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Aspie, or not Aspie ? – Le petit abécédaire Asperger, chapitre 14

O, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? - Le petit abécédaire Asperger, chapitre 14 dans Aspie o-chloe-obrian-mary-lynn-rajskub-dans-24-heures-chrono

… O’Brian, Chloé (Mary Lynn Rajskub), de la série 24 HEURES CHRONO.

Au sein de la CTU (Counter Terrorist Unit), on ne rigole pas avec la sécurité du monde libre.Chaque fois que des malfaisants se mettent en tête d’acheter une arme nucléaire, et d’organiser un quelconque attentat quelque part sur le territoire américain, on peut être sûr de voir débouler Jack Bauer (Kiefer Sutherland), l’agent spécial à la vessie d’acier, toujours prêt à repérer et neutraliser la p…n de bombe (excusez la vulgarité). A partir de la troisième saison de 24 HEURES CHRONO, Jack voit une analyste revêche se joindre à son équipe de choc : Chloé O’Brian, interprétée par Mary Lynn Rajskub, qui deviendra en peu de temps une alliée loyale et fidèle de notre héros, et l’un des personnages favoris des amateurs de la série (dont je n’ai pour ma part jamais vu un seul épisode). Au cas où vous vous le demanderiez, il semble bien que Chloé O’Brian soit une Aspie. L’archétype de la « crack » en informatique et télécommunications, brillante derrière ses moniteurs, mais socialement peu à son aise, personnage désormais indispensable à tout série d’action/suspense.

Terroristes, prenez garde : quand Chloé vous a dans le collimateur, elle ne vous lâchera pas. D’où sans doute cet air perpétuellement concentré / renfrogné qui est devenu sa marque de fabrique ; ce qui ne l’aide certainement pas par contre à se faire des amis, pas plus que ses sautes d’humeur dûes à la pression constante de son travail. Même son amoureux en fait les frais. En dehors de son indéfectible amitié pour Jack (qui cache certainement un amour secret), de sa vie avec son compagnon et de sa relation chaotique avec son ex-mari, Chloé reste socialement maladroite, et bien plus à l’aise dans son travail, capable de se prendre toute seule en charge et de devenir aussi un agent de terrain efficace, dans des missions périlleuses. Devenue chef de la CTU, Chloé prend la décision d’abandonner les recherches contre son vieil ami désormais recherché par le FBI, ce qui lui vaudra de sérieux ennuis. Loyale jusqu’au bout, Chloé O’Brian est aussi la seule personne de la CTU, avec Jack, à avoir survécu aux différentes attaques terroristes. Bravo, soldat. Et maintenant, il serait temps d’apprendre à développer les compétences sociales…

A noter : Chloé-la-grincheuse est devenue si populaire que son nom a été donné à un programme de surveillance du Département de la Sécurité Intérieure des USA, afin de protéger les avions de ligne d’attaques de missiles terroristes. L’ancien secrétaire de la Sécurité Intérieure Michael Chertoff, officiant sous Bush et Obama, était fan de la série.

 

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… Orwell, George (Eric Arthur Blair) (1903-1950) :

Curieux… on passe d’un personnage de fiction d’une série appréciée, mais aussi très critiquée pour sa justification de la torture et une certaine glorification de la surveillance parano-sécuritaire par un organisme d’Etat, à un personnage réel qui, lui, s’est montré un féroce détracteur des Etats totalitaires et leurs plus odieuses pratiques, dont la torture… George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, critique implacable du stalinisme, du fascisme et du colonialisme a totalement mérité sa réputation de grand chroniqueur et essayiste vigilant sur l’état du monde du 20ème Siècle. Les biographies consacrées à Blair / Orwell ne manquent pas et soulignent l’excentricité du comportement social de l’écrivain, l’identifiant à coup sûr comme un authentique Aspie.

Eric Arthur Blair est né en Inde à Motihari, dans une famille de l’ancienne gentry passée dans la classe moyenne suite à des ennuis financiers. Son père, modeste fonctionnaire de l’Empire Britannique, travaillait à l’Opium Department du Service Civil Indien ; autrement dit, il supervisait pour le compte du gouvernement de Sa Majesté un trafic de drogue tout à fait légal, à destination de la Chine. Eric Blair suivit, avec sa soeur, sa mère Ida Mabel, rentrée vivre en Angleterre en 1904 ; il ne vit pratiquement pas son père avant ses neuf ans. Il grandit dans un cercle d’activité sociale et artistique animé, développant vite un intérêt prononcé pour la lecture et l’écriture. Enfant distant, renfermé, se faisant peu d’amis, le jeune Eric Blair aimait par-dessus tout l’histoire naturelle, écrivant sur les animaux, pêcher, chasser… et même satisfaire sa curiosité en apprenant par exemple à cuisiner un hérisson, ou disséquer un choucas ! Interne à l’école Saint Cyprian pendant cinq ans, Blair s’ennuyait durant les cours, mais aimait malgré tout étudier, devenant vite « l’intello » de sa classe. Il évoquera son passage à l’école préparatoire comme un « épouvantable cauchemar », malgré ses bonnes notes et ses prix pour ses travaux d’écriture. Il passera quatre années tout aussi ennuyeuses à ses yeux au collège d’Eton, comme étudiant boursier ; de très bon élève, il deviendra médiocre et négligent. Un étrange étudiant capable cependant de développer une pensée originale, n’hésitant pas à débattre et critiquer les maîtres et les élèves, et capable de faire souvent des farces de potache assez crues, contre l’ordre établi. De ses années d’étude, il gardera le souvenir du bref passage d’Aldous Huxley (l’auteur du MEILLEUR DES MONDES) comme professeur, lui donnant le goût des mots. Après un séjour à Craighurst en école préparatoire, Blair voulut revenir en Orient pour son premier travail ; grâce aux appuis de sa famille, il se retrouva dans la Police Impériale, en Birmanie colonisée. Son travail de fonctionnaire de police le dégoûte bien vite, surtout après avoir dû assister à une pendaison (qu’il évoquera dans son essai UNE PENDAISON, en 1931). Blair confirma sa réputation d’excentrique : détestant la petite vie des colons britanniques, il préférait se mêler aux Birmans (en pleine période d’insurrection nationaliste de ces derniers), assistant aux cérémonies religieuses du peuple Karen, apprenant le language local, et se faisant poser des tatouages rituels pour se protéger des balles et des morsures de serpents… Blair se sentit coupable d’avoir contribué à l’oppression impériale, et évoquera son expérience dans UNE HISTOIRE BIRMANE, son premier roman. Il démissionna pour rentrer à Southwold en Angleterre, et devenir écrivain.

Entre 1927 et 1935, Eric Blair va vivre des temps difficiles, devant accepter des postes d’enseignant, voir même de domestique, et continuer à écrire sans relâche. A Londres, il descend dans l’East End, déguisé en vagabond, et découvre de ses yeux le monde des laissés-pour-compte de son propre pays. En 1928-1929, il est à Paris, écrivant pour différents journaux ; victime d’un cambriolage, il se retrouve sans argent et doit faire la plonge dans un grand hôtel, rue de Rivoli. Ses mésaventures seront relatées dans son livre de 1933, DANS LA DECHE A PARIS ET LONDRES, qui sera un succès. Ces expériences marqueront le début de sa prise de conscience politique. Rentré chez les parents en Angleterre, Blair rencontra le couple Fierz qui influencera la suite de sa carrière et l’aidera à professionnaliser son écriture. Tout en acceptant des postes d’enseignant, il continua à jouer les vagabonds, se faisant même volontairement arrêter en état d’ivresse pour vivre Noël en prison ! Pour éviter l’embarras à sa famille, il signera ses prochains textes et romans sous le pseudonyme de George Orwell, et arrêta d’enseigner début 1934. On le retrouvera assistant à mi-temps à la modeste librairie « Booklovers’ Corner » d’Hampstead, chez un couple, les Westrope, membres du Parti Travailliste Indépendant. Une expérience qui lui inspirera l’arrière-plan du très caustique roman ET VIVE L’ASPIDISTRA !. En 1935, il publia UNE FILLE DE PASTEUR, travailla à la BBC et rencontra sa future femme Eileen O’Shaughnessy.

1936 sera l’année décisive de George Orwell. Quittant son travail à la librairie, il partit enquêter sur les conditions sociales du nord de l’Angleterre, notamment les communautés d’ouvriers mineurs. Ces voyages lui inspireront le livre LE QUAI DE WIGAN. Dans le même temps, il assista aussi à des meetings du Parti Communiste et des fascistes d’Oswald Mosley, et en tira des observations pertinentes, se méfiant tout autant des Soviétiques staliniens que des fascistes et sympathisants d’Hitler. Ses recherches et ses fréquentations alerteront la Branche Spéciale des Renseignements britanniques, qui le suspectera à tort d’être un communiste (Orwell se définira comme un socialiste démocrate) et ouvrira sur lui un dossier durant presque vingt ans. Il épousa Eileen. Après le début de la Guerre Civile Espagnole, il rejoignit les Républicains opposés aux fascistes de Franco, arrivant à Barcelone fin décembre 1936 pour intégrer les troupes du POUM (Parti Ouvrier de l’Unification Marxiste). Orwell constata vite que les nombreuses factions rassemblées sous le camp Républicain étaient gravement opposées les unes aux autres, face à un adversaire organisé et soutenu par les gouvernements fascistes européens. Le Caporal Orwell participa à des combats dans les tranchées nationalistes, et assistera en première ligne aux  »Troubles de Mai » 1937 de Barcelone. Orwell fut bouleversé par les scènes auxquelles il assiste : la violence généralisée, la censure des journaux, les habitants affamés, les bandes armées, les prisons… L’univers de 1984 naîtra de ces observations. Il vit des hommes des différentes factions républicaines être exécutés froidement par les communistes du PSUC soutenus par l’URSS, et sera gravement blessé à la gorge par la balle d’un sniper (son tatouage birman l’aurait-il sauvé ?). Il sera victime de la campagne de calomnie menée par les agents staliniens du PSUC, et devra fuir l’Espagne avec Eileen. Cette expérience amère l’aidera à écrire HOMMAGE A LA CATALOGNE et lui inspirera aussi un dégoût absolu de Staline et des mensonges totalitaires. Après une période de repos en Angleterre, Orwell voyagea avec son épouse jusqu’à Marrakech, où il écrivit UN PEU D’AIR FRAIS, pressentant avec pessimisme l’imminence de la Deuxième Guerre Mondiale.

Quand le conflit éclatera en septembre 1939, la mauvaise santé d’Orwell (des problèmes respiratoires aggravés par des pneumonies et la tabagie, plus sa blessure de guerre) l’empêcha de s’engager. Tout en continuant à écrire (critiques, nouvelles qui constitueront DANS LE VENTRE DE LA BALEINE, et un journal de guerre), Orwell rejoignit finalement la Home Guard comme Sergent. Il tint des émissions radio à la BBC, pour contrer la propagande nazie ; en 1943, il préparera LA FERME DES ANIMAUX : une fable politique déguisée en conte, où les animaux prennent le pouvoir après avoir chassé le fermier qui les exploite… avant que le cochon Napoléon (Staline !) devienne le nouveau tyran. La parution du roman fit grincer des dents : pas question, en temps de guerre, de critiquer l’Ogre Staline, encombrant allié des Britanniques contre l’Allemagne de Hitler… Maintes fois reporté, LA FERME DES ANIMAUX sera enfin publié en août 1945, et un succès mondial. Malheureusement, un succès qui arrive après le décès d’Eileen, victime des complications chirurgicales d’une hysteréctomie. Orwell, très affecté par le drame, s’enfermera dans son travail de journaliste, et commence à rédiger son terrifiant roman dystopique, 1984.    

La création de cet ultime roman se fera dans la douleur. Tout en travaillant à 1984, et en continuant son activité de journaliste, George Orwell trouva une retraite à Barnhill, dans l’île de Jura aux Hébrides. Durant l’hiver 1945-46, il fit plusieurs propositions de mariage, malvenues, à des jeunes femmes : Celia Kirwan, Ann Popham et Sonia Brownell (qu’il épousera finalement trois mois avant son décès). Atteint d’une hémorragie tuberculaire, il choisit de ne pas la soigner pour continuer à écrire. Son état de santé ne cessera de se dégrader par la suite. Malade de la tuberculose, Orwell finit malgré tout 1984, qui fut publié en juin 1949 ; ce fut un triomphe public et critique, et son chant du cygne. Ce roman, hâtivement souvent classé comme de la « science-fiction », était en fait un commentaire tout ce qu’il y a de contemporain, et très acide, sur les pires aspects du stalinisme. Le climat d’oppression, de désespoir et d’aliénation y est total. 1984 garde encore aujourd’hui un pouvoir visionnaire intact (ce que peut confirmer n’importe quel reportage sur la Corée du Nord, incarnation du cauchemar d’Orwell…). 

S’il fut plus reconnu de son vivant comme journaliste, George Orwell laissera une trace d’exception dans la littérature. Il fut reconnu comme un des tous meilleurs écrivains essayistes, et un romancier de premier plan. 1984 fera partie, avec LE MEILLEUR DES MONDES d’Aldous Huxley, et FAHRENHEIT 451 de Ray Bradbury, des plus grands récits dystopiques, décrivant un monde totalitaire d’un réalisme des plus noirs. La réussite de l’écriture d’Orwell ne se limitait pas à ce dernier roman, toutefois ; elle sut tirer le meilleur de règles littéraires strictes décidées par l’auteur, refusant les métaphores et les effets de style à la mode. Très important, et porté à son « apothéose » dans 1984, l’évolution de la réflexion d’Orwell montrera à quel point les modes de pensée dominants façonnent le langage courant ; l’écrivain comprit bien que, dans une dictature, le danger vient de la déculturation, de la limitation délibérée de la pensée critique par une langue officielle contrôlée par l’Etat. Orwell inventa dans ce but la Novlangue, qui, dans 1984, rend impossible tout libre-arbitre et pensée originale. Le roman regorge d’expressions totalitaires, dont certaines sont restées familières : « Police de la Pensée », « Crime de Pensée », « Crime de Sexe », « Ministère de l’Amour »… et bien sûr, le fameux « Big Brother vous regarde ». On doit aussi certainement à Orwell la paternité du terme « Guerre Froide », qu’il utilisa pour la première fois dans son essai « You and the Atom Bomb » publié dans Tribune, le 19 octobre 1945. Le cinéma a souvent tenté d’adapter l’oeuvre d’Orwell, avec des succès divers. On peut apprécier le film d’animation britannique adapté de LA FERME DES ANIMAUX, daté de 1954 ; et 1984 a fait l’objet de deux adaptations, correctes mais ne pouvant égaler la force des mots d’Orwell, par Michael Anderson (en 1956) et Michael Radford (en… 1984) avec John Hurt et Richard Burton dans son dernier rôle à l’écran.

Enfin, il faut mentionner des aspects particuliers de la personnalité d’Orwell pour saisir ce qui, chez lui, relève d’un très probable syndrome d’Asperger. Ce lecteur insatiable admirait et aimer se référer à Shakespeare, Swift, Fielding, Dickens, Flaubert, James Joyce, T.S. Eliot, D.H. Lawrence, Somerset Maugham, Jack London, Emerson, Graham Greene, Melville, Henry Miller, Mark Twain, Conrad… Par ailleurs, Orwell, élevé dans la foi Anglicane, était un sceptique, critique et athée, mais avait développé un code moral personnel largement inspiré par les croyances judéo-chrétiennes. Un esprit incontestablement brillant, pointu, qui allait cependant de pair avec une grande maladresse sociale et sentimentale. Ses relations avec les femmes étaient difficiles ; coureur de jupons invétéré (son mariage avec Eileen fut terni par les infidélités), Orwell eut de nombreuses amies, mais se montrait très maladroit avec elles, en les demandant en mariage ou en essayant bien mal de les séduire. Il semble n’avoir guère été proche de son fils adoptif Richard, qui était très jeune quand Orwell mourut. Les biographies sont unanimes pour décrire son mal-être en société. Orwell garda pourtant quelques amis très proches de lui, sur toute la durée de sa vie, malgré son caractère morose. On le comparaissait aussi à un personnage de film comique, comme Charles Chaplin ou Stan Laurel : dégingandé, maladroit, Orwell trébuchait ou renversait souvent des objets. Et ses amis aimaient bien le faire marcher dans leurs plaisanteries ; des traits typiquement « Aspie ». Aussi, Orwell, généralement décrit comme paisible et bien élevé, pouvait aussi connaître de soudains accès de colère, voire de violence. Mais surtout, une excentricité caractérisée chez Orwell qui se manifesta par des gaffes, des bizarreries de comportement incessantes, ou la négligence de sa santé qui lui sera fatale. Son incompréhension des règles sociales, typique du syndrome, apparut par épisodes réguliers. Comme, par exemple : inviter un représentant du monde ouvrier à un dîner, en croyant que celui-ci viendrait en smoking, et le lui faire sans doute remarquer… Ou bien boire du thé à la théière, en aspirant bruyamment, à la cantine de la BBC. Ou encore jeter au feu le manuscrit du jeune écrivain Paul Potts durant un séjour à Barnhill, pour se réchauffer.

Peu de doutes, donc, sur le fait que George Orwell ait eu le syndrome d’Asperger. Et vive l’Aspie-distra.

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 13

N, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 13 dans Aspie n-john-nash-asperger

… Nash, John :

L’histoire de John Forbes Nash (ou plus simplement John Nash) est celle d’un esprit incroyablement brillant, un génie des mathématiques n’ayant rien à envier sans doute à un Isaac Newton ou un Albert Einstein… Mais ce génie a connu une vie gravement perturbée par la schizophrénie paranoïde contre laquelle il continue de lutter encore de nos jours. Récompensé pour ses travaux par le Prix Nobel d’Economie en 1994, Nash, homme d’une très grande discrétion, a donc attiré malgré lui l’attention du public grâce au succès du film de Ron Howard A BEAUTIFUL MIND / Un Homme d’Exception, avec Russell Crowe. L’interprétation de Nash par Crowe laisse la place au doute. Beaucoup de scènes du film laissent en effet penser que le mathématicien a peut-être également un syndrome d’Asperger. Il est à noter, d’ailleurs, que le scénariste du film, Akiva Goldsman, dont les parents étaient psychologues et thérapeutes pour enfants « émotionnellement perturbés », a pu sans doute s’inspirer de souvenirs et d’informations liées au syndrome pour créer les scènes concernées dans le film. Cependant, il faut aussi rappeler qu’A BEAUTIFUL MIND a quelque peu « arrangé » ou omis certains faits de la vie de Nash pour les besoins de la dramaturgie, soulevant des critiques à ce sujet. Difficile donc de faire du film, assez touchant au demeurant, une base documentaire sérieuse.

Mais intéressons-nous au parcours de John Forbes Nash Jr., plus fréquemment renommé par facilité John Nash – au risque de le confondre avec un homonyme britannique : John Nash, le grand architecte historique de Buckingham Palace, qu’on soupçonne d’avoir aussi souffert de troubles autistiques durant sa vie ! Il est né en 1928 en Virginie Occidentale. Son père, ingénieur électrique, et sa mère, institutrice, encouragèrent sa soif de connaissance, et son éducation. Le jeune Nash dévorait les encyclopédies scientifiques, et, déjà solitaire, passait paraît-il beaucoup de temps dans sa chambre transformée en laboratoire. Alors qu’il n’était que lycéen, Nash put suivre des études avancées en mathématiques à l’université locale. Diplômé en 1948 du Carnegie Institute of Technology, il est recommandé à Princeton par son professeur qui voit en lui un génie. A Princeton, le jeune Nash se jette à corps perdu dans l’étude de sa passion, les mathématiques les plus complexes, et décrochera un Doctorat en 1950, avec un long mémoire sur les jeux non-coopératifs ; ce mémoire fournit une thèse qui mènera à la « loi d’équilibre de Nash ».

En 1951, il rejoint le MIT pour enseigner des travaux dirigés en science, tout en travaillant sur ses chères mathématiques. Il y rencontre sa future femme, Alicia Lopez-Harrison de Lardé, qu’il épousera en 1957. Durant ces mêmes années, Nash a été contacté par les renseignements militaires américains pour aider à décoder des messages secrets soviétiques, émis selon des codes mathématiques. La vie de Nash connaît donc un début de carrière prometteur, mais les premiers signes d’une grave maladie mentale vont apparaître, à son insu. Nash, homme timide, hypersensible, limite asocial, va subir à sa façon les effets de la paranoïa anticommuniste de l’époque. La schizophrénie surgit vers 1958-1959, alors que sa femme est enceinte. Nash se met à parler à un ami, Charles Herman, et à un agent gouvernemental, William Parcher, qui l’invite à participer à une mission secrète. Le problème, c’est que ces deux hommes, aussi rassurants et amicaux soient-ils pour Nash, n’ont tout simplement jamais existé…

Imaginez ce que doit être le monde intérieur du mathématicien : ces apparitions d’abord amicales deviennent de plus en plus envahissantes et menaçantes, surgissant au moindre stress, à la moindre situation inconfortable. Un cauchemar éveillé où le malade n’est plus capable de faire la différence entre la réalité et l’illusion. Un petit pourcentage d’Aspies, hélas, souffre de troubles schizophréniques. Le cas de Nash est typique : un comportement évitant incompréhensible pour ses proches, des sorties à toute heure pour ses « missions » imaginaires, des hallucinations auditives et visuelles, des obsessions délirantes, des phases de dépression, et un sentiment grandissant de persécution, avec le danger de conduite automutilante (le film le montre s’arrachant la peau pour enlever un implant imaginaire) et dangereuse pour autrui. Et, bien entendu, de tels troubles détruisent peu à peu la vie sociale et affective du malade : diagnostiqué schizophrène paranoïde en 1959, Nash va vivre des années douloureuses, étant interné à plusieurs reprises. Il dut démissionner du MIT, et s’enfuit en Europe, se croyant persécuté par son gouvernement, au point de demander l’asile politique en France… et en RDA. Arrêté par la police française, il fut ramené dans son pays. Le mariage de John et Alicia Nash semble ne pas pouvoir survivre aux épreuves, et ils divorcèrent en 1963. Malgré les thérapies de choc et les séjours en hôpital psychiatrique, Nash lutta pour continuer à travailler, à Princeton et à l’Université Brandeis, restant passionné de mathématiques.

En 1970, Nash sortit définitivement de l’hôpital psychiatrique. Alicia l’acceptera de nouveau dans sa vie, mais d’abord comme simple locataire de leur maison. Très affaibli par la maladie mentale, Nash put toutefois compter sur le soutien de son ex-épouse, et reprit doucement ses travaux à Princeton. Dans cet environnement rassurant, il s’obligera lentement, mais sûrement, à raisonner logiquement pour éviter la rechute. Ses hallucinations ne le quittent pas, mais il s’en tiendra désormais éloigné. Etrange guérison, à vrai dire, qui laisse supposer que Nash, s’il a cessé les médicaments antipsychotiques, a sans doute continué à suivre un traitement contre la schizophrénie. Durant les années 1970, Nash fut surnommé « le Fantôme de Fine Hall » (le centre d’enseignement des mathématiques de Princeton) ; un homme bizarre qui fuit le contact des étudiants, et gribouille en pleine nuit des équations complexes sur les tableaux…

Et petit à petit, Nash l’emporte sur ses démons. En 1978, il fut récompensé par le John von Neumann Theory Prize pour sa découverte des équilibres non-coopératifs. La communication de ses travaux à ses collègues mathématiciens retiendra finalement l’attention du Comité Nobel et, en 1994, John Nash (avec Reinhard Selten et John Harsanyi) fut récompensé par le Prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : le Prix Nobel d’Economie. Il gagna d’autres prix prestigieux pour ses recherches, et a publié en tout, entre 1945 et 1996, 23 études scientifiques. John Nash et Alicia se sont remariés en 2001. Il est à noter que leur fils, John Charles Martin Nash, est lui aussi atteint de schizophrénie.

Toujours actif malgré son grand âge, John Nash continuait encore de travailler sur la théorie des jeux en 2011. Ses travaux en mathématiques avancées sont réputés pour leur fulgurante perspicacité, et sont utilisés dans différents domaines : l’économie de marché, la programmation informatique, la biologie évolutionnaire, l’intelligence artificielle, la comptabilité, la politique et la théorie militaire. Nash, amené à parler de sa vie avec la schizophrénie, a aussi émis d’intéressantes hypothèses sur la maladie mentale, en faisant un rapprochement original entre celle-ci et une « grève », du point de vue économique. Il a aussi émis des idées originales sur la psychologie évolutionnaire, mettant en valeur la diversité humaine et les bénéfices que peuvent apporter à la société des personnes aux comportements sociaux inhabituels – comme les Aspies, sans doute…

Revenons au film de Ron Howard… celui-ci, pour des raisons de dramaturgie, a pris des libertés avec la vérité des faits, et a omis volontairement des éléments « gênants » de la vie de Nash, ou modifié certains d’entre eux. Un fils né d’une liaison antérieure à sa rencontre avec Alicia, par exemple. Le divorce est escamoté, juste suggéré. La bisexualité avérée de John Nash fut également enlevée, cette fois par crainte de voir la schizophrénie à l’homosexualité. Les épisodes les plus délirants (au sens psychiatrique) de la maladie mentale ont été également mis de côté, notamment des propos antisémites tenus par Nash durant ses crises.

