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Archives pour octobre 2015

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1985 – RETOUR VERS LE FUTUR

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1985, et le monde a considérablement changé…

La Guerre Froide, toujours… Le conflit politique global opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique touche, lentement mais sûrement, à sa fin. Engluée dans le bourbier de la guerre en Afghanistan, l’URSS a un nouveau dirigeant, le Premier Secrétaire Mikhaïl Gorbachev, désigné après le décès de son prédécesseur Konstantin Tchernenko. Gorbachev engage son pays dans un vaste programme de réformes économiques et politiques, et rencontre le Président américain Ronald Reagan, l’ancien acteur de série B réélu pour un second mandat (Doc Brown ne l’a pas vu venir !). Un président républicain sous le règne duquel l’Amérique se croit invincible (surtout dans les milieux financiers et politiques les plus droitiers qui soient), et dont les déclarations et décisions laissent perplexes les observateurs étrangers, pour sa tendance à citer Dirty Harry ou Rambo comme modèle d’action politique. Ceci tout en donnant à un programme d’armement spatial le nom de Star Wars. George Lucas n’apprécie pas du tout, au point de lui faire un procès…

Le monde de 1985 ne se limite pas à ces délires reaganiens cachant des lendemains qui déchanteront. Quelques dates et évènements, en veux-tu en voilà… En France, on parlait par exemple de l’assassinat du général Audran par le groupe terroriste Action Directe (25 janvier), et on suivait les retombées sordides de l’affaire Grégory, avec l’assassinat du principal suspect, Bernard Laroche, tué par le père du petit garçon assassiné quelques mois plus tôt (29 mars). En politique, ce fut une année de crise pour le gouvernement de François Mitterrand, avec le départ de Michel Rocard le 4 avril, le scrutin proportionnel permettant l’entrée du Front National au Parlement. Le gouvernement Mitterrand également malmené par la rocambolesque affaire du Rainbow Warrior, le bateau de Greenpeace saboté par deux agents de la DGSE le 10 juillet à Auckland. L’explosion du navire tue un photographe, et les saboteurs (les « faux époux Turenge ») seront arrêtés par la police néo-zélandaise. Ils seront condamnés à dix ans de prison ; le scandale coûtera leur poste au Ministre Charles Hernu et au patron de la DGSE, l’amiral Lacoste. Les actualités françaises  retiendront aussi, dans le contexte de la guerre civile qui ravage le Liban, les enlèvements de quatre français – Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat et le journaliste Jean-Paul Kauffmann. Le conflit religieux libanais déborde sur l’actualité internationale, comme le prouvera aussi la prise d’otages du paquebot italien Achille Lauro le 7 octobre par des terroristes palestiniens. Un passager américain sera tué, mais les preneurs d’otages pourront s’échapper. La triste actualité retiendra aussi les catastrophes naturelles survenues en Amérique centrale et du sud : un tremblement de terre meurtrier ravage Mexico le 19 septembre (9500 victimes estimées) et le volcan Nevado del Ruiz entre en éruption le 13 novembre. Une coulée de boue engloutit le village d’Armero et les environs, faisant 25 000 morts, parmi lesquels une fillette, dont l’agonie fut filmée et diffusée dans le monde entier.

Les actualités de 1985 sont marquées par d’autres évènements. Le monde du sport est choqué par les images de la finale Juventus de Turin – Liverpool de la Coupe d’Europe des Champions de football, au stade du Heysel à Bruxelles. Les hooligans anglais, ivres et furieux, chargent les supporters de la « Juve », placés à côté d’eux, provoquant un mouvement de panique qui fera 38 morts et 200 blessés. Malgré tout, la finale sera jouée. Les dirigeants de l’UEFA décident enfin de réagir et interdisent toute compétition européenne aux clubs anglais, pour plusieurs années. On en oublie la victoire de l’équipe de Michel Platini ce soir-là. Hors de ce drame, l’actualité sportive est marquée par les victoires de Bernard Hinault, victorieux pour la cinquième et dernière fois du Tour de France cycliste ; Alain Prost est champion du monde de Formule 1 pour la première fois de sa carrière ; l’équipe d’Irlande remporte le Tournoi des 5 Nations ; en tennis, les stars se nomment Mats Wilander (Roland Garros), Ivan Lendl (US Open), Stefan Edberg (Open d’Australie) et le jeune prodige Boris Becker (Wimbledon) chez les hommes, et les tournois féminins sont dominés par les rivales Chris Evert et Martina Navratilova. Côté musique, tandis que de nouvelles stars apparaissent (Prince et Madonna, qui épouse un jeune comédien nommé Sean Penn cette année-là), on assiste à l’émergence du phénomène des « Band Aids » : les stars de la chanson américaine (Michael Jackson, Tina Turner, Stevie Wonder, Diana Ross, Ray Charles, etc.) se rassemblent pour rassembler des fonds en faveur de la population éthiopienne ravagée par la famine. Ils feront un disque emblématique, We Are the World, et les concerts Live Aids rassembleront d’autres stars dans ce combat. En France, on fera de même avec les Chanteurs Sans Frontières rassemblés par Jean-Jacques Goldman (SOS Ethiopie). N’oublions pas aussi de citer la création, à la fin de l’année, des Restaus du Cœur par Coluche pour venir en aide aux SDF français. 1985, ce sera aussi le décès de nombreuses personnalités : le peintre Marc Chagall, le dirigeant de l’Albanie Enver Hoxha, le scénariste-dialoguiste Michel Audiard, l’écrivain italien Italo Calvino, les grandes actrices Louise Brooks et Simone Signoret, l’acteur américain Yul Brynner (qui filme un testament émouvant contre le tabagisme qui l’a tué) et Orson Welles, l’acteur-réalisateur de Citizen Kane, disparus le même jour (10 octobre), l’éthologue et primatologue Dian Fossey, défenseur des gorilles assassinée par des braconniers, et l’acteur américain Rock Hudson, emporté par le SIDA, qui fait des ravages dans toutes les catégories de population.

