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Les Brebis, les Loups et le Chien de Berger – AMERICAN SNIPER

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AMERICAN SNIPER, de Clint Eastwood

L’histoire :

Chris Kyle (Bradley Cooper) est devenu une légende pour les hommes envoyés au combat durant la Guerre d’Irak. Sniper d’élite formé aux missions des Navy Seals (les commandos de la marine américaine), Kyle a officiellement tué 160 ennemis au combat, durant ses quatre tournées en service, effectuées dans les villes les plus dangereuses entre 2003 et 2008. Mais il a chèrement payé ses exploits. Chris Kyle fut tué le 2 février 2013, par un ancien Marine qu’il accompagnait à un champ de tir.

Enfant, Chris Kyle était l’aîné de deux frères, élevé par un père qui lui a appris à se battre, à défendre les siens, et à chasser. Adulte, Chris tente de devenir champion de rodéo au Texas, avant qu’une blessure mette fin à sa carrière. Désoeuvré, il décide de s’engager dans l’armée américaine, et choisit la formation la plus dure, celle des commandos Navy SEALS. Malgré son âge et ses problèmes physiques, Chris est recruté. Il rencontre Taya Renae (Sienna Miller) un soir dans un bar ; ils se marieront et auront deux enfants. Mais, après les attentats du 11 septembre 2001, la vie du couple va être bouleversée de fond en comble. Chris est appelé à combattre en Irak en 2003. Sa première mission, à Falloujah, consiste à protéger un peloton de Marines des attaques ennemies. Chris enchaîne bientôt les missions, devenant le sniper le plus efficace durant des opérations de plus en plus violentes. Son unité croise ainsi la route du « Boucher », bras droit d’Abu Musad Al-Zarqawi, l’un des chefs d’Al Qaeda, et d’un sniper ennemi, « Mustafa », aussi dangereux que lui. Chris Kyle devient un véritable héros aux yeux des siens ; mais ce qu’il a vu et fait le transforme irrémédiablement…

 

American Sniper 01

La critique :

Toujours là ! Quelques mois seulement après son sympathique Jersey Boys, Clint Eastwood (un tout jeune homme de 85 ans, en mai prochain) nous présente déjà son film suivant. Le voilà signant, avec American Sniper, un film dont le sujet le place bien évidemment dans la droite lignée de ses films « militaires » (et pas forcément militaristes, comme certains pourraient le croire) que sont Heartbreak Ridge (Le Maître de Guerre, 1986) et le diptyque de la bataille d’Iwo Jima (Flags of our Fathers / Mémoires de nos Pères, et Lettres d’Iwo Jima, sortis en 2007). Traitant cette fois-ci du parcours d’un singulier soldat de la Guerre d’Irak, American Sniper a déjà fait couler bien de l’encre au point que certains anciens détracteurs de l’œuvre du grand Clint ont cru bon, prématurément, d’attaquer le film par un angle politique, prêtant au réalisateur des intentions qui n’étaient pas les siennes. Certes, on peut comprendre leur méfiance envers un sujet parlant avant tout d’un militaire américain entraîné à tuer durant cette guerre politiquement et moralement bien douteuse, mais American Sniper ne cherche certainement pas à justifier ou glorifier la désastreuse initiative militaire du gouvernement Bush. Clint Eastwood a su toucher le public avec un sujet particulièrement difficile, et signe à nouveau un film admirable, très perturbant, dans la droite lignée des meilleures œuvres des grands cinéastes dont il est le continuateur.

 

American Sniper 05

L’idée de faire un film d’American Sniper n’est pas venue de Clint Eastwood, mais de Bradley Cooper. L’acteur, vu comme un rigolo charmant grâce à Very Bad Trip, s’était enthousiasmé pour le livre écrit, avec Scott McEwen et Jim DeFelice, par Chris Kyle. Ce vétéran de la Guerre d’Irak, un véritable colosse aux allures d’ours tranquille, devait tragiquement mourir peu après la parution de son livre, tué par Eddie Ray Routh, un ex-Marine perturbé par le syndrome de stress post-traumatique qu’il tentait d’aider. Le décès de Kyle a dû motiver Cooper à produire le film, laissant la place à Chris Pratt (le héros des Gardiens de la Galaxie, dans lequel Cooper prêtait sa voix) dans le rôle de son quasi-homonyme. Pratt étant encore méconnu avant le succès des Gardiens…, le studio Warner préféra que ce soit Cooper qui incarne Kyle. Un pari risqué étant donné le physique dégingandé de Cooper, qui accepta cependant. David O. Russell, avec qui Cooper a brillamment travaillé sur Happiness Therapy et American Bluff (lui valant une respectabilité dans le métier, avec deux nominations successives à l’Oscar du Meilleur Acteur), ayant passé la main, Cooper se tourna ensuite vers Steven Spielberg. Très intéressé (le sujet lui rappelait sans doute des thèmes abordés dans Sugarland Express et Le Soldat Ryan), ce dernier, toujours en train de développer d’autres projets, suggéra à Bradley Cooper de se tourner vers Clint Eastwood. Spielberg et Eastwood se connaissant bien, s’appréciant après avoir travaillé un certain nombre de fois ensemble (rappelons que c’est Spielberg qui a assuré la production de Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima), il n’est donc pas étonnant que ce dernier ait accepté le projet de film initié par Cooper, tant le récit d’American Sniper, au final, apparaît comme totalement « eastwoodien ». On prête au défunt Chris Kyle des propos prémonitoires : lorsqu’on lui demanda quel cinéaste, selon lui, pourrait tirer un bon film de son histoire, il répondait « Clint Eastwood« … Coïncidence supplémentaire ? le patronyme de Kyle évoqua sûrement à Eastwood le prénom de son fils, brillant musicien de jazz qui joua avec lui dans un de ses meilleurs films, Honkytonk Man. Certains signes ne trompent pas.

 

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Au vu des premières images (dont cette séquence d’ouverture qui a servi à l’impressionnante bande-annonce) d’American Sniper, on peut comprendre ce qui a motivé Clint Eastwood dans ce sujet. Le cinéaste inscrit le film dans la trajectoire de sa propre carrière, au point de donner le sentiment d’assister à une relecture de scènes familières à ceux qui ont suivi ses films depuis cinquante années. La scène d’ouverture semble être le contrepoint total de celle du Dirty Harry réalisé par Don Siegel en 1971. Un sniper, déjà, rôdait dans la ville… mais nous étions face à un horrible serial killer (inspiré du Tueur du Zodiaque) qui choisissait, pour sa seule excitation, une cible humaine à abattre. On se rappellera aussi d’un autre tueur tout aussi détestable dans la filmographie eastwoodienne, l’assassin joué par John Malkovich narguant Clint dans le bien nommé Dans la ligne de mire… sans oublier un autre tireur antipathique, mais assermenté celui-là, le tireur du FBI dans Un Monde Parfait. Tout le contraire de Chris Kyle, un soldat d’élite, qui, lui, doit protéger ses coéquipiers de toute menace dans les rues irakiennes. Malchance : ses premières cibles sont une mère et son enfant, poussés à se « kamikazer » contre les soldats avec une grenade RPG… Kyle devra les abattre, et prendre sur lui. Il n’a rien d’un psychopathe qui aime tuer, mais inaugurera une série macabre qui le marquera à vie.

Par le biais d’un cut remarquable, Eastwood nous transportera, à l’instant fatidique, dans l’enfance de Kyle : sa première partie de chasse, avec son père, durant laquelle il tue un cerf. La scène, bucolique, mais dérangeante (on voit toute l’influence de ce paternel sur la future carrière de son fils), évoque aussi un autre classique : The Deer Hunter (Voyage au bout de l’Enfer), chef-d’oeuvre de Michael Cimino, grand disparu du cinéma américain qui avait su si bien décrire les effets dévastateurs du traumatisme de la guerre du Viêtnam sur ses vétérans. American Sniper est son héritier. Pas étonnant de se rappeler alors qu’Eastwood avait lancé la carrière de Cimino, coauteur du script de Magnum Force, et réalisateur de Thunderbolt & Lightfoot (Le Canardeur)… Ces deux cinéastes se retrouvent sur la même longueur d’ondes.

American Sniper 11

Par ailleurs, American Sniper, à l’instar de nombreux films d’Eastwood, offre aussi une relecture – distanciée mais omniprésente – d’un univers auquel il reste associé depuis ses débuts, à savoir le Western. Eastwood a beau avoir officialisé ses adieux au genre qui l’a révélé avec Unforgiven (Impitoyable, 23 ans déjà…), il ne peut pas ne pas l’évoquer à nouveau, comme tant d’autres de ses films qui conservent la structure des westerns dont il est devenu le porte-étendard (d’Un Monde Parfait à Gran Torino, pour ne citer qu’eux, la liste est longue) ; American Sniper conserve cet héritage, le récit faisant de Chris Kyle l’équivalent d’un pistolero solitaire et légendaire. Il rencontre sa dame de cœur dans un bar (autrement dit, un saloon), se mesure en duel avec un ennemi aussi doué que lui (l’affrontement avec le sniper « Mustafa » sert de fil rouge au récit – une idée de Steven Spielberg quand il travaillait sur le film), assiste à l’enterrement de ses amis par leurs veuves et leurs mères (John Ford est tout proche), voit sa tête mise à prix… L’aspect « western » discret du film prend même tout son sens dans les dernières images du film, montrant les vraies funérailles de Chris Kyle. La musique est tirée du western spaghetti Le Retour de Ringo, et elle fut composée par Ennio Morricone, à l’époque même où Eastwood tournait Et pour quelques dollars de plus chez Sergio Leone… 

La réussite d’American Sniper ne passe pas pour autant par ces références westerniennes bien intégrées, ou par le contexte guerrier. On a prêté abusivement des intentions politiques au film d’Eastwood, certains critiques enfourchant un cheval de bataille bien usé pour chercher des poux dans la tête du cinéaste, et une soi-disant glorification de la violence, des armes à feu, du patriotisme américain, etc. Des idées reçues. Eastwood ne cherche pas à justifier ou glorifier quoi que ce soit, répondant à ces critiques qu’American Sniper parle (avec une efficacité indéniable) des effets pervers de toute guerre sur les êtres humains qui la vivent. A l’instar de leurs prédécesseurs de la 2ème Guerre Mondiale (revoyez le diptyque d’Iwo Jima de Clint) ou du Viêtnam, les soldats d’American Sniper reviennent bouleversés à jamais par leur expérience du combat en Irak. Chris Kyle devient ici leur porte-parole. Ce n’était pas le rôle de ce simple soldat de commenter, ou critiquer, les raisons morales de ce conflit décidé par l’administration Bush (encore que l’on sent, dans le film, une détestation à peine voilée de Clint Eastwood envers les ultraconservateurs républicains, responsables d’un beau désastre mondial), mais, s’il a fait son travail, il l’a lourdement payé, sans plus de reconnaissance officielle de Washington. Sa mort est devenue symbole des graves erreurs commises par des politiciens médiocres, n’ayant jamais pris de risques personnels dans cette sale guerre.

 

American Sniper 10

American Sniper est aussi l’histoire d’une transformation. Dans le cinéma eastwoodien, tout est lié : le cinéaste a très souvent filmé les métamorphoses, les bouleversements physiques et psychologiques qu’entraîne l’activité de ses protagonistes. Ces changements restent liés, toujours, à la Mort. Qu’on se souvienne, entre autres, de Red Stovall consumé par la tuberculose (Honkytonk Man), de Charlie Parker sombrant dans son addiction (Bird), de la boxeuse Maggie paralysée à vie (Million Dollar Baby), etc. De la même façon, Chris Kyle connaît une évolution dramatique qui débute par une transformation corporelle radicale (l’entraînement épuisant des SEALS, les injections accroissant sa masse musculaire) faisant du gentil cow-boy efflanqué des débuts une véritable montagne de chair ; cette transformation a des effets secondaires destructeurs, une constante chez Eastwood, puisque l’expérience de la guerre, l’accumulation du stress et des horreurs vécues affecte l’esprit de Chris, aussi bien que sa vie avec Taya (très touchante interprétation, au passage, de Sienna Miller). Sans insistance ni pathos, Eastwood montre, par des signes simples et perturbants, comment le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) s’insinue dans la vie du couple Kyle. Le spectateur a vécu avec celui-ci les décisions cruelles qu’il a dû prendre pour protéger ses équipiers (la première mission) que les atrocités commises par les djihadistes – notamment la confrontation avec le « Boucher » venu punir un cheikh modéré, d’une façon abominable. Chaque retour au pays permet de mesurer le désarroi causé par le SSPT dont souffre Chris. Le bruit d’une perceuse, les aboiements d’un chien inoffensif, un bébé délaissé… ces détails perturbent le sniper incapable d’identifier ses problèmes. Coupé peu à peu de son entourage, on le verra même sombrer, assis et passif devant l’écran noir de la télévision familiale. American Sniper est donc aussi le récit d’une métamorphose destructive, d’autant plus retorse que son protagoniste y est « accro ». Comme les soldats du Hurt Locker (Démineurs) de Kathryn Bigelow, Chris Kyle se montre tellement doué dans son domaine professionnel qu’il ne peut reprendre une vie normale. Les risques pris durant les combats deviennent une forme de jeu dans lequel le sniper excelle, jusqu’à l’inconscience. Lorsqu’il accomplira son « chef-d’oeuvre » (un tir impossible à 1900 mètres de distance), il mettra inutilement en danger son peloton. Une faute d’orgueil qui le ramènera à un début de rédemption, après la traversée d’un « trou noir » personnel.  

