Archives pour la catégorie Aspie

Aspie, vous avez dit Aspie ?

Bonjour, chers amis neurotypiques !

Un petit message, juste pour vous prévenir de la parution imminente de mon premier livre : Aspie, vous avez dit Aspie ?, un essai qui est « l’adaptation » des textes parus sur mon blog sous le titre Aspie, or not Aspie ? entre octobre 2012 et juin 2013. 

Il est édité par les Editions Amalthée et sera distribué en librairies le 10 février 2015, et sera aussi disponible sur les sites de vente Fnac, Amazon, Chapitre.com, Decitre… et sur le catalogue en ligne des Editions Amalthée.

Je vous tiens au courant pour d’éventuelles précisions ultérieures.

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Conclusion

Aspie, or not Aspie ? - Conclusion dans Aspie 2001-pour-conclure

CONCLUSION

Fin du voyage ? Ce « petit » abécédaire des Aspergers a fini par devenir un véritable essai de 300 pages, dont la rédaction a parfois échappé à son auteur. Les courtes notices du début ont souvent débordé, en biographies fleuves parfois victimes du piège  »wikipédien » ; mais on aura fait ce qu’on a pu, avec les moyens du bord… Neuf mois ont passé, le bébé est arrivé à terme, il est en pleine forme et, depuis l’orbite terrestre, ouvre bien grand les yeux sur un avenir étrange, effrayant, plein de promesses et d’épreuves… Allusion kubrickienne mise à part, cette conclusion vient à point nommé pour revoir rapidement quelques points, concernant le syndrome d’Asperger et ses singuliers personnages.

Ce fut un voyage plein de surprises, généralement plaisantes ; en me lançant dans l’étude de personnages et de biographies, j’ai pu réfléchir à quelques idées qui ne m’étaient pas évidentes au premier abord. Je dois l’avouer, j’ai entamé cet abécédaire assez égoïstement ; rassembler ces 138 personnages, réels ou fictifs, autistes confirmés ou supposés, a été l’occasion de m’inventer une seconde famille. Dans les moments de doute ou de déprime, se sentir ainsi lié par le syndrome d’Asperger, à des Kubrick, des Einstein, des Spielberg, des Jung, des Nietzsche et autres vous fait vous sentir moins seul, et plus confiant dans vos capacités. Cela peut sembler assez vaniteux, je suppose ; cependant, je ne crois pas m’être mis au même niveau que ces géants. Mais si quelques personnes ayant lu ce blog se sont reconnues dans ces personnages et en tirent une certaine fierté, cela aura été sans doute une bonne chose. Pendant la période où j’ai écrit cet abécédaire, des lecteurs vivant avec le syndrome d’Asperger m’ont contacté et encouragé à continuer sur cette voie ; je les en remercie chaleureusement, et je leur souhaite les meilleures choses pour le reste de leur vie. Je profite de l’occasion d’ailleurs pour remercier également ma famille, mes amis, mes thérapeutes, et toutes les personnes qui m’ont encouragé à tenir ce blog.

Au cours de l’écriture de cet abécédaire, beaucoup de noms ont été oubliés… Soit par ignorance complète de l’auteur, soit parce que leurs noms ne lui sont revenus en mémoire qu’après coup, soit encore, le plus souvent, parce qu’il s’agit de simples hypothèses difficiles à confirmer. Même chez les spécialistes de l’autisme, il y a souvent sujet à débat. Certains mêmes ont subi les foudres compréhensibles de leurs confrères pour avoir cité des personnages réels franchement détestables, comme… Adolf Hitler ou le tueur en série Jeffrey Dahmer. Bigre. Restant persuadé que les autistes sont des personnes par nature pacifique, je reste perplexe quant à ces affreux bonhommes ; s’il est possible que le dictateur nazi ait pu avoir, dans sa jeunesse, des attitudes évoquant l’autisme, il faut aussi se rappeler que les études et hypothèses contradictoires sur son cas sont si nombreuses que l’hypothèse « Aspie » me semble douteuse. Par contre, il est possible que la mère d’Hitler, elle, ait pu être partiellement autiste. Même chose concernant Dahmer ; si son enfance semble correspondre à celle d’un jeune Aspie, la violence et l’horreur de ses actes criminels cadrent mal, je le répète, avec le profil type de l’autiste Asperger. Hypothèses à traiter avec prudence, car nous sommes ici dans un autre domaine d’études, celui de la psychopathologie.

Bien plus dignes d’intérêt, les personnages réels suivants, ont ou ont pu avoir le syndrome. Rappelez-vous que ce ne sont, dans la plupart des cas, que des suppositions, et pas nécessairement des diagnostics avérés. Il sera toujours possible d’en débattre, ou de contester certains noms. Qui seraient-ils ? :

- des écrivains et gens de lettres, comme James M. Barrie (le père de PETER PAN), Samuel Beckett, Lewis Carroll, Arthur C. Clarke, Fiodor Dostoievski, Arthur Conan Doyle, Mark Haddon (auteur du BIZARRE INCIDENT DU CHIEN PENDANT LA NUIT), Michel Houellebecq, James Joyce, Stephen King, Herman Melville, Vladimir Nabokov, Françoise Sagan, Joseph Schovanec (figure familière des documentaires sur l’autisme à la télévision française, auteur de l’excellent JE SUIS A L’EST ! où il raconte sa vie d’Aspie avec beaucoup de lucidité et d’humour, et que j’ai complètement oublié dans mon abécédaire… honte à moi.), Jonathan Swift, William Butler Yeats…

- des musiciens, comme David Byrne (créateur, chanteur et guitariste des Talking Heads), George Harrison (et non pas John Lennon comme je le supposais d’abord. Je me suis trompé de Beatles !)…

- des cinéastes, comme, peut-être, James Cameron, Francis Ford Coppola, David Cronenberg, Brian DePalma, David Fincher, John Ford, Michel Gondry, David Lean, David Lynch, Terrence Malick, Christopher Nolan, Nick Park (créateur de WALLACE ET GROMIT), Ridley Scott, Lars Von Trier, Orson Welles, Wim Wenders, Nicolas Winding Refn, Robert Zemeckis… Ce métier favoriserait-il donc les personnalités autistiques ?

- des scientifiques, comme Marie Curie, sa fille Irène Joliot-Curie, Richard Feynman, Alfred Kinsey, Carl Sagan…

- des acteurs et actrices, comme Greta Garbo, Buster Keaton (pour le « masque » impassible, même dans ses plus dangereuses cascades), ou plus près de nous, Johnny Depp (sa filmographie parle pour lui, non ?), Joaquin Phoenix, Keanu Reeves…

- des philosophes, comme Emmanuel Kant, Baruch Spinoza, voir même Socrate…

- des artistes, comme Antoni Gaudi, John Nash (l’architecte de Buckingham Palace), Suzanne Valadon…

- et plein d’autres personnalités atypiques : Eamon de Valera (le père politique de l’Irlande libre), Grace Hopper (à la fois amiral de la marine américaine, et informaticienne à qui l’on doit notamment le langage COBOL), le général confédéré Thomas Jonathan « Stonewall » Jackson, notre infortuné roi Louis XVI, Gene Roddenberry (le créateur de STAR TREK, ce qui expliquerait bien des choses sur Spock et Data…)… et enfin, Léonard de Vinci en personne.

Une bien belle liste qui pourrait déjà fournir la base d’un possible second volume de l’abécédaire, on ne sait jamais… Liste qui se complèterait de personnages fictifs, possibles autistes et Aspies intéressants : 

Wednesday Addams (Christina Ricci), la fillette gothique impassible des films de LA FAMILLE ADDAMS ; Ash (Ian Holm) et Bishop (Lance Henriksen), inquiétants androïdes de la série des films ALIEN ; Mr. Bean (Rowan Atkinson), pâle imitation de Monsieur Hulot et de Peter Sellers ; Ben (Greg Timmermans), le héros du film BEN X ; Christopher John Francis Boone, héros du roman LE BIZARRE INCIDENT DU CHIEN PENDANT LA NUIT ; Peter Brand (Jonah Hill) dans le film MONEYBALL (LE STRATEGE) avec Brad Pitt ; Seth Brundle (Jeff Goldblum), avant son horrible métamorphose dans LA MOUCHE ; Dilbert, anti-héros de la b.d. homonyme ; Andy Dufresne, héros de la nouvelle de Stephen King RITA HAYWORTH AND THE SHAWSHANK REDEMPTION, incarné au cinéma par Tim Robbins dans le film LES EVADES (THE SHAWSHANK REDEMPTION) ; l’odieux Basil Fawlty (campé par le génial John Cleese) dans FAWLTY TOWERS ; Rob Gordon, le collectionneur  »incurable » de 33 tours dans HIGH FIDELITY, le roman de Nick Hornby adapté en film (où il est joué par John Cusack) ; Jean-Baptiste Grenouille, l’assassin obsédé par les odeurs des femmes dans LE PARFUM, roman de Patrick Süsskind devenu un film avec Ben Whishaw ; Heidi (Abbie Cornish) dans SOMERSAULT ; Dwayne Hoover (Paul Dano) mutique lecteur de Nietzsche, passionné d’aviation, dans LITTLE MISS SUNSHINE ; L.B. “Jeff” Jeffries (James Stewart), l’inoubliable voyeur hitchcockien de FENÊTRE SUR COUR ; Julius Kelp (Jerry Lewis), maladroit professeur amoureux dans le film THE NUTTY PROFESSOR (DOCTEUR JERRY ET MISTER LOVE) ; Rizwan Khan (Shah Rukh Khan) dans MY NAME IS KHAN ; le sinistre docteur Hannibal Lecter des romans de Thomas Harris et des films avec Anthony Hopkins (mémoire photographique, connaissances encyclopédiques, culture phénoménale, esprit analytique aiguisé… cela collerait, s’il n’avait pas ses goûts culinaires curieux) ; Alexander Ivanovich «Sacha» Loujine (John Turturro) dans LA DEFENSE LOUJINE ; les jumeaux fusionnels Beverly et Elliot Mantle (Jeremy Irons) dans FAUX SEMBLANTS ; Donald Morton et Isabelle Sorenson (Josh Hartnett et Radha Mitchell) dans MOZART AND THE WHALE (en français, CRAZY IN LOVE…) ; Bertram Potts (l’irrésistible Gary Cooper), savant linguiste rigoureux et  »décongelé » par Barbara Stanwyck dans BOULE DE FEU ; le nouveau Q (Ben Whishaw, encore lui) dans SKYFALL ; Adam Raki (Hugh Dancy) dans ADAM ; Sai, le ninja dessinateur du manga NARUTO ; Holly Sargis (Sissy Spacek), compagne  »détachée » d’un tueur fou en cavale, dans BADLANDS ; Sonny (Alan Tudyk) et le docteur Susan Calvin (Bridget Moynahan) dans le film I,ROBOT inspiré d’Asimov ; Melvin Udall (Jack Nicholson), écrivain bourré de TOCS dans POUR LE PIRE ET POUR LE MEILLEUR ; Carrie White, la souffre-douleur de son lycée, dans le roman de Stephen King (tiens…) CARRIE, incarnée par Sissy Spacek (hello again) dans le film de Brian DePalma (tiens, tiens…) ; Roy Waller (Nicolas Cage), arnaqueur ravagé par les phobies multiples dans MATCHSTICK MEN (LES ASSOCIES, film de Ridley Scott) ; et le trio terrible d’EASY RIDER, les motards Wyatt et Billy (Peter Fonda et Dennis Hopper), et l’avocat George Hanson (Jack Nicholson, encore vous !)…

On m’avait fait remarquer que la majeure partie des figures historiques présentées ici viennent de la culture anglo-saxonne, ou germanique. Très peu de français certifiés « Aspies », en revanche, et pour les autres cultures, pratiquement rien… Il faut bien sûr se rappeler que les portraits présentés ici sont celles de personnes d’exception, dont le parcours est sorti des sentiers battus pour des motifs souvent très différents. Et il faut se rappeler que si la majeure partie des personnes vivant avec le syndrome vivent très bien leur vie (du moins je le leur souhaite) sans avoir à devenir une célébrité dans leur domaine. Cela dit, il me semble que l’on a reconnu beaucoup plus de personnes autistes dans les pays anglo-saxons, germaniques ou nordiques, que partout ailleurs. Serait-ce une question de culture ? En France, pendant longtemps, le sujet a été traité comme un tabou honteux. Encore aujourd’hui, l’autisme et le syndrome d’Asperger dérangent, hélas. Une amie m’a récemment appelé, en colère contre l’institutrice de son fils ; celle-ci avait exclu du spectacle de fin d’année l’un de ses camarades, un petit garçon Aspie trop timide, et cherchait à le faire redoubler parce qu’il ne participait pas en classe… Voilà un exemple navrant de ce qui arrive encore de nos jours, dans notre pays, vis-à-vis des jeunes autistes. Pour ce qui est des autres pays, j’avoue être totalement ignorant sur la façon dont sont ceux-ci sont traités. Qu’en est-il dans les pays d’Europe méditerranéenne, en Afrique, dans les pays arabes, en Asie, en Amérique latine ? Et y a-t-il des cas de personnages célèbres, liés à ces cultures différentes du modèle anglo-saxon, qui aient réussi malgré leurs difficultés ?

Une autre observation : dans les profils des personnages historiques abordés en ces pages, on a pu constater d’étonnantes similarités de parcours, des rencontres décisives, des influences communes, d’étranges coïncidences, voir même des prémonitions… La plupart des personnes historiques décrites en ces pages ont souvent souffert de différences parfois impossibles à exprimer, ou à identifier compte tenu de la méconnaissance de l’autisme en leur temps. Pourtant, ils ont su faire la différence, changé la société, ouvert des voies nouvelles dans leur domaine de prédilection. Here’s to the crazy ones, disait la publicité d’une célèbre marque à la pomme… Tous n’avaient pas la même éducation, la même culture, ni la même personnalité, et si leurs histoires ne sont pas les mêmes, on retrouve certaines similarités dans celles-ci. Inconsciemment, ces hommes et femmes remarquables ont suivi un parcours mythologique, au sens noble du terme. Cela n’est pas à prendre au sens littéral ; point de trésors cachés, d’anneaux magiques ou de princesses en péril ici. Mais il faut juste se rappeler que n’importe quelle vie, n’importe quelle personne, vit son propre récit - son propre mythe. Ceux cités en ces pages ont vécu – ou vivent – leur propre parcours mythologique, même dans les circonstances les plus banales. L’exemple de Temple Grandin, raconté par elle-même dans son livre MA VIE D’AUTISTE, a su parfaitement décrire cela ; « prisonnière » de son handicap, elle a su remarquablement le retourner à son avantage. En se représentant les étapes importantes de sa vie comme autant de portes à franchir, elle a utilisé à merveille la métaphore du seuil, typique de la mythologie. Elle n’a certes pas guéri de son handicap, mais elle l’a apprivoisé. Cette femme jugée « bizarre », qui enfant suscitait moqueries ou méfiance, est devenu aujourd’hui une adulte respectée et appréciée. Elle a su bénéficier de l’aide patiente de quelques proches, surtout de sa mère et d’un professeur l’ayant encouragé à développer son originalité. L’exemple de Grandin rejoint ainsi celui d’autres personnes citées dans cet abécédaire ; on peut voir à quel point elles ont pu trouver un soutien important auprès d’un des parents, voir des deux, et d’un mentor. Le rôle de ces figures formatrices est fondamental dans le développement de la personne autiste. Dans toute quête, vient finalement le moment où la personne concernée ne peut plus compter que sur elle-même, malgré l’aide des amis et des mentors ; l’exemple de ces autistes célèbres devrait amener à faire réfléchir. L’aventure n’est certes pas sans risques, ni souffrances, impasses psychologiques ou crises graves, mais elle en vaut la peine. Pour ma part, les métaphores visuelles de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE me sont toujours d’une grande aide. Franchir le seuil consiste, dans le film de Kubrick, à sortir de sa caverne, sortir de la sécurité du monde des machines, et oser se jeter dans l’inconnu à travers une porte stellaire.

 

Toujours franchir le passage, donc, malgré le danger et la peur.  Fin de transmission.

 

Ludovic Fauchier.

 

« Le docteur m’a dit qu’un jour, peut-être, on trouvera un médicament pour me guérir. (…) Mais je crois que je ne veux pas être guéri. En fait, la vérité, c’est que, finalement… j’aime bien être un Aspie. »

- Max (Philip Seymour Hoffman), dans le film MARY & MAX.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 20

X-Y-Z, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 20 dans Aspie z-mark-zuckerberg-asperger-200x300

… Zuckerberg, Mark :

Ironie du sort, cet abécédaire se conclut avec celui qui, malgré lui, a tout déclenché… Le portrait fait de Mark Zuckerberg, le jeune fondateur milliardaire de Facebook dans le film THE SOCIAL NETWORK de David Fincher, était celui d’un brillant jeune homme, un génie dans son domaine, mais dramatiquement incapable d’établir de saines relations avec ses proches. Ce portrait, largement fictionnalisé – on y reviendra -, avait l’intérêt particulier de montrer au grand public un véritable cas de syndrome d’Asperger. Tout y était : le visage « fermé » et concentré en permanence de Zuckerberg (magistralement interprété par Jesse Eisenberg), ses réponses cinglantes (souvent à la limite de la plus élémentaire correction), son intérêt absolu pour les sciences informatiques et les mathématiques, ses innombrables manies, et surtout une incapacité totale à vivre les relations humaines les plus élémentaires, qui lui coûtera aussi bien une rupture avec sa petite amie de l’époque que la fin de son amitié avec Eduardo Saverin (joué par Andrew Garfield), le co-fondateur de Facebook. La réaction fut immédiate, les publications sur le Net concernant le syndrome dépeint dans le film fleurirent, au grand dam du vrai Zuckerberg qui dut faire une mise au point. Réalité ou non, après tout peu importe ; le film a mis en avant les caractéristiques « autistiques » du personnage Zuckerberg, et il n’est finalement pas étonnant d’avoir vu subitement fleurir, dans le sillage du succès du film, des dizaines de personnages Aspies dans les séries et films, ces dernières années. En tout cas, pour votre serviteur alors en thérapie, le film fut une révélation, lui donnant quelques idées ayant finalement mené à cet abécédaire.

Savoir si le vrai Mark Zuckerberg est effectivement atteint du syndrome d’Asperger est une question très délicate. On peut constater cependant qu’à l’instar de ses prédécesseurs et inspirateurs les plus célèbres (les vieux ennemis Bill Gates et Steve Jobs), Zuckerberg s’est illustré dans un domaine où beaucoup d’Aspies sont généralement à leur avantage. Le parcours de ce jeune homme sans problèmes, issu d’une famille juive new-yorkaise, a de quoi impressionner. Mark Zuckerberg a non seulement révolutionné, à force de travail, le monde de l’informatique et du numérique, il a aussi transformé le monde du 21ème Siècle par sa création : le fameux site de réseau social Facebook, qui l’a rendu multimilliardaire à un âge où tant d’autres jeunes gens peinent à trouver un emploi correct. Fils d’un dentiste (quelle ironie quand on porte un nom signifiant « Montagne de Sucre » !) et d’une psychiatre, Mark Elliot Zuckerberg est né à White Plains, New York, le 14 mai 1984, soit l’année où Steve Jobs lance la révolution informatique d’Apple ; un signe des temps, sans aucun doute. On ne trouvera a priori aucunes traces d’autisme chez le jeune Zuckerberg ; le seul handicap qu’on lui connaît est un daltonisme le rendant très sensible à la couleur bleue, la future couleur dominante de Facebook. Après une scolarité a priori normale, la passion de Mark Zuckerberg sera initiée dans les années 1990 par son père. Féru d’informatique, papa Zuckerberg lui apprit la programmation BASIC d’Atari ; il engagea David Newman, un développeur de software professionnel, pour enseigner en privé au jeune garçon les sciences de l’informatique. Newman fut vite impressionné par les capacités du jeune garçon, un vrai prodige, « difficile à devancer » selon ses propres termes. Au lycée (Ardsley puis Phillips Exeter Academy), Marl Zuckerberg fut un excellent élève, lauréat de nombreux prix en mathématiques, astronomie et physique, doué en langues (il lit et écrit le français, l’hébreu, le latin et le grec). Particulièrement passionné par la mythologie grecque, le jeune homme était capable de réciter par coeur des passages d’oeuvres telles que L’ENEIDE ou L’ILIADE. Certainement surdoué, mais pas pour autant un « geek » renfermé dans sa chambre, Mark Zuckerberg était de l’avis général un jeune garçon bien intégré, socialement parlant, dans les lycées où il étudiait - il suivit aussi un cours d’études supérieures à Mercy College, en plus de sa scolarité. Jeune maître de la programmation informatique (spécialement des outils de communication et des jeux), obsédé par l’importance de la communication et du partage, Mark Zuckerberg sut mettre en pratique son talent naissant, créant le réseau « ZuckNet » pour lier les ordinateurs de sa maison avec celui du bureau paternel, devançant ainsi d’un an le système créé par AOL Instant Messenger. Durant ses années de lycée, il créa aussi le Synapse Media Player,  programme d’intelligence artificielle capable d’apprendre et retenir les goûts musicaux de ses utilisateurs. Microsoft et AOL essayèrent de le recruter et d’acheter Synapse, mais Zuckerberg garda ses distances, pour poursuivre des études supérieures à Harvard en septembre 2002, y étudiant particulièrement la psychologie et les sciences informatiques. 

Zuckerberg y rencontra ses futurs associés créatifs de Facebook, ses camarades d’études Eduardo Saverin, Chris Hughes et Dustin Moskovitz. Il créa CourseMatch, un programme de sélections de classe, pour aider à la formation de groupes d’études chez ses camarades. Puis vint « l’incident Facemash », décrit au début de THE SOCIAL NETWORK ; une mauvaise blague de potache qui naquit le 28 octobre 2003. Rentré ivre dans son dortoir, Zuckerberg se répandit en commentaires insultants sur son blog, tout en consultant les « facebooks » (comprendre : les trombinoscopes informatisés, propres à toutes les universités) des différents groupes d’étudiants. Avec ses amis, il créa donc Facemash, consistant à voter pour les étudiants et étudiantes canon, au détriment des « boudins »… La farce tourna court, avec le crash du serveur informatique d’Harvard piraté par les petits farceurs, et la convocation officielle de Zuckerberg qui dut faire des excuses publiques, pour avoir utilisé les photos de ses congénères sans permission, et les propos sexistes de son blog. L’incident lui donna l’idée de la création d’un nouveau site Web, développant le principe de base de ces « facebooks » : l’échange d’informations personnelles. Ces informations de son futur site seraient délivrées par ses utilisateurs, gratuitement et de leur plein gré (photos, adresse, date de naissance, activités favorites, goûts personnels), éliminant ainsi le risque de piratage et détournement de ces données ; Zuckerberg concrétisa ainsi son idée maîtresse, celle de bâtir des liens entre des personnes qui ne se connaissent pas, et d’ouvrir le monde à cette nouvelle façon de communiquer. Une belle idée, certes, mais dont l’origine reste douteuse ; si Zuckerberg affirma que l’inspiration lui vint d’un éditorial du Harvard Crimson (le journal officiel de l’université) sur l’incident Facemash, il semble qu’il ait quelque peu arrangé l’histoire à sa convenance. 

Néanmoins, le site « Thefacebook » ouvrit avec succès le 4 février 2004 ; d’abord uniquement destiné aux étudiants d’Harvard, il s’étendra vite aux sites des autres grandes universités. Un succès foudroyant qui fit grincer des dents, celles de trois étudiants d’Harvard, les frères Cameron et Tyler Winklevoss et leur ami Divya Navendra, qui accusèrent très vite Zuckerberg de vol de propriété intellectuelle suite à une discussion qu’ils auraient eu ; voulant l’aide technique de Zuckerberg pour concevoir un site de réseau social, HarvardConnection.com. , ils se seraient fait spolier de leur idée par Zuckerberg, créant avec Thefacebook un « produit » similaire alors qu’il était sensé préparer leur site. Il y eut enquête et poursuites judiciaires. Au terme de fastidieuses procédures, attaques et contre-attaques d’avocats, l’affaire prit fin le 25 juin 2008 avec un règlement à l’amiable, Facebook versant aux plaignants plus d’un million de parts communes et 20 millions de dollars.

Lancé sur la voie du succès malgré ces attaques, Zuckerberg arrêta ses études en seconde année, pour se consacrer entièrement au site. Un autre génie du monde informatique, Sean Parker, fondateur déchu de Napster, qui faillit mettre à genoux les plus puissantes maisons de disque, rejoignit l’aventure Facebook, convaincu (et convaincant) du potentiel commercial du site. Rebaptisé Facebook, le site maintenant ouvert au public, d’une grande facilité d’accueil et d’utilisation, connut le succès foudroyant que l’on connaît aujourd’hui. Déménageant avec ses amis au printemps 2004 à Palo Alto en Californie, Zuckerberg, aidé par Parker, convaincra l’été suivant l’entrepreneur Peter Thiel d’investir dans la compagnie. Les petits génies de Facebook fondèrent leur bureau en Californie, Zuckerberg refusant fermement les offres d’achat du site par les grandes corporations. Possesseur de 7 % du capital, Sean Parker devint le président milliardaire de Facebook. Success story qui tourna court, avec sa démission un an plus tard, suite à son arrestation pour possession de cocaïne en présence de mineurs. Eduardo Saverin ne fut pas plus heureux ; peu à peu écarté du développement de Facebook, dont il était le directeur commercial et directeur financier, il fut évincé. Au terme d’autres poursuites réglées hors tribunal, il signa un accord de non-divulgation en échange de la restitution de son nom, un temps effacé du site. Le site Facebook, amélioré par les incessantes applications et modifications de ses créateurs, atteignit le nombre record de 500 millions d’utilisateurs le 21 juillet 2010 ; PDG de sa firme, Mark Zuckerberg devint, grâce à de très judicieux investissements, à moins de 24 ans, le plus jeune milliardaire de la planète ; sa fortune fut estimée en 2011 à 17 milliards et demi de dollars. Il a été désigné Personne de l’Année 2010 par Time Magazine, et continue de veiller à la direction et à l’extension de Facebook, qui a fait de lui l’une des figures les plus importantes du monde de l’informatique et de la finance. Marié depuis mai 2012, Mark Zuckerberg s’investit dans des actions philanthropiques prestigieuses, dont le « Giving Pledge » conçu par Bill Gates et Warren Buffett. Sur une note plus amusante et nettement plus « geek », il a accepté de jouer les guest-stars chez LES SIMPSONS en 2010, dans l’épisode LOAN-A-LISA (DRÔLE D’HERITAGE) où il croise la petite Lisa (revoir la « Apple connection » décrite dans le chapitre consacré à Steve Jobs…).

Une réussite aussi phénoménale ne peut pas ne pas avoir sa part de critiques et controverses sérieuses à travers le monde… Concevoir une plate-forme de réseau social où chacun est libre de s’exprimer et de parler de lui est, en théorie, une belle idée. La réalité humaine étant souvent toute autre, des questions déontologiques sérieuses ont surgi. Critiques portant, au choix, sur : la liberté d’expression contrôlée (ou non surveillée) sur le site ; l’utilisation des données personnelles d’employés par leurs entreprises sur Facebook (entraînant des licenciements abusifs pour des motifs divers) ; la concurrence professionnelle déloyale (contre Google notamment) ; des censures diverses (le tableau de Courbet L’ORIGINE DU MONDE jugé « choquant », la fermeture d’un groupe appelant au boycott de la compagnie pétrolière BP), on en passe et d’autres… Le système Facebook est donc loin d’un monde idéal, et, pour ses détracteurs, prend un air inquiétant de 1984 informatisé. Les succès, et les controverses, liées à Mark Zuckerberg ont attiré toutes sortes de reportages, documentaires, et livres consacrés à la révolution informatique de ce début de siècle. Parmi les documentaires dignes d’intérêt, citons une série de 2010, THE VIRTUAL REVOLUTION, et un long-métrage TERMS AND CONDITIONS MAY APPLY sorti en 2013.

Voilà pour le parcours du vrai Mark Zuckerberg, dont l’image publique reste somme toute celle d’un jeune homme inventif, tranquille et finalement assez lisse… Ce qui n’est pas le cas de son double de fiction, dans THE SOCIAL NETWORK, bien plus intéressant à étudier, pour le bien de cet abécédaire ! 

 

z-mark-zuckerberg-aspie-interprete-par-jesse-eisenberg-dans-the-social-network dans or not Aspie ?

A l’origine du SOCIAL NETWORK, il y eut la parution d’un livre, THE ACCIDENTAL BILLIONAIRES (en France : LA REVANCHE D’UN SOLITAIRE, LA VERITABLE HISTOIRE DE FACEBOOK), écrit et publié sans l’accord des principaux concernés. Raconté du point de vue d’Eduardo Saverin, le livre de Mezrich attira l’attention d’Aaron Sorkin, un des tous meilleurs scénaristes en activité aux USA (on lui doit les scénarii de DES HOMMES D’HONNEUR et LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON, et la production de la série THE WEST WING / A LA MAISON BLANCHE). Le scénario de Sorkin fut vite confié à une autre pointure du cinéma américain : le prodige David Fincher, maître d’oeuvre de SEVEN, FIGHT CLUB, L’ETRANGE HISTOIRE DE BENJAMIN BUTTON et autres ZODIAC. Voilà qui a suffi, si l’on peut dire, à faire du SOCIAL NETWORK une réussite à tout point de vue ; mise en scène, montage, jeu des acteurs, lumière, musique, et bien entendu écriture dramaturgique… Tout, dans le film, est une véritable leçon de Cinéma adressée au spectateur attentif. Justement salué comme l’un des meilleurs films de 2010, THE SOCIAL NETWORK s’est attiré aussi des critiques. Basé sur des faits très récents, le film aurait le tort, selon certains, de ne pas respecter la psychologie de ses personnages. Mark Zuckerberg a admis que celui-ci restait fidèle à la réalité dans la description des faits, mais que la psychologie des personnages était largement inventée. Il n’en fallait pas plus pour que les plumitifs habituels enfourchent un de leurs sempiternels chevaux de bataille, la question de la véracité dans une oeuvre de fiction. Le Mark Zuckerberg de SOCIAL NETWORK est donc un personnage de fiction, soit ; inutile d’attendre les journalistes pour s’en douter…  On peut cependant se ranger à l’avis d’Aaron Sorkin, affirmant clairement que, dans ces cas-là, le « vrai » est l’ennemi du bien, pour la dramaturgie. Tout auteur s’engageant dans une « biopic » sait qu’il met en avant son point de vue sur le sujet, et pas une froide réalité objective. Raconter cinq ans de la vie du vrai Mark Zuckerberg, tel que cela s’est passé, aurait été parfaitement ennuyeux ; ce dernier étant finalement un jeune homme relativement « lisse », en dehors de ses aptitudes de génie de l’informatique, il aurait été difficile de passionner le public avec son histoire, somme toute assez rectiligne. Les critiques ont manqué un point crucial : toute histoire de ce type a une portée mythique indéniable. Le sens du mot « mythe » a été de nos jours déformé et mal compris, particulièrement par des médias toujours prompts à le confondre avec le mensonge. Un mythe n’est pas un mensonge, c’est une histoire délivre une vérité « cachée », symbolique, dont la portée échappe souvent à beaucoup, y compris aux principaux concernés. Le vrai Mark Zuckerberg, qui apprécie les textes anciens et la mythologie, ne peut avoir manqué cet aspect du film. Ce jeune surdoué a progressivement transformé une blague d’étudiant en véritable acte de révolution sociale, s’inscrivant dans la grande Histoire humaine. Or, comme dans tout mythe, il y a une morale, pas forcément joyeuse. Zuckerberg est arrivé au sommet, il a gagné en maturité, mais a perdu en chemin des illusions, et de solides amitiés. C’est, en substance, le message de THE SOCIAL NETWORK.

Le personnage de Mark Zuckerberg dans le film apparaît finalement comme une synthèse de plusieurs personnalités atypiques. Les auteurs d’un film consacré à un personnage réel s’investissent toujours, plus ou moins consciemment, dans leur personnage principal. Lorsque le film est une réussite, on finit toujours par substituer le personnage historique « mythifié » au vrai personnage. Ici, on peut affirmer que le Zuckerberg de SOCIAL NETWORK est constitué de quatre partie : un quart du vrai Zuckerberg, plus un quart de David Fincher, un quart d’Aaron Sorkin et un quart de Jesse Eisenberg. Chacun des trois derniers apporte sa touche personnelle au personnage Zuckerberg. Fincher, cinéaste réputé pour son talent visionnaire, extrêmement secret, a toujours une préférence dans ses films pour les personnages marginaux, « border line » par rapport à la société ou une communauté. Sans doute se retrouve-t-il dans le personnage de Zuckerberg, jeune virtuose visionnaire obligé d’affronter les corporations et les rivaux tentant de s’approprier son oeuvre (situation faisant écho à ses déconvenues, face aux cadres de la 20th Century Fox, l’ayant évincé du montage de son premier film, ALIEN 3). Jesse Eisenberg, lui, donne vie à Zuckerberg en accentuant sa maladresse sociale, jouant à merveille d’une apparence timide, légèrement névrosée, perpétuant un style de jeu évoquant le Dustin Hoffman des débuts (LE LAUREAT ou LITTLE BIG MAN), et rendant ainsi crédible « son » Zuckerberg. Le fait qu’Eisenberg ait mentionné, dans ses interviews, être atteint de troubles obsessionnels compulsifs, donne une idée sur l’origine de l’aspect  »maniaque perturbé » du Zuckerberg de SOCIAL NETWORK. Enfin, Aaron Sorkin apporte au personnage une bonne dose de revanche sociale et de colère rentrée, renvoyant à son propre parcours. Ancien comédien avant d’être passé à l’écriture, Sorkin avoua continuer à souffrir de se croire un raté ; une source d’angoisses et de frustrations qu’il règle à sa façon, à travers les personnages de ses histoires.

Mark Zuckerberg, dans THE SOCIAL NETWORK, est donc un jeune homme en colère. Un jeune génie, dont les obsessions sabotent toutes ses tentatives d’avoir des relations humaines normales… La magistrale scène d’ouverture du film suffit à « croquer » en cinq minutes le caractère du personnage : Zuckerberg donne un parfait exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire, quand on invite sa petite amie à partager un verre… Erica Albright (Rooney Mara, devenue la Lisbeth Salander du MILLENNIUM de Fincher), excédée par sa condescendance permanente, le plaque en public en lui lançant : « Tu seras sans doute un génie dans ton domaine, Mark, mais tu vas vieillir en pensant que les gens ne t’aiment pas parce que tu es un « geek ». Laisse-moi te dire que ce ne sera pas le cas. Les gens ne t’aimeront pas, parce que tu n’es qu’un sale con ! ». Sévère, mais juste à ce stade… Le jeune homme amoureux mais incapable de traiter son amie en égale, pourrait prendre le temps de la réflexion et s’en prendre à lui-même, s’il n’avait pas bu un verre de trop ; dépité, il ne trouve rien à faire de mieux que se répandre en insultes sur le Net, avant de lancer la mauvaise blague Facemash… Capable de jongler avec les algorithmes mais incapable de comprendre les sentiments, Zuckerberg présente bien, dans le film, les troubles typiques d’un syndrome d’Asperger prononcé, lié à un orgueil intellectuel démesuré et une rancoeur rentrée contre le système élitiste en cours à Harvard. Système symbolisé par les final clubs, fraternités d’élèves amenés à prendre les rênes du pays, et que tente d’intégrer son meilleur ami Eduardo Saverin (Andrew Garfield). On peut cependant lui trouver des circonstances atténuantes et deviner, derrière son attitude détestable envers Erica, un évident manque de confiance en soi. Il est plus facile de « hacker » un serveur informatique que de comprendre ce que ressent la jeune femme en face de soi ; cherchant à impressionner Erica pour lui plaire, Mark perd pied, incapable de gérer ce type de situation imprévisible. La peur entraîne toujours une certaine agressivité, forcément mal reçue. Le mal étant commis, une timide tentative d’excuse ultérieure, bien maladroite (Mark déboule alors qu’elle est avec des amis) sera inutile. La jeune femme le renvoie à son immaturité (« rien ne s’efface sur Internet ! ») en toute franchise, et le congédie, en lui rendant un peu de sa condescendance… 

Le film présente à travers Mark Zuckerberg un éventail quasi complet des excentricités, manies, obsessions et autres marques de comportement déroutant de la part d’un jeune génie  »Aspie » en plein essor professionnel. Le processus de la création de Facebook qui obnubile Zuckerberg, décrit dans le film, est une belle métaphore de la créativité, de ses joies comme de ses dangers. Le principal étant, pour le principal protagoniste, un enfermement psychologique dont il prend douloureusement conscience. Selon les circonstances, cet enfermement, cette focalisation sur son objectif crée des scènes comiques, ou tragiques, et le plus souvent les deux. On le verra ainsi, en plein hiver, filer soudainement à sa chambre pour élaborer un nouveau programme, marchant en sandales sur la neige ; ou ne pas supporter de voir une photo des chutes de Niagara dans la décoration d’une soirée thématique « Caraïbes » (son esprit férocement logique ne supporte pas cette erreur de programmation !). On voit aussi un Zuckerberg saboter inconsciemment une négociation commerciale importante d’Eduardo, en se mettant à faire des bruits inconvenants devant un investisseur potentiel… Redoutable contradicteur dans les âpres négociations judiciaires face aux Winklevoss, Zuckerberg peut aussi soudainement décrocher des débats, s’intéresser à la pluie qui tombe, et rabaisser férocement l’avocat de la partie adverse. Les chicaneries judiciaires sont finalement pour lui bien moins importantes que la gestion et l’avenir de sa compagnie. Le jeune homme ne laisse passer aucun détail, d’ailleurs ; dans le conflit qui l’oppose aux Winklevoss, Zuckerberg se vexe d’avoir été traité par les jumeaux comme un laquais potentiel (dans le garage à vélos du très select Porcellian Club), plutôt que comme un associé créatif et professionnel. Les Winklevoss, nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, découvrent dans cette affaire que tout ne leur sera pas donné d’avance, et qu’un vague accord verbal ne peut être une garantie.

La relation de Mark Zuckerberg avec Eduardo Saverin pâtira évidemment de son évolution professionnelle. Pauvre Eduardo, on souffre pour lui dans le film… Une relation d’amitié, d’égal à égal, se dégrade sous nos yeux et se transforme en amer divorce conjugal. Eduardo s’est donné un mal de chien pour transformer le petit site de copains d’études en un site professionnel, et s’est lancé dans un marathon épuisant pour décrocher contacts et investisseurs. Il en est bien mal récompensé. Plongé en permanence dans ses programmes et ses visions créatrices, Mark se montre impitoyable avec son ami ; sans le dire, il semble bien qu’il jalouse son ami, plus à l’aise que lui en société, quand celui-ci passe les rituels d’entrée au Phoenix Club – dont l’absurde « rituel du poulet », nuisible à l’image sérieuse de Facebook, qui donne lieu à une scène de dispute hilarante entre eux deux. Se méfiant d’instinct de ces final clubs élitistes qui écartent les « geeks » dans son genre, Mark crée à sa façon son club : l’entreprise Facebook, pour lequel il organise ses propres rituels d’entrée sélective – les fameux « hack-a-thons » désignant, dans une ambiance de fiesta estudiantine, les plus habiles programmateurs. Petite cause, grands effets : au moment des poursuites judiciaires, les clubs seront un des graves motifs de discorde entre Mark et Eduardo. Mais, dans cette série d’incompréhensions menant à la rupture définitive, la véritable cause est une tierce personne. Dans THE SOCIAL NETWORK, Sean Parker (Justin Timberlake) devient le « briseur de ménage » ; le créateur de Napster a une revanche à prendre sur le système des majors qui l’a mis hors jeu, et son entrée dans l’équipe Facebook va lui permettre de prendre cette revanche professionnelle légitime… On comprend que son arrivée inquiète le sage Eduardo et fascine Mark ; Sean est une véritable rock star, charismatique, débordant d’idées, fort de son expérience antérieure, et devient une espèce de mentor, de grand frère, pour Mark Zuckerberg. Dissemblables en caractère, Sean et Mark se comprennent parfaitement dès qu’il est question de gestion informatique ; surtout, Sean Parker sait faire prendre conscience à son nouvel ami des opportunités de sa création : une révolution à l’échelle mondiale qui transforme la conception traditionnelle de la vie privée, une ouverture communautaire rapprochant les gens de la planète entière, et la possibilité d’amasser une fortune phénoménale. Pourquoi brader son talent, si on peut gagner un milliard de dollars, et ainsi faire la nique aux conglomérats, aux corporations et à leurs bataillons d’exécutifs ? L’indépendance absolue, dans la richesse. Un tel discours, enthousiasmant mais méphistophélique à souhait, ne peut que mettre mal à l’aise Eduardo. Le seul tort de celui-ci est, dans cette affaire, d’avoir été trop raisonnable ; et Mark n’a rien vu venir, jusqu’à ce que la crise éclate… Revers de la médaille, Sean Parker se « grillera » vite aux yeux de son nouvel ami. Trop de fêtes, trop de substances illicites, en compagnie de jolies jeunes filles n’ayant pas atteint l’âge légal de la majorité. La paranoïa évidente de Sean, alimentée par la cocaïne, pousse Mark à agir lucidement, froidement, en gestionnaire : il le renvoie de Facebook. Une décision mature, inévitablement douloureuse ; les dernières images du film nous le montrent désormais seul aux commandes, maître de son destin… mais totalement isolé. Le génie créatif a un prix humain. C’est ce que la jeune avocate assistante a bien compris ; renvoyant poliment les avances maladroites de Zuckerberg (syndrome d’Asperger, toujours…), elle fait fonction de choeur antique, commentant son parcours et ses choix, et la morale à en tirer. Ses dernières paroles sont le parfait contrepoint à ce qu’avait dit Erica en début de film : « Vous n’êtes pas un salaud, Mark, mais vous vous donnez un mal fou pour le faire croire. » S’étant affirmé à merveille, professionnellement, Mark Zuckerberg a maintenant la vie devant lui pour essayer de corriger le tir, humainement parlant. Peu de chances qu’il renoue avec Erica dans ses appels répétés sur Facebook, décrits dans le dernier plan… au moins sait-on que, dans la réalité, Mark Zuckerberg a rencontré la femme de sa vie. Cette partie-là de son existence est désormais derrière lui. D’autres épreuves viendront, en temps voulu…

Cf. Bill Gates, Steve Jobs ; Lisbeth Salander (version Rooney Mara dans le film MILLENNIUM de Fincher), Lisa Simpson

 

 

FIN. (… ou pas ?)

Ludovic Fauchier.

 

P.S. : s’il vous plaît, ne partez pas ! Il reste un petit chapitre subsidiaire…

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 19

U-V-W comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 19 dans Aspie v-vincent-van-gogh-asperger

… Van Gogh, Vincent (1853-1890) :

La vie de Vincent Van Gogh a soulevé tellement de questions sur ses souffrances qu’un nombre record d’hypothèses a été posé à son sujet. En plus d’un siècle, les spécialistes de la psychiatrie se sont succédés pour le diagnostiquer tout à tour schizophrène, bipolaire, syphilitique, épileptique, etc. Ces théories cherchant à expliquer le mystère de l’état mental du peintre hollandais n’ont fait finalement que renforcer celui-ci, toujours lié aux faits les plus tristes de sa vie : la rupture avec une famille étouffante, les histoires d’amour ratées, l’alcoolisme et la dépendance à l’absinthe, l’oreille tranchée, le suicide… Il n’est pas étonnant de voir le syndrome d’Asperger surgir comme une théorie possible du comportement déroutant de Van Gogh, sans que cela puisse évidemment tout expliquer du génie du peintre. Cependant, cette dernière hypothèse pourrait au moins expliquer certains traits particuliers de son caractère, présents dès sa jeunesse, et qui se seraient développés et aggravés à l’âge adulte. Notamment de graves difficultés relationnelles, et l’affirmation d’un caractère intransigeant et épuisant.

Vincent Willem Van Gogh naquit le 30 mars 1853 à Groot-Zundert aux Pays-Bas, dans une riche famille bourgeoise, des pasteurs théologiens (comme son père Theodorus) et des commerçants en art. L’aîné de six frères et soeurs, Vincent reçut un étrange « héritage » de la part de ses parents ; il portait les prénoms d’un frère mort-né un an plus tôt exactement, le 30 mars 1852. Les doubles « envahirent » la vie de Van Gogh dès ses débuts ; le prénom Vincent était fort répandu dans la famille, porté par son grand-père (diplômé de théologie à l’Université de Leyde), ses oncles Hendrik Vincent (dit « Hein ») et Vincent (« Oncle Cent »), son parrain, et son plus jeune frère Cornelis Vincent (« Cor »). Bien des années plus tard, aussi, son frère Theo aura un fils nommé Vincent (que le peintre appellera toujours « le petit »). Il faut aussi noter que les trois fils Van Gogh moururent jeunes, dans la trentaine, seules leurs soeurs ayant vécu plus longtemps. Vincent Van Gogh fut, selon les descriptions, un enfant sérieux et silencieux. D’après ses lettres, il eut une jeunesse décrite comme « lugubre, froide et stérile ». Il s’intéressa très jeune à l’art et au dessin, qu’il pratiquait en permanence avant même de décider de sa future carrière. Il alla à l’école du village de Zundert en 1860, parmi 200 enfants, avant d’être éduqué avec sa soeur Anna par une gouvernante, de 1861 à 1864. Le départ pour l’internat de Zevenbergen, à plus de 30 kilomètres de sa maison familiale, à treize ans, le perturba profondément. Van Gogh étudia ensuite en 1866 au Collège Willem II de Tilburg, avant de quitter soudainement l’école deux ans plus tard pour rentrer chez lui, ne pouvant supporter l’éloignement de sa famille. Une photo prise de lui à cette époque montre un jeune garçon au visage fermé, dont le regard est déjà étonnamment intense, et laisse donc une place au doute quand à un éventuel autisme.

Ses études interrompues, le jeune Van Gogh obtint grâce à son oncle Cent une place d’apprenti chez Goupil & Cie, une firme spécialisée dans la vente d’art – tableaux, dessins et reproductions – dirigée par ses oncles, à La Haye. A 20 ans, Van Gogh partit pour Londres, toujours chez Goupil. Une période heureuse pour lui, la seule de sa vie : le travail lui plaisait et il gagnait plus d’argent que son père. Il tomba amoureux pour la première fois, d’Eugénie Loyer, la fille de sa logeuse, malheureusement pour lui fiancée à un ancien locataire (qui avait sans doute versé son Loyer par avance…). Ce fut le premier d’une longue série d’échecs amoureux pour le jeune homme solitaire, obsédé par la religion, et mécontent de voir l’Art traité en vulgaire marchandise. Avec la fin de son contrat chez Goupil, en 1876, Van Gogh entama une période difficile, une longue quête personnelle, chaotique, qui allait entraîner la rupture avec sa famille et son milieu. Il retourna un temps en Angleterre comme instituteur remplaçant à Ramsgate, puis à Isleworth, puis devint assistant d’un prêtre Méthodiste, revint ensuite chez lui puis travailla dans une librairie de Dordrecht. Il étudia la théologie à Amsterdam en 1877, mais échoua à l’examen, et connut le même sort l’année suivante en suivant des cours à l’école missionnaire Protestante de Laeken, en Belgique. Il poursuivit sa vocation religieuse en devenant missionnaire en 1879 au Petit Wasmes, dans la communauté minière du Borinage, partageant les conditions de vie sordides des mineurs de charbon. Un choix de vie qui ne fit que scandaliser le comité d’évangélisation et embarrasser sa famille ; son père envisagea même de le faire interner à l’asile de fous de Geel. Van Gogh devait peu à peu rompre tous les liens avec sa famille, à l’exception de son frère Theo qui le soutint toute sa vie. Sur la suggestion de ce dernier, Van Gogh (qui ne cessait jamais de dessiner) rencontra l’artiste peintre Willem Roelofs, et, malgré son aversion pour les écoles officielles, il entra à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles en novembre 1880. En apprenant sur le tard les techniques de perspective et d’ombrage, Van Gogh trouva sa vocation : devenir un peintre au service de Dieu, l’alliance de ses obsessions. Van Gogh partit en 1881 à Etten, peignant et dessinant ses voisins (où ses demandes d’épouser sa cousine Kee Vos Stricker, veuve plus âgée que lui, entraîna un nouveau grave conflit familial), puis à La Haye en 1882. Grâce à Anton Mauve, il apprit à peindre à l’huile et à l’aquarelle, mais leur amitié tourna court, subitement. Van Gogh provoqua une nouvelle fois l’ire paternelle en vivant avec une prostituée alcoolique, « Sien » Hoornik, mère de deux enfants (dont le second fut peut-être le fils du peintre) ; Van Gogh la quitta l’année suivante, séjournant à Drenthe puis revenant chez ses parents à Nuenen.

L’art de Van Gogh naquit réellement à Nuenen, avec la réalisation de ses premiers grands tableaux, dont LES MANGEURS DE POMMES DE TERRE, illustration désespérée de la misère du monde ouvrier et paysan. Ses oeuvres furent pour la première fois exposées. Van Gogh tomba amoureux de sa voisine Margot Begemann, mais les deux familles s’opposèrent à leur projet de mariage ; Margot fit une tentative de suicide à la strychnine. Le père de Van Gogh mourut en mars 1885 ; malgré leurs disputes, Van Gogh fut très affecté par son décès. Le peintre eut aussi de graves ennuis à Nuenen, quand une jeune paysanne, Gordina de Groot, qui posa pour lui, fut enceinte. Se voyant interdit de peindre les paroissiennes du village, Van Gogh se rabattit sur des natures mortes. Des tableaux remarquables, mais d’une telle noirceur qu’ils eurent du mal à se vendre. Van Gogh quitta ensuite Nuenen pour Anvers, vivant pauvrement dans une petite chambre de la Rue des Images ; se nourrissant mal, buvant de l’absinthe, Van Gogh entra à l’Académie Royale des Beaux-Arts, se plongea dans l’étude des couleurs et étudia dans les musées les oeuvres de peintres tels que Rubens. Il se prit aussi de passion pour les estampes japonaises. Il partit très vite pour Paris (où vivait Theo) et Montmartre en mars 1886. Durant deux années, l’art de Van Gogh fut transformé au contact des grands peintres impressionnistes de l’époque : les Monet, Pissarro, Degas, Sisley, Seurat, Signac, Toulouse-Lautrec, et Paul Gauguin. Une période de grande créativité (plus de 200 tableaux en deux années), mais Van Gogh se lassa de la vie parisienne et de son agitation permanente. Il décida de descendre plus au sud, vers le soleil provençal, et arriva à Arles le 21 février 1888.

A Arles, l’art de Van Gogh se sublima ; ce seront notamment LA CHAMBRE A COUCHER, TERRASSE DU CAFE LE SOIR, la série des TOURNESOLS, autant de tableaux dominés par des couleurs fantastiques, offrant un contraste saisissant avec la noirceur des premièrs toiles du peintre en Hollande. Van Gogh rêvait d’une communauté d’artistes s’enrichissant mutuellement par leurs oeuvres réalisées sous un même toit, celui de la Maison Jaune ; un rêve qui, il l’espérait, devait prendre forme avec l’accord de Paul Gauguin de visiter Arles. Mais l’amitié du début se dégrada vite, tant leurs caractères s’opposaient : Van Gogh, solitaire, secret, maladif, craignait de voir partir à chaque instant l’impétueux et dominateur Gauguin. Une tension permanente qui aboutit à de violentes disputes, dont le point culminant fut celle du 23 décembre 1888 : Van Gogh menaça Gauguin avec un rasoir avant de s’enfuir dans un bordel, où il se trancha l’oreille gauche. Gauguin refusa de le voir à l’hôpital et repartit pour Paris. La cause la plus souvent avancée de cette automutilation reste celle de la crise schizophrénique, le peintre ayant souffert d’hallucinations auditives mais aussi visuelles (qui pouvaient aussi avoir été provoquées par ses excès d’alcool et d’absinthe, et par la syphillis contractée auprès des prostituées). Van Gogh revint à la Maison Jaune au début de l’année 1889, en proie à de terribles crises d’angoisse, et des hallucinations. Une pétition contre le « Fou roux » perturbant l’ordre public entraîna la fermeture de la Maison Jaune, et Van Gogh partit en mai pour séjourner à l’asile de Saint-Rémy-de-Provence. Durant son séjour sous surveillance renforcée, Van Gogh, connaissant une grave rechute dépressive, continua cependant à peindre, notamment l’halluciné LA NUIT ETOILEE, des toiles marquées par les souvenirs de scènes paysannes de la vie dans le Nord, ou encore A LA PORTE DE L’ETERNITE montrant un vieillard en pleurs. Van Gogh sortit de la clinique en mai 1890 pour emménager chez le docteur Paul Gachet à Auvers-sur-Oise, sur recommandation de Camille Pissarro. Gachet, connu pour bien traiter les artistes peintres, posa pour un célèbre portrait maladif réalisé par Van Gogh en juin de cette année. Durant plus de deux mois à Auvers, Van Gogh peignit et signa 70 toiles exceptionnelles, dont la plus emblématique restera LE CHAMP DE BLE AUX CORBEAUX. Le 27 juillet 1890, Vincent Van Gogh marcha jusqu’à l’Auberge Ravoux ; deux médecins, appelés à le soigner, ne purent retirer la balle qu’il venait de se tirer dans la poitrine. Un geste commis sans témoins, très probable suicide dont les circonstances restent encore mal connues à ce jour. Theo revint voir son frère, qui, au terme de deux longs jours d’agonie, mourut de l’infection de sa blessure. Theo, malade de la syphillis, mourut l’année suivante en Hollande. Ses restes seraient par la suite transférés pour qu’il repose à côté de Vincent au cimetière d’Auvers-sur-Oise.

Inutile de rappeler que Van Gogh, méconnu de son vivant (mais néanmoins défendu par de grands peintres comme les Pissarro, Signac, Toulouse-Lautrec ou Monet), eut une reconnaissance posthume phénoménale. Les premières rétrospectives du début du 20ème Siècle qui lui furent consacrées jouèrent un rôle considérable pour sa notoriété, établissant aussi le « mythe de l’artiste incompris », assez réducteur, lié au personnage. Et, bien sûr, son oeuvre eut une influence considérable sur l’ensemble des peintres du siècle suivant – les Expressionnistes, Jackson Pollock, Francis Bacon, etc. L’art de Van Gogh fascine autant que l’histoire de sa vie, et des études consacrées à ses troubles. Si la « piste » de l’autisme a beau n’en être qu’une parmi d’autres, elle donne un éclairage intéressant sur le monde intérieur de cet homme unanimement décrit comme terriblement anxieux, renfermé, mal à l’aise avec toutes les normes sociales admises en son temps, si absorbé par son travail qu’il en négligea son hygiène, obsédé par la spiritualité au point de s’infliger des souffrances « passionnelles », etc. Un tel personnage ne pouvait que trouver une seconde vie en fiction, particulièrement chez les cinéastes inspirés par sa vie : on peut citer le superbe mélodrame de Vincente Minnelli, LUST FOR LIFE (LA VIE PASSIONNEE DE VINCENT VAN GOGH, 1956) offrant un de ses meilleurs rôles à Kirk Douglas ; l’apparition du peintre hollandais dans RÊVES d’Akira Kurosawa (1990), où le grand cinéaste japonais met en scène sa rencontre rêvée entre lui-même, étudiant en art, et Van Gogh (interprété par Martin Scorsese !) dans LE CHAMP DE BLE AUX CORBEAUX ; et le film (monotone au possible) de Maurice Pialat de 1991, VAN GOGH, avec Jacques Dutronc. 

 

w-andy-warhol-asperger dans or not Aspie ?