Côté cinéma, que se passe-t-il ? Tandis que de charmantes comédiennes voient le jour (Léa Seydoux, Keira Knightley, Rooney Mara, Carey Mulligan : happy birthday !), les grandes cérémonies officielles récompensent Amadeus de Milos Forman, triomphateur aux Oscars ; Papa est en voyage d’affaires, premier film d’Emir Kusturica, Palme d’Or à Cannes ; et Sans Toit ni Loi d’Agnès Varda, Lion d’Or à Venise. Au chapitre des sorties internationales, des titres font la une : par exemple, le retour d’Akira Kurosawa pour une grande fresque tragique, Ran, magistral récit sur la déchéance et la vieillesse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine est salué pour Adieu Bonaparte. Le cinéma sud-américain, où les pays se défont petit à petit du poids des dictatures militaires, s’affirment : l’argentin Luis Puenzo signe L’Histoire Officielle, et le brésilien Hector Babenco livre Le Baiser de la Femme Araignée. Du côté anglais, on salue l’émergence de nouveaux talents : Stephen Frears signe son second film, My Beautiful Laundrette, chronique sociale qui révèle un talentueux jeune comédien, Daniel Day-Lewis. Celui-ci est également à l’affiche du film de James Ivory, Chambre avec vue, aux côtés des grandes dames du cinéma britannique (Maggie Smith et Judi Dench) et d’une comédienne débutante, Helena Bonham Carter. En France, Jean-Luc Godard provoque les intégristes catholiques avec Je vous salue Marie, sa relecture très personnelle de la Visitation. Le public fait un triomphe à la gentille comédie de Coline Serreau, 3 Hommes et un Couffin, le succès de l’année. On va aussi voir le second film de Luc Besson, Subway, avec Isabelle Adjani et la star qui monte, Christophe Lambert ; Péril en la demeure de Michel Deville, Police de Maurice Pialat (avec Gérard Depardieu et Sophie Marceau), La Diagonale du Fou avec Michel Piccoli ou L’Effrontée de Claude Miller, avec la jeune Charlotte Gainsbourg, comptent parmi les films marquants de l’année.

Côté américain, une année chargée, marquée par une baisse de fréquentation liée à la hausse du marché des vidéocassettes, qui permettent de voir et revoir les mêmes films à domicile. L’industrie cinématographique semble se partager entre la résistance aux idées reaganiennes et l’affirmation de celles-ci. Témoin de cette époque, l’émergence d’un cinéma « musclor » dont les représentants les plus célèbres sont Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger. Le premier est le roi du box-office grâce à deux films (Rocky IV et Rambo II) qui consternent la critique et font se déplacer en masse les ados, pour voir Sly gagner la Guerre Froide à coups de poing et de fusil mitrailleur. Son rival autrichien est un peu plus subtil ; Schwarzenegger vient de camper un méchant mémorable dans l’excellent Terminator (Grand Prix du Festival d’Avoriaz 1985), sorti en 1984 et dû à un inconnu nommé James Cameron, et parodie le phénomène Rambo dans le médiocre (mais très second degré) Commando. Hors de cet étalage de biceps et de mitraillages à tout va, il y a bien d’autres titres qui retiennent l’attention. Notamment un bref retour du Western, via deux films : Clint Eastwood (élu maire de Carmel) signe le très beau Pale Rider, où il campe un étrange pasteur fantomatique défendant des petits prospecteurs contre un businessman véreux ; Lawrence Kasdan, scénariste des Aventuriers de l’Arche Perdue, rend un bel hommage aux westerns de sa jeunesse avec Silverado, avec un casting aux petits oignons (Kevin Kline, Scott Glenn, Danny Glover, Rosanna Arquette, Jeff Goldblum, John Cleese et un petit nouveau, Kevin Costner). Deux très bons polars signés par des grands réalisateurs « crucifiés » sortent sur les écrans : To Live and Die in L.A. (Police Fédérale Los Angeles) de William Friedkin nous fait vivre le quotidien d’agents du Secret Service traquant un dangereux trafiquant de fausse monnaie (Willem Dafoe) ; Michael Cimino, avec Oliver Stone au scénario, signe l’explosif L’Année du Dragon opposant un flic new-yorkais raciste (Mickey Rourke) aux triades chinoises, sur fond de trafic de drogue. Pêle-mêle, d’autres titres arrivent sur les écrans : Mishima de Paul Schrader, La Forêt d’Emeraude de John Boorman, Witness de Peter Weir (avec un Harrison Ford inoubliable en flic réfugié chez les Amish), Mad Max au-delà du Dôme du Tonnerre de George Miller (dernière incarnation du Road Warrior par Mel Gibson affrontant Tina Turner), Brazil de Terry Gilliam (fable entre Kafka et Orwell, qui fut le cadre d’un conflit ouvert entre le cinéaste et Sidney Sheinberg, patron d’Universal Pictures), After Hours de Martin Scorsese, La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen, L’Honneur des Prizzi de John Huston (avec Jack Nicholson en homme de main loser de la mafia), Cocoon de Ron Howard, Pee-Wee’s Big Adventure (premier long-métrage délirant d’un dénommé Tim Burton), La Chair & le Sang de Paul Verhoeven (une fresque médiévale épique et bien brutale), Legend de Ridley Scott (où Tom Cruise joue les Peter Pan face au Prince des Ténèbres interprété par Tim Curry), Out of Africa de Sydney Pollack, avec Meryl Streep et Robert Redford…

Mais pour votre serviteur, 1985 signifie autre chose. Loin de toutes ces actualités, le gamin de douze ans que j’étais ne va presque jamais au cinéma. Quand ma ville natale (Saint-Yrieix la Perche, Haute-Vienne) inaugure un nouveau cinéma flambant neuf, mon père nous emmène, ma sœur et moi, à l’une des premières projections. Avec quatre ans de décalage, je découvre Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Je n’en dormirai pas pendant une semaine. Je viens d’être mordu par une cinéphilie extrême qui ne m’a jamais lâché à ce jour… Transition toute trouvée pour parler des films d’un Steven Spielberg occupé sur tous les fronts, comme réalisateur et comme producteur. Ce sont les heureuses « années Amblin » qui ont fait le bonheur des futurs cinéphiles en culottes courtes… Spielberg, après les succès d’Indiana Jones et le Temple Maudit (comme réalisateur) et Gremlins (comme producteur), poursuit sur sa lancée. Il surprend son monde en réalisant un splendide mélodrame, La Couleur Pourpre, révélant au passage le talent de Whoopi Goldberg et Danny Glover. L’histoire du douloureux éveil à la conscience d’une femme réduite à l’esclavage domestique dans la communauté afro-américaine du début du 20ème Siècle fera verser des larmes aux spectateurs. Comme producteur, Spielberg supervise pour Amblin des œuvres devenues « cultes » : ce seront Les Goonies de Richard Donner, avec sa joyeuse ribambelle de sales gosses (dont Josh Brolin et Sean « Samsagace » Astin) à la recherche d’un trésor de pirates, et Young Sherlock Holmes (Le Secret de la Pyramide) de Barry Levinson, relecture amusante des origines de Sherlock Holmes et du Docteur Watson encore collégiens, enquêtant sur les crimes d’une secte égyptienne au cœur de Londres. Mais la troisième production estampillée Amblin de 1985 est celle qui nous intéresse ici. Quelques mots magiques : rock’n roll, DeLorean, machine temporelle, 88 miles à l’heure, savant fou et complexe d’Œdipe…

