Archives pour juin 2015

Aux disparus du printemps 2015…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! La traditionnelle et hélas régulière rubrique hommage de ce blog salue ici trois personnalités du 7ème Art, disparues ce printemps 2015. Dure saison pour les amoureux des sagas de Tolkien, et du plus grand des Vampires…

 

Aux héros oubliés 2015... Christopher Lee

A tout saigneur, tout honneur ! Aborder la biographie de Sir Christopher Lee (1922-2015) n’est pas simple du tout… Essayer de résumer en quelques paragraphes la carrière du comédien britannique tient de la mission impossible. De ses débuts à la télévision britannique en 1946, à son ultime rôle (ce sera dans Angels in Notting Hill, tourné l’an dernier), Sir Christopher (né Christopher Frank Lee Carrandini) a totalisé, selon le site ImdB, 278 rôles sur tous les supports - films, séries et doublages inclus ! Devant une carrière aussi démesurée, le bloggeur cinéphile abdique d’entrée. Plutôt que de citer tous ses rôles, il préfèrera se souvenir des prestations les plus marquantes de l’acteur. A l’annonce de son décès survenu le 7 juin dernier, quelques jours après son 93ème anniversaire, les fantasticophiles du monde entier auront versé une petite larme en souvenir de celui qui incarna le Comte Dracula pour le studio anglais Hammer Films. Immédiatement reconnaissable à sa haute taille (1 mètre 92), ses yeux ténébreux, sa voix de basse si impressionnante et son allure aristocratique innée (sa mère était une comtesse italienne), Christopher Lee a marqué des générations de cinéphile via une carrière riche en personnages maléfiques, auxquels il donna sa prestance naturelle, ainsi qu’un certain sens de l’humour pince-sans-rire. Reconnu comme un véritable gentilhomme dans la vraie vie, cet ancien élève du distingue Eton College aura créé toute une galerie de vilains mémorables – mais aussi des personnages bien plus sympathiques !

Petite plongée dans ma dvdthèque personnelle et dans mes souvenirs, pour citer quelques-uns des grands moments de la longue carrière cinéma de Sir Christopher Lee :

- apparitions dans les années 1950, avant Dracula… : dans Captain Horatio Hornblower (Capitaine sans peur, 1951) de Raoul Walsh, et dans Le Corsaire Rouge (1952), de Robert Siodmak, Christopher Lee tenait des petits rôles d’officiers de marine, menaçant aussi bien Gregory Peck que Burt Lancaster. On le reconnaît facilement à sa grande taille, parmi les figurants qu’il dépasse d’une tête ! On le retrouve aussi dans Amère Victoire de Nicholas Ray (1957), en sous-officier combattant aux côtés de Richard Burton en Afrique du Nord, durant la 2ème Guerre Mondiale. Lee joua aussi des petits rôles chez Michael Powell : exubérant cafetier argentin assistant à La Bataille du Rio de la Plata (1956) et officier nazi menaçant les héros britanniques en mission dans I’ll meet you by moonlight (Intelligence Service, 1957).

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ci-dessus : Dracula, dans les différents films interprétés par Christopher Lee, ou l’art et la manière d’emmener les femmes au pieu ! (Dracula, pieu ? Vous avez compris ? oui, bon…)

- la période Hammer, qui le consacra star de l’Epouvante, des années 1950 à 1970, aux côtés de son ami Peter Cushing. Frankenstein s’est échappé (1957), très libre adaptation du roman de Mary Shelley par Terence Fisher, fut son premier rôle dans le genre. Lee y incarnait une créature ravagée, muette, très différente du monstre joué par Boris Karloff, mais c’est surtout le docteur Frankenstein interprété par Cushing qui avait la vedette. Une courte scène du film fut utilisée par Stanley Kubrick pour Lolita. Christopher Lee affronta Peter Cushing l’année suivante, pour le fameux Dracula, dépoussiérant l’image du comte vampire. Pour la première fois à l’écran, Dracula fut nettement sexualisé par rapport à la sage version de Bela Lugosi chez Universal. Le comte plongeait voluptueusement ses crocs sanglants dans le décolleté de ses charmantes victimes, plus séduites qu’effrayées ! La scène finale marqua les esprits, avec la décomposition du vampire exposé à la lumière par son ennemi, Van Helsing. Devenu superstar du genre, Lee fut la figure de proue du petit studio anglais. Il incarnera (et parodiera parfois) Dracula dans plusieurs autres films, le plus réussi étant Le Cauchemar de Dracula (1966), toujours de Fisher, avec une scène de résurrection plutôt gore pour l’époque : le valet de Dracula égorgeait une victime inconsciente, suspendue au-dessus de la tombe du vampire, arrosée de sang… Citons aussi La Malédiction des Pharaons (1959), où Lee incarnait Kharis, la momie d’un prêtre égyptien maudit, nouvelle variation sur le classique La Momie avec Karloff. Chez la Hammer, Christopher Lee combattit aussi parfois pour les forces du Bien : dans The Devil Rides Out ou The Devil’s Bride (Les Vierges de Satan, 1968), il est le Duc de Richleau, aristocrate occultiste luttant contre une secte sataniste implantée dans la bonne société anglaise des années 1930. Lee est impeccable dans ce petit classique écrit par Richard Matheson, l’auteur de Je suis une Légende, Duel et L’Homme qui rétrécit.

- le cinéma fantastique italien : polyglotte, parlant italien (sa langue maternelle), Christopher Lee joua aussi dans des films fantastiques transalpins, très gothiques et baroques, où son imposante silhouette dominait l’ensemble du casting. On le vit ainsi en domestique inquiétant dans La Vierge de Nuremberg, d’Antonio Margheriti. Mais c’est surtout dans Le Corps et le Fouet (1963), de Mario Bava, qu’il s’illustra. Une histoire de vengeance d’outre-tombe où il jouait un baron revenu d’entre les morts pour punir sa belle-soeur et ex-maîtresse jouée par Dahlia Lavi. Un film fantastique ouvertement sadomasochiste où Sir Christopher s’en donnait à cœur joie dans le maniement du fouet !

- Sherlock Holmes : Christopher Lee est maintes fois entré dans l’univers du fameux détective écrit par Arthur Conan Doyle, au gré de diverses adaptations. Durant ses années Hammer, on le vit par exemple dans l’excellente version du Chien des Baskerville (1959) due à Terence Fisher ; il y était le noble Sir Henry Baskerville, menacé par une terrifiante malédiction, demandant l’aide du grand détective interprété par le fidèle camarade Peter Cushing. En 1970, il fut engagé par le grand Billy Wilder pour jouer cette fois Mycroft Holmes, le frère aîné du détective campé par Robert Stephens dans La Vie Privée de Sherlock Holmes. Il donne à Mycroft un mélange d’amabilité courtoise et de duplicité, pour ce frère très protecteur qui est aussi le chef des services secrets britanniques via le Diogène Club : il « couvre » ici un curieux complot destiné à confondre des espions étrangers, en se servant de la légende du Monstre du Loch Ness, pour fabriquer un sous-marin expérimental ! Enfin, Sir Christopher Lee joua Sherlock Holmes lui-même, dans des téléfilms d’honnête facture à la fin des années 1980. Curieusement, cet habitué des rôles de grands méchants ne joua jamais l’ennemi absolu de Holmes, le Professeur Moriarty…

- James Bond : cousin éloigné (et occasionnel partenaire de golf) de Ian Fleming, vétéran du Foreign Office qui inventa le personnage de 007, Sir Christopher Lee devait forcément affronter ce dernier sur grand écran. Il manqua de peu d’incarner le Docteur Julius No face à Sean Connery dans le tout premier film de la saga, mais put enfin croiser le fer avec l’agent secret britannique dans L’Homme au Pistolet d’Or (1974), un Bond hélas assez poussif dû à Guy Hamilton. Il fut un mémorable méchant : Francisco Scaramanga, le tueur professionnel le plus réputé au monde, tellement sûr de lui qu’il envoie des menaces de mort à Bond dans les bureaux du MI-6 (l’agent secret le moins secret au monde, donc, puisqu’on connaît son adresse…) ! Un méchant pourvu de trois tétons (signe de virilité) qui mène grand train de vie aux côtés de sa maîtresse et d’un horripilant majordome-tueur nain, dans son île privée au large de Macao, où il organise des jeux mortels pour ses invités. James Bond (Roger Moore) a donc un adversaire de taille, et Christopher Lee est impeccable, comme toujours. Terriblement daté, le film réserve quelques rares moments de folie douce, comme cette évasion de Scaramanga à bord d’une AMC Pacer transformée en avion privé, façon Fantômas période Jean Marais-Louis de Funès !

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ci-dessus : le docteur Catheter (Christopher Lee), dans Gremlins 2, a-t-il trouvé plus dangereux et plus fou que lui ? … La réponse est oui !

- les comédies : avec son background d’ancien élève d’Eton, son service militaire aux renseignements de la RAF, ses origines aristocratiques et ses rôles précédents, on a du mal à imaginer Christopher Lee en acteur de comédie. Il fallait pourtant avoir une sacré dose d’humour et d’autodérision pour participer à des comédies aussi barrées que le 1941 de Steven Spielberg (1979) et le Gremlins 2 (1990) de Joe Dante. Lee restait d’un sérieux absolu, contrepoint idéal au délire ambiant. Dans 1941, il est le Capitaine von Kleinschmidt, fier Nazi de la Kriegsmarine, enfermé dans le sous-marin réformé du Commandant Mitamura (le samouraï attitré des films de Kurosawa : Toshirô Mifune) et son équipage japonais complètement égaré au large de la Californie. Ils ont manqué l’attaque de Pearl Harbour, et cherchent une autre cible à détruire, pour l’honneur : Hollywood ! Von Kleinschmidt, exaspéré, a beau leur expliquer que « Hollywood est à l’intérieur des terres », rien n’y fait : on ne critique pas les fiers guerriers de l’Empire du Soleil Levant. Le Nazi forcément arrogant finira expédié par-dessus bord pour avoir contesté l’autorité de son allié… Lee fait une belle démonstration de ses talents polyglottes en parlant allemand, sans faute, durant tout le film. Son numéro de duettiste avec Mifune est irrésistible, notamment durant une mémorable scène d’interrogatoire aux dépens du bûcheron alcoolique joué par Slim Pickens, échappé de Docteur Folamour

