Premier Ministre et Ministre de la Guerre, qui tente en vain de se suicider. Le 20 septembre, le congrès Pan-Indien est l’occasion pour Gandhi et Nehru de répéter le départ des Britanniques hors de l’Inde. Du 24 au 26 septembre 1945, l’armée française ouvre le feu durant des émeutes nationalistes à Douala, au Cameroun, se montrant une nouvelle fois incapable de gérer pacifiquement les conflits dans ses colonies. Le 26 septembre, le compositeur Bela Bartók décède.

Octobre 1945 - le Général George S. Patton, après avoir tenu des propos offensant les Soviétiques, est destitué de ses fonctions à la tête de la 3ème armée américaine, et de gouverneur militaire de la Bavière. Des manifestations éclatent contre les Britanniques en Egypte. En Argentine, le colonel Juan Peron est arrêté le 9 octobre, puis libéré huit jours plus tard grâce aux manifestations soutenues par sa maîtresse, l’actrice Eva Duarte, qu’il épousera le 21 octobre. En France, les anciens chefs du régime collaborationniste de Vichy sont exécutés : le chef de la Milice française, Joseph Darnand, le 10 octobre, et le président du Conseil, Pierre Laval, le 15. Le 24 octobre 1945 marque l’entrée en vigueur de la charte des Nations Unies. Troubles graves au Brésil, le 29 et le 30 octobre 1945 : le président brésilien Getulio Vargas et son gouvernement sont renversés par les militaires, qui prennent le pouvoir.

Novembre 1945 - en Egypte, les Frères Musulmans commettent des attentats dans le quartier juif du Caire. Le 20 novembre 1945 marque le début du procès de Nuremberg. Sur les terres qui virent les grandes « messes » officielles du nazisme, 24 accusés, anciens dignitaires du régime hitlérien, sont jugés pour les crimes de guerre qu’ils ont encouragés dans toute l’Europe. Goering est le « chef » des 24 accusés, Bormann est jugé par contumace.

Décembre – le 5 décembre, l’Escadrille 19 de l’US Air Force disparaît en plein vol au large de la Floride, rajoutant un chapitre aux légendes du triangle des Bermudes. Le 13 décembre 1945, les Français et Britanniques négocient leur départ définitif du Liban et de la Syrie. Le 14 décembre, durant le procès de Nuremberg révèle au public le décompte macabre des victimes de ce que l’on appelle désormais la Shoah, ou l’Holocauste : six millions de juifs, de tout âge, déportés de toute l’Europe, ont été massacrés par les Nazis sur ordre de leurs chefs. Le nombre total de personnes mortes ou portées disparues dans les camps de concentration et d’extermination s’élève à environ 10 millions. Les images des atrocités montrées au procès marquent à jamais la mémoire collective. Le 21 décembre, le Général Patton, héros des campagnes américaines, décède des suites d’un accident causé par une automobile. Le 27 décembre 1945 marque la fondation de la Banque Mondiale.

Résumé assez long de cette année charnière, marquée par les drames de la guerre… Mais, pour les vivants, il faudra tourner la page.

* J’en profite pour glisser deux dates très personnelles. En effet, à douze jours d’intervalle et à quelques milliers de kilomètres l’un de l’autre, deux nourrissons, un petit garçon et une petite fille, voient le jour. Mon père et ma mère sont nés respectivement le 27 avril et le 9 mai 1945. Ils fêtent leurs 70 ans cette année. Papa, Maman, je vous embrasse ! L.F.

 

Dans ce déluge de dates et d’évènements dramatiques, l’actualité du cinéma de 1945 peu paraître futile, mais le conflit a influencé le 7ème Art dans tous les pays concernés. Chez les nations vaincues, le public aura certes d’autres préoccupations, plus urgentes, que d’aller dans les salles obscures. La chute du IIIe Reich en Allemagne entraîne celle, économique, de la production cinématographique contrôlée par Goebbels (ce qui n’est pas un mal). Au Japon, on remarque quand même l’émergence d’un jeune réalisateur prometteur, Akira Kurosawa, auteur de Sur la queue du Tigre. L’Italie, elle, accueille très mal le Rome, Ville Ouverte de Roberto Rossellini, qui ouvre cependant une brèche en filmant le pays ravagé par la guerre, et révèle Anna Magnani. Ce sera le film manifeste du mouvement Néo-réaliste italien. En France, l’actualité cinématographique est à l’image du pays : chaotique. Le climat d’épuration et de règlements de comptes met bon nombre d’artistes sur la sellette, et un grand nombre de tournages ont été autant perturbés par l’Occupation que par la Libération. Les Enfants du Paradis est le film emblématique de cette période : un triomphe pour Marcel Carné et Jacques Prévert, l’apogée du réalisme poétique, des acteurs mythiques, du rire et des larmes… et un tournage marathon, malgré les problèmes techniques, le débarquement américain en Provence, le départ du comédien Robert Le Vigan (un peu trop porté sur l’eau de Vichy…), et les ennuis d’Arletty arrêtée pour avoir sa liaison avec un officier allemand. Qu’importe, le public accueille avec plaisir le retour en France de Louis Jouvet et de Jean Gabin (combattant comme chef de tank et retrouvant Marlene Dietrich en Allemagne libérée !) ; et il fait aussi un succès à Micheline Presle, vedette de l’année grâce à Falbalas de Jacques Becker et Boule de Suif de Christian-Jaque. Côté soviétique, on s’intéresse à Matricule 217 de Mikhaïl Romm, une des premières œuvres parlant des déportés en Allemagne. Sergei M. Eisenstein présente la première partie d’Ivan le Terrible, remarquable grande fresque historique qui devait être une trilogie… le résultat déplaisant à Staline, le cinéaste n’arrivera pas au bout de son projet et mourra quelques années plus tard. Chez nos voisins anglais, on se découvre deux nouveaux fers de lance : Michael Powell (Je sais où je vais !) et David Lean, qui, sous l’égide de Noel Coward, émeut le public assistant à la Brève Rencontre de Celia Johnson et Trevor Howard. On frissonne aussi, avec le ventriloque Michael Redgrave possédé par sa marionnette dans le film à sketches Au cœur de la Nuit (Dead of Night).