 

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RETOUR VERS LE FUTUR, de Robert Zemeckis

Hill Valley, en Californie, est la ville natale du jeune Marty McFly (Michael J. Fox). Il aime le rock’n roll, le skate-board, les belles voitures, et avant tout sa petite amie Jennifer Parker (Claudia Wells), son rayon de soleil dans une vie peu enthousiasmante. Epinglé par le proviseur de son lycée pour ses retards permanents, rejeté par le comité de sélection du lycée qui n’aime pas le rock, Marty grandit dans une famille déprimante. Son père, George (Crispin Glover), est une vraie chiffe molle, humilié par son odieux beauf de patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson). Lorraine (Lea Thompson), la mère de Marty, a démissionné depuis longtemps, noyant ses désillusions et ses rêves romantiques de jeunesse dans l’alcool et les cigarettes…

Marty peut cependant compter sur l’amitié d’un drôle d’énergumène : « Doc » Emmett Brown (Christopher Lloyd), un ingénieur, scientifique et bricoleur sérieusement azimuté. Doc invite Marty à assister au premier essai, réussi, de sa toute nouvelle invention : une voiture DeLorean, modifiée pour devenir une machine à voyager dans le Temps ! Doc explique à Marty comment il l’a modifiée en la dotant d’un appareil, le Convecteur Temporel (en VO : Flux Capacitor), qu’il imagina trente ans auparavant. Délivrant une puissance de 1.21 gigawatts grâce à du plutonium, le Convecteur activé peut propulser la DeLorean à l’époque choisie, passée ou future, dès que la voiture atteint les 88 miles à l’heure. Malheureusement, Doc a floué les mauvaises personnes pour se procurer le plutonium : des terroristes libyens qui le tuent sous les yeux de Marty. Le jeune homme se précipite dans la DeLorean, sans réaliser qu’elle était programmée sur l’année 1955. Sitôt atteint la vitesse fatidique, Marty se retrouve propulsé trente ans dans le Passé de sa ville. Le seul espoir de Marty est de retrouver le jeune Doc Brown, vivant déjà à Hill Valley, afin qu’il l’aide à revenir à son époque. Mais, en chemin, Marty croise le chemin de George, Lorraine et Biff adolescents. En sauvant George d’une situation embarrassante, Marty empêche la rencontre de ses futurs géniteurs et risque de disparaître de la réalité, faute de n’être jamais né…

 

Retour vers le Futur 01Ci-dessus : « Vous êtes un tocard, McFly ! ». Marty et Jennifer (Michael J. Fox et Claudia Wells) interceptés par le proviseur Strickland (James Tolkan).

Robert Zemeckis est revenu de loin. Aujourd’hui considéré et respecté à raison comme un cinéaste de première catégorie, un créateur de films à succès (une liste éloquente, de Roger Rabbit à Seul au Monde en passant par Forrest Gump), et même un véritable auteur capable de diriger de grands comédiens tout en se livrant à d’impossibles paris techniques, le réalisateur de Chicago ne donnait pas cher de sa carrière, au début des années 1980. Cet ancien élève de la prestigieuse USC y croisa son camarade Bob Gale, nourri comme lui à la pop culture, aux westerns, aux films de James Bond, aux comics et aux cartoons ; ces deux drôles d’énergumènes, geeks avant l’heure, devaient faire tache dans leur classe, parmi des élèves plus « intellos » ne jurant que par la Nouvelle Vague. Dotés d’un sens de l’humour ravageur et d’un goût du storytelling acéré, les « deux Bobs » (comme les surnommera Steven Spielberg) eurent la chance de rencontrer, après leurs études, un ancien de l’USC au caractère bien trempé : John Milius, l’homme derrière le script d’Apocalypse Now, réalisateur du Lion et du Vent et de Conan le Barbare, qui va les prendre sous son aile et les présenter au milieu des seventies à un jeune Steven Spielberg lancé par les triomphes de Jaws et de Rencontres du Troisième Type. La riche carrière de Spielberg producteur, jalonnée de futurs « hits » au box-office, aura donc commencé avec son camarade Zemeckis. Leur réputation de moneymakers, ironiquement, sera démentie par les échecs successifs au box-office de leurs trois premières collaborations. Spielberg, avec Milius, produira les deux premiers films de Zemeckis écrits par Gale : I Wanna Hold Your Hand (sorti en France sous des titres différents : Groupies, ou Crazy Day) en 1978, et Used Cars (La Grosse Magouille, sic…) en 1980. Les deux Bobs écriront, toujours avec Milius coproducteur, le délirant 1941 réalisé par Spielberg en 1979, vilipendé par la critique à sa sortie. Aujourd’hui, ces films sont considérés comme des films cultes ; mais, à l’époque, ils n’avaient que peu (ou pas) capté l’intérêt du public. Et malgré les qualités évidentes d’écriture comique et les idées de mise en scène du duo Zemeckis-Gale, peu de studios auraient alors misé un kopeck sur les deux trublions. Eux-mêmes avaient de quoi douter, mais leur persévérance finirait bien par payer. Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours pas y arriver

 

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ci-dessus : sous les yeux de Marty et du chien Einstein, l’entrée en scène réussie de la fabuleuse DeLorean et de Doc Brown (Christopher Lloyd) !

