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Retour vers le Futur (dans le Passé) 1995 – SEVEN

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1995, et le monde a considérablement changé…

1995, année si loin, si proche… Voilà l’occasion de passer en revue les évènements qui faisaient alors l’actualité, il y a vingt ans. La fin de la Guerre Froide et l’effondrement du bloc Soviétique devaient amener, croyait-on, une époque de paix. Notion bien relative quand on voit ce qu’annonçaient certains évènements funestes de l’époque. Alors que l’Organisation Mondiale du Commerce entrait en vigueur, les Etats-Unis, sous la présidence de Bill Clinton, établissaient (ou du moins, tentaient) d’établir un nouvel ordre mondial. L’Amérique « gendarme du monde » retirait ses troupes en Somalie, marquant la fin de l’opération Restore Hope. A l’étranger, Clinton se plaçait en arbitre de la paix, réussissant à faire signer les seconds accords d’Oslo aux frères ennemis, Israël et la Palestine : Yasser Arafat et Yitzhak Rabin signaient le document le 28 septembre ; espoir de paix brisé le 4 novembre, lorsque Rabin sera assassiné par un jeune extrémiste israélien. Par ailleurs, la nébuleuse terroriste islamiste Al Qaida fait ses tristes débuts sous l’égide d’un certain Ousama Ben Laden : le 13 novembre, une base américaine située à Riyad en Arabie Saoudite est touchée par un attentat suicide, faisant 5 morts. L’opinion publique américaine, elle, est surtout marquée cette année-là par un autre drame, le 19 avril ; un milicien d’extrême droite commet un attentat à Oklahoma City contre l’immeuble fédéral Alfred P. Murrah, faisant 168 morts ; ce sera, pour quelques années, l’attentat le plus meurtrier commis sur le territoire américain. L’actualité américaine s’intéresse à d’autres sujets controversés : les américains suivront (ou subiront) le dénouement du procès rocambolesque d’O.J. Simpson ; arrêté pour avoir tué sa femme et l’amant de celle-ci, l’ancien joueur de football américain et acteur sera acquitté à la surprise générale le 3 octobre. Le 16 octobre, la « Million Man March », manifestation organisée par le mouvement afro-américain pour attirer le regard des partis politiques sur la situation économique des Noirs américains, offre surtout une publicité pour le leader de Nation of Islam, Louis Farrakhan, dont les propos divisent l’opinion.  

En France, l’actualité politique de 1995 est dominée par le changement de présidence. François Mitterrand, épuisé par la maladie, s’en va ; son successeur sera Jacques Chirac, devançant aux élections présidentielles Lionel Jospin et « son ami de trente ans » Edouard Balladur. Le Premier Ministre RPR se voyait trop tôt en haut de l’affiche… (subitement, je me mets à penser aux meilleurs moments des Guignols de l’Info…). Le nouveau président nomme Alain Juppé Premier Ministre ; l’état de grâce prendra vite fin, cependant. La reprise des essais nucléaires à Mururoa et le plan de réforme de la Sécurité Sociale provoquant une grève en novembre-décembre vont y contribuer. L’Hexagone vit aussi des heures inquiétantes, une vague d’attentats survenant en été et automne. Le Groupe Islamique Armé, basé en Algérie, est officiellement désigné comme responsable de l’assassinat de l’Imam Sarhaoui le 11 juillet, et de l’attentat du RER B à la station Saint-Michel à Paris le 25 juillet, faisant 8 morts et 117 blessés. Un autre attentat survient le 17 août, Place de l’Etoile, faisant 16 blessés. D’autres attentats ratent ou sont déjoués : une ligne de TGV près de Lyon le 26 août, Boulevard Richard Lenoir le 3 septembre, place Charles Vallin le lendemain, une école juive de Villeurbanne le 7 septembre… Le suspect numéro 1 de l’enquête, Khaled Kelkal, sera finalement abattu par la police le 29 septembre. Mais la menace demeure : un autre attentat raté Place d’Italie le 6 octobre, et le 17 octobre, de nouveau au RER Saint-Michel, une trentaine de blessés. Sans aucun rapport, un autre crime, particulièrement macabre, marquera les esprits à la fin de l’année : le « suicide collectif » (et assassinat probable) de 16 membres de la secte du Temple Solaire le 16 décembre.

L’actualité internationale retiendra, en cette année 1995, d’autres sombres évènements. La guerre civile en ex-Yougoslavie, qui touche peu à peu à sa fin, avec son lot de tragédies : les troupes serbes commettent un massacre contre la population musulmane de Srebenica, en Bosnie-Herégovine, le 11 juillet (plus de 8000 morts). A la fin de l’année, le tribunal pénal international inculpe Radovan Karadzic et Hratko Mladic pour génocide et crime contre l’humanité. La Russie de Boris Ieltsine, avec une armée financièrement exsangue, se lance dans la première guerre de Tchétchénie, le 15 avril, faisant suite à la chute du palais présidentiel de Grozny le 15 janvier. Au Japon, on sera surtout marqué par le tremblement de terre de Kobé, qui fera le 17 janvier 6433 victimes et 43700 blessés ; le 20 mars, le métro de Tokyo est la cible d’un attentat au gaz sarin commis par les membres de la secte criminelle Aum, faisant 12 morts et des milliers de blessés. Autres évènements, encore : l’inquiétante montée en puissance du mouvement Taliban en Afghanistan ; les premières inculpations pour crimes contre l’humanité par le Tribunal pour le Rwanda (TPR) en Tanzanie ; la libération d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, assignée à résidence par les militaires birmans.

Hors de ces graves nouvelles, 1995 marquera aussi d’autres évènements importants. Du côté des sciences, par exemple, où le système GPS est annoncé comme opérationnel. Les astronomes, eux, sont heureux de découvrir la première planète extrasolaire, le 6 octobre : 51 Pegasi b. 1995, c’est aussi une année sportive toujours bien remplie. La troisième édition de la Coupe du Monde de Rugby est remportée par le pays organisateur, l’Afrique du Sud de François Pienaar, qui bat la Nouvelle-Zélande de Jonah Lomu. Une grande victoire symbolique pour le président d’un pays réunifié dans la douleur : Nelson Mandela. L’Angleterre, avec les frères Underwood, remporte le Tournoi des Cinq Nations avec un grand chelem en prime. En cyclisme, l’espagnol Miguel Indurain remporte son cinquième et ultime Maillot Jaune, au terme d’une édition endeuillée par l’accident mortel du cycliste italien Fabio Casartelli. Les français saluent la victoire de leurs handballeurs, champions du monde, avec Jackson Richardson. Steffi Graf et Pete Sampras sont les numéros 1 mondiaux en tennis. Michael Schumacher remporte son second titre de champion du monde de Formule 1 chez Benetton. Côté football, l’Ajax Amsterdam remporte la Ligue des Champions devant le Milan AC. Du côté de l’équipe de France, on tourne une page : « Patator » Papin et « Picasso » Cantona s’en vont (merci encore, les Guignols !), livrant leur dernier match en sélection. Cantona, superstar à Manchester United, fait aussi parler de lui en écopant de six mois de suspension, après s’être défoulé sur un supporter qui l’insultait. Le football va aussi changer, cette année-là, après la validation de l’arrêt Bosman du 15 décembre ; en vertus des lois européennes de libre circulation, chaque club pourra désormais recruter autant de joueurs étrangers du continent, sans limitation. Cela va transformer notamment la politique de recrutement des grands clubs, et une hausse phénoménale du prix des transferts.

1995, ce fut aussi l’émergence à la télévision de séries, en provenance des USA, entraînant de véritables cultes. Trois titres retiennent l’attention : la seconde saison de X-Files (ou Aux Frontières du Réel), qui suit les agents du FBI Mulder et Scully enquêter sur les phénomènes paranormaux, crée un véritable phénomène culturel international. Urgences, produite par Steven Spielberg et Michael Crichton, fait un carton. Les drames et les joies des médecins urgentistes du Cook County Hospital de Chicago (parmi lesquels un certain George Clooney) sont unanimement appréciés. Et il y a aussi la sitcom emblématique de cette époque : Friends, et ses six joyeux new yorkais dont les galères amoureuses et professionnelles font bien rire le public, qui vient juste de finir sa première saison.

L’année marquera aussi le décès de quelques personnalités notables : la romancière Patricia Highsmith, l’explorateur et scientifique Paul Emile Victor, le professeur Henri Laborit, les philosophes Emil Cioran et Gilles Deleuze, ou encore le père de Corto Maltese, Hugo Pratt…

1995, dans le petit monde du Cinéma, marque la commémoration du centenaire de la naissance officielle du 7ème Art, avec ce qu’il faut, pour la circonstance, de cérémonies un brin compassées, et d’initiatives intéressantes, comme cette série de documentaires consacrées au cinéma de chaque pays, réalisées pour le BFI par des cinéastes d’envergure. Les films sont de qualité inégale, même signés de Stephen Frears, George Miller ou Jean-Luc Godard, le plus emblématique étant Un Voyage avec Martin Scorsese à travers le Cinéma Américain, le réalisateur de Taxi Driver offrant un sacré cadeau aux cinéphiles du monde entier. Quelques étoiles s’éteignent, cette année-là : Ginger Rogers, Lana Turner, Ida Lupino, Dean Martin… Du côté des grandes cérémonies annuelles, le film d’Emir Kusturica, Underground, chronique tragicomique de l’ex-Yougoslavie, remporte la Palme d’Or à Cannes, une récompense symbolique alors que ce pays est déchiré par la guerre civile. Au Danemark, ça bouge, avec la fondation du mouvement Dogme 95 par les cinéastes Lars Von Trier et Thomas Vinterberg, qui va renouveler pour un temps le cinéma scandinave. Autres grands moments de l’année cinéma 1995 dans le monde : du côté des antipodes, quelques trublions talentueux marquent des points. Le néo-zélandais Peter Jackson fait le tour triomphal des festivals avec son Créatures Célestes (avec la toute jeune Kate Winslet) sorti l’année précédente, et réalise un beau canular à la télévision locale avec son faux documentaire Forgotten Silver consacré à la vie d’un cinéaste inconnu ayant tout créé avant tout le monde ; et son voisin d’Australie, George Miller, le père de Mad Max, produit (et réalise officieusement) l’attendrissant Babe, les aventures du petit cochon au grand cœur qui est le succès surprise de l’été aux USA. Le Japon se réveille, du côté du cinéma d’animation, et on découvre en France, avec trois ans de retard, le superbe Porco Rosso d’Hayao Miyazaki. Côté anglais, on retrouve Wallace & Gromit dans leur troisième aventure en court-métrage, Rasé de près, où il sauvent un gentil petit mouton, Shaun, des griffes d’un affreux chien cyborg. Le studio d’animation Aardman s’impose ainsi comme une valeur sûre. 1995, c’est le grand retour de l’agent 007 après une absence de six ans ; James Bond prend les traits du suave Pierce Brosnan dans Goldeneye. Chez les Italiens, le cinéma local a été sinistré par l’étouffoir Berlusconi ; c’est une forme de miracle si un film comme Le Facteur, coproduit avec l’Angleterre et la France, remporte un vif succès, aidé par la prestation bouleversante de l’acteur Massimo Troisi, qui décèdera peu après le tournage de ce film avec Philippe Noiret. En France, l’actualité cinéma est devenue désormais bien ronronnante. Les rescapés de la Nouvelle Vague (qui saluent la mémoire de Louis Malle, décédé) sont toujours là, avec des fortunes diverses : les deux Claude, Chabrol et Sautet, s’en sortent le mieux (La Cérémonie avec Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire, Nelly et Monsieur Arnaud avec Emmanuelle Béart et Michel Serrault), d’autres comme Bertrand Tavernier ou Jean-Paul Rappeneau (L’Appât et Le Hussard sur le Toit) marquent le pas. Le succès de la fin d’année est évidemment une comédie, Les Trois Frères, avec le trio des Inconnus à la poursuite de leurs chères « patates » en héritage. Très attendu, le nouveau film de Jeunet et Caro, La Cité des Enfants Perdus, mélange plutôt indigeste de réalisme poétique et de science-fiction steampunk, divise. Film culte ou pensum dépressif ? En tout cas, tout le monde salue l’émergence d’un jeune réalisateur bourré de talent et d’idées : avec son second long-métrage, La Haine, Mathieu Kassovitz donne un grand coup de pied dans la fourmilière. Cette virée de trois copains d’une banlieue ghettoïsée, dont l’un veut se venger de la police, appuie là où ça fait mal sur les bonnes consciences, avec humour et énergie. Le film provoque son lot de débats et de polémiques sur les banlieues, où tout le monde se reconnaît en Vinz, Hub et Saïd. Et c’est la révélation d’un acteur de premier plan, Vincent Cassel.

Outre-Atlantique, les règles du jeu sont les mêmes. Sorties estivales et de fin d’année sont dominées par les productions des major companies, et entre ces deux grandes vagues, les productions (plus ou moins) indépendantes offrent quelques très bonnes surprises. Comme Little Odessa, œuvre d’un certain James Gray, suivant les retrouvailles houleuses d’un tueur (Tim Roth) avec sa famille d’immigrants ukrainiens ; Crossing Guard, de Sean Penn qui offre un rôle magnifique à Jack Nicholson en père brisé par la mort de sa fille ; Penn, acteur, est à l’affiche du bouleversant Dead Man Walking (La Dernière Marche) où son confrère Tim Robbins l’associe à Susan Sarandon pour un réquisitoire anti-peine de mort sans concession ; il y a aussi Leaving Las Vegas de l’anglais Mike Figgis, qui suit la dérive suicidaire d’un écrivain alcoolique joué par Nicolas Cage ; et le thriller culte Usual Suspects, second film de Bryan Singer, où une bande de braqueurs (parmi lesquels Kevin Spacey et Benicio Del Toro) se découvre manipulée par un certain Kaiser Sozë (Keyser Sözay ? Kayser Sooseeëy ? Je ne sais plus…) qui pourrait être l’un d’eux…  

Le gagnant de l’année 1995, sur les grands écrans hollywoodiens, c’est très certainement Tom Hanks : il vient de remporter son second Oscar du Meilleur Acteur d’affilée, pour Forrest Gump, qui décroche d’ailleurs les principales statuettes dorées ; Hanks, au sommet de sa popularité, enchaîne en étant la tête d’affiche d’un des grands succès de l’été : l’aventure spatiale Apollo 13 filmée par Ron Howard, reconstitution minutieuse de la dramatique mission. Et de plus, Hanks prête sa voix au shérif Woody, héros du tout premier long-métrage du studio Pixar : Toy Story ! Une date dans le cinéma d’animation qui va voir peu à peu les images de synthèse prendre le dessus sur l’animation traditionnelle. Si c’est une heureuse année pour Tom Hanks, en revanche, pour d’autres, c’est la soupe à la grimace. Kevin Costner, surtout, dont le prestige décline à cause du tournage de Waterworld, dont le budget pharaonique (172 millions de dollars) et les incidents de tournage font plus parler que le film lui-même. A peine plus heureux, Sylvester Stallone fait un bide avec son Judge Dredd charcuté au montage. L’ère des « musclors » prend fin. Pour deux réalisateurs connus pour leur sens de la provocation, l’époque « politiquement correcte » est fatale : William Friedkin et Paul Verhoeven se font étriller par la critique pour Jade et Showgirls, écrits tous deux par Joe Eszterhas. Montrer les dessous corrompus de la politique, de la justice et du show-business n’était pas du goût du public. Friedkin tournera le dos à Hollywood, Verhoeven n’a pas encore brûlé ses dernières cartouches. A peine plus heureux : Strange Days, thriller futuriste détonant de Kathryn Bigelow, un film écrit par James Cameron avec Ralph Fiennes, est un échec public, mais gagnera une valeur « culte ». Oliver Stone, avec Nixon, livre un nouveau pavé qui divise, malgré l’interprétation d’Anthony Hopkins dans le rôle du président paranoïaque. L’année 1995 sera celle des valeurs sûres : Gene Hackman, en commandant de sous-marin dans Crimson Tide (USS Alabama) face à Denzel Washington (Hackman sera aussi un méchant mémorable dans le western de Sam Raimi, The Quick and the Dead, face à Sharon Stone, Russell Crowe et Leonardo DiCaprio, et très drôle face à John Travolta dans Get Shorty) ; Sean Connery, magnifique Roi Arthur vieillissant face à Richard Gere dans First Knight (Lancelot) ; Robert De Niro, dans ses derniers bons films, retrouve Martin Scorsese pour la dernière fois avec Casino (aux côtés de Sharon Stone et de l’éternel irascible Joe Pesci), et surtout affronte son grand rival Al Pacino dans le magistral polar de Michael Mann, Heat ; Bruce Willis revient en forme, d’abord dans Die Hard III (Une Journée en Enfer) de John McTiernan, faisant équipe avec Samuel L. Jackson pour résoudre les énigmes mortelles du grand méchant Jeremy Irons, ceci avant d’enchaîner avec un beau contre-emploi dans Twelve Monkeys (L’Armée des Douze Singes), de Terry Gilliam, où l’on remarque aussi Brad Pitt ; Nicole Kidman est enfin prise au sérieux en Miss Météo manipulant Joaquin Phoenix dans le très grinçant To Die For (Prête à tout) de Gus Van Sant ; enfin, les acteurs-réalisateurs ont la côte, dans des registres différents : Mel Gibson mène la révolte dans l’Ecosse médiévale de Braveheart, une épopée pleine de drames, de grands espaces, de trahisons et de batailles furieuses (les plus violentes jamais vues alors). Clint Eastwood, lui, fait pleurer la planète entière devant sa brève romance avec Meryl Streep dans le très beau The Bridges of Madison County (Sur la route de Madison). Le paysage cinématographique américain est cependant bousculé par l’arrivée sur les écrans, le 22 septembre 1995, d’un film policier à la noirceur absolue. Un jeune cinéaste prometteur s’offre une belle revanche sur le système hollywoodien qui l’avait maltraité…

 

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L’inspecteur William Somerset (Morgan Freeman), de la brigade des homicides, est dans sa dernière semaine de travail avant la retraite. Cet officier méticuleux et solitaire se voit temporairement associé à son successeur, l’inspecteur David Mills (Brad Pitt). Mills est tout son contraire : impulsif, prêt à en découdre et désireux de se faire un nom, le jeune enquêteur se vante de cinq années d’expérience en province et vient juste de s’installer en ville, avec son épouse Tracy (Gwyneth Paltrow).

Dans cette période de transition, la collaboration temporaire entre Somerset et Mills démarre de manière macabre : les voilà obligés d’enquêter sur un crime aussi bizarre que morbide. Un homme obèse a été séquestré chez lui, et forcé de s’empiffrer pendant des jours sous la menace d’un revolver, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le lendemain, Mills se retrouve sur une autre scène de crime : un avocat célèbre a été retrouvé mort dans son bureau, poussé à s’entailler et s’arracher une livre de chair. Sur le mur, le mot « Avarice » a été écrit. De quoi mettre la puce à l’oreille de Somerset, qui revient sur le lieu du meurtre de l’homme obèse et trouve, caché derrière le frigo, le mot « Gourmandise » écrit dans la graisse. Les deux meurtres sont liés, l’œuvre probable d’un tueur en série obnubilé par la religion, et les Sept Péchés Capitaux. Les empreintes digitales mènent Mills et Somerset à un certain Victor, trafiquant de drogue et pédophile. Mais l’auteur présumé des meurtres n’est plus qu’un cadavre vivant ligoté à son lit, avec le mot « Paresse » écrit dans sa chambre, et amputé d’une main… Le vrai tueur, surnommé « John Doe » (Kevin Spacey), planifiait ses crimes depuis des mois. Traqué par la police, l’insaisissable Doe va continuer à sa macabre série. Et Somerset doute de plus en plus…

 

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Ci-dessus : l’image emblématique de Seven, les fameuses lampes-torches brandies par Somerset (Morgan Freeman) et Mills (Brad Pitt) dans l’antre du premier meurtre.

 

Entre 1992 et 1994, David Fincher a dû broyer du noir. Le jeune réalisateur alors tout juste trentenaire est passé en l’espace d’une année du statut de potentiel nouveau Wonder Boy à celui de victime en règle du système hollywoodien, à l’issue du tournage cauchemardesque d’Alien 3. Son parcours semblait pourtant tout tracé ; cet autodidacte qui, à l’instar d’un Spielberg ou d’un Tim Burton, avait commencé à faire ses premiers films dès l’enfance avec la caméra Super 8 familiale, avait commencé sa vie professionnelle sur le film d’animation Twice Upon a Time produit par George Lucas ; ceci avant de passer chez ILM, le prestigieux studio d’effets visuels de Lucas, sur Le Retour du Jedi et Indiana Jones et le Temple Maudit, comme caméraman et photographe des mattes (peintures sur verre). Après cela, Fincher devint réalisateur de publicités et de clips vidéo (pas moins de quatre pour Madonna) lui permettant de développer son sens visuel unique et de trouver son style, notamment sous l’égide de la compagnie Propaganda Films, véritable vivier de futurs talents qui lança aussi les carrières de Spike Jonze, Michel Gondry, Alex Proyas, Gore Verbinski ou Michael Bay (personne n’est parfait !). Le jeune homme croyait avoir décroché la timbale en obtenant le tournage d’Alien 3. Un cadeau empoisonné pour cet admirateur du travail de Ridley Scott : les cadres exécutifs du studio Fox, loin de le soutenir, ne virent en lui qu’un simple employé chargé d’accomplir leur quatre volontés. Le jeune homme voulait faire une suite originale, amenant un traitement révolutionnaire, épique et cauchemardesque ; les costumes-cravates du studio lui prièrent de laisser ses grandes idées au vestiaire, l’obligèrent à entamer le tournage sans scénario définitif, et à censurer ses idées ; pire, ils l’empêchèrent d’avoir accès au précieux final cut garantissant sa vision au montage. Fincher but le calice jusqu’à la lie ; le film fut mal accueilli aux USA, et les gens du studio se défaussèrent de leurs responsabilités sur le réalisateur débutant. Attitude aussi stupide qu’injuste, qui plongea Fincher dans une sérieuse déprime, et le sentiment que sa carrière de cinéaste était mort-née, hors de son contrôle. Retour à la case publicitaire et clips vidéo (pour les Rolling Stones) durant deux ans… Sur son bureau, les scénarii de films s’accumulaient jusqu’à ce qu’il posa ses yeux sur l’œuvre d’un certain Andrew Kevin Walker, intitulée Seven.

 

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Ci-dessus : la Victime de la Paresse…

 

Le résumé n’avait pourtant pas l’air prometteur : deux policiers que tout oppose traquent un tueur en série. Lu de cette façon, cela ressemblait à un script opportuniste mixant les succès du moment : L’Arme Fatale rencontrant Le Silence des Agneaux. Fincher, quelques heures de lecture plus tard, changera d’avis. Il se retrouva dans le ton du récit, bien plus proche de la noirceur absolue des grands thrillers des années 1970, ceux de William Friedkin ou Alan J. Pakula, que des formules prémâchées par les studios. Sans doute aussi ses frustrations ont-elles rejoint celles du scénariste Andrew Kevin Walker ; trentenaire comme lui, Walker espérait faire carrière comme producteur de cinéma, mais devait se contenter de faire de la vente au détail chez Tower Records. Il écrivait à ses heures perdues des scénarii, avec une nette prédilection pour les thrillers et le fantastique. Et comme tant de scénaristes débutants, il devait manger son pain noir, se voyant refuser ses scripts par des producteurs potentiels. La version finalisée de Seven fut écrite vers 1991. Walker pourra remercier sa bonne étoile, et un certain David Koepp, un confrère en train de percer (il n’avait pas encore écrit La Mort vous va si bien de Robert Zemeckis, Jurassic Park de Steven Spielberg et L’Impasse de Brian DePalma) ; impressionné par le scénario, Koepp va démarcher le studio New Line, firme indépendante en train de devenir une nouvelle major grâce notamment aux films d’horreur de la saga Nightmare on Elm Street (Freddy Krueger, donc !). En attendant que le jeu des réseaux professionnels se mette en marche, Walker signera d’autres scripts, guère marquants (Brainscan, un sous-Freddy, en 1994, et le médiocre film fantastique Souvenirs de l’Au-delà sorti quelques mois avant Seven). Pas vraiment de quoi crâner avant que Seven ne sorte et décroche la timbale. Walker deviendra un scénariste (et script doctor) de la top list, avec des fortunes diverses : il remaniera le script du film suivant de Fincher, The Game (et fera aussi un caméo amical pour lui dans Panic Room), et signera notamment les scénarii de 8MM de Joel Schumacher, Sleepy Hollow de Tim Burton ou encore Wolfman de Joe Johnston. Sans voir ses idées respectées, à l’exception des films de Fincher. Bienvenue dans le Hollywood moderne… Quoi qu’il en soit, Fincher et Walker se sont rencontrés à un moment opportun, trouvant dans Seven un exutoire à leurs frustrations personnelles, et la somme de leurs angoisses, qu’ils ont su transmettre au public via un récit simple en apparence, mais d’une perversité absolue. Loin d’être révulsé, le public a suivi en masse, faisant du film un des succès-surprise de cette année 1995.

 

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Ci-dessus : un petit air des Hommes du Président… Mills et Somerset recoupent leurs enquêtes respectives.

 

Fincher, échaudé par l’expérience Alien 3, aura carte blanche pour réaliser son second long-métrage. Heureusement pour lui, les patrons de New Line n’étaient pas ceux de la Fox. Doté d’un budget fort raisonnable (33 millions de dollars, une somme « classe moyenne » alors que les budgets de l’époque oscillaient entre 50 et 70 millions, Waterworld étant alors une exception…), Seven a aussi pu se reposer sur un casting adéquat : un mélange de valeurs sûres, de visages familiers et de stars en ascension. Fincher a eu le nez creux : quatre personnages principaux, qui croisent une foule de figures secondaires incarnées par des comédiens confirmés (parmi lesquels Richard Roundtree, le Shaft original, en procureur fédéral, ou R. Lee Ermey, le sergent instructeur de Full Metal Jacket, en supérieur des deux policiers). Honneur aux dames, avec la toute jeune Gwyneth Paltrow, 23 ans à l’époque, qui obtenait là son tout premier rôle important après des débuts dans des rôles secondaires (Hook, Malice, Mrs. Parker et le Cercle Vicieux, Jefferson à Paris), dans la peau de Tracy, l’épouse malheureuse de Mills. Bien que relativement peu présente dans le film, Gwyneth Paltrow s’imposait dans une jolie performance douce-amère, sa beauté diaphane et sa tristesse apportant un peu de lumière dans ce monde de ténèbres. Ceci avant de croiser le tueur, joué par un certain Kevin Spacey ; jusqu’ici surtout connu au théâtre et à la télévision américains, l’acteur s’imposait doucement au cinéma (notamment face à Al Pacino et Jack Lemmon dans Glengarry) ; coïncidence ou non, il tiendra en l’espace de quelques mois trois rôles d’affreux dans des registres variés : producteur tyrannique dans Swimming with Sharks, malfrat boiteux apparemment inoffensif dans Usual Suspects, et donc ici tueur en série dont la banalité apparente cache bien le jeu. Il « explosa » sur l’écran, devenant l’un des meilleurs comédiens américains, excellant toujours dans la création de personnages à double visage (la série House of Cards produite par Fincher en témoigne. John Doe président des USA !). L’attraction majeure de Seven restant cependant les deux policiers, et la réussite du film repose sur l’alchimie des caractères opposés de Somerset et Mills. La pioche était parfaite, avec Morgan Freeman et Brad Pitt. Le premier n’était déjà plus un inconnu, à 58 ans, après de longues années à la télévision ; c’est cependant après avoir passé le cap de la cinquantaine que le comédien est devenu une figure incontournable du grand cinéma américain ; en l’espace de cinq années, ses rôles dans Miss Daisy et son chauffeur, Glory, Impitoyable ou Les Evadés en avaient fait une « gueule » et une voix pleine de sagesse résignée. Seven confirmera son statut auprès d’un public qui l’identifiera à l’inspecteur Somerset. Brad Pitt n’était déjà plus un inconnu quand il tourna le film ; révélé par son rôle d’autostoppeur braqueur qui fit craquer les spectatrices de Thelma & Louise de Ridley Scott, Pitt enchaîna les rôles, confirmant qu’il était de l’étoffe des stars. Et qu’il n’hésitait pas à aller casser, à l’occasion, son image de « beau gosse » alter ego d’un Robert Redford (Et au milieu coule une rivière), en allant à contre-courant des rôles trop prévisibles : il incarna aussi un tueur en série dans Kalifornia… Pitt aime bien aller à l’encontre des idées reçues à son sujet, incarnant ici un jeune policier trop immature pour son bien. L’acteur confirmera  son talent et son goût pour les personnages instables, en incarnant ensuite un malade mental mémorable dans L’Armée des Douze Singes.

 

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Ci-dessus : le dialogue sur l’apathie, entamé par Somerset et Mills.

 

Tout ceci étant établi, reste encore à se pencher sur le film : un œil mal exercé pourrait voir dans le film de Fincher un de ces films mélangeant deux formules faciles, entre le buddy movie désinvolte et le thriller recyclant la fascination du public pour les tueurs en série. Un cinéaste moins exigeant que Fincher en aurait fait le film de la semaine, vite vu, vite digéré. Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit ; paradoxalement, Seven est une leçon magistrale de pur cinéma, et une expérience sacrément inconfortable pour le spectateur. Ce n’est pas une banale enquête policière, mais une plongée sans rémission dans les abysses de l’âme humaine. Pour paraphraser Dante, cité intentionnellement dans le récit : « Vous qui entrez en ce film, abandonnez tout espoir« … Sous l’influence de ses maîtres à filmer du cinéma des seventies, qui n’hésitaient pas à mettre à mal le spectateur, Fincher va lentement mais sûrement imprimer la psyché du public de ses idées noires. William Friedkin, l’homme de L’Exorciste, croit absolument à l’existence du Mal prêt à égarer l’espèce humaine ; Fincher lui emboîte le pas. Dans Seven, le Mal rôde donc, présent dès les premières minutes du film. Comment expliquer autrement, derrière toutes les raisons sociales, psychologiques, etc. que l’espèce humaine inflige autant de souffrances à ses congénères ? Si l’on finit par admettre l’existence du Mal, alors il faut aussi admettre celle du Bien, présent lui aussi dans notre monde ; il est bien plus fragile, discret et moins spectaculaire. Seven, sous l’égide de Fincher, va prendre un aspect plus métaphysique, se démarquant par le style et le discours du Silence des Agneaux auquel on l’a trop souvent comparé. Fincher était certes conscient de la référence, mais, de son propre aveu, son film n’était pas une étude documentaire des tueurs en série ; il le comparait davantage aux Dents de la Mer, John Doe étant l’équivalent humain du monstrueux requin/dragon de Spielberg, un symbole de toutes les peurs enfouies du spectateur. Seven baigne dans une atmosphère de pur Fantastique, donnant à son tueur l’allure d’un spectre insaisissable, d’une présence prédatrice tapie dans l’ombre (Alien n’est pas loin non plus…). Le tueur ne tue pas par impulsion, pour chercher l’équivalent de la jouissance sexuelle comme c’est le cas dans les vraies affaires de meurtres en série, il agit autant par pur calcul intellectuel, pour donner un exemple moral dévoyé à la société, que par fanatisme. Ses crimes sont justifiés, à ses yeux, comme une forme de croisade contre la corruption et la déliquescence d’une société complètement corrompue. Malheureusement, ce genre de raisonnement et de discours n’appartiennent pas à la fiction, comme on peut trop souvent le voir en ce moment. Et le plus dérangeant est que son discours, aussi délirant et arbitraire soit-il, est partagé par Somerset sur certains points…

 

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Ci-dessus : un dîner presque parfait chez les Mills… Tracy (Gwyneth Paltrow) fait de son mieux pour respecter les apparences.

 

Le tueur n’a pas de nom, ni d’identité prononcée. Il s’enlève volontairement les empreintes digitales, coupe ses cheveux à ras, et son apparence respire l’insignifiance. Les policiers lui donnent un pseudonyme, « John Doe » (équivalent américain de notre « Monsieur Tout-le-Monde »), à double sens. Un personnage qui est censé représenter l’opinion publique, le citoyen lambda, le paisible représentant de ce que Nixon nommait quant à lui « la majorité silencieuse ». On voit là le sens de l’ironie et de la provocation de Fincher : ce citoyen ordinaire idéal, auquel Kevin Spacey donne le moins de traits distinctifs, cache en réalité un monstre absolu… Le pseudonyme de John Doe n’est pas choisi par hasard par Walker et Fincher, et a vite fait de titiller les mémoires cinéphiliques. Il renvoie, sous un angle totalement différent, à un classique de l’Âge d’Or hollywoodien : la comédie dramatique de Frank Capra, L’Homme de la Rue, dont le titre en VO est Meet John Doe… Trop souvent taxé de gentillesse et de naïveté, le cinéma de Capra recélait cette pépite douce-amère qui entretient une parenté indirecte avec le film de Fincher. Rappelons que Meet John Doe racontait une manipulation médiatique et politique orchestrée, par accident, par une jeune femme journaliste (Barbara Stanwyck) qui, pour garder son emploi, inventait un certain « John Doe » dont les diatribes contre l’injustice sociale touchaient les lecteurs (rappelons que le film, datant de 1941, frappait une corde sensible pour la population américaine sortant à peine de la Grande Dépression). La supercherie prenait un tour politique quand un ex-sportif vagabond (le grand Gary Cooper) acceptait, contre une bonne somme d’argent, d’incarner le fameux « John Doe »… au risque de devenir l’homme de paille d’un magnat corrompu, et donc de berner la confiance du peuple. Le film manquait même de finir en tragédie, « l’homme ordinaire » joué par Cooper allant même jusqu’à la tentative de suicide. D’une certaine façon, Seven reprend le développement narratif du récit de Capra, en le retournant complètement. La figure jadis sympathique du « John Doe » des années 1930-40 cède ici la place à un personnage terrifiant. La population américaine est, chez Fincher, au pire condamnée, au mieux résignée au pire. Les médias et les hautes instances, critiquées par Capra, participent chez Fincher à la déliquescence générale, ne s’intéressant qu’au tueur que dès lors qu’il tue un richissime avocat (les autres victimes ne sont somme toute que des statistiques). Et le parcours du John Doe version Fincher se conclut par un suicide, prémédité celui-là… Les quelques personnes de bien présentes dans Seven, véritable reflet négatif du film de Capra, n’en sortiront pas indemnes.