Du côté d’Hollywood, 1945 marque l’apogée de l’Âge d’Or, renforcée par la victoire « morale » des stars et des films engagés dans la bataille contre l’Axe : témoins, James Stewart ou Clark Gable, qui rentrent au pays bardés de médailles acquises durant des missions de vol en Europe. Les cinéastes sont allés filmer en première ligne des images de la guerre : John Ford (présent à Midway, et qui filme le procès de Nuremberg), George Stevens (sur les plages normandes l’année précédente durant le Débarquement), John Huston (qui fit de même au Monte Cassino)… Dans un autre contexte, Olivia de Havilland remporte pour les acteurs une victoire importante, déboutant le studio Warner et ses prolongations de contrat abusives – un petit pas pour la future indépendance des comédiens, alors que les cinéastes commencent à s’affranchir de ce même système. Au rayons « potins », on s’enthousiasme pour le mariage d’Humphrey Bogart et Lauren Bacall, puis celui de Judy Garland avec son réalisateur Vincente Minnelli. Aux Oscars, c’est le triomphe pour Ingrid Bergman, meilleure actrice dans Hantise (Gaslight) de George Cukor ; et la comédie douce-amère La Route semée d’étoiles (Going my way) reçoit les Oscars du Meilleur Film, Meilleur Réalisateur (Leo McCarey) et des Meilleurs Acteurs (Bing Crosby et Barry Fitzgerald). Cette année-là, le public va voir des films de guerre : Aventures en Birmanie (Objective, Burma !) de Raoul Walsh avec Errol Flynn, et le très bon Les Sacrifiés (They were expendable) avec John Wayne, chronique signée John Ford d’une escouade de pilotes de vedettes fuyant l’invasion japonaise des Philippines. Pour se changer les idées, il y a les dessins animés (Walt Disney présente Les 3 Caballeros, avec Donald Duck, et Friz Freleng crée le « Rominet » Sylvestre chez Warner) et les comédies musicales – Ziegfeld Follies de Minnelli avec Judy Garland, et Escale à Hollywood avec Frank Sinatra et Gene Kelly (qui danse avec la petite souris Jerry)…

Mais le genre qui domine incontestablement les écrans américains est un héritier direct du grand cinéma allemand d’avant le nazisme : un genre qui gagne ses lettres de noblesse sous l’appellation « Film Noir ». Magnifiquement filmés en noir et blanc, des personnages à la morale ambiguë croise femmes fatales et gangsters de tout poil, tous portant de sérieuses névroses que le public apprécie. Après les succès d’Assurance sur la Mort (Double Indemnity) de Billy Wilder et Laura d’Otto Preminger, les projets fleurissent : Fritz Lang, le « père » du genre, signe La Rue Rouge, remake avec Edward G. Robinson de La Chienne de Jean Renoir ; Alfred Hitchcock  s’intéresse à la psychanalyse et filme la sublime Ingrid Bergman dans La Maison du Docteur Edwardes (Spellbound). Sous les caméras de Michael Curtiz, Joan Crawford est une mère divorcée trahie par sa fille vénale (maman très chère…) dans Le Roman de Mildred Pierce (Mildred Pierce). On n’oubliera pas non plus la magnifique Gene Tierney en épouse malade mentale de Cornel Wilde dans Péché Mortel (Leave her to Heaven), filmé dans un superbe Technicolor. Et citons Hangover Square de John Brahm, suivant un musicien dément (le défunt Laird Cregar) menaçant la vie de Linda Darnell dans une ambiance « Jack l’Eventreur », avec de plus la musique de Bernard Herrmann… Le meilleur film de cette nouvelle mouvance, en 1945, ne comporte pourtant ni crime ni femme fatale. Il témoigne cependant de l’évolution du cinéma hollywoodien sous influence européenne, grâce à l’un de ces « émigrés » du vieux continent, qui, cette année-là, n’a pas du tout le cœur à rire…

 

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Le 16 novembre 1945, c’est la première du film : The Lost Weekend (Le Poison), de Billy Wilder.

Don Birnam (Ray Milland), un écrivain médiocre, souffre d’une grave addiction à l’alcool. Sobre depuis peu de temps, Don accepte la « proposition » (plutôt un ordre) de son frère Wick (Philip Terry) d’aller se ressourcer à la campagne, pour le week-end. Mais Don, malgré l’aide de sa fiancée Helen (Jane Wyman), ne peut renoncer à son vice : il cache deux bouteilles de whisky dans ses valises et son appartement, avec la ferme intention de se saouler durant le séjour. Mais son stratagème est vite éventé par Wick. Don rend apparemment les armes… mais il s’arrange pour rester seul quelques heures chez lui. Après avoir volé l’argent de la femme de ménage, il achète deux bouteilles supplémentaires, et s’arrête chez son barman favori, Nat (Howard da Silva), pour lui raconter comment il a rencontré Helen, et pourquoi il boit. Mais cette discussion n’est qu’un nouveau prétexte, pour boire à l’œil et oublier volontairement le départ en week-end. Rentré chez lui complètement ivre, Don se réveille avec une atroce gueule de bois et ne veut plus parler à Helen. Il ne se souvient plus où il a caché sa dernière bouteille. Et, au fil des heures, le manque devient insupportable…

 