… Warhol, Andy (1928-1987) :

Artiste peintre, réalisateur, sérigraphiste, producteur, photographe, écrivain, éditeur, metteur en scène de spectacles de performance et figure majeure du mouvement Pop Art, autant célébré que vilipendé, Andy Warhol incarna les grandeurs et les excès de la contre-culture liée aux années 1960. Provocateur dans sa conception de l’art contemporain, touche-à-tout inclassable, le « Pape du Pop » restait malgré sa célébrité un homme d’une discrétion maladive ; son comportement tout comme certains des traits les plus caractéristiques de son art ont laissé supposer - sans preuve formelle - qu’il était possiblement autiste Asperger.

Andrej Varhola Jr. était le quatrième enfant d’immigrants ruthénes (slovaques) catholiques installés à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Son père, Andrej (ou Andrew Sr.), était mineur de charbon ; un métier dangereux, qui causa sa mort alors que Warhol n’avait que treize ans. Ce dernier, enfant, était un gamin chétif, dyslexique, souvent malade (il contracta la chorée de Sydenham, ou Danse de Saint-Guy) et rejeté par ses camarades. Vite devenu hypocondriaque, il développa une phobie des médecins et des hôpitaux. Souvent alité, il resta très proche de sa mère Julia, passant le plus clair de son temps à dessiner, écouter la radio et collectionner les photos de stars, autant de préférences et d’obsessions artistiques (notamment pour les figures mythiques du cinéma hollywoodien) qui seront déterminantes dans sa future carrière. Diplômé de la Schenley High School en 1945, Warhol envisagea d’étudier l’éducation artistique à l’Université de Pittsburgh pour devenir professeur d’art, mais choisit finalement de s’inscrire au Carnegie Institute of Technology de Pittsburgh, pour apprendre l’art commercial. Diplômé des Beaux-Arts, Warhol partit en 1949 à New York pour travailler comme illustrateur de magazine et de publicités. Durant la décennie suivante, le travail de Warhol sur des publicités pour chaussures attira l’attention de RCA Records, qui l’engagea pour créer des couvertures de disques et du matériel publicitaire. Warhol innova dans un domaine très particulier, la sérigraphie, n’hésitant pas à malmener les conventions professionnelles en livrant des illustrations « imparfaites », tachées par l’encre et les traces de frottements.

Warhol rejoignit assez naturellement le mouvement « Pop Art » dont il ne fut pas l’instigateur ; ses travaux furent exposés dans les galeries new-yorkaises dès les années 1950, et ce fut en 1962 que son nom devint vraiment reconnu par le public, grâce à deux expositions de ses oeuvres en solo (la Galerie Ferrus à Los Angeles en juillet 1962, la galerie Stable à New York en novembre 1962). Ces expositions présentaient le DIPTYQUE MARILYN consacré à Marilyn Monroe, et les sérigraphies des boîtes de soupe, des bouteilles de Coca-Cola et des billets de dollars. Ces oeuvres avant-gardistes, marquées par la répétitivité des motifs et des formes (ce qui peut rappeler quelque chose aux personnes Aspies), furent accueillies avec des résultats forcément contrastés. Notamment des attaques en règle d’autres artistes et de critiques scandalisés par ce qu’ils voyaient comme une célébration du consumérisme et de la culture de masse. L’idée de Warhol était, pour simplifier, la suivante : fort de son travail artistique et commercial, il développa une idée élitiste de la culture populaire, « commerciale », si souvent honnie par les critiques d’art ; la répétition à l’infini de la figure commercialisée (qu’il s’agisse d’une boîte de soupe ou d’une star hollywoodienne), sa « consommation » permanente était aussi une forme d’Art, la figure venant toujours à s’épuiser et à mourir, tout en restant immuable. L’exposition de 1964 THE AMERICAN SUPERMARKET rassemblant des oeuvres de Warhol (la fameuse peinture de la boîte de soupe Campbell’s) et d’autres artistes pop (Billy Apple, Mary Inman, Robert Watts) entérina le changement artistique amorcé par Warhol ; le Pop Art interpellait désormais l’opinion publique sur la définition même de l’art. Warhol s’entourait d’assistants pour augmenter sa productivité depuis les années 1950 (un autre élément controversé) ; il créa la fameuse « Factory » dans la 47ème Rue (puis Broadway), rassemblant le monde artistique new-yorkais des années 1960. Une « pétaudière » mythique, rassemblant artistes, bohèmes, vedettes de Hollywood, hommes d’affaires, travestis… le tout dans une ambiance « sex, drugs and rock’n roll » psychédélique à souhait. La Factory, entre autres festivités, présentait en permanence les films tournés par Warhol, échappant à toute convention artistique, comme le fameux « anti-film » SLEEP montrant son compagnon John Giorno dormir durant plus de cinq heures… record ensuite battu par EMPIRE, plan fixe sur l’Empire State Building d’une durée de huit heures. De quoi diviser encore plus les opinions sur l’art de Warhol, et user la patience des plus braves. Les activités artistiques de Warhol s’étendirent à divers domaines, dont la production et le sponsoring des « Superstars » de la Factory – Edie Sedgwick, Joe Dallessandro, Viva… et aussi la chanteuse allemande Nico, qu’il associa un temps aux Velvet Underground.

Les années folles de la Factory prirent fin, d’une certaine façon, avec la tentative d’assassinat commis contre lui et le critique d’art Mario Amaya par Valerie Solanas, le 3 juin 1968. Solanas, figure féministe auteur du S.C.U.M. Manifesto, liée de façon marginale à la Factory, avait été rejetée après avoir demandé le retour d’un script donné à Warhol. Gravement blessé, Warhol fut profondément affecté par l’attentat ; et la Factory s’en ressentit, désormais plus sérieusement contrôlée après des années d’insouciance. Le commentaire de l’artiste, après l’attentat, fut assez révélateur d’une vision des choses très distanciée : «…j’ai toujours soupçonné que je regardais la télévision au lieu de vivre la vie. Les gens disent souvent que ce qui arrive dans les films n’est pas réel, mais en fait c’est la façon dont les choses arrivent dans la vie qui sont irréelles. Les films créent des émotions si fortes et si vraies, alors que quand les choses vous arrivent vraiment, c’est comme de regarder la télévision – on ne sent rien. Quand je me suis fait tirer dessus, et depuis ce jour-là, je savais que je regardais de la télévision. Les chaînes changent, mais c’est toujours de la télévision.» Les propos de Warhol font curieusement penser à Peter Sellers dans BIENVENUE MR. CHANCE, qui utilise une télécommande pour « zapper » les voyous qui l’agressent, ou les propos d’Alex dans ORANGE MECANIQUE de Stanley Kubrick («c’est drôle comme les couleurs ont l’air plus réelles dans un film que dans la vie…»).

Il semble, avec le recul, que l’attentat de Solanas fit l’effet d’un « choc thérapeutique » pour Warhol ; les années de provocation, de scandales et d’ambiance dionysiaques des 1960s prirent fin avec cet attentat, et, durant la décennie suivante, Warhol évolua, devenant un véritable entrepreneur du marché de l’art, rétribué par de riches commanditaires (des portraits du Shah d’Iran, de Mick Jagger, John Lennon, Brigitte Bardot, Liza Minnelli), loin de l’ambiance folle, et quelque peu portée sur les futilités, de la décennie précédente. Warhol fit encore parler de lui lorsqu’il réalisa un fameux portrait de Mao Zedong, et publia en 1975 le livre THE PHILOSOPHY OF ANDY WARHOL. Il fonda aussi la New York Academy of Art en 1979 avec son compagnon Stuart Pivar. Tout au long des années 1980, Andy Warhol revint sous les deux de la rampe, soutenant les carrières de jeunes artistes émergents tels que Jean-Michel Basquiat, Julian Schnabel, David Salle, Francesco Clemente ou Enzo Cucchi. La réussite financière de Warhol, qui affirmait et répétait d’ailleurs que le commerce était aussi une forme d’art pour lui, lui attira bien évidemment de sévères critiques, relançant l’éternel vieux débat de la séparation entre l’art et le commerce. Pour ses détracteurs, l’art de Warhol était devenu superficiel et forcément assujetti à ce goût du commerce qui est si souvent suspect ; Warhol semblait ne pas en avoir conscience, ou affectait-il de l’être, pour se concentrer sur son travail ? Malgré tout, il fallait bien lui reconnaître, derrière une superficialité de façade, un oeil critique et un don particulier pour saisir tout l’esprit d’une époque. L’artiste, hypocondriaque notoire, décéda le 22 février 1987 après une opération de routine de la vésicule biliaire ; sa crainte légendaire des hôpitaux et des médecins s’était en quelque sorte réalisée.

Cette courte biographie ne révèle pas vraiment la personne très particulière qu’était Warhol ; un homme extrêmement timide, imaginatif, méticuleux, semblant vivre dans une « bulle » à part. Une personnalité qui semble, par de nombreux aspects, présenter des traits « Aspies », ne serait-ce que par son attitude déroutante vis-à-vis des autres personnes (il refusait souvent de parler de lui), et ses centres d’intérêt  pour les icônes d’Hollywood, pour l’art, le commerce, le plastique, la religion (il pratiquait toujours le Rite Catholique Ruthène), la sexualité (Warhol était ouvertement gay, à une époque où l’homosexualité était souvent rejetée), et pour ses curieuses collections. Menus d’avion, factures impayées, journaux, pâte à pizza, romans pornographiques, étiquettes de supermarché… sans oublier ses légendaires perruques platine ; le vol d’une d’elles, en 1985, lui causa même une terrible crise d’angoisse.  

Ironie du destin ou « programmation » normale ? Andy Warhol, qui créa son art autour de figures et de visages de la culture populaire, devint lui-même après sa mort une figure de fiction. L’artiste aurait sans doute adoré l’idée de se voir dupliqué dans les romans et les films où apparaît sa silhouette. Par exemple, son incarnation par l’excentrique Crispin Glover, dans une courte scène mémorable des DOORS d’Oliver Stone, où il est manifestement très séduit par la beauté de Jim Morrison (Val Kilmer) ; dans le registre sérieux, on citera aussi BASQUIAT, le film de Julian Schnabel réalisé en 1996, où Warhol est incarné par un David Bowie une nouvelle fois transformé ; cette même année, Warhol apparut, sous les traits de Jared Harris, dans I SHOT ANDY WARHOL, qui retrace l’histoire de l’attentat commis par Valerie Solanas ; plus près de nous, en 2007, Guy Pearce l’incarna dans FACTORY GIRL basé sur la vie d’Edie Sedgwick. Dans un registre bien moins sérieux, on citera les apparitions d’Andy Warhol en guest star invité à la « party » des immortels de LA MORT VOUS VA SI BIEN (1992) de Robert Zemeckis, où il côtoie Marilyn Monroe et Greta Garbo ; sa présence dans les soirées « groovy » d’Austin Powers (Mike Myers) dans le premier film de celui-ci, en 1997 ; ou encore son rôle important dans MEN IN BLACK III : incarné par Bill Hader, il est l’Agent W, chargé d’espionner les extra-terrestres infiltrés dans sa Factory ; un agent excédé par son rôle et qui n’en peut plus de peindre des boîtes de soupe !

Cf. Crispin Glover, Nico

 

w-george-washington-asperger-256x300

… Washington, George (1731 ou 1732 ?-1799) :

Etonnant… parmi les grands hommes historiques qui auraient peut-être eu le syndrome d’Asperger, les pères de la nation américaine sont régulièrement cités, ainsi que nous l’avions déjà signalé. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln un siècle plus tard… et maintenant George Washington, l’ancien officier de l’armée coloniale britannique devenu le tout premier président des Etats-Unis d’Amérique. Encore faut-il nuancer le propos, et rappeler qu’il s’agit là, encore une fois, d’hypothèses loin de convaincre l’ensemble des spécialistes. Faut-il avoir des qualités « autistes » pour devenir un grand homme d’Etat ? Difficile à dire ; dans le cas de Washington, il faut chercher entre les lignes dans les portraits et les descriptions officielles du grand homme pour trouver des signes du syndrome. Un vaste champ de connaissances acquises sans avoir effectué de grandes études, une attitude décrite comme courtoise, froide, pensive… quant aux difficultés liées aux compétences sociales attribuées au syndrome d’Asperger, il semble que le parcours de Washington les ait plutôt contredites par les responsabilités qu’il a endossé. A chacun de juger.

George Washington naquit dans le domaine de Pope’s Creek en Virginie, alors colonie britannique d’Amérique du Nord. Fils aîné d’Augustine Washington, prospère planteur de tabac et juge, et de Mary Ball Washington, seconde épouse de son père, il passa la grande majorité de son enfance à Ferry Farm près de Fredericksburg, puis à Mount Vernon, une autre propriété dirigée par son demi-frère aîné Lawrence, en héritage paternel. Bien des années plus tard, Washington hériterait des domaines de son père et de son frère après leur mort. Celle de son père, alors qu’il n’avait que onze ans, empêcha le jeune garçon de suivre une éducation complète en Angleterre, devant se contenter de suivre les cours de plusieurs tuteurs et enseignants à Fredericksburg. Washington eut une éducation soignée, celle d’un jeune homme aisé : leçons de bonnes manières, de morale, d’Histoire, de mathématiques (un domaine où il était particulièrement doué), de géographie, de topographie. Ce fut Lawrence Washington qui prit en charge son jeune demi-frère, en froid avec sa mère. Elle s’opposa à sa demande d’engagement dans la Royal Navy à 15 ans ; grâce à Lawrence, George Washington devint arpenteur officiel du Comté de Culpeper, un travail bien rémunéré qui lui permit d’acheter de nouvelles terres. Apprenant très vite à avoir des responsabilités, il suivit Lawrence dans les hautes sphères du pouvoir en Virginie ; celui-ci mourut, à 34 ans, de la tuberculose. Héritier de ses biens, George le remplaça dans la milice virginienne comme Adjudant Général (chef de milice) sous les ordres du Gouverneur Dinwiddie. Il rejoignit aussi les Francs-maçons, devenant Maître à la loge de Fredericksburg à l’âge de 21 ans.

En pleine période de conflit larvé entre Britanniques et Français pour le contrôle des colonies d’Amérique du Nord, le jeune George Washington sut faire parler de lui, d’une façon pour le moins radicale : il causa une guerre, ni plus ni moins. Envoyé à l’automne 1753 par Dinwiddie pour porter un message au Fort Le Boeuf et obtenir le départ des français de l’actuelle Pittsburgh, Washington essuya leur refus. Il attaqua et tua un groupe d’éclaireurs, capturant et laissant exécuter l’officier Coulon de Jumonville en mai 1754. Ce fut le feu aux poudres de la Guerre de Sept Ans. Les français, furieux, contre-attaquèrent et capturèrent Washington, fait prisonnier au Fort Necessity ; il fut libéré après avoir signé des aveux qu’il niera ensuite, ne pouvant lire les documents écrits en français qui l’incriminaient. Défait à la bataille de Great Meadows, Washington retourna en Virginie. Aide de camp du général Braddock, il s’illustra à la bataille de la Monongahela le 9 juillet 1755. Son expérience du combat et sa réputation d’officier héroïque fut un grand avantage pour les britanniques, notamment à la bataille du Fort Duquesne en 1758. Très habilement, George Washington, une fois assuré le contrôle de la vallée de l’Ohio, sut exploiter sa notoriété en éditant le récit de son expédition au fort. Il avait acquis une expérience unique du commandement sous le feu du combat, et une connaissance remarquable de la logistique, des tactiques et stratégies militaires britanniques, tout en assurant son autorité auprès des hommes sous son commandement. Autant d’atouts qu’il saurait exploiter à son avantage, vingt ans plus tard. Ces années furent aussi formatrices en lui révélant les difficultés politiques des colons face aux représentants officiels du gouvernement britannique, et sans doute l’idée d’un fort gouvernement national, autonome, germa dans son esprit à cette époque.

Washington retourna vivre dans son domaine de Mount Vernon. Si on suppose qu’il fut amoureux de Sally Fairfax, l’épouse d’un ami, Washington se maria avec Martha Dandridge Custis, une riche veuve, mère de deux enfants. Intelligente, gracieuse, capable de gérer une plantation, Martha tint un rôle déterminant dans la vie de son époux. Ils n’eurent pas d’enfants, et l’on suppose que Washington, ayant contracté la petite vérole à la Barbade en 1751, était devenu stérile. Considérablement enrichi par son mariage, Washington, héros militaire, grand propriétaire, entama une carrière politique à la Chambre des Bourgeois de Virginie dès 1758. Un vrai gentilhomme, passionné de jeux (cartes, backgammon, billard), de chasse à courre, de courses de chevaux, de fêtes, de théâtre, mais aussi très actif dans la gestion de son domaine, expérimentant semences, engrais, rotations culturales, nouveaux outils (il inventa un nouveau modèle de charrue), croisements d’animaux… Ceci tout en continuant à s’investir en politique, présentant l’Assemblée Virginienne un projet de loi visant à interdire l’importation de biens venus de Grande-Bretagne. Un acte s’ajoutant à une série de disputes grandissantes entre la Grande-Bretagne et les treize colonies américaines, marquant des tensions politiques de plus en plus graves entre les colons et leur « mère patrie » monarchique. Washington s’opposa au Stamp Act de 1765 (la première taxe directe sur les colonies), mena les protestations contre les Townshend Acts entamés en 1767, appela au boycott des biens anglais en Virginie jusqu’à l’abrogation des Acts en 1770. La situation s’aggrava quand les Britanniques appliquèrent en 1774 les Actes Intolérables, des mesures économiques répressives censées calmer l’agitation dans les colonies ; Washington s’y opposa ouvertement. Il présida cet été-là la réunion des « Fairfax Resolves », et participa à la Première Convention de Virginie, où il fut désigné délégué du Premier Congrès Continental. La Guerre d’Indépendance allait éclater. Ce fut fait après les Batailles de Lexington et Concord en avril 1775. Washington fut nommé Général et Commandant en Chef de l’Armée Continentale. Le 4 juillet 1776, les membres du Congrès, représentant les treize colonies, parmi lesquels John Adams, Thomas Jefferson et Benjamin Franklin, signèrent la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique en temps de guerre.

Le rôle de Washington dans la guerre fut déterminant ; il fut un commandant prestigieux, combattant sans relâche les redoutables « Redcoats » britanniques, tout en organisant la stratégie générale avec le Congrès – avec des résultats souvent malheureux, synonymes de sanglantes défaites. Mal préparés, indisciplinés, les insurgés perdirent de nombreuses batailles. Malgré tout, grâce à Washington et ses officiers, ils remportèrent aussi des batailles décisives à Boston (1776), Saratoga (1777) et celle de Yorktown, en 1781. Le génie de Washington fut surtout politique ; il rassembla le Congrès, l’armée, les milices, les treize colonies devenues Etats, et aussi les français (peu rancuniers envers celui qui tua jadis leurs hommes, nos ancêtres désireux de bouter les anglais hors d’Amérique prirent une part active à la Guerre d’Indépendance ; le royaume de France finança les insurgés… précipitant du même coup sa propre fin) dans un seul et même but. Après la victoire finale, Washington démantela volontairement l’Armée Continentale, établissant le principe républicain de la suprémacie civile dans les affaires militaires, ainsi que la nécessité de créer une armée entraînée professionnellement. Après une courte retraite à Mount Vernon, Washington rédigea et signa la Constitution Constitutionnelle américaine de 1787 à Philadelphie. Désigné unanimement président de la Convention, il fut unanimement élu par le Collège Electoral premier président de la république des Etats-Unis le 30 avril1789, et réélu en 1792.

A la tête d’un nouveau pays, Washington fut un dirigeant exemplaire, un administrateur efficace rassemblant autour de lui les hommes qui avaient mené les colonies à l’indépendance : Thomas Jefferson, Alexander Hamilton, John Adams, James Madison… Il conserva une attitude neutre lorsque la France révolutionnaire et la Grande-Bretagne se déclarèrent la guerre en 1793, rédigeant une proclamation appelée à influencer pendant longtemps la politique étrangère américaine (les bases de la doctrine Monroe), ceci malgré les avis opposés de Jefferson et Hamilton, respectivement favorables aux français et aux anglais. Il eut à faire face à la Révolte du Whisky en 1794, qu’il arrêta sans violence, signa le traité de Greenville en 1795 (l’abandon des droits des amérindiens sur l’Ohio et l’Indiana), envoya John Jay, président de la Cour Suprême, signer le traité de Londres en 1795 pour rétablir des liens commerciaux avec la Grande-Bretagne. Critiqué pour cette dernière action, Washington ne se présenta pas pour un troisième mandat présidentiel, fixant de fait une coutume devenue depuis une règle constitutionnelle pour les présidents américains. Retiré à Mount Vernon, Washington fut appelé par son successeur John Adams en 1798 à organiser une armée provisoire, en tant que lieutenant-général, face au risque d’une invasion française. Washington refusa cependant de reprendre un rôle public. Le 12 décembre 1799, inspectant son domaine sous la pluie, la grêle et la neige, Washington, restant toute la journée dans des vêtements trempés, contracta une sévère infection de la gorge (probablement une épiglottite). Malade, étouffant, Washington demanda aux médecins de pratiquer une saignée. L’opération lui fut fatale. Les américains portèrent le deuil du grand homme, parfois pendant des mois. A l’étranger, les honneurs lui furent rendus ; Napoléon lui-même décréta dix jours de deuil en France. Il faut noter que Washington, opposé en privé à l’esclavage, fut le seul père fondateur à avoir écrit dans son testament l’affranchissement des esclaves de son domaine – même si les faits (notamment l’attitude de son épouse) contredirent ses croyances. Il va sans dire que l’héritage spirituel et politique de Washington sur son pays est immense, symbolisé par d’innombrables sites, lieux officiels et organisations portant son nom, et bien sûr, le nom de la capitale des Etats-Unis, siège de toutes les ambiguïtés du pouvoir américain.

Au terme de ce parcours, difficile de déterminer avec certitude si Washington était réellement un « Aspie » ; restent quelques indices, assez vagues. Son attitude générale (dictée par une éducation virginienne, la mort de son père et une certaine froideur de sa mère) qui, selon les portraits, paraissait distante mais empreinte de douceur ; ses centres d’intérêt, acquis en autodidacte, révèlent une curiosité et un goût d’apprendre permanents ; quant à ses relations aux autres, elles semblent avoir été menées selon une certaine forme de « neutralité attentive », ouverte mais toujours distante. Assez curieusement, cette même distance semble se retrouver dans les oeuvres consacrées au premier président américain ; s’il a inspiré nombre de recherches et de livres historiques, il semble avoir toujours inspiré une certaine « timidité » respectueuse dans les fictions, au contraire par exemple d’un Abraham Lincoln. Washington a certes inspiré dès les débuts du cinéma américain beaucoup de biographies hagiographiques, mais on serait bien en peine de citer un film marquant. C’est plutôt du côté de la télévision américaine de prestige qu’il faudrait chercher les portraits les plus intéressants. Notamment deux téléfilms de 1984 et 1986, sobrement intitulés GEORGE WASHINGTON et GEORGE WASHINGTON II : THE FORGING OF A NATION, où il est interprété par Barry Bostwick ; et plus récemment, la mini-série historique à succès JOHN ADAMS, où Washington est incarné par David Morse.

Cf. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln

 

w-robin-williams-asperger

… Williams, Robin :

Trapu, doté d’une pilosité de satyre, un visage de farfadet hilare traversé d’un sourire prêt à remonter jusqu’aux oreilles, l’air malicieux d’un sale gamin toujours prêt à commettre une farce, Robin Williams a le physique idéal pour la comédie, domaine dans lequel il se distingue depuis maintenant près de quarante ans. L’un des acteurs et stand-up comedians américains les plus aimés du public, Williams a le don d’épuiser le plus impassible des intervieweurs, fusant sans arrêt d’une réplique délivrée au rythme d’une mitraillette à une imitation désopilante, montrant une maîtrise de l’improvisation qui a déroute autant qu’elle peut parfois fatiguer. Dès qu’il s’agit de faire rire l’assistance, le bonhomme est inarrêtable. Au vu des personnages qu’il a incarnés et des shows qu’il a interprétés, nul doute qu’il a un sérieux grain de folie. Il a notamment été : un extra-terrestre, un marin amateur d’épinards, un Peter Pan amnésique, un homme-jouet, un génie enfermé dans sa lampe, une gouvernante écossaise, une chauve-souris, un roi de la Lune, un hologramme d’Albert Einstein, des robots, des pingouins, une statue de cire de Teddy Roosevelt, etc. Mais l’acteur a su aussi incarner des personnages plus sérieux – jouant souvent des professeurs, des médecins, des écrivains -, et même cassé son image de rigolo, en incarnant des sociopathes glaçants au début des années 2000. Comme de nombreux acteurs (et particulièrement les acteurs comiques), Williams sait avancer masqué ; entre deux plaisanteries, il s’est parfois livré à demi-mot, révélant un homme d’une grande timidité, souffrant de problèmes d’addiction qui lui ont coûté deux mariages. Lorsqu’il parle normalement (cela lui arrive), Williams laisse apparaître une personnalité terriblement anxieuse, évitant souvent le regard de son interlocuteur, s’exprimant dans un marmonnement à la limite du bégaiement. Un point commun à toute sa filmographie : Robin Williams, qu’il fasse le pitre ou soit totalement sérieux, interprète des personnages en décalage total avec les conventions sociales. Il n’en fallait pas plus pour supposer que l’acteur soit atteint d’une forme particulière du syndrome d’Asperger (ce qui rejaillit dans certains de ses rôles, où il lui arrive même de côtoyer d’autres personnages possiblement Aspies), sans que cela soit confirmé par le principal intéressé ; celui-ci préféra choisir le terme de « syndrome volontaire de la Tourette » pour expliquer sa façon d’être. Quand on pense que Robin Williams, détenteur de quatre Golden Globes, d’un Oscar, six Grammy Awards et tant d’autres prix, avait été catalogué dans sa jeunesse « élève qui a le moins de chances de réussir » !…

Le phénomène surnaturel vit le jour le 21 juillet 1951 à Chicago, le fils unique de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux dirigeant exécutif de la Ford Motor Company, et de Laura McLaurin Williams, un ancien mannequin. Descendant d’ancêtres irlandais, anglais, gallois, écossais, français (et on s’étonnera après cela d’apprendre qu’il adore le rugby…) et allemands, le jeune Robin Williams était un enfant solitaire, très paisible. Obligé de suivre les déménagements des parents (qui divorcèrent), il était sans cesse le « nouveau gamin du quartier » et n’arrivait pas à se faire spontanément de nouveaux amis. Sa vis comica naquit avec l’observation des excentricités de ses parents : son père était un homme changeait du tout au tout après quelques verres ; mais ce fut surtout sa mère, d’une nature très enjouée, qui l’encouragea dans cette voie, le petit garçon s’amusant à imiter sa grand-mère (Mrs. Doubtfire ?). Plutôt effacé dans les différentes écoles qu’il fréquenta, Robin Williams réussit à vaincre sa timidité grâce aux cours de théâtre. Après avoir brièvement envisagé des études supérieures politiques, Williams rejoignit la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard à New York, en 1973, sous la férule de John Houseman, ceci en même temps que Christopher Reeve, le futur Superman. Williams montra des capacités remarquables pour maîtriser les dialectes, et quitta Juilliard après trois ans d’études, pour se lancer dans la stand-up comedy : improviser, observer, écouter, répliquer au quart de tour, faire des imitations, de la satire, du burlesque… tout cela en même temps, chaque soir, pour dérider un public impitoyable. Williams réussit tellement bien que ses numéros attirent vite l’attention des gens de la télévision américaine.

En 1977, tout le pays vit en pleine folie science-fictionnelle (STAR WARS est passé par là) ; Garry Marshall, le producteur de la série à succès HAPPY DAYS, se voit demander par son jeune fils d’ajouter un extra-terrestre aux côtés de Ritchie et de Fonzie… Marshall auditionne plusieurs comédiens ; Robin Williams entre dans son bureau et s’assied la tête en bas. Il décroche aussitôt le rôle de Mork, extra-terrestre lunatique de la planète Ork venu étudier les moeurs humaines des fifties ! Les improvisations délirantes de Williams – qui invente un langage lui permettant de dire les pires grossièretés sans être censuré – sont si réussies que Mork obtint vite sa propre série à succès, MORK & MINDY, de 1978 à 1982. Brillant aussi au théâtre à Broadway, l’acteur devient aussi réputé pour ses one-man shows. Le cinéma s’intéresse vite à ce phénomène ambulant. Robert Altman l’engage pour jouer POPEYE produit par Disney en 1980. Robin Williams montrera un jeu plus subtil dans la comédie dramatique LE MONDE SELON GARP de George Roy Hill en 1982, d’après le roman de John Irving ; il y campe T.S. Garp, un écrivain passionné de lutte, fils unique d’une infirmière féministe (Glenn Close), premier personnage lunaire et mélancolique de sa filmographie. La critique apprécie son jeu, tout comme son interprétation de l’immigrant russe Vladimir dans MOSCOW ON THE HUDSON (MOSCOU A NEW YORK) de Paul Mazursky, en 1984. Mais c’est le succès de GOOD MORNING VIETNAM de Barry Levinson (1987), qui fait de Williams une star ; l’acteur incarne le DJ militaire Adrian Cronauer (se permettant des improvisations n’ayant rien à voir avec le vrai Cronauer) et remporte son premier Golden Globe. Début d’une décennie dorée pour l’acteur qui enchaînera les rôles de prestige, les caméos (LES AVENTURES DU BARON DE MUNCHAUSEN, DEAD AGAIN, HARRY DANS TOUS SES ETATS) et les doublages de films animés. On citera ses rôles les plus marquants : le professeur John Keating, héros inspirateur des étudiants du CERCLE DES POETES DISPARUS de Peter Weir (1989) ; Malcolm Sayer, médecin « double » fictif du docteur Oliver Sacks dans AWAKENINGS (L’EVEIL, 1990) de Penny Marshall ; Parry, le clochard se prenant pour le chevalier Perceval, fou d’amour pour une femme autiste dans FISHER KING de Terry Gilliam (1991) ; Peter Banning, homme d’affaires dépressif et père dépassé, oubliant avoir été Peter Pan, dans HOOK de Steven Spielberg (1991) ; Daniel Hillard, comédien en instance de divorce, se travestissant en MRS. DOUBTFIRE (1993) pour rester auprès de ses enfants ; Alan Parrish, piégé par le diabolique jeu de plateau JUMANJI (1995) ; Hunter « Patch » Addams, médecin et clown dans PATCH ADAMS (DOCTEUR PATCH, 1998)… Côté doublage, on se souvient tous bien sûr du numéro déchaîné de Williams en Génie d’ALADDIN (1992) pour les studios Disney ; Williams prêtera aussi sa voix, notamment, au « Professeur Know » inspiré par Einstein, pour A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE de son ami Spielberg. Williams fut en fait enregistré par Stanley Kubrick, initiateur du film, qui remit l’enregistrement « clés en mains » à Spielberg. On citera aussi les pingouins Ramon et Lovelace des deux HAPPY FEET réalisés par George Miller en 2006 et 2011. Mais Williams sut aussi s’illustrer dans des registres beaucoup plus sérieux : sa prestation dans WILL HUNTING de Gus Van Sant (1997) fut saluée et récompensée d’un Oscar du Meilleur Second Rôle ; Williams se montre d’une remarquable sobriété dans le rôle de Sean Maguire, psychologue endeuillé aidant Will Hunting (Matt Damon), mathématicien surdoué (et peut-être autiste), à franchir un palier important de sa vie. S’il continue à s’illustrer généralement dans des comédies, Williams n’hésita pas aussi à malmener son image en incarnant, en quelques films, des personnages franchement inquiétants. Il campera ainsi un mémorable écrivain assassin manipulateur dans INSOMNIA (2002), face à Al Pacino devant les caméras de Christopher Nolan. Dans le même registre, on retiendra aussi ONE HOUR PHOTO (PHOTO OBSESSION, également en 2002) de Mark Romanek, où il est un inquiétant employé de laboratoire de photo s’immisçant dans la vie d’une famille sans histoires, et l’étrange thriller de science-fiction FINAL CUT (2004) où il enregistre et édite la mémoire de personnes défuntes, et découvre leurs secrets… Ceci, donc, résumant les grandes heures de la carrière de Robin Williams, qui est loin de s’y cantonner. Familier des caméos télévisuels (FRIENDS), Williams a aussi une carrière bien remplie sur les planches les one-man shows, que ce soit en solo où en trio avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, et les activités caritatives.

Robin Williams a aussi ses démons. Il n’est pas étonnant de voir nombre de ses personnages se débattre avec la rupture et le deuil conjugal, une situation que l’acteur a malheureusement bien connu. Marié à Valerie Velardi en 1978, Robin Williams fut un mari volage ; ils divorcèrent en 1988, Williams épousant l’année suivante Marsha Garces, la nounou de son fils aîné Zack. A cause de « différences irréconciliables », Robin Williams divorça de Marsha en 2008. Il s’est remarié en 2011 avec Susan Schneider. L’acteur a connu de graves problèmes de dépendance à la cocaïne, durant les années 1970, et à l’alcool. Il a connu le « moment de clarté » salvateur au tournant des années 1980, suite à la naissance de son fils, au décès de son ami John Belushi (victime d’une overdose fatale), et d’une comparution devant le juge. Guéri de son addiction à la drogue, Williams continue de lutter, pour son bien et celui de ses proches, contre l’alcoolisme.

Sur une note plus souriante, et pour en revenir à des centres d’intérêt qui laissent supposer que Robin Williams pourrait avoir le syndrome d’Asperger. Outre une grande passion pour le rugby, Williams est un grand amateur de cyclisme ; on a pu le voir accompagner Lance Armstrong sur le Tour de France à de nombreuses reprises, et Williams possède une collection de plus de cinquante vélos. Il est connu pour être fou de jeux de rôles et de jeux vidéo, une passion qui l’a poussé à donner à sa fille et son fils cadet les noms de Zelda (THE LEGEND OF ZELDA, jeu pour lequel lui et sa fille ont même tourné une publicité) et Cody (FINAL FIGHT). 100 % pur  »nerd » en la matière !

Cf. Stanley Kubrick, Oliver Sacks, Steven Spielberg

 

w-ludwig-wittgenstein-asperger

… Wittgenstein, Ludwig (1889-1951) :

La logique est une chose fondamentale chez les personnes autistes Asperger ; le monde extérieur paraît tellement chaotique, incompréhensible et rempli de contradictions aux yeux de ceux-ci, qu’ils développent en retour un besoin de logique et de rigueur ; chez les personnes les plus « atteintes », ce besoin devient vite pathologique. Le cas du philosophe Ludwig Wittgenstein illustre assez bien ce trait. L’auteur autrichien (puis naturalisé britannique) du TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS a consacré l’essentiel de sa vie à chercher un sens logique derrière toute chose, réalisant des avancées majeures dans le domaine de la philosophie analytique, des fondements des mathématiques, de la philosophie (et des limitations) du langage. Une quête absolue de la Vérité qui a écarté – et souvent aliéné – cet esprit brillant des conventions sociales ordinaires.

Il est né à Vienne le 26 avril 1889, le plus jeune des cinq fils de Karl et Leopoldine Wittgenstein. Catholiques descendant d’ancêtres juifs convertis, les Wittgenstein étaient la seconde plus riche famille d’Autriche ; ils eurent neuf enfants, dont l’un, une fille, mourut en bas âge. Les huit enfants vécurent dans un milieu hautement cultivé, intellectuel, où les plus grands artistes étaient les invités de marque de la famille : Auguste Rodin, Gustav Klimt, Johannes Brahms, Gustav Mahler, pour ne citer que ceux-là, furent engagés par les Wittgenstein et croisèrent ainsi le jeune Ludwig, ses frères et ses soeurs. Les enfants Wittgenstein se montrèrent exceptionnellement doués dans le domaine artistique, semblant avoir été tous dotés d’un don particulier, l’oreille absolue. Hans, pouvait identifier l’effet Doppler d’une sirène dès l’âge de quatre ans ; un autre frère, Paul, était doté de la même particularité, tout comme Ludwig. Paul Wittgenstein devint d’ailleurs par la suite un pianiste exceptionnel. Les soeurs de Ludwig Wittgenstein reçurent la même éducation, et développèrent des dons artistiques et intellectuels remarquables ; Margaret, notamment, eut une grande influence sur Ludwig. Mais cette famille d’exception était dominée par un père, décrit comme incroyablement exigeant, perfectionniste, sévère sur les questions d’éthique, et sans empathie. Baignant dans cette éducation rigide dès sa plus tendre enfance, Ludwig Wittgenstein développa une mémoire musicale étonnante, avec une préférence marquée pour l’oeuvre de Franz Schubert qui structura sa pensée. En compétition permanente avec ses frères aînés, le jeune Wittgenstein montra aussi des intérêts exclusifs pour d’autres activités artistiques : le dessin, la peinture et la sculpture. Il suivit une éducation privée, ne fréquentant pas l’école avant d’avoir quatorze ans. La famille Wittgenstein fut marquée par des suicides : Hans disparut mystérieusement en 1902 alors qu’il s’était enfui en bateau vers l’Amérique ; un autre frère aîné de Wittgenstein, Rudi, se donna la mort à Berlin en 1904. Homosexuel, il s’était vu interdire par son père de mentionner son nom, alors qu’il venait de contacter le Comité scientifique humanitaire, la toute première association de défense des droits des homosexuels pour faire campagne contre le Paragraphe 175 du Code Criminel Allemand. A cette époque, Karl accepta enfin que Ludwig soit envoyé à l’école normale, à Vienne, mais le jeune garçon ne réussit pas l’examen d’entrée, et dût entrer à la place à la Realschule de Linz, un lycée plus technique. Il se montrait distant et peu sociable avec les autres élèves, qui se moquaient de lui (parmi eux se trouvait, dans sa classe, un certain Adolf Hitler), et échoua à son examen d’Allemand à l’écrit, à cause d’une mauvaise orthographe. Durant cette époque, Wittgenstein décida qu’il avait perdu toute foi en Dieu, se plongeant dans la philosophie de Schopenhauer, puis celle d’Otto Weiniger et de Gottlob Frege, dont les concepts l’influencèrent.

Diplômé en ingénierie mécanique à l’Ecole Technique de Charlottenburg à Berlin, en 1908, intéressé par l’aéronautique, Wittgenstein partit à Manchester en Angleterre pour faire son doctorat (il élabora même les plans d’une hélice pour laquelle il déposa un brevet en 1911). Il changea toutefois de centre d’intérêt en découvrant les ouvrages de mathématiques, non seulement de Frege, mais aussi de Bertrand Russell  (LES PRINCIPES DES MATHEMATIQUES). Un intérêt accru pour la logique et les mathématiques, qui devint vite son obsession absolue, encouragé en cela par ses rencontres avec Frege à l’Université d’Iéna, en 1911 ; en octobre de cette même année, sur la suggestion de ce dernier, Wittgenstein partit pour Cambridge, afin de continuer ses études sous la direction de Russell au Trinity College. Wittgenstein, passionné par les conférences de son nouveau mentor, lui « collait » littéralement aux basques pour parler de philosophie à n’importe quel moment, ce qui ne manquait pas souvent d’agacer Russell, très impressionné cependant par ce jeune génie. Wittgenstein rejoignit le Cambridge Moral Sciences Club, un groupe de discussion philosophique où il domina vite les débats. Il fut aussi invité par John Maynard Keynes à rejoindre les Cambridge Apostles, mais Wittgenstein n’apprécia pas l’ambiance du groupe, portée sur l’humour, les futilités (et les relations amoureuses) du groupe, et s’en éloigna vite. Wittgenstein rencontra David Hume Pinsent en 1912, dont il devint vite l’ami, et l’amant. Les deux hommes voyagèrent ensemble à plusieurs reprises.

Karl Wittgenstein mourut en janvier 1913 ; Ludwig reçut sa part de l’héritage, faisant de lui un des hommes les plus riches d’Europe, et il donna en retour une partie de son argent à des artistes et des écrivains qu’il appréciait, comme Rainer Maria Rilke. Se sentant incapable de s’attaquer aux questions logiques qui l’obsédaient à Cambridge, Wittgenstein se retira à Skjolden en Norvège pour écrire LOGIK (NOTES ON LOGIC), le « brouillon » du futur TRACTATUS. G.E. Moore vint de Cambridge pour l’aider comme secrétaire, mais les relations entre les deux hommes furent difficiles, en raison du caractère de Wittgenstein. Malgré les demandes de Moore, l’université de Cambridge refusa de valider NOTES ON LOGIC pour son diplôme final, ceci à la grande fureur de Wittgenstein qui accabla Moore de reproches. Ils ne se parlèrent plus pendant quinze ans. Lorsque la 1ère Guerre Mondiale éclata, Wittgenstein s’engagea volontairement dans l’armée austro-hongroise, pour se confronter directement à la Mort. Il vivra les combats les plus brutaux en première ligne, au gré de ses affectations entre 1916 et 1918. Wittgenstein fut d’une bravoure exceptionnelle au combat, récompensé de plusieurs titres honorifiques pour ses actions ; à travers la guerre, il continua à lire (se plongeant dans les lectures de Tolstoï et Dostoïevski) et à écrire intensément, marquant dans son journal un mépris certain pour la médiocrité intellectuelle de ses camarades soldats. La guerre avait affecté ou emporté des proches. Son frère aîné Kurt se suicida dans les derniers jours du conflit, par dégoût, alors que ses soldats désertaient en masse ; Paul revint mutilé d’un bras (et continua cependant sa carrière de pianiste virtuose malgré son handicap). David Pinsent, lui, était mort au printemps 1918 dans un accident d’avion. Sans doute sorti des combats profondément traumatisé, Wittgenstein, voyant la publication du TRACTATUS refusée par les éditeurs, sombra dans une grave dépression, développant des idées suicidaires.

Héritier multimillionnaire, héros de guerre, complètement transformé par son expérience, Wittgenstein devint enseignant de cours élémentaire, et également (pendant l’été 1920) comme jardinier dans un monastère, à la grande incompréhension de ses proches. Il fut un professeur passionné, mais dont les excentricités (comme de faire de la cuisine de l’école de Trattenbach sa chambre à coucher) furent assez mal vues, de même que sa rigueur qui le faisait vite craindre de ses élèves trop lents à ses yeux. En 1921, le TRACTATUS LOGICO-PHILOSOPHICUS, ainsi nommé en référence à l’oeuvre de Baruch Spinoza, fut enfin publié, d’abord en allemand ; le livre fut défendu et préfacé par Bertrand Russell, une aide qui ne satisfit pas Wittgenstein, estimant que son ancien mentor avait mal compris sa philosophie et se montrait trop désinvolte. Peu à peu, leur amitié initiale se défaisait. Le philosophe continua à enseigner, à Hassbach puis Puchberg et Otterthal ; menant une véritable vie d’ascèse, Wittgenstein était déterminé à couper les liens avec sa famille (il refusait leur aide et renvoyait leur argent), comme avec ses anciens camarades de Cambridge. Son caractère déjà maussade, méprisant envers les gens du commun, s’était aggravé. Pire, il malmenait toujours leurs enfants ; particulièrement à Otterthal, où sa carrière d’enseignant prit fin en avril 1926. Une jeune fille, Hermine Piribauer, et un jeune garçon, Josef Haidbauer, « coupables » d’apprendre trop lentement, furent victimes de ses foudres. Il frappa si fort le jeune Haidbauer que celui-ci s’écroula, inconscient. Après l’avoir emmené dans le bureau du proviseur, Wittgenstein quitta l’école et se heurta au père furieux d’Hermine. Après avoir un temps disparu du village, il démissionna ; il y eut une enquête, sans résultat, peut-être étouffée sur intervention des Wittgenstein. Entretemps, la publication du TRACTATUS avait fait l’effet d’une révolution dans les milieux intellectuels ; Wittgenstein, revenu travailler quelques mois en 1926 comme jardinier à Hütteldorf, vint participer à des discussions passionnées au Cercle de Vienne. Mais là où ses hôtes gardaient une approche très « scientifique » des questions de son traité, Wittgenstein, plus religieux que philosophe, s’opposait à eux, exprimant son désaccord en leur tournant le dos et lire de la poésie de Tagore à voix haute… Invité par Margaret à concevoir sa nouvelle maison viennoise, Wittgenstein, avec l’aide de son ami Paul Engelmann et d’architectes réputés, créa une maison moderne qu’il supervisa dans les moindres détails ; un travail de longue haleine, qui prit fin en décembre 1928. La Maison Wittgenstein, toujours présente de nos jours, fut la réalisation architecturale de sa pensée.

Il retourna enfin à Cambridge en 1929, pour présenter son TRACTATUS comme thèse de doctorat à l’examen final, sous l’examen de Bertrand Russell et G.E. Moore. Enfin diplômé en philosophie à 40 ans, Wittgenstein fut nommé fellow de Trinity College et habilité à donner des conférences, réalisant avec une certaine horreur qu’il était devenu une célèbre. Loin de s’en satisfaire, Wittgenstein se sentait aussi incompris qu’auparavant. Le doute, dans sa recherche absolue de la Vérité, s’immisçait ; pendant le restant de sa vie, il s’interrogea sur son travail, critiquant son propre travail, recherchant obsessionnellement les défauts de son ouvrage. Toujours aussi redoutable et impérieux dans les discussions, il choisit de quitter le Cambridge Moral Sciences Club pendant les années 1930, car il monopolisait les débats et empêchait ses contradicteurs de parler. Wittgenstein eut une liaison amoureuse avec Marguerite Respinger, une amie de sa famille, mais leur projet de mariage échoua en 1931. Les sympathies politiques de Wittgenstein étant très orientées à gauche, au point d’idéaliser le communisme. Avec son ami et amant Francis Skinner, il partit à Moscou et Léningrad en 1935, espérant y trouver du travail ; espoir déçu quand on lui proposa un poste d’enseignant (mauvais souvenirs…) alors qu’il préférait un travail manuel. Wittgenstein repartit en Angleterre, avant de retourner en Norvège en 1936-1937. Commençant à travailler sur les INVESTIGATIONS PHILOSOPHIQUES, il écrivit aussi une série de confessions à ses amis ; marqué par la culpabilité excessive, Wittgenstein voulait ainsi nettoyer sa conscience de péchés somme toute bien mineurs. Il revint contre toute attente à Trattenbach, pour demander le pardon à ses anciens élèves, ceux qu’il avait frappé durant sa période d’enseignant. Il voyagea aussi en Irlande en 1938, pour rendre visite à son ami Maurice O’Connor Drury, et Eamon De Valera, le chef du gouvernement en personne. Cette même année, l’Anschluss, l’annexion forcée de l’Autriche au IIIe Reich, fut un autre coup terrible porté à la famille de Wittgenstein. Contre paiement d’une partie de leur immense fortune à la Reichsbank, les frères et soeurs Wittgenstein se virent classer Mischlinge, « sang-mêlés », une reclassification raciale équivalant à un traitement de faveur, si l’on ose dire, de la part d’Hitler qui donna son accord dans les négociations menées par Margaret. Paul Wittgenstein s’enfuit d’Autriche pour la Suisse, et rompit les liens avec son frère et ses soeurs pour avoir traité avec la Bête.

A Cambridge, Wittgenstein, désormais citoyen britannique, obtint la chaire de philosophie après le départ de Moore. Ses opinions avaient totalement changé au fil des ans ; désormais, il doutait que les mathématiques, entre autres choses, pouvaient établir une quelconque vérité logique, et que leur fonction ne pouvait être que purement symbolique. Une approche fortement contestée par un mathématicien surdoué qui assistait à ses conférences en 1939 : Alan Turing, qui s’opposa à lui dans des débats animés. Au début de la 2ème Guerre Mondiale, Wittgenstein, devenu désormais l’un des plus grands philosophes de son temps, trouva sa situation intolérable. Il réussit à se faire engager au Guy’s Hospital de Londres, travaillant anonymement au dispensaire ; il déconseillait cependant aux patients de prendre les médicaments qu’on leur prescrivait. Francis Skinner mourut de la polio en 1941 ; Wittgenstein devint l’ami proche de Keith Kirk, l’apprenti de son amant. Une fois marié, Kirk ne revit plus Wittgenstein. Le philosophe fut aussi assistant laborantin à la Royal Victoria Infirmary de Newcastle vers la fin de la guerre, sous la direction des docteurs Reeve et Grant. De plus en plus distant de la vie à Cambridge, Wittgenstein fut au centre d’une nouvelle controverse durant une réunion au Cambridge Moral Sciences Club, en octobre 1946, un débat philosophique tendu avec Bertrand Russell et Karl Popper. Une discussion sur les règles morales qui faillit déraper, Wittgenstein, pour démontrer son point de vue (selon lui, les problèmes philosophiques étant des « jeux » linguistiques et non une réalité concrète), agita un tisonnier brûlant devant Popper, avant de s’en aller. Wittgenstein préféra finalement se concentrer sur l’écriture, et démissionna de Cambridge l’année suivante. Il voyagea en Irlande, en 1947-1948. La dépression, l’isolement et la maladie prenaient le dessus. Après un séjour à New York en 1949, il rentra en Angleterre, où il fut diagnostiqué d’un cancer de la prostate, inopérable. Wittgenstein ne cessa de voyager durant ses dernières années : à Vienne, où il rendit visite à sa soeur Hermine jusqu’à la mort de celle-ci en février 1950 ; à Londres, à Oxford, en Norvège avec son dernier compagnon, Benjamin Richards. Enfin, à Cambridge, il alla vivre chez le docteur Bevan et sa femme Joan, à Storey’s End, un nom bien symbolique (« Fin de l’Histoire » ?). Wittgenstein, qui n’avait plus l’inspiration à la philosophie, se plongea subitement dans la rédaction de son dernier texte, le manuscrit 177, le 25 avril 1951. Il le finit deux jours plus tard, juste après son 62ème anniversaire. Le philosophe était allé jusqu’au bout de sa passion, au sens spirituel ; veillé par Joan Bevan, il lui dit « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. » avant de fermer les yeux. Ludwig Wittgenstein mourut le 29 avril 1951, laissant derrière lui près de 30 000 pages manuscrites remplies de ses innombrables réflexions. Publiées à titre posthume en 1953, les INVESTIGATIONS PHILOSOPHIQUES sont toujours considérées aujourd’hui comme un chef-d’oeuvre, et l’un des très rares exemples de remise en question critique de l’oeuvre d’un philosophe par celui-ci.

On citera (au risque de paraître assez trivial vu la complexité de la vie et de l’oeuvre du philosophe) rapidement les références culturelles hors du champ d’études habituelles sur Wittgenstein ; un film estampillé très « art et essai » de 1993, signé de Derek Jarman : WITTGENSTEIN. Ce n’est pas un « biopic » conventionnel, plutôt une représentation très théâtralisée de la vie et des idées intellectuelles de Ludwig Wittgenstein. On citera, dans un tout autre registre, la citation d’un bref passage de la vie de ce dernier dans le thriller MEURTRES A OXFORD sorti en 2008 ; un éminent professeur logicien (joué par John Hurt) cite le TRACTATUS et le film nous montre l’image d’un jeune Wittgenstein, en pleine écriture fiévreuse de son traité, absolument indifférent aux bombes de la 1ère Guerre Mondiale qui s’abattent autour de lui…

Cf. Bertrand Russell, Alan Turing

 

 

w-willy-wonka-johnny-depp-dans-charlie-et-la-chocolaterie

… Wonka, Willy (Johnny Depp) dans CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE adapté par Tim Burton

Depuis la sortie en 1964 du roman CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE, dû à l’imagination fertile de Roald Dahl, tout le monde connaît l’histoire de Charlie Bucket, gentil garçon invité à découvrir, avec quatre affreux gamins, la fabuleuse chocolaterie de Willy Wonka. Véritable star du livre, Willy Wonka, le « magicien du chocolat » réserve une récompense spéciale au meilleur de ses invités… et des embûches pour les autres, ainsi qu’à leurs mauvais parents ! L’univers de Roald Dahl était fait pour rencontrer celui de Tim Burton ; avant que le cinéaste d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT ne s’attelle en 2005 à une nouvelle adaptation de son livre (déjà adapté en 1971 avec Gene Wilder, sous le titre WILLY WONKA ET LA CHOCOLATERIE), il avait déjà produit en 1996 une version animée d’un autre de ses ouvrages, JAMES ET LA PÊCHE GEANTE. Burton retrouvait ici son fidèle complice/alter ego Johnny Depp pour incarner Willy Wonka, ce dernier ajoutant un « allumé » supplémentaire à une galerie de rôles déjà bien fournis en la matière. Le livre, aussi réussi soit-il, restait d’une linéarité toute enfantine ; Willy Wonka n’y était guère plus qu’une sorte de Mr. Loyal tourbillonnant, quoique doté de l’humour noir typique de l’auteur. Adapter le personnage pour le grand écran nécessitait de lui donner un peu plus de profondeur, Burton et son scénariste John August (BIG FISH, CORPSE BRIDE / LES NOCES FUNEBRES et FRANKENWEENIE), avec l’aide de Depp, ont pris soin de le rendre un peu plus complexe. Willy Wonka version Johnny Depp a maintenant un passé, et, derrière une image de clown, dissimule quelques failles et beaucoup de troubles typiques de l’univers de Burton… On n’est pas surpris de voir en Willy une certaine tendance à l’obsession, aux manies, et une dramatique incompétence sociale qui le rattache (sous le voile de la fantaisie débridée) au fameux syndrome d’Asperger. Willy, reclus dans sa chocolaterie, est un peu le pendant inverse d’Edward aux Mains d’Argent ; accompli professionnellement, il se retrouve isolé de tous. Là où Edward allait vers les autres, avant de découvrir la mesquinerie et la méchanceté de ses voisins, Willy, lui, reste obstinément enfermé dans son univers au début de l’histoire.

Le Willy Wonka de Tim Burton est un curieux personnage ; légèrement différent de sa description dans le roman, Willy reste un clown, objet d’une des phobies d’enfant du cinéaste (on s’en doutait un peu, depuis Beetlejuice et le Joker…). Le teint pâle du reclus permanent, portant toujours un énorme chapeau victorien (qui cache une invraisemblable coupe au bol), des dents soignées à l’excès, une paire de gants hygiéniques, des lunettes de soleil démesurées et un immense manteau de velours pourpre, Willy semble s’être échappé d’une émission télévisée pour enfants des années 1960-70. Burton et Depp se sont inspirés de diverses personnalités très diverses pour créer leur Willy Wonka. Celui-ci combine des traits caractéristiques d’Howard Hughes et Michael Jackson (pour le côté « fou reclus »), Harold Lloyd (pour le mélange de timidité et de burlesque), Marilyn Manson (pour le  »masque » pâle à l’excès), Forrest Edward Mars Sr. (pour son domaine de prédilection), et de vedettes d’émissions enfantines hallucinées, comme Captain Kangaroo ou Pancake Man… Willy Wonka est, dans son domaine professionnel, un génie ; mais, à l’instar d’un Howard Hughes, il s’est coupé des plus simples relations humaines. Comme ce dernier, il vit un effondrement psychologique total, se montrant absolument incapable de nouer des relations saines avec ses jeunes visiteurs et leurs parents ; lesquels, à l’exception de Charlie et de Grand-Père Joe, sont d’ailleurs les parfaits exemples de ce qu’il faut éviter en matière de pédagogie basique ; ils sont d’affreuses petites caricatures d’adultes, poussés dans leur pires travers par des géniteurs incapables d’assumer leur rôle d’adultes… Willy, franchement inquiétant derrière sa bonne humeur feinte et ses inventions fantastiques, leur réserve un sort joyeusement cruel.