 

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Ci-dessus : quand le tueur (Kevin Spacey) décide de faciliter la tâche de nos inspecteurs…

 

Seven tire aussi une de ses principales forces de son visuel. Le film est devenu un vrai cas d’école, la « patte » de Fincher prenant définitivement corps ici. Le look du film est immédiatement reconnaissable, assimilé aux clairs-obscurs angoissants à souhait du chef opérateur Darius Khondji, et à une habile direction artistique qui brouille les repères habituels du spectateurs. Bien que le film ait été tourné à Los Angeles, il est impossible d’identifier la ville californienne. De fait, la Ville de Seven devient une entité à part entière, un labyrinthe tenant du cauchemar éveillé pour le spectateur. Elle semble concentrer toutes les métropoles américaines dans ce qu’elles ont de plus oppressant, devenant par extension le terrain de chasse idéal du tueur. Fincher brouille les repères du spectateur ; les lieux garants de la justice (le commissariat clairement inspiré par les scènes de journal des Hommes du Président), du sens moral (l’appartement de Somerset) ou d’une relative tranquillité conjugale (l’appartement des Mills) semblent presque « déconnectés » du reste de la Ville, envahie par les Ténèbres de la misère humaine. Appartements décrépits, hôtel miteux, boîte de nuit souterraine, ruelles battues par la pluie permanente (évoquant Blade Runner)… l’environnement même est pris de malaise. Le moindre détail y contribue, aidé par une bande-son soignée à l’extrême. On peut entendre les murmures étouffés des voisins de Somerset à travers la cloison de son appartement solitaire, parmi d’autres éléments donnant vie à l’univers du film. La géographie des décors contribue à l’ambiance, Fincher exploitant notamment à merveille le dédale du vieil hôtel, théâtre d’une mémorable poursuite entre les policiers et le tueur, de la porte d’entrée de son appartement à la ruelle où il va tenir en joue Mills. L’impression d’étouffement permanent demeurera même dans le troisième acte, hors des murs de la ville, d’une discussion tendue dans la voiture des policiers jusqu’à la confrontation finale dans le désert, rappelant la présence monstrueuse de la Ville alimentée par les pylônes électriques. La claustrophobie cèdera la place à l’agoraphobie, renforcée par le sentiment d’attente interminable d’un horrible évènement. Dans ce décor digne d’une toile de Chirico, Fincher payera sa dette à Alfred Hitchcock, ce dernier acte en plein désert évoquant une scène célèbre de La Mort aux Trousses (North by Northwest).

 

Seven 04

Ci-dessus : Mills à la poursuite du tueur dans l’hôtel. Le jeune officier risque d’y laisser sa peau…

 

Suivant l’exemple du Maître du Suspense, et de tant de ses successeurs, Fincher va aussi déployer, notamment dans le théâtre des scènes de crime, une mise en scène des signes et symboles témoignant de l’horreur des scènes. Paradoxalement, Seven qui joue finalement très peu sur la violence effective. On ne verra jamais les meurtres commis par John Doe, seulement leur résultat ; et l’enquête de Mills et Somerset est finalement assez peu « proactive ». Une démarche volontaire de la part de Fincher, cherchant à démarquer absolument son film des productions à la Joel Silver / Jerry Bruckheimer ; ses deux officiers piétinent souvent, et ne peuvent que constater les méthodes démentes utilisées par le tueur sur ses victimes. Au cinéaste d’amener le spectateur à reconstituer l’horreur, avec les indices qu’il lui glisse sous les yeux. Une méthode qui a fait ses preuves, chez Hitchcock (le fermier aux yeux crevés des Oiseaux), Spielberg (l’exploration du bateau du pêcheur des Dents de la Mer) ou Ridley Scott (la découverte du pilote fossilisé et de la cale aux œufs, dans Alien) ; et elle n’en est que plus déstabilisante, tout se reconstituant dans l’esprit du spectateur. Bien plus efficace, et terrifiant, que de filmer des flots de sang… L’expérience est éprouvante, dans le cas de certaines scènes. Voir notamment le meurtre « de la Luxure », avec ce pauvre type forcé par Doe à tuer une prostituée, et qui en restera marqué à vie. Ou la scène de « la Paresse », où le déploiement frénétique des forces du SWAT contraste avec la mort apparente de la victime, transformée en mort-vivant par le tueur à coups de tortures répétées… Un jeu de photos, montrée quasi subliminalement, et « offerte » aux policiers, montre la décomposition progressive de la victime. Fincher dresse méthodiquement un jeu de piste, obligeant le spectateur, mis au même niveau que les policiers, à reconsidérer certains détails apparemment secondaires, comme le tableau abstrait posé à l’envers dans la scène de crime de l’Avarice. Ou la chemise de John Doe, couverte de sang, lors de son arrestation volontaire… Fincher, par la suite de sa carrière, continuera à jouer avec le spectateur de cette façon, de The Game à Gone Girl.

 

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Ci-dessus : conversation avec un tueur en série peu ordinaire, et prêt à « faire un exemple ».

 

Mais ces jeux de pistes et de signaux ne serviraient à rien si Seven ne malmenait pas le spectateur à un autre niveau. Fincher se sert du récit policier pour mener à d’autres interrogations. La scène de pré-générique donne le ton. Somerset constate un double homicide, des parents s’étant entretués ; à ses collègues blasés, le vieux flic pose une question a priori banale : « Est-ce que leur gosse a tout vu ?« . De quoi irriter les autres policiers, devenus cyniques depuis longtemps. Pourtant, la question de Somerset a plus d’importance qu’il n’y semble. L’enfance semble a priori exclue du film, et pourtant elle va revenir comme un leitmotiv obsédant, liant Somerset au couple Mills. Magnifiquement interprété par Morgan Freeman, Somerset, vieil homme sans attaches, cache un triste secret. La relation qui se pose entre lui et les Mills est particulièrement réussie, crédible, Fincher se refusant toute facilité scénaristique ; les deux policiers ne se donnent pas de grandes claques dans le dos, et semblent incapables d’accorder leurs violons sur le terrain. Tracy, la jeune épouse jouée par Gwyneth Paltrow, tentera, un peu maladroitement, d’arrondir les angles entre eux. Et voilà bientôt Somerset obligé d’être le mentor du jeune couple fraîchement installé en ville. Cela aboutira à une scène déstabilisante entre Tracy et lui, ou leur mal-être apparaît. On devine que la jeune femme a suivi son chéri depuis le lycée, en sacrifiant sans doute pas mal de ses propres rêves pour tenter d’être la femme au foyer compatissante idéale. Un rôle qu’elle avoue détester, compliqué à tenir avec l’arrivée imminente d’un enfant à naître. De quoi mettre encore plus mal à l’aise Somerset, la seule personne que Tracy connaisse en ville. Il traîne un divorce douloureux, causé par un avortement dont il est responsable. L’intransigeance morale de Somerset, qui jusqu’ici faisait sa force, cachait donc une faille. Son quotidien est une vallée de larmes permanente : meurtres, agressions, viols… Comment trouver la force d’élever un enfant, de lui donner confiance et foi en l’avenir, dans un monde pareil ? Somerset a pesé le pour et le contre, et ne s’est pas senti de taille à mener deux combats sur deux fronts différents. Il a donc convaincu sa femme d’avorter, et si la froide raison était sans doute de son côté, il s’en est mordu les doigts pour le reste de sa vie.  Voilà qui le pousse sans doute à veiller un peu plus que de raison sur les Mills, même si sa relation avec David est plus conflictuelle. La fameuse discussion sur l’apathie leur permet de confronter leurs points de vue. Mills, plus jeune, est l’exemple type du jeune américain venu du Midwest, qui garde encore un regard enfantin sur le monde qu’il divise en Bien et en Mal sans fouiller plus loin (voilà qui explique ses théories simplistes sur le tueur). Somerset explique sa notion du Mal par le biais d’une phrase qui prend un double sens tragique, quand on la rapproche de son parcours et des derniers crimes de John Doe : « c’est plus facile de faire du mal à un enfant que d’essayer de l’élever…« . Somerset n’approuve évidemment pas un tel comportement, il ne fait que constater les faits dans son travail. Et il en a tiré une morale personnelle : la société américaine ne peut que se tourner vers l’apathie, le manque de réaction apparent, que comme seul moyen de défense psychologique contre une série infinie de crimes quotidiens (c’est le discours que tient le gérant du night-club / maison de passe, dégoûté par son travail mais résigné). Les policiers colmatent les brèches et se contentent de temps en temps de victoires symboliques, sans changer la nature humaine, trop souvent capable du pire… A la plus grande colère de Doe, ce tueur ordinaire qui justifiera ses atrocités comme une croisade morale nécessaire. Malheureusement, Tracy en fera les frais, avec l’enfant qu’elle porte. L’affrontement des points de vue de Somerset, Mills et Doe arrivera à son point culminant dans un acte final sans pitié.

 

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Ci-dessus : John Doe, meurtrier et homme ordinaire…

 

De l’Envie et de la Colère… Le troisième acte de Seven achève de prendre le spectateur à contrepied de toutes ses attentes en matière de thriller. Le script de Walker prit littéralement Fincher au dépourvu, à sa première lecture, en cassant un des clichés les plus attendus du genre policier. On n’avait jamais vu jusqu’alors le méchant, en position de force, se rendre volontairement à la police – et encore moins que le récit se poursuive malgré tout… La scène de reddition de John Doe constitue un sacré choc pour le spectateur, qui suivait Mills et Somerset en pleine discussion matinale. Une discussion de pure routine, où le cinéaste pousse la ruse jusqu’à faire entrer Doe, rendu flou par la mise au point, dans le dos des deux policiers. L’homme a beau les apostropher, nul ne lui prête attention (malgré les tâches de sang dignes d’une toile de Jackson Pollock, qui tapissent sa chemise blanche…) jusqu’à ce qu’il hurle « DETECTIIIIVE !! » dans le hall du commissariat. Le calme absolu de cet homme apparemment sans importance contraste avec la réaction violente des policiers le plaquant au sol. Et voilà un cliché renversé, le film devant durer encore vingt bonnes minutes… Ironiquement, en mettant à mal des décennies de récits policiers, cette scène de Seven a généré malgré elle un grand nombre d’hommages et de copies faisant de ce type de scène un moment prévisible. On peut en déceler des traces dans des blockbusters très récents : le coup du « criminel se faisant arrêter pour mieux manipuler les forces de l’ordre et de la justice » est désormais un classique. Voir notamment The Dark Knight de Christopher Nolan, Skyfall de Sam Mendes, et même Avengers… Ce passage de Seven est néanmoins entré dans les mémoires, aidé en cela par la prestation extraordinaire de Kevin Spacey. Le comédien, auréolé du succès de sa prestation dans Usual Suspects, ajoute ici un autre bel affreux personnage à sa filmographie. Le jeu délibérément très détaché du comédien aide à renforcer le mystère de John Doe. Un long voyage en voiture, Doe menant les deux policiers sur les lieux de son crime final, sera l’occasion pour le tueur de révéler ses motivations. Il planifie et justifie ses meurtres comme une guerre morale contre le Mal ordinaire. Il y a de la méthode, et une certaine logique, dans sa démence : on devine qu’il a été, pendant longtemps, un citoyen ordinaire, transparent (le fait qu’il ne soit pas identifié par les policiers va dans ce sens), ruminant ses colères contre le triste spectacle des bassesses humaines jusqu’à ce qu’un jour, la goutte d’eau fasse déborder le vase. Sans doute aussi une éducation religieuse confinant au fanatisme (voir la croix au-dessus de son lit, découverte dans son appartement) l’a-t-elle convaincu de passer à l’action. Le psychopathe donne ainsi une légitimité à ses crimes, à la façon du Travis Bickle de Taxi Driver sombrant dans son délire de justicier. « Nous voyons un péché chaque jour, et nous les tolérons ! », fulmine-t-il dans la voiture. Peu lui importe les souffrances causées aux victimes « collatérales » (le client de la prostituée, la veuve de l’avocat), ou qu’il ne fasse aucune différence entre un homme obèse, malade, et un trafiquant pédophile… Le dégoût des autres justifie tout, pour Doe. Somerset et Mills ne peuvent que constater la folie de leur passager, avec des réactions diamétralement opposées. Le vieux policier, s’il partage partiellement le point de vue du tueur, garde un point de vue éthique soulignant le dévoiement de son raisonnement et ses incohérences. Mills, lui, réagit à sa manière habituelle. Le jeune policier impulsif ne voit pas plus loin que le bout de son nez, face à un assassin qui l’avait pourtant « cadré » quelques jours plus tôt en se faisant passer pour un photographe (« J’ai ta photo, mec ! ») ; Mills avait commis une erreur fatale ce jour-là, sous le coup de la colère, en lui donnant son nom et adresse pour le provoquer. On le sait pourtant, depuis Le Silence des Agneaux : donner des informations personnelles à un psychopathe, c’est autoriser celui-ci à détruire votre vie… Mills ne voit rien venir et tente de rabaisser Doe, en réduisant la croisade de celui-ci à une simple envie de publicité (« T’es qu’une tronche sur un T-shirt ! T’es le film de la semaine !« ). Il n’a pas tout à fait tort (Doe tire une certaine vanité de ses actes, et de leur publicité), mais il va tomber de très haut…

 

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Ci-dessus : le fameux générique de début de Seven vous fait entrer dans la tête d’un dément.

  

La fiche technique :

Réalisé par David Fincher ; scénario d’Andrew Kevin Walker ; produit par Phyllis Carlyle, Arnold Kopelson, Stephen Brown, Nana Greenwald, Sanford Panitch et Michele Platt (New Line Cinema / Cecchi Gori Pictures / Juno Pix)

Musique : Howard Shore ; photographie : Darius Khondji ; montage : Richard Francis-Bruce

Direction artistique : Gary Wissner ; décors : Arthur Max ; costumes : Michael Kaplan

Effets spéciaux de maquillages : Rob Bottin ; générique conçu par Kyle Cooper

Distribution : New Line Cinema

Durée : 2 heures 07

Caméras : Aaton 35-III et Panavision Panaflex Gold

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1985 – RETOUR VERS LE FUTUR

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1985, et le monde a considérablement changé…

La Guerre Froide, toujours… Le conflit politique global opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique touche, lentement mais sûrement, à sa fin. Engluée dans le bourbier de la guerre en Afghanistan, l’URSS a un nouveau dirigeant, le Premier Secrétaire Mikhaïl Gorbachev, désigné après le décès de son prédécesseur Konstantin Tchernenko. Gorbachev engage son pays dans un vaste programme de réformes économiques et politiques, et rencontre le Président américain Ronald Reagan, l’ancien acteur de série B réélu pour un second mandat (Doc Brown ne l’a pas vu venir !). Un président républicain sous le règne duquel l’Amérique se croit invincible (surtout dans les milieux financiers et politiques les plus droitiers qui soient), et dont les déclarations et décisions laissent perplexes les observateurs étrangers, pour sa tendance à citer Dirty Harry ou Rambo comme modèle d’action politique. Ceci tout en donnant à un programme d’armement spatial le nom de Star Wars. George Lucas n’apprécie pas du tout, au point de lui faire un procès…

Le monde de 1985 ne se limite pas à ces délires reaganiens cachant des lendemains qui déchanteront. Quelques dates et évènements, en veux-tu en voilà… En France, on parlait par exemple de l’assassinat du général Audran par le groupe terroriste Action Directe (25 janvier), et on suivait les retombées sordides de l’affaire Grégory, avec l’assassinat du principal suspect, Bernard Laroche, tué par le père du petit garçon assassiné quelques mois plus tôt (29 mars). En politique, ce fut une année de crise pour le gouvernement de François Mitterrand, avec le départ de Michel Rocard le 4 avril, le scrutin proportionnel permettant l’entrée du Front National au Parlement. Le gouvernement Mitterrand également malmené par la rocambolesque affaire du Rainbow Warrior, le bateau de Greenpeace saboté par deux agents de la DGSE le 10 juillet à Auckland. L’explosion du navire tue un photographe, et les saboteurs (les « faux époux Turenge ») seront arrêtés par la police néo-zélandaise. Ils seront condamnés à dix ans de prison ; le scandale coûtera leur poste au Ministre Charles Hernu et au patron de la DGSE, l’amiral Lacoste. Les actualités françaises  retiendront aussi, dans le contexte de la guerre civile qui ravage le Liban, les enlèvements de quatre français – Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat et le journaliste Jean-Paul Kauffmann. Le conflit religieux libanais déborde sur l’actualité internationale, comme le prouvera aussi la prise d’otages du paquebot italien Achille Lauro le 7 octobre par des terroristes palestiniens. Un passager américain sera tué, mais les preneurs d’otages pourront s’échapper. La triste actualité retiendra aussi les catastrophes naturelles survenues en Amérique centrale et du sud : un tremblement de terre meurtrier ravage Mexico le 19 septembre (9500 victimes estimées) et le volcan Nevado del Ruiz entre en éruption le 13 novembre. Une coulée de boue engloutit le village d’Armero et les environs, faisant 25 000 morts, parmi lesquels une fillette, dont l’agonie fut filmée et diffusée dans le monde entier.

Les actualités de 1985 sont marquées par d’autres évènements. Le monde du sport est choqué par les images de la finale Juventus de Turin – Liverpool de la Coupe d’Europe des Champions de football, au stade du Heysel à Bruxelles. Les hooligans anglais, ivres et furieux, chargent les supporters de la « Juve », placés à côté d’eux, provoquant un mouvement de panique qui fera 38 morts et 200 blessés. Malgré tout, la finale sera jouée. Les dirigeants de l’UEFA décident enfin de réagir et interdisent toute compétition européenne aux clubs anglais, pour plusieurs années. On en oublie la victoire de l’équipe de Michel Platini ce soir-là. Hors de ce drame, l’actualité sportive est marquée par les victoires de Bernard Hinault, victorieux pour la cinquième et dernière fois du Tour de France cycliste ; Alain Prost est champion du monde de Formule 1 pour la première fois de sa carrière ; l’équipe d’Irlande remporte le Tournoi des 5 Nations ; en tennis, les stars se nomment Mats Wilander (Roland Garros), Ivan Lendl (US Open), Stefan Edberg (Open d’Australie) et le jeune prodige Boris Becker (Wimbledon) chez les hommes, et les tournois féminins sont dominés par les rivales Chris Evert et Martina Navratilova. Côté musique, tandis que de nouvelles stars apparaissent (Prince et Madonna, qui épouse un jeune comédien nommé Sean Penn cette année-là), on assiste à l’émergence du phénomène des « Band Aids » : les stars de la chanson américaine (Michael Jackson, Tina Turner, Stevie Wonder, Diana Ross, Ray Charles, etc.) se rassemblent pour rassembler des fonds en faveur de la population éthiopienne ravagée par la famine. Ils feront un disque emblématique, We Are the World, et les concerts Live Aids rassembleront d’autres stars dans ce combat. En France, on fera de même avec les Chanteurs Sans Frontières rassemblés par Jean-Jacques Goldman (SOS Ethiopie). N’oublions pas aussi de citer la création, à la fin de l’année, des Restaus du Cœur par Coluche pour venir en aide aux SDF français. 1985, ce sera aussi le décès de nombreuses personnalités : le peintre Marc Chagall, le dirigeant de l’Albanie Enver Hoxha, le scénariste-dialoguiste Michel Audiard, l’écrivain italien Italo Calvino, les grandes actrices Louise Brooks et Simone Signoret, l’acteur américain Yul Brynner (qui filme un testament émouvant contre le tabagisme qui l’a tué) et Orson Welles, l’acteur-réalisateur de Citizen Kane, disparus le même jour (10 octobre), l’éthologue et primatologue Dian Fossey, défenseur des gorilles assassinée par des braconniers, et l’acteur américain Rock Hudson, emporté par le SIDA, qui fait des ravages dans toutes les catégories de population.

Côté cinéma, que se passe-t-il ? Tandis que de charmantes comédiennes voient le jour (Léa Seydoux, Keira Knightley, Rooney Mara, Carey Mulligan : happy birthday !), les grandes cérémonies officielles récompensent Amadeus de Milos Forman, triomphateur aux Oscars ; Papa est en voyage d’affaires, premier film d’Emir Kusturica, Palme d’Or à Cannes ; et Sans Toit ni Loi d’Agnès Varda, Lion d’Or à Venise. Au chapitre des sorties internationales, des titres font la une : par exemple, le retour d’Akira Kurosawa pour une grande fresque tragique, Ran, magistral récit sur la déchéance et la vieillesse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine est salué pour Adieu Bonaparte. Le cinéma sud-américain, où les pays se défont petit à petit du poids des dictatures militaires, s’affirment : l’argentin Luis Puenzo signe L’Histoire Officielle, et le brésilien Hector Babenco livre Le Baiser de la Femme Araignée. Du côté anglais, on salue l’émergence de nouveaux talents : Stephen Frears signe son second film, My Beautiful Laundrette, chronique sociale qui révèle un talentueux jeune comédien, Daniel Day-Lewis. Celui-ci est également à l’affiche du film de James Ivory, Chambre avec vue, aux côtés des grandes dames du cinéma britannique (Maggie Smith et Judi Dench) et d’une comédienne débutante, Helena Bonham Carter. En France, Jean-Luc Godard provoque les intégristes catholiques avec Je vous salue Marie, sa relecture très personnelle de la Visitation. Le public fait un triomphe à la gentille comédie de Coline Serreau, 3 Hommes et un Couffin, le succès de l’année. On va aussi voir le second film de Luc Besson, Subway, avec Isabelle Adjani et la star qui monte, Christophe Lambert ; Péril en la demeure de Michel Deville, Police de Maurice Pialat (avec Gérard Depardieu et Sophie Marceau), La Diagonale du Fou avec Michel Piccoli ou L’Effrontée de Claude Miller, avec la jeune Charlotte Gainsbourg, comptent parmi les films marquants de l’année.

Côté américain, une année chargée, marquée par une baisse de fréquentation liée à la hausse du marché des vidéocassettes, qui permettent de voir et revoir les mêmes films à domicile. L’industrie cinématographique semble se partager entre la résistance aux idées reaganiennes et l’affirmation de celles-ci. Témoin de cette époque, l’émergence d’un cinéma « musclor » dont les représentants les plus célèbres sont Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger. Le premier est le roi du box-office grâce à deux films (Rocky IV et Rambo II) qui consternent la critique et font se déplacer en masse les ados, pour voir Sly gagner la Guerre Froide à coups de poing et de fusil mitrailleur. Son rival autrichien est un peu plus subtil ; Schwarzenegger vient de camper un méchant mémorable dans l’excellent Terminator (Grand Prix du Festival d’Avoriaz 1985), sorti en 1984 et dû à un inconnu nommé James Cameron, et parodie le phénomène Rambo dans le médiocre (mais très second degré) Commando. Hors de cet étalage de biceps et de mitraillages à tout va, il y a bien d’autres titres qui retiennent l’attention. Notamment un bref retour du Western, via deux films : Clint Eastwood (élu maire de Carmel) signe le très beau Pale Rider, où il campe un étrange pasteur fantomatique défendant des petits prospecteurs contre un businessman véreux ; Lawrence Kasdan, scénariste des Aventuriers de l’Arche Perdue, rend un bel hommage aux westerns de sa jeunesse avec Silverado, avec un casting aux petits oignons (Kevin Kline, Scott Glenn, Danny Glover, Rosanna Arquette, Jeff Goldblum, John Cleese et un petit nouveau, Kevin Costner). Deux très bons polars signés par des grands réalisateurs « crucifiés » sortent sur les écrans : To Live and Die in L.A. (Police Fédérale Los Angeles) de William Friedkin nous fait vivre le quotidien d’agents du Secret Service traquant un dangereux trafiquant de fausse monnaie (Willem Dafoe) ; Michael Cimino, avec Oliver Stone au scénario, signe l’explosif L’Année du Dragon opposant un flic new-yorkais raciste (Mickey Rourke) aux triades chinoises, sur fond de trafic de drogue. Pêle-mêle, d’autres titres arrivent sur les écrans : Mishima de Paul Schrader, La Forêt d’Emeraude de John Boorman, Witness de Peter Weir (avec un Harrison Ford inoubliable en flic réfugié chez les Amish), Mad Max au-delà du Dôme du Tonnerre de George Miller (dernière incarnation du Road Warrior par Mel Gibson affrontant Tina Turner), Brazil de Terry Gilliam (fable entre Kafka et Orwell, qui fut le cadre d’un conflit ouvert entre le cinéaste et Sidney Sheinberg, patron d’Universal Pictures), After Hours de Martin Scorsese, La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen, L’Honneur des Prizzi de John Huston (avec Jack Nicholson en homme de main loser de la mafia), Cocoon de Ron Howard, Pee-Wee’s Big Adventure (premier long-métrage délirant d’un dénommé Tim Burton), La Chair & le Sang de Paul Verhoeven (une fresque médiévale épique et bien brutale), Legend de Ridley Scott (où Tom Cruise joue les Peter Pan face au Prince des Ténèbres interprété par Tim Curry), Out of Africa de Sydney Pollack, avec Meryl Streep et Robert Redford…

Mais pour votre serviteur, 1985 signifie autre chose. Loin de toutes ces actualités, le gamin de douze ans que j’étais ne va presque jamais au cinéma. Quand ma ville natale (Saint-Yrieix la Perche, Haute-Vienne) inaugure un nouveau cinéma flambant neuf, mon père nous emmène, ma sœur et moi, à l’une des premières projections. Avec quatre ans de décalage, je découvre Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Je n’en dormirai pas pendant une semaine. Je viens d’être mordu par une cinéphilie extrême qui ne m’a jamais lâché à ce jour… Transition toute trouvée pour parler des films d’un Steven Spielberg occupé sur tous les fronts, comme réalisateur et comme producteur. Ce sont les heureuses « années Amblin » qui ont fait le bonheur des futurs cinéphiles en culottes courtes… Spielberg, après les succès d’Indiana Jones et le Temple Maudit (comme réalisateur) et Gremlins (comme producteur), poursuit sur sa lancée. Il surprend son monde en réalisant un splendide mélodrame, La Couleur Pourpre, révélant au passage le talent de Whoopi Goldberg et Danny Glover. L’histoire du douloureux éveil à la conscience d’une femme réduite à l’esclavage domestique dans la communauté afro-américaine du début du 20ème Siècle fera verser des larmes aux spectateurs. Comme producteur, Spielberg supervise pour Amblin des œuvres devenues « cultes » : ce seront Les Goonies de Richard Donner, avec sa joyeuse ribambelle de sales gosses (dont Josh Brolin et Sean « Samsagace » Astin) à la recherche d’un trésor de pirates, et Young Sherlock Holmes (Le Secret de la Pyramide) de Barry Levinson, relecture amusante des origines de Sherlock Holmes et du Docteur Watson encore collégiens, enquêtant sur les crimes d’une secte égyptienne au cœur de Londres. Mais la troisième production estampillée Amblin de 1985 est celle qui nous intéresse ici. Quelques mots magiques : rock’n roll, DeLorean, machine temporelle, 88 miles à l’heure, savant fou et complexe d’Œdipe…

 

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RETOUR VERS LE FUTUR, de Robert Zemeckis

Hill Valley, en Californie, est la ville natale du jeune Marty McFly (Michael J. Fox). Il aime le rock’n roll, le skate-board, les belles voitures, et avant tout sa petite amie Jennifer Parker (Claudia Wells), son rayon de soleil dans une vie peu enthousiasmante. Epinglé par le proviseur de son lycée pour ses retards permanents, rejeté par le comité de sélection du lycée qui n’aime pas le rock, Marty grandit dans une famille déprimante. Son père, George (Crispin Glover), est une vraie chiffe molle, humilié par son odieux beauf de patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson). Lorraine (Lea Thompson), la mère de Marty, a démissionné depuis longtemps, noyant ses désillusions et ses rêves romantiques de jeunesse dans l’alcool et les cigarettes…

Marty peut cependant compter sur l’amitié d’un drôle d’énergumène : « Doc » Emmett Brown (Christopher Lloyd), un ingénieur, scientifique et bricoleur sérieusement azimuté. Doc invite Marty à assister au premier essai, réussi, de sa toute nouvelle invention : une voiture DeLorean, modifiée pour devenir une machine à voyager dans le Temps ! Doc explique à Marty comment il l’a modifiée en la dotant d’un appareil, le Convecteur Temporel (en VO : Flux Capacitor), qu’il imagina trente ans auparavant. Délivrant une puissance de 1.21 gigawatts grâce à du plutonium, le Convecteur activé peut propulser la DeLorean à l’époque choisie, passée ou future, dès que la voiture atteint les 88 miles à l’heure. Malheureusement, Doc a floué les mauvaises personnes pour se procurer le plutonium : des terroristes libyens qui le tuent sous les yeux de Marty. Le jeune homme se précipite dans la DeLorean, sans réaliser qu’elle était programmée sur l’année 1955. Sitôt atteint la vitesse fatidique, Marty se retrouve propulsé trente ans dans le Passé de sa ville. Le seul espoir de Marty est de retrouver le jeune Doc Brown, vivant déjà à Hill Valley, afin qu’il l’aide à revenir à son époque. Mais, en chemin, Marty croise le chemin de George, Lorraine et Biff adolescents. En sauvant George d’une situation embarrassante, Marty empêche la rencontre de ses futurs géniteurs et risque de disparaître de la réalité, faute de n’être jamais né…

 

Retour vers le Futur 01Ci-dessus : « Vous êtes un tocard, McFly ! ». Marty et Jennifer (Michael J. Fox et Claudia Wells) interceptés par le proviseur Strickland (James Tolkan).

Robert Zemeckis est revenu de loin. Aujourd’hui considéré et respecté à raison comme un cinéaste de première catégorie, un créateur de films à succès (une liste éloquente, de Roger Rabbit à Seul au Monde en passant par Forrest Gump), et même un véritable auteur capable de diriger de grands comédiens tout en se livrant à d’impossibles paris techniques, le réalisateur de Chicago ne donnait pas cher de sa carrière, au début des années 1980. Cet ancien élève de la prestigieuse USC y croisa son camarade Bob Gale, nourri comme lui à la pop culture, aux westerns, aux films de James Bond, aux comics et aux cartoons ; ces deux drôles d’énergumènes, geeks avant l’heure, devaient faire tache dans leur classe, parmi des élèves plus « intellos » ne jurant que par la Nouvelle Vague. Dotés d’un sens de l’humour ravageur et d’un goût du storytelling acéré, les « deux Bobs » (comme les surnommera Steven Spielberg) eurent la chance de rencontrer, après leurs études, un ancien de l’USC au caractère bien trempé : John Milius, l’homme derrière le script d’Apocalypse Now, réalisateur du Lion et du Vent et de Conan le Barbare, qui va les prendre sous son aile et les présenter au milieu des seventies à un jeune Steven Spielberg lancé par les triomphes de Jaws et de Rencontres du Troisième Type. La riche carrière de Spielberg producteur, jalonnée de futurs « hits » au box-office, aura donc commencé avec son camarade Zemeckis. Leur réputation de moneymakers, ironiquement, sera démentie par les échecs successifs au box-office de leurs trois premières collaborations. Spielberg, avec Milius, produira les deux premiers films de Zemeckis écrits par Gale : I Wanna Hold Your Hand (sorti en France sous des titres différents : Groupies, ou Crazy Day) en 1978, et Used Cars (La Grosse Magouille, sic…) en 1980. Les deux Bobs écriront, toujours avec Milius coproducteur, le délirant 1941 réalisé par Spielberg en 1979, vilipendé par la critique à sa sortie. Aujourd’hui, ces films sont considérés comme des films cultes ; mais, à l’époque, ils n’avaient que peu (ou pas) capté l’intérêt du public. Et malgré les qualités évidentes d’écriture comique et les idées de mise en scène du duo Zemeckis-Gale, peu de studios auraient alors misé un kopeck sur les deux trublions. Eux-mêmes avaient de quoi douter, mais leur persévérance finirait bien par payer. Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours pas y arriver

 

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ci-dessus : sous les yeux de Marty et du chien Einstein, l’entrée en scène réussie de la fabuleuse DeLorean et de Doc Brown (Christopher Lloyd) !

 

Rome ne s’est donc pas faite en un jour. Au début des années 1980, le duo cherche toujours des idées de film. Spielberg, lui, s’en va réaliser Les Aventuriers de l’Arche Perdue, puis crée sa société de production Amblin : coup double triomphal en 1982, avec E.T. et Poltergeist. Gale, durant des vacances, retrouve dans de vieux cartons familiaux une photographie de son père, du temps où il était chef de classe au lycée. Le scénariste se demande s’il aurait aimé traîner avec celui-ci à l’époque. Zemeckis suggère à son ami une autre idée de film : une mère de famille qui prétend n’avoir jamais embrassé les garçons au lycée, alors qu’en réalité elle était la reine des flirteuses. Leurs discussions portent aussi sur leurs parents, leur jeunesse… et l’idée d’un film sur les voyages temporels fait son chemin. Tandis que Gale planche sur toutes ces idées, le succès des Aventuriers inspire les studios hollywoodiens à revenir aux films d’aventures à l’ancienne ; Michael Douglas, qui a vu les premières œuvres de Zemeckis, l’engage pour adapter un script, Romancing the Stone (A la Poursuite du Diamant Vert). Entre African Queen et L’Homme de Rio, le film, mixe léger de poursuites, de gags et de romance, fait un joli succès durant l’été 1984, face à… Indiana Jones et le Temple Maudit, de Steven Spielberg ! Zemeckis est devenu bankable et peut présenter l’idée de son prochain film, écrit par son camarade Bob Gale, aux studios. Il hésitera d’abord à le présenter à Spielberg, en raison de leurs échecs financiers respectifs. Leur scénario fut d’abord présenté à d’autres studios (Columbia, Disney) qui le refuseront : trop léger pour le premier, trop scabreux pour le second (en raison des gags oedipiens entre le héros et sa future maman…). Les deux Bobs finiront par se rendre chez Spielberg, à Amblin. Immédiatement emballé, il leur donnera le feu vert, sous l’égide d’Universal Pictures. L’aventure Retour vers le Futur pourra commencer. 

 

Retour vers le Futur 05

Ci-dessus : se réveiller en slip dans le lit de sa mère adolescente, ce n’est pas le pied… Marty rencontre Lorraine (Lea Thompson) et compromet sa propre existence.

 

Le casting sera vite fixé : pas de superstars, mais beaucoup de jeunes comédiens prometteurs, un visage familier de la télé… et une voiture entrée dans la légende dans de curieuses circonstances. Zemeckis fixa vite son choix sur Crispin Glover (George), Lea Thompson (Lorraine), Thomas F. Wilson (Biff) ; pour le rôle de Doc, il faillit engager John Lithgow (connu pour ses rôles inquiétants chez Brian DePalma et pour avoir été le passager stressé du Cauchemar à 20000 Pieds de la version cinéma de La Quatrième Dimension produite par Spielberg). Lithgow étant indisponible, Zemeckis se rabat sur un autre drôle de lascar, qui jouait les méchants aux côtés de Lithgow dans le délirant Les Aventures de Buckaroo Banzai à travers la 8ème Dimension : un grand escogriffe au regard exorbité nommé Christopher Lloyd. Choix parfait : ce rescapé de l’asile de Vol au-dessus d’un nid de coucou a fait bien rire le public américain en chauffeur allumé dans la sitcom Taxi, et dégage une énergie burlesque parfaite pour jouer le savant fou idéal. Pour les rôles de Marty McFly et de sa petite amie Jennifer Parker, en revanche, Zemeckis va hésiter… Il voit la sitcom Family Ties (Sacrée Famille) et le talent comique évident d’un jeune canadien de 24 ans, au physique de moucheron : Michael J. Fox. Celui-ci accepterait volontiers le rôle, mais il est lié par contrat au tournage de la série. Zemeckis démarrera le tournage avec un autre comédien, Eric Stoltz. Melora Hardin jouait le rôle de Jennifer. Au bout de quelques jours, toutefois, la production fut interrompue. Zemeckis réalisa que Stoltz était un excellent acteur dramatique… ce qui ne collait pas du tout avec l’esprit du film censé être une comédie. Plutôt que de laisser entretenir le malentendu, il dut renvoyer Stoltz à l’amiable. Après quelques négociations serrées, Michael J. Fox endossa le rôle. Melora Hardin fut remplacée par Claudia Wells (qui, quatre ans plus tard, mit sa carrière de côté pour raisons familiales, et fut remplacée par Elizabeth Shue dans les deux suites du film). Retour vers le Futur repartit sur de bonnes bases, avec un Michael J. Fox travaillant d’arrache-pied entre sa sitcom et le film, et ne dormant que deux heures par nuit pour cumuler les deux tournages jusqu’à l’épuisement.