Avec Gremlins 2, Joe Dante, féru de films de monstres s’il en est, s’amuse comme un petit fou en donnant au très respectable comédien un rôle de savant fou atrabilaire : Lee est le vil docteur Catheter, généticien, expérimentateur et collectionneur de maladies mortelles, régnant sur un laboratoire complètement dingue. Le distingué acteur britannique joue le jeu à fond, se promenant en tenant sous son bras une cosse géante du film L’Invasion des Profanateurs de Sépultures. Le méchant docteur séquestre le pauvre petit Gizmo, prêt à disséquer celui-ci avec délectation… Notre gentil Mogwai s’évade, mais les choses vont forcément mal tourner, et les Gremlins envahissent le laboratoire. Grâce aux sérums du docteur, ils vont subir des métamorphoses délirantes à souhait (dont un Gremlin transsexuel !). Christopher Lee s’amuse comme un petit fou à surjouer le méchant savant. Voir son entrée en scène où il est manifestement contrarié par une erreur de livraison médicale : « Ah, ce doit être ma malaria… Hmm. La rage. Mais je l’avais déjà, la rage ! ». Ou cette déclaration très ironique, en plein chaos : « Je jure de ne plus faire le mal à qui que ce soit ! ». Vœu pieu, avant de périr foudroyé par le Gremlin électrique…

- Chez Tim Burton… : après une décennie plutôt discrète, Sir Christopher Lee fit à nouveau des réapparitions fréquentes sur grand écran, dans des productions de prestige. Fan des films Hammer et des grands acteurs du genre depuis son enfance, Tim Burton n’allait pas manquer l’occasion de faire tourner un de ses héros d’enfance. Christopher Lee rejoignit donc la troupe d’acteurs réguliers du cinéaste à partir de Sleepy Hollow, où il était un magistrat quelque peu sadique et obscurantiste, envoyant Ichabod Crane (Johnny Depp) enquêter sur les meurtres commis par le Cavalier Fantôme. Lee revint dans cinq autres films de Tim Burton : dans Charlie et la Chocolaterie, il fut le papa de Willy Wonka (Depp), dentiste obsessionnel, vieux grincheux, mais finalement bien triste d’être séparé de son fils ; dans Corpse Bride (Les Noces Funèbres), il prêta sa voix au Pasteur intolérant, cherchant à marier en vain le jeune Victor (Depp again) ; son rôle dans Sweeney Todd fut coupé au montage, pour raisons de timing – il devait jouer un spectre, victime du barbier assassin (Depp, toujours) ; il fut la voix du monstrueux Jabberwocky affrontant Alice (Mia Wasikowska) dans Alice au Pays des Merveilles ; et, dans Dark Shadows, l’ancien Dracula était le vieux marin hypnotisé par le vampire Barnabas (Depp, encore…). Burton rajouta une dernière apparition de Christopher Lee dans un extrait de Dracula, diffusé à la télévision dans Frankenweenie en 2012.

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ci-dessus : dans La Communauté de l’Anneau, la discussion tourne à l’aigre entre les deux plus grands sorciers de la Terre du Milieu. Même Gandalf (Ian McKellen) ne peut tenir tête à Saruman (Christopher Lee)…

- Outre Tim Burton, d’autres cinéastes de grand renom ont ramené Sir Christopher Lee sur le devant de la scène. Pas étonnant de voir notre Prince des Ténèbres incarner des vilains hautains avec le même brio, dans les deux plus fameuses sagas fantastiques de ce début de siècle. Grand admirateur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, au point de relire chaque année Le Seigneur des Anneaux intégralement depuis sa parution, Sir Christopher Lee mémorisait tout le « pavé » médiéval-fantastique de l’auteur britannique, dont ses poèmes et langages multiples. Notamment le Noir Parler du Mordor, dont il livra une impeccable démonstration dans les bonus DVD de la trilogie du Seigneur des Anneaux. Si Christopher Lee se serait bien vu incarner Gandalf, il accepta quand même avec plaisir l’offre de Peter Jackson d’incarner Saruman le Blanc. Choix judicieux, car, avec son allure et sa voix si imposantes, Lee fut parfait dans la peau du magicien dévoyé, trahissant ses alliés pour tenter de faire jeu égal avec le maléfique Sauron… Il donna au personnage le parfait mélange d’orgueil, de sagesse pervertie et de ruse appropriée. Avec ses sortilèges, ses oiseaux espions, son agent double attitré et ses terribles Uruk-Hais, Saruman reste un adversaire de taille face à Gandalf (Ian McKellen) et les héros de la saga, notamment dans le second volet, Les Deux Tours. Jackson lui réservera, dans la Version Longue du Retour du Roi, un châtiment digne de sa trahison : une chute mortelle pour finir empalé tel Dracula et noyé par ses machines. Lee fera un come-back plaisant dans la « prélogie » du Hobbit, le temps de quelques scènes dans Un Voyage Inattendu et La Bataille des Cinq Armées. Très âgé et ne pouvant se déplacer en Nouvelle-Zélande, l’acteur fut filmé en Angleterre et intégré aux scènes tournées par Ian McKellen, Cate Blanchett et Hugo Weaving. Saruman n’avait pas encore basculé dans le Côté Obscur, mais affichait déjà un certain orgueil (« laissez-moi m’occuper de Sauron…« ) et une aversion pour l’hygiène douteuse de ses confrères magiciens !

D’une saga à une autre, n’oublions pas que Sir Christopher Lee, en même temps qu’il complotait à l’écran en Terre du Milieu, faisait de même dans une galaxie lointaine, très lointaine… Apparu en 2002 dans L’Attaque des Clones, second volet de la « prélogie » Star Wars, Lee fut un autre beau vilain : le distingué Comte Dooku, alias Darth Tyrannus, ancien Jedi dissident converti aux ténèbres par le fourbe Palpatine (Ian McDiarmid), futur Empereur… Un personnage ambigu, prônant la sédition envers la République pour mieux l’affaiblir. Dooku fut un autre beau méchant incarné par l’acteur, toujours gentleman et distingué, même lorsqu’il affronte les Jedis les plus puissants de l’univers. Il mutile Anakin (Hayden Christensen), blesse Obi-Wan (Ewan McGregor) avant de se lancer dans un duel épique contre Maître Yoda en personne ! Dooku finira pourtant victime de ses ambitions, proprement décapité trois ans plus tard dans La Revanche des Sith par un Anakin de plus en plus instable… Lee rejoignait ainsi, avec 25 ans de décalage, son défunt ami Peter Cushing au rang des méchants les plus marquants de la saga Star Wars. Loin de ces trépidantes aventures fantastiques, signalons que Lee joua aussi chez Martin Scorsese un élégant libraire parisien, Monsieur Labisse, dans le très beau Hugo Cabret (2011).

Voilà, j’ai terminé ma revue des meilleurs souvenirs liés à Christopher Lee, citant une filmographie très incomplète. Il sera toujours temps de redécouvrir d’autres titres que je n’ai pas vus, comme The Wicker Man (1973) de Robin Hardy, où il incarnait le chef d’un culte païen perpétuant les sacrifices humains dans un géant de paille… Petite anecdote pour finir : le soir où j’ai appris son décès sur le Net, le tonnerre a grondé et la foudre s’est abattu. C’est ce qui s’appelle réussir sa sortie, sir !

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Et la lumière d’Eärendil s’éteignit… Le chef opérateur et caméraman australien Andrew Lesnie s’est éteint prématurément le 27 avril dernier, victime d’une crise cardiaque à l’âge de 59 ans. Un bien triste jour pour les amoureux des sagas adaptées de J.R.R. Tolkien, puisque Lesnie fut « l’œil » (moins incendiaire et beaucoup plus affûté que celui de Sauron) des trilogies du Hobbit et du Seigneur des Anneaux portées à l’écran par Peter Jackson. Deux sagas monumentales qui lui auront valu un Oscar, et la reconnaissance des professionnels de son domaine. Lesnie, fort d’une expérience technique acquise notamment sur l’adaptation de Babe, l’histoire du petit cochon produite par George Miller, aura imposé sa patte dans l’univers de Peter Jackson, au point de devenir son chef-opérateur attitré sur ses autres films.

Né en 1956, Lesnie venait d’entrer à l’AFTRS (Australian Film and Television Radio School) lorsqu’il commença sa carrière professionnelle, comme assistant caméraman sur le film fantastique Patrick, de Richard Franklin, en 1978. Sitôt diplômé, Lesnie fut engagé comme caméraman pour l’émission pour enfants Simon Townsend’s Wonder World ; deux années formatrices où il put, avec un budget modeste, expérimenter diverses techniques de tournage adaptées à des lieux et des styles de tournage très différents. Son travail sur cette émission australienne alors très populaire fut apprécié, et pendant la décennie suivante, Lesnie passera du statut de caméraman à celui de chef opérateur, entre la télévision et le cinéma australiens. A partir de 1986, Lesnie enchaînera les tournages sur des films locaux restés pour la plupart inédits en France. Les choses changeront doucement en 1995, quand George Miller, le père des Mad Max, et le réalisateur Chris Noonan mettent sur pied l’adaptation du conte de Dick King-Smith, Babe. Pas évident de rendre crédible une histoire adorée des enfants, où un gentil petit cochon évite l’abattoir en devenant « chien » de berger ! Cela implique de créer l’atmosphère adéquate sur un plateau de tournage où l’essentiel des acteurs sont des animaux de basse-cour – ou leurs « doublures » animatroniques. Lesnie fut pour beaucoup dans la réussite du film, la lumière chaleureuse qu’il créa pour l’occasion donnant l’ambiance parfaite pour ce merveilleux conte filmé. George Miller apprécia tellement son travail qu’il engagea Lesnie pour la très mésestimée suite, Babe : Un Cochon dans la Ville (1998), et pour le tournage des prises de vues « live » de Happy Feet (2006). Lesnie, ensuite, remporte un AFI Award pour le film de 1997, Doing Time for Patsy Cline.

 

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ci-dessus : avant Le Seigneur des Anneaux, le chef-opérateur Andrew Lesnie se fit connaître en créant la jolie lumière de Babe (1995). Comme un petit air de famille avec Cul-de-Sac et la Comté, non ?

