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En bref… DHEEPAN

 

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DHEEPAN, de Jacques Audiard

L’histoire :

Sivadhasan (Antonythasan Jesuthasan), soldat membre des Tigres Tamouls insurgés contre le gouvernement, tente de fuir le Sri Lanka. Les passeurs clandestins lui donnent une nouvelle identité :  »Dheepan », le nom d’un autre homme qui a été tué avec sa femme et sa fille des mois auparavant. Il fuit le pays en compagnie d’une jeune femme, Yalini (Kalieaswari Srinivasan), et d’une fillette de neuf ans, Illayaal (Claudine Vinasithamby), et se retrouve en France où il survit dans un premier temps comme vendeur à la sauvette.

Sivadhasan / Dheepan trouve bientôt un nouvel emploi et un toit, au Pré-Saint-Gervais. Le voilà concierge d’un petit bloc d’immeubles décrépits. L’ancien combattant, sa fausse épouse et leur « fille » partagent un minuscule logement, et tentent de s’adapter à leur nouveau monde. Les premiers mois sont difficiles : la petite fille ne trouve pas d’amis à l’école, et subit même l’ostracisme de ses petites camarades. Yalini trouve un emploi de femme de ménage chez un vieil homme, père de Brahim (Vincent Rottiers), un petit caïd libéré de prison, avec qui elle sympathise. Dheepan, lui, assiste aux petites violences quotidiennes du bloc en face du sien, là où Brahim, assigné à résidence, effectue ses trafics louches…

 

Dheepan

Impressions :

On casse certaines habitudes prises ici dans ce blog, et nous allons (brièvement) parler d’un film français (chose incroyable : plus d’un mois après Microbe et Gasoil de Gondry, l’auteur de ces lignes vient de doubler sa moyenne de films hexagonaux sur l’année !). Un film dû à Jacques Audiard, devenu l’un des rares cinéastes, d’Un Héros Très Discret à De Rouille et d’Os en passant par Un Prophète, à oser sortir du cloisonnement habituel comédie/drame qui condamne notre cinéma à une mort lente et programmée. Récompensé de la Palme d’Or à Cannes par les frères Coen, Dheepan complète l’excellente filmographie d’Audiard, suivant une famille de réfugiés sri lankais dans la morne banlieue parisienne. Banlieue qui se transforme en zone de combat et fait ressurgir les vieux démons du « père » de cette fausse famille, où il faut préserver l’illusion pour ne pas être rapatrié dans un pays ravagé par la guerre civile. Les conflits et les moments de tendresse alternent, judicieusement traités par le sens de l’écriture et de la mise en scène d’Audiard, qui suit les unions et dissensions des personnages, impeccablement interprétés par des comédiens non professionnels. Tout cela est maîtrisé sans défauts de bout en bout, le film évoluant vers un climax inexorable, d’une violence sèche digne d’un vigilante movie des seventies, le personnage principal, déterminé à sauver celle qu’il considère comme sa femme, retrouvant ses réflexes programmés de guerrier Tamoul. Un grand final tétanisant, menant à une rédemption dont on ne sait si elle est réelle ou fantasmée, et qui fait de Dheepan un excellent film.

Ludovic Fauchier.

 

 

 

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Jacques Audiard ; scénario de Jacques Audiard, Thomas Bidegain et Noé Debré ; produit par  Pascal Caucheteux (Why Not Productions / Page 114)

Musique : Nicolas Jaar ; photo : Eponine Momenceau ; montage : Juliette Welfling

Direction artistique : Héléna Klotz ; décors : Michel Barthélémy ; costumes : Chattoune

Distribution France : UGC Distribution

Caméras : Sony F55

Durée : 1 heure 49

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1975 : JAWS (Les Dents de la Mer)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1975, et le monde a considérablement changé…

L’an 2 avant Star Wars, également connu sous le nom de 1975. Cette année-là n’est pas juste l’époque des chemises à cols pelle à tarte et des pantalons patte d’éléphant, elle est aussi le cadre d’évènements internationaux pour le moins moroses. Voyons ceux-ci… La crise pétrolière de 1973 s’ajoute à d’autres crises, politiques celles-ci. Pour les USA, c’est la déconfiture morale, résumée en deux mots : Watergate et Viêtnam. On suit les effets immédiats du scandale du Watergate, qui a coûté sa présidence à Richard M. Nixon : après enquête et procès (du 2 janvier au 21 février 1975), les hommes du président déchu, H. Robert Haldeman, John N. Mitchell et John D. Ehrlichman, sont reconnus coupables de tous les chefs d’accusation prononcés contre eux dans cette affaire. Ils sont rejoints dans l’opprobre par Maurice H. Stans (ancien secrétaire au Commerce et directeur des finances du comité de réélection de Nixon) le 13 mars, qui reconnaît avoir levé illégalement des fonds pour l’opération.

La Guerre du Viêtnam, officiellement arrêtée deux ans plus tôt à la Conférence de Paris, prend définitivement fin avec la Chute de Saigon : devant l’avancée des troupes nord-viêtnamiennes, les dernières troupes américaines cantonnées au Viêtnam quittent piteusement le pays le 30 avril 1975. Le conflit a déstabilisé toute l’Asie du Sud-Est avec des conséquences désastreuses : les bombardements du Cambodge, décrétés par Nixon durant le conflit, ont entraîné la guerre civile dans ce pays voisin du Viêtnam. Résultat : les Khmers Rouges prennent le pouvoir. Ils s’emparent de Phnom Penh en avril. Sous l’égide de Pol Pot, un épouvantable génocide politique commence. Les Etats-Unis vivent aussi une curieuse époque, dans leur propre pays, marquée par la défiance envers le gouvernement du Président par intérim Gerald Ford (célèbre pour ses descentes d’avion mal contrôlées). Celui-ci échappe à deux attentats en deux semaines de septembre 1975, commis par Lynette Fromme (une disciple de Charles Manson) et Sara Jane Moore. L’actualité retient aussi notamment les incidents violents de Pine Ridge, dans le Dakota, opposant le FBI aux mouvements politiques amérindiens. Le 30 juillet, Jimmy Hoffa, le controversé président du syndicat des chauffeurs routiers américains, disparaît, sans doute exécuté par la Mafia qu’il menaçait de dénoncer. On fait aussi des gorges chaudes de l’arrestation le 18 septembre de Patty Hearst, la petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst, kidnappée plus d’un an avant par les dingos du SLA (Symbionese Liberation Army) ; la jeune héritière, armée et dangereuse, a subi un lavage de cerveau en règle de ses ravisseurs, entre autres supplices.

En Europe occidentale, l’actualité est marquée par la violence terroriste politique : IRA en Grande-Bretagne, Fraction Armée Rouge en Allemagne de l’Ouest, Brigades Rouges en Italie, Septembre Noir en France, ETA en Espagne… il n’y a que l’embarras du choix, si l’on peut dire. L’Angleterre paie le prix fort de l’occupation de l’armée en Irlande du Nord : les plasticages meurtriers se multiplient (London Hilton Hotel, le 5 septembre). Il faut des coupables idéaux : parce qu’ils sont irlandais du nord, les « Birmingham Six » (15 août) et les « Guildford Four » (octobre 1975) seront les boucs émissaires désignés en dépit de leurs protestations d’innocence. En France, ce sont les attentats de janvier à Orly commis par Septembre Noir (fusillade et détournement d’avion), le commando palestinien, ceux du Groupe du 6 Mars à Paris, pour demander l’amnistie de la Fraction Armée Rouge, et les crimes du terroriste  »Carlos » rue Toullier le 27 juin qui retiennent l’attention. L’actualité internationale retiendra aussi, surtout, le début de la guerre civile au Liban le 13 avril opposant les divers groupes religieux du pays, et celle en Angola, qui après son indépendance, sombre dans le chaos après le 11 novembre, le petit pays africain devenant un nouveau champ de bataille de la Guerre Froide. On condamne la brutalité du gouvernement sud-africain contre la population des townships, qui a un porte-parole charismatique, Steve Biko. L’Espagne, elle, s’apprête à tourner la page Franco : le dictateur malade cède le pouvoir au jeune roi Juan Carlos avant son décès le 20 novembre. Autres évènements politiques significatifs : l’adoption définitive le 17 janvier par l’Assemblée Nationale française de la Loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse en France, et la prise du pouvoir à la tête du Parti Conservateur en Grande-Bretagne par Margaret Thatcher, le 11 février. L’année 1975 voit aussi les décès de personnages tels que l’armateur grec Aristote Onassis, le Roi Fayçal d’Arabie Saoudite (assassiné par son neveu), Tchang Kaï-Chek, Eamon DeValera (président fondateur de la République d’Irlande) et l’Empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié.

Divers évènements font aussi l’année 1975 : la naissance de Microsoft, conçu par deux jeunes informaticiens du nom de Bill Gates et Paul Allen ; le Prix Nobel de la Paix attribué à Andrei Sakharov (évidemment interdit par l’URSS d’aller chercher son prix). Dans l’espace, le rapprochement russo-américain se fait le 17 juillet grâce à la Mission test Apollo-Soyouz ; et la sonde Viking 1 est lancée à destination de Mars le 20 août. En sport, une année dont les héros sont Niki Lauda, champion du monde de Formule 1 chez Ferrari ; Junko Tabei, la première femme à gravir l’Everest ; Mohamed Ali, qui bat Joe Frazier à Manille et est à nouveau champion du monde de boxe poids lourds ; Eddy Merckx qui truste les premières places en cyclisme (Liège-Bastogne-Liège, Milan-San Remo, l’Amstel Gold Race, le Tour des Flandres et le Challenge Pernod) mais se fait battre au Tour de France par Bernard Thévenet ; on salue la mémoire de l’ancien pilote de F1 Graham Hill, qui se tue dans un accident d’avion. Les sports collectifs saluent l’équipe galloise de rugby, vainqueur du Tournoi des Cinq Nations avec JPR Williams et Gareth Edwards, et en football, le Bayern Munich champion d’Europe avec Franz Beckenbauer et Gerd Müller, au terme d’une finale tendue contre Leeds United (et ses supporters furieux qui saccagent Paris). Côté musique, on trouve de tout et son contraire, avec l’émergence et l’évolution notamment de nouveaux styles : le rock est rejoint par le hard rock (les Aerosmith déménagent avec Walk this Way) ou le heavy metal représenté par Alice Cooper (Welcome to my Nightmare), Kiss ou la formation d’Iron Maiden. On écoute David Bowie (Young Americans), Pink Floyd (Wish you were here), Queen ou Genesis (que Peter Gabriel quitte pour être remplacé par Phil Collins). Keith Jarrett livre un mémorable concert à Cologne le 24 janvier ; et on voit apparaître les premiers grands hits de l’ère disco, parfois mâtiné de funk ou de rock. Morceaux choisis : Frankie Valli & The Four Seasons avec December 1963 (Oh, What a night) que Claude François « remake » chez nous en Cette année-là ; Patti LaBelle et son fameux Lady Marmalade ; ou KC & The Sunshine Band (That’s the way I like it). En France, on est surtout marqué par le suicide du chanteur Mike Brant, et on fait un succès au Sud de Nino Ferrer, à L’Eté Indien de Joe Dassin, au France de Michel Sardou et… La Bonne du Curé, d’Annie Cordy !.. Aucun rapport, mais cette année marque aussi les décès de Joséphine Baker, Oum Kalsoum et du compositeur russe Dimitri Chostakovich.

Le monde du cinéma suit lui aussi les changements de l’époque. Tandis que les petites Angelina Jolie, Charlize Theron, Marion Cotillard, Drew Barrymore et Kate Winslet voient le jour (bon anniversaire à vous, mesdames), le 7ème Art salue la mémoire de quelques grands disparus : en France, Pierre Fresnay et Michel Simon disparaissent, ainsi que le jeune Pierre Blaise (le Lacombe Lucien de Louis Malle), mort dans un accident de la route. Clap de fin également pour les cinéastes américains George Stevens et William A. Wellmann ; et Rod Serling, scénariste, producteur et maître d’œuvre de la Twilight Zone (La Quatrième Dimension) qui a lancé nombre de jeunes talents du cinéma américain, décède trop tôt. En Italie, l’assassinat du cinéaste-poète Pier Paolo Pasolini survient peu de temps après la sortie de son brûlot antifasciste, l’insoutenable Salo ou les 120 Journées de Sodome. Côté prix et récompenses, les vainqueurs de l’année sont le film algérien Chronique des Années de Braise de Mohammed Lakhdar Hamina, Palme d’Or à Cannes, et Le Parrain II de Francis Ford Coppola aux Oscars. Devenu en peu de temps le nouveau Roi du cinéma américain, Coppola rêve de changer l’industrie du cinéma de son pays, entérinant le règne des movie brats barbus : John Milius, George Lucas, Martin Scorsese, Brian DePalma ou Steven Spielberg. Coppola écrit et prépare une fresque démesurée sur la Guerre du Viêtnam : Apocalypse Now.

Les films suivants ont fait l’actualité. L’Angleterre, terre d’accueil de Stanley Kubrick, est le cadre du tournage de Barry Lyndon, description sans complaisance de l’ascension et de la chute d’un ambitieux joué par Ryan O’Neal. Le public anglais salue aussi le retour des trublions Monty Python, qui refont la légende du Roi Arthur à leur manière avec Sacré Graal ! L’Italie voit la sortie de Profession Reporter, le nouveau film d’Antonioni, avec Jack Nicholson, et de Parfum de Femme, sommet de la comédie à l’italienne de Dino Risi, avec Vittorio Gassmann en aveugle obsédé. De jeunes cinéastes s’imposent en chefs de file de leurs pays respectifs : Peter Weir signe le remarquable et inclassable Pique-nique à Hanging Rock en Australie, et Paul Verhoeven confirme son talent en Hollande, avec le drame très cru Keetje Tippel. On salue aussi le retour du sensei Akira Kurosawa, qui s’aventure hors du Japon pour filmer dans la taïga sibérienne le très beau Dersou Ouzala. L’Allemagne de l’Ouest suit la carrière de Volker Schlöndorff, nouveau chef de file du cinéma local avec L’Honneur Perdu de Katharina Blum. L’actualité cinématographique en France est quant à elle marquée par la controverse sur le cinéma érotique. Emmanuelle a fait un triomphe, la libération sexuelle a changé les mœurs, ce qui embarrasse sérieusement le gouvernement Giscard-Chirac. Le nouveau président de la République avait promis la suppression de la censure d’Etat, mais son Premier Ministre, avec le Ministre de la Culture Michel Guy, entérine un décret interdisant le financement par le même Etat d’œuvres à caractère pornographique. La mesure entraînera la classification des films pour adultes sous un label particulier, le X… et le développement d’un réseau de production et de distribution indépendant du cinéma officiel. Le public français, lui, fait un triomphe à Histoire d’O. Hors de ces polissonneries filmées, le cinéma français se repose sur ses acquis. On suit toujours les stars du box-office : Jean-Paul Belmondo affronte un terrifiant serial killer dans Peur sur la Ville d’Henri Verneuil, Lino Ventura fait le coup de poing avec le jeunot qui monte, Patrick Dewaere, dans Adieu Poulet de Pierre Granier-Defferre, Yves Montand et Catherine Deneuve sont en Amérique du Sud dans Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau, et Philippe Noiret venge sa femme (Romy Schneider) assassinée par les Nazis dans Le Vieux Fusil, de Robert Enrico. Costa-Gavras confronte la France à son embarrassant passé vichyste avec Section Spéciale. On remarque aussi les premiers films de Bertrand Tavernier (Que la fête commence, avec Philippe Noiret et Jean Rochefort) et Andrzej Zulawski (L’Important c’est d’aimer, avec Romy Schneider). François Truffaut, lui, rate passablement L’Histoire d’Adèle H. avec Isabelle Adjani… 

Côté Amérique, l’industrie du cinéma poursuit sa phase de transition alors que les grands studios observent avec un intérêt croissant les recettes de plus en plus élevées des succès de l’année. Certains restent cependant en dehors du show-business à l’hollywoodienne, comme Woody Allen qui s’affirme comme un cinéaste original, avec Guerre et Amour, relecture toute personnelle de Tolstoï mâtinée d’humour juif et d’angoisses existentielles. Côté comédies, le public retrouve avec plaisir Peter Sellers dans la peau de l’Inspecteur Clouseau chez Blake Edwards, dans Le Retour de la Panthère Rose. Les stars de l’année sont : Warren Beatty, coiffeur séducteur dans la comédie satirique Shampoo d’Hal Ashby avec Julie Christie ; Gene Hackman, vedette de trois films (le polar d’Arthur Penn Night Moves / La Fugue, French Connection II de John Frankenheimer et le western de Richard Brooks Bite the Bullet / La Chevauchée Sauvage) ; Robert Redford, fidèle à ses cinéastes favoris, George Roy Hill (The Great Waldo Pepper / La Kermesse des Aigles, évocation des aviateurs casse-cou de l’entre-deux-guerres) et Sydney Pollack (Les 3 Jours du Condor, thriller et complots de la CIA avec Faye Dunaway et Max Von Sydöw) ; Sean Connery, héros de deux splendides films d’aventures (il est un intrépide seigneur Berbère dans Le Lion et le Vent, de John Milius, avec Candice Bergen, et un aventurier en quête de gloire avec son vieux camarade Michael Caine dans L’Homme qui voulut être Roi de John Huston) ; Jack Nicholson, qui triomphe en semant la rébellion dans l’asile psychiatrique de Vol au-dessus d’un nid de coucou tenu par la terrifiante Louise Fletcher, devant les caméras de Milos Forman) ; et Al Pacino, inoubliable braqueur amateur dépassé par les évènements dans Un Après-midi de Chien, de Sidney Lumet. Tous ces immenses acteurs devront toutefois capituler devant une star au sourire démesuré et mortel, qui orne les affiches de l’été 1975… Le 20 juin de cette année-là, personne aux USA n’échappera aux Dents de la Mer. Le classique de Steven Spielberg a quarante ans. Trinquons à la santé des nageuses aux jambes arquées !

 

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JAWS (Les Dents de la Mer)

Amity, une paisible petite ville côtière du nord-est des USA, est l’endroit idéal pour des vacances à la plage inoubliables… Pour deux jeunes estivants éméchés, c’est l’occasion de faire plus ample connaissance durant un bain de minuit improvisé. Si le jeune homme, ivre, s’écroule sur la plage, la jolie Chrissie (Susan Backlinie), elle, plonge nue et attend son amoureux. Ce sera sa dernière baignade…

Au matin, le Shérif Martin Brody (Roy Scheider) apprend la disparition de Chrissie. Il a vite fait de la retrouver… du moins, ce que les crabes ont laissé sur le sable. Le rapport du coroner lui confirme qu’elle a été tuée par un requin. Brody espérait vivre tranquillement loin de New York avec sa femme Ellen (Lorraine Gary) et leurs deux fils, mais la situation va tourner au cauchemar. Il veut interdire la baignade par précaution, mais le maire Vaughan (Murray Hamilton) et ses adjoints le rappellent à l’ordre : cela signerait l’arrêt de mort économique de la ville, qui attend des milliers de touristes, le weekend du 4 juillet. Brody décide donc de taire l’incident et de garder les plages ouvertes. Erreur terrible qui va entraîner la mort d’un enfant tué par le squale, sous les yeux des premiers vacanciers. Une prime est offerte à celui qui tuera l’animal. Brody est vite débordé, entre les pressions des commerçants d’Amity, les pêcheurs du dimanche qui risquent bêtement leur vie pour l’argent, et l’obstination de Vaughan à ne pas fermer les plages. Un jeune océanologue, Matt Hooper (Richard Dreyfuss), répond à son appel, et parvient à identifier le prédateur comme un Grand Requin Blanc d’une taille colossale. L’animal a fait des eaux d’Amity son garde-manger, et continue les attaques meurtrières. En désespoir de cause, Brody et Hooper vont devoir se tourner vers un pêcheur de requins du coin, l’explosif capitaine Quint (Robert Shaw)…

 

Jaws - Sortez de l'eau ! 3

Ci-dessus : sortez tous de l’eau ! Deux mauvais plaisantins créent une panique chez les baigneurs d’Amity…

 

Il n’est pas un documentaire animalier qui, chaque année, ne ressorte cette phrase : « contrairement à ce que montre Les Dents de la Mer, les requins ne sont pas une menace pour l’Homme », ou autre sentence du même genre. On peut comprendre le parti pris des réalisateurs de ces documentaires qui s’alarment, à juste titre, de l’extermination des grands requins, bien plus utiles qu’on ne le croit dans la régulation des écosystèmes marins. Mais rien ne peut y faire ; ces animaux continueront d’hériter d’une réputation épouvantable ; réputation qui n’avait pas attendu la sortie du roman de Peter Benchley ni du film de Steven Spielberg pour terrifier l’imaginaire collectif. A l’origine des Dents de la Mer (ou Jaws, si vous préférez la VO), il y a une histoire vraie qui a grandement contribué à la peur des squales, aux USA. Lorsqu’il effectuait des recherches pour son roman, Benchley connaissait cette histoire tristement célèbre sur la côte est américaine.

 

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L’été 1916, le long des côtes du New Jersey, les requins furent particulièrement agressifs. En l’espace de onze jours, ils firent quatre victimes sur une centaine de kilomètres, dans la région située entre New York et Philadelphie. Le 1er juillet, à Beach Haven, un vacancier, Charles Vansant, se baigne à cent mètres du rivage en fin de journée. Rentrant vers la plage, il ne prête pas attention aux cris des témoins : un aileron lui fonce dessus et il est attaqué dans un mètre d’eau… ramené à terre par un surveillant de plage, Vansant meurt d’une hémorragie, la jambe gauche déchiquetée. Le 6 juillet, à Spring Lake, un groom suisse, Charles Bruder, connaît le même sort. Il nage, et hurle subitement de douleur. Une femme témoin alerte deux surveillants qui recueillent Bruder ; le jeune homme a eu les deux jambes arrachées et succombe vite. Des témoins de la scène s’évanouissent. La presse, cette fois, fait les gros titres avec cette attaque de requin confirmée. Quelques jours passent, et un nouveau drame éclate à Matawan Creek, plus au nord. Les enfants adorent se baigner dans les eaux douces de cette baie située à l’intérieur des terres. Un jeune garçon, Rennie Cartan, est légèrement blessé en heurtant la peau d’un requin. Le 12 juillet, un squale attaque un groupe d’enfants. Albert Sitwell, 11 ans, est entraîné au fond de l’eau ; son cadavre sera retrouvé deux jours plus tard. Un jeune homme, Stanley Fisher, plonge pour retrouver le garçon. Il est attaqué par le requin, qui le mord à la jambe. Fisher meurt de l’hémorragie. Trente minutes plus tard, à un kilomètre de là, le jeune Joseph Dunn échappe à une autre attaque, mais devra être amputé. Le drame marquera le début d’une psychose du requin : les autorités offrent des primes, des chasseurs à la dynamite se précipitent dans l’estuaire et sur la côte… Conséquence économique : le tourisme connaît une baisse brutale dans une région qui commence à se développer. Peu de gens osent se baigner. Finalement, une femelle de grand requin blanc est capturée, tuée et exposée comme « la » coupable des quatre morts et attaques. Toute cette histoire annonce la première partie du film de Steven Spielberg, dans ses grandes lignes.