N’oublions pas l’autre star du film : la voiture emblématique du cinéma américain des années 1980, la DeLorean DMC-12 choisie par Zemeckis pour être la machine temporelle la plus cool jamais filmée ! Ce coupé sportif créé par l’ancien dirigeant de General Motors John DeLorean, avec sa carrosserie en acier métallique, son look futuriste et ses ailes ouvertes en élytres d’insecte, était le bolide parfait pour le cinéaste qui cherchait une voiture aux allures de vaisseau spatial idéal pour l’un des meilleurs gags du film (Marty pris pour un alien par des fermiers froussards !). Indissociable de la trilogie, la voiture est devenue une véritable icône et un rêve pour les geeks de tout poil : non seulement capable de voyager dans le Temps, elle est aussi téléguidée, fonctionne aussi bien à l’énergie nucléaire qu’au recyclage de déchets, puis volera, et finira en diligence et en locomotive ! Et en plus, elle est belle à regarder. Comme dirait Doc : « Si l’on doit construire une machine à explorer le temps à partit d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule ! ». Quand on pense que Zemeckis et Gale avaient d’abord pensé à un réfrigérateur en guise de Machine Temporelle…

 

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ci-dessus : une impression de déjà vu ? Marty assiste à une scène très familière entre George (Crispin Glover) et Biff Tannen (Thomas F. Wilson).

 

La réussite de Retour vers le Futur n’est pas due au hasard. Le tandem Zemeckis-Gale a vite et bien compris que le succès d’un film repose, avant tout, sur une bonne histoire. En retravaillant plusieurs fois le script, les deux complices ont su définir le style, le rythme et faire en sorte que les gags ne débordent pas sur l’histoire, évitant le piège de l’accumulation qui avait alors décontenancé par exemple les spectateurs de 1941. En conséquence, le scénario de Retour vers le Futur est devenu un modèle d’inventivité et d’humour, l’exemple type de ce que devrait être un blockbuster soigneusement travaillé en amont (une denrée rare, de nos jours). Gale et Zemeckis ont livré un modèle de « serious fun« , un récit sans graisse excessive, où les paradoxes et les problèmes liés au voyage temporel de Marty McFly sont vécus par celui-ci avec le plus grand sérieux, pour la plus grande joie du spectateur. Les deux Bobs, à vrai dire, ont eu quelques modèles illustres dont ils ont su à la fois s’inspirer et s’écarter pour créer leurs propres règles narratives. Le voyage temporel, qui autorise les anachronismes volontaires, reste une vraie mine d’or. Les créateurs de Retour vers le Futur s’en sont forcément donné à cœur joie, trouvant de nouvelles idées à partir d’illustres prédécesseurs. Certes, le roman d’H.G. Wells, La Machine à explorer le Temps, et son adaptation cinéma par George Pal sont les références incontournables. Mais d’autres titres viennent en tête. On peut citer une habile variation du roman de Wells, l’excellent Time After Time (C’était Demain) de Nicholas Meyer sorti six ans avant le film de Zemeckis ; suivant le parcours inverse de Marty McFly, H.G. Wells (Malcolm McDowell) embarquait dans sa Machine Temporelle pour poursuivre à notre époque (enfin, celle de 1979) un Jack l’Eventreur joué par David Warner. L’utopiste Wells découvrait, horrifié et égaré, le monde de la consommation et de la violence urbaine… mais rencontrait l’amour sous les traits de la charmante Mary Steenburgen. L’égérie des voyageurs temporels, puisqu’elle épousera ce bon Doc Brown dans Retour vers le Futur III ! Autres influences littéraires possibles, indirectement citées par Gale et Zemeckis, Un Chant de Noël de Charles Dickens, Un Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur de Mark Twain, et la nouvelle de Ray Bradbury, Un Coup de Tonnerre. Le célèbre conte de Dickens offre un des premiers voyages temporels, où le vieux Scrooge, par l’entremise de trois fantômes, visite simultanément son passé, son présent (celui de la famille Cratchit qu’il oppresse par sa radinerie) et son futur. Le vieux grigou prend conscience que ses choix et ses actions influencent, en mal, aussi bien sa vie que celle de ses rares proches, et changera d’attitude au dernier moment. Zemeckis en aura gardé souvenir, et il n’est pas étonnant de l’avoir vu adapter le conte en 2009 avec Jim Carrey (sous le titre français Le Drôle de Noël de Scrooge). Marty et Doc, par ricochet, visiteront tout au long de la trilogie leur propre histoire et celle de leurs proches, affectées par leurs actions. Le récit de Mark Twain, plus satirique, transportait un brave américain au temps héroïque de la Table Ronde, après avoir reçu une balle de baseball sur la tête. Le bon yankee profiterait de ses connaissances pour devenir le patron d’Arthur, Lancelot et compagnie… L’esprit ironique de Twain surgit dans Retour vers le Futur dès lors que Marty utilise ses connaissances d’évènements à venir (la foudre sur l’horloge) ou qu’il devient le « boss » de George (l’hilarante torture au walkman !). La nouvelle de Bradbury est restée quant à elle célèbre pour avoir illustré littéralement « l’effet papillon ». Un groupe de chasseurs remontait le temps pour traquer un Tyrannosaure Rex, mais devait suivre des règles précises pour ne pas bouleverser le cours de l’histoire. En piétinant par inadvertance un papillon, un des chasseurs changeait malgré lui celui-ci, avec des conséquences catastrophiques. Gale et Zemeckis, sans remonter aussi loin, ont adapté l’esprit de Bradbury à leur récit. En sauvant George d’un accident, Marty réalise qu’il vient d’empêcher la rencontre de ses parents… et donc qu’il va s’éliminer lui-même en ne naissant jamais, en une parfaite illustration dudit effet papillon. La suite de la saga multipliera les exemples du même type, notamment dans Retour vers le Futur 2 et son présent « alternatif ». S’il faut chercher du côté du cinéma les possibles ancêtres de Retour vers le Futur, deux titres viendront à l’esprit, qui ne traitent à vrai dire le voyage temporel qu’en mode « mineur », mais inspireront sans doute l’esprit du film à Zemeckis. Ce sont deux classiques de la comédie fantastique du grand Hollywood, celui de l’Âge d’Or : C’est arrivé demain, du français René Clair (1943), et La Vie est Belle (1946), chef-d’oeuvre ultime de Frank Capra. Dans le film de Clair, un journaliste gagnait richesse, amour et célébrité en recevant chaque matin le journal du lendemain. Pratique pour dénicher les scoops avant tout le monde, et arranger le cours de l’Histoire à sa convenance… avant que les ennuis ne s’en mêlent et que le fameux journal annonce sa mort imminente. Situation typique de la prédiction fatale que le principal intéressé précipite, en essayant de l’empêcher ! Retour vers le Futur cite indirectement le film de Clair quand Marty possède des informations avec quelques jours d’avance… mais quand il s’agira de prévenir Doc de sa mort par les terroristes, ce dernier ne voudra rien entendre. Il n’est pas bon de connaître à l’avance son propre futur – même si tout finira bien pour le savant ! Quand au film de Capra, très inspiré du Chant de Noël de Dickens, rappelons que l’inoubliable James Stewart y jouait un père de famille criblé de dettes, nommé George (tiens, comme le père de Marty). Un ange débonnaire prenait au pied de la lettre son souhait de ne jamais exister. George réalisait, épouvanté, à quel point la vie de sa famille et de ses amis aurait changé, en mal, s’il n’était pas né… Un passage très dérangeant que cette traversée d’un « présent alternatif » bien sombre chez Capra, et qui donnera des idées aux deux Bobs – voir là encore Retour vers le Futur  2 et Hill Valley aux mains de Biff devenu riche et puissant…

 

Retour vers le Futur 06

Ci-dessus : difficile de convaincre un savant fou qu’une de ses expériences a marché…  surtout quand il n’a pas encore créé l’invention décisive !

 

Toutes ces influences sont intégrées à des degrés divers, mais le scénario du film ne se résume pas à un simple étalage de citations. Gale et Zemeckis ont su « visser » un récit oscillant en permanence entre le premier degré et la satire, la science-fiction n’étant finalement qu’un ressort permettant à nos héros de dénouer un sacré sac de nœuds familial. Gale a livré un scénario qui est un modèle du genre pour tous les apprentis scénaristes, fonctionnant sur un crescendo irrésistible. La présentation de chacun des personnages importants (Marty, Doc, George, Lorraine et Biff) est à chaque fois un modèle de concision. Marty, par exemple, nous est présenté d’abord par les objets de ses passions (le skateboard, la guitare électrique) et par un premier gag montrant que le jeune homme est assez irresponsable (le labo de Doc pulvérisé par son riff de guitare !) et légèrement à côté de ses pompes Nike (il réalise qu’il va être en retard au lycée). C’est simple, clair et cela suffit à faire de Marty un héros auquel on s’attache vite. Même son de cloche pour la présentation de ses parents, au cours d’une scène de dîner familial bien démotivante pour lui. George est un pauvre binoclard ridiculisé devant son fils par Biff, et qui préfère « s’enfuir » devant une vieille sitcom, tandis que Lorraine, bouffie, amère, ressasse pour la centième fois ses souvenirs… Mais en matière de présentation originale, Robert Zemeckis réserve la plus belle part à Doc Brown. Bien avant d’apparaître pour la première fois au volant de sa fabuleuse voiture, le savant fou nous est présenté comme un personnage étrange. La séquence d’ouverture, inspirée par Hitchcock et Fenêtre sur Cour, nous révèle plein d’indices sur ce drôle de gugusse. Un plan-séquence où Zemeckis, en bon émule de Spielberg, glisse des indices révélateurs de tout ce qui va suivre. Son obsession pour le Temps et les innombrables horloges qui ornent son laboratoire (dont une à l’effigie d’Harold Lloyd dans sa fameuse scène de Safety Last ! / Monte là-d’ssus, qui prendra tout son sens dans le climax du film) ; ses problèmes financiers récurrents (un journal accroché au mur, annonçant la destruction de son manoir familial, sans doute à cause d’une expérience ratée) ; son don du bricolage un rien calamiteux (la machine ouvre-boîte pour son chien) ; son amour de la science et des chiens, qui en font un type sympathique (Einstein, le père de la relativité espace-temps, donne son nom au gentil toutou cobaye) ; et une inconscience évidente (la télé annonce le vol de plusieurs barres de plutonium… que l’on retrouve stockées au pied de l’atelier) de la part de Doc. Ainsi présenté indirectement, Doc ressemble à une espèce de sorcier veillant sur la vie de Marty sans que l’on sache comment ils se sont rencontrés. Au vu de ce qui suit, et de la sinistre soirée familiale des McFly, on peut deviner que ce brave Marty cherche chez Doc une figure paternelle un peu plus inspirante que son pitoyable paternel… Gale et Zemeckis s’amusent aussi avec la figure traditionnelle du mentor du héros propre à toute quête (on est prié de relire les travaux de Joseph Campbell), en jouant aussi sur le contraste comique entre le génie du savant et son côté clownesque. L’apparition de Doc et de sa machine sur le parking est un des grands moments du film, à ce titre-là : sous les yeux d’un Marty médusé, la remorque du camion s’ouvre, libérant une lumière blanche surnaturelle, emblématique des productions Spielberg de l’époque. On s’attend à tout : que va-t-il sortir de cette lumière ? Un extra-terrestre ? L’Arche d’Alliance ? Des spectres ? Non, une simple voiture, et son occupant à la chevelure en pétard. Un gag auquel répondra en écho la scène de Marty pris lui-même pour un E.T. en vadrouille…

 

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Ci-dessus : « - Qui est président en 1985, Visiteur du Futur ?

- Ronald Reagan !

- Ronald Reagan !? L’ACTEUR !!? »

 

Le récit de Retour vers le Futur est aussi une réussite pour d’autres raisons. Zemeckis préfère traiter l’aspect science-fictionnel au second plan, pour se consacrer aux personnages. L’arrivée de Marty dans le passé de ses futurs parents permet au cinéaste de faire feu de tout bois, entre sympathie et ironie, et d’ajouter aux gags quelques observations bienvenues sur l’évolution de la société américaine. Passé les rires de voir Marty réagir devant la version ado de ses « vieux », on constate aussi le remarquable numéro d’équilibriste du scénario de Gale pour décrire les conflits et les relations des personnages. Marty se retrouve malgré lui au centre d’un double triangle conflictuel : le conflit entre George et Biff, et la (non) relation amoureuse entre George et Lorraine. Dans un but initialement assez égoïste (Marty veut juste rentrer à son époque), notre héros comprend qu’il a des choses à changer dans sa relation avec ses parents. Donner d’une part suffisamment confiance en lui à un gentil garçon craintif et démotivé, et d’autre part empêcher sa future génitrice de faire une fixation amoureuse sur lui-même… Plus facile à dire qu’à faire, tant les futurs parents lui compliquent la tâche. C’est le complexe d’Œdipe, mais traité à l’envers, et adapté au principe de causalité – le fameux « paradoxe du grand-père » lié aux théories du voyage temporel : si je remonte le temps et que je tue mon aïeul, je n’existe pas… et donc je ne peux pas remonter le temps à son époque ! Il ne s’agit pas ici de tuer symboliquement le père pour coucher avec la mère, mais de restaurer gentiment la place des parents : papa doit embrasser maman pour que fiston puisse exister ! L’occasion pour Marty, qui, comme tous les ados du monde, prenait ses parents pour des vieux croulants (« Qu’est-ce qu’ils aiment faire, tes parents, quand ils sont ensemble ? – Rien du tout ! »), de changer de point de vue. Il se trouve enfin un point commun avec George, lors de la touchante scène de la cantine au lycée ; en voyant son père écrire en cachette de la science-fiction, Marty est un peu ému. Papa est donc un imaginatif, sapé par un grave manque de confiance en soi (« Imagine que je montre ce que j’écris et qu’on me dise que ça ne vaut rien. Je ne crois pas que je pourrais supporter d’être rejeté… »), ce qui fait écho à l’échec de Marty dont les talents de rocker ne convainquaient pas le jury de son lycée. Zemeckis va se servir des codes de la SF pour influencer, avec énormément d’humour, le destin de George et Marty ; puisque le paternel n’ose pas approcher l’amour de sa vie, Marty prend le taureau par les cornes et se fait passer pour « Darth Vader, de la planète Vulcain » afin de l’obliger à sortir de sa coquille ! Le résultat n’aura pas l’effet escompté, mais au moins, la méthode fera bien rire. Et tout en aidant de son mieux George à devenir un homme, Marty va se débattre aussi avec une future maman qui ne ressemble pas à la jeune fille bien élevée qu’elle disait être. L’humour permet de déjouer une situation potentiellement scabreuse, et on rira bien aux plans de Marty pour empêcher Lorraine d’avoir le béguin pour lui. Il montera un plan calamiteux (la scène du parking), qui échouera partiellement, Biff s’en mêlant. Ceci avant que George rassemble enfin son courage et devienne le preux chevalier de sa belle. Il fallait bien cela pour mettre fin à la terreur exercée par Biff, la brute du lycée, un petit « mâle alpha » qui croit trouver en George la victime idéale pour se défouler. Autant que les héros du film, Biff est devenu un personnage emblématique des Retour vers le Futur : un concentré de méchanceté gratuite, de bêtise bovine, l’incarnation de tous les crétins de lycée sûrs d’eux et de leur force, toujours prêts à humilier ceux qui n’osent pas leur tenir tête. Les excellents dialogues de Gale ont aussi fait le personnage – aidé chez nous par un doublage d’anthologie. Difficile de séparer Biff de ses répliques cultes : « Y a quelqu’un au bout du fil ? » et « Tu veux ma photo, banane ? »… et de sa punition récurrente, direction le tas de fumier le plus proche…

 

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Ci-dessus : George résistera-t-il aux terribles tortures sonores de Darth Vader ?

 

Une fois ces difficultés enfin résolues, Marty revenu à son époque ne pourra que constater les petits changements qu’il a apporté à ses parents. Les McFly sont désormais riches et heureux, Biff réduit à l’état de gentil larbin en jogging… Et Marty aura finalement la voiture qu’il voulait tant, pour sortir tard le soir avec sa chère Jennifer (et sans doute passer à l’étape suivante…). Cette vraie fausse happy end avait cependant fait grincer quelques dents chez les critiques. A l’heure où le consumérisme et le matérialisme bienheureux de l’ère Reagan triomphait, certains crurent que Retour vers le Futur saluait cette idéologie. George prenait sa revanche sur Biff, et donc, en écrasant (symboliquement) son concurrent auprès de Lorraine, gagnait richesse, gloire et un joli pavillon de banlieue, tandis que Marty lui emboîterait le pas sur l’air de « Il a la voiture, il aura la fille ». Zemeckis s’en défendra cependant, rappelant que le film se moquait aussi des travers consuméristes de la société américaine middle class, auquel lui comme son producteur Steven Spielberg firent souvent un sort. Et de rappeler que les américains n’avaient pas attendu Reagan pour s’y vautrer avec délices – voir l’autre scène de repas en famille chez les parents de Lorraine, attablés devant le téléviseur devenu le centre de toutes les attentions. Cette happy end est ironique, nous dit le réalisateur ; Marty a trop bien fait les choses, finalement, en transformant sa famille de perdants en winners à l’américaine. Les mimiques irrésistibles de Michael J. Fox et les clins d’œil constants de Zemeckis (la couverture du livre de George) nous rappelleront de ne pas trop prendre cette scène au sérieux… et la chute finale, avec le retour de Doc, est irrésistible. Marty et son amoureuse auront à peine eu le temps d’échanger un baiser que le savant fou, revenu du Futur, leur annonce tout de go que leurs enfants ont des ennuis ! C’est ce qui s’appelle aller à l’essentiel…

 

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Ci-dessus : Biff franchit les bornes… George va devoir faire preuve de courage, pour sauver Lorraine.

 

La mise en scène de Zemeckis est à l’avenant. Pas une seule faute de goût dans Retour vers le Futur, la réalisation, très classique en apparence, fourmillant d’idées à chaque scène. Encore à l’aube d’une belle carrière, Zemeckis a pris confiance en lui ; le cinéaste sait que toute bonne comédie est avant tout affaire de rythme, et, de ce point de vue, le film fait un sans-faute, aidé par le timing impeccable des comédiens, Michael J. Fox et Christopher Lloyd en tête. Zemeckis emballe les morceaux de bravoure avec énergie, et commence ici à se lancer des défis narratifs uniques. Par l’entremise d’une seule scène, Retour vers le Futur va même faire basculer les repères du spectateur, et poser les jalons des futurs défis narratifs et techniques que le cinéaste se posera sans cesse par la suite. C’est ce passage étonnant où Marty, de retour en 1985, tente de sauver Doc des terroristes. Une nouvelle panne de la DeLorean l’obligeant à revenir à pied sur le parking, Marty revient trop tard, croit-il. Il assiste aux évènements du début du film, et, stupéfaction : il se voit lui-même tel qu’il était à ce moment-là… Même si le film nous rassure très vite sur l’état de Doc (sain et sauf), l’effet est étonnant. Pendant quelques instants, Retour vers le Futur vient de basculer dans le Fantastique. Zemeckis nous a cependant habilement rappelé que les choses ne sont pas tout à fait comme avant (regardez l’enseigne du parking « Twin Pines Mall » devenue « Lone Pine Mall », suite à l’incident du fermier…), et il nous fait ainsi découvrir les joies des paradoxes spatiotemporels et de la théorie des probabilités, le temps de cette courte scène. Lui et Bob Gale pousseront l’idée encore plus loin dans le dernier acte, complètement fou, de Retour vers le Futur 2 où les personnages revenaient en 1955 et interagissaient avec les évènements du premier film ! D’ailleurs, dans cette scène, on peut se demander où va donc le « second Marty » à bord de la DeLorean ? Réponse la plus probable : nulle part…

 

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Ci-dessus : un moment de détente pour Robert Zemeckis, au volant de la DeLorean.

 

De quoi donner des vertiges au spectateur, et Zemeckis, en pleine possession de ses moyens, ne cessera jamais de se poser des paris narratifs audacieux, dans la suite de sa carrière. Il aura su faire siennes les dernières paroles de Doc : « De routes ?! Là où nous allons, nous n’avons pas besoin de routes !! ». Un quasi aveu de la part du cinéaste qui aura vaincu le signe indien : Retour vers le Futur, plus grand succès de l’année 1985 (389 millions de dollars pour un budget de 19 millions), va le rendre bankable et, avec le soutien initial de Spielberg, va lui permettre de prendre son essor. Après un détour télévisuel dans Histoires Fantastiques, Zemeckis se lancera avec son producteur dans un autre pari narratif et technique encore plus osé, un « cartoon noir » intitulé Qui veut la peau de Roger Rabbit. Et trente ans après Retour vers le Futur, Zemeckis devrait continuer à nous rappeler, avec The Walk, qu’il est l’un des réalisateurs-conteurs les plus audacieux toujours en exercice. 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : Rock’n roll !

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Robert Zemeckis ; scénario de Bob Gale et Robert Zemeckis ; produit par ; producteur exécutif : Steven Spielberg (Amblin Entertainment / Universal Pictures)

Musique : Alan Silvestri ; photo : Dean Cundey ; montage : Arthur Schmidt

Direction artistique : Todd Hallowell ; décors : Lawrence G. Paull ; costumes : Deborah Lynn Scott

Effets spéciaux visuels : Ken Ralston (ILM)

Distribution : Universal Pictures

Durée : 1 heure 56

 

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Bonus : la musique d’Alan Silvestri, indissociable des aventures de Marty McFly !

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1975 : JAWS (Les Dents de la Mer)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1975, et le monde a considérablement changé…

L’an 2 avant Star Wars, également connu sous le nom de 1975. Cette année-là n’est pas juste l’époque des chemises à cols pelle à tarte et des pantalons patte d’éléphant, elle est aussi le cadre d’évènements internationaux pour le moins moroses. Voyons ceux-ci… La crise pétrolière de 1973 s’ajoute à d’autres crises, politiques celles-ci. Pour les USA, c’est la déconfiture morale, résumée en deux mots : Watergate et Viêtnam. On suit les effets immédiats du scandale du Watergate, qui a coûté sa présidence à Richard M. Nixon : après enquête et procès (du 2 janvier au 21 février 1975), les hommes du président déchu, H. Robert Haldeman, John N. Mitchell et John D. Ehrlichman, sont reconnus coupables de tous les chefs d’accusation prononcés contre eux dans cette affaire. Ils sont rejoints dans l’opprobre par Maurice H. Stans (ancien secrétaire au Commerce et directeur des finances du comité de réélection de Nixon) le 13 mars, qui reconnaît avoir levé illégalement des fonds pour l’opération.

La Guerre du Viêtnam, officiellement arrêtée deux ans plus tôt à la Conférence de Paris, prend définitivement fin avec la Chute de Saigon : devant l’avancée des troupes nord-viêtnamiennes, les dernières troupes américaines cantonnées au Viêtnam quittent piteusement le pays le 30 avril 1975. Le conflit a déstabilisé toute l’Asie du Sud-Est avec des conséquences désastreuses : les bombardements du Cambodge, décrétés par Nixon durant le conflit, ont entraîné la guerre civile dans ce pays voisin du Viêtnam. Résultat : les Khmers Rouges prennent le pouvoir. Ils s’emparent de Phnom Penh en avril. Sous l’égide de Pol Pot, un épouvantable génocide politique commence. Les Etats-Unis vivent aussi une curieuse époque, dans leur propre pays, marquée par la défiance envers le gouvernement du Président par intérim Gerald Ford (célèbre pour ses descentes d’avion mal contrôlées). Celui-ci échappe à deux attentats en deux semaines de septembre 1975, commis par Lynette Fromme (une disciple de Charles Manson) et Sara Jane Moore. L’actualité retient aussi notamment les incidents violents de Pine Ridge, dans le Dakota, opposant le FBI aux mouvements politiques amérindiens. Le 30 juillet, Jimmy Hoffa, le controversé président du syndicat des chauffeurs routiers américains, disparaît, sans doute exécuté par la Mafia qu’il menaçait de dénoncer. On fait aussi des gorges chaudes de l’arrestation le 18 septembre de Patty Hearst, la petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst, kidnappée plus d’un an avant par les dingos du SLA (Symbionese Liberation Army) ; la jeune héritière, armée et dangereuse, a subi un lavage de cerveau en règle de ses ravisseurs, entre autres supplices.

En Europe occidentale, l’actualité est marquée par la violence terroriste politique : IRA en Grande-Bretagne, Fraction Armée Rouge en Allemagne de l’Ouest, Brigades Rouges en Italie, Septembre Noir en France, ETA en Espagne… il n’y a que l’embarras du choix, si l’on peut dire. L’Angleterre paie le prix fort de l’occupation de l’armée en Irlande du Nord : les plasticages meurtriers se multiplient (London Hilton Hotel, le 5 septembre). Il faut des coupables idéaux : parce qu’ils sont irlandais du nord, les « Birmingham Six » (15 août) et les « Guildford Four » (octobre 1975) seront les boucs émissaires désignés en dépit de leurs protestations d’innocence. En France, ce sont les attentats de janvier à Orly commis par Septembre Noir (fusillade et détournement d’avion), le commando palestinien, ceux du Groupe du 6 Mars à Paris, pour demander l’amnistie de la Fraction Armée Rouge, et les crimes du terroriste  »Carlos » rue Toullier le 27 juin qui retiennent l’attention. L’actualité internationale retiendra aussi, surtout, le début de la guerre civile au Liban le 13 avril opposant les divers groupes religieux du pays, et celle en Angola, qui après son indépendance, sombre dans le chaos après le 11 novembre, le petit pays africain devenant un nouveau champ de bataille de la Guerre Froide. On condamne la brutalité du gouvernement sud-africain contre la population des townships, qui a un porte-parole charismatique, Steve Biko. L’Espagne, elle, s’apprête à tourner la page Franco : le dictateur malade cède le pouvoir au jeune roi Juan Carlos avant son décès le 20 novembre. Autres évènements politiques significatifs : l’adoption définitive le 17 janvier par l’Assemblée Nationale française de la Loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse en France, et la prise du pouvoir à la tête du Parti Conservateur en Grande-Bretagne par Margaret Thatcher, le 11 février. L’année 1975 voit aussi les décès de personnages tels que l’armateur grec Aristote Onassis, le Roi Fayçal d’Arabie Saoudite (assassiné par son neveu), Tchang Kaï-Chek, Eamon DeValera (président fondateur de la République d’Irlande) et l’Empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié.

Divers évènements font aussi l’année 1975 : la naissance de Microsoft, conçu par deux jeunes informaticiens du nom de Bill Gates et Paul Allen ; le Prix Nobel de la Paix attribué à Andrei Sakharov (évidemment interdit par l’URSS d’aller chercher son prix). Dans l’espace, le rapprochement russo-américain se fait le 17 juillet grâce à la Mission test Apollo-Soyouz ; et la sonde Viking 1 est lancée à destination de Mars le 20 août. En sport, une année dont les héros sont Niki Lauda, champion du monde de Formule 1 chez Ferrari ; Junko Tabei, la première femme à gravir l’Everest ; Mohamed Ali, qui bat Joe Frazier à Manille et est à nouveau champion du monde de boxe poids lourds ; Eddy Merckx qui truste les premières places en cyclisme (Liège-Bastogne-Liège, Milan-San Remo, l’Amstel Gold Race, le Tour des Flandres et le Challenge Pernod) mais se fait battre au Tour de France par Bernard Thévenet ; on salue la mémoire de l’ancien pilote de F1 Graham Hill, qui se tue dans un accident d’avion. Les sports collectifs saluent l’équipe galloise de rugby, vainqueur du Tournoi des Cinq Nations avec JPR Williams et Gareth Edwards, et en football, le Bayern Munich champion d’Europe avec Franz Beckenbauer et Gerd Müller, au terme d’une finale tendue contre Leeds United (et ses supporters furieux qui saccagent Paris). Côté musique, on trouve de tout et son contraire, avec l’émergence et l’évolution notamment de nouveaux styles : le rock est rejoint par le hard rock (les Aerosmith déménagent avec Walk this Way) ou le heavy metal représenté par Alice Cooper (Welcome to my Nightmare), Kiss ou la formation d’Iron Maiden. On écoute David Bowie (Young Americans), Pink Floyd (Wish you were here), Queen ou Genesis (que Peter Gabriel quitte pour être remplacé par Phil Collins). Keith Jarrett livre un mémorable concert à Cologne le 24 janvier ; et on voit apparaître les premiers grands hits de l’ère disco, parfois mâtiné de funk ou de rock. Morceaux choisis : Frankie Valli & The Four Seasons avec December 1963 (Oh, What a night) que Claude François « remake » chez nous en Cette année-là ; Patti LaBelle et son fameux Lady Marmalade ; ou KC & The Sunshine Band (That’s the way I like it). En France, on est surtout marqué par le suicide du chanteur Mike Brant, et on fait un succès au Sud de Nino Ferrer, à L’Eté Indien de Joe Dassin, au France de Michel Sardou et… La Bonne du Curé, d’Annie Cordy !.. Aucun rapport, mais cette année marque aussi les décès de Joséphine Baker, Oum Kalsoum et du compositeur russe Dimitri Chostakovich.

Le monde du cinéma suit lui aussi les changements de l’époque. Tandis que les petites Angelina Jolie, Charlize Theron, Marion Cotillard, Drew Barrymore et Kate Winslet voient le jour (bon anniversaire à vous, mesdames), le 7ème Art salue la mémoire de quelques grands disparus : en France, Pierre Fresnay et Michel Simon disparaissent, ainsi que le jeune Pierre Blaise (le Lacombe Lucien de Louis Malle), mort dans un accident de la route. Clap de fin également pour les cinéastes américains George Stevens et William A. Wellmann ; et Rod Serling, scénariste, producteur et maître d’œuvre de la Twilight Zone (La Quatrième Dimension) qui a lancé nombre de jeunes talents du cinéma américain, décède trop tôt. En Italie, l’assassinat du cinéaste-poète Pier Paolo Pasolini survient peu de temps après la sortie de son brûlot antifasciste, l’insoutenable Salo ou les 120 Journées de Sodome. Côté prix et récompenses, les vainqueurs de l’année sont le film algérien Chronique des Années de Braise de Mohammed Lakhdar Hamina, Palme d’Or à Cannes, et Le Parrain II de Francis Ford Coppola aux Oscars. Devenu en peu de temps le nouveau Roi du cinéma américain, Coppola rêve de changer l’industrie du cinéma de son pays, entérinant le règne des movie brats barbus : John Milius, George Lucas, Martin Scorsese, Brian DePalma ou Steven Spielberg. Coppola écrit et prépare une fresque démesurée sur la Guerre du Viêtnam : Apocalypse Now.

Les films suivants ont fait l’actualité. L’Angleterre, terre d’accueil de Stanley Kubrick, est le cadre du tournage de Barry Lyndon, description sans complaisance de l’ascension et de la chute d’un ambitieux joué par Ryan O’Neal. Le public anglais salue aussi le retour des trublions Monty Python, qui refont la légende du Roi Arthur à leur manière avec Sacré Graal ! L’Italie voit la sortie de Profession Reporter, le nouveau film d’Antonioni, avec Jack Nicholson, et de Parfum de Femme, sommet de la comédie à l’italienne de Dino Risi, avec Vittorio Gassmann en aveugle obsédé. De jeunes cinéastes s’imposent en chefs de file de leurs pays respectifs : Peter Weir signe le remarquable et inclassable Pique-nique à Hanging Rock en Australie, et Paul Verhoeven confirme son talent en Hollande, avec le drame très cru Keetje Tippel. On salue aussi le retour du sensei Akira Kurosawa, qui s’aventure hors du Japon pour filmer dans la taïga sibérienne le très beau Dersou Ouzala. L’Allemagne de l’Ouest suit la carrière de Volker Schlöndorff, nouveau chef de file du cinéma local avec L’Honneur Perdu de Katharina Blum. L’actualité cinématographique en France est quant à elle marquée par la controverse sur le cinéma érotique. Emmanuelle a fait un triomphe, la libération sexuelle a changé les mœurs, ce qui embarrasse sérieusement le gouvernement Giscard-Chirac. Le nouveau président de la République avait promis la suppression de la censure d’Etat, mais son Premier Ministre, avec le Ministre de la Culture Michel Guy, entérine un décret interdisant le financement par le même Etat d’œuvres à caractère pornographique. La mesure entraînera la classification des films pour adultes sous un label particulier, le X… et le développement d’un réseau de production et de distribution indépendant du cinéma officiel. Le public français, lui, fait un triomphe à Histoire d’O. Hors de ces polissonneries filmées, le cinéma français se repose sur ses acquis. On suit toujours les stars du box-office : Jean-Paul Belmondo affronte un terrifiant serial killer dans Peur sur la Ville d’Henri Verneuil, Lino Ventura fait le coup de poing avec le jeunot qui monte, Patrick Dewaere, dans Adieu Poulet de Pierre Granier-Defferre, Yves Montand et Catherine Deneuve sont en Amérique du Sud dans Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau, et Philippe Noiret venge sa femme (Romy Schneider) assassinée par les Nazis dans Le Vieux Fusil, de Robert Enrico. Costa-Gavras confronte la France à son embarrassant passé vichyste avec Section Spéciale. On remarque aussi les premiers films de Bertrand Tavernier (Que la fête commence, avec Philippe Noiret et Jean Rochefort) et Andrzej Zulawski (L’Important c’est d’aimer, avec Romy Schneider). François Truffaut, lui, rate passablement L’Histoire d’Adèle H. avec Isabelle Adjani… 

Côté Amérique, l’industrie du cinéma poursuit sa phase de transition alors que les grands studios observent avec un intérêt croissant les recettes de plus en plus élevées des succès de l’année. Certains restent cependant en dehors du show-business à l’hollywoodienne, comme Woody Allen qui s’affirme comme un cinéaste original, avec Guerre et Amour, relecture toute personnelle de Tolstoï mâtinée d’humour juif et d’angoisses existentielles. Côté comédies, le public retrouve avec plaisir Peter Sellers dans la peau de l’Inspecteur Clouseau chez Blake Edwards, dans Le Retour de la Panthère Rose. Les stars de l’année sont : Warren Beatty, coiffeur séducteur dans la comédie satirique Shampoo d’Hal Ashby avec Julie Christie ; Gene Hackman, vedette de trois films (le polar d’Arthur Penn Night Moves / La Fugue, French Connection II de John Frankenheimer et le western de Richard Brooks Bite the Bullet / La Chevauchée Sauvage) ; Robert Redford, fidèle à ses cinéastes favoris, George Roy Hill (The Great Waldo Pepper / La Kermesse des Aigles, évocation des aviateurs casse-cou de l’entre-deux-guerres) et Sydney Pollack (Les 3 Jours du Condor, thriller et complots de la CIA avec Faye Dunaway et Max Von Sydöw) ; Sean Connery, héros de deux splendides films d’aventures (il est un intrépide seigneur Berbère dans Le Lion et le Vent, de John Milius, avec Candice Bergen, et un aventurier en quête de gloire avec son vieux camarade Michael Caine dans L’Homme qui voulut être Roi de John Huston) ; Jack Nicholson, qui triomphe en semant la rébellion dans l’asile psychiatrique de Vol au-dessus d’un nid de coucou tenu par la terrifiante Louise Fletcher, devant les caméras de Milos Forman) ; et Al Pacino, inoubliable braqueur amateur dépassé par les évènements dans Un Après-midi de Chien, de Sidney Lumet. Tous ces immenses acteurs devront toutefois capituler devant une star au sourire démesuré et mortel, qui orne les affiches de l’été 1975… Le 20 juin de cette année-là, personne aux USA n’échappera aux Dents de la Mer. Le classique de Steven Spielberg a quarante ans. Trinquons à la santé des nageuses aux jambes arquées !