The Lost Weekend 01

Etrange époque pour Samuel « Billy » Wilder. Ce natif du petit village de Sucha Beskidzka en Pologne, né sous l’Empire Austro-hongrois, a vécu la fin des Années Folles à Berlin. L’arrivée d’Hitler au pouvoir l’a poussé, bien malgré lui, à quitter sa ville d’adoption pour d’autres contrées, sans lois antisémites et persécutions. Après une brève escale en France (où il réalisa son tout premier film, Mauvaise Graine, en 1934), Wilder se fixa en Amérique. Il fit équipe avec Charles Brackett comme scénariste, les deux formant le meilleur binôme de leur profession ; ils signèrent notamment quelques-unes des meilleures comédies d’un autre expatrié, le grand Ernst Lubitsch, pour qui ils écrivirent La Huitième Femme de Barbe-bleue et Ninotchka. Le cinéma de Lubitsch eut une grande influence sur celui de Wilder, passé à la mise en scène avec succès en ce début des années 1940. Après la comédie Uniformes et jupons courts (The Major and the Minor) et le film de guerre Les Cinq secrets du Désert (5 Graves to Cairo), le frondeur Wilder a connu un triomphe critique et public avec Double Indemnity (Assurance sur la Mort), l’un des films-phares du nouveau genre à la mode : le Film Noir. Genre qui sembla indisposer quelque peu son collègue Brackett, excellent scénariste mais pétri de certitudes paternalistes typiquement américaines, à l’opposé de l’esprit irrévérencieux de son camarade. Brackett et Wilder ne travaillèrent pas ensemble, ce dernier s’associant à Raymond Chandler, grand maître du roman noir (Le Grand Sommeil), malheureusement aussi un alcoolique sévère épuisant la patience de Wilder durant l’écriture du film. Le succès du film n’arrangea pas vraiment les soucis de ce dernier, dont le mariage avec sa femme Judith se détériorait. De plus, il était sans nouvelles de sa famille restée en Pologne occupée par les Nazis. Les rares nouvelles venues du pays natal étaient inquiétantes, quand on parlait à mi-voix de « déportations », de « camps de prisonniers », sans trop savoir de quoi il était alors question… Malgré tout, il faut continuer à travailler. Billy Wilder est désormais un réalisateur important, libre de choisir son prochain projet, prêt à s’accorder avec un public mature, réceptif aux sujets de société. La lecture, durant un voyage en train, du roman de Charles Jackson The Lost Weekend (Le Poison), le convainc : ce sera son prochain film. Même en position de force, pourtant, il n’est pas facile de convaincre les cadres du studio Paramount, avec qui Wilder est sous contrat… Si Charles Brackett accepte de retravailler avec Wilder, et de produire son film, ils se heurtent à un problème de taille : le roman présente le personnage de Don comme un homosexuel honteux, qui boit pour fuir ses penchants. Alors que la MPAA veille à appliquer les règles puritaines du Code Hays à la lettre, afin de présenter aux foules des films « moralement corrects », les deux collègues savent bien que l’homosexualité de leur anti-héros sera proscrite d’entrée de jeu. Il faut être plus rusé que les censeurs, un exercice dans lequel les cinéastes de l’époque excellent. Voir par exemple Alfred Hitchcock, qui, au même moment, prépare Les Enchaînés et fait la nique aux pères la pudeur en tournant la plus longue scène de baiser possible - tout en la morcelant pour ne pas enfreindre les règles établies… Wilder et Brackett ne montreront pas Don comme un homosexuel malheureux, mais laissent un certain malaise planer, quand celui-ci se retrouvera soumis à un infirmier sadique. Leur interprétation de The Lost Weekend nous livrera cependant un des plus « beaux » portraits d’alcoolique, et plus encore l’étude psychologique implacable d’un vrai lâche.

 

The Lost Weekend 02

Si The Lost Weekend réussit alors à toucher le public en montrant crûment l’addiction d’un alcoolique, le film de Wilder frappe surtout de nos jours par sa justesse psychologique. Le personnage de Don est un bel exemple de ces personnages qu’affectionne Wilder : un lâche dans toute sa splendeur, dont la seule créativité se limite désormais à élaborer de tristes stratagèmes pour satisfaire son vice, à satisfaire son narcissisme dans de longues tirades (dans lesquelles le talent de dialoguiste de Wilder explose) et à s’avilir. Une démarche jusqu’au-boutiste qu’affectionne le cinéaste, qui ne ménage jamais son public. The Lost Weekend ne cherche jamais à donner une leçon de morale au spectateur (en dépit des apparences), et lui montre la déchéance du personnage principal de plein fouet. Don ment, vole, met sa machine à écrire au clou, et se « désintègre » avant d’envisager le suicide. Il faut l’amour inconditionnel d’une jeune femme de la haute société, qui sacrifie sa vanité (sous la forme d’un manteau en fourrure léopard) pour l’aider à reprendre pied, et le rendre enfin sympathique au spectateur. Pas de happy end forcé malgré les apparences, Wilder préférant l’incertitude pour ce couple qui, à la fin du film, n’est jamais à l’abri d’une rechute de Don. Entre-temps, nous avons assisté à une véritable descente aux Enfers digne de Dante, jalonnée par les personnages que croise l’écrivain raté. Le talent de Wilder permet d’avoir des seconds rôles tout à fait crédibles et marquants : le frère de Don, trop rigoriste et moraliste ; le barman Nat, résigné et fatigué par les délires de son « client » régulier ; ou encore Gloria (Doris Dowling), attachante fille de bar, dont la grande gueule et les excès d’argot cachent la détresse sentimentale. A ce sens de l’écriture et une direction d’acteurs précise, Wilder ajoute aussi celui d’une mise en scène très audacieuse pour l’époque. The Lost Weekend marque un tournant, mêlant prises de vues classiques en studio et prises de vues réelles à New York. Une rareté, à l’époque où Hollywood contrôlait toute l’industrie cinématographique et où les tournages se limitaient à la seule Californie. L’aspect « documentaire » des prises de vues en extérieur frappe encore par son réalisme, accru par la prestation fiévreuse de Ray Milland. A tel point que l’acteur britannique, filmé errant, sale et titubant en pleine rue fut un jour arrêté par un policier l’ayant pris pour un vrai ivrogne !