Peu de gens, à l’époque, y compris les spécialistes de la vie animale maritime, connaissaient le comportement des requins, nombreux dans cette région côtière. Pendant longtemps, la théorie du « requin rogue », squale solitaire ayant pris goût à la chair humaine, prévaudra. De nos jours, les ichtyologues contestent cette idée : il est impossible qu’un seul animal ait pu attaquer autant de personnes sur une aussi longue distance, dans des eaux très différentes. Les grands requins blancs ne peuvent vivre qu’en eau salée, les morts en eau douce de Matawan Creek seraient dues aux requins-bouledogues ; et l’une des morts aurait pu être causée par un requin tigre. Mais voilà, pour son propre malheur, le Grand Requin Blanc (Carcharodon Carcharias) fait office de coupable idéal ; sa taille imposante, sa peau pâle, ses yeux « noirs comme une poupée » et ses monstrueuses mâchoires lui donnent une allure de cauchemar. Le délit de faciès appliqué à un animal… Peter Benchley connaissait cette histoire quand il écrivit Jaws (« Mâchoires ») et fréquentait un pêcheur expert en requins, Frank Mundus, qui lui inspira le personnage de Quint. Si le roman, publié au début de l’année 1974, lui valut le succès et de confortables revenus, Benchley en garda pas mal d’amertume. Tout comme son ami Mundus, il changera d’attitude vis-à-vis du Grand Blanc, chassé et éliminé à outrance par les amateurs de pêche touristique, ainsi que par la pêche industrielle à échelle mondiale. De son propre aveu, il regretta d’avoir contribué à diaboliser les requins vis-à-vis du public. L’auteur, décédé en 2006, aurait pu plaider non coupable par ignorance, les squales étant des « monstres » idéaux dans les récits d’aventure en mer. Notre cher Jules Verne pourrait figurer en tête de liste des accusés, lui qui, un bon siècle plus tôt, avait souvent terrifié les lecteurs de ses Voyages Extraordinaires (voir à ce titre certains passages et gravures de 20000 Lieues sous les Mers)… On aurait pu citer Hergé, aussi, qui confronte Tintin et le Capitaine Haddock à des requins voraces dans Le Trésor de Rackham le Rouge. Coïncidence ! Steven Spielberg, dans son adaptation de la bande dessinée d’Hergé, glisse quelques rapides allusions aux squales… Spielberg, incurable cinéphile, citera sûrement quand à lui des films liés aux requins, comme un classique oublié de Howard Hawks, Tiger Shark (Le Harpon Rouge, 1935), avec Edward G. Robinson en prédécesseur de Quint ; ou, plus proche de nous, les requins tigres qui firent passer de sales moments à Sean Connery dans Opération Tonnerre… Quoi qu’il en soit, au grand dam des défenseurs de la vie sous-marine, mais pour le plus grand bonheur des cinéphages amateurs de grande frousse sur pellicule, Jaws est devenu, quarante ans après sa sortie, un classique absolu. Dommage pour les requins du monde entier, bien en peine de se défendre contre cette publicité négative faite à leur espèce…

 

Jaws - A cheval sur sa vedette !

Ci-dessus : entre Steven Spielberg et Bruce le Requin, un moment de détente…

 

Publié au début de l’année 1974, Jaws fut un best-seller immédiat. Pas un chef-d’œuvre littéraire, certes, plutôt un roman de gare très efficace, maintenant en éveil l’attention du lecteur autant par la description très crue des attaques du requin que par une certaine grivoiserie, un brin racoleuse, dans la description des mœurs amoureuses des estivants. Le livre de Benchley attira immédiatement l’attention des studios, et ce furent les producteurs Richard D. Zanuck (fils du redoutable big boss de la 20th Century Fox, Darryl F. Zanuck) et David Brown qui en obtinrent les droits d’adaptation. Deux producteurs avisés, récompensés par le succès de L’Arnaque (The Sting) avec Paul Newman et Robert Redford, qui n’eurent pas à chercher longtemps le réalisateur idéal pour adapter le livre : ils venaient tout juste de produire Sugarland Express, le premier long-métrage cinéma d’un jeune homme nommé Steven Spielberg. N’ayant même pas 28 ans au compteur, le jeune réalisateur jouissait déjà d’une réputation de virtuose de la mise en scène ; formé dans la branche télévisuelle d’Universal, Spielberg piaffait d’impatience à l’idée de mettre en scène ses propres films. Il s’était bien entendu avec Zanuck et Brown, et accepta leur offre avec enthousiasme (et, de son propre aveu, beaucoup d’inconscience !) : le récit de Jaws lui rappelait quelque chose. Trois ans plus tôt, il avait mis en scène le téléfilm Duel, où un automobiliste était pourchassé sur une route déserte par un monstrueux camion fou. Remplacez l’autoroute par l’océan, l’automobiliste nerveux par un policier phobique de l’eau, et le camion par un gigantesque requin blanc, et vous aurez la même histoire ! C’est sur cet argument que Spielberg accepta de tourner Jaws. Les premières versions du script écrit par Benchley furent remaniées et réécrites par Carl Gottlieb, collaborateur de Spielberg à la télévision, d’autres script doctors seront ensuite appelés à polir le tout : notamment Howard Sackler, ancien collaborateur de Stanley Kubrick à ses débuts, qui donna au personnage de Quint un passé lié à l’histoire de l’USS Indianapolis. Cette scène sera ensuite développée par John Milius, le scénariste bourru de Jeremiah Johnson et Apocalypse Now, futur réalisateur de Conan le Barbare, puis par Robert Shaw, l’interprète de Quint. Le casting fut vite verrouillé : refusant les pressions des chefs de studio voulant des stars (Paul Newman, Charlton Heston et Jeff Bridges), Spielberg engagea des acteurs moins connus mais tout aussi bons. Lee Marvin et Sterling Hayden refusèrent le rôle du capitaine Quint, ce fut le bouillant britannique Robert Shaw (mémorable dindon de la farce dans L’Arnaque) qui obtint le rôle. Pour le shérif Martin Brody, Spielberg convainquit vite Roy Scheider, qu’il avait apprécié pour son personnage de flic solide dans French Connection aux côtés de Gene Hackman. Et pour incarner le jeune scientifique Matt Hooper, Spielberg suivit la suggestion de son ami George Lucas, qui venait de diriger Richard Dreyfuss dans American Graffiti. Le courant passa vite entre les deux hommes, même si Dreyfuss se fit tirer l’oreille. Il accepta, non sans dire à Spielberg que Jaws « serait très amusant à voir sur l’écran, mais que ce serait une galère à tourner. » Il n’avait pas tort du tout !

 

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La vraie star du film serait bien sûr le Grand Requin Blanc qui terrorise les baigneurs d’Amity. Spielberg se posa un sacré défi technique. Tout d’abord, il refusa la sécurité d’un tournage en studio à Hollywood. Le squale devait évoluer dans un environnement réel pour être crédible. Le tournage aurait lieu à Martha’s Vineyard, la ville idéale pour ses grandes plages et ses hauts-fonds proches du rivage, permettant ainsi à Spielberg de tourner en toute sécurité des scènes censées se passer dans le grand large. On écarta vite la possibilité de dresser un vrai requin blanc ; les experts Ron et Valerie Taylor, engagés pour le film, rirent bien à cette idée. Un requin n’est pas un gentil dauphin à la Flipper ! Spielberg se rappela du Calmar géant de 20 000 Lieues sous les Mers, le film de Walt Disney et Richard Fleischer. Le concepteur du monstre marin le plus crédible à cette époque, Robert Mattey, fut engagé pour fabriquer plusieurs répliques mécaniques du Requin, surnommé « Bruce » (le prénom de l’avocat de Spielberg). Le Requin sera ainsi l’un des touts premiers ancêtres des animatroniques, marionnettes grandeur nature animées, dont Jurassic Park fera grand usage près de vingt ans plus tard. Seulement voilà, Bruce a beau être fin prêt, ses mécanismes délicats et son poids ne supporteront pas les rigueurs d’un tournage dans l’eau de mer. A son premier jour de test dans la baie de Martha’s Vineyard, le requin coule, sous les yeux consternés de Spielberg et ses producteurs !… Début en fanfare d’un tournage infernal, qui va largement déborder sur le planning prévu. Spielberg et son équipe resteront coincés durant des mois à Martha’s Vineyard, à attendre que ce satané requin veuille bien fonctionner. Sans compter les problèmes esthétiques du monstre de plus abîmé par son séjour dans l’eau… Ajoutez à cela les changements de météo incessants ; le bateau Orca qui manque un jour de couler en embarquant des paquets de mer ; les plaisanciers importuns qui apparaissent dans le champ des scènes supposées être en haute mer ; les caméras qui sont abîmées par l’eau de mer ; et Robert Shaw, qui a l’alcool mauvais, s’en prend plusieurs fois à Richard Dreyfuss… A l’autre bout du monde, les époux Taylor, chargés de filmer des vrais requins pour la scène de la cage sous-marine, n’en mènent pas large non plus ; la doublure de Richard Dreyfuss refuse obstinément de descendre dans l’eau parmi les grands requins blancs. Le jeune Spielberg s’imagine déjà que sa carrière coulera avec le film. Il lui faudra le recadrage et le soutien de son mentor Sidney Sheinberg, le grand manitou d’Universal qui l’avait engagé, pour qu’il finisse ce tournage de cauchemar, en sabrant au passage le maximum de scènes avec le Requin ; une décision radicale qui, paradoxalement, décuplera la puissance du monstre. Enfin, après un tournage éreintant, Spielberg pourra compter sur l’aide providentielle, en post-production, de sa monteuse Verna Fields, qui donnera au film son rythme implacable, et de son nouveau complice musical, le compositeur John Williams. Celui-ci lui, inspiré par Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski et les partitions hitchcockiennes de Bernard Herrmann, présentera un leitmotiv à deux notes à l’efficacité redoutable.  

 

Jaws - show me the way to go home...

Ci-dessus : « Show me the way to go home… » Pour Quint (Robert Shaw), Hooper (Richard Dreyfuss) et Brody (Roy Scheider), le calme avant le chaos.

 

Le résultat final : un triomphe, le film décrochant d’excellentes critiques et un triomphe public sans précédent. Grâce à une campagne publicitaire très bien conçue par Universal, Jaws sera le tout premier film à dépasser la barre jusqu’alors inaccessible des 100 millions de dollars de recettes au box-office américain. Du jamais vu à l’époque ; le budget initial de 4 millions de dollars avait plus que doublé, en raison du retard pris par le tournage. Le film dépassera les succès récents du Parrain, de L’Arnaque et de L’Exorciste pour récolter 123 millions de dollars.Un record détenu durant deux ans, avant que Spielberg soit détrôné par son ami George Lucas et Star Wars ; la prise de pouvoir des movie brats barbus sera ainsi entérinée, et les studios seront encouragés à produire pour chaque été les fameux blockbusters influencés par les films de cette génération. Pour Spielberg, Jaws marquera aussi sa première nomination aux Oscars ; le film obtiendra essentiellement celui de la musique pour John Williams, et du montage. L’influence de Jaws se fera sur le long terme ; même si Spielberg prendra un temps un peu de distance envers le film. Une nouvelle génération de cinéastes prodiges attrapera le virus du cinéma en découvrant le film et lui rendra hommage : David Fincher en tête, qui reconnaitra l’influence de Jaws au détour de scènes de Seven ou Gone Girl ; Christopher Nolan, faisant du Joker de The Dark Knight l’équivalent humain du Requin (la scène choc du  »faux Batman » pendu, rappelant la découverte du cadavre du pêcheur de Jaws). Mais aucun cinéaste n’est sans doute plus fan du film que Bryan Singer, le réalisateur d’Usual Suspects et des films X-Men, au point d’avoir nommé sa société de production Bad Hat Harry d’après une réplique du film – celle du Shérif Brody au vieux baigneur portant un ridicule bonnet évoquant un aileron de requin : « That’s some bad hat, Harry« … Le film allait aussi générer une flopée de plagiats malencontreux, d’ersatz animaliers, et trois suites (un second volet aussi absurde que sympathique et deux catastrophes sur pellicule) pour lesquelles Spielberg n’avait rien à voir. Sans oublier des pastiches divers et variés : Jacques Tati ajoutera une scène gag pour une réédition des Vacances de Monsieur Hulot en référence directe aux scènes de panique du film de Spielberg ; les réalisateurs du studio d’animation Pixar s’amuseront dans Le Monde de Nemo, avec un requin nommé Bruce tentant de surmonter sa nature carnivore. Mais on n’est jamais si bien servi que par soi-même, en matière d’humour ; Spielberg produisit Retour vers le Futur 2, de Robert Zemeckis, où Marty McFly est attaqué en pleine rue par un requin en 3D star du totalement fictif Jaws 19 (dû à Max Spielberg, le fils de qui-vous-savez) ! Le même Zemeckis qui avait écrit 1941 pour Spielberg, se faisant plaisir de parodier la scène d’ouverture de Jaws, la même actrice (Susan Backline) étant cette fois-ci victime d’un sous-marin japonais égaré…

 

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Le succès considérable du film n’était pas juste simplement dû à une habile opération publicitaire orchestrée par Universal. On peut certes imiter ou pasticher le style d’un film, mais il est pratiquement impossible de le surpasser. A la barre, il faut un réalisateur capable d’imprimer sa patte et sa vision personnelle. Spielberg, malgré son attitude critique envers Jaws, ne pourra nier au final se l’être approprié. Certes, ce n’est sans doute pas son œuvre la plus personnelle ; mais, derrière l’œuvre de commande, le réalisateur pose les bases de son univers, et son « langage » cinématographique en développement. Donc, outre le plaisir évident de revoir Les Dents de la Mer quarante ans après sa sortie, il faut bien se poser la question : pourquoi le film marche-t-il toujours aussi bien, malgré les évidents défauts esthétiques de Bruce le Requin, ou l’inévitable passage du Temps ? Plusieurs réponses et/ou hypothèses sont possibles, et il y a eu de nombreuses interprétations du film au fil des décennies. Commençons par la plus évidente : Jaws revendique sans complexe la filiation de grands maîtres de la Peur sur pellicule. Très consciemment, Spielberg suivit les traces d’Alfred Hitchcock : l’ombre du Maître du Suspense plane en permanence au-dessus du film. Cela pourrait être handicapant, mais le jeune Spielberg sut manier le suspense avec autant de maîtrise que son illustre prédécesseur. Il ne se prive pas, d’ailleurs, de le citer ouvertement. Le sujet même du film – une petite ville maritime terrorisée par des attaques animales inexplicables – nous ramène évidemment aux OiseauxPsychose n’est pas loin, non plus, dans les scènes choc de la mort de la baigneuse nue jusqu’à l’assaut contre Hooper coincé dans sa cage sous-marine. Et Spielberg se permet même de surpasser « l’effet Vertigo » (combinaison d’un zoom arrière et d’un travelling avant donnant un effet de vertige) créé par Hitchcock, lorsque Brody assiste horrifié à la mort du jeune baigneur sur son matelas. Des citations délibérées, quasi instinctives, qui n’empêchèrent pas Hitchcock de bouder toute rencontre avec son admirateur… mais le vétéran cinéaste reconnut tacitement la filiation en « empruntant » John Williams pour son dernier film, Complot de Famille. Un autre cinéaste, moins connu de nos jours, a peut-être aussi influencé le style du film. Le français Jacques Tourneur sut se tailler une réputation méritée de maître de l’angoisse et du surnaturel, dans des séries B fantastiques magistralement tournées malgré un budget famélique (La Féline, Vaudou, L’Homme Léopard, Rendez-vous avec la Peur). Tourneur, peu intéressé par les effets spéciaux de son époque, développa une ambiance visuelle adaptée aux manifestations de ses « monstres ». Leur présence était marquée par des signes visuels et sonores impressionnants, qui ont sans doute marqué le cinéphile Spielberg. Les retards et les ennuis techniques liés au Requin poussèrent Spielberg à improviser des solutions ingénieuses pour signaler sa présence. Le monstre ainsi rendu « invisible » faisait planer une menace constante par des objets et des décors détournés de leur usage initial : les barrières dentelées des plages d’Amity, un matelas pneumatique à demi dévoré, un ponton arraché qui semble pris de vie, les mâchoires omniprésentes chez Quint, un fil de pêche se tendant brutalement, et bien sûr les fameux barils jaunes utilisés durant la longue chasse finale. Autant d’idées qui doivent beaucoup à l’approche de Tourneur. Au passage, Spielberg n’hésite pas à retourner les clichés trop évidents : l’image de l’aileron parmi les baigneurs, par exemple, est soit une erreur d’appréciation (un bonnet de bain), soit une mauvaise farce commise par des gamins. Le cinéaste laisse tout juste au spectateur le temps de rire, avant de lui asséner l’horreur maximum.

 

Jaws - Du vandalisme écoeurant !

Ci-dessus : « Du vandalisme écoeurant ! ». Le maire Vaughan (Murray Hamilton) et son curieux sens des priorités publiques…

 

Il est aussi intéressant de voir comment Jaws conserve, dans un film hollywoodien, une approche très naturaliste digne d’un film européen. Tourné loin des studios, sur les lieux même de l’action, le film de Spielberg conserve un côté documentaire évident dans la première partie du film. Les déboires du chef Brody avec le Maire et ses administrés, notamment, semblent souvent filmés sur le vif, à la façon d’un reportage en direct, qui surprendrait par hasard leurs conversations au milieu des badauds. Les scènes entre Brody et Vaughan ne sont jamais statiques, et sont autant d’affrontements psychologiques, évoluant peu à peu à l’avantage du policier. Il est intéressant de voir comment leurs points de vue sur la gestion de l’affaire du Requin évolue, en quelques scènes bien dosées : celles du début (sur le ferry, à la mairie) voient l’autorité de Brody complètement sapée par ce maire affairiste ; la scène intermédiaire (la capture du « faux coupable ») semble les mettre sur un pied d’égalité avant l’arrivée de la mère du garçon tué ; et dans les dernières scènes, Vaughan perd pied tandis que Brody prend l’ascendant, non sans colère et frustration (scène autour de l’affiche vandalisée), jusqu’à la scène dans l’hôpital où le policier obtient gain de cause. Cette scène est le contrepoint inverse parfait de la scène du ferry, Brody interceptant et coinçant Vaughan dans un coin pour l’obliger à faire ce qu’il aurait dû faire depuis le début ; toutes ces séquences ont un côté brut, que n’aurait pas eu le film s’il avait été filmé dans le confort des studios Universal. Histoire d’enfoncer le clou, Spielberg s’amuse même, en préambule de l’attaque de l’estuaire, à montrer le maire répondant à des journalistes de la télé. L’un d’eux, s’adressant face caméra pour son reportage (et donc face au public du film), n’est autre que Peter Benchley, l’auteur du roman. Grâce à son chef opérateur Bill Butler, Spielberg utilisera des caméras spéciales, filmant les figurants en pleine baignade au ras de l’eau, ou sous l’eau ; une sensation de réalité claustrophobique indéniable (le spectateur n’a aucune peine à imaginer le carnage imminent) qui transforme des images de tourisme vacancier en cauchemar absolu. Là encore, la sensation d’assister à une scène banale de la vie estivale renforce la crédibilité des évènements de Jaws.

 

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Nous sommes tous d’accord, le comportement du Requin est irréaliste ; aucun squale ne tue des êtres humains pour le plaisir, pas plus qu’il ne peut faire de marche arrière, ou couler un bateau… Qu’importe l’invraisemblance, après tout, car Jaws n’est pas un documentaire ; le film est typique de cette époque qui voit ressurgir les légendes d’autrefois, avec leur part d’irrationnel, au beau milieu du cadre matérialiste et rassurant du 20ème Siècle en Occident. On a ainsi vu ressurgir les sorcières en plein New York (Rosemary’s Baby), les goules dans la campagne américaine (La Nuit des Morts-Vivants), un démon babylonien à Washington (L’Exorciste), ou des ogres dans la campagne texane (Massacre à la Tronçonneuse)… Le Requin qui s’invite parmi les vacanciers de Jaws participe de la même actualisation du Fantastique, qui a quitté les poussiéreux châteaux victoriens de Dracula et Frankenstein pour débouler dans les lieux les plus ordinaires. Spielberg l’assimile, délibérément, à une créature fantastique, l’équivalent du Dragon médiéval, ou de la Bête apocalyptique. Le Requin, ici, c’est le Léviathan, monstre marin représentant le Chaos des forces primitives indomptées, créé par l’Eternel lui-même avant l’Homme, pour inspirer à ce dernier crainte et respect. Le Livre de Job contient notamment des pages qui semblent faites pour illustrer le propos du film (« Irais-tu pêcher Léviathan à la ligne ? (…) Criblerais-tu sa peau de flèches / Et sa tête de coups de harpon ? », phrase citée dans le roman de Benchley) ; dans cette idée, le Requin serait venu des profondeurs pour « punir » l’orgueil et la cupidité des habitants d’Amity. Spielberg ne manque pas d’assimiler le Requin à diverses créatures épouvantables : vampire (Mike, le fils de Brody qui échappera de peu aux mâchoires de l’animal, montre sa main qui saigne en plaisantant sur le sujet), entité surnaturelle (Chrissie est aussi malmenée dans l’eau que la gamine de L’Exorciste assaillie par le démon), fantôme ou esprit frappeur (divers objets semblent soudain doués de vie au passage du monstre : poltergeist…), tueur en série insaisissable (Hooper fait une référence ironique à Jack l’Eventreur), et, donc, Dragon mythique. Brody, Quint et Hooper deviennent finalement, dans la seconde partie du récit, des chevaliers partis affronter la Bête dans sa tanière avec, en guise d’épées médiévales, des armes bien inefficaces… La référence est encore plus explicite quand Brody, dans les dernières minutes du film, tient le monstre en respect avec une gaffe évoquant la lance des chevaliers. Le comportement même du Requin démontre une intelligence vraiment surnaturelle, comme s’il testait ses trois adversaires. La découverte de ses méfaits garde le même aspect irrationnel ; dans la première partie du récit, il tue une jeune femme, un enfant, un vieux pêcheur et un homme adulte, plus peut-être un gentil chien inexplicablement disparu… pratiquement l’équivalent d’une famille entière ; par effet collatéral, les femmes mères de famille sont affectées par les drames (Mrs. Kintner, Ellen Brody). Et Spielberg nous montre le « puzzle » macabre des restes de ses victimes : un torse et une main (Chrissie, la jeune femme), une tête (le vieux marin), une jambe (l’homme dans le canot)… soit presque un corps entier, horriblement déconstruit par cet animal dément. Une incarnation de la Bête, que le cinéaste filmera souvent sous différents avatars, pour représenter une force chaotique, monstrueuse, profondément destructrice.