Le comportement du roi du chocolat ne trompe guère sur son syndrome d’Asperger bien avancé. Non seulement il ne semble ne rien comprendre aux réactions de ses invités, mais il n’a aucune conscience des conséquences de ses propres actes à leur égard. C’est quand même lui qui a licencié Grand-Père Joe, et provoqué le renvoi du père de Charlie par ses décisions financières. Ses Oumpas-Loumpas sont des ouvriers bien plus « rentables », travaillant littéralement pour des « cacahuètes »… ou pour des graines de cacao, en l’occurence. Avec les enfants, ce n’est pas plus brillant ; Willy est hypocondriaque au dernier degré, et même une simple poignée de main lui cause du dégoût ; il n’hésite pas non plus à rabaisser d’un mot cinglant ses jeunes invités. Ceci, tout en essayant de paraître désespérément cool, ce en quoi il échoue lamentablement, ses références culturelles étant bien trop datées pour plaire à ses invités. Surtout, pour des raisons qui lui sont très personnelles, Willy a une phobie absolue des familles, plus particulièrement des pères. Toutes ses autres étrangetés de comportement sont forcément liées à un sérieux traumatisme, et à ce satané syndrome qui le handicape dans ses toutes ses tentatives d’établir le moindre contact humain. Contrepartie de ce handicap, Willy Wonka se montre d’une ingéniosité illimitée dans son domaine de prédilection, pour le bonheur des enfants, et des spectateurs de tous âges. Ses incroyables créations sont son langage. Quel enfant n’y résisterait pas ? Forêt et rivière en chocolat, bateau en sucre candi, laboratoire où sont expérimentés de nouveaux bonbons aux étonnants pouvoirs, dressage d’écureuils spécialistes en noix, machine à téléporter le chocolat dans la télévision (d’où un détournement inénarrable du très sérieux 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de l’ami Stanley Kubrick !), etc. De la féerie, avec une touche légèrement angoissante propre aux meilleurs contes de fées, annonçant des punitions sur mesure pour les garnements désobéissants… Willy prend d’ailleurs un malin plaisir à leur tendre les pièges, avec la complicité chantante de ses Oumpas-Loumpas.

Mais on peut aussi voir, derrière la joyeuse visite-concours organisée et présentée par Willy Wonka, un autre aspect : un appel à l’aide déguisé du principal intéressé à ses jeunes invités. On sait certes que le but de la visite est de récompenser un des enfants en le désignant comme l’héritier de la chocolaterie ; Burton et son scénariste développent des idées originales sur cette idée assez simple. Willy, resté enfermé dans sa « bulle » depuis des années, privé de contacts humains, cherche aussi quelqu’un qui puisse l’aider à reprendre pied dans la réalité. La découverte d’un cheveu blanc (jeu de mot en VO sur « Silver hair » – cheveu blanc – et « Silver heir » – héritier financier) amène Willy à prendre conscience de sa vieillesse inévitable, de son avenir, et donc à se confronter à un traumatisme non résolu… En désignant Charlie « enfant le moins horrible » vainqueur du concours, Willy règle ses comptes, en éliminant au fur et à mesure les « mauvais » enfants qui le ramènent à sa propre enfance ratée. Souvenirs d’Halloween, la fête fétiche de Tim Burton, qui nous montre un Willy affublé d’un monstrueux appareil d’orthodontie ; triste cadeau d’un père dentiste, professionnel brillant mais sans affection (joué par Christopher Lee, Dracula en personne !), ce véritable instrument de torture médiévale sépare déjà Willy de ses petits camarades – tout en l’affublant de ce sourire grotesque qu’il conserve à l’âge adulte. Le paternel le lui a posé pour la sécurité de sa dentition, et jeté l’interdit absolu sur les bonbons, chocolats et sucreries. Bien entendu en pareil cas (c’est le propre des fables), l’interdit provoque l’effet inverse ; Willy, en cachette, avale un bonbon et devient obsédé par les confiseries, provoquant son départ du foyer et sa fuite en avant ; fuite assez dérisoire et imaginaire, puisqu’elle se limite à marcher devant une carte du monde dans un musée… Ainsi piégé dans son propre imaginaire de chocolats et de bonbons magiques, Willy se retrouve incapable de mûrir, pas sans aide extérieure. Charlie, le seul enfant resté honnête avec lui, refusera son invitation à le suivre dans ses délires. Le coup est rude pour lui comme pour Willy, une désillusion nécessaire ; le gamin mûrit en découvrant que les faiblesses de son héros, et celui-ci apprend qu’on peut lui dire « non » malgré tout son pouvoir. Il doit prendre sur lui, pour revenir demander l’aide de Charlie à renouer, difficilement, avec son père. Une fois ce conflit enfin réglé, Willy peut repartir sur des bases saines, gagner une véritable amitié, et même une nouvelle famille. Le compromis de la maturité sera enfin trouvé dans la dernière scène ; un happy end léger, un peu doux-amer, qui renvoie forcément l’évolution de Willy Wonka, l’asocial excentrique, à celle de Tim Burton, qui avoua avoir mis beaucoup de lui-même dans l’histoire de l’enfance du personnage.

Cf. Tim Burton, Howard Hughes ; Edward (EDWARD AUX MAINS D’ARGENT)

 

w-virginia-woolf-asperger

… Woolf, Virginia (1882-1941) :

Qui a peur de Virginia Woolf ?… l’écrivaine et femme de lettres, auteur de Mrs. DALLOWAY et ORLANDO, grande figure de la littérature britannique du 20ème Siècle, annonciatrice du renouveau féministe, a laissé un héritage littéraire considérable, au terme d’une vie de création intimement mêlée à des souffrances personnelles. Les études sur les troubles sévères, très certainement bipolaires, dont elle souffrit, offrent une tentative d’explication éclairante sur sa vision du monde exprimée à travers ses romans, nouvelles et essais. Si ce diagnostic fut généralement admis, il n’est pas interdit de supposer aussi que Virginia Woolf fut aussi, peut-être, une autiste Asperger. C’est du moins une hypothèse secondaire parfois formulée pour expliquer l’originalité de sa pensée, indissociables des traumatismes que l’écrivaine eut à subir durant sa vie.

Née en 1882 à Kensington, Adeline Virginia Alexandra Stephen vécut dès l’enfance dans l’élite de la haute société britannique, bercée dans un milieu artistico-culturel solidement établiSon père était Sir Leslie Stephen, respecté écrivain, éditeur, également alpiniste renommé. Veuf, Sir Leslie fut l’ancien gendre de William Makepeace Thackeray (l’auteur de BARRY LYNDON et LA FOIRE AUX VANITES), et avait une fille de son premier mariage, Laura, souffrant d’un handicap mental qui l’amènera à être internée toute sa vie, à partir de 1891. Sa mère, Julia Duckworth Prinsep (née Jackson), réputée pour sa beauté triste, fut une modèle appréciée des peintres préraphaélites, et descendait d’une grande famille d’intellectuels et d’artistes britanniques. Veuve et mère de trois enfants, George, Stella et Gerald, Julia donna quatre enfants à Sir Leslie après leur mariage : Vanessa, Thoby (surnommé « Julian »), Virginia et Adrian. Les Stephen recevaient de nombreuses grandes figures du monde culturel de leur époque dans leur maison du 22 Hyde Park Gate à Londres ; comme par exemple le grand écrivain Henry James (LE TOUR D’ECROU), ou la grand-tante de Virginia, Julia Margaret Cameron, pionnière de la photographie portraitiste. Difficile de trouver les traces d’une quelconque forme d’autisme chez la jeune Virginia Woolf ; toutefois, la jeune fille développa vite une grande passion pour la littérature, se plongeant dans les livres de la grande bibliothèque familiale. Elle prit aussi conscience très tôt du rôle réducteur accordé aux femmes dans la société victorienne ; alors que ses frères reçurent une éducation officielle, elle et Vanessa durent être éduquées à la maison, par leurs parents. Virginia Stephen fut révoltée par cette différence de traitement, basée sur le préjugé sexiste victorien du rôle des femmes jugées « intellectuellement inférieures » aux hommes, limitées à une agréable compagnie, à la reproduction et aux tâches domestiques. La jeunesse de la future écrivaine fut assombrie, surtout, par les abus sexuels qu’elle subit, ainsi que Vanessa, de la part de ses demi-frères, drame qu’elle relata dans ses essais 22 HYDE PARK GATE et A SKETCH OF THE PAST. Alors qu’elle n’avait que treize ans, Virginia perdit sa mère, puis, deux années après, sa demi-soeur Stella. Cela lui causa une grave dépression, la première d’une série de crises la tourmentant durant toute sa vie. Elle put cependant étudier, entre 1897 et 1901, au Département des Dames du King’s College de Londres, le latin, le grec, l’allemand et l’Histoire. Ces années lui permirent de rencontrer les tous premiers réformateurs de l’éducation féminine anglaise, qui influenceront sa pensée. Virginia Stephen commença à écrire professionnellement en 1900, signant un article pour le Times Literary Supplement sur Haworth, la demeure des soeurs Brontë. Elle connut une nouvelle crise dépressive sérieuse, après la mort de son père en 1904, et dût être brièvement internée. Deux ans plus tard, Thoby mourut de la typhoïde pendant un séjour en Grèce. Sa vie sera toujours handicapée par de violentes sautes d’humeur et «maladies associées» affectant gravement sa vie sociale (phases de réclusion, repli, fugues, idées suicidaires…).

Après la mort de leur père, Virginia, Vanessa et Adrian Stephen vendirent le 22 Hyde Park Gate, pour acheter le 46 Gordon Square, dans le quartier de Bloomsbury. Au début des années 1900, Virginia fréquenta avec grand intérêt les amis de Cambridge de ses frères. Surtout, elle rencontrera les membres fondateurs du Bloomsbury Group, communauté d’artistes et intellectuels anticonformistes, aux idées très avancées en opposition à la morale rigide dominante : Lytton Strachey, Clive Bell (son futur beau-frère, qui épousa Vanessa), John Maynard Keynes, Saxon Sydney-Turner, Roger Fry, Duncan Grant, et Leonard Woolf. Vanessa et Clive Bell joueront un grand rôle dans le développement et la prise de conscience des talents d’écrivain de Virginia. Laquelle, avec son frère Adrian et plusieurs amis liés au Bloomsbury Group, joua un canular mémorable en 1910 au détriment de la Royal Navy ; déguisés en princes abyssins, ils visitèrent en grande pompe le navire de guerre HMS Dreadnought, sans que personne ne se doute de rien. La plaisanterie une fois éventée fit une publicité de premier plan aux bohêmes du Bloomsbury Group, et une belle humiliation publique pour la Navy. Moins drôle, Virginia Stephen dût séjourner cette même année à Burley House, une maison de repos, suite à une nouvelle crise de « troubles nerveux » – terme politiquement correct qui, à l’époque, regroupe aussi l’homosexualité, vue alors comme une maladie mentale. Virginia, attirée par les femmes, eut probablement à souffrir de devoir cacher son orientation sexuelle à la société britannique. Elle fera de nouveaux séjours en 1912 et 1913, et en gardera une profonde aversion contre le milieu médical britannique, autre forme de représentation du pouvoir masculin oppresseur. Cette même année, elle entama la rédaction de son premier roman : THE VOYAGE OUT (LA TRAVERSEE DES APPARENCES). Toujours liée au Bloomsbury Group (enrichi d’autres personnalités telles que l’écrivain E.M. Forster, la mécène artiste Lady Ottoline Morrell, la peintre Dora Carrington), Virginia Woolf accepta la demande en mariage, à l’âge tardif de 30 ans, de Leonard Woolf, journaliste et éditeur juif ; un mariage qui ne fut jamais consommé. La relation entre elle et Leonard fut complexe, malgré leur affection mutuelle ; élevée dans un milieu snob et antisémite par tradition, elle ne se priva pas, dans ses lettres de jeunesse, d’affubler son mari du curieux sobriquet de « Juif sans le sou », et de décrire dans ses oeuvres des personnages affreusement stéréotypés ; au fil des ans, elle modèrera toutefois ses propos et changera son point de vue à l’avènement des mouvements politiques fascistes et antisémites en Europe. Les Woolf se retrouveront même sur la liste des auteurs-éditeurs interdits dans l’Allemagne nazie.

LA TRAVERSEE DES APPARENCES parut en 1915, après une longue et difficile gestation, les nombreux changements vécus par Virginia Woolf dans sa vie influençant grandement l’écriture du roman. Histoire satirique de la société edwardienne, récit du passage à l’âge adulte d’une jeune femme, LA TRAVERSEE obtint un grand succès. Virginia Woolf fut tout de suite saluée comme une écrivaine de tout premier ordre, se distinguant par ses études psychologiques très fines, et une remarquable innovation de la langue anglaise ; Virginia Woolf se distinguera particulièrement par sa technique dite du « courant de conscience », excellant à raconter le récit du point de vue d’un personnage, de son point de vue cognitif. Capable d’un très grand lyrisme, le style de l’écrivaine se distinguait aussi par de fortes descriptions visuelles et auditives d’évènements a priori anodins ; elle se fit aussi reprocher une certaine froideur et un manque de communication dans ses ouvrages ; voilà qui irait encore dans le sens d’un possible « autisme de l’auteur ». Encouragés par ce succès, Leonard et Virginia Woolf fondèrent la Hogarth Press en 1917, publiant ses oeuvres, ainsi que celles de T.S. Eliot ou Laurens Van Der Post, et les peintures de Vanessa Bell et Dora Carrington. En 1922, Virginia Woolf entama une liaison amoureuse intense avec l’écrivaine et poétesse Vita Sackville-West. Leur histoire inspirera à Virginia Woolf l’écriture de son ORLANDO. Entretemps, l’écrivaine, particulièrement active, signera ses romans et essais les plus marquants : à commencer par MRS. DALLOWAY en 1925, où l’un de ses personnages de LA TRAVERSEE DES APPARENCES, Clarissa Dalloway éprouve de grandes difficultés à organiser une réception ; son histoire s’entrecroise avec celle de Septimus Warren Smith, un vétéran de la Grande Guerre. La description du grave syndrome de stress post-traumatique de Septimus est des plus remarquables… et malheureusement des plus prophétiques ; le personnage, souffrant d’hallucinations, finira par se suicider pour mettre fin à son mal. Virginia Woolf enchaîna sur VOYAGE AU PHARE en 1927, largement inspiré de ses souvenirs de jeunesse : le conflit d’une jeune femme, artiste peintre prise au milieu d’un drame familial ; le roman marque aussi par ses opinions sur le rôle des femmes dans la société anglaise, et ses passages méditatifs. Puis, à la fin de sa liaison avec Vita Sackville-West, elle publia ORLANDO, une véritable lettre d’amour à cette dernière, déguisée sous la forme d’une biographie fantaisiste, celle d’un jeune noble traversant les siècles sans vieillir, et changeant de sexe d’une époque à l’autre. Ce sera le roman le plus célèbre de son auteur. L’année suivante, UNE CHAMBRE A SOI, son essai et pamphlet basé sur ses conférences faites aux collèges féminins de Cambridge, sera l’occasion de répéter ses convictions féministes affirmées.

Les années 1930 seront tout aussi prolifiques : citons LES VAGUES (1931) décrit comme un  »monologue à six personnages », permettant à Virginia Woolf d’explorer les concepts de communauté, du « moi », et de la Gestalt ; FLUSH (1933), une biographie semi-parodique de la poétesse Elizabeth Barrett Browning vue par son chien Flush, où Woolf s’intéressa aux barrières du langage créées entre l’animal et l’homme, dépassées selon elle par des actes symboliques. En 1937, ce fut THE YEARS, histoire d’une famille anglaise largement inspirée de la sienne ; et le roman et essai THREE GUINEAS en 1938, traduisant ses réflexions sur la guerre imminente, l’engagement professionnel des femmes dans la société anglaise, et une accusation virulente du fascisme. Mais ces années de créativité, d’écriture comme refuge contre une santé mentale dégradée, seront les dernières. En 1941, Virginia Woolf connut la pire de ses crises. Elle venait de finir le manuscrit de BETWEEN THE ACTS, son dernier roman, testament de ses réflexions sur le langage, la transformation de la vie par l’art, la sexualité, la vie et le temps. Très affectée par la mort de son ami le peintre Roger Fry en 1934, elle venait de publier une biographie en son hommage ; le livre fut très mal reçu par la critique. A ce coup dur, s’ajouta l’épreuve de la guerre : sa maison londonienne de Gordon Square fut détruite par les bombes nazies. Ce fut le coup de trop : incapable de se concentrer sur son travail, perturbée par des voix envahissantes, elle décida de mettre fin à ses jours. Après avoir écrit une lettre déchirante à son mari, Virginia Woolf se suicida le 28 mars 1941, en se noyant délibérément dans la Rivière Ouse. Son corps ne fut retrouvé que trois semaines plus tard. Suicide évoquant celui d’Ophélie dans HAMLET, très symbolique, autant qu’il fait écho à celui qu’elle avait écrit dans MRS. DALLOWAY.

L’oeuvre de Virginia Woolf survécut à sa mort, reconnue unanimement comme celle d’une des écrivaines les plus novatrices de la langue anglaise ; défendue en France par Simone de Beauvoir, l’écrivaine britannique fut également saluée comme une grande féministe dont la réputation remonta en flèche à partir des années 1970. Inspirant nombre d’études et de biographies, Virginia Woolf connut aussi une seconde vie dans la fiction ; particulièrement grâce au succès du roman de Michael Cunningham, THE HOURS, remarquablement adapté au cinéma en 2002 par Stephen Daldry (BILLY ELLIOT, THE READER, EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES). Métamorphosée dans le rôle de Virginia Woolf, Nicole Kidman décrocha une pléthore de récompenses prestigieuses, amplement méritées tant la comédienne se fond dans son personnage. Le film, réparti entre plusieurs histoires, suit le séjour douloureux de l’écrivaine à Richmond, dans la banlieue londonienne, en 1923, alors que celle-ci entame à grand peine l’écriture de MRS. DALLOWAY. Souffrant toujours de ses troubles, Virginia Woolf y est décrite comme une femme d’une grande maladresse sociale, mal à l’aise face à ses domestiques qui se répandent en commérages à son sujet ; la visite de sa soeur Vanessa (Miranda Richardson) n’arrange pas son sentiment de malaise, révélant notamment ses idées suicidaires (l’oiseau mort) et la répression de sa sexualité. Même l’aide et le soutien patient de son mari ne peuvent la guérir de ses obsessions (fuir un foyer étouffant, retourner à Londres) tout en la poussant cependant à transcender ses souffrances dans l’écriture de son livre. Souffrances qui constitueront donc sa « passion », au terme de laquelle nous la verrons se suicider, dans la scène d’ouverture, au fond des eaux de l’Ouse.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 18

T, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 18 dans Aspie t-daniel-tammet-asperger

… Tammet, Daniel :

Le nom et le visage de ce jeune écrivain britannique, français d’adoption, invité fréquent des émissions sur l’autisme, est l’un des plus familiers des personnalités que l’on sait atteintes du syndrome d’Asperger. L’auteur de JE SUIS NE UN JOUR BLEU, diagnostiqué à 25 ans, surprend toujours son auditoire et ses intervieweurs par son parler très élaboré et son expression qu’on pourrait qualifier d’éthérée, faute d’un meilleur terme. Daniel Tammet, appelé à s’exprimer sur la façon dont il voit le monde, use de métaphores, d’associations d’images et d’idées très élaborées, déconcertantes même pour des connaisseurs, et d’une très grande force poétique. Cet écrivain « extra-terrestre » fait preuve de capacités mémorielles et linguistiques étonnantes. Loin de se laisser réduire au rôle de bête curieuse auquel son don pourrait le réduire, et d’être handicapé par celui-ci, il a su remarquablement s’exprimer sur celui-ci, ouvrant une porte sur le monde de l’autisme. Et devenir, en trois livres (je précise que je n’en ai lu aucun, honte à moi), un écrivain de premier plan.

Son parcours, forcément atypique, a commencé par une enfance modeste à East London. Aîné de neuf enfants, Daniel Paul Corney (son vrai nom) a vécu une enfance modeste, « un peu bizarre mais heureuse » selon ses mots, perturbée par des crises d’épilepsie dont il est maintenant guéri. Le jeune garçon surprenait son entourage par une véritable fascination pour les nombres premiers et le calcul calendaire ; une façon pour lui de se rassurer et de se protéger, en associant chaque nombre à une couleur et à une forme, et de vivre dans « un paysage numérique où il n’y avait ni tristesse, ni couleur ». Soit une démonstration évidente de synesthésie, particularité souvent constatée chez les personnes autistes. Comme on s’en doute, le petit garçon, persuadé que tout le monde percevait le monde de la même façon, devait connaître de sérieuses déceptions, et de grandes difficultés à se lier avec les enfants de son âge. Victime de moqueries et de brutalités à l’école, de la part de ses camarades, il souffrit des inévitables crises d’angoisse et d’anxiété propres aux enfants autistes victimes de violences similaires. Le jeune Daniel Corney finit l’école avec neuf GCSE (équivalent de notre « Certificat Général de l’Enseignement Secondaire »), généralement obtenu vers 16 ans en Angleterre, avec les meilleures notes en Histoire, Anglais, Littérature Anglaise, Français et Allemand – car il manifesta un intérêt précoce pour les langues étrangères, qu’il se fera un plaisir d’apprendre. Après un séjour d’un an en Lituanie comme professeur d’anglais, à l’âge de 19 ans, le jeune homme exerça continuellement sa mémoire en maîtrisant, outre son anglais natal, l’allemand et le français, l’espagnol, le finnois, l’estonien, l’islandais, le lituanien, l’espéranto, le roumain, le gallois et le gaëlique… Sans compter les langages qu’il inventa : le Mänti, l’Uusisuom et le Lapsi.

Sentant que son vrai nom « ne correspondait pas à la façon dont il se voyait », Daniel Corney changea son nom par « deed poll » pour se faire désormais appeler Daniel Tammet. Ses exceptionnelles facultés lui valurent de participer régulièrement aux Championnats du Monde de Mémoire à Londres, sous son nom de naissance. Il finira douzième en 1999 et quatrième en 2000. Il y rencontra son compagnon Neil Mitchell, programmateur en software, avec qui il vécut dans le Kent une vie « réglée », heureuse pendant un certain temps, lui permettant de calmer ses angoisses incessantes. Avec lui, il fondera en 2002 son site Internet : Optimnem, en faveur de l’apprentissage des langues, surtout françaises et espagnoles. Les spécialistes neurologues s’intéressèrent à son cas, et il participa à une étude de groupe, publiée dans l’édition du Nouvel An 2003 de Nature Neuroscience. L’article publié par les auteurs de l’étude révèlera que la prodigieuse mémoire du jeune homme défie les conventions, et ne doit rien à des capacités intellectuelles exceptionnelles ou à des différences de structure cérébrale. Le Professeur Simon Baron Cohen et ses collègues, spécialistes de l’autisme et du Syndrome d’Asperger, travailleront avec lui pour apprendre à comprendre son cas, au Centre de Recherches sur l’Autisme, à l’Université de Cambridge. C’est ainsi qu’en 2004, Daniel Tammet fut diagnostiqué atteint du syndrome d’Asperger. Un des « cas » les plus précieux pour la compréhension du syndrome, Tammet se prêtant aux recherches et, grâce à son talent d’écrivain et sa maîtrise des langues, pouvant en parler avec une grande liberté. 

C’est durant cette même année 2004 que Daniel Tammet attira l’attention des médias, en récitant, à Oxford, pendant 5 heures, 9 minutes et 24 secondes d’affilée les 22 514 décimales du nombre Pi, sans se tromper. L’évènement lui valut une grande publicité : la télévision britannique lui consacra des documentaires (BRAINMAN, et un épisode de l’émission documentaire de Channel 4 EXTRAORDINARY PEOPLE), relayée bientôt par les télévisions américaines et françaises (passages chez David Letterman et dans 60 MINUTES, et chez nous dans ON N’EST PAS COUCHE, LE GRAND JOURNAL DE CANAL+, SALUT LES TERRIENS…). Pour le Professeur Allan Snyder, de l’Australian National University, Tammet a ainsi joué un rôle essentiel pour faire comprendre l’autisme au grand public, pouvant décrire la façon dont il voit le monde et devenir ainsi peut-être la « Pierre de Rosette »" de l’autisme. Mais s’il accepte le jeu de la reconnaissance médiatique, il s’en méfie aussi, sachant combien il est facile de se voir réduit à une image réductrice « d’ordinateur humain ». Cette image, il va la démonter en écrivant. Tout en développant des capacités de communication plus… hum, « normales »…, il écrivit JE SUIS NE UN JOUR BLEU, paru en 2007. Un triomphe public, et une pluie de récompenses, pour ce livre qui nous offre un regard unique sur le monde intérieur d’un Aspie. Après sa rupture avec Neil Mitchell, Daniel Tammet changera ses habitudes rigoureusement établies, voyageant et s’ouvrant davantage à ce satané monde extérieur si menaçant aux yeux des autistes.

Vivant maintenant avec son nouveau compagnon, le photographe Jérôme Tabet, à Avignon, Tammet poursuit sa carrière d’écrivain avec succès, avec son second livre, EMBRASSER LE CIEL IMMENSE, paru en 2009. Un nouveau best-seller, suivi en 2013 de son troisième ouvrage, L’ETERNITE DANS UNE HEURE : LA POESIE DES NOMBRES. Partageant son temps entre l’écriture de ses livres, d’articles de presse, l’étude des langues et des mathématiques, et ses voyages pour des conférences sur l’autisme, le jeune auteur a encore de belles pages à remplir dans sa vie. C’est tout le mal qu’on peut lui souhaiter.

 

t-jacques-tati-asperger dans or not Aspie ?

… Tati, Jacques (1907-1982) :

Reconnaissable à sa silhouette lunaire (des bras et des jambes démesurés lui donnant l’air d’un drôle d’oiseau échassier égaré parmi ses compatriotes) faisant de lui le seul contrepoint aux personnages burlesques d’Outre-Atlantique, Jacques Tati fut aussi et surtout un des tous meilleurs cinéastes français, développant un humour très différent des conventions de la comédie française. Il fut malheureusement bien mal récompensé par son milieu professionnel, n’ayant pu donner que six films en un peu plus de trente ans de carrière. Tati était à la fois un « ingénieur des gags » et un rêveur, aussi, à l’incontestable poésie atemporelle et universelle. Sur l’homme Jacques Tati, les informations (du moins celles disponibles sur le Net) sont une nouvelle fois terriblement maigres ; les biographies se limitent aux anecdotes des tournages de ses films, et peu sur Tati lui-même. Il reste cependant les interviews qu’il donna à la fin de sa vie, et les témoignages de ceux qui l’ont connu, à commencer par sa fille Sophie, pour éclaircir un peu le « mystère » Tati. Je dois à mon grand ami Jean-Pierre Godard, qui travailla avec lui durant ses dernières années, quelques anecdotes révélant que l’immortel Monsieur Hulot était un grand angoissé, démarrant chaque journée par un rituel maniaque solidement établi : tailler ses crayons à papier méthodiquement, avant de lâcher systématiquement la même phrase, « tu sais, c’est dur de faire rire ! ». Alors, allez savoir… ces quelques indices, liés à l’univers très peu orthodoxe du cinéma de Jacques Tati, révèlent peut-être un Aspie qui s’ignorait. Cherchons les autres indices cachés dans l’histoire de sa vie.

Jacques Tatischeff naquit au Pecq, dans les Yvelines, le 9 octobre 1907, fils d’un père directeur d’entreprise d’encadrement (lui-même fils naturel d’un comte et général de l’armée russe) et d’une mère d’origine hollando-italienne. On sait peu de choses sur l’enfance de Jacques Tati(scheff), si ce n’est qu’il fut un élève médiocre à l’école et au lycée, et qu’il abandonna les études à l’âge de seize ans pour suivre une formation d’apprenti encadreur dans l’entreprise familiale. De là à dire que Jacques Tati avait déjà le sens du cadre, il y a un pas que l’on ne franchira pas. Son seul centre d’intérêt connu : les sports. Excellent en équitation et en tennis, Tati conservera toute sa vie une passion pour le monde sportif, dans lequel il trouvera une source de gags intarissable. Souvenirs des courses cyclistes dans JOUR DE FÊTE, ou de la partie de tennis des VACANCES DE MONSIEUR HULOT… Un stage à Londres pour son service militaire dans le 16e Régiment de Dragons lui fit découvrir le rugby ; revenant en France, il rejoignit le Racing Club de France, dont le capitaine Alfred Sauvy organisait des spectacles amateurs de music-hall. Jacques Tatischeff, se découvrant un grand talent comique, imitant à merveille les gestes et les tics des sportifs de l’époque, abandonna le métier d’encadreur pour briller sur les planches, dans les spectacles de Sauvy et dans des numéros professionnels, à partir de 1931. Une inévitable période de vaches maigres, ses premiers engagements étant mal rémunérés. Les choses changèrent à partir de 1935, notamment suite à un article enthousiaste de Colette à son égard, en 1935. Tati approcha le cinéma par la petite porte, faisant des apparitions dans des courts-métrages dont certains sont considérés perdus (OSCAR CHAMPION DE TENNIS, en 1932). Citons en particulier SOIGNE TON GAUCHE, court-métrage humoristique de 1936 dû à René Clément, « brouillon » des futurs films de Tati (jouant un boxeur maladroit, qui croise notamment un facteur). Au début de la 2ème Guerre Mondiale, il fut mobilisé au 16e Régiment des Dragons, puis rejoignit une nouvelle unité, en mai 1940, participant à la Bataille sur la Meuse. La Débâcle arriva, Tati dut fuir avec son unité jusqu’en Dordogne avant d’être démobilisé et de rentrer à Paris. Des temps évidemment difficiles, où il fallait bien continuer à gagner sa vie ; Tati obtiendra un certain succès entre 1940 et 1942 avec ses « Impressions Sportives » jouées au Lido de Paris. Il rencontra Herta Schiel, une danseuse autrichienne ayant fui l’Anschluss, qui donna naissance en 1942 à Helga Marie-Jeanne Schiel ; Tati refusa de reconnaître l’enfant et fut renvoyé du cabaret. Vers 1943, Tati quitta Paris pour passer des mois à Sainte-Sévère-sur-l’Indre, avec le scénariste Henri Marquet, pour écrire le scénario d’un film, L’ECOLE DES FACTEURS. Décision motivée aussi par le fait que Tati, juif, devait échapper aux rafles ; il se réfugia dans une ferme du hameau voisin, en zone libre. Tati gardera toujours une grande affection particulière pour ce village entré dans la grande Histoire du cinéma, en devenant le décor de L’ECOLE DES FACTEURS et surtout de JOUR DE FÊTE. Jacques Tati épousa Micheline Winter en mars 1944, et ils auront deux enfants : Sophie (future monteuse adjointe de ses films), et Pierre-François. Il reviendra au cinéma, manquant de peu de remplacer Jean-Louis Barrault dans LES ENFANTS DU PARADIS, et jouant dans les films de Claude Autant-Lara : SYLVIE ET LE FANTÔME (1945) et LE DIABLE AU CORPS (1947). Il rencontra Fred Orain, le directeur des studios de Saint-Maurice et La Victorine à Nice, fondant avec lui Cady-Films en 1946, la société à l’origine de ses premiers longs-métrages.

Jacques Tati réalisa en 1947 le court-métrage L’ECOLE DES FACTEURS. Aussitôt après, Tati réalisa JOUR DE FÊTE, achevé en 1948 et seulement distribué en 1949 (les distributeurs français étaient très réticents à l’idée de distribuer ce film sans vedette, sorti de nulle part et à l’humour hors des « normes » françaises). Production compliquée car Tati ne faisait décidément rien comme tout le monde, expérimentant un tournage en couleur (procédé Thomsoncolor) à une époque où le noir et blanc était la seule norme. Il le tourna également en noir et blanc, la version « couleur » du film ne sera redécouverte qu’en 1995. JOUR DE FÊTE, dominé par la prestation de Tati en facteur gaffeur tentant de se convertir aux méthodes de distribution du courrier  »à l’américaine », rencontra un très grand succès en France, et remporta le Grand Prix du Cinéma Français en 1950. Trois ans plus tard, Jacques Tati revint sur les écrans dans la peau de Monsieur Hulot, son double fictionnel, dans LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT, tourné à Saint-Marc-sur-Mer en Loire Atlantique. Le film entérine le « style Tati », qui détonne par rapport aux comédies traditionnelles à la française : pensés comme part intégrante d’une véritable mise en scène, les gags fusent mais demandent une attention permanente de la part du spectateur, Tati les répartissant aussi bien à l’avant-plan qu’à l’arrière-plan, en confiant à chaque acteur et figurant (souvent des comédiens amateurs, membres de son équipe de tournage ou simples habitants du coin) une activité particulière. Les dialogues sont réduits à leur strict minimum, au profit de gags sonores imparables (le haut-parleur de la gare qui crache des informations incompréhensibles…). Tati remporta un très grand succès avec ce film qui échappe au temps, et remporta le Prix Louis-Delluc. Le film aura une influence toute particulière sur Blake Edwards, qui s’en inspirera pour LA PARTY, à travers le personnage de Hrundi V. Bakshi (Peter Sellers).

Après ce succès, Tati, brouillé avec Fred Orain, fonda Specta Films en 1956. Rejoint par Pierre Etaix, il écrivit et réalisa MON ONCLE qui sortit en 1958, retrouvant les habits de Monsieur Hulot. Nul n’a oublié l’arrivée du lunaire Hulot dans la villa hi-tech de son beau-frère, Monsieur Arpel, avec ses jets d’eau que la maîtresse de maison déclenche dès que quelqu’un entre… Avec MON ONCLE, Tati évolua, son personnage se faisant davantage l’observateur amusé, et quelque peu égaré, d’une société française gagnée par les excès de la technologie et de la consommation… Personnage qui peine à entrer dans ce monde si sérieux, à en comprendre les codes, faisant sans doute référence aux propres difficultés de Tati tournant le dos au métier d’encadreur en entreprise, dans sa jeunesse. Ce fut un nouveau succès ; Tati fut récompensé de l’Oscar du Meilleur Film Etranger. Installé avec sa famille à Saint-Germain-en-Laye, Jacques Tati, alors au sommet de son art, connut ensuite de cruels déboires affectant son travail. Il s’écoulera neuf ans entre MON ONCLE et le « Hulot » suivant, PLAYTIME, dont le tournage ne fut entamé qu’en 1964 pour une sortie en 1967. Extrêmement méticuleux, jusqu’à la maniaquerie, désirant garder le contrôle de ses films, Tati n’aimait pas travailler dans l’urgence, et les soucis financiers liés à un tournage coûteux (en 70 millimètres, avec la construction de décors gigantesques) l’affectèrent. Il dût mettre en hypothèque sa maison, et ses films furent placés sous séquestre par décision de justice. Sorti en 1967, PLAYTIME, satire tout à fait réussie du monde déshumanisé des grandes entreprises, fut mal accueilli en France, malgré son succès à l’étranger. Le film ne sortit pas aux Etats-Unis, privant Tati de recettes qui auraient pu l’aider à rembourser les investissements. Ce ne fut pas le cas et, malheureusement, Tati se retrouva accablé de dettes jusqu’à la fin de sa vie. Il réalisa un court-métrage en 1967, COURS DU SOIR, interprétant toujours Hulot. Après la mort de sa mère en 1968, Tati vendit sa maison pour s’installer à Paris ; Specta Films fut placée sous administration judiciaire. Des coups très durs pour le cinéaste-comédien durant ses dernières années.

Jacques Tati créa une nouvelle société de production, la CEPEC, limitant ses projets en raison de ses ennuis financiers. Tati réalisa son dernier « Hulot », TRAFIC, en 1971, co-produit avec une société hollandaise. Le style et l’humour inimitables de Tati étaient toujours là, dans cette observation piquante des moeurs étranges des automobilistes. Apparaissant souvent à la télévision, Jacques Tati signa son chant du cygne en 1973, en travaillant pour la télévision suédoise ; initialement prévu comme un téléfilm, PARADE, son dernier film, fut un adieu au monde du music-hall, du cirque et de la pantomime. En 1974, Tati dut vendre aux enchères les droits de ses films, pour une somme de 120 000 francs, insuffisante pour rembourser ses dettes. Il dut travailler pour des films publicitaires, tout en continuant d’écrire des scénarii (CONFUSION, L’ILLUSIONNISTE) qu’il ne put jamais mettre en scène. Un César d’honneur reçu en 1977 n’y changea rien. Toujours féru de sport, Tati signa son dernier court-métrage en 1978, FORZA BASTIA, suivant l’équipe de football corse en finale de la Coupe UEFA. Le film, non monté, ne fut pas distribué. Triste fin de carrière pour Jacques Tati, qui décéda le 4 novembre 1982 d’une embolie pulmonaire. Les hommages furent nombreux, mais on ne put que regretter que personne ne soit venu à la rescousse du cinéaste au moment de PLAYTIME…

Restera donc l’héritage de Tati, son oeuvre ayant été largement reconnue et redécouverte depuis des décennies. Même Steven Spielberg reconnut l’influence de son travail pour son film LE TERMINAL. Tati avait d’ailleurs rajouté à ses VACANCES DE MONSIEUR HULOT un gag clin d’oeil aux DENTS DE LA MER (le canot de Hulot se referme sur lui et se transforme en « mâchoires », terrorisant les baigneurs !). Le cinéaste américain cita d’ailleurs souvent dans ses films des scènes « à la Tati » couvrant des actions simultanées à l’avant-plan et à l’arrière-plan d’une même scène (même JURASSIC PARK glisse une courte scène de ce type autour de l’enclos des Raptors). Jacques Tati, plus de trente ans après sa mort, continue cependant de promener sa silhouette dégingandée dans la mémoire collective. Sainte-Sévère-sur-Indre et Saint-Marc-sur-Mer ne l’ont pas oublié et continuent de le commémorer. En 2001, Sophie Tatischeff, Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff rachetèrent tous les droits du catalogue Tati, créant la société Les Films de Mon Oncle et ressortant les copies restaurées de ses films, pour les faire redécouvrir au public. Grâce à Sophie, co-réalisatrice du film, les bobines de FORZA BASTIA seront redécouvertes, assemblées et sorties en 2002. Des expositions et festivals lui sont régulièrement consacrés. Jacques Tati revint même à la vie sur les écrans en 2010, en dessin animé, pour le très touchant L’ILLUSIONNISTE adapté de son scénario par Sylvain Chomet, le réalisateur des TRIPLETTES DE BELLEVILLE.

 

h-monsieur-hulot-jacques-tati-239x300 

Impossible de ne pas parler de l’alter ego de Jacques Tati, Monsieur Hulot, dans le cadre de cet abédécaire. Un drôle de personnage qui affiche un certain comportement « Aspie », par ses réactions décalées et sa maladresse sociale permanente. Selon Jacques Tati lui-même, Hulot est «un personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu, et dont l’étourderie en fait un inadapté». Hulot, c’est tout d’abord un style vestimentaire unique : un imperméable beige trop large, un pantalon trop court, un blazer de sport, un chapeau de feutre, et la pipe au bec. Le tout est porté par un personnage dont la gestuelle traduit une inadaptation permanente au décorum social. Et Tati, mime de grand talent, sait faire passer ses émotions par les gestes plutôt que par le visage (d’un calme permanent) et la voix (les dialogues de Hulot se réduisant au strict minimum, souvent même à des marmonnements à peine perceptibles).

Hulot est un grand rêveur plutôt bohème, coupé des tristes réalités de ce monde, et qui ne peut forcément conserver longtemps un emploi (voir PLAYTIME). Dans TRAFIC, on le découvre inventeur, d’une Renault 4L bardée de gadgets joyeusement absurdes pour le camping. Il semble littéralement tomber du ciel, et ne pas avoir d’attaches particulières. On lui connaît certes une famille (sa sœur et son beau-frère, les redoutablement conformistes Arpel, et son cher petit neveu) et pas vraiment d’histoires sentimentales. Encore qu’il n’est pas insensible au charme d’une blonde vacancière avec qui il danse (LES VACANCES DE MONSIEUR HULOT), ou d’une jeune VRP anglaise très speedée, obnubilée par son chien (TRAFIC). Hulot est un maladroit né, comme cela se constate souvent chez les Aspies… voir par exemple cette scène des VACANCES où, au restaurant, Hulot coincé à table à côté d’un minuscule convive « essuie » par inadvertance sa manche sur la bouche de celui-ci !. Il peine à rentrer dans le cadre normalisé d’une société de moins en moins humaine. Ses initiatives et ses bévues provoquent cependant moins la colère qu’un vague étonnement de la part des gens qu’ils croisent, comme si ceux-ci ne le remarquaient pas vraiment. Le regard d’une société éteinte par sa routine, qui ne prête plus attention aux rêveurs, aux « bizarres » en tout genre. Autant d’indices qui seront familiers aux personnes vivant avec le syndrome d’Asperger, qui se reconnaîtront peut-être au détour d’une scène d’un film de Tati.

- Cf. Hrundi V. Bakshi (LA PARTY) ; Peter Sellers, Steven Spielberg

 

t-margot-tenenbaum-gwyneth-paltrow-dans-la-famille-tenenbaum

… Tenenbaum, Margot (Gwyneth Paltrow, dans LA FAMILLE TENENBAUM) :

Qualifier la famille Tenenbaum de « dysfonctionnelle » est un bel euphémisme… Les anti-héros de ce film de Wes Anderson sont tous en conflit plus ou moins larvé les uns avec les autres, et affichent quelques traits psychologiques familiers. Tous se rassemblent autour du père, Royal (Gene Hackman), ex-avocat rayé du barreau, une vieille fripouille qui fait croire qu’il se meurt du cancer et s’incruste chez son ex-femme Etheline (Anjelica Huston) pour ne pas finir à la rue. Etheline, psychologue, écrivaine et archéologue, a écrit « Famille de Génies », sur leurs trois enfants adoptés. Trois gamins surdoués devenus des adultes malheureux : Chas (Ben Stiller), as de la finance, dirigiste, angoissé, est traumatisé par la mort de sa femme et refuse de renouer avec son père ; Ritchie (Luke Wilson), le fils préféré de Royal, champion de tennis, a arrêté la compétition à 26 ans, suite à une dépression en public dont il ne se remet pas ; et il y a la fille, Margot (Gwyneth Paltrow), reconnaissable à son manteau de fourrure, son regard au rimmel, sa barrette rose et ses cigarettes… Dramaturge réputée, ayant commencé à écrire dès l’âge de onze ans, Margot se reclut dans sa salle de bain, refuse de parler à qui que ce soit, et affiche des tendances suicidaires (la télé sur la baignoire…). Même son mari, l’éminent neurologue Raleigh St. Clair (Bill Murray) n’arrive plus à lui parler et préfère se réfugier dans la rédaction de son prochain livre consacré à un jeune patient, Dudley Heinsberger. St.Clair, personnage ouvertement inspiré par le docteur Oliver Sacks, crée le terme « syndrome d’Heinsberger » (qui sonne étrangement familier) pour décrire le curieux handicap du jeune garçon qui ne reconnaît ni les couleurs, ni les formes, souffre d’amnésie mais a une ouïe parfaite. Tout ce petit monde va se retrouver et se croiser autour du faux mourant, qui cherche à rétablir les liens rompus par sa faute des années auparavant. Ce ne sera pas sans dégâts…

On connaît l’univers très personnel de Wes Anderson, déjà évoqué en ces pages, et abordé à travers les personnages de Max Fischer (RUSHMORE) et des enfants de MOONRISE KINGDOM. Les Tenenbaum sont sans doute les personnages les plus représentatifs de cet univers. Dans cette curieuse famille, tout le monde semble être « autiste » d’une manière ou d’une autre. Même les étrangers au groupe : Raleigh, Henry Sherman (Danny Glover), le soupirant d’Etheline, et Eli Cash (Owen Wilson), écrivain à succès, drogué, amant de Margot, et qui voudrait tant être un Tenenbaum. Tout ce petit monde peine à communiquer, s’évitant, se croisant et s’affrontant dans une ambiance oscillant entre rire léger, mélancolie et larmes. Le cas de Margot ne laisse que peu de doutes quand au syndrome d’Asperger : parlant à peine, affichant en permanence une expression neutre, la jeune femme se passionne pour le théâtre, les arts et la danse, mais souffre de difficultés évidentes à comprendre les relations humaines normales. Elle a fait des fugues dans sa jeunesse, a collectionné les amant(e)s en pagaille, connu un premier mariage/divorce express à 19 ans. Derrière son calme apparent, la jeune femme souffre en silence. Il faut dire que son égoïste paternel, qui rappelait constamment qu’elle était adoptée, n’a rien fait de mieux que de la rabaisser en permanence – en critiquant ouvertement sa première pièce, au lieu de l’encourager, à l’anniversaire de ses onze ans. Le vieil homme évincé a beau monter un stratagème pour recoller les morceaux avec sa famille, la confiance détruite de Margot n’est pas facile à reconstruire… Cela finira par s’arranger doucement, à demi-mots, entre eux deux. Margot vit aussi une histoire d’amour malheureuse, avec son frère adoptif Ritchie. Histoire forcément contrariée (l’interdit légal et moral de l’inceste, alors même qu’ils ne sont pas apparentés), qui reprend par une scène de retrouvailles autour de la chanson THESE DAYS de Nico, et manque de mal tourner avec la tentative de suicide de Ritchie… Malgré tout, la vie continuera ; Margot et Ritchie se retrouveront dans la tente de camping de leur enfance (le seul endroit qui les réconforte, refuge typiquement autiste), et seront ensemble pour assister aux funérailles de leur père. Sans que cela résolve forcément les conflits en cours avec Raleigh et le reste de la famille.

Dans ce film inclassable au charme fou, et discret, les comédiens sont au diapason. Gwyneth Paltrow trouve sans doute là un de ses meilleurs rôles, une performance toute en « underplaying », en émotions restreintes (tout juste deux timides sourires affichés pendant tout le film). Et, grâce à elle, Margot Tenenbaum devient un personnage emblématique de l’univers familier de Wes Anderson.

- Cf. Wes Anderson, Bill Murray, Nico, Oliver Sacks ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM)

 

t-nikola-tesla-asperger

… Tesla, Nikola (1856-1943) :

Le Prométhée post-moderne… Parmi les grands inventeurs de l’Histoire, le cas de Nikola Tesla, qui fut l’employé puis le grand rival de Thomas Edison, révèle un personnage extraordinaire à plus d’un titre ; Tesla développa des inventions, des brevets (dont le nombre varie selon les sources, entre 278 - chiffre officiel - à 900) et des idées visionnaires qui sont toujours appliquées de nos jours. Ceci grâce à une capacité exceptionnelle de conceptualisation de ses idées qui ne cessa pas d’étonner ses contemporains. On doit notamment à Tesla d’avoir réalisé ou imaginé le moteur électrique asynchrone, l’alternateur polyphasé, le montage triphasé en étoile, la commutatrice, l’amélioration du système d’alimentation électrique continu, le transport de l’énergie électrique en courant alternatif, un générateur haute fréquence, la lampe haute fréquence (précédant les futurs accélérateurs à particules et microscopes électroniques), les télécommandes, la fameuse bobine Tesla, la « télé-automatique » (des navires-robots commandés à distance), la télégraphie sans fil, les résonateurs à haute fréquence, le principe du radar… On pourrait aussi citer une liste interminable d’inventions jamais concrétisées, dont une caméra censée enregistrer et projeter les pensées, qui aurait certainement révolutionné l’industrie du cinéma à elle toute seule. Mais les réussites indéniables de Tesla lui valurent aussi un lot considérable d’incompréhensions et d’inimitiés, ainsi qu’une image de « Savant Fou » quelque peu faussée, alimentée par son caractère particulier… Tesla souffrit durant toute sa vie de troubles obsessionnels sévères, et fut apparemment incapable d’établir ou de conserver des relations humaines normales. La lecture des biographies qui lui sont consacrées (comme le remarquable TESLA MAN OUT OF TIME / NIKOLA TESLA L’HOMME QUI A ECLAIRE LE MONDE de Margaret Cheney) révèle, à n’en pas douter, un authentique cas de syndrome d’Asperger chez ce savant hors normes.

Il naquit le 10 juillet 1856 à Smiljan (l’actuelle Croatie, faisant alors partie de l’Empire d’Autriche), dans un famille imprégnée de culture religieuse. Son père, Milutin, était un pope orthodoxe serbe, et sa mère Duka une fille de prêtre orthodoxe. Bien qu’analphabète, Duka Tesla était dotée d’une mémoire remarquable (enseignant de mémoire les poèmes serbes à ses enfants), très douée pour fabriquer des outils d’artisanat pour ses tâches quotidiennes, et eut une très grande influence sur le jeune Tesla. Ce dernier raconta dans ses mémoires qu’il souffrit très jeune de « visions » et d’éclairs aveuglants apparaissant devant ses yeux, visions toujours liées à un mot ou une idée – une manifestation typique de synesthésie. Il développa une mémoire photographique pour ainsi dire absolue, l’amenant à se remémorer des souvenirs d’enfance dans le moindre détail. Il mentionna aussi avoir beaucoup souffert d’insomnies et d’hypersensibilité visuelle et auditive durant l’enfance. Soit autant de signes autistiques très développés. Nikola Tesla avait aussi un frère aîné, Danijel, qui mourut à cause d’un accident de cheval ; Tesla, âgé de cinq ans, fut traumatisé par le drame, au point semble-t-il d’occulter dans ses mémoires sa probable responsabilité dans l’accident, par sentiment de culpabilité. Le jeune Tesla développa très tôt de remarquables aptitudes intellectuelles : passionné par les animaux et les phénomènes naturels, il s’interrogeait sur leur nature ; encouragé par sa mère, il développa très vite un talent de bricoleur et d’inventeur d’objets ; et, pour cela, il s’entraîna à visualiser mentalement ses inventions, sans dessins préalables. A 14 ans, Tesla savait déjà effectuer le calcul intégral de tête, étonnant ses professeurs. Inventeur autodidacte à 17 ans, Tesla évita la conscription en 1874, et se réfugia dans les montagnes de Tomingaj, découvrant de visu la puissance des orages naturels et des courants de rivière. Entré en 1875 à l’école polytechnique de Graz, il réussit à assimiler le programme des deux premières années en une seule. Bénéficiaire d’une bourse confiée par l’administration des Confins militaires, Tesla interrompit ses études après le premier semestre de sa troisième année, la suppression des Confins signifiant celle de sa bourse.

Le jeune homme quitta Graz en décembre 1878, et ne contacta pas sa famille, préférant déménager à Marburg (Maribor en Slovénie), pour travailler comme assistant ingénieur pendant un an. Refusant de retourner chez les siens, il fit une dépression nerveuse, la première d’une série de crises qui l’accableront tout le reste de sa vie. Ce fut la police qui le ramena aux siens, trois semaines avant le décès de son père. Tesla reprit des études à l’université Charles de Prague à l’été 1880. Il y fit la rencontre du philosophe et physicien Ernst Mach, qui aura sur lui une influence déterminante ; mais il arrêta de nouveau ses études après un semestre. Travaillant comme ingénieur à Budapest, à l’Office central du télégraphe, Tesla élabora avec Nebojsa Petrovic un projet de turbines doubles produisant une puissance continue. Il devint électricien en chef de la compagnie, puis ingénieur en chef du premier système téléphonique de Hongrie. A cette époque, Tesla créa le très probable premier haut-parleur de l’Histoire. Tesla alla ensuite à Paris, en 1882, pour travailler à l’amélioration des équipements électriques de la Continental Edison. Pour l’occasion, il mit au point le premier moteur à induction à courant alternatif triphasé, et imagina plusieurs autres inventions remarquables, telles des instruments utilisant les champs magnétiques rotatifs… Personne ne s’intéressait à ses travaux, à part un collaborateur proche d’Edison, Charles Batchelor, qui écrivit une lettre de recommandation au « Sorcier de Menlo Park ». Tesla partit donc aux Etats-Unis en 1884, débarquant presque sans un sou en poche (à cause d’un vol durant le voyage). Dès son arrivée, il se mit au travail pour Edison à New York, alimenté par le réseau électrique en courant continu, sources de pannes et d’incendies fréquents. Les deux hommes, aux personnalités très affirmées, aussi susceptibles et égocentriques l’un que l’autre, ne s’entendront pas. Défenseur du courant alternatif, Tesla démissionnera, n’appréciant guère les méthodes de travail très empiriques d’Edison, ni son hygiène jugée douteuse, ni son « humour américain » justifiant sa pingrerie d’employeur…

Tesla connut une période difficile après son passage chez Edison, des échecs financiers (causés par des financiers sans scrupules) et une nouvelle crise de dépression. Mais grâce au soutien de l’attorney Charles F. Peck et Alfred S. Brown, directeur de la banque Western Union, il put fonder en avril 1887 la Tesla Electric Company et construire son laboratoire de recherches au 89 Liberty Street à Manhattan, travaillant sur son moteur à induction basé sur un champ magnétique rotatif. Le brevet fut enregistré en mai 1888. Cette même année, Tesla démontra son système de courant alternatif à l’American Institute of Electrical Engineers, dont la réussite parvient aux oreilles de George Westinghouse, ingénieur-entrepreneur des chemins de fer et grand rival d’Edison, qui l’engagea comme conseiller ; le jeune savant mit ainsi au point leur système d’alimentation électrique en alternatif surpassant celui en continu d’Edison. Celui-ci le prit très mal : ce fut le début de  »la Guerre des Courants », où les coups bas furent de mise, surtout du côté d’Edison… Le grand inventeur américain devait cependant bien admettre, de mauvaise grâce, la supériorité du système conçu par son ex-employé.

Ce dernier, remarquablement doué pour se mettre en valeur, devint vite la coqueluche de la société new-yorkaise. En 1891, Tesla démontra les bienfaits de la transmission d’énergie sans fil (qui deviendra « l’effet Tesla »), et déposa le brevet de la lampe Tesla (les fameuses lampes émettant ces spectaculaires arcs électriques à la « Frankenstein »…). Naturalisé américain, Tesla fit établir son grand laboratoire de South Fifth Avenue à New York. Tesla retourna voir sa mère mourante en 1892, et connut une nouvelle crise dépressive après son décès, crise accompagnée cette fois d’un rêve mystique où un ange lui annonça la mort de Duka, même s’il se convaincra d’une simple coïncidence. Rentré aux Etats-Unis, Tesla reprit son travail immédiatement. Ses démonstrations continuèrent de faire sensation. Mais la « Guerre des Courants » faillit amener Westinghouse à la banqueroute, obligeant celui-ci et Tesla à arrêter leur partenariat. Tesla fit des conférences et démonstrations sur la transmission sans fil, par ondes radio. En 1894, il découvrit par accident que les pellicules de son laboratoire avaient « imprimé » l’image du squelette de ses mains, durant ses expériences électriques. Un incident similaire eut lieu quand il photographia son ami Mark Twain, illuminé par un tube Geissler en 1895. Tesla avait par hasard ainsi découvert, avant Roentgen, les rayons X ! Malheureusement, l’incendie de son laboratoire en mars 1895 détrusit d’innombrables inventions, plans, notes de travail, photos… Tesla fut une nouvelle frappé de dépression avant de se replonger de plus belle dans le travail, reprenant en 1896 les expériences sur les rayons X, et sur la transmission des ondes radio, bien avant Marconi. En 1898, Tesla mit au point le « téléautomate », un bateau radiocommandé, ancêtre commun de nos jouets télécommandés, et des drones de combat militaires.