A ce côté « réaliste social » inédit alors aux USA, The Lost Weekend ajoute aussi une indéniable influence expressionniste héritée du grand cinéma allemand muet, lui donnant son aspect « Film Noir » basculant dans le Fantastique. Pour faire ressentir au spectateur la déchéance de Don, Wilder ose signer quelques gros plans extrêmes inédits là encore pour l’époque : un très gros plan sur l’œil du personnage émergeant d’une cuite, ponctuée par la sonnerie insupportable du téléphone, suffit à nous faire ressentir la violence physique de sa gueule de bois ; et Wilder réussit aussi un étonnant plan subjectif d’un verre de whisky « engloutissant » la psyché de Don – et avec lui le spectateur qui ne peut s’échapper. L’aspect Fantastique du récit survient dans les pires moments du drame vécu par le personnage : une évocation glaçante des dortoirs de l’hôpital Bellevue (avec ses patients, pauvres épaves « zombifiées » au dernier degré par l’alcool, et soumis aux traitements de Bim, l’infâme infirmier de nuit) et la fameuse scène de delirium tremens dans l’appartement… D’un sujet particulièrement casse-gueule, Wilder va donc tirer le meilleur, et livrer avec The Lost Weekend un de ses premiers chefs-d’oeuvre. Dans le même registre, il ne sera égalé qu’une vingtaine d’années plus tard par Le Jour du Vin et des Roses, de Blake Edwards… autre grand film sombre sur l’alcoolisme, là aussi dû à un cinéaste souvent réduit à ses seules comédies, et où on retrouvait l’acteur « wilderien » par excellence, Jack Lemmon !

 

The Lost Weekend 03

Le tournage et le montage achevés, Wilder put présenter The Lost Weekend aux dirigeants de la Paramount, et au public des pré-projections… Ce fut un échec. Sans musique, sans l’humour habituel des récits de Wilder, et d’une noirceur désespérée, le film glaça ses premiers spectateurs. Dépité, Wilder dut encaisser les remarques négatives, et accepter la mise à l’écart du film, pendant plusieurs mois. En ce printemps 1945, il eut un autre engagement à tenir. Suivant l’exemple de ses confrères cinéastes, il rejoignit l’Office of War Information (OWI) pour recueillir des témoignages et filmer les ravages causés par les Nazis en Europe, dans le cadre de la dénazification programmée de l’Allemagne. Entre-temps, cependant, il confia le sort de The Lost Weekend à la bonne personne : le directeur de la Paramount, Barney Balaban, sut convaincre ses collègues de le distribuer enfin, au bout de plusieurs mois. Wilder put aussi compter sur le talent du compositeur Miklos Rozsa, appelé à composer la musique de The Lost Weekend ; tout comme Wilder, Rozsa était un expatrié né dans les dernières années de l’empire austro-hongrois. Et lui aussi, après un détour par l’Angleterre, amena à Hollywood un fantastique bagage culturel hérité de l’Europe centrale ; il fut, avec Franz Waxman, Max Steiner, Erich Wolfgang Korngold et d’autres, l’un des pères fondateurs de la grande musique symphonique du cinéma hollywoodien de l’Âge d’Or ; sa musique, d’un timbre et d’une élégance tout de suite reconnaissable, se plaçait particulièrement sous l’influence des Brahms, Liszt, Honegger, Dvorak ou Smedana, gardant un certain esprit « danubien » intact, dans les grands films de studio. Rozsa contribua aussi au son particulier des meilleurs Films Noirs des années 1940-50, de Double Indemnity à Asphalt Jungle (Quand la ville dort) en passant par The Naked City (La Cité sans voiles). Pour The Lost Weekend, Rozsa innove ; il mêla à une composition orchestrale classique le son obsédant d’un des premiers synthétiseurs, le fameux Thérémine (ou Theremin). Cet appareil sans touches émettait par oscillation des notes lancinantes ou suraiguës vite reconnaissables. Rozsa s’en servit ici pour faire ressentir au public les effets du manque d’alcool, de plus en plus envahissant, de Don. Utilisant également le Thérémine pour le film d’Hitchcock, Spellbound, Rozsa contribua ainsi à populariser cet appareil qui, par la suite, sera associé aux films de science-fiction (réécouter Bernard Herrmann pour Le Jour où la Terre s’arrêta, et plus tard Danny Elfman pour Mars Attacks !). Grâce au ton musical spécialement créé par Rozsa, The Lost Weekend va gagner une ampleur émotionnelle supplémentaire. Quand le film sortira enfin, ce fut un triomphe public et critique ; l’année suivante, The Lost Weekend remportera quatre oscars - Meilleur Acteur pour Ray Milland, Meilleur Scénario pour Charles Brackett et Billy Wilder, et le Meilleur Film et le Meilleur Réalisateur pour celui-ci.

Ce classique instantané laissa pourtant un goût amer pour Wilder ; après son voyage en Angleterre, en France et en Allemagne, il rentra sérieusement déprimé. La dévastation de Berlin lui inspira son film suivant, A Foreign Affair (La Scandaleuse de Berlin), avec Marlene Dietrich. Il divorcera l’année suivante, avant de se remarier avec Audrey Young, avec qui il vivra jusqu’à sa mort. Et son association professionnelle avec Brackett se délitera quelques années plus tard, non sans avoir livré un autre chef-d’oeuvre, Boulevard du Crépuscule. En travaillant pour l’OWI, Wilder vit et ressentit personnellement les ravages causés par les Nazis. Les témoignages des rescapés de la Shoah le bouleversèrent ; le cimetière de Berlin où reposait son père fut détruit par des combats de blindés. Et ce qu’il craignait a sujet de sa mère, sa grand-mère et son beau-père, fut confirmé. Ceux-ci ont très probablement trouvé la mort dans le camp d’Auschwitz. Dur. Billy Wilder contribuera à purger son ancien pays d’accueil du nazisme en supervisant le montage final du documentaire Die Todesmühlen (Les Moulins de la Mort) avant de rentrer aux Etats-Unis. Ce grand petit bonhomme à l’humour ravageur signera une des carrières les plus brillantes – et quelques-uns des films les plus caustiques vis-à-vis de sa terre d’adoption – durant les trois décennies suivantes. Il fallait bien continuer à vivre…

 

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche technique :

Réalisé par Billy Wilder ; scénario de Charles Brackett et Billy Wilder, d’après le roman de Charles R. Jackson ; produit par Charles Brackett (Paramount Pictures)

Musique Miklos Rozsa ; Photo John F. Seitz ; Montage Doane Harrison

Direction Artistique Hans Dreier ; Costumes Edith Head

Distribution USA : Paramount Pictures

Durée : 1 heure 41

En bref… DARK PLACES

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DARK PLACES, de Gilles Paquet-Brenner