Malgré ces nombreuses retouches, le film reste appréciable, l’interprétation sensible de Crowe et de Jennifer Connelly (qui joue Alicia) y étant pour beaucoup. Et le fait que les personnages « imaginaires » soient interprétés par des acteurs comme Paul Bettany et Ed Harris donne une crédibilité aux scènes de folie de Nash. Pour ce qui est de la description d’un possible syndrome d’Asperger, de nombreuses scènes, essentiellement situées dans les années estudiantines de Nash, vont dans ce sens. Dès la scène d’introduction, Nash nous est présenté comme un homme en retrait du cercle d’étudiants écoutant le discours du doyen. Le film réussit à représenter la vision du monde de Nash, son intérêt pour les mathématiques et sa maladresse sociale indéniable : il repère des signes visuels dans les rayons reflétés par les verres de la cocktail party d’ouverture, avant de constater que la cravate d’un de ses collègues ne s’aligne pas avec la structure mathématique de ces rayons… et ne trouve rien de mieux que de signaler au collègue son mauvais goût en matière vestimentaire. Les autres « excentricités » de Nash sont perceptibles par tous : son obsession pour les algorithmes le pousse à étudier le déplacement des pigeons, sous l’oeil goguenard de ses camarades. Quand à ses tentatives d’approcher le sexe opposé, hé bien… elles sont catastrophiques. Une première tentative a un résultat calamiteux (« tout cela se résume à un échange de fluides, n’est-ce pas ? »). La seconde tentative nous donne droit à une démonstration visuelle du futur « équilibre de Nash » dans les jeux transactionnels. Une blonde sublime arrive au bar, entourée de quatre filles ordinaires. Nash et ses camarades l’ont remarquée ; mais le jeune mathématicien voit dans la situation une équation à résoudre pour le bien commun de tous. Il repart aussitôt dans ses recherches, abandonnant la blonde interloquée ! On trouvera d’autres passages, plus tardifs, mettant en avant le syndrome d’Asperger possible de Nash. Comme cette courte séquence durant ses années de « fantôme », où Nash, marchant tristement, est moqué par des étudiants trouvant là une proie facile. Ou, plus gratifiant, le moment où Nash reçoit la visite d’un homme du Comité Nobel. Arrivant devant la salle des professeurs, qu’il évite à l’heure du déjeuner (trop de monde…), son visiteur lui propose d’y entrer. Nash ayant ses habitudes bien ancrées, il hésite et prend peur, se lançant dans une longue explication typiquement « Aspie » avant de se laisser convaincre d’accepter un peu de changement dans sa vie… Ces quelques exemples, alliés à la personnalité singulière de ce mathématicien hors pair, lui valaient donc bien d’entrer dans cette liste.

 

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… l’Homme de Néandertal (entre – 250 000 ans avant J.C. et – 28 000 ans avant J.C., environ) :

Quand deux ouvriers découvrirent en 1856 des ossements dans une petite caverne de Feldhofer, en Allemagne, dans une vallée entre Dusseldorf et Wuppertal, ils étaient loin de se douter qu’ils allaient bousculer les thèses évolutionnistes de l’époque, au même titre qu’un Charles Darwin et son ORIGINE DES ESPECES paru trois ans plus tard. Les milieux scientifiques, encore très influencés par les doctrines religieuses créationnistes, furent pour le moins stupéfaits et divisés par la révélation d’une autre Humanité, bien plus ancienne que les dates fixées par la Bible. L’Homme de Néandertal (ou Néanderthal) fut longtemps considéré comme un « sous-humain », un chaînon manquant de l’Evolution menant à notre belle civilisation, avant que de nouvelles théories s’imposent et montrent qu’il vécut 10 000 ans en même temps que notre ancêtre Cro-Magnon, indépendamment de celui-ci. Et, au fil du temps, le regard sur l’Homme de Néanderthal a bien changé. La preuve scientifique est maintenant établie que, bien avant notre ancêtre Cro-Magnon, une autre Humanité a vu le jour et a vécu quelques 300 000 ans, avant de s’éteindre.

Mais quel est donc le rapport entre les hommes de la Préhistoire et le syndrome d’Asperger ? Il se trouve qu’en faisant quelques recherches, je suis tombé tout à fait par hasard sur une publication scientifique assez curieuse, écrite en anglais, non signée et diffusée sur le Net en 2001. Elle a connu plusieurs modifications. 

En voici le lien : http://www.rdos.net/eng/asperger.htm#Abstract 

Elle s’intitule « The Neanderthal Theory »et propose une approche particulièrement originale (et bien évidemment débattable) quant à l’origine de l’autisme et du syndrome d’Asperger. Pour en résumer le propos : l’autisme et le syndrome d’Asperger ne seraient en aucune manière un handicap ; autistes et Aspies sont tout à fait normaux. En fait, les troubles autistiques seraient liés à la présence de « gènes Néanderthaliens » présents dans l’ADN de ceux qui en seraient atteints. Cela laisserait supposer que, contrairement à ce qu’affirment les spécialistes en paléontologie, il y aurait eu hybridation entre Néanderthaliens et Cro-Magnons… et les théories sur le comportement de l’Homme de Néanderthal rejoindraient les études faites sur le comportement des Aspies et autistes. Voilà, très grossièrement résumé, ce que cette étude affirme.

C’est une théorie forcément discutable, mais qui ouvre des perspectives inattendues. Un article paru en 2008 sur le blog « Mauvais Esprit » (http://fredericjoignot.blog.lemonde.fr/2008/12/26/neanderthal-lautre-humanite-elle-aurait-ete-aneantie-par-homo-sapiens-voici-40-000-ans/) montre quant à lui la façon dont le point de vue sur l’Homme de Néanderthal a évolué. Le Néanderthalien fut d’abord représenté comme une simple brute simiesque, pour mieux justifier la « supériorité » de l’homme moderne (une thèse évidemment empreinte de racisme latent), comme sur cette image assez classique, ci-dessous.

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Peu à peu réhabilité (lire à ce propos NEANDERTHAL : UNE AUTRE HUMANITE de Marylène Patou-Mathis), l’Homme de Néanderthal révèle petit à petit ses secrets. On le décrit pacifique, indéniablement intelligent (son cerveau était plus développé que le nôtre), profondément attaché à la nature, artiste et tout à fait en mesure de concevoir des idées métaphysiques (il enterrait ses morts, semblait éviter de tuer un animal « sacré », l’Ours…). Un homme des cavernes « peace and love » avant l’heure !

La réhabilitation du Néanderthalien transparaît avec les reconstitutions effectuées d’après des découvertes d’ossements, et leur analyse génétique. Comparez l’image de la « grosse brute » ci-dessus avec le visage reconstitué de cet enfant Néanderthalien découvert à Gibraltar.

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Il est beau, non ? Et regardez ces yeux… Comparez avec des photos d’enfants autistes ou Aspies, il y a une ressemblance troublante. De quoi faire se poser des questions, non ?

Quand à connaître exactement la cause de sa disparition, bien des théories ont été avancées. On l’a dit massacré sans pitié par des tribus de Cro-Magnon, ce qui est douteux puisque l’on n’a jamais retrouvé les traces desdits massacres. On a également supposé qu’il aurait connu une sorte de blocage évolutif dans l’utilisation des armes et des outils, le défavorisant par rapport à Cro-Magnon, ce qui semble pourtant douteux. La troisième théorie est d’ordre culturel, et se rapproche d’attitudes qui sont familières aux Aspies. Habitués à vivre seuls en Europe durant 300 000 ans, les Hommes de Néanderthal se seraient retirés face à l’arrivée des Cro-Magnons. Sans doute trop belliqueux et bruyants pour eux, ces derniers les auraient effrayés, en quelque sorte. En l’espace de 10 000 ans, les Néanderthaliens auraient peu à peu reculé devant ces envahissants voisins (ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils ne se soient jamais rencontrés, et plus si affinités…).

Partis de plus en plus loin, évitant la civilisation humaine que nous connaissons, les Néanderthaliens auraient peu à peu décliné. Pourtant… On peut rêver un peu, à partir d’ici, et spéculer dans un tout autre domaine qui fera hausser les épaules des scientifiques. Selon de doux rêveurs spécialisés en cryptozoologie (l’étude des animaux inconnus de la science), et amateurs de mythologie, l’Homme de Néanderthal aurait survécu dans nos légendes. Des histoires modifiées, transformées et devenues hautement symboliques, les auraient changé en ogres, « hommes des forêts » et autres satyres depuis la nuit des temps… Pensez à ce pauvre Grendel aux oreilles si délicates, dans le récit de BEOWULF, déjà évoqué en ces pages : un Néanderthalien ? Le célèbre écrivain Michael Crichton adapta cette théorie dans son roman LES MANGEURS DE MORTS, plus connu par son adaptation cinéma sous le titre LE 13ème GUERRIER : les terrifiants anthropophages Wendols (pour Grendel) y sont des Néanderthaliens survivants… Mythologie, cryptozoologie et paléontologie se mêleraient donc pour donner les histoires de Yétis (coucou Hergé), Big Foot ou Almasty… Les derniers néanderthaliens auraient préféré vivre dans les derniers recoins inexplorés de la planète, loin de notre civilisation post-Cro-Magnonne qui nous a donné certes le progrès technologique, mais aussi les émissions de télé-réalité. Comme quoi, l’évolution a ses mystères…

Notre Homme de Néanderthal a par ailleurs inspiré bien des écrivains. Là aussi, au fil du temps, son image changea. De la grosse brute quasi-animale à l’être humain complexe, les choses ont changé. Citons rapidement quelques noms familiers – comme Isaac Asimov et son très beau PETIT GARCON TRES LAID, ou des écrits de Philip K. Dick (la nouvelle L’HOMME DONT TOUTES LES DENTS ETAIENT SEMBLABLES et le roman SIMULACRES). Au cinéma, peu de choses à dire en dehors de l’intéressante (quoiqu’inégale) adaptation réaliste de LA GUERRE DU FEU par Jean-Jacques Annaud. Signalons, pour rester dans l’optique « Aspie », cette curieuse coïncidence : l’adaptation du roman de Jean M. Auel, LE CLAN DE LA CAVERNE DES OURS, devenu un très mauvais film, avec une ravissante Cro-mignonne recueillie par des Néanderthaliens : l’actrice Aspie Darryl Hannah. C’est le retour au bercail !

Cf. Isaac Asimov (LE PETIT GARCON TRES LAID), Charles Darwin, Philip K. Dick, Daryl Hannah ; Grendel

 

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… Newton, Isaac (1643-1727) :

Un autre homme d’exception… Sir Isaac Newton, l’incarnation de la science triomphante, dédia son existence à l’étude des mystérieux « mécanismes » régissant l’Univers. Plus de soixante-dix années passées à lire, écrire, travailler inlassablement sur tous les sujets qui le passionnaient à ce sujet, et bousculer les certitudes de son temps… ceci au détriment d’une vie sociale quasiment inexistante. Philosophe, astronome, mathématicien, attorney royal, mais aussi alchimiste et théologien hérétique, Newton, le fondateur des lois de la gravitation universelle, était aussi un personnage unanimement décrit comme renfermé, triste, incapable de communiquer clairement, un génie tourmenté et intensément malheureux. Simon Baron Cohen, célèbre psychiatre spécialiste de l’autisme a pu ainsi affirmer, à partir des indices rassemblés sur sa personnalité, que Newton était bel et bien un Aspie de son époque.

Né un 25 décembre, Isaac Newton ne connut jamais son père, un fermier illettré qui mourut trois mois avant sa naissance au manoir Woolsthorpe, dans le Lincolnshire. Sa mère Hannah se remaria, alors qu’il n’avait que trois ans. L’enfance de Newton fut décrite comme triste et solitaire, déjà. Cet enfant au caractère renfermé ne s’entendait pas avec son religieux beau-père, et détestait les travaux de ferme, leur préférant largement l’observation des phénomènes naturels. En solitaire, il étudiait tout ce qui était à sa portée, consignant tout ce qu’il observait dans ses cahiers, et classifiant les sujets avec une précision méticuleuse, maniaque. Un objectif simple et extraordinairement complexe : comprendre les forces à l’oeuvre dans la création de toutes choses, qu’il s’agisse d’un tourbillon sur l’eau, d’un rayon de soleil ou de la chute d’une pomme dans un verger… A ce propos, il faut corriger une fausse légende : Newton n’a pas élaboré subitement sa théorie de la gravitation universelle après la chute d’une pomme sur sa tête. Sa théorie fut le travail d’années intenses de réflexion… au moins, la légende a fourni à Gotlib des gags mémorables dans la page de la RUBRIQUE-A-BRAC, ce qui prouve que l’on peut rire même avec l’homme le plus austère. 

Mais revenons au vrai Newton : arrivant à l’âge adulte, le jeune homme fut un étudiant brillant, mais inadapté. Elevé dans un milieu profondément puritain, Newton vécut dans la peur du péché ; il passa sa vie à éviter les plaisirs de toute sorte, refusant la compagnie des femmes. On mentionne parfois une histoire d’amour malheureuse à 17 ans, avec une camarade de classe tantôt nommée Mademoiselle Stovey ou Storey. Mais les fiançailles furent interrompues ; Newton restera célibataire et vierge toute sa vie. Ses passions seront exclusivement liées à la science, à la connaissance des lois de la physique, qui, à son époque, sont encore très incertaines malgré les avancées d’un Galilée ou d’un Kepler. Newton entra au Trinity College à 18 ans, où il se plongera à corps perdu dans l’étude de l’arithmétique, la géométrie euclidienne, la trigonométrie, et s’intéressera également à l’astronomie, l’alchimie et la théologie. Durant ces années, il resta assez coupé des autres étudiants, continuant ses classifications méticuleuses, et consignant ses observations en noircissant des pages de cahiers volumineux. Bachelier des arts à 25 ans, Newton dut interrompre ses études en 1666-1667 en raison de l’épidémie de peste sévissant à Londres. Retournant dans le Lincolnshire, il développa son intérêt pour les mathématiques, la physique et l’optique. C’est ainsi qu’il découvrira des choses étonnantes sur la décomposition de la lumière, par un prisme, prouvant que la lumière blanche « pure » est la somme d’autres couleurs (le rouge, le vert et le bleu, familières aux cinéastes d’aujourd’hui).

Ces années-là seront déterminantes pour la suite de ses découvertes. Il commença ses réflexions sur les principes de la gravité. En 1669, il rédigea le compte-rendu de ses travaux intitulés « méthode des fluxions » qui seront les fondements du calcul infinitésimal, et de l’analyse mathématique moderne. Cette même année, Newton reprit la chaire de mathématiques à Cambridge. Devenu membre de la Royal Society, Newton mettra au point un télescope à miroir de meilleure qualité que ceux déjà existants, permettant des études astronomiques plus détaillées, battant en brèche les théories de René Descartes sur le fonctionnement de l’Univers. En 1673, il communica ses travaux sur la lumière, ce qui lui valut une célébrité source de querelles et controverses épistolaires (spécialement avec un homme qui deviendra son « ennemi », Robert Hooke, démonstrateur officiel de la Société Royale). Ses travaux en optique occuperont Newton pendant une bonne décennie. En 1684, l’astronome Edmund Halley le contacta au sujet des lois de Kepler sur les orbites elliptiques des planètes. Les observations de Newton à ce sujet seront d’une telle justesse qu’Halley le poussera à publier ses travaux. En 1687, la publication des PRINCIPES MATHEMATIQUES DE LA PHILOSOPHIE NATURELLE fut un grand retentissement dans le monde scientifique. Grâce à Newton, on découvre un Univers régi par des lois physiques mathématiques, et l’existence de « forces invisibles » gigantesques à l’oeuvre dans le moindre phénomène : le principe d’inertie, la proportionnalité des forces et des accélérations, le mouvement des marées, etc. Tout ceci menant à la définition de la théorie de l’attraction universelle. Les réactions furent contrastées, tantôt louées, tantôt critiquées et raillées. 

Isaac Newton, défenseur acharné des droits de l’université Cambridge durant le règne de Jacques II, entra en politique et fut élu membre du parlement britannique en 1689 ; il se montrera un débatteur redoutable. Il démissionna de Cambridge pour devenir en 1696 gardien de la Royal Mint puis maître de la monnaie. Il s’y impliquera à fond dans la lutte contre la contrefaçon monétaire… même si, aujourd’hui, on soupçonne l’austère Newton d’avoir supervisé des actes de torture, courante à l’époque. Il fit détruire les dossiers d’enquête de cette époque, alimentant un mystère de plus à son égard. Attorney royal, son plus célèbre exploit fut d’avoir démasqué l’escroc William Chaloner (qui finit pendu et écartelé). Newton fut nommé directeur de la Monnaie en 1699, et membre du conseil de la Royal Society cette même année, avant d’être nommé président de celle-ci en 1703. Il n’a pas tourné le dos à ses activités scientifiques : en 1701, il lit le mémoire de chimie présentant sa loi sur le refroidissement par conduction. La publication en 1704 d’OPTIKS fit enfin connaître au monde ses travaux sur la lumière, près de quarante ans après ses expériences. Anobli en 1705, Sir Isaac Newton continuera ses travaux jusqu’à un âge très avancé. Mais sa santé déclinera, affaiblie par les crises de goutte et ses travaux d’alchimiste. Son caractère déjà peu commode en fut profondément altéré, probablement à cause des émanations de mercure auxquelles il s’exposait. Newton s’éteindra au cours d’un ultime voyage vers Londres en 1727, mourrant dans sa propriété de Kensington. Sir Isaac Newton fut inhumé, en très grande pompe, dans l’Abbaye de Westminster.

Il laissera chez les savants du monde entier et des générations à venir une trace incontournable. Considéré comme un génie par Albert Einstein lui-même, Newton fut un pionnier dont les travaux influencèrent par exemple Henry Cavendish, sa philosophie faisant de même avec des hommes de la trempe d’un Thomas Jefferson. Mais si Isaac Newton laissera l’image d’un scientifique rigoureux posant les lois d’une immuable physique « newtonienne », un philosophe précurseur des Lumières, la réalité fut un peu plus compliquée. Comme le souligna John Maynard Keynes, Newton fut « le dernier des sorciers ». Cet homme profondément religieux défendait en secret des idées hérétiques, contestant par la mathématique la Trinité divine – ce qui, de la part d’un homme formé et enseignant au Trinity College, est tout de même assez paradoxal… C’était aussi un passionné d’alchimie, discipline jugée occulte et flirtant avec la sorcellerie, mais qui lui permit de faire des découvertes fondamentales pour la chimie moderne. Ce scientifique tout de même très curieux établit aussi des connexions avec des sociétés érudites (non ésotériques) et s’intéressa à des thèmes que nous considérons aujourd’hui comme paranormaux.   

Pour rajouter à l’étrangeté du personnage, les témoignages historiques sur sa personnalité ne laissent guère de place au doute quant à un syndrome d’Asperger aigu chez Newton. Ce génie capable de comprendre les forces de l’Univers à son époque était tout aussi incapable de comprendre les relations humaines… Newton était un homme reclus, fermé à la discussion, incroyablement buté et maniaque (il refusa de publier ses travaux les plus marquants pendant des décennies ; il fallut par exemple l’insistance répétée d’un Edmund Halley pour qu’il accepte de diffuser ses théories sur la gravitation des corps célestes). Ses amitiés étaient rares et assez abruptes, comme celle du mathématicien Nicolas Fatio de Duillier : trois ans entre 1690 et 1693, avant qu’elle ne prenne fin sans explication claire. Ne supportant pas les controverses scientifiques, Newton pouvait aussi se mettre en colère de façon démesurée contre des collègues réputés, jusqu’à la mesquinerie et la paranoïa. Ses disputes avec Robert Hooke sont restées célèbres ; de même que son comportement envers Gottfried Leibniz, qu’il accusa injustement de lui avoir volé ses travaux, ou envers l’astronome royal John Flamsteed. Newton fit paraître hâtivement son HISTORIA COELESTIS BRITANNICA, durant son passage à la Royal Society, ceci après s’être indélicatement « servi » dans les travaux de son collègue… Le caractère de Newton, enfin, fut aussi profondément affecté après des drames survenus à partir de 1692 : la mort de sa mère, qu’il veilla jusqu’au bout ; la destruction de son laboratoire dans un incendie ; et une surcharge de travail altérant son caractère déjà renfermé. Hallucinations, insomnies répétées, troubles émotifs, délire de persécution, amnésie, dépression grave… Difficile d’imaginer une fin de vie plus triste et solitaire que celle de ce génie des sciences.

– cf. Henry Cavendish, René Descartes, Albert Einstein, Thomas Jefferson 

 

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… Nico (Christa Päffgen, 1938-1988) :

L’étrange histoire de Nico, blonde extra-terrestre mystérieuse ayant traversé les années soixante, côtoyant quelques-unes des plus grandes figures artistiques de cette décennie, avant de disparaître en 1988 sous le soleil d’Ibiza. Inclassable personnage qui fut tour à tour mannequin, actrice, chanteuse (en solo et avec les Velvet Underground), poétesse et écrivaine… Jugée souvent « border line », mélancolique, nihiliste, la chanteuse allemande affichait un comportement difficile à comprendre au premier abord. On chercha l’explication dans la dépendance à l’héroïne dont elle souffrit, ou dans la surdité dont elle était frappée. Elle connaissait, semble-t-il, beaucoup de difficultés à comprendre ce que les autres voulaient d’elle. Ce qui a laissé supposer qu’elle était atteinte du syndrome d’Asperger. Ce qui reste évidemment difficile à prouver tant cette femme échappa aux jugements habituels…

Christa Päffgen naquit à Cologne, sous l’Allemagne nazie. Toute petite, elle vécut avec sa mère Margarethe et son grand-père dans la forêt de Spreewald, loin de Berlin. Elle ne connut pas son père, soldat durant la guerre. On sait juste qu’il fut très gravement blessé, souffrant de dommages cérébraux, et mourut dans un camp de concentration. Dans l’Allemagne en ruines de l’après-guerre, la fillette travailla à mi-temps comme couturière à Berlin, avec sa mère. Elle arrêta l’école à 13 ans et fut vendeuse en lingerie avant de devenir mannequin. Une de ses futures chansons, SECRET SIDE, évoquera son viol par un G.I. américain, alors qu’elle n’avait que 15 ans. Mais cette anecdote fut peut-être une invention de sa part.

Blonde, une peau pâle, de très grands yeux rêveurs et des pommettes saillantes, la jeune Christa était indéniablement photogénique. Elle devint « Nico », gagnant son surnom grâce au photographe allemand Herbert Tobias, la nommant ainsi d’après son ex-compagnon, le réalisateur Nikos Papatakis. Elle fit la couverture de Vogue, Elle, Tempo, Camera, etc. mais ne satisfaisait pas du mannequinat. Elle osa même refuser une offre professionnelle de Coco Chanel, à 17 ans, préférant arrêter là le métier de mannequin et partir pour New York. Voulant devenir actrice, Nico apparut dans quelques films. Federico Fellini la remarqua, et lui fit jouer son propre rôle pour LA DOLCE VITA en 1960. Elle prit des cours d’art dramatique dans la classe de Lee Strasberg, en même temps que Marilyn Monroe. Mais elle ne put jamais vraiment percer comme actrice, se découvrant petit à petit un talent de chanteuse, porté par une présence détachée et une voix étrange, un peu monocorde, gutturale, aux inflexions gémissantes. Les années soixante la révélèrent peu à peu. Elle fit la couverture de l’album MOON du jazzman Bill Evans en 1962. A Paris, en 1963, elle joua dans le film STRIP-TEASE pour lequel elle chanta une chanson écrite par Serge Gainsbourg. Une liaison avec Alain Delon lui donnera un fils : Christian Aaron « Ari » Päffgen - qui sera adopté par les Boulogne, la mère de Delon et son beau-père, sans être jamais reconnu par l’acteur. Ari grandira avec sa mère.