 

En 1999, le chef opérateur australien répondit à l’appel d’un voisin néo-zélandais… Peter Jackson avait vu et apprécié Babe, dont les choix de couleurs et d’éclairage, à la fois familiers et fantastiques, étaient ce qu’il cherchait pour son nouveau film. Lesnie accepta de s’embarquer dans l’aventure de l’adaptation filmée du Seigneur des Anneaux, pour se confronter à des obstacles qui auraient fait cauchemarder n’importe lequel de ses collègues : un tournage marathon de près de deux ans en Nouvelle-Zélande, alternant entre scènes de studio et scènes en extérieurs - avec le risque permanent d’abîmer les caméras amenées dans des zones périlleuses de montagnes et de rivières… Sans compter le tournage, caméra à l’épaule, de scènes de batailles opposant des centaines de figurants ; et les défis techniques inédits, consistant à insérer des prises de vues réelles et des effets visuels inédits (les foules virtuelles gérées par le logiciel Massive, la transformation numérique d’Andy Serkis en Gollum). Et, dans ce récit fleuve, Lesnie alterna des scènes aux tonalités très différentes, afin que Jackson puisse reconstituer la Terre du Milieu imaginée par J.R.R. Tolkien. Lesnie créa des ambiances uniques et distinctes, au fil du récit. On y passe des couleurs chaudes et joyeuses du pays des Hobbits aux souterrains, putrides et claustrophobiques à souhait, de la Moria ou de Cirith Ungol, de l’atmosphère spirituelle et éthérée des contrées Elfiques (Fondcombe, Lorien) à l’ambiance médiévale plus « brute » des mondes humains (Rohan, Gondor), sans que cela ait l’air répétitif. Lesnie développa ainsi une impressionnante palette de lumières et d’ambiances variées, se montrant particulièrement à l’aise dans les moments les plus contemplatifs du récit. Son travail fut justement récompensé d’un Oscar en 2001 pour La Communauté de l’Anneau et d’un BAFTA Award en 2003 pour Le Retour du Roi. Lesnie devint de fait le chef opérateur de Jackson pour ses films suivants, King Kong (2005) et Lovely Bones (2009), avant leur retour en Terre du Milieu pour la « prélogie » du Hobbit. L’occasion pour le chef opérateur de revenir sur ses acquis, en bénéficiant de toutes nouvelles techniques : tournage et projection en numérique, avec utilisation de la stéréoscopie (la 3D). Quelques privilégiés purent voir les films du Hobbit projetés, dans des salles spécialisées, à 48 images par seconde, garantie d’une projection 3D plus fluide… mais le procédé ne plut pas à tout le monde. Peu importe, car les nouvelles aventures en Terre du Milieu permirent là encore à Lesnie de créer des plans plus détaillés, d’une beauté épique fulgurante.

L’expérience acquise sur le tournage du Seigneur des Anneaux ouvrit de nouvelles portes à Andrew Lesnie, qui travailla sur des blockbusters fantastiques nécessitant l’intégration de créatures numériques crédibles, dans des prises de vues réelles. On vit par exemple son nom aux génériques de Je suis une Légende (2007), avec Will Smith menacé dans une New York déserte par des hordes de morts-vivants (pardon, d’ »infectés »), ou de La Planète des Singes : Les Origines (2011) où il retrouva l’ami Serkis ici transformé en chimpanzé intelligent. A chaque fois, pour ces productions solides mais sans génie, Lesnie sut donner des cadrages dynamiques et des lumières appropriées, donnant une touche très concrète aux univers fantastiques décrits. La carrière de Lesnie devait malheureusement s’interrompre après le tournage du film réalisé et joué par Russell Crowe, The Water Diviner (La Promesse d’une Vie) ; le sympathique chef-opérateur australien devait succomber d’une crise cardiaque à son domicile de Sydney.

 

Aux héros oubliés 2015... Geoffrey Lewis

Pour avoir traîné sa drôle de trogne dans un grand nombre de films de Clint Eastwood, Geoffrey Lewis (1935-2015) méritait bien d’être mentionné dans ces pages. Un de ces éternels seconds rôles du cinoche à l’américaine que l’on a pu voir aussi bien à la télévision (de Bonanza à Docteur House, en passant par Mission Impossible, Mannix, Starsky et Hutch, Kung Fu, X-Files, Law & Order ou même Walker Texas Ranger, il semble les avoir toutes faites) que sur les grands écrans, surtout dans les années 1970-1980, Lewis était immédiatement reconnaissable à sa petite taille, ses grands yeux bleus éberlués et un physique malingre faisant de lui un candidat tout désigné pour les rôles comiques. Né à San Diego le 31 juillet 1935, Geoffrey Lewis a longtemps connu les vaches maigres en tant qu’acteur, avant de pouvoir percer, après avoir étudié les arts dramatiques sur la côte Est et à New York.

Au cinéma, il est ainsi apparu dans de nombreux seconds rôles ; citons les titres les plus notables où il est apparu. On le vit en chef de la Horde Sauvage dans Mon Nom est Personne (1973) de Tonino Valerii (et Sergio Leone), en ancien chef d’escadron de Robert Redford dans The Great Waldo Pepper (La Kermesse des Aigles, 1975) ; familier des films de John Milius (avec qui il partageait une grande passion pour les armes à feu !), il tourna avec celui-ci dans son premier film, Dillinger (1973), tenant le rôle du gangster Harry Pierpont, dans Le Lion et le Vent (1975) où il jouait le rôle du diplomate Samuel Gummere, et retrouva Milius pour son épopée télévisée Rough Riders (1997). Au cinéma, on le vit aussi aux côtés de Gene Hackman, Burt Reynolds et Liza Minnelli dans Les Aventuriers du Lucky Lady (1975), La Revanche d’un Homme nommé Cheval avec Richard Harris (1976), dans le terrifiant téléfilm de Tobe Hooper Salem’s Lot (Les Vampires de Salem, 1979), aux côtés de Steve McQueen dans son dernier western, Tom Horn (1980) ; pour Michael Cimino, il fut Fred le Trappeur, piégé par l’armée privée des barons du bétail de La Porte du Paradis (1980), où il donnait la réplique à un tout jeune Mickey Rourke ; au cours des années 1980-90, il côtoya aussi les « musculeux » de l’écran – Charles Bronson dans Le Justicier de Minuit (1982), Sylvester Stallone dans Tango et Cash (1989), Jean-Claude Van Damme dans Double Impact (1991)… Plus discret mais toujours actif par la suite, Geoffrey Lewis donna aussi la réplique à Mel Gibson dans deux films : sa première réalisation, L’Homme sans Visage (1993), et l’année suivante, dans le western comique Maverick de Richard Donner, où il était un banquier particulièrement incompétent ! Parmi la flopée de petits films qu’il tourna dans ses dernières années, signalons sa présence dans le film d’horreur The Devil’s Rejects (2005) de Rob Zombie.

 

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ci-dessus : le finale de L’Homme des Hautes Plaines ; l’affreux Stacey Bridges (Geoffrey Lewis) terrorise ses anciens employeurs. Mais avec l’Etranger (Clint Eastwood) dans les parages, ça va fouetter…

 

Mais n’oublions pas qu’il fut un fidèle des films de Clint Eastwood (sept films en tout), jouant aussi bien les braves types que les tordus les plus inquiétants face à celui-ci. Lewis fut le desperado psychopathe Stacey Bridges venu régler des comptes avec L’Homme des Hautes Plaines (High Plains Drifter, 1973) ; il retrouva Clint l’année suivante dans Thunderbolt and Lightfoot (Le Canardeur) du débutant Michael Cimino, interprétant Goody, un braqueur malchanceux pendu aux basques de son colérique comparse joué par George Kennedy ; il tint le rôle du camionneur sympa Orville, meilleur ami de Philo Beddoe (Clint) et Clyde l’orang-outang dans Every Which Way But Loose (Doux, Dur et Dingue, 1978) et sa suite Any Which Way You Can (Ca va cogner, 1981) ; il fut John Arlington, coureur de dot et dindon de la farce dans Bronco Billy (1980) ; il retrouvera Eastwood dans Pink Cadillac (1989). Enfin, l’ami Clint le rappellera pour un second rôle hilarant dans son très étrange Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal (1997) : Lewis y jouait le rôle de Luther Driggers, un brave homme un peu fêlé de la bonne ville de Savannah, ne se déplaçant jamais sans ses mouches accrochées à son veston… et dont le principal hobby semble être d’empoisonner les réserves d’eau de la ville, sans que ses voisins ne s’en offensent !

Geoffrey Lewis est décédé le 7 avril dernier, pleuré par ses proches, dont sa fille Juliette Lewis, l’actrice et chanteuse qu’on avait découvert dans Cape Fear (Les Nerfs à Vif) version Scorsese – De Niro, Tueurs Nés, Strange Days ou From Dusk Till Dawn (Une Nuit en Enfer).

 

Ludovic Fauchier.

Like a walk in the park – JURASSIC WORLD

 

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JURASSIC WORLD, de Colin Trevorrow

(ALERTE SPOILERS ! SI VOUS N’AVEZ PAS ENCORE VU LE FILM, NE LISEZ PAS CE TEXTE !)

L’histoire :

22 ans ont passé depuis les évènements liés à la création avortée du Jurassic Park à Isla Nublar, au large du Costa Rica. Le rêve de feu John Hammond, PDG de la firme InGen, s’est cependant réalisé : un nouveau parc se dresse dans l’île, accueillant des milliers de visiteurs en toute sécurité. Bienvenue à Jurassic World… Son PDG, Simon Masrani (Irrfan Khan), a racheté InGen, et dépensé sans compter pour que les visiteurs profitent du spectacle des dinosaures ressuscités par la génétique. Le petit Gray Mitchell (Ty Simkins), gamin fan des dinos, va ainsi passer une semaine de rêve dans les attractions du parc, avec son grand frère Zach (Nick Robinson) ; leurs parents vont les confier à leur tante, Claire Dearing (Bryce Dallas Howard), la directrice des opérations de Jurassic World.