 

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JAWS (Les Dents de la Mer)

Amity, une paisible petite ville côtière du nord-est des USA, est l’endroit idéal pour des vacances à la plage inoubliables… Pour deux jeunes estivants éméchés, c’est l’occasion de faire plus ample connaissance durant un bain de minuit improvisé. Si le jeune homme, ivre, s’écroule sur la plage, la jolie Chrissie (Susan Backlinie), elle, plonge nue et attend son amoureux. Ce sera sa dernière baignade…

Au matin, le Shérif Martin Brody (Roy Scheider) apprend la disparition de Chrissie. Il a vite fait de la retrouver… du moins, ce que les crabes ont laissé sur le sable. Le rapport du coroner lui confirme qu’elle a été tuée par un requin. Brody espérait vivre tranquillement loin de New York avec sa femme Ellen (Lorraine Gary) et leurs deux fils, mais la situation va tourner au cauchemar. Il veut interdire la baignade par précaution, mais le maire Vaughan (Murray Hamilton) et ses adjoints le rappellent à l’ordre : cela signerait l’arrêt de mort économique de la ville, qui attend des milliers de touristes, le weekend du 4 juillet. Brody décide donc de taire l’incident et de garder les plages ouvertes. Erreur terrible qui va entraîner la mort d’un enfant tué par le squale, sous les yeux des premiers vacanciers. Une prime est offerte à celui qui tuera l’animal. Brody est vite débordé, entre les pressions des commerçants d’Amity, les pêcheurs du dimanche qui risquent bêtement leur vie pour l’argent, et l’obstination de Vaughan à ne pas fermer les plages. Un jeune océanologue, Matt Hooper (Richard Dreyfuss), répond à son appel, et parvient à identifier le prédateur comme un Grand Requin Blanc d’une taille colossale. L’animal a fait des eaux d’Amity son garde-manger, et continue les attaques meurtrières. En désespoir de cause, Brody et Hooper vont devoir se tourner vers un pêcheur de requins du coin, l’explosif capitaine Quint (Robert Shaw)…

 

Jaws - Sortez de l'eau ! 3

Ci-dessus : sortez tous de l’eau ! Deux mauvais plaisantins créent une panique chez les baigneurs d’Amity…

 

Il n’est pas un documentaire animalier qui, chaque année, ne ressorte cette phrase : « contrairement à ce que montre Les Dents de la Mer, les requins ne sont pas une menace pour l’Homme », ou autre sentence du même genre. On peut comprendre le parti pris des réalisateurs de ces documentaires qui s’alarment, à juste titre, de l’extermination des grands requins, bien plus utiles qu’on ne le croit dans la régulation des écosystèmes marins. Mais rien ne peut y faire ; ces animaux continueront d’hériter d’une réputation épouvantable ; réputation qui n’avait pas attendu la sortie du roman de Peter Benchley ni du film de Steven Spielberg pour terrifier l’imaginaire collectif. A l’origine des Dents de la Mer (ou Jaws, si vous préférez la VO), il y a une histoire vraie qui a grandement contribué à la peur des squales, aux USA. Lorsqu’il effectuait des recherches pour son roman, Benchley connaissait cette histoire tristement célèbre sur la côte est américaine.

 

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L’été 1916, le long des côtes du New Jersey, les requins furent particulièrement agressifs. En l’espace de onze jours, ils firent quatre victimes sur une centaine de kilomètres, dans la région située entre New York et Philadelphie. Le 1er juillet, à Beach Haven, un vacancier, Charles Vansant, se baigne à cent mètres du rivage en fin de journée. Rentrant vers la plage, il ne prête pas attention aux cris des témoins : un aileron lui fonce dessus et il est attaqué dans un mètre d’eau… ramené à terre par un surveillant de plage, Vansant meurt d’une hémorragie, la jambe gauche déchiquetée. Le 6 juillet, à Spring Lake, un groom suisse, Charles Bruder, connaît le même sort. Il nage, et hurle subitement de douleur. Une femme témoin alerte deux surveillants qui recueillent Bruder ; le jeune homme a eu les deux jambes arrachées et succombe vite. Des témoins de la scène s’évanouissent. La presse, cette fois, fait les gros titres avec cette attaque de requin confirmée. Quelques jours passent, et un nouveau drame éclate à Matawan Creek, plus au nord. Les enfants adorent se baigner dans les eaux douces de cette baie située à l’intérieur des terres. Un jeune garçon, Rennie Cartan, est légèrement blessé en heurtant la peau d’un requin. Le 12 juillet, un squale attaque un groupe d’enfants. Albert Sitwell, 11 ans, est entraîné au fond de l’eau ; son cadavre sera retrouvé deux jours plus tard. Un jeune homme, Stanley Fisher, plonge pour retrouver le garçon. Il est attaqué par le requin, qui le mord à la jambe. Fisher meurt de l’hémorragie. Trente minutes plus tard, à un kilomètre de là, le jeune Joseph Dunn échappe à une autre attaque, mais devra être amputé. Le drame marquera le début d’une psychose du requin : les autorités offrent des primes, des chasseurs à la dynamite se précipitent dans l’estuaire et sur la côte… Conséquence économique : le tourisme connaît une baisse brutale dans une région qui commence à se développer. Peu de gens osent se baigner. Finalement, une femelle de grand requin blanc est capturée, tuée et exposée comme « la » coupable des quatre morts et attaques. Toute cette histoire annonce la première partie du film de Steven Spielberg, dans ses grandes lignes.

Peu de gens, à l’époque, y compris les spécialistes de la vie animale maritime, connaissaient le comportement des requins, nombreux dans cette région côtière. Pendant longtemps, la théorie du « requin rogue », squale solitaire ayant pris goût à la chair humaine, prévaudra. De nos jours, les ichtyologues contestent cette idée : il est impossible qu’un seul animal ait pu attaquer autant de personnes sur une aussi longue distance, dans des eaux très différentes. Les grands requins blancs ne peuvent vivre qu’en eau salée, les morts en eau douce de Matawan Creek seraient dues aux requins-bouledogues ; et l’une des morts aurait pu être causée par un requin tigre. Mais voilà, pour son propre malheur, le Grand Requin Blanc (Carcharodon Carcharias) fait office de coupable idéal ; sa taille imposante, sa peau pâle, ses yeux « noirs comme une poupée » et ses monstrueuses mâchoires lui donnent une allure de cauchemar. Le délit de faciès appliqué à un animal… Peter Benchley connaissait cette histoire quand il écrivit Jaws (« Mâchoires ») et fréquentait un pêcheur expert en requins, Frank Mundus, qui lui inspira le personnage de Quint. Si le roman, publié au début de l’année 1974, lui valut le succès et de confortables revenus, Benchley en garda pas mal d’amertume. Tout comme son ami Mundus, il changera d’attitude vis-à-vis du Grand Blanc, chassé et éliminé à outrance par les amateurs de pêche touristique, ainsi que par la pêche industrielle à échelle mondiale. De son propre aveu, il regretta d’avoir contribué à diaboliser les requins vis-à-vis du public. L’auteur, décédé en 2006, aurait pu plaider non coupable par ignorance, les squales étant des « monstres » idéaux dans les récits d’aventure en mer. Notre cher Jules Verne pourrait figurer en tête de liste des accusés, lui qui, un bon siècle plus tôt, avait souvent terrifié les lecteurs de ses Voyages Extraordinaires (voir à ce titre certains passages et gravures de 20000 Lieues sous les Mers)… On aurait pu citer Hergé, aussi, qui confronte Tintin et le Capitaine Haddock à des requins voraces dans Le Trésor de Rackham le Rouge. Coïncidence ! Steven Spielberg, dans son adaptation de la bande dessinée d’Hergé, glisse quelques rapides allusions aux squales… Spielberg, incurable cinéphile, citera sûrement quand à lui des films liés aux requins, comme un classique oublié de Howard Hawks, Tiger Shark (Le Harpon Rouge, 1935), avec Edward G. Robinson en prédécesseur de Quint ; ou, plus proche de nous, les requins tigres qui firent passer de sales moments à Sean Connery dans Opération Tonnerre… Quoi qu’il en soit, au grand dam des défenseurs de la vie sous-marine, mais pour le plus grand bonheur des cinéphages amateurs de grande frousse sur pellicule, Jaws est devenu, quarante ans après sa sortie, un classique absolu. Dommage pour les requins du monde entier, bien en peine de se défendre contre cette publicité négative faite à leur espèce…

 

Jaws - A cheval sur sa vedette !

Ci-dessus : entre Steven Spielberg et Bruce le Requin, un moment de détente…

 

Publié au début de l’année 1974, Jaws fut un best-seller immédiat. Pas un chef-d’œuvre littéraire, certes, plutôt un roman de gare très efficace, maintenant en éveil l’attention du lecteur autant par la description très crue des attaques du requin que par une certaine grivoiserie, un brin racoleuse, dans la description des mœurs amoureuses des estivants. Le livre de Benchley attira immédiatement l’attention des studios, et ce furent les producteurs Richard D. Zanuck (fils du redoutable big boss de la 20th Century Fox, Darryl F. Zanuck) et David Brown qui en obtinrent les droits d’adaptation. Deux producteurs avisés, récompensés par le succès de L’Arnaque (The Sting) avec Paul Newman et Robert Redford, qui n’eurent pas à chercher longtemps le réalisateur idéal pour adapter le livre : ils venaient tout juste de produire Sugarland Express, le premier long-métrage cinéma d’un jeune homme nommé Steven Spielberg. N’ayant même pas 28 ans au compteur, le jeune réalisateur jouissait déjà d’une réputation de virtuose de la mise en scène ; formé dans la branche télévisuelle d’Universal, Spielberg piaffait d’impatience à l’idée de mettre en scène ses propres films. Il s’était bien entendu avec Zanuck et Brown, et accepta leur offre avec enthousiasme (et, de son propre aveu, beaucoup d’inconscience !) : le récit de Jaws lui rappelait quelque chose. Trois ans plus tôt, il avait mis en scène le téléfilm Duel, où un automobiliste était pourchassé sur une route déserte par un monstrueux camion fou. Remplacez l’autoroute par l’océan, l’automobiliste nerveux par un policier phobique de l’eau, et le camion par un gigantesque requin blanc, et vous aurez la même histoire ! C’est sur cet argument que Spielberg accepta de tourner Jaws. Les premières versions du script écrit par Benchley furent remaniées et réécrites par Carl Gottlieb, collaborateur de Spielberg à la télévision, d’autres script doctors seront ensuite appelés à polir le tout : notamment Howard Sackler, ancien collaborateur de Stanley Kubrick à ses débuts, qui donna au personnage de Quint un passé lié à l’histoire de l’USS Indianapolis. Cette scène sera ensuite développée par John Milius, le scénariste bourru de Jeremiah Johnson et Apocalypse Now, futur réalisateur de Conan le Barbare, puis par Robert Shaw, l’interprète de Quint. Le casting fut vite verrouillé : refusant les pressions des chefs de studio voulant des stars (Paul Newman, Charlton Heston et Jeff Bridges), Spielberg engagea des acteurs moins connus mais tout aussi bons. Lee Marvin et Sterling Hayden refusèrent le rôle du capitaine Quint, ce fut le bouillant britannique Robert Shaw (mémorable dindon de la farce dans L’Arnaque) qui obtint le rôle. Pour le shérif Martin Brody, Spielberg convainquit vite Roy Scheider, qu’il avait apprécié pour son personnage de flic solide dans French Connection aux côtés de Gene Hackman. Et pour incarner le jeune scientifique Matt Hooper, Spielberg suivit la suggestion de son ami George Lucas, qui venait de diriger Richard Dreyfuss dans American Graffiti. Le courant passa vite entre les deux hommes, même si Dreyfuss se fit tirer l’oreille. Il accepta, non sans dire à Spielberg que Jaws « serait très amusant à voir sur l’écran, mais que ce serait une galère à tourner. » Il n’avait pas tort du tout !

 

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La vraie star du film serait bien sûr le Grand Requin Blanc qui terrorise les baigneurs d’Amity. Spielberg se posa un sacré défi technique. Tout d’abord, il refusa la sécurité d’un tournage en studio à Hollywood. Le squale devait évoluer dans un environnement réel pour être crédible. Le tournage aurait lieu à Martha’s Vineyard, la ville idéale pour ses grandes plages et ses hauts-fonds proches du rivage, permettant ainsi à Spielberg de tourner en toute sécurité des scènes censées se passer dans le grand large. On écarta vite la possibilité de dresser un vrai requin blanc ; les experts Ron et Valerie Taylor, engagés pour le film, rirent bien à cette idée. Un requin n’est pas un gentil dauphin à la Flipper ! Spielberg se rappela du Calmar géant de 20 000 Lieues sous les Mers, le film de Walt Disney et Richard Fleischer. Le concepteur du monstre marin le plus crédible à cette époque, Robert Mattey, fut engagé pour fabriquer plusieurs répliques mécaniques du Requin, surnommé « Bruce » (le prénom de l’avocat de Spielberg). Le Requin sera ainsi l’un des touts premiers ancêtres des animatroniques, marionnettes grandeur nature animées, dont Jurassic Park fera grand usage près de vingt ans plus tard. Seulement voilà, Bruce a beau être fin prêt, ses mécanismes délicats et son poids ne supporteront pas les rigueurs d’un tournage dans l’eau de mer. A son premier jour de test dans la baie de Martha’s Vineyard, le requin coule, sous les yeux consternés de Spielberg et ses producteurs !… Début en fanfare d’un tournage infernal, qui va largement déborder sur le planning prévu. Spielberg et son équipe resteront coincés durant des mois à Martha’s Vineyard, à attendre que ce satané requin veuille bien fonctionner. Sans compter les problèmes esthétiques du monstre de plus abîmé par son séjour dans l’eau… Ajoutez à cela les changements de météo incessants ; le bateau Orca qui manque un jour de couler en embarquant des paquets de mer ; les plaisanciers importuns qui apparaissent dans le champ des scènes supposées être en haute mer ; les caméras qui sont abîmées par l’eau de mer ; et Robert Shaw, qui a l’alcool mauvais, s’en prend plusieurs fois à Richard Dreyfuss… A l’autre bout du monde, les époux Taylor, chargés de filmer des vrais requins pour la scène de la cage sous-marine, n’en mènent pas large non plus ; la doublure de Richard Dreyfuss refuse obstinément de descendre dans l’eau parmi les grands requins blancs. Le jeune Spielberg s’imagine déjà que sa carrière coulera avec le film. Il lui faudra le recadrage et le soutien de son mentor Sidney Sheinberg, le grand manitou d’Universal qui l’avait engagé, pour qu’il finisse ce tournage de cauchemar, en sabrant au passage le maximum de scènes avec le Requin ; une décision radicale qui, paradoxalement, décuplera la puissance du monstre. Enfin, après un tournage éreintant, Spielberg pourra compter sur l’aide providentielle, en post-production, de sa monteuse Verna Fields, qui donnera au film son rythme implacable, et de son nouveau complice musical, le compositeur John Williams. Celui-ci lui, inspiré par Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski et les partitions hitchcockiennes de Bernard Herrmann, présentera un leitmotiv à deux notes à l’efficacité redoutable.  

 

Jaws - show me the way to go home...

Ci-dessus : « Show me the way to go home… » Pour Quint (Robert Shaw), Hooper (Richard Dreyfuss) et Brody (Roy Scheider), le calme avant le chaos.

 

Le résultat final : un triomphe, le film décrochant d’excellentes critiques et un triomphe public sans précédent. Grâce à une campagne publicitaire très bien conçue par Universal, Jaws sera le tout premier film à dépasser la barre jusqu’alors inaccessible des 100 millions de dollars de recettes au box-office américain. Du jamais vu à l’époque ; le budget initial de 4 millions de dollars avait plus que doublé, en raison du retard pris par le tournage. Le film dépassera les succès récents du Parrain, de L’Arnaque et de L’Exorciste pour récolter 123 millions de dollars.Un record détenu durant deux ans, avant que Spielberg soit détrôné par son ami George Lucas et Star Wars ; la prise de pouvoir des movie brats barbus sera ainsi entérinée, et les studios seront encouragés à produire pour chaque été les fameux blockbusters influencés par les films de cette génération. Pour Spielberg, Jaws marquera aussi sa première nomination aux Oscars ; le film obtiendra essentiellement celui de la musique pour John Williams, et du montage. L’influence de Jaws se fera sur le long terme ; même si Spielberg prendra un temps un peu de distance envers le film. Une nouvelle génération de cinéastes prodiges attrapera le virus du cinéma en découvrant le film et lui rendra hommage : David Fincher en tête, qui reconnaitra l’influence de Jaws au détour de scènes de Seven ou Gone Girl ; Christopher Nolan, faisant du Joker de The Dark Knight l’équivalent humain du Requin (la scène choc du  »faux Batman » pendu, rappelant la découverte du cadavre du pêcheur de Jaws). Mais aucun cinéaste n’est sans doute plus fan du film que Bryan Singer, le réalisateur d’Usual Suspects et des films X-Men, au point d’avoir nommé sa société de production Bad Hat Harry d’après une réplique du film – celle du Shérif Brody au vieux baigneur portant un ridicule bonnet évoquant un aileron de requin : « That’s some bad hat, Harry« … Le film allait aussi générer une flopée de plagiats malencontreux, d’ersatz animaliers, et trois suites (un second volet aussi absurde que sympathique et deux catastrophes sur pellicule) pour lesquelles Spielberg n’avait rien à voir. Sans oublier des pastiches divers et variés : Jacques Tati ajoutera une scène gag pour une réédition des Vacances de Monsieur Hulot en référence directe aux scènes de panique du film de Spielberg ; les réalisateurs du studio d’animation Pixar s’amuseront dans Le Monde de Nemo, avec un requin nommé Bruce tentant de surmonter sa nature carnivore. Mais on n’est jamais si bien servi que par soi-même, en matière d’humour ; Spielberg produisit Retour vers le Futur 2, de Robert Zemeckis, où Marty McFly est attaqué en pleine rue par un requin en 3D star du totalement fictif Jaws 19 (dû à Max Spielberg, le fils de qui-vous-savez) ! Le même Zemeckis qui avait écrit 1941 pour Spielberg, se faisant plaisir de parodier la scène d’ouverture de Jaws, la même actrice (Susan Backline) étant cette fois-ci victime d’un sous-marin japonais égaré…

 

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Le succès considérable du film n’était pas juste simplement dû à une habile opération publicitaire orchestrée par Universal. On peut certes imiter ou pasticher le style d’un film, mais il est pratiquement impossible de le surpasser. A la barre, il faut un réalisateur capable d’imprimer sa patte et sa vision personnelle. Spielberg, malgré son attitude critique envers Jaws, ne pourra nier au final se l’être approprié. Certes, ce n’est sans doute pas son œuvre la plus personnelle ; mais, derrière l’œuvre de commande, le réalisateur pose les bases de son univers, et son « langage » cinématographique en développement. Donc, outre le plaisir évident de revoir Les Dents de la Mer quarante ans après sa sortie, il faut bien se poser la question : pourquoi le film marche-t-il toujours aussi bien, malgré les évidents défauts esthétiques de Bruce le Requin, ou l’inévitable passage du Temps ? Plusieurs réponses et/ou hypothèses sont possibles, et il y a eu de nombreuses interprétations du film au fil des décennies. Commençons par la plus évidente : Jaws revendique sans complexe la filiation de grands maîtres de la Peur sur pellicule. Très consciemment, Spielberg suivit les traces d’Alfred Hitchcock : l’ombre du Maître du Suspense plane en permanence au-dessus du film. Cela pourrait être handicapant, mais le jeune Spielberg sut manier le suspense avec autant de maîtrise que son illustre prédécesseur. Il ne se prive pas, d’ailleurs, de le citer ouvertement. Le sujet même du film – une petite ville maritime terrorisée par des attaques animales inexplicables – nous ramène évidemment aux OiseauxPsychose n’est pas loin, non plus, dans les scènes choc de la mort de la baigneuse nue jusqu’à l’assaut contre Hooper coincé dans sa cage sous-marine. Et Spielberg se permet même de surpasser « l’effet Vertigo » (combinaison d’un zoom arrière et d’un travelling avant donnant un effet de vertige) créé par Hitchcock, lorsque Brody assiste horrifié à la mort du jeune baigneur sur son matelas. Des citations délibérées, quasi instinctives, qui n’empêchèrent pas Hitchcock de bouder toute rencontre avec son admirateur… mais le vétéran cinéaste reconnut tacitement la filiation en « empruntant » John Williams pour son dernier film, Complot de Famille. Un autre cinéaste, moins connu de nos jours, a peut-être aussi influencé le style du film. Le français Jacques Tourneur sut se tailler une réputation méritée de maître de l’angoisse et du surnaturel, dans des séries B fantastiques magistralement tournées malgré un budget famélique (La Féline, Vaudou, L’Homme Léopard, Rendez-vous avec la Peur). Tourneur, peu intéressé par les effets spéciaux de son époque, développa une ambiance visuelle adaptée aux manifestations de ses « monstres ». Leur présence était marquée par des signes visuels et sonores impressionnants, qui ont sans doute marqué le cinéphile Spielberg. Les retards et les ennuis techniques liés au Requin poussèrent Spielberg à improviser des solutions ingénieuses pour signaler sa présence. Le monstre ainsi rendu « invisible » faisait planer une menace constante par des objets et des décors détournés de leur usage initial : les barrières dentelées des plages d’Amity, un matelas pneumatique à demi dévoré, un ponton arraché qui semble pris de vie, les mâchoires omniprésentes chez Quint, un fil de pêche se tendant brutalement, et bien sûr les fameux barils jaunes utilisés durant la longue chasse finale. Autant d’idées qui doivent beaucoup à l’approche de Tourneur. Au passage, Spielberg n’hésite pas à retourner les clichés trop évidents : l’image de l’aileron parmi les baigneurs, par exemple, est soit une erreur d’appréciation (un bonnet de bain), soit une mauvaise farce commise par des gamins. Le cinéaste laisse tout juste au spectateur le temps de rire, avant de lui asséner l’horreur maximum.

 

Jaws - Du vandalisme écoeurant !

Ci-dessus : « Du vandalisme écoeurant ! ». Le maire Vaughan (Murray Hamilton) et son curieux sens des priorités publiques…

 

Il est aussi intéressant de voir comment Jaws conserve, dans un film hollywoodien, une approche très naturaliste digne d’un film européen. Tourné loin des studios, sur les lieux même de l’action, le film de Spielberg conserve un côté documentaire évident dans la première partie du film. Les déboires du chef Brody avec le Maire et ses administrés, notamment, semblent souvent filmés sur le vif, à la façon d’un reportage en direct, qui surprendrait par hasard leurs conversations au milieu des badauds. Les scènes entre Brody et Vaughan ne sont jamais statiques, et sont autant d’affrontements psychologiques, évoluant peu à peu à l’avantage du policier. Il est intéressant de voir comment leurs points de vue sur la gestion de l’affaire du Requin évolue, en quelques scènes bien dosées : celles du début (sur le ferry, à la mairie) voient l’autorité de Brody complètement sapée par ce maire affairiste ; la scène intermédiaire (la capture du « faux coupable ») semble les mettre sur un pied d’égalité avant l’arrivée de la mère du garçon tué ; et dans les dernières scènes, Vaughan perd pied tandis que Brody prend l’ascendant, non sans colère et frustration (scène autour de l’affiche vandalisée), jusqu’à la scène dans l’hôpital où le policier obtient gain de cause. Cette scène est le contrepoint inverse parfait de la scène du ferry, Brody interceptant et coinçant Vaughan dans un coin pour l’obliger à faire ce qu’il aurait dû faire depuis le début ; toutes ces séquences ont un côté brut, que n’aurait pas eu le film s’il avait été filmé dans le confort des studios Universal. Histoire d’enfoncer le clou, Spielberg s’amuse même, en préambule de l’attaque de l’estuaire, à montrer le maire répondant à des journalistes de la télé. L’un d’eux, s’adressant face caméra pour son reportage (et donc face au public du film), n’est autre que Peter Benchley, l’auteur du roman. Grâce à son chef opérateur Bill Butler, Spielberg utilisera des caméras spéciales, filmant les figurants en pleine baignade au ras de l’eau, ou sous l’eau ; une sensation de réalité claustrophobique indéniable (le spectateur n’a aucune peine à imaginer le carnage imminent) qui transforme des images de tourisme vacancier en cauchemar absolu. Là encore, la sensation d’assister à une scène banale de la vie estivale renforce la crédibilité des évènements de Jaws.

 

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Nous sommes tous d’accord, le comportement du Requin est irréaliste ; aucun squale ne tue des êtres humains pour le plaisir, pas plus qu’il ne peut faire de marche arrière, ou couler un bateau… Qu’importe l’invraisemblance, après tout, car Jaws n’est pas un documentaire ; le film est typique de cette époque qui voit ressurgir les légendes d’autrefois, avec leur part d’irrationnel, au beau milieu du cadre matérialiste et rassurant du 20ème Siècle en Occident. On a ainsi vu ressurgir les sorcières en plein New York (Rosemary’s Baby), les goules dans la campagne américaine (La Nuit des Morts-Vivants), un démon babylonien à Washington (L’Exorciste), ou des ogres dans la campagne texane (Massacre à la Tronçonneuse)… Le Requin qui s’invite parmi les vacanciers de Jaws participe de la même actualisation du Fantastique, qui a quitté les poussiéreux châteaux victoriens de Dracula et Frankenstein pour débouler dans les lieux les plus ordinaires. Spielberg l’assimile, délibérément, à une créature fantastique, l’équivalent du Dragon médiéval, ou de la Bête apocalyptique. Le Requin, ici, c’est le Léviathan, monstre marin représentant le Chaos des forces primitives indomptées, créé par l’Eternel lui-même avant l’Homme, pour inspirer à ce dernier crainte et respect. Le Livre de Job contient notamment des pages qui semblent faites pour illustrer le propos du film (« Irais-tu pêcher Léviathan à la ligne ? (…) Criblerais-tu sa peau de flèches / Et sa tête de coups de harpon ? », phrase citée dans le roman de Benchley) ; dans cette idée, le Requin serait venu des profondeurs pour « punir » l’orgueil et la cupidité des habitants d’Amity. Spielberg ne manque pas d’assimiler le Requin à diverses créatures épouvantables : vampire (Mike, le fils de Brody qui échappera de peu aux mâchoires de l’animal, montre sa main qui saigne en plaisantant sur le sujet), entité surnaturelle (Chrissie est aussi malmenée dans l’eau que la gamine de L’Exorciste assaillie par le démon), fantôme ou esprit frappeur (divers objets semblent soudain doués de vie au passage du monstre : poltergeist…), tueur en série insaisissable (Hooper fait une référence ironique à Jack l’Eventreur), et, donc, Dragon mythique. Brody, Quint et Hooper deviennent finalement, dans la seconde partie du récit, des chevaliers partis affronter la Bête dans sa tanière avec, en guise d’épées médiévales, des armes bien inefficaces… La référence est encore plus explicite quand Brody, dans les dernières minutes du film, tient le monstre en respect avec une gaffe évoquant la lance des chevaliers. Le comportement même du Requin démontre une intelligence vraiment surnaturelle, comme s’il testait ses trois adversaires. La découverte de ses méfaits garde le même aspect irrationnel ; dans la première partie du récit, il tue une jeune femme, un enfant, un vieux pêcheur et un homme adulte, plus peut-être un gentil chien inexplicablement disparu… pratiquement l’équivalent d’une famille entière ; par effet collatéral, les femmes mères de famille sont affectées par les drames (Mrs. Kintner, Ellen Brody). Et Spielberg nous montre le « puzzle » macabre des restes de ses victimes : un torse et une main (Chrissie, la jeune femme), une tête (le vieux marin), une jambe (l’homme dans le canot)… soit presque un corps entier, horriblement déconstruit par cet animal dément. Une incarnation de la Bête, que le cinéaste filmera souvent sous différents avatars, pour représenter une force chaotique, monstrueuse, profondément destructrice.

 

Jaws - Hooper et le faux coupable

Ci-dessus : Hooper et Brody examinent le coupable idéal, capturé par les fous de la gâchette du coin.

 

Si le grand méchant monstre de Jaws marque autant les esprits, c’est aussi parce qu’il a des adversaires à sa mesure. Le film de Spielberg a beau être un monster movie modernisé, mettant en vedette le requin, sa crédibilité passe aussi et surtout par des personnages humains bien campés. Excellente idée de faire basculer le récit vers la haute mer, à la moitié du film ; le trio Brody-Hooper-Quint, que l’on pourrait croiser dans n’importe quelle ville portuaire, y gagne une dimension héroïque inégalée. Les antagonismes et l’amitié font jeu égal durant la chasse au requin ; le scénario de Carl Gottlieb, très astucieusement, s’amusera toujours à placer Brody, l’homme de la classe moyenne, grand phobique venu de la ville, entre ses deux congénères bien plus à l’aise sur l’eau. Les rapports de force s’équilibrent, s’affrontent et s’inversent à tour de rôle, entre le jeune scientifique féru de technologie, le policier responsable mais fragile, et le vieux pêcheur expérimenté mais passéiste. Attardons-nous un peu sur chacun d’entre eux. Honneur au plus jeune, Matt Hooper, campé par Richard Dreyfuss. Le premier acteur alter ego de Spielberg s’approprie et change astucieusement un personnage assez falot dans le roman. En lieu et place du bellâtre qui s’occupe de Mrs. Brody dans le dos de son mari, Dreyfuss fait de Hooper un scientifique idéaliste, aux allures d’étudiant barbu tout droit sorti des locaux de Greenpeace. Hooper devient l’allié spontané de Brody, face à la municipalité d’Amity. Il apporte une caution scientifique indéniable pour identifier le requin coupable des morts, et vient refroidir l’enthousiasme précipité des pêcheurs qui ont capturé un faux coupable idéal. De plus tout, la batterie d’objets et de gadgets techniques qu’il amène avec lui semble en faire un expert dans la chasse au monstre. Malheureusement, son savoir ne compense pas un manque d’autorité naturelle, indispensable pour persuader le maire de changer d’avis. Dreyfuss, en fait, a une stature comique indéniable qui a sans doute plu à Spielberg ; petit, rondouillard, dotée d’une voix nasillarde et d’une allure enfantine qui contraste avec les hommes du coin, il semble minuscule et perdu parmi les « durs » du port d’Amity, à son arrivée. Dreyfuss joue très bien de ce décalage entre les compétences réelles de son personnage (et une petite pointe d’arrogance propre aux hommes de science), et son apparence qui l’empêche d’être pris au sérieux. L’acteur tire le meilleur des quelques scènes humoristiques du film, notamment quand il essaie d’être aussi macho que Quint avec sa canette de bière… La situation de Hooper a dû rappeler à Spielberg ses propres débuts professionnels, lorsqu’il était un gamin de 22 ans dirigeant des vétérans sur les plateaux d’Universal TV. Quant aux certitudes scientifiques du jeune océanologue, elles ne le sauvent pas dès qu’il s’agit d’étudier le Requin dans son élément. La découverte d’une dent coincée dans le bateau abandonnée lui vaudra la peur de sa vie (et l’un des plus beaux jump scares pour le spectateur) ; et son face à face avec le squale, dans la cage, tournera court. La cage, dernier rempart scientifique et « civilisé » jeté dans un territoire primitif, ne peut tenir face à la fureur du monstre. Le scénario prévoyait qu’il se faisait tuer ; mais les images fournies par les époux Taylor, montrant un requin se débattre dans les câbles de la cage vide, donnèrent à Spielberg une idée tout juste plus indulgente. Le jeune homme sauvera in extremis sa peau, sans pouvoir aider ses équipiers assiégés dans le bateau.  

 

Jaws - Quint en pose badass !

Ci-dessus : Quint dans une pose badass, à la Sam Peckinpah !

 

A l’extrême opposé de Hooper, se tient le capitaine Quint, à qui Robert Shaw prête ses traits et son caractère explosif. Le personnage le plus marquant de Jaws, à qui l’acteur britannique trop tôt disparu donnait une couleur qu’il n’avait pas dans le roman. Le vieux briscard de l’océan est tour à tour exubérant, narquois, obsessionnel ou mélancolique… et, pour ses compagnons, un personnage difficile à gérer ! Shaw, avec l’accord de Spielberg, lui donne un caractère digne de l’Achab de Moby Dick, et des excès dignes des meilleurs personnages de Sam Peckinpah… le cinéaste de La Horde Sauvage, connu d’ailleurs pour son comportement « alcoolisé » et sa rudesse, semble avoir largement inspiré le personnage – jusqu’au port du bandana. Le personnage marque les esprits à sa première apparition, durant le conseil municipal spécial donné par Vaughan. Dans le tohu-bohu général, l’homme se fait tout de suite remarquer en proposant ses services (« Je vous l’attrape pour 10 000 dollars. La tête, la queue, et tout le bataclan. »), et surtout en montrant à tous qui est le vrai chef, sur l’île, sur la question du Requin ! Poliment congédié par Vaughan sous les yeux de Brody impuissant, Quint reste à l’écart durant toute la première partie. Le personnage est un paria, un « sauvage » se tenant à l’écart de la communauté et craint de tous. Spielberg a peut-être fait le lien, inconsciemment, avec le John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance : le rancher grossier et brutal, que les civilisés évitent poliment avant de demander son aide pour éliminer le desperado qui terrorise la région. Quint adore en rajouter dans le machisme et l’aspect fruste : voir sa scène de recrutement par Brody, où il teste les compétences professionnelles de Hooper autant que ses origines sociales (« ce sont des mains de citadin, ça… »). Avec son vocabulaire fleuri, ses coups de gueule et son attitude badass à souhait, Quint serait presque une caricature si Shaw ne le nuançait pas. Le vieux marin donne aux deux « bleus » son expertise et son expérience de la pêche au requin ; mais surtout, il tombe le masque durant une séquence d’anthologie : celle du récit de l’USS Indianapolis, la scène que Spielberg avoue préférer dans le film, à juste titre.