En 1965, Nico rencontra Brian Jones, des Rolling Stones, avec qui elle eut une liaison et enregistra son premier single, I’M NOT SAYIN. Elle fut présentée à Bob Dylan (que nous avons déjà soupçonné en ces pages d’être Aspie) ; il écrira pour elle I’LL KEEP IT WITH MINE, et lui dédiera VISIONS OF JOHANNA. Elle rejoignit la Factory d’Andy Warhol (un autre nom célèbre que nous retrouverons plus tard) et Paul Morrissey à New York, jouant dans leurs films expérimentaux (dont CHELSEA GIRLS). Elle y croisera Jim Morrison, un autre amant d’un temps (voir à ce titre une scène très explicite du film LES DOORS d’Oliver Stone…) qui l’encouragera à trouver sa propre voie, comme chanteuse et artiste complète. Warhol était le manager des Velvet Underground, et il soutint Nico comme chanteuse du groupe… ce qui ne fut pas sans beaucoup de réticences, pour des raisons personnelles et musicales, chez les Velvet. Le groupe, avec Nico en chanteuse vedette, fit partie centrale de la performance multimédia de Warhol EXPLODING PLASTIC INEVITABLE. En 1967, sortit l’album THE VELVET UNDERGROUND & NICO. Elle y chanta trois de leurs chansons – FEMME FATALE, ALL TOMORROW’S PARTIES, I’LL BE YOUR MIRROR – et fit le vocal sur SUNDAY MORNING. Mal reçu à l’époque, l’album deviendra Numéro 13 sur la liste des 500 plus grands albums de tous les temps du magasine Rolling Stone. Ce fut pourtant une histoire difficile, entre Nico et Lou Reed et John Cale. Ceux-ci craignaient d’être éclipsés par la belle blonde, une rivalité compliquée sous l’oeil de Warhol par la relation entre Nico et Lou Reed… Nico eut également des liaisons avec, entre autres, Iggy Pop, Tim Buckley et Jackson Browne.

Elle commença sa vraie carrière en solo cette même année 1967 avec son premier album CHELSEA GIRL, interprétant des chansons écrites par Dylan, Browne, Reed ou Cale… Cela resta un mauvais souvenir pour Nico, qui détesta les ajouts de flûtes dans l’accompagnement musical. Pour les albums ultérieurs, elle pourra compter sur le soutien de John Cale, devenu son producteur. Avec THE MARBLE INDEX en 1969, dont elle écrit seule les paroles et la musique, Nico imposa aussi sa « signature » musicale par l’usage de l’harmonium, son instrument de musique attitré. Elle rencontra son compagnon, le réalisateur Philippe Garrel, pour qui elle joua dans dix films avant-gardistes, dans la décennie suivante. Sa mère mourut en 1970. Les albums des 1970s seront : DESERTSHORE, THE END (écrit avec le concours de Brian Eno) et JUNE 1, 1974, marquant une évolution de plus en plus originale, et mélancolique. Elle devint héroïnomane durant cette période, abandonnant son apparence de mannequin évanescent pour un nouveau look plus nihiliste : cheveux et vêtements noirs, bottes de motard, maquillage lourd. Une apparence « punk gothique » affichant son désespoir. Elle ne fit plus d’album pendant quelques années, multipliant les interprétations dans des tournées, ou apparaissant dans des concerts.

Quelques années d’allers-retours entre l’Europe et les USA plus tard, et Nico revint pour un concert au club CBGB de New York, saluée par le New York Times. Elle sortit en 1981 l’album DRAMA OF EXILE, mélange de rock et d’arrangements orientaux, à la production chaotique qui lui laissa un mauvais souvenir. Ses tournées en concert devinrent plus régulières, aidées par des jeunes musiciens donnant une approche mystique à ses performances, cachant sa fragilité sous une apparence froide et détachée. CAMERA OBSCURA, en 1985, produit par John Cale, fut un album expérimental très eighties, auquel elle joignit une touche de jazz, tout en devenant une « déesse punk » aux yeux d’un jeune public. Ses chansons, de plus en plus sombres, devinrent des odes aux amis disparus. Une prémonition, peut-être… Elle vécut ses dernières années libérée de son addiction, et mourut en 1988 sous le ciel d’Ibiza, victime d’une hémorragie cérébrale, conséquence d’une chute durant une promenade à vélo. Les cendres de Nico furent enterrées à Berlin, dans un petit cimetière de la forêt de Grunewald, rejoignant la tombe de sa mère. Ari lui a consacré un livre avec des photos inédites, L’AMOUR N’OUBLIE JAMAIS, en 2001. Marianne Faithfull lui rendit hommage dans SONG FOR NICO (2002).

L’étrange Nico laissa un héritage musical certain : elle influença des chanteurs et des groupes tels que Siouxsie and the Banshees, Elliot Smith, Bauhaus, Stevie Nicks, Patti Smith, Björk, Dead Can Dance… Le « son Nico » est aussi devenu emblématique de l’univers d’un nom familier, le cinéaste Wes Anderson, pour le film LA FAMILLE TENENBAUM. Les chansons mélancoliques THESE DAYS et THE FAIREST OF THE SEASONS de l’insaisissable Nico rejoint ainsi, dans cette curieuse famille, le personnage de Margo (Gwyneth Paltrow), une figure Aspie dont nous reparlerons.

- cf. Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM) ; Wes Anderson, Bob Dylan, Andy Warhol

 

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… Nietzsche, Friedrich (1844-1900) :

« Je frémis à la pensée de tout l’injuste et l’inadéquat qui un jour ou l’autre se réclamera de mon autorité.« 

Il était lucide, le philosophe et poète allemand Friedrich Nietzsche, en devinant que les thèmes majeurs de son oeuvre (volonté de puissance, mythe du Surhomme, éternel retour, mort de Dieu…), présents dans ses textes intransigeants, parfois ambigus, et remplis de fulgurances géniales, seraient bien mal compris… Récupérée et manipulée après sa mort, la philosophie de Nietzsche fut (mal) assimilée au nazisme, la faute à une soeur ayant ouvertement soutenu Hitler… La philosophie de Nietzsche fut une critique impitoyable, mordante, profondément analytique des valeurs de la culture occidentale, dans sa moralité, sa philosophie et l’emprise de la religion chrétienne. La vie de Nietzsche fut une lutte contre les conventions et les idées reçues de son temps, en faveur de sa vision de la Vérité. Elle se termina aussi, par une tragique et lente agonie de ce brillant esprit incompris, dont l’influence sera immense pour les philosophes à venir ; et elle rejaillira, parfois sous des formes inattendues, dans le domaine artistique et culturel. Visionnaire, contesté, un tel homme vécut mal dans la société de son temps ; son caractère difficile, son étrangeté et ses difficultés firent l’objet d’hypothèses diverses, dont celle du syndrome d’Asperger.  

La petite enfance de Nietzsche à Röcken, en Prusse, fut marquée par les drames. Son père, Karl Ludwig pasteur luthérien, protégé de la famille royale, enseignant la théologie, souffrait de violentes migraines, comme Nietzsche en souffrira des années plus tard. Il mourut officiellement des conséquences d’une chute sur la tête, qui le laissa diminué durant un an avant de décéder ; mais officieusement, on a supposé que le père de Nietzsche avait contracté une syphillis. Quoiqu’il en soit, Nietzsche, âgé de cinq ans, raconta avoir fait un cauchemar prémonitoire d’un autre drame : il vit en rêve son père surgir de la tombe pour emporter avec lui un petit enfant. Peu de temps après, Joseph, son petit frère, mourait après avoir souffert d’« attaques de nerfs ».

Elevé à Naumbourg par sa mère, sa grand-mère, deux tantes et sa soeur, le jeune Nietzsche développa très jeune une conscience religieuse et un esprit analytique aigus (le signe d’un Aspie ?). Persuadé de descendre d’une grande famille d’aristocrates polonais, les Nietzki, il se jura de ne jamais mentir et de toujours défendre la Vérité. Nietzsche était un surdoué, développant dès ses neuf ans des dons remarquables, composant de la musique (il sera d’ailleurs, adulte, un brillant improvisateur et un musicologue accompli), écrivant des pièces de théâtre et de la poésie, s’intéressant à des sujets comme l’architecture et à la balistique. Bénéficiant d’une bourse royale, il fut envoyé au collège de Pforta, et s’interrogeait à douze ans sur la nature de Dieu et l’existence du mal. Développant son raisonnement, il intègrera d’ailleurs le Diable à la Trinité divine, en lieu et place du Saint Esprit… sans doute le genre de raisonnement qui dut choquer ses proches, à commencer par sa mère qui lui reprocha ainsi de vouloir « tuer le Christ ». Ses études à Pforta entre 1858 et 1864 laisse deviner la singularité du jeune homme, et un possible syndrome d’Asperger. Une photo de lui à 17 ans montre un jeune homme au regard étrange, intense. A cette époque, il « absorba » un immense champ de connaissances diverses, en se passionnant pour la géologie, l’astronomie, le latin, l’hébreu, les sciences militaires, la philosophie et les questions religieuses. Une anecdote célèbre : durant une discussion sur la légende de Mucius Scaevola, le jeune Nietzsche imita le héros romain en s’emparant à main nue d’un charbon brûlant. Se brûla-t-il, ressentit-il la douleur ? Peut-être, peut-être pas… On notera que, dans les études sur les Aspies, on relève des cas de personnes insensibles à une douleur aiguë de ce genre. L’amour démesuré de Nietzsche pour le Savoir sous toutes ses formes fut aussi la source de ses nombreuses angoisses : impossible pour lui de se décider pour un champ d’activité particulier. Une année d’études ultérieures à Bonn ne le satisfit pas : Nietzsche, d’un caractère réservé, ne se sentit pas à l’aise dans le milieu estudiantin et fut mis à l’écart par ses congénères qui ne partageaient pas ses vues. Etudiant sans enthousiasme la philologie, il travailla néanmoins activement sous la supervision du professeur Ritschl, loin de l’agitation étudiante. Il suivit Ritschl à Leipzig pour parfaire ses études durant quatre ans, et découvrit les bases de sa vocation philosophique par la lecture de Schopenhauer (LE MONDE COMME VOLONTE ET COMME REPRESENTATION).

Sa maladresse sociale, l’identifiant comme un possible Aspie, est illustrée par une anecdote particulière, lorsqu’il entra dans une maison de tolérance à Cologne, en 1865. On devine sans peine l’embarras du jeune homme au milieu des filles de joie… Nietzsche remarqua un piano installé au milieu d’une pièce et joua un morceau improvisé, avant de s’en aller sous le regard des prostituées, concluant plus tard que le piano du salon était « le seul être dans cette pièce qui eut une âme ». Nietzsche eut des relations… assez difficiles, dirons-nous, avec la gent féminine, devenant de plus en plus misanthrope et misogyne au fil du temps. La réaction, peut-être, à ce mauvais souvenir ?

Nommé professeur de philologie en 1869, puis professeur honoraire, à l’Université de Bâle, Friedrich Nietzsche se prit définitivement de passion pour la philosophie antique grecque, voulant y voire la possible renaissance de la culture allemande. Participant aux débats scientifiques et philosophiques de l’époque, Nietzsche se lia d’amitié avec Richard Wagner. L’écriture et la parution de L’ORIGINE DE LA TRAGEDIE en 1872 fut un succès pour Nietzsche, mais qui le discrédita dans son milieu professionnel, où l’on n’acceptait pas qu’un professeur de philologie ose élaborer des théories complexes sur la musique à la mode… Ce n’était pas « convenable », sans doute. Il fut sévèrement critiqué. Le milieu artistique ne fut pas plus tendre, y compris dans l’entourage de Wagner qui fut pourtant l’un des rares à le défendre ouvertement dans cette période difficile. Sa misanthropie contre ce qu’il appelait « l’esprit du troupeau » dut sérieusement s’aggraver… 1875 fut une année noire. La maladie le rongeait petit à petit, les migraines cédant la place aux malaises, aux crises de paralysie, et à la cécité partielle ; son amitié avec Wagner se détériora complètement. Nietzsche et l’entourage du compositeur (à commencer par son épouse Cosima) se détestaient déjà, mais, cette fois, le grand Wagner se rendit coupable aux yeux du philosophe de colporter de vilaines rumeurs sur ses penchants sexuels… Nietzsche perdit son amitié en même temps que ses illusions sur la renaissance allemande. Il écrit HUMAIN, TROP HUMAIN dans cet état d’esprit, provoquant le malaise de ses proches ne lui connaissaint pas cette « noirceur d’âme ».

Dans les années qui suivront, Nietzsche, qui quitta son poste de professeur en 1879, connaîtra des épisodes dépressifs de plus en plus graves. Il va s’ensuivre neuf années d’errance en Italie et en France (Venise, Gênes, Turin, Nice) avec des passages par Bâle, neuf années où il va se sublimer dans ses plus grands textes, malgré la dépression et la maladie. Il rencontra Lou Salomé (Louise von Salomé), que fréquentait officiellement son ami et collègue Paul Rée, et tombera amoureux de cette dernière. Malheureusement, ce fut un nouvel échec relationnel, comme cela l’avait été avec Mathilde Trampedach en 1876. Comme pour celle-ci, Nietzsche lui fit sa déclaration par l’intermédiaire du prétendant officiel… Les relations entre Nietzsche, Lou et Rée se dégraderont forcément. Il écrira durant cette période LE GAI SAVOIR et entamera en 1883 son essai sur la Mort de Dieu, son poème philosophique : AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, achevé en 1884 et paru en 1885. Son chef-d’oeuvre, qui sera mis en musique par Richard Strauss, et qui traversera les temps grâce à un certain film de Stanley Kubrick… 

Si Nietzsche se réconcilia avec sa mère, ce fut une autre histoire avec sa soeur Elisabeth, qu’il aimait pourtant profondément. Celle-ci se fiança à Bernhard Förster, un faux admirateur et un antisémite délirant. Une trahison de plus à ses yeux, et qui le confortera un peu plus dans la solitude. Il préparera ses textes les plus controversés (LA VOLONTE DE PUISSANCE, LE CREPUSCULE DES IDOLES et L’ANTECHRIST) vers 1888, continuant à voyager et lire de plus belle – Plutarque, Baudelaire, Dostoïevski, Tolstoï, Charles Darwin… Mais ce fut la rechute fatale, en 1889, à Turin. Assistant à la maltraitance d’un cheval, fouetté par son propriétaire, Nietzsche s’effondra en larmes, s’accrochant au cou de l’animal. Se rappeler l’attachement profond de nombreux Aspies aux animaux, et leur réaction à leurs souffrances… Après cet épisode, Nietzsche sombra dans un état délirant. Difficilement ramené à Bâle, il y fut interné jusqu’à la fin de ses jours, soigné par sa mère puis sa soeur. Les hypothèses sur l’effondrement de sa santé mentale et physique, allant de pair, ont été nombreuses : on a parlé (sans doute exagérément) de la syphillis, mais aussi d’une démence vasculaire, de la maladie de Binswanger, d’un cancer du cerveau (il semble qu’il ait effectivement eu une tumeur cérébrale), d’une psychose causée par les médicaments censés soigner ses maux de tête, ou de la maladie de CADASIL…

Quoi qu’il en soit, la postérité n’a pas oublié le philosophe Nietzsche, même si, on l’a dit, sa réputation de penseur sulfureux naquit en partie par la faute d’Elisabeth, la soeur dévouée, et surtout des « admirateurs » en chemise brune à venir… Elisabeth géra la publication de ses oeuvres et carnets, fondant le Nietzsche-Archiv et garantissant ainsi la pérennité de son oeuvre philosophique. Malheureusement « convertie » par son mari, elle manipulera et dénaturera les textes de son frère (LA VOLONTE DE PUISSANCE fut réécrit par ses soins, de même que des lettres et des oeuvres de jeunesse…) pour valoriser la « philosophie » nazie. Il faut dire, aussi, que l’ambiguïté de certains propos philosophiques (sur « l’élimination des faibles », par exemple) tenus par Nietzsche dans des textes tels que L’ANTECHRIST fut malheureusement prise au pied de la lettre par les idéologues du IIIe Reich… Mais il faut aussi signaler qu’Elisabeth, malgré tout, ne censura pas les textes critiques de son frère envers les antisémites ; et, si Nietzsche tint lui-même de tels propos durant les années 1870, elle l’expliqua par l’influence du milieu wagnérien dans lequel il évoluait. Après s’en être écarté, Nietzsche mit un point d’honneur à mépriser l’antisémitisme et ceux qui le colportent. 

Dans la culture populaire, Nietzsche a survécu de bien des façons. Il influença, sans le savoir, un monument du cinéma (2001 L’ODYSSEE DE L’ESPACE, bien sûr…), mais on pourrait citer des centaines d’autres oeuvres faisant référence, plus ou moins à propos, à son travail. Pas seulement en film, mais aussi en bande dessinée, d’ailleurs… Friedrich Nietzsche se doutait-il qu’il donnerait indirectement naissance aux super-héros (le Surhomme = Superman !) , Et pour finir sur une note joyeuse, saviez-vous qu’un texte écrit dans LE GAI SAVOIR a inspiré le thème du film GROUNDHOG DAY / UN JOUR SANS FIN avec Bill Murray ? L’idée de vivre le même jour, répété à l’infini, est une création de Nietzsche dans ce livre…

– cf. Charles Darwin, Albert Einstein, Carl Gustav Jung, Stanley Kubrick, Gustav Mahler, Bill Murray, Richard Strauss 

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12

M, comme… :

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12 dans Aspie m-gustav-mahler-asperger

… Mahler, Gustav (1860-1911) :

Histoires d’étrangers dans ce chapitre… pas au sens nationaliste, mais psychologique, voir même métaphysique, du terme. Des personnes réelles et des personnages qui, pour des raisons particulières, se perçurent comme égarées dans leur époque, vivant un « détachement » souvent perceptible chez les personnes Aspergers. La figure du grand compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler en est un bel exemple, lui qui disait à son propos : « Je suis trois fois apatride ! Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier. » Mahler souffrit beaucoup dans sa vie des rejets et incompréhensions, autant causées par sa personnalité exigeante à l’extrême que par sa religion d’origine, victime de l’antisémitisme grandissant en Autriche au tournant du 20ème Siècle. Mais ce romantique tardif, apprécié de son vivant pour son talent de chef d’orchestre, sera reconnu à titre posthume pour sa musique transcendant les époques et les modes. Un vrai visionnaire, une personnalité complexe, tourmentée, marquée par les épreuves de la vie, et très probablement atteint du syndrome d’Asperger.

Gustav Mahler naquit en Bohême dans une famille juive germanophone, « étrangère » parmi les autochtones tchèques de Kalischt (Kaliste), sa ville natale faisant alors partie de l’empire austro-hongrois, avant de vivre à Iglau (Jihlava). Ses parents aubergistes eurent de nombreux enfants (entre douze et quatorze, selon les biographies) dont beaucoup moururent en bas âge ou avant d’atteindre l’âge adulte. Enfant, le jeune Mahler développa vite une grande mémoire musicale, devenant un enfant prodige capable de jouer du piano à quatre ans et de se produire en public à dix ans. Mauvais élève à l’école, il ne semblait vivre que pour la musique ; il écrivit un opéra à quatorze ans, en mémoire de son frère décédé, Ernst. Il se désintéressa de sa propre religion, préférant aux rituels juifs le mysticisme catholique, ceci en partie pour une raison sensorielle, car il aimait l’odeur de l’encens utilisé durant les cérémonies. Adulte, Mahler sera agnostique.

Son père, personnage écrasant et tyrannique, sut toutefois le pousser dans la bonne direction en l’emmenant au Conservatoire de Vienne. Excellent étudiant, il se montra rebelle à l’autorité du directeur Hellmesberger, et solidaire du futur compositeur Hugo Wolf, un de ses plus fidèles amis. Ceci, au risque d’être renvoyé par le directeur. Anticonformiste, il fut aussi l’un des rares à montrer de la sympathie pour Anton Bruckner après la première désastreuse de sa 3e Symphonie en 1877. Après le Conservatoire, Mahler étudiera à l’Université de Vienne, développant un très grand intérêt pour la littérature et la philosophie métaphysique – notamment celle de Schopenhauer et Nietzsche, qui influenceront ses oeuvres à venir.  

Dans les années qui suivront ses études, Gustav Mahler, un temps professeur de piano, va commencer à composer ses premières oeuvres (comme DAS KLAGENDE LIED, « Le Chant de Lamentation »). Cette première partie de sa période de compositeur regroupa ses premières symphonies, encore inspirées des grands compositeurs du 19ème Siècle, assez « programmées », et incluant des chants folkloriques, une rareté pour l’époque. Cette période créatrice culminera avec DES KNABEN WUNDERHORN (« Le Cor enchanté de l’Enfant »). Mais il fallait bien gagner sa vie en attendant d’être joué, et Mahler acceptera nombre de postes musicaux au fil des années, dans tout l’empire austro-hongrois en passant par l’Allemagne : Bad Hall, Vienne, Olmütz (Olomouc), Kassel, Prague, Leipzig, Prague, Budapest, Hambourg… La réputation de Mahler comme chef d’orchestre grandit vite, lui garantissant de meilleurs postes pour mettre en musique les plus grands : Mozart, Wagner, Beethoven, Brahms, Liszt, etc. Mais son caractère affirmé, intransigeant, insatisfait et méticuleux jusqu’au plus infime détail, le fit souvent entrer en conflit avec tout le monde : les chefs d’orchestres rivaux, les musiciens et les différentes directions. Individualiste, autoritaire, son style de conduite de l’orchestre poussait chaque musicien à donner le meilleur de lui-même, jusqu’à provoquer frictions et tensions. En bon Aspie, Mahler vivait la musique intensément, et épuisait la patience de chacun dans de tardives répétitions. Il y mit aussi sa santé en péril, et connut son premier grave épisode dépressif durant son engagement à Budapest en 1889, affecté par une série de drames personnels (les morts de ses parents et de sa soeur Leopoldine), une mauvaise santé et des déconvenues professionnelles. Il connut aussi de sévères crises d’angoisse, causées par les invitations à des tournées comme celle de Londres durant sa période hambourgeoise. Mahler établira sa propre routine de vie, d’ailleurs, en refusant les tournées durant l’été, qu’il consacrera jusqu’à la fin de sa vie à ses propres compositions, dans les cadres tranquilles de Steinbach et Maiernigg.

Mahler briguera ensuite la direction du Hofoper de Vienne, l’actuel Wiener Staatsoper (Opéra d’Etat de Vienne). Pour y parvenir, l’agnostique Mahler dut se convertir au catholicisme, conversion qui ne fera pas taire les attaques racistes et antisémites à son égard. Même ses brillantes orchestrations de l’oeuvre de Wagner, qu’il admirait, n’y firent rien. La décennie qu’il passa à Vienne fut, malgré tout, la plus intense de toute sa vie, sur le plan créatif. Sa rencontre avec Alma Schindler, qui deviendra sa femme, y fut incontestablement pour beaucoup… même si leur couple souffrit beaucoup, Alma, elle-même une brillante artiste, devant se mettre en retrait pour soutenir son difficile époux, qui avait déjà connu auparavant des liaisons amoureuses intenses mais malheureuses (avec Johanna Richter et Marion von Weber). Leur histoire d’amour fut passionnée, sincère, mais douloureuse au possible. Dans cette période de créativité intense, Mahler devint encore plus audacieux, recherchant la « musique absolue » : ses symphonies deviendront entièrement instrumentales, sans programmes ni titres descriptifs, les chants perdant leur aspect folklorique. Sa musique se fit aussi plus condensée, plus sévère et marquée par le tragique.

Les décisions de Mahler comme chef d’orchestre et directeur du Hofoper continuèrent d’être critiquées : le choix de DALIBOR, opéra tchèque de Smetana vécu comme une provocation pour les nationalistes racistes viennois, le rejet de « l’obscène » SALOME de Richard Strauss, l’engagement du décorateur Alfred Roller, les réorchestrations délibérées de Mahler des chefs-d’oeuvre germaniques, une révolte des machinistes en 1903… Mahler sut pourtant sortir l’opéra viennois de l’impasse, en cassant le moule de la tradition respectueuse envers les plus grands – un signe de paresse selon lui. Grâce à Mahler, le Hofoper remboursa ses dettes et entra dans l’époque moderne, mais ce fut au prix de l’hostilité générale, et de nouveaux drames personnels. Une odieuse campagne de presse raciste, et surtout la mort de sa fille Maria et la découverte de sa maladie cardiaque causèrent chez lui une nouvelle grave dépression. Il quitta Vienne pour New York en décembre 1907. Les dernières années de sa vie furent de nouveau partagées entre les moments de triomphe et d’échecs, de détresse et de réconciliation avec sa femme, entre l’Amérique et l’Autriche, où il revint chaque été pour continuer ses compositions. Dans ces dernières années, ses compositions (DAS LIED VON DER ERDE, les SYMPHONIES numéro 9 et 10 -  »l’Inachevée ») seront plus élégiaques, marquées par l’acceptation de la Mort imminente. Une endocardite incurable le ramènera à Vienne, où il mourut le 18 mai 1911. L’Histoire veut que ses derniers mots prononcés aient été à Alma, « mon petit Mozart ! », en dirigeant du doigt un orchestre imaginaire.