Mais Claire les néglige, trop occupée à recevoir le Comité Administratif d’InGen, alarmé par la baisse de fréquentation du parc. Il faut proposer de la nouveauté aux visiteurs : des dinosaures inédits et plus effrayants. Claire rend compte de la réunion à Masrani. Celui-ci lui révèle que les généticiens du parc ont déjà résolu le problème : en secret, ils ont créé l’Indominus Rex, un dinosaure carnivore hybride, à partir d’un embryon de Tyrannosaure. Pour d’évidentes raisons, le monstre transgénique est maintenu à l’écart, dans la zone interdite au nord de l’île, dans un enclos sur mesure. Avant de présenter l’Indominus au public, Masrani insiste pour que Claire sollicite l’avis d’Owen Grady (Chris Pratt) ; il a réussi à dresser les féroces Vélociraptors, qu’il essaie de protéger de la convoitise de son chef de la sécurité, Vic Hoskins (Vincent D’Onofrio). Owen accepte bon gré mal gré de suivre Claire, pour s’assurer que l’Indominus Rex sera inoffensif pour les visiteurs. Mais le dinosaure hybride possède une intelligence adaptée à sa nature de prédateur. Une catastrophe imminente se prépare, juste au moment où Zach et Gray s’aventurent hors des limites permises du parc, aux commandes d’une gyrosphère…

 

Jurassic World 02

La critique :

Comme le temps passe… Il y a 22 ans, Steven Spielberg adaptait le roman Jurassic Park de Michael Crichton, ravivait l’intérêt du public pour les dinosaures et créait une révolution technologique sans précédent : grâce à l’utilisation judicieuse et inédite des images de synthèse, la représentation ultraréaliste des « terribles lézards » ayant régné sur la Terre amorça la transition du Cinéma vers le tout-numérique. Pourtant, il y eut un contrecoup ; si le plus sombre et effrayant Le Monde Perdu, suite du film toujours signée Spielberg en 1997, eut encore du succès, Jurassic Park III, sorti en 2001, réalisé par Joe Johnston (et produit par Spielberg occupé à d’autres projets), marqua un coup d’arrêt. Le film semblait avoir été écrit en pilotage automatique, rassemblant des scènes éparses du roman de Crichton autour d’un vague script similaire à celui du Monde Perdu, en limitant l’aspect horrifique de ce dernier. Résultat, ce troisième opus eut des scores très décevants au box-office 2001, et depuis lors, la saga des dinosaures semblait perdue dans les limbes. Il fallait un nouveau départ… Après des rumeurs concernant un script complètement fou, co-écrit par John Sayles (ancien complice iconoclaste de Joe Dante), mettant en vedette des hybrides humains-dinosaures utilisés à des fins militaires (on peut trouver sur le Net le design conceptuel de ces monstres), l’annonce officielle d’une nouvelle aventure tournée en 2014 avait de quoi intriguer. Steven Spielberg s’implique toujours comme producteur exécutif, sous la bannière de son studio Amblin, s’associant à Universal et au studio Legendary Pictures, familier des grands monstres puisqu’on doit à cette même société Pacific Rim de Guillermo Del Toro et le nouveau Godzilla, sorti l’an dernier. Officiellement titrée Jurassic World, cette suite relançant la saga initiée par le défunt Michael Crichton suscitait des interrogations. Un nouveau réalisateur de 38 ans, Colin Trevorrow, totalement inconnu dans nos contrées, héritait donc de la mise en scène de ce blockbuster attendu au tournant. Auteur d’une comédie de science-fiction primée à Sundance, Safety Not Guaranteed, Trevorrow (véritable sosie de David Fincher) avait retenu l’attention de Spielberg. Le « boss » barbu n’ayant pas généralement pour habitude de choisir n’importe qui pour ses productions maison, on était curieux de savoir comment Trevorrow allait « dompter » le monstre Jurassic World.

Bonne pioche : sans être d’une originalité confondante, Jurassic World s’avère un bon blockbuster estival bien troussé, retrouvant le souffle du premier film, tout en ajoutant ça et là quelques éléments originaux à de multiples « œufs de Pâques », à l’égard des fans. De quoi faire plaisir à ceux qui craignaient une simple redite des recettes ayant fonctionné. Soyons sincères : le film assume sans complexe son statut de grosse série B, propre à la série, et joue sans cesse sur des images familières. Les Vélociraptors, le T-Rex, les systèmes de sécurité qui lâchent, les généticiens irresponsables, les enfants en danger coincés dans un véhicule… Tout ceci est familier pour le public qui garde sans doute à l’esprit les répliques du Docteur Malcolm dans Le Monde Perdu : « C’est toujours pareil au début : « ooh ! aaaah ! c’est merveilleux ! » Et après, bien sûr, il y a les cris, la panique et le sauve-qui-peut général… ». Les nombreux clins d’œil aux fans de la saga jouent sur des images familières, glissées au détour d’une scène : la statue de John Hammond, la porte « King Kong », Mr. ADN, le dilophosaure cracheur, la chèvre offerte au T-Rex, ou les Jeeps rouge et blanc sont autant d’éléments venant titiller la fibre nostalgique, sans pour autant envahir le récit. Le facteur sympathie du film vient en fait d’ailleurs : les scénaristes (dont le binôme Rick Jaffa – Amanda Silver, qui avaient su de la même façon moderniser une autre saga, La Planète des Singes, en 2011) ont ramené un élément narratif important du film original, curieusement oublié dans les suites : une mise en garde sur les dangers de la génétique soumise au capitalisme effréné, autant qu’une réflexion sur le processus de mise en scène permettant une mise en abyme sur la création des films estampillés « Jurassic« .

 

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Dans Jurassic Park, le cinéma de Spielberg évoluait aussi, proposant pour la première fois de sa carrière un véritable débat éthique entre les personnages, à l’attention du spectateur ; le cinéaste établissait un parallèle entre la recherche génétique et les nouvelles technologies exploitées pour les effets visuels de ce même film. Jurassic Park avait ainsi marqué un changement chez Spielberg, n’hésitant plus, dans chacun de ses films suivants jusqu’à aujourd’hui, à aborder frontalement des questionnements éthiques et moraux auparavant absents de sa filmographie. Mais ces questionnements avaient été succinctement évoqués, ou évacués, dans les suites. Trevorrow, avec le soutien du maestro, les ramène frontalement dans Jurassic World, à raison, à une époque où des sociétés privées surpuissantes (Monsanto, pour ne citer que celle-ci) ne cessent de « bidouiller » le vivant pour le profit, et s’approprient les richesses naturelles sans discernement, avec des conséquences catastrophiques (relire un autre roman de Crichton, moins connu, sur ce sujet : Next). Et Jurassic World suit le modèle de Jurassic Park. Le procédé de la mise en scène du parc d’attractions était décortiqué, chaque personnage devenant l’alter ego des intervenants du film : John Hammond devenait un double de Steven Spielberg, Ian Malcolm était celui de Michael Crichton, les paléontologues représentaient le point de vue des experts des effets spéciaux « à l’ancienne » (comme le grand Ray Harryhausen et son héritier spirituel, Phil Tippett), les généticiens d’InGen étaient les petits génies informatiques du studio ILM… et les enfants représentaient le public ciblé par le film ! Jurassic Park, le parc d’attraction de la fiction, et Jurassic Park, le film bien réel, ne faisaient plus qu’un. Jurassic World prolonge l’idée : ce parc faisant suite au parc original ne fait qu’un avec ce film plongeant directement ses racines dans celui de Spielberg… et questionne du même coup la légitimité de cette suite. A une époque où le public est saturé de blockbusters envahis par les monstres réalisés en numérique, quel intérêt peut-il encore trouver à voir des dinosaures qu’il connaît par cœur, le moindre documentaire (Sur la Terre des Dinosaures, par exemple) ayant exploité à outrance l’imagerie de Jurassic Park ? Le public est vite blasé par ce « toujours plus » propre à toutes les suites de films américains, et il est assez logique de voir, dans le film, les repreneurs d’InGen se creuser les méninges pour attirer leur public avec de nouvelles « attractions » plus terrifiantes… Ce côté « mise en abyme » du film est d’autant plus pertinent qu’on sait que Spielberg, comme ses confrères du cinéma américain, est obligé de chercher des fonds à l’étranger (effet de la crise financière et de la mondialisation oblige) pour financer ses films ; le studio DreamWorks, qu’il a fondé, est maintenu à flots par un partenariat financier avec un studio hindou, par exemple… et ici, Amblin, le studio historique du réalisateur-producteur, partage le financement du film avec des investisseurs chinois. S’il n’est pas étonnant que le film établisse un parallèle entre la situation du studio de Spielberg, et la situation du parc géré par un financier moyen-oriental pratiquant une surenchère aux effets désastreux, en revanche, le sous-texte « autocritique » carrément masochiste qu’entretiennent Jurassic Park et Jurassic World, à plus de vingt ans d’écart, reste assez audacieux pour des films soi-disant conçus pour la distraction et le popcorn…

 

Jurassic World 01

Rien à redire sur les nombreux morceaux de bravoure qui parcourent Jurassic World. Nous sommes en terrain familier, et les dinosaures retrouvent le pouvoir de fascination et de terreur qu’ils n’ont, à vrai dire, jamais perdu. Certes, le choc n’est plus aussi grand qu’à l’époque de Jurassic Park, et Trevorrow n’est pas Steven Spielberg. Le film n’est pas exempt de défauts : le déroulement des évènements est parfois assez prévisible, et certaines incrustations numériques des dinos pas toujours réussies (les remarquables effets animatroniques du studio de feu Stan Winston semblent avoir été hélas oubliés, malgré le succès de cette technique dans les trois premiers films). Reste que le spectacle est garanti, le réalisateur trouvant quand même de bonnes idées rendant crédibles cet univers techno-préhistorique. Les personnages humains ne sont pas négligés, et Chris Pratt confirme le capital sympathie remporté l’année précédente avec Les Gardiens de la Galaxie ; à l’aise dans les cascades, et doté d’une présence tranquille, le jeune acteur se place en héritier légitime d’Harrison Ford. Pas étonnant que les rumeurs en font le successeur favori de Spielberg pour un éventuel reboot d’Indiana Jones… La relation entre les deux gamins, le grand frère et le petit frère, est aussi bien décrite. Les vraies stars restant quand même les dinosaures, ceux-ci sont à la fête ! L’Indominus est une belle saleté dotée d’un pouvoir de caméléonisme digne du Predator de John McTiernan, référence explicite quand le monstre démolit des pelotons entiers de soldats dans la jungle du parc – en moins gore, tout de même. Le réalisateur signe aussi une impressionnante attaque de ptérosaures, digne des Oiseaux d’Hitchcock, sur les milliers de touristes. Une séquence assez violente pour un film familial, et très impressionnante… surtout quand une pauvre assistante connaît une mort aussi violente qu’ironique entre un Ptéranodon et le monstrueux Mosasaure, sorte de crocodile marin géant des plus gloutons ! Un gag suggéré par Spielberg se permet même de célébrer les 40 ans des Dents de la Mer d’une façon caustique : le requin blanc qui fit cauchemarder les spectateurs servi n’est plus qu’un petit amuse-gueule pour le monstre marin… Les dinosaures les plus emblématiques de la saga sont, quant à eux, réutilisés de façon judicieuse : les Raptors, dressés par le héros, n’en sont pas moins dangereux. Voir cette séquence où ils massacrent des mercenaires, scène rappelant le carnage dans les hautes herbes du Monde Perdu, mais ici filmée à la façon d’un found footage : scène brève, crue et très efficace. Il est aussi très amusant de les voir agir en véritable commando, tiraillés entre leur nature et leur conditionnement. Et que les fans du Tyrannosaure se rassurent : Colin Trevorrow ne l’a pas oublié. Le T-Rex sait se faire attendre pour sauver la situation, dans un homérique combat final où les « vrais » dinosaures se liguent contre le monstre transgénique qui croit faire la loi chez eux !