 

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Grâce à un scénario intelligent, American Sniper évite les poncifs du récit guerrier et suit l’évolution de son personnage principal. Un héros paradoxal, entraîné à tuer, dont la conscience s’éveille au fur et à mesure de son expérience militaire. Sans rancœur ni repentance excessive, Chris Kyle va remonter la pente en aidant d’autres vétérans gravement atteints. Un entretien avec un médecin va le mener à changer de combat. Il aidera désormais les rescapés du combat à remonter la pente ; ces hommes, mutilés dans leur chair et leur esprit, abandonnés par un gouvernement s’étant désintéressé de leur sacrifice, trouvent ainsi quelqu’un à qui parler. Et, puisque Chris est sniper de métier, mieux vaut les aider à se « soulager » en tirant sur des cartons que sur des cibles humaines… Cela ne sera pas sans danger, hélas, dans un pays où l’usage des armes à feu est toléré et légitimé (rappelez-vous du « Sniper de Washington », un ancien soldat de la Guerre du Golfe qui terrorisa la capitale américaine ; lui aussi fut atteint du SSPT). Cette activité reste dangereuse, et, malheureusement pour lui, Chris Kyle croisera la route d’Eddie Ray Routh, un ex-Marine complètement détruit par son expérience en Irak.

Cette triste fin était peut-être inévitable, après tout. Chris Kyle a suivi, jusqu’au bout, l’enseignement de son père. Rappelons qu’il était le fils d’un enseignant de l’Ecole du Dimanche et d’une diaconesse, dans un pays (« God’s Country« ) où l’on ne prend pas à la légère l’instruction religieuse. Le film met particulièrement en avant l’influence du père, une montagne humaine qui met un point d’honneur à donner un code de conduite strict à ses deux fils. Mémoires de nos pères… Chris, l’aîné, sera particulièrement poussé à devenir le protecteur qui met fin aux bagarres à l’école (Christine Collins, jouée par Angelina Jolie dans L’Echange, faisait la même leçon à son fils). A l’âge adulte, Chris se bâtira un corps et une personnalité correspondant à l’idéal paternel, suivant à la lettre la métaphore des « brebis, loups et chiens de berger » donnée par son père (sous la menace d’un ceinturon dissuasif…). Une métaphore simple et directe, résumant bien le sens de la mission de Chris : se placer en marge de la communauté pour la défendre, et prendre conscience que le monde n’est, hélas, pas peuplé que de personnes bienveillantes… Une vision typiquement « eastwoodienne », qui rejoint celle du grand John Ford et ses parias héroïques. Le retour à la vie civile changera cependant le poids de l’enseignement paternel chez Chris Kyle, en qui le médecin perçoit un « syndrome du Sauveur ». L’ancien soldat aidera ses collègues, cherchant aussi sans doute une forme de rédemption qui aboutira à sa mort.

American Sniper 07

Voilà pour conclure ce texte qui ne donne un aperçu qu’assez fragmentaire du ton d’American Sniper. On en oublierait presque de saluer comme il se doit la solide mise en scène d’Eastwood, sans esbroufe, d’une simplicité imparable et accompagnant le parcours de son soldat (presque) solitaire. On manque aussi presque d’apprécier la description des épreuves du couple formé par Chris et Taya Kyle, prouvant aussi que Clint Eastwood sait décrire des histoires d’amour crédibles et réalistes. Ce grand film « guerrier » atypique prend aussi le temps d’être romantique, mais jamais mièvre…

Un dernier constat : American Sniper se termine sur un générique muet. Hommage au soldat tombé, certes, mais on ne peut pas s’empêcher de penser que Clint Eastwood, dans sa 85ème année, semble pour la première fois ne pas avoir de nouveau projet en cours. Est-ce vraiment l’heure des adieux ? Avec cet homme-là, il ne faut pourtant jamais jurer de rien. Attendons de voir…

 

Ludovic Fauchier, French Blogger

 

Anecdote

Chris Kyle et ses coéquipiers SEALS prennent pour emblème le logo à tête de mort du Punisher. Venu de l’univers des Marvel Comics, le Punisher (de son vrai nom Frank Castle) est un justicier sans super-pouvoirs, mais aux méthodes brutales expéditives. Il apparut pour la première fois dans un épisode de Spider-man, où il tentait de tuer le Tisseur en le « snipant ». Le dessinateur Gil Kane lui donna les traits de… Clint Eastwood dans sa période Dirty Harry

 

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La fiche technique :

Réalisé par Clint Eastwood ; scénario de Jason Hall, d’après le livre de Chris Kyle, Scott McEwen et Jim DeFelice ; produit par Clint Eastwood, Bradley Cooper, Andrew Lazar, Robert Lorenz, Peter Morgan, Zakaria Alaoui et Jessica Meier (Malpaso / Mad Chance Productions / RatPac-Dune Entertainment / 22nd & Indiana Pictures / Village Roadshow Pictures)

Musique « Taya’s Theme » par Clint Eastwood, « The Funeral » par Ennio Morricone ; photographie : Tom Stern ; montage : Joel Cox et Gary D. Roach

Direction artistique : Harry E. Otto et Dean Wolcott ; décors : James J. Murakami et Charisse Cardenas ;

Distribution : Warner Bros. Pictures

Caméras : Arri Alexa XT

Durée : 2 heures 12

 

American Sniper 08

L’homme d’Enigma – IMITATION GAME

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IMITATION GAME, de Morten Tyldum

L’histoire :

Manchester, Angleterre, en 1952. Suite à un appel téléphonique, l’inspecteur Nock (Rory Kinnear) constate un cambriolage au domicile d’Alan Turing (Benedict Cumberbatch). Celui-ci, mathématicien de profession, nie pourtant toute trace de cambriolage ; son comportement ses réponses évasives mettent la puce à l’oreille de l’inspecteur. Nock découvre bientôt un curieux dossier militaire, vide, concernant Turing. Son enquête l’amène à interroger l’étrange professeur, qui lui révèle les détails de son incroyable – et véridique – histoire…

1939. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclate, Turing, bardé de diplômes prestigieux, passionné de cryptographie, est un véritable surdoué dans son champ d’expertise. Il est recruté par le Commander Denniston (Charles Dance), chef du GC&CS, la division du Foreign Office chargée de décoder les transmissions secrètes de l’Allemagne nazie. Turing rejoint Bletchley Park, le siège secret du GC&CS, à Milton Keynes ; il fait partie d’une petite équipe d’experts en cryptanalyse rassemblés dans la Hutte 8. Dirigés par Hugh Alexander (Matthew Goode), ces hommes doivent accomplir dans le plus grand secret une mission capitale : décoder les transmissions des machines Enigma utilisés par les forces armées allemandes, particulièrement la Kriegsmarine et ses redoutables U-Boots. En l’espace de quelques mois, l’Europe est sous la coupe des nazis, et l’Angleterre subit de plein fouet le Blitz. Malgré leurs efforts, les hommes de la Hutte 8 et leurs collègues de Bletchley Park piétinent. Sans en référer à Denniston et Alexander, Turing prend le commandement de l’équipe, après avoir écrit à Winston Churchill en personne. Avec le soutien du Général Menzies (Mark Strong), du MI-6, Turing recrute deux nouveaux membres, dont une jeune femme, Joan Clarke (Keira Knightley), avec qui il se lie d’amitié. Pour déchiffrer Enigma, Turing fabrique un calculateur numérique, « Christopher ». Ses travaux feront de lui le père de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Mais il ne pourra jamais le revendiquer…

 

The Imitation Game 01

La critique :

Incroyable parcours que celui du mathématicien anglais Alan Turing. Brillant diplômé des meilleures universités (Cambridge, Princeton), auteur de travaux théoriques remarquables qui poseront les bases de l’informatique et de l’intelligence artificielle, inventeur des premiers ordinateurs numériques, cet homme talentueux, perturbé et asocial, aurait dû être récompensé du Prix Nobel de son vivant. Au lieu de quoi, il mourut prématurément, misérablement, d’un probable suicide à l’âge de 41 ans… après avoir été « persuadé » de se castrer chimiquement, pour un crime qui n’en était pas un. Homosexuel (à une époque où la loi anglaise considérait qu’être gay était un crime d’immoralité et de perversion), très probablement autiste, Turing ne put se défendre comme il aurait dû. Nous partageons tous aujourd’hui les fruits de ses travaux : si vous lisez ce texte, et si je peux le publier sur le Net, c’est grâce aux ordinateurs, descendants des premiers modèles du genre imaginés et créés par cet homme gracié et réhabilité à titre posthume. The Imitation Game, excellente reconstitution de l’histoire d’Alan Turing, va certainement contribuer à faire reconnaître ce personnage encore méconnu du public.

 

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Ci-dessus : photo du vrai Alan Turing, et une authentique machine Enigma.

Avant d’en venir au personnage de Turing, il faut d’abord s’intéresser au contexte historique durant lequel cet homme a exercé son talent très particulier. The Imitation Game rend justice au travail de Turing, et de ses collègues de Bletchley Park, et révèle une des histoires les plus méconnues de la 2ème Guerre Mondiale. Alors que le cinéma et les livres ont célébré l’héroïsme guerrier de l’époque, le rôle de ces analystes (que l’on qualifierait sans doute aujourd’hui de geeks) a été tout aussi prépondérant pour enrayer et vaincre les armées nazies. Le film de Morten Tyldum sait se montrer didactique afin d’expliquer le fonctionnement des machines Enigma créées et employées sous le IIIe Reich. Les Nazis n’étaient pas peu fiers de l’invention de ces machines d’encodage, nécessaires à leurs transmissions radio stratégiques. Leurs différents corps d’armée les ont utilisés, avec grand succès dans les premières années de la guerre, particulièrement les sous-marins (les fameux U-Boots) qui coulaient les convois Alliés de ravitaillement aussi bien que les navires civils. Les Enigmas codaient et traduisaient sans erreur les messages du haut commandement allemand aux officiers sur le terrain ; comme le film l’explique très bien, le système d’encodage de ces machines permettait des millions de combinaisons possibles, et la mise à jour permanente des codes empêchait – théoriquement - toute traduction des messages par les cryptanalystes de Bletchley Park.

Le film insiste certes sur le génie de Turing à interpréter ces messages, mais, bien évidemment, il ne faut pas négliger le travail des autres cerveaux britanniques de l’affaire : Hugh Alexander, Joan Clarke, leurs collègues de la Hutte 8, mais aussi d’innombrables autres héros de l’ombre se sont acharnés, durant cinq années, à résoudre ce problème. Il ne faut surtout pas non plus oublier le rôle essentiel, joué avant la 2ème Guerre Mondiale, par les services secrets polonais, qui ont été les premiers à déchiffrer partiellement les premières Enigmas – et à communiquer leurs découvertes à leurs homologues britanniques, ce qui est clairement mentionné dans le film. Ne pas oublier, non plus, que Turing ne s’est pas contenté de « bricoler » l’ordinateur décodant Enigma ; il avait déjà, avant la guerre, effectué des recherches poussées et publié des articles déterminants menant à l’élaboration de sa machine ; et, durant le conflit, il avait réalisé d’autres avancées remarquables en cryptanalyse. Pour d’évidentes raisons de dramaturgie, les auteurs de The Imitation Game se sont fixés sur la création du « proto-ordinateur » baptisé Christopher.

The Imitation Game ne néglige pas non plus le contexte de l’immédiate après-guerre : une Angleterre grise et triste, éprouvée par les privations, où la Guerre Froide plante ses racines. Le drame de Turing, dans les dernières années de sa vie, est indissociable de la suspicion provoquée par l’affaire des espions Burgess et Maclean, des universitaires de Cambridge (appartenant à un groupe surnommé les « Cambridge Five« ) s’étant vendus aux Soviétiques. Les anciens Alliés staliniens de la 2ème Guerre Mondiale pratiquaient le chantage contre des fonctionnaires du Renseignement britannique ; si leur point faible était leur homosexualité cachée, autant jouer là-dessus pour les « convaincre » de livrer des informations précieuses au KGB. Turing n’était pas un espion, mais son besoin absolu de protéger sa vie privée et ses penchants en faisait une victime toute désignée pour la suspicion, dans le contexte de l’époque.