Unanimement salué comme un chef d’orchestre d’exception, Mahler sera réhabilité comme compositeur à partir des années 1950-1960, grâce à des défenseurs tels que Leonard Bernstein, Leopold Stokowski ou Aaron Copland. Il influença les oeuvres de Ralph Vaughan Williams, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Kurt Weill, Dimitri Chostakovitch, Benjamin Britten et Luciano Berio, entre autres… Le compositeur avait vu juste, quand il écrivait à sa femme en 1902 que son temps viendrait après sa mort.

Gustav Mahler inspira d’autres artistes, et demeure lié au personnage de Gustav von Aschenbach, dans le roman LA MORT A VENISE de Thomas Mann. Un récit de pure fiction, le personnage étant un mélange de Mahler et de l’auteur, et non une biographie fidèle. L’oeuvre musicale de Mahler fut bien sûr associée à la célèbre adaptation du roman par Luchino Visconti, avec Dirk Bogarde prenant les traits caractéristiques du compositeur. Parmi d’autres films liés à Mahler, on citera aussi le film de Ken Russell, MAHLER avec Robert Powell (1974), qui n’est pas non plus une biographie, mais une libre interprétation artistique de sa vie.

Cf. Ludwig von Beethoven, Anton Bruckner, Wolfgang Amadeus Mozart, Friedrich Nietzsche

 

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… McFly, George (Crispin Glover) dans RETOUR VERS LE FUTUR :

Pauvre George McFly ! Le père de Marty (Michael J. Fox) est une vraie chiffe molle, qui a sur le dos son patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson), un beauf intégral auquel il n’ose tenir tête par peur de prendre des coups en retour. Bourrelé de honte en permanence, devant son fils, ses autres enfants et sa femme Lorraine (Lea Thompson), George est un pitoyable pater familias qui préfère regarder la télévision plutôt que d’affronter le regard des siens : on s’évade comme on peut d’un quotidien décevant… Chance inouïe, la DeLorean inventée par Doc Brown pour explorer le Temps va changer bien des choses pour toute la famille McFly. Marty, propulsé par accident en 1955, rencontre par hasard ses futurs géniteurs adolescents. Et c’est un sacré choc ! Le pauvre George, adolescent, a déjà Biff et sa bande de larbins sur le dos, toujours prêts à lui pourrir l’existence. Le collège américain, avec sa catégorisation sociale impitoyable, limite fascisante, est forcément un enfer pour lui. George est l’exemple même du garçon à travers lequel on passe sans le voir : il n’a pas d’amis, ses parents sont invisibles, il est incapable de se défendre seul, est maladivement timide, et semble bien parti pour être une victime perpétuelle…

Le déclic qui pousse Marty à lui venir vraiment en aide a lieu autour d’un petit détail, révélateur du vrai caractère de George, durant leur dialogue à la cantine : à Marty qui découvre (avec une certaine surprise admirative) qu’il écrit en secret des histoires de science-fiction, George explique en bredouillant qu’il n’ose pas les montrer pour les publier. « Imagine qu’on me dise que ce que j’écris, ça ne vaut rien. J-je ne crois pas… que je pourrai supporter ce genre de rejet. » Dans le mille : Marty a vécu la même situation avec son audition musicale. La peur du rejet pousse George « l’invisible » à préférer, somme toute, se faire malmener par Biff : au moins, la grosse brute a besoin de lui pour exister. Et voilà comment George, sans estime pour lui-même, entame sa vie sur des bases désastreuses… A Marty de devenir en quelque sorte le « père » de George, pour atteindre un objectif simple : lui donner assez de confiance en lui pour que lui et Lorraine puisse être amoureux. L’existence même de Marty en dépend, après tout ! Encore faut-il vaincre les obstacles (dont un flirt très « oedipien » entrepris par la future maman à l’égard de notre héros…), et surtout persuader George qu’il doit inviter Lorraine au bal… L’ennui, c’est que la peur de l’échec le bloque au point qu’il préfère se réfugier dans sa bulle : comics et séries de science-fiction. Dans une scène hilarante, Marty déguisé en visiteur extra-terrestre (Darth Vader, de la planète Vulcain !) « torture » donc George à coup de heavy metal pour le pousser à faire sa demande ! Malheureusement, malgré ce « coaching » inattendu, George se ridiculise complètement devant Lorraine. Il faudra un second plan, mal géré, avant que les choses se rétablissent enfin. Et l’impossible de se produire le soir du bal : le timide George, même brutalisé par Biff, trouve la force de lui tenir tête et de balancer un coup de poing libérateur. Entre George et Lorraine, tout ira pour le mieux… Et même encore plus, quand Marty reviendra constater les changements à sa propre époque. George est devenu un écrivain de science-fiction célèbre et accompli, Lorraine une femme heureuse, et Biff le larbin de service. « Quand on veut quelque chose très fort… »

Décidément, le film de Robert Zemeckis sait parler aux Aspies…  RETOUR VERS LE FUTUR est une mine d’or à ce propos. Nous avons déjà parlé de l’irrésistible savant fou Doc Brown, l’Aspie « excentrique » hyperactif par excellence, tout obnubilé par ses inventions. Et nous avons, en George McFly, l’autre bout de l’éventail Aspie… Il ne fait aucun doute là-dessus, George McFly a bien des caractéristiques du syndrome d’Asperger. Au contraire de Doc qui vit relativement bien son handicap sans en avoir conscience, George, lui, est à un stade de sa vie où celui-ci le fait terriblement souffrir : il traverse la terrible phase de l’adolescence à l’américaine, qui oblige à être socialement visible de tous, notamment en approchant le sexe opposé. Un aspect qui culmine avec le rituel obligatoire du bal de promotion, institution typiquement américaine, source d’angoisse pour les ados les plus complexés et marginalisés (souvenez-vous de CARRIE…). Le jeu de Crispin Glover, acteur dont nous avons déjà parlé, ne laisse guère de doute quand au handicap de George : la timidité de ce dernier embarrasse son regard, son corps et sa gestuelle. Même si le trait est volontairement forcé, comédie oblige, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour George, malgré son attitude de victime née. On lui trouve bien finalement des qualités : une certaine imagination (l’amour de la science-fiction, de la littérature et de l’écriture est après tout fréquent chez beaucoup d’Aspies) et ce manque de confiance assez touchant, quand il devient un vrai appel à l’aide.

Et enfin, la victoire de George sur Biff, et la conquête du coeur de Lorraine, reste une douce revanche pour tous ceux qui, un jour au lycée, ont subi des situations semblables : humiliations et moqueries des petits « mâles alpha », rejet amoureux… Certes, toute cette histoire est (science) fiction, mais cette revanche-là fait tellement de bien à l’âme !

Cf. Emmett « Doc » Brown, Grendel (LA LEGENDE DE BEOWULF), Spock ; Crispin Glover, George Lucas (…pour « Darth Vader »…)

 

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… Mendel, Gregor (1822-1884) :

L’aventure de la Science, dans un jardin… littéralement. Gregor Mendel, le père fondateur des lois modernes de la génétique, contemporain de Charles Darwin, bouscula comme ce dernier les idées reçues de son époque partagée entre science et religion. Là où le savant anglais voyagea à l’autre bout du monde pour ensuite élaborer sa théorie de l’évolution, Mendel fit des recherches sur l’hybridation des plantes dans le jardin de son monastère, posant sans s’en douter les bases de la génétique moderne. Là où Darwin essuya un feu nourri de critiques et d’hostilité permanente dûe à sa position de prestige, Mendel resta extrêmement discret toute sa vie durant, et la parution de ses travaux fut accueillie avec une certaine indifférence. Pourtant, près de vingt ans après sa mort, Mendel eut une notoriété posthume grâce à la reconnaissance de ses travaux décisifs par les grands noms de la science biologique. Mendel, le prêtre botaniste de Brno, est une des figures Aspies les plus souvent citées dans les livres sur le syndrome d’Asperger. La particularité de sa vie, si on en juge d’après les biographies, est qu’il semble avoir bénéficié des meilleures conditions possibles pour que son syndrome d’Asperger l’ait aidé à s’épanouir dans sa discipline, au lieu de le handicaper.  

La vie de Gregor Mendel est assez « rectiligne », comme on va le constater. Né Johann Mendel dans une famille paysanne à Heinzendorf (aujourd’hui Hyncice) en Moravie (actuelle République tchèque), qui faisait alors partie de l’Empire d’Autriche, il aimait travailler au jardinage, et étudia l’apiculture, ses deux grandes passions d’enfance. Le curé du village remarqua le jeune Mendel et décida de l’envoyer faire des études loin de chez lui. Il fut un élève doué de l’Ecole d’Opava, mais manifestant une certaine tendance dépressive. Pendant toute sa vie, il souffrira ainsi d’ »indispositions » chroniques l’obligeant à interrompre ses activités. Il dut ainsi interrompre pendant un an ses études à la Faculté de Philosophie de l’Université d’Olomouc, faculté dirigée par Johann Karl Nestler qui l’influença beaucoup. Mendel commença son apprentissage de prêtre à 21 ans ; son autre mentor, le professeur Friedrich Franz, le recommanda pour entrer à l’Abbaye Augustine de Saint Thomas de Brunn (l’actuelle Brno), où il prit le nom de Gregor. Le voilà ordonné prêtre en 1847 dans le monastère, dirigé par l’Abbé Cyrill Franz Napp. Par chance, ce dernier, féru de sciences, supporta Gregor Mendel dans ses travaux. Une vie idéale pour un jeune homme Aspie : le calme d’une retraite encourageant autant la vie intérieure, la spiritualité, que la curiosité scientifique. Idéal pour Mendel, qui préférait quand même la bibliothèque et le jardin botanique du monastère aux tâches sacerdotales. Un personnage de savant comme on les imagine, sans doute mal à l’aise face aux regards des autres, comme en témoigne peut-être bien son échec aux épreuves de l’examen d’aptitude à l’enseignement, malgré ses compétences. Deux ans d’études à l’Université de Vienne, pour parfaire ses connaissances scientifiques, seront décisives : il va y acquérir, en auditeur libre de professeurs aussi prestigieux que Christian Doppler et Franz Unger, toutes ses futures connaissances méthodologiques, et suivre attentivement les cours de botanique, physiologie, entomologie et paléontologie. 

Mendel revint en 1853 à l’Abbaye de Brunn comme professeur, étudiant aussi l’astronomie et la météorologie (sa troisième grande passion, la discipline pour laquelle il était le plus connu de son vivant), et travaillant à la fois comme botaniste et apiculteur.  Ce bourreau de travail ne quittera plus guère le monastère jusqu’à sa mort, en 1884. Toujours avec l’appui de l’Abbé Napp, il va étudier les variations des plantes, tentant de percer les mystères de l’origine et de la formation des hybrides. Il va y consacrer sept années, entre 1856 et 1863, testant sans relâche 29000 plants de pois, à côté de ses autres activités scientifiques. Ses études mèneront à la rédaction de ses « Lois » sur l’héritage génétique. Si les lectures de ses recherches furent plutôt bien reçues, la publication de celles-ci dans ses RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX en 1866 furent mal perçues, ou carrément inaperçues, du monde scientifique. Ses contemporains, à vrai dire, avaient bien du mal à comprendre la formalisation mathématique de ses expériences. Un scientifique « Aspie » aura toujours du mal à convaincre ses collègues… Malheureusement, Mendel, qui ne fit guère de publicité pour ses travaux (cela cadrait mal avec une personnalité discrète, vivant dans le respect de son ordre religieux), restera ainsi ignoré de la communauté scientifique pendant des décennies. Même Charles Darwin, qui pourtant avait entendu parler de ses travaux, ne s’y intéressa pas, sans voir à quel point ceux-ci se rapprochaient de ses propres théories. Mendel dut mettre fin à ses travaux de botanique, continuant cependant l’apiculture et l’horticulture, pour accepter sa nouvelle charge d’Abbé successeur de Napp en 1868. Mendel aurait certainement voulu rester dans le seul champ de la recherche scientifique pure, mais ses nouvelles responsabilités administratives l’épuisèrent. Pour mettre fin aux disputes de l’Abbaye avec le gouvernement civil qui voulait taxer les institutions religieuses, le successeur de Mendel, l’Abbé Rambousek, brûla tous les papiers de Mendel en signe de réconciliation politique. Ses travaux finirent donc en fumée, à l’exception des fameuses lois publiées en 1866…

La redécouverte des RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX ramènera cependant Mendel en pleine lumière. Alors que les scientifiques de son époque croyaient que les caractéristiques de tout organisme étaient transmises d’une génération à l’autre grâce l’hérédité par mélange, les travaux de Mendel sur ses pois battirent en brèche cette idée reçue. Ce n’est qu’au début du 20ème Siècle que l’importance de ses idées furent reconnues : Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak, durant leurs propres recherches indépendantes les unes des autres, redécouvrirent et reconnurent la priorité de son travail. Celui-ci mena à la compréhension des génotypes, et la transmission des gènes de génération en génération. Il y eut bien des doutes, des objections et de vives polémiques de savants, mais, à partir des années 1930-40, les spécialistes s’aperçurent que les lois de la génétique de Mendel pouvaient tout à fait rejoindre celles des théories de la sélection naturelle de Darwin, ouvrant grand la porte à la biologie évolutionnaire.

Qui aurait cru que ce prêtre, volontairement coupé du monde extérieur, ne vivant que pour la science, les plantes et les abeilles, changerait ainsi la vision des lois de la Vie, en cultivant de simples pois ?

Cf. Charles Darwin

 

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… Meursault, protagoniste de L’ETRANGER d’Albert Camus :

Un étranger sur une plage d’Algérie… Le fameux roman d’Albert Camus continue d’exercer interrogations et fascination par son style littéraire. Personnage lui-même assez singulier de la littérature et de la philosophie française, Albert Camus a créé un roman unique en son genre, faisant partie de son « cycle de l’absurde », influencé entre autres par les romans de Fiodor Dostoïevski (notamment L’IDIOT) et de Franz Kafka. Le « héros » de L’ETRANGER, Meursault, est aussi le narrateur de l’histoire ; un narrateur qui semble neutre, froid, détaché de tout. Une narration particulière qui n’est pas sans laisser croire que, peut-être, Meursault serait à sa façon atteint du syndrome d’Asperger. Meursault transmettant aussi le point de vue de Camus sur le monde de son époque, on en viendrait à penser que, peut-être… 

Je mets le conditionnel qui s’impose ici, n’ayant pas lu le roman, mis à part quelques extraits. Difficile, donc, d’en tirer des conclusions définitives.  

Quels sont les éléments, dans le roman, qui font éventuellement penser à un très éventuel syndrome d’Asperger de Meursault ? On sait peu de choses caractérisant le personnage, mis à part un goût prononcé pour la lecture. Son exigence, son besoin absolu de vérité (un principe auquel les Aspies sont bien évidemment sensibles) sont à la source des incompréhensions qu’il provoque. Impassible quand il apprend le décès de sa mère, il ne pleure pas à son enterrement ; ce manque d’empathie apparent passe pour de la froideur aux yeux de tous. S’il a bien une relation amoureuse avec Marie, il n’accorde pas d’importance particulière à leur mariage, même s’il l’accepte. Une relation « détachée » quoique sincère, illustrant à sa façon le comportement possible d’un Aspie. Meursault se laisse aussi utiliser par Raymond, le souteneur, dans une situation préjudiciable pour lui. Encore une situation familière parfois aux personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger, pouvant se laisser influencer et manipuler sans se défendre.

Le tournant du roman est le meurtre d’un Arabe par Meursault, qui le tue après une dispute, avec le revolver de Raymond, sans états d’âme et sans raison particulière… Comme il est extrêmement rare de voir un Aspie commettre un acte de violence, encore moins un meurtre, « l’hypothèse Asperger » ne tient pas forcément. Meursault agit sous le coup de la chaleur du soleil intense, d’une façon totalement détachée, sans préméditation. Arrêté et interrogé, Meursault déroute par sa sincérité, passant pour un naïf ou un idiot – ce qui, là, peut être perçu comme un trait Aspie. Le sentiment d’exclusion (là encore un sentiment que les Aspies connaissent bien) s’accroit à son procès, Meursault réalisant qu’on lui reproche plus de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère que d’avoir tué un homme… Il accepte sa condamnation à mort, refuse la prière du prêtre, et meurt pour sa seule passion, la vérité.

Jusqu’au bout, Meursault suivra cette dernière, faisant l’inventaire de sa vie comme de son ennui métaphysique. Un vrai mystère… cela suffit-il à en faire un Aspie ? A chacun de décider.

Cf. le Prince Mychkine (L’IDIOT) ; Franz Kafka

 

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… Michel-Ange (1475-1564) :

Bizzarro e fantastico…

Ni plus ni moins qu’une des très grandes figures artistiques phares de la Renaissance et de l’Histoire mondiale des arts, Michel-Ange aurait été, lui aussi atteint du syndrome d’Asperger. Son nom est régulièrement évoqué parmi les « Aspies » historiques, renforçant la singularité d’un homme ayant tourné le dos à une vie aisée pour produire, dans la patience et la difficulté, quelques-uns des plus beaux chefs-d’oeuvre de son époque : la sculpture LA PIETA, le dôme de la Basilique Saint-Pierre de Rome, des sculptures telles que celles de Moïse ou de David, les célèbres fresques de la Chapelle Sixtine (dont la fameuse CREATION D’ADAM) et du Jugement Dernier ; ceci parmi tant d’autres oeuvres de sculptures et d’architecture tout aussi remarquables. Michel-Ange fut aussi un poète tardif, jugé comme l’un des tous meilleurs en Italie, aux côtés de Pétrarque et de Dante. Il aurait été difficile pour ses contemporains de ne pas reconnaître l’importance de son oeuvre, tant celui-ci, au même titre qu’un Léonard de Vinci, Donatello ou Raphaël, a incarné l’esprit de la Renaissance. Mais la reconnaissance de son vivant de son indéniable talent n’alla pas sans luttes, souffrances, et controverses… Michel-Ange était solitaire, mélancolique, frustre, sévère, ne vivant que pour son art, et les portraits faits de lui laissent entrevoir, en effet, un Aspie très particulier. Ses réalisations, engendrées durant une époque de troubles politiques incessants, pour des commanditaires tout-puissants, sont des témoignages de son extraordinaire force d’âme.  »Bizarre et fantastique » Michel-Ange…

De son vrai nom Michelangelo di Lodovico Buenarroti Simoni, né à Caprese près d’Arezzo en Toscane, Michel-Ange était le descendant d’une famille de banquiers, son père étant magistrat et administrateur. L’enfance de l’artiste fut marquée par la mort de sa mère, alors qu’il n’avait que six ans. Il grandit chez une nourrice de Settignano, dans une famille de tailleurs de pierre. L’enfant Michel-Ange y découvrit sa passion, en regardant ces gens modestes créer figures et personnages à partir de simples blocs de pierre et de marbre. Adolescent, s’ennuyant durant ses études chez le grammairien da Urbino, Michel-Ange préférait la compagnie des peintres, copiant les peintures des églises. Une vocation artistique allant contre la volonté de son père et ses oncles, espérant sans doute le voir continuer les traditions familiales. Mais il tint bon, devenant l’apprenti de Domenico Ghirlandaio à l’âge de treize ans. Surdoué en la matière, Michel-Ange fut recommandé par Ghirlandaio à Laurent de Médicis. « Laurent le Magnifique », grand maître de Florence, érudit, féru d’art, avait bien compris les avantages politiques qu’il y avait à côtoyer les grands artistes et intellectuels de son époque, pour le prestige de sa cité. Michel-Ange fit ses études artistiques dans les meilleures conditions possibles donc, affinant ses talents, tout en étant influencé par les philosophes de son temps : Ficino, Ange Policien et Pic de la Mirandole. Mais son statut de protégé de Laurent, et son indéniable talent, lui valurent aussi des jalousies… Michel-Ange garda de cette période un nez cassé, le sculpteur Pietro Torrigiano n’ayant pas du tout apprécié ses remarques ! Qu’avait donc bien pu lui dire Michel-Ange, certainement déjà peu sociable à cette époque ?

La mort de Laurent de Médicis, en 1492, affectera le cours de la vie de Michel-Ange, désormais sans protecteur. Après un retour chez son père, il poursuivit ses sculptures, et suivit des études d’anatomie qui lui seront précieuses pour la suite de sa carrière. A Florence, les troubles politiques incessants opposant les Médicis à Savonarole l’obligeront à réaliser des commandes à Venise et Bologne, entre deux retours à sa cité. Entraîné dans une arnaque fomentée par Lorenzo di Pierfrancesco de Médicis envers le Cardinal Riario de Rome, Michel-Ange fut sauvé par son talent : impressionné par son travail, Riario l’invita à Rome, lui commandant une statue de Bacchus… avant de rejeter son travail. Malgré cette première déconvenue, il resta à Rome pour réaliser LA PIETA, en 1499, pour l’ambassadeur de France. Son premier chef-d’oeuvre historique. La légende affirma qu’il rencontra à cette époque Vittoria Colonna, marquise de Pescara et femme de lettres ; une très grande amitié naquit entre eux, et une très platonique histoire d’amour. Marquise, ses beaux yeux l’auraient-ils vraiment fait mourir d’amour ? En réalité, leur rencontre fut bien plus tardive. 

La réputation de Michel-Ange suite à LA PIETA lui permit de revenir à Florence, pour finaliser un projet inachevé, tombé en désuétude depuis des années, pour les dirigeants de l’Opera del Duomo, et qui épuisa les sculpteurs : une statue du Roi David triomphant de Goliath, symbolisant la vertu de Florence. Michel-Ange acheva la statue « infaisable » en 1504. L’année suivante, le nouveau Pape Jules II lui fit une nouvelle commande : la construction de son tombeau. Michel-Ange subira de fréquentes interruptions, d’autres travaux lui étant demandés entretemps. Son travail sur la tombe durera 40 années en tout… il sera finalement satisfait de ne pas achever le projet initial ; mais il saura créer pour l’occasion de sublimes statues, dont celle de MOÏSE en 1515. Jules II, entretemps, eut un autre projet faramineux : la peinture du plafond de la Chapelle Sixtine. Une fresque immense, qui aurait dû être réalisée par Raphaël, alors au sommet de son art, et plus réputé que Michel-Ange dans ce domaine, ou par Bramante ; Michel-Ange s’attela à la tâche, épuisante, durant quatre années passées la plupart du temps à des dizaines de mètres du sol. Après un premier projet de peindre les Apôtres, il changea pour quelque chose d’extraordinairement plus complexe : représenter la Création (LA CREATION D’ADAM), la Chute de l’Homme et la Promesse du Salut à travers les Prophètes et la Généalogie du Christ. Plus de 300 figures, neuf épisodes issus du Livre de la Genèse, répartis selon une structure architecturale élaborée, mathématiquement répartie. Imaginez les conditions de travail : Michel-Ange se cassant le cou jour et nuit à peindre au-dessus du sol, devant faire avec les obstacles techniques (l’apparition de moisissures), économiques (le paiement partiel dû à la lenteur du travail) et humain (les visites impromptues du Pape, commanditaire difficile à contenter… et le caractère de Michel-Ange ne devait pas arranger les choses). Le résultat est une stupéfiante faculté de conceptualisation, de concentration et d’imagination.

La suite de sa vie, après la mort de Jules II, fut une série d’allers-retours entre Rome et Florence, les papes et les Médicis. Le successeur de Jules II, Léon X, était d’ailleurs l’un d’eux. Après l’arrêt de la reconstruction de la façade de la Basilique San Lorenzo à Florence, Michel-Ange reçut une autre proposition ; la construction de la chapelle funéraire de la même basilique, projet qui l’occupa pendant une bonne décennie et fut presque achevé. En 1527, les Florentins chassèrent les Médicis du pouvoir pour restaurer la république. Michel-Ange les aida alors à assurer les fortifications de sa ville bien-aimée assiégée par ses anciens maîtres. Ceux-ci reprirent le pouvoir en 1530. Pour eux, il réalisa la Libraire Laurentienne, mais Michel-Ange, loin d’être un doux rêveur coupé des réalités politiques de son temps, marqua sa détestation de la répression organisée par les descendants de Laurent le Magnifique : il quitta la ville, laissant les assistants achever la commande de la chapelle de ses anciens employeurs. Il revint à Rome, engagé par le Pape Clément VII pour la fresque du JUGEMENT DERNIER. Clément mourut, remplacé par Paul III, qui devint son nouveau protecteur. A cette époque, il rencontra son disciple et compagnon Tommaso dei Cavalieri. En 1541, la fresque fut complétée, mais, scandale … la fresque montre le Christ et Marie nus ! Ce « sacrilège » commis par Michel-Ange entraîna une campagne du cardinal Carafa et de l’ambassadeur de Mantoue Sernini pour censurer les objets du délit. Le Pape refusa de leur donner raison, mais après la mort de l’artiste, les Tartuffes eurent gain de cause : les organes génitaux seront voilés… La censure poursuivait Michel-Ange depuis longtemps, le qualifiant d’ »inventeur d’obscénités » à cause de nus masculins présents en quantité dans ses oeuvres. Durant la période de 1536 à 1538, il rencontra réellement Vittoria Colonna, avec qui il correspondit jusqu’à sa mort. Les dernières années de sa vie, à partir de 1546, furent celles de son engagement comme architecte de la Basilique Saint-Pierre au Vatican. Le dôme, conçu par lui, ne fut achevé qu’après sa mort à 88 ans, en 1564. Suivant ses volontés, il fut enterré à la Basilique de Santa Croce, dans sa chère ville de Florence.