Voilà de quoi garantir un spectacle hautement sympathique, et la remise à zéro des compteurs d’une saga qui retrouve une seconde jeunesse bienvenue. Tout le monde étant satisfait (le film est parti pour damer le pion aux super-héros, au box-office mondial), on attend de voir la suite des opérations. Ne reste à espérer que Colin Trevorrow, ou son successeur, saura trouver l’approche originale qui permettra à la saga dinosaurienne lancée par Steven Spielberg de ne pas se répéter. En attendant, profitez du spectacle !

 

Ludovicosaurus Fauchirex Giganticus.

 

 

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La fiche technique :

Réalisé par Colin Trevorrow ; scénario de Rick Jaffa & Amanda Silver, et Colin Trevorrow & Derek Connolly, d’après les personnages créés par Michael Crichton ; produit par Patrick Crowley, Frank Marshall et Christopher Raimo ; producteurs exécutifs : Jon Jashni, Steven Spielberg et Thomas Tull (Amblin Entertainment / China Film Co. / Legendary Pictures / Universal Pictures)

Musique : Michael Giacchino, thème de Jurassic Park écrit par John Williams ; photo : John Schwartzman ; montage : Kevin Stitt

Décors : Ed Verreaux ; costumes : April Ferry et Daniel Orlandi

Effets spéciaux de plateau : Michael Meinardus ; effets spéciaux visuels : Tim Alexander, Martyn « Moose » Culpitt et Philippe Theroux (ILM / Hybride Technologies / Image Engine Design / Legacy Effects / Pixel Liberation Front / Scroggins Aviation / Skywalker Sound) ; cascades : Chris O’Hara

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 04

Caméras : Arriflex 435, Panavision 65 HR, Panavision Panaflex Millennium XL2, Platinum et Panaflex System 65, et Red Epic Dragon

Retour vers le Futur (dans le Passé) – 1955 : MOONFLEET (LES CONTREBANDIERS DE MOONFLEET)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes maintenant en 1955, et le monde a considérablement changé… Hé, Doc, c’est le pied ! 1955, c’est l’année où nous avons aidé mes parents à tomber amoureux, où je suis venu du Futur, où j’ai inventé le skate-board et le rock’n roll, où ma mère… euh… rien du tout… et où je suis re-revenu du Futur pour que vous m’envoyez à l’époque du Far-West !

Ah oui, 1955, année familière des fans de Retour vers le Futur, donc… et dans le monde réel, la 2ème Guerre Mondiale a laissé la place aux premières années de la Guerre Froide, opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique ; témoins de ce changement d’époque, les pays européens, qui se reconstruisent petit à petit et forment deux « blocs » opposés – notamment l’Allemagne désormais coupée en deux (la RFA à l’Ouest, la RDA à l’Est). Epoque de (très relative) stabilité et de modernité, où plane quand même sur les têtes la menace des bombes atomiques et des espions du camp opposé… Et pendant que les adultes se posent de graves questions, la jeunesse bouillonne au son de nouvelles musiques qui déroutent leurs parents – notamment le Rock’n Roll !

Bref rappel de quelques dates marquantes de cette année : en France, le gouvernement de la IVe République, à peine sorti de l’échec de la Guerre d’Indochine, se prend les pieds dans une guerre sans nom, en Algérie, où les voix s’élèvent pour réclamer l’indépendance. 5000 soldats français sont engagés dans l’Opération Véronique, dans le massif des Aurès, le 19 janvier. Pierre Mendès-France, président du Conseil, démissionne de ses fonctions à la tête du gouvernement le 2 février, et il est remplacé le 23 février par Edgar Faure. La situation empirera avec les tueries commises le 20 août dans le Constantinois ; en représailles des attaques indépendantistes du FLN, l’Armée Française et des civils pieds-noirs armés répondront avec violence contre les populations musulmanes.

En politique, on suit aussi avec attention la conférence du Sommet de Genève, du 18 au 23 juillet, rassemblant les « quatre grands » (USA, Grande-Bretagne, URSS et France) sur la paix et la sécurité internationale. Les grandes puissances ont de quoi parler, entre l’invasion du Sinaï égyptien prévue par Israël par le ministre de la défense David Ben Gourion avec le général Moshe Dayan (18 février), l’ouverture de la conférence de Bandung, qui permet aux anciens pays colonisés de faire entendre leurs voix et leur volonté d’indépendance (17 au 24 avril), et la signature du Pacte de Varsovie ralliant l’URSS et ses pays satellites autour d’un programme commun de défense militaire (et nucléaire) opposé à celui des forces de l’OTAN. Cette année-là, il y a aussi la démission de Sir Winston Churchill, le 1er Ministre Britannique, malade, remplacé par Sir Anthony Eden (12 avril). Le 19 septembre, en Argentine, le colonel Juan Person est contraint de s’exiler. Le 26 octobre 1955, au Sud-Viêtnam, Bao Dai est renversé par Diêm, allié politique des américains ; il proclame la République du Viêtnam. Le 1er décembre, à Montgomery (Alabama, USA) une femme nommée Rosa Parks monte dans un bus ; fatiguée, elle refuse de s’asseoir sur les places « réservées aux Noirs » ; le 5 décembre, sous l’impulsion du révérend Martin Luther King, le boycott des bus de Montgomery alerte l’opinion publique américaine sur les droits civils bafoués des citoyens afro-américains, victimes du racisme ambiant dans les états du sud des USA. 

D’autres événements, encore, marquent le changement d’époque : aux USA, l’ouverture du premier restaurant fast-food McDonald’s à Des Moines, le 15 avril, et l’ouverture du premier Disneyland en Californie le 17 juillet 1955. En France, on salue le vol d’essai réussi de l’avion de ligne Caravelle, le 27 mai, et l’arrivée de la mythique Citroën DS en octobre. Les sportifs se passionnent pour Juan Manuel Fangio, trois fois vainqueur du Championnat du Monde de Formule 1, et Louison Bobet, vainqueur au Tour de France. Il y a aussi le drame des 24 Heures du Mans, le 11 juin, quand la Mercedes de Pierre Levegh sort de la piste et s’écrase dans les tribunes (82 morts). La jeunesse pleure la mort de James Dean, révélé par les films A l’Est d’Eden et La Fureur de Vivre (Rebel Without a Cause) ; l’acteur de 26 ans venait de finir de tourner Géant ; il meurt au volant de sa Porsche dans un accident de la route le 30 septembre. D’autres personnalités marquantes décèdent en 1955 : notamment les écrivains Paul Claudel (23 février) et Thomas Mann (12 août), le compositeur Arthur Honegger (27 novembre), et le grand mathématicien-physicien Albert Einstein, qui quitte notre dimension espace-temps le 18 avril.

1955, c’est aussi une année de musique ; la communauté des jazzmen se prend de passion pour les compositions de Miles Davis, et, en France, les familiers du quartier Saint-Germain suivent Boris Vian ; on apprend aussi la triste nouvelle du décès du légendaire Charlie « Yardbird » Parker, le fondateur du be-bop, emporté par une overdose à seulement 33 ans. On célèbre le retour d’Edith Piaf sur scène, à l’Olympia, et on découvre la Chanson pour l’Auvergnat de Georges Brassens. Aux USA, le Rock’n roll débarque en force. Elvis Presley est le chef de file, avec Hound Dog (interprété le 5 avril à la TV) et Mystery Train ; citons aussi Little Richard (Tutti Frutti), Chuck Berry (Maybellene, en attendant Johnny Be Good - Marty McFly, on pense à toi !), Bill Haley & The Comets (dont le tube Rock Around the Clock domine la bande son du film Graine de Violence / Blackboard Jungle), Fats Domino, Bo Diddley, en attendant Johnny Cash ou Jerry Lee Lewis… L’émergence de ce nouveau genre musical déchaîne les passions des teenagers et des greasers (les « blousons noirs »), et affolent parents et ligues de vertu.

Côté cinéma, c’est l’opulence des années fastes, synonymes d’ambiance « Dernière séance » où, dans les grandes villes, les salles de cinéma sont plus luxueuses, les ouvreuses pimpantes et les films plus chatoyants. Place au Technicolor et à l’Eastmancolor, véritables feux d’artifices de couleurs rutilantes à souhait ! Place au format Cinémascope, qui offre plus de grand spectacle en étirant les images ! Il faut bien cela pour persuader les spectateurs de sortir, une machine infernale les retenant chez eux : la télévision. Beaucoup de films américains, d’ailleurs, brocardent cette année-là le petit monde de la télé, ses faux semblants et ses diktats publicitaires… Quoiqu’il en soit, le « cinoche » nous gâte en 1955 ; le Festival de Cannes et les Oscars récompensent le drame Marty de Delbert Mann (qui obtient la toute première Palme d’Or) ; à Cannes, on fait des pieds et des mains pour apercevoir une starlette française nommée Brigitte Bardot ; et on constate que la belle Grace Kelly passe beaucoup de temps à Monaco, aux côtés du Prince Rainier. Le réalisateur danois Carl Theodor Dreyer est quant à lui récompensé du Lion d’Or au Festival de Venise, pour Ordet.