 

The Imitation Game 02

Cela nous amène à parler de Turing, lui-même, magnifiquement incarné par Benedict Cumberbatch, qui, en quelques années, se bâtit une prometteuse carrière. Le jeune comédien britannique a su parfaitement mener une carrière riche en personnages atypiques, alternant les premiers et seconds rôles aussi bien dans des productions historiques (Cheval de Guerre, 12 Years a Slave) que dans des blockbusters trépidants (Khan dans Star Trek Into Darkness, le dragon Smaug dans la trilogie du Hobbit, en attendant Docteur Strange), dans lesquels son charisme et sa voix impressionnante ont fait merveille. On remarquera que son interprétation d’Alan Turing complète un beau tableau de surdoués qu’il campe avec aisance : après s’être fait remarquer en 2004 en interprétant Stephen Hawking (un autre ancien de Cambridge, comme Turing… et dont une biopic, Une merveilleuse histoire du Temps, vient de sortir en même temps qu’Imitation Game !) dans le téléfilm de la BBC Hawking, il a explosé en jouant un Sherlock Holmes moderne (l’excellente mini-série Sherlock, avec Martin « Bilbo » Freeman en Watson), et a aussi incarné Julian Assange dans l’intéressant Cinquième Pouvoir. « Son » Alan Turing est dans la droite lignée de ses personnages précédents – voir notamment sa première scène où, bricolant du cyanure chimique dans sa chambre en désordre, il semble tout droit sorti de Sherlock… Point commun avec ses personnages de Sherlock Holmes et de Julian Assange : une différence qui présente tous les signes manifestes d’un syndrome d’Asperger, forme particulière d’autisme dont il affiche les signes évidents. Le film confirme des hypothèses récentes et sérieuses, basées sur des biographies consacrées au personnage, sur ce sujet, et croque à merveille les grandes difficultés de Turing à s’entendre avec son entourage. Tout concorde : le regard évitant (voir son entretien d’embauche initial avec le Commander Denniston…), le manque de spatialisation (Turing ne cesse de se heurter, par accident, dans les meubles ou dans les collègues), les manies (Turing adolescent séparant obsessionnellement petit pois et carottes), les centres d’intérêt exclusifs (mots croisés et cryptographies), le besoin de s’isoler (mal perçu par ses collègues), l’apparent manque d’empathie ou d’intérêt pour les activités humaines « normales » (comme d’accepter une invitation à déjeuner de ses collègues, scène très drôle par le décalage permanent des réponses de Turing plongé dans ses réflexions…), le sens de l’amitié sincère et exclusive (sa relation, purement intellectuelle, avec Joan Clarke), l’indifférence pour les codes sociaux en vigueur (aucune déférence vis-à-vis du Commander, comme l’exige une règle tacite en Grande-Bretagne)… The Imitation Game est donc, aussi, le beau portrait d’un « Aspie » d’exception, qui a grandement souffert de ses différences. Turing a non seulement vécu dans la peur de voir son homosexualité révélée, il a aussi craint en permanence de ne pas être accepté, reconnu, comme un être humain. Son originalité a fait sa force, mais elle l’a aussi piégé. Difficile, sinon impossible, d’être à la fois autiste Asperger et gay lorsqu’on travaille pour un Etat en guerre…

 

The Imitation Game 03

D’une rigueur et d’un classicisme tout britannique, The Imitation Game captive car, sous ses apparences de thriller historique, le film de Morten Tyldum est avant toute chose une quête. Le scénario de Graham Moore, alternant trois phases déterminantes de l’histoire de Turing (l’adolescence, les années de guerre, et la déchéance), est en phase avec son sujet : la recherche du code permettant de traduire le langage des machines Enigma est ainsi intégrée à la propre quête d’Alan Turing. A savoir, celle d’un être humain cherchant à se faire accepter, en dépit des brimades, du mépris et des menaces subies depuis son adolescence. Une tâche éprouvante dans laquelle le principal intéressé s’est perdu, faute de reconnaissance de son vivant. Il n’a pas été aidé en cela ; pour s’épanouir, toute personne autiste a besoin de marques de confiance absolue, une chose qui lui aura manqué dès les années de lycée. L’apprentissage de la violence (le bullying constant des élèves envers « l’anormal ») et la découverte de sa différence (l’histoire d’amour platonique envers Christopher Morcom, son seul ami, dont le décès va le bouleverser) ont paradoxalement forgé et fragilisé en même temps Turing. Pas étonnant de le voir, durant la guerre, donner le nom de son amour perdu à sa machine, dont le développement va lui permettre de s’humaniser, et même de nouer une relation contrariée avec Joan Clarke, une solitaire aussi brillante que lui. Certes, le film romance quelque peu, pour la bonne cause, l’histoire de cette dernière avec Turing : la vraie Joan Clarke avait bien plus vite mis fin aux fiançailles annoncées, n’a sans doute jamais rendu visite à son collègue après la guerre et n’était pas aussi jolie fille que Keira Knightley, mais qu’importe… Le film insiste davantage sur la sympathie de ces deux esprits originaux. C’est en s’ouvrant l’un à l’autre, et en abordant le délicat problème des relations amoureuses, que Joan Clarke et Alan Turing trouvent la clé d’Enigma. Une soirée un peu trop arrosée dans un bar, une collègue de Joan qui fait une remarque anodine sur un « mot clé » émis par un opérateur allemand à son amoureuse… il n’en faut pas plus à Turing pour enfin décoder l’Enigma ; et de conclure par un triomphal « l’amour a fait perdre la guerre à l’Allemagne ! » (de même que la météo et le conditionnement hitlérien, pourrait-on ajouter…).

Le principe de la cryptographie (expliqué ainsi dans le film : « il n’y a pas de messages secrets, seulement des messages lisibles rendus incompréhensibles, sauf à celui qui a la clé ») s’applique, dans le film, aussi bien au fonctionnement d’Enigma qu’au « fonctionnement » de Turing, un être humain forcément incompréhensible pour ses contemporains ; la tragédie de cet homme aura été qu’il cherchait comme tout un chacun à s’intégrer, à être aimé, sans en avoir été récompensé en retour. La découverte du double jeu des services secrets (la révélation du collègue agent double des Soviétiques, toléré par le MI-6…), le secret d’Etat, la méfiance permanente des policiers… tout cela aura peu à peu miné la confiance déjà fragilisée de Turing envers ses congénères, et à le faire basculer dans la paranoïa suicidaire. Paradoxe, cette déchéance l’aura conduit à produire les plus brillantes théories sur l’intelligence artificielle, dont le fameux Test de Turing visant à identifier l’être humain et la machine « consciente ». Dans The Imitation Game, la grande scène finale conduit Turing, durant l’interrogatoire policier, à poser à l’officier la question qui le taraude : « Suis-je un homme ? Une machine ? Un héros de guerre, ou un criminel ? » Manière détournée, aussi, pour le réalisateur de poser au public une question similaire : si votre talent, votre intelligence, votre différence vous différencie de la « norme » dominante, comment vous percevez-vous ? Comment vous acceptez vous-même ? En nous posant ces questions, qui reviennent à se dire « qu’est-ce qu’être humain ?« , la quête de Turing nous touche parce qu’elle concerne tout le monde. Il ne fait pas de doute qu’au final, en nous donnant les clés pour comprendre l’étrange Mr. Turing, The Imitation Game lui rende enfin justice. 

 

Ludovic Fauchier (système à décoder)

 

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La fiche technique :

Réalisé par Morten Tyldum ; scénario de Graham Moore, d’après le livre « Alan Turing : The Enigma » d’Andrew Hodges ; produit par Nora Grossman, Ido Ostrowsky, Teddy Schwarzman et Peter Heslop (BlackBear Pictures / Bristol Automotive)

Musique : Alexandre Desplat ; photo : Oscar Faura ; montage : William Goldenberg

Direction artistique : Nick Dent ; décors : Maria Djurkovic ; costumes : Sammy Sheldon

Distribution USA : The Weinstein Company / Distribution Royaume-Uni et France : Studio Canal

Durée : 1 heure 54

Caméras : Arricam LT et ST

Retour vers le Futur (dans le passé) ! – 1925 : Chaplin, Keaton et Lloyd

Retour vers le Futur

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Voici une nouvelle rubrique qui paraîtra de temps à autre, entre deux critiques de films… Le principe est simple : on va remonter le Temps, et redécouvrir le cinéma d’une autre époque, de la plus ancienne à la plus récente. Bonne lecture ! Nom de Zeus, Marty ! Comme j’aime bien suivre une certaine logique, je programme le convecteur temporel de la DeLorean sur les années se finissant en « 5″. En plus, ce sera parfaitement raccord avec nos propres aventures, qui ont débuté il y a trente ans ! Aujourd’hui, cap sur l’année 1925.

Le monde a considérablement changé… Nous sommes en pleines Années Folles, succédant aux privations et au traumatisme de la Grande Guerre – celle dont on croit qu’elle fut la dernière… Quelques repères de cette année-là : Benito Mussolini a prononcé en janvier un discours décisif en Italie, en faveur des violences commises par les squadristes, qu’il libère. En Allemagne, Paul von Hindenburg est élu président de la République de Weimar, dans un pays gagné lui aussi par le nationalisme et l’antisémitisme ; sorti de prison, un certain Hitler a vu son parti, le NSDAP, de nouveau autorisé ; il crée cette année-là les SS, et son (minable) petit livre, Mein Kampf, vient d’être publié… En juillet, l’armée française vient de quitter la Ruhr en Allemagne, et subit de plein fouet l’insurrection nationaliste de la Révolution Syrienne. Aux Etats-Unis, l’opinion publique se passionne pour le « Procès du Singe », opposant l’Etat du Tennessee à l’enseignant John Scopes qui a osé enseigner les théories évolutionnistes de Darwin à l’école. Les membres du Ku Klux Klan, de leur côté, ont défilé en masse à Washington. Les mathématiciens Werner Heisenberg et Max Born élaborent la mécanique quantique. En France, on découvre Joséphine Baker et on fredonne Valentine, de Maurice Chevalier. Le dirigeant nationaliste chinois Sun Yat-Sen décède le 12 mars, le compositeur Erik Satie meurt le 1er juillet. Les amateurs de mystères, quant à eux, s’intéresseront à la disparition en Amazonie de l’explorateur anglais Percy Fawcett, parti à la recherche de la mythique cité perdue de « Z » ; et le steamer Cotopaxi (familier aux fans de Rencontres du Troisième Type…) disparaît dans le Triangle des Bermudes. 

Au cinéma, on va voir, entre autres, Ben Hur de Fred Niblo, Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, la version scandaleuse de La Veuve Joyeuse d’Erich Von Stroheim, on frissonne devant Le Fantôme de l’Opéra avec Lon Chaney et les dinosaures animés par Willis O’Brien dans Le Monde Perdu. On pleure aussi la mort de Max Linder, génie précurseur du cinéma comique, suicidé à Paris avec son épouse le 31 octobre 1925. Linder, on l’oublie souvent, a influencé les plus grands noms du cinéma burlesque, principalement Charles Chaplin. Transition toute trouvée pour parler des films des trois champions du rire de l’ère du muet, qui, cette année-là, donnent le sourire aux spectateurs.

 

Seven Chances

Le 11 mars 1925, Buster Keaton offre au public américain Seven Chances (Fiancées en Folie), qui narre en 56 minutes les mésaventures de Jimmie Shannon (Keaton). Soupirant de Mary (Ruth Dwyer), Jimmie reçoit un héritage de son oncle particulièrement bienvenu : 7 millions de dollars… à condition qu’il se marie avant 7 heures du soir, et avant son 27ème anniversaire. Ledit anniversaire tombant le jour même de la réception du télégramme, Jimmie paniqué enchaîne les gaffes en demandant sa main à Mary. Le voilà obligé de chercher une « solution de rechange », qui le verra pourchassé par des milliers de prétendantes…

 

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ci-dessus : plus fort que Super Mario et Indiana Jones réunis, Buster Keaton ose les acrobaties les plus folles durant le grand finale des Fiancées en Folie. Quitte à se prendre de vraies gamelles et à sauter au-dessus d’un ravin !


Pas le meilleur film de Buster Keaton (mieux vaut apprécier Le Mécano de la Général, La Croisière du Navigator ou Steamboat Bill Jr. / Cadet d’Eau Douce), Seven Chances n’en reste pas moins un bel exemple du talent comique de l’artiste. L’histoire est somme toute bien simple, prétexte à une série de gags… mais quels gags ! Se servant de sa petite taille et de son visage impassible, Keaton utilise sans problèmes son physique atypique, enfantin, pour confronter son personnage à une obligation sociale des plus intimidantes : la demande en mariage. Le récit est alors une suite ininterrompue de gaffes et bévues (notamment un passage, assez cruel pour Keaton, au country club – même l’employée du vestiaire le rejette !) ; le clou du spectacle étant la grande poursuite finale où Keaton réalise une nouvelle fois les cascades les plus risquées. Le voilà s’agrippant à une voiture en course, pour en être aussitôt éjecté dans une collision, et se faire pourchasser par des centaines de roches dégringolants… scène truquée, certes, mais tout de même risquée, les plus gros rocs en papier mâché et armature de métal pesant quand même leur poids… Toute la construction du film tend vers cette apothéose burlesque, qui nous prépare aux futures poursuites du Mécano de la Général, qui ne cessera d’inspirer encore aujourd’hui les blockbusters modernes puisant allègrement dans le répertoire de Keaton ; celui-ci enchaînera aussitôt avec Go West (Ma Vache et moi), cette même année, avant ses ultimes chefs-d’oeuvre.