L’histoire :

lorsqu’elle était enfant, Libby Day (Charlize Theron) a échappé au massacre de sa mère et ses sœurs, dans leur ferme en 1985. Le drame, surnommé « le Massacre de la Ferme du Kansas », l’avait mise sous le feu de l’actualité. Adulte, Libby a cautionné l’écriture d’un livre sur le drame, dont elle a depuis longtemps gaspillé la part de ses bénéfices. Paumée, Libby accepte sans enthousiasme l’invitation de Lyle Wirth (Nicholas Hoult), un jeune patron de laverie, de venir répondre aux questions d’un cercle de détectives amateurs, passionnés par les crimes et les enquêtes policières : le « Kill Club ». Ceux-ci sont persuadés que le frère de Libby, Ben (Corey Stoll), est victime d’une grave erreur judiciaire. Il faut dire que Libby avait été poussée à témoigner contre son frère adolescent, présent dans la maison au moment du drame ; adolescent timide, le jeune Ben (Tye Sheridan) était élevé avec ses sœurs par sa mère Patty (Christina Hendricks). Au procès, il ne s’était pas défendu contre les accusations concernant ses mœurs douteuses, liées à des rumeurs de satanisme. Jugé coupable, Ben fut condamné à la détention à perpétuité. 

Malgré l’hostilité de Libby, qui croit toujours que son frère a assassiné sa famille, Lyle insiste auprès d’elle pour qu’elle étudie le dossier, et revoir Ben en prison. La jeune femme accepte ; en faisant face aux douloureux évènements, elle mène sa propre enquête, pour comprendre ce qui est réellement arrivé. Tout semble avoir commencé avec la liaison qu’aurait eu Ben avec une lycéenne marginale, Diondra Wertzner (Chloé Grace Moretz)…  

 

Dark Places

La critique :

Le succès de Gone Girl, l’an dernier, a relancé l’intérêt du public pour les thrillers classiques (en apparence seulement). Pas étonnant de voir ce Dark Places, pas encore sorti aux USA, dû au français Gilles Paquet-Brenner (Elle s’appelait Sarah, Gomez et Tavarès – oui, le film avec Titoff et Stomy Bugsy !) adaptant un roman de Gillian Flynn, l’auteur et la scénariste du film de David Fincher. Pas étonnant de retrouver des thèmes et des ambiances similaires à Gone Girl ; même attachement à un(e) protagoniste largué(e), pas vraiment malin (maligne), victime d’une célébrité malvenue liée à un drame personnel (Charlize Theron en pendant féminin, plus actif, de Ben Affleck) ; description assez similaire d’une Amérique provinciale frappée par la Crise ; même critique cinglante d’une communauté donnant trop vite crédit aux plus vilaines rumeurs (ici, c’est un ado paumé qui attire sur lui la foudre des puritains, prêts à ressortir les bûchers dès qu’ils entendent les mots « hard rock« …) ; même principe de narration « déconstruite » renvoyant à la fois au présent et au passé des personnages principaux ; et même peinture solide d’une relation sœur/frère - bien moins soudés que chez Fincher…

Bref, la « recette Gillian Flynn » est donc éprouvée, et le film est un thriller bien géré par le réalisateur. Avec en prime quelques interprétations à saluer, celles de Corey Stoll (House of Cards, et futur vilain d’Ant-Man), Chloé Grace Moretz (qui rejoue une scène de Carrie, après le remake raté du film de Brian DePalma) et Christina Hendricks. Mention bien également à la principale concernée dans le projet, Charlize Theron. Tant pis si son look « sale » semble un peu trop étudié pour totalement convaincre : de toute façon, même couverte de boue et de crasse, Charlize Theron resterait toujours une sublime comédienne… c’est la « malédiction des gens beaux » ! Elle prend cependant des risques, avec ce genre de rôle qui la rapproche de ses prestations plus difficiles – on peut voir Libby comme une proche parente de ses personnages les moins sympathiques, ceux de Monster et Young Adult. Elle reste la principale raison d’apprécier ce solide thriller, et la voir en compagnie de Nicholas Hoult est une bonne mise en appétit avant de les revoir dans un mois - dans un Mad Max : Fury Road qui s’annonce comme la claque phénoménale de la saison des blockbusters 2015 !

 

Ludovic Fauchier.

 

 

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La fiche technique :

Réalisé par Gilles Paquet-Brenner ; scénario de Gilles Paquet-Brenner, d’après le roman « Les Lieux Sombres », de Gillian Flynn ; produit par Azim Bolkiah, A.J. Dix, Matt Jackson, Beth Kono, Stéphane Marsil, Matthew Rhodes, Cathy Schulman, Charlize Theron, Jason Babiszewki, Gabby Canton, Joanne Podmore et Rhian Williams (Exclusive Media Group / Mandalay Vision / Cuatro Plus Films / Da Vinci Media Pictures / Daryl Prince Productions / Denver and Delilah Productions / Hugo Productions) 

Musique : BT et Grégory Tipi ; photographie : Barry Ackroyd ; montage : Douglas Crise et Billy Fox

Direction artistique : Daniel Turk ; décors : Laurence Bennett ; costumes : April Napier

Distribution USA : A24 / Distribution France : Mars Distribution 

Caméras : Arri Alexa

Durée : 1 heure 45

Jekyll à l’huile, et Hyde à l’eau – BIG EYES

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BIG EYES, de Tim Burton

L’Histoire :

racontée par le journaliste Dick Nolan (Danny Huston), l’histoire vraie de Margaret et Walter Keane, un couple d’artistes peintres ayant fait fortune dans les années 1960 grâce aux peintures « Big Eyes« , est aussi celle d’une rupture conjugale liées aux mensonges du mari, s’appropriant l’œuvre de sa femme…

Margaret Ulbrich (Amy Adams) quitte le domicile conjugal et entraîne avec elle sa petite fille Jane (Delaney Raye), pour partir vivre à San Francisco, où elle devient l’amie de Dee Ann (Krysten Ritter). Vivant modestement, Margaret passe son temps libre à peindre des portraits d’enfants aux grands yeux tristes et fixes, Jane lui servant de modèle. Lors d’un week-end, un peintre la rencontre, apprécie son travail et la convainc de monnayer ses tableaux au meilleur prix : il s’appelle Walter Keane (Christoph Waltz). Walter est tellement charmant et enthousiaste que la timide Margaret en tombe vite amoureuse. Peu importe que Walter ait  »oublié » de lui dire qu’il est agent immobilier, et non peintre: ils se marient bientôt.