Du côté américain, Alfred Hitchcock joue gagnant sur tous les tableaux ; il signe la comédie macabre Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry), avec la nouvelle venue Shirley MacLaine et ses voisins aux prises avec un cadavre encombrant, et le caper movie La Main au Collet (To Catch a Thief), qui réunit sur la Côte d’Azur Cary Grant et Grace Kelly. Et, dans le même temps, « Hitch » joue les maîtres de cérémonie caustiques de sa série télévisée, Alfred Hitchcock Présente, dont il signe plusieurs épisodes de qualité. Les westerns ont la côte, pour la plus grande joie des gamins qui rêvent de grande aventure, de bagarres et de coups de feu héroïques : ils ont le choix entre Kirk Douglas, L’Homme qui n’a pas d’étoile chez King Vidor ; James Cagney, véritable inspirateur de Clint Eastwood dans A l’ombre des potences (Run for cover) de Nicholas Ray ; ou Clark Gable et Robert Ryan, alias Les Implacables (The Tall Men). Citons surtout les excellents westerns d’Anthony Mann : L’Homme de la Plaine (The Man from Laramie) avec James Stewart en quête de vengeance fraternelle, et La Charge des Tuniques Bleues (The Last Frontier) avec le massif Victor Mature jouant les éclaireurs pour l’U.S. Cavalry. Hors du western, on va rire devant les frasques de Jerry Lewis et Dean Martin (Artistes et Modèles) et, grâce à Billy Wilder, on fantasme devant Marilyn Monroe,  l’affriolante voisine de Sept Ans de Réflexion (The 7 Year Itch) et sa jupe aérée sur une rame de métro… Gene Kelly danse en patins à roulettes et Cyd Charisse affole une salle de boxe dans Beau Fixe sur New York (It’s Always Fair Weather). On découvre Joan Collins en princesse égyptienne ambitieuse et manipulatrice dans le péplum d’Howard Hawks La Terre des Pharaons. On pleure devant la romance contrariée de Jane Wyman, grande bourgeoise amoureuse de son jardinier (Rock Hudson) dans le beau mélodrame de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet. On sourit de bon cœur devant les deux films que livre le grand John Ford, cette année-là : Permission jusqu’à l’aube (Mr. Roberts), avec Henry Fonda, James Cagney et Jack Lemmon ; fâché avec Fonda, Ford quittera le tournage et enchaînera avec le très bon Ce n’est qu’un au revoir (The Long Grey Line), où Tyrone Power et la belle Maureen O’Hara veillent sur le destin des jeunes cadets de West Point. Hors du système des studios, les spectateurs découvriront les dernières perles du Film Noir : Orson Welles part en Europe tourner Mr. Arkadin ; Robert Aldrich signe En 4ème Vitesse (Kiss Me Deadly), polar énergique dont les dernières scènes basculent dans la SF apocalyptique ; devant les caméras de Charles Laughton, Robert Mitchum est un inoubliable pasteur tueur en série dans La Nuit du Chasseur ; et on remarque les débuts prometteurs d’un jeune cinéaste de New York : Stanley Kubrick, auteur du Baiser du Tueur.

En France, le public se passionne pour les grands films en costumes d’époque : c’est ainsi qu’on va voir Jean Gabin en maître d’œuvre du French Cancan coloré et chamarré mis en scène par Jean Renoir, ou Michèle Morgan séduite par Gérard Philipe dans Les Grandes Manœuvres de René Clair. Sacha Guitry met en scène sa version de Napoléon. Le grand Max Ophuls termine sa carrière en offrant un beau rôle à Martine Carol en Lola Montès, aux côtés de Peter Ustinov ; mais le film sera un échec public. Hors des grandes reconstitutions, on s’aventure aussi avec succès dans le Film Noir et le thriller. Blacklisté aux Etats-Unis, Jules Dassin arrive en France et signe l’excellent Du Rififi chez les Hommes, tandis qu’Henri-Georges Clouzot terrifie les spectateurs avec ses Diaboliques, Simone Signoret et Paul Meurisse, faisant vivre un enfer à la pauvre Véra Clouzot dans ce film qui rivalise avec les meilleurs Hitchcock. Le tour du monde cinématographique 1955 se poursuit chez nos voisins anglais, où l’on apprécie Les Briseurs de Barrage de Michael Anderson, minutieuse reconstitution d’un des exploits de la RAF durant la 2ème Guerre Mondiale ; les amateurs de Shakespeare suivent Laurence Olivier en Richard III ; ceux qui préfèrent les films romantiques saluent Katharine Hepburn, vieille fille amoureuse d’un bel Italien dans le Summertime (Vacances à Venise) de David Lean ; et l’on rit aux bévues du gang de bras cassés menés par Alec Guinness (dont le débutant Peter Sellers), ridiculisés par une mamie londonienne dans Tueurs de Dames d’Alexander Mackendrick. Le cinéma international compte par ailleurs d’autres fleurons, marquant la reconnaissance de grands maîtres parmi les cinéastes : Akira Kurosawa (Vivre dans la Peur) et Kenji Mizoguchi (L’Impératrice Yang-Kwei Fei) au Japon, Federico Fellini (Il Bidone) en Italie, et Ingmar Bergman (Sourires d’une nuit d’été) en Suède enthousiasment critiques et cinéphiles. 1955 sera aussi l’année d’un des ultimes barouds d’un très grand cinéaste, injustement négligé à Hollywood. Fritz Lang signe un des plus beaux films d’aventures de l’époque, Moonfleet (Les Contrebandiers de Moonfleet), sorti le 24 juin 1955 aux Etats-Unis.

 

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1757. Un jeune garçon, John Mohune (Jon Whiteley), arrive à Moonfleet, petite ville de la côte du Dorset en Angleterre. En pleine nuit, le garçonnet passe à côté du cimetière local, d’où émerge une main… Terrifié, John trébuche et s’assomme. Recueilli par des hommes patibulaires, il fait la connaissance de Jeremy Fox (Stewart Granger), l’homme auprès de qui sa défunte mère, ancien amour de jeunesse, l’a envoyé. Jeremy et le jeune garçon sympathisent, mais l’étrange gentleman essaie de se débarrasser de lui, sans violence. Mais l’enfant, obstiné, découvre que son nouvel ami s’est approprié l’ancienne demeure de sa famille, menant une vie dissolue auprès de Lord et Lady Ashwood (George Sanders et Joan Greenwood), des nobliaux corrompus, tout en ayant une liaison avec Mrs. Minton (Viveca Lindfors). John se tourne vers le Pasteur Glennie (Alan Napier), qui lui raconte les origines de son aïeul Barbe-Rousse, un sinistre chevalier qui aurait caché un trésor connu de lui seul. Si John récupérait le trésor en question, il pourrait récupérer sa fortune et sa demeure ; mais Jeremy, qui n’est autre que le chef de la bande de contrebandiers recherché par les autorités, a une autre idée en tête…

 

Moonfleet 01

Fritz Lang n’est pas un débutant, quand il attaque le tournage de Moonfleet. Le cinéaste viennois a 64 ans, une carrière remarquable s’étendant sur plus de trois décennies, il est respecté et admiré pour son œuvre (les jeunes critiques des Cahiers du Cinéma défendent bec et ongles chacun de ses films)… mais, aux Etats-Unis où il s’est réfugié quand l’Allemagne bascula dans le nazisme 22 années plus tôt, le cinéaste viennois est déconsidéré. De quoi être amer pour celui qui a été l’un des fleurons du cinéma expressionniste allemand, un conteur visuel hors pair et un observateur bien pessimiste de la nature humaine. Le langage cinématographique de Fritz Lang, ses avancées techniques et son goût pour les territoires imaginaires continuent d’influencer les cinéastes par-delà les âges. C’est bien simple : sans ses œuvres, tout un pan du cinéma aurait disparu. Les thrillers et Films Noirs lui doivent tout (Alfred Hitchcock lui-même s’inspira de ses œuvres allemandes pour définir sa propre « architecture » cinématographique, et William Friedkin reconnaît toujours son influence sur sa thématique) ; sans le Docteur Mabuse filmé par Lang (dont le terrifiant Testament du Docteur Mabuse, cri d’alarme à peine masqué de l’annexion de l’Allemagne par les Nazis), pas d’Hannibal Lecter présent dans Dragon Rouge et Le Silence des Agneaux ; les plus jeunes fans des trilogies adaptées de Tolkien par Peter Jackson ignorent sans doute le premier grand film d’heroic fantasy, Les Niebelungen, mis en scène par Lang en 1924 ; les représentations des tueurs en série à l’écran doivent beaucoup à M le Maudit, avec un Peter Lorre halluciné (et probable ancêtre de Gollum !) ; et la science-fiction d’anticipation ne serait pas la même sans le démesuré et controversé Metropolis, influençant les futurs Blade Runner de Ridley Scott, RoboCop de Paul Verhoeven, la trilogie Batman de Christopher Nolan… et même encore cette année les images de la Citadelle de Mad Max : Fury Road de George Miller ! Steven Spielberg ne sera pas en reste, s’inspirant de Lang aussi bien pour Minority Report qu’Indiana Jones et le Temple Maudit. Phénoménal héritage que Lang, décédé en 1976, ne pourra pas voir… En attendant ces reconnaissances futures, le cinéaste viennois fait grise mine, maltraité par le milieu professionnel américain. Moonfleet exprimera bien, à sa façon, cette situation où on le cantonne à des films « mineurs »… Un terme bien relatif pour un film magnifique, hélas renié par son principal auteur.

Interviewé sur le film, Lang ne semblait pas le porter dans son cœur, considérant Moonfleet comme une simple commande effectuée pour un grand studio. Il faut cependant se souvenir que Lang, dès son arrivée aux Etats-Unis, souffrit toujours de l’interventionnisme de patrons de studio soucieux de caresser le public dans le sens du poil. Le pessimisme de Fritz Lang sur la nature humaine ne les intéressait pas, et il était difficile, voire impossible, pour le cinéaste de venir déranger les certitudes du public américain tranquillisés par les happy ends et les leçons de morale bienveillantes. Plusieurs de ses films se verront ainsi obligés de conclure sur une coda rassurante (voir les fins de Furie, La Femme au Portrait ou Le Secret derrière la Porte), au grand dam de Lang. Et, s’il lui arriva par la suite de pouvoir mener ses films où il l’entendait, il voyait ceux-ci condamnés aux conditions de production des petites séries B, au mépris des critiques américains et à l’échec public ; voir son excellent et radical House by the River, d’une noirceur absolue, mais jeté aux oubliettes à sa sortie. Dur à encaisser pour le grand maître du grand cinéma allemand des années 1920. Le savoir-faire de Lang était toujours là, cependant, et le succès d’un film comme Règlement de Comptes (The Big Heat,1954) le maintenait en selle.