Pour poursuivre ses recherches en toute tranquillité, loin des mondanités new-yorkaises, sur la transmission de l’électricité, Nikola Tesla fit construire un nouveau laboratoire à Colorado Springs, où il s’installa en mai 1899. Dans une région montagneuse, exposée aux orages, l’inventeur-ingénieur trouva le terrain idéal pour ses travaux, créant sa légende du « savant fou » défiant les dieux au sommet d’un mont solitaire. Créant un système complexe pour mesurer l’électricité atmosphérique, les fréquences radio, la résonnance, les effets hétérodynes, l’observation d’ondes stationnaires, Tesla prouva que la Terre conduit l’énergie électrique, à travers des expériences spectaculaires ; à des dizaines de kilomètres de son laboratoire, les habitants du Colorado voyaient soudain apparaître des gerbes d’étincelles et de foudre, les ampoules éteintes se mettaient à briller subitement, les chevaux recevant les chocs électriques dans leurs sabots ferrés devenaient fous… Tesla capta aussi des signaux magnétiques émis par la planète Jupiter, mais crut à tort qu’il s’agissait d’un signal extra-terrestre émis depuis Mars (LA GUERRE DES MONDES d’H.G. Wells avait marqué les esprits)… Malheureusement, les expériences de Tesla, trop coûteuses, ne trouvaient pas d’acquéreur et d’application pratique immédiate ; il dût quitter Colorado Springs en 1900. Tesla repartit vers la Côte Est, à Wardenclyffe, où il poursuivit ses expériences en faisant construire un autre laboratoire pourvu d’une tour, transmetteur géant d’énergie électrique. La construction fut sans cesse freinée par les problèmes de financement, Tesla devant avoir recours aux fonds du redoutable J.P. Morgan, actionnaire majoritaire de son travail. Lorsque, le 12 décembre 1901, Guglielmo Marconi fit sa fameuse transmission transatlantique par ondes radio, Tesla affirma que l’ingénieur italien s’était emparé de ses brevets… Il restera persuadé que Marconi l’avait délibérément spolié ; à l’issue de longues batailles juridiques, le savant italien eut gain de cause. Pourtant, les historiens s’accorderont à dire que Tesla avait découvert bien avant Marconi les possibilités de la transmission radio… mais qu’il n’avait pas su protéger ses brevets.

En 1906, pour son cinquantième anniversaire, Tesla fit une démonstration réussie d’une nouvelle invention jaillie de son esprit : la turbine sans pales, qui portera son nom. Il inventa aussi l’oscillateur mécanique à vapeur ; il fit des expériences dans son laboratoir d’Houston Street sur cet appareil surnommé « la machine à séismes » ; l’appareil généra une « résonance » faisant trembler les immeubles voisins. La machine faillit même faire détruire son propre immeuble, et il dut la détruire à coups de maillet avant l’intervention de la police. Sa situation financière s’aggravait : faute de fonds délivrés par Morgan, la Tour de Wardenclyffe sera peu à peu abandonnée, pour être finalement détruite en 1917 par les U.S. Marines. Ses travaux à Wardenclyffe lui permirent cependant de construire une nouvelle station à Sayville, Long Island, pour la compagnie Telefunken. La situation empira avec la Première Guerre Mondiale ; Tesla, cherchant toujours des investisseurs, perdit les financements liés à ses brevets déposés en Europe. Les dettes, elles, s’accumulaient.

Tesla ne fut jamais récompensé du Prix Nobel pour ses travaux visionnaires, malgré une annonce prématurée de l’agence Reuters en 1915 affirmant qu’il allait partager son prix, en Physique, avec Edison. Ironiquement, en 1917, l’American Institute of Electrical Engineers lui remit… la Médaille Edison. L’esprit toujours actif, Tesla établit en août de cette année les principes de fréquence et d’énergie qui seront à l’origine des tous premiers radars. Tesla croisa Albert Einstein en 1921, durant une tournée d’inspection de la Station Marconi de New Brunswick, les deux hommes posant sur une photo collective d’illustres savants. Difficile de croire que les deux hommes s’entendirent, Tesla se montrant très critique de la théorie de la relativité d’Einstein, se basant sur des croyances personnelles plus mystiques que scientifiques. Tesla émit son dernier brevet en 1928, pour un prototype d’avion à décollage vertical (ADAV ou, en anglais, VTOL), ancêtre du tiltrotor. Les dernières années du savant furent assez tristes ; malgré son prestige, et les salaires honorifiques reçus de la part de Westinghouse, Tesla vivait de plus en plus pauvrement, obligé de partir vivre dans un hôtel modeste, le New Yorker, lui qui était jadis le centre d’attraction du tout New York. Il refusa pourtant le plan de soutien financier défendu en sa faveur par son confrère Michael Pupin, en Yougoslavie, préférant recevoir une modeste pension, pour se concentrer exclusivement sur ses recherches. Il reçut la Médaille John Scott en 1934… après Edison (1889 et 1929) et Marconi (1931). Atteignant les 80 ans, Tesla travaillait toujours sur la transmission d’énergie, sur de nouveaux moyens de communication, et sur une méthode de détection des gisements minéraux souterrains. Il fut souvent consulté et interviewé sur divers sujets sur lesquels son éclairage scientifique apportait des opinions tranchées, souvent brillantes (sur l’inégalité entre hommes et femmes, la mise en doute de la Société des Nations), jamais banales et parfois contestables (comme sa croyance, souvent partagée alors, en l’eugénisme). Durant les dernières années de sa vie, il se prit de passion exclusive, obsessionnelle, pour les pigeons, qu’il nourrissait même dans sa chambre d’hôtel.

Etudiant le Générateur de Van de Graaff, Tesla, imagina une machine à « rayon téléforce », arme « pacifique » qu’il espérait voir mettre fin à toutes les guerres, et que la presse déformera en « Rayon de la Mort » : un canon à particules qui serait capable d’être utilisé contre l’infanterie ou l’aviation, à très longue distance. Il affirma travailler sur l’idée depuis les années 1900, et même l’avoir construit et utilisé en 1937. Un coup de bluff probable, pour obtenir des fonds et négocier avec l’US War Department, le Royaume-Uni, l’URSS et la Yougoslavie. Mais ce fut en pure perte. Tesla montrait même des signes de paranoïa grandissante, affirmant un jour que des espions avaient volé les plans de sa machine, sans plus de preuves. Pauvre, solitaire, il mourut le 7 janvier 1943 d’une thrombose coronaire dans sa petite chambre du New Yorker. L’ingénieur eut droit aux funérailles d’un chef d’état, à New York. Au terme d’une très longue procédure judiciaire, son neveu Sacha Kosanovic parvint en 1957 à récupérer l’urne funéraire et une partie de ses manuscrits, désormais conservés au Musée portant son nom, à Belgrade. Le nom de Tesla fut attribué à une unité d’induction magnétique en 1956. Son génie fut largement reconnu, comme celui d’un pionnier capable de surpasser Edison (ceci bien que les américains ignorent fréquemment le nom de Tesla au bénéfice de leur champion…).

La légende née de la vie Tesla est quant à elle « éclairée » par les découvertes faites sur l’autisme et le syndrome d’Asperger. Nul doute en effet que le grand savant et inventeur était manifestement autiste Asperger. Cet homme, titulaire de quatorze doctorats, fascinait ses contemporains par un esprit extrêmement cultivé, et, on l’a dit, pourvu d’une faculté de conception visuelle et d’une mémoire dont il tirait une immense fierté. Ces capacités exceptionnelles s’accompagnaient évidemment d’obsessions et de grandes difficultés relationnelles. Tesla se passionnait pour la mythologie hindoue et particulièrement la langue sanskrit, maîtrisait huit langues différentes, et était féru de poésie, de philosophie, de musique, de gastronomie et de bons vins. Lecteur passionné, il ne pouvait s’empêcher de lire toute l’oeuvre d’un auteur s’il avait apprécié l’un de ses livres – ce fut certainement le cas de Mark Twain, qu’il commença à lire durant sa jeunesse, alors qu’il se remit du choléra qu’il avait contracté. Tesla et Twain furent d’excellents amis durant les années 1890.

La routine de vie de Tesla, à partir de son arrivée à New York, était établie comme ceci : travail ininterrompu de 9 heures du matin à 6 heures du soir, en général. Puis le soir, dîner entre 8 et 10 heures du soir, à ses tables favorites du Delmonico ou du Waldorf-Astoria ; Tesla téléphonait sa commande au serveur du restaurant, le seul habilité à le servir ; il s’asseyait toujours à la même place de ce restaurant, avec 18 serviettes apprêtées pour nettoyer les couverts et assiettes. Il acceptait rarement les mondanités, avant de repartir le plus souvent travailler jusqu’à 3 heures du matin, et ne dormait jamais plus de 2 heures par nuit (même s’il s’autorisait quand même parfois quelques petites siestes dans la journée pour récupérer)… Il travailla même une fois pendant 84 heures d’affilée, sans sommeil. Très soucieux de son apparence vestimentaire et physique, Tesla s’astreignait à une hygiène et une discipline alimentaire strictes, marchant à pied quotidiennement (8 à 10 miles par jours), en s’écrasant les orteils une centaine de fois pour chaque mile parcouru, affirmant que cela stimulait son intelligence. Tesla affirma que ses yeux avaient pâli, virant au gris-bleu, sous l’effet de sa « puissance mentale ».

L’indice le plus évident du syndrome d’Asperger chez Tesla concerne son difficile sens des relations humaines ; bien que courtois, Nikola Tesla, sous les feux de la célébrité dans les années 1890, resta obstinément célibataire, ce qu’il resta d’ailleurs toute sa vie, affirmant avoir toujours été totalement chaste vis-à-vis de la gent féminine. Chose difficilement compréhensible pour la haute société new-yorkaise qui se demandait pourquoi le savant, obnubilé par ses travaux, refusait toutes les marques d’intérêt romantique des femmes les plus en vue de la ville. Il eut des relations amicales, et même affectueuses, toutes platoniques, avec Katharine Johnson (épouse de son ami Robert Underwood Johnson), la pianiste Marguerite Merington, ou encore Anna Morgan (fille de J.P. Morgan)… A la fin de sa vie, il regretta pourtant le choix qu’il s’était imposé, réalisant à demi-mot combien son besoin permanent d’inventer, de travailler, l’avait aliéné de ses semblables. Amoureux nostalgique des animaux de son enfance, Tesla affirma même n’avoir ressenti de vrais sentiments amoureux qu’une seule fois, pour une femelle pigeon, dans ses dernières années. Ce désintérêt total, ou contrarié, pour la vie amoureuse, alla cependant de pair avec un sens de l’amitié affirmé, parfois même exclusif, avec des personnalités comme Robert Underwood Johnson, Francis Marion Crawford, Stanford White, Mark Twain… mais aussi, plus dommageable, avec un certain George Viereck, futur propagandiste nazi.

L’éventail des obsessions, manies et troubles phobiques qu’avait Nikola Tesla nous paraissent évidemment comme des signaux autistes, qui, à son époque, furent indissociables de son image faussée de savant fou. Tesla développa une addiction au jeu durant ses années d’études à Graz (il dilapida sa fortune durant d’interminables parties de cartes, pouvant jouer souvent plus de 48 heures sans s’arrêter). Il avait une peur aiguë des germes et de la contamination, détestait serrer les mains et toucher les cheveux ; il détestait tout autant les bijoux, les objets ronds et les parfums. Obsédé par le chiffre 3, il ne séjournait que dans des hôtels devant avoir celui-ci dans leur numérotation, et, avant d’entrer dans un bâtiment quelconque, il en faisait trois fois le tour. Il pouvait se montrer blessant envers les autres personnes, si celles-ci lui paraissaient sales et négligentes : détestant surtout les personnes obèses, il licencia sans délicatesse une de ses secrétaires, « coupable » d’être trop grosse à ses yeux, au point de faire pleurer la malheureuse. Il obligea un employé, mal vêtu à ses yeux, à changer un jour de tenue. Tesla pouvait aussi commettre des impairs : à la mort d’Edison, par exemple, au lieu de se joindre aux louanges générales, il eut des commentaires désobligeants sur la méthode de travail et la saleté de son rival… Cette attitude typique d’une personnalité autiste lui causa, on s’en doute, beaucoup de problèmes, notamment dans ses relations financières avec l’ombrageux J.P. Morgan. Cette attitude allait souvent de pair avec une forme de naïveté et d’inconscience constatée au début de sa carrière (ses déboires auprès d’Edison ou de financiers escrocs abusant ainsi de sa confiance), et même, et surtout, dans sa relation difficile avec son père (absence de réponse, refus de venir le voir avant sa mort). Se rappeler aussi l’excessif sentiment de culpabilité initial, lié à la mort de son frère. Une crise de confiance en soi qui l’amena peut-être à se replier davantage, au fil du temps, dans un univers d’inventions sur lequel il voulait avoir le contrôle absolu.

Un personnage pareil allait forcément connaître une postérité fictionnelle, renforçant le mythe prométhéen déjà solidement établi de son vivant. Tesla est ainsi apparu dans des romans, des films, des séries (produites dans son ex-Yougoslavie natale), même des bandes dessinées, des dessins animés (le mythique SUPERMAN des frères Fleischer le voit affronter le super-héros kryptonien !), des chansons et des jeux vidéo ! L’incarnation la plus marquante à ce jour du grand savant en fiction est certainement LE PRESTIGE, roman de Christopher Priest adapté brillamment en 2006 par Christopher Nolan ; personnage secondaire important de l’intrigue, Tesla, dans son laboratoire de Colorado Springs, y est interprété par le grand David Bowie, le chanteur-musicien anglais enrichissant une filmographie déjà bien fournie en personnages étranges. Il ne reste plus qu’à espérer que soit consacrée un jour à Tesla une « biopic » digne de ce nom, pour le faire redécouvrir au grand public.

 – Cf. Thomas Edison, Albert Einstein, Mark Twain

 

t-henry-david-thoreau-asperger

… Thoreau, Henry David (1817-1862) : 

Ecrivain essayiste, enseignant, philosophe, naturaliste et poète, Henry David Thoreau demeure l’un des penseurs les plus originaux de l’Histoire des Etats-Unis du 19ème Siècle ; un touche-à-tout libertaire, véritable pionnier de l’écologie moderne, l’auteur de WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS, vu par ses congénères comme un hurluberlu retiré de la vie sociale, mal apprécié de son vivant, peut se targuer d’avoir influencé les grands mouvements démocrates et libertaires du siècle suivant : son livre LA DESOBEISSANCE CIVILE inspira des figures littéraires telles que Léon Tolstoï, Marcel Proust, Ernest Hemingway (dans son engagement dans la Guerre Civile Espagnole), ainsi que le Mahâtma Gandhi ou Martin Luther King qui appliquèrent avec le succès que l’on sait ses principes de désobéissance non-violente. Pas un mince exploit de la part de cet « original », dont le parcours et la personnalité, qui nous sont essentiellement connus par les écrits de ses proches amis (William Ellery Channing, Harrison Blake, et surtout son mentor et ami Ralph Waldo Emerson), nourrissent une oeuvre intense. Les études sur la personnalité de Thoreau laissent évidemment supposer par des spécialistes que l’écrivain fut sans doute légèrement autiste, et probablement Aspie.

David Henry Thoreau naquit à Concord, Massachusetts, le 12 juillet 1817, le plus jeune fils des quatre enfants de John et Synthia Thoreau – un frère aîné, John Jr., deux soeurs, Helen et Sophia. Les Thoreau, descendants de familles écossaises et françaises (de Jersey) comptaient un aïeul rebelle, Asa Dunbar, le grand-père maternel de Thoreau ; ce dernier joua un grand rôle dans la première manifestation étudiante américaine, la « Rébellion de pain et de beurre » survenue à Harvard en 1766. Le jeune David (ainsi nommé en hommage à un oncle récemment décédé) trouva très vite sa passion : la nature, et la vie sauvage, en découvrant dès ses cinq ans l’étang de Walden (Walden Pond) auquel son nom restera lié à jamais. Il se découvrit très tôt un talent pour l’écriture, rédigeant son tout premier poème, LES SAISONS, dès l’âge de dix ans ; à onze ans, Thoreau apprit à l’école le latin, le grec, le français, l’italien, l’allemand et l’espagnol. Il devait suivre sa famille, souvent en difficulté financière, au gré des emplois de son père qui ouvrit une fabrique de crayons à Concord en 1824. Le jeune homme décrocha une bourse d’études à Harvard, et, de 1832 à 1837, se spécialisa en anglais, en rhétorique, en étude de la Bible, en philosophie et en sciences. Par l’entremise de son amour de jeunesse, Lucy Brown, Thoreau rencontra Ralph Waldo Emerson, son mentor, père fondateur du mouvement transcendantal qui fit naître la grande littérature américaine. En dehors des études, Thoreau devint enseignant en 1835 à Canton, dans le Massachusetts ; ce fut cette année-là qu’il découvrit vraiment les vertus du transcendantalisme prôné par Emerson. Grâce à ce dernier, il rejoignit le Transcendantal Club après avoir obtenu son diplôme, participant totalement à l’émergence de « la Renaissance Américaine » littéraire. Nommé instituteur à l’école publique de Concord, Thoreau, révolté par la pratique des punitions corporelles envers les élèves, démissionna vite. Sans emploi, il fut poussé par Emerson à écrire. Thoreau écrivit et publia ses premiers textes, et, symboliquement, inversa l’ordre de ses prénoms pour s’affirmer : Henry David Thoreau « naquit » au monde, à l’âge de vingt ans.

En 1838, Thoreau, rejoint par son frère John, ouvrit une école privée pour appliquer les concepts d’éducation progressistes prônés par Elizabeth Peabody : interdiction de violenter les élèves, association de ceux-ci à la discipline de l’école, sorties d’éveil, promenades et apprentissage de l’herborisation. Thoreau effectua cette année-là la première de ses excursions solitaires, dans les forêts du Maine. L’année suivante, de nouveaux voyages sur les rivières Concord et Merrimack l’inspireront à écrire UNE SEMAINE SUR LES RIVIERES DE CONCORD ET MERRIMACK ; continuant d’écrire sans relâche, Thoreau choisit de devenir poète et de s’émanciper du mouvement transcendantaliste. Il ne rompit pas ses liens avec Emerson, qui lui fit découvrir l’orientalisme (notamment le Bhagavad-Gitâ), le bouddhisme, et la culture des Amérindiens, qui seront autant de passions exclusives durant sa vie. Passions qui, on s’en doute pour le dernier cas, devaient susciter beaucoup d’incompréhensions de la part de ses contemporains… Cessant d’enseigner dans son école privée en 1841, Thoreau fut un temps le tuteur du fils d’Emerson, tout en travaillant comme assistant éditorial et manoeuvre-jardinier. Les frères Thoreau courtisèrent la même femme, Ellen Sewall, sans succès. Eloigné des cercles littéraires contemporains, Thoreau donna ses premières conférences à cette époque. 1842 fut une année noire : son frère John mourut du tétanos le 12 janvier ; plus tard dans l’année, le fils d’Emerson mourut de la scarlatine, à l’âge de six ans. L’écrivain se plongea dans le travail, publiant L’HISTOIRE NATURELLE DU MASSACHUSETTS.

Il séjourna en 1843 à New York, devenant l’enseignant des enfants du frère d’Emerson, et découvrit de nouveaux trésors de la littérature orientale dans la New York Library Society. Revenu à Concord en 1844, sans emploi, il dut travailler dans l’usine de crayons familiale, une activité qu’il n’aimait pas. Sa santé, déjà affaiblie par une tuberculose contractée en 1835, se détériora gravement à cause de l’inhalation des poussières de l’usine. Thoreau inventa cependant un procédé pour produire de meilleures mines de crayons, et transforma l’atelier en usine de production de graphite pour encre de machines de typographie. Son travail à l’usine ne le satisfaisant pas, Thoreau se jura de « gagner sa vie, sans aliéner sa liberté ni exercer une activité incompatible avec son idéal ». A la fin de l’année, Emerson lui acheta une parcelle de terrain autour de l’étang. Le 4 juillet 1845, Thoreau débuta son expérience de « vie simple » au grand air, dans une cabane au bord de Walden Pond, sur les terres d’Emerson, expérience qui durera deux années, deux mois et deux jours. Une vie qui ne fut pas celle d’un ermite, malgré l’éloignement de la vie moderne ; plutôt une expérience similaire à celle de Jean-Jacques Rousseau dans la forêt d’Ermenonville. Il trouvera à Walden l’environnement idéal pour ses pensées et ses écrits, exprimés dans WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS. Le 25 juillet 1846, Sam Staples, agent de recouvrement des impôts locaux, lui ordonna de payer six ans d’arriérés. Thoreau refusa de payer, en opposition à l’esclavage et à la guerre américano-mexicaine, soutenus par le Massachusetts. Il passa une nuit en prison et fut relâché contre son gré. Cet incident fournira la base de réflexion de son futur essai, LA DESOBEISSANCE CIVILE. Il accueillit l’assemblée générale des anti-esclavagistes de sa commune, le 1er août 1846, pour commémorer l’émancipation des esclaves aux Antilles, et mena une excursion au Mont Katahdin racontée dans le premier chapitre de THE MAINE WOODS. Thoreau quitta Walden Pond le 6 septembre 1847, vivant chez Emerson pendant presque un an. Lorsque ce dernier partit en Angleterre, Thoreau s’occupa de sa maison pendant 10 mois, écrivant sur les Amérindiens – un travail qui l’occupera durant 14 années, rédigeant 3000 pages de notes et de citations. Thoreau revint travailler chez son père pour payer ses dettes, devenant arpenteur et peintre en bâtiments. Il donna des conférences à succès sur son séjour à Walden, et d’autres qui le mèneront à écrire LA DESOBEISSANCE CIVILE en 1849, réitérant son opposition à la guerre américano-mexicaine et ses principes pacifistes. Ses conférences et expériences écrites firent de lui un modèle pour de nombreux jeunes admirateurs. Cette même année, UNE SEMAINE SUR LES RIVIERES CONCORD ET MERRIMACK, écrit en mémoire de son frère défunt, fut à l’origine d’une brouille avec Emerson, à cause d’une mauvaise publicité faite par Munroe, l’éditeur de ce dernier, et de faibles ventes du livre synonyme de dettes. Thoreau perdit une de ses soeurs, Helen, emportée par la tuberculose.

En 1850, la famille Thoreau emménagea dans une maison de Concord. L’écrivain rapatria en juillet, à Fire Island, la dépouille de son amie Margaret Fuller morte dans un naufrage. L’année suivante, Thoreau protesta contre les lois esclavagistes, aidant même des esclaves à fuir pour rejoindre le Canada. Il se passionna pour les écrits et travaux de William Bartram et surtout de Charles Darwin (LE VOYAGE DU BEAGLE). Entre deux grands voyages d’excursion et la révision de ses manuscrits, Thoreau, devenu géomètre expert, eut là l’occasion idéale de se rapprocher de la nature : il se documenta passionnément sur la botanique, les bois de Concord, le mûrissement des fruits, la mesure de la profondeur de son cher étang, les migrations aviaires, la mesure des saisons météorologiques, etc. Rédigeant en 1852 ses carnets d’histoire naturelle (AUTUMNAL TINTS, THE SUCCESSION OF TREES, WILD APPLES), il commença l’écriture d’UN YANKEE AU CANADA (édité en 1866). Il se détacha de plus en plus de l’entreprise paternelle, en pleins ennuis financiers. Thoreau refusa les honneurs de l’invitation de l’American Association for the Advancement of Science. En 1854, il donna une conférence formant les essais L’ESCLAVAGE DANS LE MASSACHUSETTS et LA VIE SANS PRINCIPE. En août de cette année, ce fut la publication de WALDEN, son premier succès littéraire. Ayant reçu 44 livres orientaux d’un jeune anglais, Thomas Cholmondeley, en 1855, Thoreau avait alors la plus belle bibliothèque orientale d’Amérique. Il publia plusieurs essais sur la péninsule de Cape Cod, en résultat de ses voyages. Thoreau rencontra un autre nom illustre de la poésie américain, Walt Whitman, en 1856. L’année suivante, il se rendit pour la dernière fois dans le Maine, avec un guide indien, Joe Polis. Thoreau rencontra à Concord le controversé capitaine John Brown, militaire abolitionniste appelant à l’insurrection armée contre l’esclavagisme en Amérique. Cette même année, son amitié avec Emerson, sérieusement affaiblie depuis plusieurs années, prit définitivement fin.

En 1859, le père de Thoreau mourut, l’écrivain dût prendre sa succession à la tête de la fabrique de graphite, ceci tout en continuant ses activités et engagements. Il défendit ainsi John Brown après son arrestation pour le raid raté d’Harpers Ferry, donnant des conférences militantes en sa faveur. Brown fut malgré tout pendu le 2 décembre 1859 ; Thoreau prononcera plusieurs éloges funèbres en sa mémoire. Son texte formera une partie de son PLAIDOYER POUR JOHN BROWN, où il fustigera les abolitionnistes tièdes ayant renié le combat de Brown. Continuant ses activités naturalistes, Henry David Thoreau partit compter les cernes des chicots d’arbres abattus dans une tempête ; mais il contracta une bronchite ravivant sa tuberculose. Son état de santé se dégradera inexorablement, alors que son pays basculait dans la Guerre Civile… Sentant sa fin proche, Thoreau mit toute son énergie à remanier et éditer ses oeuvres non publiées. Il mena ses dernières excursions, et donna ses dernières conférences qui lui inspireront l’ouvrage LA SUCCESSION DES ARBRES EN FORÊT, véritable travail écologiste précurseur en faveur de la défense des forêts. Rentré à Concord après un dernier voyage dans la région des Grands Lacs, Henry David Thoreau accepta tranquillement sa mort, venue le 6 mai 1862. Il fut enterré au cimetière de Sleepy Hollow, Ralph Waldo Emerson prononçant son éloge funèbre.

Ses oeuvres seront en grande partie publiées après sa mort. Ce fut surtout la découverte de son journal en 1906, et la réédition ultérieure de l’ensemble de son oeuvre qui assureront son succès posthume, et feront de lui un des grands écrivains et penseurs américains. Un auteur aux idées souvent jugées subversives dans son propre pays ; ses livres et écrits les plus engagés furent souvent très mal acceptés, voir même censurés (en particulier durant la 2ème Guerre Mondiale et la Guerre Froide). Considéré de son vivant comme un original ou un « arriéré », le puritain Thoreau, « grincheux provincial » resté célibataire et distant du monde moderne influença à travers le temps (selon Ken Kifer) le système des parcs nationaux américains, le mouvement du Parti Travailliste britannique, la création de l’Inde, le mouvement des droits civils mené par Martin Luther King, la révolution hippie, le mouvement écologiste et le mouvement WILD… Pas mal pour quelqu’un qui préféra rester plus près des arbres que des hommes, non ?

- Cf. Charles Darwin, Mohandas Karamchand Gandhi

 

t-tryphon-tournesol-dans-tintin

… Tournesol, Tryphon :

Au royaume des grands distraits, le professeur Tournesol serait le souverain… Apparu pour la première fois dans LE TRESOR DE RACKHAM LE ROUGE, en 1943, Tryphon Tournesol est vite devenu un des personnages préférés des lecteurs des aventures de Tintin. Mieux accueilli par ceux-ci que par les autres personnages d’Hergé, d’ailleurs. Tournesol fut le passager clandestin récalcitrant du cargo Sirius, un sympathique pot de colle, au début de l’histoire, revenant sans cesse à la charge pour proposer son sous-marin requin à Tintin et au capitaine Haddock ; ceux-ci ont beau lui dire sur tous les tons qu’ils ne sont pas intéressés, Tournesol, bénéficiant de l’avantage d’une surdité phénoménale, ne l’entend point de cette oreille et saura se rendre très utile, rejoignant donc la « famille » de substitution du petit reporter (« Tonton Tryphon », comme l’appelle Milou). Lointain descendant des savants farfelus imaginés par Jules Verne, Tournesol, comme les connaisseurs le savent, dut son apparence reconnaissable entre toutes à un vrai scientifique, le suisse Auguste Piccard, un jumeau - comme les Dupondt, les frères Halambique, et comme le père et l’oncle d’Hergé.

La surdité de Tournesol va de pair avec son éternelle distraction, le rendant étranger aux évènements auxquels il participe, le plus souvent bien malgré lui. Sourd et distrait, le brave Tryphon ? Pas si vite… Un examen moins superficiel de sa personnalité laisse apparaître des signes évidents, certes fantaisistes mais bien concrets dans l’univers « tintinesque », d’un syndrome d’Asperger chez Tournesol. Sa distraction, tout d’abord, n’est que le résultat d’une concentration intense sur ses inventions et ses centres d’intérêt particuliers. Tryphon Tournesol, en bon Aspie, est intarissable sur les sujets qui le passionnent. Au point d’être en constant décalage avec les conventions et les obligations sociales que respectent les autres personnages. Tournesol est, en matière de sciences, une combinaison de tous les savants plus ou moins « autistes » dont nous avons parlé ici : on le découvre d’abord inventeur d’un lit-placard à levier, une machine automatique à brosser les vêtements, et bien sûr du sous-marin requin. Ses capacités d’inventeur s’améliorant au fil des histoires, on le découvre par la suite diplômé en physique nucléaire et théorique, mathématicien et astronome d’envergure planétaire. C’est l’époque de la Guerre Froide et des superbes albums du dyptique lunaire et de L’AFFAIRE TOURNESOL : il est le concepteur de la fusée lunaire et d’une inquiétante machine à ultrasons, toutes deux convoitées par la dictature Bordure. Après quoi, Tryphon, assagi et quelque peu régressif, se contentera d’expérimenter d’inoffensifs patins à roulettes à moteur, et le « Supercolor Tryphonar », télévision géante en couleurs – un supplice pour les yeux de ses amis. A ces activités déjà bien remplies, Tournesol ajoute celles de médecin et chimiste (il crée deux médicaments : l’un pour soigner les Dupondt dans l’affaire de L’OR NOIR, et un autre, dans TINTIN ET LES PICAROS, qui guérit définitivement Haddock de son alcoolisme). On rajoutera aussi de très bonnes connaissances de la part du personnage, en archéologie, en biologie et en botanique (les roses de son invention, pour la Castafiore).

Un esprit « polymathe », donc, mais qui n’est que le premier indice du caractère Aspie de Tournesol. Ce vaste champ de connaissances, de raisonnements (d’une logique poussée à l’absurde) et de créativité compense chez lui de curieux défauts. Tournesol a d’autres centres d’intérêt restreints et exclusifs, en dehors des sciences ; on le sait passionné de radiesthésie (« un peu plus à l’Ouest ! »), et aussi par les sports, particulièrement l’athlétisme et la boxe qu’il affirme avoir pratiqué plus jeune, même si ses démonstrations en la matière sont pour le moins désastreuses. Tournesol, en règle générale, est d’un calme à toute épreuve, gentil et courtois… mais, en certaines circonstances, le professeur peut subitement connaître des crises de colère explosives, dont la violence (dirigée aussi bien sur lui-même que sur les autres) trahit là aussi la difficulté émotionnelle des personnes autistes. Tournesol entend très bien ce qu’on lui dit, mais s’il ne prête qu’une lointaine attention à ce que ses amis lui disent, un seul mot le fait cependant sortir de ses gonds : qu’on le traite de « zouave« , et une colère démesurée attend l’imprudent… Ses colères surviennent aussi quand un évènement imprévu (la hantise des autistes) vient perturber son quotidien : le vol de sa fusée expérimentale par les Bordures (qui lui fait s’arracher les cheveux – et la barbe d’Haddock en prime !) ; l’incorrection de Carreidas qui le gifle au terme d’un dialogue de sourds ; et la colère d’Haddock n’appréciant pas d’être soigné, contre sa volonté et pour son propre bien. Et ne lui parlez pas de sa soeur ! « L’affaire » de la pilule anti-alcoolisme des PICAROS révèle d’ailleurs un autre trait autistique de Tournesol : une forme de manque d’empathie pour autrui, certes sujette à discussion car Tryphon garde toute son affection pour ses amis de Moulinsart, particulièrement le bourru capitaine qui n’en demande souvent pas tant. Mais, curieusement, certaines de ses inventions trahissent une forme de manque de considération pour l’espèce humaine : son sous-marin expérimental qui manque de tuer Tintin ; la fusée spatiale, un danger permanent pour ses occupants ; son projet de machine à ultrasons, qui manque de devenir une arme de destruction massive récupérée par les espions Bordures. Victime principale de Tournesol : le capitaine, aux nerfs toujours à fleur de peau. En le guérissant de son alcoolisme, Tournesol partait d’une bonne intention, mais il abuse de son pouvoir de scientifique et oublie le tact humain le plus élémentaire. Sa surdité semble finalement plus psychologique qu’autre chose. Celle-ci est toujours l’occasion d’inoubliables quiproquos entre le professeur et ses amis, Tournesol prenant toujours les expressions qu’il croit entendre au pied de la lettre, qu’il s’agisse de l’alcool camphré, de sa soeur ou d’un verre d’eau. Des décalages qui auront toujours quelque chose de familier à ceux qui ont discuté avec une personne autiste. On remarquera par ailleurs que, comme beaucoup d’Aspies, Tournesol, même souriant, a des expressions faciales limitées, affichant un regard distrait ou extrêmement concentré. Sans oublier son langage scientifique très élaboré, allant de pair avec un vocabulaire de plus en plus désuet au fil des histoires. Et sa maladresse permanente, là aussi typique des personnes autistes ayant le plus grand mal à effectuer deux actions simultanées, quand elles n’oublient pas simplement les gestes les plus élémentaires. Chez Tryphon Tournesol, cette maladresse est bien évidemment poussée à l’extrême pour la joie du lecteur : se lever de table en oubliant ses patins à roulettes, prendre son bain avec son peignoir, retirer un casque d’écoute avant de partir en courant, etc.

Ces traits de caractère « Aspies » vont de pair avec ses relations sentimentales, assez particulières. On sait bien que l’univers de Tintin fut rendu délibérément asexué par Hergé, qui donna au seul Tournesol une certaine attirance pour la gent féminine. Une attirance timide, délicate, terriblement « 19ème Siècle », inspirée à Hergé par les souvenirs de ses parents, et qui déteint sur les réactions de Tournesol face à des représentantes du beau sexe assez… redoutables : la Castafiore (LES BIJOUX DE LA CASTAFIORE), et l’ »exquise » Peggy Alcazar des PICAROS… Déficient sur le plan sentimental comme sur celui des émotions humaines ordinaires, Tournesol a heureusement une qualité qui le rachète complètement aux yeux de ses quelques proches : un sens de l’amitié indéfectible, envers Tintin, Haddock, Milou, ou, à un degré moindre, des Dupondt. Rejeté sans cesse au début du TRESOR DE RACKHAM LE ROUGE, Tournesol s’est montré d’une persévérance à toute épreuve, ne se vexant jamais des colères du capitaine. Et même, se distinguant en cela des précédents savants excentriques de l’oeuvre d’Hergé (Siclone, Halambique, Calys), il se montrera d’une humanité inattendue, en aidant Haddock a racheter le château de ses ancêtres de Moulinsart. Un geste d’amitié désintéressé, récompensé en retour par Haddock qui lui offrira une résidence permanente au manoir… même si sa patience devra en souffrir plus d’une fois. 

- Cf. Alexander Graham Bell, Thomas Edison, Albert Einstein, Hergé, Gregor Mendel, Nikola Tesla 

 

t-alan-turing-asperger-224x300

… Turing, Alan (1912-1954) :

Relativement peu connu du grand public, le nom d’Alan Turing est par contre familier à tout informaticien digne de ce nom. Ce mathématicien britannique, véritable surdoué de sa catégorie, fut ni plus ni moins que le père fondateur de la science informatique et de l’intelligence artificielle. Turing joua un rôle clé durant la 2ème Guerre Mondiale en ayant mis au point, avec ses collègues de Bletchley Park, le décryptage des machines d’encodage Enigma utilisées par les Nazis. Il fascine aussi par l’histoire de sa mort, empreinte de mystère, renforçant un parcours singulier, régi par des manies et des intérêts exclusifs familiers du syndrome d’Asperger.

Né à Londres dans le quartier de Paddington, le 23 juin 1912, Alan Turing descendait d’une famille de marchands écossais jadis implantés en Hollande ; son père, fils de pasteur, était employé à l’Indian Civil Service, sa mère était la fille du chef ingénieur du réseau ferroviaire de Madras. Devant sans cesse se déplacer entre Londres, Hastings et l’Inde, les époux Turing durent confier leurs deux fils, John et Alan, à un couple retraité de l’armée britannique. Enfant, Alan Turing fut un petit surdoué : il apprit à lire tout seul en trois semaines, et se prit vite de passion pour les chiffres, le calcul et les énigmes. Inscrit à l’école St. Michael’s de St. Leonards-on-Sea, à six ans, il fut considéré comme un petit génie par ses professeurs, et fut aussi l’inévitable tête de Turc de ses camarades plus âgés. Un élève en tout cas motivé, et déterminé : lorsqu’il fut inscrit à treize ans en 1926 au lycée Sherborne dans le Dorset, le jeune Turing dut voyager en train. Une grève générale, qui fut déclarée, l’obligea à un arrêt impromptu ; qu’à celà ne tienne, le jeune Turing, solide sportif, ne voulait pas manquer les cours, et parcourut 90 kilomètres en une seule nuit ! Passionné de sciences et de mathématiques, il fut mal vu par des professeurs qui enseignaient des matières plus classiques qui l’ennuyaient. Âgé de 15 ans, Turing savait déjà résoudre des problèmes mathématiques complexes ; à 16 ans, il étudia les travaux d’Albert Einstein, et comprit immédiatement ceux-ci, osant même des analyses très fines sur la remise en question de celui-ci au sujet des lois sur le mouvement d’Isaac Newton. Elève solitaire, Turing eut néanmoins une grande amitié (sans doute teintée d’attirance amoureuse, Turing étant homosexuel) avec un de ses camarades, Christopher Morcom, amitié qui lui sera d’une grande inspiration pour ses travaux à venir. La mort prématurée de Morcom des complications d’une tuberculose bovine bouleversa Turing, qui deviendra athée en dépit de son éducation religieuse ; durant le reste de sa vie, Turing restera convaincu que tout phénomène (dont ceux du cerveau humain) ne peut être que matériel, bien qu’il croira cependant à la survie de l’esprit après la mort – comme un fait scientifique, avant tout.

Alan Turing fut un étudiant remarquable au King’s College de Cambridge de 1931 à 1934, récompensé par des Honneurs en Mathématiques, et élu fellow à l’âge de 22 ans, suite à une dissertation prouvant le théorème central limite (découvert par Lindeberg en 1922). Turing ne montrait aucun intérêt, ou si peu, pour les matières classiques, échouant à ses examens, manqua l’admission au Trinity College de Cambridge, et dut se rabattre sur le King’s College de la même université. Durant ses études, il se plongea dans des travaux des plus complexes, élaborant notamment un modèle abstrait du fonctionnement des appareils mécaniques de calcul, imaginant ainsi ce que seraient un ordinateur et sa mémoire. Il n’avait que 24 ans quand il imagina ainsi ce qu’on nomma la « Machine de Turing » ancêtre de nos ordinateurs modernes, en 1936. Le jeune homme surdoué partit étudier à Princeton aux Etats-Unis, sous la supervision d’Alonzo Church, pendant deux années jusqu’en 1938. En plus des mathématiques, Turing, toujours passionné par les codes et les énigmes, étudia la cryptologie, et construisit trois des quatre étapes d’un multiplicateur binaire électro-mécanique. Il fut diplômé de Princeton en juin 38, après une dissertation, SYSTEMS OF LOGIC BASED ON ORDINALS, où il élabora une exploration des systèmes mathématiques formels basés sur le théorème de Gödel. Son travail visionnaire influencera toute la science de l’informatique théorique. Turing rentra à Cambridge, et assista en 1939 à des cours publics de Ludwig Wittgenstein sur les fondements des mathématiques ; entre les deux hommes, il y eut des débats très vifs à cause de leurs points de vue opposés.

Les services secrets britanniques s’inquiétaient de la venue au pouvoir et des intentions belliqueuses évidentes d’Hitler, en Allemagne. Il leur fallait des « têtes » pour percer les secrets stratégiques les mieux gardés du IIIe Reich. En septembre 1938, Turing fut recruté à mi-temps par le GCCS, l’organisation gouvernementale britannique chargée de décoder les messages secrets. Sous la supervision de Dilly Knox, Turing choisit de se concentrer sur la cryptanalyse des Enigma, machines de transmission des messages secrets stratégiques des Nazis, remarquablement élaborées et réputées indéchiffrables. Bénéficiant des informations délivrées par ses homologues des services secrets polonais, Turing contribua à élaborer la « Bombe » électromécanique, utilisée pour casser les codes d’Enigma. Lorsque la 2ème Guerre Mondiale éclata, Turing rejoignit la section Hut 8 à Bletchley Park, la station de guerre du GCCS. Ce fut une guerre invisible, déterminante dans la victoire finale des Alliés, avec le soutien de Winston Churchill ; le travail de Turing permit des avancées majeures et innovantes dans le domaine de la cryptanalyse : la spécification de la Bombe, la déduction des procédures d’indication de la marine allemande, le développement d’une procédure statistique améliorant l’usage des Bombes (« Banburismus »), le développement d’une procédure améliorant les réglages de la Machine de Lorenz SZ 40/42 (« Turingery »), et à la fin de la guerre, le développement d’un brouilleur de voix sécurisé portable, surnommé « Delilah ». Turing obtint des résultats particulièrement remarquables en s’attaquant personnellement à l’Enigma de la Kriegsmarine, bien plus complexe que celles des autres services. Durant cette période, Turing partit un temps aux Etats-Unis, à Dayton et aux Laboratoires Bell, en 1942, pour travailler avec ses homologues de la Navy. Il se montra peu enthousiasmé par leurs méthodes de travail sur leurs Bombes.

Durant cette époque, Turing, surnommé « Prof » par ses collègues, gagna une réputation d’excentricité guère usurpée ; souffrant systématiquement de rhume des foins, chaque première semaine de juin de chaque année, il se déplaçait alors toujours à vélo dans les bureaux, en portant un masque à gaz. La chaîne du vélo sautait sans arrêt, mais il ne la réparait jamais, préférant compter le nombre de tours de pédales nécessaires pour réajuster la chaîne à la main. Il avait aussi la manie d’enchaîner sa tasse de café à un radiateur, par peur du vol. Son surnom, il le devait au personnage du chef des Nains du film de Walt Disney, BLANCHE-NEIGE ET LES SEPT NAINS. Enfant, il adorait déjà le conte de fées, tout autant que le dessin animé, particulièrement le passage de la transformation de la Reine en Sorcière, et l’épisode de la pomme empoisonnée. Turing, d’ailleurs, avait pris l’habitude de manger une moitié de pomme chaque soir, avant de s’endormir. Par ailleurs véritable marathonien, Turing parcourait de très longues distances à pied, de Bletchley Park à Londres. Durant la guerre, Turing se fiança à sa collègue Joan Clarke, mais les fiançailles furent interrompues, avec la révélation de l’homosexualité du jeune mathématicien à sa fiancée.

Après la fin de la guerre, Turing vécut à Richmond, Londres, travaillant à la réalisation de l’ACE (Automatic Computing Engine) au National Physical Laboratory (NPL). Mais le sceau du secret imposé par l’Etat britannique l’empêcha de concrétiser l’ACE. Désabusé, Turing passa une année sabbatique à Cambridge, travaillant sans publier sur la « Machinerie Intelligente ». Le Pilot ACE sera finalement construit en son absence, exécutant son premier programme le 10 mai 1950. Les premiers ordinateurs devront énormément aux travaux de Turing. Nommé Reader du Département Mathématique de l’Université de Manchester en 1948, Turing devint Directeur Adjoint en 1949 du Computing Laboratory de cette université, travaillant sur le software des premiers ordinateurs programmés (Manchester Mark 1). Il se lança dans un travail beaucoup plus abstrait sur les mathématiques, notamment sur le problème de l’intelligence artificielle, proposant une expérience qui sera connue comme le Test de Turing  : un ordinateur peut-il penser, et ne pas être différencié dans une conversation, d’un être humain ? Turing imagina aussi le « Turbochamp », un programme de jeu d’échecs pour ordinateur (voilà qui évoquera quelque chose aux cinéphiles « kubrickiens »…). En 1948, il inventa aussi la méthode de décomposition LU, utilisée en analyse numérique pour résoudre des systèmes d’équations linéaires.

De 1952 à 1954, Turing travailla sur la biologie mathématique, spécialement la morphogénèse, élaborant des hypothèses de formation de modèles mathématiques dans le développement de formes de vie. Il s’intéressa tout particulièrement sur la phyllotaxie de Fibonacci, soit l’existence des suites mathématiques de Fibonacci dans les structures végétales ; ce fut là encore une avancée décisive, dans un champ de recherches extrêmement pointu. Turing établit un petit laboratoire de chimie dans sa chambre. Sa vie privée, qu’il tenait cachée à une époque où l’homosexualité était encore vue comme une perversion honteuse, bascula cette année 1952. Turing eut une relation avec Arnold Murray, un jeune homme sans emploi de 19 ans, qu’il rencontra à Manchester. Sa maison fut cambriolée quelques jours plus tard. Turing décida de rapporter le crime à la police, mais celle-ci découvrit vite la vraie nature de sa relation avec Murray. Il y eut un procès ; Turing plaida coupable et choisit la castration chimique par injection, plutôt que la prison. Cela le rendit impuissant et lui causa une gynécomastie – la concrétisation de prémonitions qu’il avait eues parfois sur sa future « transformation ». Sa condamnation lui valut une interdiction de travailler au GCHQ (qui avait succédé au GCCS) comme consultant cryptographique. A cause de l’affaire des « Cambridge Five » (les espions Burgess et Maclean), on croyait alors que des homosexuels, victimes de chantage, pouvaient facilement devenir espions pour les Soviétiques. Turing ne fut pas accusé d’espionnage, mais il lui fut interdit de parler de son travail durant la guerre à Bletchley Park. On le retrouva mort chez lui, le 8 juin 1954, décédé depuis 24 heures après avoir mangé la moitié d’une pomme. L’enquête conclura à un suicide par empoisonnement au cyanure, causé par ses expériences de chimie. Pourtant, Turing n’avait montré aucun signe avant-coureur d’empoisonnement avant sa mort, évoquant celle du conte de Blanche-Neige… Aujourd’hui encore, la triste fin d’Alan Turing, unanimement reconnu comme un génie et un précurseur des sciences informatiques, continue de provoquer des controverses ; malgré des regrets officiels émis par Gordon Brown en 2009, et plusieurs appels et pétitions officielles, la condamnation de Turing, perçue à juste titre comme une évidente persécution de l’Etat contre une personne, n’a jamais été annulée par aucun gouvernement britannique. 

On attend toujours, par ailleurs, que son nom soit redécouvert par le public grâce à un éventuel « biopic » qui viendrait éclaircir la personnalité à part du mathématicien ; ce sera peut-être fait dans les prochaines années, Leonardo DiCaprio, par l’intermédiaire de sa société de production Appian Way, ayant acquis les droits d’une adaptation de l’histoire de sa vie.

- Cf. Albert Einstein, Isaac Newton, Ludwig Wittgenstein

 

t-mark-twain-asperger

… Twain, Mark (1835-1910) :

Autiste, le créateur de TOM SAWYER et HUCKLEBERRY FINN ? Le père de la littérature américaine, selon l’opinion de William Faulkner, a parfois fait l’objet de suppositions de ce type, surgissant ainsi sur les listes de personnalités historiques censées avoir eu le syndrome d’Asperger. L’idée peut surprendre, tant Twain semble avoir pourtant eu une vie sociale très bien remplie, a priori peu compatible avec les handicaps du syndrome. Il a été tour à tour pilote de bateau, journaliste, homme d’affaires, écrivain, conférencier et même inventeur ; un parfait autodidacte, voyageur infatigable doté d’un sens de l’humour aiguisé qui fit beaucoup pour sa célébrité. Mais son succès d’écrivain est un arbre qui cache une forêt autrement plus complexe. On découvre ainsi que Twain rata sa scolarité, tout en développant un vaste champ de connaissances, ainsi qu’une mémoire et un sens de l’observation qui seront d’une grande aide pour ses récits les plus autobiographiques ; voilà qui irait donc dans le sens du syndrome. On découvre aussi, en étudiant sa vie, un Mark Twain différent de son imagerie, un iconoclaste « hérétique » très souvent à contre-courant de la morale américaine dominante, un homme dont la vie fut jalonné de coïncidences et de prémonitions curieuses, de surcroît hanté par la Mort, qui lui enleva beaucoup de parents proches et d’êtres chers, et qui en fut gravement affecté. Il semble, selon l’opinion des spécialistes, que l’écrivain ait surtout été atteint de troubles bipolaires, plutôt qu’autistiques. A retenir donc, avant de tirer des conclusions hâtives.

La naissance de Mark Twain (de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens), le 30 novembre 1835, survint deux semaines après le passage le plus proche de la Terre de la Comète de Halley. Il était le sixième de sept enfants, d’un couple presbytérien vivant à Florida, dans le Missouri, un état esclavagiste de l’ère de la Frontière américaine ; la vie était dure pour les Clemens, qui avaient déjà perdu un enfant, Pleasant, mort en bas âge en 1829. La famille emménagea ensuite à Hannibal, toujours dans le Missouri, une ville portuaire du fleuve Mississipi, qui inspirera à Twain la fictive Saint Petersbourg de TOM SAWYER et HUCKLEBERRY FINN. Les Clemens perdirent deux autres enfants, pendant la jeunesse de Samuel : sa soeur Margaret (6 ans) en 1839, et son frère Benjamin (9 ans) en 1842. En 1846, John Marshall Clemens, son père, attorney et juge, organisa le chemin de fer d’Hannibal et St. Joseph, tout en supervisant le Pony Express. Le jeune Samuel se prit d’intérêt pour l’histoire de Jeanne d’Arc. L’année suivante, son père mourut ; Samuel dût quitter prématurément l’école pour travailler à l’âge de douze ans, devenant apprenti typographe pour le journal local tenu par son frère Orion ; il se prit de passion pour l’écriture, rédigeant et publiant des articles, ainsi que des dessins. Une photo de lui, à 15 ans, montre un tout jeune homme au visage apparemment fermé (pour les besoins du cliché), mais où perce déjà une petite lueur ironique au coin de l’oeil. En 1853, il quitta Hannibal et partit travailler à l’est du pays, pour New York, Philadelphie, Saint Louis et Cincinnati. Ayant rejoint le syndicat des imprimeurs, il s’éduqua le soir en lisant dans les librairies publiques, sur tous les sujets à sa portée. Après un bref séjour à Muscatine, dans le Missouri, où il écrivit pour le journal local qui publia ses premières histoires, Samuel Clemens se rendit à la Nouvelle-Orléans, à bord d’un riverboat, un de ces grands bateaux à vapeur devenus emblématiques de ses futurs romans. Enthousiasmé et inspiré par le pilote Horace E. Bixby, le jeune homme choisit cette vie d’aventures, bien payée, mais risquée sur un fleuve dont le cours change constamment. Son nom de plume viendra de cette période : dans le jargon des pilotes de fleuve, « Mark, twain » signifiait « marque deux brasses (de profondeur)« . Le danger était bien réel : en juin 1858, son frère cadet Henry, qu’il avait convaincu de le rejoindre, fut tué dans l’explosion d’un bateau. Clemens avait rêvé de sa mort, un mois plus tôt ; toute sa vie, il restera marqué par le drame. Il reçut sa licence de pilote en 1859.

La Guerre de Sécession, en 1861, interrompit le trafic fluvial sur le Mississipi ; Clemens rejoignit sans joie une milice sudiste avant de vite partir à l’Ouest, pour le Nevada, travaillant pour Orion devenu secrétaire du gouverneur du Nevada. Il devint Franc-maçon Apprenti, puis Compagnon et Maître, en très peu de temps. Les deux frères Clemens voyagèrent à travers les Grandes Plaines, les Rocheuses, visitèrent Salt Lake City ; Samuel Clemens devint un temps prospecteur au Comstock Lode de Virginia City. Ce fut un échec, et il revint à son activité d’écrivain, comme journaliste du Territorial Enterprise de Virginia City. C’est là qu’il utilisa son pseudonyme « Mark Twain » pour la toute première fois, le 3 février 1863, signant un compte-rendu humoristique d’un voyage. Ses expériences lui inspireront son roman A LA DURE !, ainsi que sa nouvelle LA CELEBRE GRENOUILLE SAUTEUSE DU COMTE DE CALAVERAS. Clemens fut ensuite reporter à San Francisco en 1864 ; il courtisa la poétesse Ina Coolbrith, et rencontra les écrivains locaux, Bret Harte et Artemus Ward. La parution de LA CELEBRE GRENOUILLE SAUTEUSE…, son premier succès littéraire, dans la tradition du « tall tale » américain (mélange de conte et de récit humoristique délibérément exagéré), va établir le nom et la réputation de l’écrivain Mark Twain, critique caustique, lucide et souvent sévère de ses concitoyens, n’hésitant pas, contre les normes de l’époque, à utiliser le vrai langage parlé américain dans ses écrits. Un voyage en 1866 aux Îles Sandwich (Hawaï) pour le Sacramento Union sera l’occasion d’un récit de voyage qui rencontra un grand succès. Sa lecture publique de son voyage, à Washoe dans le Nevada, fut l’occasion pour lui de recevoir le conseil de l’avocat Tom Fitch : celui-ci lui fit remarquer qu’il ne devait jamais conclure une brillante conférence par une fin banale. Twain se souviendra dès lors de toujours savoir conclure en beauté ses récits, devenant l’écrivain le plus représentatif de « l’Ecole Sagebrush » (mouvement littéraire lié à la Frontière, au Vieil Ouest américain, et aux « tall tales »). L’écrivain deviendra un conférencier réputé pour son humour digne des meilleurs stand-up comedians actuels. En 1867, un voyage professionnel en Méditerranée lui fit découvrir l’Europe et le Moyen Orient, et il en publia un récit qui deviendra en 1869 THE INNOCENTS ABROAD. Durant le voyage en train vers la Terre Sainte, Twain rencontra Charles Langdon ; celui-ci lui montra une photo de sa soeur Olivia, une jolie jeune femme brune, très intelligente, dont Twain affirmera être tombé amoureux au premier regard. Ils correspondirent avant de se rencontrer pour de bon. Revenu aux Etats-Unis, Twain devint membre honoraire de la société Scroll and Key de Yale, en 1868, jurant de se dévouer « au compagnonnage, l’amélioration morale et littéraire, et la charité » pour le reste de sa vie. Olivia refusa sa première proposition de mariage, suivant l’avis de son père, mais Twain persévéra et ils se fiancèrent puis se marièrent en 1870. Grâce à elle, Twain rencontra des abolitionnistes, « socialistes, athéistes et activistes pour les droits des femmes et l’égalité sociale« , tels Harriet Beecher Stowe (LA CASE DE L’ONCLE TOM), Frederick Douglass, ou William Dean Howells qui deviendra un ami de longue date. Olivia sera toujours un soutien fidèle pour l’écrivain, une véritable éditrice de ses oeuvres, et sa principale critique. Les Twain vécurent à Buffalo de 1869 à 1871. Twain, possédant des parts dans le journal Buffalo Express, travailla comme éditeur et écrivain. Ils eurent un fils, Langdon, qui mourut de diphtérie à 19 mois. Les Twain eurent trois filles : Susy, décrite comme  »enfant prodige » (1872), Clara (1874-1962) et Jean (1880), qui souffrit de graves troubles épileptiques et bipolaires.

Les Twain emménagèrent à Hartford, dans le Connecticut, en 1873, passant leurs étés à Quarry Farm, chez la soeur d’Olivia. La belle-soeur de Twain lui fit construire un bureau séparé, pour qu’il puisse écrire et fumer en toute tranquillité. Ce fut là que, de 1874 à 1891, Twain rédigea ses plus fameux romans : LES AVENTURES DE TOM SAWYER (1876), LE PRINCE ET LE PAUVRE (1881), LA VIE SUR LE MISSISSIPI (1883), LES AVENTURES D’HUCKLEBERRY FINN (1885) et UN YANKEE DU CONNECTICUT A LA COUR DU ROI ARTHUR (1889). Le style littéraire de Twain, volontiers léger et humoristique dans ses premières années, évolua vers plus de gravité, sans doute influencé en cela par sa femme ; Twain se montra un véritable critique politique de la violence et de l’hypocrisie sociale humaine. HUCKLEBERRY FINN, représentant un beau mélange des deux courants de Twain, fut aussi révélateur d’une profonde mélancolie de son auteur. 