 

Jaws - Hooper et le faux coupable

Ci-dessus : Hooper et Brody examinent le coupable idéal, capturé par les fous de la gâchette du coin.

 

Si le grand méchant monstre de Jaws marque autant les esprits, c’est aussi parce qu’il a des adversaires à sa mesure. Le film de Spielberg a beau être un monster movie modernisé, mettant en vedette le requin, sa crédibilité passe aussi et surtout par des personnages humains bien campés. Excellente idée de faire basculer le récit vers la haute mer, à la moitié du film ; le trio Brody-Hooper-Quint, que l’on pourrait croiser dans n’importe quelle ville portuaire, y gagne une dimension héroïque inégalée. Les antagonismes et l’amitié font jeu égal durant la chasse au requin ; le scénario de Carl Gottlieb, très astucieusement, s’amusera toujours à placer Brody, l’homme de la classe moyenne, grand phobique venu de la ville, entre ses deux congénères bien plus à l’aise sur l’eau. Les rapports de force s’équilibrent, s’affrontent et s’inversent à tour de rôle, entre le jeune scientifique féru de technologie, le policier responsable mais fragile, et le vieux pêcheur expérimenté mais passéiste. Attardons-nous un peu sur chacun d’entre eux. Honneur au plus jeune, Matt Hooper, campé par Richard Dreyfuss. Le premier acteur alter ego de Spielberg s’approprie et change astucieusement un personnage assez falot dans le roman. En lieu et place du bellâtre qui s’occupe de Mrs. Brody dans le dos de son mari, Dreyfuss fait de Hooper un scientifique idéaliste, aux allures d’étudiant barbu tout droit sorti des locaux de Greenpeace. Hooper devient l’allié spontané de Brody, face à la municipalité d’Amity. Il apporte une caution scientifique indéniable pour identifier le requin coupable des morts, et vient refroidir l’enthousiasme précipité des pêcheurs qui ont capturé un faux coupable idéal. De plus tout, la batterie d’objets et de gadgets techniques qu’il amène avec lui semble en faire un expert dans la chasse au monstre. Malheureusement, son savoir ne compense pas un manque d’autorité naturelle, indispensable pour persuader le maire de changer d’avis. Dreyfuss, en fait, a une stature comique indéniable qui a sans doute plu à Spielberg ; petit, rondouillard, dotée d’une voix nasillarde et d’une allure enfantine qui contraste avec les hommes du coin, il semble minuscule et perdu parmi les « durs » du port d’Amity, à son arrivée. Dreyfuss joue très bien de ce décalage entre les compétences réelles de son personnage (et une petite pointe d’arrogance propre aux hommes de science), et son apparence qui l’empêche d’être pris au sérieux. L’acteur tire le meilleur des quelques scènes humoristiques du film, notamment quand il essaie d’être aussi macho que Quint avec sa canette de bière… La situation de Hooper a dû rappeler à Spielberg ses propres débuts professionnels, lorsqu’il était un gamin de 22 ans dirigeant des vétérans sur les plateaux d’Universal TV. Quant aux certitudes scientifiques du jeune océanologue, elles ne le sauvent pas dès qu’il s’agit d’étudier le Requin dans son élément. La découverte d’une dent coincée dans le bateau abandonnée lui vaudra la peur de sa vie (et l’un des plus beaux jump scares pour le spectateur) ; et son face à face avec le squale, dans la cage, tournera court. La cage, dernier rempart scientifique et « civilisé » jeté dans un territoire primitif, ne peut tenir face à la fureur du monstre. Le scénario prévoyait qu’il se faisait tuer ; mais les images fournies par les époux Taylor, montrant un requin se débattre dans les câbles de la cage vide, donnèrent à Spielberg une idée tout juste plus indulgente. Le jeune homme sauvera in extremis sa peau, sans pouvoir aider ses équipiers assiégés dans le bateau.  

 

Jaws - Quint en pose badass !

Ci-dessus : Quint dans une pose badass, à la Sam Peckinpah !

 

A l’extrême opposé de Hooper, se tient le capitaine Quint, à qui Robert Shaw prête ses traits et son caractère explosif. Le personnage le plus marquant de Jaws, à qui l’acteur britannique trop tôt disparu donnait une couleur qu’il n’avait pas dans le roman. Le vieux briscard de l’océan est tour à tour exubérant, narquois, obsessionnel ou mélancolique… et, pour ses compagnons, un personnage difficile à gérer ! Shaw, avec l’accord de Spielberg, lui donne un caractère digne de l’Achab de Moby Dick, et des excès dignes des meilleurs personnages de Sam Peckinpah… le cinéaste de La Horde Sauvage, connu d’ailleurs pour son comportement « alcoolisé » et sa rudesse, semble avoir largement inspiré le personnage – jusqu’au port du bandana. Le personnage marque les esprits à sa première apparition, durant le conseil municipal spécial donné par Vaughan. Dans le tohu-bohu général, l’homme se fait tout de suite remarquer en proposant ses services (« Je vous l’attrape pour 10 000 dollars. La tête, la queue, et tout le bataclan. »), et surtout en montrant à tous qui est le vrai chef, sur l’île, sur la question du Requin ! Poliment congédié par Vaughan sous les yeux de Brody impuissant, Quint reste à l’écart durant toute la première partie. Le personnage est un paria, un « sauvage » se tenant à l’écart de la communauté et craint de tous. Spielberg a peut-être fait le lien, inconsciemment, avec le John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance : le rancher grossier et brutal, que les civilisés évitent poliment avant de demander son aide pour éliminer le desperado qui terrorise la région. Quint adore en rajouter dans le machisme et l’aspect fruste : voir sa scène de recrutement par Brody, où il teste les compétences professionnelles de Hooper autant que ses origines sociales (« ce sont des mains de citadin, ça… »). Avec son vocabulaire fleuri, ses coups de gueule et son attitude badass à souhait, Quint serait presque une caricature si Shaw ne le nuançait pas. Le vieux marin donne aux deux « bleus » son expertise et son expérience de la pêche au requin ; mais surtout, il tombe le masque durant une séquence d’anthologie : celle du récit de l’USS Indianapolis, la scène que Spielberg avoue préférer dans le film, à juste titre.

 

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Juste après une séquence d’action trépidante, et avant l’attaque suivante, cette scène semble se situer dans un moment suspendu, hors du film, et hors du Temps. Après un bon repas bien arrosé, Quint s’amuse des petits bobos du shérif Brody (« Vous voulez voir quelque chose de permanent ? », double sens évident, compte tenu de ce qui va suivre) et détend l’atmosphère avec Hooper, dans un viril concours de cicatrices digne que n’auraient pas renié Howard Hawks, John Huston ou Ernest Hemingway. La conversation bascule sur le tatouage que Quint n’a jamais pu effacer, celui de son service à bord de l’Indianapolis. Hooper est refroidi, Brody, lui, devient le relais du public, qui en 1975 ignore tout ou presque de ce véritable drame maritime. Et Quint, en héritier d’Herman Melville, de nous raconter par le détail l’horreur qu’il a traversé trente ans plus tôt… Le récit qu’il fait du naufrage demeure terrifiant de réalisme. Rappelons que ce navire livra des composants essentiels des bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, avant d’être coulé en mer du Japon fin juillet 1945 par un sous-marin. Durant quatre jours et quatre nuits, les rescapés, dérivant en haute mer, furent décimés par le froid, l’épuisement, et les requins… Sur un équipage de 1100 personnes, seul le quart environ survécut. Ce fut le drame le plus meurtrier jamais vécu dans l’histoire de la marine militaire américaine. A l’époque du film, cette histoire était si peu connue que beaucoup crurent que le monologue de Quint était pure invention. Il ne l’était pas, malgré quelques erreurs factuelles ; et tant pis si sa version laisse croire que les squales sont responsables de tous les morts de l’Indianapolis. Dans ce film de pur divertissement qu’est Jaws, cette séquence « suspendue » est inattendue, originale, et pare le film d’une atmosphère de réalisme fantastique qu’affectionne le jeune cinéaste. Spielberg, aussi, aborde pour la toute première fois de sa carrière les rives de l’Histoire. La 2ème Guerre Mondiale, dont il est à sa façon un rejeton (rappelons que son père fut opérateur radio de l’Air Force, et lui raconta ses expériences), sera omniprésente dans son cinéma à partir de ce moment-là. Et l’évocation d’Hiroshima par Quint amènera, plus de dix ans plus tard, une scène saisissante d’Empire du Soleil. La scène de l’Indianapolis nous éclaire sur Quint ; derrière sa façade de dur, il y a un homme traumatisé à jamais par ce qu’il a vécu, et qui vit depuis des décennies avec le souvenir des morts. Son récit éclaire aussi sur le syndrome de stress post-traumatique et la culpabilité des survivants, bien connue des rescapés de guerre (revoir Le Soldat Ryan). Cette séquence justifie aussi, sans chercher le pathos, le comportement entêté et aberrant de Quint, dont le désir de revanche est clairement suicidaire. L’évocation du triste sort de son meilleur ami, ancien joueur de baseball qui meurt « dévoré, coupé en deux sous la poitrine« , annonce au passage ce qui va lui arriver le lendemain. Quint se servira d’une batte de baseball pour démolir la radio de l’Orca et empêcher les secours (rappelons que l’équipage de l’Indianapolis fut privé de liaison radio pour raisons de secret militaire) ; et il sera broyé par les mâchoires du Requin, au niveau de la poitrine, dans un combat sanglant à souhait. Quint aura finalement obtenu ce qu’il cherchait.

 

Jaws - Il est sous le bateau !

Ci-dessus : Quint a ferré le monstre. Brody (notez sa crème solaire !) aide comme il le peut.

 

Reste donc le shérif Martin Brody, premier d’une longue série de héros malgré eux dans le cinéma de Steven Spielberg. Un choix de casting parfait, là encore, avec Roy Scheider, excellent dans le rôle de ce policier tiraillé entre son sens du devoir, ses difficultés d’adaptation et sa peur pathologique. Un américain pas bien tranquille, qui prend ses responsabilités au sérieux, mais qui est en porte-à-faux permanent entre la menace du Requin et les pressions malencontreuses de sa communauté… La sympathie du public est vite acquise à cet homme qui devient un héros lorsque les circonstances le poussent à bout. Mais avant d’en arriver là, Brody aura subi bien des avanies. Contrairement au roman où lui et son épouse sont déjà implantés depuis plusieurs années à Amity, Brody, dans le film, est un nouveau venu. Ce policier consciencieux a quitté New York pour des raisons évidentes (il suffit de voir French Connection pour voir à quel point la ville était dangereuse à cette époque) ; mieux valait emmener sa famille dans un endroit paisible, à poser quelques contraventions et écouter les petites plaintes ordinaires des citoyens. Spielberg s’amuse souvent à mettre son personnage,  »déménagé » de fraiche date, en décalage permanent avec les us et coutumes de la petite ville. Et à le confronter avec sa phobie de la noyade ; dès son entrée en scène au petit matin après la mort de Chrissie, Brody a droit depuis sa fenêtre au spectacle de l’immensité de l’océan qui le met mal à l’aise. Plusieurs fois dans le film, Spielberg va ainsi diriger le regard angoissé de Brody vers le grand large, que l’imaginaire humain a longtemps peuplé de monstres. Il se trouve aussi en décalage « temporel », et le dialogue faussement anodin avec sa femme illustre bien cette impression (« On a acheté la maison en automne. On est en été. ») doublée par les tentatives de prendre l’accent local. Des piques similaires, on en retrouvera souvent dans le film envers Brody ; voir cette remarque d’une estivante à Ellen (« vous n’êtes pas née à Amity, vous ne serez jamais une insulaire ! »), ou ces derniers échanges entre Brody et Hooper (« Quel jour on est ? – Mercredi, je crois. Non, jeudi… »). Difficile pour le shérif de se sentir adapté, et accepté, à cause de cette impression de décalage permanent.

 

Jaws - Mrs Kintner

Ci-dessus : Mrs. Kintner (Lee Fierro), la mère du garçon tué par le requin, rappelle à Brody sa part de responsabilité.

 

Ce premier grand héros spielbergien n’est pas irréprochable, ni « super-héroïque ». Ses défauts et ses erreurs contribuent à rendre le personnage bien plus touchant qu’un héros d’action à l’hollywoodienne à la puissance de feu illimitée et aux certitudes en acier trempé. Brody, on le sait, est un inquiet obsessionnel (voyez comment il « gonfle » sa peur en étudiant les photos macabres de victimes de requins…). Héritier du James Stewart de Fenêtre sur Cour et Sueurs Froides, Brody amorce chez Spielberg une belle galerie d’anti-héros victimes de phobies sévères (Indiana Jones et ses serpents en sont l’exemple le plus célèbre), reflets des propres peurs du cinéaste, qui avouera sans honte être lui-même un grand angoissé. Chez le cinéaste, la terreur de la noyade est omniprésente : revoir Poltergeist, Always, Hook, Amistad, Le Soldat Ryan, A.I. Intelligence ArtificielleMinority Report, La Guerre des Mondes… Le personnage de Brody est intéressant pour une autre raison : avec lui, le jeune Spielberg se pose pour la première fois peut-être la question de la responsabilité morale, une notion d’éthique personnelle qui commence à apparaître alors dans son cinéma. Brody est un bon policier, un mari aimant et un père protecteur (parfois à l’excès) de ses fils. Et son métier de shérif le voue à protéger, par contrat tacite, la petite communauté d’Amity. Lorsqu’il accepte de taire la mort de la baigneuse et de maintenir les plages ouvertes, notre brave shérif se met dans une position intenable. La mort du gamin sur son matelas, sous ses yeux, n’est pas qu’un accident malencontreux. Responsable de la sécurité des baigneurs, Brody a commis une faute grave, comme va le lui rappeler la mère du petit garçon tué. Dans le parcours de Brody, témoin de la mort violente d’un enfant, germe la prise de conscience et le combat d’Oskar Schindler, dans La Liste de Schindler ; l’industriel allemand, collaborateur du régime nazi, changera de camp après avoir aperçu dans un charnier le cadavre de la petite fille en rouge. L’idée reste la même : un homme adulte, chez Spielberg, se doit de défendre envers et contre ceux dont il est responsable. Brody est hélas bien isolé pour travailler efficacement : non seulement la municipalité impose des « mesurettes » dérisoires, mais il doit faire face à une bande de pêcheurs du dimanche, aussi inefficaces que dangereux. Des « beaufs » dans toute leur splendeur, qui transforment une chasse à l’animal en véritable lynchage, un innocent requin-tigre faisant les frais de leur vengeance aveugle. Encore une référence au western évidente. Brody, lui, compte les points, flanqué d’un adjoint très inefficace… Dans la tourmente, il n’y a guère que Hooper pour l’aider (sans plus faire fléchir le maire, comme on l’a vu) et sa famille pour le soutenir. Notamment son petit dernier, qui lui rend un peu le sourire en lui faisant des grimaces ; joli moment de tendresse basé sur un échange muet de gestes et de regards entre le papa et l’enfant, scène qui annonce des échanges similaires dans Rencontres et E.T.

 

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Mal à l’aise à terre, notre policier est encore plus malmené dans la seconde partie du récit, coincé entre les deux spécialistes de l’océan. Brody prend ses responsabilités en allant traquer le Requin sur son territoire, mais il n’est pas facile de laisser derrière soi femme et enfants. Le voilà obligé de faire ses classes de mer sous l’égide de Quint, comme le premier aspirant matelot venu ! Spielberg réserve quelques gags savoureux à l’encontre du policier complètement perdu dans un environnement qu’il ne maîtrise pas. Brody s’acharne à faire un nœud marin alors que Quint est en train de « flairer » la bête qui mord à l’hameçon ; il doit balancer les appâts sanglants en maugréant, avant de réaliser qu’ »il va falloir un plus gros bateau » (réplique génialement improvisée par Roy Scheider) ; et, lors du concours de cicatrices entre Quint et Hooper, ce bon citadin qui semble avoir évité les balles à New York n’a que les traces de son appendicite à exhiber… Le pauvre Brody semble constamment ballotté entre ses deux compères ; et lorsque les deux experts sont éliminés, on ne donne pas cher de sa peau. Ne lui restera qu’à rassembler, en désespoir de cause, son sang-froid, quelques armes improvisées, et réussir le tir impossible. On notera que c’est un policier très terre à terre qui se défend avec une bouteille d’air comprimé et une arme à feu, pour renvoyer le monstre dans les abîmes de l’élément eau… Aussi invraisemblable que soit ce grand finale (décidé au dernier moment par un Spielberg épuisé par les pannes à répétition de son poisson star…), il tombe sous le sens du récit. L’affrontement conjugue les phobies mêlées du spectateur, du protagoniste et sans doute du cinéaste : aquaphobie, agoraphobie et claustrophobie. Envahi par l’eau, coincé dans le bateau qui s’effondre, Brody est au milieu de nulle part et ne peut fuir le monstre déchaîné. Et, là encore influencé par le western (un genre qu’il n’a jamais réalisé, mais qui influence nombre de ses films, à commencer par Duel et Sugarland Express), Spielberg conclut l’aventure par un duel en règle entre un Shérif poussé à bout, et un monstre marin devenu le desperado terrorisant la communauté voisine. Voir le Requin mâchonner la bouteille d’oxygène prend alors un second sens tout savoureux ; pensez aux cigarillos de Clint Eastwood dans sa période Sergio Leone ! Ne restera plus à Brody qu’à savourer sa victoire finale, tandis que le Requin réduit en pulpe sanglante disparaît dans un ultime rugissement d’agonie… Spielberg utilisa ici un cri d’un Tyrannosaure issu d’un vieux film de dinosaures. Déjà une idée derrière la tête, bien avant que Michael Crichton n’ait écrit la première ligne de Jurassic Park

 

Jaws - Tir à la corde

Ci-dessus : trois chasseurs… chassés.

 

Le générique final sonnera comme une délivrance pour le spectateur, les deux rescapés regagnant le rivage, aux sons de la musique apaisée de John Williams. Brody et Hooper regagneront la civilisation en héros un peu parias, tels deux aventuriers magnifiques à la John Ford. Spielberg, lui, bénéficiera du succès du film pour faire progresser sa propre carrière ; il dira non à la suite du film, ainsi qu’à d’autres juteuses propositions (comme le premier Superman, que les producteurs Alexander et Ilya Salkind lui offrirent), pour se trouver de nouveaux défis. Il commence à lever la tête pour observer le ciel. Une idée de film sur les OVNIS lui trotte dans la tête…

 

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Ci-dessus : la musique de John Williams a fait le succès du film. Outre le thème du Requin, on appréciera aussi la superbe partition du générique final. L’air de l’aventure en haute mer !

 

La fiche technique :

Réalisé par Steven Spielberg ; scénario de Peter Benchley et Carl Gottlieb (NC : Howard Sackler, John Milius et Robert Shaw) d’après le roman de Peter Benchley ; produit par Richard D. Zanuck et David Brown (Universal Pictures)

Musique : John Williams ; photo : Bill Butler ; montage : Verna Fields ; direction artistique : Joe Alves

Effets spéciaux : Robert A. Mattey et (NC) Roy Arbogast

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 04

En bref… MISSION IMPOSSIBLE : ROGUE NATION

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MISSION IMPOSSIBLE : ROGUE NATION, de Christopher McQuarrie

L’histoire :

Nouveaux ennuis en perspective pour Ethan Hunt (Tom Cruise) et son équipe de choc de l’IMF, William Brandt (Jeremy Renner), Benji Dunn (Simon Pegg) et Luther Stickell (Ving Rhames). A peine Hunt a-t-il intercepté l’envoi aérien d’un chargement d’armes chimiques par un groupe terroriste, qu’il reçoit une nouvelle mission. Mais c’est un traquenard, tendu par la mystérieuse organisation criminelle nommée le Syndicat, qui le capture et s’apprête à le torturer pour savoir ce qu’il sait exactement sur eux… Hunt a la vie sauvée par l’énigmatique Ilsa Faust (Rebecca Ferguson), qui l’aide à échapper à ses tortionnaires, tout en faisant sembler de travailler pour eux.

Hunt ne peut compter sur ses collègues de l’IMF : le nouveau directeur de la CIA, Alan Hanley (Alec Baldwin), obtient la dissolution officielle de ce service secret concurrent. Brandt et Benji sont désormais obligés de travailler pour la CIA – et d’être « cuisinés » en permanence par Hanley. Luther démissionne, et Hunt, obnubilé par le Syndicat, refuse de répondre aux ordres de retour au pays. Invisible durant six mois, Ethan est désormais traqué par la CIA ; il contacte Benji qui le retrouve à Vienne, où, croit-il, le Syndicat va de nouveau frapper…

 

Mission Impossible Rogue Nation 

Impressions : 

A l’âge où la plupart des hommes de cette planète commencent à regarder leur tour de ventre prendre d’inquiétantes proportions, Tom Cruise, 53 ans au compteur, continue d’enchaîner les exploits physiques, pour ce Mission Impossible : Rogue Nation, cinquième volet d’une saga entamée il y a déjà presque vingt ans… Et donc, l’acteur continue de prendre des risques (contrôlés, mais quand même) réels, pour le bonheur des amateurs de cascades : fonçant à 200 à l’heure sur l’autoroute sans casque, s’agrippant à un Airbus en décollage, ou plongeant en apnée dans une turbine remplie d’eau, Cruise ne ménage pas ses efforts et dégage une énergie phénoménale (la Scientologie, ça fait rajeunir ? … laissez tomber, c’était une blague !). Ce n’est un secret pour personne, Cruise, dans une carrière déjà longue de plus de 30 ans, connaît une inévitable perte de vitesse au box-office ces dernières années et, faute de mieux, se rabat sur sa franchise, pour laquelle il ne se ménage pas. 