 

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Avec Moonfleet, Lang travailla pour la MGM et le producteur John Houseman, un ancien associé d’Orson Welles pour adapter très librement le roman de John Meade Falkner, un auteur anglais du début du 20ème Siècle, également poète et homme d’affaires dans une compagnie d’armement. Le récit perpétrait les traditions du grand roman historique et de l’aventure initiatique, dans la tradition de Robert Louis Stevenson, et sa fameuse Île au Trésor. Un jeune garçon au grand cœur, des forbans impitoyables, un trésor, des complots… tout ce qui peut alors exciter l’imagination des jeunes lecteurs est ici présent dans le livre de Falkner. Du matériau solide pour Fritz Lang, qui revenait là à ses amours de jeunesse pour la lecture des romans d’aventure, comme ceux de Jules Verne, mais avec un regard adulte en accord avec ses thèmes de prédilection. Le scénario définitif s’éloignera délibérément du roman, ajoutant à la quête du petit John Mohune (excellent Jon Whiteley) l’histoire d’amitié qui le lie au chef des brigands, Jeremy Fox, inventé pour le film. Un personnage créé pour l’acteur britannique Stewart Granger, belle gueule un rien dandy devenu en quelques films le successeur désigné d’Errol Flynn comme héros de film de cape et d’épée ; les succès de Scaramouche et du Prisonnier de Zenda avaient conforté son image de séducteur athlétique et héroïque. Plus ambigu, le personnage de Fox permit à Granger d’étoffer son image de star en costume… malheureusement pour lui, Granger ne sortira jamais de ce genre de rôle et sa carrière stagnera. Reste que, sous la direction de Lang, l’acteur livra ici une de ses meilleures prestations, jouant sur les faux-semblants cultivés par son personnage.

Peu de choses à dire sur le tournage de Moonfleet, tout juste dérangé par la visite impromptue d’un James Dean assez malpoli selon les souvenirs de Granger. Lang, lui, devra se plier aux exigences d’un tournage en couleurs au format CinémaScope, qu’il n’aimait guère – et qui inspirera une réplique célèbre du Mépris, de Jean-Luc Godard. Ironique et un rien sévère, le cinéaste devenu acteur y rappelait que ce format « n’est pas fait pour les hommes, mais pour les serpents et les enterrements. » Un peu injuste, car Lang sut tirer le meilleur de l’image horizontale du Scope, l’ancien étudiant en peinture et architecture donnant à Moonfleet des tableaux d’une beauté magnifiée par ce format. Lang, hélas, garda surtout du tournage un souvenir mitigé, résultat de ses conflits avec Houseman voulant un film « familial » assez peu compatible avec la noirceur du ton. De guerre lasse, Lang dut laisser passer l’ajout d’un happy end malvenu ; après la mort de Fox, emporté sur une barque sous le regard de John, fut donc ajoutée une scène optimiste où le gamin ouvrait les portes de son domaine, sous l’œil paternaliste du bon pasteur. Contredisant la scène précédente, John déclarait attendre le retour de son ami Fox qu’il venait de voir mourir. Fin totalement illogique donc, mais qui, magie du montage oblige, marque moins les esprits que la séparation finale entre les deux héros…

 

Moonfleet 02

Il faut dire que Lang, le maitre borgne (résultat d’un accident de tournage sur Metropolis), aura entretemps fait basculer son récit de contrebandiers dans un univers de pur Fantastique, composant des tableaux visuels sublimes. Avec le chef-opérateur Robert Planck et une équipe artistique de tout premier plan, Lang, en digne héritier de Feuillade et Murnau, créa tout un monde gothique hanté par des images promptes à enflammer l’imagination – et à terroriser - un gamin solitaire : cadavre d’un pendu à la croisée des chemins, traversée nocturne d’un cimetière dominé par un archange au regard laiteux, petite église battue par les vents où domine l’imposante effigie de l’ancêtre familial, périlleuse descente dans un puits sans fond… Cette ambiance gothique, annonciatrice des meilleurs films Hammer, voir de certains Tim Burton (Sleepy Hollow en tête), mêlée à des éléments romanesques donne au film son charme particulier, celui d’un voyage initiatique d’un orphelin en quête de père, et sa découverte du monde des adultes rongé par la corruption. Lang nous donne, en cette année 1955, l’un des portraits d’enfants les plus attachants qui soient, à l’instar des gamins de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, tourné à la même époque. Le jeune Jon Whiteley joue juste, évitant la mièvrerie ou l’optimisme béat généralement attribué aux enfants dans les films hollywoodiens ; candide mais pas stupide, honnête et gentleman avant l’âge, le petit John fait preuve d’un respect de l’étiquette qui amuse ou étonne les adultes, ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de réagir comme un enfant de son âge. Et son attachement instinctif à Jeremy Fox permet à Lang de décrire une relation complexe d’amitié (tempérée par la duplicité de l’adulte) et une émouvante rédemption finale. Fox, quant à lui, reste un personnage typiquement « langien » ; marqué dans sa chair par le Destin, il s’est abîmé dans le désir de vengeance (semblable à cela au personnage de Spencer Tracy dans Furie) en s’appropriant les biens de ceux qui l’ont jadis humilié, et en jouant sur tous les tableaux sociaux – associé d’un couple d’aristocrates décadents (dont le grand George Sanders, toujours parfait dans ce genre de rôle) ou chef d’une bande de contrebandiers – ; un comportement suicidaire, dont la mécanique est déjouée par l’affection sans bornes que lui porte John, même quand Fox le manipule.

 

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La mise en scène de Fritz Lang tire le meilleur des contraintes techniques imposées par la couleur et le format Scope ; il eut beau s’en défendre, le cinéaste sut donner, on l’a dit, une atmosphère unique dans ce film d’aventures « à l’ancienne ». Grand utilisateur de formes et de symboles, Lang trouva dans Moonfleet de quoi lier le fond et la forme. Lang ne filme pas, à vrai dire, il peint des scènes vivantes toutes droit sorties des tableaux des maîtres romantiques anglais, Joseph Turner (pour les séquences nocturnes) et John Constable (pour leurs contrepoints diurnes), utilisant une palette de couleurs adéquates : les puissants de ce monde, Fox, les aristocrates et les militaires, portent des couleurs vives et chatoyantes, faussement rassurantes ; les gens du commun et John ont quant à eux des couleurs sombres, les contrebandiers appartenant au « monde d’en-dessous » adoptent quant à eux des couleurs terreuses, primitives. Lang créa aussi des motifs visuels récurrents typiques de son cinéma, le CinémaScope de Moonfleet privilégiant des formes circulaires et semi-circulaires omniprésentes.

L’arc de cercle est lié au monde des contrebandiers : quant John se réveille, les figures grotesques des crapules se penchent sur lui, disposés sous cette forme, les rapprochant des démons et gargouilles médiévales gardiens du Monde des Enfers. Un monde souterrain d’épreuves et de révélations pour le petit garçon, qui, plus tard, surprendra Jeremy Fox en chef de ces voleurs au fond d’une caverne. La révélation se fera, là aussi, sous une arche semi-circulaire plaçant Fox au-dessus de la masse des contrebandiers, pour mieux signaler son ascendant sur eux, et le mettre en porte à faux entre ce monde primitif et la « Civilisation » du dessus. Les images circulaires, elles, sont liées aux pulsions et aux passions : ainsi, une pulpeuse gitane (la danseuse française Liliane Montevecchi) aguiche Fox et les nobliaux avinés, tournoyant sur leur table en un flamenco déchaîné. Pulsion sexuelle évidente, que Fox satisferait sans doute tout de suite si John n’arrivait pas en trouble-fête à ce moment-là… Plus tard, le duel entre Fox et Elzevir Block (Sean McClory), un contrebandier rebelle, devient une chorégraphie géométrique parfaite, la brute s’emparant d’une hallebarde qu’il fait tournoyer dans la taverne. Le cercle de vie et de passion sexualisée devient ici son contraire, une menace de mort. Eros et Thanatos ne sont jamais loin chez Fritz Lang. Le cercle, enfin, réapparaîtra dans le climax du film : la descente de John dans le puits pour récupérer le diamant convoité par Fox, qui maintient la corde du seau dans lequel se glisse le gamin. Le parcours initiatique de celui-ci est complété, le rôle symbolique du puits aidant en cela. C’est l’endroit d’où l’on puise la Vie (l’eau) mais où la Mort rôde (risque de chute dans les ténèbres), mais c’est aussi l’endroit des secrets (le diamant enfoui) et des révélations : Fox aide certes le gamin, mais c’est pour mieux le duper… avant de se raviser : la bonté absolue du gamin aura raison de lui, et il se rachètera en lui rendant le diamant, au prix de sa vie. Le cercle, formé par l’ouverture du puits, scellera le destin de l’enfant et de l’homme. Il ne restera plus à Lang qu’à offrir au spectateur une émouvante scène de séparation, toute en pudeur. On saluera aussi, dans Moonfleet, le rôle essentiel tenu par la musique : un thème sublime composé par un autre expatrié de l’ancien empire austro-hongrois, Miklos Rozsa, dont on a déjà salué le talent (voir le texte consacré au Poison). Sortant de sa période « Film Noir », Rozsa créa une superbe partition lyrique, annonciatrice de ses chefs-d’oeuvre épiques à venir (Ben Hur, Le Roi des Rois, Le Cid) et dont les envolées transmettent littéralement le souffle des embruns de la côte anglaise.

Malheureusement, Moonfleet n’eut pas le succès attendu à sa sortie. Le public se lassait des films « cape et épée » et du ton du film. Fritz Lang s’en accommoda, lui-même fatigué du système hollywoodien qui l’empêchait de s’exprimer. Le vieux maître signera encore deux pépites tardives du Film Noir l’année suivante (La Cinquième Victime et L’Invraisemblable Vérité) avant de rentrer en Allemagne pour ses dernières œuvres (le diptyque Le Tigre du Bengale / Le Tombeau Hindou et Le Diabolique Docteur Mabuse) avant de se retirer. Fin de carrière un peu triste, résumée par les phrases murmurées par Lang dans Le Mépris (« je préfère M le Maudit… ») en guise de testament final. Mais le Temps arrange les choses, et les nostalgiques ont depuis largement réhabilité des œuvres sous-estimées comme Moonfleet.