Déterminé à vendre les toiles de Margaret, ainsi que les siennes, au galeriste Ruben (Jason Schwartzman), Walter se voit éconduit par ce dernier, qui ne jure que par l’art moderne. Il n’est pas plus heureux lorsqu’il persuade Banducci (Jon Polito), un patron de night-club, d’exposer leurs peintures ; celui-ci les expose près des toilettes, et une altercation éclate entre les deux hommes. La publicité inattendue de l’incident fait connaître les fameuses peintures de Margaret, signant ses toiles du seul nom de « Keane ». Walter s’occupe de leur publicité et en un rien de temps, les peintures « Big Eyes » de Margaret se vendent à prix d’or. Mais Walter affirme être le seul auteur des peintures, sans avoir consulté au préalable Margaret…

 

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La critique :

on croyait l’avoir égaré ces dernières années… mais, bonne nouvelle, Tim Burton est de retour, en pleine possession de ses moyens. Et Big Eyes, biopic à contre-courant des codes du genre, est pour lui l’occasion de rompre avec quelques mauvaises habitudes, tout en renouant avec son univers plus personnel. Le cinéaste de Burbank est maintenant suffisamment blanchi sous le harnois pour savoir ce qu’il veut désormais filmer, à l’approche de la soixantaine. Il était temps, pourrait-on dire. On sentait que Burton était quelque peu « bloqué » ces dernières années par des projets de pure commande, qui ne l’intéressaient qu’assez peu. Un sentiment d’impasse se dégageait d’œuvres imposées par les studios, de La Planète des Singes à Alice au Pays des Merveilles, ou encore Dark Shadows, sur lesquels le cinéaste d’Edward aux Mains d’Argent devait se contenter de livrer des œuvres visuellement somptueuses, mais en « pilotage automatique ». Son film d’animation Frankenweenie relevait le niveau, bien qu’il s’agissait d’un remake de son court-métrage de jeunesse. Bonne nouvelle, en renouant avec le duo de scénaristes Scott Alexander – Larry Karaszewski (auteurs d’Ed Wood), Tim Burton tourne le dos aux facilités de ses dernières années : Big Eyes affiche un budget modeste pour un tournage « à l’arraché », le récit est porté sur les personnages, le choix des acteurs est fait en conséquence (un casting inédit, pas de Johnny Depp en total cabotinage, ni de la fidèle Helena Bonham Carter)… et les effets spéciaux visuels numériques sont rangés au placard – ils sont réduits à une seule courte séquence. Bref, en tournant Big Eyes, Tim Burton s’est imposé une sévère et salutaire discipline. On ne s’étonnera pas, du coup, que le film soit son œuvre la plus originale depuis Big Fish (onze ans déjà), et la plus maîtrisée depuis Ed Wood.

 

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Impossible de ne pas faire le rapprochement entre Ed Wood et Big Eyes, puisque les deux films portant la patte de l’écriture des scénaristes Alexander et Karaszewski. Deux trublions qui, entre deux commandes de studios, affichent un goût particulier pour les grands misfits de l’Histoire américaine : rappelons qu’ils ont aussi signé les scénarii de deux très bons films de Milos Forman, Larry Flynt et Man on the Moon (consacré à la vie du comédien Andy Kaufman, qui poussait le concept de canular au-delà des limites permises). Les deux énergumènes retournent les conventions du biopic ; leurs personnages sont méprisés, hors des normes, leurs carrières ressemblent plus à des accidents… mais ils apprécient leur folie tenant de l’inconscience, et leurs paradoxes. Ed Wood est connu pour être le « pire cinéaste ayant jamais existé » (mais aussi un artiste se battant pour réaliser ses rêves – quitte à enchaîner les nanars et exploiter sans vergogne une star déchue), Larry Flynt un pornographe milliardaire forcément vulgaire (mais qui devient un champion de la liberté d’expression, en réponse à l’hypocrisie puritaine de son pays), Andy Kaufman un artiste incompréhensible (mais dont les créations et les personnages les plus barrés continuent de lui survivre)… et maintenant, Margaret et Walter Keane complètent cette incroyable galerie. Soit une jeune femme craintive et timide à l’excès, dont les portraits d’enfants qui ont fait sa célébrité sont à la fois un sommet de kitsch et l’expression de sa personnalité singulière – et donc, une œuvre artistique à part entière. Et son mari, phénoménal baratineur, surdoué en relations publiques… en fait, un personnage pitoyable qui finit par croire en ses propres mensonges. Un escroc parfois même touchant, dont le besoin de reconnaissance devient véritablement inquiétant quand il finit par « étouffer » sa moitié, la seule âme créative du couple.

 

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On a ainsi, dans Big Eyes, la description saisissante d’un couple-entité dont la personnalité se scinde en deux : l’artiste renfermée, utilisée contre son gré, et le mari-agent publicitaire en représentation permanente, obnubilé par l’exploitation commerciale et le succès médiatique. Une situation que Burton, grand collectionneur des œuvres de Margaret Keane, connaît bien puisqu’elle renvoie à son propre parcours : réalisateur atypique dans l’industrie cinématographique hollywoodienne, il a su se ménager une place à part, réaliser des films très personnels, mais il a aussi dû lutter avec des studios dont les cadres dirigeants se mêlent trop souvent de ce qui ne les regarde pas. Des ingérences, ou des impératifs commerciaux divers, qui ont parfois poussé Burton à accepter La Planète des Singes ou Alice, ou à s’épuiser dans des films morts-nés (« l’affaire » Superman Lives). On devine alors combien l’histoire des Keane, comme celle d’Ed Wood en son temps, l’a intéressé, Burton prenant fait et cause pour Margaret, tout en laissant quelques circonstances atténuantes à Walter. Big Eyes est aussi l’occasion pour Burton de parler de la notion d’art, et de la part de subjectivité qu’elle renferme, et de ce qui semble être chez lui sa contrepartie négative, le mensonge. Pas étonnant quand on voit dans sa filmographie un grand nombre de personnages « artistes » (dans des domaines qui laissent a priori perplexes), autant qu’un bon nombre de manipulateurs / escrocs, certains se trouvant même dans les deux catégories.