 

Rome ne s’est donc pas faite en un jour. Au début des années 1980, le duo cherche toujours des idées de film. Spielberg, lui, s’en va réaliser Les Aventuriers de l’Arche Perdue, puis crée sa société de production Amblin : coup double triomphal en 1982, avec E.T. et Poltergeist. Gale, durant des vacances, retrouve dans de vieux cartons familiaux une photographie de son père, du temps où il était chef de classe au lycée. Le scénariste se demande s’il aurait aimé traîner avec celui-ci à l’époque. Zemeckis suggère à son ami une autre idée de film : une mère de famille qui prétend n’avoir jamais embrassé les garçons au lycée, alors qu’en réalité elle était la reine des flirteuses. Leurs discussions portent aussi sur leurs parents, leur jeunesse… et l’idée d’un film sur les voyages temporels fait son chemin. Tandis que Gale planche sur toutes ces idées, le succès des Aventuriers inspire les studios hollywoodiens à revenir aux films d’aventures à l’ancienne ; Michael Douglas, qui a vu les premières œuvres de Zemeckis, l’engage pour adapter un script, Romancing the Stone (A la Poursuite du Diamant Vert). Entre African Queen et L’Homme de Rio, le film, mixe léger de poursuites, de gags et de romance, fait un joli succès durant l’été 1984, face à… Indiana Jones et le Temple Maudit, de Steven Spielberg ! Zemeckis est devenu bankable et peut présenter l’idée de son prochain film, écrit par son camarade Bob Gale, aux studios. Il hésitera d’abord à le présenter à Spielberg, en raison de leurs échecs financiers respectifs. Leur scénario fut d’abord présenté à d’autres studios (Columbia, Disney) qui le refuseront : trop léger pour le premier, trop scabreux pour le second (en raison des gags oedipiens entre le héros et sa future maman…). Les deux Bobs finiront par se rendre chez Spielberg, à Amblin. Immédiatement emballé, il leur donnera le feu vert, sous l’égide d’Universal Pictures. L’aventure Retour vers le Futur pourra commencer. 

 

Retour vers le Futur 05

Ci-dessus : se réveiller en slip dans le lit de sa mère adolescente, ce n’est pas le pied… Marty rencontre Lorraine (Lea Thompson) et compromet sa propre existence.

 

Le casting sera vite fixé : pas de superstars, mais beaucoup de jeunes comédiens prometteurs, un visage familier de la télé… et une voiture entrée dans la légende dans de curieuses circonstances. Zemeckis fixa vite son choix sur Crispin Glover (George), Lea Thompson (Lorraine), Thomas F. Wilson (Biff) ; pour le rôle de Doc, il faillit engager John Lithgow (connu pour ses rôles inquiétants chez Brian DePalma et pour avoir été le passager stressé du Cauchemar à 20000 Pieds de la version cinéma de La Quatrième Dimension produite par Spielberg). Lithgow étant indisponible, Zemeckis se rabat sur un autre drôle de lascar, qui jouait les méchants aux côtés de Lithgow dans le délirant Les Aventures de Buckaroo Banzai à travers la 8ème Dimension : un grand escogriffe au regard exorbité nommé Christopher Lloyd. Choix parfait : ce rescapé de l’asile de Vol au-dessus d’un nid de coucou a fait bien rire le public américain en chauffeur allumé dans la sitcom Taxi, et dégage une énergie burlesque parfaite pour jouer le savant fou idéal. Pour les rôles de Marty McFly et de sa petite amie Jennifer Parker, en revanche, Zemeckis va hésiter… Il voit la sitcom Family Ties (Sacrée Famille) et le talent comique évident d’un jeune canadien de 24 ans, au physique de moucheron : Michael J. Fox. Celui-ci accepterait volontiers le rôle, mais il est lié par contrat au tournage de la série. Zemeckis démarrera le tournage avec un autre comédien, Eric Stoltz. Melora Hardin jouait le rôle de Jennifer. Au bout de quelques jours, toutefois, la production fut interrompue. Zemeckis réalisa que Stoltz était un excellent acteur dramatique… ce qui ne collait pas du tout avec l’esprit du film censé être une comédie. Plutôt que de laisser entretenir le malentendu, il dut renvoyer Stoltz à l’amiable. Après quelques négociations serrées, Michael J. Fox endossa le rôle. Melora Hardin fut remplacée par Claudia Wells (qui, quatre ans plus tard, mit sa carrière de côté pour raisons familiales, et fut remplacée par Elizabeth Shue dans les deux suites du film). Retour vers le Futur repartit sur de bonnes bases, avec un Michael J. Fox travaillant d’arrache-pied entre sa sitcom et le film, et ne dormant que deux heures par nuit pour cumuler les deux tournages jusqu’à l’épuisement.

N’oublions pas l’autre star du film : la voiture emblématique du cinéma américain des années 1980, la DeLorean DMC-12 choisie par Zemeckis pour être la machine temporelle la plus cool jamais filmée ! Ce coupé sportif créé par l’ancien dirigeant de General Motors John DeLorean, avec sa carrosserie en acier métallique, son look futuriste et ses ailes ouvertes en élytres d’insecte, était le bolide parfait pour le cinéaste qui cherchait une voiture aux allures de vaisseau spatial idéal pour l’un des meilleurs gags du film (Marty pris pour un alien par des fermiers froussards !). Indissociable de la trilogie, la voiture est devenue une véritable icône et un rêve pour les geeks de tout poil : non seulement capable de voyager dans le Temps, elle est aussi téléguidée, fonctionne aussi bien à l’énergie nucléaire qu’au recyclage de déchets, puis volera, et finira en diligence et en locomotive ! Et en plus, elle est belle à regarder. Comme dirait Doc : « Si l’on doit construire une machine à explorer le temps à partit d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule ! ». Quand on pense que Zemeckis et Gale avaient d’abord pensé à un réfrigérateur en guise de Machine Temporelle…

 

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ci-dessus : une impression de déjà vu ? Marty assiste à une scène très familière entre George (Crispin Glover) et Biff Tannen (Thomas F. Wilson).