 

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Juste après une séquence d’action trépidante, et avant l’attaque suivante, cette scène semble se situer dans un moment suspendu, hors du film, et hors du Temps. Après un bon repas bien arrosé, Quint s’amuse des petits bobos du shérif Brody (« Vous voulez voir quelque chose de permanent ? », double sens évident, compte tenu de ce qui va suivre) et détend l’atmosphère avec Hooper, dans un viril concours de cicatrices digne que n’auraient pas renié Howard Hawks, John Huston ou Ernest Hemingway. La conversation bascule sur le tatouage que Quint n’a jamais pu effacer, celui de son service à bord de l’Indianapolis. Hooper est refroidi, Brody, lui, devient le relais du public, qui en 1975 ignore tout ou presque de ce véritable drame maritime. Et Quint, en héritier d’Herman Melville, de nous raconter par le détail l’horreur qu’il a traversé trente ans plus tôt… Le récit qu’il fait du naufrage demeure terrifiant de réalisme. Rappelons que ce navire livra des composants essentiels des bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, avant d’être coulé en mer du Japon fin juillet 1945 par un sous-marin. Durant quatre jours et quatre nuits, les rescapés, dérivant en haute mer, furent décimés par le froid, l’épuisement, et les requins… Sur un équipage de 1100 personnes, seul le quart environ survécut. Ce fut le drame le plus meurtrier jamais vécu dans l’histoire de la marine militaire américaine. A l’époque du film, cette histoire était si peu connue que beaucoup crurent que le monologue de Quint était pure invention. Il ne l’était pas, malgré quelques erreurs factuelles ; et tant pis si sa version laisse croire que les squales sont responsables de tous les morts de l’Indianapolis. Dans ce film de pur divertissement qu’est Jaws, cette séquence « suspendue » est inattendue, originale, et pare le film d’une atmosphère de réalisme fantastique qu’affectionne le jeune cinéaste. Spielberg, aussi, aborde pour la toute première fois de sa carrière les rives de l’Histoire. La 2ème Guerre Mondiale, dont il est à sa façon un rejeton (rappelons que son père fut opérateur radio de l’Air Force, et lui raconta ses expériences), sera omniprésente dans son cinéma à partir de ce moment-là. Et l’évocation d’Hiroshima par Quint amènera, plus de dix ans plus tard, une scène saisissante d’Empire du Soleil. La scène de l’Indianapolis nous éclaire sur Quint ; derrière sa façade de dur, il y a un homme traumatisé à jamais par ce qu’il a vécu, et qui vit depuis des décennies avec le souvenir des morts. Son récit éclaire aussi sur le syndrome de stress post-traumatique et la culpabilité des survivants, bien connue des rescapés de guerre (revoir Le Soldat Ryan). Cette séquence justifie aussi, sans chercher le pathos, le comportement entêté et aberrant de Quint, dont le désir de revanche est clairement suicidaire. L’évocation du triste sort de son meilleur ami, ancien joueur de baseball qui meurt « dévoré, coupé en deux sous la poitrine« , annonce au passage ce qui va lui arriver le lendemain. Quint se servira d’une batte de baseball pour démolir la radio de l’Orca et empêcher les secours (rappelons que l’équipage de l’Indianapolis fut privé de liaison radio pour raisons de secret militaire) ; et il sera broyé par les mâchoires du Requin, au niveau de la poitrine, dans un combat sanglant à souhait. Quint aura finalement obtenu ce qu’il cherchait.

 

Jaws - Il est sous le bateau !

Ci-dessus : Quint a ferré le monstre. Brody (notez sa crème solaire !) aide comme il le peut.

 

Reste donc le shérif Martin Brody, premier d’une longue série de héros malgré eux dans le cinéma de Steven Spielberg. Un choix de casting parfait, là encore, avec Roy Scheider, excellent dans le rôle de ce policier tiraillé entre son sens du devoir, ses difficultés d’adaptation et sa peur pathologique. Un américain pas bien tranquille, qui prend ses responsabilités au sérieux, mais qui est en porte-à-faux permanent entre la menace du Requin et les pressions malencontreuses de sa communauté… La sympathie du public est vite acquise à cet homme qui devient un héros lorsque les circonstances le poussent à bout. Mais avant d’en arriver là, Brody aura subi bien des avanies. Contrairement au roman où lui et son épouse sont déjà implantés depuis plusieurs années à Amity, Brody, dans le film, est un nouveau venu. Ce policier consciencieux a quitté New York pour des raisons évidentes (il suffit de voir French Connection pour voir à quel point la ville était dangereuse à cette époque) ; mieux valait emmener sa famille dans un endroit paisible, à poser quelques contraventions et écouter les petites plaintes ordinaires des citoyens. Spielberg s’amuse souvent à mettre son personnage,  »déménagé » de fraiche date, en décalage permanent avec les us et coutumes de la petite ville. Et à le confronter avec sa phobie de la noyade ; dès son entrée en scène au petit matin après la mort de Chrissie, Brody a droit depuis sa fenêtre au spectacle de l’immensité de l’océan qui le met mal à l’aise. Plusieurs fois dans le film, Spielberg va ainsi diriger le regard angoissé de Brody vers le grand large, que l’imaginaire humain a longtemps peuplé de monstres. Il se trouve aussi en décalage « temporel », et le dialogue faussement anodin avec sa femme illustre bien cette impression (« On a acheté la maison en automne. On est en été. ») doublée par les tentatives de prendre l’accent local. Des piques similaires, on en retrouvera souvent dans le film envers Brody ; voir cette remarque d’une estivante à Ellen (« vous n’êtes pas née à Amity, vous ne serez jamais une insulaire ! »), ou ces derniers échanges entre Brody et Hooper (« Quel jour on est ? – Mercredi, je crois. Non, jeudi… »). Difficile pour le shérif de se sentir adapté, et accepté, à cause de cette impression de décalage permanent.

 

Jaws - Mrs Kintner

Ci-dessus : Mrs. Kintner (Lee Fierro), la mère du garçon tué par le requin, rappelle à Brody sa part de responsabilité.

 

Ce premier grand héros spielbergien n’est pas irréprochable, ni « super-héroïque ». Ses défauts et ses erreurs contribuent à rendre le personnage bien plus touchant qu’un héros d’action à l’hollywoodienne à la puissance de feu illimitée et aux certitudes en acier trempé. Brody, on le sait, est un inquiet obsessionnel (voyez comment il « gonfle » sa peur en étudiant les photos macabres de victimes de requins…). Héritier du James Stewart de Fenêtre sur Cour et Sueurs Froides, Brody amorce chez Spielberg une belle galerie d’anti-héros victimes de phobies sévères (Indiana Jones et ses serpents en sont l’exemple le plus célèbre), reflets des propres peurs du cinéaste, qui avouera sans honte être lui-même un grand angoissé. Chez le cinéaste, la terreur de la noyade est omniprésente : revoir Poltergeist, Always, Hook, Amistad, Le Soldat Ryan, A.I. Intelligence ArtificielleMinority Report, La Guerre des Mondes… Le personnage de Brody est intéressant pour une autre raison : avec lui, le jeune Spielberg se pose pour la première fois peut-être la question de la responsabilité morale, une notion d’éthique personnelle qui commence à apparaître alors dans son cinéma. Brody est un bon policier, un mari aimant et un père protecteur (parfois à l’excès) de ses fils. Et son métier de shérif le voue à protéger, par contrat tacite, la petite communauté d’Amity. Lorsqu’il accepte de taire la mort de la baigneuse et de maintenir les plages ouvertes, notre brave shérif se met dans une position intenable. La mort du gamin sur son matelas, sous ses yeux, n’est pas qu’un accident malencontreux. Responsable de la sécurité des baigneurs, Brody a commis une faute grave, comme va le lui rappeler la mère du petit garçon tué. Dans le parcours de Brody, témoin de la mort violente d’un enfant, germe la prise de conscience et le combat d’Oskar Schindler, dans La Liste de Schindler ; l’industriel allemand, collaborateur du régime nazi, changera de camp après avoir aperçu dans un charnier le cadavre de la petite fille en rouge. L’idée reste la même : un homme adulte, chez Spielberg, se doit de défendre envers et contre ceux dont il est responsable. Brody est hélas bien isolé pour travailler efficacement : non seulement la municipalité impose des « mesurettes » dérisoires, mais il doit faire face à une bande de pêcheurs du dimanche, aussi inefficaces que dangereux. Des « beaufs » dans toute leur splendeur, qui transforment une chasse à l’animal en véritable lynchage, un innocent requin-tigre faisant les frais de leur vengeance aveugle. Encore une référence au western évidente. Brody, lui, compte les points, flanqué d’un adjoint très inefficace… Dans la tourmente, il n’y a guère que Hooper pour l’aider (sans plus faire fléchir le maire, comme on l’a vu) et sa famille pour le soutenir. Notamment son petit dernier, qui lui rend un peu le sourire en lui faisant des grimaces ; joli moment de tendresse basé sur un échange muet de gestes et de regards entre le papa et l’enfant, scène qui annonce des échanges similaires dans Rencontres et E.T.

 

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Mal à l’aise à terre, notre policier est encore plus malmené dans la seconde partie du récit, coincé entre les deux spécialistes de l’océan. Brody prend ses responsabilités en allant traquer le Requin sur son territoire, mais il n’est pas facile de laisser derrière soi femme et enfants. Le voilà obligé de faire ses classes de mer sous l’égide de Quint, comme le premier aspirant matelot venu ! Spielberg réserve quelques gags savoureux à l’encontre du policier complètement perdu dans un environnement qu’il ne maîtrise pas. Brody s’acharne à faire un nœud marin alors que Quint est en train de « flairer » la bête qui mord à l’hameçon ; il doit balancer les appâts sanglants en maugréant, avant de réaliser qu’ »il va falloir un plus gros bateau » (réplique génialement improvisée par Roy Scheider) ; et, lors du concours de cicatrices entre Quint et Hooper, ce bon citadin qui semble avoir évité les balles à New York n’a que les traces de son appendicite à exhiber… Le pauvre Brody semble constamment ballotté entre ses deux compères ; et lorsque les deux experts sont éliminés, on ne donne pas cher de sa peau. Ne lui restera qu’à rassembler, en désespoir de cause, son sang-froid, quelques armes improvisées, et réussir le tir impossible. On notera que c’est un policier très terre à terre qui se défend avec une bouteille d’air comprimé et une arme à feu, pour renvoyer le monstre dans les abîmes de l’élément eau… Aussi invraisemblable que soit ce grand finale (décidé au dernier moment par un Spielberg épuisé par les pannes à répétition de son poisson star…), il tombe sous le sens du récit. L’affrontement conjugue les phobies mêlées du spectateur, du protagoniste et sans doute du cinéaste : aquaphobie, agoraphobie et claustrophobie. Envahi par l’eau, coincé dans le bateau qui s’effondre, Brody est au milieu de nulle part et ne peut fuir le monstre déchaîné. Et, là encore influencé par le western (un genre qu’il n’a jamais réalisé, mais qui influence nombre de ses films, à commencer par Duel et Sugarland Express), Spielberg conclut l’aventure par un duel en règle entre un Shérif poussé à bout, et un monstre marin devenu le desperado terrorisant la communauté voisine. Voir le Requin mâchonner la bouteille d’oxygène prend alors un second sens tout savoureux ; pensez aux cigarillos de Clint Eastwood dans sa période Sergio Leone ! Ne restera plus à Brody qu’à savourer sa victoire finale, tandis que le Requin réduit en pulpe sanglante disparaît dans un ultime rugissement d’agonie… Spielberg utilisa ici un cri d’un Tyrannosaure issu d’un vieux film de dinosaures. Déjà une idée derrière la tête, bien avant que Michael Crichton n’ait écrit la première ligne de Jurassic Park

 

Jaws - Tir à la corde

Ci-dessus : trois chasseurs… chassés.

 

Le générique final sonnera comme une délivrance pour le spectateur, les deux rescapés regagnant le rivage, aux sons de la musique apaisée de John Williams. Brody et Hooper regagneront la civilisation en héros un peu parias, tels deux aventuriers magnifiques à la John Ford. Spielberg, lui, bénéficiera du succès du film pour faire progresser sa propre carrière ; il dira non à la suite du film, ainsi qu’à d’autres juteuses propositions (comme le premier Superman, que les producteurs Alexander et Ilya Salkind lui offrirent), pour se trouver de nouveaux défis. Il commence à lever la tête pour observer le ciel. Une idée de film sur les OVNIS lui trotte dans la tête…

 

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Ci-dessus : la musique de John Williams a fait le succès du film. Outre le thème du Requin, on appréciera aussi la superbe partition du générique final. L’air de l’aventure en haute mer !

 

La fiche technique :

Réalisé par Steven Spielberg ; scénario de Peter Benchley et Carl Gottlieb (NC : Howard Sackler, John Milius et Robert Shaw) d’après le roman de Peter Benchley ; produit par Richard D. Zanuck et David Brown (Universal Pictures)

Musique : John Williams ; photo : Bill Butler ; montage : Verna Fields ; direction artistique : Joe Alves

Effets spéciaux : Robert A. Mattey et (NC) Roy Arbogast

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 04

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1965 : DOCTEUR JIVAGO

Docteur Jivago 04A Omar Sharif, pour toujours Youri Jivago

 

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1965, et le monde a considérablement changé… Cette année-là, un petit pays asiatique résonne du bruit des hélicoptères et retient l’attention internationale : le Viêtnam… Avec l’entrée en fonction officielle de Lyndon B. Johnson à la Maison-Blanche, les Etats-Unis passent à l’offensive contre le Nord-Viêtnam communiste ; des moyens considérables en hommes et en armement sont déployés. Mais les premiers bombardements, les batailles et les enrôlements massifs provoquent la division, tant au niveau national qu’international. La jeune génération se rebelle contre cette guerre aux motifs bien flous : on brûle les cartes d’enrôlement, on manifeste en masse au fil des mois…Par ailleurs, la communauté noire américaine revendique haut et fort la défense de ses droits civiques, dans un climat de violence. Malcolm X, l’ancien porte-parole controversé de Nation of Islam, est assassiné à New York le 21 février. En mars, le révérend Martin Luther King organise la marche pour les Droits Civiques, de Selma à Montgomery en Alabama ; les manifestants se heurtent à la répression décidée par le gouverneur George Wallace, et à la violence des « Petits Blancs » racistes. King et 25 000 manifestants obtiendront gain de cause, dans la douleur. Il y aura aussi six jours d’émeutes cette année-là dans le quartier de Watts, en août à Los Angeles, en réponse à des violences commises par des policiers blancs.

L’actualité internationale est tout aussi mouvementée : Nicolae Ceausescu est le nouveau Premier Secrétaire du Parti Communiste Roumain le 22 mars ; les cadavres du politicien portugais Humberto Delgado, opposant à la dictature, et de son secrétaire sont retrouvés le 24 avril en Espagne ; le président algérien Ahmed Ben Bella est déposé par le Colonel Boumediene le 19 juin ; les rebelles Tupamaros s’engagent dans des actions violentes contre le gouvernement uruguayen en août ; une guerre frontalière entre l’Inde et le Pakistan éclate le 16 août ; le Tibet, officiellement déclaré  »région autonome de la République Populaire de Chine » subit une nouvelle vague de persécutions de ses occupants ; l’Indonésie est en proie à la guerre civile après l’échec du coup d’état du PKI (Parti Communiste Indonésien), et la chute de l’ancien président Sukarno, renversé par le Général Suharto. Mehdi Ben Barka, principal opposant politique du Roi du Maroc Hassan II, est enlevé en France le 29 octobre. Son corps ne sera jamais retrouvé. La guerre civile au Congo se conclut par la prise de pouvoir du Général Mobutu le 24 novembre ; en Centrafrique, Bokassa fait de même le 31 décembre.

Le Royaume-Uni salue la mémoire de Sir Winston Churchill, décédé le 24 janvier, et dont les funérailles attirent un nombre record d’hommes d’Etat du monde entier, le 30 du même mois. La République Fédérale Allemande entame l’examen de conscience de ses aînés compromis sous le IIIe Reich, via le procès à Francfort de 81 criminels de guerre, anciens SS d’Auschwitz. En France, l’affaire Ben Barka sème le trouble et entraîne la démission du préfet de police Maurice Papon. Charles de Gaulle inaugure le tunnel du Mont-Blanc le 16 juillet, avec son homologue italien Saragat, et se porte candidat à sa propre succession aux élections présidentielles de décembre. Surprise : il se retrouve en ballotage contre le seul candidat de gauche, François Mitterrand, et doit attendre le second tour pour l’emporter.

1965, c’est aussi la suite de la Course à l’Espace entre Soviétiques et Américains : les premiers célèbrent Alexei Leonov, premier homme à sortir dans l’espace, le 18 février. Les Etats-Unis salueront, eux, l’exploit similaire d’Edward White le 3 juin. Les vols Gemini font aussi l’actualité spatiale. En troisième position derrière les deux géants : la France, qui procède au lancement de son premier satellite, Astérix, en orbite le 26 novembre. Transition toute trouvée pour parler du triomphe des bandes dessinées franco-belges, et du petit gaulois malicieux créé par Goscinny et Uderzo, dont les albums Le Tour de Gaule et Astérix et Cléopâtre amusent petits et grands. A la télévision, suivant les pays, on peut découvrir Max la Menace aux USA, Les Sentinelles de l’Air en Grande-Bretagne, ou Belphégor en France. Les amateurs de sport peuvent suivre les exploits des champions de l’année : le Pays de Galles vainqueur du Tournoi des 5 Nations de rugby devant la France ; l’Inter de Milan champion d’Europe de football devant Benfica ; le duel Felice Gimondi-Raymond Poulidor au Tour de France cycliste ; Jim Clark champion du monde de Formule 1 ; et en boxe, le match Mohamed Ali-Sonny Liston, conclu par un k.o. dès le premier round. Ali est champion du monde poids lourds ; ne l’appelez plus Cassius Clay ! Dans ce tour d’horizon de l’année 1965, n’oublions pas non plus les décès de l’architecte Le Corbusier, des écrivains T.S. Eliot et Somerset Maugham, ou de Stan Laurel, qui fit tant rire le public avec son défunt complice Oliver Hardy. 

Côté musique, les amateurs de « bon son » n’ont que l’embarras du choix en 1965. Beatles ou Rolling Stones ? Les « Fab Four » de Liverpool sont toujours omniprésents : la parution de l’album Rubber Soul, avec des classiques comme Yesterday ; leur second film, Help ! dont ils signent les chansons ; ou un concert à New York, le premier dans un stade, devant 55000 fans en délire. Mais Mick Jagger, Keith Richards et leurs camarades leur font une sacrée concurrence avec un hit générationnel, (I Can’t Get No) Satisfaction. Bob Dylan fait une tournée mémorable en Angleterre, et a choisi son camp en interprétant Like a Rolling Stone. En Angleterre, on se déchaîne aussi avec d’autres trublions, The Who et le bien nommé My Generation. Aux USA, James Brown électrise les foules au son de Papa’s got a brand new bag. Il y a aussi Ray Charles (qui interprète la chanson du film Le Kid de Cincinnati), Wilson Pickett (Into the Midnight Hour), The Temptations (My Girl), Otis Redding (Ole Man Trouble)… 1965, ce sont aussi les succès de Tom Jones (What’s new, Pussycat ?), Petula Clark (Downtown), Marianne Faithfull, Roy Orbison, les Beach Boys, sans oublier Sonny & Cher et I Got You Babe (debout, Bill Murray !…). En France, on ne parle que du mariage de Johnny Halliday et Sylvie Vartan, le 11 avril. On écoute France Gall (lauréate à l’Eurovision pour Poupée de Cire Poupée de Son), Christophe (Aline), Hervé Vilard (Capri c’est fini), et Mireille Mathieu… On n’oubliera pas Nat King Cole, décédé le 15 février, et l’actrice-chanteuse Dorothy Dandridge, emportée par une overdose le 8 septembre.

Le Cinéma bouge aussi, en cette année 1965. L’installation de la télévision dans les foyers lui a porté un rude coup. Plus besoin d’aller se déplacer, les films arrivent directement chez le spectateur. L’hégémonie hollywoodienne n’est plus ce qu’elle était ; des grands studios ont fermé leurs portes (la RKO), d’autres sont en souffrance. Les superproductions coûteuses ne font plus forcément recette, les grands patrons d’antan (Warner, Zanuck) prennent leur retraite ou décèdent (comme David O. Selznick, l’homme d’Autant en emporte le Vent), les stars de l’Âge d’Or vieillissent… Les grandes compagnies entrent dans le giron de multinationales et les co-productions en Europe se multiplient. Des grands cinéastes s’arrêtent de travailler, tel John Ford, malade, qui doit quitter le tournage du Jeune Cassidy fini par Jack Cardiff. Le public, désormais, affirme ses goûts en fonction de sa tranche d’âge et de ses engagements, et, partout sur la planète, le Cinéma change en conséquence. La Nouvelle Vague française et le Free Cinema britannique sont passés par là. Les Oscars jouent la sécurité, avec le triomphe de la comédie musicale My Fair Lady de George Cukor. En Europe, le Festival de Cannes fait un triomphe au Knack, la comédie britannique de Richard Lester, et Venise consacre Sandra, le drame de Visconti avec Claudia Cardinale.

Que voit-on sur les écrans cette année-là ? Au Japon, le public boude un des plus beaux films d’Akira Kurosawa, Barberousse. En Italie, Federico Fellini signe Juliette des Esprits, ode à sa chère Giulietta Masina. On voit aussi naître la mode des « westerns spaghettis » dont le maître d’œuvre se nomme Sergio Leone : Et pour quelques dollars de plus fait un malheur sur les écrans européens… avec en vedette un acteur américain méconnu dans son propre pays : Clint Eastwood ! Derrière le Rideau de Fer, en Tchécoslovaquie, un jeune cinéaste prometteur amorce le renouveau du cinéma local : Milos Forman, signant son premier film, Les Amours d’une Blonde. Côté britannique, on va voir des films très variés : outre Help ! et Le Knack dus à Richard Lester, on va bien sûr voir le dernier James Bond, Opération Tonnerre. Le triomphe de l’année, signé Terence Young, avec le grand Sean Connery en 007. Celui-ci sait changer de registre : il est excellent en prisonnier réfractaire dans The Hill (La Colline des Hommes Perdus), de Sidney Lumet. Des cinéastes venus des USA trouvent un nouveau souffle, comme William Wyler, dirigeant Terence Stamp dans L’Obsédé. Le public britannique célèbre les nouvelles stars des sixties : Julie Christie dans Darling de John Schlesinger, et Michael Caine, anti-James Bond dans Ipcress Danger Immédiat.

En France, la fréquentation des salles diminue, et le public se partage en deux entités distinctes : d’un côté, les spectateurs toujours friands de films populaires et distrayants, et de l’autre, un camp plus exigeant, plus avant-gardiste, sous l’influence des anciens critiques des Cahiers du Cinéma qui ont supplanté le « Cinéma de Papa »… Tandis que François Truffaut s’en va interviewer Alfred Hitchcock pour un livre référence, Jean-Luc Godard présente Pierrot le Fou et Alphaville. Claude Chabrol, lui, s’amuse avec Marie-Chantal contre le Docteur Khâ ;  dans la mouvance de la Nouvelle Vague, Louis Malle remporte un succès populaire avec Viva Maria !, associant Brigitte Bardot (qui provoque une cohue monstre à New York, où elle présente le film) et Jeanne Moreau. On salue aussi le talent d’un jeune réalisateur grec, français d’adoption, Costa-Gavras, qui signe son premier film : Compartiments Tueurs. Le grand public, lui, a ses chouchous : Louis de Funès explose les zygomatiques des spectateurs et devient une star comique incontournable grâce au Corniaud de Gérard Oury, avec Bourvil ; et Lino Ventura confirme sa popularité (L’Arme à gauche, de Claude Sautet, La Métamorphose des Cloportes de Pierre Granier-Defferre et Michel Audiard aux dialogues, et Les Grandes Gueules de Robert Enrico). Enfin, hors des normes imposées, quelques OVNIS filmiques attirent l’attention ; le burlesque et poétique Yoyo de Pierre Etaix, disciple de Jacques Tati ; et l’un des meilleurs films jamais tournés sur la guerre, La 317e Section de Pierre Schoendoerffer.

Du côté américain, la situation est incertaine. Les superproductions n’attirent plus forcément le public. Les spectateurs font cependant un triomphe à la comédie musicale The Sound of Music (La Mélodie du Bonheur) de Robert Wise, avec Julie Andrews et Christopher Plummer, et ses chansons entraînantes et les paysages autrichiens. Par contre, le film burlesque de Blake Edwards, The Great Race (La Grande Course autour du Monde), malgré les cascades, les chansons et le numéro d’un Jack Lemmon déchaîné, se « ramasse » au box-office. On préfère voir LA star cool par excellence des sixties, Steve McQueen alias Le Kid de Cincinnati, joueur de poker opposé au vétéran Edward G. Robinson. Ou Peter O’Toole, Lord Jim chez Richard Brooks, dans une grande aventure asiatique l’opposant aux affreux joués par James Mason et Eli Wallach. On s’amuse devant le duo du western comique Cat Ballou formé par Jane Fonda et Lee Marvin. Les films de guerre aux castings truffés de stars sont à la mode, comme La Bataille des Ardennes avec Henry Fonda, ou L’Express du Colonel von Ryan avec Frank Sinatra. On découvre le talent d’un jeune premier prometteur : Robert Redford, aux côtés de Natalie Wood, dans Daisy Clover de Robert Mulligan. Côté « valeurs sûres » du box-office, le bon vieux John Wayne continue de faire régner la Loi dans l’Ouest, avec Dean Martin, dans le sympathique Les Quatre fils de Katie Elder du vétéran Henry Hathaway. 1965 est aussi une très bonne année pour Charlton Heston, excellent dans trois films aux destins différents : Major Dundee, dont le tournage sous la direction de Sam Peckinpah se passe mal ; Heston est superbe en Michel-Ange s’opposant au Pape Jules II (Rex Harrison) dans L’Extase et l’Agonie, de Carol Reed. Il est tout aussi bon dans le film d’aventures médiévales, Le Seigneur de la Guerre, réalisé par Franklin J. Schaffner.

Mais tous ces films sont éclipsés par la première, le 22 décembre 1965, du film-évènement de la fin d’année. Une grande romance tragique et épique… Le Docteur Jivago de David Lean arrive sur les écrans.

 

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L’URSS, après la 2ème Guerre Mondiale. Le Lieutenant-Général Yevgraf Jivago (Alec Guinness), du KGB, enquête à titre personnel. Il rencontre une jeune femme craintive, du nom de Tania Komarova (Rita Tushingham). Elle est peut-être la fille de son célèbre demi-frère, le médecin Youri Jivago, célèbre écrivain et poète, auteur d’une ode à une certaine Lara. Mais Tania affirme n’avoir aucun souvenir de ses parents… 

Youri (Omar Sharif), orphelin de père, fut élevé par des amis de sa défunte mère, Alexander et Anna Gromeko (Ralph Richardson et Siobhân McKenna), qui l’emmenèrent vivre à Moscou avec leur fille Tonya. En 1913, Youri est promis à une belle vie : il étudie la médecine, et son premier recueil de poésie a déjà été publié ; de plus, il est fiancé à Tonya (Géraldine Chaplin), revenue de Paris. Pendant ce temps, Lara (Julie Christie), la jolie jeune fille d’une couturière, est amoureuse de Pavel « Pasha » Antipov (Tom Courtenay). Pasha, enthousiasmé par les idéaux communistes, rêve de voir une nouvelle société égalitaire et libre jeter à bas le régime tsariste, source d’injustices. Victor Komarovsky (Rod Steiger), homme d’affaires influent et richissime, amant de la mère de Lara, emmène la jeune fille découvrir le grand monde, le soir même où Pasha participe à une manifestation pacifique. Victor déflore Lara. Les Cosaques chargent les manifestants. Youri assiste au massacre, horrifié. Pasha, blessé au visage, vole un revolver et s’enfuit. Lara le protège, sans oser lui dire qu’elle est désormais la maîtresse de Victor. Au fil du temps, tous ces personnages vont se croiser, se séparer, se retrouver. Durant la Grande Guerre, Youri et Lara, mariés à Tonya et Pasha, se rencontreront et tomberont amoureux, dans une Russie mise à feu et à sang par la Révolution d’Octobre 1917…

 

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Ci-dessus : sur le tournage de Docteur Jivago, Sir David Lean a la cool attitude entre Géraldine Chaplin et Julie Christie !

Lorsqu’il publia en 1957 Le Docteur Jivago, Boris Pasternak s’attira les foudres du Parti Communiste soviétique. L’écrivain russe avait osé raconter les terribles années de guerre civile, qui virent la naissance de l’URSS ; peu importait aux dirigeants du Parti que le roman de Pasternak racontait aussi, et avant tout, une déclaration d’amour aux femmes qui avaient marqué sa vie : parler de la suspicion généralisée, des villes rasées, des famines et des horreurs sans fin d’une guerre entre russes était un outrage aux vérités officielles du Parti. On connaît la suite : Le Docteur Jivago fut interdit de publication dans le propre pays de l’écrivain, et ce fut presque par miracle qu’un manuscrit fut envoyé à l’éditeur italien Giacomo Feltrinelli. Succès littéraire immédiat, le roman de Pasternak fut salué d’un Prix Nobel de Littérature en 1958, en dépit des demandes de l’écrivain rédigeant une lettre qu’on devina « guidée » par les censeurs de Moscou… Histoire d’autant plus surprenante qu’il semble que la CIA joua un rôle dans la reconnaissance du livre, les américains pensant que le triomphe du livre en Occident humilierait les Soviétiques (lire à ce sujet L’Affaire Jivago) ! Pasternak ne put savourer son succès et décéda en 1960. Les droits du livre intéressèrent vite les producteurs de cinéma, et l’heureux gagnant fut le producteur italien Carlo Ponti. Un véritable nabab du cinéma italien et européen de qualité (à son palmarès : La Strada, Léon Morin Prêtre, Lola, Le Doulos), célèbre surtout pour sa love story mouvementée avec Sophia Loren. Pour sa belle, Ponti était prêt à toutes les folies. Pourquoi ne pas lui offrir le rôle de Lara, la muse du bon docteur Jivago ? Et dans une adaptation de standing, avec du grand spectacle, des scènes de foule, des costumes d’époque et une ambiance épique à souhait… Le choix de Ponti fut vite fait. Il contacta David Lean. 

Auréolé des triomphes et des Oscars du Pont de la Rivière Kwaï et de Lawrence d’Arabie, Lean accepta vite l’offre de Ponti, pas malheureux de se débarrasser du mégalomane Sam Spiegel pour travailler avec un producteur aussi puissant, mais plus compréhensif. Le cinéaste britannique fera, poliment mis fermement, comprendre à Ponti qu’engager sa sublime épouse dans le rôle d’une jeune russe fragile n’était sans doute pas une bonne idée de casting. Ponti fut d’accord, et laissa à Lean les coudées franches pour faire son film comme il l’entendait. Près d’un an de tournage, en Espagne (où la police franquiste débarqua en plein tournage de la scène des manifestants chantant L’Internationale…), et le film vit le jour à la fin de l’année 1965. Cette œuvre titanesque fut un nouveau triomphe pour Lean. Mais il fut alors de bon ton pour les critiques professionnels (Pauline Kael en tête) de déverser leur venin, pointant du doigt quelques défauts (mineurs) et la transformation de « l’intouchable » œuvre de Pasternak en film à Oscars, pour justifier leur jalousie envers le talent de Lean. Pendant longtemps, on a considéré Docteur Jivago comme un film moins abouti que Le Pont de la Rivière Kwaï et Lawrence d’Arabie. Le temps a rétabli certaines injustices à ce niveau, et des cinéastes renommés - un certain Steven S. en tête – ont largement contribué à réhabiliter la réputation du film de Lean. Quel dommage que ce dernier n’ait pu que réaliser deux films en 25 ans après Jivago… La vindicte des critiques à la sortie du sous-estimé La Fille de Ryan fut l’une des raisons majeures du ralentissement d’activité de Lean, qui décéda en 1991.

 

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Ci-dessus : la légendaire musique de Maurice Jarre composée pour Docteur Jivago.

Mais que les critiques officiels aillent au diable ! Et apprécions à sa juste valeur le Docteur Jivago tel que l’a conçu David Lean, avec les principaux membres de l’aventure Lawrence d’Arabie : le dramaturge Robert Bolt, le chef-opérateur Freddie Young (appelé à la rescousse en plein tournage après le renvoi de Nicolas Roeg), le décorateur John Box (assisté de l’indispensable machiniste – homme à tout faire, Eddie Fowlie) et évidemment, Maurice Jarre à la musique ! Devant les caméras, un beau casting international, rassemblant des visages familiers de l’univers leanien et des nouveaux venus : du côté féminin, Siobhân McKenna, Rita Tushingham, Géraldine Chaplin et l’égérie du nouveau cinéma britannique des sixties, Julie Christie dans le rôle de Lara ; côté messieurs, Sir Ralph Richardson, Rod Steiger, Tom Courtenay (révélé dans Billy le Menteur), Sir Alec Guinness (l’acteur fétiche de Lean) et le regretté Omar Sharif, qui vient de nous quitter, pour prêter ses traits à Youri Jivago. Une belle somme de talents complétée par des seconds rôles mémorables, dont un certain Klaus Kinski excellent en déporté politique (« je suis un homme libre, Lèche-bottes ! »).

Le cinéaste britannique n’avait pas son pareil pour mêler l’intime et le spectaculaire, et nous rappeler, derrière des images d’une beauté terrassante, à notre condition humaine. Et, quand bien même il nous offre l’une des plus belles histoires d’amour sur grand écran, il n’oubliait pas son sens critique ; aidé par l’écriture précise et intransigeante de Robert Bolt, Lean évitait les clichés et le sentimentalisme facile. La romance de Youri et Lara était sublime autant que tragique, née dans l’un des pires épisodes de l’Histoire du 20ème Siècle. La liste des violences commises ou évoquées dans Jivago est terrifiante : exploitation sexuelle, répression policière, lynchages, bombardements des populations civiles, spoliations, déportations, exécutions sommaires, massacres, mise en place d’un régime totalitaire par des « comités de surveillance » encourageant la délation (« ton attitude sera notée, Camarade »), endoctrinement des enfants (la fille de Lara, toute réjouie par l’histoire de l’exécution du Tsar et de sa famille…) et déculturation programmée… comment la rencontre de deux êtres peut-elle se sublimer dans ce triste contexte ? Contrairement à ce que les critiques de l’époque ont pu écrire, la romance décrite par Lean ne tombait en aucun moment dans les excès sirupeux. A l’occasion, le cinéaste ne se montre pas tendre avec ses deux principaux protagonistes. Rappelons qu’en la matière de love stories désabusées, Lean n’en était pas à son coup d’essai. La vieille fille campée par Katharine Hepburn dans Summertime (Vacances à Venise) voyait ses illusions d’idéal amoureux se heurter à une réalité moins glorieuse, et les amants de Brève Rencontre joués par Celia Johnson et Trevor Howard, plus tous jeunes, se savaient piégés par les conventions et les habitudes de leur milieu. Youri et Lara sont des personnages du même ressort : leur passion se brûle les ailes au contact d’une réalité épouvantable.

 

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Ci-dessus : les funérailles de la mère de Youri (Tarek Sharif, le fils d’Omar Sharif).