Hors de ses nombreux voyages et de l’écriture de ses livres, Mark Twain fut aussi un grand passionné de sciences et de technologie, ce qui transparaissait par ses connaissances pratiques (la typographie, les bateaux à vapeur, le cours des fleuves…). UN YANKEE DU CONNECTICUT…, devenu un des premiers romans classiques de science-fiction sur les voyages temporels, exprimait particulièrement son intérêt pour les sciences ; intérêt qui le fit se rapprocher de Nikola Tesla, dont il devint l’ami. Dans ses dernières années, Twain reçut aussi la visite de Thomas Edison qui le filma à son domicile. Twain était lui-même inventeur, et déposa un brevet pour trois inventions, dont des « Bandes Améliorées Ajustables et Détachables pour Vêtements » destinées à remplacer les bretelles, et un adhésif sec, pratique pour coller les pages des livres. Mais si Twain gagna beaucoup d’argent grâce à ses livres, il en perdit tout autant en investissant dans des inventions peu rentables – comme la machine typographique Paige, une merveille mécanique terriblement fragile. En quatorze années, il dilapida à cause d’elle 300 000 $, perdant ses gains d’écrivain, et une partie de l’héritage de sa femme. Il perdit aussi de l’argent à cause des médiocres résultats de sa maison d’édition. Parallèlement à sa passion de la science, Twain, marqué par le souvenir de la mort de son frère Henry, se prit aussi d’intérêt pour la parapsychologie, et rejoignit la Society for Psychical Research, à ses débuts en 1882.

Poursuivi en 1893 pour banqueroute par le financier Henry Huttleston Rogers, de Standard Oil, Mark Twain obtint cependant l’aide financière de celui-ci, pour empêcher les créditeurs de prendre possession des droits de ses oeuvres écrites pour Olivia. Jusqu’à la mort de l’écrivain, les deux hommes resteront amis, Rogers se chargeant de gérer son argent et de régler ses dettes. Twain écrivit rapidement PUDD’NHEAD WILSON, pour se sauver de la banqueroute. Comme LE PRINCE ET LE PAUVRE, ce roman racontant l’histoire d’un échange de places entre deux enfants exprimait aussi les intérêts mystiques de Twain, révélant aussi le goût de « l’instabilité » et du changement de place permanents de ce dernier… Il se lança aussi dans l’écriture d’un livre de fiction sérieux sur son héroïne d’enfance, Jeanne d’Arc, dédié à sa femme. Twain, cherchant toujours à rembourser ses créditeurs, embarqua en 1895 pour une tournée mondiale de lectures, qui lui inspirera FOLLOWING THE EQUATOR. Mais, durant son voyage, sa fille Susy succomba à une méningite. Frappé d’une sévère dépression, Twain fit quand même publier PERSONAL RECOLLECTIONS OF JOAN OF ARC (où, à travers le caractère de Jeanne d’Arc, transparaît celui de sa défunte fille) ; son frère Orion décéda en 1897. Avec la Guerre Philippino-Américaine (1899-1902), Twain exprima ouvertement ses opinions politiques ; lui qui, plus jeune, était ouvertement impérialiste, avait complètement changé d’opinion. Devenu le Vice-président de la Ligue Américaine Anti-Impérialiste, Mark Twain devint un redoutable pourfendeur de la politique agressive de son pays, adoptant un ton radical jurant avec l’imagerie bienveillante qu’on lui associe ; ce fut à cette époque qu’il publia le pamphlet INCIDENT IN THE PHILIPPINES, sur le Massacre du Cratère Moro commis par l’armée américaine. Twain se montrera tout aussi sévère envers le colonialisme européen. Dans la même veine, son conte LA PRIERE DE LA GUERRE ne fut jamais publié de son vivant ; ce texte publié à titre posthume sera une référence pour les opposants de la Guerre du Vietnam. Le romancier soutint également le mouvement travailliste britannique tout juste naissant. Il fut aussi un supporter actif de l’abolition de l’esclavage et de l’émancipation des esclaves Noirs (il soutint deux jeunes hommes Noirs afin de les aider à étudier le droit à Yale, et à devenir prêtre après l’Université), défendit également la cause des travailleurs chinois, et les Juifs, contre l’opinion de son temps. Sur les Amérindiens, ses vues évoluèrent ; d’abord franchement raciste (le portrait de l’Indien dans HUCKLEBERRY FINN…), il changera d’opinion, s’en prenant notamment aux stéréotypes de Fenimore Cooper (il détestait l’oeuvre de l’auteur du DERNIER DES MOHICANS), et condamnera sans ambages le racisme généralisé des Blancs vis-à-vis des « Sauvages ». 

Twain revint aux Etats-Unis en 1900. Ses dernières années seront de nouveau marquées par de tristes évènements ; en 1904, il perdit sa soeur Pamela, et sa chère Olivia, au terme d’une longue maladie. L’état dépressif de Twain ne fit qu’empirer, malgré le travail et les engagements. En 1906, apprenant qu’Ina Coolbrith avait tout perdu dans le tremblement de terre de San Francisco, Twain accepta de se faire prendre en photo pour des portraits dont les ventes aideraient financièrement son amie. Il fonda l’Angel Fish and Aquarium Club, pour des jeunes filles de 10 à 16 ans qu’il traitait comme ses petites-filles, établissant ainsi une solide amitié avec Dorothy Quick, 11 ans, durant une croisière transatlantique. Twain obtint en 1907 son seul diplôme honoraire d’Oxford en littérature. Twain, élevé enfant dans la foi presbytérienne, converti adulte à la franc-maçonnerie, était devenu un redoutable pamphlétaire des erreurs de la Bible, critiquant les soi-disants miracles de la foi, ce qui transparaîtra dans ses derniers livres et gênera les éditeurs puritains. Twain, tant de fois touché par la perte de ses proches, eut sérieusement de quoi mettre en doute toute existence d’une bonté divine. Il termina sa carrière littéraire en 1908 avec un roman très énigmatique, THE MYSTERIOUS STRANGER : l’histoire d’un jeune garçon, affirmant être Satan, capable de prémonition, semant le trouble dans un village allemand du 15ème Siècle. Le livre fut largement remanié par différents éditeurs, censurant ainsi le propos initial de Twain ; le roman non expurgé ne fut édité que très récemment. L’AUTOBIOGRAPHIE DE MARK TWAIN fut publiée vers la même période, sous une forme initiale volontairement déstructurée, suivant les souvenirs de l’auteur. En 1909, Mark Twain sentait certainement que sa fin était proche, trouvant tout de même toujours l’occasion d’un de ses fameux bons mots, et d’une prémonition le liant la Comète de Halley (« Ces deux monstres sont venus ensemble, ils doivent repartir ensemble »). Henry H. Rogers mourut le 20 mai 1909 ; et le soir de Noël, sa fille Jean, victime d’une attaque cardiaque, se noya dans sa baignoire. Ce fut le coup de trop pour Twain, qui s’éteignit le 21 avril 1910, un jour après la plus proche approche de la Comète. 

Les grands auteurs ne mourant jamais vraiment, Mark Twain continua d’inspirer bien des carrières littéraires après son décès ; et, immortalisé par ses photos en costume blanc, autant que par ses romans et récits de voyage, il acquit même une nouvelle vie grâce à la culture populaire ; sa vie inspira une « biopic » classique de 1944, LES AVENTURES DE MARK TWAIN d’Irving Rapper, où il fut interprété par Fredric March. Twain fut sans cesse interprété au cinéma et à la télévision, inspirant particulièrement le comédien vétéran Hal Holbrook, qui, chaque année depuis 1959, interprète un one-man show intitulé MARK TWAIN TONIGHT ! La vie fictive de Mark Twain sera aussi animée que la vraie… le créateur du YANKEE DU CONNECTICUT… est devenu héros de science-fiction : il est « Clemens » dans la série du FLEUVE-MONDE de Philip José Farmer, il apparaît dans le cycle LAZARUS LONG de Robert Heinlein (AU-DELA DU CREPUSCULE, 1987), il joue un rôle important dans LES FEUX DE L’EDEN de Dan Simmons… Pour les « geeks » de STAR TREK, Twain eut même l’insigne honneur de faire un voyage temporel mémorable dans l’épisode TIME’S ARROW de la série STAR TREK GENERATIONS, où il croise l’androïde Data cité en ces pages. Et, si l’on en croit l’ange Clarence de LA VIE EST BELLE de Frank Capra, « l’hérétique » Mr. Twain, sans doute transporté par la Comète de Halley, continue à écrire au Royaume des Cieux…

- Cf. Thomas Edison, Nikola Tesla ; Data (STAR TREK GENERATIONS)

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (3ème partie)

S, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (3ème partie) dans Aspie s-steven-spielberg-asperger

… Spielberg, Steven :

Le parcours de Steven Spielberg est celui de tous les superlatifs, et ceci depuis les premiers succès du cinéaste révélé dans les années 1970. Pourtant, malgré ses succès et sa stature, cet homme déjoue les clichés à son encontre. Les médias glosent en permanence sur son statut de cinéaste et producteur tout-puissant à Hollywood, oubliant que, loin d’être la caricature du producteur  »nabab » et tyrannique, l’homme Spielberg reste extrêmement modeste, ne donnant jamais l’impression de jouir de son pouvoir ; affable conteur né aimant plaisanter avec le public, il ne tire aucune vanité des innombrables récompenses qu’il a obtenu. A près de 70 ans, Steven Spielberg a conservé intact un enthousiasme d’étudiant pour le Cinéma ; dès que le sujet est abordé, il s’anime et devient intarissable. D’une grande timidité, il a été souvent cité comme un très probable Aspie, bien que le diagnostic n’ait jamais été confirmé (l’information a été retirée des anecdotes le concernant sur le site cinéma officiel ImdB) ; Spielberg a cependant personnellement reconnu, très récemment, avoir souffert de dyslexie. Cela, à vrai dire, n’infirme pas l’hypothèse Asperger à son sujet ; laquelle ne saurait tout expliquer de sa personnalité singulière, ses oeuvres et de son parcours, mais ouvre une perspective intéressante.

Il est né en 1946, descendant d’ancêtres juifs européens venus d’Ukraine et Autriche. Son père, Arnold fut ingénieur électricien et informaticien, et sa mère, Leah, était pianiste concertiste puis restauratrice. Steven Spielberg est donc à la fois le fils de la technique, de la technologie, de la musique… et de la cuisine (un thème omniprésent dans ses films). L’enfant Spielberg était un gentil petit garçon, à l’allure bien étrange : un physique grêle, une tête et des oreilles immenses et un regard d’extra-terrestre… un garçonnet qui affichait déjà des réactions sensorielles déroutantes, familières aux connaisseurs de l’autisme ; par exemple, il se mettait à hurler lorsque sa mère jouait du piano, comme si le son l’agressait, une réaction typique des enfants autistes. Suivant les déménagements familiaux l’emmenant de sa ville natale de Cincinnati à Scottsdale (Arizona), le jeune Spielberg se sentait solitaire (sentiment renforcé par le fait d’être un garçon juif dans des villes essentiellement protestantes), se faisait peu d’amis et fut un élève médiocre à l’école et au lycée. Ce retard à l’apprentissage ne l’empêchait pas d’avoir une mémoire remarquable, se manifestant dans des intérêts restreints – notamment pour l’Histoire. Particulièrement pour les récits de la 2ème Guerre Mondiale, ceci grâce aux histoires paternelles (période qui, ce n’est pas surprenant, occupe une place majeure dans ses films et productions), et pour l’histoire d’Abraham Lincoln, figure récurrente de ses films. Le virus du cinéma surgit dès lors qu’il put voir des films avec ses parents, au cinéma ou à la télévision. Spielberg s’empara de la caméra Super 8 de son père pour tourner ses premiers films amateurs ; westerns, film de guerre et de science-fiction, déjà remarquablement élaborés, et qui seront autant de brouillons de ses futurs films.

L’adolescence de Spielberg fut touchée par le divorce de ses parents, comme on le sait ; il suivit son père en Californie, et ne fut pas plus brillant durant ses études durant les années 1960 : après un échec au concours d’entrée à la prestigieuse USC (University of South California), il ne postula pas à sa rivale, l’UCLA, et se rabattit sur la California State University de Long Beach ; en parallèle, il fit des stages non payés au département montage des studios Universal, ceci après avoir « fait le mur » durant deux étés, en se faisant passer pour un jeune cadre du studio (attrapez-le si vous pouvez…). Il rencontra l’un de ses modèles, le plus grand cinéaste américain alors en activité : John Ford, «l’homme qui faisait des westerns», qui accepta de lui parler pendant quelques minutes, dans son bureau. Spielberg fut moins chanceux avec un autre de ses héros, Alfred Hitchcock, qui le fit évincer du plateau de tournage du RIDEAU DECHIRE en 1966. Durant cette période, il écuma les salles obscures pour voir les classiques de l’Âge d’Or hollywoodien, et les films étrangers : particulièrement ceux de la Nouvelle Vague, et les films de Lean, Kubrick, Bergman, Fellini, Kurosawa et consorts… En 1968, en pleine fièvre estudiantine, Steven Spielberg réalisa un court-métrage à but professionnel, AMBLIN, qui fut son sésame pour les studios télévisés d’Universal, avec l’approbation de Sidney Sheinberg, son premier mentor et soutien professionnel. Engagé comme réalisateur à 21 ans, il ne termina tout simplement pas ses études… Ce n’est que près de 25 ans plus tard que l’Université de Long Beach lui remit enfin son seul diplôme, à titre honorifique ! La réalisation d’épisodes de séries et de trois téléfilms, dont le remarquable DUEL en 1971, lui apprendra l’importance de la préparation d’un tournage resserré (à quelques « erreurs de jeunesse » près, Spielberg saura toujours boucler le tournage de ses films dans les temps), et amorcera la transition du petit au grand écran. Le reste, comme on dit, est Histoire.

Résumer la carrière cinéma de Spielberg, ses triomphes et ses peines, ferait l’objet d’un livre entier, essayons d’aller à l’essentiel… DUEL fut exploité au cinéma à l’international, obtenant le premier Grand Prix du Festival du Film Fantastique d’Avoriaz en 1973. La carrière cinéma de Spielberg démarra sous l’égide des producteurs Richard Zanuck et David Brown, avec SUGARLAND EXPRESS (Prix du Meilleur Scénario au Festival de Cannes 1974), et JAWS (LES DENTS DE LA MER), au terme d’un tournage épuisant, fut le triomphe de l’année 1975. Steven Spielberg réalisa ensuite son film d’OVNIS, RENCONTRES DU TROISIEME TYPE (1977) ; film d’autant plus notable que, derrière le spectacle, il ose pour la première fois se livrer (le film est une catharsis à peine voilée du traumatisme de la séparation de ses parents). Nouveau triomphe, accompagnant celui, cette même année, de son ami George Lucas avec STAR WARS. Il enchaînera avec la délirante (et mal accueillie) comédie militaire 1941 (1979), laissant apparaître un côté « anarchiste » qu’on lui connaît rarement. Spielberg accepte ensuite de réaliser un film imaginé et produit par George Lucas, dont il lui avait parlé en 1977. Ce sera LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE, le triomphe de l’année 1981, insurpassable modèle d’action et de surnaturel, un modèle d’écriture et de mise en scène qui immortalise Harrison Ford dans le rôle d’Indiana Jones. L’année suivante est encore meilleure pour le cinéaste, prduisant le film de fantômes POLTERGEIST (dont il assure également le scénario et la réalisation officieuse),  et mettant en scène en parallèle un autre film découlant d’une idée de suite à RENCONTRES. Avec E.T. L’EXTRA-TERRESTRE, Spielberg ose un projet bien plus risqué qu’il n’y paraît : un film de science-fiction intimiste (à l’exact opposé du grand spectacle de RENCONTRES), interprété par des enfants, sans vedette, et à petit budget. Et surtout, une façon pour lui d’évoquer les joies et les douleurs de sa propre enfance. Le film devient un véritable phénomène de société, et un accomplissement personnel pour lui : le voilà producteur à part entière de ses films, fondant Amblin Entertainment avec ses associés Kathleen Kennedy et Frank Marshall. Après avoir produit et co-réalisé en 1983 TWILIGHT ZONE : THE MOVIE (LA QUATRIEME DIMENSION : LE FILM), anthologie inspirée de la fameuse série, Spielberg remporte un nouveau succès en 1984 avec George Lucas, pour INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT, le film le plus fou, le plus sombre et le plus survolté de la saga (… et peut-être bien le meilleur des quatre ?), qu’il semble pourtant un peu renier aujourd’hui, blessé par les critiques reprochant au film sa violence. Le tournage arrive aussi en pleine crise personnelle du cinéaste, alors marié à Amy Irving : ils auront un fils, Max, né en 1985 alors que Spielberg tourne LA COULEUR POURPRE. Mais Spielberg est tombé amoureux de Kate Capshaw, son actrice du TEMPLE MAUDIT… Avec LA COULEUR POURPRE, Spielberg change de registre, amorçant l’évolution de son cinéma : c’est un superbe mélodrame au sens noble du terme, visuellement somptueux, parfois maladroit (la faute à une musique envahissante). Le film sera assez injustement boudé aux Oscars, une constante pour Spielberg, dont la réussite attire forcément des jalousies. Tout aussi boudé à sa sortie sera EMPIRE DU SOLEIL, qui révèle Christian Bale, deux ans plus tard : cette évocation du contexte de la Deuxième Guerre Mondiale, vue à travers les yeux d’un jeune anglais prisonnier de guerre des japonais, est aujourd’hui reconnue comme un de ses meilleurs films, du niveau des meilleurs films de David Lean. Après avoir failli réaliser RAIN MAN, Spielberg signe en 1989 le troisième « Indy », INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE, le plus drôle de la série (un grand merci à Sean Connery, inoubliable en père du héros), et le méconnu ALWAYS. Inclassable film qui mêle le fantastique, la romance, l’action et la comédie, tout en gardant un ton doux-amer assez particulier. Il arrive à un moment où Spielberg traverse une sérieuse crise personnelle (il en est pleine rupture conjugale avec Amy Irving, écho probable de celle de ses parents) ; le personnage de Richard Dreyfuss, dans le film, est clairement l’alter ego du Spielberg des jeunes années, aviateur virtuose, malheureusement incapable de traiter sa femme en égale, et qui, devenu un fantôme, accepte mal de se séparer de celle-ci.

Désormais réalisateur et producteur parfaitement établi (GREMLINS, RETOUR VERS LE FUTUR, ROGER RABBIT… mais aussi des films plus intimes, comme les RÊVES d’Akira Kurosawa), Steven Spielberg attaque le tournage d’un film qui est un rêve de longue date, une adaptation en « live » de PETER PAN. HOOK, malgré les morceaux de bravoure et les stars (Robin Williams, Dustin Hoffman, Julia Roberts), restera le canard boîteux de sa filmographie, souffrant d’une direction artistique ratée et d’erreurs de casting. Spielberg, vivant un divorce amer, perd le contrôle du tournage. Le film reste cependant intéressant, révélant un autoportrait à peine voilé du cinéaste en Peter Banning (Robin Williams), père dépassé et homme d’affaires stressé, angoissé et dépressif. 1993 sera la grande année : Spielberg réalise deux films, représentant les deux facettes de son cinéma. JURASSIC PARK est à la fois un film d’aventures à très grand spectacle, renouvelant les « monsters movies » à la KING KONG, mais révèle aussi le besoin du cinéaste de poser des questionnements éthiques, ici sur l’exploitation de la science génétique. Véritable mise en abîme de la révolution cinématographique qui s’annonce, le film officialise l’entrée du Cinéma dans l’ère numérique – même si Spielberg refusa paradoxalement longtemps de se « convertir » au cinéma tout numérique. Sans se reposer sur ses lauriers, Spielberg se lance à corps perdu dans la réalisation d’un film d’un tout autre genre : LA LISTE DE SCHINDLER. Une histoire vraie, évocation sans fard de l’horreur nazie, et de l’éveil spirituel d’un homme d’affaires allemand, profiteur de guerre, prenant fait et cause pour « ses » ouvriers juifs. SCHINDLER est pour Spielberg l’occasion de parler de ses racines juives, et de se confronter frontalement à la Shoah ayant marqué des membres de sa famille. Un trio d’acteurs parfaits (Liam Neeson, Ben Kingsley, Ralph Fiennes) domine ce film, un tournant esthétique et thématique définitif pour Spielberg, enfin récompensé par les Oscars. Avec l’arrivée du chef-opérateur Janusz Kaminski qui signera désormais la photo de tous ses films, Spielberg rompt définitivement avec l’image de faiseur de films  »popcorn » qu’on lui attribuait. Même ses films de divertissement ultérieurs garderont une empreinte « post-Schindler » particulière. Le cinéma de Spielberg deviendra désormais moins optimiste.

L’après-SCHINDLER est un nouveau départ ; remarié avec Kate Capshaw, père de famille nombreuse (sept enfants en tout), le cinéaste fonde le studio multimédia DreamWorks SKG, avec Jeffrey Katzenberg et David Geffen, dont il supervise les projets cinéma (comptant notamment AMERICAN BEAUTY, GLADIATOR, A BEAUTIFUL MIND / UN HOMME D’EXCEPTION, etc.) en même temps que ceux d’Amblin (MEN IN BLACK, LE MASQUE DE ZORRO, TWISTER, SUPER 8…). Dans la foulée de SCHINDLER, il crée aussi la Shoah Foundation, recueillant les témoignages filmés de milliers de survivants juifs des camps de concentration, afin de préserver la mémoire de la tragédie. Spielberg reprend les tournages en enchaînant trois films en un an, entre 1997 et 1998. LE MONDE PERDU, suite intense et brutale de JURASSIC PARK, étant à ce dernier ce que LE TEMPLE MAUDIT était à L’ARCHE PERDUE. Il enchaîne sur l’ambitieux AMISTAD, abordant l’histoire de la traite négrière en prélude à la Guerre de Sécession, un véritable prélude à son futur LINCOLN, mais un film malheureusement inabouti par son traitement  »télévisuel » . Et, bien sûr, SAVING PRIVATE RYAN (IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN), avec Tom Hanks et Matt Damon, reconstitution des éprouvants combats en Normandie en juin 1944, qui remporte un grand succès critique et public. Spielberg dépoussière un genre jugé démodé, filmant des séquences de batailles absolument traumatisantes, et nous interroge sur la notion réelle du mot « sacrifice » en temps de guerre, en l’occurence ici celui de la génération de son père. RYAN permet à Spielberg d’obtenir son deuxième Oscar du Meilleur Réalisateur, largement mérité, mais n’obtient curieusement pas celui du meilleur film (volé par la guimauve SHAKESPEARE IN LOVE…). Dans la lignée de RYAN, Spielberg produira différents films et mini-séries de très grande qualité, sur la 2ème Guerre Mondiale : les deux films de Clint Eastwood sur la Bataille d’Iwo Jima (FLAGS OF OUR FATHERS / MEMOIRES DE NOS PERES et LETTRES D’IWO JIMA) et les séries BAND OF BROTHERS et THE PACIFIC coproduites avec Tom Hanks. Séries qui devraient être complétées par une troisième, sur les combattants de l’Air Force en Europe, actuellement en préparation.

Avec les années 2000, Spielberg n’a définitivement plus à prouver qu’il est le « roi du box-office » (d’autres réalisateurs, James Cameron en tête, se disputent désormais ce titre), et signe des films d’une très grande liberté créative. Ceux-ci empruntent désormais des voies inattendues, montrent de nouvelles préoccupations thématiques, et une approche plus impressionniste, moins formaliste, de sa mise en scène. Il renoue avec la science-fiction avec A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, un héritage de son ami Stanley Kubrick décédé deux ans auparavant, opportunément sorti en 2001. Mélangeant la fable, la quête, l’intérêt pour la science robotique et le questionnement sur la fin de l’Humanité, le film refuse les facilités et nous offre un singulier portrait d’enfant robot par le biais de David (Haley Joel Osment). Spielberg fait ensuite « son » ORANGE MECANIQUE l’année suivante avec Tom Cruise, pour le brillant thriller futuriste MINORITY REPORT, adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick. Un vertigineux mélange de Film Noir et de science-fiction dystopique, truffé de scènes hallucinées, et qui est pour le cinéaste fervent démocrate l’occasion d’avertir ses contemporains sur les décisions sécuritaires du gouvernement Bush. A la fin de cette même année 2002, Spielberg réalise CATCH ME IF YOU CAN (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX), mélange de thriller et de comédie sur l’histoire vraie de Frank Abagnale Jr. (Leonardo DiCaprio), jeune faussaire qui, après avoir fui le foyer de ses parents en plein divorce, s’invente de nouvelles identités et berne à plusieurs reprises un agent du FBI (Tom Hanks). Un régal, entre malice et tristesse. Spielberg signera en 2004 LE TERMINAL, comédie douce-amère avec Tom Hanks en immigré résidant accidentel d’un aéroport international. Un savoureux hommage à Jacques Tati et Blake Edwards, doublé de quelques nouvelles piques bien senties envers la paranoïa sécuritaire de son pays. Le cinéaste signe la même année, en 2005, deux films d’une noirceur abyssale. LA GUERRE DES MONDES, avec de nouveau Tom Cruise, réactualise le roman d’H.G. Wells, exprimant le traumatisme d’un pays heurté de plein fouet par la violence terroriste le 11 septembre 2001, sous l’apparence d’un récit d’invasion extra-terrestre, cette fois vu du point de vue d’un homme ordinaire. Un nouveau challenge technique pour Spielberg (l’intégration de scènes de destruction massive, en numérique, dans des prises de vues réelles est absolument bluffante) pour un film absolument terrorisant. Le cinéaste enchaîne sur le passionnant MUNICH, l’histoire d’un commando du Mossad assigné à éliminer des représentants Palestiniens, suspectés d’avoir aidé les preneurs d’otages lors des Jeux Olympiques de Munich en 1972. Le commando (parmi lesquels on trouve Eric Bana, Daniel Craig et Mathieu Kassovitz) sombre dans la paranoïa, son chef remettant en cause la légitimité des ordres de tuer au nom de la sécurité de l’état d’Israël. Sujet épineux, pour lequel Spielberg a subi les critiques les plus virulentes de porte-paroles israéliens conservateurs. Réalisé sous l’influence des meilleurs films de Friedkin ou Costa-Gavras, MUNICH est un chef-d’oeuvre de noirceur désespérée à redécouvrir d’urgence. Trois ans plus tard, Spielberg revient en terrain connu avec le très (trop ?) longtemps attendu quatrième opus d’Indiana Jones, INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL. La relation créative entre Spielberg et Lucas (« coupable » déjà de décisions malencontreuses sur ses STAR WARS) semble avoir perdu de son entrain… Dommage, car Spielberg livre de nouveaux moments mémorables (la séquence de la bombe atomique !), tout en se faisant tirer l’oreille pour amener Indy dans un univers science-fictionnel quasi ésotérique. La fin de la décennie est ternie par des aléas professionnels et financiers pour le cinéaste : Spielberg va être affecté par une relation conflictuelle, prématurément interrompue, avec le studio Paramount avec qui il s’était engagé ; et plus encore par la fermeture de sa fondation Wunderkinder (encourageant l’art, l’éducation et la médecine), victime des détournements de fonds de l’escroc Bernard Madoff.

Avec cette nouvelle décennie, Steven Spielberg, continue d’enchaîner les projets, qu’il prépare souvent de très longue date. Grâce à une association créative salutaire avec Peter Jackson, il peut enfin tenir sa promesse (tenue près de trente ans auparavant) d’adapter l’oeuvre d’Hergé, en signant en 2011 LES AVENTURES DE TINTIN : LE SECRET DE LA LICORNE réalisé tout en numérique, « performance capture » et 3D ; une réussite respectueuse de l’ambiance Ligne Claire d’Hergé, qui obtient un succès international… sauf dans son propre pays, où le public n’a d’yeux que pour les super-héros. Spielberg revient à l’Histoire, abordant la 1ère Guerre Mondiale avec le très touchant CHEVAL DE GUERRE ; suivi de la Guerre Civile Américaine, avec un LINCOLN attendu de très longue date, magistralement interprété par Daniel Day-Lewis. Deux films qui complètent une chronologie historique déjà impressionnante, et où prédomine un sentiment de mélancolie de plus en plus omniprésent. Spielberg travaille sur de nouveaux projets de films dont le plus avancé est ROBOPOCALYPSE, qui marquera son grand retour à la science-fiction sur fond de guerre mondiale robotique.

Une thématique constante dans l’oeuvre du cinéaste : la communication. C’est le mot clé. Le cinéaste a développé un mode de « pensée latérale » ne correspondant pas au parcours ordinaire d’un timide jeune homme qui aurait dû suivre un traditionnel schéma travail-religion-famille. Sans doute y a-t-il une autre raison particulière à ce parcours. Certains ont deviné avant d’autres ce trait spécifique chez lui, en le qualifiant de «surdoué du Cinéma». Sa jeunesse a été marquée par l’inadaptation sociale, une sensibilité aiguë, des difficultés à s’exprimer correctement en public, et a vu naître chez lui des centres d’intérêt poussés à l’extrême, révélant une intelligence hors des normes sociales imposées. Les gens qui s’entretiennent avec lui vivent une expérience unique : accordant une importance particulière à l’écoute, Spielberg sonde l’âme de son interlocuteur, d’un regard révélant une énergie intérieure particulièrement intense, et s’exprime, en cinéaste, par les mains. Des personnalités historiques ont laissé derrière elles des traits similaires dans leur «étrangeté» au commun des mortels, comme Albert Einstein (une autre source d’inspiration souvent citée par Spielberg, souvent sous forme de boutade). Les cinéastes inspirateurs de Spielberg, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, sans doute aussi David Lean et John Ford, et son vieil ami George Lucas semblent présenter des traits similaires… C’est donc là que ressurgit l’hypothèse du syndrome d’Asperger, chez ces personnalités uniques. Coïncidence ?

Dans le cas de Spielberg, les anecdotes existant sur ses habitudes et manies viendraient confirmer l’hypothèse. On le sait souvent insomniaque, hautement anxieux et phobique – et redoutablement doué pour transmettre ses phobies à son public : claustrophobie, vertige, peur des serpents et autres vilaines bestioles, et surtout la terreur de la noyade : voir LES DENTS DE LA MER, mais aussi HOOK, AMISTAD, MINORITY REPORT ou LA GUERRE DES MONDES. Le cinéaste a aussi ses habitudes rituelles (notamment celle d’inaugurer chaque tournage par une dégustation de champagne pour toute son équipe), se montre un collectionneur invétéré (objets de films, musiques de films… et aussi d’armes à feu, en privé), et est un vrai « geek » des nouvelles technologies, des jeux vidéo et des séries télévisées. Des traits évidemment assimilés au fameux syndrome. On n’est pas d’ailleurs surpris de voir combien nombre des personnages de ses films présentent, totalement ou partiellement, des traits autistiques, partiels, légers ou absolus : on a cité en détail les cas de Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ou de David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE). On aurait pu aussi citer : Lou Jean (Goldie Hawn dans SUGARLAND EXPRESS), Roy Neary (Richard Dreyfuss dans RENCONTRES), E.T. et Elliot (Henry Thomas), Celie (Whoopi Goldberg dans LA COULEUR POURPRE), Ian Malcolm (Jeff Goldblum dans JURASSIC PARK et LE MONDE PERDU), Agatha (Samantha Morton dans MINORITY REPORT), Viktor Navorski (Tom Hanks dans LE TERMINAL)… Même le président Abraham Lincoln fit l’objet d’hypothèses sur un éventuel syndrome d’Asperger, encore que le film de Spielberg ne s’engage pas dans cette voie.

Le «garçon difficile» (pour paraphraser EMPIRE DU SOLEIL) qu’était Spielberg est devenu au fil des ans un maître de la communication par l’image, membre d’une génération qui a profondément révolutionné les codes narratifs et techniques du cinéma américain ; il a produit les cinéastes des horizons les plus variés (Robert Zemeckis, Joe Dante, Akira Kurosawa, Martin Scorsese, Clint Eastwood, Peter Jackson, les frères Coen… et malheureusement aussi Michael Bay…), et en a grandement influencé bien d’autres (Tim Burton, David Fincher, James Cameron, Guillermo Del Toro, Alfonso Cuaron, Sam Mendes, Christopher Nolan, et j’en passe). L’évolution de son univers et de son style de mise en scène reste chez lui inséparable du goût permanent de créer, chaque film ayant ouvert une brèche dont on ne perçoit l’évidence qu’avec le recul des années : les premiers effets mécaniques (on ne parlait pas encore d’animatronique) employés avec LES DENTS DE LA MER, les images de synthèse de JURASSIC PARK ou l’animation numérique en «Performance Capture» avec TINTIN sont les exemples les plus évidents… Mais d’autres sont aussi plus discrets : le travail permanent sur la couleur (l’apport fondamental du travail de Kaminski depuis LA LISTE DE SCHINDLER), l’utilisation des nouvelles caméras (la Louma de 1941 et de L’ARCHE PERDUE, la Skycam d’EMPIRE DU SOLEIL…), ou le travail sur le son (l’expérience viscérale, en salles, du SOLDAT RYAN). L’art de Spielberg réside également dans un sens du montage et du découpage uniques, incontestablement un de ses points forts, aidé en cela par l’oeil avisé de Michael Kahn, son monteur attitré depuis RENCONTRES. Sans oublier la complicité musicale de John Williams, qui travaille avec lui (à l’exception de LA COULEUR POURPRE) depuis SUGARLAND EXPRESS. Ces deux-là forment le binôme réalisateur/compositeur le plus durable de toute l’Histoire du Cinéma. Création visuelle et musicale ne font qu’un grâce à l’apport de ces collaborateurs fondamentaux, et donc, font du cinéma de Spielberg un langage à part entière, reconnaissable par ses idées visuelles et sonores d’une très grande force symbolique : des signes  d’une grande inventivité, incluant des échanges de regards, jeux verbaux, références cinématographiques (affichées ou cachées), objets détournés de leur fonction initiales, signaux visuels d’une force imparable (exemples : les bouées jaunes signalant la présence du requin dans JAWS, les lueurs des mitraillettes crépitant aux fenêtres du Ghetto dans SCHINDLER…) etc. En la matière, le cinéma spielbergien, sous un classicisme apparent, s’affranchit en permanence des normes et des effets de mode ; une sorte de synesthésie associant sons, couleurs, signaux, à travers laquelle le cinéaste Spielberg communique avec les spectateurs du monde entier. Synesthésie, familière aux personnes vivant avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, parfaitement symbolisée par exemple dans les cinq notes de RENCONTRES, associées à des couleurs distinctes, et servant à établir la communication entre humains et extra-terrestres. Tout le cinéma de Spielberg parvient à établir un pont spirituel avec le public, difficile à expliquer rationnellement, jouant avec le risque permanent de susciter l’incompréhension. Ce qui, d’une certaine façon, est bien l’expression d’une personnalité autistique sublimée. Abusivement taxé de naïveté (et autres qualificatifs peu flatteurs) par ses détracteurs, Steven Spielberg n’en démordra jamais : le Cinéma est un langage universel, son langage. Entrant dans une nouvelle décennie, il ne lui reste plus qu’à poursuivre sa route, sous les étoiles, et continuer de se renouveler.

Cf. David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), Jim Graham (EMPIRE DU SOLEIL) ; Philip K. Dick, Albert Einstein, Hergé, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Abraham Lincoln, George Lucas, Robin Williams

 

s-spock-leonard-nimoy-dans-star-trek-300x244 dans or not Aspie ?

… Spock (Leonard Nimoy / Zachary Quinto) dans les séries et films STAR TREK :

Retour dans la « Zone Geek » ! Coupe de cheveux au bol, sourcils relevés et oreilles pointues : tel est le look identifiable du personnage le plus emblématique de tout l’univers STAR TREK, l’impassible Spock, officier scientifique et second attitré de l’U.S.S. Enterprise. Incarné par Leonard Nimoy dans la série et les films originaux, puis par Zachary Quinto dans le grand film « reboot » orchestré par J.J. Abrams en 2009, Spock est un Vulcain doté, comme tous les habitants de sa planète, d’immenses facultés de raisonnement fondé sur la logique. Logique qui s’accompagne en permanence chez lui d’un flegme, d’une apparente froideur qui lui est souvent reprochée par ses collègues et amis. Un trait de caractère et une attitude qui ont forcément touché une corde sensible dans la communauté des « trekkies » (les fans de l’univers STAR TREK) chez qui on trouve un grand nombre de personnes atteintes, à divers degrés, du syndrome d’Asperger. C’est presque devenu un cliché, d’ailleurs, de voir combien les univers de science-fiction, sous toutes leurs formes, passionnent souvent les Aspies, toutes générations confondues. Spock est devenu d’une certaine façon leur ambassadeur ; son nom est d’ailleurs entré dans le langage courant, particulièrement dans les pays anglophones, pour désigner (et souvent taquiner) Aspies, « geeks », « nerds » et autres surdoués socialement mis à l’écart.

Spock est un marginal dans l’univers « trekkien », à sa façon ; né d’un Vulcain, le prestigieux ambassadeur Sarek, et d’une Humaine, Amanda Grayson, il a eu du mal à accepter son double héritage. En conflit permanent entre raison (son côté Vulcain) et sentiments (son côté Humain), il a longtemps lutté pour suivre la voie paternelle, malgré des relations difficiles avec Sarek, et refouler son humanité. Sans y arriver totalement, ce qui ne manquait pas d’amuser souvent ses proches de l’Enterprise, particulièrement le Capitaine Kirk (William Shatner), son meilleur ami, et le grincheux Docteur McCoy (DeForest Kelley), toujours prêt à se lancer dans un débat contradictoire avec l’impassible Vulcain. Spock a d’ailleurs eu l’esprit d’aventure, se rebellant contre l’autorité paternelle en entrant à l’Académie Starfleet, pour gravir les échelons, voyager à bord de l’U.S.S. Enterprise, « découvrir de nouvelles formes de vies et civilisations, et aller fièrement là où nul n’est jamais allé ». Les aventures et exploits du Vulcain sont innombrables, recouvrant la quasi totalité des films et séries « trekkiennes » depuis les touts débuts du show en 1965 (l’épisode pilote THE CAGE, où Spock n’a pas encore son aspect définitif) jusqu’au passage de témoin du film de 2009 (où le Spock originel, toujours campé par Leonard Nimoy, croise la route de son jeune alter ego joué par Zachary Quinto). Durant ces aventures, Spock a su montrer à tous ses remarquables capacités, dues à sa nature Vulcaine. A savoir des pouvoirs mentaux uniques, la fusion mentale Vulcaine (qui permet de mêler son esprit à celui d’une autre personne ou entité), et le « téléchargement » de son esprit, qu’il transféra dans celui de McCoy au terme d’un combat épique avec l’affreux Khan (« KHAAAAAN !!! »). Spock, adepte de la non-violence, a aussi développé un célèbre art martial venu de sa planète d’origine : la prise vulcaine, capable d’endormir l’agresseur par une pression sur les nerfs du cou. Spock a aussi ses habitudes, ses « manies » et ses intérêts spécifiques : particulièrement l’étude des cultures interplanétaires, de leurs arts, avec une préférence particulière pour la musique, la littérature et la poésie. Et, quand il en a l’occasion, de bonnes parties d’échecs tridimensionnels avec son vieil ami Kirk. Quant à ses relations sentimentales, elles sont un peu délicates : on sait qu’il a été promis, selon la coutume Vulcaine, dès l’enfance, à T’Pring, mais leur mariage fut annulé ; il a été marié un temps ; et il a eu des relations avec une officier Vulcaine, Valeris, ainsi que dans sa jeunesse avec sa coéquipière Uhura (dans le film de 2009). De ce point de vue-là, Spock se montre en tout cas d’une grande réserve, contrastant avec le tableau de chasse interplanétaire de ce coquin de Kirk.

L’une des raisons pour laquelle Spock reste un personnage particulièrement populaire, après toutes ces années, vient de son rôle très spécifique dans l’univers STAR TREK développé par son créateur, Gene Roddenberry (qu’on a soupçonné d’être lui-même, peut-être, un peu Aspie) : Spock, avec son intelligence exceptionnelle et son regard détaché sur les évènements auxquels il participe, fut imaginé pour encourager les spectateurs du show à avoir un point de vue original, différent de celui de la norme, sur les conflits et les thèmes abordés par la série. Ceci même si le comportement de Spock, souvent raide et cassant à cause de son besoin de logique absolue, fut parfois mal compris par les spectateurs. Perpétuel outsider du groupe de l’Enterprise, Spock a vécu aussi, d’une certaine façon, le cheminement d’un Aspie prenant conscience de ses qualités sociales ; le Vulcain a beau s’en défendre, il fera montre d’un grand sens de l’amitié, de la loyauté et d’une certaine affection pour ses congénères humains. Pour beaucoup d’ingénieurs et scientifiques, comme pour beaucoup de jeunes gens vivant avec l’autisme, Spock a été (et reste) une inspiration et une référence. Pour l’anecdote, signalons que, parmi les nombreux ouvrages parus sur le syndrome d’Asperger aux Etats-Unis, le titre d’un livre écrit par Barbara Jacobs racontant sa relation avec son compagnon, Danny, atteint du syndrome : il s’intitule LOVING MR. SPOCK.

Concluons aussi enfin par quelques anecdotes montrant à quel point le personnage fut aussi parfois source de confusion, malgré lui. Il fut mal accepté par les patrons de NBC, la chaîne diffusant la série originale, jugeant que ses oreilles et ses sourcils pointues lui donnaient un air diabolique… Des journalistes mal informés appellent régulièrement le personnage « Docteur Spock », mélangeant par ignorance son personnage à celui du Docteur McCoy (sans doute après une fusion mentale mal exécutée ?). A moins qu’ils n’aient confondu son nom avec celui d’un médecin américain bien réel, le docteur pédopsychiatre Benjamin Spock ; a priori, rien à voir avec l’autisme et le syndrome d’Asperger, mais on ne sait jamais… Enfin, le principal concerné par le personnage, l’acteur Leonard Nimoy, formé au théâtre classique, féru d’arts et de poésie, eut aussi parfois du mal à vivre sa célébrité « trekkienne ». Traversant une crise d’identité, il écrivit dans les années 1970 un livre autobiographique, I AM NOT SPOCK, « répondant » ainsi aux fans trop enthousiastes le confondant avec son personnage. Vingt ans plus tard, Nimoy, ayant finalement assumé Spock, en écrivit un autre, I AM SPOCK, se prêtant de bonne grâce aux hommages divers rendus à la série qui a fait sa célébrité, jusqu’à sa « retraite » du personnage en 2010.

Longue vie, paix et prospérité ! Et toutes ces sortes de choses.

Cf. Sheldon Cooper (BIG BANG THEORY), Data (STAR TREK NEXT GENERATION)

 

s-james-stevens-anthony-hopkins-dans-les-vestiges-du-jour

… Stevens, James (Anthony Hopkins) dans LES VESTIGES DU JOUR :

«Monsieur Stevens, pourquoi ne dites-vous donc JAMAIS ce que vous ressentez ?»…

Cette question fatidique est un cri de désespoir de la part de l’intendante Miss Kenton (Emma Thompson), envers ce majordome zélé, efficace, méticuleux, poli… mais incapable d’exprimer la moindre émotion. Principal protagoniste du film de James Ivory, adapté du roman de Kazuo Ishiguro en 1993, James Stevens est certainement l’un des meilleurs rôles du grand Anthony Hopkins ; loin des rôles royaux, souvent à la limite du cabotinage, qui ont fait la célébrité du comédien, le personnage de Stevens est un  »sphinx » déroutant, dont l’efficacité professionnelle révèle un aveuglement et une soumission absolue aux règles.

Le respect des règles… voilà un point qui éclaircit en partie le mystère du personnage. James Stevens pourrait en effet très bien être un « Aspie » qui s’ignore ; les personnes vivant avec le syndrome d’Asperger savent bien à quel point le fait d’avoir une routine particulière est important. De même que l’on remarque souvent chez elles le besoin de respecter strictement des règles établies, surtout dans le cadre professionnel ; suivre ces dernières permet d’atténuer les poussées d’angoisse liées aux imprévus du quotidien. Ceci est, du moins, la théorie. LES VESTIGES DU JOUR nous montre le revers de la médaille. Le personnage de Stevens se fait une obligation d’obéir aux habitudes de sa fonction de prestige : majordome du respectable Lord Darlington (James Fox), aristocrate britannique de vieille souche. Stevens est parfait pour son métier, on l’a dit : consciencieux, efficace, vigilant, discret… le meilleur de son domaine. Malheureusement, son efficacité professionnelle a quelque chose de pathologique. Stevens s’interdit absolument de juger et critiquer son maître, en sa présence ou dans son dos. Lorsque le vénérable Lord affirme bien haut ses sympathies nazies (nous sommes en plein dans les années 1930, alors qu’Hitler a pris le pouvoir et commence à réarmer l’Allemagne), Stevens se tait et s’en tient à son devoir d’obéissance. Même silence de sa part, quand le lord fera renvoyer deux de ses employées, qui ont le « tort » d’être juives.

L’aveuglement de Stevens est-il de la simple déférence, poussée à l’extrême, pour son seigneur ? Ce n’est pas sûr. L’apparent manque d’humanité de Stevens marque chez lui le signe d’un terrible handicap qu’il est évidemment incapable d’exprimer, ou de comprendre, avant qu’il ne soit trop tard. S’il permet à son père (Peter Vaughan), majordome comme lui, de travailler à un âge avancé, cela semble être une marque d’affection et d’aide pour un paternel qui, autrement, s’étiolerait. Malheureusement, le père s’épuise à la tâche… il se meurt durant une grande réception, et Stevens préfère assurer son rôle de majordome plutôt que d’assister le vieil homme dans ses derniers instants. Cela peut passer pour de la cruauté, mais, si « l’hypothèse Asperger » s’applique, on peut alors comprendre la réaction de Stevens, sans l’approuver : la Mort étant l’ultime imprévu, propre à terrifier n’importe qui, alors le choix de Stevens serait celui d’un angoissé sévère qui préfère se plonger dans le travail, plutôt que d’avoir à faire face à l’inévitable. La pauvre Miss Kenton ne peut évidemment comprendre cette attitude, malgré l’affection qu’elle éprouve pour le majordome. La demoiselle est franche, déterminée, et apporte par ses idées politiques socialistes un frais vent de rébellion dans la vieille demeure du lord ; entre Stevens et elle, un début de complicité s’installe, et le très réservé majordome, d’habitude si froid, ose même lui faire des compliments… avec un détachement tout « Aspie ». Malheureusement, la règle du respect des convenances sociales étouffe toujours chez lui toute spontanéité, et il préfèrera se persuader qu’il n’a pour elle qu’un attachement professionnel. Les marques d’affection discrètes, mais évidentes, qu’elle lui envoie n’obtiendront pas de réponse ; par dépit, elle épousera un autre majordome, et ce sera un mariage misérable. Il faudra deux bonnes décennies à Stevens pour réaliser ses vrais sentiments envers elle, ainsi que le poids de son silence coupable pour le lord traître à sa nation. Les retrouvailles entre Stevens et Miss Kenton seront bien tardives, et amères.

Belle réflexion sur la traditionnelle lutte des sentiments face à la Raison et l’Ordre établi, LES VESTIGES DU JOUR est aussi l’histoire d’un malade social, témoin direct des troubles de son temps, qui se fixe une ligne de conduite tellement rigide et envahissante qu’elle le prive de tout rapport humain sain. Un « aliéné » au sens premier du terme, « étranger » aux émotions – du moins en surface. Et qui en souffre terriblement, sous un masque impassible.

 

s-andy-stitzer-steve-carell-dans-40-ans-toujours-puceau

… Stitzer, Andy (Steve Carell) dans 40 ANS, TOUJOURS PUCEAU :

Pauvre Andy ! Magasinier chez Smart Tech, en Californie, ce jeune quadragénaire gentil, consciencieux et ordonné passe inaperçu dans le décor de son lieu de travail. Sa vie est totalement partagée entre son travail et son appartement, point central de tous ses hobbies : collectionner les figurines de monstres et de super-héros, jouer aux jeux vidéo, pratiquer la trompette et regarder la télévision. Se laissant finalement convaincre par ses jeunes collègues David, Jay et Cal (Paul Rudd, Romany Malco et Seth Rogen) de venir jouer au poker avec eux, il voit là l’occasion de briser la glace. La conversation glisse évidemment sur le sujet des femmes… Andy panique, à juste titre : il n’a jamais eu de femme. Il ment si mal que la vérité saute aux yeux de ses nouveaux amis. Après les moqueries de rigueur, les trois larrons décident de l’aider à franchir enfin le cap tant redouté. Cela n’ira évidemment pas se faire sans catastrophes, comédie oblige, surtout si l’amour s’en mêle : Andy craque pour la charmante Trish (Catherine Keener), mère célibataire et vendeuse d’articles rares sur eBay. Comment oser dire à l’amour de sa vie une vérité aussi embarrassante : « je suis vierge », sans perdre toute estime de soi ?

Gros succès de l’année 2005, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU a établi ce qui est devenu la nouvelle norme de la comédie américaine, le « style Judd Apatow ». Le réalisateur et scénariste du film, ancien complice de Jim Carrey, a réalisé et produit depuis nombre de comédies traitant des déboires des trentenaires américains, ados attardés obligés de se confronter à leurs responsabilités d’adultes ; un humour, parfois lourdaud (beaucoup de gags à base de cigarettes qui font rire, et de situations gentiment scatologiques), filmé dans un style « télévisuel », ciblant avec amusement des personnages généralement joués par des acteurs comme Seth Rogen ou Jonah Hill (également présents ici). Plutôt bon enfant malgré son titre idiot, 40 ANS TOUJOURS PUCEAU doit énormément au talent comique de Steve Carell, dont les mimiques pince-sans-rire, la maladresse et la voix nasillarde ont fait un personnage de comédie parfaitement identifiable. Son portrait d’Andy, oscillant entre burlesque, angoisse et tendresse, est l’occasion idéale pour aborder dans cet abécédaire le délicat problème de la sexualité des personnes autistes. Par ses rituels, ses centres d’intérêt et sa maladresse sociale démesurée, Andy Stitzer est de toute évidence affublé d’un léger syndrome d’Asperger ; il n’en faut pas plus pour lui pourrir l’existence dès qu’il s’agit d’approcher une femme qui lui plaît…

Maîtriser les règles du langage social est, pour tout Aspie, un incessant parcours du combattant ; autant dire que l’étape suivante, celle de la sexualité, est un véritable Everest paraissant impossible à atteindre. La première fois étant rarement une réussite (même, et surtout, chez les personnes « normales » !), elle peut être assez traumatisante pour des personnes autistes. A travers l’humour, l’exemple d’Andy est quand même assez révélateur ; après deux échecs (très) douloureux, sa confiance en soi complètement écroulée, Andy a préféré se rabattre sur des situations moins angoissantes et bien ordonnées, en évitant tout contact social. Solution compréhensible, mais qui, à long terme, aggrave ses angoisses. Et cela ne s’arrange pas, car vivre en Californie est un vrai supplice pour sa libido réprimée. Des jolies filles partout, des panneaux publicitaires coquins qui le persécutent… Andy a de la chance dans son malheur, de se trouver trois copains qui vont l’aider à reconquérir confiance en soi, séduction et virilité. En théorie tout du moins, car en pratique, les résultats seront moins glorieux : virées en boîte, séance d’épilation du torse, speed dating, prise de contact avec l’allumeuse locale (Elizabeth Banks)… rien n’y fait. Andy ne comprend pas les codes en usage du langage sexuel et finit toujours avec des résultats piteux. Cependant, sa condition particulière a beau le désavantager pour les conquêtes amoureuses, elle lui donne un avantage unique par rapport à ses collègues et amis : ces derniers, archétypes du mâle obsédé et immature, en finissent même par l’envier. La virginité accidentelle serait une source de sagesse ? 

Le film, avec beaucoup de justesse derrière les gags « pouet-pouet », finit même par se montrer plus subtil qu’on ne le pensait dès lors qu’il évoque la drôle de romance entre Andy, le grand enfant en perte de confiance, et Trish, la (grand-)mère célibataire au grand coeur. A son contact, notre héros se découvre une qualité d’écoute et d’affection qu’il ne se connaissait pas ; et, tout simplement, il sort de sa coquille grâce à elle, fait face à ses angoisses (synonyme de laisser enfin derrière lui jouets et jeux vidéo). Andy se découvre même une fibre paternelle inattendue, en arbitrant à sa façon les conflits entre Trish et sa fille Marla (Kat Dennings), en pleine explosion adolescente. Restera donc le cap fatidique de la première nuit, un challenge auquel Andy accepte de se mesurer en fixant une règle qui le rassure (les « 20 premiers rendez-vous »), même si cela ne va pas aller sans complications et malentendus. Il osera enfin faire l’aveu difficile après un magistral vol plané à vélo, à travers une affiche suggestive. Et bien entendu, tout ira bien qui finira bien. Une belle histoire d’amour, et de joyeuses nuits sous la couette avec Trish, devenue sa femme. Bien joué, Andy ; en pareil cas, rien ne servait de courir, il fallait juste partir à point ! Si seulement la réalité pouvait être aussi satisfaisante pour les Aspies, la sexualité moderne étant hélas plus souvent vue comme synonyme de compétition, possession et obligation de performance…

 

s-richard-strauss-asperger

… Strauss, Richard (1864-1949) :

Complétant une série de musiciens de légende cités dans cet abécédaire, le cas de Richard Strauss viendrait confirmer la théorie selon laquelle beaucoup d’entre eux auraient vécu avec le syndrome d’Asperger. Théorie qui circule sans toujours être bien soutenue, sur les sites et forums recensant les personnalités supposées atteintes du syndrome. Ayant su faire le lien, au tournant du 19ème et du 20ème Siècles, entre modernité et tradition de la grande musique symphonique allemande, Richard Strauss marqua ce siècle de son empreinte musicale grâce à SALOME, LE CAVALIER A LA ROSE… et (déclenchant chez le cinéphile le souvenir d’images célestes inoubliables du 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick), l’ouverture de son poème symphonique AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, d’après l’oeuvre de Friedrich Nietzsche. On profitera de l’occasion pour rappeler que Richard Strauss n’avait aucun lien de parenté avec Johann Strauss, auteur du BEAU DANUBE BLEU également associé au film de Kubrick. On s’amusera, au risque de se répéter, de la coïncidence : l’oeuvre d’un philosophe cité en ces pages comme possible Aspie a inspiré une si belle musique à un compositeur supposé lui aussi Aspie, pour être concrétisée en images par un cinéaste très probablement lui-même Aspie… 

On remarquera aussi, hélas, qu’à l’instar d’un Nietzsche, Richard Strauss se vit reprocher d’avoir été lié (bien malgré lui) à l’idéologie nazie. Il faut cependant nuancer ce propos ; au contraire de Nietzsche, récupéré après son décès par les idéologues du Reich et ne pouvant évidemment pas se défendre, Strauss, lui, vécut les heures sombres du nazisme. Il en souffrit personnellement, et ne fut pas le « collaborateur » idéal d’un régime qu’il détestait. Il accepta certes un poste de prestige au début du règne d’Hitler, mais tenta de s’y opposer, espérant défendre ainsi la grande culture allemande de la barbarie et la déculturation nazie, position similaire à celle d’un Carl Gustav Jung dans le domaine de la psychiatrie. Cette situation ne fut pas bénéfique à Strauss. Sur sa personnalité, et les raisons pour lesquelles on suppose qu’il a été Aspie, les explications manquent, malheureusement… Autant l’oeuvre de Strauss est connue, célébrée et étudiée, autant les informations sur l’homme lui-même sont bien vagues. Tout juste apprend-on ça et là que Strauss, qui, en bon compositeur, ne vécut que par et pour sa musique, donna l’impression d’être un homme peu sociable, un être  »désagréable » selon l’avis de Gustav Mahler.