 

La réussite de Retour vers le Futur n’est pas due au hasard. Le tandem Zemeckis-Gale a vite et bien compris que le succès d’un film repose, avant tout, sur une bonne histoire. En retravaillant plusieurs fois le script, les deux complices ont su définir le style, le rythme et faire en sorte que les gags ne débordent pas sur l’histoire, évitant le piège de l’accumulation qui avait alors décontenancé par exemple les spectateurs de 1941. En conséquence, le scénario de Retour vers le Futur est devenu un modèle d’inventivité et d’humour, l’exemple type de ce que devrait être un blockbuster soigneusement travaillé en amont (une denrée rare, de nos jours). Gale et Zemeckis ont livré un modèle de « serious fun« , un récit sans graisse excessive, où les paradoxes et les problèmes liés au voyage temporel de Marty McFly sont vécus par celui-ci avec le plus grand sérieux, pour la plus grande joie du spectateur. Les deux Bobs, à vrai dire, ont eu quelques modèles illustres dont ils ont su à la fois s’inspirer et s’écarter pour créer leurs propres règles narratives. Le voyage temporel, qui autorise les anachronismes volontaires, reste une vraie mine d’or. Les créateurs de Retour vers le Futur s’en sont forcément donné à cœur joie, trouvant de nouvelles idées à partir d’illustres prédécesseurs. Certes, le roman d’H.G. Wells, La Machine à explorer le Temps, et son adaptation cinéma par George Pal sont les références incontournables. Mais d’autres titres viennent en tête. On peut citer une habile variation du roman de Wells, l’excellent Time After Time (C’était Demain) de Nicholas Meyer sorti six ans avant le film de Zemeckis ; suivant le parcours inverse de Marty McFly, H.G. Wells (Malcolm McDowell) embarquait dans sa Machine Temporelle pour poursuivre à notre époque (enfin, celle de 1979) un Jack l’Eventreur joué par David Warner. L’utopiste Wells découvrait, horrifié et égaré, le monde de la consommation et de la violence urbaine… mais rencontrait l’amour sous les traits de la charmante Mary Steenburgen. L’égérie des voyageurs temporels, puisqu’elle épousera ce bon Doc Brown dans Retour vers le Futur III ! Autres influences littéraires possibles, indirectement citées par Gale et Zemeckis, Un Chant de Noël de Charles Dickens, Un Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur de Mark Twain, et la nouvelle de Ray Bradbury, Un Coup de Tonnerre. Le célèbre conte de Dickens offre un des premiers voyages temporels, où le vieux Scrooge, par l’entremise de trois fantômes, visite simultanément son passé, son présent (celui de la famille Cratchit qu’il oppresse par sa radinerie) et son futur. Le vieux grigou prend conscience que ses choix et ses actions influencent, en mal, aussi bien sa vie que celle de ses rares proches, et changera d’attitude au dernier moment. Zemeckis en aura gardé souvenir, et il n’est pas étonnant de l’avoir vu adapter le conte en 2009 avec Jim Carrey (sous le titre français Le Drôle de Noël de Scrooge). Marty et Doc, par ricochet, visiteront tout au long de la trilogie leur propre histoire et celle de leurs proches, affectées par leurs actions. Le récit de Mark Twain, plus satirique, transportait un brave américain au temps héroïque de la Table Ronde, après avoir reçu une balle de baseball sur la tête. Le bon yankee profiterait de ses connaissances pour devenir le patron d’Arthur, Lancelot et compagnie… L’esprit ironique de Twain surgit dans Retour vers le Futur dès lors que Marty utilise ses connaissances d’évènements à venir (la foudre sur l’horloge) ou qu’il devient le « boss » de George (l’hilarante torture au walkman !). La nouvelle de Bradbury est restée quant à elle célèbre pour avoir illustré littéralement « l’effet papillon ». Un groupe de chasseurs remontait le temps pour traquer un Tyrannosaure Rex, mais devait suivre des règles précises pour ne pas bouleverser le cours de l’histoire. En piétinant par inadvertance un papillon, un des chasseurs changeait malgré lui celui-ci, avec des conséquences catastrophiques. Gale et Zemeckis, sans remonter aussi loin, ont adapté l’esprit de Bradbury à leur récit. En sauvant George d’un accident, Marty réalise qu’il vient d’empêcher la rencontre de ses parents… et donc qu’il va s’éliminer lui-même en ne naissant jamais, en une parfaite illustration dudit effet papillon. La suite de la saga multipliera les exemples du même type, notamment dans Retour vers le Futur 2 et son présent « alternatif ». S’il faut chercher du côté du cinéma les possibles ancêtres de Retour vers le Futur, deux titres viendront à l’esprit, qui ne traitent à vrai dire le voyage temporel qu’en mode « mineur », mais inspireront sans doute l’esprit du film à Zemeckis. Ce sont deux classiques de la comédie fantastique du grand Hollywood, celui de l’Âge d’Or : C’est arrivé demain, du français René Clair (1943), et La Vie est Belle (1946), chef-d’oeuvre ultime de Frank Capra. Dans le film de Clair, un journaliste gagnait richesse, amour et célébrité en recevant chaque matin le journal du lendemain. Pratique pour dénicher les scoops avant tout le monde, et arranger le cours de l’Histoire à sa convenance… avant que les ennuis ne s’en mêlent et que le fameux journal annonce sa mort imminente. Situation typique de la prédiction fatale que le principal intéressé précipite, en essayant de l’empêcher ! Retour vers le Futur cite indirectement le film de Clair quand Marty possède des informations avec quelques jours d’avance… mais quand il s’agira de prévenir Doc de sa mort par les terroristes, ce dernier ne voudra rien entendre. Il n’est pas bon de connaître à l’avance son propre futur – même si tout finira bien pour le savant ! Quand au film de Capra, très inspiré du Chant de Noël de Dickens, rappelons que l’inoubliable James Stewart y jouait un père de famille criblé de dettes, nommé George (tiens, comme le père de Marty). Un ange débonnaire prenait au pied de la lettre son souhait de ne jamais exister. George réalisait, épouvanté, à quel point la vie de sa famille et de ses amis aurait changé, en mal, s’il n’était pas né… Un passage très dérangeant que cette traversée d’un « présent alternatif » bien sombre chez Capra, et qui donnera des idées aux deux Bobs – voir là encore Retour vers le Futur  2 et Hill Valley aux mains de Biff devenu riche et puissant…

 

Retour vers le Futur 06

Ci-dessus : difficile de convaincre un savant fou qu’une de ses expériences a marché…  surtout quand il n’a pas encore créé l’invention décisive !