 

Youri, comme tous les personnages « leaniens », est un incorrigible rêveur et un contemplatif. Ceci dès son enfance, marquée par la scène de l’enterrement de sa mère ; il « cherche » son âme dans le vent… avant le dur rappel à la réalité : impitoyable, Lean  »fixe » l’image du cadavre maternel enfermé dans le cercueil. Adulte, il voit aussi la beauté dans des microbes virulents au travers de son microscope, ou composera ses plus beaux poèmes aux pires heures des « purges » bolcheviques. Lara, elle, ne sera jamais à la fête ; toute jeune encore, la voilà devenue la maîtresse soumise du puissant Komarovsky (Rod Steiger, génial en « gros chat » paternaliste et cynique). Elle n’a pas vraiment le choix, à vrai dire, dans la Russie impérialiste représentée par son  »protecteur » : les hommes riches ont tous les droits sur les femmes… Le mariage malheureux avec Pasha n’y changera rien. Le souvenir de Brève Rencontre n’est pas loin quand Youri et Lara se croisent et se retrouvent, conscients du caractère éphémère de leur histoire.

 

Docteur Jivago 05Ci-dessus : les tournesols en larmes… 

En véritable peintre du Cinéma, David Lean déploie des tableaux visuels de toute beauté, et invente jusqu’au moindre détail l’élément-clé d’une scène, qu’il s’agisse des « grandes images » – les steppes enneigées de la Sibérie, la reconstitution minutieuse du Moscou tsariste, les champs de fleurs entourant la villa de Varykino – ou de simples détails. En la matière, Lean sait transformer la moindre image en symbole immédiatement lisible pour le spectateur : l’étoile rouge soviétique qui « écrase » les files d’ouvriers du barrage ; la fameuse balalaïka maternelle, objet fétiche récurrent dans le film, qui veille sur le petit Youri effrayé par les grattements nocturnes d’une branche dénudée à la fenêtre (images de la Vie et de la Mort) ; les étincelles sur la ligne de tramway que prennent Youri et Lara sans se voir, annonciatrices de leur futur coup de foudre ; les tournesols qui pleurent à la première séparation de Youri et Lara, idée sublime qui inspirera sûrement à Spielberg le pot de fleurs d’E.T. … Jivago, 50 ans après sa sortie, reste de la sorte un régal pour les yeux du spectateur, et un véritable manuel de langage cinématographique pour tout apprenti réalisateur.

 

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Ci-dessus : vue d’ensemble de la charge des Cosaques dans les rues d’une Moscou enneigée… reconstituée entièrement en Espagne !

L’ancien monteur devenu cinéaste qu’était Lean était parfaitement conscient du pouvoir évocateur des images, des couleurs, et de l’enchaînement narratif. A titre d’exemple, la scène de la répression sanglante menée par les Cosaques du Tsar contre une procession pacifiste reste un modèle du genre. Quaker profondément dégoûté par la violence humaine, Lean savait trouver des idées originales, et perturbantes, pour suggérer les pires actes commis dans ses films. C’est en « détournant » les images de brutalité que l’on touche vraiment le spectateur, sans jamais montrer l’acte lui-même. Voisine de la scène du massacre des soldats turcs de Lawrence d’Arabie, la scène de la manifestation témoigne de la rigueur de Lean. Il passe ainsi entre deux scènes simultanées et séparées (le viol de Lara par Komarovsky, puis la procession guettée par les Cosaques dans une rue déserte). Par l’enchaînement visuel et sonore des plans et des regards, Lean ne montre rien de directement choquant ; les mouvements latéraux gauche-droite s’enchaînent – charge des Cosaques, mouvement de panique des manifestants, chute des instruments de musique de la fanfare… – auxquels seuls répondent la fuite de Pasha (qui s’éclipse, blessé, du cadre) et l’immobilité de Youri, témoin bouleversé du massacre. Trois couleurs tranchées dominent la scène : le blanc immaculé de la neige, le noir (tenue des manifestants, et bien sûr la nuit qui englobe le tout)… et le rouge. Celui des drapeaux piétinés, et cette horrible flaque de sang répandue par terre. Lean revient alors sur Lara, le visage défait, au bord des larmes, et un Komarovsky partagé entre satisfaction personnelle et embarras. Inutile d’en dire plus : le viol de la jeune fille et le massacre des innocents sont un même crime commis par les classes dominantes de la Russie tsariste, le spectateur fait inconsciemment le lien entre ce qu’il a vu et ce que Lean lui suggère.

 

Docteur Jivago 03Ci-dessus : la couleur rouge omniprésente dans cette scène entre Lara (Julie Christie), piégée par Victor (Rod Steiger).

Docteur Jivago a beau être un grand film romantique, Lean ne ménage jamais le spectateur. La violence de l’époque est omniprésente, même si elle reste distanciée. Elle est moins axée sur la brutalité physique que sur les effets psychologiques, et les rapports sociaux. Le talent narratif de Lean est à son sommet, trouvant toujours l’idée ou l’image forte qui provoque le malaise du spectateur. Aidé en cela par son équipe artistique et par le chef opérateur Freddie Young, le cinéaste vise juste. La couleur rouge vif, notamment, accompagne les drames et la peur : couleur de vie et de passion, elle est aussi la couleur du sang qui coule à flots, et celle du nouvel ordre appelé à asservir le peuple russe. L’étoile rouge au-dessus du barrage, les drapeaux des manifestants et des partisans, la flaque de sang, la robe rouge de Lara esclave de Komarovsky, les étendards qui ornent le  »train de mort » de Strelnikov… A l’opposé, Lean saura y opposer le jaune solaire, chaleureux, lié aux tournesols, aux jonquilles qui ornent les près de Varykino, aux bougies et aux cheveux blonds dorés de Lara ; c’est la couleur de l’histoire d’amour de Youri et Lara. Des moments éphémères, fragiles, qui ne font que renforcer l’horreur et l’étrangeté de la guerre civile qui ensanglante la Russie.

Lean sut aussi, toujours par le montage, amplifier les chocs psychologiques envers le spectateur ; la révélation de l’identité du « monstre » Strelnikov se fait par exemple par à-coups, en révélant d’abord les ravages causés par celui-ci (les villages anéantis, la population affamée), le caractère déjà légendaire de cet officier impitoyable de Lénine. Puis Lean montre l’arrivée de son train spécial, une forteresse d’acier roulant sans égards pour les piétons sur la voie… Surprise : la révélation en gros plan du visage défiguré de Strelnikov, qui n’est autre que Pasha, conserve son pouvoir de surprise et d’effroi, 50 ans après. Les idéalistes les plus acharnés deviennent les pires monstres.

Dans le même ordre d’idée, on se rappellera de cette scène de bataille abstraite, en fin de métrage, entre les Partisans et une cohorte de soldats Russes Blancs, dans un champ de fleurs. Sous l’œil d’un Youri épuisé, les Blancs sont fauchés par les mitrailleuses, « dansant » comme dans un ballet avant de succomber. Les Partisans inspectent le champ de bataille, Youri cherche des blessés à soigner. Et Lean de nous révéler en gros plan l’âge réel des soldats abattus : des enfants, entraînés dans la guerre par leur instructeur de l’école militaire… Là encore, l’effet sur le spectateur est imparable.

 

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Ci-dessus : les retrouvailles entre Youri (Omar Sharif) et Lara (Julie Christie).

 

La mise en scène de Lean reste indissociable, aussi, des grands espaces qu’il sut une nouvelle fois magnifiquement mettre en valeur. Le cinéaste, formé dans la première partie de sa carrière à des films totalement « urbains » (Oliver Twist, Summertime), avait su profiter des moyens de ses superproductions pour ramener l’espèce humaine à sa fragilité, face à une Nature qu’elle avait abandonné. S’aventurer hors de la civilisation, malgré ses hypocrisies et ses tromperies, n’est pas sans risques : qu’il s’agisse de la jungle dans Le Pont de la Rivière Kwaï, du désert dans Lawrence d’Arabie, ou ici des immenses steppes et forêts russes (en attendant la côte irlandaise de La Fille de Ryan et des grottes hindoues de La Route des Indes), les éléments naturels se rappellent non seulement à toute leur splendeur écrasante, mais ils mettent en plus en danger les petits êtres humains et leurs grands rêves… Youri, ici, risque la mort ; le poète-médecin exalté, rêvant de liberté et d’amour, est sans cesse ramené à la sinistre réalité dès qu’il s’aventure en forêt (la halte du train qui l’amène à Strelnikov, la capture par les Partisans). Sa traversée des plaines sibériennes, en plein hiver, sera une épreuve fatidique. Il n’en reste pas moins lié à cette Nature, toujours ambivalente chez Lean ; les moments intimes dans la datcha avec Lara, au milieu d’une nuit d’hiver hantée par les loups, lui donneront l’inspiration nécessaire pour écrire ses poèmes. Une scène difficile à décrire et narrer verbalement (difficile, a priori, de se passionner pour un homme qui écrit…), mais que Lean transcende avec rigueur, utilisant à merveille les échanges de regards entre Omar Sharif et Julie Christie.

 

Docteur Jivago 01ci-dessus : Youri et Lara de retour dans la datcha enneigée.

 

Les comédiens sont tous au diapason, bénéficiant de personnages impeccablement « croqués » par le dramaturge Robert Bolt. Un film à grand spectacle n’est rien s’il n’a pas, d’abord, des personnages forts pour soutenir son récit. Docteur Jivago n’a rien à craindre de ce côté-là : autour de son couple vedette, Lean fait s’entrecroiser une demi-douzaine de personnages récurrents, tous marquants… même si on peut mettre un léger bémol concernant le personnage de Tonya, l’épouse de Youri. Un peu trop lisse pour convaincre entièrement, Géraldine Chaplin est plus crédible dans le rôle quand Tonya est une jeune fiancée pétulante, et un peu moins quand elle est plus mature, soutenant sa famille dans les épreuves de la guerre. Sans doute les choix scénaristiques de Bolt et Lean ont joué en sa défaveur ; le film et son langage visuel favorisent essentiellement l’histoire de Youri et Lara, au détriment de Tonya. Le jeu de l’actrice n’est sans doute pas en cause. Il faut dire aussi qu’elle est éclipsée par la photogénie de Julie Christie, dont les longs cheveux blonds et les yeux bleus étincelants marquent davantage le spectateur ! Rien à redire sur cette dernière, qui pourrait être la petite sœur du Peter O’Toole de Lawrence d’Arabie. Julie Christie illumine le film par sa beauté un peu triste ; a contrario, elle est plus à l’aise dans les scènes de Lara mature, que dans les scènes où elle est plus jeune. N’oublions pas non plus, du côté des personnages féminins, la prestation convaincante de Rita Tushingham, la jeune fille interrogée par Yevgraf.

Du côté des personnages masculins, le film est plus abouti. Les personnages secondaires sont tous très bien décrits ; Ralph Richardson est touchant en vieux bourgeois dépassé par le vent du changement, et l’indispensable Alec Guinness est impeccable dans le rôle de Yevgraf, le frère faussement distant de Youri. Narrateur de l’histoire, il ne parle pour ainsi dire jamais aux autres personnages durant le film, astucieuse idée de Robert Bolt qui fait ainsi « détourner » par exemple une conversation entre les deux frères dans la scène de leurs retrouvailles : Yevgraf parle au passé, en voix off pour le spectateur, et Youri réagit au présent, ne parlant qu’à son frère. Guinness joue à merveille de l’ambiguïté de son personnage, officier politique et futur stalinien dévoué au Parti, mais aussi homme de cœur cachant ses sentiments sous une carapace inquiétante.

 

Docteur Jivago 06 Ci-dessus : Pasha (Tom Courtenay), transformé pour le pire par la Révolution d’Octobre…

 

Saluons aussi l’excellente prestation de Rod Steiger dans le rôle de Victor Komarovsky, homme d’affaires corrompu, cynique au dernier degré, profiteur de tous les régimes politiques… un personnage détestable à plus d’un titre, mais Lean, refusant d’en faire un méchant simpliste, lui donne une profondeur, un côté pathétique et même, surprise, des sentiments. Victor a beau représenter le capitalisme dans toute son horreur, et afficher une misogynie absolue, il se rachètera – partiellement – en sauvant la vie de Lara et de sa fille. Même les pires salauds ont une âme, aussi gâtée soit-elle… Par ailleurs, Victor reste lucide et franc – dès qu’il s’agit des autres. C’est lui qui avertit Lara de se méfier des grands rêves de son cher Pasha, et qui nargue la grandeur d’âme de Youri, en lui rappelant que ce monde-là est impitoyable pour les rêveurs. Tom Courtenay est une des meilleures idées de casting du Docteur Jivago : l’acteur anglais incarne à merveille Pasha / Strelnikov, le personnage le plus tragique du récit. On est partagé entre la compassion et l’horreur devant la triste évolution du personnage. Le gentil jeune homme naïf perdra toutes ses illusions de grandeur, ses lunettes chutant dans la boue (image rappelant celle de l’accident de Lawrence d’Arabie). Ne restera que Strelnikov, au service d’un système politique totalitaire et meurtrier ; un « robot » humain semant la Mort sur son passage. Lean a beau eu se défendre d’avoir fait un film politique, son message est clair, à l’intention de la jeunesse occidentale de 1965, fascinée par Castro et Mao : les grands idéalistes, qui croient pouvoir changer le Monde en se soumettant à leurs nobles idéaux, deviennent facilement les pires fanatiques… Triste ironie du sort : Pasha/Strelnikov sera lui-même victime d’une de ces purges politiques sanglantes commises par ses amis Bolchéviques… Après s’être soumis corps et âme à un système politique broyant l’individu, il meurt pour avoir tenté de redevenir un simple humain retrouvant sa femme.

 

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Ci-dessus : moment d’intimité et de tristesse partagée entre les amants de Docteur Jivago

 

Et, bien sûr, ce tour de casting ne serait pas complet sans la prestation d’Omar Sharif dans le rôle de Youri Jivago. Un rôle difficile dont l’acteur égyptien sut tirer le meilleur, mis en confiance par sa relation professionnelle avec David Lean. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, le personnage de Youri étant essentiellement passif dans les grandes scènes du film. Observateur, contemplatif, faisant passer dans ses grands yeux sombres aussi bien toute sa chaleur humaine que sa tristesse, Sharif donna vie à Youri et restera à jamais l’incarnation du personnage dans la mémoire collective. Il le rend tour à tour attachant, rêveur, mélancolique, horrifié ou plein de compassion envers ses contemporains. Il est aussi intéressant de voir que Lean donne à Sharif, connu pour jouer des personnages plus affirmés, une fragilité qu’on ne soupçonnait pas. Youri Jivago n’est certes pas un guerrier, mais il combattra, à sa façon, par les mots. L’humanité de Youri, aussi fragile soit-elle dans le contexte de l’époque, est sa seule arme face aux nouveaux maîtres de la Russie, résumée dans cette seule phrase adressée à Strelnikov : « Je ne vous hais pas, mais je hais vos idées« . Dans les scènes nocturnes où il écrit, hésite, et sort repousser les loups qui hurlent dans les bois (parallèle évident avec les troupes Bolchéviques assassinant les nostalgiques de l’ancien empire), Sharif, par sa simplicité de jeu, donna le meilleur de lui-même. Sa prestation sera justement récompensée d’un Golden Globe, parmi la moisson de prix et de nominations méritées que le film obtiendra, accompagné par le son des balalaïkas de Maurice Jarre, qui sut trouver l’âme musicale de Docteur Jivago

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : le mot de la fin pour Yevgraf (Sir Alec Guinness)… et Maurice Jarre. L’Amour triomphera toujours ! 

 

La fiche technique :

Réalisé par David Lean ; scénario de Robert Bolt, d’après le roman de Boris Pasternak ; produit par Carlo Ponti (Carlo Ponti Productions / MGM / Sostar Films. S.A.)

Musique : Maurice Jarre ; photographie : Fred A. Young ; montage : Norman Savage

Décors : John Box ; direction artistique : Terence Marsh ; costumes : Phyllis Dalton

Distribution : MGM

Durée : 3 heures 20

Retour vers le Futur (dans le Passé) – 1955 : MOONFLEET (LES CONTREBANDIERS DE MOONFLEET)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes maintenant en 1955, et le monde a considérablement changé… Hé, Doc, c’est le pied ! 1955, c’est l’année où nous avons aidé mes parents à tomber amoureux, où je suis venu du Futur, où j’ai inventé le skate-board et le rock’n roll, où ma mère… euh… rien du tout… et où je suis re-revenu du Futur pour que vous m’envoyez à l’époque du Far-West !

Ah oui, 1955, année familière des fans de Retour vers le Futur, donc… et dans le monde réel, la 2ème Guerre Mondiale a laissé la place aux premières années de la Guerre Froide, opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique ; témoins de ce changement d’époque, les pays européens, qui se reconstruisent petit à petit et forment deux « blocs » opposés – notamment l’Allemagne désormais coupée en deux (la RFA à l’Ouest, la RDA à l’Est). Epoque de (très relative) stabilité et de modernité, où plane quand même sur les têtes la menace des bombes atomiques et des espions du camp opposé… Et pendant que les adultes se posent de graves questions, la jeunesse bouillonne au son de nouvelles musiques qui déroutent leurs parents – notamment le Rock’n Roll !

Bref rappel de quelques dates marquantes de cette année : en France, le gouvernement de la IVe République, à peine sorti de l’échec de la Guerre d’Indochine, se prend les pieds dans une guerre sans nom, en Algérie, où les voix s’élèvent pour réclamer l’indépendance. 5000 soldats français sont engagés dans l’Opération Véronique, dans le massif des Aurès, le 19 janvier. Pierre Mendès-France, président du Conseil, démissionne de ses fonctions à la tête du gouvernement le 2 février, et il est remplacé le 23 février par Edgar Faure. La situation empirera avec les tueries commises le 20 août dans le Constantinois ; en représailles des attaques indépendantistes du FLN, l’Armée Française et des civils pieds-noirs armés répondront avec violence contre les populations musulmanes.

En politique, on suit aussi avec attention la conférence du Sommet de Genève, du 18 au 23 juillet, rassemblant les « quatre grands » (USA, Grande-Bretagne, URSS et France) sur la paix et la sécurité internationale. Les grandes puissances ont de quoi parler, entre l’invasion du Sinaï égyptien prévue par Israël par le ministre de la défense David Ben Gourion avec le général Moshe Dayan (18 février), l’ouverture de la conférence de Bandung, qui permet aux anciens pays colonisés de faire entendre leurs voix et leur volonté d’indépendance (17 au 24 avril), et la signature du Pacte de Varsovie ralliant l’URSS et ses pays satellites autour d’un programme commun de défense militaire (et nucléaire) opposé à celui des forces de l’OTAN. Cette année-là, il y a aussi la démission de Sir Winston Churchill, le 1er Ministre Britannique, malade, remplacé par Sir Anthony Eden (12 avril). Le 19 septembre, en Argentine, le colonel Juan Person est contraint de s’exiler. Le 26 octobre 1955, au Sud-Viêtnam, Bao Dai est renversé par Diêm, allié politique des américains ; il proclame la République du Viêtnam. Le 1er décembre, à Montgomery (Alabama, USA) une femme nommée Rosa Parks monte dans un bus ; fatiguée, elle refuse de s’asseoir sur les places « réservées aux Noirs » ; le 5 décembre, sous l’impulsion du révérend Martin Luther King, le boycott des bus de Montgomery alerte l’opinion publique américaine sur les droits civils bafoués des citoyens afro-américains, victimes du racisme ambiant dans les états du sud des USA. 

D’autres événements, encore, marquent le changement d’époque : aux USA, l’ouverture du premier restaurant fast-food McDonald’s à Des Moines, le 15 avril, et l’ouverture du premier Disneyland en Californie le 17 juillet 1955. En France, on salue le vol d’essai réussi de l’avion de ligne Caravelle, le 27 mai, et l’arrivée de la mythique Citroën DS en octobre. Les sportifs se passionnent pour Juan Manuel Fangio, trois fois vainqueur du Championnat du Monde de Formule 1, et Louison Bobet, vainqueur au Tour de France. Il y a aussi le drame des 24 Heures du Mans, le 11 juin, quand la Mercedes de Pierre Levegh sort de la piste et s’écrase dans les tribunes (82 morts). La jeunesse pleure la mort de James Dean, révélé par les films A l’Est d’Eden et La Fureur de Vivre (Rebel Without a Cause) ; l’acteur de 26 ans venait de finir de tourner Géant ; il meurt au volant de sa Porsche dans un accident de la route le 30 septembre. D’autres personnalités marquantes décèdent en 1955 : notamment les écrivains Paul Claudel (23 février) et Thomas Mann (12 août), le compositeur Arthur Honegger (27 novembre), et le grand mathématicien-physicien Albert Einstein, qui quitte notre dimension espace-temps le 18 avril.

1955, c’est aussi une année de musique ; la communauté des jazzmen se prend de passion pour les compositions de Miles Davis, et, en France, les familiers du quartier Saint-Germain suivent Boris Vian ; on apprend aussi la triste nouvelle du décès du légendaire Charlie « Yardbird » Parker, le fondateur du be-bop, emporté par une overdose à seulement 33 ans. On célèbre le retour d’Edith Piaf sur scène, à l’Olympia, et on découvre la Chanson pour l’Auvergnat de Georges Brassens. Aux USA, le Rock’n roll débarque en force. Elvis Presley est le chef de file, avec Hound Dog (interprété le 5 avril à la TV) et Mystery Train ; citons aussi Little Richard (Tutti Frutti), Chuck Berry (Maybellene, en attendant Johnny Be Good - Marty McFly, on pense à toi !), Bill Haley & The Comets (dont le tube Rock Around the Clock domine la bande son du film Graine de Violence / Blackboard Jungle), Fats Domino, Bo Diddley, en attendant Johnny Cash ou Jerry Lee Lewis… L’émergence de ce nouveau genre musical déchaîne les passions des teenagers et des greasers (les « blousons noirs »), et affolent parents et ligues de vertu.

Côté cinéma, c’est l’opulence des années fastes, synonymes d’ambiance « Dernière séance » où, dans les grandes villes, les salles de cinéma sont plus luxueuses, les ouvreuses pimpantes et les films plus chatoyants. Place au Technicolor et à l’Eastmancolor, véritables feux d’artifices de couleurs rutilantes à souhait ! Place au format Cinémascope, qui offre plus de grand spectacle en étirant les images ! Il faut bien cela pour persuader les spectateurs de sortir, une machine infernale les retenant chez eux : la télévision. Beaucoup de films américains, d’ailleurs, brocardent cette année-là le petit monde de la télé, ses faux semblants et ses diktats publicitaires… Quoiqu’il en soit, le « cinoche » nous gâte en 1955 ; le Festival de Cannes et les Oscars récompensent le drame Marty de Delbert Mann (qui obtient la toute première Palme d’Or) ; à Cannes, on fait des pieds et des mains pour apercevoir une starlette française nommée Brigitte Bardot ; et on constate que la belle Grace Kelly passe beaucoup de temps à Monaco, aux côtés du Prince Rainier. Le réalisateur danois Carl Theodor Dreyer est quant à lui récompensé du Lion d’Or au Festival de Venise, pour Ordet.

Du côté américain, Alfred Hitchcock joue gagnant sur tous les tableaux ; il signe la comédie macabre Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry), avec la nouvelle venue Shirley MacLaine et ses voisins aux prises avec un cadavre encombrant, et le caper movie La Main au Collet (To Catch a Thief), qui réunit sur la Côte d’Azur Cary Grant et Grace Kelly. Et, dans le même temps, « Hitch » joue les maîtres de cérémonie caustiques de sa série télévisée, Alfred Hitchcock Présente, dont il signe plusieurs épisodes de qualité. Les westerns ont la côte, pour la plus grande joie des gamins qui rêvent de grande aventure, de bagarres et de coups de feu héroïques : ils ont le choix entre Kirk Douglas, L’Homme qui n’a pas d’étoile chez King Vidor ; James Cagney, véritable inspirateur de Clint Eastwood dans A l’ombre des potences (Run for cover) de Nicholas Ray ; ou Clark Gable et Robert Ryan, alias Les Implacables (The Tall Men). Citons surtout les excellents westerns d’Anthony Mann : L’Homme de la Plaine (The Man from Laramie) avec James Stewart en quête de vengeance fraternelle, et La Charge des Tuniques Bleues (The Last Frontier) avec le massif Victor Mature jouant les éclaireurs pour l’U.S. Cavalry. Hors du western, on va rire devant les frasques de Jerry Lewis et Dean Martin (Artistes et Modèles) et, grâce à Billy Wilder, on fantasme devant Marilyn Monroe,  l’affriolante voisine de Sept Ans de Réflexion (The 7 Year Itch) et sa jupe aérée sur une rame de métro… Gene Kelly danse en patins à roulettes et Cyd Charisse affole une salle de boxe dans Beau Fixe sur New York (It’s Always Fair Weather). On découvre Joan Collins en princesse égyptienne ambitieuse et manipulatrice dans le péplum d’Howard Hawks La Terre des Pharaons. On pleure devant la romance contrariée de Jane Wyman, grande bourgeoise amoureuse de son jardinier (Rock Hudson) dans le beau mélodrame de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet. On sourit de bon cœur devant les deux films que livre le grand John Ford, cette année-là : Permission jusqu’à l’aube (Mr. Roberts), avec Henry Fonda, James Cagney et Jack Lemmon ; fâché avec Fonda, Ford quittera le tournage et enchaînera avec le très bon Ce n’est qu’un au revoir (The Long Grey Line), où Tyrone Power et la belle Maureen O’Hara veillent sur le destin des jeunes cadets de West Point. Hors du système des studios, les spectateurs découvriront les dernières perles du Film Noir : Orson Welles part en Europe tourner Mr. Arkadin ; Robert Aldrich signe En 4ème Vitesse (Kiss Me Deadly), polar énergique dont les dernières scènes basculent dans la SF apocalyptique ; devant les caméras de Charles Laughton, Robert Mitchum est un inoubliable pasteur tueur en série dans La Nuit du Chasseur ; et on remarque les débuts prometteurs d’un jeune cinéaste de New York : Stanley Kubrick, auteur du Baiser du Tueur.

En France, le public se passionne pour les grands films en costumes d’époque : c’est ainsi qu’on va voir Jean Gabin en maître d’œuvre du French Cancan coloré et chamarré mis en scène par Jean Renoir, ou Michèle Morgan séduite par Gérard Philipe dans Les Grandes Manœuvres de René Clair. Sacha Guitry met en scène sa version de Napoléon. Le grand Max Ophuls termine sa carrière en offrant un beau rôle à Martine Carol en Lola Montès, aux côtés de Peter Ustinov ; mais le film sera un échec public. Hors des grandes reconstitutions, on s’aventure aussi avec succès dans le Film Noir et le thriller. Blacklisté aux Etats-Unis, Jules Dassin arrive en France et signe l’excellent Du Rififi chez les Hommes, tandis qu’Henri-Georges Clouzot terrifie les spectateurs avec ses Diaboliques, Simone Signoret et Paul Meurisse, faisant vivre un enfer à la pauvre Véra Clouzot dans ce film qui rivalise avec les meilleurs Hitchcock. Le tour du monde cinématographique 1955 se poursuit chez nos voisins anglais, où l’on apprécie Les Briseurs de Barrage de Michael Anderson, minutieuse reconstitution d’un des exploits de la RAF durant la 2ème Guerre Mondiale ; les amateurs de Shakespeare suivent Laurence Olivier en Richard III ; ceux qui préfèrent les films romantiques saluent Katharine Hepburn, vieille fille amoureuse d’un bel Italien dans le Summertime (Vacances à Venise) de David Lean ; et l’on rit aux bévues du gang de bras cassés menés par Alec Guinness (dont le débutant Peter Sellers), ridiculisés par une mamie londonienne dans Tueurs de Dames d’Alexander Mackendrick. Le cinéma international compte par ailleurs d’autres fleurons, marquant la reconnaissance de grands maîtres parmi les cinéastes : Akira Kurosawa (Vivre dans la Peur) et Kenji Mizoguchi (L’Impératrice Yang-Kwei Fei) au Japon, Federico Fellini (Il Bidone) en Italie, et Ingmar Bergman (Sourires d’une nuit d’été) en Suède enthousiasment critiques et cinéphiles. 1955 sera aussi l’année d’un des ultimes barouds d’un très grand cinéaste, injustement négligé à Hollywood. Fritz Lang signe un des plus beaux films d’aventures de l’époque, Moonfleet (Les Contrebandiers de Moonfleet), sorti le 24 juin 1955 aux Etats-Unis.

 

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1757. Un jeune garçon, John Mohune (Jon Whiteley), arrive à Moonfleet, petite ville de la côte du Dorset en Angleterre. En pleine nuit, le garçonnet passe à côté du cimetière local, d’où émerge une main… Terrifié, John trébuche et s’assomme. Recueilli par des hommes patibulaires, il fait la connaissance de Jeremy Fox (Stewart Granger), l’homme auprès de qui sa défunte mère, ancien amour de jeunesse, l’a envoyé. Jeremy et le jeune garçon sympathisent, mais l’étrange gentleman essaie de se débarrasser de lui, sans violence. Mais l’enfant, obstiné, découvre que son nouvel ami s’est approprié l’ancienne demeure de sa famille, menant une vie dissolue auprès de Lord et Lady Ashwood (George Sanders et Joan Greenwood), des nobliaux corrompus, tout en ayant une liaison avec Mrs. Minton (Viveca Lindfors). John se tourne vers le Pasteur Glennie (Alan Napier), qui lui raconte les origines de son aïeul Barbe-Rousse, un sinistre chevalier qui aurait caché un trésor connu de lui seul. Si John récupérait le trésor en question, il pourrait récupérer sa fortune et sa demeure ; mais Jeremy, qui n’est autre que le chef de la bande de contrebandiers recherché par les autorités, a une autre idée en tête…

 

Moonfleet 01

Fritz Lang n’est pas un débutant, quand il attaque le tournage de Moonfleet. Le cinéaste viennois a 64 ans, une carrière remarquable s’étendant sur plus de trois décennies, il est respecté et admiré pour son œuvre (les jeunes critiques des Cahiers du Cinéma défendent bec et ongles chacun de ses films)… mais, aux Etats-Unis où il s’est réfugié quand l’Allemagne bascula dans le nazisme 22 années plus tôt, le cinéaste viennois est déconsidéré. De quoi être amer pour celui qui a été l’un des fleurons du cinéma expressionniste allemand, un conteur visuel hors pair et un observateur bien pessimiste de la nature humaine. Le langage cinématographique de Fritz Lang, ses avancées techniques et son goût pour les territoires imaginaires continuent d’influencer les cinéastes par-delà les âges. C’est bien simple : sans ses œuvres, tout un pan du cinéma aurait disparu. Les thrillers et Films Noirs lui doivent tout (Alfred Hitchcock lui-même s’inspira de ses œuvres allemandes pour définir sa propre « architecture » cinématographique, et William Friedkin reconnaît toujours son influence sur sa thématique) ; sans le Docteur Mabuse filmé par Lang (dont le terrifiant Testament du Docteur Mabuse, cri d’alarme à peine masqué de l’annexion de l’Allemagne par les Nazis), pas d’Hannibal Lecter présent dans Dragon Rouge et Le Silence des Agneaux ; les plus jeunes fans des trilogies adaptées de Tolkien par Peter Jackson ignorent sans doute le premier grand film d’heroic fantasy, Les Niebelungen, mis en scène par Lang en 1924 ; les représentations des tueurs en série à l’écran doivent beaucoup à M le Maudit, avec un Peter Lorre halluciné (et probable ancêtre de Gollum !) ; et la science-fiction d’anticipation ne serait pas la même sans le démesuré et controversé Metropolis, influençant les futurs Blade Runner de Ridley Scott, RoboCop de Paul Verhoeven, la trilogie Batman de Christopher Nolan… et même encore cette année les images de la Citadelle de Mad Max : Fury Road de George Miller ! Steven Spielberg ne sera pas en reste, s’inspirant de Lang aussi bien pour Minority Report qu’Indiana Jones et le Temple Maudit. Phénoménal héritage que Lang, décédé en 1976, ne pourra pas voir… En attendant ces reconnaissances futures, le cinéaste viennois fait grise mine, maltraité par le milieu professionnel américain. Moonfleet exprimera bien, à sa façon, cette situation où on le cantonne à des films « mineurs »… Un terme bien relatif pour un film magnifique, hélas renié par son principal auteur.

Interviewé sur le film, Lang ne semblait pas le porter dans son cœur, considérant Moonfleet comme une simple commande effectuée pour un grand studio. Il faut cependant se souvenir que Lang, dès son arrivée aux Etats-Unis, souffrit toujours de l’interventionnisme de patrons de studio soucieux de caresser le public dans le sens du poil. Le pessimisme de Fritz Lang sur la nature humaine ne les intéressait pas, et il était difficile, voire impossible, pour le cinéaste de venir déranger les certitudes du public américain tranquillisés par les happy ends et les leçons de morale bienveillantes. Plusieurs de ses films se verront ainsi obligés de conclure sur une coda rassurante (voir les fins de Furie, La Femme au Portrait ou Le Secret derrière la Porte), au grand dam de Lang. Et, s’il lui arriva par la suite de pouvoir mener ses films où il l’entendait, il voyait ceux-ci condamnés aux conditions de production des petites séries B, au mépris des critiques américains et à l’échec public ; voir son excellent et radical House by the River, d’une noirceur absolue, mais jeté aux oubliettes à sa sortie. Dur à encaisser pour le grand maître du grand cinéma allemand des années 1920. Le savoir-faire de Lang était toujours là, cependant, et le succès d’un film comme Règlement de Comptes (The Big Heat,1954) le maintenait en selle.

 

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Avec Moonfleet, Lang travailla pour la MGM et le producteur John Houseman, un ancien associé d’Orson Welles pour adapter très librement le roman de John Meade Falkner, un auteur anglais du début du 20ème Siècle, également poète et homme d’affaires dans une compagnie d’armement. Le récit perpétrait les traditions du grand roman historique et de l’aventure initiatique, dans la tradition de Robert Louis Stevenson, et sa fameuse Île au Trésor. Un jeune garçon au grand cœur, des forbans impitoyables, un trésor, des complots… tout ce qui peut alors exciter l’imagination des jeunes lecteurs est ici présent dans le livre de Falkner. Du matériau solide pour Fritz Lang, qui revenait là à ses amours de jeunesse pour la lecture des romans d’aventure, comme ceux de Jules Verne, mais avec un regard adulte en accord avec ses thèmes de prédilection. Le scénario définitif s’éloignera délibérément du roman, ajoutant à la quête du petit John Mohune (excellent Jon Whiteley) l’histoire d’amitié qui le lie au chef des brigands, Jeremy Fox, inventé pour le film. Un personnage créé pour l’acteur britannique Stewart Granger, belle gueule un rien dandy devenu en quelques films le successeur désigné d’Errol Flynn comme héros de film de cape et d’épée ; les succès de Scaramouche et du Prisonnier de Zenda avaient conforté son image de séducteur athlétique et héroïque. Plus ambigu, le personnage de Fox permit à Granger d’étoffer son image de star en costume… malheureusement pour lui, Granger ne sortira jamais de ce genre de rôle et sa carrière stagnera. Reste que, sous la direction de Lang, l’acteur livra ici une de ses meilleures prestations, jouant sur les faux-semblants cultivés par son personnage.