L’exercice aura été profitable, Monsieur Lang.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Fritz Lang ; scénario de Jan Lustig et Margaret Fitts, d’après le roman de J. Meade Falkner ; produit par John Houseman et Jud Kinberg (MGM)

Musique : Miklos Rosza ; photographie : Robert H. Planck ; montage : Albert Akst

Décors et Direction artistique : Cedric Gibbons et Hans Peters ; costumes : Walter Plunkett

Distribution USA : MGM

Durée : 1 heure 27

En bref… TOMORROWLAND / A la Poursuite de Demain

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TOMORROWLAND / A la Poursuite de Demain, de Brad Bird

l’histoire :

en 1964, le jeune Frank Walker arrive à l’Exposition Universelle de New York pour participer au concours d’inventeurs présidé par David Nix (Hugh Laurie). Mais celui-ci l’éconduit, peu convaincu par le jet-pack qu’il a fabriqué. Frank se voit cependant offrir une chance inouïe par une fillette, Athéna (Raffey Cassidy), qui lui remet un badge très particulier. Il suit discrètement Nix et Athéna à travers l’attraction « It’s a Small World », et le badge lui ouvre la porte d’un univers comme il n’en a jamais vu…

Cinquante ans plus tard, une jeune fille surdouée, Casey Newton (Britt Robertson), utilise ses talents pour saboter le chantier de démolition de la NASA, à Canaveral, espérant ainsi sauver la carrière de son père du chômage imminent. Mais cela lui vaut une arrestation par la police. Libérée par son père, Casey a trouvé un curieux objet : un vieux badge qui, dès qu’elle le touche, la transporte dans un champ immense jouxtant une cité futuriste. La jeune fille ne peut convaincre son père, mais s’obstine et parvient à entrer, durant quelques minutes, dans cette incroyable cité où tous ses rêves d’inventeur en herbe semblent être bien réels. Mais le badge a une énergie limitée, et se vide. Casey enquête, et se rend dans une boutique d’objets collectibles de science-fiction pour en savoir plus, mais tombe dans un piège, le badge suscitant la convoitise d’inquiétants agents. La jeune fille est sauvée in extremis par Athéna, qui est un robot recruteur pour les futurs citoyens de Tomorrowland : une grande cité utopique conçue par des rêveurs, des ingénieurs et des créateurs, pour un monde idéal. Mais tout ne s’est pas bien passé. Athéna doit emmener Casey à la rencontre de Frank (George Clooney), désormais reclus et aigri…

 

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La critique :

Hasard des sorties cinéma, quelques jours seulement après les visions d’un futur apocalyptique réalisées par George Miller pour son phénoménal Mad Max : Fury Road, un autre rêveur nous propose une vision radicalement opposée de l’avenir. Un « avenir qui aurait pu être », délibérément rétro et optimiste, incarné dans ce Tomorrowland (A la poursuite de Demain) que vient de signer Brad Bird. Un réalisateur qu’on aime particulièrement, puisqu’on lui doit, en quinze ans, trois des meilleurs films d’animation américains, avec Le Géant de Fer, Les Indestructibles et Ratatouille. Passé depuis aux films « live », il a su s’adapter aux conditions techniques d’une superproduction comme Mission Impossible : Protocole Fantôme, sur laquelle il imprimait sa patte et faisait du film le meilleur de la saga d’action-espionnage, soigneusement contrôlée par et pour Tom Cruise. Bird fait désormais partie de la « A-List » des réalisateurs désignés pour les blockbusters, mais l’homme a suffisamment de caractère pour ne pas se laisser dicter ses choix : plutôt que de répondre à l’appel de Star Wars : L’Eveil de la Force, il préfère ainsi se plonger avec Tomorrowland dans l’exploration d’un univers futuriste délibérément suranné, celui imaginé par Walt Disney pour ses parcs d’attraction promettant le meilleur pour l’Humanité. Le film se présente donc comme un divertissement idéal pour la famille et les enfants passionnés de science-fiction, et se présente donc en défenseur de l’imagination et de la créativité – tout en offrant le petit « plus » nécessaire des films de Bird : un humour très cartoonesque, mêlé à des courses-poursuites endiablées et une foultitude de petits détails visuels plaisants. Le tout est soigneusement emballé dans un scénario qui revendique sans peine l’héritage des productions de Steven Spielberg, l’intrigue mêlant une quête à la Rencontres du Troisième Type, une jeune fille hyperactive (Britt Robertson, sosie de Kirsten Dunst) qui n’aurait pas détonné dans Les Goonies, une gamine robotique petite sœur du héros d’A.I. Intelligence Artificielle (et dotée de superpouvoirs renvoyant aux Indestructibles), ou ces agents proches des Men In Black, en plus inquiétants. Influence largement assumée, et même revendiquée via les nombreuses citations SF que fait Bird dans la séquence de la boutique de collectibles, où l’on croise aussi bien Robby le Robot que les personnages des Star Wars originaux. A défaut d’être totalement originale, l’intrigue permet au réalisateur de faire feu de tout bois et de nous offrir des idées purement visuelles bourrées d’astuces : la découverte de Tomorrowland par la jeune Casey, qui  »expérimente » en même temps ce Futur idéal et subit les gags malencontreux du temps présent, permet à Bird de démontrer ses dons de conteur visuel, et de nous offrir quelques plans-séquences pleins d’émerveillement.  

 

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Cependant, Tomorrowland est loin d’être un film parfait. Car si le visuel et le rythme narratif du film sont irréprochables, le problème vient plutôt des intentions et du propos des auteurs… Il faut bien l’admettre au risque de passer pour un grincheux, le film manque à plusieurs reprises de basculer dans l’énorme autopromotion du studio Disney par lui-même. Le malaise commence dès les premières secondes du film, où le château de la Belle au Bois Dormant, logo de la firme, est remplacé par la cité futuriste de Tomorrowland. Voilà une équation assez simple à comprendre pour le spectateur : Tomorrowland = Disneyland, un endroit magique et merveilleux, où tout le monde doit aller (pour payer son billet en saison ?). Le film enfonce le clou quelques instants après en faisant de l’attraction « It’s a Small World », estampillée Walt Disney, le point de passage vers ce cet univers… La mise en abyme passe au second plan, derrière la publicité évidente faite aux parcs d’attraction imaginés par le papa de Mickey Mouse. Certes, admettons quand même que Tomorrowland exploite habilement l’attraction du même nom pour en faire un film correct, mais il faut avouer que ces productions ne s’embarrassent pas trop de problèmes éthiques pour encourager les gens à venir faire du tourisme dans les Disneyland du monde entier. Si cela avait si bien réussi aux Pirates des Caraïbes, pourquoi se gêner ?

Mais le cœur du problème est ailleurs ; le scénario écrit par Bird et Damon Lindelof semble avoir été rédigé sous le contrôle permanent des cadres du studio, soucieux de ne pas trop déranger les petits enfants et leurs parents. Lorsque les personnages de Tomorrowland abordent les délicats problèmes de l’avenir du monde actuel, pas vraiment joyeux, ils ne peuvent s’empêcher de donner dans l’optimisme forcé, qu’on devine « télécommandé » par les patrons des studios Disney. Que le film encourage les spectateurs à rêver, à imaginer un avenir meilleur et à ne pas renoncer, c’est une bonne chose ; qu’il tombe, lors de longs dialogues un poil moralistes dans le positivisme excessif et les poncifs de l’aventure disneyienne, c’est par contre beaucoup plus embarrassant, d’autant plus que le film refuse les contradictions et les questions plus « adultes » sur l’Histoire de la Science… Voir par exemple cette scène où le personnage joué par George Clooney tente d’expliquer à la jeune fille que les inventeurs Edison et Tesla se détestaient. Mais la gamine robotique l’interrompt sèchement : « on ne veut pas entendre cette histoire-là ! ». On a l’impression d’entendre les hommes en costume-cravate de Disney tousser dans le dos de Brad Bird. Sans doute pour le rappeler à l’ordre et éviter d’évoquer les aspects les moins reluisants du héros national américain Edison… Le personnage de Clooney se fait ainsi rabrouer en permanence dès qu’il essaie de faire valoir un point de vue plus mature sur la Science. Bien sûr, on est dans une production Disney, où les enfants sont toujours les rois et les adultes souvent des vieux schnoques, mais ce parti pris devient ici assez agaçant. Le film aurait sûrement gagné à ne pas se laisser envahir par les clichés habituels, du genre « les enfants sont l’Avenir », « l’Aventure, c’est super », etc. Mais ce n’est pas le raisonnement de la maison Disney, où l’on n’aime pas voir les réalisateurs tenir un discours trop « subversif » dans un film conçu pour divertir. David Fincher, qui a vu son 20 000 Lieues sous les Mers rejeté par les mêmes responsables, pourrait témoigner dans ce sens.

Tout aussi regrettable est l’attitude que semblent développer les auteurs du film (le réalisateur, ou les producteurs ?), tout à leur logique positiviste, envers d’autres productions décrivant des futurs plus sombres pour l’Humanité. Tomorrowland dérape même en osant critiquer les films « apocalyptiques » jugés responsables du défaitisme et du pessimisme ambiant. Le discours n’est pas d’une grande finesse ; passe encore que le méchant joué par Hugh Laurie critique le goût de l’espèce humaine pour l’autodestruction, mais que le film se permette de jouer les moralisateurs vis-à-vis de la concurrence (Mad Max : Fury Road étant de toute évidence attaqué), là, c’est déjà moins acceptable… On sait que les producteurs de blockbusters estivaux aiment bien se tirer dans les pattes, à travers leurs films respectifs (rappelez-vous des peluches de Godzilla écrabouillées par les météorites dans Armageddon, en 1998), et il est dommage de voir Tomorrowland tomber dans ce travers qui ne s’imposait pas.

L’expérience de Tomorrowland est donc, au final, assez mitigée. On peut l’apprécier pour ce qu’il est, à savoir un sympathique film d’aventures SF, léger et parfois astucieux, capable de plaire aux plus jeunes et à leurs parents nostalgiques des productions Spielberg des années 1970-1980 ; malheureusement, ce capital sympathie est alourdi par les lourdes pattes du studio Disney, grippant la jolie machine conçue par Brad Bird.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Brad Bird ; scénario de Brad Bird et Damon Lindelof ; produit par Brad Bird, Jeffrey Chernof, Damon Lindelof et Debbi Bossi (Walt Disney Company / A113 Productions / Babieka)

Musique : Michael Giacchino ; photographie : Claudio Miranda ; montage : Walter Murch et Craig Wood

Direction artistique : Ramsey Avery et Don Macaulay ; décors : Scott Chambliss ; costumes : Jeffrey Kurland

Effets spéciaux de plateau : Mike Vézina ; effets spéciaux visuels : John Knoll, Thierry Delattre, Xavier Fourmond, Craig Hammack, Joseph Kasparian, Ara Khanikian, Eddie Pasquarello et Philippe Theroux (ILM /  Halon Entertainment / Hybride Technologies / Plowman Craven & Associates / Rodeo FX) 

Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures

Caméras : Sony CineAlta F65 et CineAlta PMW-F55  

Durée : 2 heures 10



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