Succédant à Brian DePalma, John Woo, J.J. Abrams et Brad Bird, Christopher McQuarrie, l’ancien scénariste d’Usual Suspects prend la relève à la réalisation ; cet habitué du thriller travaille pour la quatrième fois avec la star, après avoir signé les scripts de Walkyrie et Edge of Tomorrow, et réalisé le polar Jack Reacher. McQuarrie signe un film d’action/espionnage bien troussé, même s’il n’y a rien de vraiment neuf sous le soleil ; le film est le divertissement attendu, sans égaler les bonnes idées de Brad Bird sur le précédent volet. Reconnaissons cependant à McQuarrie une solide qualité d’écriture, et une tentative de mêler à l’action une atmosphère paranoïaque propre aux bons récits d’espionnage à l’ancienne. Le réalisateur livre donc les morceaux de bravoure attendus, centrés autour de sa star et de son personnage, Ethan Hunt, dont la résistance physique et le goût pour l’adrénaline semblent atteindre les limites du surnaturel. McQuarrie s’amuse bien, et n’hésite pas à citer – de façon un peu trop flagrante, quand même – un des plus grands morceaux de bravoure du cinéma d’Alfred Hitchcock. Les cinéphiles auront reconnu l’hommage, copié parfois au plan près, la fameuse scène de L’Homme qui en savait trop et son assassinat d’homme politique sur fond d’opéra. Le spectateur, lui, s’amusera surtout devant les pitreries de l’indispensable Simon Pegg, et son personnage de geek hyper-nerveux devenu le porte-bonheur de la série ; il appréciera aussi la révélation d’une superbe actrice suédo-britannique à suivre, la très belle Rebecca Ferguson, excellente en femme fatale donnant du fil à retordre à nos héros.

 

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« Moroccan Pursuit », variation sur le fameux thème de Lalo Schifrin, issu de la bande originale du film composée par Joe Kraemer.

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Christopher McQuarrie ; scénario de Christopher McQuarrie, d’après la série télévisée créée par Bruce Geller ; produit par J.J. Abrams, Bryan Burk, Tom Cruise, David Ellison, Don Granger, Helen Medrano et Maricel Pagulayan (Bad Robot / China Movie Channel / Odin / Skydance Productions / TC Productions / Alibaba Pictures Group)

Musique : Joe Kraemer, thème de Mission : Impossible par Lalo Schifrin ; photo : Robert Elswit ; montage : Eddie Hamilton

Direction artistique : Paul Inglis ; décors : James D. Bissell ; costumes : Joanna Johnston

Cascades : Wade Eastwood ; effets spéciaux de plateau : Elia D. Popov et Dominic Tuohy ; effets spéciaux visuels : Caleb Choo, Kee-Suk « Ken » Hahn, Tim McGovern et David Vickery (Double Negative / Plowman Craven & Associates / Territory / The Visual Effects Company)

Distribution : Paramount Pictures

Caméras : Arri Alexa 65, XT et XTM ; Arriflex 235 et 435 ; Panavision Panaflex Lightweight et Millennium XL2

Durée : 2 heures 11

En bref… LES 4 FANTASTIQUES

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LES 4 FANTASTIQUES, de Josh Trank

L’histoire :

Depuis son plus jeune âge, Reed Richards (Miles Teller) ne veut qu’inventer et explorer ; ce jeune surdoué a pu compter sur l’aide d’un autre gamin solitaire, Ben Grimm (Jamie Bell), pour fabriquer un téléporteur expérimental à partir de matériel de récupération. Le projet de Reed, tout juste sorti du lycée, retient l’intérêt du Docteur Franklin Storm (Reg E. Cathey). A la tête des recherches de la prestigieuse Fondation Baxter, institut privé qui a déjà réalisé de prodigieuses avancées scientifiques, Storm engage Reed pour créer un téléporteur quantique fonctionnant au niveau interplanétaire.

Le jeune homme fait ainsi la connaissance de la fille adoptive de son mentor, Sue (Kate Mara), une jeune femme discrète, brillante et timide. Malgré les réticences du Comité Administratif de la Fondation, Storm persuade aussi un autre esprit brillant de se joindre à l’aventure : Victor Von Doom (Toby Kebbell), dont l’intellect rivalise avec celui de Reed. L’équipe est rejointe par Johnny (Michael B. Jordan), le fils rebelle du Docteur Storm, une vraie tête brûlée. Après des mois de travail, un premier test est concluant. Inquiets cependant de voir le directeur du Comité Administratif les déposséder de leurs travaux pour des contrats avec le gouvernement américain, Reed, Johnny et Doom décident de faire le grand saut, rejoints par Ben. Mais, sur la planète mystérieuse, l’arrogant Doom déclenche une catastrophe ; il est englouti dans une éruption, les trois autres sont ramenés en catastrophe par Sue, restée sur Terre. L’accident a des conséquences imprévues. Reed, Sue, Johnny et Ben réalisent à leur réveil qu’ils ont absorbé une énergie inconnue, les dotant de pouvoirs extraordinaires… 

 

Les 4 Fantastiques

Impressions :

Maudits au cinéma, les 4 Fantastiques ? On dirait bien… Mister Fantastic, la Femme Invisible, la Torche Humaine et la Chose, les héros fondateurs de l’Univers Marvel conçus en 1961 par Stan Lee et Jack Kirby sont les plus mal servis par les adaptations cinématographiques. Jusqu’ici, les réalisateurs et producteurs des divers films semblent incapables de reproduire la formule magique de la b.d., qui suivait les aventures de cette curieuse famille super-héroïque, formant un groupe d’explorateurs de l’impossible propres à stimuler l’imagination des kids de tout âge : voyages spatiaux, voyages temporels, royaumes souterrains et sous-marins, rencontres avec des civilisations extra-terrestres… Cette b.d. qui a connu ses heures de gloire grâce aux dessins du grand Kirby (et aussi quand elle fut reprise par John Byrne, dans les années 1980) semble malheureusement avoir pris un sérieux coup de fatigue. Au point que le comics, jadis fer de lance de la Maison des Idées, a même dû s’interrompre. Et les adaptations cinématographiques n’ont guère aidé à renouveler le blason des héros. On passera poliment sous silence la version produite par ce filou de Roger Corman en 1994, une série Z qui fait le bonheur des internautes geeks amateurs de films psychotroniques. La 20th Century Fox, qui cherchait évidemment à surfer sur le succès de la vague super-héroïque, produisit en 2005 une première version officielle d’une platitude affligeante. Un 4 Fantastiques réduit à l’état de longue sitcom filmée, avec des erreurs de casting à la pelle, un Docteur Fatalis guère plus effrayant qu’un vilain de Bioman, et des gags pénibles à souhait (Mister Fantastic qui utilise ses pouvoirs pour prendre du PQ…). Une suite encore plus inintéressante, malgré le Surfer d’Argent et Galactus, acheva les fans deux ans plus tard. Devant leur mécontentement, le studio promit de réfléchir à deux fois avant de sortir l’inévitable reboot, finalement confié au jeune Josh Trank, auteur d’un intéressant Chronicle qui devait lui ouvrir les portes de Hollywood. Avec la présence au scénario de Simon Kinberg et à la production de Matthew Vaughn, responsables de l’heureuse relance des derniers films X-Men, cela promettait une nouvelle mouture des Fantastiques plus aboutie. Hélas pour lui, Josh Trank est tombé dans un piège qui ne doit rien aux super-vilains. Un piège tendu par les méthodes de production courantes à Hollywood, et qui conduisent ici à une belle aberration. 

Sous l’œil ébahi du spectateur, ce 4 Fantastiques, après un début correct, part subitement en vrille pour se crasher en beauté… Les exécutifs de la Fox, soucieux de livrer un film pour les gosses, ont pris peur devant les parti pris du réalisateur, et l’ont éloigné du montage final sans ménagement. Résultat : chaque tentative faite par Trank de crédibiliser sa vision des personnages est tuée dans l’œuf par les interventions malencontreuses des costards-cravates. L’incohérence du produit final est insupportable pour les amoureux du comics qui crachent leur colère sur les réseaux, et devant le désastre imminent au box-office, le jeune réalisateur et les cadres du studio se renvoient la balle pour désigner le responsable du plantage à 120 millions de dollars… Sur l’écran, c’est la perplexité qui règne. Trank réussit plutôt bien, dans la première partie du film, à donner de l’épaisseur psychologique aux FF, glisse quelques références lorgnant du côté de Joe Dante (les bricolages de Reed rappelant parfois Explorers et L’Aventure Intérieure), même si le tout baigne dans une ambiance scientifico-industrielle froide, très éloignée du comics. La transformation physique et psychologique des personnages doit plus à David Cronenberg (Scanners et La Mouche ont servi de référence) qu’aux super-héros ; du moins était-ce l’idée de Trank avant que les cadres de la Fox tentent d’y mettre le holà. Doom / Fatalis éclatant les têtes des cadres administratifs par la pensée, dans le film, n’était sans doute pas du goût de leurs homologues réels… Et donc, le retournage / remontage en règle du film tourne au ratage à chaque scène de la partie « super-héroïque » du film, contredisant le récit de départ. Les conséquences de la transformation de Ben en Chose, qui devait être un tournant émotionnel du film, sont ainsi promptement mises au placard. Tout comme les conflits et les drames annoncés dans l’histoire. Reed et Ben se brouillent ? Pas grave, ils se réconcilient en deux secondes, sans explication. Le mentor des FF meurt sous les yeux de son fils et de sa fille ? Et alors, puisque les gentils gagnent à la fin, Sue et Johnny n’ont pas l’air plus perturbés que cela… Doom / Fatalis est l’un des pires vilains du Marvel Universe ? Il est ici réduit à pas grand chose, un petit sociopathe réduit en poussière en moins de deux minutes. Ajoutez à cela les problèmes de raccord évidents (les cheveux blonds de Kate Mara qui changent subitement de couleur et de coupe), ou les effets visuels du vol de la Torche Humaine, inachevés… Au milieu de tout ça, les comédiens surnagent autant qu’ils le peuvent, faisant leur possible (Jamie Bell en tête) pour incarner ces personnages qui méritaient mieux que ces marques de mépris.

Triste, mais hélas prévisible, Les 4 Fantastiques n’est que l’énième exemple de l’histoire du jeune-réalisateur-prometteur-mais-inexpérimenté-qui-se-retrouve-embarqué-dans-une-galère-hollywoodienne-pas-une-horde-d’exécutifs-qui-lui-dictent-leur-loi-et-qui-coulent-son-film-en-résultat. Et ça dure depuis des décennies… Trank pourra toujours se consoler en pensant à quelques vétérans ayant connu ce type de galère récurrente à Hollywood, comme David Fincher (qui doit encore faire des cauchemars du tournage d’Alien 3). Le fan des FF, lui, pourra toujours se rabattre, faute de mieux, sur Les Indestructibles. Le film de Brad Bird, chez Pixar, restera finalement (en esprit) la seule adaptation digne du comics de Lee et Kirby…

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Josh Trank ; scénario de Simon Kinberg, Jeremy Slater & Josh Trank, d’après la bande dessinée créée par Stan Lee & Jack Kirby ; produit par Gregory Goodman, Simon Kinberg, Robert Kulzer, Hutch Parker et Matthew Vaughn (20th Century Fox / Genre / Marv Films / Marvel Entertainment / TSG Entertainment) 

Musique : Marco Beltrami et Philip Glass ; photographie : Matthew Jensen ; montage : Elliot Greenberg et Stephen E. Rivkin

Direction artistique : Tom Frohling ; décors : Chris Seagers ; costumes : George L. Little

Effets spéciaux de plateau : Garry Elmendorf ; Effets spéciaux visuels : Kevin Scott Mack, François Dumoulin, Sean Andrew Faden, Patrick Ledda (Weta Digital / Big Flick Rentals / MPC / Pixomondo / Rodéo FX)

Distribution : 20th Century Fox

Caméras : Arri Alexa

Durée : 1 heure 40

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1965 : DOCTEUR JIVAGO

Docteur Jivago 04A Omar Sharif, pour toujours Youri Jivago

 

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1965, et le monde a considérablement changé… Cette année-là, un petit pays asiatique résonne du bruit des hélicoptères et retient l’attention internationale : le Viêtnam… Avec l’entrée en fonction officielle de Lyndon B. Johnson à la Maison-Blanche, les Etats-Unis passent à l’offensive contre le Nord-Viêtnam communiste ; des moyens considérables en hommes et en armement sont déployés. Mais les premiers bombardements, les batailles et les enrôlements massifs provoquent la division, tant au niveau national qu’international. La jeune génération se rebelle contre cette guerre aux motifs bien flous : on brûle les cartes d’enrôlement, on manifeste en masse au fil des mois…Par ailleurs, la communauté noire américaine revendique haut et fort la défense de ses droits civiques, dans un climat de violence. Malcolm X, l’ancien porte-parole controversé de Nation of Islam, est assassiné à New York le 21 février. En mars, le révérend Martin Luther King organise la marche pour les Droits Civiques, de Selma à Montgomery en Alabama ; les manifestants se heurtent à la répression décidée par le gouverneur George Wallace, et à la violence des « Petits Blancs » racistes. King et 25 000 manifestants obtiendront gain de cause, dans la douleur. Il y aura aussi six jours d’émeutes cette année-là dans le quartier de Watts, en août à Los Angeles, en réponse à des violences commises par des policiers blancs.

L’actualité internationale est tout aussi mouvementée : Nicolae Ceausescu est le nouveau Premier Secrétaire du Parti Communiste Roumain le 22 mars ; les cadavres du politicien portugais Humberto Delgado, opposant à la dictature, et de son secrétaire sont retrouvés le 24 avril en Espagne ; le président algérien Ahmed Ben Bella est déposé par le Colonel Boumediene le 19 juin ; les rebelles Tupamaros s’engagent dans des actions violentes contre le gouvernement uruguayen en août ; une guerre frontalière entre l’Inde et le Pakistan éclate le 16 août ; le Tibet, officiellement déclaré  »région autonome de la République Populaire de Chine » subit une nouvelle vague de persécutions de ses occupants ; l’Indonésie est en proie à la guerre civile après l’échec du coup d’état du PKI (Parti Communiste Indonésien), et la chute de l’ancien président Sukarno, renversé par le Général Suharto. Mehdi Ben Barka, principal opposant politique du Roi du Maroc Hassan II, est enlevé en France le 29 octobre. Son corps ne sera jamais retrouvé. La guerre civile au Congo se conclut par la prise de pouvoir du Général Mobutu le 24 novembre ; en Centrafrique, Bokassa fait de même le 31 décembre.

Le Royaume-Uni salue la mémoire de Sir Winston Churchill, décédé le 24 janvier, et dont les funérailles attirent un nombre record d’hommes d’Etat du monde entier, le 30 du même mois. La République Fédérale Allemande entame l’examen de conscience de ses aînés compromis sous le IIIe Reich, via le procès à Francfort de 81 criminels de guerre, anciens SS d’Auschwitz. En France, l’affaire Ben Barka sème le trouble et entraîne la démission du préfet de police Maurice Papon. Charles de Gaulle inaugure le tunnel du Mont-Blanc le 16 juillet, avec son homologue italien Saragat, et se porte candidat à sa propre succession aux élections présidentielles de décembre. Surprise : il se retrouve en ballotage contre le seul candidat de gauche, François Mitterrand, et doit attendre le second tour pour l’emporter.

1965, c’est aussi la suite de la Course à l’Espace entre Soviétiques et Américains : les premiers célèbrent Alexei Leonov, premier homme à sortir dans l’espace, le 18 février. Les Etats-Unis salueront, eux, l’exploit similaire d’Edward White le 3 juin. Les vols Gemini font aussi l’actualité spatiale. En troisième position derrière les deux géants : la France, qui procède au lancement de son premier satellite, Astérix, en orbite le 26 novembre. Transition toute trouvée pour parler du triomphe des bandes dessinées franco-belges, et du petit gaulois malicieux créé par Goscinny et Uderzo, dont les albums Le Tour de Gaule et Astérix et Cléopâtre amusent petits et grands. A la télévision, suivant les pays, on peut découvrir Max la Menace aux USA, Les Sentinelles de l’Air en Grande-Bretagne, ou Belphégor en France. Les amateurs de sport peuvent suivre les exploits des champions de l’année : le Pays de Galles vainqueur du Tournoi des 5 Nations de rugby devant la France ; l’Inter de Milan champion d’Europe de football devant Benfica ; le duel Felice Gimondi-Raymond Poulidor au Tour de France cycliste ; Jim Clark champion du monde de Formule 1 ; et en boxe, le match Mohamed Ali-Sonny Liston, conclu par un k.o. dès le premier round. Ali est champion du monde poids lourds ; ne l’appelez plus Cassius Clay ! Dans ce tour d’horizon de l’année 1965, n’oublions pas non plus les décès de l’architecte Le Corbusier, des écrivains T.S. Eliot et Somerset Maugham, ou de Stan Laurel, qui fit tant rire le public avec son défunt complice Oliver Hardy. 

Côté musique, les amateurs de « bon son » n’ont que l’embarras du choix en 1965. Beatles ou Rolling Stones ? Les « Fab Four » de Liverpool sont toujours omniprésents : la parution de l’album Rubber Soul, avec des classiques comme Yesterday ; leur second film, Help ! dont ils signent les chansons ; ou un concert à New York, le premier dans un stade, devant 55000 fans en délire. Mais Mick Jagger, Keith Richards et leurs camarades leur font une sacrée concurrence avec un hit générationnel, (I Can’t Get No) Satisfaction. Bob Dylan fait une tournée mémorable en Angleterre, et a choisi son camp en interprétant Like a Rolling Stone. En Angleterre, on se déchaîne aussi avec d’autres trublions, The Who et le bien nommé My Generation. Aux USA, James Brown électrise les foules au son de Papa’s got a brand new bag. Il y a aussi Ray Charles (qui interprète la chanson du film Le Kid de Cincinnati), Wilson Pickett (Into the Midnight Hour), The Temptations (My Girl), Otis Redding (Ole Man Trouble)… 1965, ce sont aussi les succès de Tom Jones (What’s new, Pussycat ?), Petula Clark (Downtown), Marianne Faithfull, Roy Orbison, les Beach Boys, sans oublier Sonny & Cher et I Got You Babe (debout, Bill Murray !…). En France, on ne parle que du mariage de Johnny Halliday et Sylvie Vartan, le 11 avril. On écoute France Gall (lauréate à l’Eurovision pour Poupée de Cire Poupée de Son), Christophe (Aline), Hervé Vilard (Capri c’est fini), et Mireille Mathieu… On n’oubliera pas Nat King Cole, décédé le 15 février, et l’actrice-chanteuse Dorothy Dandridge, emportée par une overdose le 8 septembre.

Le Cinéma bouge aussi, en cette année 1965. L’installation de la télévision dans les foyers lui a porté un rude coup. Plus besoin d’aller se déplacer, les films arrivent directement chez le spectateur. L’hégémonie hollywoodienne n’est plus ce qu’elle était ; des grands studios ont fermé leurs portes (la RKO), d’autres sont en souffrance. Les superproductions coûteuses ne font plus forcément recette, les grands patrons d’antan (Warner, Zanuck) prennent leur retraite ou décèdent (comme David O. Selznick, l’homme d’Autant en emporte le Vent), les stars de l’Âge d’Or vieillissent… Les grandes compagnies entrent dans le giron de multinationales et les co-productions en Europe se multiplient. Des grands cinéastes s’arrêtent de travailler, tel John Ford, malade, qui doit quitter le tournage du Jeune Cassidy fini par Jack Cardiff. Le public, désormais, affirme ses goûts en fonction de sa tranche d’âge et de ses engagements, et, partout sur la planète, le Cinéma change en conséquence. La Nouvelle Vague française et le Free Cinema britannique sont passés par là. Les Oscars jouent la sécurité, avec le triomphe de la comédie musicale My Fair Lady de George Cukor. En Europe, le Festival de Cannes fait un triomphe au Knack, la comédie britannique de Richard Lester, et Venise consacre Sandra, le drame de Visconti avec Claudia Cardinale.

Que voit-on sur les écrans cette année-là ? Au Japon, le public boude un des plus beaux films d’Akira Kurosawa, Barberousse. En Italie, Federico Fellini signe Juliette des Esprits, ode à sa chère Giulietta Masina. On voit aussi naître la mode des « westerns spaghettis » dont le maître d’œuvre se nomme Sergio Leone : Et pour quelques dollars de plus fait un malheur sur les écrans européens… avec en vedette un acteur américain méconnu dans son propre pays : Clint Eastwood ! Derrière le Rideau de Fer, en Tchécoslovaquie, un jeune cinéaste prometteur amorce le renouveau du cinéma local : Milos Forman, signant son premier film, Les Amours d’une Blonde. Côté britannique, on va voir des films très variés : outre Help ! et Le Knack dus à Richard Lester, on va bien sûr voir le dernier James Bond, Opération Tonnerre. Le triomphe de l’année, signé Terence Young, avec le grand Sean Connery en 007. Celui-ci sait changer de registre : il est excellent en prisonnier réfractaire dans The Hill (La Colline des Hommes Perdus), de Sidney Lumet. Des cinéastes venus des USA trouvent un nouveau souffle, comme William Wyler, dirigeant Terence Stamp dans L’Obsédé. Le public britannique célèbre les nouvelles stars des sixties : Julie Christie dans Darling de John Schlesinger, et Michael Caine, anti-James Bond dans Ipcress Danger Immédiat.

En France, la fréquentation des salles diminue, et le public se partage en deux entités distinctes : d’un côté, les spectateurs toujours friands de films populaires et distrayants, et de l’autre, un camp plus exigeant, plus avant-gardiste, sous l’influence des anciens critiques des Cahiers du Cinéma qui ont supplanté le « Cinéma de Papa »… Tandis que François Truffaut s’en va interviewer Alfred Hitchcock pour un livre référence, Jean-Luc Godard présente Pierrot le Fou et Alphaville. Claude Chabrol, lui, s’amuse avec Marie-Chantal contre le Docteur Khâ ;  dans la mouvance de la Nouvelle Vague, Louis Malle remporte un succès populaire avec Viva Maria !, associant Brigitte Bardot (qui provoque une cohue monstre à New York, où elle présente le film) et Jeanne Moreau. On salue aussi le talent d’un jeune réalisateur grec, français d’adoption, Costa-Gavras, qui signe son premier film : Compartiments Tueurs. Le grand public, lui, a ses chouchous : Louis de Funès explose les zygomatiques des spectateurs et devient une star comique incontournable grâce au Corniaud de Gérard Oury, avec Bourvil ; et Lino Ventura confirme sa popularité (L’Arme à gauche, de Claude Sautet, La Métamorphose des Cloportes de Pierre Granier-Defferre et Michel Audiard aux dialogues, et Les Grandes Gueules de Robert Enrico). Enfin, hors des normes imposées, quelques OVNIS filmiques attirent l’attention ; le burlesque et poétique Yoyo de Pierre Etaix, disciple de Jacques Tati ; et l’un des meilleurs films jamais tournés sur la guerre, La 317e Section de Pierre Schoendoerffer.