Peu de choses à dire sur le tournage de Moonfleet, tout juste dérangé par la visite impromptue d’un James Dean assez malpoli selon les souvenirs de Granger. Lang, lui, devra se plier aux exigences d’un tournage en couleurs au format CinémaScope, qu’il n’aimait guère – et qui inspirera une réplique célèbre du Mépris, de Jean-Luc Godard. Ironique et un rien sévère, le cinéaste devenu acteur y rappelait que ce format « n’est pas fait pour les hommes, mais pour les serpents et les enterrements. » Un peu injuste, car Lang sut tirer le meilleur de l’image horizontale du Scope, l’ancien étudiant en peinture et architecture donnant à Moonfleet des tableaux d’une beauté magnifiée par ce format. Lang, hélas, garda surtout du tournage un souvenir mitigé, résultat de ses conflits avec Houseman voulant un film « familial » assez peu compatible avec la noirceur du ton. De guerre lasse, Lang dut laisser passer l’ajout d’un happy end malvenu ; après la mort de Fox, emporté sur une barque sous le regard de John, fut donc ajoutée une scène optimiste où le gamin ouvrait les portes de son domaine, sous l’œil paternaliste du bon pasteur. Contredisant la scène précédente, John déclarait attendre le retour de son ami Fox qu’il venait de voir mourir. Fin totalement illogique donc, mais qui, magie du montage oblige, marque moins les esprits que la séparation finale entre les deux héros…

 

Moonfleet 02

Il faut dire que Lang, le maitre borgne (résultat d’un accident de tournage sur Metropolis), aura entretemps fait basculer son récit de contrebandiers dans un univers de pur Fantastique, composant des tableaux visuels sublimes. Avec le chef-opérateur Robert Planck et une équipe artistique de tout premier plan, Lang, en digne héritier de Feuillade et Murnau, créa tout un monde gothique hanté par des images promptes à enflammer l’imagination – et à terroriser - un gamin solitaire : cadavre d’un pendu à la croisée des chemins, traversée nocturne d’un cimetière dominé par un archange au regard laiteux, petite église battue par les vents où domine l’imposante effigie de l’ancêtre familial, périlleuse descente dans un puits sans fond… Cette ambiance gothique, annonciatrice des meilleurs films Hammer, voir de certains Tim Burton (Sleepy Hollow en tête), mêlée à des éléments romanesques donne au film son charme particulier, celui d’un voyage initiatique d’un orphelin en quête de père, et sa découverte du monde des adultes rongé par la corruption. Lang nous donne, en cette année 1955, l’un des portraits d’enfants les plus attachants qui soient, à l’instar des gamins de La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, tourné à la même époque. Le jeune Jon Whiteley joue juste, évitant la mièvrerie ou l’optimisme béat généralement attribué aux enfants dans les films hollywoodiens ; candide mais pas stupide, honnête et gentleman avant l’âge, le petit John fait preuve d’un respect de l’étiquette qui amuse ou étonne les adultes, ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de réagir comme un enfant de son âge. Et son attachement instinctif à Jeremy Fox permet à Lang de décrire une relation complexe d’amitié (tempérée par la duplicité de l’adulte) et une émouvante rédemption finale. Fox, quant à lui, reste un personnage typiquement « langien » ; marqué dans sa chair par le Destin, il s’est abîmé dans le désir de vengeance (semblable à cela au personnage de Spencer Tracy dans Furie) en s’appropriant les biens de ceux qui l’ont jadis humilié, et en jouant sur tous les tableaux sociaux – associé d’un couple d’aristocrates décadents (dont le grand George Sanders, toujours parfait dans ce genre de rôle) ou chef d’une bande de contrebandiers – ; un comportement suicidaire, dont la mécanique est déjouée par l’affection sans bornes que lui porte John, même quand Fox le manipule.

 

Moonfleet 03

La mise en scène de Fritz Lang tire le meilleur des contraintes techniques imposées par la couleur et le format Scope ; il eut beau s’en défendre, le cinéaste sut donner, on l’a dit, une atmosphère unique dans ce film d’aventures « à l’ancienne ». Grand utilisateur de formes et de symboles, Lang trouva dans Moonfleet de quoi lier le fond et la forme. Lang ne filme pas, à vrai dire, il peint des scènes vivantes toutes droit sorties des tableaux des maîtres romantiques anglais, Joseph Turner (pour les séquences nocturnes) et John Constable (pour leurs contrepoints diurnes), utilisant une palette de couleurs adéquates : les puissants de ce monde, Fox, les aristocrates et les militaires, portent des couleurs vives et chatoyantes, faussement rassurantes ; les gens du commun et John ont quant à eux des couleurs sombres, les contrebandiers appartenant au « monde d’en-dessous » adoptent quant à eux des couleurs terreuses, primitives. Lang créa aussi des motifs visuels récurrents typiques de son cinéma, le CinémaScope de Moonfleet privilégiant des formes circulaires et semi-circulaires omniprésentes.

L’arc de cercle est lié au monde des contrebandiers : quant John se réveille, les figures grotesques des crapules se penchent sur lui, disposés sous cette forme, les rapprochant des démons et gargouilles médiévales gardiens du Monde des Enfers. Un monde souterrain d’épreuves et de révélations pour le petit garçon, qui, plus tard, surprendra Jeremy Fox en chef de ces voleurs au fond d’une caverne. La révélation se fera, là aussi, sous une arche semi-circulaire plaçant Fox au-dessus de la masse des contrebandiers, pour mieux signaler son ascendant sur eux, et le mettre en porte à faux entre ce monde primitif et la « Civilisation » du dessus. Les images circulaires, elles, sont liées aux pulsions et aux passions : ainsi, une pulpeuse gitane (la danseuse française Liliane Montevecchi) aguiche Fox et les nobliaux avinés, tournoyant sur leur table en un flamenco déchaîné. Pulsion sexuelle évidente, que Fox satisferait sans doute tout de suite si John n’arrivait pas en trouble-fête à ce moment-là… Plus tard, le duel entre Fox et Elzevir Block (Sean McClory), un contrebandier rebelle, devient une chorégraphie géométrique parfaite, la brute s’emparant d’une hallebarde qu’il fait tournoyer dans la taverne. Le cercle de vie et de passion sexualisée devient ici son contraire, une menace de mort. Eros et Thanatos ne sont jamais loin chez Fritz Lang. Le cercle, enfin, réapparaîtra dans le climax du film : la descente de John dans le puits pour récupérer le diamant convoité par Fox, qui maintient la corde du seau dans lequel se glisse le gamin. Le parcours initiatique de celui-ci est complété, le rôle symbolique du puits aidant en cela. C’est l’endroit d’où l’on puise la Vie (l’eau) mais où la Mort rôde (risque de chute dans les ténèbres), mais c’est aussi l’endroit des secrets (le diamant enfoui) et des révélations : Fox aide certes le gamin, mais c’est pour mieux le duper… avant de se raviser : la bonté absolue du gamin aura raison de lui, et il se rachètera en lui rendant le diamant, au prix de sa vie. Le cercle, formé par l’ouverture du puits, scellera le destin de l’enfant et de l’homme. Il ne restera plus à Lang qu’à offrir au spectateur une émouvante scène de séparation, toute en pudeur. On saluera aussi, dans Moonfleet, le rôle essentiel tenu par la musique : un thème sublime composé par un autre expatrié de l’ancien empire austro-hongrois, Miklos Rozsa, dont on a déjà salué le talent (voir le texte consacré au Poison). Sortant de sa période « Film Noir », Rozsa créa une superbe partition lyrique, annonciatrice de ses chefs-d’oeuvre épiques à venir (Ben Hur, Le Roi des Rois, Le Cid) et dont les envolées transmettent littéralement le souffle des embruns de la côte anglaise.

Malheureusement, Moonfleet n’eut pas le succès attendu à sa sortie. Le public se lassait des films « cape et épée » et du ton du film. Fritz Lang s’en accommoda, lui-même fatigué du système hollywoodien qui l’empêchait de s’exprimer. Le vieux maître signera encore deux pépites tardives du Film Noir l’année suivante (La Cinquième Victime et L’Invraisemblable Vérité) avant de rentrer en Allemagne pour ses dernières œuvres (le diptyque Le Tigre du Bengale / Le Tombeau Hindou et Le Diabolique Docteur Mabuse) avant de se retirer. Fin de carrière un peu triste, résumée par les phrases murmurées par Lang dans Le Mépris (« je préfère M le Maudit… ») en guise de testament final. Mais le Temps arrange les choses, et les nostalgiques ont depuis largement réhabilité des œuvres sous-estimées comme Moonfleet.

L’exercice aura été profitable, Monsieur Lang.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Fritz Lang ; scénario de Jan Lustig et Margaret Fitts, d’après le roman de J. Meade Falkner ; produit par John Houseman et Jud Kinberg (MGM)

Musique : Miklos Rosza ; photographie : Robert H. Planck ; montage : Albert Akst

Décors et Direction artistique : Cedric Gibbons et Hans Peters ; costumes : Walter Plunkett

Distribution USA : MGM

Durée : 1 heure 27

Retour vers le Futur (dans le Passé) – 1945 : THE LOST WEEKEND (LE POISON)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1945, et le monde a considérablement changé. Il est même complètement parti en vrille…

La 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin. Un conflit meurtrier ayant opposé les forces Alliées (Grande-Bretagne, Etats-Unis, URSS, Chine, France, etc.) et celles de l’Axe (Allemagne, Japon et Italie en tête), se traduisant non seulement par des batailles, mais aussi par des pertes civiles innombrables. On estime que la guerre aura tué, en six années, 73 millions de personnes, tous pays confondus. Le bilan moral de cette terrible époque est d’autant plus lourd à vivre que chacun connaît désormais l’existence de nouvelles armes toujours plus destructrices, et de meurtres de masse de populations civiles, froidement éliminées pour d’ignobles motifs idéologiques et raciaux. Une page se tourne : des dictatures s’écroulent, des puissances coloniales (la Grande-Bretagne, la France) perdent leurs territoires à l’étranger, les Etats-Unis et l’URSS sortent du conflit en position de force.

Des dates historiques, l’année 1945 n’en manque pas. Voici un bref résumé des principaux évènements survenus, mois par mois :

Janvier 1945 – le 3 janvier, les Britanniques prennent Akyab, en Birmanie. Le 9 janvier 1945 : les Américains prennent Luçon, aux Philippines. Le 17 janvier, les Soviétiques libèrent Varsovie. Le 25 janvier marque la fin de la Bataille des Ardennes, dernier baroud des troupes nazies en Europe de l’Ouest. Après des semaines de durs combats dans la neige et la boue, les Alliés entrent en territoire allemand. Le 27 janvier, les soldats soviétiques découvrent 5000 rescapés, hagards et malades, dans un camp déserté par les SS : Auschwitz-Birkenau… Au fil des semaines, les Alliés découvrent l’horrible vérité des camps de concentration et d’extermination mis en place dans le cadre de la « Solution Finale » appliquée par Hitler, Himmler et leurs subordonnés. Le 30 janvier, des sous-marins Soviétiques torpillent le Wilhelm Gustloff transportant des réfugiés allemands en Mer Baltique, faisant entre 5300 et 9000 victimes.

Février 1945 - 2 février : le docteur Gordeler, maire de Leipzig, impliqué dans l’Opération Valkyrie (visant à renverser Hitler), est exécuté. Du 4 au 11 février, Churchill, Roosevelt et Staline se rencontrent à la Conférence de Yalta, pour déterminer l’avenir du monde après la défaite imminente des pays de l’Axe. Le dictateur soviétique marque des points, préparant les pays d’Europe de l’Est reconquis à devenir des états satellites de l’URSS ; la Corée, elle, sera bientôt divisée en deux pays. Du 13 au 15 février 1945, l’aviation Alliée lâche des tapis de bombes sur la ville de Dresde. Entre 25 000 et 35 000 victimes civiles. Les troupes américaines posent le pied sur l’île japonaise d’Iwo Jima le 19 février. Une photo immortalise l’évènement, mais les japonais, cachés dans des tunnels souterrains, combattront pendant plus d’un mois.

Mars 1945 – Tokyo subit un déluge de bombes, du 9 au 10 mars : 100 000 morts. D’autres bombardements suivront dans les mois à venir sur la capitale japonaise. Le 9 mars, les Japonais renversent le gouvernement collaborationniste français en Indochine. 460 prisonniers exécutés. Des officiers parachutés constituent un maquis. Le 12 mars 1945 est la date officielle du décès de la jeune Anne Frank, morte au camp de Bergen-Belsen. Ce même jour, le général Fromm (impliqué dans l’Opération Valkyrie) est exécuté. Le 22 mars marque la création de la Ligue Arabe. Le 26 mars, les Américains mettent fin à la Bataille d’Iwo Jima.

Avril 1945 : tout s’accélère. L’Allemagne s’effondre sous l’avancée conjointe des Alliés à l’Ouest, et des Soviétiques à l’Est. Une nouvelle bataille attend les troupes américaines, sur le territoire japonais : Okinawa, le 2 avril. Le 7 avril, les américains coulent le cuirassé Yamato, l’orgueil de la flotte militaire japonaise. Le 12 avril, les Etats-Unis apprennent le décès de leur président, Franklin D. Roosevelt. Harry Truman le remplace. Le 16 avril, le camp de Buchenwald est libéré. Les troupes françaises prennent d’assaut Royan, un des derniers bastions nazis en France, du 17 au 20 avril (*note personnelle : mon grand-père y était !). Le 20 avril, les Soviétiques assiègent Berlin, et pénètrent dans la capitale allemande trois jours plus tard. Hitler et ses derniers fidèles se terrent dans le bunker du Reichstag. Débandade chez les officiels nazis : Himmler s’enfuit, croyant négocier une paix séparée, Hermann Goering se réfugie dans sa place forte en Bavière. Le 28 avril, Benito Mussolini et sa maîtresse Clara Petacci sont fusillés par les partisans communistes à Milan. Leurs cadavres sont pendus et exposés à la foule. Le 29 avril 1945, les Américains libèrent le camp de Dachau. Le 30 avril 1945; Adolf Hitler épouse Eva Braun, puis ils se suicident.

Mai 1945 – 1er mai : suivant l’exemple d’Hitler, les époux Goebbels se suicident, après avoir préalablement tué leurs enfants. Les généraux Burgdorf et Krebs se suicident également. Le cessez-le-feu dans une Berlin anéantie est prononcé. Le 2 mai 1945, Martin Bormann, le chef de la chancellerie du NSDAP, éminence grise d’Hitler, se suicide à son tour. Son cadavre n’étant pas identifié, on croira pendant des années à une évasion. Le 5 mai 1945, les Pays-Bas sont libérés. Le 7 mai 1945, le général Jodl signe à Reims la reddition sans conditions de la Wehrmacht. L‘acte de capitulation de l’Allemagne est confirmé le 8 mai. La fin des combats en Europe est officiellement prononcée. La Rochelle, en France, est libérée. Le IIIe Reich n’est plus. L’annonce de la victoire et la célébration ont une conséquence malencontreuse en Algérie française : des émeutes nationalistes éclatent, réprimées brutalement par l’armée – ce sont les massacres de Sétif et Guelma, du 8 au 13 mai, qui prendront une importance symbolique durant la Guerre d’Algérie. Capturé et identifié par les Britanniques, Heinrich Himmler, l’instigateur de la Solution Finale et chef des SS, se suicide. Le 29 mai, une révolte éclate au Liban et en Syrie. Des affrontements violents éclatent entre la police syrienne et l’armée française, qui bombarde Damas, avant un cessez-le-feu.

Juin 1945 - la 2ème Guerre Mondiale se poursuit en Asie. Les Chinois sont vainqueurs des Japonais à la Bataille de l’Ouest d’Hunnan. Le 5 juin, Berlin est divisée en quatre zones administratives (américaine, anglaise, soviétique et française), à l’image de l’Allemagne désormais dissoute. Le 21 juin marque la fin de la Bataille d’Okinawa, remportée par les américains au prix, encore une fois, de combats épuisants. Les soldats sont témoins d’atrocités commises par les troupes japonaises contre les habitants locaux ayant voulu se rendre. Le 26 juin, la charte des Nations Unies est adopté par 50 états à New York. L’ONU succède ainsi à la défunte et inefficace SDN.

Juillet 1945 - Truman demande 100 000 certificats d’immigration en Palestine pour les rescapés de la Shoah, mais, devant le refus britannique, le président américain porte la question sur la place publique. Le 16 juillet, dans le désert d’Alamogordo au Nouveau-Mexique, une bombe atomique explose lors du « Trinity Test » marquant la phase finale du Projet Manhattan… Le 26 juillet 1945 marque la fin de la longue carrière politique de Sir Winston Churchill, battu aux élections législatives. Clement Attlee devient le nouveau Premier Ministre Britannique. Durant la Conférence de Postdam, le gouvernement japonais reste sourd à l’appel à la reddition lancé par les Alliés, le 27 juillet. Deux bombes sont livrées dans le plus grand secret sur les bases américaines du Japon… Un navire américain qui a livré l’une d’elles, l’USS Indianapolis, est coulé le 30 juillet. Les marins américains de l’Indianapolis, perdus en mer, et attaqués par les requins, vivront neuf jours d’horreur avant d’être secourus. 

Août 1945 – le 6 août, le bombardier américain Enola Gay largue une bombe atomique sur la ville d’Hiroshima. 80 000 civils meurent, et des dizaines de milliers d’autres succomberont les années suivantes. Le gouvernement japonais ne réagit pas. Le 8 août 1945, les Accords de Londres permettent la mise en place du Tribunal Militaire International qui jugera les criminels de guerre. Le 9 août 1945, une seconde bombe atomique est largué sur Nagasaki, faisant entre 40 000 et 80 000 victimes. Le 14 août, l’empereur Hirohito annonce enfin à la radio la capitulation officielle du Japon. Le 15 août, l’empereur chinois Pu Yi, souverain fantoche des japonais, est capturé par les Soviétiques. Le même jour, en France, le Maréchal Pétain est frappé d’indignité nationale et condamné à mort. Sa peine est commuée en détention perpétuelle à l’Île d’Yeu par le Général de Gaulle, chef du Gouvernement Provisoire français. Le 17 août 1945 marque le début de l’ère de la décolonisation, quand Soekarno et Hatta déclarent l’indépendance de l’Indonésie.

Septembre 1945 - le 2 septembre, Hirohito signe devant le général MacArthur, le document officialisant la capitulation japonaise. Six ans après l’invasion de la Pologne par Hitler, la 2ème Guerre Mondiale est enfin terminée. Ce même jour, Hô Chi Minh proclame à Hanoi la République Démocratique du Viêtnam. La Guerre d’Indochine s’annonce… En Chine, deux dirigeants antagonistes se font face : le communiste Mao Zedong et le nationaliste Tchang Kaï-Chek. Le 10 septembre, le Parti Communiste de Corée, dirigé par Kim Il-Sung, installe ses bureaux dans la zone contrôlée par l’Union Soviétique. Le 11 septembre 1945, sur l’ordre du Général MacArthur, 39 membres du gouvernement impérial japonais, suspects de crimes de guerre, sont arrêtés – notamment le Général Hideki Tojo, ancien Premier Ministre et Ministre de la Guerre, qui tente en vain de se suicider. Le 20 septembre, le congrès Pan-Indien est l’occasion pour Gandhi et Nehru de répéter le départ des Britanniques hors de l’Inde. Du 24 au 26 septembre 1945, l’armée française ouvre le feu durant des émeutes nationalistes à Douala, au Cameroun, se montrant une nouvelle fois incapable de gérer pacifiquement les conflits dans ses colonies. Le 26 septembre, le compositeur Bela Bartók décède.

Octobre 1945 - le Général George S. Patton, après avoir tenu des propos offensant les Soviétiques, est destitué de ses fonctions à la tête de la 3ème armée américaine, et de gouverneur militaire de la Bavière. Des manifestations éclatent contre les Britanniques en Egypte. En Argentine, le colonel Juan Peron est arrêté le 9 octobre, puis libéré huit jours plus tard grâce aux manifestations soutenues par sa maîtresse, l’actrice Eva Duarte, qu’il épousera le 21 octobre. En France, les anciens chefs du régime collaborationniste de Vichy sont exécutés : le chef de la Milice française, Joseph Darnand, le 10 octobre, et le président du Conseil, Pierre Laval, le 15. Le 24 octobre 1945 marque l’entrée en vigueur de la charte des Nations Unies. Troubles graves au Brésil, le 29 et le 30 octobre 1945 : le président brésilien Getulio Vargas et son gouvernement sont renversés par les militaires, qui prennent le pouvoir.

Novembre 1945 - en Egypte, les Frères Musulmans commettent des attentats dans le quartier juif du Caire. Le 20 novembre 1945 marque le début du procès de Nuremberg. Sur les terres qui virent les grandes « messes » officielles du nazisme, 24 accusés, anciens dignitaires du régime hitlérien, sont jugés pour les crimes de guerre qu’ils ont encouragés dans toute l’Europe. Goering est le « chef » des 24 accusés, Bormann est jugé par contumace.

Décembre – le 5 décembre, l’Escadrille 19 de l’US Air Force disparaît en plein vol au large de la Floride, rajoutant un chapitre aux légendes du triangle des Bermudes. Le 13 décembre 1945, les Français et Britanniques négocient leur départ définitif du Liban et de la Syrie. Le 14 décembre, durant le procès de Nuremberg révèle au public le décompte macabre des victimes de ce que l’on appelle désormais la Shoah, ou l’Holocauste : six millions de juifs, de tout âge, déportés de toute l’Europe, ont été massacrés par les Nazis sur ordre de leurs chefs. Le nombre total de personnes mortes ou portées disparues dans les camps de concentration et d’extermination s’élève à environ 10 millions. Les images des atrocités montrées au procès marquent à jamais la mémoire collective. Le 21 décembre, le Général Patton, héros des campagnes américaines, décède des suites d’un accident causé par une automobile. Le 27 décembre 1945 marque la fondation de la Banque Mondiale.

Résumé assez long de cette année charnière, marquée par les drames de la guerre… Mais, pour les vivants, il faudra tourner la page.

* J’en profite pour glisser deux dates très personnelles. En effet, à douze jours d’intervalle et à quelques milliers de kilomètres l’un de l’autre, deux nourrissons, un petit garçon et une petite fille, voient le jour. Mon père et ma mère sont nés respectivement le 27 avril et le 9 mai 1945. Ils fêtent leurs 70 ans cette année. Papa, Maman, je vous embrasse ! L.F.

 

Dans ce déluge de dates et d’évènements dramatiques, l’actualité du cinéma de 1945 peu paraître futile, mais le conflit a influencé le 7ème Art dans tous les pays concernés. Chez les nations vaincues, le public aura certes d’autres préoccupations, plus urgentes, que d’aller dans les salles obscures. La chute du IIIe Reich en Allemagne entraîne celle, économique, de la production cinématographique contrôlée par Goebbels (ce qui n’est pas un mal). Au Japon, on remarque quand même l’émergence d’un jeune réalisateur prometteur, Akira Kurosawa, auteur de Sur la queue du Tigre. L’Italie, elle, accueille très mal le Rome, Ville Ouverte de Roberto Rossellini, qui ouvre cependant une brèche en filmant le pays ravagé par la guerre, et révèle Anna Magnani. Ce sera le film manifeste du mouvement Néo-réaliste italien. En France, l’actualité cinématographique est à l’image du pays : chaotique. Le climat d’épuration et de règlements de comptes met bon nombre d’artistes sur la sellette, et un grand nombre de tournages ont été autant perturbés par l’Occupation que par la Libération. Les Enfants du Paradis est le film emblématique de cette période : un triomphe pour Marcel Carné et Jacques Prévert, l’apogée du réalisme poétique, des acteurs mythiques, du rire et des larmes… et un tournage marathon, malgré les problèmes techniques, le débarquement américain en Provence, le départ du comédien Robert Le Vigan (un peu trop porté sur l’eau de Vichy…), et les ennuis d’Arletty arrêtée pour avoir sa liaison avec un officier allemand. Qu’importe, le public accueille avec plaisir le retour en France de Louis Jouvet et de Jean Gabin (combattant comme chef de tank et retrouvant Marlene Dietrich en Allemagne libérée !) ; et il fait aussi un succès à Micheline Presle, vedette de l’année grâce à Falbalas de Jacques Becker et Boule de Suif de Christian-Jaque. Côté soviétique, on s’intéresse à Matricule 217 de Mikhaïl Romm, une des premières œuvres parlant des déportés en Allemagne. Sergei M. Eisenstein présente la première partie d’Ivan le Terrible, remarquable grande fresque historique qui devait être une trilogie… le résultat déplaisant à Staline, le cinéaste n’arrivera pas au bout de son projet et mourra quelques années plus tard. Chez nos voisins anglais, on se découvre deux nouveaux fers de lance : Michael Powell (Je sais où je vais !) et David Lean, qui, sous l’égide de Noel Coward, émeut le public assistant à la Brève Rencontre de Celia Johnson et Trevor Howard. On frissonne aussi, avec le ventriloque Michael Redgrave possédé par sa marionnette dans le film à sketches Au cœur de la Nuit (Dead of Night).

Du côté d’Hollywood, 1945 marque l’apogée de l’Âge d’Or, renforcée par la victoire « morale » des stars et des films engagés dans la bataille contre l’Axe : témoins, James Stewart ou Clark Gable, qui rentrent au pays bardés de médailles acquises durant des missions de vol en Europe. Les cinéastes sont allés filmer en première ligne des images de la guerre : John Ford (présent à Midway, et qui filme le procès de Nuremberg), George Stevens (sur les plages normandes l’année précédente durant le Débarquement), John Huston (qui fit de même au Monte Cassino)… Dans un autre contexte, Olivia de Havilland remporte pour les acteurs une victoire importante, déboutant le studio Warner et ses prolongations de contrat abusives – un petit pas pour la future indépendance des comédiens, alors que les cinéastes commencent à s’affranchir de ce même système. Au rayons « potins », on s’enthousiasme pour le mariage d’Humphrey Bogart et Lauren Bacall, puis celui de Judy Garland avec son réalisateur Vincente Minnelli. Aux Oscars, c’est le triomphe pour Ingrid Bergman, meilleure actrice dans Hantise (Gaslight) de George Cukor ; et la comédie douce-amère La Route semée d’étoiles (Going my way) reçoit les Oscars du Meilleur Film, Meilleur Réalisateur (Leo McCarey) et des Meilleurs Acteurs (Bing Crosby et Barry Fitzgerald). Cette année-là, le public va voir des films de guerre : Aventures en Birmanie (Objective, Burma !) de Raoul Walsh avec Errol Flynn, et le très bon Les Sacrifiés (They were expendable) avec John Wayne, chronique signée John Ford d’une escouade de pilotes de vedettes fuyant l’invasion japonaise des Philippines. Pour se changer les idées, il y a les dessins animés (Walt Disney présente Les 3 Caballeros, avec Donald Duck, et Friz Freleng crée le « Rominet » Sylvestre chez Warner) et les comédies musicales – Ziegfeld Follies de Minnelli avec Judy Garland, et Escale à Hollywood avec Frank Sinatra et Gene Kelly (qui danse avec la petite souris Jerry)…

Mais le genre qui domine incontestablement les écrans américains est un héritier direct du grand cinéma allemand d’avant le nazisme : un genre qui gagne ses lettres de noblesse sous l’appellation « Film Noir ». Magnifiquement filmés en noir et blanc, des personnages à la morale ambiguë croise femmes fatales et gangsters de tout poil, tous portant de sérieuses névroses que le public apprécie. Après les succès d’Assurance sur la Mort (Double Indemnity) de Billy Wilder et Laura d’Otto Preminger, les projets fleurissent : Fritz Lang, le « père » du genre, signe La Rue Rouge, remake avec Edward G. Robinson de La Chienne de Jean Renoir ; Alfred Hitchcock  s’intéresse à la psychanalyse et filme la sublime Ingrid Bergman dans La Maison du Docteur Edwardes (Spellbound). Sous les caméras de Michael Curtiz, Joan Crawford est une mère divorcée trahie par sa fille vénale (maman très chère…) dans Le Roman de Mildred Pierce (Mildred Pierce). On n’oubliera pas non plus la magnifique Gene Tierney en épouse malade mentale de Cornel Wilde dans Péché Mortel (Leave her to Heaven), filmé dans un superbe Technicolor. Et citons Hangover Square de John Brahm, suivant un musicien dément (le défunt Laird Cregar) menaçant la vie de Linda Darnell dans une ambiance « Jack l’Eventreur », avec de plus la musique de Bernard Herrmann… Le meilleur film de cette nouvelle mouvance, en 1945, ne comporte pourtant ni crime ni femme fatale. Il témoigne cependant de l’évolution du cinéma hollywoodien sous influence européenne, grâce à l’un de ces « émigrés » du vieux continent, qui, cette année-là, n’a pas du tout le cœur à rire…

 

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Le 16 novembre 1945, c’est la première du film : The Lost Weekend (Le Poison), de Billy Wilder.

Don Birnam (Ray Milland), un écrivain médiocre, souffre d’une grave addiction à l’alcool. Sobre depuis peu de temps, Don accepte la « proposition » (plutôt un ordre) de son frère Wick (Philip Terry) d’aller se ressourcer à la campagne, pour le week-end. Mais Don, malgré l’aide de sa fiancée Helen (Jane Wyman), ne peut renoncer à son vice : il cache deux bouteilles de whisky dans ses valises et son appartement, avec la ferme intention de se saouler durant le séjour. Mais son stratagème est vite éventé par Wick. Don rend apparemment les armes… mais il s’arrange pour rester seul quelques heures chez lui. Après avoir volé l’argent de la femme de ménage, il achète deux bouteilles supplémentaires, et s’arrête chez son barman favori, Nat (Howard da Silva), pour lui raconter comment il a rencontré Helen, et pourquoi il boit. Mais cette discussion n’est qu’un nouveau prétexte, pour boire à l’œil et oublier volontairement le départ en week-end. Rentré chez lui complètement ivre, Don se réveille avec une atroce gueule de bois et ne veut plus parler à Helen. Il ne se souvient plus où il a caché sa dernière bouteille. Et, au fil des heures, le manque devient insupportable…

 

The Lost Weekend 01

Etrange époque pour Samuel « Billy » Wilder. Ce natif du petit village de Sucha Beskidzka en Pologne, né sous l’Empire Austro-hongrois, a vécu la fin des Années Folles à Berlin. L’arrivée d’Hitler au pouvoir l’a poussé, bien malgré lui, à quitter sa ville d’adoption pour d’autres contrées, sans lois antisémites et persécutions. Après une brève escale en France (où il réalisa son tout premier film, Mauvaise Graine, en 1934), Wilder se fixa en Amérique. Il fit équipe avec Charles Brackett comme scénariste, les deux formant le meilleur binôme de leur profession ; ils signèrent notamment quelques-unes des meilleures comédies d’un autre expatrié, le grand Ernst Lubitsch, pour qui ils écrivirent La Huitième Femme de Barbe-bleue et Ninotchka. Le cinéma de Lubitsch eut une grande influence sur celui de Wilder, passé à la mise en scène avec succès en ce début des années 1940. Après la comédie Uniformes et jupons courts (The Major and the Minor) et le film de guerre Les Cinq secrets du Désert (5 Graves to Cairo), le frondeur Wilder a connu un triomphe critique et public avec Double Indemnity (Assurance sur la Mort), l’un des films-phares du nouveau genre à la mode : le Film Noir. Genre qui sembla indisposer quelque peu son collègue Brackett, excellent scénariste mais pétri de certitudes paternalistes typiquement américaines, à l’opposé de l’esprit irrévérencieux de son camarade. Brackett et Wilder ne travaillèrent pas ensemble, ce dernier s’associant à Raymond Chandler, grand maître du roman noir (Le Grand Sommeil), malheureusement aussi un alcoolique sévère épuisant la patience de Wilder durant l’écriture du film. Le succès du film n’arrangea pas vraiment les soucis de ce dernier, dont le mariage avec sa femme Judith se détériorait. De plus, il était sans nouvelles de sa famille restée en Pologne occupée par les Nazis. Les rares nouvelles venues du pays natal étaient inquiétantes, quand on parlait à mi-voix de « déportations », de « camps de prisonniers », sans trop savoir de quoi il était alors question… Malgré tout, il faut continuer à travailler. Billy Wilder est désormais un réalisateur important, libre de choisir son prochain projet, prêt à s’accorder avec un public mature, réceptif aux sujets de société. La lecture, durant un voyage en train, du roman de Charles Jackson The Lost Weekend (Le Poison), le convainc : ce sera son prochain film. Même en position de force, pourtant, il n’est pas facile de convaincre les cadres du studio Paramount, avec qui Wilder est sous contrat… Si Charles Brackett accepte de retravailler avec Wilder, et de produire son film, ils se heurtent à un problème de taille : le roman présente le personnage de Don comme un homosexuel honteux, qui boit pour fuir ses penchants. Alors que la MPAA veille à appliquer les règles puritaines du Code Hays à la lettre, afin de présenter aux foules des films « moralement corrects », les deux collègues savent bien que l’homosexualité de leur anti-héros sera proscrite d’entrée de jeu. Il faut être plus rusé que les censeurs, un exercice dans lequel les cinéastes de l’époque excellent. Voir par exemple Alfred Hitchcock, qui, au même moment, prépare Les Enchaînés et fait la nique aux pères la pudeur en tournant la plus longue scène de baiser possible - tout en la morcelant pour ne pas enfreindre les règles établies… Wilder et Brackett ne montreront pas Don comme un homosexuel malheureux, mais laissent un certain malaise planer, quand celui-ci se retrouvera soumis à un infirmier sadique. Leur interprétation de The Lost Weekend nous livrera cependant un des plus « beaux » portraits d’alcoolique, et plus encore l’étude psychologique implacable d’un vrai lâche.

 

The Lost Weekend 02

Si The Lost Weekend réussit alors à toucher le public en montrant crûment l’addiction d’un alcoolique, le film de Wilder frappe surtout de nos jours par sa justesse psychologique. Le personnage de Don est un bel exemple de ces personnages qu’affectionne Wilder : un lâche dans toute sa splendeur, dont la seule créativité se limite désormais à élaborer de tristes stratagèmes pour satisfaire son vice, à satisfaire son narcissisme dans de longues tirades (dans lesquelles le talent de dialoguiste de Wilder explose) et à s’avilir. Une démarche jusqu’au-boutiste qu’affectionne le cinéaste, qui ne ménage jamais son public. The Lost Weekend ne cherche jamais à donner une leçon de morale au spectateur (en dépit des apparences), et lui montre la déchéance du personnage principal de plein fouet. Don ment, vole, met sa machine à écrire au clou, et se « désintègre » avant d’envisager le suicide. Il faut l’amour inconditionnel d’une jeune femme de la haute société, qui sacrifie sa vanité (sous la forme d’un manteau en fourrure léopard) pour l’aider à reprendre pied, et le rendre enfin sympathique au spectateur. Pas de happy end forcé malgré les apparences, Wilder préférant l’incertitude pour ce couple qui, à la fin du film, n’est jamais à l’abri d’une rechute de Don. Entre-temps, nous avons assisté à une véritable descente aux Enfers digne de Dante, jalonnée par les personnages que croise l’écrivain raté. Le talent de Wilder permet d’avoir des seconds rôles tout à fait crédibles et marquants : le frère de Don, trop rigoriste et moraliste ; le barman Nat, résigné et fatigué par les délires de son « client » régulier ; ou encore Gloria (Doris Dowling), attachante fille de bar, dont la grande gueule et les excès d’argot cachent la détresse sentimentale. A ce sens de l’écriture et une direction d’acteurs précise, Wilder ajoute aussi celui d’une mise en scène très audacieuse pour l’époque. The Lost Weekend marque un tournant, mêlant prises de vues classiques en studio et prises de vues réelles à New York. Une rareté, à l’époque où Hollywood contrôlait toute l’industrie cinématographique et où les tournages se limitaient à la seule Californie. L’aspect « documentaire » des prises de vues en extérieur frappe encore par son réalisme, accru par la prestation fiévreuse de Ray Milland. A tel point que l’acteur britannique, filmé errant, sale et titubant en pleine rue fut un jour arrêté par un policier l’ayant pris pour un vrai ivrogne !