 

La Ruée vers l'Or

26 juin 1925 : c’est la date de sortie officielle de La Ruée vers l’Or, le film emblématique de Charles Chaplin. « Charlot » nous entraîne en Alaska, durant la Ruée vers l’Or de 1896-1899 ; son personnage, ici nommé le Prospecteur Solitaire, s’aventure dans le Grand Nord en quête de fortune. Partageant le sort de milliers d’aventuriers cherchant le précieux filon d’or qui les rendra riches, le Prospecteur connaît les affres du froid, de la faim et de la violence. Enfermé dans une cabane maigrelette, il a fort à faire avec une crapule, Black Larsen (Tom Murray), et le bon gros Big Jim (Mack Swain), qui a découvert un filon. Larsen les trahit, laissant notre héros seul avec Big Jim tenaillé par la faim…

 

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ci-dessus : Charles Chaplin vous invite, avec Big Jim (Mack Swain), à rester dîner dans La Ruée vers l’Or. Au menu : chaussure de cuir bouilli (en réalité, de la réglisse que les acteurs durent ingurgiter durant 63 prises !). Bon appétit, mangez tant que c’est chaud !

 

Après la tiède réception de L’Opinion Publique en 1923, alors son seul film dramatique, dans lequel il ne jouait pas, Chaplin revint à son personnage de Charlot. Le triomphe fut garanti, et La Ruée vers l’Or est généralement considéré comme l’un de ses meilleurs films, si ce n’est le meilleur selon Chaplin lui-même. Ce retour au burlesque est toutefois nuancé d’un ton plus dramatique ; après les courts-métrages innombrables où le Petit Vagabond laissait souvent éclater une joyeuse hargne contre les représentants de l’Ordre et de la Morale, les choses avaient changé avec Le Kid. Un Chaplin plus mature, plus émouvant, apparaissait ; quitte, parfois, à verser dans le pathos et le sentimentalisme excessifs. Quoi qu’il en soit, La Ruée vers l’Or n’a rien perdu de son charme, 90 ans après, dès que les gags pointent… cependant, il faut bien avouer que la partie sentimentale du film, où le héros rencontre la belle Gloria (Georgia Hale), perd de son intérêt. Le sentimentalisme de Chaplin commence à pointer le nez, dans des saynètes moins convaincantes. Que cela ne gâche pas cependant le plaisir des grands moments chapliniens ; impossible de ne pas sourire dès les premières minutes du film, quand Charlot déambule le long d’une falaise, sans se rendre compte qu’il est suivi par un grizzly affamé… D’ailleurs, de nourriture, il est souvent question dans les gags de Chaplin, et La Ruée vers l’Or contient sans doute les meilleurs morceaux du maître, en la matière. On pense bien sûr à la danse des petits pains (« empruntée » semble-t-il à un court-métrage de Buster Keaton et Fatty Arbuckle de 1917, The Rough House (Fatty chez lui). Les meilleures scènes du film restent cependant celles où Chaplin a un partenaire de poids, Mack Swain dans le rôle de Big Jim… Leurs mésaventures dans la cabane sont des moments de bravoure. En revoyant ces scènes, il n’est pas interdit de penser que l’œuvre de Chaplin influença une fameuse bande dessinée ; Georges Rémi, dit Hergé, allait souvent au cinéma dans ses jeunes années, et garda sans doute le souvenir de Big Jim affamé, quand il imagina le Capitaine Haddock, prenant Tintin pour une bouteille de whisky dans Le Crabe aux Pinces d’Or !

 

The Freshman

Concluant ce tiercé gagnant du grand cinéma burlesque, Harold Lloyd présenta le 20 septembre 1925 son  nouveau film, The Freshman (Vive le Sport). Il y jouait Harold « Speedy » Lamb, un étudiant enthousiaste mais très naïf. Entrant à l’Université Tate, Harold est persuadé qu’il lui suffit d’imiter le héros de son film préféré pour devenir populaire… Les héros du campus ont vite fait de se payer sa tête, sans qu’il s’en rende compte. Harold se met même en tête de rejoindre leur équipe de football américain, mais il n’est bon qu’à être remplacer le mannequin d’entraînement ! Par pitié, le coach lui fait croire qu’il peut disputer un match. Si Harold ne se doute de rien, sa dulcinée, la douce Peggy (Jobyna Ralston), fille de sa logeuse, n’ose lui révéler la vérité, de peur de briser ses rêves…

 

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ci-dessus : quand Harold Lloyd fait du football américain… il remplace le mannequin d’entraînement ! Dans The Freshman (Vive le Sport), le sympathique binoclard en voit de toutes les couleurs. Une certaine idée du traitement réservé aux « nerds » durant les heures de sport…

 

Souvent éclipsé par ses deux collègues et rivaux du cinéma burlesque, Harold Lloyd n’avait pourtant rien à envier à Chaplin et Keaton. La preuve avec The Freshman qui est un excellent modèle de comédie de l’époque. Un héros à l’optimisme contagieux, mais qui ne voit pas le mal qu’on lui fait, et qui cherche à s’affirmer tout en vivant une histoire d’amour légère et touchante… il n’en fallait pas plus pour que le film de Lloyd soit l’un de ses tout meilleurs. Le film permet d’ailleurs de comparer les différences de style comique entre les rivaux de l’époque : Keaton exploitait jusqu’à l’absurde une idée de gag, utilisant à merveille son impassibilité et ses prouesses acrobatiques ; Chaplin se reposait sur une série de scènes centrées sur son personnage ; Lloyd, lui, utilise ici des ressorts scénaristiques plus classiques, d’une efficacité comique indéniable. Par rapport aux films de ses concurrents, on peut même dire que The Freshman tient mieux la route, grâce à ce solide travail scénaristique, reposant sur un message positif adressé au spectateur, qui serait : « n’essayez pas d’imiter les autres pour vous faire aimer, soyez vous-même« . Les quiproquos (la scène des mots croisés qui amorce la romance entre Harold et Peggy) sont savoureux, et les enchaînements de gags permettent à Lloyd de livrer quelques-unes des meilleures scènes de son répertoire. La drôlerie du film, jamais cruelle, fait aussi que la romance sert l’histoire au lieu de lui être imposée. Exemple, avec ce passage touchant où Peggy raccorde le pull de son amoureux ; l’élue de son cœur ayant fini de recoudre les boutons, Harold en détache discrètement d’autres. Simple, et irrésistible ! Tout le film fonctionne de la même façon, du discours de bienvenue perturbé par des matous farceurs à une homérique séance d’entraînement (qui frise le masochisme de la part de Lloyd), en passant par un bal estudiantin (avec le costume raccordé à la va-vite par un tailleur ivre qui suit partout notre héros !). L’homme aux lunettes d’écailles fait ainsi feu de tout bois jusqu’au grand match attendu, et obtint lui aussi un succès mérité.

Verdict final pour les opus des trois géants de la comédie en 1925 ? Léger avantage à Harold Lloyd !

 

Ludovic Fauchier.

En bref… MORTDECAI / Charlie Mortdecai

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MORTDECAI / Charlie Mortdecai, de David Koepp

L’histoire :

Lord Charlie Mortdecai (Johnny Depp), marchand d’art excentrique, parcourt le monde à la recherche d’œuvres rares à acquérir et revendre, au prix fort, à des clients peu recommandables ; il s’en sort toujours grâce à son fidèle valet et homme de main, Jock (Paul Bettany). Mais le grand train de vie de Charlie lui vaut de sérieux ennuis financiers, au grand dam de sa chère épouse Johanna (Gwyneth Paltrow), rebutée par ailleurs par la moustache toute neuve de son mari… 

L’assassinat d’une restauratrice de tableaux, et le vol d’une rarissime peinture de Goya, met Charlie dans une situation délicate. L’inspecteur Alistair Martland (Ewan McGregor), amoureux malheureux de Johanna, mène l’enquête et réalise que la toile a sans doute été dérobée par Spinoza, un associé de Charlie, après que la restauratrice ait été assassinée par un certain Strago (Jonny Pasvolsky). Et tandis que Martland se rapproche de sa femme, Charlie, flanqué de Jock, met un point d’honneur à récupérer le Goya volé - quitte à se mettre dans de beaux draps…

 

Mortdecai

La critique :

Fais-nous mal, Johnny, Johnny… On a beau aimer Johnny Depp pour le suivre depuis pratiquement ses débuts (Edward aux mains d’argent, 25 ans déjà !?), il faut bien admettre que l’acteur est entré dans une phase critique. A l’instar de nombre de confrères entrés dans leurs cinquante ans, il semble être en pente descendante depuis quelques années. A l’exception de quelques films sympathiques (Rango et Lone Ranger, entre autres), Depp a bien mal choisi ses projets, entre un Pirates des Caraïbes 4 patachon, un Dark Shadows en relatif pilotage automatique ou une prestation embrumée dans Transcendance. Le jeune homme rêveur, charmeur et mélancolique des débuts s’est même mué au fil du temps en un énorme cabotin… Ce serait pardonnable (reconnaissons que le voir faire ses numéros à la Buster Keaton est toujours amusant), si les films étaient bons, mais malheureusement, depuis Public Enemies (six ans déjà), ce cher Johnny semble brader son talent. Malheureusement, Charlie Mortdecai ne changera pas la donne. 

Tout le film est un beau gâchis, un ego trip de premier ordre, Depp surjouant son propre personnage sous son aspect le plus irritant : un dandy richissime, imbu de lui-même, déconnecté de la réalité, mais dénué de tout ce qui rendait ses personnages précédents sympathiques. Une forme de démission qui touche aussi ses partenaires, contraints à faire du surplace avec des personnages creux, et le réalisateur David Koepp, bien plus inspiré quand il faisait de bons petits films fantastiques sans prétention (Stir of Echoes / Hypnose, et Fenêtre Secrète, avec le même Johnny Depp). Plus lassant qu’amusant, Charlie Mortdecai tente mal de raccorder les comédies sophistiquées à la Blake Edwards aux poses trash des films de gangsters de Guy Ritchie. Très mauvais mélange… Les running gags sont interminables (la moustache…) quand ils devraient être légers, Johnny continue de faire du Jack Sparrow mais ne fait pas rire ; quant au « sommet » du burlesque attendu dans le film, il est atteint dans une scène de gastro collective durant une party sans intérêt. Les autres acteurs font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles, sans être convaincus. Gwyneth Paltrow a toujours son charme habituel, Ewan McGregor se demande pourquoi il joue les utilités, et Paul Bettany sauve les meubles en faisant sourire le spectateur via son personnage de valet souffre-douleur. Mais franchement, c’est trop peu pour rendre le film sympathique. Depp, producteur du film, a logiquement attiré les foudres des critiques, le film a plongé dans l’indifférence générale au box-office, et, cette fois, on peut considérer que c’était justice…

On espère que cette nouvelle contre-performance réveillera enfin l’ami Johnny, et l’incitera à prendre de nouveau des risques sur ses prochains films. Peut-être Black Mass, qui le fera revenir dans les films de gangsters purs et durs, nous ramènera l’acteur intense de Donnie Brasco et Public Enemies. Croisons les doigts, et coupons vite cette triste moustache…

 

Ludovic Fauchier.

 

La fiche technique :

Réalisé par David Koepp ; scénario d’Eric Aronson, d’après le roman « Dont’t point that thing at me » de Kyril Bonfiglioli ; produit par Christi Dembrowski, Johnny Depp, Andrew Lazar, Patrick McCormick, Gigi Pritzker, Monique Feig et Kenneth Kokin (Huayi Brothers Media / Infinitum Nihil / Mad Chance Productions / OddLot Entertainment)

Musique : Mark Ronson et Geoff Zanelli ; photo : Florian Hoffmeister ; montage : Derek Ambrosi et Jill Savitt

Direction artistique : Patrick Rolfe ; décors : James Merifield ; costumes : Ruth Myers

Distribution USA : Lionsgate / Distribution France : Metropolitan Filmexport

Caméras : Arri Alexa et Red Epic

Durée : 1 heure 46

En bref… UNBROKEN / Invincible

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UNBROKEN / Invincible, d’Angelina Jolie

L’histoire :

Avril 1943. L’équipage du Liberator B-24 « Super Man » participe à une dangereuse mission de bombardement sur l’île de Nauru, dans le Pacifique. Parmi les membres de l’équipage, se trouve Louis « Louie » Zamperini (Jack O’Connell). Champion d’athlétisme avant la 2ème Guerre Mondiale, Louie se préparait aux Jeux Olympiques de 1940, avant que la 2ème Guerre Mondiale n’éclate. Cet enfant d’immigrés italiens installés à Torrance, en Californie, eut une enfance difficile, entre les petits larcins qu’il commettait et les menaces des petites brutes de son quartier. Mais son frère aîné Pete, remarquant le don du gamin pour la course, devint son entraîneur. Grâce à lui, Louie devint un brillant athlète, finissant même par se qualifier pour les JO de Berlin, en 1936. Sans finir sur le podium, Louie établit cependant le record de vitesse dans le dernier tour de la finale des 5000 mètres, effectué en 56 secondes.