Il naquit à Munich en 1864, dans le monde de la musique : son père, Franz Strauss, était le principal joueur de cor à l’Opéra de la Cour de Munich. Ce père fut son modèle, celui qui lui enseigna la musique dès son très jeune âge ; sans être un prodige comme Mozart, l’enfant Richard Strauss fut en tout cas un surdoué, auteur de sa première composition à l’âge de six ans, et continuera de composer jusqu’à la fin de sa vie. Enfant, Strauss assistait aux répétitions de son père à l’Orchestre de la Cour de Munich, et suivra une instruction musicale privée en théorie et orchestration. A l’âge de 8 ans, il suivait les leçons de violon données par Benno Walter, le cousin de son père, à l’Ecole Royale de Musique. Deux ans plus tard, Strauss découvrit pour la première fois les opéras de Richard Wagner, LOHENGRIN et TANNHAÜSER. Wagner sera ainsi l’autre figure de référence de son éducation musicale, ce qui, à l’époque, n’était pas forcément bien vu… Le père de Wagner, très conservateur, était férocement opposé à la musique du maître d’oeuvre du CREPUSCULE DES DIEUX : interdiction pour son fils d’étudier ce dernier ! Ce n’est qu’à 16 ans que Richard Strauss put obtenir une partition de TRISTAN ET YSEULT ; il regrettera toujours l’hostilité de son père pour Wagner, tout en respectant l’héritage musical paternel, privilégiant l’emploi de cors dans ses compositions.

En 1882, Richard Strauss, à 18 ans, donna la première performance de son CONCERTO POUR VIOLON EN RE MINEUR accompagné par Benno Walter. Il entra la même année à l’Université de Munich, étudiant la philosophie et l’histoire de l’art. Après de brèves études à Berlin, Strauss devint l’assistant chef d’orchestre d’Hans von Bülow, impressionné par sa SERENADE composée à l’âge de 16 ans. Grâce à ce dernier, Strauss apprit l’art de la conduite orchestrale, en observant ses répétitions (avait-il une mémoire photographique ?). Bülow démissionna en 1885 de l’orchestre Meiningen, et Strauss lui succéda à sa demande. Suivant les enseignements paternels, les premières compositions de Strauss étaient très influencées par les oeuvres de Robert Schumann et Felix Mendelssohn. Les succès musicaux de ses oeuvres firent de lui un des compositeurs des plus appréciés ; toujours entre tradition et modernisme, Strauss fait preuve d’une grande beauté expressive dans ses compositions. DON JUAN (1887), MACBETH (1888), MORT ET TRANSFIGURATION (1889), TILL L’ESPIEGLE (1894), AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA (traduisant bien l’intérêt de Strauss pour l’oeuvre philosophique de Nietzsche, en 1896), DON QUICHOTTE (1897), UNE VIE DE HEROS (1898), SINFONIA DOMESTICA (1903), UNE SYMPHONIE ALPESTRE (1911)… Strauss se lancera aussi dans la composition d’opéras : GUNTRAM (1892) et FEUERSNOT (1901) furent mal accueillis, mais son adaptation de la pièce d’Oscar Wilde, SALOME, sera un triomphe en 1904. Richard Strauss épousa la soprano Pauline de Ahna, le 10 septembre 1894. Autant le caractère de Strauss était difficile à cerner, autant celui de Pauline était affirmé – et redoutable. Une vraie cantatrice « à l’ancienne », selon les témoignages : une femme irascible, bavarde, autoritaire, excentrique, et ne mâchant pas ses mots. Malgré son caractère difficile, Pauline restera une grande source d’inspiration pour son mari (qui préférait la voix soprano à toutes les autres – un homme d’habitudes ?). Les Strauss donnèrent l’impression d’être un couple heureux, et en tout cas soudé, même s’il arriva au compositeur de mettre en scène les conflits du couple dans ses oeuvres : notamment dans INTERMEZZO (1922) ; manière détournée, pour lui, d’exprimer en musique ce qu’il n’arrivait peut-être pas à exprimer autrement ? Qui peut savoir… Les Strauss eurent un fils, auquel ils donnèrent le nom du père de Richard : Franz, né en 1897. Celui-ci épousera en 1924 Alice von Grab, une jeune femme juive, dans une cérémonie catholique et auront deux enfants, Richard et Christian. Une bru et deux petits-fils pour lesquels Strauss, le « vieil homme désagréable », luttera au crépuscule de sa vie.  

Il y eut une autre rencontre décisive dans la vie de Richard Strauss : celle du poète, dramaturge et écrivain autrichien, Hugo von Hofmannstahl. Ce précurseur de l’existentialisme, très influencé par les écrits de Freud et Nietzsche, fut le librettiste des grands opéras de Strauss : ELEKTRA (1906), le mythique CHEVALIER A LA ROSE (1909), ARIANE A NAXOS (1912), LA FEMME SANS OMBRE (1914), HELENE D’EGYPTE (1927), et ARABELLA (1932). La correspondance entre les deux amis, particulièrement fournie, ne laisse aucun doute : c’est grâce à Hoffmanstahl que Strauss sut se libérer de la lourde influence wagnérienne pour se réinventer totalement, et remplacer l’écriture linéaire des histoires de ses opéras par la thématique de l’ »éternel retour » nietzschéen. Malheureusement, la mort d’Hoffmanstahl mit fin à cette association fructueuse, dans des circonstances dramatiques. L’écrivain mourut d’un arrêt cardiaque le 15 juillet, deux jours après le suicide inexpliqué de son fils Franz (encore ce prénom…), alors qu’il allait prendre la tête du cortège funéraire. Strauss, profondément perturbé par la perte de son ami, traversa une période de crise d’inspiration, ceci alors même que l’Allemagne connaissait de graves bouleversements politiques.

Strauss avait 68 ans quand Adolf Hitler et le Parti Nazi arrivèrent au pouvoir en 1933. Début de douze années terribles pour l’Allemagne, l’Europe, et pour le compositeur… Strauss, qui n’avait jamais été très impliqué ni intéressé par la politique de toute sa vie, ne rejoignit jamais le Parti Nazi, et évita autant que possible les distinctions et réceptions officielles des nouveaux maîtres de l’Allemagne. Malheureusement pour sa réputation, il accepta, du moins au début, de coopérer avec le régime ; Hitler admirait sa musique autant que celle de Wagner désormais associées aux « grandes messes » nazies. Le compositeur y vit sans doute l’occasion de promouvoir l’art et la culture allemandes qu’il défendait. Il dut certainement vite déchanter… Cette coopération était aussi, et surtout, motivée par le besoin de protéger sa bru et ses petits-enfants, décrétés juifs selon les lois raciales, des persécutions ; Strauss espérait aussi utiliser son nom, sa réputation, pour protéger et diriger les musiques interdites par le Reich : ce qu’il fit ainsi en faveur des compositeurs comme Mahler, Mendelssohn ou Debussy. Dans son journal privé, Strauss exprimait tout son dégoût et son mépris pour les Nazis. Particulièrement Goebbels, qui le lui rendait bien, ne maintenant avec Strauss qu’une fausse cordialité, toute politique : le prestige de Strauss servait ainsi de « façade » culturelle idéale. Sur décision de Goebbels, Strauss accepta malgré lui le poste de président de la Chambre de la Musique du Reich. Une décision vite intenable. Le vieux Strauss put, dans un premier temps du moins, multiplier les provocations envers ses maîtres : en tentant de diriger des musiques des compositeurs bannis par la censure, et en travaillant avec l’écrivain Stefan Zweig, sur l’opéra LA FEMME SILENCIEUSE. Il y eut une première à Dresde en 1935 ; Strauss insista pour que le nom de Zweig (de confession juive) soit sur l’affiche, ceci à la grande colère d’Hitler et Goebbels. L’opéra fut interrompu après trois représentations, puis définitivement interdit sous le IIIe Reich. Le 17 juin 1935, le compositeur écrivit une lettre à son ami Zweig, interceptée par la Gestapo : « Croyez-vous que je sois, dans chacune de mes actions, guidé par la pensée que je suis « Allemand » ? Supposez-vous que Mozart était consciemment « Aryen » quand il composait ? Je ne reconnais que deux types de personnes : ceux qui ont du talent, et ceux qui n’en n’ont aucun. » La lettre, envoyée à Hitler, poussa Strauss à démissionner de son poste de la Chambre de Musique. Zweig dut bientôt s’exiler, et se suicidera au Brésil en 1942. En public, le nom du compositeur resta cependant associé à la propagande nazie : son OLYMPISCHE HYMNE ouvrit les Jeux Olympiques de Berlin en 1936. La relation apparente de Strauss avec les Nazis lui attira les critiques d’autres musiciens de prestige (Toscanini en tête), ceux-ci ne pouvant comprendre que Strauss cherchait avant tout à protéger sa famille, par tous les moyens possibles.

En 1938, Alice fut arrêtée à la résidence de Strauss, à Garmisch-Partenkirchen. Le compositeur put la sauver à temps des camps de concentration. Il composa cette même année FRIEDENSTAG, un opéra pour la paix, une critique à peine voilée du IIIe Reich. Quand Hitler déclenchera la 2ème Guerre Mondiale, l’opéra ne fut plus joué. Les persécutions continuaient, de plus en plus violentes avec la mise en oeuvre de la Solution Finale. Strauss se rendit au camp de concentration de Terezin/Theresienstadt, sinistre « escale » pour les déportés (dont de nombreux artistes et intellectuels) avant Auschwitz, pour tenter de libérer la mère d’Alice, Marie von Grab, en vain. Strauss écrivit aux SS pour libérer les autres enfants de Marie, mais ses lettres furent ignorées. Strauss demanda la protection d’Alice et ses petits-enfants par von Schirach, le Gauleiter de Vienne, lors de l’emménagement de sa famille en 1942. En 1944, Alice et son fils Franz furent enlevés par la Gestapo, et emprisonnés pour deux nuits, alors que Strauss s’était absenté. Il put cependant les ramèner à Garmisch, où ils furent en résidence surveillée. Pour rajouter au cauchemar, Strauss vit les bombardements détruire ses chers opéras, dont celui de Munich. Ce fut dans ce contexte tragique qu’il composa METAMORPHOSES, inspiré par Goethe, y exprimant toute sa tristesse de voir la grande culture allemande dévastée. Enfin, le cauchemar nazi prit fin au printemps 1945 ; Strauss écrivit dans son journal : «La plus terrible période de l’histoire humaine touche à sa fin, le règne de terreur de douze ans de bestialité, d’ignorance et d’inculture sous l’égide des plus grands criminels, le règne durant lequel les 2000 ans d’évolution culturelle de l’Allemagne connurent leur déchéance.» Arrêté par les soldats américains à sa résidence de Garmisch, Strauss fut heureusement reconnu par le Lieutenant Weiss, un musicien, et aussitôt protégé. Dans l’unité stationnant à Garmisch, un autre musicien enrôlé, le joueur de hautbois John de Lancie, connaissait aussi son oeuvre ; en réponse à sa demande, Strauss composera le CONCERTO POUR HAUTBOIS avant la fin de l’année.

Les dernières années de Richard Strauss furent ce qu’on appella son « Eté Indien » : un remarquable regain créatif, de 1942 jusqu’à sa mort. Les épreuves de la guerre et du nazisme furent le dernier combat du compositeur, malgré l’âge, la fatigue et l’amertume ; il revint ainsi sous le feu des projecteurs grâce à METAMORPHOSES, le CONCERTO POUR HAUTBOIS, et sa dernière oeuvre, marquée par la Mort : QUATRE DERNIERS LIEDER. Il y citera le thème de son poème symphonique MORT ET TRANSFIGURATION, symbolisant ainsi son accomplissement spirituel. Richard Strauss mourut à Garmisch, le 8 septembre 1949. Georg Solti dirigea l’orchestre des funérailles. Le trio chantant le CAVALIER A LA ROSE s’écroula en larmes, avant de se reprendre. Pauline rejoignit son époux, décédant huit mois plus tard. Richard Strauss laissa derrière lui un impressionnant héritage musical, faisant de lui le plus grand compositeur de la première partie du 20ème Siècle, et le plus grand maître de l’opéra, depuis Wagner, salué comme il se doit par des grands du nom de Glenn Gould ou Pierre Boulez.

Dans la culture populaire, l’héritage de Richard Strauss connut une seconde vie inattendue, le Cinéma combinant à merveille le pouvoir des images et de la musique… Merci donc à Stanley Kubrick de nous avoir fait redécouvrir Strauss et l’ouverture d’AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, intitulée « L’Aube », devenu le thème musical officiel de son 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Le morceau a depuis été largement réutilisé, jusqu’à la parodie, des milliers de fois. Kubrick était tout à fait conscient de la thématique nietzschéenne du morceau, que l’imagerie populaire a quelque peu déformé en l’associant à l’apparition de Dieu, de la Vie, ou de l’exploration spatiale. L’oeuvre musicale de Strauss ne se limite pas à ZARATHOUSTRA, et les cinéastes ont aussi su puiser dans d’autres compositions. On peut les entendre dans des films aussi divers que FITZCARRALDO de Werner Herzog, L’ANNEE DE TOUS LES DANGERS de Peter Weir, THE HOURS de Stephen Daldry… Et, on n’y échappera pas, Steven Spielberg, a utilisé (sur les indications de son défunt ami Kubrick) un passage du CAVALIER A LA ROSE dans la musique d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, clairement reconnaissable dans la scène où David et Joe arrivent à Rouge City, sur le pont.

Cf. Glenn Gould, Stanley Kubrick, Gustav Mahler, Friedrich Nietzsche, Steven Spielberg 

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (2ème partie)

S, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (2ème partie) dans Aspie s-charles-schulz-asperger

… Schulz, Charles M. (1922-2000) :

Il était une fois, un garçon et son chien… et leur dessinateur. Charles M. Schulz, ou la preuve que l’on peut travailler toute sa vie pour des « cacahuètes » dans son domaine de prédilection, et créer un univers très personnel, plein d’humour, de poésie et de fulgurances philosophiques, devenant ainsi un conteur universel, rien qu’en alignant quatre petits dessins par jour pendant près de cinquante ans. Le tout en restant d’une discrétion extrême, malgré la reconnaissance du public. Les nombreuses interviews qu’il accorda de son vivant confirment une évidente timidité du dessinateur, qui fut aussi un grand anxieux comme son alter ego de papier Charlie Brown. A tel point qu’on peut tout à fait supposer que, vu sa façon de parler et de se tenir durant ces conversations enregistrées, Schulz avait le fameux syndrome d’Asperger.

Fils d’immigrés allemands et norvégiens, Charles Monroe Schulz naquit à Minneapolis, Minnesota, et fut élevé dans le même état, à Saint Paul. Il passa une enfance paisible, manifestant très tôt un talent précoce pour le dessin. Son oncle le surnomma « Sparky », d’après le cheval Spark Plug du comic strip BARNEY GOOGLE de Billy DeBeck ; un signe du destin de dessinateur de comic strip qui attendait Schulz. Celui-ci aimait particulièrement dessiner le chien de la famille, Spike, un pointer blanc tacheté de noir qui adorait manger broches et punaises. Grâce à Spike, Schulz envoya son premier dessin de presse alors qu’il n’était qu’un gamin : ce fut un dessin de Spike envoyé à RIPLEY’S BELIEVE IT OR NOT ! (connue en France dans de nombreux magazines pour la jeunesse, sous le titre LE SAVIEZ-VOUS ?), populaire franchise compilant faits et anecdotes étranges et loufoques… Spike inspirera bien sûr Snoopy à Schulz ; bien des années plus tard, Schulz donnera à son toutou un frère moustachu et indépendant, justement nommé Spike.

Schulz passa une scolarité normale, sautant deux classes de l’école élémentaire. L’adolescent très timide vit ses dessins pour l’almanach de son lycée rejetés. Sur la photo de fin d’année, Schulz apparaissait comme un jeune homme très calme, au regard rêveur très « Aspie », véritable incarnation de Charlie Brown. En 1943, Schulz rejoignit les drapeaux, engagé dans la 20th Armored Division en Europe ; le voilà chef d’escadron d’une unité de combat à la mitraillette calibre 50 – ceci, tout en suivant des cours par correspondance à l’Art Instruction Inc. Schulz resta loin des combats, et son seul fait d’armes sembla tout droit sortir d’une de ses histoires : à la toute fin du conflit, il oublia de charger sa mitraillette, et tomba sur un soldat allemand qui se rendit tout de suite ! Rentré à Minneapolis en 1945, il fut lettreur pour un magazine catholique de comics, TIMELESS TOPICS. En juillet 1946, il travailla à Art Instruction Inc. pour réviser et classer les leçons soumises par les élèves. Il y travailla quelques années et fit ses premiers dessins professionnels : notamment, LI’L FOLKS de 1947 à 1950 pour le St. Paul Pioneer Press. Il y utilisa pour la première fois le nom « Charlie Brown », le nom d’un collègue enseignant de l’Art Instruction Inc., pour créer divers personnages de gamins, et un chien « proto-Snoopy ». Il tenta de syndiquer LI’L FOLKS par la Newspaper Enterprise Association - ce qui aurait fait de lui un fournisseur indépendant du syndicat, chose rare à l’époque, mais l’affaire échoua. LI’L FOLKS s’arrêta en janvier 1950, interrompu par le Pioneer Press. Schulz contacta United Features Syndicate pour continuer la parution des LI’L FOLKS. Mais entretemps, Schulz avait développé un comic strip (utilisant quatre cases, au lieu d’une, pour les dessins de presse habituels), et le syndicat préférait cette version. PEANUTS fit ses grands débuts le 2 octobre 1950 dans sept journaux. Après un démarrage lent, PEANUTS obtint un succès immense, devenant la référence absolue au fil des ans du comic strip – influence dépassant son cadre d’origine. Les PEANUTS accapareront bientôt Schulz qui n’aura plus guère le temps de dessiner autre chose (IT’S ONLY A GAME 1957-1959, YOUNG PILLARS 1956-65 dans une publication liée à l’Eglise de Dieu). Schulz signa aussi les illustrations des deux volumes de KIDS SAY THE DARNDEST THINGS d’Art Linkletter, et une collection de lettres de Bill Adler, DEAR PRESIDENT JOHNSON. PEANUTS sera publié quotidiennement dans 2600 journaux, 75 pays et 21 langues. La vente des strips, le merchandising, les publicités vaudront à Schulz un confortable revenu annuel entre 30 et 40 millions de dollars. Schulz dessinera sans interruption pendant cinquante années, pratiquement sans interruption.

Schulz suivait chaque jour la même routine de travail : tout d’abord, manger un beignet à la confiture ; puis éplucher le courrier avec sa secrétaire ; et enfin, se mettre à écrire et dessiner le strip du jour, le fruit d’une patiente cogitation pouvant prendre aussi bien cinq minutes que plusieurs heures. Il n’a jamais utilisé d’assistants, encreurs ou lettreurs, pour faire son travail à sa place. Schulz, influencé par les maîtres américains du dessin « strip » (Milton Caniff, Bill Mauldin, George Herriman, Roy Crane, Elzie C. Segar, Percy Crosby…) sut s’en affranchir pour donner à PEANUTS son propre style, ses thémes personnels. Luthérien, membre de l’Eglise de Dieu puis Méthodiste, Schulz incluait souvent ses réflexions sur la religion dans ses dessins, se définissant comme un « humaniste laïc ». Dans PEANUTS, Linus (le gamin au doudou) représentait son côté spirituel. La vie de Schulz, bien que réglée par des routines de vie assez paisibles, connut évidemment de grands changements, et quelques épreuves qui le mirent à mal. Il souffrit toute sa vie de crises de dépression, qu’on devine liées à certains évènements dramatiques de sa vie. Particulièrement en 1966, où Schulz perdit son père, et vit le studio qu’il avait fondé huit ans plutôt être détruit par un incendie. Il divorça de sa première femme, Joyce, dont il avait eu quatre enfants, en 1972. Il épousa Jean Forsyth Clyde l’année suivante. Ils s’étaient rencontrés alors que Jean emmenait sa fille au hockey sur glace - un sport que Schulz adorait, en bon natif du Minnesota (les sports sur glace sont d’ailleurs omniprésents dans PEANUTS). En dehors d’un incident (une tentative manquée de kidnapping de sa femme en 1988), la vie de Charles Schulz resta d’une tranquillité idéale pour réaliser ses dessins ; une flopée de récompenses et de distinctions venant reconnaître la valeur de son travail. Il continua, malgré la maladie de Parkinson et le cancer, à dessiner jusqu’au 14 décembre 1999, date de son dernier PEANUTS annonçant sa retraite. Schulz mourut dans son sommeil le 12 février 2000, d’une attaque cardiaque. Les collègues et émules cartoonistes lui rendirent unanimement hommage, le 27 mai 2000, en incluant les personnages de PEANUTS dans leurs strips du jour.

 

b-charlie-brown dans or not Aspie ?

Il faut bien sûr glisser ici quelques mots sur Charlie Brown : bien que Schulz se soit défendu d’en avoir fait son alter ego, affirmant que tous les personnages de PEANUTS représentaient un aspect de sa personnalité, Charlie n’en reste pas moins un personnage très autobiographique, un petit garçon timide, inquiet d’un rien, et facilement déprimé – et probablement « Aspie » fictif. Un « loser » permanent, attendrissant… et très maladroit (cette peste de Lucy Van Pelt s’amusant toujours à le faire tomber au moment du « kick » fatidique des matchs de foot américain !). Beaucoup d’éléments biographiques (les parents, les premiers amours, les copains…) de Charles Schulz sont cachés dans le personnage de Charlie, ayant trouvé ainsi le moyen de s’exprimer par le dessin. Et, bien sûr, en bon Aspie, Schulz resta très attaché au souvenir de son animal familier. Avec Snoopy, le beagle rêveur, refaisant le monde allongé sur le toit de sa niche, c’est un monde à part entière qui mériterait bien un essai à part…

 

s-peter-sellers-asperger

… Sellers, Peter (1925-1980) :

Ce n’est un secret pour personne, les grands acteurs ont souvent une réputation méritée d’être des angoissés chroniques. Et les acteurs spécialisés dans la comédie semblent l’être encore plus, jusqu’à connaître de terribles accès de dépression, qui peuvent saboter complètement leur vie. Le cas de Peter Sellers, le génial comédien anglais aux mille visages, interprète du Docteur Folamour, de Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), l’Inspecteur Clouseau (les PANTHERE ROSE), Chance le Jardinier (BEING THERE / BIENVENUE MISTER CHANCE), constitue l’exemple extrême. Reconnu de son vivant comme l’un des meilleurs acteurs du 20ème Siècle, un génie de la comédie capable de faire rire en un instant les spectateurs du monde entier, Sellers resta une énigme pour les biographes comme pour ses proches. Il fascinait par son aptitude à se fondre complètement dans les personnages qu’il interprétait. Lui-même avait conscience de cette aptitude unique. Craignant souvent de devoir être lui-même en public, Sellers semblait ne pas exister en dehors des caméras. Son cas nous intéresse ici d’autant plus que certains de ses personnages, socialement inadaptés, ont des traits «Aspies» partiels (Hrundi V. Bakshi dans LA PARTY) ou absolus (le jardinier de BIENVENUE MISTER CHANCE). Dans la réalité, ce roi de la comédie montrait un tout autre visage : profondément anxieux, terriblement névrosé, capable de terribles sautes d’humeur, dépressif, il pouvait se montrer odieux avec son entourage, et commettre de nombreuses erreurs de jugement. Sans vouloir en tirer des conclusions définitives, on peut tout à fait imaginer que le comédien souffrit d’un syndrome d’Asperger évidemment non diagnostiqué…

Peter Sellers naquit le 8 septembre 1925 à Southsea près de Portsmouth, en Angleterre. Un vrai enfant de la balle, ses parents étaient des gens du spectacle. Son vrai nom était Richard Henry Sellers, mais ses parents, William « Bill » et Agnes « Peg », lui firent un étrange cadeau en l’appelant toujours «Peter», du nom de leur fils, mort à la naissance l’année précédente. Sellers eut souvent à vivre avec le « souvenir » de morts hantant sa vie. Outre le fait de porter le prénom d’un frère mort, Sellers conservait chez lui une gravure d’un illustre ancêtre, Daniel Mendoza, un pugiliste du 18ème et 19ème Siècle qui révolutionna l’art de la boxe, ancêtre de sa mère. Le visage de Mendoza ornait même le logo de production de Sellers. Un troisième mort hantait aussi Sellers : Dan Leno, comédien de music-hall, décédé en 1904, et dont Sellers se persuadait qu’il venait le conseiller sur ses choix de rôles…. Difficile, on s’en doute, de rester totalement sain d’esprit en rivalisant avec des morts.

Les Sellers voyageaient beaucoup, ce qui perturbait leur fils, qui monta sur les planches dès ses cinq ans. Ancienne danseuse, Peg poussera sans arrêt son fils à suivre une carrière de comédien, contre l’opinion de Bill, plus distant de son fils. Peter Sellers était un enfant très timide, complètement dominé par cette mère étouffante, une relation peu saine qui perdura jusqu’à l’âge adulte. Très bon élève (mais jugé paresseux) à l’école catholique privée St. Aloysius de Londres, Sellers subira cependant la discrimination des professeurs et des camarades, sa mère étant juive. Très sensible à l’antisémitisme, Sellers ripostera à sa façon en imitant bien plus tard les nazis, dont le fameux DOCTEUR FOLAMOUR de Stanley Kubrick. Il accompagna ses parents dans leurs tournées, tout en étudiant au collège, où il s’amusa vite à faire des imitations des animateurs de la radio, et développa un talent pour l’improvisation. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le College dut évacuer à Cambridgeshire ; Peg n’autorisa pas son fils à aller seul là-bas, ce qui mit fin à sa scolarité. Les Sellers quittèrent Londres pour Ilfracombe, dans le Devon, où son oncle dirigeait le Victoria Palace Theatre. Sellers fit tous les petits boulots du théâtre, tout en jouant sur scène, et put étudier en coulisse le jeu d’acteurs prestigieux comme Paul Scofield. Le jeune Sellers développa ainsi une exceptionnelle faculté de mémorisation pour les accents, le phrasé, la gestuelle, et la musique. Excellent joueur de batterie, il rejoignit des orchestres, puis l’ENSA, pour divertir les troupes ; contre l’avis de maman Sellers, il intégra la RAF en septembre 1943. Ne pouvant devenir pilote en raison d’une mauvaise vue, Sellers auditionna pour le GANG SHOW du chef d’escadron Ralph Reader, une troupe de spectacle de la RAF grâce à laquelle il put voyager en France, en Allemagne après la guerre… et en Inde (« Birdy num num ! »). Le talent d’acteur comique du sous-officier Sellers était déjà là, excellant dans les imitations d’officiers militaires « stiff upper lip » dont le Group Captain Mandrake, dans FOLAMOUR, sera l’incarnation.

Avec la fin de la guerre, Sellers fut démobilisé et rentra travailler en Angleterre. Il reprit une carrière théâtrale et musicale, période de vaches maigres. En 1948, il auditionna à la BBC, faisant ses débuts à la télévision dans NEW TO YOU. Frustré, il contacta le producteur radio de la BBC Roy Speer, en faisant semblant d’être Kenneth Horne, star du show MUCH BINDING IN THE MARSH. L’insolent Sellers sut convaincre Speer de l’engager, et il devint un nom familier de la radio. Il rencontra d’autres comédiens : Michael Bentine, Harry Secombe et Spike Milligan, ses copains du futur GOON SHOW, ou THE GOONS. Sellers rencontra et épousa l’actrice Anne Howe, et ils auront un fils et une fille : Michael et Sarah. Le premier travail de Sellers au cinéma fut de doubler l’acteur mexicain Alfonso Bedoya, dans le film LA ROSE NOIRE. Le GOON SHOW démarra le 28 mai 1951 : après un démarrage honorable, l’émission comique devint un véritable phénomène de société, un show à l’humour absurde « so british » qui influencera beaucoup les Monty Python. Grâce à ses improvisations, ses imitations, et la création de personnages récurrents (le lâche Major Bloodnok, le génie du crime Hercules Gryptype-Thynne, Bluebottle, le vieillard Henry Crun…), Sellers y devint une vedette. Avec le succès de l’émission, le cinéma s’intéresse vite à Sellers. Une occasion inratable, les comédies britanniques étant à leur apogée grâce à des films comme NOBLESSE OBLIGE ou L’HOMME AU COMPLET BLANC avec le grand Alec Guinness, un maître du déguisement à l’écran. Ce fut justement avec ce dernier que Sellers joua, après un second rôle remarqué dans ORDERS ARE ORDERS, dans le triomphal TUEURS DE DAMES en 1955. Le succès du film, et la diffusion télévisée des Goons, ne suffirent pas cependant à Sellers. A cette époque, Sellers trouvait que sa carrière ne décollait pas, et son ménage commença à subir les effets de ses angoisses. Il consulta l’astrologue Maurice Woodruff. Peter Sellers prendra malheureusement des décisions par la suite des décisions malencontreuses, semblant incapable d’avoir un jugement clair des relations humaines ordinaires. L’influence de Woodruff, insistant pour qu’il évite les soins ordinaires après ses ennuis cardiaques, aura des effets dramatiques sur le long terme. En attendant, UP THE CREEK (1958) lança vraiment Sellers au cinéma, ce que confirmèrent l’année suivante ses succès dans I’M ALL RIGHT JACK (APRES MOI, LE DELUGE) et LA SOURIS QUI RUGISSAIT (où il joue trois rôles, dont celui de la grande duchesse Gloriana du Grand Fenwick). Le GOON SHOW se termina, alors qu’Hollywood avait remarqué ce comédien au physique passe-partout capable de plier de rire des salles entières. Le succès sera souvent au rendez-vous, au détriment du reste.

En 1960, Sellers joua le Docteur Ahmed el Kabir dans la comédie romantique d’Anthony Asquith, THE MILLIONAIRESS (LES DESSOUS DE LA MILLIONNAIRE), pour une seule raison : Sophia Loren. Persuadé d’être amoureux de la sublime italienne, Sellers lui fit la cour, en pure perte, tout en se disputant avec sa femme, sous les yeux des enfants pris à partie. Leur mariage ne survivra pas aux subites crises de colère de Sellers, et le couple divorça bientôt. Après une nomination aux BAFTA pour WALTZ OF THE TOREADORS, Peter Sellers rencontra Stanley Kubrick, qui lui offrit le rôle de l’écrivain manipulateur Clare Quilty dans LOLITA ; une collaboration des plus fructueuses, Sellers appréciant réellement sa collaboration avec le cinéaste, lui ayant offert un personnage bien plus inquiétant qu’ à l’ordinaire. Après le décès de son père, Sellers quitta l’Angleterre, ne parlant presque plus à sa mère. A Hollywood, un nouveau rôle mémorable l’attend : Blake Edwards l’engagea pour remplacer Peter Ustinov dans le rôle du gaffeur-né inspecteur Jacques Clouseau, calamiteux policier français de LA PANTHERE ROSE ; Sellers créa littéralement le personnage de A à Z, son accent, ses bévues et sa panoplie reconnaissables entre tous, éclipsant les autres stars du film, David Niven et Claudia Cardinale. Un triomphe.

Sellers retrouva Kubrick pour DOCTEUR FOLAMOUR : ce dernier voulait lui confier quatre rôles – le président Muffley, le Docteur Folamour, le Captain Mandrake et le Major King Kong. Mais Sellers se sentit incapable de jouer le dernier rôle, un pilote texan. Il se présenta un jour sur le plateau la jambe plâtrée, incapable de monter dans le décor du bombardier. Kubrick dut donner le rôle à Slim Pickens. Sellers fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS pour ses trois interprétations, dont l’halluciné ex-savant nazi à la perruque blonde repris par ses anciens réflexes fanatiques (« Mein Führer ! Je peux marcher !! »). Puis il retourna dans la peau de Clouseau avec A SHOT IN THE DARK (QUAND L’INSPECTEUR S’EMMÊLE), chef-d’oeuvre de précision burlesque de Blake Edwards, appelé à la rescousse en remplacement d’Anatole Litvak. Edwards et son scénariste William Peter Blatty remanièrent le scénario pour en faire un « Clouseau », sans aucun doute le meilleur de la série. Mais sur le plateau, la relation Edwards-Sellers se dégrada : les deux hommes ne se parlant que par notes interposées, tandis que Sellers se disputant aussi avec les autres comédiens. Le comportement de Sellers sur les tournages se fera de plus en plus erratique à partir de cette époque, l’acteur gagnant une réputation de devenir ingérable. En cette année 1964, Sellers rencontra la ravissante actrice suédoise Britt Ekland : ce fut un coup de foudre et un mariage éclair… mais leur relation privée tourna vite au cauchemar. La belle Britt attirait le regard des hommes, rendant Sellers jaloux, anxieux et paranoïaque. Sellers commença le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT du maître Billy Wilder. Cela aurait dû être une fabuleuse collaboration, qui avorta totalement. Ayant pris des poppers pour passer une nuit torride avec sa femme, Sellers fut victime de huit attaques cardiaques en trois heures. Il crut voir un ange s’adresser à lui, alors qu’il était en réanimation… Il dut abandonner le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT, à la grande colère de Wilder. Il reprit les tournages à la fin de l’année, mais l’accident avait gravement affecté sa personnalité, de plus en plus hypocondriaque. Avec le succès de QUOI DE NEUF, PUSSYCAT ? de Clive Donner (1965), écrit par Woody Allen, avec Peter O’Toole, Romy Schneider, Capucine et Ursula Andress, Sellers, une nouvelle fois excellent dans le rôle du professeur Fritz Fassbender, était un symbole des « swinging sixties » venues d’Angleterre. En privé, la naissance de Victoria, la fille de Sellers et Britt Ekland, ne calma pas la situation. Ils tournèrent ensemble AFTER THE FOX de Vittorio De Sica, un cauchemar pour l’actrice : Sellers fit des scènes terribles en public, l’accusant de n’avoir aucun talent et l’insultant sans raison, jusqu’à devenir violent. Le tournage de CASINO ROYALE, parodie de James Bond, fut un chaos absolu (sept réalisateurs différents !) ; Sellers se disputait avec Orson Welles et quitta abruptement le tournage, avant la fin. Les problèmes du couple Ekland-Sellers, une « atroce imposture » selon elle, atteinrent le point de rupture. Leur film LE BOBO fut un échec cinglant. Quand Peg eut un grave accident cardiaque, Sellers refusa de la voir à l’hôpital ; elle décéda, le laissant accablé de remords sur sa conduite. Il divorça finalement d’avec Britt Ekland en décembre 1968. Pour sourire un peu, il nous reste heureusement les souvenirs des films de cette fin de décennie : l’inoubliable LA PARTY (1968) de Blake Edwards, où Sellers créa l’irrésistible Hrundi V. Bakshi, et I LOVE YOU, ALICE B. TOKLAS (LE BAISER PAPILLON) où son personnage découvre les joies de la culture hippie et de l’amour libre. 

Après avoir ruiné sa vie privée, Peter Sellers traversa une période de grave dépression dans les années 1970. Sa popularité baissa après une série d’échecs, dans des films où il semblait être absent (HOFFMAN, WHERE DOES IT HURT ?, GHOST IN THE NOONDAY SUN, THE GREAT MCGONAGALL…). Sellers épousa une top model de 23 ans, Miranda Quarry, en 1970, un mariage qui ne tint pas et finit une nouvelle fois en divorce  ; il sortit un temps en 1973 avec Liza Minnelli, sans plus de bonheur. Il accepta finalement, à contrecoeur, de rejouer Clouseau pour Blake Edwards dans trois nouveaux films : des cartons assurés au box-office, et des comédies hilarantes… mais sa relation avec Edwards ne s’améliora pas pour autant : de nouveau, des colères et des disputes houleuses. Sellers fut une nouvelle fois nominé aux Golden Globes pour THE PINK PANTHER STRIKES AGAIN (QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE, 1976). Il fréquenta l’actrice Lynne Frederick – une nouvelle relation malheureuse, aggravée par l’alcool et la toxicomanie. Il subit un nouvel accident cardiaque en mars 1977. Et il continuait de refuser toute aide professionnelle pour ses problèmes émotionnels et mentaux. Ce fut à cette époque qu’il fit son étonnante confidence à Kermit la grenouille dans LE MUPPET SHOW (« Je n’existe pas…« ). Avec Blake Edwards, les relations s’apaisèrent enfin un peu, le cinéaste lui offrant le rôle principal de son ’10′ / ELLE ; s’il refusa, il accepta de faire une apparition dans le film, coupée au montage final, leur dernière collaboration, en 1979. Cette année-là fut le chant du cygne de Sellers : après le bide d’un PRISONNIER DE ZENDA sans intérêt, Sellers se rattrapa magistralement en incarnant Chance le Jardinier, « l’homme qui n’existe pas » de BEING THERE (BIENVENUE MR. CHANCE) de Hal Ashby. Pour Sellers, ce fut le rôle de sa vie ; il obtint une pluie méritée de récompenses (dont le Golden Globe) et de nominations (notamment à l’Oscar). Les derniers mois de Peter Sellers furent amers. Son dernier mariage s’effondra encore : il avait commencé à préparer le retrait de Lynne Frederick de son testament ; Sellers, plein de regrets sur sa conduite passée, se réconcilia avec son fils. Après son dernier (et oubliable) film, LE COMPLOT DIABOLIQUE DU DOCTEUR FU MANCHU, Sellers fut terrassé par une ultime attaque cardiaque en Suisse, et il décèda le 24 juillet 1980 à Londres. Le règlement de l’héritage se fit en faveur de Lynne Frederick ne laissa que des miettes aux enfants de l’acteur. Michael Sellers mourut d’une attaque cardiaque…. le 24 juillet 2006, la même date que son père. Une coïncidence étonnante de plus, ponctuant tristement la vie pleine de dédoublements de l’insaisissable comédien.

On signalera, pour les curieux, l’existence d’une très intéressante « biopic » datée de 2004, consacrée à Peter Sellers : THE LIFE AND DEATH OF PETER SELLERS (MOI, PETER SELLERS). C’est un autre grand comédien « caméléon », l’australien Geoffrey Rush, qui redonne vie à Sellers de façon particulièrement convaincante.

Cf. Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), Chauncey Gardner (BEING THERE/BIENVENUE MR. CHANCE) ; Stanley Kubrick

 

s-george-bernard-shaw-asperger

… Shaw, George Bernard (1856-1950) : 

« Ma façon de plaisanter, c’est de dire la vérité. C’est la blague la plus drôle au monde. »

George Bernard Shaw, le dramaturge et écrivain irlandais, était célèbre pour son humour cinglant, à la source de citations et aphorismes qui continuent de faire le bonheur des connaisseurs. Mais l’auteur de PYGMALION n’avait pas limité sa carrière à de simples bons mots : anticonformiste né dans une époque de grand conformisme, il fut non seulement un brillant et prolifique écrivain, mais aussi un critique social implacable de la bonne société britannique. Shaw, en près d’un siècle d’existence, devint une figure majeure du monde culturel britannique, un esprit d’une logique à toute épreuve, n’hésitant pas à manier l’ironie et la provocation – quitte à s’attirer les foudres du public en défendant souvent des points de vue contestables. Personnage singulier à plus d’un titre, capable aussi de s’entêter aussi jusqu’à l’erreur, George Bernard Shaw a vu son nom apparaître dans des publications régulières sur le syndrome d’Asperger, parfois aux côtés d’autres illustres figures de la littérature irlandaise, tels que William Butler Yeats et James Joyce. L’Irlande, terreau idéal pour les écrivains Aspies ? Le sujet reste évidemment une simple hypothèse…

George Bernard Shaw naquit à Dublin, le seul garçon des trois enfants d’un marchand en grain, et d’une chanteuse professionnelle. On sait, de l’enfance de Shaw, qu’il garda une horreur absolue de l’école durant tout le reste de sa vie, ayant pris en haine l’éducation rigide et répressive de l’époque, avec les punitions corporelles en vigueur. Une prison, et «la mort de l’esprit et de l’intellect», voilà comment il définissait le système éducatif. Sa jeunesse fut aussi marquée par la séparation de ses parents, alors qu’il n’avait que seize ans ; les mauvaises affaires financières du père, touché par l’alcoolisme, avaient dû mener à la rupture. Sa mère vécut avec son professeur de voix, George Vandeleur Lee, et partit pour Londres avec ses filles ; le jeune Shaw resta à Dublin avec son père, travaillant sans enthousiasme comme employé dans un bureau de vente immobilière. Vers ses vingt ans, George Bernard Shaw questionna sa conscience religieuse, et exerça son besoin de logique aux dépens de celle-ci. Il ne faisait aucun doute pour lui que les enseignements doctrinaires de l’Eglise d’Irlande étaient complètement absurdes, et en conclua qu’il était  »un athée malgré lui« . Il se méfiera toute sa vie de la religion et des croyances, refusant sur son testament qu’un quelconque mémorial prenne la forme d’une croix, symbolisant pour lui un instrument de torture. Refuser ainsi la religion chrétienne, quand on est irlandais, est une sacrée provocation. Shaw n’en restera pas là, loin s’en faut.

En 1876, Shaw rendit visite à sa mère à Londres, et ce passionné de lecture fréquenta les librairies et la salle de lecture du British Museum. Ce fut à cette époque qu’il commença à écrire ses premiers romans. Mais ceux-ci furent rejetés. George Bernard Shaw ne commença à vraiment gagner sa vie qu’en tant que critique musical, en 1885 : après avoir été le nègre de Vandeleur Lee (critique musical du journal Hornet), Shaw rejoignit la Pall Mall Gazette, signant ses textes sous le pseudonyme « Corno di Bassetto » (« Cor de Basset » !), puis sous la signature « GBS », dans plusieurs périodiques. Shaw devint vite un féroce critique des conventions du théâtre victorien, artificiel et hypocrite à ses yeux, et n’hésitait pas à incendier un acteur réputé comme Sir Henry Irving, coupable à ses yeux de réduire arbitrairement les pièces de Shakespeare, une coutume de l’époque. Il devint aussi très populaire grâce à ses critiques et essais sur la musique, notamment celle de Wagner, qu’il savait faire apprécier au public grâce à son écriture vive et pleine d’humour. A cette époque, George Bernard Shaw développa sa conscience politique ; il prit fait et cause pour la classe ouvrière, la seule à être spoliée dans un système démocratique injuste à ses yeux : selon lui, les ouvriers vivaient dans une pauvreté abjecte faisant d’eux des exploités ignorants et apathiques, rendus incapables de voter intelligemment. Ayant la médiocrité en horreur, Shaw, sans doute influencé par les oeuvres de Nietzsche, croyait que des « surhommes » pourraient corriger cette défaillance politique, avec assez d’intelligence et d’expérience pour gouverner correctement. Il affirmait aussi qu’une « reproduction élective » (qu’il appellera, faute d’un meilleur terme, « eugénisme shawien »), reposant sur une « force vitale », menait les femmes à choisir les hommes les plus capables de leur donner des enfants supérieurs. Influencé par Henry George, Shaw conclut par ailleurs que la propriété privée et l’exploitation de la terre pour un profit personnel était une forme de vol, et qu’il fallait une distribution équitable des ressources naturelles, contrôlées par les gouvernements pour le bien commun. Sous l’influence de ses lectures, il devint un fervent Socialiste, et rejoignit en 1884 la Société Fabienne, organisation de la classe moyenne créée pour promouvoir le socialisme par des moyens pacifiques. Il y rencontra Charlotte Payne-Townshend, qu’il épousera en 1898. Leur mariage ne fut jamais consommé, mais Shaw aura cependant de nombreuses relations adultères… encouragé en cela par sa femme ! D’un commun accord, ils n’eurent ni enfants, ni relations sexuelles.

Durant toute la fin du 19ème Siècle, George Bernard Shaw devint une plume des plus prolifiques, s’engageant dans des causes qui lui tenaient à coeur, entre l’écriture de ses pièces et romans. En 1886, par exemple, il rédigea et diffusa une pétition en faveur du pardon des ouvriers anarchistes arrêtés (et exécutés) à tort pour le Massacre de Haymarket Square, à Chicago (une manifestation pacifiste qui dégénéra par la faute des policiers de Chicago, qui avaient ouvert le feu sur la foule…). Seul Oscar Wilde la signa, parmi les écrivains contactés par Shaw. Il s’investit dans des activités sociales, politiques et philanthropiques, sous l’égide de la Socité Fabienne. Ses premières pièces (LA PROFESSION DE MADAME WARREN, CANDIDA, L’HOMME AIME DES FEMMES…) jouées dans les années 1890 connurent un très grand succès. Elles révolutionnèrent le théâtre de l’époque : Shaw n’était pas du tout porté à la frivolité, mais glissait dans ses comédies l’expression de ses vues morales, politiques et économiques, parlant avant tout de questions sociales. Il fut l’auteur de 63 pièces, et d’innombrables romans, critiques, pamphlets et essais. Shaw laissera une correspondance phénoménale, estimée à plus de 250 000 lettres : une moyenne qu’on peut estimer à plus de 3000 lettres par an, soit 8 lettres par jour, sur des décennies. Shaw fut l’ami d’un très vaste ensemble de personnes fameuses, à travers les décennies : il correspondit ainsi souvent avec Lord Alfred « Bosie » Douglas (compagnon d’Oscar Wilde), Ellen Terry (grande actrice du théâtre londonien), H.G. Wells, G.K. Chesterton, le révolutionnaire irlandais Michael Collins, le compositeur Edward Elgar… Shaw fut aussi un très grand ami de T.E. Lawrence, Lawrence d’Arabie, qu’il aida à faire paraître LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Shaw compta aussi plus tard, parmi ses amis, Albert Einstein… et Harpo Marx, qu’il rencontra un jour où celui-ci faisait du nudisme !!! En dehors de ses activités d’écrivain et d’homme engagé, Shaw eut aussi le temps de développer un autre centre d’intérêt très poussé pour la photographie, dont il se fera un ardent défenseur.

Au début du 20ème Siècle, les pièces de Shaw gagnèrent en maturité - CESAR ET CLEOPÂTRE (1898), HOMME ET SURHOMME (1903, relecture ironique de Nietzsche), LA COMMANDANTE BARBARA (1905), LE DILEMME DU DOCTEUR (1906). Il exprima aussi à cette époque des vues qui, aujourd’hui, feraient scandale. Qu’il fut végétarien, opposé à la vivisection et aux sports violents, passe encore. Par contre, sa détestation des charlatans le fit prendre une position contradictoire, lorsqu’il s’opposa à une campagne de vaccination contre la variole, maladie qui avait pourtant failli le tuer en 1881. Shaw avait l’idiotie en horreur, on le sait, mais ses raisonnements, influencés par les croyances admises à l’époque, défendaient une vision eugéniste qui, aujourd’hui, ne passe plus. En toute bonne conscience, le dramaturge émit même publiquement des opinions provoquant aujourd’hui le malaise : il imaginait la fabrication de « chambres léthales« , dans lesquelles on éliminerait les « faibles » avec un « gaz mortel mais humain« … Avant d’en arriver à une conclusion hâtive, il faut se rappeler que George Bernard Shaw était un provocateur qui aimait bien mettre à l’épreuve l’intelligence de ses interlocuteurs. C’était un satiriste qui pouvait utiliser ces arguments pour « piéger » ceux qui prenaient ce genre de raisonnements trop au sérieux… au risque de jouer avec le feu, admettons-le. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Shaw d’après 1945 aurait tenu ce type de raisonnement (qui, répétons-le, était lié à des idées reçues très répandues au début du 20ème Siècle).

Shaw était à son sommet créatif en ce début de siècle : sa comédie irlandaise JOHN BULL’S OTHER ISLAND (1904) fit tellement rire le Roi Edward VII qu’il en cassa sa chaise ; FANNY’S FIRST PLAY (1911) et le fameux PYGMALION (1912) furent des triomphes. Malgré le succès, Shaw refusa des revenus conséquents pour toute adaptation musicale de son oeuvre, après une mauvaise expérience d’ARMS AND THE MAN devenu une opérette allemande, THE CHOCOLATE SOLDIER (1908), qu’il détestait. La célèbre comédie musicale de Broadway MY FAIR LADY (qui fit l’objet d’une fastueuse adaptation cinématographique avec la merveilleuse Audrey Hepburn) était en fait basée sur l’adaptation cinéma de PYGMALION datée de 1938. Installé désormais à Ayot St. Lawrence, un village du Hertfordshire en Angleterre, George Bernard Shaw rédigea en 1912 le GUIDE DE LA FEMME INTELLIGENTE EN PRESENCE DU SOCIALISME ET DU CAPITALISME, et aida à fonder le magazine New Statesman, toujours sous l’égide de la Société Fabienne. Durant la 1ère Guerre Mondiale, le dramaturge osa aller contre l’opinion commune en s’opposant à celle-ci. Il s’opposa aussi à l’exécution du diplomate, poète et révolutionnaire irlandais Sir Roger Casement, accusé de trahison envers la Couronne en 1916. Après la Guerre, Shaw verra sa foi en l’Humanité plutôt amoindrie. Il continuera à supporter le socialisme et le pacifisme, mais se montrera inconscient du danger naissant des dictatures européennes. Parfois même très mal informé, le grand écrivain n’évitera pas d’ailleurs de susciter le ridicule et le ressentiment du public. Ses opinions sur la spiritualité, exprimées dans EN REMONTANT A MATHUSALEM, son « Pentateuque Métabiologique », s’exposeront aussi au feu nourri des critiques. En revanche, SAINTE JEANNE (1923) fera l’unanimité ; son rêve de longue date d’écrire sur Jeanne d’Arc aboutira à son chef-d’oeuvre. Il refusera les titres honorifiques et les titres de chevalier qu’on lui proposa, mais accepta, en se faisant tirer l’oreille, le Prix Nobel de Littérature, sur l’insistance de Charlotte. Il acceptera le prix, sous la condition que la récompense financière soit utilisée à faire traduire l’oeuvre de Strindberg en anglais. Shaw, une décennie plus tard, sera aussi récompensé de l’Oscar du Meilleur Scénario pour le film PYGMALION, en 1938. Ce qui fit de lui le seul récipiendaire du Prix Nobel et de l’Oscar. Statuette qui servait, chez lui, de presse-papier ou de cale pour la porte de sa maison d’Ayot St. Lawrence…

Les années 1930 marqueront le déclin de Shaw ; l’âge aidant, Shaw et son épouse pourront profiter de sa renommée pour effectuer nombreux voyages à travers le monde. Ses pièces (TROP VRAI POUR ËTRE BEAU, LA MILLIARDAIRE…), elles, marquèrent de l’avis général un certain affaiblissement. Il suscita la controverse en se rendant en URSS en 1931, répétant son soutien à Staline après avoir rencontré personnellement celui-ci. Il encouragea même, ensuite, à la radio, des ouvriers américains à aller travailler en Union Soviétique. Des centaines d’américains s’y rendirent… quant à savoir combien en revinrent après avoir découvert la réalité du système stalinien, c’est une autre affaire. Le grand homme s’obstinera dans l’erreur, persuadé que les récits d’atrocités, de régime totalitarisme et de famine (l’Ukraine, en 1933) liées à Staline n’étaient que calomnies. Ce qui lui vaudra des critiques bien senties, de la part d’un Bertrand Russell par exemple, sur cet entêtement à vouloir défendre un système représentant à ses yeux l’idéal de sa vision politique. Le grand dramaturge demeura cependant, malgré ces opinions critiquables, une figure éminente du monde culturel britannique. Les dernières années furent marquées par un nouveau refus de devenir chevalier honoré par le gouvernement britannique, et surtout par la mélancolie ; ses derniers écrits montraient bien, après les horreurs de deux guerres mondiales, une perte de foi de Shaw en l’Humanité. Une curiosité intellectuelle toujours vive, aussi, lorsqu’il rejoignit à 91 ans la British Interplanetary Society. Une chute fatale dans son jardin, alors qu’il cueillait des prunes sur une échelle, causa une défaillance rénale qui l’emporta à l’âge de 94 ans. Ses cendres et celles de Charlotte, décédée en 1943, furent versées dans les sentiers et autour de la statue de Sainte Jeanne dans leur jardin.

Cf. Albert Einstein, Thomas Edward Lawrence, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell

 

s-lisa-simpson-184x300

… Simpson, Lisa (des SIMPSONS – voix en VO de Yeardley Smith, en VF d’Aurélia Bruno) :

Bienvenue à Springfield, foyer de la célèbre famille Simpson, fidèle au poste depuis maintenant un bon quart de siècle : Homer, le papa glouton, alcoolique et paresseux, et clown de la famille ; Marge, la maman au foyer dévouée, stressée, souvent rabat-joie et rétrograde, mais toujours aimante ; et leurs trois enfants, Bart, le cancre absolu, et ses deux soeurs, Lisa et Maggie, la petite dernière qui ne dit rien mais n’en pense pas moins. Lisa (de son vrai prénom Elisabeth Marie Simpson), du haut de ses huit ans, est l’extra-terrestre de la famille : cultivée, sensible, intelligente et très raisonneuse, elle ne semble pas avoir grand chose en commun avec ses parents (surtout Homer, l’incarnation absolue de l’idiot américain absolu) ni avec son turbulent grand frère. La petite fille aux cheveux en étoile et à la robe rouge, s’y sent souvent incomprise, à juste titre. Les épisodes la mettant en valeur la mettent souvent en conflit avec ses parents, son frère, ou les citoyens de Springfield, une belle bande de mous du bulbe toujours prompts à déclencher une émeute au lieu de réfléchir. Au vu de ses centres d’intérêt, de son comportement atypique (même dans un univers de dessin animé), et de ses difficultés à se faire comprendre de ses proches, on en vient à se demander si Lisa est « juste » une surdouée précoce, ou une très jeune Aspie.

Lisa est la première de sa classe et la meilleure élève, chez les filles de l’école. Ce qui ne la rend pas spécialement populaire (ça, c’est la spécialité de Bart le clown indécrottable). En règle générale, la sérieuse Lisa se sent souvent rejetée. Ses prises de position très affirmées entrent souvent en conflit avec le conformisme de l’ »american way of life », Lisa trouve un certain réconfort à rencontrer des gens, dont des célébrités, qui partagent ses gouts et ses convictions : Richard Gere, Paul et Linda McCartney, Stephen Hawking, Stephen Jay Gould, etc. Parmi ses modèles et héros, on retrouve des originaux, des non-conformistes, dont quelques-uns sont ou ont peut-être été Aspies : la poétesse Emily Dickinson, Bob Dylan (elle a déjà été chanteuse folk contestataire, et a interprété avec sa grand-mère Mona BLOWIN’IN THE WIND), Steve Jobs (Lisa adore les produits de la marque « Mapple »), et nombre de musiciens, philosophes, scientifiques, artistes…

Bouddhiste et végétarienne affirmée, Lisa est une militante-née pour les grandes causes humanitaires, pacifistes, écologistes, etc. Généralement très calme, elle connaît cependant quelques «pétages de plombs», généralement causés par l’attitude d’Homer et Bart à son égard. Il lui arrive aussi de connaître de sévères crises dépressives, et de se sentir le plus souvent négligée, particulièrement par son père à qui elle reproche constamment ses échecs paternels. Dans la famille, Lisa reste l’épicentre moral, celle vers qui on se tourne dès qu’une situation échappe à tout contrôle. Ses jugements sont toujours justes et sûrs, même si la fillette en tire une fierté excessive jusqu’à jouer les  »mademoiselle je-sais-tout ». Dans ces cas-là, ses objections critiques sont souvent interrompues par un « file dans ta chambre, Lisa ! » définitif.

Lisa a un Q.I. exceptionnel : 159, la marque d’une surdouée. Ceci grâce à l’héritage génétique de sa grand-mère paternelle, de Marge, et de toutes les femmes de la famille Simpson (les hommes étant condamnés par la même génétique loufoque à tous devenir des crétins et des losers !). Elle devra quand même se méfier de sa petite soeur, qui serait encore plus intelligente qu’elle… Lisa est une passionnée aux connaissances encyclopédiques dans de nombreux domaines : science, histoire, mathématiques, littérature, philosophie, musique (spécialement le jazz saxophone), etc. Conséquence de ces connaissances et expertises, Lisa emploie souvent un phrasé très élaboré, proche des Aspies, contrastant avec le langage courant de sa famille. Elle a aussi une expression toute personnelle : le  »meh » dédaigneux (là encore souvent adressé aux bêtises de Bart ou d’Homer).