Nous n’avons cité qu’une partie des oeuvres de Michel-Ange, ce qui laisse songeur devant la quantité de travail abattu, et donne un pâle reflet de l’intensité de sa vision… Un homme vraiment à part, toute sa vie semblant avoir été réglée autour de l’Art. Bien que matériellement à l’abri grâce aux largesses des Médicis et des papes, il ne se laissa pas griser par son succès. Ascète, il vivait en homme pauvre dans des conditions sordides, ne mangeait qu’à peine, évitait la boisson, dormait tout habillé dans ses ateliers de travail. Très dur dans les relations aux autres, Michel-Ange ne se préoccupait pas d’être aimé, et restait fondamentalement solitaire. Michel-Ange appliquait aussi cette rigueur monastique dans sa vie privée ; bien qu’homosexuel avéré, il restait d’une chasteté toute monacale. L’imagination, sublimée par les enseignements philosophiques et artistiques qu’il reçut, travaillait cependant… Michel-Ange voua un amour exclusif à Tommaso dei Cavalieri, lui consacrant plusieurs poèmes tout à fait explicites. Lorsque ses SONNETS furent publiés des années après son décès, son héritier, son petit-neveu Michel-Ange le Jeune « maquilla » les poèmes dédiés à Tommaso en changeant les pronoms, semant la confusion pour faire croire que son aïeul les avait écrits pour Vittoria Colonna. Selon les érudits, la vraie version de ces poèmes fut une véritable « réimagination du dialogue platonique », pleine d’élégance et de raffinement.

Signalons, pour finir, que la vie du grand artiste a inspiré la fiction ; au cinéma, ce fut L’EXTASE ET L’AGONIE de Carol Reed (1965), avec le grand Charlton Heston dans le rôle de Michel-Ange. Un choix un peu curieux a priori, compte tenu de la carrure athlétique du comédien, mais dont il se tira remarquablement bien. Rappelons que Heston, quelques années plus tôt, avait littéralement donné vie au Moïse tel que Michel-Ange l’avait représenté, dans les dernières scènes des 10 COMMANDEMENTS…

 

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… Monk, Adrian (Tony Shalhoub), héros de la série homonyme MONK :

« C’est un don, et une malédiction. ». C’est ainsi qu’Adrian Monk, ancien policier de San Francisco devenu détective consultant, définit son état très particulier : doté d’une mémoire photographique exceptionnelle (il se souvient même du jour de sa naissance !) allié à un sens de l’observation et de la déduction tout aussi stupéfiants, le sympathique détective souffre aussi de phobies et de manies multiples sévères et envahissants, depuis que sa chère épouse Trudy a été assassinée. Traumatisé, Monk fit une dépression catatonique qui l’obligea à quitter la police. Depuis, Monk remonte péniblement la pente, suivant une thérapie avec l’aide patiente de Sharona Fleming (Bitty Schram), puis de Natalie Teeger (Traylor Howard). Flanqué de son assistante, le voilà menant de front une difficile réinsertion dans la société, tout en menant de difficiles enquêtes… qui lui renvoient, pour la grande joie du spectateur, à chacune de ses peurs.

Maladroit, terriblement timide, forcément angoissé, et socialement mis sur la touche, le détective incarné par Tony Shalhoub présente somme toutes nombres de défauts et d’excentricités typiques d’un syndrome d’Asperger très aggravé… L’excellente mémoire, les difficultés sociales et les angoisses sérieuses sont en effet des traits communs chez les Aspies. Adrian Monk est un véritable catalogue ambulant de toutes les phobies existantes : il en comptabilise 312 ! La peur de toucher des choses sales de toute nature (microbes, lait, champignons, cadavres…), les peurs « spatiales » (claustrophobie, agoraphobie, acrophobie), les peurs animales (Monk a en horreur les serpents) et la douleur physique (avec une « préférence » particulière pour les aiguilles)… Pour pallier à ses tracas quotidiens, Monk a ses rituels bien réglés, et ses manies ; comme celle de ne jamais se séparer de ses précieuses lingettes désinfectantes, ou de ne boire que de l’eau de la marque Sierra Springs. Uniquement celle-là (où plus tard, celle de Summit Creek), sans quoi il refusera de boire pendant des jours ! Parmi ses autres manies, ses dépenses somptueuses pour honorer la mémoire de sa défunte épouse ; il paie même toujours le loyer de son bureau, des années après l’assassinat… En bon Aspie, Monk se dédie entièrement à sa tâche, même si des attaques de panique et ses TOCS risquent en permanence de gâcher ses enquêtes, affectant son raisonnement. Tout comme ils le coupent de toute relation humaine normale, Monk étant vite perdu sans les patientes interventions de Sharona puis Natalie.

Au panthéon des grands détectives excentriques, Monk rejoint donc aisément Sherlock Holmes et Columbo. Les auteurs de la série ont d’ailleurs ouvertement multiplié les clins d’oeil au personnage de Conan Doyle : Monk pratique les mêmes méthodes d’enquête par raisonnement déductif que le grand détective, tout aussi « atteint » et peu social sans l’aide d’un Watson (les assistantes de Monk tenant le rôle de ce dernier). Comme Holmes, Monk fait fréquemment la leçon aux policiers (le capitaine Stottlemeyer et le lieutenant Disher) alter egos de Lestrade. Monk a aussi une relation difficile avec un frère aîné, Ambrose (John Turturro), reclus et agoraphobe profond, aussi brillant que lui. Son Mycroft Holmes ! Et Monk a aussi son ennemi juré, son Professeur Moriarty : Dale « la Baleine » Biederbeck. La ressemblance de Monk avec le Lieutenant Columbo vient de son comportement atypique, bien éloigné du policier classique ; ses maladresses et son apparente naïveté aident aussi à faire tomber le masque des criminels sûrs de leur impunité.

Il est curieux de constater, à travers MONK, combien les fictions américaines semblent procéder par « vagues » successives. Lorsque la série fut lancée en 2002, il existait déjà une certaine mode pour les films et séries mettant en vedette les personnages atteints de TOCs sévères. Par exemple, Jack Nicholson, oscarisé pour son rôle dans AS GOOD AS IT GETS (POUR LE PIRE ET POUR LE MEILLEUR, 1997) ; ou Nicolas Cage, en 2003, pour MATCHSTICK MEN (LES ASSOCIES), de Ridley Scott. Monk est alors devenu, à sa façon, le représentant de fiction le plus emblématique de cette « vague »… anticipant de quelques années la soudaine flambée de personnages Aspergers inventés ou redécouverts. Quoiqu’il en soit, l’interprète de Monk, Tony Shalhoub (une figure familière des films des frères Coen et des films MEN IN BLACK), a légitimement gagné ses galons de star de la télévision (trois nominations aux Golden Globes, et une victoire en 2003, ainsi que d’autres récompenses à la pelle). Il y est hilarant et touchant de bout en bout.

Cf. Sherlock Holmes

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… Morgendorffer, Daria (voix en version originale de Tracy Grandstaff) , héroïne de la série animée homonyme DARIA :

Une veste verte, une jupe noire et d’énormes Doc Martens de la même couleur, et une expression impassible renforcée par ses immenses lunettes cerclées, l’adolescente Daria Morgendorffer est une jeune fille politiquement incorrecte, apparue pour la toute première fois en 1993 dans le cartoon BEAVIS & BUTT-HEAD. Habillée différemment alors, Daria se présentait alors comme l’incarnation de la lycéenne binoclarde et forte en sciences. Daria se servait alors du duo de crétins pour faire un exposé de science sur l’idiotie (« génétique ou environnementale ? »). Devenue un personnage régulier de la série, Daria peut se vanter d’avoir su rester la seule personne à ne pas perdre son sang-froid devant les pitreries de Beavis et Butt-Head. Le succès de la série diffusée sur MTV entraîna un « spin-off » créé par Glenn Eichler et Susie Lynn Lewis. Et, donc, entre 1997 et 2002, les spectateurs de la chaîne musicale (imités en France par ceux de Canal+) ont pu suivre les péripéties de Daria, ayant quitté Beavis & Butt-Head pour suivre sa famille dans une autre ville, et étudier au Lycée de Lawndale.

Toujours aussi fûtée, pince-sans-rire, et volontiers sarcastique envers ses congénères lycéens (sérieusement décérébrés pour la plupart), Daria apparaît comme la «freak» de service, la marginale asociale du lycée. Il faut dire que, vu le niveau intellectuel général de ses petits camarades, elle détonne sérieusement par son franc-parler, ses centres d’intérêt (la littérature et les sciences) et ses cinglantes critiques adressées à ses cibles, qui la plupart du temps n’en comprennent pas l’ironie. Il faut dire, qu’au lycée comme à la maison, Daria est déjà terriblement lucide sur les travers de la société américaine, et a en horreur la superficialité de tout ce petit monde. Une situation familiale peu brillante, entre une mère avocate carriériste et négligente, un père dénué d’autorité, et une petite soeur futile et midinette. Entre la crétinerie quasi généralisée des camarades de classe et cette famille peu motivante au possible, Daria cache ses émotions derrière un visage de marbre, une voix monotone, un refus des apparences vestimentaires à la mode ; de temps en temps, toutefois, la jeune fille laisse apparaître un demi-sourire ironique, ou bien tombe le masque dans les moments de grande détresse et de frustration. Heureusement, elle peut généralement compter sur l’aide et le soutien de sa meilleure amie : Jane Lane, l’artiste tourmentée du lycée, aussi « punk » qu’elle dans sa vision négative et critique de la vie. La seule personne qu’elle respecte pour son intelligence, denrée rare à Lawndale – même si les deux amies ont une sérieuse dispute, causée par la relation amoureuse de Daria avec l’ex-petit ami de Jane… Il va sans dire, qu’à travers ce court portrait, Daria Morgendorffer présente bien des traits similaires au syndrome d’Asperger. 

Dans la mouvance des dessins animés modernes, plus cinglants et bien peu consensuels envers la société américaine, apparus depuis le succès des SIMPSONS, DARIA a fait en son temps un joli parcours entre 1997 et 2002. Les adolescents d’alors l’ont bien aimée, cette gamine détachée, effrontée, marginale, pas vraiment sympathique mais à l’esprit acéré, et à la franchise rafraichissante… Reviendra-t-elle un jour ?

CF. Lisa Simpson

 

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… Mozart, Wolfgang Amadeus (1756-1791) :

Résumer en quelques paragraphes la vie et le génie d’un homme est un exercice franchement périlleux, voir même impossible… Cité assez souvent parmi les hypothétiques grands « Aspies » historiques, Wolfgang Amadeus Mozart a de quoi intimider. Pensez donc : le catalogue musical Köchel, après plusieurs révisions, a répertorié 893 oeuvres musicales du compositeur. Celui-ci ayant commencé à écrire ses premières oeuvres dès l’âge de six ans, un rapide calcul établit une moyenne de trente pièces musicales écrites chaque année jusqu’à sa mort. Cette moyenne laisse songeur ; cet homme ne devait jamais dormir… « L’hypothèse Asperger » (à traiter toujours avec prudence) à son égard révèle des capacités réellement hors du commun, ainsi qu’une personnalité difficile à gérer pour son entourage, qu’il s’agisse de son père ou de certains de ses « employeurs » officiels… Mozart était un esprit curieux de tout, un monstre de travail qui épuisa sa santé dans ses compositions, littéralement « travaillé » (ou torturé ?) par son génie musical. Déjà reconnu de son vivant pour son talent, tristement enterré, puis vite ressuscité par ses successeurs et par les musiciens du monde entier, Wolfgang Amadeus Mozart est depuis longtemps déjà entré dans la mémoire collective – quitte à ce que, parfois, quelques fausses idées viennent se mêler à la réalité des faits.  

Son vrai nom de naissance était Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart. Le nom que nous lui connaissons maintenant sera en quelque sorte son nom de scène, de future « rock star » de la musique classique. Déjà précis dès sa naissance, il vit le jour à 8 heures du matin; à Salzbourg faisant alors partie du Cercle de Bavière, une principauté ecclésiastique du Saint Empire Romain germanique. Fils de Leopold Mozart, renommé vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque Schrattenbach, il était le septième enfant de ses parents. Seuls lui et sa soeur aînée Maria Anna, « Nannerl », survécurent, les autres enfants étant morts en bas âge. Egalement professeur de violon et compositeur occasionnel, Leopold fut un professeur rigoureux pour ses enfants ; mais il fut aussi le premier surpris de voir son fils s’intéresser à la musique dès l’âge de trois ans. Mozart avait une mémoire eidétique, lui donnant l’oreille musicale absolue. Toute sa vie, cette mémoire photographique fut l’une des particularités les plus extraordinaires de Mozart, lui permettant de rejouer ou écrire des oeuvres musicales complexes après les avoir entendues une seule fois, ou de composer en un temps record ses propres morceaux, pouvant les « visualiser » mentalement à la note près, au préalable (ce fut le cas par exemple de LA PETITE MUSIQUE DE NUIT, écrite en une seule journée). Et le tout d’un seul trait, sans avoir à les remanier ensuite ! L’enfant Mozart suivit donc les leçons de son père, lui apprenant le clavecin à cinq ans, puis le violon, l’orgue et la composition ; avant même de savoir lire, écrire et compter, le petit Mozart savait déjà déchiffrer une partition et jouer en mesure. Il composa ses premières oeuvres à six ans.

Le talent prodigieux du petit Mozart fut vite exploité par Leopold, l’emmenant avec sa soeur en tournée à travers l’Europe. Entre 1762 et 1766, les cours européennes s’extasieront devant ce petit garçon prodige qui jouait à la perfection ; les voyages formant la jeunesse, Mozart « absorba » tous les courants musicaux de l’époque, faisant des rencontres décisives comme celle de Johann Christian Bach, le fils de Jean-Sébastien Bach. Mozart écrivit son premier opéra, APOLLO ET HYACINTHUS, à onze ans, et fut nommé maître de concert par le Prince-archevêque Schrattenbach. Durant un séjour en Italie, étudiant l’opéra, il devint membre de l’Accademia Filarmonica de Bologne et fut nommé Chevalier de l’éperon d’or par le Pape Clément XIV. Tout semblait donc aller pour le mieux, jusqu’au décès de Schrattenbach en 1771. Le nouvel employeur de Mozart, le Prince-archevêque Colloredo, se montrera beaucoup plus sévère à l’égard de ce jeune homme qui, de toute évidence, cherchait à sortir de l’ombre imposante de son père. Colloredo obligea Mozart à rester à Salzbourg, lui imposant des consignes restrictives pour les oeuvres qu’il devait composer pour les cérémonies religieuses. Mozart se rebellera contre ce Prince-archevêque bien peu conciliant, et leurs relations se dégraderont au fil du temps. Mozart rencontrera à cette époque un autre personnage, beaucoup plus influent : Joseph Haydn, son « père » en musique.

Mozart étouffait à Salzbourg, Colloredo s’opposant systématiquement à ses demandes de départ. Il partit finalement avec sa mère en 1777, allant à Munich, Augsbourg et Mannheim. Voulant obtenir un poste de prestige, Wolfgang Amadeus Mozart échoua cependant dans ses démarches. A Mannheim, Mozart eut une histoire d’amour très malheureuse avec la cantatrice Aloysia Weber, encourrant la colère de son père le rappelant à ses obligations de musicien officiel. Le voyage se poursuivra en 1778 à Paris, tristement : endetté, Mozart vit ses démarches échouer à nouveau. Sa mère mourut de maladie. Mozart dut se résigner à rentrer à Salzbourg, au service de Colloredo sur les pressions de son père. A Munich où il retrouva les Weber, il apprit qu’Aloysia en aimait un autre. Mais il y avait une petite lueur d’espoir dans cette série noire : la soeur d’Aloysia, Constanze. Mozart avait déjà décidé qu’il ne resterait plus dans sa ville natale, au grand déplaisir de Colloredo (qui ne se priva pas de le traiter publiquement de crétin…) et de son père. Le musicien rebelle partit pour Vienne, s’installer comme compositeur libre, un vrai camouflet pour le Prince-archevêque qui valait bien les humiliations que celui-ci lui avait fait subir. Et un acte de rébellion bien oedipienne du jeune génie envers ce père trop présent.

A Vienne, le talent de Mozart va enfin pouvoir s’exprimer en toute liberté. Joseph II lui commanda un opéra en 1782. Ce sera L’ENLEVEMENT AU SERAIL, joué en allemand ; une première audacieuse pour l’époque, qui lui valut les félicitations de Gluck. Un grand succès, qui lui valut d’être nommé compositeur de la Chambre Impériale, et des premières années viennoises relativement heureuses : il épousa Constanze, sans le consentement de son père. Ils eurent six enfants entre 1783 et 1791, mais ils connurent les mêmes drames que ses parents ; deux enfants (Karl Thomas et Franz Xaver Wolfgang) seulement survécurent après la petite enfance. Mozart devint franc-maçon en fin 1784, et maître en 1785. Pour ses « frères », il écrivit plusieurs oeuvres dont la plus célèbre reste LA FLÛTE ENCHANTEE, véritable description codée de l’initiation franc-maçonne, déguisée en fantaisie musicale. En 1786, grâce à Lorenzo da Ponte, le poète officiel du théâtre de Vienne, l’Empereur autorisa la création d’un opéra, LES NOCES DE FIGARO, basé sur la pièce « scandaleuse » de Beaumarchais, LE MARIAGE DE FIGARO. Vers cette époque, Mozart commença à apparaître plus rarement en public. FIGARO fut un très grand succès, mais cette oeuvre critiquant l’aristocratie fut vite interdite…

Suite au succès des NOCES DE FIGARO à Prague, Mozart se vit commander par le directeur du théâtre praguois un opéra pour la saison suivante : avec da Ponte, il créera DON GIOVANNI, un autre chef-d’oeuvre, en 1787. Cette même année, Mozart fit (peut-être) la rencontre d’un jeune artiste musicien prometteur, Ludwig van Beethoven. Ce point reste toutefois discuté. Mais surtout, son père mourut cette même année ; le décès, on s’en doute, le bouleversa, au point d’influencer l’opéra en cours d’écriture (« Repens-toi… », tonnait le Commandeur à Don Juan, signe d’un sentiment de culpabilité intense de l’auteur…). L’opéra achevé fut un grand succès à Prague, mais pas à Vienne, où la situation se compliquait chaque jour un peu plus pour Mozart. La guerre entre Turcs et Autrichiens entraîna une nette diminution des revenus pour tous les musiciens, les aristocrates protecteurs des arts devant faire passer les intérêts financiers du pays avant les leurs. Pour Mozart, menant grand train de vie, s’endettant gravement, ce fut un coup très dur s’ajoutant aux autres épreuves. Sa mauvaise santé s’aggravait, les lettres de créance aussi, aggravant des angoisses permanentes et une dépression sérieuse. Après COSI FAN TUTTE, dernière collaboration avec Da Ponte, Mozart vit une triste année 1790 marquée par le décès de Joseph II, auquel succèda l’homonyme de son père, Leopold II, peu favorable au musicien franc-maçon. « Papa » Haydn s’en alla cette même année pour Londres. Des voyages de tournée en Allemagne ne rapportèrent pas assez pour rembourser les dettes.

1791 sera sa dernière année, une apothéose marquée d’une certaine façon par un « rétablissement » spirituel avant son décès. Son ami franc-maçon Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre populaire, lui commanda à son tour un opéra. Ce sera un triomphe, son dernier : LA FLÛTE ENCHANTEE. En juillet, un inconnu (qui n’était pas un rival jaloux, mais le comte Franz von Walsegg) lui commandita un Requiem. Affaibli par la maladie, persuadé d’être proche de la mort (et sans doute aussi paranoïaque, au point de se croire empoisonné), Mozart accepta cette commande, s’ajoutant à celle d’un autre opéra (LA CLEMENZA DI TITO) pour le couronnement du roi Léopold II. Il mourut le 5 décembre 1791, dans la nuit, sans avoir totalement achevé le REQUIEM (qui sera finalisé par son élève Franz Xavier Süssmayer). Sur les raisons de sa mort, plus d’une centaines d’hypothèses médicales auraient été citées ; l’une des plus probables et acceptées étant qu’il mourut des suites d’un rhumatisme articulaire aigu. La situation financière précaire des Mozart obligea Constanze à le faire enterrer au cimetière Saint-Marc, dans une modeste tombe individuelle du cimetière Saint-Marc. Les services commémoratifs tenus à Prague et Vienne à l’annonce de sa mort attirèrent quant à eux un large public. Et, de fait, Wolfgang Amadeus Mozart connut très vite après sa mort un immense succès.

Son style, que nous considérons aujourd’hui à tort comme de la musique classique, fut novateur dans la continuité, une synthèse inédite de divers courants jugés alors inconciliables. Son génie pour l’imitation musicale, acquis durant l’enfance, lui permettra d’appliquer une méthode pour le style contrapuntique, opposé au style « galant » alors en vigueur. Au fil du temps, prenant confiance en lui, Mozart abandonnera cette imitation pour trouver son style propre. Extraordinaire touche-à-tout qui aborda tous les registres – opéras, cantates, musique de chambre, etc. – sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie, pratiquant des ruptures de ton et trouvant toujours la mélodie idéale pour son sujet. Des musiques devenues depuis identifiables à jamais, véhiculant tour à tout l’humour, la puissance, la grâce, la tristesse… une ré-imagination permanente et fulgurante. Il va sans dire qu’il influença les plus grands musiciens du siècle suivant : Beethoven, Schubert, Rossini, Mendelssohn, Chopin, Brahms…

La psychologie de Mozart a sa part de mystère : d’après les lettres et témoignages d’époque, le compositeur autrichien, peu exceptionnel d’apparence (petit, vêtu élégamment) à l’exception de ses yeux immenses et intenses, parlait paraît-il doucement, sauf dans les moments intenses, où il devenait un tout autre homme, plus puissant et énergique. Un bourreau de travail, comme on l’a dit, aimant cependant la société des autres (ce qui ne cadre pas vraiment avec une personnalité Aspie), surtout dans le monde musical viennois ; un joyeux luron amateur de billard et de danse, d’ailleurs, doublé d’un farceur aimant la grivoiserie et la scatologie, comme peuvent en témoigner certaines de ses lettres… notamment celles adressées à sa cousine Maria Anna Thekla Mozart. Les spécialistes se sont bien évidemment demandé quoi en penser : Mozart avait-il aussi le syndrome de la Tourette ? Fallait-il y voir des plaisanteries d’amoureux ? Ou, plus simplement, un trait typique de la culture germanique folklorique populaire de l’époque, où l’on n’hésitait pas à glisser certaines joyeuses grossièretés dans les conversations…

Il va de soi que la vie de l’immortel Wolfgang Amadeus Mozart devait bien finir un jour ou l’autre intéresser le cinéma. S’il ne fallait retenir qu’un seul film, ce serait bien évidemment AMADEUS, le chef-d’oeuvre de Milos Forman adapté de la pièce théâtrale de Peter Shaffer, où le compositeur est interprété par Tom Hulce face à son homologue, ami puis rival Antonio Salieri (F. Murray Abraham). Et là, il convient de faire la part des choses : la réussite de l’histoire filmée par Forman est telle que, depuis la sortie du film en 1984, le pauvre Antonio Salieri se voit affublé d’une réputation d’assassin jaloux de Mozart, ayant comploté pour le mener à la ruine et à la folie ! Ce qui n’a rien à voir avec la réalité des faits. Brillante réflexion sur la jalousie et la création, l’AMADEUS de Forman et Shaffer jongle entre ces éléments fictifs et la réalité historique. Il désacralise au passage Mozart, montré comme une vraie « rock star », un homme turbulent, passionné et rongé par la culpabilité. Face à l’excellent Abraham, oscarisé pour sa performance, Tom Hulce est très bon – malgré ce rire de hyène horripilant au possible qu’il donne au grand compositeur.

Cf. Ludwig van Beethoven, Gustav Mahler

 

m-bill-murray-asperger...