Quelques jours après la mission sur Nauru, Louie, ses amis et les remplaçants des blessés sont chargés d’une mission de secours à bord du « Green Hornet », un B-24 endommagé. Leurs pires craintes se réalisent quand l’avion tombe en panne et se crashe dans l’Océan Pacifique. Seuls Louie, Phil (Domnhall Gleeson) et Mac (Finn Wittrock) en réchappent. Pratiquement sans nourriture, et cernés par les requins, les trois hommes dérivent sur l’Océan Pacifique sur deux canots pneumatiques…

 

Unbroken 01

La critique :

On le sait, Angelina Jolie est une battante. Il suffit, si on en doute, de jeter non seulement un œil à sa filmographie, mais aussi à ses combats pour l’aide humanitaire. Utilisant sa position de superstar pour ses actions dans ce domaine, elle a tout naturellement orienté sa carrière en passant à la mise en scène, pour aborder des sujets à portée humaniste. Cela n’a pas été sans mal, vu la mauvaise réception accordée à son premier essai comme cinéaste : Au pays du Sang et du Miel, une romance située durant la guerre civile en Yougoslavie, qui n’avait pas convaincu à sa sortie en 2011. Pas découragée, elle s’est attelée à la mise en scène et à la production d’Unbroken (Invincible, donc, en français), relatant la lutte pour la survie de Louis Zamperini, champion d’athlétisme et rescapé des camps de prisonniers japonais durant la 2ème Guerre Mondiale. Force est de constater qu’Angelina Jolie s’en tire avec les honneurs, révélant peut-être bien au passage un talent naissant de femme cinéaste dans un sujet généralement considéré comme chasse gardée de ses confrères masculins.

 

Unbroken 02

C’est à la fois un solide film de guerre, un bon drame dans la solide tradition américaine, et une histoire de survie et de courage souvent touchante. Grâce à un script sans grande surprise mais solidement charpenté, signé de quelques pointures dont, surprise, les frères Coen (leur talent de scénaristes est d’ailleurs de plus en plus sollicité par d’illustres confrères, puisqu’ils sont aussi les co-auteurs de St. James Park, le prochain film de Steven Spielberg), Unbroken défend de belles valeurs universelles sur la capacité de résilience d’un être humain traversant les pires épreuves. Sans être didactique ou moralisatrice, Angelina Jolie nous attache à suivre les drames traversés par Louis Zamperini (Jack O’Connell, solide), qui réussit, chose rare, à trouver le courage de pardonner à ses geôliers. Il reviendra, plus de cinquante années après la guerre, au Japon pour porter la flamme olympique, sans aucune rancune pour ses anciens ennemis. Vu ce qui nous est montré de leur part dans le film, on ne peut que saluer la force morale de l’ancien champion disparu l’an dernier.

 

Unbroken 03

Unbroken permet aussi d’apprécier les qualités de réalisatrice d’Angelina Jolie. Elle s’avère tout à fait à l’aise dans la gestion de séquences à la logistique complexe, comme cette scène d’introduction qui nous plonge au beau milieu d’un combat aérien impeccablement géré (aucune confusion sur les personnages et leur position dans le bombardier assailli par les Zéros). L’ensemble du film est toujours géré avec clarté, sans effets de style redondants. On aura quand même une petite préférence pour la partie du film consacrée au naufrage des rescapés dans le Pacifique ; notamment quand ceux-ci se retrouvent dans une situation à faire cauchemarder les nostalgiques des Dents de la Mer, les naufragés mitraillés par un avion japonais devant plonger sous leurs canots, parmi les squales… Peut-être plus prévisible par la suite quand on suit Zamperini dans les camps militaires japonais (le souvenir du Pont de la Rivière Kwaï, de Furyo ou d’Empire du Soleil y est sûrement pour quelque chose), Unbroken reste intéressant pour la confrontation violente entre le héros et Watanabe, un caporal tortionnaire. De son propre aveu, la réalisatrice avoue s’être inspirée d’un très bon film de Sidney Lumet, The Hill (La Colline des Hommes Perdus) où Sean Connery était le prisonnier rebelle d’un camp disciplinaire. On y retrouve en effet une âpreté similaire… sans aller toutefois aussi loin dans la noirceur. Si Unbroken compte un défaut, ce serait qu’il évite, au contraire du film de Lumet, de remettre vraiment en question l’obstination de son personnage principal à subir les pires coups tordus du caporal en question. Autre petit bémol : la musique du film, signée Alexandre Desplat, compositeur pourtant généralement inspiré, force parfois un peu trop l’émotion à coups de violons.

Ces réserves mises à part, ne boudons pas notre plaisir, et saluons les efforts d’Angelina Jolie réalisatrice comme il se doit. Angie-la-lionne prouve qu’elle peut se battre sur tous les fronts, et s’atteler avec une rigueur de cinéaste vétérane à des sujets difficiles.

Ludovic Fauchier.

 

 

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Ci-dessus : le documentaire de la chaîne CBS The Great Zamperini relate les évènements vécus par Louis Zamperini, le héros d’Unbroken.

 

La fiche technique :

Réalisé par Angelina Jolie ; scénario de Joel & Ethan Coen, Richard LaGravense et William Nicholson, d’après le livre de Laura Hillenbrand ; produit par Matthew Baer, Angelina Jolie, Erwin Stoff, Clayton Townsend et Joseph P. Reidy (3 Arts Entertainment / Jolie Pas / Legendary Pictures) 

Musique : Alexandre Desplat ; photo : Roger Deakins ; montage : William Goldenberg et Tim Squyres

Direction artistique : Charlie Revai ; décors : Jon Hutman ; costumes : Louise Frogley

Distribution : Universal Pictures

Caméras : Arri Alexa XT

Durée : 2 heures 17

En bref… EXODUS : GODS AND KINGS

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EXODUS : GODS AND KINGS, de Ridley Scott

L’histoire :

1300 ans avant notre ère. Sous le règne du Pharaon Séti (John Turturro), l’Egypte assoit son hégémonie face aux royaumes rivaux. Le Pharaon vieillissant prépare sa succession pour son fils Ramsès (Joel Edgerton), mais favorise un autre membre de la famille royale : Moïse (Christian Bale), le général de ses armées, qu’il a traité comme son autre fils depuis l’enfance. Durant une bataille contre les envahisseurs Hittites, Moïse sauve la vie de Ramsès ; un geste d’éclat annoncé par des prophéties, et qui ferait de Moïse un grand chef. Peu après, Moïse se rend, à la place de Ramsès, à Pithom, où les esclaves Hébreux fabriquent statues et idoles. Il est horrifié de voir les esclaves brutalisés par le Vice-Roi Hegep (Ben Mendelsohn) et ses hommes de main. Lorsque Moïse rencontre le vieux Noun (Ben Kingsley), il est stupéfait d’apprendre par celui-ci qu’il est un Hébreu. Sa naissance correspondait à la venue annoncée d’un libérateur pour le peuple Hébreu, réduit en esclavage depuis quatre siècles ; alors qu’il n’était qu’un nourrisson, Moïse fut confié à la fille de Pharaon qui l’éleva comme son fils. Informé, Hegep dénonce les origines de Moïse à Ramsès. Forcé d’admettre qu’il est Hébreu, Moïse est condamné à l’exil dans le désert… 

 

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La critique :

Il est difficile de revenir en arrière… Dans ces pages, on apprécie et on défend le travail de Ridley Scott, mais il faut bien admettre que, depuis quelques films, le cinéaste anglais est en panne d’inspiration. Après un Prometheus inégal (la faute à des réécritures de script cherchant à raccorder artificiellement le film à l’univers d’Alien), et un Counselor (Cartel) épouvantablement bavard et figé, Scott revient ici à un genre qui lui est familier, la grande épopée historique, un domaine qui lui a permis d’aborder l’Antiquité romaine, le Moyen Âge, la conquête des Amériques et les guerres napoléoniennes. Le voir traiter sous un angle réaliste (ou disons, semi-réaliste) l’histoire la plus célèbre de l’Ancien Testament avec Exodus : Gods and Kings semblait prometteur… Cependant, le résultat laisse pointer la déception, derrière les images épiques en diable. Si Gladiator, en son temps, avait su dépoussiérer le péplum en « remakant » largement un grand classique (La Chute de l’Empire Romain, d’Anthony Mann), Exodus : Gods and Kings, revisitant l’histoire de Moïse, souffre de ne pouvoir supplanter le souvenir des Dix Commandements de Cecil B. DeMille… et aussi de Gladiator, une pâle campagne publicitaire rappelant au spectateur que le même Scott a déjà fait mieux. Scott, réalisateur ouvertement agnostique (l’exact opposé d’un DeMille n’hésitant jamais à en faire trop pour « convertir » le spectateur des années 50 à sa vision), tente ici de garder une approche plus pragmatique du parcours du héros campé par Christian Bale, et des miracles auxquels il assiste et participe. Malheureusement, faute d’un script inspiré, Exodus peine à convaincre. Mieux vaut revoir le classique de DeMille avec Charlton Heston et Yul Brynner ; malgré son côté souvent kitsch, sentencieux et démodé, le spectacle biblique des Dix Commandements emportait l’adhésion par sa splendeur visuelle. Pas étonnant que des cinéastes de la trempe de Martin Scorsese ou Steven Spielberg (un temps intéressé d’ailleurs par Exodus) le citent comme un de leurs films favoris. Et dommage pour Scott d’avoir un script cherchant, de façon assez répétitive, à reprendre le récit de Gladiator dans ses grandes lignes, lui empruntant même ses dialogues (« S’il dort aussi bien, c’est qu’il est aimé » est ainsi servi à deux reprises…).

 

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Parti sur des bases assez mal ajustées, Exodus s’est logiquement pris une volée de bois vert au box office. La qualité du spectacle n’est pas forcément la cause (il y a suffisamment d’idées visuelles pour faire passer la pilule), mais on sent que le public s’est lassé de ce type d’épopée. A moins que le traitement sceptique, distant, du sujet religieux du film soit la vraie cause de son échec. Cette approche n’a pas plu à tout le monde. Il est assez inquiétant, d’ailleurs, de voir le torrent de critiques adressées au film par divers pays, journaux et groupes religieux, pour des motifs moins artistiques que religieux et raciaux. Dur pour Ridley Scott, qui a dû essuyer des accusations de racisme à cause de son casting blanc (argument médiocre régulièrement utilisé par les tenants de la « véracité » historique… qui ne se sont jamais plaints pourtant, à la sortie de Gladiator, en voyant un Romain espagnol joué par un acteur australien !), d’erreurs historiques ou d’interprétation gênant l’explication théologique officielle (les Plaies d’Egypte et la traversée de la Mer Rouge), quand ce n’est pas le film lui-même qui se retrouve purement et simplement interdit d’être distribué dans les pays musulmans. Moïse, étant vu comme un prophète d’Allah, ne peut du coup être représenté en image… Donc : interdiction pure et simple du film au Maroc, en Egypte ou dans les Emirats.

Etant personnellement agnostique, m’intéressant aux religions uniquement pour leur valeur mythique et symbolique, mais ne comprenant fichtrement RIEN aux questions de doctrine et rhétorique religieuse, je ne peux juger le film sur ces motifs. Je m’inquiète par contre de voir autant d’anathèmes et d’interdits dressés de la sorte (voir aussi l’hostilité à l’intéressant Noé de Darren Aronofsky, sorti l’an dernier), contre une œuvre artistique, même si celle-ci est passable. Les déclarations franches de Ridley Scott voyant la religion comme  »la source de tous les maux » n’ont certainement pas calmé les esprits… A la rigueur, je comprendrais mieux, en tant que cinéphile, les critiques portant sur les faiblesses d’écriture du film, ou sur des choix de casting assez hasardeux ; le très new-yorkais John Turturro, qu’on a plus l’habitude de voir faire le dingo chez les frères Coen, est un curieux choix en Pharaon ; et on regrette que Sigourney Weaver, cette chère Ripley, soit trop peu présente en épouse de ce dernier. Sans doute a-t-elle été « sacrifiée » au montage, laissant supposer que des scènes inédites seront réintégrées dans une éventuelle sortie DVD. On est donc très loin des questions religieuses, ou du respect de la véracité historique, qui ne sauraient expliquer les faiblesses du film de Scott… 

 

Exodus 84792

Faute de mieux, on se contentera dans Exodus de rares moments marquants. Ridley Scott retrouve une partie de son inspiration dans la création visuelle de l’histoire de Moïse, faisant toujours preuve d’un sens du détail cruel. A ce titre, la recréation des Dix Plaies d’Egypte garantit les meilleures scènes du film. Voir ce moment particulièrement brutal, digne des Dents de la Mer, où les crocodiles assaillent un bateau. Le sang des infortunés pêcheurs se mêle aux eaux du Nil, qui peu à peu se transforme en fleuve de sang… Une scène graphique au possible, dénuée de dialogue et donc purement cinématographique. Les autres Plaies sont du même acabit. Dommage cependant que la traversée de la Mer Rouge, avec son traitement final très « blockbuster » contemporain n’ait pas la même force. Au passage, la logique agnostique du film offre une explication très plausible des phénomènes constatés ; avec beaucoup d’ironie mordante, Scott montre même un scientifique de la cour de Pharaon oser expliquer les miracles survenus, sans être écouté. Il finit même exécuté pour avoir ainsi osé suggérer que Pharaon et son entourage de prêtres n’ont ainsi aucun contrôle sur le monde ! Difficile, dans une théocratie où l’on écoute les prêtres et leurs prophéties floues, de faire valoir un point de vue rationnel.