On a beau être surdouée, on reste une petite fille qui adore jouer à la poupée… Lisa adore les siennes, les Malibu Stacy, mais enrage quand elle découvre le caractère sexiste de ces simili-Barbies. Ses autres hobbies récurrents : jouer du saxophone, lire les romans des « Baby-sitters détectives », les magazines « Wired » ou « Junior Skeptic Magazine », préparer des projets scientifiques pour l’école… Et se tordre de rire avec Bart devant les frasques de Krusty le clown, et du dessin animé Itchy & Scratchy, version gore de Tom & Jerry. Bien que non-violente et pacifiste, Lisa adore ces cartoons sanglants, philosophant même dessus à l’occasion… Quand elle ne se lance pas dans une grande cause lui tenant à coeur, elle mène (souvent en tandem avec Bart) des enquêtes à la Sherlock Holmes pour résoudre les mystères incessants qui s’abattent sur Springfield… mais la réalité des SIMPSONS étant très « élastique » et absurde, les faits sont souvent à l’inverse de ses conclusions logiques. Par ailleurs, Lisa est très maladroite en sport, activité qu’elle déteste ; seuls trouvent grâce à ses yeux le hockey sur glace, et surtout l’équitation (la vue d’un cheval la fait craquer instantanément). Lisa est aussi redoutable dans les débats d’opinion, et les sujets politiques la passionnent. Un jour, elle sera même la première femme Présidente des Etats-Unis. Respect pour la miss !

Comme de nombreux Aspies, Lisa est une solitaire, même s’il faut nuancer le propos. Elle n’a que peu d’amis à l’école, apparemment à cause de son statut de première de la classe. De nombreux épisodes voient Lisa, complexée par un sentiment d’infériorité permanent, cherchant à être l’amie d’une camarade de classe ou d’une fillette plus «cool», plus riche, plus jolie, etc. qu’elle : situation familière à de nombreux enfants en difficulté… Lisa traîne cependant souvent avec les copains de Bart. Surtout ce loser pleurnichard de Milhouse Van Houten, qui a le béguin pour elle, alors qu’elle ne s’intéresse pas du tout à lui… Même si elle n’a que 8 ans, Lisa a déjà une vie sentimentale chaotique : elle a eu le benêt Ralph Wiggum, et la grosse brute Nelson Muntz, pour amoureux, avec des résultats calamiteux. D’autres potentiels amoureux (comme Colin, le petit irlandais apparu dans le long-métrage des SIMPSONS) ont été souvent découragés par la bêtise d’Homer ou les frasques de Bart. Dans le futur, Lisa va rompre ses fiançailles avec un bel anglais, Hugh Parkfield. Elle a eu aussi un mentor : le jazzman Murphy les Gencives Saignantes, qui lui a appris à jouer du saxophone, et qui est décédé au tout début de la série. En fait, son meilleur ami reste son grand frère, Bart. Malgré leurs chamailleries permanentes, ces deux-là s’adorent et se complètent à merveille ! Tout comme elle adore ses parents, malgré leurs énormes défauts.

Pour atténuer quand même un personnage qui, autrement, serait insupportable si elle n’avait que des qualités, les créateurs de la série n’ont pas oublié que Lisa est aussi une fillette avec des défauts, des erreurs de son âge. Elle a un béguin pour les jeunes acteurs nommés Corey, ce qui lui cause des ennuis quand elle s’abonne à une hotline payante, elle se découvre accro aux jeux vidéo et en oublie ses chers devoirs… Et elle peut parfois mentir effrontément à ses parents, ou manipuler Bart, et le regretter amèrement par la suite. Cette drôle de fillette est devenue, à juste titre, un des personnages les plus aimés du show. Sa popularité, partagée avec Bart, doit beaucoup à l’interprétation de Yeardley Smith, comédienne au physique et à la voix de lutin qui a lutté dans sa vie contre une timidité extrême, et qui a su mettre le meilleur de sa personnalité dans le personnage. 

 

s-egon-spengler-harold-ramis-dans-sos-fantomes

… Spengler, Egon (joué par Harold Ramis dans GHOSTBUSTERS / S.O.S. FANTÔMES) :

Ah, nostalgie « geek » des années 1980… au même titre qu’un Doc Brown de RETOUR VERS LE FUTUR par exemple, Egon Spengler est un autre savant farfelu dont le profil correspond assez bien au syndrome d’Asperger. Membre fondateur éminent de l’agence S.O.S. Fantômes, Spengler est le troisième larron du groupe comprenant Peter Venkman (Bill Murray), Ray Stantz (Dan Aykroyd), bientôt rejoints par Winston Zeddemore (Ernie Hudson) pour débarrasser New York d’encombrants et dangereux ectoplasmes, poltergeists, spectres et autres démons qui pullulent à l’approche de la fin du monde. Fin du monde qui, si l’on en croit les deux films S.O.S. FANTÔMES réalisés par Ivan Reitman en 1984 et 1989, a déjà failli arriver deux fois.

Egon est la tête pensante du groupe, l’intello par excellence, reconnaissable immédiatement à ses lunettes cerclées le faisant ressembler à Harold Lloyd (ressemblance accentuée par le prénom homonyme d’Harold Ramis, également coscénariste des films). Si Egon reste quelque peu éclipsé par ses deux amis, il n’en est pas moins important. Son parcours a été étoffé dans les séries animées dérivées des films : ce docteur en philosophie, expert en paranormal (qu’il cherche à comprendre par des moyens purement scientifiques) accumule les excentricités depuis l’enfance. Ses ancêtres étaient paraît-il sorciers ; son intérêt personnel pour le paranormal date de l’époque, où, enfant, il a affronté et vaincu à deux reprises le Croque-mitaine en personne. C’est aussi durant l’enfance qu’il a développé un don certain pour le bricolage scientifique, s’exerçant à agrandir une moitié de ressort Slinky. Après ses études, Egon a aussi tâté de la médecine, en devenant médecin légiste pendant un temps, un domaine qui reste un de ses centres d’intérêt. Egon Spengler ne vit que pour et par son travail, ne s’accordant que quatorze minutes de sommeil par jour… Nul ne sait précisément comment il a rencontré Peter et Ray ; on sait cependant qu’en une occasion, Peter lui a sauvé la vie : Egon avait tenté, toujours au nom de la science, de s’auto-trépaner ; heureusement pour lui, son ami l’en a dissuadé…  On le sait aussi accro aux sucreries (notamment les redoutables biscuits Twinkies, son péché mignon), et grand collectionneur de spores, moisissures et autres résidus ectoplasmiques qui le fascinent. Entre les deux films, enfin, lorsque l’agence a dû fermer faute de clients, Egon est le seul à s’en être à peu près bien sorti, en supervisant des expériences comportementales. Ce qui n’est pas sans ironie, vu son peu d’expérience personnelle en la matière.

Egon a su exploiter son talent pour le bricolage scientifique. C’est lui qui a créé les célèbres packs à protons piégeant les fantômes récalcitrants, les détecteurs portables d’activité spectrale, les caisses de confinement des fantômes, les canons lanceurs de slime, et un appareil d’analyse cérébrale capable de montrer si une personne est possédée par un démon – ce qui est le cas de Louis Tully (Rick Moranis), très coincé comptable subitement « habité » par un chien des Enfers… En dehors de ces brillantes et peu banales compétences, Egon Spengler n’a qu’un intérêt très limité pour les relations humaines normales. Il est d’un sérieux absolu, et sa timidité fait de lui un Aspie fictif de premier plan. Tellement sérieux au point d’en paraître parfois rigide et fermé à la discussion, Egon reste imperturbable face aux attaques spectrales ; il faut dire qu’il est déjà naturellement « blindé » contre les vannes et les sarcasmes incessants de Peter… Même l’attaque d’un « big boss » surnaturel provoque chez lui des réponses détachées, très « Aspies ». Par exemple cette réponse typique de sa part, face au chaos provoqué par le Géant en Marshmallow venu ravager New York : «Négatif. La terreur annihile toutes mes facultés conceptuelles.»

Il préfèrerait presque la compagnie des spectres à celles des femmes, une espèce qui semble bien plus le déstabiliser… Lorsque la secrétaire de l’équipe, Janine (Annie Potts), lui fait des avances, Egon, tout intimidé, bafouille sur ses hobbies de collectionneur de champignons… Janine aura beau multiplier les appels, rien n’y fera, Egon reste dans son monde de sciences paranormales. La secrétaire des S.O.S. Fantômes, manifestant un penchant évident pour les hommes à lunettes, se rabattra sur Louis Tully dans le second film. Quant à savoir ce qu’est devenu Egon après celui-ci, hé bien… l’annonce d’un troisième opus imminent devrait apporter des réponses, les membres fondateurs de S.O.S. Fantômes, ayant maintenant atteint la soixantaine, vont probablement devenir les mentors d’une nouvelle génération. Egon Spengler pourra donc apprendre à ses élèves à ne jamais croiser les effluves. Ce serait mal.

Cf. Dan Aykroyd, Bill Murray

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (1ere partie)

S, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (1ere partie) dans Aspie s-oliver-sacks-asperger-293x300

… Sacks, Oliver : 

Figure familière du monde médical anglo-saxon, Oliver Sacks doit sa notoriété aux nombreux travaux qu’il a effectué dans le domaine de la neurologie et de la psychiatrie, et à ses best-sellers écrits suite à ses rencontres, effectuées durant son travail dans les grands hôpitaux américains. Affichant une liste impressionnante de diplômes, titres honorifiques et postes de prestige, le docteur Sacks a exploré les mystères du cerveau humain d’une façon peu orthodoxe. Ses ouvrages édités à travers le monde ont contribué à faire connaître au public les maladies et syndromes qui y sont liés : l’autisme, la maladie de la Tourette, la maladie de Parkinson, l’encéphalite léthargique, l’agnosie visuelle… et bien entendu, le syndrome d’Asperger. Cet homme très médiatique dans sa profession (ce qui lui vaut sa part inévitable de critiques) est peut-être bien lui-même atteint du syndrome d’Asperger… L’homme reste, malgré son immense savoir et son succès, d’une timidité maladive, d’une très grande discrétion et continue de suivre des habitudes quotidiennes solidement établies, ce qui correspondrait au profil type.

Oliver Sacks est né en 1933 à Londres, le dernier enfant d’un couple de médecins juifs (sa mère fut l’une des premières femmes chirurgiennes anglaises). Ce jeune garçon timide, passionné de chimie, et de médecine (grâce aux enseignements parentaux) fit l’Ecole de Saint Paul’s, et entrera au Queen’s College de l’Université d’Oxford, en 1951, d’où il sortira lauréat de diplômes en physiologie et biologie (BA en 1954), d’une Maîtrise en Arts et un BM BCh (le rendant qualifié pour pratiquer la médecine) en 1958. Il partira aux Etats-Unis, travailler au Mount Zion Hospital de San Francisco, et à l’UCLA. Avec quelques années d’avance sur les planantes sixties, Oliver Sacks, durant ses études à l’UCLA, prend diverses drogues, pour vivre des expériences transcendantales (qu’il décrira bien plus tard, en 2012, dans des articles et son livre HALLUCINATIONS). Sous amphétamines, Sacks aura l’illumination en lisant un ouvrage d’Edward Liveing, grand spécialiste britannique de la migraine au 19ème Siècle. Sacks suivra donc les traces de son prestigieux aîné, en écrivant sur ses observations de patients atteints de troubles neurologiques méconnus. Le premier livre rédigé par Sacks, édité en 1970, sera d’ailleurs intitulé MIGRAINE. Depuis 1965, Sacks vit à New York, où il pratique la neurologie. En 1966, membre du CenterLight Health System du Bronx de New York, Sacks consulte à l’Hôpital Beth Abraham, où il soigne un groupe de patients atteints d’encéphalite léthargique, une maladie rarissime apparue dans les années 1920. Les patients, conscients, sont incapables de bouger depuis des décennies. Sacks les traite avec un nouveau médicament, la L-Dopa, les aidant à se « réanimer ». Cette expérience sera la base de son second livre, écrit en 1973, AWAKENINGS (L’EVEIL). Le grand succès de ce livre fera date dans le milieu médical et dans le grand public ; à tel point qu’en 1990, un film homonyme de Penny Marshall en sera tiré. Le personnage du docteur Malcolm Sayer, alter ego fictif de Sacks, est joué par Robin Williams. Le travail de Sacks à Beth Abraham aida à créer la fondation à l’origine de l’Institute for Music and Neurologic Function (IMNF). Il y est conseiller médical honoraire.

Depuis 1966, Sacks a multiplié les postes de prestige dans de nombreux hôpitaux et cliniques : consultant en neurologie pour les foyers des Petites Soeurs des Pauvres à New York, membre des comités de l’Institut des Neurosciences et du Jardin Botanique de New York, consultant neurologue (de 1966 à 1991) au Centre Psychiatrique du Bronx, instructeur et professeur de neurologie clinique au College de Médecine Albert Einstein, professeur à l’Ecole de Médecine de l’Université de New York (de 1992 à 2007), professeur de neurologie et psychiatrie au Centre Médical de l’Université Columbia, il est finalement revenu en 2012 à l’Ecole de Médecine de l’Université de New York comme professeur de neurologie et consultant pour le centre d’épilepsie. Et, avec tout cela, il continue d’avoir son propre cabinet, et d’être membre des comités de l’Institut des Neurosciences et du Jardin Botanique de New York. Il a dû toutefois ralentir son rythme de travail depuis qu’un cancer de l’oeil droit lui a fait perdre une partie de sa vue.

A ces activités déjà bien remplies, se rajoute donc sa carrière d’écrivain (traduit en 25 langues), commencée avec MIGRAINE. Sacks écrit régulièrement des articles pour le New Yorker et le New York Review of Books, et pour de nombreuses autres publications. Cela a fait de lui un auteur à succès, plus qu’aucune autre personnalité dans le monde médical. Outre MIGRAINE et L’EVEIL, citons aussi L’HOMME QUI PRIT SA FEMME POUR UN CHAPEAU (1985), SEEING VOICES (DES YEUX POUR ENTENDRE, VOYAGE AU PAYS DES SOURDS, sorti en 1989), UN ANTHROPOLOGUE SUR MARS (1995), L’ÎLE EN NOIR ET BLANC (1997) et MUSICOPHILIA (2007). UN ANTHROPOLOGUE SUR MARS nous intéresse plus particulièrement car Sacks y consacre un chapitre important à Temple Grandin, professeur en sciences animales atteinte du syndrome d’Asperger dont nous avions déjà parlé. Sacks a donc contribué à faire connaître le syndrome au grand public, et encouragé Grandin à parler de sa vie avec ce handicap particulier. Le style littéraire de Sacks est reconnu pour non seulement éclairer les lecteurs sur des maladies et des handicaps méconnus, mais aussi pour sa grande poésie, son sens de la narration et la compassion pour les gens qu’il décrit. Ses oeuvres ont largement ont même fini par inspirer le grand dramaturge Harold Pinter, touché par la lecture de L’EVEIL, s’en inspira pour écrire en 1982 sa pièce A KIND OF ALASKA, et le compositeur Michael Nyman, qui a écrit un opéra sur L’HOMME QUI PRIT SA FEMME POUR UN CHAPEAU, en 1986. Son oeuvre d’écrivain a été largement récompensée : Sacks est ainsi le tout premier « Columbia University Artist » au campus Morninside Heights de l’université, pour son oeuvre reliant les arts et les sciences ; en 2000, l’IMNF l’a récompensé de son premier Music Has Power Award, « pour ses contributions remarquables au support de la musicothérapie et l’effet de la musique sur le cerveau et l’esprit humain ». L’IMNF lui a décerné le même prix en 2006. Sacks a aussi remporté en 2001 le Lewis Thomas Prize for Writing about Science.

Un pareil succès ne pouvait évidemment pas aller sans un certain lot de critiques et de jalousies professionnelles, des plus légitimes (des confrères de Sacks, comme Arthur K. Shapiro, ont travaillé sur les neurosciences avec autant d’acharnement, et ont beaucoup écrit, sans obtenir pour autant le même intérêt médiatique). Dans un corps professionnel connu pour sa rigueur, et sa relative fermeture à l’intérêt du public, la personnalité de Sacks et ses ouvrages provoquent aussi pas mal de grincements de dents. Le principal reproche adressé à Sacks étant, pour simplifier, que sa compassion pour ses malades et ses sujets d’observation lui servent d’alibi idéal pour se mettre en valeur. Les critiques les plus agressives font carrément de lui un montreur de phénomènes de foire. Le cinéaste Wes Anderson, déjà cité en ces pages, s’est gentiment moqué du personnage de Sacks à travers le docteur Walter Raleigh, incarné par Bill Murray dans THE ROYAL TENENBAUMS (LA FAMILLE TENENBAUM) ; un docteur manifestement perdu dans son monde de bizarreries neurologiques, sans doute lui-même un peu autiste et incapable de communiquer avec sa jeune épouse Margo (Gwyneth Paltrow), elle-même très probable Aspie…

Pour finir, le docteur Sacks semble avoir été un sujet parfait pour ses propres observations. Il est en effet atteint de prosopagnosie, un trouble l’empêchant de reconnaître ou mémoriser immédiatement les visages. Par ailleurs célibataire de très longue date, jamais marié, Oliver Sacks a reconnu avoir souffert toute sa vie d’une timidité maladive vécue comme un fardeau. Passionné par son travail (on peut du coup voir ses livres comme l’expression d’un centre d’intérêt poussé au plus haut point), homme d’habitudes (il nage chaque jour en piscine depuis des décennies) à l’élocution très spéciale (à la limite du bégaiement, ressemblant beaucoup à celle de Steven Spielberg) quand il est interviewé, le bon docteur Sacks serait certainement un Aspie que cela n’étonnerait personne.

cf. Wes Anderson, Temple Grandin, Bill Murray, Robin Williams ; Margo Tenenbaum  (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

s-lisbeth-salander-noomi-rapace-dans-millennium dans or not Aspie ?

… Salander, Lisbeth, des romans et films MILLENNIUM :

A héroïne unique, cas problématique…

Frêle, petite, émaciée, bardée de piercings et tatouages, Lisbeth Salander est devenue, grâce à la fameuse trilogie MILLENNIUM, une véritable icône héroïque pour les lecteurs des romans policiers de Stig Larsson. Trois livres (LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES, LA FILLE QUI RÊVAIT D’UN BIDON D’ESSENCE ET D’UNE ALLUMETTE, LA REINE DANS LE PALAIS DES COURANTS D’AIR) qui ont propulsé la littérature policière scandinave sur le devant de la scène, nous révélant les vilains secrets d’une société bien trop policée pour être honnête, et dont le succès doit beaucoup à cet étonnant personnage, une jeune femme « border line », géniale hackeuse asociale au look gothique punk reconnaissable au premier coup d’oeil. Une héroïne du 21ème Siècle dont la psychologie déroute ceux qui la croisent et inquiète ses ennemis. Lisbeth Salander a, depuis la sortie des romans, pris les traits au cinéma de Noomi Rapace (photo ci-dessus, dans les adaptations filmées en Suède), et de Rooney Mara (seconde photo) dans l’adaptation du premier livre par le grand David Fincher. Le personnage peut se vanter d’être la première super-héroïne venue de Suède depuis Fifi Brindacier (Pippi Langstrumpf), la fillette rouquine à la force démesurée imaginée par Astrid Lindgren. La comparaison peut paraître saugrenue, mais Fifi, véritable institution en Suède, fut en partie l’inspiratrice de Lisbeth, selon Stig Larsson, qui s’imagina ce qui aurait pu arriver à la fillette si elle avait grandi dans la Suède contemporaine. Une autre anecdote, bien plus triste et sinistre, est aussi à l’origine de la création de Lisbeth : adolescent, Larsson avait assisté au viol collectif d’une jeune fille nommée Lisbeth par trois de ses copains. N’ayant osé intervenir, il en était resté traumatisé, et dégoûté à jamais de la violence faite aux femmes. Les romans MILLENNIUM étaient donc pour lui l’occasion d’exorciser ce traumatisme à travers le parcours, en fiction, de son personnage.

Le comportement très étrange de cette jeune femme sans amis, sans famille, préférant de loin ses activités de hackeuse et d’enquêtrice à la compagnie des hommes laisse penser qu’elle est peut-être atteinte du syndrome d’Asperger… C’est une hypothèse posée dans les romans par le héros, le journaliste Mikael Blomkvist, et un autre personnage, Holger Palmgren, premier tuteur de la jeune femme. Hypothèse non confirmée par les professionnels, dans les romans. Les adversaires et ennemis de Lisbeth, eux, prennent moins de gants, et la traitent de «psychopathe», «schizophrène» et autres amabilités, pour la noircir aux yeux de l’opinion publique. Le profil psychologique et le comportement de la jeune femme ne correspondent pas, en fait, au «profil type Asperger», malgré certains traits communs. Et d’ailleurs, le comportement souvent très violent de Lisbeth, bien connu des lecteurs de la série, ne cadre pas avec celui-ci.

Je dois ici préciser que je n’ai jamais lu les romans en question, ni vu les films avec Noomi Rapace, ma seule source étant la « version Fincher » de Lisbeth. N’attendez donc pas ici que je fasse un comparatif entre les romans et les films, ou les deux interprétations du même personnage (incarné cela dit par deux remarquables comédiennes).

 

s-lisbeth-salander-rooney-mara-dans-millenium

Peu communicative, renfermée, rendue paranoïaque par une enfance traumatisante, Lisbeth est selon son défunt auteur une sorte de sociopathe d’un genre inédit, bénéficiant de circonstances atténuantes très particulières : un père violent, un internement en hôpital psychiatrique, et la mise sous tutelle décrétée par l’Etat suédois, sans autre forme de procès. Autant dire que la demoiselle a de bonnes raisons de se méfier de tout le monde, et surtout des autorités. Pour le bien de son enquête, Mikael Blomkvist doit l’ »apprivoiser » difficilement. Lisbeth, en dehors de son travail dans l’entreprise Milton Security, ne voit personne, si ce n’est une compagne occasionnelle, Myriam Wu. Lisbeth cultive l’ambiguïté sexuelle, ayant des rapports sexuels aussi bien avec celle-ci qu’avec Blomkvist, premier surpris des initiatives qu’elle prend… Lisbeth Salander brille par une intelligence acérée, bénéficiant d’une mémoire photographique parfaite. Autodidacte, elle a appris les mathématiques de très haut niveau, et s’est montrée capable de résoudre le théorème de Fermat en 3 semaines. Lisbeth met à profit son intelligence comme collaboratrice chez Milton Security, en créant et utilisant des logiciels complexes, pour enquêter (en toute illégalité) dans les systèmes et réseaux informatiques, devenant une légende dans la communauté des hackeurs. Guère de hobbies signalés dans son existence, si ce n’est peut-être sa maîtrise des arts de la boxe ; ancienne sparring-partner, la jeune femme à l’apparence frêle est une redoutable « castagneuse » quand le besoin s’en fait sentir, et une artiste de l’esquive.

Voilà pour les principaux traits pouvant la rapprocher du syndrome d’Asperger. Cependant, son comportement ne cadre pas vraiment. Il faut dire qu’elle traîne un lourd passé criminel, par la faute d’un père odieux : Zalachenko, ancien agent du renseignement militaire soviétique, et agent double protégé par la SAPÖ, les services secrets suédois. Cet affreux bonhomme battait la mère de Lisbeth ; et, à douze ans, celle-ci a décidé de rendre justice en incendiant son géniteur, brûlé à 80 %. Son internement et sa mise sous tutelle résultent d’une décision des services de la SAPÖ, craignant qu’elle ne révèle les secrets d’Etat liés à son père. La demoiselle est n’hésite devant rien pour punir particulièrement les hommes coupables de maltraitance envers les femmes – en commençant par l’avocat chargé de son dossier, qui abuse de sa fonction pour la violer. Lisbeth met au point une vengeance des plus brutales contre l’affreux bonhomme. Et elle n’hésitera pas à châtier brutalement d’autres crapules. Par ailleurs, rappelons que Lisbeth n’a pas vraiment de scrupules à pratiquer des activités ouvertement criminelles : piratage de données informatiques, manipulation de comptes bancaires, utilisation de fausses identités, chantage… Un comportement qui certes vise des personnages eux-mêmes criminels, mais qui ne colle pas avec le calme et le respect des règles propres aux Aspergers. L’ambiguïté de la part de Stig Larsson est délibérée, l’auteur rappelant que, bien avant que les évènements ayant « fait » Lisbeth aient eu lieu, celle-ci était une fillette brillante, mais asociale, déjà capable de se battre, en réponse à une situation de menace envers elle.

 

s-sam-et-suzy-jared-gilman-et-kara-hayward-dans-moonrise-kingdom

… Sam et Suzy (Jared Gilman et Kara Hayward), les deux enfants héros de MOONRISE KINGDOM :

Dans l’univers de Wes Anderson, qui nous est déjà familier en ces pages, Sam Shakusky et Suzy Bishop, les deux enfants héros de MOONRISE KINGDOM (sorti sur les écrans l’an dernier), ne détonnent pas le moins du monde. Tous deux, partis vivre la grande aventure dans l’île de New Penzance en ce bel été 1965, affichent en effet des caractéristiques ouvertement « Asperger ». Orphelin, Sam aime la peinture et les récits d’exploration ; un séjour au camp scout Ivanhoé devrait en principe le contenter, mais la réalité des corvées du camp l’ennuie au plus haut point. D’autant plus que Sam ne participe pas aux activités et n’aime pas ses jeunes camarades, qui le lui rendent bien… Ce jeune garçon taciturne, pas spécialement sympathique, a aussi le chic pour mettre à l’épreuve les adultes qui le prennent en charge : le chef Ward (Edward Norton) n’a aucune autorité sur lui, et ses derniers parents adoptifs, excédés, finissent par jeter l’éponge. Pour Sam, cela signifie de se retrouver devant « Action Sociale » (Tilda Swinton), fonctionnaire pète-sec qui devra le confier à l’orphelinat… Soit dit en passant : pour incarner Sam, le cinéaste Wes Anderson demanda au jeune Jared Gilman de s’inspirer du jeu de Clint Eastwood dans L’EVADE D’ALCATRAZ !

Sam n’a donc ni amis ni figure parentale fiable. Heureusement, il a rencontré Suzy (Kara Hayward, remarquable jeune comédienne), une gamine de son âge. Apparemment mieux intégrée et éduquée, grâce à ses parents avocats libéraux (Frances McDormand et l’indispensable Bill Murray), Suzy s’ennuie pourtant tout autant, ses parents débordés de travail la laissant avec ses insupportables petits frères. C’est durant une représentation de l’opéra de Benjamin Britten, NOYE’S FLUDDE (Noé et le Déluge, annonciateur de la tempête finale), à la paroisse locale, qu’ils vont se rencontrer et devenir les meilleurs amis du monde. Fins prêts à vivre la grande aventure dans l’île, Sam et Suzy organisent donc, un an après leur rencontre, une « grande évasion » mémorable. Evasion qui va aussi les révéler l’un à l’autre : après les serments d’amitié, viendra l’amour ! Nos deux drôles de tourtereaux vivent leur passage à l’âge adulte, déroutant des adultes brusquement rappelés à leur responsabilités. Ni le chef Ward, ni les parents Bishop n’étant très efficaces, pas plus que le patachon capitaine Sharp (Bruce Willis, dans un savoureux contre-emploi de ses rôles habituels).

Et tandis que les adultes s’affolent, nos deux gamins vivent l’aventure d’une vie, complètement coupés des réalités. On les découvre certes imaginatifs (ils rebaptisent le triste « Goulet de Marée au Mile 3,25″ du nom de « Moonrise Kingdom », le livre préféré de Suzy) et organisés, mais pas vraiment conscients du danger de leur fugue : s’aventurer dans une île sauvage, à l’approche d’une terrible tempête, alors qu’on a emporté que du matériel de camping, quelques livres, un tourne-dique et le chat de la famille n’est peut-être pas une si bonne idée, après tout… Et l’aventure est aussi entachée par la violence : une première rencontre avec les scouts de Ward se solde quand même par une agression aux ciseaux, et la mort du chien, mascotte des louveteaux. Heureusement, les choses vont s’améliorer, les scouts se rangeant finalement du côté des fugitifs ; un peu de rébellion à l’autorité adulte ne peut pas faire de mal, après tout ? Et ils y gagneront un mariage officieux (entre Aspies, on prend ces décisions-là très au sérieux), Sam étant même finalement adopté par le capitaine Sharp, après un périlleux sauvetage. Enfin un adulte en qui Sam peut avoir confiance, ce n’était pas trop tôt après toutes ces épreuves ! On espère pour nos deux héros que le passage à l’âge adulte ne sera pas trop décevant…

MOONRISE KINGDOM dégage un parfum nostalgique et très caustique, sous sa légèreté. On peut apprécier le film, comme une relecture très personnelle des contes de fées de l’enfance, revisités par le réalisateur de RUSHMORE et LA FAMILLE TENENBAUM. Nos deux jeunes héros étant les Petits Poucets / Chaperon Rouge partis en forêt déjouer les pièges qui les guettent, Madame Action Sociale faisant figure de méchante sorcière, et le capitaine Sharp étant l’héroïque équivalent du chasseur. Il n’échappera pas non plus aux connaisseurs des films d’Anderson que Sam et Suzy ressemblent respectivement aux personnages de Max Fischer (dans RUSHMORE) et Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM), eux-mêmes très Aspies. 

cf. Wes Anderson, Bill Murray ; Max Fischer (RUSHMORE), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

s-erik-satie-asperger

… Satie, Erik (1866-1925) : 

Dans les dictionnaires, on le classe comme compositeur et musicien, mais il préférait se qualifier de « phonométricien » (« quelqu’un qui mesure les sons »), après avoir été présenté comme « gymnopédiste »… Dire d’Erik Satie qu’il était un original est donc un bel euphémisme. Le compositeur des GYMNOPEDIES et des GNOSSIENNES, également écrivain et poète de premier plan, personnage emblématique de l’avant-garde musicale française et du mythique Montmartre de la Belle Epoque, précurseur de nombreux mouvements artistiques du 20ème Siècle, était un curieux personnage, malicieux (il adorait pratiquer les canulars), socialement maladroit, secret et mélancolique. Etudier le parcours de Satie, et les anecdotes sur son caractère, révèle à n’en pas douter un authentique Aspie.

Erik Satie est né en Normandie, à Honfleur ; son père, Alfred, était courtier maritime, sa mère, Jane Leslie, était une Ecossaise native de Londres. Lui et son frère Conrad furent élevés dans la religion anglicane. La famille emménagea à Paris pour suivre le père, devenu traducteur, alors qu’il n’avait que quatre ans. Jane mourut deux ans plus tard. Erik et Conrad furent renvoyés à Honfleur, chez leurs grands-parents paternels, chez qui Erik aura ses premières leçons de musique. Après la mort de la grand-mère en 1878, les deux frères revinrent à Paris chez leur père, remarié à Eugénie Barnetche, une professeur de piano. On n’échappe pas à son destin… même si le jeune Satie détesta vite les leçons de musique de sa belle-mère. Il avait treize ans quand il entra au Conservatoire de Paris, ce qui n’arrangea pas son horreur de l’enseignement musical. Le grand Erik Satie, en pleine adolescence, fut en effet un étudiant des plus médiocres et paresseux. Il n’y a guère qu’un professeur, Georges Mathias, pour percevoir alors le potentiel du jeune homme, meilleur compositeur que musicien selon lui… Satie sera renvoyé, puis réadmis en 1885 ; mais il n’impressionna pas plus les professeurs du Conservatoire, qu’il quitta, sans diplôme et sans achever le cursus, pour s’engager dans l’armée l’année suivante. Il changea vite d’avis, tant la vie des casernes l’ennuyait, et il se rendit volontairement malade de la bronchite pour se faire réformer.

En 1887, Erik Satie se tourna vers le quartier des artistes, Montmartre, où il s’installa et où fit preuve d’une grande créativité. Il commença à écrire et publier (avec l’aide paternelle) ses premières compositions, les premières GYMNOPEDIES (suivies plus tard des OGIVES, GNOSSIENNES, etc.). Et, surtout, il rejoignit le petit monde artistique du « plus extraordinaire cabaret au monde », le Chat Noir. Il y rencontre Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine, ses amis le poète Patrice Contamine et le compositeur Claude Debussy, et tant d’autres. Grâce à Debussy, Satie rejoignit l’ordre de la Rose-Croix, et écrire plusieurs compositions maçonniques (SALUT DRAPEAU !, LE FILS DES ETOILES, SONNERIES DE LA ROSE+CROIX), donnant des performances au Salon de la Rose-Croix pour le Sâr Joséphin Péladan. En 1890, Satie emménagea au numéro 6 rue Cortot. Il fut très prolifique durant cette période, créant en 1892 les premières pièces d’un système de composition de sa propre invention (FÊTE DONNEE PAR DES CHEVALIERS NORMANDS…), et commençant ses premiers canulars (il annonça par exemple la création du BÂTARD DE TRISTAN, un opéra parodiant Wagner qu’il ne composa jamais). Tandis que les amis du Chat Noir sympathisèrent avec les habitués de l’Auberge du Clou de Miguel Utrillo (dont la belle peintre Suzanne Valadon), Satie rompit avec Péladan et les Rose-Croix ; toujours facétieux, il créera sa propre secte ésotérique : l’Eglise Métropolitaine d’Art de Jésus Conducteur, dont il sera le « Parcier et maître de chapelle »… et le seul fidèle. Il composa une Grande Messe (sa future MESSE DES PAUVRES), écrivit lettres, articles, et pamphlets affirmant son scepticisme sur les affaires religieuses et artistiques. Le jeune homme était très sûr de lui, mais guère apprécié pour ses déclarations… Témoins ses deux tentatives d’entrer à l’Académie Française, présidée par le vénérable Camille Saint-Saëns. Ses lettres de candidature ruinent sa réputation auprès de l’establishment parisien, et une certaine antipathie pour Saint-Saëns. Dans le même ordre d’idée, une anecdote montre que Satie, pourtant généralement décrit comme quelqu’un d’aimable, pouvait aussi se montrer extrêmement cinglant avec ceux qui ne l’appréciaient pas. Le critique musical Jean Poueigh, des années plus tard, s’en prit à son ballet musical PARADE ; Satie lui répondit : « Vous n’êtes qu’un cul, mais un cul sans musique.«  Bien envoyé, Monsieur Satie ! Même si cela vous valut huit jours de prison… Monde injuste. Les critiques peuvent descendre à loisir les artistes, qui, eux, doivent jouer la règle du jeu, et encaisser en serrant les dents.

Durant cette période, Erik Satie va aussi connaître une grande histoire d’amour avec Suzanne Valadon. La peintre, compagne de Miguel Utrillo (et mère de Maurice Utrillo), une bien jolie jeune femme connue pour son caractère changeant, était une artiste remarquable ; les portraits photographiques de l’époque mettent en valeur son étrange regard mi-fermé mi-rêveur. Artiste, certes, et qui sait ? Peut-être un peu autiste, Suzanne Valadon ?… Toujours est-il que Satie en tomba fou amoureux, et, après une nuit passée ensemble, la demanda en mariage ; demande aussitôt refusée par Suzanne. Satie composa pour « sa Biqui » les DANSES GOTHIQUES. Malheureusement, six mois plus tard, elle rompit avec lui. Le coeur brisé, il composera les VEXATIONS, un thème musical court, jamais publié de son vivant, qui doit se jouer 840 fois de suite – en respectant les silences. Bien plus tard, des chefs d’orchestre courageux comme John Cage joueront la pièce dans son intégralité : elle dure en tout vingt heures !! Obsessionnel, Monsieur Satie… Il semble que sa vie amoureuse commença et prit fin avec Suzanne Valadon, et qu’il n’ait pas eu d’autres relations intimes de toute sa vie.

Héritant en 1895, ce qui lui permit d’être édité, Satie, jusqu’ici habitué à porter des vêtements de clergyman, adopta un nouveau style vestimentaire : tout en velours, ce qui lui vaudra le surnom de « Velvet Gentleman ». Il épuisa cependant vite ses ressources et dut emménager dans des logements de plus en plus modestes et petits, quittant la rue Cortot pour Arcueil, son chez-lui définitif. Il composa les deux premières séries de PIECES FROIDES, reprit contact avec son frère Conrad, pour régler ses problèmes financiers, et abandonna toute idée religieuse. A partir de 1899, Satie doit survivre comme pianiste de cabaret, composant des chansons populaires ; de son propre aveu, de « rudes saloperies« , qu’il reniera. Beaucoup de textes et de chansons de cette période furent perdus. Satie composa aussi des oeuvres plus sérieuses, comme la musique de la pantomime JACK IN THE BOX, ou GENEVIEVE DE BRABANT… Mais Satie refusa de les publier, une habitude chez lui. Sa réputation et son talent furent cependant reconnus, au point qu’il rivalisa, aux yeux des spécialistes, avec Claude Debussy et Maurice Ravel.

Puis, en octobre 1905, Erik Satie, à 39 ans, s’inscrit à la Schola Cantorum de Vincent d’Indy, qui sera son professeur pour lui apprendre la musique contrapuntique, tout en continuant à travailler comme musicien de cabaret. De quoi surprendre son entourage (d’autant plus que d’Indy est un proche de Saint-Saëns) et les professeurs de la Schola… Trois ans plus tard, le compositeur obtiendra son seul et unique diplôme, à 42 ans ! Son style musical changea radicalement. Parmi ses travaux d’étudiant, notons DESESPOIR AGREABLE. TROIS MORCEAUX EN FORME DE POIRE, publiée en 1911, est une compilation de ses compositions d’avant la Schola, en 1905. Si Satie rejettait certains aspects de la musique romantique, il ne détestait pas le genre musical lui-même. Il prenait un soin particulier à éviter le mélodrame et les longueurs. En 1912, ses compositions humoristiques pour piano, accompagnées de notes rédigées par ses soins, seront un grand succès. Il arrêta aussi d’utiliser des barres de mesure dans ses compositions. Toujours facétieux, il composa LE PIEGE DE MEDUSE (1913), parodiant le style romantique. Il devint socialiste, s’investissant dans des oeuvres de patronage laïques, et fréquentera la communité ouvrière d’Arcueil. Par affection pour les travailleurs, et sans aucun intérêt pour la politique, Satie deviendra membre du Parti Communiste, et changera son apparence sera désormais comme celle d’un « bourgeois fonctionnaire » en chapeau melon, parapluie, etc. Quand son travail ne l’occupait pas, Satie, passionné de culture médiévale, trouvait aussi le temps d’avoir un hobby secret : dans un cabinet de dépôt de collection, il fabriquait des châteaux imaginaires en métal d’après des dessins faits par lui sur des petites cartes. Toujours plein d’ironie, il publiait ensuite des petites annonces anonymes, du type « château à louer »…

Erik Satie fut un personnage important du monde artistique parisien des grandes années 1910-1920. S’il dut en fait son succès aux « Jeunes Ravélites », des musiciens élèves de Ravel affirmant leur préférence pour ses oeuvres d’avant la Schola (faisant ainsi de Satie un précurseur de Debussy, un point de débat permanent entre spécialistes), Satie, d’abord touché, s’éloigna de ces jeunes admirateurs ne prêtant pas attention à son travail plus récent. Il rencontra d’autres jeunes artistes qu’il estimait plus liés à ses travaux récents, et qu’il appréciait : Jean Cocteau, Georges Auric, Roland-Manuel… Il écrivit ses mémoires et réflexions pleines d’ironie et d’humour, MEMOIRES D’UN AMNESIQUE et CAHIERS D’UN MAMMIFERE, à la même époque. Il travailla avec Cocteau, rejoignant son groupe des Nouveaux Jeunes, comprenant Arthur Honegger, Francis Poulenc, Darius Milhaud, Georges Auric, Louis Durey, Germaine Tailleferre, mais il se sépara d’eux en 1918, sans explication. Satie rencontra aussi les grands artistes de l’époque : Picasso, Braque, Tzara, Picabia, Duchamp, etc. ; il travailla avec Man Ray (LE CADEAU, 1921), rejoignit les Dadaïstes, arbitra malgré lui un différend entre André Breton et Tristan Tzara sur la vraie nature de l’avant-garde ; il signa la musique de RELÂCHE (1924), un ballet de Picabia, ainsi que la musique du film de René Clair, ENTR’ACTE.

Malgré toute cette activité, Erik Satie demeura très pauvre, et refusait autant de demander de l’argent que de vendre ses compositions. Alcoolique de longue date, absinthomane, il mourut le 1er juillet 1925 d’une cirrhose du foie. Satie était connu pour interdire l’accès de son studio d’Arcueil. Après son décès, ses amis y découvrirent des compositions qui leur étaient totalement inconnues, ou qu’ils croyaient perdues : la musique orchestrale de PARADE, GENEVIEVE DE BRABANT, LE POISSON RÊVEUR, des SCHOLA CANTORUM, les VEXATIONS, des GNOSSIENNES… Les textes étaient posés et cachés n’importe où : dans son piano, les poches de ses costumes, d’autres endroits bizarres. Dans son placard, les mêmes costumes de velours gris, qu’il remplaçait dès que l’un d’eux s’usait. Voilà qui confirme bien le caractère Aspie du compositeur, reconnu depuis comme l’un des plus grands musiciens français.  

Sa musique lui a évidemment survécu, dans tous les supports – y compris dans les films. Notamment LA FAMILLE TENENBAUM, décidément omniprésente en ces pages !

 

s-oskar-schell-thomas-horn-dans-extremement-fort-et-incroyablement-pres

… Schell, Oskar (Thomas Horn, dans EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES) :

Que peut-il arriver de pire à un enfant Aspie ? Le moindre dérangement du quotidien provoque une forte poussée d’angoisse chez tout enfant atteint du syndrome, et il faut une aide patiente de la part des proches pour atténuer ces angoisses. Oskar Schell, un jeune garçon new-yorkais, surdoué, timide, débordant d’imagination et de créativité, vit une situation insupportable depuis le jour où son père Thomas est mort, piégé dans une des tours jumelles du World Trade Center lors des attentats du 11 septembre 2001, le « Jour Terrible »… Il était le mentor, le modèle et le héros du gamin, son point de repère dans un monde devenu illogique, cruel et absurde aux yeux de ce dernier. En adaptant le roman de Jonathan Safran Foer, le cinéaste Stephen Daldry (BILLY ELLIOT, THE HOURS, THE READER) nous offre, en plus d’une aventure très originale, et d’une évocation pleine de tact des conséquences d’un évènement qui a façonné le début de ce siècle, un portrait d’une grande justesse d’un enfant Aspie se confrontant, du jour au lendemain, à l’épreuve du deuil.

Oskar Schell (le jeune Thomas Horn, très touchant) est un enfant complexe ; un  »garçon difficile » dont le comportement rappelle parfois le personnage de Jamie dans EMPIRE DU SOLEIL. Affectueusement élevé par ses parents, il ne manque de rien. Son père a bien compris d’ailleurs qu’il a besoin d’une attention spéciale ; exceptionnellement intelligent, Oskar est aussi extrêmement craintif, et il peut compter sur l’aide de ce père inventif, qui stimule son intelligence en permanence par le jeu : il lui crée des «missions de reconnaissances», des jeux d’indices, des duels verbaux, et encourage le gamin dans ses activités. Qui mieux que Tom Hanks peut incarner à l’écran l’image de ce père idéal, celui que tous les enfants aimeraient avoir ? Notre jeune héros excelle déjà d’ailleurs dans le bricolage de livres animés, et autres petites inventions. Durant son aventure, Oskar mentionne avoir passé des tests pour savoir s’il a le syndrome d’Asperger. Il faut toutefois signaler que le film commet une erreur fréquemment répandue, en faisant dire à l’enfant « maladie d’Asperger » au lieu de « syndrome d’Asperger ». Erreur peut-être intentionnelle de la part des auteurs ? Oskar est encore très jeune et ne voit sans doute pas encore les avantages de son don particulier… il se trompe donc, en toute innocence, en utilisant le mauvais terme. Son odyssée lui permettra non seulement de faire son deuil, mais aussi d’accepter sa différence.  

Le film ne fait certes pas un portrait réaliste de la vie d’un Aspie, mais il montre bien qu’Oskar a la plupart des signes évidents du syndrome, d’où ce comportement qui rend les autres personnages souvent perplexes ou hostiles. Oskar a du mal à se faire des amis de son âge, et il est reconnu comme un enfant «spécial» dans son école ; s’il est un très bon élève, il se fait cependant insulter par des camarades. Oskar a un champ de connaissances très étendues, dans divers domaines qui le passionnent : notamment les sciences, l’histoire, la photographie, etc. Le jeune garçon a aussi une élocution très particulière, recherchée et inventive – un héritage des jeux avec son père. Oskar adore inventer des jeux d’insultes avec Stan (John Goodman), le portier de son immeuble. Un esprit en recherche permanente de stimulation, et un vrai moulin à paroles ! Nul doute qu’en grandissant, Oskar continuera d’être un esprit curieux, un chercheur dans l’âme.

La contrepartie de ces talents particuliers : une sensibilité démesurée qui se traduit par des phobies, que le traumatisme ne fait qu’accroitre. Oskar souffre de vertige et l’idée de tomber le terrorise, comme le montre l’épisode de la balançoire, où son père l’oblige à surmonter sa peur. La mort de ce dernier va accentuer celle-ci : Oskar se plonge dans les images d’archives, au point de se persuader que son père s’est défenestré pour échapper aux flammes… Une vision horrible, obsédante, exprimant sa culpabilité de n’avoir pas osé décrocher le téléphone le matin fatidique, pour lui parler une dernière fois : le caractère profondément déstabilisant du drame, l’a complètement paralysé. Son hypersensibilité sensorielle, aussi, est devenue plus violente ; on imagine sans peine les difficultés qu’Oskar ressent dès qu’il pose les pieds dans les rues de New York, vu son état particulier. La peur de la foule, du métro, des ponts suspendus, des gratte-ciels, les bruits de sirènes de police et d’avions dans le ciel (rappelant évidemment l’ambiance du « Jour Terrible »)… Oskar ne se sépare jamais, dans ces cas-là, de son talisman personnel, un tambourin dont le tintement l’apaise.

Le drame fait «exploser» ses obsessions, son besoin de trouver un sens logique à la mort de son père. Cela devient pour l’enfant une véritable quête mêlant l’intime et l’universel. Et ce n’est pas sans violence. Oskar se punit en s’infligeant des cicatrices sur le corps… Il se montre aussi très dur avec Linda (Sandra Bullock), sa mère désemparée. Il la blesse psychologiquement durant une confrontation douloureuse, le chagrin laissant un bref moment la place à la colère. Il se disputera aussi avec le mutique Locataire (formidable Max Von Sydöw), qui n’est autre que son grand-père. Un mentor touchant, aussi égaré et marqué que lui par les tragédies de l’Histoire (un terrible bombardement de sa ville natale durant la 2ème Guerre Mondiale). Heureusement, Oskar gagne assez de maturité dans son aventure pour rétablir les liens avec sa famille.

EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES est aussi l’histoire d’une quête, et, dans toute histoire de ce type, l’objet de la quête compte moins que l’aventure vécue par le personnage principal. Ce qui sera le cas d’Oskar ; s’étant mis en tête de trouver le propriétaire d’une clé au nom de « Black » laissée par son père juste avant sa mort, le gamin se met en tête de rencontrer tous les new-yorkais nommés Black… Un objectif apparemment absurde, dicté par un besoin impérieux de trouver une logique cachée ; pour Oskar, la quête va avoir des conséquences qu’il n’attendait pas. L’enfant timide va se lier à des inconnus, notamment les époux Black (Viola Davis et Jeffrey Wright) et le Locataire. Son aventure le rapprochera aussi de sa mère, à son insu, grâce à l’habile intervention de celle-ci… et rassembler toute une communauté liée par le traumatisme du 11 septembre. Au bout du chemin, Oskar Schell aura su, littéralement, sortir de sa coquille, résoudre son deuil, et être enrichi d’une nouvelle maturité.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 16

Q-R, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 16 dans Aspie b-roy-batty-rutger-hauer-dans-blade-runner

… les Réplicants de BLADE RUNNER :

Bienvenue en 2019 (on y est presque !). Les Réplicants, êtres humains artificiels, issus des laboratoires génétiques de la Tyrell Corporation, sont conçus pour des travaux dangereux dans l’espace et les colonies planétaires. Pour cela, ils ont été créés pour être supérieurement intelligents, plus forts et plus résistants à la douleur physique que leurs créateurs humains. Afin d’empêcher toute rébellion chez ces esclaves d’un nouveau type, leurs concepteurs leur ont donné une limite de vie de quatre ans, au terme de laquelle ils s’éteignent irrémédiablement. Le Réplicant Roy Batty (Rutger Hauer) et ses compagnons reviennent sur Terre en toute illégalité pour rencontrer leur créateur, Tyrell. Car ces machines humaines, traquées par le flic Deckard (Harrison Ford), ont développé une conscience, des sentiments, et veulent réclamer des comptes à leur concepteur…

Nous revenons une nouvelle fois dans le monde des robots, intelligences artificielles et autres cyborgs, dont nous avons vu qu’ils possèdent certains traits typiques du Syndrome d’Asperger. Souvent, on l’a déjà dit, les Aspies cinéphiles et amateurs de science-fiction aiment s’identifier à ces personnages, ressentant les mêmes souffrances psychologiques. Malheureusement, il arrive aussi parfois que des Aspies soient insultés ou considérés à tort comme des « robots » sans émotion. Jugement trompeur, se fiant aux seules apparences. Lorsque Philip K. Dick écrit LES ANDROÏDES RÊVENT-ILS DE MOUTONS ELECTRIQUES ? paru en 1966, il est, pour l’une des rares fois de sa vie, dans une période heureuse. Il compare alors la chaleur de son foyer aux difficultés de sa vie passée, en abordant un thème classique de la science-fiction : l’androïde, être humain artificiel doté de capacités exceptionnelles, mais dénué d’émotions et de compassion. Le roman brouille cependant les pistes : il montre une Humanité déshumanisée, repliée sur elle-même, face à des androïdes, les fameux Réplicants Nexus-6, qui se révèlent doués de sentiments. Les machines deviennent humaines tandis que les humains « de souche » deviennent les machines. Un postulat brillant, qui sera repris et développé par Ridley Scott tournant l’adaptation du roman en 1981, sous le titre de BLADE RUNNER. Le film, doté d’un visuel sublime (autant inspiré d’Edward Hopper que de Moebius, avec des références cinématographiques au FAUCON MALTAIS et au GRAND SOMMEIL), fut d’abord mal accueilli à sa sortie, avant de gagner peu à peu ses galons de grand classique de la science-fiction.

Les Réplicants sont, à n’en pas douter, les stars du film. Une réplique prononcée à leur sujet par leur concepteur, Tyrell (Joe Turkel, un visage familier des films de Stanley Kubrick, qu’admire Ridley Scott), nous met la puce à l’oreille : «ils mettent des années à assimiler des émotions qui, pour nous, sont naturelles…». Cette difficulté à faire preuve d’empathie, à comprendre les émotions d’autrui, est typiquement la marque des personnes Asperger. Les Réplicants sont donc des robots « autistes », malgré leur certaine propension à la violence, qui les démarque du syndrome.

 

l-leon-brion-james-dans-blade-runner-300x121 dans or not Aspie ?

Le film commence par une séquence marquante : le test de Voight-Kampff du Réplicant clandestin Leon (Brion James). Interrogé par Holden, un policier « Blade Runner », il est sur des charbons ardents et montre un signe typique du syndrome : sa confusion, quand son interrogateur cite son adresse. Il croit que cela fait partie du test, une réaction logique en rapport à ce que vient de dire celui-ci juste avant, mais qui crée un malentendu. Quand le policier le piège, en évoquant une situation fictive où il ne fait pas preuve d’empathie (aider une tortue renversée), Leon se fâche. Ces réactions disproportionnées, confuses, peuvent rappeler des personnes atteintes du syndrome d’Asperger. L’interrogatoire se termine mal… pour le policier, qui a poussé l’androïde dans ses retranchements. « Je vais vous en parler, de ma mère…« 

 

r-rachael-sean-young-dans-blade-runner-195x300

Le même test de Voight-Kampff est passé par Deckard sur Rachael (Sean Young), la nièce du magnat Tyrell. Rachael ignore qu’elle est le fruit d’une expérience particulièrement vicieuse de la part de son oncle tout-puissant ; elle aussi est une Réplicante Nexus-6, mais l’ignore… Tyrell a cru bon de la doter des souvenirs de sa défunte nièce. Le détective, ignorant ce fait, ressent un certain malaise – ainsi qu’une attirance évidente – pour la jeune femme. Il lui faudra une centaine de questions pour l’identifier comme une androïde. La révélation dévaste Rachael, qui apprendra lentement à s’accepter comme telle. Les personnes Aspies qui ont découvert tardivement leur condition compatiront : une telle prise de conscience de son état est un changement psychologique majeur… et le signe d’une évolution, d’une maturité nouvelle. On ne peut que sympathiser pour Rachael, qui pousse aussi Deckard à s’interroger sur sa propre nature d’être humain. Quand un homme est à ce point obnubilé par son travail au détriment du reste, ne court-il pas le risque de devenir une machine ? La scène du piano, entre eux deux, est le moment-clé de leur évolution. Elle perd son apparence froide de machine, et il ne cache plus ses sentiments pour elle, lui, l’ »homme-machine » tueur de machines humaines… Ils quittent leurs conditionnements respectifs pour devenir simplement humains.

 

p-pris-darryl-hannah-dans-blade-runner-300x242

Parmi les Réplicants cachés sur Terre, nous retrouvons un visage familier de cet abécédaire : Daryl Hannah, remarquée dans le rôle de Pris, petite amie du meneur Roy Batty (incarné par Rutger Hauer). La comédienne, très probable Aspie, prête ses traits étranges à cette androïde manipulatrice au visage innocent. Victime de cette « poupée » fatale : J.F. Sebastian (William Sanderson), un ingénieur et généticien au service de Tyrell, fabricant de marionnettes vieillissant prématurément, et vivant en reclus (lui aussi, un Aspie ?). En laissant entrer chez lui la charmante blonde qui lui demande l’hospitalité, le pauvre Sebastian n’a pas idée de ce qui l’attend. Batty et Pris se moquent de lui, et révèlent quelques-unes de leurs étonnantes aptitudes. Batty est un excellent joueur d’échecs (hommage très probable à HAL 9000 et Stanley Kubrick, dont Ridley Scott est un grand admirateur), un esprit brillant et érudit, capable de réciter les poèmes apocalyptiques de William Blake (« Et tombent les anges en feu… »). Et, avec Pris, il se livre à une petite démonstration de philosophie citant des noms évoqués dans les précédents chapitres de cet abécédaire. Les deux Réplicants citent René Descartes (« Nous sommes des êtres conscients, Sebastian. – Je pense, donc je suis. ») avant que Pris ne saisisse à mains nues un oeuf plongé dans l’eau bouillante, sans rien ressentir. Elle imite à sa façon l’épisode de Friedrich Nietzsche saisissant à main nue un charbon ardent durant un débat philosophique… Les curieux cas d’insensibilité à certaines douleurs physiques sont évoqués dans les études sur les Aspies – voir aussi la scène où Leon plonge sa main dans un liquide réfrigérant dangereux, sans rien ressentir davantage. Les Réplicants ont certes un comportement extrême en la matière, mais l’idée demeure. Ridley Scott enfoncera le clou, si on ose dire, en montrant Batty se perforer la main pour rester conscient. Une conduite automutilatrice extrême, allusion évidente au Christ rédempteur mort crucifié, qui peut aussi évoquer certains cas (très particuliers, forcément controversés) de personnes Aspies adeptes du piercing, du branding ou autres pratiques similaires.