… Murray, Bill :

Souvenir d’une photo de groupe pour la publicité de S.O.S. FANTÔMES, où les trois héros prennent la pose… Au centre, Dan Aykroyd, dont nous avons déjà parlé, qui a affirmé être atteint du syndrome d’Asperger il y a quelques années (sans que l’on sache s’il plaisantait ou pas). A sa gauche, Harold Ramis, dans le rôle de l’intello – et très probable Aspie, on en reparlera – Egon Spengler. A leurs côtés, Bill Murray et son célèbre air décontracté. J’aurais dû me douter de quelque chose… Bill Murray, un Aspie ? Personne ne l’a pourtant signalé, pas même l’intéressé. Mais lorsqu’on étudie certains personnages de sa filmographie, là encore, le doute est permis…

« Je suis un dingue, mais je ne suis pas que dingue. » Bill Murray sait de quoi – et de qui – il parle. L’acteur a eu un parcours professionnel assez inattendu par rapport à l’image que l’on avait de lui à ses débuts, et quelques démons qu’il n’a pas hésité, ces dernières années, à mettre en avant dans ses personnages. Un comique-né, certes, capable de faire exploser nos zygomatiques par ses réparties souvent génialement improvisées, et son perpétuel air pince-sans-rire, mais aussi un très grand angoissé aux sautes d’humeur imprévisibles pour ses partenaires et réalisateurs, ce qui lui a valu par le passé des frictions et brouilles répétées sur les plateaux. Bill Murray, en l’espace de plus de trente ans de films, a aussi su radicalement transformer son image de « déconneur » formé sur le plateau du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, et apprécié du public pour des films comme CADDYSHACK (LE GOLF EN FOLIE), MEATBALLS (très finement devenu en France ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE) et les S.O.S. FANTÔMES ; cette image de rigolo pour des films commerciaux lui a longtemps valu un certain mépris des critiques de la presse cinéma, comme de certaines personnalités du cinéma ; tel le très sérieux producteur anglais David Putnam (MIDNIGHT EXPRESS, LES CHARIOTS DE FEU, LA DECHIRURE), un temps à la tête de la Columbia, qui prit en grippe Murray pour ses succès des années 80. Personne se devinait que, derrière ses joyeux délires, se cachait un autre Bill Murray qui allait apparaître au fil des années suivantes, pour finalement devenir le chouchou des mêmes critiques grâce à ses rôles sérieux dans les films indépendants de Wes Anderson (RUSHMORE, LA FAMILLE TENENBAUM, LA VIE AQUATIQUE…), Sofia Coppola (LOST IN TRANSLATION) et Jim Jarmusch (BROKEN FLOWERS). Il s’agit pourtant bien du même bonhomme ! Un homme qui a bien des centres d’intérêts exclusifs (golf, base-ball, basket et rock’n roll), se méfie comme de la peste de Hollywood, refuse d’avoir un agent, et qui est féru de la philosophie d’Henry David Thoreau (un nom sur lequel nous reviendrons)… L’excentricité de Bill Murray transparaît à travers ses personnages, tout comme ses zones d’ombre. Sans oublier ce « truc » assez particulier avec les animaux, dans ses films : il entre autres a fait la guerre à un chien de prairie, kidnappé une marmotte, parachuté un éléphant, dialogué avec un écureuil, pourchassé un requin-jaguar, prêté sa voix à un chat et un blaireau (il est vraiment bizarre, quand même, Bill Murray)…

Résumons son parcours. Bill Murray est natif de Wilmette, dans l’Illinois, le cinquième de neuf enfants catholiques irlandais ; une jeunesse difficile, marquée par la maladie d’une de ses soeurs, les souffrances de sa mère et le décès de son père d’un diabète. Féru de lecture (surtout des biographies des héros américains de la Frontière, et des aventuriers comme Davy Crockett. Un homme qui se coiffe avec un raton laveur… déjà ce « truc » avec les animaux !), le jeune Bill Murray se prend de passion pour le rock’n roll (des années plus tard, il lui arrivera de faire un boeuf avec des pointures comme Eric Clapton), le théâtre, et le golf. Comme ses frères, Bill Murray a en effet travaillé jeune comme caddie, pour payer ses études à l’école jésuite de Loyola. Le golf, sa grande passion, apparaîtra souvent dans ses films, à commencer par CADDYSHACK en 1980, qui est aussi le nom d’un restaurant qu’il a fondé. Murray consacrera à sa passion un livre semi-autobiographique, et continue de participer à des tournois semi-professionnels. Par la suite, d’ailleurs, sa passion s’étendra au base-ball et au basket-ball, en devenant co-propriétaire de clubs des ligues mineures.

Ses études furent un fiasco : le jeune homme rata son passage à Loyola, et, voulant étudier la médecine au Regis College de Denver, il dut arrêter après une arrestation en possession de marijuana en 1971. Sur l’invitation de son frère aîné Brian, Bill Murray rejoignit la troupe d’improvisation The Second City à Chicago, où il croisera la fine équipe de l’émission radio National Lampoon Radio Hour : Dan Aykroyd, Gilda Radner et John Belushi. Les fondateurs du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, qu’il rejoindra entre 1977 et 1980. Murray devint populaire en mettant au point son personnage de lascar sarcastique, parfois grossier et odieux, et pourtant irrémédiablement sympathique. De MEATBALLS à S.O.S. FANTÔMES en passant par CADDYSHACK, STRIPES (LES BLEUS) ou son second rôle voleur de scène de TOOTSIE, Murray devient le comique de service apprécié du public américain… mais cette image ne le satisfait pas, et il tente déjà de jouer des rôles sérieux comme SUR LE FIL DU RASOIR. Ce dernier révélait ses préoccupations philosophiques, à travers le personnage d’un pilote américain traumatisé par la Grande Guerre, cherchant à trouver un sens à sa vie. Le film, sorti la même année que SOS FANTÔMES, fut un échec cinglant. Murray, craignant de se voir étiqueté à vie « comique de service », prend alors une décision étonnante ; alors qu’il est « bankable » et peut choisir n’importe quel projet de film à Hollywood (comme ROGER RABBIT ou BATMAN), il tourne le dos au petit monde du cinéma pendant plusieurs années. On le retrouve ainsi à Paris, étudiant la philosophie à la Sorbonne, ou dans la Cinémathèque ; ou bien à Manhattan, en train de faire des lectures publiques et de jouer des pièces de Bertolt Brecht…

Voilà qui annonce sa transformation à venir dans ses prochains films. S’il excelle toujours dans la comédie – voir son caméo hilarant en patient maso du dentiste Steve Martin dans LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, ou son rôle d’infâme champion de bowling dans KINGPIN -, Bill Murray amorce une évolution qui apparaît dans ses personnages. Les personnages de Murray, dans ses films des années 1990, veulent eux aussi changer : le brave Bob atteint de TOCS et phobies multiples qui finit par pourrir la vie de son psychiatre (Richard Dreyfuss) dans QUOI DE NEUF DE BOB ?, Frank Milo, le mafioso qui rêve de devenir stand-up comedian (MAD DOG AND GLORY), l’évanescent Bunny Breckinridge, membre de la troupe d’ED WOOD (Murray entrant dans l’univers de Tim Burton) et qui voudrait changer de sexe… Son emblématique alter ego de GROUNDHOG DAY (UN JOUR SANS FIN), Phil Connors, évolue pareillement. Cynique, égocentrique et aigri, il deviendra, par le truchement d’un paradoxe temporel qu’il est le seul à percevoir, un type bien, après une longue phase de dépression à répétition. La mutation de Murray est achevée en 1998 avec RUSHMORE, où il rencontre son réalisateur préféré, Wes Anderson ; entrepreneur désabusé (RUSHMORE), clone dépressif d’Oliver Sacks (LA FAMILLE TENENBAUM), pseudo-commandant Cousteau quasi autiste (LA VIE AQUATIQUE), avocat père d’une fillette Aspie (MOONRISE KINGDOM)… le jeu de Murray s’affine, dans le sens de ses préoccupations, grâce à Anderson. Bien sûr, on rajoutera LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola ; Murray y est Bob Harris, acteur en plein jet-lag, incapable de recoller les morceaux avec sa famille, et qui trouve un peu de réconfort dans l’amitié de la jolie Charlotte (Scarlett Johansson), aussi paumée que lui au Japon… et dont il ne semble pas percevoir les discrets appels affectifs. Et BROKEN FLOWERS, où il est Don Johnston, un ex-informaticien reclus, obligé de sortir de chez lui pour retrouver un fils dont il ignore tout, et ses anciennes compagnes. Un film qui fait écho à son propre passé et ses difficultés relationnelles et conjugales (une liaison terminée avec Gilda Radner, décédée du cancer, et deux divorces ayant fini dans l’aigreur).

Ces dernières années ayant été fructueuses, Bill Murray raréfie ses apparitions à l’écran, toujours bienvenues – comme dans ZOMBIELAND où il a les meilleures scènes du film, se tournant en dérision en reclus faux zombie ! L’acteur préfère tout de même se détendre au golf, encourager ses équipes de base-ball et basket, et a coupé les ponts avec Hollywood, au point de refuser apparemment un juteux retour dans un SOS FANTÔMES 3. N’ayant ni agent, ni manager, refusant les « plans carrière-communication » médiatiques de ses confrères, Bill Murray préfère être joint par boîte vocale interposée. Détaché des obligations matérialistes, libre dans sa tête, il méritait bien au moins d’être cité dans ces pages, à titre honorifique !

Cf. Wes Anderson, Dan Aykroyd, Tim Burton, Oliver Sacks, Henry David Thoreau ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Egon Spengler (SOS FANTÔMES), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… le Prince Mychkine, héros du roman L’IDIOT de Fiodor Dostoïevski :

Citons, pour conclure ce chapitre, le personnage principal du vaste et complexe roman de Dostoïevski. Alter ego fictif de l’écrivain russe, le Prince Lev Nikolaïevich Mychkine est une figure innocente perdue au milieu de la société russe du 19ème Siècle, un « étranger » confronté à l’absurdité d’un monde corrompu, précurseur des personnages de Franz Kafka, et du Meursault d’Albert Camus déjà cité plus haut. Je dois préciser que je n’ai jamais lu le roman de Dostoïevski, et qu’il est donc particulièrement délicat d’affirmer (en se basant toujours sur ces satanés résumés synthétiques de Wikipédia…) que le personnage de Mychkine est atteint du syndrome d’Asperger.

Cependant, on pourrait tout à fait voir Mychkine comme un « proto-Aspie », en gardant à l’esprit qu’il est le reflet de fiction de Dostoïevski. Le portrait sommaire de ce dernier laisse penser, que, peut-être, il a pu être atteint du syndrome d’Asperger : taciturne, très mal à l’aise dans la société de son époque, féru de littérature, à la fois entêté et rêveur, souffrant également d’épilepsie… voilà quelques signes possibles, assez minces je le reconnais, pour supposer que Dostoïevski a pu être atteint du syndrome, comme d’en conclure donc que Mychkine est lui-même un Aspie fictif. Sa bonté « naïve » lui valant d’être qualifié d’idiot, d’être victime des manigances de Rogojine, ses histoires d’amour malheureuses (avec la fantasque Nastassia Filippovna et la cruelle Aglaïa Ivanovna), sa finesse d’analyse psychologique… voilà, très sommairement évoqués, les possibles aspects « Aspie » du Prince. Tout comme son refus innocent des conventions sociales corrompues du milieu de Saint-Petersbourg qu’il fréquente, et qui fait de lui une figure christique égarée au mauvais endroit. Une bonté qui, malheureusement (nous sommes dans un roman russe, après tout), provoque plus de tragédies que de bonheurs. Le personnage ne se verra pas récompensé de sa bonté d’âme, et retournera au sanatorium d’où il est venu. Le seul endroit sain, pour lui, dans un monde de mensonges et d’hypocrisie.

Aux connaisseurs de Dostoïevski de décider toutefois, si cela suffit à citer le personnage comme un Aspie…

 

Cf. Franz Kafka ; Meursault (L’ETRANGER)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11

L, comme…

 

… Lanza, Adam (1992 ? – 2012) :

Il faut qu’on parle d’Adam Lanza…

J’ai commencé cet abécédaire, avec, entre autres, l’idée de parler de figures historiques originales : écrivains, cinéastes, scientifiques, politiques, etc. possiblement ou réellement atteints du syndrome d’Asperger. Des personnes dont les travaux ont changé la société de leur temps, et ont fait l’Histoire. Le but était et reste de valoriser à travers elles, aussi, le syndrome d’Asperger. Etant moi-même Aspie, je ne m’attendais certainement pas à parler ici d’un meurtrier : Adam Lanza, qui s’est suicidé après avoir abattu 27 victimes (sa mère, vingt enfants de six et sept ans, et six adultes membres du personnel enseignant de son ancienne école de Sandy Hook) et blessé 2 autres. Il n’aurait jamais dû en principe avoir sa place dans cet abécédaire. Inutile de publier sa photo, qui circule abondamment sur Internet.

Cette histoire me met bien évidemment très mal à l’aise… et aussi très en colère contre une certaine presse, qui a répété à foison, sans le moindre recul, que Lanza était atteint du syndrome d’Asperger, assimilant ainsi le trouble autistique à un acte de tueur psychopathe. Selon des éléments de l’enquête en cours, il semble que le tueur aurait planifié ce massacre, à l’instar des meurtriers du lycée Columbine (1999) et de l’Université Virginia Tech (2007)… Cette situation malheureusement devenue familière se répète : après l’arrestation de James Holmes, le tueur du cinéma d’Aurora, des reporters américains avaient déjà osé prétendre que ce dernier pourrait avoir le syndrome d’Asperger, faisant une assimilation facile entre le trouble autistique et un crime particulièrement odieux. 

Après les « révélations » sur Lanza, les associations de défense des personnes autistes et Asperger sont aussitôt intervenues auprès des médias américains pour reprendre ceux-ci, et critiquer l’amalgame fait entre ce qu’est le syndrome - un handicap touchant les compétences SOCIALES - et une maladie MENTALE. CE QUI N’EST ABSOLUMENT PAS LA MÊME CHOSE ! Qu’on se le tienne pour dit, une bonne fois pour toutes : LES PERSONNES ATTEINTES DU SYNDROME D’ASPERGER NE SONT PAS DES MALADES MENTAUX CRIMINELS. ET CERTAINEMENT PAS DES MEURTRIERS EN MASSE.

Les médias français n’ont guère été plus brillants, au fait. Des journalistes à la petite semaine ont même montré leur ignorance totale du syndrome d’Asperger en se trompant sur sa prononciation… Ceux-ci ont bêtement assimilé le nom allemand (qui se dit, phonétiquement : « As-per-gherr ») au verbe français « asperger ». Vu le contexte de cette triste affaire, le lapsus est consternant. N’importe quel journaliste compétent découvre vite que les Aspies sont des personnes inoffensives, ayant la violence en horreur. Les rares cas de comportements violents relevés chez des Aspies révèlent que ceux-ci se sont toujours d’abord défendus contre une situation de menace préalable envers eux. Accuser Lanza d’avoir commis ces meurtres à cause de son syndrome d’Asperger me semble donc totalement hors de propos ; celui-ci ne serait qu’un « handicap collatéral » à la vraie origine du comportement criminel de Lanza. Il semble que l’enquête commence tout juste à relever des « troubles psychologiques » chez le meurtrier, sans plus de précisions.

Quelques observations : aux USA, le choc causé par l’affaire est d’autant plus grand que la mère de Lanza, première de ses victimes, était une enseignante divorcée passionnée d’armes à feu. Elle possédait chez elle une douzaine d’armes, et encourageait son fils à aller s’entraîner au club de tir local… Une question se pose : quel genre d’enseignante peut bien laisser des armes à feu automatiques à portée de main de son propre fils, sachant que celui-ci souffre de sérieux problèmes, s’enferme dans le sous-sol familial, et refuse de s’intégrer socialement ? Lanza a tiré à quatre reprises sur sa mère avant d’aller commettre ensuite la tuerie à l’école. Toutes les victimes adultes étaient des femmes : des enseignantes, comme sa mère, la directrice et la psychologue de l’école. Des figures d’autorité féminine. Cela n’est-il pas la marque d’un comportement psychopathique ?

Autre chose… à ma connaissance (mais je peux me tromper), personne ne semble avoir relevé l’étonnante coïncidence entre ce drame et un roman très célèbre, et très controversé, de Lionel Shriver : IL FAUT QU’ON PARLE DE KEVIN, sorti en 2003, et qui a fait l’objet d’une adaptation cinéma très récente (2011) sous son titre original, WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN. N’ayant ni lu le livre ni vu le film, je n’en connais que le résumé. Une histoire glaçante qui présente d’étonnantes correspondances « prémonitoires » avec la tragédie de Newtown, à certaines variantes près. La réalité a-t-elle dépassé la fiction, ou bien la fiction a-t-elle anticipé ce qui allait se produire ?

L’affaire a, enfin, souligné le début d’une difficile prise de conscience politique du problème de la vente libre des armes à feu aux USA, le président Obama ayant osé enfin s’attaquer à ce puissant tabou de la société américaine. Le combat est difficile, tant le puissant lobby de la NRA est prompt à noyer le poisson et se défendre âprement poursuivre son commerce… Espérons, pour le bien de la société américaine, que le contrôle strict des armes deviendra enfin une réalité.

Et espérons que les ignobles amalgames effectués par la presse, au nom de la sacro-sainte information, n’aient pas terni l’image des personnes autistes et Aspies, et de leurs proches, dans cette affreuse histoire.

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11 dans Aspie l-thomas-edward-lawrence-alias-lawrence-darabie

… Lawrence, Thomas Edward, dit  »Lawrence d’Arabie » (1888-1935) :

Le cinéma, quand il est confié aux mains de personnes compétentes, peut devenir une véritable machine à voyager dans le Temps, plus efficace que n’importe quel cours d’Histoire. Et il contribue autant à mythifier des personnages historiques qu’à révéler leurs failles. LAWRENCE D’ARABIE, le chef-d’oeuvre aux sept Oscars de Sir David Lean sorti en 1962, en est un bel exemple. Cette monumentale épopée a littéralement donné au vrai Thomas Edward Lawrence le visage et la voix de l’acteur Peter O’Toole ; portrait fidèle du vrai Lawrence d’Arabie, le film nous a révélé un personnage complexe. Thomas Edward Lawrence, ou T.E. Lawrence (à ne pas confondre avec son homonyme britannique D.H. Lawrence, l’auteur de L’AMANT DE LADY CHATTERLEY…), était un homme de nombreux secrets. Archéologue, agent secret, stratège guerrier, écrivain, conseiller politique, mécanicien, simple soldat… cet officier britannique a vécu une vie vraiment extraordinaire. Sa personnalité a fait l’objet de nombreuses biographies, et d’autant de spéculations. Et son portrait, dépeint par David Lean, a fait aussi se demander s’il n’était pas lui aussi atteint du syndrome d’Asperger.

La vie de T.E. Lawrence est dès sa naissance placée sous le sceau du non-conformisme. Son père, le baronnet irlandais Sir Thomas Chapman, quitta son épouse pour vivre en union libre (en pleine époque victorienne) avec sa gouvernante Sarah Junner. Ils vécurent ensemble sans se marier sous le nom de « Mr. & Mrs. Lawrence », prenant le nom d’un des anciens maîtres de Sarah. Thomas Edward Lawrence fut le second de leurs cinq fils illégitimes, répétant en cela les origines de sa mère, elle-même fille illégitime, et il n’a donc jamais pu obtenir les titres de noblesse de son père. Le jeune Lawrence, dans son enfance, se prit de passion pour les balades à vélo (qui deviendront bien plus tard des balades à moto) et pour les frottis sur cuivre, un hobby très prisé de la jeunesse anglaise à son époque. C’est en s’amusant à reproduire les détails des monuments historiques que le jeune Lawrence s’enflamma pour l’Histoire médiévale et l’archéologie. A l’adolescence, le jeune garçon rebelle, épris d’aventures, fugua pour servir quelques semaines à la Royal Garrison Artillery en 1905. Du moins, c’est ce qu’il prétendit par la suite ; on accusa assez souvent Lawrence d’exagérer ses exploits… 

Etudiant au Jesus College d’Oxford spécialisé en Histoire, Lawrence voyagea souvent pour visiter les forteresses médiévales et rédigea un brillant mémoire de fin d’études sur l’architecture médiévale, mémoire révélant un esprit observateur et érudit. Diplômé, Thomas Edward Lawrence devint ensuite archéologue au Moyen-Orient, entre 1910 et 1914, et se montrait déjà peu conventionnel ; appréciant la culture arabe, il prenait déjà un certain plaisir à se vêtir comme un arabe, ceci bien avant de devenir « Shérif Aurens »… Ses voyages l’emmèneront sur les sites archéologiques d’Egypte, de Mésopotamie, du Levant et de la Syrie alors sous domination ottomane – notamment à Karkemish. Son talent pour comprendre les autochtones, son goût pour l’aventure (il convoie des armes de Beyrouth à Alep en 1911) et ses compétences en cartographie furent repérés par l’armée britannique à l’approche de la 1ère Guerre Mondiale : en janvier 1914, Lawrence et son collègue Leonard Woolley participèrent ainsi à une mission de surveillance du désert du Néguev, face à la menace ottomane. Après l’entrée en guerre de l’empire ottoman rallié à l’Allemagne contre l’Angleterre, T.E. Lawrence rejoignit le Department of Military Intelligence en octobre 1914, promu lieutenant.

Tous ceux qui ont vu le film de David Lean connaissent cette partie-là de son histoire… En 1916, envoyé comme agent de liaison des mouvements nationalistes arabes sous l’égide de l’Emir Fayçal ibn Hussein, Lawrence prit fait et cause pour celui-ci. La Révolte Arabe fut la concrétisation de ses rêves de jeunesse : la prise d’Aqaba (son exploit militaire le plus célèbre), les attaques du réseau ferroviaire du Hejaz, la capture de Damas sous les ordres du général Allenby… et son projet fou d’unifier les tribus arabes pour Fayçal, sous une seule  »Nation Arabe ». Les reportages de Lovell Thomas, et la parution du livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE (compte-rendu de ses activités militaires, doublé d’une théorie de l’insurrection et de la guérilla très visionnaire), le rendirent célèbre après-guerre. Ce qui ne lui valut cependant pas que des éloges ; peu respectueux des usages de l’armée britannique, où l’on ne tolère guère l’excentricité d’un ancien civil, Lawrence se fit beaucoup reprocher d’être mégalomane, vaniteux et mythomane. Mais son histoire ne s’arrêta pas avec son échec glorieux causé par la signature des accords secrets Sykes-Picot, partageant le Moyen-Orient entre les Anglais et les Français, au détriment de Fayçal.

L’histoire de T.E. Lawrence devint plus mystérieuse par la suite. Après la guerre, le colonel Lawrence, revenu au Foreign Office, fut un temps conseiller politique de Fayçal à la Conférence de paix de Paris en 1919, puis de Winston Churchill à l’Office Colonial en 1921… avant de devenir subitement simple soldat à la RAF sous le nom de « John Hume Ross » en 1922. Son identité révélée, il quitta aussitôt la RAF l’année suivante, s’engageant un bref temps au Royal Tank Corps sous un autre pseudonyme, « T.E. Shaw ». Il retourna à la RAF en 1925. Envoyé en Inde près de la frontière Afghane (1926-1928), il fut accusé  d’avoir désobéi à son ordre d’assignation : il se serait déguisé en saint homme, nommé «Pir Karam Shah», opposé au roi Amanullah Khan allié des Ottomans, et fut rapatrié en 1929. Tout porte à croire que, durant ces années, T.E. Lawrence était bien en mission secrète d’espionnage, à l’étranger et à l’intérieur de l’armée britannique. Il finira simple mécanicien de l’armée, sans grade. Durant cette période, il reprit son activité d’écrivain rédigeant THE MINT (LA MATRICE), compte-rendu de ses années de service à la RAF, qui ne sera publié qu’après sa mort. Quelques semaines après la fin de son contrat, en 1935, Lawrence eut un accident de moto fatal, et décéda six jours plus tard. Accident de la route ordinaire, ou mort suspecte ?

Singulier parcours qui fait écho à une personnalité tout aussi singulière… Thomas Edward Lawrence était un homme remarquablement cultivé ; ce grand amateur de littérature, polyglotte, traducteur de L’ODYSSEE, entretint une correspondance nombreuse et fournie avec quelques-uns des plus grandes personnalités britanniques de son temps. Il rencontra ainsi Joseph Conrad, et écrivit fréquemment à John Buchan (l’auteur des 39 MARCHES), E.M. Forster (celui de LA ROUTE DES INDES, adapté au cinéma par David Lean), Noel Coward (figure marquante de la scène et du cinéma anglais qui fut le producteur-scénariste-interprète des premiers films de… David Lean !) et surtout George Bernard Shaw, son compatriote irlandais, anticonformiste notoire qui était peut-être bien, lui aussi, un Aspie. C’est très certainement en hommage à ce dernier que Lawrence prit ses pseudonymes durant ses années d’espion, Shaw l’ayant aidé à faire publier LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Le dramaturge s’inspira en retour de Lawrence pour créer le personnage de Napoleon Meek pour sa pièce TOO TRUE TO BE GOOD.