La même attitude caractérise aussi le traitement de Moïse et Ramsès, au centre du récit. Impossible de ne pas penser que l’histoire de ces deux « frères » rivaux, a certainement touché une corde sensible chez Ridley Scott, qui dédie le film à son frère et collègue disparu il y a deux ans, Tony Scott. On saura gré au cinéaste de vouloir sortir des archétypes des Dix Commandements ; ici, Moïse doute, refuse de suivre aveuglément les ordres divins et fomente une révolte armée, tout en donnant les signes évidents d’une sévère schizophrénie le faisant parler dans le vide à un « enfant » imaginaire. La scène où, enseveli par un glissement de terrain, il rencontre l’envoyé divin pour la première fois, est aussi l’une des rares bonnes scènes du film. Ramsès, vu par Ridley Scott, est aussi un personnage moins monolithique que prévu. Dommage cependant que ces tentatives n’aboutissent qu’à un film bien décevant. A charge pour le réalisateur, âgé de 77 ans, de redorer son blason avec The Martian, un survival de science-fiction qu’il prépare avec Matt Damon.

 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : « I need a general », extrait de la belle musique d’Exodus composée par Alberto Iglesias, avec le support d’Harry Gregson-Williams. L’influence évidente de Richard Wagner !

 

La fiche technique :

Réalisé par Ridley Scott ; scénario d’Adam Cooper & Bill Collage, Jeffrey Caine et Steven Zaillian ; produit par Peter Chernin, Mohamed El Raie, Mark Huffam, Teresa Kelly, Michael Schaefer, Ridley Scott, Mirel Soliman, Adam Somner et Jenno Topping (Chernin Entertainment / Scott Free Productions / Babieka / Volcano Films)

Musique : Alberto Iglesias ; photo : Dariusz Wolski ; montage : Billy Rich

Direction artistique : Benjamin Fernandez et Marc Homes ; décors : Arthur Max ; costumes : Janty Yates

Effets spéciaux : Neil Corbould ; effets spéciaux visuels : Asregardoo Arundi, James D. Fleming et Jessica Norman (Double Negative / 4DMax / FBFX / Method Studios / MPC / One Of Us / Peerless Camera Company) ; cascades : Rob Inch

Distribution : 20th Century Fox

Caméras : Red Epic

Durée : 2 heures 30

L’Or du Nain – LE HOBBIT : LA BATAILLE DES CINQ ARMEES

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Le Hobbit : La Bataille des Cinq Armées, de Peter Jackson

 

L’histoire : Thorïn Oakenshield (Richard Armitage), l’héritier du royaume Nain d’Erebor, a accompli sa quête. Lui et ses compagnons, avec le Hobbit Bilbo Baggins (Martin Freeman), ont pu chasser de la montagne le Dragon Smaug (Benedict Cumberbatch). Malheureusement, Smaug furieux s’est envolé pour se venger sur ceux qui ont osé aidé ses ennemis : les Humains d’Esgaroth, la Cité sur le Lac. En quelques instants, la ville est ravagée par le monstre. Il faut tout le courage d’un seul homme, l’archer Bard (Luke Evans), pour que Smaug soit finalement abattu. Bard devient le héros et le nouveau chef des rescapés, épuisés et affamés. Il décide de les guider vers la cité en ruines de Dale, au pied de la montagne, espérant obtenir l’aide des Nains ayant repris possession de leurs fabuleuses richesses.

Tout le monde ignore cependant ce qu’a vu Gandalf (Ian McKellen) : prisonnier dans la citadelle maudite de Dol Guldur, le vieux magicien a été vaincu par le Nécromancien, qui n’est autre que Sauron, le Seigneur Ténébreux retrouvant sa puissance passée. Sauron prépare un assaut massif sur la montagne Erebor, envoyant les troupes du redoutable Orc pâle, Azog le Profanateur (Manu Bennett), ennemi mortel de Thorïn. Obnubilé par la pierre sacrée Arkenstone subtilisée par un Bilbo inquiet, Thorïn devient de plus en plus soupçonneux et agressif. Et l’arrivée des Elfes du Roi Thranduil (Lee Pace), venu négocier avec Thorïn la restitution d’un objet précieux, risque de mettre le feu aux poudres…

 

la critique :

 

Le Hobbit - La Bataille des Cinq Armées 03

Adieu, Terre du Milieu ?… L’aventure entamée par Peter Jackson et ses collaborateurs, il y a près de 17 ans, connaît sa fin probable avec le dernier volet du Hobbit, complétant ainsi cette « pré-saga » et celle du Seigneur des Anneaux qui lui fait suite. Qu’on mesure le parcours accompli par le cinéaste néo-zélandais entre la réalisation de ses deux trilogies… Considéré à l’époque par ceux qui n’avaient pas vu Créatures Célestes comme un « rigolo » adepte de l’humour gore, Jackson avait réussi un pari jugé impossible en adaptant l’épopée de Tolkien, que l’on croyait inadaptable ; non seulement il avait livré coup sur coup une trilogie complète et épique à souhait, mais il avait su « maltraiter » délibérément la structure des livres pour mieux en garder la portée émotionnelle, un exploit rare. Et, accessoirement, il s’était mis au niveau d’un George Lucas, d’un Steven Spielberg ou d’un James Cameron de la grande époque, en se servant de ses films pour créer une véritable grande entreprise cinématographique (au grand bénéfice médiatique de sa Nouvelle-Zélande natale) amenant avec elle de nouvelles révolutions technologiques. Voir par exemple le développement du logiciel Massive qui a littéralement dynamité la mise en scène des scènes de batailles ou les bases de la Performance Capture, entamée avec l’inoubliable transformation d’Andy Serkis en Gollum. Replongé non sans mal (ni reproches de certains « fans », un peu ingrats devant le festin offert…) dans l’univers de Tolkien avec la trilogie Le Hobbit, Peter Jackson, avec La Bataille des Cinq Armées, est cependant sorti victorieux de la bataille… Quelque peu épuisé, aussi, et on peut comprendre qu’un (léger) désenchantement pointe derrière la réussite de l’entreprise.

 

Le Hobbit - La Bataille des Cinq Armées 02

Ce désenchantement doit cependant plus à l’ambiance mélancolique qui plane sur ce chapitre final qu’à autre chose. La Bataille des Cinq Armées rappelle évidemment quelques questionnements qui ont divisé les « Jacksonophiles » et les « tolkienophiles » sur la transformation d’un roman pour enfants en trilogie très dense, développée par l’équipe du film. On pourra toujours débattre à l’infini sur l’intérêt de rajouter des personnages, des sous-intrigues et des péripéties supplémentaires : la présence de Legolas, l’histoire d’amour malheureuse Tauriel-Kili, etc. Reste que ces ajouts demeurent cohérents dans l’ensemble (même si le « fan service » pointe parfois son nez) et équilibrent le récit du Hobbit, par rapport au Seigneur des Anneaux. On peut aimer les livres de Tolkien et les juger supérieurs aux films de Jackson, on remerciera quand même ce dernier de nous avoir livré une trilogie aussi généreuse que la précédente, en éliminant les aspects les plus « enfantins » du conte originel. Qu’auraient dit les fans mécontents si Jackson avait respecté à la lettre le livre de Tolkien : personnages (Bard) qui apparaissent de nulle part comme des deus ex machina, Elfes chantants, oiseaux parlants, etc. ? Il ne s’agit pas de mépriser l’œuvre de Tolkien, bien au contraire, mais de rappeler qu’une adaptation cinématographique a ses propres spécificités narratives, et qu’elle ne peut respecter à la lettre le livre dont elle s’inspire. Pour mettre les choses au clair, la trilogie filmique du Hobbit ne sera vraiment appréciable à sa pleine mesure que lorsque les Versions Longues (qui sont les « vrais » films, à l’instar des Versions Longues des trois Seigneur des Anneaux) seront enfin toutes disponibles. Les raccourcis narratifs trop évidents (exemple : Beorn, vite éjecté du montage cinéma de La Désolation de Smaug), qui freinaient l’intérêt de cette nouvelle saga, disparaîtront dans la vision complète de cette trilogie faisant un vrai jeu de miroir avec celle du Seigneur… : départ optimiste de l’aventure (Un Voyage Inattendu et La Communauté de l’Anneau) – aggravation des conflits et dispersion des personnages mis en échec (La Désolation de Smaug et Les Deux Tours) – confrontation finale apocalyptique, et accomplissement des personnages transformés par leur quête (La Bataille des Cinq Armées et Le Retour du Roi). Ces choix narratifs suivent assez fidèlement les modèles étudiés par des mythologues comme Joseph Campbell, rappelant que ces quêtes suivent symboliquement l’évolution de leurs héros vers la maturité psychologique. Peter Jackson, Philippa Boyens et Fran Walsh se sont montré en la matière bien plus cohérents que par exemple George Lucas sur ses « préquelles » confuses de Star Wars.

 

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Aussi riche en batailles et scènes d’action soit-elle, cette Bataille des Cinq Armées (l’épisode le plus court de toute la saga : « seulement » 2 heures 20 !) s’avère aussi le film le plus « psychologique » de cette trilogie. Un an après avoir laissé le spectateur pantelant à la fin « cliff-hanger » de La Désolation de Smaug, Jackson nous replonge directement au milieu de l’action : la victoire morale de Thorïn sur Smaug n’a pas suffi. Une parole malencontreuse de Bilbo, et le vieux Dragon a décidé, en grand psychopathe qu’il est, d’exercer ses représailles sur la population civile de la Ville du Lac. Cette scène de destruction à très grande échelle ne déçoit pas ; elle conclut l’affrontement du film précédent, et permet de poser les bases de ce chapitre final. Ce n’était pas tout, pour nos héros, de s’emparer d’un trésor légendaire et de vaincre son abominable gardien, encore fallait-il affronter les conséquences de leur exploit… Et l’ambiance ne prête plus à la joie : des contentieux ne sont toujours pas résolus (entre Thorïn et Thranduil), les humains exigent l’aide promise, et la méfiance s’installe, au sein même de la troupe de héros. Ces conflits  »communautaires » (qui, d’une certaine façon, sont bien les reflets de notre époque) sont les signes d’un retour d’un Mal encore plus grand, qui prendra forme comme on le sait sous la forme d’un grand Œil enflammé… Le personnage central de ce troisième film, celui qui gagne définitivement ses galons de héros tragique, n’est finalement ni Bilbo ni même Gandalf ; Thorïn Oakenshield (excellent Richard Armitage) sombre, comme promis, dans les affres du Mal du Dragon. Peter Jackson donne les meilleures scènes au Roi Nain tourmenté par la paranoïa. L’une des meilleures séquences du film le voit d’ailleurs faire face à sa propre folie, un cadeau empoisonné posthume de Smaug : une scène d’hubris qui finit par un symbolique engloutissement du héros dans une mare d’or liquide, représentant son inconscient envahi par la corruption. Une de ces idées purement visuelles, démentielles, telles que les affectionne Jackson. Sans doute s’est-il souvenu, lors de l’écriture du scénario, de l’influence majeure des légendes nordiques sur le texte de J.R.R. Tolkien. Légendes qui ont nourri les grandes œuvres majeures de Richard Wagner, notamment L’Or du Rhin. On peut voir en Thorïn un reflet positif du Nain Alberich décrit par Wagner. Un être assoiffé de pouvoir, qui fait fondre l’Or du fleuve pour en faire un Anneau de toute-puissance, réduit en esclavage son propre peuple, et hérite de pouvoirs magiques le rendant invisible ou le changeant en dragon… Tout ceci sonne très familier aux yeux des lecteurs/spectateurs de Tolkien et Jackson, non ? L’idée d’un « lien » possible entre Thorïn, les autres rois-héritiers du récit (Thranduil, Bard), Smaug, le trésor maudit et la menace latente de Sauron renvoie évidemment à la geste wagnérienne (et elle provient des propres notes de Tolkien, concernant le lien entre les maléfiques Smaug et Sauron). Heureusement, Thorïn fera in extremis preuve d’un sursaut moral dans l’épreuve, réaction qui aura des répercussions décisives dans l’histoire. Saluons le travail des scénaristes qui ont su lier toutes les intrigues au dilemme de Thorïn ; un remarquable tour de passe-passe où chaque conflit (rivalité Thorïn-Thranduil-Bard, méfiance entre Bilbo et Thorïn, love story malheureuse Legolas-Tauriel-Kili, affrontement Thorïn-Azog, opposition filiale entre Legolas et Thranduil…) se nourrit du même objectif, la revendication du trésor des Nains, et influence le suivant.

 

Le Hobbit - La Bataille des Cinq Armées 05

Quant à notre cher Hobbit, il n’est pas oublié, même si son rôle est plus discret. Dans tout ce tumulte, un petit être apparemment insignifiant a aussi un grand rôle à jouer… et quelque chose à se pardonner. N’oublions pas qu’il a commis une terrible gaffe en révélant un indice fatal au dragon (« Monteur de Tonneaux… »), et se sait directement responsable de l’anéantissement de la Ville du Lac par le monstre. Un peu truqueur dans l’âme, l’ami Bilbo avait déjà caché une précieuse information à Gandalf, concernant son préssssieux anneau magique acquis par tricherie (ce n’est pas Gollum qui dira le contraire, n’est-ce pas ?). Il lui faut grandir et recevoir quelques vérités amères dans l’épreuve ; à travers « l’affaire » de l’Arkenstone, le Hobbit « pépère », qui s’inquiétait pour l’état de ses assiettes, devient donc ici un habile négociateur politique, cherchant à régler pacifiquement un grave conflit politique. Il lui faut pour cela sacrifier l’amitié de Thorïn (rétribution pour les risques que ce dernier lui avait quand même fait prendre en l’envoyant seul dans l’antre de Smaug ?…), et subir la méfiance des autres chefs. Avec l’aide de Gandalf, s’il n’empêche pas l’inévitable guerre, Bilbo intègre enfin l’âge adulte, et en ressort transformé, comme le lui avait prédit le vieux magicien.