 

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On a les artistes très naïfs, comme la belle-mère amatrice d’art moderne dans Beetlejuice, Edward aux Mains d’Argent, Edward Bloom (et son don pour raconter des histoires extravagantes) et le poète-braqueur de Big Fish, Victor Frankenstein (expert dans la réanimation d’animaux de compagnie décédés, dans Frankenweenie)… Mais aussi des beaux psychopathes, tels le Joker dans Batman, qui discourt d’ailleurs sur l’Art moderne après s’être livré à un mémorable saccage au musée, ou Sweeney Todd, artiste à sa façon dans le domaine du meurtre en série au rasoir à main. Dans la catégorie « manipulateurs/faussaires », Burton réservait son venin à des personnages comme Max Schreck (Batman le Défi), faux allié politique et médiatique du Pingouin, le promoteur immobilier Art Land, arnaqueur invétéré même en pleine guerre des mondes (Mars Attacks !) ou Pirelli, le faux barbier italien concurrent de Sweeney Todd. Et, au croisement de ces personnages antagonistes, Ed Wood aussi bien que Willy Wonka (Charlie et la Chocolaterie) étaient des artistes contradictoires, pris entre leurs rêves et les exigences financières ; le premier allait chercher l’argent de ses films là où il le pouvait, pour livrer des œuvres d’un goût douteux, le second organisant un concours assez tordu dans le seul but de se trouver un héritier – tout en réalisant une opération publicitaire de premier plan. Les personnages de Walter et Margaret Keane sont finalement la somme de tous ces personnages « burtoniens », entamant une relation particulière avec Ed Wood, dans le sens inverse : Ed exploitait Bela Lugosi avant de gagner son amitié, tandis qu’ici, la relation affective entre Walter et Margaret va se dégrader au fur et à mesure des mensonges du mari. Le questionnement sur l’art est par ailleurs posé dès les premières minutes du film, via une introduction par une citation d’Andy Warhol qui résume bien l’œuvre des époux Keane : « Si les gens achètent leurs peintures, c’est qu’elles sont forcément géniales !« . CQFD, et Burton d’enchaîner via un générique malin, nous présentant en très gros plan le travail de Margaret… nous croyons voir une peinture originale, avant que la caméra ne recule et ne nous dévoile qu’il s’agit en fait d’une copie multipliée à l’infini. Le travail de Margaret, détourné par Walter… Peu importe finalement que lesdites peintures aient été qualifiées de « kitsch », « bizarres » et autres commentaires bien peu flatteurs, il ne fait aucun doute pour Burton que Margaret Keane a mis son cœur et son âme dans ces images d’enfants aux grands yeux tristes. Le cinéaste aime et défend ce genre d’artistes.

 

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Ce couple antagoniste permet aussi à Tim Burton de revenir à l’une de ses thématiques favorites, celle de la dualité. Ce n’est pas par hasard si Docteur Jekyll et Mr. Hyde est ouvertement cité dans les dialogues du film. Les Keane sont une entité assez particulière, à ce sujet-là. Si, dans les débuts de sa carrière, Burton était surtout intéressé par des personnages « doubles », partagés entre leur nature profonde et leur apparence sociale (Bruce Wayne / Batman, version Michael Keaton, en était le meilleur exemple), on l’a vu évoluer, et montrer des couples partagés entre l’isolement créatif (parfois très relatif) et l’hypocrisie sociale. Les Keane sont cependant à l’opposé du couple meurtrier de Sweeney Todd, où l’homme s’enfermait pour « créer » (comprendre : assassiner en totale impunité…) et la femme se chargeait de maintenir l’illusion tout en passant les plats macabres à la population. Ici, c’est l’inverse – sans les meurtres : une femme volontairement (?) recluse et un homme qui entretient les faux-semblants. L’occasion pour Burton, ses scénaristes et deux excellents comédiens de dresser le portrait convaincant des époux Keane et de leur relation perturbée. Amy Adams réussit une jolie performance dans le rôle de Margaret, toute en discrétion, au risque de voir son jeu sous-estimé par rapport au « show » de Christoph Waltz. La femme peintre est décrite comme une personne sensible et imaginative, mais souffrant manifestement de grandes difficultés psychologiques ; difficile d’affirmer son indépendance dans un monde alors régi par le pouvoir masculin (« fille, épouse, mère ») qui veut la réduire à une simple « potiche » consentante. Situation douloureuse à vivre pour Margaret, qui combine une grande fragilité, une timidité maladive et sans doute aussi un brin d’autisme léger (le retour en ces pages du syndrome d’Asperger !) dont elle a certains traits caractéristiques : le malaise en société, le sens de l’amitié exclusif (une seule vraie amie, Dee Ann), le besoin de s’isoler (nécessaire au calme menant à l’inspiration), les centres d’intérêt très exclusifs (outre la peinture, la numérologie…), la « naïveté » la poussant à faire confiance à un manipulateur indécrottable, et, au début de son aventure, une relative indifférence envers l’argent et les nécessités matérielles. Le tout enrobé dans un dramatique manque de confiance en elle-même et un état de peur grandissant. Il ne fait aucun doute qu’au début de l’histoire, Margaret reste encore, psychologiquement parlant, une enfant (il faut la voir travailler à peindre un berceau, ou se raccrocher à sa fille Jane, comme une bouée de sauvetage), avant d’être forcée à se battre pour obtenir la reconnaissance de son travail. Ironie de l’histoire, Margaret, après avoir vainement cherché de l’aide auprès d’un prêtre paternaliste à l’excès, saura s’émanciper de Walter et s’épanouir… en rejoignant la secte des Témoins de Jéhovah ! Histoire vraie, qui fait penser aux conversions des autres personnages du duo Alexander-Karaszewski : Ed Wood rejoignant les baptistes, et Larry Flynt devenant un super-dévot chrétien… à la différence près que ceux-ci agissaient par nécessité financière ou besoin publicitaire, là où Margaret atteindra sa maturité en se trouvant de nouveaux amis, un nouveau foyer et un nouveau style de peinture. On peut sourire du choix de vie de Margaret Keane, il n’en reste pas moins qu’Amy Adams lui rend joliment justice. La comédienne sait la rendre attachante, tout en s’adaptant à merveille à l’univers burtonien.