Mais la singularité de T.E. Lawrence provient aussi, surtout, des spéculations sur sa vie privée… On ne lui connaissait aucune vie amoureuse, aucune conquête féminine, ce qui laissait donc sous-entendre qu’il était homosexuel. Pourtant, il semble que Lawrence n’ait jamais eu une seule liaison homosexuelle. En fait, des biographies plus récentes laissent penser qu’il était asexuel, lui-même affirmant n’avoir eu aucune expérience sexuelle d’aucune sorte et ne pas s’en préoccuper. Une particularité parfois relevée chez les Aspies, et qui peut prêter à beaucoup de confusions… Lawrence restait fréquemment en compagnie exclusivement masculine, comptant parmi ses intimes un jeune arabe, Selim Ahmed dit « Dahoum » qui le suivait durant ses recherches archéologiques. L’ambiguïté demeure, car son livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE, d’abord expurgé de nombreux passages choquants pour l’époque, regorge effectivement de passages homo-érotiques. Aucun doute par contre sur le masochisme de T.E. Lawrence. L’incident de son arrestation par les turcs à Deraa, relaté dans LES SEPT PILIERS…, est un autre passage censuré à la première publication. On ne sait si Lawrence a réellement vécu ou inventé les sévices et les agressions sexuelles de ses bourreaux qu’il y décrit. Ce masochisme était-il un plaisir coupable lié aux souvenirs des corrections « à l’anglaise » de son enfance, ou une autopunition de Lawrence, se sentant peut-être coupable de la mort de deux de ses frères, tués sur le front français ? Ce point restera toujours sujet à débat.

Reste encore, le mystère de «S.A.», à qui il dédicace LES SEPT PILIERS… dans un message d’amour. L’identité de «S.A.» reste une autre énigme de T.E. Lawrence : l’explication la plus évidente serait les initiales de Selim Ahmed. A moins que ce ne fut une femme inconnue, ou un personnage inventé, ou un symbole représentant la nation arabe. « S.A. », c’était aussi le nom arabe de Lawrence, son alter ego héroïque, «Sherif Aurens»… Le film de Lean créa le personnage fictif de «Sherif Ali» (joué par Omar Sharif) pour donner vie à ce mystérieux «S.A.». Coïncidence ou non, «S.A.» nous ramène aussi aux initiales du Syndrome d’Asperger !

 

l-thomas-edward-lawrence-joue-par-peter-otoole-dans-lawrence-darabie dans or not Aspie ?

T.E. Lawrence entra bien évidemment dans l’imagination populaire, devenant le héros ou le sujet principal de nombreuses pièces de théâtre et de films. Au théâtre, on retrouve Lawrence dans des oeuvres telles que ROSS, de Terence Rattigan, revenant sur le passage de Lawrence à la RAF. Encore une coïncidence : le rôle de  »Ross », alias Lawrence, fut joué par Alec Guinness dans la première production de la pièce… ceci juste avant que l’acteur ne rejoigne le casting de LAWRENCE D’ARABIE.

Le film de David Lean nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de cet abécédaire, pour le portrait très réussi de son héros. De nombreuses scènes peuvent être revues et appréciées sous « l’angle Asperger », tant le personnage joué par Peter O’Toole semble sans cesse hors de son élément, plongé dans son monde intérieur. C’est particulièrement flagrant dans les savoureuses séquences de présentation du personnage, mourant d’ennui dans les bureaux du Renseignement Militaire au Caire. Un bon Aspie aime avoir ses routines, mais déteste les travaux routiniers… c’est le cas de Lawrence, obligé de dessiner des cartes dans un minuscule bureau. Un bon Aspie ne sait pas intégrer les codes sociaux en vigueur, ou ne s’y intéresse pas : c’est également le cas, Lawrence, intellectuel érudit, oubliant de se découvrir et de saluer ses supérieurs exaspérés par son attitude. « C’est ma façon d’être, Sir. J’ai l’air insolent, mais je ne le suis pas. »

Rejoignant aussi « l’hypothèse Aspie », nous voyons Lawrence tirer une grande fierté de sa mémoire et de ses connaissances culturelles, faire preuve d’une certaine raideur de comportement (à cause de vêtements militaires mal ajustés) et renverser une table dans le mess… Les Aspies appréciant souvent mal les distances et leur propre position, ils vivent assez souvent des situations embarrassantes de ce genre. Et même l’insensibilité à la douleur, le fameux « truc des allumettes », peut être interprété comme une caractéristique Aspie, tout en donnant un indice sur le goût du risque et le masochisme de Lawrence. « Le truc, William Potter, c’est d’oublier que cela fait mal »

Cinquante ans après sa sortie, ce superbe film impressionne toujours et a naturellement inspiré un très grand nombre de cinéastes prestigieux. Le plus enthousiaste défenseur du film est une vieille connaissance : Steven Spielberg, qui le cite comme un de ses films préférés. LAWRENCE D’ARABIE a considérablement influencé son style de mise en scène, Spielberg aimant souvent glisser des hommages très conscients à Lean dans presque tous ses films. Il cofinança la restauration du film dans son montage intégral en 1989, avec Martin Scorsese, autre grand admirateur de la saga de Lean. L’ami et complice de Spielberg, George Lucas, ne fut pas en reste. Le personnage historique de Lawrence ayant été archéologue, espion et aventurier, et une inspiration probable pour le personnage d’Indiana Jones, il était normal qu’il rencontre et influence  »pour de vrai » ce dernier adolescent dans la série produite par Lucas… Parmi les autres cinéastes admirateurs de l’oeuvre, citons aussi Ridley Scott, qui fait souvent référence dans ses films à l’aventure de T.E. Lawrence, au point d’intégrer des séquences du film dans son PROMETHEUS. L’androïde David (Michael Fassbender), s’y identifie totalement à Lawrence, comme on l’a vu. Hors du film de Lean, citons aussi un très intéressant téléfilm de 1990, A DANGEROUS MAN : LAWRENCE AFTER ARABIA, où il est incarné par Ralph Fiennes. Enfin, décidément toujours actif sur tous les fronts, l’énigmatique colonel Lawrence est aussi réapparu en bande dessinée cette année, invité « guest star » du dernier album de Blake & Mortimer, LE SERMENT DES CINQ LORDS, sa mort accidentelle étant liée au passé du vaillant Colonel Blake. By Jove !…

– cf. George Lucas, George Bernard Shaw, Steven Spielberg ; David (PROMETHEUS)

 

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… Lincoln, Abraham (1809-1865) :

Une taille démesurée accrue par un manteau, un pantalon et un chapeau « tuyau de poêle » noirs ; une minceur d’ascète ; un visage marqué, sculpté par une tardive barbe en collier ; un regard intense, profond et un peu rêveur ; des mains, des oreilles et un nez immenses ; une silhouette toute en angles « cassés » contrastant avec l’habituel embonpoint de l’homme politique ordinaire… Abraham Lincoln est certainement le président américain le plus connu de toute l’Histoire, véritable icône des combats pour la liberté et la démocratie dans l’histoire des Etats-Unis. Lincoln fut aussi l’un des présidents les plus singuliers de son pays, un enfant de la Frontière dont le parcours politique n’était pas du tout déterminé par une appartenance aux universités de l »Ivy League », comme tant d’autres de ses homologues. L’homme Lincoln, quant à lui, intrigue. Souffrant de graves problèmes physiques, dépressif chronique, il faisait par ailleurs preuve de capacités intellectuelles étonnantes, doublées de certaines difficultés sociales, qui ont conduit parfois certains à se demander s’il n’était pas un hypothétique Aspie… Une hypothèse parmi d’autres, certes, mais qui fait que le Grand Emancipateur mérite bien une place en ces pages.

Natif du Kentucky, Abraham Lincoln aurait dû en principe se résoudre à suivre les traces de son père, un modeste fermier illettré, tout comme sa mère (Nancy Hanks, une lointaine ancêtre indirecte de Tom Hanks !). Peu intéressé par les activités de la ferme, n’aimant pas le travail manuel, ni chasser ni pêcher, le jeune Lincoln passait pour être paresseux… Une personne va avoir une influence déterminante : sa belle-mère, Sarah Bush Johnson, qui l’éleva affectueusement comme son enfant après la mort de sa mère. Grâce à elle, il se prit de passion pour la lecture ; à une époque où il était difficile d’acheter des livres, et où les écoles étaient rares, le jeune Lincoln développa grâce à l’enseignement de Sarah une mémoire remarquable. Il pouvait marcher pendant des kilomètres pour acquérir un seul livre, et sut mémoriser la Bible, ROBINSON CRUSOË, THE PILGRIM’S PROGRESS de Bunyan, et les ouvrages de Benjamin Franklin – autre autodidacte et « Aspie » présumé.

Majeur, Lincoln quitta la ferme familiale pour être marin (sur les rivières Sangamon, Illinois et Mississipi), commerçant, puis capitaine de la Milice de l’Illinois (où les rixes entre miliciens le formèrent à la politique « à la dure »), maître de poste et arpenteur, avant de devenir avocat à Springfield. Ce qui lui permit de se faire connaître pour son sens du débat, son élocution en public et son refus de l’injustice. Cela lui valut le surnom, assez ironique, d’ »Honest Abe »… car un avocat, même honnête, devait quand même se faire toucher ses honoraires même auprès des plus pauvres (voyez le film de John Ford, YOUNG MISTER LINCOLN / VERS SA DESTINEE !) ; et, assez rapidement, Lincoln embrassa une carrière politique, dans le Parti Whig. Après quelques déconvenues à la Chambre des Représentants (dûes à son opposition à la Guerre Américano-mexicaine en 1848), le nom de Lincoln deviendra familier du public durant les années 1850, surtout lorsqu’il participe aux débats sur l’esclavagisme qui divisait les Etats-Unis. Lincoln, ayant rejoint le Parti Républicain, y était très clairement opposé, suivant sa vision politique et économique des choses à venir. Abraham Lincoln fut élu président des Etats-Unis en 1860, et se retrouva avec la pire des situations politiques possible : la Guerre Civile Américaine (ou Guerre de Sécession), causée par la sécession de la Confédération, les Etats sudistes esclavagistes présidés par Jefferson Davis. Pendant quatre années de batailles meurtrières, Lincoln lutta, par des moyens pas toujours très propres, à maintenir la nation américaine unie. Grand écrivain et orateur, très habile politicien, il réussira contre vents et marées à faire admettre le 13ème Amendement garantissant l’affranchissement de tous les esclaves Noirs (de l’Union et de la Confédération), et la reconnaissance de leurs droits civils dans la Constitution en 1863 ; un exploit, compte tenu des préjugés raciaux de l’époque et des critiques dont lui-même faisait l’objet pour s’être donné les pleins pouvoirs sur le Sénat… Réélu en 1864, Abraham Lincoln voulait reconstruire son pays et réintégrer les états sudistes dans les Etats-Unis. Mais six jours après la fin de la guerre, son assassinat à Washington durant une représentation théâtrale mit fin à son projet de Reconstruction. Il devint ainsi le  »Président Martyr », mort pour la grande cause de l’unité nationale américaine. Et voilà donc comment il rejoignit d’illustres prédécesseurs (possibles Aspies eux aussi) tels George Washington et Thomas Jefferson… à côté de qui il sera d’ailleurs statufié sur le Mont Rushmore, avec Teddy Roosevelt.   

Le parcours historique de Lincoln est connu, mais l’homme l’est moins… Il est déjà étonnant de voir un fils de fermiers illettrés, devenu un temps un avocat habile et quelque peu marron, occuper le poste politique le plus important de son pays, pour finir par incarner les idéaux de liberté de celui-ci. Cela l’est plus encore quand on étudie sa personnalité, forgée dans les épreuves, la douleur physique et morale. La morphologie et la silhouette particulière de Lincoln intrigue encore aujourd’hui les spécialistes qui diagnostiquèrent, tour à tour, une néoplasie endocrinienne multiple (une affection cancéreuse grave, héréditaire, sans doute à l’origine des morts dans sa famille), le Syndrome de Marfan (maladie génétique du tissu conjonctif), l’ataxie ou la plagiocéphalie. Ajoutez à cela, au fil de sa vie : des contractions de malaria (deux fois), une possible syphilis, et la vérole, plus quelques blessures (coups à la tête, main entaillée par une hache, engelures, et mêmes des coups administrés par sa femme), et vous avez une petite idée de l’endurance physique de Lincoln…

Plus intéressant pour ce qui nous concerne, le président américain souffrit toute sa vie de dépression clinique. On le décrivait comme un homme extrêmement solitaire, triste et secret. Lincoln, fut, à n’en pas douter, marqué par les épreuves : la mort de sa mère, de sa soeur, celle de son amour de jeunesse Ann Rutledge, et celle de deux de ses fils (Edward, avant ses 4 ans, et William, avant ses 11 ans), l’affectèrent. Son épouse Mary Todd était de surcroît bipolaire, et leur relation, dans les premières années de leur mariage, en furent gravement perturbées. Les crises dépressives de Lincoln, allant jusqu’à des idées suicidaires, le frappaient aussi quand il se sentait trahi, ou peu soutenu, par des proches et des personnes de confiance. Son combat politique controversé pour l’époque n’avait sûrement pas dû améliorer les choses, tout comme les scènes de champs de bataille de la Guerre Civile qu’il dût visiter. Sa vie privée révéla des relations parfois problématiques avec les femmes. On connaît l’histoire d’amour, platonique et tragique, avec Ann Rutledge, tout comme l’épisode du refus de Mary Owens, et son difficile mariage avec Mary Todd (qui débuta par une rupture de fiançailles). La nature mélancolique, solitaire, de Lincoln compliqua sans doute ces relations. On peut trouver, dans tout cela, les signes d’un très hypothétique syndrome d’Asperger éclaircissant certains traits de sa personnalité sans toutefois correspondre entièrement.

Plus que tout autre support, le cinéma a largement contribué à l’iconisation de Lincoln. Depuis même avant la reconstitution de son assassinat dans NAISSANCE D’UNE NATION de D.W. Griffith, il est omniprésent, statufié, peint, cité, ou montré bien vivant ! Parmi les nombreux films qui ont été consacrés à son histoire, le  YOUNG MISTER LINCOLN (VERS SA DESTINEE) de John Ford, avec Henry Fonda dans le rôle-titre, tient le haut de l’affiche. Lincoln est d’ailleurs une figure récurrente dans l’oeuvre du grand cinéaste américano-irlandais. L’image mythifiée de Lincoln est aussi présente dans de nombreux classiques, souvent utilisée par des iconoclastes familiers de ces pages : tel ce coquin de Tim Burton, qui l’a malmené à trois reprises (il en fait un mannequin-cuisinier dans PEE-WEE BIG ADVENTURE, « relooke » son effigie du Mont Rushmore dans MARS ATTACKS! et surtout détourne son Mémorial dans LA PLANETE DES SINGES)… Le Grand Emancipateur est aussi une figure récurrente des films de Steven Spielberg ; nous le trouvons en statue de Père Noël écrasant John Belushi dans 1941, cité plus sérieusement dans LE SOLDAT RYAN et MINORITY REPORT… On attend avec grande impatience l’imminent LINCOLN qu’il vient de réaliser avec Daniel Day-Lewis, pour nous dévoiler les zones d’ombre du grand homme.

– cf. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Steven Spielberg, George Washington

 

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… Lovecraft, H.P. (Howard Phillips) (1890-1937) : 

Ecrivain méconnu de son vivant, Howard Phillips Lovecraft est devenu un nom incontournable de la littérature fantastique, dont les créations ont largement dépassé le cadre des « pulp magazines » pour lesquels il écrivait. H.P. Lovecraft a contribué à sortir les genres littéraires de la Science-fiction et du Fantastique des clichés de son époque, pour développer tout un univers original, élaboré, et terriblement angoissant. Il est le maître de ce que l’on a appelé l’Horreur Cosmique, celui qui a soulevé le voile rassurant de la Réalité pour malmener notre santé mentale. L’écrivain était d’ailleurs un homme fragile, extrêmement anxieux et souvent reclus. Il a laissé derrière lui une abondante correspondance, riche en informations révélatrices sur lui-même. Nul doute qu’il a été atteint du syndrome d’Asperger, certaines de ses déclarations et de ses mésaventures allant dans ce sens.

Né à Providence, dans le Rhode Island, H.P. Lovecraft était le fils de parents mariés à plus de 30 ans, ce qui était rarissime à l’époque. Lovecraft avait trois ans quand un premier drame affecta sa famille : son père, souffrant de syphilis, fut atteint de démence durant un voyage, et fut interné en hôpital psychiatrique. Il mourut cinq ans plus tard. La mère de Lovecraft, dont il était très proche, souffrira de dépression et d’hystérie. Elle mourra en 1921 des complications d’une opération chirurgicale, après avoir été internée dans le même hôpital que son mari. Enfant, H.P. Lovecraft fut élevé par sa mère, ses deux tantes, et son grand-père maternel, qui eut une grande influence sur le futur écrivain, un enfant surdoué capable de réciter des poèmes par coeur dès l’âge de trois ans, et d’en écrire à l’âge de six. Le grand-père de Lovecraft, possédant une bibliothèque bien fournie, l’encouragea à lire LES 1001 NUITS, L’ILIADE et L’ODYSSEE, Edgar Poe… et lui racontait des histoires d’épouvante gothique le faisant frémir, alimentant son imagination au point de lui causer des terreurs nocturnes répétées. Enfant maladif, au caractère affirmé et effronté, Lovecraft n’alla pas à l’école avant ses huits ans, et en fut retiré l’année suivante. En grandissant, il se passionna pour la lecture d’ouvrages de sciences et d’astronomie. Le décès du grand-père affecta terriblement Lovecraft : la mauvaise situation financière de la famille suite au décès obligea celle-ci à un déménagement subit, le perturbant tellement qu’il fit une dépression nerveuse à quatorze ans. Son adolescence fut d’ailleurs handicapée par ces crises dépressives. H.P. Lovecraft rêvait d’être astronome professionnel, mais, incapable de comprendre les mathématiques, ne put suivre d’études supérieures, à son grand regret.

Lovecraft vécut un temps en jeune reclus, ne restant en contact qu’avec sa mère. Contactant la revue Argosy, le jeune Lovecraft fut remarqué pour son talent d’écrivain et rejoignit l’United Amateur Press Association pour publier ses poèmes et essais. Lovecraft se mit donc à la tâche, écrivant ses premiers textes professionnels : des récits d’épouvante et de fantastique très inspirés par ses lectures des maîtres, Edgar Allan Poe, Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood… Peu de temps après le décès de sa mère, il rencontra Sonia Greene à un congrès de journalistes. Le mariage, en 1924, fut suivi d’un emménagement à Brooklyn, mais fut vite gâché par les difficultés financières, Sonia devant partir trouver du travail à Cleveland. La soudaine solitude de Lovecraft à New York aggrava ses phobies : incapable de se mêler à la population, terrifié par les étrangers (il ne se privait d’ailleurs pas de faire des commentaires racistes dans ses écrits), l’écrivain découragé finit par divorcer et rentrer à Providence. Entre 1927 et 1933, il vit la période créatrice la plus prolifique de sa vie. Le magazine Weird Tales publia ses meilleurs romans et nouvelles : LES MONTAGNES HALLUCINEES, L’AFFAIRE CHARLES DEXTER WARD, LA COULEUR TOMBEE DU CIEL… Tous ces récits constituant les bases de ce que l’on appellera par la suite « le Mythe de Cthulhu ». Malheureusement, son style déroutait les goûts de l’époque et il ne put gagner beaucoup d’argent grâce à ses écrits. Souffrant de malnutrition, vivant dans un logement étroit et inconfortable, H.P. Lovecraft décèdera à l’âge de 47 ans d’un cancer de l’intestin.

H.P. Lovecraft semble bien avoir confirmé, sans s’en douter, « l’hypothèse Aspie » à son égard. Craintif, phobique social aigu, il a compensé le peu de relations qu’il avait en réalité par une correspondance écrite très fournie avec de nombreux amis, écrivains confirmés ou au début de leur carrière : des gens comme August Derleth (qui fit connaître Lovecraft après sa mort), Robert E. Howard (le père de Conan le Barbare et Solomon Kane, dont le suicide à seulement trente ans affecta Lovecraft) ou Robert Bloch, futur auteur du roman PSYCHOSE. S’il garda une grande amitié envers eux, Lovecraft ne rencontra jamais la plupart d’entre eux. Dans les écrits qu’il a laissé dans ses échanges, H.P. Lovecraft donne ça et là des informations très révélatrices. Par exemple : « Dans ma jeunesse (…), remercier quelqu’un pour un cadeau relevait tellement du supplice que j’aurais plutôt écrit une pastorale de 250 vers ou un traité de 20 pages sur les anneaux de Saturne. » Ou encore : « Je ne peux être ni joyeux ni triste, car je suis plus prompt à analyser qu’à ressentir des émotions. » Voilà qui est bien la marque d’un syndrome d’Asperger très prononcé. Notons que le misanthrope Lovecraft avoua, dans ces mêmes lettres, que ses échanges de courriers avec des correspondants différents, l’aida à varier ses points de vue sur le monde. Ceci tout en restant un incurable pessimiste à l’échelle cosmique… ce qui se devine vite dans son oeuvre.

L’univers fictif de H.P. Lovecraft est en effet d’une grande imagination, mais d’une noirceur et d’une horreur absolues. Partagé entre les histoires macabres de ses débuts, les nouvelles du « Cycle Onirique » et surtout le « Mythe de Cthulhu », l’univers que nous connaissons est une monstrueuse anomalie selon l’écrivain ; développée sur Terre par accident, l’espèce humaine ignore que les Grands Anciens, de monstrueuses divinités tentaculaires, attendent patiemment leur retour sur cette même Terre abandonnée par eux des millénaires auparavant. Les infortunés humains qui sont brièvement témoins de leurs manifestations, ont le choix entre une mort atroce où un séjour définitif à l’hôpital psychiatrique. Usant de descriptions élaborées dans un langage paraissant déjà « hors du temps » pour son époque, Lovecraft développe un monde de cauchemars dominés par ses plus célèbres créations : la ville d’Arkham (reflet de Providence), le livre maudit Necronomicon, et, tête d’affiche des Grands Anciens, l’affreux Cthulhu, dieu destructeur à tête de poulpe qui inspire les cauchemars de quelques malheureux « élus »… Dans la nouvelle L’APPEL DE CTHULHU, Lovecraft s’inspire volontairement des travaux de Carl Gustav Jung sur l’inconscient collectif et les synchronismes.

Les écrits de H.P. Lovecraft ont inspiré bien des écrivains et des artistes de tout bord, développant l’univers inquiétant du maître de Providence selon leurs vues, et garantissant à Cthulhu et compagnie une belle longévité à travers les années. Des écrivains variés comme Jorge Luis Borges, Stephen King (notamment pour BRUME/THE MIST), Michel Houellebecq ou Clive Barker ont reconnu son influence ; tout comme de grands auteurs de bandes dessinées : Neil Gaiman (SANDMAN), Alan Moore, Mike Mignola (HELLBOY) ou Philippe Druillet. Au cinéma, il faut savoir trouver les hommages plus ou moins directs à son oeuvre : le très sérieux Alain Resnais et son (surfait) PROVIDENCE ; ou, dans un autre genre, Ridley Scott, aidé par les terrifiants designs de H.R. Giger, qui puise dans l’imaginaire lovecraftien les horreurs d’ALIEN et PROMETHEUS. On retrouve les créations de H.P. Lovecraft dans la trilogie EVIL DEAD de Sam Raimi (l’usage fatal du Necronomicon), le film gore culte RE-ANIMATOR de Stuart Gordon, et ceux de John Carpenter : principalement THE FOG, THE THING, PRINCE DES TENEBRES et L’ANTRE DE LA FOLIE. Enfin, le mexicain Guillermo Del Toro s’est fendu de quelques beaux hommages à Lovecraft, via l’apparition des Grands Anciens dans HELLBOY et le sublime univers horrifico-onirique du LABYRINTHE DE PAN.

Cf. Carl Gustav Jung

 

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… Lucas, George :

Quand on parle de cinéaste américain indépendant, on pense le plus souvent aux frères Coen, à David Lynch, Abel Ferrara ou Jim Jarmusch… en oubliant de citer George Lucas. Car le père de STAR WARS et co-créateur d’INDIANA JONES, incarnation du « movie brat » multimilliardaire des années 1970-80, est bel et bien un cinéaste indépendant, à la base ! Scénariste, monteur, réalisateur, producteur et donc auteur à part entière de ses films, George Lucas est pourtant davantage connu et considéré comme un véritable entrepreneur. Un homme paradoxal, lancé dans le cinéma par amour du cinéma expérimental, hors du système hollywoodien, qui s’est pourtant retrouvé à la tête d’un empire multimédia aussi puissant que ces derniers. Situation difficile à vivre pour cet homme difficile à cerner malgré son succès, symbolisant avec ses amis et collègues Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Steven Spielberg, et quelques autres, une grande génération de jeunes barbus intrépides ayant pris le pouvoir du cinéma américain dans les années 1970. Situation qui a valu à Lucas autant d’admiration que de critiques… Les rares interviews et apparitions publiques de cet homme discret laissent percevoir une personnalité souvent sur la défensive, parfois rigide, laissant supposer que Lucas a peut-être le syndrome d’Asperger… tout comme son vieil ami Steven Spielberg, avec qui on l’a souvent confondu, à tort ou à raison.