 

Le Hobbit - La Bataille des Cinq Armées 01

Passer en revue les personnages de La Bataille des Cinq Armées prendrait hélas un temps fou… Qu’on se rassure, les grandes figures du récit tolkienien bénéficient tous d’un traitement de faveur de la part de Peter Jackson, qui tient une nouvelle fois ses promesses en matière de grand spectacle mythique. Sans surpasser les ahurissantes batailles apocalyptiques du Retour du Roi, La Bataille… regorge d’images mémorables. L’alliance père-fils entre Bard (le charisme tranquille de Luke Evans, possible successeur spirituel « celtique » à Sean Connery et Liam Neeson) et Baïn face au dragon qui fond sur eux. Le déchaînement des pouvoirs de Dame Galadriel (annonciateurs de l’épreuve du miroir dans La Communauté de l’Anneau…) passant ici à l’action durant le sauvetage de Gandalf à Dol Guldur. Le dialogue de sourds entre Thorïn et Bard, isolés de part et d’autre d’une muraille de pierre. L’intronisation sur le champ de bataille d’un ultime personnage bien badass, le coriace Daïn Ironfoot (Billy Connolly) et son sanglier de guerre. Ces assauts déments de l’armée Orc lançant des vers fouisseurs géants tout droit sortis de Dune sur les combattants. Les exploits guerriers de Legolas (Orlando Bloom), définitivement ennemi de la gravité. Le duel final entre Thorïn et Azog le Profanateur, sur un lac gelé évoquant le glorieux souvenir d’Alexandre Nevski, le film d’Eisenstein  »grand ancêtre » de toutes les épopées médiévales au cinéma… Reste qu’au milieu de tous ces grands moments de bruit et de fureur, Peter Jackson n’a pas oublié les simples enjeux émotionnels. Et la scène la plus touchante est d’une simplicité absolue : c’est ce moment où, après la bataille, Bilbo et Gandalf fument en silence, scellant leur amitié dans une scène d’une retenue muette, digne des meilleurs films de John Ford.

Désolé pour les puristes grincheux, mais cette saga, malgré ses défauts inhérents, a toujours du cœur. Peter Jackson a visé juste. Le cinéaste va maintenant pouvoir revenir à des projets plus intimistes, comme il l’avait annoncé (qu’il n’oublie quand même pas sa promesse de faire le second Tintin avec Spielberg !), et laisser derrière lui sa chère Terre du Milieu. Espérer voir un jour une adaptation filmée du Silmarillion est donc, pour l’instant, très improbable ; Christopher Tolkien, le fils de J.R.R. Tolkien refuse obstinément toute adaptation de cette œuvre bien plus difficile encore que ne l’était Le Seigneur des Anneaux… On verra dans dix ans, Mr. Jackson ?

 

Ludovic Fauchier (le Nain schizophrène).

 

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La fiche technique :

Réalisé par Peter Jackson ; scénario de Philippa Boyens, Peter Jackson, Fran Walsh et Guillermo Del Toro, d’après le roman « Le Hobbit » de J.R.R. Tolkien ; produit par Philippa Boyens, Carolynne Cunningham, Peter Jackson, Fran Walsh et Zane Weiner (MGM / New Line Cinema / 3 Foot 7 / WingNut Films)

Musique : Howard Shore ; photo : Andrew Lesnie ; montage : Jabez Olssen

Direction artistique : Simon Bright et Andy McLaren ; décors : Dan Hennah ; costumes : Bob Burk et Ann Maskrey ; dessins conceptuels : John Howe et Alan Lee

Effets spéciaux visuels : Matt Aitken, Joe Letteri et Eric Saindon (Weta Digital / Weta Workshop)

Distribution : Warner Bros.

Caméras : Red Epic, Red One MX et Sony DVW-790

Durée : 2 heures 24

En bref… GET ON UP

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GET ON UP, de Tate Taylor

L’histoire :

jalonnée de succès, la vie de James Brown (Chadwick Boseman),  »le Parrain de la Soul« , n’a jamais été un long fleuve tranquille… Enfant, il vécut dans une cabane en forêt à Augusta, en Caroline du Sud. Sans argent, ses parents, Joe et Susie Brown (Lennie James et Viola Davis) se séparèrent, Susie laissant l’enfant seul avec son père qui le battait. James fut confié à sa tante Honey (Octavia Spencer), tenancière de bordel. Délinquant, arrêté à 17 ans, condamné à une peine de prison, James rencontra Bobby Byrd (Nelsan Ellis) avec qui il se lia d’amitié ; libéré, James fut accueilli par la famille de Bobby et rejoignit son groupe de gospel, bientôt nommé The Famous Flames. Doué pour le chant, danseur extraordinaire et charmeur avec les femmes, James suivit les traces de Little Richard, après lui avoir temporairement volé la vedette dans un concert local. Remarqué par les agents de King Records, James Brown signa un contrat en 1956 pour ses premières chansons à succès, sous l’égide de Ben Bart (Dan Aykroyd). Intransigeant, prenant conscience de son influence sur la communauté noire américaine en pleine lutte pour les Droits Civiques, James Brown refusait de perdre un combat, quitte à mettre tout en péril : ses mariages, ses relations professionnelles et son amitié avec Bobby Byrd…

 

Get On Up

La critique :

Tate Taylor, à qui l’on doit l’adaptation réussie du roman The Help (« subtilement » devenu en français La Couleur des Sentiments…), s’associe ici à Mick Jagger et Brian Grazer, associé de longue date de Ron Howard (et dont la coupe de cheveux est déjà en soi une ode à l’esprit funk), pour produire et réaliser Get On Up, retraçant la vie tumultueuse de James Brown. Personnage explosif dont les shows sur scène furent des plus électrisants, Mr. Brown rejoint donc ici des collègues prestigieux ayant déjà eu droit à leur propre biopic. L’exercice est évidemment sans réelles surprises ; bien que très agréable à suivre, Get On Up provoque ce léger sentiment de déjà vu propre aux biopics sur les stars de la chanson US ; on pense bien sûr à Ray, superbe film de Taylor Hackford sur la vie de Ray Charles (Jamie Foxx), ou à Walk the Line avec Joaquin Phoenix en Johnny Cash plus vrai que nature. Deux films à succès, sortis il y a près de dix ans maintenant, donnant l’impression que Get On Up arrive en retard après la bataille…

La recette est donc éprouvée, la mise en scène classique, mais ne boudons pas non plus notre plaisir ; Get On Up compte tout de même suffisamment de bons points pour être apprécié. D’abord, évidemment, pour son excellente bande son qui nous permet de redécouvrir l’évolution musicale de James Brown, un des fers de lance de la soul music et du funk des grandes heures. I Feel Good, Daddy’s got a brand new bag, It’s a man’s man’s World, Sex Machine, Get on up off that thing… ils répondent tous présents et n’ont rien perdu de leur énergie. Intéressant aussi de voir à quel point le scénario du film, loin d’être linéaire, adopte la structure « funky » des chansons de James Brown, en alternant les différentes époques du Parrain de la Soul sans perdre le spectateur en cours de route. Et le film ne ménage pas son « héros », loin d’être aussi sympathique qu’un Ray Charles. James Brown fut un battant, certes (idée joliment résumée par cette scène d’enfance, où, battu sur le ring d’un tournoi de boxe, il se relève au rythme de l’orchestre et trouve les bases de ses légendaires pas de danse), mais aussi un être terriblement égoïste, mari violent, et businessman magouilleur, entre autres écarts de conduite (la scène d’ouverture vaut à elle seule son pesant de cacahuètes).

Tate Taylor a aussi marqué des points grâce à son casting : pas de stars ici, mais une pléthore d’acteurs solides et de nouveaux venus prometteurs. Viola Davis et Octavia Spencer, formidables gouvernantes rebelles de The Help, reviennent ici pour des rôles brefs mais déterminants, incarnant les deux « mères » du chanteur ; Davis a notamment droit à une scène de confrontation bouleversante avec son fils. Les amateurs de soul music remarqueront aussi la prestation de la splendide chanteuse Jill Scott, incarnant ici Deidre Brown, seconde épouse du chanteur ; les nostalgiques des Blues Brothers ne pourront, eux, pas passer à côté des allusions au film de John Landis. Outre une scène de gospel très familière, on retrouve avec plaisir ce bon vieux Dan Aykroyd, fin connaisseur en la matière, qui incarne ici le manager de James Brown ! Et, outre ces menus plaisirs, Get On Up repose surtout sur la découverte de deux comédiens que l’on va suivre avec attention ; Nelsan Ellis hérite du rôle difficile de Bobby Byrd, l’ami gentiment effacé, loyal mais écrasé par le « monstre » Brown, et livre une jolie prestation. Quant à Chadwick Boseman (découvert l’an dernier aux USA dans 42, où il jouait le baseballeur Jackie Robinson), il explose littéralement dans le rôle de James Brown. La ressemblance physique, vocale et psychologique est parfaite, et le voir enflammer la scène comme son redoutable modèle est un sacré exploit de comédien. Carrière à suivre de très près, donc…  

 

Ludovic Fauchier. I feel good !

 

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Bonus numéro 1 : on n’allait pas ne pas citer cette fabuleuse participation du vrai James Brown dans l’épopée des Blues Brothers… 34 ans avant d’incarner le manager de Brown, Ben Bart, un Dan Aykroyd (tout mince et jeunot !) y recevait la grâce divine, après le regretté John Belushi. Bienvenue dans la congrégation du Révérend-Père James Brown (doublé en allemand, und fragen Sie mich nicht warum).

 

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Bonus numéro 2 : la belle Jill Scott, une des meilleures voix de la chanson US, joue le rôle de Deidre « Dee Dee » Brown dans Get On Up. La vidéo ci-dessus vous donne un aperçu de son talent, avec l’interprétation en live de son tube Golden à la Maison Blanche, devant les Obamas conquis. On les comprend !

 

La fiche technique :

Réalisé par Tate Taylor ; scénario de Jez et John-Henry Butterworth ; produit par Brian Grazer, Erica Huggins, Mick Jagger, Victoria Pearman et Robin Mulcahy Fisichella (Imagine Entertainment / Jagged Films / Wyolah Films)

Musique : Thomas Newman ; photographie : Stephen Goldblatt ; montage : Michael McCusker

Direction artistique : Jesse Rosenthal ; décors : Mark Ricker ; costumes : Sharen Davis

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 19

Caméras : Arri Alexa, Canon EOS 500, Canon EOS Rebel T3 et Ikegami EC-35

Retour sur… PLAYTIME

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PLAYTIME, de Jacques Tati

L’histoire :

Un grand aéroport parisien voit arriver en masse un bataillon de pimpantes touristes américaines enthousiastes, parmi lesquelles une jeune femme (Barbara Dennek) prête à photographier le moindre détail inhabituel et « exotique ». Pendant ce temps, Monsieur Hulot (Jacques Tati) entre dans les locaux d’une grande compagnie pour passer un entretien avec Monsieur Giffard (Georges Montant), un petit homme pressé, si sollicité qu’il manque de l’oublier ; Hulot se lance à sa recherche, et finit par se retrouver par erreur dans un salon immobilier high-tech, que visitent les joyeuses touristes. Tout ce petit monde finira par se retrouver à l’inauguration du grand restaurant Royal Garden, où rien ne fonctionne comme il le faut. Bienvenue dans le monde moderne !…

 

Playtime

La critique :

On ne remerciera jamais assez l’équipe des Films de Mon Oncle, qui possède les droits de distribution de l’œuvre du grand Jacques Tati, d’avoir eu la bonne idée de ressortir cet été l’intégrale des films du maître. Playtime est donc revenu sur les écrans français durant une programmation de juillet particulièrement déprimante. Essayer de trouver un film intéressant durant ce mois s’est avéré être un vrai chemin de croix… A se demander si les distributeurs n’ont pas fait exprès d’imposer d’ailleurs un choix sadique au spectateur en mal de grand écran. On a même eu droit la même semaine au choix entre la peste et le choléra, entre le film d’auteur français sous somnifère (L’Homme qu’on aimait trop), et le blockbuster américain estival crétin (Transformers 4…). Bref, quand le seul choix des nouveautés se limite au dernier Téchiné ou au dernier Michael Bay, on ne peut que se réjouir de la ressortie du classique mal-aimé de Tati. Et, deux heures plus tard, on en ressort requinqué, rajeuni, et sacrément heureux… en se rappelant quand même avec regret qu’en son temps, le film de Tati ne rencontra pas le succès qu’il méritait.