 

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Et puis, il y a le « monstre », Walter… C’est peu de dire que Christoph Waltz fait des étincelles dans le rôle du vrai-faux peintre. L’acteur allemand est une fois de plus excellent dans la peau de ce manipulateur si charmant, et si inquiétant. Lui et Amy Adams se complètent à merveille dans deux registres différents ; se mettant sans cesse en scène, Walter éclipse très vite la pauvre Margaret, avec une candeur apparente si désarmante que la jeune femme n’ose pas se rebeller. Cela ne porterait pas à conséquence si Walter tombait vite le masque, mais le personnage est un grand angoissé ne supportant pas d’être rabaissé, et sa supercherie révèle chez lui des failles clairement plus inquiétantes : il s’avère être, de toute évidence, un psychopathe – pas au sens « tueur en série », mais un psychopathe ordinaire, assez pitoyable et grotesque quand il est mis au pied du mur. Andy Kaufman vu par les mêmes scénaristes cachait son insécurité derrière des personnages « indépendants » de sa propre personnalité ; Ed Wood doutait parfois de son talent et tombait dans la dépression avant de repartir de plus belle à l’attaque ; Walter Keane, tel qu’il est vu dans Big Eyes, trouve en Margaret l’exutoire à ses propres frustrations d’artiste manqué. Une courte scène, magistralement jouée par Waltz, le voit confesser à regret son manque de talent et ses envies de reconnaissance. Malheureusement, au lieu de demander l’aide et le soutien de sa femme, Walter préfère la facilité de la célébrité, et s’enfonce. Une fuite en avant, compréhensible malgré tout ; difficile de ne pas céder quand vous êtes soudain le centre de toutes les attentions, après des années de vaches maigres… Malheureusement plus doué pour les relations publiques que pour la création pure, Walter perd pied dès à la moindre contrariété. La frustration se transforme en violence et en paranoïa. Walter montre son côté « Hyde », et Margaret en fait les frais. Il n’y a guère qu’un critique d’art officiel (mémorable apparition du grand Terence Stamp) pour oser tenir tête à Walter en public ; mais même le critique en question se laisse abuser sur l’identité du véritable auteur des peintures. Margaret, elle, sera longtemps vampirisée par son époux, au point de se persuader que son atelier est « celui de Walter«  ! La supercherie sera finalement découverte lorsqu’elle mettra à jour la vraie signature des premiers tableaux soi-disant peints par lui, « S. Cenic »… pseudonyme assez risible dont on ne saura jamais s’il s’agit de Walter ou d’un peintre dont il aurait usurpé l’œuvre. Walter continuera de nier l’évidence, tel un gamin pris la main dans le pot de confiture ; le chevalier servant des débuts laissera la place à un personnage pris dans ses propres mensonges, jusqu’à cette grandiose scène finale de procès. La verve des scénaristes et de Tim Burton s’en donne à cœur joie aux dépens de Walter, et Waltz nous gratifie d’une interprétation comique et inquiétante à souhait. Difficile de ne pas rire en voyant le faux peintre s’improviser témoin et avocat, consternant le juge et les jurés ! Et difficile aussi de ne pas avoir malgré tout de la sympathie pour ce pauvre faussaire…

 

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Rien à dire enfin de négatif sur le style du film et sa mise en scène, Tim Burton retrouvant avec Big Eyes sa palette « acidulée » (impossible de ne pas penser à Edward aux Mains d’Argent, discrètement rappelé via l’image d’une banlieue rose bonbon au début du film). D’une sobriété bienvenue, la réalisation de Burton se rapproche ici de certains films de voisins de palier en cinéma comme Wes Anderson ou les frères Coen, auxquels le cinéaste emprunte des acteurs familiers (Jason Schwartzman en galeriste pincé et Jon Polito en patron de night-club) ; un classicisme apparent qui sert ici à nous faire entrer de plain pied dans l’esprit de ses deux personnages principaux. Un style discret qui rejaillit sur la partition du fidèle Danny Elfman, tout en retenue, et sur la photographie lumineuse du français Bruno Delbonnel (Inside Llewyn Davis, Amélie Poulain), jouant à merveille sur les couleurs les plus vives du répertoire « burtonien ». Un excellent travail collectif qui aurait mérité un peu plus de considération aux cérémonies officielles, Big Eyes ayant été snobé aux Oscars en dépit de ses qualités. Le lot habituel des grands films de Tim Burton… Nul doute que le film sera d’ici quelques années considéré comme une de ses meilleures œuvres. En attendant, le cinéaste va devoir laisser de côté (pour un temps ?) ses projets personnels et revenir dans le système Disney en préparant une version live de Dumbo. Espérons qu’il y garde son âme – et nous rappelle au passage sa terreur des clowns…

 

Ludovic Fauchier.

 

 

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ci-dessus : la vraie Margaret Keane, 87 ans, évoque sa vie et son œuvre.

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Tim Burton ; scénario de Scott Alexander & Larry Karaszewki ; produit par Scott Alexander, Tim Burton, Lynette Howell et Larry Karaszewski (The Weinstein Company / Silverwood Films / Tim Burton Productions / Electric City Entertainment)

Musique : Danny Elfman ; photo : Bruno Delbonnel ; montage : JC Bond

Direction artistique : Chris August ; décors : Rick Heinrichs ; costumes : Colleen Atwood

Distribution USA : The Weinstein Company / Distribution France : StudioCanal 

Caméras : Arri Alexa

Durée : 1 heure 46

 

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