Du côté américain, la situation est incertaine. Les superproductions n’attirent plus forcément le public. Les spectateurs font cependant un triomphe à la comédie musicale The Sound of Music (La Mélodie du Bonheur) de Robert Wise, avec Julie Andrews et Christopher Plummer, et ses chansons entraînantes et les paysages autrichiens. Par contre, le film burlesque de Blake Edwards, The Great Race (La Grande Course autour du Monde), malgré les cascades, les chansons et le numéro d’un Jack Lemmon déchaîné, se « ramasse » au box-office. On préfère voir LA star cool par excellence des sixties, Steve McQueen alias Le Kid de Cincinnati, joueur de poker opposé au vétéran Edward G. Robinson. Ou Peter O’Toole, Lord Jim chez Richard Brooks, dans une grande aventure asiatique l’opposant aux affreux joués par James Mason et Eli Wallach. On s’amuse devant le duo du western comique Cat Ballou formé par Jane Fonda et Lee Marvin. Les films de guerre aux castings truffés de stars sont à la mode, comme La Bataille des Ardennes avec Henry Fonda, ou L’Express du Colonel von Ryan avec Frank Sinatra. On découvre le talent d’un jeune premier prometteur : Robert Redford, aux côtés de Natalie Wood, dans Daisy Clover de Robert Mulligan. Côté « valeurs sûres » du box-office, le bon vieux John Wayne continue de faire régner la Loi dans l’Ouest, avec Dean Martin, dans le sympathique Les Quatre fils de Katie Elder du vétéran Henry Hathaway. 1965 est aussi une très bonne année pour Charlton Heston, excellent dans trois films aux destins différents : Major Dundee, dont le tournage sous la direction de Sam Peckinpah se passe mal ; Heston est superbe en Michel-Ange s’opposant au Pape Jules II (Rex Harrison) dans L’Extase et l’Agonie, de Carol Reed. Il est tout aussi bon dans le film d’aventures médiévales, Le Seigneur de la Guerre, réalisé par Franklin J. Schaffner.

Mais tous ces films sont éclipsés par la première, le 22 décembre 1965, du film-évènement de la fin d’année. Une grande romance tragique et épique… Le Docteur Jivago de David Lean arrive sur les écrans.

 

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L’URSS, après la 2ème Guerre Mondiale. Le Lieutenant-Général Yevgraf Jivago (Alec Guinness), du KGB, enquête à titre personnel. Il rencontre une jeune femme craintive, du nom de Tania Komarova (Rita Tushingham). Elle est peut-être la fille de son célèbre demi-frère, le médecin Youri Jivago, célèbre écrivain et poète, auteur d’une ode à une certaine Lara. Mais Tania affirme n’avoir aucun souvenir de ses parents… 

Youri (Omar Sharif), orphelin de père, fut élevé par des amis de sa défunte mère, Alexander et Anna Gromeko (Ralph Richardson et Siobhân McKenna), qui l’emmenèrent vivre à Moscou avec leur fille Tonya. En 1913, Youri est promis à une belle vie : il étudie la médecine, et son premier recueil de poésie a déjà été publié ; de plus, il est fiancé à Tonya (Géraldine Chaplin), revenue de Paris. Pendant ce temps, Lara (Julie Christie), la jolie jeune fille d’une couturière, est amoureuse de Pavel « Pasha » Antipov (Tom Courtenay). Pasha, enthousiasmé par les idéaux communistes, rêve de voir une nouvelle société égalitaire et libre jeter à bas le régime tsariste, source d’injustices. Victor Komarovsky (Rod Steiger), homme d’affaires influent et richissime, amant de la mère de Lara, emmène la jeune fille découvrir le grand monde, le soir même où Pasha participe à une manifestation pacifique. Victor déflore Lara. Les Cosaques chargent les manifestants. Youri assiste au massacre, horrifié. Pasha, blessé au visage, vole un revolver et s’enfuit. Lara le protège, sans oser lui dire qu’elle est désormais la maîtresse de Victor. Au fil du temps, tous ces personnages vont se croiser, se séparer, se retrouver. Durant la Grande Guerre, Youri et Lara, mariés à Tonya et Pasha, se rencontreront et tomberont amoureux, dans une Russie mise à feu et à sang par la Révolution d’Octobre 1917…

 

Docteur Jivago 07

Ci-dessus : sur le tournage de Docteur Jivago, Sir David Lean a la cool attitude entre Géraldine Chaplin et Julie Christie !

Lorsqu’il publia en 1957 Le Docteur Jivago, Boris Pasternak s’attira les foudres du Parti Communiste soviétique. L’écrivain russe avait osé raconter les terribles années de guerre civile, qui virent la naissance de l’URSS ; peu importait aux dirigeants du Parti que le roman de Pasternak racontait aussi, et avant tout, une déclaration d’amour aux femmes qui avaient marqué sa vie : parler de la suspicion généralisée, des villes rasées, des famines et des horreurs sans fin d’une guerre entre russes était un outrage aux vérités officielles du Parti. On connaît la suite : Le Docteur Jivago fut interdit de publication dans le propre pays de l’écrivain, et ce fut presque par miracle qu’un manuscrit fut envoyé à l’éditeur italien Giacomo Feltrinelli. Succès littéraire immédiat, le roman de Pasternak fut salué d’un Prix Nobel de Littérature en 1958, en dépit des demandes de l’écrivain rédigeant une lettre qu’on devina « guidée » par les censeurs de Moscou… Histoire d’autant plus surprenante qu’il semble que la CIA joua un rôle dans la reconnaissance du livre, les américains pensant que le triomphe du livre en Occident humilierait les Soviétiques (lire à ce sujet L’Affaire Jivago) ! Pasternak ne put savourer son succès et décéda en 1960. Les droits du livre intéressèrent vite les producteurs de cinéma, et l’heureux gagnant fut le producteur italien Carlo Ponti. Un véritable nabab du cinéma italien et européen de qualité (à son palmarès : La Strada, Léon Morin Prêtre, Lola, Le Doulos), célèbre surtout pour sa love story mouvementée avec Sophia Loren. Pour sa belle, Ponti était prêt à toutes les folies. Pourquoi ne pas lui offrir le rôle de Lara, la muse du bon docteur Jivago ? Et dans une adaptation de standing, avec du grand spectacle, des scènes de foule, des costumes d’époque et une ambiance épique à souhait… Le choix de Ponti fut vite fait. Il contacta David Lean. 

Auréolé des triomphes et des Oscars du Pont de la Rivière Kwaï et de Lawrence d’Arabie, Lean accepta vite l’offre de Ponti, pas malheureux de se débarrasser du mégalomane Sam Spiegel pour travailler avec un producteur aussi puissant, mais plus compréhensif. Le cinéaste britannique fera, poliment mis fermement, comprendre à Ponti qu’engager sa sublime épouse dans le rôle d’une jeune russe fragile n’était sans doute pas une bonne idée de casting. Ponti fut d’accord, et laissa à Lean les coudées franches pour faire son film comme il l’entendait. Près d’un an de tournage, en Espagne (où la police franquiste débarqua en plein tournage de la scène des manifestants chantant L’Internationale…), et le film vit le jour à la fin de l’année 1965. Cette œuvre titanesque fut un nouveau triomphe pour Lean. Mais il fut alors de bon ton pour les critiques professionnels (Pauline Kael en tête) de déverser leur venin, pointant du doigt quelques défauts (mineurs) et la transformation de « l’intouchable » œuvre de Pasternak en film à Oscars, pour justifier leur jalousie envers le talent de Lean. Pendant longtemps, on a considéré Docteur Jivago comme un film moins abouti que Le Pont de la Rivière Kwaï et Lawrence d’Arabie. Le temps a rétabli certaines injustices à ce niveau, et des cinéastes renommés - un certain Steven S. en tête – ont largement contribué à réhabiliter la réputation du film de Lean. Quel dommage que ce dernier n’ait pu que réaliser deux films en 25 ans après Jivago… La vindicte des critiques à la sortie du sous-estimé La Fille de Ryan fut l’une des raisons majeures du ralentissement d’activité de Lean, qui décéda en 1991.

 

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Ci-dessus : la légendaire musique de Maurice Jarre composée pour Docteur Jivago.

Mais que les critiques officiels aillent au diable ! Et apprécions à sa juste valeur le Docteur Jivago tel que l’a conçu David Lean, avec les principaux membres de l’aventure Lawrence d’Arabie : le dramaturge Robert Bolt, le chef-opérateur Freddie Young (appelé à la rescousse en plein tournage après le renvoi de Nicolas Roeg), le décorateur John Box (assisté de l’indispensable machiniste – homme à tout faire, Eddie Fowlie) et évidemment, Maurice Jarre à la musique ! Devant les caméras, un beau casting international, rassemblant des visages familiers de l’univers leanien et des nouveaux venus : du côté féminin, Siobhân McKenna, Rita Tushingham, Géraldine Chaplin et l’égérie du nouveau cinéma britannique des sixties, Julie Christie dans le rôle de Lara ; côté messieurs, Sir Ralph Richardson, Rod Steiger, Tom Courtenay (révélé dans Billy le Menteur), Sir Alec Guinness (l’acteur fétiche de Lean) et le regretté Omar Sharif, qui vient de nous quitter, pour prêter ses traits à Youri Jivago. Une belle somme de talents complétée par des seconds rôles mémorables, dont un certain Klaus Kinski excellent en déporté politique (« je suis un homme libre, Lèche-bottes ! »).

Le cinéaste britannique n’avait pas son pareil pour mêler l’intime et le spectaculaire, et nous rappeler, derrière des images d’une beauté terrassante, à notre condition humaine. Et, quand bien même il nous offre l’une des plus belles histoires d’amour sur grand écran, il n’oubliait pas son sens critique ; aidé par l’écriture précise et intransigeante de Robert Bolt, Lean évitait les clichés et le sentimentalisme facile. La romance de Youri et Lara était sublime autant que tragique, née dans l’un des pires épisodes de l’Histoire du 20ème Siècle. La liste des violences commises ou évoquées dans Jivago est terrifiante : exploitation sexuelle, répression policière, lynchages, bombardements des populations civiles, spoliations, déportations, exécutions sommaires, massacres, mise en place d’un régime totalitaire par des « comités de surveillance » encourageant la délation (« ton attitude sera notée, Camarade »), endoctrinement des enfants (la fille de Lara, toute réjouie par l’histoire de l’exécution du Tsar et de sa famille…) et déculturation programmée… comment la rencontre de deux êtres peut-elle se sublimer dans ce triste contexte ? Contrairement à ce que les critiques de l’époque ont pu écrire, la romance décrite par Lean ne tombait en aucun moment dans les excès sirupeux. A l’occasion, le cinéaste ne se montre pas tendre avec ses deux principaux protagonistes. Rappelons qu’en la matière de love stories désabusées, Lean n’en était pas à son coup d’essai. La vieille fille campée par Katharine Hepburn dans Summertime (Vacances à Venise) voyait ses illusions d’idéal amoureux se heurter à une réalité moins glorieuse, et les amants de Brève Rencontre joués par Celia Johnson et Trevor Howard, plus tous jeunes, se savaient piégés par les conventions et les habitudes de leur milieu. Youri et Lara sont des personnages du même ressort : leur passion se brûle les ailes au contact d’une réalité épouvantable.

 

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Ci-dessus : les funérailles de la mère de Youri (Tarek Sharif, le fils d’Omar Sharif).

 

Youri, comme tous les personnages « leaniens », est un incorrigible rêveur et un contemplatif. Ceci dès son enfance, marquée par la scène de l’enterrement de sa mère ; il « cherche » son âme dans le vent… avant le dur rappel à la réalité : impitoyable, Lean  »fixe » l’image du cadavre maternel enfermé dans le cercueil. Adulte, il voit aussi la beauté dans des microbes virulents au travers de son microscope, ou composera ses plus beaux poèmes aux pires heures des « purges » bolcheviques. Lara, elle, ne sera jamais à la fête ; toute jeune encore, la voilà devenue la maîtresse soumise du puissant Komarovsky (Rod Steiger, génial en « gros chat » paternaliste et cynique). Elle n’a pas vraiment le choix, à vrai dire, dans la Russie impérialiste représentée par son  »protecteur » : les hommes riches ont tous les droits sur les femmes… Le mariage malheureux avec Pasha n’y changera rien. Le souvenir de Brève Rencontre n’est pas loin quand Youri et Lara se croisent et se retrouvent, conscients du caractère éphémère de leur histoire.

 

Docteur Jivago 05Ci-dessus : les tournesols en larmes… 

En véritable peintre du Cinéma, David Lean déploie des tableaux visuels de toute beauté, et invente jusqu’au moindre détail l’élément-clé d’une scène, qu’il s’agisse des « grandes images » – les steppes enneigées de la Sibérie, la reconstitution minutieuse du Moscou tsariste, les champs de fleurs entourant la villa de Varykino – ou de simples détails. En la matière, Lean sait transformer la moindre image en symbole immédiatement lisible pour le spectateur : l’étoile rouge soviétique qui « écrase » les files d’ouvriers du barrage ; la fameuse balalaïka maternelle, objet fétiche récurrent dans le film, qui veille sur le petit Youri effrayé par les grattements nocturnes d’une branche dénudée à la fenêtre (images de la Vie et de la Mort) ; les étincelles sur la ligne de tramway que prennent Youri et Lara sans se voir, annonciatrices de leur futur coup de foudre ; les tournesols qui pleurent à la première séparation de Youri et Lara, idée sublime qui inspirera sûrement à Spielberg le pot de fleurs d’E.T. … Jivago, 50 ans après sa sortie, reste de la sorte un régal pour les yeux du spectateur, et un véritable manuel de langage cinématographique pour tout apprenti réalisateur.

 

Docteur Jivago 02

Ci-dessus : vue d’ensemble de la charge des Cosaques dans les rues d’une Moscou enneigée… reconstituée entièrement en Espagne !

L’ancien monteur devenu cinéaste qu’était Lean était parfaitement conscient du pouvoir évocateur des images, des couleurs, et de l’enchaînement narratif. A titre d’exemple, la scène de la répression sanglante menée par les Cosaques du Tsar contre une procession pacifiste reste un modèle du genre. Quaker profondément dégoûté par la violence humaine, Lean savait trouver des idées originales, et perturbantes, pour suggérer les pires actes commis dans ses films. C’est en « détournant » les images de brutalité que l’on touche vraiment le spectateur, sans jamais montrer l’acte lui-même. Voisine de la scène du massacre des soldats turcs de Lawrence d’Arabie, la scène de la manifestation témoigne de la rigueur de Lean. Il passe ainsi entre deux scènes simultanées et séparées (le viol de Lara par Komarovsky, puis la procession guettée par les Cosaques dans une rue déserte). Par l’enchaînement visuel et sonore des plans et des regards, Lean ne montre rien de directement choquant ; les mouvements latéraux gauche-droite s’enchaînent – charge des Cosaques, mouvement de panique des manifestants, chute des instruments de musique de la fanfare… – auxquels seuls répondent la fuite de Pasha (qui s’éclipse, blessé, du cadre) et l’immobilité de Youri, témoin bouleversé du massacre. Trois couleurs tranchées dominent la scène : le blanc immaculé de la neige, le noir (tenue des manifestants, et bien sûr la nuit qui englobe le tout)… et le rouge. Celui des drapeaux piétinés, et cette horrible flaque de sang répandue par terre. Lean revient alors sur Lara, le visage défait, au bord des larmes, et un Komarovsky partagé entre satisfaction personnelle et embarras. Inutile d’en dire plus : le viol de la jeune fille et le massacre des innocents sont un même crime commis par les classes dominantes de la Russie tsariste, le spectateur fait inconsciemment le lien entre ce qu’il a vu et ce que Lean lui suggère.

 

Docteur Jivago 03Ci-dessus : la couleur rouge omniprésente dans cette scène entre Lara (Julie Christie), piégée par Victor (Rod Steiger).

Docteur Jivago a beau être un grand film romantique, Lean ne ménage jamais le spectateur. La violence de l’époque est omniprésente, même si elle reste distanciée. Elle est moins axée sur la brutalité physique que sur les effets psychologiques, et les rapports sociaux. Le talent narratif de Lean est à son sommet, trouvant toujours l’idée ou l’image forte qui provoque le malaise du spectateur. Aidé en cela par son équipe artistique et par le chef opérateur Freddie Young, le cinéaste vise juste. La couleur rouge vif, notamment, accompagne les drames et la peur : couleur de vie et de passion, elle est aussi la couleur du sang qui coule à flots, et celle du nouvel ordre appelé à asservir le peuple russe. L’étoile rouge au-dessus du barrage, les drapeaux des manifestants et des partisans, la flaque de sang, la robe rouge de Lara esclave de Komarovsky, les étendards qui ornent le  »train de mort » de Strelnikov… A l’opposé, Lean saura y opposer le jaune solaire, chaleureux, lié aux tournesols, aux jonquilles qui ornent les près de Varykino, aux bougies et aux cheveux blonds dorés de Lara ; c’est la couleur de l’histoire d’amour de Youri et Lara. Des moments éphémères, fragiles, qui ne font que renforcer l’horreur et l’étrangeté de la guerre civile qui ensanglante la Russie.

Lean sut aussi, toujours par le montage, amplifier les chocs psychologiques envers le spectateur ; la révélation de l’identité du « monstre » Strelnikov se fait par exemple par à-coups, en révélant d’abord les ravages causés par celui-ci (les villages anéantis, la population affamée), le caractère déjà légendaire de cet officier impitoyable de Lénine. Puis Lean montre l’arrivée de son train spécial, une forteresse d’acier roulant sans égards pour les piétons sur la voie… Surprise : la révélation en gros plan du visage défiguré de Strelnikov, qui n’est autre que Pasha, conserve son pouvoir de surprise et d’effroi, 50 ans après. Les idéalistes les plus acharnés deviennent les pires monstres.

Dans le même ordre d’idée, on se rappellera de cette scène de bataille abstraite, en fin de métrage, entre les Partisans et une cohorte de soldats Russes Blancs, dans un champ de fleurs. Sous l’œil d’un Youri épuisé, les Blancs sont fauchés par les mitrailleuses, « dansant » comme dans un ballet avant de succomber. Les Partisans inspectent le champ de bataille, Youri cherche des blessés à soigner. Et Lean de nous révéler en gros plan l’âge réel des soldats abattus : des enfants, entraînés dans la guerre par leur instructeur de l’école militaire… Là encore, l’effet sur le spectateur est imparable.

 

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Ci-dessus : les retrouvailles entre Youri (Omar Sharif) et Lara (Julie Christie).

 

La mise en scène de Lean reste indissociable, aussi, des grands espaces qu’il sut une nouvelle fois magnifiquement mettre en valeur. Le cinéaste, formé dans la première partie de sa carrière à des films totalement « urbains » (Oliver Twist, Summertime), avait su profiter des moyens de ses superproductions pour ramener l’espèce humaine à sa fragilité, face à une Nature qu’elle avait abandonné. S’aventurer hors de la civilisation, malgré ses hypocrisies et ses tromperies, n’est pas sans risques : qu’il s’agisse de la jungle dans Le Pont de la Rivière Kwaï, du désert dans Lawrence d’Arabie, ou ici des immenses steppes et forêts russes (en attendant la côte irlandaise de La Fille de Ryan et des grottes hindoues de La Route des Indes), les éléments naturels se rappellent non seulement à toute leur splendeur écrasante, mais ils mettent en plus en danger les petits êtres humains et leurs grands rêves… Youri, ici, risque la mort ; le poète-médecin exalté, rêvant de liberté et d’amour, est sans cesse ramené à la sinistre réalité dès qu’il s’aventure en forêt (la halte du train qui l’amène à Strelnikov, la capture par les Partisans). Sa traversée des plaines sibériennes, en plein hiver, sera une épreuve fatidique. Il n’en reste pas moins lié à cette Nature, toujours ambivalente chez Lean ; les moments intimes dans la datcha avec Lara, au milieu d’une nuit d’hiver hantée par les loups, lui donneront l’inspiration nécessaire pour écrire ses poèmes. Une scène difficile à décrire et narrer verbalement (difficile, a priori, de se passionner pour un homme qui écrit…), mais que Lean transcende avec rigueur, utilisant à merveille les échanges de regards entre Omar Sharif et Julie Christie.

 

Docteur Jivago 01ci-dessus : Youri et Lara de retour dans la datcha enneigée.

 

Les comédiens sont tous au diapason, bénéficiant de personnages impeccablement « croqués » par le dramaturge Robert Bolt. Un film à grand spectacle n’est rien s’il n’a pas, d’abord, des personnages forts pour soutenir son récit. Docteur Jivago n’a rien à craindre de ce côté-là : autour de son couple vedette, Lean fait s’entrecroiser une demi-douzaine de personnages récurrents, tous marquants… même si on peut mettre un léger bémol concernant le personnage de Tonya, l’épouse de Youri. Un peu trop lisse pour convaincre entièrement, Géraldine Chaplin est plus crédible dans le rôle quand Tonya est une jeune fiancée pétulante, et un peu moins quand elle est plus mature, soutenant sa famille dans les épreuves de la guerre. Sans doute les choix scénaristiques de Bolt et Lean ont joué en sa défaveur ; le film et son langage visuel favorisent essentiellement l’histoire de Youri et Lara, au détriment de Tonya. Le jeu de l’actrice n’est sans doute pas en cause. Il faut dire aussi qu’elle est éclipsée par la photogénie de Julie Christie, dont les longs cheveux blonds et les yeux bleus étincelants marquent davantage le spectateur ! Rien à redire sur cette dernière, qui pourrait être la petite sœur du Peter O’Toole de Lawrence d’Arabie. Julie Christie illumine le film par sa beauté un peu triste ; a contrario, elle est plus à l’aise dans les scènes de Lara mature, que dans les scènes où elle est plus jeune. N’oublions pas non plus, du côté des personnages féminins, la prestation convaincante de Rita Tushingham, la jeune fille interrogée par Yevgraf.