 

Toutes ces influences sont intégrées à des degrés divers, mais le scénario du film ne se résume pas à un simple étalage de citations. Gale et Zemeckis ont su « visser » un récit oscillant en permanence entre le premier degré et la satire, la science-fiction n’étant finalement qu’un ressort permettant à nos héros de dénouer un sacré sac de nœuds familial. Gale a livré un scénario qui est un modèle du genre pour tous les apprentis scénaristes, fonctionnant sur un crescendo irrésistible. La présentation de chacun des personnages importants (Marty, Doc, George, Lorraine et Biff) est à chaque fois un modèle de concision. Marty, par exemple, nous est présenté d’abord par les objets de ses passions (le skateboard, la guitare électrique) et par un premier gag montrant que le jeune homme est assez irresponsable (le labo de Doc pulvérisé par son riff de guitare !) et légèrement à côté de ses pompes Nike (il réalise qu’il va être en retard au lycée). C’est simple, clair et cela suffit à faire de Marty un héros auquel on s’attache vite. Même son de cloche pour la présentation de ses parents, au cours d’une scène de dîner familial bien démotivante pour lui. George est un pauvre binoclard ridiculisé devant son fils par Biff, et qui préfère « s’enfuir » devant une vieille sitcom, tandis que Lorraine, bouffie, amère, ressasse pour la centième fois ses souvenirs… Mais en matière de présentation originale, Robert Zemeckis réserve la plus belle part à Doc Brown. Bien avant d’apparaître pour la première fois au volant de sa fabuleuse voiture, le savant fou nous est présenté comme un personnage étrange. La séquence d’ouverture, inspirée par Hitchcock et Fenêtre sur Cour, nous révèle plein d’indices sur ce drôle de gugusse. Un plan-séquence où Zemeckis, en bon émule de Spielberg, glisse des indices révélateurs de tout ce qui va suivre. Son obsession pour le Temps et les innombrables horloges qui ornent son laboratoire (dont une à l’effigie d’Harold Lloyd dans sa fameuse scène de Safety Last ! / Monte là-d’ssus, qui prendra tout son sens dans le climax du film) ; ses problèmes financiers récurrents (un journal accroché au mur, annonçant la destruction de son manoir familial, sans doute à cause d’une expérience ratée) ; son don du bricolage un rien calamiteux (la machine ouvre-boîte pour son chien) ; son amour de la science et des chiens, qui en font un type sympathique (Einstein, le père de la relativité espace-temps, donne son nom au gentil toutou cobaye) ; et une inconscience évidente (la télé annonce le vol de plusieurs barres de plutonium… que l’on retrouve stockées au pied de l’atelier) de la part de Doc. Ainsi présenté indirectement, Doc ressemble à une espèce de sorcier veillant sur la vie de Marty sans que l’on sache comment ils se sont rencontrés. Au vu de ce qui suit, et de la sinistre soirée familiale des McFly, on peut deviner que ce brave Marty cherche chez Doc une figure paternelle un peu plus inspirante que son pitoyable paternel… Gale et Zemeckis s’amusent aussi avec la figure traditionnelle du mentor du héros propre à toute quête (on est prié de relire les travaux de Joseph Campbell), en jouant aussi sur le contraste comique entre le génie du savant et son côté clownesque. L’apparition de Doc et de sa machine sur le parking est un des grands moments du film, à ce titre-là : sous les yeux d’un Marty médusé, la remorque du camion s’ouvre, libérant une lumière blanche surnaturelle, emblématique des productions Spielberg de l’époque. On s’attend à tout : que va-t-il sortir de cette lumière ? Un extra-terrestre ? L’Arche d’Alliance ? Des spectres ? Non, une simple voiture, et son occupant à la chevelure en pétard. Un gag auquel répondra en écho la scène de Marty pris lui-même pour un E.T. en vadrouille…

 

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Ci-dessus : « - Qui est président en 1985, Visiteur du Futur ?

- Ronald Reagan !

- Ronald Reagan !? L’ACTEUR !!? »

 

Le récit de Retour vers le Futur est aussi une réussite pour d’autres raisons. Zemeckis préfère traiter l’aspect science-fictionnel au second plan, pour se consacrer aux personnages. L’arrivée de Marty dans le passé de ses futurs parents permet au cinéaste de faire feu de tout bois, entre sympathie et ironie, et d’ajouter aux gags quelques observations bienvenues sur l’évolution de la société américaine. Passé les rires de voir Marty réagir devant la version ado de ses « vieux », on constate aussi le remarquable numéro d’équilibriste du scénario de Gale pour décrire les conflits et les relations des personnages. Marty se retrouve malgré lui au centre d’un double triangle conflictuel : le conflit entre George et Biff, et la (non) relation amoureuse entre George et Lorraine. Dans un but initialement assez égoïste (Marty veut juste rentrer à son époque), notre héros comprend qu’il a des choses à changer dans sa relation avec ses parents. Donner d’une part suffisamment confiance en lui à un gentil garçon craintif et démotivé, et d’autre part empêcher sa future génitrice de faire une fixation amoureuse sur lui-même… Plus facile à dire qu’à faire, tant les futurs parents lui compliquent la tâche. C’est le complexe d’Œdipe, mais traité à l’envers, et adapté au principe de causalité – le fameux « paradoxe du grand-père » lié aux théories du voyage temporel : si je remonte le temps et que je tue mon aïeul, je n’existe pas… et donc je ne peux pas remonter le temps à son époque ! Il ne s’agit pas ici de tuer symboliquement le père pour coucher avec la mère, mais de restaurer gentiment la place des parents : papa doit embrasser maman pour que fiston puisse exister ! L’occasion pour Marty, qui, comme tous les ados du monde, prenait ses parents pour des vieux croulants (« Qu’est-ce qu’ils aiment faire, tes parents, quand ils sont ensemble ? – Rien du tout ! »), de changer de point de vue. Il se trouve enfin un point commun avec George, lors de la touchante scène de la cantine au lycée ; en voyant son père écrire en cachette de la science-fiction, Marty est un peu ému. Papa est donc un imaginatif, sapé par un grave manque de confiance en soi (« Imagine que je montre ce que j’écris et qu’on me dise que ça ne vaut rien. Je ne crois pas que je pourrais supporter d’être rejeté… »), ce qui fait écho à l’échec de Marty dont les talents de rocker ne convainquaient pas le jury de son lycée. Zemeckis va se servir des codes de la SF pour influencer, avec énormément d’humour, le destin de George et Marty ; puisque le paternel n’ose pas approcher l’amour de sa vie, Marty prend le taureau par les cornes et se fait passer pour « Darth Vader, de la planète Vulcain » afin de l’obliger à sortir de sa coquille ! Le résultat n’aura pas l’effet escompté, mais au moins, la méthode fera bien rire. Et tout en aidant de son mieux George à devenir un homme, Marty va se débattre aussi avec une future maman qui ne ressemble pas à la jeune fille bien élevée qu’elle disait être. L’humour permet de déjouer une situation potentiellement scabreuse, et on rira bien aux plans de Marty pour empêcher Lorraine d’avoir le béguin pour lui. Il montera un plan calamiteux (la scène du parking), qui échouera partiellement, Biff s’en mêlant. Ceci avant que George rassemble enfin son courage et devienne le preux chevalier de sa belle. Il fallait bien cela pour mettre fin à la terreur exercée par Biff, la brute du lycée, un petit « mâle alpha » qui croit trouver en George la victime idéale pour se défouler. Autant que les héros du film, Biff est devenu un personnage emblématique des Retour vers le Futur : un concentré de méchanceté gratuite, de bêtise bovine, l’incarnation de tous les crétins de lycée sûrs d’eux et de leur force, toujours prêts à humilier ceux qui n’osent pas leur tenir tête. Les excellents dialogues de Gale ont aussi fait le personnage – aidé chez nous par un doublage d’anthologie. Difficile de séparer Biff de ses répliques cultes : « Y a quelqu’un au bout du fil ? » et « Tu veux ma photo, banane ? »… et de sa punition récurrente, direction le tas de fumier le plus proche…