Rappelons que le film a eu de nombreux admirateurs, et pas des moindres, puisque des cinéastes venus d’horizons très différents ont rendu hommage au travail de Tati. On pensera bien sûr à Blake Edwards, dont La Party est le plus bel hommage qui lui ait été rendu de son vivant, mais aussi à David Lynch, grand amateur de Playtime, qu’il considère comme l’un des meilleurs films qu’il ait jamais vu, ou Steven Spielberg, qui fit avec Le Terminal « son » Tati. François Truffaut avait qualifié Playtime de « film venu d’une autre planète » et reconnaissons-le, le réalisateur des 400 Coups avait trouvé la formule juste, tant le film de Tati est réellement un OVNI filmique dans le cinéma comique français des années 1960. Playtime n’avait en effet pas grand chose à voir avec les comédies françaises à la mode de l’époque ; l’humour de Jacques Tati (comme celui de son disciple Pierre Etaix) appartenait à une autre école, celle des Chaplin ou Keaton auquel il se référait souvent ; comme ces derniers dans leurs dernières grandes productions, Tati s’engagea dans une entreprise coûteuse, envoyant son personnage fétiche de Monsieur Hulot dans les « Temps Modernes » des années 1960 ; un univers déroutant, familier, régi par l’absurdité moderniste, évoquant une histoire de Kafka traitée par un humour distancié. Ce fut un tournage difficile pour Tati, étalé sur trois ans. Une aventure bien mal récompensée, hélas… Après le succès de Mon Oncle, en 1958, Tati ne put lancer la production de Playtime qu’en 1964. La construction particulière du film, la mise en situation de gags « architecturaux » obligea le réalisateur-comédien à faire construire à grand frais, à Joinville-le-Pont, d’immenses décors dans lesquels ses personnages se déplaceraient. « Tativille » regroupait ainsi un terminal d’aéroport, des bureaux interminables, un immeuble locatif, un grand restaurant… Pour profiter au maximum de l’impact visuel des gags, et faire « travailler » l’œil du spectateur, Tati tourna son film en 70 mm. Un choix de format justifié, mais onéreux ; seuls des cinéastes comme David Lean ou Stanley Kubrick, à l’époque, pouvaient se permettre des productions aussi méticuleuses et exigeantes. Encore que ces derniers pouvaient toujours compter sur le soutien d’un grand studio distributeur ou d’un producteur important. Tati n’eut pas cette chance ; bien accueilli par la critique en France et dans le monde, Playtime n’attira hélas pas le public français. Et s’il fut un succès à l’étranger, le refus de distribuer le film aux Etats-Unis (où Tati avait pourtant reçu l’Oscar du Meilleur Film Etranger pour Mon Oncle) « tua » financièrement le film. Tati ne s’en remit jamais vraiment, sa société fut placée sous administration judiciaire, et, gravement endetté, il dut vendre sa maison et les droits de ses films. Les différents Ministres de la Culture succédant à Malraux ne l’aidèrent pas plus, et Tati ne put réaliser que deux autres longs-métrages (Trafic et Parade) avant son décès en 1982. Triste fin de carrière pour un immense cinéaste, dont la popularité discrète ne cesse de s’affirmer à la ressortie de chacun de ses films.

 

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ci-dessus : une célèbre salle d’attente où Monsieur Hulot (Jacques Tati) croise un businessman très méthodique !

 

Difficile de résumer Playtime dont la construction, l’élaboration des gags, est très particulière à son cinéaste. Le film est une sorte de série de tableaux visuels (l’aéroport, les bureaux, la foire aux inventions, l’immeuble résidentiel, le grand restaurant, l’embouteillage) où l’humour va crescendo. Il part d’une observation « simple » de gens ordinaires pris dans leurs routines quotidiennes (à commencer par ce vieux couple, où monsieur est couvé d’attentions par Bobonne), pour être peu à peu pris dans une espèce de folie, qui va culminer dans la monumentale scène du grand restaurant (quarante minutes de rires non-stop !) et un grand embouteillage final aux allures de joyeux carrousel. Le génie de Tati trouve un film à sa mesure, où un univers en apparence inquiétant, déshumanisé, « mécanisé », est subverti par l’humour et les gaffes involontaires des petites personnes qui l’habitent. Les scènes cultes ne manquent pas : l’attente de Hulot dans une salle remplie de coussins design « péteurs » ; l’arrivée de Mr. Giffard au fond d’un couloir tellement interminable que Hulot n’en finit pas de se lever trop tôt ; la démonstration absurde d’un balai moderne équipé de phares ; le marchand allemand qui prend Hulot pour un espion industriel et lui fait une scène (interrompue par des portes ultrasilencieuses) ; l’immeuble « aquarium » où les voisins semblent se mater les uns les autres… Et donc, cette scène du grand restaurant préfigurant l’inoubliable Party de Blake Edwards, sorti l’année suivante : son avion qui fond, le serveur qui prête sa tenue aux autres, le décor qui part peu à peu en vrille, le portier qui tient la poignée d’une porte vitrée inexistante, le turbot « saucé » à n’en plus finir par des serveurs dépassés… Un festival d’idées loufoques que Tati exploite à merveille, livrant de plus un travail de tout premier ordre sur les cadrages (une utilisation saisissante des trompe-l’oeil) et les reflets, les couleurs métalliques, sans oublier la bande-son, pourvoyeuse d’humour permanent. La vigilance du spectateur est constamment sollicitée, et le film nécessite plusieurs visionnages pour bien en apprécier tous les détails.

 

Ce chef-d’œuvre absolu mérite largement aujourd’hui d’être redécouvert sur grand écran.   

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : extrait du documentaire Il était une fois… Mon Oncle, où Jacques Tati évoque l’échec de Playtime. David Lynch défend le regretté cinéaste.

 

La fiche technique : 

Réalisé par Jacques Tati ; scénario de Jacques Tati et Jacques Lagrange, dialogues additionnels anglais d’Art Buchwald ; produit par Bernard Maurice et René Silvera (Jolly Films / Specta Films)

Musique : Francis Lemarque ; photo : Jean Badal et Andréas Winding ; montage : Gérard Pollicand

Décors : Eugène Roman ; costumes : Jacques Cottin

Direction sonore : Jacques Maumont ; montage son : Maurice Laumain

Date de sortie originale en France : 16 décembre 1967

Distribution (version restaurée en 2002) : Les Films de Mon Oncle / (ressortie 2014) Carlotta Films

Caméras : Mitchell

Durée : 2 heures 04 (version restaurée en 2002) / 2 heures 35 (montage comprenant l’intermède et la musique de sortie)

En bref… DAWN OF THE PLANET OF THE APES / La Planète des Singes : L’Affrontement

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DAWN OF THE PLANET OF THE APES / La Planète des Singes : L’Affrontement, de Matt Reeves

L’histoire :

dix ans ont passé depuis les évènements de La Planète des Singes : Les Origines. Né en laboratoire d’une guenon sur laquelle fut injecté un virus expérimental destiné à traiter la maladie d’Alzheimer, le chimpanzé César (Andy Serkis) développa des facultés cognitives et intellectuelles extraordinaires, qu’il transmit à ses congénères simiens. Mais si les singes furent naturellement immunisés contre le virus, celui-ci entraîna une épidémie mondiale décimant les humains en masse. César emmena son peuple, chimpanzés, orang-outangs et gorilles, dans les monts Tamalpais, où ils vécurent en paix. Les humains ne donnèrent plus signe de vie…

Jusqu’au jour où un petit groupe d’humains pénètre sur le territoire des singes. A leur tête, un dénommé Malcolm (Jason Clarke), recherchant l’ancien barrage hydroélectrique pouvant alimenter en électricité les centaines de réfugiés protégés à San Francisco par Dreyfus (Gary Oldman). Le premier contact est périlleux ; de part et d’autre, la méfiance et la haine sont tenaces. César interdit aux humains de revenir dans son domaine, mais le pacifique Malcolm décide néanmoins de le convaincre de lui laisser l’usage du barrage. Malheureusement, César contient de plus en plus mal la colère de son fidèle lieutenant, Koba (Toby Kebbell) ; jadis victime d’odieuses expériences de laboratoire, Koba n’a jamais pardonné aux humains leur brutalité à son égard…

 

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La critique :

La saga simiesque se poursuit, faisant suite à Rise of the Planet of the Apes (en français La Planète des Singes : Les Origines), qui fut une très bonne surprise, parmi la moisson des blockbusters US de l’été 2011. Rappelons que Rise… fut l’occasion pour le studio 20th Century Fox de renouveler l’univers familier des films La Planète des Singes, initié par le classique de Franklin J. Schaffner avec Charlton Heston en 1968. Le film de Rupert Wyatt avait su à la fois contenter les amateurs de la saga originale, par ses références multiples, et le public contemporain, mêlant habilement une réflexion intelligente sur la tolérance aux nécessités d’un blockbuster contemporain bien calibré. Pour cette suite intitulée en VO Dawn of the Planet of the Apes, Wyatt a cédé la place à Matt Reeves, un réalisateur capable à la fois de mêler à son récit les éléments intimistes et le grand spectacle. Rien d’étonnant à cela, quand on sait que Reeves est à la fois un collaborateur de James Gray (il a écrit le scénario de The Yards) et un ami de longue date de J.J. Abrams (qui a produit son film Cloverfield). Bonne nouvelle : Reeves a su trouver le bon équilibre entre le récit intimiste et le film à grand spectacle, tout en modernisant l’un des films originaux. Les connaisseurs reconnaîtront en effet les références faites à La Bataille de la Planète des Singes, le chapitre final de la première série de films, signé en 1973 par Jack Lee Thompson. Un dernier opus sympathique mais terriblement faiblard, dont Dawn… reprend ici l’idée des deux communautés en conflit, et des dissensions au sein des singes entre César, le libérateur « éclairé », et Koba, le guerrier revanchard.

 

Dawn of the Planet of the Apes 02

Rien à redire sur le résultat final : bénéficiant de moyens bien supérieurs à ceux du film dont il s’inspire, Reeves mène un film qui prend le temps de développer ses personnages tout en allant à l’essentiel en deux heures de film. Pas un mince exploit, quand la concurrence (Michael Bay et ses robots idiots) met désormais près de trois heures pour boucler son récit. Dawn… est pensé « à l’ancienne », et ne cherche pas d’effets de style superflus. Le réalisateur soigne son ambiance de survival virant au film de guerre, n’hésitant pas à éliminer au maximum les scènes de dialogues au profit d’une atmosphère primale (le réalisateur cite volontairement Apocalypse Now – voir l’arrivée de Jason Clarke chez les singes, rappelant la capture de Martin Sheen chez les indigènes), montrant en parallèle la cohabitation explosive entre deux civilisations antagonistes, l’une émergeant quand l’autre s’effondre inexorablement. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de placer ça et là quelques images emblématiques qui restent en mémoire. Dès un prologue quasiment muet pendant plusieurs minutes, Dawn… réussit des scènes marquantes. Comme, par exemple, ce plan filmé depuis la tourelle d’un char, couvrant l’ensemble de l’assaut des singes sur la cité humaine ; il marque le triomphe de Koba, le singe guerrier, et résume l’évolution de la situation sans perdre le spectateur. Ou encore, cette scène finale où l’humain Malcolm disparaît dans les ténèbres, jolie trouvaille visuelle qui annonce le funeste destin de l’Humanité dans la saga.

Aidé comme il se doit par la sidérante maîtrise du système « performance capture », permettant la création de singes évolués plus vrais que nature (l’expérience d’Andy « Gollum » Serkis et de ses collègues est précieuse), Dawn… sait aussi se ménager des instants de pause et de contemplation qui surprennent agréablement, comme cette scène de naissance d’un bébé singe où l’on ne se pose même plus la question de savoir si ce que l’on voit est réel… Reeves a su s’attacher à ses personnages, même si certains sont à la limite de la caricature (la compagne dévouée et aimante, l’ex-officier prêt au fanatisme), tout en glissant en sous-main un message bienvenu de tolérance entre communautés. Le tout servi dans un film d’anticipation et d’action qui ne traite jamais son public par le mépris. Bien joué ; il ne nous reste plus qu’à attendre l’opus suivant, qui nous ramènera sans doute au film original de 1968, le destin des astronautes annoncés disparus dans La Planète des Singes : Les Origines étant toujours en suspens.

 

Ludovic « Général Ursus » Fauchier.

 

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ci-dessus : Terry Notary, interprète du chimpanzé Rocket, et « chorégraphe simiesque » de la nouvelle saga Planète des Singes, nous montre comment les acteurs du film sont transformés en singes par le biais de la « performance capture ».

 

La fiche technique :

Réalisé par Matt Reeves ; scénario de Mark Bomback et Rick Jaffa & Amanda Silver, librement inspiré du roman « La Planète des Singes » de Pierre Boulle ; produit par Peter Chernin, Dylan Clark, Rick Jaffa et Amanda Silver (Chernin Entertainment / Ingenious Media / TSG Entertainment)

Musique : Michael Giacchino ; photographie : Michael Seresin ; montage : William Hoy et Stan Salfas

Direction artistique : Naaman Marshall ; décors : James Chinlund ; costumes : Melissa Bruning

Effets spéciaux visuels : Keith Miller et Erik Winquist (Weta Digital / Gentle Giant Studios / Spectrum Effects / The Imaginarium Studios) ; cascades : Charles Croughwell et Gary Powell

Distribution : 20th Century Fox

Caméras : Arri Alexa

Durée : 2 heures 10

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