Du côté des personnages masculins, le film est plus abouti. Les personnages secondaires sont tous très bien décrits ; Ralph Richardson est touchant en vieux bourgeois dépassé par le vent du changement, et l’indispensable Alec Guinness est impeccable dans le rôle de Yevgraf, le frère faussement distant de Youri. Narrateur de l’histoire, il ne parle pour ainsi dire jamais aux autres personnages durant le film, astucieuse idée de Robert Bolt qui fait ainsi « détourner » par exemple une conversation entre les deux frères dans la scène de leurs retrouvailles : Yevgraf parle au passé, en voix off pour le spectateur, et Youri réagit au présent, ne parlant qu’à son frère. Guinness joue à merveille de l’ambiguïté de son personnage, officier politique et futur stalinien dévoué au Parti, mais aussi homme de cœur cachant ses sentiments sous une carapace inquiétante.

 

Docteur Jivago 06 Ci-dessus : Pasha (Tom Courtenay), transformé pour le pire par la Révolution d’Octobre…

 

Saluons aussi l’excellente prestation de Rod Steiger dans le rôle de Victor Komarovsky, homme d’affaires corrompu, cynique au dernier degré, profiteur de tous les régimes politiques… un personnage détestable à plus d’un titre, mais Lean, refusant d’en faire un méchant simpliste, lui donne une profondeur, un côté pathétique et même, surprise, des sentiments. Victor a beau représenter le capitalisme dans toute son horreur, et afficher une misogynie absolue, il se rachètera – partiellement – en sauvant la vie de Lara et de sa fille. Même les pires salauds ont une âme, aussi gâtée soit-elle… Par ailleurs, Victor reste lucide et franc – dès qu’il s’agit des autres. C’est lui qui avertit Lara de se méfier des grands rêves de son cher Pasha, et qui nargue la grandeur d’âme de Youri, en lui rappelant que ce monde-là est impitoyable pour les rêveurs. Tom Courtenay est une des meilleures idées de casting du Docteur Jivago : l’acteur anglais incarne à merveille Pasha / Strelnikov, le personnage le plus tragique du récit. On est partagé entre la compassion et l’horreur devant la triste évolution du personnage. Le gentil jeune homme naïf perdra toutes ses illusions de grandeur, ses lunettes chutant dans la boue (image rappelant celle de l’accident de Lawrence d’Arabie). Ne restera que Strelnikov, au service d’un système politique totalitaire et meurtrier ; un « robot » humain semant la Mort sur son passage. Lean a beau eu se défendre d’avoir fait un film politique, son message est clair, à l’intention de la jeunesse occidentale de 1965, fascinée par Castro et Mao : les grands idéalistes, qui croient pouvoir changer le Monde en se soumettant à leurs nobles idéaux, deviennent facilement les pires fanatiques… Triste ironie du sort : Pasha/Strelnikov sera lui-même victime d’une de ces purges politiques sanglantes commises par ses amis Bolchéviques… Après s’être soumis corps et âme à un système politique broyant l’individu, il meurt pour avoir tenté de redevenir un simple humain retrouvant sa femme.

 

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Ci-dessus : moment d’intimité et de tristesse partagée entre les amants de Docteur Jivago

 

Et, bien sûr, ce tour de casting ne serait pas complet sans la prestation d’Omar Sharif dans le rôle de Youri Jivago. Un rôle difficile dont l’acteur égyptien sut tirer le meilleur, mis en confiance par sa relation professionnelle avec David Lean. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, le personnage de Youri étant essentiellement passif dans les grandes scènes du film. Observateur, contemplatif, faisant passer dans ses grands yeux sombres aussi bien toute sa chaleur humaine que sa tristesse, Sharif donna vie à Youri et restera à jamais l’incarnation du personnage dans la mémoire collective. Il le rend tour à tour attachant, rêveur, mélancolique, horrifié ou plein de compassion envers ses contemporains. Il est aussi intéressant de voir que Lean donne à Sharif, connu pour jouer des personnages plus affirmés, une fragilité qu’on ne soupçonnait pas. Youri Jivago n’est certes pas un guerrier, mais il combattra, à sa façon, par les mots. L’humanité de Youri, aussi fragile soit-elle dans le contexte de l’époque, est sa seule arme face aux nouveaux maîtres de la Russie, résumée dans cette seule phrase adressée à Strelnikov : « Je ne vous hais pas, mais je hais vos idées« . Dans les scènes nocturnes où il écrit, hésite, et sort repousser les loups qui hurlent dans les bois (parallèle évident avec les troupes Bolchéviques assassinant les nostalgiques de l’ancien empire), Sharif, par sa simplicité de jeu, donna le meilleur de lui-même. Sa prestation sera justement récompensée d’un Golden Globe, parmi la moisson de prix et de nominations méritées que le film obtiendra, accompagné par le son des balalaïkas de Maurice Jarre, qui sut trouver l’âme musicale de Docteur Jivago

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : le mot de la fin pour Yevgraf (Sir Alec Guinness)… et Maurice Jarre. L’Amour triomphera toujours ! 

 

La fiche technique :

Réalisé par David Lean ; scénario de Robert Bolt, d’après le roman de Boris Pasternak ; produit par Carlo Ponti (Carlo Ponti Productions / MGM / Sostar Films. S.A.)

Musique : Maurice Jarre ; photographie : Fred A. Young ; montage : Norman Savage

Décors : John Box ; direction artistique : Terence Marsh ; costumes : Phyllis Dalton

Distribution : MGM

Durée : 3 heures 20

En bref… ANT-MAN

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ANT-MAN, de Peyton Reed

L’histoire :

en 1989, le docteur Hank Pym (Michael Douglas) claque la porte de Stark Industries, furieux qu’Howard Stark (John Slattery) et ses associés du SHIELD se soient intéressés de trop près au fruit de ses recherches personnelles : la Particule Pym. Pour Pym, marqué par un drame personnel récent, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Il fondera la société Pym Tech pour poursuivre ses travaux en solitaire…

San Francisco, de nos jours. Scott Lang (Paul Rudd) sort de prison, après avoir purgé une peine de trois ans pour cambriolage. Le dernier d’une longue série de vols, qui lui ont valu le divorce, sa femme s’étant remariée avec le policier Paxton (Bobby Cannavale), et la perte de la garde de sa petite fille Cassie. Bien qu’il veuille s’amender, Scott est renvoyé par son nouvel employeur, à cause de son passé criminel. Son ami Luis (Michael Pena) croit avoir la solution : lui faire cambrioler la maison particulière d’un vieil homme riche, qui possède un coffre-fort inviolable. Facile pour Scott, bien surpris cependant par le contenu du coffre-fort : un costume bizarre, avec un casque… Il s’empare de la tenue, et découvre ses incroyables capacités : une pression sur les gants, et il se retrouve miniaturisé ! Il réalise avoir été  »appâté » pour une bonne raison par le propriétaire et concepteur du costume : Hank Pym, ancien super-héros qui fabriqua cette tenue d’ »Homme-Fourmi » en utilisant les propriétés spéciales de la Particule Pym… Après quelques mésaventures, Pym révèle à Scott ce qu’il attend de lui : un ancien associé, Darren Cross (Corey Stoll), ambitieux et jaloux, s’est emparé de sa société, et cherche depuis des années à reproduire ses Particules pour créer le Yellowjacket, un super-soldat miniature. Pym craint que Cross vende ses découvertes aux pires criminels, et l’espionne grâce à Hope Van Dyne (Evangeline Lilly), sa fille avec qui il est brouillé. Une fois que Scott saura se servir du costume et de ses gadgets, il devra infiltrer le laboratoire sécurisé de Cross pour s’emparer du Yellowjacket. Plus facile à dire qu’à faire pour Scott. Il lui faut apprendre à devenir le nouveau Ant-Man, capable de commander aux fourmis, et premier super-héros rétrécissant sans lavage !…

 Ant-Man 01

Impressions :

on ne croyait pas vraiment à ce nouvel opus des studios Marvel rejoignant l’univers partagé des Avengers. Le britannique Edgar Wright, auteur des cultissimes Shaun of the Dead et Hot Fuzz, avait tenté de monter le film durant douze ans, avant d’être débarqué sans ménagement de la pré-production d’Ant-Man. Une décision soi-disant justifiée par des « divergences artistiques » entre lui et les cadres de Disney-Marvel. Une formule passe-partout laissant deviner que Wright refusait de se plier aux diktats des exécutifs en costume cravate, qui ne cessent d’empoisonner le travail des réalisateurs à Hollywood depuis trop longtemps. Son remplacement par Peyton Reed ne laissait présager rien de bon, le nouveau venu se distinguant par des comédies impersonnelles pour le compte des grands studios (dont le bien nommé Yes Man, avec Jim Carrey)… Bref, ce « polissage » en règle exigé par des dirigeants veillant surtout à faire tourner la machine à cash (et coutumiers du fait sur des productions Marvel de plus en plus dépersonnalisées), concernant un super-héros mineur du monde Marvel, ne rassurait pas les fans de tout âge d’exploits super-héroïques. Mais soyons honnêtes : s’il ne cherche pas à révolutionner le genre, cet Ant-Man se laisse apprécier comme un divertissement estival sans prétention. L’idée de base de Wright - faire un comédie de braquage avec des éléments SF - est respectée et reste amusante. On peut voir Ant-Man comme un croisement entre L’Homme qui Rétrécit (ou sa version Disneyienne moins angoissante : Chérie, j’ai rétréci les Gosses) et Ocean’s Eleven, un mélange qui, par moments, retrouve l’esprit des productions Amblin période 1980-1990. Du rythme, un humour léger, et bien sûr des effets spéciaux à foison… Donc, pas de désagrément excessif pour le spectateur. 

Un malaise demeure, cependant, malgré la bonne humeur : la réalisation de Reed, hors des scènes à effets spéciaux, se contente de « passer les plats » du cahier des charges exigé par le producteur Kevin Feige. D’où ce rythme assez mécanique, qui répète la formule mise au point depuis Iron Man : présentation des personnages / découverte des pouvoirs / séance d’entraînement / love interest / mentor / apparition gag d’un autre super-héros (Anthony Mackie, le Faucon découvert dans Captain America : Le Soldat de l’Hiver) / confrontation avec un méchant assez limité / victoire finale / et l’inévitable scène post-générique de fin… On regrettera l’absence de Wright aux commandes, lui qui aurait apporté un touche de folie à une production assez formatée. Aussi amusant soit-il, Ant-Man reflète bien le peu d’intérêt que les pontes de Marvel Studios accordent à leurs réalisateurs, considérés comme du matériel interchangeable. Et ce n’est sans doute pas terminé, même si on finira par aller voir, de guerre lasse, Docteur Strange, Black Panther, Les Inhumains, et les inévitables cross-overs annoncés pour Captain America : Civil War et Avengers 3 déjà en chantier… Et on se demandera, finalement, quand le point de saturation sera atteint. Ceci d’autant plus que la Distinguée Concurrence, toujours associée avec Warner, pourrait bien oser plus d’audace l’année prochaine avec les très attendus Suicide Squad (et son commando de super-vilains, dont le Joker) et bien sûr Batman Vs. Superman : Dawn of Justice que nous prépare Zack Snyder.

 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : un des points positifs du film, la musique de Christophe Beck, joli hommage à Lalo Schifrin et Mission : Impossible !

 

La fiche technique :

Réalisé par Peyton Reed ; scénario d’Edgar Wright & Joe Cornish, Adam McKay & Paul Rudd, d’après la bande dessinée créée par Stan Lee, Larry Lieber & Jack Kirby (Marvel Comics) ; produit par Kevin Feige, Brad Winderbaum, Leo Thompson et Lars P. Winther (Marvel Studios)

Musique : Christophe Beck ; photo : Russell Carpenter ; montage : Dan Lebental et Colby Parker Jr.

Direction artistique : Nigel Churcher et David Lazan ; décors : Shepherd Frankel et Marcus Rowland ; costumes : Sammy Sheldon

Effets spéciaux de plateau : Daniel Sudick ; effets spéciaux visuels : Vincent Cirelli, Trent Claus, Russell Earl, Evan Jacob, Dineksh K. Bishnoi, Simone Kraus, Jake Morrison, Greg Steele et Dominick Zimmerle (ILM/ Double Negative / Gentle Giant Studios / Lola Visual Effects / Capital T / Centroid Motion Pictures / Cinesite / Direct Dimensions / Luma Pictures / Method Studios / Prime Focus World / Stereo D / The Third Floor / Trixter Films) ; cascades : James M. Churchman, Jeff Habberstad et Trevor Habberstad

Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures

Durée : 1 heure 57

Caméras : Arri Alexa XT Plus

En bref… MICROBE ET GASOIL

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MICROBE ET GASOIL, de Michel Gondry

L’histoire :

David Guéret (Ange Dargent), surnommée « Microbe », a 14 ans. Il vit avec ses frères et ses parents, dont sa maman Marie-Thérère (Audrey Tautou), gentille bourgeoise dépressive et un peu hippie. Timide et rêveur, David est l’ado invisible, amoureux transi d’une camarade de classe, Laura (Diane Besnier), dans son lycée de Versailles. Arrive un jour dans sa classe un « cas social » : Théo Leloir (Théophile Baquet), transféré d’une autre école. Bricoleur, extraverti et décidé, passant son temps libre dans les ferrailleries et les moteurs (d’où son surnom de « Gasoil »), mal vu des autres élèves et pas très heureux avec ses parents, Théo devient vite le meilleur copain de David. Tandis que la fin de l’année scolaire approche, les deux garçons décident qu’il est temps pour eux de quitter leurs nids respectifs. Cet été, ils feront un grand voyage dans le Massif Central. Avec du matériel de récupération, ils fabriquent leur propre mobile home et se lancent à l’aventure…

 

Microbe et Gasoil

Impressions :

Après la sortie très médiatisée de L’Ecume des Jours, et son cortège de stars françaises, on aurait pu craindre que Michel Gondry allait se laisser embarquer dans un certain système de cinéma à la française, où sa créativité risquerait autant d’être bridée que bradée. Heureusement, l’artiste-cinéaste-clippeur-bricoleur-musicien versaillais sait toujours surprendre et frapper là où on ne l’attend pas. Il signe avec Microbe et Gasoil un très sympathique « petit » film, librement inspiré de sa jeunesse, passée à côtoyer dans son lycée de Versailles les « vilains petits canards » de la classe plutôt que les élèves populaires et intégrés. Des rencontres qui ont certainement forgé sa personnalité atypique, portant un regard imaginatif et distancié sur notre monde, et l’ont aidé à sortir de sa coquille.

N’attendez pas ici que Gondry se livre à des expérimentations visuelles surréelles, comme dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ; et ses « bricolages » sont ici limités à leur plus simple expression, rassemblés dans cette drôle de voiture construite de bric et de broc par ses deux jeunes héros. En limitant au maximum les délires qu’on lui attribue d’habitude, Michel Gondry s’est discipliné. Tout juste se permet-il, en toute fin de film, quelques petites scènes de « rêve éveillé » (l’avion qui se pose à l’envers) presque anecdotiques en l’occurrence. La simplicité du récit fait sa force ; le réalisateur ne cherche pas à en mettre plein la vue, il s’impose une sobriété narrative appropriée pour suivre les frasques de ses deux héros. Et, avec beaucoup d’humour et de tendresse, il signe donc un road trip initiatique qui pourrait être sa réponse à quelques « films de mômes » oubliés. Daniel et Théo, en plein bricolage de leur véhicule, pourraient être les cousins éloignés des Explorers de Joe Dante, tout à leur projet de construction de vaisseau spatial. Heureusement, ici, point d’e.t. caoutchouteux pour gâcher la fête ! On pense aussi au beau film de Rob Reiner, Stand by Me, pour la ballade tantôt cocasse, tantôt triste, des deux gamins. Microbe et Gasoil se présente comme un road trip très plaisant, un bon bol d’air frais où deux gosses entrent dans l’âge adulte, avec son lot de joies, de désillusions et d’épreuves.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Ecrit et réalisé par Michel Gondry ; produit par Georges Bermann (Partizan / Canal + / StudioCanal / OCS / Indéfilms 3 / Cinémage 9 / Région Bretagne / CNC / Commission du Film de Bourgogne)

Musique : Jean-Claude Vannier ; photographie : Laurent Brunet ; montage : Elise Fievet

Décors : Stéphane Rozenbaum ; costumes : Florence Fontaine

Distribution : StudioCanal

Durée : 1 heure 43

En vacances ! INSIDE OUT (VICE VERSA) et TERMINATOR GENISYS

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Petit break estival pour votre serviteur, qui n’a pas écrit grand chose mais se rattrape… Quoi de mieux que de se détendre dans une bonne salle obscure bien fraîche en pleine canicule, hmm ? Donc : petite revue express de quelques films estivaux, livrés ici sans fiche technique et avec quelques commentaires personnels. On se retrouvera pour de futurs textes plus détaillés…

 

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INSIDE OUT (VICE VERSA), de Pete Docter

La petite Riley, 11 ans, suit ses parents dans le grand déménagement pour San Francisco. Pour les cinq émotions qui travaillent dans le Q.G. situé à l’intérieur de sa tête – Joie (voix d’Amy Poehler), Tristesse (voix de Phyllis Smith), Peur, Colère et Dégout (voix de Bill Hader, Lewis Black et Mindy Kaling) – , c’est une épreuve inattendue. Et les gaffes de la rondouillarde Tristesse n’arrangent rien, influençant l’humeur d’une Riley déjà bien mise à mal par le départ. Quand Joie et Tristesse sont aspirées dans les méandres de l’esprit de la gamine, c’est la catastrophe. Car tant qu’elles ne reviennent pas aux commandes, Riley sombre dans la dépression et prend des décisions désastreuses qui ne font qu’empirer la situation pour les habitants de son cerveau…

 

Inside Out

 Ahh, un Pixar… et un sacrément bon ! Cela faisait quelques années que le studio à la petite lampe ne nous avait pas offert un aussi beau cadeau. Ces dernières années, les projets originaux des animateurs de la bande à John Lasseter avaient quelque peu baissé de qualité depuis Ratatouille. L’animation restait irréprochable, les gags toujours là, mais les histoires commençaient à s’enliser dans la facilité, et il fallait bien une valeur sûre comme Toy Story 3 pour maintenir le studio à son niveau initial. Bonne nouvelle, avec Vice Versa, Pete Docter a su retrouver le ton particulier de son merveilleux Monstres et Compagnie. Ce n’était pourtant pas évident de marier l’humour « Muppets Show » et le ton souvent triste des déboires de la jeune Riley, dont l’état d’esprit agit et réagit sur les petits personnages « émotionnels » qui l’habitent… L’occasion pour les scénaristes de démontrer une inventivité narrative qu’on aimerait souvent bien retrouver chez des films « live », et pour Docter de livrer de jolis moments de bravoure, en nous faisant passer avec une aisance de funambule du rire aux larmes en quelques secondes. Les scènes comiques sont de petits bijoux – voir ce repas familial où l’on entre dans la tête de chaque protagoniste, régi par les même Emotions, mais avec des résultats variés selon l’âge et le sexe de l’intervenant… – et les scènes émotionnelles, elles, permettent une jolie illustration de l’entrée difficile dans l’adolescence d’une fillette déboussolée. Changement psychologique qui donne, dans le « paysage intérieur » de la petite Riley, des conséquences imprévisibles, et qui nécessite une coopération conjointe des cinq Emotions pour construire une personnalité adulte solide. Cela n’est pas sans danger ni drames, et il y a fort à parier que même le spectateur le plus endurci versera sa petite larme dans certaines scènes, comme celle du sacrifice de Monsieur Bing Bong, l’ami imaginaire de Riley, perdu dans sa mémoire. Ce drôle d’éléphant en peluche qui pleure des bonbons va devenir un personnage culte, l’une des créations les plus touchantes du studio Pixar. Ces scènes tristes alternent heureusement avec un humour « toonesque » du meilleur cru, et des personnages impeccablement croqués par les animateurs – mentions spéciales à la boulotte Tristesse et à l’hilarant Colère. Un excellent cru 2015, merci Pixar ! On attend déjà le suivant, The Good Dinosaur, avec intérêt.

 

 

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TERMINATOR : GENISYS, d’Alan Taylor

Vous connaissez l’histoire : le superordinateur Skynet a anéanti l’Humanité dans la Guerre du Jugement Dernier ; ses machines de mort ont pris le pouvoir et réduit les survivants en esclavage, jusqu’à ce que John Connor (Jason Clarke), leader de la résistance humaine, renverse le cours des choses. En 2029, Skynet est enfin vaincu. Mais il envoie un Terminator (Arnold Schwarzenegger « rajeuni » numériquement) dans le passé, en 1984, pour éliminer la mère de John, Sarah Connor (Emilia Clarke). Et John envoie son plus fidèle soldat, Kyle Reese (Jai Courtney), à la même époque pour protéger Sarah.