 

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Ci-dessus : George résistera-t-il aux terribles tortures sonores de Darth Vader ?

 

Une fois ces difficultés enfin résolues, Marty revenu à son époque ne pourra que constater les petits changements qu’il a apporté à ses parents. Les McFly sont désormais riches et heureux, Biff réduit à l’état de gentil larbin en jogging… Et Marty aura finalement la voiture qu’il voulait tant, pour sortir tard le soir avec sa chère Jennifer (et sans doute passer à l’étape suivante…). Cette vraie fausse happy end avait cependant fait grincer quelques dents chez les critiques. A l’heure où le consumérisme et le matérialisme bienheureux de l’ère Reagan triomphait, certains crurent que Retour vers le Futur saluait cette idéologie. George prenait sa revanche sur Biff, et donc, en écrasant (symboliquement) son concurrent auprès de Lorraine, gagnait richesse, gloire et un joli pavillon de banlieue, tandis que Marty lui emboîterait le pas sur l’air de « Il a la voiture, il aura la fille ». Zemeckis s’en défendra cependant, rappelant que le film se moquait aussi des travers consuméristes de la société américaine middle class, auquel lui comme son producteur Steven Spielberg firent souvent un sort. Et de rappeler que les américains n’avaient pas attendu Reagan pour s’y vautrer avec délices – voir l’autre scène de repas en famille chez les parents de Lorraine, attablés devant le téléviseur devenu le centre de toutes les attentions. Cette happy end est ironique, nous dit le réalisateur ; Marty a trop bien fait les choses, finalement, en transformant sa famille de perdants en winners à l’américaine. Les mimiques irrésistibles de Michael J. Fox et les clins d’œil constants de Zemeckis (la couverture du livre de George) nous rappelleront de ne pas trop prendre cette scène au sérieux… et la chute finale, avec le retour de Doc, est irrésistible. Marty et son amoureuse auront à peine eu le temps d’échanger un baiser que le savant fou, revenu du Futur, leur annonce tout de go que leurs enfants ont des ennuis ! C’est ce qui s’appelle aller à l’essentiel…

 

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Ci-dessus : Biff franchit les bornes… George va devoir faire preuve de courage, pour sauver Lorraine.

 

La mise en scène de Zemeckis est à l’avenant. Pas une seule faute de goût dans Retour vers le Futur, la réalisation, très classique en apparence, fourmillant d’idées à chaque scène. Encore à l’aube d’une belle carrière, Zemeckis a pris confiance en lui ; le cinéaste sait que toute bonne comédie est avant tout affaire de rythme, et, de ce point de vue, le film fait un sans-faute, aidé par le timing impeccable des comédiens, Michael J. Fox et Christopher Lloyd en tête. Zemeckis emballe les morceaux de bravoure avec énergie, et commence ici à se lancer des défis narratifs uniques. Par l’entremise d’une seule scène, Retour vers le Futur va même faire basculer les repères du spectateur, et poser les jalons des futurs défis narratifs et techniques que le cinéaste se posera sans cesse par la suite. C’est ce passage étonnant où Marty, de retour en 1985, tente de sauver Doc des terroristes. Une nouvelle panne de la DeLorean l’obligeant à revenir à pied sur le parking, Marty revient trop tard, croit-il. Il assiste aux évènements du début du film, et, stupéfaction : il se voit lui-même tel qu’il était à ce moment-là… Même si le film nous rassure très vite sur l’état de Doc (sain et sauf), l’effet est étonnant. Pendant quelques instants, Retour vers le Futur vient de basculer dans le Fantastique. Zemeckis nous a cependant habilement rappelé que les choses ne sont pas tout à fait comme avant (regardez l’enseigne du parking « Twin Pines Mall » devenue « Lone Pine Mall », suite à l’incident du fermier…), et il nous fait ainsi découvrir les joies des paradoxes spatiotemporels et de la théorie des probabilités, le temps de cette courte scène. Lui et Bob Gale pousseront l’idée encore plus loin dans le dernier acte, complètement fou, de Retour vers le Futur 2 où les personnages revenaient en 1955 et interagissaient avec les évènements du premier film ! D’ailleurs, dans cette scène, on peut se demander où va donc le « second Marty » à bord de la DeLorean ? Réponse la plus probable : nulle part…

 

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Ci-dessus : un moment de détente pour Robert Zemeckis, au volant de la DeLorean.

 

De quoi donner des vertiges au spectateur, et Zemeckis, en pleine possession de ses moyens, ne cessera jamais de se poser des paris narratifs audacieux, dans la suite de sa carrière. Il aura su faire siennes les dernières paroles de Doc : « De routes ?! Là où nous allons, nous n’avons pas besoin de routes !! ». Un quasi aveu de la part du cinéaste qui aura vaincu le signe indien : Retour vers le Futur, plus grand succès de l’année 1985 (389 millions de dollars pour un budget de 19 millions), va le rendre bankable et, avec le soutien initial de Spielberg, va lui permettre de prendre son essor. Après un détour télévisuel dans Histoires Fantastiques, Zemeckis se lancera avec son producteur dans un autre pari narratif et technique encore plus osé, un « cartoon noir » intitulé Qui veut la peau de Roger Rabbit. Et trente ans après Retour vers le Futur, Zemeckis devrait continuer à nous rappeler, avec The Walk, qu’il est l’un des réalisateurs-conteurs les plus audacieux toujours en exercice. 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : Rock’n roll !