A ce côté « réaliste social » inédit alors aux USA, The Lost Weekend ajoute aussi une indéniable influence expressionniste héritée du grand cinéma allemand muet, lui donnant son aspect « Film Noir » basculant dans le Fantastique. Pour faire ressentir au spectateur la déchéance de Don, Wilder ose signer quelques gros plans extrêmes inédits là encore pour l’époque : un très gros plan sur l’œil du personnage émergeant d’une cuite, ponctuée par la sonnerie insupportable du téléphone, suffit à nous faire ressentir la violence physique de sa gueule de bois ; et Wilder réussit aussi un étonnant plan subjectif d’un verre de whisky « engloutissant » la psyché de Don – et avec lui le spectateur qui ne peut s’échapper. L’aspect Fantastique du récit survient dans les pires moments du drame vécu par le personnage : une évocation glaçante des dortoirs de l’hôpital Bellevue (avec ses patients, pauvres épaves « zombifiées » au dernier degré par l’alcool, et soumis aux traitements de Bim, l’infâme infirmier de nuit) et la fameuse scène de delirium tremens dans l’appartement… D’un sujet particulièrement casse-gueule, Wilder va donc tirer le meilleur, et livrer avec The Lost Weekend un de ses premiers chefs-d’oeuvre. Dans le même registre, il ne sera égalé qu’une vingtaine d’années plus tard par Le Jour du Vin et des Roses, de Blake Edwards… autre grand film sombre sur l’alcoolisme, là aussi dû à un cinéaste souvent réduit à ses seules comédies, et où on retrouvait l’acteur « wilderien » par excellence, Jack Lemmon !

 

The Lost Weekend 03

Le tournage et le montage achevés, Wilder put présenter The Lost Weekend aux dirigeants de la Paramount, et au public des pré-projections… Ce fut un échec. Sans musique, sans l’humour habituel des récits de Wilder, et d’une noirceur désespérée, le film glaça ses premiers spectateurs. Dépité, Wilder dut encaisser les remarques négatives, et accepter la mise à l’écart du film, pendant plusieurs mois. En ce printemps 1945, il eut un autre engagement à tenir. Suivant l’exemple de ses confrères cinéastes, il rejoignit l’Office of War Information (OWI) pour recueillir des témoignages et filmer les ravages causés par les Nazis en Europe, dans le cadre de la dénazification programmée de l’Allemagne. Entre-temps, cependant, il confia le sort de The Lost Weekend à la bonne personne : le directeur de la Paramount, Barney Balaban, sut convaincre ses collègues de le distribuer enfin, au bout de plusieurs mois. Wilder put aussi compter sur le talent du compositeur Miklos Rozsa, appelé à composer la musique de The Lost Weekend ; tout comme Wilder, Rozsa était un expatrié né dans les dernières années de l’empire austro-hongrois. Et lui aussi, après un détour par l’Angleterre, amena à Hollywood un fantastique bagage culturel hérité de l’Europe centrale ; il fut, avec Franz Waxman, Max Steiner, Erich Wolfgang Korngold et d’autres, l’un des pères fondateurs de la grande musique symphonique du cinéma hollywoodien de l’Âge d’Or ; sa musique, d’un timbre et d’une élégance tout de suite reconnaissable, se plaçait particulièrement sous l’influence des Brahms, Liszt, Honegger, Dvorak ou Smedana, gardant un certain esprit « danubien » intact, dans les grands films de studio. Rozsa contribua aussi au son particulier des meilleurs Films Noirs des années 1940-50, de Double Indemnity à Asphalt Jungle (Quand la ville dort) en passant par The Naked City (La Cité sans voiles). Pour The Lost Weekend, Rozsa innove ; il mêla à une composition orchestrale classique le son obsédant d’un des premiers synthétiseurs, le fameux Thérémine (ou Theremin). Cet appareil sans touches émettait par oscillation des notes lancinantes ou suraiguës vite reconnaissables. Rozsa s’en servit ici pour faire ressentir au public les effets du manque d’alcool, de plus en plus envahissant, de Don. Utilisant également le Thérémine pour le film d’Hitchcock, Spellbound, Rozsa contribua ainsi à populariser cet appareil qui, par la suite, sera associé aux films de science-fiction (réécouter Bernard Herrmann pour Le Jour où la Terre s’arrêta, et plus tard Danny Elfman pour Mars Attacks !). Grâce au ton musical spécialement créé par Rozsa, The Lost Weekend va gagner une ampleur émotionnelle supplémentaire. Quand le film sortira enfin, ce fut un triomphe public et critique ; l’année suivante, The Lost Weekend remportera quatre oscars - Meilleur Acteur pour Ray Milland, Meilleur Scénario pour Charles Brackett et Billy Wilder, et le Meilleur Film et le Meilleur Réalisateur pour celui-ci.

Ce classique instantané laissa pourtant un goût amer pour Wilder ; après son voyage en Angleterre, en France et en Allemagne, il rentra sérieusement déprimé. La dévastation de Berlin lui inspira son film suivant, A Foreign Affair (La Scandaleuse de Berlin), avec Marlene Dietrich. Il divorcera l’année suivante, avant de se remarier avec Audrey Young, avec qui il vivra jusqu’à sa mort. Et son association professionnelle avec Brackett se délitera quelques années plus tard, non sans avoir livré un autre chef-d’oeuvre, Boulevard du Crépuscule. En travaillant pour l’OWI, Wilder vit et ressentit personnellement les ravages causés par les Nazis. Les témoignages des rescapés de la Shoah le bouleversèrent ; le cimetière de Berlin où reposait son père fut détruit par des combats de blindés. Et ce qu’il craignait a sujet de sa mère, sa grand-mère et son beau-père, fut confirmé. Ceux-ci ont très probablement trouvé la mort dans le camp d’Auschwitz. Dur. Billy Wilder contribuera à purger son ancien pays d’accueil du nazisme en supervisant le montage final du documentaire Die Todesmühlen (Les Moulins de la Mort) avant de rentrer aux Etats-Unis. Ce grand petit bonhomme à l’humour ravageur signera une des carrières les plus brillantes – et quelques-uns des films les plus caustiques vis-à-vis de sa terre d’adoption – durant les trois décennies suivantes. Il fallait bien continuer à vivre…

 

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche technique :

Réalisé par Billy Wilder ; scénario de Charles Brackett et Billy Wilder, d’après le roman de Charles R. Jackson ; produit par Charles Brackett (Paramount Pictures)

Musique Miklos Rozsa ; Photo John F. Seitz ; Montage Doane Harrison

Direction Artistique Hans Dreier ; Costumes Edith Head

Distribution USA : Paramount Pictures

Durée : 1 heure 41

Retour vers le Futur (dans le passé) – 1935 : LE MOUCHARD

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1935, et le monde a considérablement changé… A vrai dire, il s’est à peine remis de la Grande Guerre, et une crise économique phénoménale, survenue en 1929, n’a pas arrangé les choses. Allez vous étonner que le bon docteur Sigmund Freud publie cette année-là Malaise dans la civilisation, alors que des gouvernements militaristes et fascistes s’épanouissent en Europe et en Asie… Mais citons, pour mémoire, quelques-uns des grands moments qui ont fait l’actualité de 1935.

Aux Etats-Unis, on suit avec attention le procès de Bruno Hauptmann, qui sera finalement condamné à mort pour le rapt et l’assassinat du bébé du héros national, l’aviateur Charles Lindbergh. L’affaire permettra notamment à J. Edgar Hoover d’accroitre son prestige, à la tête du FBI. Franklin Delano Roosevelt prononce le 4 janvier un discours important, celui des nouveaux « cent jours » du New Deal destiné à aider son pays frappé par la Grande Dépression d’après 1929. La population salue l’exploit d’Amelia Earhart, la première aviatrice à traverser le Pacifique (Honolulu-Californie). Le 8 septembre, le sénateur populiste raciste Huey Long est victime d’un attentat, et meurt deux jours plus tard. Le 14 octobre, un Dust Bowl phénoménal ravage l’Oklahoma, qui enregistre ainsi la pire tempête de sable de son histoire. A New York, la guerre des gangs fait rage, et, le 24 octobre, le gangster Dutch Schultz meurt mitraillé.

En France, le 7 janvier 1935 marque la signature des accords de Rome, où la France cède à l’Italie des territoires en Libye et en Somalie, en échange d’une participation à la construction du chemin de fer Djibouti – Addis Abeba. Le 14 juillet voit apparaître le Front Populaire. A la fin de l’année, tout Paris s’enthousiasme pour une chanteuse minuscule mais à la voix extraordinaire, on la surnomme La Môme Piaf. 

Du côté de l’Allemagne, les nouvelles inquiétantes s’accumulent alors qu’Hitler assoit son pouvoir, et menace d’annexer l’Autriche. Et les démocraties sont à la peine… L’Allemagne est réarmée le 16 mars, six jours après la création de la Luftwaffe. Le drapeau à croix gammée devient l’emblème national le 15 septembre, au moment où les Lois de Nuremberg sont promulguées : les citoyens juifs allemands sont privés de leur citoyenneté et de leurs droits politiques. Mussolini, en Italie, n’est pas en reste ; le 3 octobre, les troupes fascistes de Badoglio envahissent l’Ethiopie, au mépris des lois internationales. C’est le début de la guerre Italo-éthiopienne. Tout cela sent très mauvais…

1935, c’est aussi l’année de la Longue Marche en Chine, entamée par la conférence de Zunyi (13 janvier) ; Mao Zedong devient président du comité central du PC Chinois. Tchang Kaï-Chek marche avec les nationalistes vers le Sichuan. En novembre, conséquence directe des lois liberticides du IIIe Reich, des immigrants juifs quittent l’Allemagne en masse, vers la Palestine ; de graves troubles éclatent immédiatement, déclenchés par l’insurrection de groupes religieux musulmans. L’Angleterre arbitre, mais ne tranche pas.

Enfin, on signale la naissance, le 6 juillet, du petit Tenzin Gyatso, qui sera la 14ème incarnation du Dalai Lama du Tibet. Sur le carnet noir, quelques noms : un ancien officier du Foreign Office britannique se tue sur une route de campagne le 19 mai, il s’appelait Thomas Edward Lawrence. On le connaissait sous le nom de « Lawrence d’Arabie ». Carlos Gardel, l’homme qui a « fait » le Tango, décède à Medellin le 24 juin. Et la Belgique pleure la mort de la Reine Astrid dans un accident de la route, le 29 août 1935. 

Et dans le domaine qui nous intéresse ? Le système des studios américains entre dans une nouvelle phase, avec la création, à partir de sociétés déjà existantes, de la 20th Century Fox et de Paramount Pictures. Les statuettes dorées des Academy Awards gagnent le surnom d’ »Oscars » ; It Happened One Night (New York-Miami), la comédie de Frank Capra, remporte les prix du Meilleur Film, du Meilleur Réalisateur, du Meilleur Scénario, de la Meilleure Actrice (Claudette Colbert) et du Meilleur Acteur (Clark Gable). Les salles obscures sont bien remplies – même en temps de crise, le cinéma est alors un loisir peu coûteux ! Et les spectateurs ont le choix. Sur l’écran, les femmes fatales Greta Garbo et Marlene Dietrich rivalisent de séduction, avec Anna Karénine et La Femme et le Pantin. Boris Karloff reprend son rôle du Monstre et terrifie à nouveau le public avec La Fiancée de Frankenstein, et sa compagne (aux cheveux timburtoniens avant l’heure) Elsa Lanchester. Fred Astaire et Ginger Rogers enthousiasment le public par leurs pas de danse dans Top Hat (Le Danseur du Dessus). Gary Cooper devient l’un des chouchous des spectateurs grâce à Peter Ibbetson et The Lives of a Bengal Lancer (Les Trois Lanciers du Bengale). Les amateurs de grande aventure sont servis avec Les Révoltés du Bounty (Clark Gable mène la mutinerie face à un Charles Laughton cruel à souhait) et découvrent le bondissant Errol Flynn, roi des pirates dans Capitaine Blood. Les Marx Brothers font hurler de rire le public avec Une Nuit à l’Opéra (et la légendaire scène où ils s’entassent à quinze dans une minuscule cabine de paquebot). George Cukor signe une très belle adaptation de David Copperfield avec l’inénarrable W.C. Fields dans le rôle de Micawber. Une première : Becky Sharp, le film de Rouben Mamoulian, est le premier film en couleurs utilisant le procédé Technicolor Trichrome. L’Angleterre salue le talent du jeune cinéaste Alfred Hitchcock, pour ses 39 Marches menées tambour battant. Le cinéma français se porte très bien, grâce au succès, entre autres, de La Kermesse Héroïque de Jacques Feyder. Et le héros des foules se nomme Jean Gabin, Ponce Pilate de Golgotha et légionnaire romantique de La Bandera, dus à Julien Duvivier. Enfin, la première grande réalisatrice de l’Histoire se fait connaître en Allemagne, par un sinistre monument de propagande démesurée à la gloire du nazisme : Leni Riefenstahl signe Le Triomphe de la Volonté. Un exploit technique, et une spectaculaire erreur éthique… 

 

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Ci-dessus : faire du cinéma ? La simplicité même, selon John Ford… Dans les premières minutes du Mouchard, le cinéaste pose une ambiance digne des meilleurs films muets. Le visage marqué de Gypo (Victor McLaglen) fait le reste, de même que la musique irlandaise !

 

Le 1er mai 1935, c’est la première du film Le Mouchard, qui sortira chez nous le 13 septembre suivant. Un triomphe pour le cinéaste John Ford, qui n’en n’est pas à son coup d’essai : déjà 18 ans de carrière (entamée durant le muet) derrière lui, et Le Mouchard est son… 84ème film ! Et il est à peine aux deux tiers d’une carrière qui se poursuivra encore trente années, riche en titres qui feront de lui LE cinéaste américain par excellence. Le Mouchard aura été un virage particulier de sa filmographie.

Nous sommes en 1922, quelques mois après la fin officielle de la guerre d’indépendance irlandaise, et Dublin est sous la botte anglaise. Le Sinn Feinn et sa branche armée, l’IRA, continuent le combat, dans la clandestinité et sous la menace permanente de la police et de l’armée royale britannique, notamment des Black and Tans en patrouille. Gypo Nolan (Victor McLaglen) erre dans les rues, sans un sou en poche. Il protège de son mieux Katie Madden (Margot Grahame), la fille qu’il aime, et qui se prostitue pour survivre. Il suffirait juste de 10 livres pour qu’elle parte en Amérique, et refaire sa vie… Quand Gypo voit que la tête de son ami Frankie McPhillip (Wallace Ford), membre de l’IRA, est mise à prix pour 20 livres, il hésite. Après avoir retrouvé ce dernier revenu en ville voir sa famille, Gypo se rend au commissariat pour le dénoncer, et toucher ainsi l’argent qui, croit-il, lui permettra de partir avec Katie. Frankie est abattu par les Black and Tans sous les yeux de sa mère et de sa sœur Mary (Una O’Connor et Heather Angel). Quand il apprend le drame, Gypo se rend à la veillée funèbre. Son comportement met la puce à l’oreille de Dan Gallagher (Preston Foster), le supérieur de Frankie, qui décide de le faire suivre durant une longue nuit… 

 

Le Mouchard

Il était né sous le patronyme de John Martin Feeney (en 1894 ou 1895, selon les sources), mais préférait se nommer « Sean Aloysius O’Fearna », plus gaélique, plus proche du pays de ses ancêtres ; John « Jack » Ford revendiquait ainsi ses origines catholiques irlandaises, lui, le fils d’un immigrant du comté de Galway, parti en 1875 sur le nouveau continent, loin de la Verte Erin mise sous le joug anglais… Lorsqu’il entame le tournage du Mouchard, John Ford n’est déjà plus un débutant. Mais il n’est pas encore le cinéaste que l’on respecte, « l’Homme qui faisait des Westerns » et signa des dizaines de chefs-d’oeuvre à la pelle, des Raisins de la Colère à La Prisonnière du Désert en passant par L’Homme Tranquille ou L’Homme qui tua Liberty Valance. On lui connaît certes un certain talent, qui lui a permis de signer son premier grand western, muet, Le Cheval de Fer, ou d’avoir le succès l’année précédente avec La Patrouille Perdue. Pour autant, sa carrière oscille entre ces réussites, et des films mineurs, des raretés hélas perdues, des comédies de commande (souvent avec Will Rogers, acteur personnifiant l’esprit Yankee dans toute sa simplicité et son honnêteté foncière) le plus souvent produites par la 20th Century Fox. Le roman de Liam O’Flaherty, Le Mouchard, déjà adapté au cinéma en 1929 dans une version britannique signée Arthur Robison, arrive à point nommé pour faire de lui un cinéaste de premier plan.

Ce n’est pourtant pas gagné d’avance. Les représentants du studio RKO, qui produisent et distribuent le film, renâclent devant la noirceur du sujet. Par l’intermédiaire de Joseph Kennedy (le père du futur président américain), une somme très modeste est allouée à Ford : un budget oscillant, selon les sources, entre 220 000 et 250 000 dollars, soit le coût d’une maigrichonne série B de l’époque. Ford n’a droit qu’à trois semaines de tournage, et, pour reconstituer le Dublin nocturne des années 1920, n’a qu’un plateau décrépit destiné à la prise de son, à sa disposition. Le rôle de Gypo Nolan est aussi l’occasion d’une petite anicroche entre les cadres du studio et Ford. La RKO veut Richard Dix, star peu expressive du western Cimarron, mais Ford refuse. Il impose Victor McLaglen ; pas un choix évident, car McLaglen, s’il est déjà une gueule familière du public américain, est cantonné aux rôles comiques de braves brutes et de lourdauds en tout genre. Cet ancien boxeur au visage et à la carrure immédiatement reconnaissables, aura avec Le Mouchard le rôle de sa vie. Sans répétitions ni grande préparation, il saura faire de Gypo, avec le soutien de Ford, un traître finalement bien touchant. Et il s’entendra si bien avec son réalisateur qu’il deviendra une de ses figures les plus emblématiques – impossible d’oublier ses personnages de sergent irlandais alcoolique dans la « trilogie de la Cavalerie » (Fort Apache, She Wore A Yellow Rubbon / La Charge Héroïque et Rio Grande), et sa bagarre homérique, « Irish style« , face à John Wayne dans L’Homme Tranquille.

 

Le Mouchard 02

En trois petites semaines de tournage, John Ford ira à l’essentiel. La contribution artistique du film reste de tout premier ordre ; la modestie du budget oblige le cinéaste, son directeur artistique Van Nest Polglase et le chef opérateur Joseph H. August à suggérer le Dublin des années sombres. Très influencé par l’expressionnisme allemand, Ford « peint » de véritables tableaux en noir et blanc restituant l’ambiance étouffante d’une ville sous la loi martiale. La saleté du studio utilisé autorise l’équipe de tournage à utiliser au mieux des effets de brouillard donnant des allures de mauvais rêve éveillé aux errances nocturnes de Gypo. L’influence du cinéma de Fritz Lang est indéniable, notamment dans cette séquence de procès très inspirée de celle de M le Maudit. Même s’il demeure ça et là quelques effets surannés hérités du muet (des surimpressions « explicatives » de l’affiche de la prime de 20 livres), Le Mouchard n’a rien perdu, 80 ans après, de sa puissance évocatrice. Et bien que Ford ait quelque peu regretté le manque d’humour du film, le film continue d’impressionner. La simplicité de la mise en scène permet à Ford de composer des tableaux vivants dans lesquels évoluent des personnages crédibles. Pas de stars, mais des acteurs compétents, semblant tous marqués par le malheur et la fatigue de leur époque – mentions spéciales à des seconds rôles familiers des années 1930-40, Una O’Connor dans le rôle de la mère de Frankie, ou le pitoyable petit tailleur joué par Donald Meek, faux coupable désigné par Gypo pour se dédouaner. Et, bien sûr, le personnage de Gypo, impeccablement écrit par Dudley Nichols et incarné par McLaglen. Un loser attachant, aussi mauvais rebelle que traître raté ; McLaglen en fait finalement une sorte de grand enfant naïf, agissant par impulsion – et amour pour une fille aussi marginale que lui. Il n’a pas vraiment compris l’importance des enjeux politiques de son époque (encore que Ford refuse de prendre parti, les membres de l’IRA n’étant pas mieux traités que les Black and Tans dans le film), ni l’ironie de sa triste situation. Cette grosse brute a refusé de tuer un jeune soldat anglais, dans un rituel macabre d’intronisation de l’IRA. Résultat : il n’a plus d’emploi, peu d’amis, pas d’argent… et son geste lui vaudra de se retrouver condamné à mort, sous la menace d’un jeune insurgé poussé à le tuer par son ancien supérieur. La répétition cyclique du même geste qu’il avait refusé de commettre, sous la tutelle de Dan (Preston Foster), le chef de guerre qui a une lourde responsabilité dans le drame. Ford ne juge ni ne condamne jamais aucun des partis en présence, refusant la diabolisation des Black and Tans, mais marque aussi une distance évidente vis-à-vis des « rituels » meurtriers en cours à l’IRA. Ce qui l’intéresse, avant toute chose, c’est la puissance et l’expressivité sublime qu’il tire du visage massif et du regard douloureux de Victor McLaglen, littéralement habité par son rôle. Les seconds rôles seront tout aussi bien traités. Résultat des courses ? En dépit de ses légères faiblesses, Le Mouchard fut justement salué comme l’un des meilleurs films de l’année 1935. S’il fut un succès modeste en salles, le film a clairement affirmé l’évolution du cinéma de Ford vers ses meilleures œuvres, et fut récompensé de quatre Oscars : Meilleure Musique pour Max Steiner, Meilleur Scénario pour Dudley Nichols, Meilleur Acteur pour Victor McLaglen et le premier Oscar du Meilleur Réalisateur pour le plus bourru des cinéastes irlando-américains.

 

Ludovic Fauchier.

 

La Fiche Technique :

Réalisé par John Ford ; scénario de Dudley Nichols, d’après le roman de Liam O’Flaherty ; produit par John Ford et Cliff Reid (RKO Radio Pictures Inc.)

Musique Max Steiner ; photographie Joseph H. August ; montage George Hively

Décors et Direction Artistique Van Nest Polglase ; costumes Walter Plunkett

Son Hugh McDowell Jr. ; montage effets sonores Robert Wise (NC)

Distribution USA : RKO Radio Pictures Inc.

Durée : 1 heure 31

Retour vers le Futur (dans le passé) ! – 1925 : Chaplin, Keaton et Lloyd

Retour vers le Futur

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Voici une nouvelle rubrique qui paraîtra de temps à autre, entre deux critiques de films… Le principe est simple : on va remonter le Temps, et redécouvrir le cinéma d’une autre époque, de la plus ancienne à la plus récente. Bonne lecture ! Nom de Zeus, Marty ! Comme j’aime bien suivre une certaine logique, je programme le convecteur temporel de la DeLorean sur les années se finissant en « 5″. En plus, ce sera parfaitement raccord avec nos propres aventures, qui ont débuté il y a trente ans ! Aujourd’hui, cap sur l’année 1925.

Le monde a considérablement changé… Nous sommes en pleines Années Folles, succédant aux privations et au traumatisme de la Grande Guerre – celle dont on croit qu’elle fut la dernière… Quelques repères de cette année-là : Benito Mussolini a prononcé en janvier un discours décisif en Italie, en faveur des violences commises par les squadristes, qu’il libère. En Allemagne, Paul von Hindenburg est élu président de la République de Weimar, dans un pays gagné lui aussi par le nationalisme et l’antisémitisme ; sorti de prison, un certain Hitler a vu son parti, le NSDAP, de nouveau autorisé ; il crée cette année-là les SS, et son (minable) petit livre, Mein Kampf, vient d’être publié… En juillet, l’armée française vient de quitter la Ruhr en Allemagne, et subit de plein fouet l’insurrection nationaliste de la Révolution Syrienne. Aux Etats-Unis, l’opinion publique se passionne pour le « Procès du Singe », opposant l’Etat du Tennessee à l’enseignant John Scopes qui a osé enseigner les théories évolutionnistes de Darwin à l’école. Les membres du Ku Klux Klan, de leur côté, ont défilé en masse à Washington. Les mathématiciens Werner Heisenberg et Max Born élaborent la mécanique quantique. En France, on découvre Joséphine Baker et on fredonne Valentine, de Maurice Chevalier. Le dirigeant nationaliste chinois Sun Yat-Sen décède le 12 mars, le compositeur Erik Satie meurt le 1er juillet. Les amateurs de mystères, quant à eux, s’intéresseront à la disparition en Amazonie de l’explorateur anglais Percy Fawcett, parti à la recherche de la mythique cité perdue de « Z » ; et le steamer Cotopaxi (familier aux fans de Rencontres du Troisième Type…) disparaît dans le Triangle des Bermudes. 

Au cinéma, on va voir, entre autres, Ben Hur de Fred Niblo, Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, la version scandaleuse de La Veuve Joyeuse d’Erich Von Stroheim, on frissonne devant Le Fantôme de l’Opéra avec Lon Chaney et les dinosaures animés par Willis O’Brien dans Le Monde Perdu. On pleure aussi la mort de Max Linder, génie précurseur du cinéma comique, suicidé à Paris avec son épouse le 31 octobre 1925. Linder, on l’oublie souvent, a influencé les plus grands noms du cinéma burlesque, principalement Charles Chaplin. Transition toute trouvée pour parler des films des trois champions du rire de l’ère du muet, qui, cette année-là, donnent le sourire aux spectateurs.

 

Seven Chances

Le 11 mars 1925, Buster Keaton offre au public américain Seven Chances (Fiancées en Folie), qui narre en 56 minutes les mésaventures de Jimmie Shannon (Keaton). Soupirant de Mary (Ruth Dwyer), Jimmie reçoit un héritage de son oncle particulièrement bienvenu : 7 millions de dollars… à condition qu’il se marie avant 7 heures du soir, et avant son 27ème anniversaire. Ledit anniversaire tombant le jour même de la réception du télégramme, Jimmie paniqué enchaîne les gaffes en demandant sa main à Mary. Le voilà obligé de chercher une « solution de rechange », qui le verra pourchassé par des milliers de prétendantes…

 

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ci-dessus : plus fort que Super Mario et Indiana Jones réunis, Buster Keaton ose les acrobaties les plus folles durant le grand finale des Fiancées en Folie. Quitte à se prendre de vraies gamelles et à sauter au-dessus d’un ravin !


Pas le meilleur film de Buster Keaton (mieux vaut apprécier Le Mécano de la Général, La Croisière du Navigator ou Steamboat Bill Jr. / Cadet d’Eau Douce), Seven Chances n’en reste pas moins un bel exemple du talent comique de l’artiste. L’histoire est somme toute bien simple, prétexte à une série de gags… mais quels gags ! Se servant de sa petite taille et de son visage impassible, Keaton utilise sans problèmes son physique atypique, enfantin, pour confronter son personnage à une obligation sociale des plus intimidantes : la demande en mariage. Le récit est alors une suite ininterrompue de gaffes et bévues (notamment un passage, assez cruel pour Keaton, au country club – même l’employée du vestiaire le rejette !) ; le clou du spectacle étant la grande poursuite finale où Keaton réalise une nouvelle fois les cascades les plus risquées. Le voilà s’agrippant à une voiture en course, pour en être aussitôt éjecté dans une collision, et se faire pourchasser par des centaines de roches dégringolants… scène truquée, certes, mais tout de même risquée, les plus gros rocs en papier mâché et armature de métal pesant quand même leur poids… Toute la construction du film tend vers cette apothéose burlesque, qui nous prépare aux futures poursuites du Mécano de la Général, qui ne cessera d’inspirer encore aujourd’hui les blockbusters modernes puisant allègrement dans le répertoire de Keaton ; celui-ci enchaînera aussitôt avec Go West (Ma Vache et moi), cette même année, avant ses ultimes chefs-d’oeuvre.

 

La Ruée vers l'Or

26 juin 1925 : c’est la date de sortie officielle de La Ruée vers l’Or, le film emblématique de Charles Chaplin. « Charlot » nous entraîne en Alaska, durant la Ruée vers l’Or de 1896-1899 ; son personnage, ici nommé le Prospecteur Solitaire, s’aventure dans le Grand Nord en quête de fortune. Partageant le sort de milliers d’aventuriers cherchant le précieux filon d’or qui les rendra riches, le Prospecteur connaît les affres du froid, de la faim et de la violence. Enfermé dans une cabane maigrelette, il a fort à faire avec une crapule, Black Larsen (Tom Murray), et le bon gros Big Jim (Mack Swain), qui a découvert un filon. Larsen les trahit, laissant notre héros seul avec Big Jim tenaillé par la faim…

 

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ci-dessus : Charles Chaplin vous invite, avec Big Jim (Mack Swain), à rester dîner dans La Ruée vers l’Or. Au menu : chaussure de cuir bouilli (en réalité, de la réglisse que les acteurs durent ingurgiter durant 63 prises !). Bon appétit, mangez tant que c’est chaud !

 

Après la tiède réception de L’Opinion Publique en 1923, alors son seul film dramatique, dans lequel il ne jouait pas, Chaplin revint à son personnage de Charlot. Le triomphe fut garanti, et La Ruée vers l’Or est généralement considéré comme l’un de ses meilleurs films, si ce n’est le meilleur selon Chaplin lui-même. Ce retour au burlesque est toutefois nuancé d’un ton plus dramatique ; après les courts-métrages innombrables où le Petit Vagabond laissait souvent éclater une joyeuse hargne contre les représentants de l’Ordre et de la Morale, les choses avaient changé avec Le Kid. Un Chaplin plus mature, plus émouvant, apparaissait ; quitte, parfois, à verser dans le pathos et le sentimentalisme excessifs. Quoi qu’il en soit, La Ruée vers l’Or n’a rien perdu de son charme, 90 ans après, dès que les gags pointent… cependant, il faut bien avouer que la partie sentimentale du film, où le héros rencontre la belle Gloria (Georgia Hale), perd de son intérêt. Le sentimentalisme de Chaplin commence à pointer le nez, dans des saynètes moins convaincantes. Que cela ne gâche pas cependant le plaisir des grands moments chapliniens ; impossible de ne pas sourire dès les premières minutes du film, quand Charlot déambule le long d’une falaise, sans se rendre compte qu’il est suivi par un grizzly affamé… D’ailleurs, de nourriture, il est souvent question dans les gags de Chaplin, et La Ruée vers l’Or contient sans doute les meilleurs morceaux du maître, en la matière. On pense bien sûr à la danse des petits pains (« empruntée » semble-t-il à un court-métrage de Buster Keaton et Fatty Arbuckle de 1917, The Rough House (Fatty chez lui). Les meilleures scènes du film restent cependant celles où Chaplin a un partenaire de poids, Mack Swain dans le rôle de Big Jim… Leurs mésaventures dans la cabane sont des moments de bravoure. En revoyant ces scènes, il n’est pas interdit de penser que l’œuvre de Chaplin influença une fameuse bande dessinée ; Georges Rémi, dit Hergé, allait souvent au cinéma dans ses jeunes années, et garda sans doute le souvenir de Big Jim affamé, quand il imagina le Capitaine Haddock, prenant Tintin pour une bouteille de whisky dans Le Crabe aux Pinces d’Or !

 

The Freshman

Concluant ce tiercé gagnant du grand cinéma burlesque, Harold Lloyd présenta le 20 septembre 1925 son  nouveau film, The Freshman (Vive le Sport). Il y jouait Harold « Speedy » Lamb, un étudiant enthousiaste mais très naïf. Entrant à l’Université Tate, Harold est persuadé qu’il lui suffit d’imiter le héros de son film préféré pour devenir populaire… Les héros du campus ont vite fait de se payer sa tête, sans qu’il s’en rende compte. Harold se met même en tête de rejoindre leur équipe de football américain, mais il n’est bon qu’à être remplacer le mannequin d’entraînement ! Par pitié, le coach lui fait croire qu’il peut disputer un match. Si Harold ne se doute de rien, sa dulcinée, la douce Peggy (Jobyna Ralston), fille de sa logeuse, n’ose lui révéler la vérité, de peur de briser ses rêves…

 

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ci-dessus : quand Harold Lloyd fait du football américain… il remplace le mannequin d’entraînement ! Dans The Freshman (Vive le Sport), le sympathique binoclard en voit de toutes les couleurs. Une certaine idée du traitement réservé aux « nerds » durant les heures de sport…

 

Souvent éclipsé par ses deux collègues et rivaux du cinéma burlesque, Harold Lloyd n’avait pourtant rien à envier à Chaplin et Keaton. La preuve avec The Freshman qui est un excellent modèle de comédie de l’époque. Un héros à l’optimisme contagieux, mais qui ne voit pas le mal qu’on lui fait, et qui cherche à s’affirmer tout en vivant une histoire d’amour légère et touchante… il n’en fallait pas plus pour que le film de Lloyd soit l’un de ses tout meilleurs. Le film permet d’ailleurs de comparer les différences de style comique entre les rivaux de l’époque : Keaton exploitait jusqu’à l’absurde une idée de gag, utilisant à merveille son impassibilité et ses prouesses acrobatiques ; Chaplin se reposait sur une série de scènes centrées sur son personnage ; Lloyd, lui, utilise ici des ressorts scénaristiques plus classiques, d’une efficacité comique indéniable. Par rapport aux films de ses concurrents, on peut même dire que The Freshman tient mieux la route, grâce à ce solide travail scénaristique, reposant sur un message positif adressé au spectateur, qui serait : « n’essayez pas d’imiter les autres pour vous faire aimer, soyez vous-même« . Les quiproquos (la scène des mots croisés qui amorce la romance entre Harold et Peggy) sont savoureux, et les enchaînements de gags permettent à Lloyd de livrer quelques-unes des meilleures scènes de son répertoire. La drôlerie du film, jamais cruelle, fait aussi que la romance sert l’histoire au lieu de lui être imposée. Exemple, avec ce passage touchant où Peggy raccorde le pull de son amoureux ; l’élue de son cœur ayant fini de recoudre les boutons, Harold en détache discrètement d’autres. Simple, et irrésistible ! Tout le film fonctionne de la même façon, du discours de bienvenue perturbé par des matous farceurs à une homérique séance d’entraînement (qui frise le masochisme de la part de Lloyd), en passant par un bal estudiantin (avec le costume raccordé à la va-vite par un tailleur ivre qui suit partout notre héros !). L’homme aux lunettes d’écailles fait ainsi feu de tout bois jusqu’au grand match attendu, et obtint lui aussi un succès mérité.

Verdict final pour les opus des trois géants de la comédie en 1925 ? Léger avantage à Harold Lloyd !

 

Ludovic Fauchier.



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