Mais le Terminator assassin est intercepté et détruit, à son arrivée, par un autre Terminator plus âgé (Arnold Schwarzenegger), protecteur d’une Sarah préparée au combat depuis son enfance. Et elle défend un Reese stupéfait des attaques d’un T-1000 lancé à sa poursuite. Reese, qui a des visions inexplicables d’une enfance qu’il n’a pas pu vivre, réalise qu’en changeant le cours des évènements, le vieux Terminator et Sarah ont décalé la naissance de Skynet, lié à la création d’une application informatique globale, du nom de Genisys. Ce faisant, l’improbable trio arrivé dans une année 2017 sans apocalypse devra affronter un nouvel ennemi aussi familier qu’inattendu…

 

Terminator Genisys

Souvenirs, souvenirs… La saga mythique du cyborg tueur imaginé par James Cameron et incarné par Arnold Schwarzenegger reste emblématique, pour les plus-tout-à-fait jeunes spectateurs de ma génération. Un premier film conçu comme une série B diablement efficace, qui avait imposé le culot et la vision d’un cinéaste prometteur, et une suite mythique, démesurée, dont les effets numériques extraordinaires (et toujours efficaces, près de 25 ans après) avaient contribué à changer à jamais les techniques cinématographiques. Depuis, Cameron est parti voguer sur d’autres flots, ce bon Schwarzie s’est lancé dans une carrière politique (calamiteuse pour la Californie, semble-t-il), et, personnellement, je l’avais perdu de vue après le passable Terminator 3 en 2003. La série aurait dû, selon une logique de fan « puriste », s’arrêter à la fin du second film. Tel n’est évidemment pas l’avis des détenteurs des droits de la saga, qui avaient tenté de continuer avec un fade Terminator Renaissance, où l’absence du Chêne Autrichien se faisait sentir. L’annonce du retour de ce dernier, plus tout jeune, dans un Terminator signé Alan Taylor, responsable d’un Thor 2 pâlichon, n’était pas pour rassurer. Un drôle de sentiment surgit d’ailleurs, durant la projection de ce Terminator : Genisys auquel Cameron a cependant donné sa bénédiction ; un mélange de nostalgie, de « fan service » et de désenchantement. Reconnaissons que le scénario sait se montrer respectueux de l’univers mis en place par Cameron, et se montre parfois astucieux, donnant à la première partie du film un traitement iconoclaste à la Retour vers le Futur 2… Reste que Taylor ne peut guère faire mieux qu’imiter mécaniquement le style de James Cameron, sans le surpasser. Les transformations du nouveau T-1000, par exemple, n’ont plus l’impact de Terminator 2. Le public s’est blasé de ces prouesses numériques trop familières. Et le scénario laisse en suspens, intentionnellement, trop de questions dans une chronologie déjà compliquée, que même Doc Brown ne saurait expliquer sans se coller une bonne migraine ! On est donc prié de « débrancher » son cerveau en début de film, et de profiter des poursuites et explosions. Entre deux effets pyrotechniques, saluons quand même les efforts d’Arnold, toujours fidèle au poste, et s’amusant bien à jouer un Terminator atteint par le vieillissement ; ses partenaires, eux, alternent le bon et le passable. Emilia Clarke, la charmante Khaleesi de Game of Thrones, est une Sarah Connor crédible et combative. Jason Clarke est malheureusement sous-utilisé. Et Jai Courtney ne fera pas oublier Michael Biehn dans le rôle de Kyle Reese. L’acteur australien trimballe un gros manque de charisme plombé par un visage assez inexpressif. Vous l’aurez compris, ce reboot de Terminator laisse une impression mi-figue mi-raisin. Tant qu’à voir le nouvel opus d’une grande saga de SF, cette année, allez plutôt revoir Mad Max Fury Road

Enfin… hasta la vista quand même,  baby !

Ludovic Fauchier.

Like a walk in the park – JURASSIC WORLD

 

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JURASSIC WORLD, de Colin Trevorrow

(ALERTE SPOILERS ! SI VOUS N’AVEZ PAS ENCORE VU LE FILM, NE LISEZ PAS CE TEXTE !)

L’histoire :

22 ans ont passé depuis les évènements liés à la création avortée du Jurassic Park à Isla Nublar, au large du Costa Rica. Le rêve de feu John Hammond, PDG de la firme InGen, s’est cependant réalisé : un nouveau parc se dresse dans l’île, accueillant des milliers de visiteurs en toute sécurité. Bienvenue à Jurassic World… Son PDG, Simon Masrani (Irrfan Khan), a racheté InGen, et dépensé sans compter pour que les visiteurs profitent du spectacle des dinosaures ressuscités par la génétique. Le petit Gray Mitchell (Ty Simkins), gamin fan des dinos, va ainsi passer une semaine de rêve dans les attractions du parc, avec son grand frère Zach (Nick Robinson) ; leurs parents vont les confier à leur tante, Claire Dearing (Bryce Dallas Howard), la directrice des opérations de Jurassic World.

Mais Claire les néglige, trop occupée à recevoir le Comité Administratif d’InGen, alarmé par la baisse de fréquentation du parc. Il faut proposer de la nouveauté aux visiteurs : des dinosaures inédits et plus effrayants. Claire rend compte de la réunion à Masrani. Celui-ci lui révèle que les généticiens du parc ont déjà résolu le problème : en secret, ils ont créé l’Indominus Rex, un dinosaure carnivore hybride, à partir d’un embryon de Tyrannosaure. Pour d’évidentes raisons, le monstre transgénique est maintenu à l’écart, dans la zone interdite au nord de l’île, dans un enclos sur mesure. Avant de présenter l’Indominus au public, Masrani insiste pour que Claire sollicite l’avis d’Owen Grady (Chris Pratt) ; il a réussi à dresser les féroces Vélociraptors, qu’il essaie de protéger de la convoitise de son chef de la sécurité, Vic Hoskins (Vincent D’Onofrio). Owen accepte bon gré mal gré de suivre Claire, pour s’assurer que l’Indominus Rex sera inoffensif pour les visiteurs. Mais le dinosaure hybride possède une intelligence adaptée à sa nature de prédateur. Une catastrophe imminente se prépare, juste au moment où Zach et Gray s’aventurent hors des limites permises du parc, aux commandes d’une gyrosphère…

 

Jurassic World 02

La critique :

Comme le temps passe… Il y a 22 ans, Steven Spielberg adaptait le roman Jurassic Park de Michael Crichton, ravivait l’intérêt du public pour les dinosaures et créait une révolution technologique sans précédent : grâce à l’utilisation judicieuse et inédite des images de synthèse, la représentation ultraréaliste des « terribles lézards » ayant régné sur la Terre amorça la transition du Cinéma vers le tout-numérique. Pourtant, il y eut un contrecoup ; si le plus sombre et effrayant Le Monde Perdu, suite du film toujours signée Spielberg en 1997, eut encore du succès, Jurassic Park III, sorti en 2001, réalisé par Joe Johnston (et produit par Spielberg occupé à d’autres projets), marqua un coup d’arrêt. Le film semblait avoir été écrit en pilotage automatique, rassemblant des scènes éparses du roman de Crichton autour d’un vague script similaire à celui du Monde Perdu, en limitant l’aspect horrifique de ce dernier. Résultat, ce troisième opus eut des scores très décevants au box-office 2001, et depuis lors, la saga des dinosaures semblait perdue dans les limbes. Il fallait un nouveau départ… Après des rumeurs concernant un script complètement fou, co-écrit par John Sayles (ancien complice iconoclaste de Joe Dante), mettant en vedette des hybrides humains-dinosaures utilisés à des fins militaires (on peut trouver sur le Net le design conceptuel de ces monstres), l’annonce officielle d’une nouvelle aventure tournée en 2014 avait de quoi intriguer. Steven Spielberg s’implique toujours comme producteur exécutif, sous la bannière de son studio Amblin, s’associant à Universal et au studio Legendary Pictures, familier des grands monstres puisqu’on doit à cette même société Pacific Rim de Guillermo Del Toro et le nouveau Godzilla, sorti l’an dernier. Officiellement titrée Jurassic World, cette suite relançant la saga initiée par le défunt Michael Crichton suscitait des interrogations. Un nouveau réalisateur de 38 ans, Colin Trevorrow, totalement inconnu dans nos contrées, héritait donc de la mise en scène de ce blockbuster attendu au tournant. Auteur d’une comédie de science-fiction primée à Sundance, Safety Not Guaranteed, Trevorrow (véritable sosie de David Fincher) avait retenu l’attention de Spielberg. Le « boss » barbu n’ayant pas généralement pour habitude de choisir n’importe qui pour ses productions maison, on était curieux de savoir comment Trevorrow allait « dompter » le monstre Jurassic World.

Bonne pioche : sans être d’une originalité confondante, Jurassic World s’avère un bon blockbuster estival bien troussé, retrouvant le souffle du premier film, tout en ajoutant ça et là quelques éléments originaux à de multiples « œufs de Pâques », à l’égard des fans. De quoi faire plaisir à ceux qui craignaient une simple redite des recettes ayant fonctionné. Soyons sincères : le film assume sans complexe son statut de grosse série B, propre à la série, et joue sans cesse sur des images familières. Les Vélociraptors, le T-Rex, les systèmes de sécurité qui lâchent, les généticiens irresponsables, les enfants en danger coincés dans un véhicule… Tout ceci est familier pour le public qui garde sans doute à l’esprit les répliques du Docteur Malcolm dans Le Monde Perdu : « C’est toujours pareil au début : « ooh ! aaaah ! c’est merveilleux ! » Et après, bien sûr, il y a les cris, la panique et le sauve-qui-peut général… ». Les nombreux clins d’œil aux fans de la saga jouent sur des images familières, glissées au détour d’une scène : la statue de John Hammond, la porte « King Kong », Mr. ADN, le dilophosaure cracheur, la chèvre offerte au T-Rex, ou les Jeeps rouge et blanc sont autant d’éléments venant titiller la fibre nostalgique, sans pour autant envahir le récit. Le facteur sympathie du film vient en fait d’ailleurs : les scénaristes (dont le binôme Rick Jaffa – Amanda Silver, qui avaient su de la même façon moderniser une autre saga, La Planète des Singes, en 2011) ont ramené un élément narratif important du film original, curieusement oublié dans les suites : une mise en garde sur les dangers de la génétique soumise au capitalisme effréné, autant qu’une réflexion sur le processus de mise en scène permettant une mise en abyme sur la création des films estampillés « Jurassic« .

 

Jurassic World CCzkIN-UIAAowwB

Dans Jurassic Park, le cinéma de Spielberg évoluait aussi, proposant pour la première fois de sa carrière un véritable débat éthique entre les personnages, à l’attention du spectateur ; le cinéaste établissait un parallèle entre la recherche génétique et les nouvelles technologies exploitées pour les effets visuels de ce même film. Jurassic Park avait ainsi marqué un changement chez Spielberg, n’hésitant plus, dans chacun de ses films suivants jusqu’à aujourd’hui, à aborder frontalement des questionnements éthiques et moraux auparavant absents de sa filmographie. Mais ces questionnements avaient été succinctement évoqués, ou évacués, dans les suites. Trevorrow, avec le soutien du maestro, les ramène frontalement dans Jurassic World, à raison, à une époque où des sociétés privées surpuissantes (Monsanto, pour ne citer que celle-ci) ne cessent de « bidouiller » le vivant pour le profit, et s’approprient les richesses naturelles sans discernement, avec des conséquences catastrophiques (relire un autre roman de Crichton, moins connu, sur ce sujet : Next). Et Jurassic World suit le modèle de Jurassic Park. Le procédé de la mise en scène du parc d’attractions était décortiqué, chaque personnage devenant l’alter ego des intervenants du film : John Hammond devenait un double de Steven Spielberg, Ian Malcolm était celui de Michael Crichton, les paléontologues représentaient le point de vue des experts des effets spéciaux « à l’ancienne » (comme le grand Ray Harryhausen et son héritier spirituel, Phil Tippett), les généticiens d’InGen étaient les petits génies informatiques du studio ILM… et les enfants représentaient le public ciblé par le film ! Jurassic Park, le parc d’attraction de la fiction, et Jurassic Park, le film bien réel, ne faisaient plus qu’un. Jurassic World prolonge l’idée : ce parc faisant suite au parc original ne fait qu’un avec ce film plongeant directement ses racines dans celui de Spielberg… et questionne du même coup la légitimité de cette suite. A une époque où le public est saturé de blockbusters envahis par les monstres réalisés en numérique, quel intérêt peut-il encore trouver à voir des dinosaures qu’il connaît par cœur, le moindre documentaire (Sur la Terre des Dinosaures, par exemple) ayant exploité à outrance l’imagerie de Jurassic Park ? Le public est vite blasé par ce « toujours plus » propre à toutes les suites de films américains, et il est assez logique de voir, dans le film, les repreneurs d’InGen se creuser les méninges pour attirer leur public avec de nouvelles « attractions » plus terrifiantes… Ce côté « mise en abyme » du film est d’autant plus pertinent qu’on sait que Spielberg, comme ses confrères du cinéma américain, est obligé de chercher des fonds à l’étranger (effet de la crise financière et de la mondialisation oblige) pour financer ses films ; le studio DreamWorks, qu’il a fondé, est maintenu à flots par un partenariat financier avec un studio hindou, par exemple… et ici, Amblin, le studio historique du réalisateur-producteur, partage le financement du film avec des investisseurs chinois. S’il n’est pas étonnant que le film établisse un parallèle entre la situation du studio de Spielberg, et la situation du parc géré par un financier moyen-oriental pratiquant une surenchère aux effets désastreux, en revanche, le sous-texte « autocritique » carrément masochiste qu’entretiennent Jurassic Park et Jurassic World, à plus de vingt ans d’écart, reste assez audacieux pour des films soi-disant conçus pour la distraction et le popcorn…

 

Jurassic World 01

Rien à redire sur les nombreux morceaux de bravoure qui parcourent Jurassic World. Nous sommes en terrain familier, et les dinosaures retrouvent le pouvoir de fascination et de terreur qu’ils n’ont, à vrai dire, jamais perdu. Certes, le choc n’est plus aussi grand qu’à l’époque de Jurassic Park, et Trevorrow n’est pas Steven Spielberg. Le film n’est pas exempt de défauts : le déroulement des évènements est parfois assez prévisible, et certaines incrustations numériques des dinos pas toujours réussies (les remarquables effets animatroniques du studio de feu Stan Winston semblent avoir été hélas oubliés, malgré le succès de cette technique dans les trois premiers films). Reste que le spectacle est garanti, le réalisateur trouvant quand même de bonnes idées rendant crédibles cet univers techno-préhistorique. Les personnages humains ne sont pas négligés, et Chris Pratt confirme le capital sympathie remporté l’année précédente avec Les Gardiens de la Galaxie ; à l’aise dans les cascades, et doté d’une présence tranquille, le jeune acteur se place en héritier légitime d’Harrison Ford. Pas étonnant que les rumeurs en font le successeur favori de Spielberg pour un éventuel reboot d’Indiana Jones… La relation entre les deux gamins, le grand frère et le petit frère, est aussi bien décrite. Les vraies stars restant quand même les dinosaures, ceux-ci sont à la fête ! L’Indominus est une belle saleté dotée d’un pouvoir de caméléonisme digne du Predator de John McTiernan, référence explicite quand le monstre démolit des pelotons entiers de soldats dans la jungle du parc – en moins gore, tout de même. Le réalisateur signe aussi une impressionnante attaque de ptérosaures, digne des Oiseaux d’Hitchcock, sur les milliers de touristes. Une séquence assez violente pour un film familial, et très impressionnante… surtout quand une pauvre assistante connaît une mort aussi violente qu’ironique entre un Ptéranodon et le monstrueux Mosasaure, sorte de crocodile marin géant des plus gloutons ! Un gag suggéré par Spielberg se permet même de célébrer les 40 ans des Dents de la Mer d’une façon caustique : le requin blanc qui fit cauchemarder les spectateurs servi n’est plus qu’un petit amuse-gueule pour le monstre marin… Les dinosaures les plus emblématiques de la saga sont, quant à eux, réutilisés de façon judicieuse : les Raptors, dressés par le héros, n’en sont pas moins dangereux. Voir cette séquence où ils massacrent des mercenaires, scène rappelant le carnage dans les hautes herbes du Monde Perdu, mais ici filmée à la façon d’un found footage : scène brève, crue et très efficace. Il est aussi très amusant de les voir agir en véritable commando, tiraillés entre leur nature et leur conditionnement. Et que les fans du Tyrannosaure se rassurent : Colin Trevorrow ne l’a pas oublié. Le T-Rex sait se faire attendre pour sauver la situation, dans un homérique combat final où les « vrais » dinosaures se liguent contre le monstre transgénique qui croit faire la loi chez eux !

Voilà de quoi garantir un spectacle hautement sympathique, et la remise à zéro des compteurs d’une saga qui retrouve une seconde jeunesse bienvenue. Tout le monde étant satisfait (le film est parti pour damer le pion aux super-héros, au box-office mondial), on attend de voir la suite des opérations. Ne reste à espérer que Colin Trevorrow, ou son successeur, saura trouver l’approche originale qui permettra à la saga dinosaurienne lancée par Steven Spielberg de ne pas se répéter. En attendant, profitez du spectacle !

 

Ludovicosaurus Fauchirex Giganticus.

 

 

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La fiche technique :

Réalisé par Colin Trevorrow ; scénario de Rick Jaffa & Amanda Silver, et Colin Trevorrow & Derek Connolly, d’après les personnages créés par Michael Crichton ; produit par Patrick Crowley, Frank Marshall et Christopher Raimo ; producteurs exécutifs : Jon Jashni, Steven Spielberg et Thomas Tull (Amblin Entertainment / China Film Co. / Legendary Pictures / Universal Pictures)

Musique : Michael Giacchino, thème de Jurassic Park écrit par John Williams ; photo : John Schwartzman ; montage : Kevin Stitt

Décors : Ed Verreaux ; costumes : April Ferry et Daniel Orlandi

Effets spéciaux de plateau : Michael Meinardus ; effets spéciaux visuels : Tim Alexander, Martyn « Moose » Culpitt et Philippe Theroux (ILM / Hybride Technologies / Image Engine Design / Legacy Effects / Pixel Liberation Front / Scroggins Aviation / Skywalker Sound) ; cascades : Chris O’Hara

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 04

Caméras : Arriflex 435, Panavision 65 HR, Panavision Panaflex Millennium XL2, Platinum et Panaflex System 65, et Red Epic Dragon

Retour vers le Futur (dans le Passé) – 1955 : MOONFLEET (LES CONTREBANDIERS DE MOONFLEET)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes maintenant en 1955, et le monde a considérablement changé… Hé, Doc, c’est le pied ! 1955, c’est l’année où nous avons aidé mes parents à tomber amoureux, où je suis venu du Futur, où j’ai inventé le skate-board et le rock’n roll, où ma mère… euh… rien du tout… et où je suis re-revenu du Futur pour que vous m’envoyez à l’époque du Far-West !

Ah oui, 1955, année familière des fans de Retour vers le Futur, donc… et dans le monde réel, la 2ème Guerre Mondiale a laissé la place aux premières années de la Guerre Froide, opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique ; témoins de ce changement d’époque, les pays européens, qui se reconstruisent petit à petit et forment deux « blocs » opposés – notamment l’Allemagne désormais coupée en deux (la RFA à l’Ouest, la RDA à l’Est). Epoque de (très relative) stabilité et de modernité, où plane quand même sur les têtes la menace des bombes atomiques et des espions du camp opposé… Et pendant que les adultes se posent de graves questions, la jeunesse bouillonne au son de nouvelles musiques qui déroutent leurs parents – notamment le Rock’n Roll !

Bref rappel de quelques dates marquantes de cette année : en France, le gouvernement de la IVe République, à peine sorti de l’échec de la Guerre d’Indochine, se prend les pieds dans une guerre sans nom, en Algérie, où les voix s’élèvent pour réclamer l’indépendance. 5000 soldats français sont engagés dans l’Opération Véronique, dans le massif des Aurès, le 19 janvier. Pierre Mendès-France, président du Conseil, démissionne de ses fonctions à la tête du gouvernement le 2 février, et il est remplacé le 23 février par Edgar Faure. La situation empirera avec les tueries commises le 20 août dans le Constantinois ; en représailles des attaques indépendantistes du FLN, l’Armée Française et des civils pieds-noirs armés répondront avec violence contre les populations musulmanes.

En politique, on suit aussi avec attention la conférence du Sommet de Genève, du 18 au 23 juillet, rassemblant les « quatre grands » (USA, Grande-Bretagne, URSS et France) sur la paix et la sécurité internationale. Les grandes puissances ont de quoi parler, entre l’invasion du Sinaï égyptien prévue par Israël par le ministre de la défense David Ben Gourion avec le général Moshe Dayan (18 février), l’ouverture de la conférence de Bandung, qui permet aux anciens pays colonisés de faire entendre leurs voix et leur volonté d’indépendance (17 au 24 avril), et la signature du Pacte de Varsovie ralliant l’URSS et ses pays satellites autour d’un programme commun de défense militaire (et nucléaire) opposé à celui des forces de l’OTAN. Cette année-là, il y a aussi la démission de Sir Winston Churchill, le 1er Ministre Britannique, malade, remplacé par Sir Anthony Eden (12 avril). Le 19 septembre, en Argentine, le colonel Juan Person est contraint de s’exiler. Le 26 octobre 1955, au Sud-Viêtnam, Bao Dai est renversé par Diêm, allié politique des américains ; il proclame la République du Viêtnam. Le 1er décembre, à Montgomery (Alabama, USA) une femme nommée Rosa Parks monte dans un bus ; fatiguée, elle refuse de s’asseoir sur les places « réservées aux Noirs » ; le 5 décembre, sous l’impulsion du révérend Martin Luther King, le boycott des bus de Montgomery alerte l’opinion publique américaine sur les droits civils bafoués des citoyens afro-américains, victimes du racisme ambiant dans les états du sud des USA. 

D’autres événements, encore, marquent le changement d’époque : aux USA, l’ouverture du premier restaurant fast-food McDonald’s à Des Moines, le 15 avril, et l’ouverture du premier Disneyland en Californie le 17 juillet 1955. En France, on salue le vol d’essai réussi de l’avion de ligne Caravelle, le 27 mai, et l’arrivée de la mythique Citroën DS en octobre. Les sportifs se passionnent pour Juan Manuel Fangio, trois fois vainqueur du Championnat du Monde de Formule 1, et Louison Bobet, vainqueur au Tour de France. Il y a aussi le drame des 24 Heures du Mans, le 11 juin, quand la Mercedes de Pierre Levegh sort de la piste et s’écrase dans les tribunes (82 morts). La jeunesse pleure la mort de James Dean, révélé par les films A l’Est d’Eden et La Fureur de Vivre (Rebel Without a Cause) ; l’acteur de 26 ans venait de finir de tourner Géant ; il meurt au volant de sa Porsche dans un accident de la route le 30 septembre. D’autres personnalités marquantes décèdent en 1955 : notamment les écrivains Paul Claudel (23 février) et Thomas Mann (12 août), le compositeur Arthur Honegger (27 novembre), et le grand mathématicien-physicien Albert Einstein, qui quitte notre dimension espace-temps le 18 avril.

1955, c’est aussi une année de musique ; la communauté des jazzmen se prend de passion pour les compositions de Miles Davis, et, en France, les familiers du quartier Saint-Germain suivent Boris Vian ; on apprend aussi la triste nouvelle du décès du légendaire Charlie « Yardbird » Parker, le fondateur du be-bop, emporté par une overdose à seulement 33 ans. On célèbre le retour d’Edith Piaf sur scène, à l’Olympia, et on découvre la Chanson pour l’Auvergnat de Georges Brassens. Aux USA, le Rock’n roll débarque en force. Elvis Presley est le chef de file, avec Hound Dog (interprété le 5 avril à la TV) et Mystery Train ; citons aussi Little Richard (Tutti Frutti), Chuck Berry (Maybellene, en attendant Johnny Be Good - Marty McFly, on pense à toi !), Bill Haley & The Comets (dont le tube Rock Around the Clock domine la bande son du film Graine de Violence / Blackboard Jungle), Fats Domino, Bo Diddley, en attendant Johnny Cash ou Jerry Lee Lewis… L’émergence de ce nouveau genre musical déchaîne les passions des teenagers et des greasers (les « blousons noirs »), et affolent parents et ligues de vertu.