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Robert Zemeckis ; scénario de Bob Gale et Robert Zemeckis ; produit par ; producteur exécutif : Steven Spielberg (Amblin Entertainment / Universal Pictures)

Musique : Alan Silvestri ; photo : Dean Cundey ; montage : Arthur Schmidt

Direction artistique : Todd Hallowell ; décors : Lawrence G. Paull ; costumes : Deborah Lynn Scott

Effets spéciaux visuels : Ken Ralston (ILM)

Distribution : Universal Pictures

Durée : 1 heure 56

 

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Bonus : la musique d’Alan Silvestri, indissociable des aventures de Marty McFly !

En bref… EVEREST

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EVEREST, de Baltazar Kormakur

L’histoire :

Mars 1996. Comme chaque année, Rob Hall (Jason Clarke), guide alpiniste néo-zélandais, organise pour le compte de sa société Adventure Consultants l’ascension du mont Everest, dans l’Himalaya. Il laisse au pays sa femme Jan (Keira Knightley), enceinte de leur premier enfant, pour veiller à la sécurité des touristes amateurs de haute montagne. Font ainsi partie de sa troupe plusieurs clients prêts à gravir le toit du monde, comme le médecin Beck Weathers (Josh Brolin), Doug Hansen (John Hawkes), un facteur, le journaliste Jon Krakauer (Michael Kelly) ou Yasuko Namba (Naoko Mori), une japonaise qui a déjà gravi six des plus hautes montagnes du monde. Au camp de base de l’Everest, dirigé par Helen Wilton (Emily Watson), tous se préparent à la future ascension, périlleuse mais pleine de promesses. Ils y croisent d’autres équipes, et leurs guides, dont Scott Fischer (Jake Gyllenhaal), ami de Rob et concurrent chez Mountain Madness.

Mais des problèmes surgissent : quatre sociétés ont prévu d’amener leurs clients au sommet le même jour, le 10 mai. Rob et Scott décident de faire l’ascension en même temps. Ils doivent arriver au plus tard à quatorze heures au sommet, heure limite avant de redescendre en sécurité. L’ascension débute, préparée par les sherpas et surveillée par des professionnels comme Guy Cotter (Sam Worthington). Mais des erreurs de communication, des ennuis de santé et des retards vont causer l’une des pires tragédies en haute montagne, à plus de 8 000 mètres d’altitude… Une histoire vraie.

 

Everest 

Impressions :

« Solide », c’est l’impression générale qui domine dans ce film signé du cinéaste islandais Baltasar Kormakur. Pas un débutant, Kormakur cumule depuis quinze ans prix et distinctions dans son pays natal grâce à des films comme 101 Reykjavik et Jar City, et s’est « exporté » avec un certain succès du côté américain et anglais. Dans sa filmographie, le bien nommé Survivre (2012), récit véridique d’un marin naufragé qui nagea durant six heures dans l’eau glacée pour revenir à son port d’attache, préparait le terrain à cet Everest, témoignant de l’intérêt qu’a Kormakur pour les histoires de survie extrême.

Méticuleux, détaillé, Everest se différencie largement des excès « blockbusterisants » associés aux derniers films de haute montagne à la Cliffhanger ou Vertical Limit. L’histoire est vraie, et mérite un peu plus de considération pour ceux qui ont perdu leur vie dans l’Everest. Le cinéaste met la technique au service d’un récit sans fioritures, et n’a aucune peine à nous mettre au niveau de ces montagnards luttant pour leur survie. Autant dire qu’on souffre pour eux, le film montrant tous les dangers qui guettent à ces altitudes : tempêtes soudaines et problèmes de santé – engelures, hypoxie, œdème pulmonaire, cécité… Les images sont cruelles, et véridiques. Par ailleurs, on ne peut que saluer le travail de Kormakur et du chef opérateur Salvatore Totino qui utilisent la 3D à bon escient ; sans esbroufe, elle valorise la mythique montagne et donne à ses spectateurs un vrai sentiment de vertige, d’autant plus saisissant que, pour d’évidentes raisons de sécurité, l’ascension a été filmée en toute sécurité dans les Alpes italiennes ! On a vite fait d’oublier les trucages pour se concentrer sur l’aventure.

Les acteurs sont, en général, au diapason. Tous se sont investis physiquement et psychologiquement dans leurs personnages, et ne donnent jamais l’impression de se « protéger ». Mentions honorables à Jason Clarke, solide dans le rôle principal, et Josh Brolin, en médecin vieillissant saisi par le blues conjugal. Kormakur a su aussi éviter in extremis les situations clichés des épouses mortes d’inquiétude, préférant saisir dans ces moments-là les détails qui sonnent juste plutôt que de recourir aux violons. Il fallait bien tout le métier d’actrices comme Keira Knightley ou Robin Wright pour donner un poids émotionnel à des scènes assez conventionnelles. Petit bémol cependant, avec la présence de Jake Gyllenhaal, pourtant excellent, mais relégué ici dans un rôle assez secondaire. Cela ne devrait pas cependant trop gâcher l’intérêt d’un Everest qui respecte son contrat de crédibilité jusqu’au bout.

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Baltasar Kormakur ; scénario de William Nicholson et Simon Beaufoy, d’après le livre « Into thin air » (« Tragédie à l’Everest ») de Jon Krakauer ; produit par Nicky Kentish Barnes,Tim Bevan, Liza Chasin, Eric Fellner,  Evan Hayes, Brian Oliver, Tyler Thompson et David Breashears (Cross Creek Pictures / Free State Pictures / RVK Studios / Universal Pictures / Walden Media / Working Title Films)

Musique : Dario Marianelli ; photo : Salvatore Totino ; montage : Mick Audsley

Direction artistique : Tom Still ; décors : Gary Freeman ; costumes : Guy Speranza

Effets spéciaux visuels : Dadi Einarsson, Simon Hughes et Arne Kaupang (Evolution FX / Framestore / Important Looking Pirates / Leonardo Cruciano Workshop / One of Us / Union Visual Effects)

Distribution USA : Universal Pictures / Distribution International : UIP

Durée : 2 heures 01

Caméras : Arri Alexa XT Plus et Red Epic Dragon



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