L’ombre de Nietzsche est omniprésente dans BLADE RUNNER, faisant écho à ce que vivent les Réplicants. Leur objectif est de se confronter à leur créateur, Tyrell, autrement dit leur « Dieu le père », enfermé au sommet de sa pyramide surplombant une Los Angeles tentaculaire. Batty parviendra enfin à entrer dans son sanctuaire, pour obtenir de lui un surplus de vie, et des explications sur les conséquences de ses actes. Il rejoue le drame du FRANKENSTEIN de Mary Shelley, où le Monstre harcelait son créateur de questions sur sa responsabilité. Tyrell ne pouvant lui accorder satisfaction, Batty le tue en lui brisant le crâne et (geste très oedipien) en lui crevant les yeux. Le Dieu des Réplicants étant mort, voici le Surhomme nietzschéen prêt à transcender sa fragile condition… Adoptant le discours de l’Eternel Retour (consistant, en gros, à vivre sa vie comme une répétition et une intensification de ce qu’elle a de meilleur), Batty a reçu de son « père » un ultime conseil : « profitez bien du temps qui vous reste », discours qu’il accomplit dans ses dernières minutes de vie, en finissant par sauver son ennemi Deckard et délivrer l’émouvant discours des « larmes dans la pluie ».

«J’ai vu des choses que vous autres, humains, ne pourriez pas croire…»

 

z-zhora-joanna-cassidy-dans-blade-runner-300x203

Pour compléter la liste des ressemblances des Réplicants avec les « caractères Aspies », rappelons que ceux-ci vivent une situation de rejet. Déjà exclus par les lois humaines, ils doivent tous se cacher, vivre dans un motel miteux (Leon), travailler dans les bas-fonds (Zhora), ou vivre en SDF (Pris)… Un «Aspie», abandonné à lui-même, connaîtrait ce genre de situation, le rendant encore plus asocial. Cependant, leur violence programmée limite leur aspect «Aspie». Conçus pour combattre et tuer, les Réplicants ne font toutefois que se défendre dans une situation de danger imminent : Leon contre Holden, Zhora (Joanna Cassidy), puis Pris, contre Deckard. Les meurtres de Tyrell et Sebastian, commis par Batty, étant quand même un cas à part – un acte désespéré à une réponse injuste. Au final, ces machines étaient bien humaines, capables de pensées complexes… et d’amour.

Monté à plusieurs reprises (cinq versions différentes), BLADE RUNNER multiplie les énigmes qui contribuent à son immense pouvoir de fascination. La principale, qui continue de diviser les fans du film, étant de savoir si, oui ou non, Deckard est lui-même une machine… En décrivant un futur où il n’est plus possible de distinguer les humains des androïdes, Ridley Scott joue à fond l’ambiguïté. Le flic tueur de robots traîne un mal-être profond durant toute l’histoire. Mais quel est son origine ? Est-il juste un détective désabusé, ou le jouet paranoïaque d’une vaste machination policière faisant de lui une machine programmée pour se croire humain, et poussée à éliminer ses semblables ? Quand les policiers le traitent ironiquement de « vraie machine à tuer », Deckard se sent particulièrement mal. Il a de quoi. Pourquoi l’un d’eux, Gaff (Edward James Olmos), le suit-il comme son ombre, en fabriquant des origamis symboliques ? Dans les plus récentes versions du film, Deckard rêve d’une licorne, animal féérique, symbole du Christ (encore lui…) et de la divinité dans la création ; à la toute fin du film, il ramasse une licorne en papier, laissée là par Gaff en son absence. Simple coïncidence, ou le flic savait-il quelque chose au sujet de Deckard ? Un rêve programmé pour que Deckard se croie humain ? Certains spectateurs restent persuadés que ce dernier a, l’espace d’une scène, les yeux rouges des Réplicants. Et, mystère supplémentaire, Batty, avant l’affrontement final, l’appelle subitement par son nom alors qu’ils sont supposés ne pas se connaître… Se seraient-ils croisés sur une chaîne d’assemblage avant leur activation ?

« Si seulement vous pouviez voir les choses que je vois… »

Cf. le Monstre de Frankenstein, HAL 9000 (2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE) ; René Descartes, Philip K. Dick, Daryl Hannah, Stanley Kubrick, Friedrich Nietzsche

 

r-bertrand-russell-asperger

… Russell, Bertrand (1872-1970) :

« Les hommes naissent ignorants, non stupides. Ils sont rendus stupides par l’éducation. »

A moi, Comte, deux mots… enfin, un peu plus. Bertrand Russell fut l’un des plus importants philosophes du 20ème Siècle. 98 années d’existence très bien remplies, comme mathématicien de renom, militant et homme politique, logicien, épistémologue et moraliste. Concepteur de théories et d’idées telles que l’atomisme logique et la description définie, il fut le père de la philosophie analytique. Libertaire, il milita contre les régimes totalitaires (particulièrement le communisme) et les religions, à ses yeux des instruments de terreur et d’oppression morale. Libre-penseur défendant des positions morales très anticonformistes sur le mariage et l’éducation, Bertrand Russell,  »le Voltaire anglais », fut souvent en bisbille avec l’opinion publique. Au vu des nombreuses apparitions et interviews qu’il donna à la fin de sa vie, tout porte à croire que ce singulier gentleman ait bien été Aspie, sous une forme légère. Et qu’il ait croisé quelques personnalités célèbres ayant eu le syndrome. Les Aspies parlent aux Aspies… 

Bertrand Arthur William Russell naquit en pleine époque Victorienne, dans une famille de la plus haute aristocratie, influente et présente dans chaque grande évolution politique du Royaume-Uni. Les parents de Bertrand Russell étaient le vicomte et la vicomtesse Amberley ; un couple singulier, n’ayant pas peur de choquer les rigides conventions de l’époque, en défendant par exemple le droit au contrôle des naissances. Son père, athée convaincu, savait que son épouse avait une liaison avec le tuteur de leurs enfants, le biologiste Douglas Spalding… et y consentait. Mieux valait selon eux vivre l’infidélité au grand jour, avec le consentement mutuel, plutôt que les petites hypocrisies et les mensonges permanents imposés par les convenances victoriennes. Des années plus tard, Bertrand Russell suivra l’exemple parental, défendant une exigence de vérité dans le couple en faveur des enfants, et enchaînera les liaisons adultères et les mariages malheureux…

L’enfance de Bertrand Russell fut très tôt marquée par la Mort. La diphtérie emporta sa mère et sa soeur alors qu’il n’avait que trois ans. Son père, après une dépression, fut emporté par une bronchite un an plus tard. Les deux enfants des Amberley, Frank et Bertrand, seront confiés à leur grands-parents paternels, et élevés dans leur domicile de Pembroke Lodge. Leur grand-père, le Comte Russell, ancien Premier Ministre de la Reine, décèda en 1878. Les deux frères furent élevés par leur grand-mère, une écossaise Presbytérienne sévère, dans une atmosphère religieuse et répressive. Bien que très stricte sur le plan religieux (prières obligatoires chaque jour que Dieu faisait…), la grand-mère se montrait paradoxalement progressiste dans d’autres domaines, acceptant par exemple le Darwinisme, et supportant l’Irish Home Rule (solidarité celtique oblige !). Elle influença le jeune Bertrand Russell par son sens de la justice sociale rigoureuse (s’inspirant de son verset préféré, dans l’Exode : « tu ne suivras pas une multitude pour faire le mal »). L’ambiance à Pembroke Lodge était étouffante ; au contraire de son frère aîné qui manifesta sa révolte, Bertrand Russell cacha complètement ses émotions. C’était un adolescent solitaire, secret, et enclin aux pensées suicidaires. Il développa des centres d’intérêt très poussés pour la littérature (notamment les oeuvres de Percy Bysshe Shelley), l’écriture (il était paraît-il capable d’écrire 3000 mots par jour), les questions religieuses, et surtout les mathématiques. Son frère lui fit découvrir LES ELEMENTS d’Euclide, et ce fut une révélation, qui le sauvera du suicide. Entre quinze et dix-huit ans, il commença ses réflexions sur le dogme chrétien, et, influencé par les écrits de son défunt parrain le philosophe John Stuart Mill, il finit par réfuter avec certitude l’éducation religieuse de l’époque. S’il reconnaîtra à la religion certaines effets positifs (ne serait-ce que par la nécessité d’une expérience spirituelle pour chaque homme), il verra toujours celle-ci comme néfaste : un instrument de peur, une entrave à la connaissance, et responsable de toute la misère humaine de ce monde. Il sera un critique et un adversaire déclaré des dogmes, enseignements biaisés et autres ingérences des religions dans les sociétés. Il serait bien temps, de nos jours, de le relire.

A partir de 1890, Bertrand Russell fit de très brillantes études de mathématiques à Cambridge, au prestigieux Trinity College, où il obtiendra les plus prestigieux diplômes. Il épousera en 1894 contre l’avis de sa grand-mère une Quaker américaine de Bryn Mawr, Alys Pearsall Smith, mais leur mariage sera un échec, attribué par Russell à sa belle-mère, jugée cruelle et possessive. Séparés en 1901, Bertrand et Alys Russell ne divorceront pourtant qu’en 1921. Sa première oeuvre publiée, en 1896, sera GERMAN SOCIAL DEMOCRACY, une étude indiquant son intérêt très poussé pour la théorie sociale et politique. Il commença au tournant du 20ème Siècle une étude intensive des fondements des mathématiques à Trinity, aboutissant à la découverte du Paradoxe de Russell (illustré notamment par l’exemple du  »paradoxe du barbier ») qui mettra à mal la théorie des ensembles. Russell eut une expérience spirituelle en février 1901 : en voyant la femme d’Alfred North Whitehead (un de ses professeurs et mentors de Cambridge) souffrir d’une forte crise d’angine, il eut « une sorte d’illumination mystique ». « Je me suis senti rempli de sentiments semi-mystiques sur la beauté… et avec un désir presque aussi profond que celui du Bouddha de trouver une philosophie qui rendrait la vie humaine supportable. (…) A la fin de ces cinq minutes, je devins une personne complètement différente. »

En 1903, THE PRINCIPLES OF MATHEMATICS établira que les mathématiques pourraient être déduites d’un très petit nombre de principes, un travail contribuant de façon significative à la cause du logicisme. Implacable sur les raisonnements logiques les plus poussés, Bertrand Russell devait peut-être avoir quelques ancêtres Vulcains aux longues oreilles… Trève de plaisanterie ; Bertrand Russell, reconnu pour la qualité de ses écrits et travaux, sera nommé membre de la Royal Society en 1908. Le succès de ses travaux publiés le rendra célèbre dans son domaine. Vers 1910-911, il rencontra un brillant étudiant autrichien : Ludwig Wittgenstein, dont il deviendra le directeur de thèse. Russell vit et comprit son génie et vit en lui le successeur de son oeuvre. Le travail des deux hommes sera difficile, épuisant pour Russell continuant cependant à encourager son élève, malgré les angoisses et les phobies multiples de celui-ci (on y reviendra, car Wittgenstein a certainement été lui-même un Aspie). Il l’aidera à développer son TRACTATUS LOGICO-PHILOSPHICUS, publié finalement en 1922, et fera des conférences sur l’Atomisme Logique, traduisant sa version des idées de Wittgenstein, prisonnier de guerre en 1918.

La Première Guerre Mondiale fut l’occasion pour Bertrand Russell d’affirmer publiquement son caractère allant à contre-courant de la pensée dominante ; pacifique, ayant en horreur toute violence, il fut alors l’une des rares personnes à s’engager ouvertement contre les discours guerriers de l’époque. Il sera d’ailleurs renvoyé du Trinity College en 1916, après avoir été arrêté pour violation du Defence of the Realm Act. Plus tard, Russell sera arrêté pour avoir fait une conférence publique contre l’entrée en guerre des Etats-Unis sur l’invitation des Britanniques, et il sera emprisonné à Brixton en 1918. Durant six mois de détention, il lira énormément, et écrira INTRODUCTION A LA PHILOSOPHIE MATHEMATIQUE. Russell fut réintégré à Cambridge à sa sortie de prison. Cette épreuve semble avoir joué un rôle important dans la vie de Bertrand Russell ; jusqu’ici reconnu pour son travail de mathématicien, il va voir sa vie et sa carrière évoluer dans le champ de la philosophie, dans laquelle, à vrai dire, il avait baigné depuis bien avant son entrée à Cambridge. Il sera particulièrement prolifique dans les domaines de la métaphysique, la logique et la philosophie des mathématiques, du langage, l’éthique et l’épistémologie, devenant de ce fait l’un des fondateurs de la philosophie analytique.

En 1920, Bertrand Russell voyagea en URSS avec sa compagne d’alors, Dora Blake, au sein d’une délégation britannique chargée d’enquêter sur les effets de la Révolution d’Octobre 1917. Il en garda un mauvais souvenir, percevant l’inquiétante machine politique répressive instaurée par Lénine et ses alliés, et ne cessera dans les décennies suivantes de critiquer l’un des plus épouvantables systèmes totalitaires jamais imaginés. Il écrivit THE PRACTICE AND THEORY OF BOLSHEVISM racontant son voyage en Russie. Russell et Dora Blake séjournèrent ensuite un an à Pékin. Malade de la pneumonie, il fut annoncé mort prématurément par des journaux japonais. En réponse, le couple voyagera au Japon, Dora transmettant la réponse ironique suivante : «Mr. Bertrand Russell, étant mort selon la presse japonaise, n’est pas en mesure de donner d’interview aux journalistes japonais.» Dora était enceinte de six mois, quand ils rentrèrent en Angleterre en août 1921. Russell divorça donc à la hâte d’Alys et épousa sa compagne. Ils eurent trois enfants. Mais peu à peu, son mariage avec Dora battra de l’aile ; il eut une liaison avec Vivienne Haigh-Wood. Elle eut deux enfants avec un journaliste américain, Griffin Barry. Ils se séparèrent et divorcèrent. Son frère Frank mourut en 1931, et il devint le Troisième Comte Russell. En 1936, Bertrand Russell épousa Patricia « Peter » Spence ; ils eurent un fils, Conrad Sebastian Robert Russell, Cinquième Comte Russell, futur historien réputé et figure politique majeure du parti Libéral Démocratique. Mais, là encore, leur mariage ira en se détériorant, jusqu’au divorce en 1952.

La Deuxième Guerre Mondiale obligea le libertaire Russell à réviser certaines de ses opinions au sujet de l’Allemagne nazie ; il adopta « le Pacifisme Politique Relatif » contre cette guerre à grande échelle : considérant toujours la guerre comme un mal, il conclut que le conflit, cependant, était dicté par des circonstances extrêmement particulières, et que la guerre serait alors le moindre de deux maux – le pire étant, bien évidemment, le nazisme qui s’était abattu sur l’Europe. Bertrand Russell dut aussi lutter sur un plan plus personnel. Avant le début de la guerre, il partit aux USA pour enseigner et donner des conférences. Il fut nommé professeur au City College de New York en 1940, mais un jugement annula cette nomination : la mère d’un étudiant qui n’avait pas été diplômé pour son cursus en logique mathématique avait « vengé » son fiston chéri en pointant du doigt les opinions « scandaleuses » (aux yeux de la morale puritaine américaine) de Russell sur la moralité sexuelle, exprimées dix ans plus tôt dans son livre MARRIAGE AND MORALS… Des intellectuels protestèrent contre la mise à l’index de Russell ; Albert Einstein lui-même prit partie dans une lettre ouverte comportant une phrase célèbre et lapidaire : « Les grands esprits ont toujours rencontré une opposition violente des esprits médiocres… ». Une relation professionnelle avec l’excentrique Albert C. Barnes tourna court, et Russell rentra au pays en 1944 pour rejoindre la faculté du Trinity College. Son HISTORY OF WESTERN PHILOSOPHY sortit en 1945, et fut un best-seller.

Durant les années 1940 et 1950, Bertrand Russell était devenu une célébrité en dehors des cercles académiques, sujet ou auteur d’articles de magazines et journaux, et fut appelé à exprimer ses opinions sur de nombreux sujets, notamment sur les ondes de la BBC. Il fut rescapé d’un accident d’avion tragique en Norvège, en octobre 1948, alors qu’il partait pour une conférence. A 75 ans, il était toujours en première ligne dans les débats philosophiques controversés sur la montée en puissance de l’Union Soviétique en Europe, marquant le début de la Guerre Froide. En 1950, il obtint le Prix Nobel de Littérature. En 1952, après son divorce houleux d’avec Patricia, Russell se remaria avec Edith Finch, qu’il connaissait depuis 1925 ; ce mariage-là sera enfin heureux et aimant. Bertrand Russell dut aussi vivre un autre drame : son premier fils, John, souffrait de schizophrénie. La femme de John Russell souffrait également de troubles mentaux, de même que deux des trois filles qu’ils eurent, également schizophrènes… Bertrand et Edith Russell devinrent les gardiens légaux de ses petites-filles. 

Durant ses dernières décennies d’existence, Bertrand Russell, malgré son très grand âge, continua à s’engager en faveur de la paix, de la vérité et de la liberté. Il s’engagea en faveur du désarmement nucléaire et prendra la défense de son ami Albert Einstein, lorsque celui-ci sera attaqué par des journaux comme le New York Times, durant le maccarthysme. Les deux hommes rédigeront en 1955 le Manifeste Russell-Einstein, pour le désarmement nucléaire, signé par onze des plus importants scientifiques et intellectuels de l’époque. On le retrouvera, jusqu’à sa mort, dans tous les grands combats politiques de son temps : appels publics à Khrouchtchev et Kennedy durant la Crise des Missiles Cubains, critique du Rapport de la Commission Warren et ses douteuses théories officielles sur l’assassinat du président américain, engagements prononcés contre la Guerre du Viêtnam, contre les procès en Tchécoslovaquie (écrasée en 1969 par les Soviétiques), soutien d’Alexandre Soljenitsyne persécuté par le gouvernement soviétique… Deux jours encore avant sa mort, Bertrand Russell condamnait l’agression israélienne et les bombardements sur l’Egypte, durant la Guerre d’Usure. Ce fut sa dernière intervention ; il mourut de la grippe, deux jours plus tard. Le lendemain, son dernier appel fut lu à la Conférence Internationale des Parlementaires du Caire.   

Voilà une vie remarquablement bien remplie, celle d’un penseur pour qui le mot « engagement » n’avait rien d’une pose de philosophe de salon… 

Cf. Albert Einstein, Ludwig Wittgenstein.

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 15

P, comme… :

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 15 dans Aspie p-michael-palin-asperger

… Palin, Michael :

Ce visage est familier à tous ceux qui apprécient le meilleur de l’humour anglais… Michael Palin est en effet l’un des éminents membres du légendaire show télévisé MONTY PYTHON’S FLYING CIRCUS (plus simplement appelé : les Monty Python). qui fit les beaux jours de la BBC entre 1969 et 1974. Cadet de la bande, ayant hérité du titre officieux d’ »Homme le Plus Gentil d’Angleterre », le nom du discret Palin est parfois apparu dans les listes de personnalités atteintes du syndrome d’Asperger. Ce n’est pas évident a priori tant les informations disponibles sur le Web restent muettes sur ce point, mais nous allons voir que Mr Palin a parmi ses nombreux centres d’intérêt, un hobby (très britannique) qui le rattache au syndrome.

Ce fier natif de Sheffield s’est découvert très tôt une passion pour la comédie, en jouant à cinq ans Martha Cratchit, dans A CHRISTMAS CAROL pour le spectacle scolaire ; à l’âge de dix ans, il est déjà capable d’interpréter un monologue comique et de lire une pièce entière de Shakespeare. Après l’école préparatoire de Birkdale, Michael Palin rejoignit le très sérieux Brasenose College d’Oxford, où il étudia l’histoire moderne. Participant activement aux spectacles donnés à Oxford, il y rencontra un futur Python, Terry Jones. Ayant rejoint une compagnie théâtrale en 1962, Palin fera sa première apparition à la télévision en 1965 dans un show comique, NOW ! Retrouvant Terry Jones, ils travailleront ensemble pour les programmes comiques de la BBC – notamment THE FROST REPORT, où ils rencontreront trois anciens de Cambridge : John Cleese, Graham Chapman, et Eric Idle. Rejoints ensuite par le dessinateur / animateur américain Terry Gilliam, ces jeunes gentlemen, après quelques « tours de chauffe », vont écrire, créer et interpréter le MONTY PYTHON’S FLYING CIRCUS pour la BBC. Une émission comique entrée dans la légende, durant cinq ans, suivie de plusieurs films, jusqu’en 1983.

Adeptes de la tradition humoristique non-sensique de leur pays, ils ont été comparés à juste titre aux Beatles pour leur influence, leur insolence, leur inventivité permanente, leurs très fortes personnalités - et leurs divergences créatrices. Tant de joyeuse folie dans la très stricte télévision britannique laisse encore rêveur, aujourd’hui. Et on peut se demander, en lisant certaines notes biographiques, si les membres des « Pythons » ne mériteraient pas tous de figurer dans cet abécédaire Aspie. Particulièrement, outre Palin, les cas de Terry Jones (réputé pour ses connaissances encyclopédiques dans des domaines variés) ou John Cleese (grand névrosé, dont les personnages guindés et caractériels peuvent être vus commes des « Aspies » caricaturaux). Palin sera généralement « le gentil » de l’émission, incarnant une galerie de personnages timides, sans autorité, dépassés par les évènements, socialement à côté de la plaque (tiens, tiens…) : bûcheron chantant, vendeur de perroquet mort, comptable affrété voulant devenir dresseur de lion, Grand Inquisiteur espagnol s’embrouillant dans sa tirade… Palin, le plus souvent, joue des sketches mémorables avec John Cleese, dans un numéro de duettistes parfaitement réglé : le géant Cleese joue généralement le « méchant », colérique, impérieux, s’en prenant au petit Palin, d’une innocence confondante (même quand il vend un perroquet mort à son client). En dehors des Monty Python (mais toujours très proche d’eux), Michael Palin continuera à travailler au cinéma et à la télévision. Devant les caméras de Terry Gilliam, il est le héros malgré lui du JABBERWOCKY et apparaît dans ses films suivants, TIME BANDITS / BANDITS BANDITS (dont il est coscénariste) et BRAZIL (où il a un contre-emploi mémorable, celui d’un fonctionnaire tortionnaire sorti du 1984 d’Orwell). Son personnage le plus connu, au cinéma, est Ken, le vieux garçon bègue amoureux transi de Wanda (Jamie Lee Curtis), maladroit tueur de yorkshires dans UN POISSON NOMME WANDA, écrit et interprété par son ami Cleese – qui ne se prive pas de le malmener à nouveau. On ne se refait pas. 

A la télévision, Michael Palin est resté très actif, s’étant spécialisé dans la production et la présentation de documentaires de voyage très appréciés de ses compatriotes. Une activité commencée en 1980 avec GREAT RAILWAY JOURNEYS OF THE WORLD pour la BBC. Il faut dire que Michael Palin est ferrovipathe… Cela semble horrible et contagieux, mais rassurez-vous, c’est un hobby absolument inoffensif : ce que les britanniques appellent le trainspotting (à ne pas confondre avec les activités toxicomanes pratiquées par Ewan McGregor dans le film qui l’a fait connaître…). Michael Palin adore en effet l’univers des chemins de fer, noter les horaires, étudier les caractéristiques des locomotives, etc. Nous y voilà donc : une activité typiquement « Aspie », du moins en Grande-Bretagne ! Il reviendra dans l’univers des trains en 1994 pour un épisode en Irlande, à la recherche de ses racines. L’acteur a depuis pris goût aux voyages : sur les traces de Jules Verne et Phileas Fogg, aux pôles, dans les pays de l’Océan Pacifique, sur les traces d’Hemingway, au Sahara, dans l’Himalaya, en Europe centrale, et au Brésil. Chacun de ces documentaires, accompagné d’un livre de notes informatives et d’idées rédigé par l’acteur-auteur, a créé un « effet Palin » : une arrivée massive de touristes britanniques dans les lieux ainsi présentés ! Il a aussi écrit et présenté des documentaires sur les peintres européens (notamment Matisse et Hammershoi) et un documentaire sur la 1ère Guerre Mondiale. Suite à un de ses voyages en Inde, il a aussi officiellement soutenu le combat de la tribu Dongria Kondh contre la compagnie minière Vedanta Resources.  

Ce sympathique gentleman a obtenu de nombreuses récompenses et titres honorifiques : un astéroïde à son nom, Asteroid 9621 Michaelpalin, tout comme chacun de ses camarades Pythons ; son nom a été donné à deux trains - le Super Voyager 221130 « Michael Palin » (compagnie Virgin Trains) et le British Rail Class 153 numéro 153335 (National Express East Anglia). Nommé Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2000, Palin a reçu en 2008 le Prix James Joyce de la Société Littéraire et Historique de Dublin. Il a fondé le Michael Palin Centre for Stammering Children (pour aider les enfants bègues – en souvenir de son père lui-même atteint de ce handicap) en 1993. Il a reçu en 2009 la Médaille Livingstone de la Royal Scottish Geographical Society, et cette même année fut élu pour trois ans Président de la Royal Geographical Society.

Et maintenant, quelque chose de complètement différent !

 

p-la-vraie-pauline-parker Aspie dans or not Aspie ?

… Parker, Pauline :

A quoi rêvent les jeunes filles…

Le 22 juin 1954, deux lycéennes de seize ans, Pauline Parker et Juliet Hulme, tuèrent Honora, la mère de Pauline, à Christchurch en Nouvelle-Zélande. Le crime choqua la société néo-zélandaise de l’époque. Difficile d’imaginer que deux jeunes filles apparemment sans histoires aient pu préméditer un matricide aussi brutal. L’affaire est restée célèbre dans les annales criminelles néo-zélandaises. Elle a inspiré des livres, et surtout un film réalisé en 1994 par Peter Jackson : CREATURES CELESTES. Le portrait, très fidèle à la réalité de l’histoire, fait de Pauline Parker et Juliet Hulme par le futur cinéaste du SEIGNEUR DES ANNEAUX éclaire la personnalité particulière des deux jeunes filles criminelles. Le cas de Pauline Parker, décrite comme la principale protagoniste du film, nous intéresse plus particulièrement ; ayant tenu un journal intime détaillé durant l’année et demi précédant le crime, elle laisse apparaître un très hypothétique syndrome d’Asperger… sur lequel il faut éviter toute affirmation définitive tant le cas est délicat. Le film de Jackson, au demeurant très réussi, respectant la réalité des faits, est une interprétation personnelle de l’affaire, et non pas un documentaire.

Tout a commencé à Christchurch, Nouvelle-Zélande, en 1952. Pauline Parker était une lycéenne ordinaire ; son nom d’état civil était en réalité Pauline Yvonne Rieper ; son père, Herbert Rieper, poissonnier, et sa mère, Honora Parker, femme de ménage, vivaient ensemble sans être mariés. Pauline était une élève timide, sans histoires. Une nouvelle venue dans la classe arriva d’Angleterre : Juliet Hulme, fille d’un père médecin recteur de l’université de Canterbury, et d’une mère conseillère conjugale. Juliet et Pauline sympathisèrent vite, car elles étaient dispensées de cours de sport : toutes deux avaient été gravement malades dans leur enfance et avaient dû garder longtemps le lit (Juliet souffrait de tuberculose, et Pauline eut une ostéomyélite). Autant Pauline était discrète, obéissante et renfermée, autant Juliet était vive, insolente et extravertie. Les deux adolescentes ne se quittèrent plus dans les mois qui vont suivre, devenant des amies exclusives. Elles avaient les mêmes centres d’intérêt : les chansons roucoulantes de Mario Lanza, les acteurs comme James Mason ou Orson Welles, la sculpture de figurines en argile, le dessin et l’écriture d’aventures romanesques… Les deux amies, très imaginatives, s’inventèrent leur propre religion, leur propre moralité, et imaginèrent un monde fantastique, le Quatrième Monde et le Royaume de Borovnie dont elles seraient les reines, allant jusqu’à interpréter des aventures vécues par leurs héros et porter leurs noms… Elles s’imaginaient déjà écrire des livres qui seraient adaptés au cinéma et partiraient vivre à Hollywood.

Des rêves d’adolescentes sans histoires… sauf que les choses tournèrent mal. Les Hulme étaient en pleine crise conjugale, la mère de Juliet ayant une liaison adultère. Pauline n’y voyait que du feu, tant cette famille lui semblait parfaite : des gens riches, cultivés et heureux, vivant dans un monde que ses propres parents ne pouvaient lui offrir. Pauline se persuada même que les Hulme étaient ses vrais parents. Et Juliet, apprenant l’imminence du divorce parental, pouvait compter sur son amie pour rester à ses côtés, elle qui craignait d’être une nouvelle fois abandonnée. Juliet s’était sentie abandonnée, durant les cinq ans passés à l’hôpital pour soigner sa tuberculose. Elles ignoraient que leurs parents respectifs cherchaient à les séparer ; cette amitié fusionnelle, exclusive, commençait à alimenter des rumeurs d’homosexualité… Inacceptable pour la morale très rigide de l’époque, qui assimilait celle-ci à une maladie mentale. Honora décida d’interdire à sa fille de rester avec Juliet alors que celle-ci devait suivre son père en Afrique du Sud, après le divorce. Pour les deux jeunes filles, l’idée fut insupportable. Elles préméditèrent donc le meurtre d’Honora, comme seule solution possible pour rester ensemble et vivre selon leurs rêves. Les filles emmenèrent Honora en promenade dans un coin isolé du Victoria Park de Christchurch, et la battirent à mort, de 45 coups de brique sur la tête. Vite démasquées et arrêtées, Pauline Parker et Juliet Hulme furent déclarées coupables au terme de leur procès. Trop jeunes pour être condamnées à mort selon la loi néo-zélandaise, elles furent placées en détention et libérées séparément cinq ans plus tard, à la condition de ne plus jamais se revoir, ni reprendre contact l’une avec l’autre. Juliet Hulme refit sa vie en changeant de nom ; sous le pseudonyme d’Anne Perry, elle devint une romancière à succès, auteur de nombreuses crime stories fustigeant souvent l’hypocrite société victorienne. Pauline Parker passa un peu de temps en Nouvelle-Zélande sous surveillance policière avant d’être autorisée à aller en Angleterre. En 1997, elle vivait à Hoo, dans le Kent, dirigeant une école d’équitation pour enfants, sous le nom d’Hilary Nathan. Elle exprima des remords sur son crime mais refusa de donner des interviews à ce sujet. Les deux femmes ne se sont jamais revues. Elles ont aujourd’hui 74 ans.

 

p-pauline-parker-melanie-lynskey-dans-creatures-celestes

Cette triste affaire a donc inspiré à Peter Jackson un film très remarqué en 1994. Une grosse surprise de la part du cinéaste néo-zélandais, alors considéré comme un jeune rigolo faisant des films gore bricolés dans son coin (BAD TASTE, LES FEEBLES, BRAIN DEAD) ; pourtant, CREATURES CELESTES est totalement adapté à son univers (les prémices du SEIGNEUR DES ANNEAUX y sont déjà perceptibles dans les visions fantastiques des deux jeunes filles) ; il révéla le talent naissant de Kate Winslet dans le rôle de Juliet Hulme. Mais c’est la performance tout aussi remarquable de Melanie Lynskey dans le rôle de Pauline Parker qui retient ici l’attention. Telle qu’elle est représentée par la comédienne et par les choix narratifs de Peter Jackson (et de sa coscénariste et future épouse Fran Walsh), Pauline Parker semble bien présenter des traits du syndrome d’Asperger.

Fille unique d’un couple très modeste, Pauline est décrite comme une solitaire, une adolescente morose qui, dans le film, n’a aucun vrai contact parmi ses camarades du lycée. Ses professeurs conformistes l’ennuient complètement ; en dehors du lycée, il y a bien la famille, des parents aimants mais parfois indélicats (son père qui la vexe en singeant Mario Lanza). La mise en scène de Jackson jouant sur les forts contrastes de cette famille enfermée dans un terne petit logis, insupportable pour Pauline, et l’immense propriété des Hulme devenue une demeure de conte de fées pour celle-ci. Quand à l’intérêt pour le sexe opposé… Le locataire de ses parents la déflore pitoyablement ; rien à voir avec les fantaisies romantiques qu’elle invente avec Juliet. Une amitié forcément teinte d’ambiguïté, sujette aux spéculations et aux rumeurs, bien que les deux jeunes filles se soient défendues d’avoir eu des relations homosexuelles dont elles ignoraient tout. Entre elles, il s’agissait moins d’une attirance sexuelle que d’un jeu imaginaire, où il fallait se projeter dans les personnages de leur monde de rêve.

Cela n’aurait eu aucune conséquence dramatique si les deux jeunes filles avaient eu quelqu’un pour les aider à canaliser cet imaginaire débordant. Au lieu de quoi, la triste société néo-zélandaise ne les a pas ménagées : parents distants (le père de Juliet), superficiels (la mère de Juliet) ou trop présents (la mère de Pauline) ; professeurs étriqués ; médecins pleins de préjugés ; même un prêtre venu chanter à Juliet les vertus du Christ vient compléter ce triste tableau du monde adulte, et déclencher chez la jeune fille malade un premier fantasme homicide. Du moins, c’est de cette façon qu’elle perçoivent les choses : de façon très distordue. Se réfugier dans un monde imaginaire, à l’adolescence, est courant, notamment chez les autistes et Aspies : un moyen de défense contre une réalité insupportable ; mais qui peut être à double tranchant. C’est le cas ici ; les extraits du journal de Pauline lus dans le film annoncent le danger qui plane. A l’enchantement, la joie des premiers temps, succède des passages de plus en plus délirants et inquiétants. Leur monde de fantaisie devient plus violent, plus envahissant à mesure que les frustrations naissent. Témoin ce passage où, après avoir vu LE TROISIEME HOMME, les adolescentes s’imaginent être poursuivies par Orson Welles, devenu à leurs yeux un spectre terrifiant, l’incarnation du Mal. Un vrai moment de délire, au sens psychiatrique du terme, qui laisse deviner que les jeunes filles s’enfoncent dans le fantasme.

On peut aussi voir dans CREATURES CELESTES l’illustration d’un phénomène psychologique courant chez les personnes autistiques. Une sorte de distorsion cognitive vécue mutuellement par Pauline et Juliet au moment de leur entrée dans l’âge adulte. La création imaginaire du Quatrième Monde et du Royaume de Borovnie survient, dans le film, à un moment révélateur ; Juliet, en réponse à son traumatisme d’enfance, voit ce monde fantastique prendre vie alors que ses parents évoquent leur départ possible. Dur pour Juliet, baladée d’un pays à l’autre. Pauline, sa seule amie, la rejoint dans ce monde fantastique où il n’y a ni obligations professionnelles, ni strictes règles chrétiennes auxquelles obéir… Entre une réalité de conventions ennuyeuses et restrictives, et un univers habité par les licornes et les chevaliers, modifié par le pouvoir de l’imagination, le choix est vite fait. Au point que Pauline, dans son journal, se persuadera qu’elles disposent de pouvoirs fantastiques, écrivant « qu’il est dommage que les autres personnes ne puissent comprendre notre génie », et autres envolées du même style. La réalité, dès lors, est perçue comme une menace ; à celle-ci, la violence latente de leur fantasme éclatera brutalement, en réponse aux décisions de leurs parents. Personne n’avait pu (ou voulu ?) voir venir le drame.

Le film de Jackson adopte le point de vue de Pauline, donnant donc quelques indices allant dans le sens d’un cas possible de syndrome d’Asperger, mais il est délicat d’affirmer que cela classe forcément Pauline Parker comme un personnage Aspie. Le fait qu’elle ait commis un crime aussi violent ne cadre pas avec le profil type de l’Asperger – à moins d’interpréter son geste comme un « acte de défense » dans une situation hostile. Sujet délicat, à débattre.

 

p-peter-parker-avant-spider-man-version-cinema-joue-par-tobey-maguire

… Parker, Peter (alias Spider-Man) :

Les super-héros sont-ils autistes ? Ou bien devrait-on demander plutôt : les super-héros expriment-ils quelque chose de particulier chez leurs auteurs (qu’il s’agisse des dessinateurs, des scénaristes de b.d. ou des réalisateurs qui adaptent leur oeuvre), qui a trait à l’autisme ?

La popularité des surhommes en cape et masque issus des comics de D.C. et Marvel ne cesse de durer depuis des décennies, auprès des enfants, des ados, des jeunes adultes (et quand même aussi des moins jeunes…) ; ils se rapprochent de plus en plus souvent des personnages des contes ou des récits mythologiques d’antan. Ils volent, disposent d’objets et de pouvoirs magiques, sauvent les belles en danger, affrontent des monstres épouvantables, etc. pour le bien commun. Mais quand ils sont confrontés au monde réel… nombre d’entre eux, par leur caractère extraordinaire, par leur profession ou leur psychologie particulière, se retrouvent marginalisés. Ce qui ne peut que toucher une corde sensible chez des jeunes lecteurs qui ont pu faire l’expérience de leur propre différence, qu’elle soit religieuse, sexuelle, ou liée à un handicap social. Même les super-héros les plus irréprochables peuvent se retrouver mis à l’écart. Superman s’isole dans sa Forteresse de Solitude et se fait passer pour un journaliste timide pour vivre parmi les gens normaux ; Batman rumine de sombres pensées dans sa Bat-cave et, tel Sherlock Holmes, il ne sort que pour arrêter les criminels ; les X-Men, marginalisés par leur différence (leurs pouvoirs sont innés et apparaissent à l’adolescence), se retranchent dans un manoir à l’écart des hommes, etc. On pourrait citer des exemples à l’infini, mais arrêtons-nous sur un cas particulier qui colle assez bien à l’esprit de cet abécédaire : sorti de l’imagination de Stan Lee et Steve Ditko en 1962, Spider-Man, alias Peter Parker, est un super-héros qui est sorti des normes de son genre. L’archétype du « héros à problèmes » qui a vite gagné le coeur des lecteurs de l’époque, et qui est devenu le personnage emblématique de l’univers des Marvel Comics.

Résumé rapide des faits (tels qu’ils sont présentés dans la bande dessinée, et non dans les films) : Peter Parker est un adolescent du Queens, un lycéen de 15 ans orphelin, affectueusement élevé par son oncle Ben et sa tante May. Féru de sciences, Peter assiste un jour à une expérience de laboratoire, sans prêter attention à une araignée radioactive qui lui mord la main. Il gagne juste après des pouvoirs extraordinaires (force, agilité, sens spécial le prévenant du danger), se fabrique un costume et des lances-toiles mécaniques faisant de lui l’incroyable Spider-Man. Il tente de se faire un peu d’argent en apparaîssant à la télé et en participant à un combat de catch ; mais, par vanité, Peter laisse filer un voleur qui s’est enfui avec l’argent de la caisse. Quelques heures plus tard, le même voleur, surpris par l’oncle Ben durant un cambriolage, tue le vieil homme. Peter bouleversé réalise trop tard qu’un grand pouvoir entraîne de grandes responsabilités… Il jure de toujours combattre le Mal, sous sa nouvelle identité. Histoire désormais classique à nos yeux, mais à l’époque, le récit sut toucher le coeur du jeune public. La nouveauté vient que les exploits du super-héros étaient équilibrés par le quotidien du personnage, à savoir ici les mésaventures d’un adolescent ayant à vivre et résoudre les problèmes de son âge… Jusqu’ici, les récits de super-héros insistaient surtout sur les exploits fabuleux de ces derniers, et ne s’intéressaient pas vraiment à leur quotidien de simples humains ; et les super-héros adolescents étaient de joyeux « sidekicks » (Robin, la Torche Humaine) sans difficultés particulières. L’astuce de Stan Lee et de Steve Ditko était d’avoir su parler aux lecteurs adolescents d’un jeune homme qui leur ressemblait.

 

p-peter-parker-avant-spider-man-version-comics...-asperger...

Pauvre Peter ! Quand son histoire commence, c’est un tout jeune homme à grosses lunettes, coincé dans un petit gilet-cravate, moqué par les autres adolescents du lycée – notamment Flash Thompson, caricature du « jock« , bellâtre tombant toutes les filles, et rudoyant sans cesse Peter… Copie conforme du dessinateur Ditko (notoirement connu dans le milieu de la b.d. pour son caractère très secret) au même âge, Peter Parker brille par ses compétences sociales inexistantes. Comment plaire aux filles quand on est le  »geek » de la classe, ne jurant que par les sciences ? Il n’y a guère de doutes quant au fait que Peter a alors un côté « Aspie » très visible, à ses débuts. Même si, miracle des comics oblige, il hérite de pouvoirs extraordinaires, ses créateurs ne lui ont jamais facilité la tâche. Spider-Man a su malmener les codes héroïques conventionnels ; il est gravement névrosé, tourmenté par la culpabilité très oedipienne d’avoir causé indirectement la mort de son cher oncle Ben (culpabilité compliquée par la suite par d’autres pertes cruelles, dont sa petite amie Gwen Stacy), vit sans arrêt de graves dilemmes moraux qui sont autant de vastes questions philosophiques adressées aux lecteurs… Il n’est pas rare en effet de le voir méditer, sous son identité de Spider-Man, dans de grandes promenades aériennes sur les conséquences de ses actes et ses décisions à prendre. Ajoutons à cela que Peter se crée régulièrement de graves ennuis. Il s’est ainsi retrouvé à vendre régulièrement des photos le montrant en action à J.J. Jameson, l’irascible patron de presse trouvant là prétexte à calomnier publiquement Spider-Man. C’est comme s’il se punissait ainsi de n’avoir pu sauver son père adoptif. Peter Parker, c’est un peu Woody Allen au pays des super-héros, partageant d’ailleurs avec ce dernier un sens de l’autodérision, et des relations compliquées avec la gent féminine.

On a beau être super-héros, on n’en est pas moins homme, à ce propos. Devenu adulte, un peu plus confiant en lui-même, Peter a su quand même faire craquer quelques charmantes demoiselles au fil de sa longue carrière : Betty Brant, Gwen Stacy, Mary-Jane Watson, Felicia Hardy alias la Chatte Noire, Carlie Cooper… Pas mal pour un malchanceux chronique, même si ses relations ont souvent tourné court pour des raisons variées. Le plus souvent, elles sont causées par son souci absolu de cacher son identité de Spider-Man, craignant qu’elles ne soient menacées par l’impressionnante galerie de vilains qui a juré sa perte. Comment avoir une vie équilibrée, d’ailleurs, quand un Bouffon Vert ou un Venom sèment la terreur en ville - et empêchent donc Peter de respecter ses obligations sociales ordinaires ? Rendre visite à sa chère tante May si souvent malade, répondre au rendez-vous de sa petite amie, aider ses meilleurs amis, trouver et garder un nouveau travail… c’est tout sauf facile ! Et devant à chaque fois donner une explication valable à ses proches, Peter complique ainsi encore plus sa vie sociale. Les choses ont quelque peu changé depuis ses débuts, même si notre brave Peter Parker demeure finalement toujours le même. Il a arrangé les choses avec Flash Thompson, s’est marié avec Mary Jane (avant d’être séparé d’elle, suite à une de ces abracabrantesques décisions éditoriales dont Marvel se rend souvent coupable…), et peut aussi compter sur d’autres fidèles amis (dont Harry Osborn, pourtant supposé mort depuis des années. Ah, la logique « mélo » des comics…) ; il a quitté son travail de photographe, a été un temps enseignant, puis, aux dernières nouvelles, a décroché un job dans ses compétences, comme scientifique inventeur aux laboratoires Horizon. Un moyen pour lui de se rattraper après avoir bêtement oublié de breveter ses lances-toiles qui l’auraient rendu aussi riche que Steve Jobs. On peut être super-héros et n’avoir aucun sens pratique. Enfin, longtemps rejeté, source de méfiance au sein de la grande communauté des super-héros Marvel, Spider-Man a finalement sauté le pas et est devenu un membre actif des prestigieux Vengeurs, et un membre honoraire des Quatre Fantastiques. Toujours perçu comme le « naïf » de service, notre ami a tout de même largement mérité sa place, même si ses blagues et sa maladresse sociale continuent parfois d’agacer ses confrères…

Bien entendu, le cinéma a contribué à renforcer la popularité du personnage. La trilogie de SPIDER-MAN mise en image par Sam Raimi, avec Tobey Maguire dans le rôle de Peter Parker, s’inscrit dans la continuité de l’histoire classique du héros, et nous offre une jolie métaphore du passage à l’âge adulte. On préfèrera pour l’instant l’approche de Raimi et Maguire à leurs successeurs, Marc Webb et Andrew Garfield, qui ont relancé le personnage dans THE AMAZING SPIDER-MAN - film divertissant mais dont on peine à comprendre l’intérêt puisqu’il nous raconte, à quelques variantes près, la même histoire filmée dix ans plus tôt par Raimi… Le Peter Parker incarné par Tobey Maguire présente, bien plus que celui de son successeur, un aspect « Aspie » perceptible dès les premières images du premier film. La photo vue plus haut le confirme. Rien n’y manque : la solitude (Peter n’a guère que son copain Harry, tout aussi paumé que lui malgré une meilleure situation, pour lui tenir compagnie au lycée), les centres d’intérêt exclusifs (photographie amateur et sciences), la timidité envers les filles (ah, Mary Jane qui ne le remarque pas, alors qu’elle habite à côté de lui depuis dix ans…), les moqueries de Flash… Et, comme de bien entendu, les difficultés personnelles de Peter ne feront qu’empirer dans la trilogie, avec l’apparition successive du Bouffon Vert, Docteur Octopus, Homme-Sable et Venom qui lui gâcheront la vie. Bien malmené, notre jeune homme super-héroïque et super-névrosé se sera réconcilié avec son meilleur ami, aura triomphé de ses démons et pourra enfin reprendre une relation sentimentale chaotique avec Mary Jane, entrant ainsi dans l’âge des responsabilités.

Cf. Finesse (AVENGERS ACADEMY)

 

p-perceval-franck-pitiot-dans-kaamelott-

… Perceval le Gallois (Franck Pitiot) dans la série KAAMELOTT :

De temps en temps, la télévision française est capable de miracles. Entre 2005 et 2009, les spectateurs de M6 ont suivi avec joie KAAMELOTT, la relecture très spéciale du Roi Arthur, de la Quête du Graal et des Chevaliers de la Table Ronde, orchestrée de A à Z par Alexandre Astier. Incollable sur tout ce qui touche à ce domaine réservé d’habitude aux érudits universitaires, l’acteur et humoriste a livré une série de très haute qualité comique et mythologique. KAAMELOTT, c’est un peu comme si Franquin et Goscinny avaient réécrit l’EXCALIBUR de John Boorman ; ou LE SEIGNEUR DES ANNEAUX qui aurait été revu par Michel Audiard. Cela a marché du feu de Dieu, et le succès a été tel qu’Astier a décidé de préparer une trilogie pour le cinéma, actuellement en cours de développement. L’univers légendaire du Roi Arthur décrit par Astier prend un sérieux coup de plomb. Depuis quinze ans, le bon Arthur règne sur l’île de Bretagne, rassemblant autour de lui les meilleurs chevaliers du Royaume afin de récupérer le Saint Graal pour la plus grande gloire de Dieu. Seulement voilà, rien ne se passe jamais comme prévu. Arthur perd patience (et pique des colères mémorables) à entraîner à sa suite une bande de chevaliers tous plus lamentables les uns que les autres : ils sont cupides, couards, paresseux, goinfres, et pour la plupart irrécupérablement idiots… Le plus bel exemplaire en la matière étant certainement Perceval (Franck Pitiot), chevalier du Pays de Galles. Il ne se passe pas en effet un seul épisode sans que ce bon Perceval, souvent accompagné de Karadoc (Jean-Christophe Hembert), prenne une initiative malheureuse déclenchant une crise de nerfs de son roi ! Encore que, si l’on y regarde de plus près, le portrait de Perceval, « l’idiot » innocent par excellence, mérite d’être nuancé.

 

p-perceval-le-chevalier...

Pour comprendre le traitement du personnage dans KAAMELOTT, revenons aux sources mythiques de celui-ci. Perceval a en effet déjà plus de huit siècles d’existence ; il apparaît vers 1180 dans le roman PERCEVAL ET LE CONTE DU GRAAL, de Chrétien de Troyes, un des plus remarquables écrivains de chevalerie. L’auteur, rassemblant des récits et légendes encore plus anciennes, posa dans ses écrits les bases de la mythologie arthurienne que nous connaissons de nos jours. Son Perceval va devenir une figure mythique du genre : c’est un jeune homme coupé du monde extérieur, orphelin protégé par sa mère (ou sa tante, ou sa grand-mère, selon les différents auteurs qui suivront Chrétien de Troyes), qui ne veut absolument pas le voir devenir chevalier, comme son père et ses frères, morts au combat. Mais l’appel de l’aventure reste le plus fort : le jeune Perceval, très naïf, est émerveillé la première fois qu’il verra des chevaliers en armure ; il croira qu’il s’agit d’anges, et qu’ils sont nés ainsi, recouverts de métal ! Sa naïveté sera moquée par les autres Chevaliers de la Table Ronde, mais il se révèlera excellent combattant et gagnera sa place à la Table Ronde. Ses aventures feront de lui un des plus grands chevaliers, une figure éminemment mythologique, riche d’histoires exemplaires ; notamment l’épisode de sa rencontre avec le Roi Pêcheur, sur la piste du Saint Graal, nous montrera que Perceval, trop respectueux des consignes de son mentor (le chevalier Gornemant), n’ose pas prononcer la question indiscrète qui aurait pu guérir le roi. En conséquence, il se lancera dans une longue et périlleuse quête qu’il aurait pu résoudre tout de suite, s’il n’avait pas été le prisonnier de son éducation. Innocence prise pour de la faiblesse (ou de l’idiotie), relative marginalisation sociale, respect trop strict des règles sociales enseignées… voilà quelques traits de Perceval qui peuvent être vaguement mis en relation avec les caractéristiques de certains personnages Aspergers. Bien conscient du potentiel du personnage et de sa forte caractérisation, Alexandre Astier, avec le concours de Franck Pitiot (une révélation comique), force délibérément le trait dans KAAMELOTT. De franchement idiot au début de la série, l’irrésistible Perceval va cependant évoluer et devenir peu à peu le Forrest Gump de la Table Ronde… Souvent rudoyé, moqué, ridiculisé par les autres membres de la Table Ronde, Perceval restera pourtant l’un des plus fidèles de la bande bien malmenée après la trahison de Lancelot (Thomas Cousseau).

Perceval est un phénomène ambulant : illettré, incapable de se repérer sur une carte, il s’embrouille dans un vocabulaire qu’il ne maîtrise pas (heureusement, il trouve la parade absolue : son célèbre « c’est pas faux ! » qui le tire d’embarras dans les conversations trop complexes). Par ailleurs, il dépense une énergie fantastique à ne pas accomplir les missions qu’Arthur ose lui confier ; missions qui commencent et se terminent le plus souvent à la taverne avec Karadoc, sans avoir avancé d’un pouce, à la grande colère du roi. Entre ces deux-là, c’est une relation à la Prunelle-Gaston Lagaffe. Pourtant, s’il évite les combats, il lui arrive très rarement de se distinguer par un exploit ! Perceval est devenu l’explorateur attitré – et imprudent – des portes dimensionnelles ; l’une d’elles le fait même entrer dans une galaxie lointaine, très lointaine, dont il rapporte un sabre-laser à son roi (Astier connaît suffisamment sa mythologie : l’histoire de Luke Skywalker puise dans celle du Perceval des légendes arthuriennes). Perceval est d’ailleurs le seul personnage de la cour du Roi qui puisse faire flamboyer Excalibur, l’épée d’Arthur, signe d’une destinée exceptionnelle.

Perceval a d’autres particularités : sa naïveté coutumière, bien sûr, lui fait prendre au pied de la lettre les expressions imagées («Ah, seigneur Perceval, vous tombez bien… – Non, pas toujours, mais des fois je me rattrape !»). Il ne comprend rien des règles sociales en vigueur à Camelot, particulièrement celle qui veut que chaque Chevalier raconte un haut fait d’armes ; étant incapable de rendre ses histoires palpitantes, Perceval finit toujours par ressortir la même rencontre avec un vieillard mystérieux (« Parce que les vieux, c’est vach’ment mystérieux, on sait jamais d’où y viennent ! »), usant un peu plus la patience de tout le monde. Guère plus heureux dans les histoires sentimentales, Perceval rate systématiquement son idylle avec la servante Angharad (Vanessa Guedj), ne comprenant généralement rien à ce qu’elle veut de lui… Ajoutez à celà les centres d’intérêts très spéciaux de Perceval, qui a mémorisé toutes les règles des jeux de son pays natal : sloubi, jeu du pélican, jeu du sirop… l’énumération interminable de ses règles suffit généralement à durer une nuit entière. Il faut aussi rajouter sa passion pour le combat « technique », partagé avec Karadoc : une pratique des arts martiaux unique en son genre. Pas d’épées, tout est dans l’esquive, dans l’utilisation d’objets hétéroclites… et de légumes « redondants ».

Bien qu’inculte et illettré, Perceval a une mémoire éidétique digne du personnage de RAIN MAN, surprenant tout le monde par ses compétences en calcul mental (il peut compter sans se tromper le nombre exact de pierres du château !). D’une loyauté absolue pour Arthur (qui finit par l’apprécier malgré tout), Perceval est aussi l’indéfectible ami de Karadoc, avec qui il va fonder le légendaire Clan des Semi-Croustillants. Généralement bon camarade, de très bonne humeur, Perceval peut aussi piquer à l’occasion des colères très enfantines… Quand Karadoc annonce son intention d’esayer de retirer Excalibur replantée dans la pierre par Arthur, Perceval part bouder dans un tonneau, tel Diogène ! Tout est bien qui finit bien, heureusement. Sa rancune, Perceval la garde pour une seule personne : la belle Mévanwi (Caroline Ferrus), épouse de son ami Karadoc ; ayant intrigué pour finir dans le lit du roi en l’absence de Guenièvre, elle est détestée depuis ce jour par Perceval qui ne cesse de l’abreuver d’insultes. La loyauté, c’est sacré !

Enfin, Perceval a des interrogations philosophiques… très… disons, spéciales. Il se pose en effet beaucoup de questions sur l’Univers, et sa place dans ce monde, allant philosopher au bord de l’eau avec Arthur le temps d’un épisode où il pêche à la ligne avec un caillou fixé au bout d’une ficelle, pour intriguer les poissons auxquels il ne veut pas de mal ! Au roi seul, Perceval peut révéler son rêve de toujours : voyager dans l’espace. Un rêve lié au secret de ses origines, qui nous sont expliquées dans la « préquelle » de la dernière saison. Comme Superman, Perceval serait en effet originaire de la planète Krypton ! Une question innocente, clin d’oeil au film avec Christopher Reeve, qu’il avait posée au roi dans une saison précédente, laissait planer le doute (« vous savez que la Terre est ronde, et que, si on tourne autour d’elle dans le sens inverse de sa rotation, on peut remonter dans le Temps ? »). Dans cette ultime saison, Pellinore (Jackie Berroyer), son père fermier, expliquera à Arthur avoir recueilli Perceval alors qu’il n’était qu’un bébé, trouvé dans un cercle de culture au milieu de son champ. La vérité est ici : Perceval version KAAMELOTT est donc un extra-terrestre égaré au Moyen Âge !

On conclura qu’avec ses capacités singulières – incompréhension des règles sociales en vigueur, difficultés en amour, naïveté apparente, centres d’intérêt très poussés, vision du monde unique… -, ce bon Perceval serait donc un « Aspie » fictif très exagéré, pour la bonne cause du rire. Et certainement le plus apprécié des personnages de la série.

« PAYS DE GALLES INDEPENDANT !!! »

Cf. Raymond Babbitt (RAIN MAN), Forrest Gump ; Diogène de Sinope, George Lucas (pour les clins d’oeil à STAR WARS…)

 

à suivre…

Ludovic Fauchier.

123


Winx club le film |
La vie est un long film tra... |
Cinéma et science-fiction |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Festival 8-9,5-16
| pieces of one piece
| Site déménage