Côté cinéma, c’est l’opulence des années fastes, synonymes d’ambiance « Dernière séance » où, dans les grandes villes, les salles de cinéma sont plus luxueuses, les ouvreuses pimpantes et les films plus chatoyants. Place au Technicolor et à l’Eastmancolor, véritables feux d’artifices de couleurs rutilantes à souhait ! Place au format Cinémascope, qui offre plus de grand spectacle en étirant les images ! Il faut bien cela pour persuader les spectateurs de sortir, une machine infernale les retenant chez eux : la télévision. Beaucoup de films américains, d’ailleurs, brocardent cette année-là le petit monde de la télé, ses faux semblants et ses diktats publicitaires… Quoiqu’il en soit, le « cinoche » nous gâte en 1955 ; le Festival de Cannes et les Oscars récompensent le drame Marty de Delbert Mann (qui obtient la toute première Palme d’Or) ; à Cannes, on fait des pieds et des mains pour apercevoir une starlette française nommée Brigitte Bardot ; et on constate que la belle Grace Kelly passe beaucoup de temps à Monaco, aux côtés du Prince Rainier. Le réalisateur danois Carl Theodor Dreyer est quant à lui récompensé du Lion d’Or au Festival de Venise, pour Ordet.

Du côté américain, Alfred Hitchcock joue gagnant sur tous les tableaux ; il signe la comédie macabre Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry), avec la nouvelle venue Shirley MacLaine et ses voisins aux prises avec un cadavre encombrant, et le caper movie La Main au Collet (To Catch a Thief), qui réunit sur la Côte d’Azur Cary Grant et Grace Kelly. Et, dans le même temps, « Hitch » joue les maîtres de cérémonie caustiques de sa série télévisée, Alfred Hitchcock Présente, dont il signe plusieurs épisodes de qualité. Les westerns ont la côte, pour la plus grande joie des gamins qui rêvent de grande aventure, de bagarres et de coups de feu héroïques : ils ont le choix entre Kirk Douglas, L’Homme qui n’a pas d’étoile chez King Vidor ; James Cagney, véritable inspirateur de Clint Eastwood dans A l’ombre des potences (Run for cover) de Nicholas Ray ; ou Clark Gable et Robert Ryan, alias Les Implacables (The Tall Men). Citons surtout les excellents westerns d’Anthony Mann : L’Homme de la Plaine (The Man from Laramie) avec James Stewart en quête de vengeance fraternelle, et La Charge des Tuniques Bleues (The Last Frontier) avec le massif Victor Mature jouant les éclaireurs pour l’U.S. Cavalry. Hors du western, on va rire devant les frasques de Jerry Lewis et Dean Martin (Artistes et Modèles) et, grâce à Billy Wilder, on fantasme devant Marilyn Monroe,  l’affriolante voisine de Sept Ans de Réflexion (The 7 Year Itch) et sa jupe aérée sur une rame de métro… Gene Kelly danse en patins à roulettes et Cyd Charisse affole une salle de boxe dans Beau Fixe sur New York (It’s Always Fair Weather). On découvre Joan Collins en princesse égyptienne ambitieuse et manipulatrice dans le péplum d’Howard Hawks La Terre des Pharaons. On pleure devant la romance contrariée de Jane Wyman, grande bourgeoise amoureuse de son jardinier (Rock Hudson) dans le beau mélodrame de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet. On sourit de bon cœur devant les deux films que livre le grand John Ford, cette année-là : Permission jusqu’à l’aube (Mr. Roberts), avec Henry Fonda, James Cagney et Jack Lemmon ; fâché avec Fonda, Ford quittera le tournage et enchaînera avec le très bon Ce n’est qu’un au revoir (The Long Grey Line), où Tyrone Power et la belle Maureen O’Hara veillent sur le destin des jeunes cadets de West Point. Hors du système des studios, les spectateurs découvriront les dernières perles du Film Noir : Orson Welles part en Europe tourner Mr. Arkadin ; Robert Aldrich signe En 4ème Vitesse (Kiss Me Deadly), polar énergique dont les dernières scènes basculent dans la SF apocalyptique ; devant les caméras de Charles Laughton, Robert Mitchum est un inoubliable pasteur tueur en série dans La Nuit du Chasseur ; et on remarque les débuts prometteurs d’un jeune cinéaste de New York : Stanley Kubrick, auteur du Baiser du Tueur.

En France, le public se passionne pour les grands films en costumes d’époque : c’est ainsi qu’on va voir Jean Gabin en maître d’œuvre du French Cancan coloré et chamarré mis en scène par Jean Renoir, ou Michèle Morgan séduite par Gérard Philipe dans Les Grandes Manœuvres de René Clair. Sacha Guitry met en scène sa version de Napoléon. Le grand Max Ophuls termine sa carrière en offrant un beau rôle à Martine Carol en Lola Montès, aux côtés de Peter Ustinov ; mais le film sera un échec public. Hors des grandes reconstitutions, on s’aventure aussi avec succès dans le Film Noir et le thriller. Blacklisté aux Etats-Unis, Jules Dassin arrive en France et signe l’excellent Du Rififi chez les Hommes, tandis qu’Henri-Georges Clouzot terrifie les spectateurs avec ses Diaboliques, Simone Signoret et Paul Meurisse, faisant vivre un enfer à la pauvre Véra Clouzot dans ce film qui rivalise avec les meilleurs Hitchcock. Le tour du monde cinématographique 1955 se poursuit chez nos voisins anglais, où l’on apprécie Les Briseurs de Barrage de Michael Anderson, minutieuse reconstitution d’un des exploits de la RAF durant la 2ème Guerre Mondiale ; les amateurs de Shakespeare suivent Laurence Olivier en Richard III ; ceux qui préfèrent les films romantiques saluent Katharine Hepburn, vieille fille amoureuse d’un bel Italien dans le Summertime (Vacances à Venise) de David Lean ; et l’on rit aux bévues du gang de bras cassés menés par Alec Guinness (dont le débutant Peter Sellers), ridiculisés par une mamie londonienne dans Tueurs de Dames d’Alexander Mackendrick. Le cinéma international compte par ailleurs d’autres fleurons, marquant la reconnaissance de grands maîtres parmi les cinéastes : Akira Kurosawa (Vivre dans la Peur) et Kenji Mizoguchi (L’Impératrice Yang-Kwei Fei) au Japon, Federico Fellini (Il Bidone) en Italie, et Ingmar Bergman (Sourires d’une nuit d’été) en Suède enthousiasment critiques et cinéphiles. 1955 sera aussi l’année d’un des ultimes barouds d’un très grand cinéaste, injustement négligé à Hollywood. Fritz Lang signe un des plus beaux films d’aventures de l’époque, Moonfleet (Les Contrebandiers de Moonfleet), sorti le 24 juin 1955 aux Etats-Unis.

 

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1757. Un jeune garçon, John Mohune (Jon Whiteley), arrive à Moonfleet, petite ville de la côte du Dorset en Angleterre. En pleine nuit, le garçonnet passe à côté du cimetière local, d’où émerge une main… Terrifié, John trébuche et s’assomme. Recueilli par des hommes patibulaires, il fait la connaissance de Jeremy Fox (Stewart Granger), l’homme auprès de qui sa défunte mère, ancien amour de jeunesse, l’a envoyé. Jeremy et le jeune garçon sympathisent, mais l’étrange gentleman essaie de se débarrasser de lui, sans violence. Mais l’enfant, obstiné, découvre que son nouvel ami s’est approprié l’ancienne demeure de sa famille, menant une vie dissolue auprès de Lord et Lady Ashwood (George Sanders et Joan Greenwood), des nobliaux corrompus, tout en ayant une liaison avec Mrs. Minton (Viveca Lindfors). John se tourne vers le Pasteur Glennie (Alan Napier), qui lui raconte les origines de son aïeul Barbe-Rousse, un sinistre chevalier qui aurait caché un trésor connu de lui seul. Si John récupérait le trésor en question, il pourrait récupérer sa fortune et sa demeure ; mais Jeremy, qui n’est autre que le chef de la bande de contrebandiers recherché par les autorités, a une autre idée en tête…

 

Moonfleet 01

Fritz Lang n’est pas un débutant, quand il attaque le tournage de Moonfleet. Le cinéaste viennois a 64 ans, une carrière remarquable s’étendant sur plus de trois décennies, il est respecté et admiré pour son œuvre (les jeunes critiques des Cahiers du Cinéma défendent bec et ongles chacun de ses films)… mais, aux Etats-Unis où il s’est réfugié quand l’Allemagne bascula dans le nazisme 22 années plus tôt, le cinéaste viennois est déconsidéré. De quoi être amer pour celui qui a été l’un des fleurons du cinéma expressionniste allemand, un conteur visuel hors pair et un observateur bien pessimiste de la nature humaine. Le langage cinématographique de Fritz Lang, ses avancées techniques et son goût pour les territoires imaginaires continuent d’influencer les cinéastes par-delà les âges. C’est bien simple : sans ses œuvres, tout un pan du cinéma aurait disparu. Les thrillers et Films Noirs lui doivent tout (Alfred Hitchcock lui-même s’inspira de ses œuvres allemandes pour définir sa propre « architecture » cinématographique, et William Friedkin reconnaît toujours son influence sur sa thématique) ; sans le Docteur Mabuse filmé par Lang (dont le terrifiant Testament du Docteur Mabuse, cri d’alarme à peine masqué de l’annexion de l’Allemagne par les Nazis), pas d’Hannibal Lecter présent dans Dragon Rouge et Le Silence des Agneaux ; les plus jeunes fans des trilogies adaptées de Tolkien par Peter Jackson ignorent sans doute le premier grand film d’heroic fantasy, Les Niebelungen, mis en scène par Lang en 1924 ; les représentations des tueurs en série à l’écran doivent beaucoup à M le Maudit, avec un Peter Lorre halluciné (et probable ancêtre de Gollum !) ; et la science-fiction d’anticipation ne serait pas la même sans le démesuré et controversé Metropolis, influençant les futurs Blade Runner de Ridley Scott, RoboCop de Paul Verhoeven, la trilogie Batman de Christopher Nolan… et même encore cette année les images de la Citadelle de Mad Max : Fury Road de George Miller ! Steven Spielberg ne sera pas en reste, s’inspirant de Lang aussi bien pour Minority Report qu’Indiana Jones et le Temple Maudit. Phénoménal héritage que Lang, décédé en 1976, ne pourra pas voir… En attendant ces reconnaissances futures, le cinéaste viennois fait grise mine, maltraité par le milieu professionnel américain. Moonfleet exprimera bien, à sa façon, cette situation où on le cantonne à des films « mineurs »… Un terme bien relatif pour un film magnifique, hélas renié par son principal auteur.

Interviewé sur le film, Lang ne semblait pas le porter dans son cœur, considérant Moonfleet comme une simple commande effectuée pour un grand studio. Il faut cependant se souvenir que Lang, dès son arrivée aux Etats-Unis, souffrit toujours de l’interventionnisme de patrons de studio soucieux de caresser le public dans le sens du poil. Le pessimisme de Fritz Lang sur la nature humaine ne les intéressait pas, et il était difficile, voire impossible, pour le cinéaste de venir déranger les certitudes du public américain tranquillisés par les happy ends et les leçons de morale bienveillantes. Plusieurs de ses films se verront ainsi obligés de conclure sur une coda rassurante (voir les fins de Furie, La Femme au Portrait ou Le Secret derrière la Porte), au grand dam de Lang. Et, s’il lui arriva par la suite de pouvoir mener ses films où il l’entendait, il voyait ceux-ci condamnés aux conditions de production des petites séries B, au mépris des critiques américains et à l’échec public ; voir son excellent et radical House by the River, d’une noirceur absolue, mais jeté aux oubliettes à sa sortie. Dur à encaisser pour le grand maître du grand cinéma allemand des années 1920. Le savoir-faire de Lang était toujours là, cependant, et le succès d’un film comme Règlement de Comptes (The Big Heat,1954) le maintenait en selle.

 

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Avec Moonfleet, Lang travailla pour la MGM et le producteur John Houseman, un ancien associé d’Orson Welles pour adapter très librement le roman de John Meade Falkner, un auteur anglais du début du 20ème Siècle, également poète et homme d’affaires dans une compagnie d’armement. Le récit perpétrait les traditions du grand roman historique et de l’aventure initiatique, dans la tradition de Robert Louis Stevenson, et sa fameuse Île au Trésor. Un jeune garçon au grand cœur, des forbans impitoyables, un trésor, des complots… tout ce qui peut alors exciter l’imagination des jeunes lecteurs est ici présent dans le livre de Falkner. Du matériau solide pour Fritz Lang, qui revenait là à ses amours de jeunesse pour la lecture des romans d’aventure, comme ceux de Jules Verne, mais avec un regard adulte en accord avec ses thèmes de prédilection. Le scénario définitif s’éloignera délibérément du roman, ajoutant à la quête du petit John Mohune (excellent Jon Whiteley) l’histoire d’amitié qui le lie au chef des brigands, Jeremy Fox, inventé pour le film. Un personnage créé pour l’acteur britannique Stewart Granger, belle gueule un rien dandy devenu en quelques films le successeur désigné d’Errol Flynn comme héros de film de cape et d’épée ; les succès de Scaramouche et du Prisonnier de Zenda avaient conforté son image de séducteur athlétique et héroïque. Plus ambigu, le personnage de Fox permit à Granger d’étoffer son image de star en costume… malheureusement pour lui, Granger ne sortira jamais de ce genre de rôle et sa carrière stagnera. Reste que, sous la direction de Lang, l’acteur livra ici une de ses meilleures prestations, jouant sur les faux-semblants cultivés par son personnage.

Peu de choses à dire sur le tournage de Moonfleet, tout juste dérangé par la visite impromptue d’un James Dean assez malpoli selon les souvenirs de Granger. Lang, lui, devra se plier aux exigences d’un tournage en couleurs au format CinémaScope, qu’il n’aimait guère – et qui inspirera une réplique célèbre du Mépris, de Jean-Luc Godard. Ironique et un rien sévère, le cinéaste devenu acteur y rappelait que ce format « n’est pas fait pour les hommes, mais pour les serpents et les enterrements. » Un peu injuste, car Lang sut tirer le meilleur de l’image horizontale du Scope, l’ancien étudiant en peinture et architecture donnant à Moonfleet des tableaux d’une beauté magnifiée par ce format. Lang, hélas, garda surtout du tournage un souvenir mitigé, résultat de ses conflits avec Houseman voulant un film « familial » assez peu compatible avec la noirceur du ton. De guerre lasse, Lang dut laisser passer l’ajout d’un happy end malvenu ; après la mort de Fox, emporté sur une barque sous le regard de John, fut donc ajoutée une scène optimiste où le gamin ouvrait les portes de son domaine, sous l’œil paternaliste du bon pasteur. Contredisant la scène précédente, John déclarait attendre le retour de son ami Fox qu’il venait de voir mourir. Fin totalement illogique donc, mais qui, magie du montage oblige, marque moins les esprits que la séparation finale entre les deux héros…

 

Moonfleet 02

Il faut dire que Lang, le maitre borgne (résultat d’un accident de tournage sur Metropolis), aura entretemps fait basculer son récit de contrebandiers dans un univers de pur Fantastique, composant des tableaux visuels sublimes. Avec le chef-opérateur Robert Planck et une équipe artistique de tout premier plan, Lang, en digne héritier de Feuillade et Murnau, créa tout un monde gothique hanté par des images promptes à enflammer l’imagination – et à terroriser - un gamin solitaire : cadavre d’un pendu à la croisée des chemins, traversée nocturne d’un cimetière dominé par un archange au regard laiteux, petite église battue par les vents où domine l’imposante effigie de l’ancêtre familial, périlleuse descente dans un puits sans fond… Cette ambiance gothique, annonciatrice des meilleurs films Hammer, voir de certains Tim Burton (Sleepy Hollow en tête), mêlée à des éléments romanesques donne au film son charme particulier, celui d’un voyage initiatique d’un orphelin en quête de père, et sa découverte du monde des adultes rongé par la corruption. Lang nous donne, en cette année 1955, l’un des portraits d’enfants les plus attachants qui soient, à l’instar des gamins de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, tourné à la même époque. Le jeune Jon Whiteley joue juste, évitant la mièvrerie ou l’optimisme béat généralement attribué aux enfants dans les films hollywoodiens ; candide mais pas stupide, honnête et gentleman avant l’âge, le petit John fait preuve d’un respect de l’étiquette qui amuse ou étonne les adultes, ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de réagir comme un enfant de son âge. Et son attachement instinctif à Jeremy Fox permet à Lang de décrire une relation complexe d’amitié (tempérée par la duplicité de l’adulte) et une émouvante rédemption finale. Fox, quant à lui, reste un personnage typiquement « langien » ; marqué dans sa chair par le Destin, il s’est abîmé dans le désir de vengeance (semblable à cela au personnage de Spencer Tracy dans Furie) en s’appropriant les biens de ceux qui l’ont jadis humilié, et en jouant sur tous les tableaux sociaux – associé d’un couple d’aristocrates décadents (dont le grand George Sanders, toujours parfait dans ce genre de rôle) ou chef d’une bande de contrebandiers – ; un comportement suicidaire, dont la mécanique est déjouée par l’affection sans bornes que lui porte John, même quand Fox le manipule.

 

Moonfleet 03

La mise en scène de Fritz Lang tire le meilleur des contraintes techniques imposées par la couleur et le format Scope ; il eut beau s’en défendre, le cinéaste sut donner, on l’a dit, une atmosphère unique dans ce film d’aventures « à l’ancienne ». Grand utilisateur de formes et de symboles, Lang trouva dans Moonfleet de quoi lier le fond et la forme. Lang ne filme pas, à vrai dire, il peint des scènes vivantes toutes droit sorties des tableaux des maîtres romantiques anglais, Joseph Turner (pour les séquences nocturnes) et John Constable (pour leurs contrepoints diurnes), utilisant une palette de couleurs adéquates : les puissants de ce monde, Fox, les aristocrates et les militaires, portent des couleurs vives et chatoyantes, faussement rassurantes ; les gens du commun et John ont quant à eux des couleurs sombres, les contrebandiers appartenant au « monde d’en-dessous » adoptent quant à eux des couleurs terreuses, primitives. Lang créa aussi des motifs visuels récurrents typiques de son cinéma, le CinémaScope de Moonfleet privilégiant des formes circulaires et semi-circulaires omniprésentes.

L’arc de cercle est lié au monde des contrebandiers : quant John se réveille, les figures grotesques des crapules se penchent sur lui, disposés sous cette forme, les rapprochant des démons et gargouilles médiévales gardiens du Monde des Enfers. Un monde souterrain d’épreuves et de révélations pour le petit garçon, qui, plus tard, surprendra Jeremy Fox en chef de ces voleurs au fond d’une caverne. La révélation se fera, là aussi, sous une arche semi-circulaire plaçant Fox au-dessus de la masse des contrebandiers, pour mieux signaler son ascendant sur eux, et le mettre en porte à faux entre ce monde primitif et la « Civilisation » du dessus. Les images circulaires, elles, sont liées aux pulsions et aux passions : ainsi, une pulpeuse gitane (la danseuse française Liliane Montevecchi) aguiche Fox et les nobliaux avinés, tournoyant sur leur table en un flamenco déchaîné. Pulsion sexuelle évidente, que Fox satisferait sans doute tout de suite si John n’arrivait pas en trouble-fête à ce moment-là… Plus tard, le duel entre Fox et Elzevir Block (Sean McClory), un contrebandier rebelle, devient une chorégraphie géométrique parfaite, la brute s’emparant d’une hallebarde qu’il fait tournoyer dans la taverne. Le cercle de vie et de passion sexualisée devient ici son contraire, une menace de mort. Eros et Thanatos ne sont jamais loin chez Fritz Lang. Le cercle, enfin, réapparaîtra dans le climax du film : la descente de John dans le puits pour récupérer le diamant convoité par Fox, qui maintient la corde du seau dans lequel se glisse le gamin. Le parcours initiatique de celui-ci est complété, le rôle symbolique du puits aidant en cela. C’est l’endroit d’où l’on puise la Vie (l’eau) mais où la Mort rôde (risque de chute dans les ténèbres), mais c’est aussi l’endroit des secrets (le diamant enfoui) et des révélations : Fox aide certes le gamin, mais c’est pour mieux le duper… avant de se raviser : la bonté absolue du gamin aura raison de lui, et il se rachètera en lui rendant le diamant, au prix de sa vie. Le cercle, formé par l’ouverture du puits, scellera le destin de l’enfant et de l’homme. Il ne restera plus à Lang qu’à offrir au spectateur une émouvante scène de séparation, toute en pudeur. On saluera aussi, dans Moonfleet, le rôle essentiel tenu par la musique : un thème sublime composé par un autre expatrié de l’ancien empire austro-hongrois, Miklos Rozsa, dont on a déjà salué le talent (voir le texte consacré au Poison). Sortant de sa période « Film Noir », Rozsa créa une superbe partition lyrique, annonciatrice de ses chefs-d’oeuvre épiques à venir (Ben Hur, Le Roi des Rois, Le Cid) et dont les envolées transmettent littéralement le souffle des embruns de la côte anglaise.

Malheureusement, Moonfleet n’eut pas le succès attendu à sa sortie. Le public se lassait des films « cape et épée » et du ton du film. Fritz Lang s’en accommoda, lui-même fatigué du système hollywoodien qui l’empêchait de s’exprimer. Le vieux maître signera encore deux pépites tardives du Film Noir l’année suivante (La Cinquième Victime et L’Invraisemblable Vérité) avant de rentrer en Allemagne pour ses dernières œuvres (le diptyque Le Tigre du Bengale / Le Tombeau Hindou et Le Diabolique Docteur Mabuse) avant de se retirer. Fin de carrière un peu triste, résumée par les phrases murmurées par Lang dans Le Mépris (« je préfère M le Maudit… ») en guise de testament final. Mais le Temps arrange les choses, et les nostalgiques ont depuis largement réhabilité des œuvres sous-estimées comme Moonfleet.

L’exercice aura été profitable, Monsieur Lang.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Fritz Lang ; scénario de Jan Lustig et Margaret Fitts, d’après le roman de J. Meade Falkner ; produit par John Houseman et Jud Kinberg (MGM)

Musique : Miklos Rosza ; photographie : Robert H. Planck ; montage : Albert Akst

Décors et Direction artistique : Cedric Gibbons et Hans Peters ; costumes : Walter Plunkett

Distribution USA : MGM

Durée : 1 heure 27

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