L’aventure de George Lucas commence il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… en fait, dans un ranch de Modesto, parmi une famille méthodiste. Enfant timide, refusant de reprendre l’entreprise de papeterie de son père avec qui il ne s’entendait pas (« Rejoins-moi dans le Côté Obscur, Luke… »), le jeune Lucas fut semble-t-il un élève médiocre. On ne lui connaît guère de centres d’intérêt durant l’enfance, mis à part voir des films à la télévision, surtout de vieux serials d’aventure et de science-fiction. Ces prédécesseurs des feuilletons télévisés firent le bonheur des enfants américains dans les salles de cinéma du samedi matin, jusque dans les années 1940. Chaque épisode de ces aventures rocambolesques, bon marché et menées tambour battant se finissaient toujours par un suspense insoutenable : la fiancée du héros ligotée aux rails alors que le train arrive, le héros jeté dans une fosse pleine de serpents, etc. Et chaque semaine, les petits américains revenaient voir la suite, pour découvrir comment leurs héros s’en sortaient. Nul doute que ces feuilletons influencèrent Lucas des années plus tard… En attendant, le jeune Lucas ne s’intéressait guère qu’à une chose à l’adolescence : les voitures ! A Modesto, cet adolescent très ordinaire pratiquait comme ses amis le cruising : se balader dans les rues en voiture pour frimer devant les copains, tomber les filles et se lancer dans des rodéos motorisés. Lucas connut un grave accident durant un de ces rodéos, qui le laissa plusieurs jours dans le coma avant une longue rééducation. Une expérience qu’il vécut comme une vraie révélation, l’incitant à ne pas gâcher le reste de sa vie.

Aimant l’anthropologie, la sociologie et la littérature, et découvrant la mythologie comparée de Joseph Campbell, Lucas commença à s’intéresser au cinéma par la voie autodidacte classique, en réalisant des petits films en 8 millimètres. Entré à l’USC où il rejoignit d’autres futurs prestigieux confrères, Lucas se prit surtout de passion pour le cinéma expérimental, ainsi que pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, et les films d’Akira Kurosawa. La capacité de Lucas à penser visuellement, en terme de montage et de dynamisme cinématographique, l’aidera beaucoup à développer ses premiers films, des courts-métrages avant-gardistes qui sont vite remarqués dans les festivals : surtout THX 1138 4EB (ou ELECTRONIC LABYRINTH) qui récolte de nombreux prix. Lucas se vit récompensé par une bourse d’études de la Warner Bros. ce qui lui permit de travailler avec le héros de sa génération, Francis Ford Coppola, sur FINIAN’S RAINBOW (LA MELODIE DU BONHEUR). Lucas le rejoignit dans la grande aventure du studio indépendant American Zoetrope, créé par Coppola pour LES GENS DE LA PLUIE ; rejoints par des personnalités comme John Milius ou Walter Murch, les jeunes cinéastes voulaient transformer le cinéma américain, l’éloignant de l’hégémonie des studios pour créer de grandes oeuvres artistiques. Sous la houlette de Coppola, Lucas réalisa ses deux premiers films : THX 1138, oeuvre de science-fiction à la George Orwell / Aldous Huxley, et AMERICAN GRAFFITI, basé sur ses souvenirs de jeunesse, qui remporta un beau succès au box-office (et dans lequel on peut découvrir un tout jeune Harrison Ford, portant déjà un bien beau chapeau !).

Le succès d’AMERICAN GRAFFITI devait placer Lucas en position de force vis-à-vis des studios hollywoodiens. Sa passion pour la mythologie le fait alors plancher sur un projet de « space opéra » épique. Lucas écrivit un traitement original, y mêlant les films de Kurosawa, les westerns, une touche de Tolkien, de DUNE et de Joseph Campbell ; traitement que les studios refusèrent, ne comprenant rien à ce que le cinéaste leur racontait. Aujourd’hui, ils s’en mordent encore les doigts… STAR WARS, ayant enfin vu le jour après un tournage épuisant (le très anxieux Lucas fut même hospitalisé pour hypertension), sortit en mai 1977 pour établir un record historique au box-office, et entrer dans la culture populaire mondiale. Devenu richissime en quelques jours, pour avoir su gérer ses négociations financières en gardant tous les droits du film sur les revenus des produits dérivés, Lucas pourra produire tous ses futurs films en totale indépendance (non sans des frictions avec le puissant système de Guilde des producteurs à Hollywood). Ayant déjà fondé son studio de production, Lucasfilm Limited, Lucas ouvrit une nouvelle brèche technologique avec STAR WARS en rassemblant des jeunes gens plein d’énergie et d’idées pour créer des effets spéciaux totalement inédits à l’époque : ils seront les piliers de ce qui va devenir Industrial Light & Magic (ILM), qui deviendra le plus grand studio d’effets spéciaux visuels du cinéma américain. En améliorant les techniques déjà existantes (matte painting, rotoscope, maquettes, etc.) tout en innovant - à commencer par l’utilisation de caméras contrôlées par ordinateur - ILM sera le studio de référence pour des scènes jamais vues, ouvrant une autre brèche ultérieure avec les premières grandes scènes en image de synthèse (ABYSS, TERMINATOR 2, LA MORT VOUS VA SI BIEN et surtout JURASSIC PARK) intégrées à de vraies prises de vues, devenues courantes aujourd’hui. 

Lucas utilisera son nouveau pouvoir pour faire construire le Skywalker Ranch, offrant ses facilités techniques (son, montage, effets visuels…) à tous les réalisateurs américains. Au fil des années, Lucas, tout en supervisant la production des suites de STAR WARS (retitré depuis UN NOUVEL ESPOIR), L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI, sera un producteur actif, parfois très inspiré… et parfois beaucoup moins ! Il y a bien sûr la saga d’Indiana Jones, entamée avec LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE mis en scène par son ami Steven Spielberg : un nouveau triomphe au box-office mondial, tout comme les trois films qui suivront. Lucas fut aussi le producteur exécutif de KAGEMUSHA du maître Kurosawa, de BODY HEAT (LA FIEVRE AU CORPS) de Lawrence Kasdan, de MISHIMA de Paul Schrader, de POWAQQATSI de Ron Fricke et Godfrey Reggio, de TUCKER de Francis Ford Coppola, de WILLOW de Ron Howard. Un joli palmarès terni par des productions… bien plus embarrassantes : STAR WARS HOLIDAY SPECIAL, les téléfilms des EWOKS, le prometteur mais raté LABYRINTHE de Jim Henson, et le terrible HOWARD LE CANARD. 

Lucas produira aussi la série LES AVENTURES DU JEUNE INDIANA JONES (1992-96), où le mythique héros, enfant et adolescent, croisa les grandes figures historique de son époque – dont certaines ont déjà été évoquées. Un feuilleton volontairement éloigné des films, Lucas voulant surtout éduquer les jeunes spectateurs et leur donner le goût de l’Histoire. En 1997, il produit les Editions Spéciales de STAR WARS retouchées par des effets numériques, déclenchant les plus sévères critiques à son égard ; tout comme le sera la « prélogie » longtemps attendue de STAR WARS : les trois nouveaux films qu’il réalisa entre 1999 et 2005, victimes d’un abus d’imagerie numérique qui ont eu raison de la magie des premiers films. Après avoir annoncé un projet de série télévisée STAR WARS, produit le quatrième Indiana Jones (le tout aussi critiqué ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL) et RED TAILS, Lucas surprend tout le monde en annonçant se retirer des blockbusters à grand spectacle : il confie Lucasfilm à Kathleen Kennedy, collaboratrice de Spielberg, et revend les droits de STAR WARS à l’ogre Disney à la fin de l’année 2012. « Il y a toujours un plus gros poisson… ». Décision motivée selon lui, par son envie de revenir à son envie initiale de faire des films expérimentaux.

Les apports de Lucas ne se limitent pas à la réalisation et production de films. Intéressé très tôt par l’utilisation de l’animation numérique en images de synthèse, il a fondé le Graphics Group, une branche spéciale de la division informatique d’ILM, qu’il dût vendre à Steve Jobs en 1986. Le Graphics Group devint Pixar… Lucas a aussi co-fondé le système THX Ltd., la division son de Lucasfilm Skywalker Sound (ex Sprocket Systems), et LucasArts (ex Lucasfilm Games), pour les jeux vidéo. Il s’est lancé, depuis 1991, dans l’action philanthropique pour encourager l’éducation – défendant l’idée d’un réseau d’éducation à grande échelle, gratuit. Parmi ses autres actions philanthropiques : sa contribution au Giving Pledge de Bill Gates et Warren Buffett. Intéressant d’ailleurs de noter le parallèle entre l’évolution de la carrière des Lucas et Spielberg dans leur branche, avec celle des « frères ennemis » de la Silicon Valley, Jobs et Gates, révolutionnant l’industrie informatique à l’époque où les « brats«  firent de même avec le cinéma américain.

Une vie bien remplie, et beaucoup d’honneurs légitimes, donc, mais la personnalité de Lucas divise. L’homme, terriblement introverti, semble souvent gêné dans ses interviews : regard parfois évitant, élocution rapide frisant le bégaiement, difficulté à parler de lui… George Lucas n’aime pas sa célébrité et a souvent montré des difficultés à communiquer, typiques du profil Asperger, traduisant chez lui un comportement terriblement angoissé, insatisfait et parfois psychorigide. Une attitude qui lui a valu l’incompréhension de beaucoup de monde ; même des admirateurs… sans parler des fans, qui n’ont pas toujours pardonné ses erreurs de communication et ses révisions incessantes, maniaques, de ses films, ou ses choix artistiques sur la « prélogie ». Il y a quelque chose d’assez révélateur, finalement, dans l’évolution des personnages de la saga dans lesquels Lucas se projette le plus. A l’enthousiasme juvénile d’un Luke Skywalker devenu mature pour le bien commun, succèdera ainsi la déchéance d’un Anakin Skywalker, « enfant roi » devenu une froide machine à la tête d’un Empire tout-puissant. On constatera aussi qu’entre le premier STAR WARS (1977) et le retour à la réalisation de Lucas avec LA MENACE FANTÔME (1999), son style n’a guère évolué, et s’est figé. Alors que Spielberg et Coppola ont évolué depuis leurs débuts, Lucas semble avoir fait du surplace créatif. Sans doute faut-il voir dans ce blocage une des raisons de son retrait.

Quoiqu’il en soit, George Lucas est devenu un personnage iconique, déjà une figure de légende de son vivant… S’il n’a pas fait l’objet de « biopics » à ce jour, l’ami George a déjà été le sujet de courts-métrages de fiction signés par de nombreux jeunes réalisateurs, les enfants de la génération STAR WARS. Certains sont très drôles et astucieux. GEORGE LUCAS IN LOVE (1999) revisite façon SHAKESPEARE IN LOVE une « love story » estudiantine qui donne à Lucas l’idée des personnages de sa saga stellaire ; COURAGE & STUPIDITY (2005), où Lucas rend visite à son ami Steven Spielberg en pleine galère du tournage des DENTS DE LA MER ; ou encore BY GEORGE (2012), ou un homme, persuadé que son voisin n’est autre que Lucas, devient complètement fou ! 

– cf. Bill Gates, Jim Henson, Steve Jobs, Steven Spielberg

 

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… Ludwig II (ou Louis II) de Bavière (1845-1886) :

Parmi les personnages historiques les plus étranges de cet abécédaire, Ludwig II de Bavière, « le Roi fou de Bavière » occupe une place de choix. Romantique tardif, mécène de Wagner, à l’origine de la construction dispendieuse de somptueux châteaux vides, homosexuel profondément réprimé, déclaré fou et mort dans des circonstances mystérieuses, Ludwig II (ou Louis II en France) fut un « roi artiste » incompris. Ou un « roi autiste », dont le drame fut de s’identifier absolument aux héros mythologiques germaniques, au point de négliger ses charges et devoirs royaux, au moment où l’Allemagne allait s’unifier sous Bismarck.

L’énigme de la personnalité de Ludwig II, de ses délires et de son monde intérieur, laisse forcément la place aux hypothèses les plus diverses, de la part des spécialistes. Le « Roi Fou » était très certainement épileptique, comme le fut son frère cadet Otto (ou Othon), et certainement en proie au fil du temps à un délire de persécution, le menant à des phases de réclusion de plus en plus aiguës… Eugen Bleuler, une des grandes figures fondatrices de la psychiatrie moderne, ancien élève de Bernhard von Gudden (le médecin de Ludwig II qui fut probablement tué par ce dernier le soir de sa mort), et futur supérieur de Carl Gustav Jung (tiens, tiens…), signala chez le défunt roi de Bavière une nette propension à l’autisme. De là, certains ont pu supposer que Ludwig II était peut-être bien atteint d’une forme aiguë du syndrome d’Asperger, ce qui expliquerait ses étranges réactions à des pressions et exigences politiques, difficilement conciliables avec sa sensibilité…

Dans la famille de Ludwig II, il y a déjà un antécédent de personnalité anticonformiste : son grand-père Louis Ier de Bavière, tombé fou amoureux de la courtisane Lola Montez, et qui dut abdiquer en raison du scandale en faveur de son fils Maximilien II de Bavière, le père de Ludwig. Premier des deux fils né de Maximilien et de la princesse de Prusse Marie de Hohenzollern, Ludwig II était destiné à monter sur le trône de Bavière. Mais l’enfant subit très tôt un premier rude choc psychologique : il n’avait que huit mois quand sa nourrice succomba à la typhoïde, un sevrage brutal qui l’affecta probablement. Pour ne rien arranger, le sévère Maximilien astreignit beaucoup trop tôt son fils aîné aux devoirs d’un prince héritier : des journées d’études surchargées dès son jeune âge, études qui ennuyèrent vite le jeune prince, à l’exception de quelques matières (la littérature, l’Histoire, les sciences naturelles, l’histoire religieuse, la langue française). Ludwig, certes très intelligent, fut très bien éduqué, mais n’eut pas vraiment d’enfance heureuse : très sensible, fantasque, le jeune prince manqua de rapports affectueux avec ses parents, tout à leur charge de souverains, et se replia inévitablement sur une vie intérieure marquée par un goût précoce pour les arts.

Ludwig grandit aussi dans une Bavière forcément mythique ; il gardera de ses séjours au château d’Hohenschwangau, lié aux légendes de Lohengrin et de Tannhaüser, un souvenir inoubliable durant toute sa vie. Et il devint de fait totalement passionné par l’imaginaire du Graal, les Minnesänger, et les mythologies germaniques ; les musiques de Richard Wagner incarneront à merveille, aux yeux du prince héritier, cet idéal mythologique. Ludwig lit son ouvrage L’OEUVRE D’ART DE L’AVENIR à 12 ans et se prit immédiatement de passion pour l’oeuvre du musicien. A 16 ans, l’écoute de LOHENGRIN provoque chez lui une crise d’épilepsie. Crise qui, sans doute, fut perçue par lui comme une révélation mystique, renforçant son obsession et son identification à Parsifal (Perceval), le héros au coeur pur, gardien du Graal. Il est étonnant de constater à quel point l’oeuvre musicale de Wagner et la mythologie germanique fascina trois personnages historiques présents en ces pages, tous probablement atteints de troubles autistiques et/ou Aspies : Ludwig II, Carl Gustav Jung et Friedrich Nietzsche. On sait aussi, malheureusement, à quel point ces idéaux romantiques wagnériens allaient être pervertis au 20ème Siècle, écrasés dans les bruits de marche au pas de l’oie venus de la même Bavière…

Mais revenons à Ludwig II. Couronné roi à 18 ans, il va régner sur la Bavière pendant 22 années. Un règne controversé pour plusieurs raisons : la principale étant le rapide désintérêt du jeune roi pour la politique. Il préféra financer les coûteux opéras de son cher Wagner, au grand dam des différents gouvernements bavarois soutenus par la famille royale. Au fil des années, le délire de Ludwig le poussera à financer la construction de châteaux somptueux – Neuschwanstein, Herrenchiemsee, Linderhofn Schachen… -, certains vite désertés ou inachevés, aggravant la dette de l’Etat. Féru d’art, ne vivant que par et pour lui, Ludwig II ne pouvait politiquement faire le poids face au retors chancelier Bismarck, organisateur de l’unification allemande. Les refus systématiques, entêtés, de Ludwig de traiter avec les Prussiens qu’il détestait aidèrent finalement Bismarck à annexer la Bavière indépendante à la nouvelle Allemagne. Un échec politique cinglant dont Ludwig n’avait cure, vivant de plus en plus en reclus, sortant la nuit tombée pour vivre ses rêves romantiques en compagnie de ses nombreux valets… L’autre source de scandale dans la vie de Ludwig II étant son homosexualité, inadmissible pour l’époque. Amoureux tout platonique d’Elisabeth d’Autriche (la fameuse « Sissi ») en qui il voyait son héroïne wagnérienne incarnée, Ludwig dut céder aux pressions familiales et se fiancer avec la soeur cadette d’Elisabeth, la duchesse Sophie-Charlotte… fiançailles évidemment malheureuses vu les circonstances.

Ludwig II, profondément bouleversé par l’internement de son frère Otto en 1874, s’enfonçant dans son monde d’illusions, accumulant les dettes, fut finalement renversé par le gouvernement bavarois en 1886. Son oncle Léopold de Wittelsbach fut nommé régent le 10 juin 1886 ; deux jours plus tard, Ludwig II fut interné au château de Berg, sous la surveillance du docteur Gudden, désigné par le nouveau gouvernement. Le lendemain soir, Ludwig II était retrouvé mort sur les rives du lac de Würm (maintenant lac de Starnberg), avec Gudden. Une mort qui ne fit qu’enrichir la légende tragique du roi déchu. Souffrant de délires de la persécution aggravés par les manoeuvres politiques à son encontre, Ludwig II aurait eu une crise de folie, noyant le docteur durant celle-ci avant de se précipiter dans les eaux glacées du lac. Il succomba à une hydrocution. Mais, comme de bien entendu, les rumeurs devaient s’en mêler, des plus romantiques (il aurait voulu rejoindre Elisabeth) aux plus conspiratrices (un enlèvement par les catholiques qui aurait mal tourné, ou un complot visant à se débarrasser pour de bon de l’encombrant souverain)… Triste fin pour un roi qui aimait sincèrement les arts, et son peuple, malgré ses lubies.

Il aurait certainement préféré naître artiste… et les artistes ne l’ont pas oublié. Musique, théâtre, littérature (Guillaume Apollinaire, Thomas et Klaus Mann…) et bien sûr cinéma (LUDWIG de Luchino Visconti, avec Helmut Berger) ont bien souvent évoqué la vie de ce souverain incompris, qui a finalement réalisé son rêve : devenir une légende dans sa Bavière natale.

Cf. Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche ; Perceval

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 10

K comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 10 dans Aspie k-franz-kafka-asperger-241x300

… Kafka, Franz (1883-1924) :

Les écrivains sont de drôles d’oiseaux… surtout celui-ci. Le nom de Kafka venant du mot tchèque « Kavka » désignant le choucas des tours, un petit corbeau familier des villes, et des châteaux. La personnalité de Franz Kafka, cité à juste titre parmi les écrivains les plus importants du 20ème Siècle, lui a valu une « nomination » dans des listes de personnalités Aspies supposées. Hypothèse intéressante, et somme toute plausible, selon les biographies et les témoignages de ses proches.

Né à Prague sous l’empire austro-hongrois, Kafka était le fils d’un commerçant juif avec qui il eut des relations difficiles. Un père décrit comme tyrannique et prétentieux, à qui il s’opposa (et dont l’attitude lui inspirera les figures du Pouvoir de ses futurs écrits) ; le contraire de sa mère, discrète et timide, venue d’une famille intellectuelle. L’enfance de Kafka fut solitaire : la mère devant travailler, ses soeurs mariées ayant quitté le foyer, le jeune garçon sensible se retrouvait livré à lui-même pendant de longues heures. Bon élève à l’école, peu intéressé par l’éducation judaïque dans sa jeunesse, il hésita sur le cours de ses études supérieures : deux semaines de cours de chimie avant de choisir le droit, ce qui lui permit de suivre des cours de langue allemande et d’histoire de l’art, et de rejoindre un club étudiant de littérature. Du pain bénit pour ce jeune homme féru justement de lecture et d’écriture, et qui y rencontra son grand ami, le poète Max Brod, celui-là qui fera connaître son oeuvre après son décès. Kafka appréciait particulièrement les ouvrages de Platon, Flaubert, Goethe, Von Kleist, et Dostoïevski. Gagné par la passion de l’écriture, Kafka fut pourtant peu publié de son vivant, et il faudra l’influence (et les retouches) de Brod pour que ses écrits connaissent la consécration, après la tuberculose qui l’emporta en 1924.

L’évocation de la personnalité de Franz Kafka laisse fortement penser qu’il était légèrement « Aspie ». Jugez plutôt : de nature plutôt tranquille, timide, Kafka parlait peu mais avec beaucoup d’intelligence, et préférait s’exprimer par l’écrit, laissant derrière lui une correspondance fournie. Phobique social (il ne quitta vraiment le foyer familial qu’à 31 ans), extrêmement sensible au bruit, cet homme terriblement anxieux sut communiquer à merveille son malaise dans ses romans et nouvelles, ce qui ne l’empêchait pas par ailleurs d’être aussi capable d’humour. Parmi ses autres « dons » constatés, une faculté d’observation et de mémorisation d’une très grande précision, une exigence de vérité et de rigueur consciencieuse. Ses centres d’intérêts furent : les sports (assez tardivement), la naturopathie, les systèmes éducatifs modernes (la pédagogie Montessori), l’aviation et le cinéma. Sa vie professionnelle fut réglée autour de routines bien établies : après une première expérience malheureuse dans les assurances (un emploi du temps trop lourd l’empêchant d’écrire), son embauche et ses promotions pour une institution pour les ouvriers accidentés lui permirent d’aménager un planning quotidien à sa convenance. En se servant de son observation du quotidien de la compagnie, Kafka sut créer et crédibiliser l’univers de ses romans et nouvelles.

Malheureusement, ces capacités et son talent allaient de pair avec de graves problèmes relationnels : nombreuses crises dépressives, moments de réclusion, idées suicidaires… Franz Kafka n’avait que quelques amis proches, et eut des liaisons malheureuses avec les femmes. Des fiançailles rompues deux fois avec Felice Bauer, une autre rupture avec Julie Wohryzeck, des histoires avec Grete Bloch… Milena Jesenska, journaliste et écrivaine anarchiste, et Dora Diamant, institutrice maternelle, furent les femmes qui comptèrent sans aucun doute le plus pour lui. Les diagnostics variant d’un spécialiste à l’autre, nul ne peut déterminer exactement l’origine des problèmes de Kafka : désordre de personnalité schizoïde, hypocondrie, troubles anorexiques, homosexualité refoulée… l’hypothèse Asperger vient se mêler à celles-ci. 

Le talent de Franz Kafka fut salué comme celui d’un immense écrivain. Ses oeuvres, censurées et détruites pour d’évidentes raisons par les nazis, gardent un caractère terriblement prémonitoire et inquiétant. LA METAMORPHOSE, LE PROCES, LE CHÂTEAU, LA COLONIE PENITENTIAIRE… influencèrent un nombre incalculable d’écrivains. En France, ses textes traduits par Alexandre Vialatte, marquèrent profondément par exemple Albert Camus, dont L’ETRANGER peut être considéré comme un de ses héritiers spirituels. L’aliénation, l’oppression d’un pouvoir politique inaccessible, les conflits familiaux paroxystiques, la peur des actes de brutalité, les quêtes et transformations mystiques, sont devenus les thèmes éminemment « kafkaïens », cet adjectif étant devenu la représentation idéale de l’absurdité bureaucratique dont il fut le témoin. Un terme à rapprocher de l’exemple d’un autre célèbre écrivain, George Orwell, dont le nom a « débordé » sur le réel pour illustrer l’emprise des systèmes totalitaires sur l’individu.

Les cinéastes ont bien tenté d’adapter l’univers de Kafka, avec des résultats très discutables, tant l’oeuvre de l’homme de Prague est délicate à transposer. On peut citer son adaptation la plus connue : LE PROCES en 1961 par Orson Welles. Ou le film de Steven Soderbergh KAFKA (1991), fiction basée sur son univers littéraire, avec Jeremy Irons. D’autres films tentèrent de recréer, entièrement ou partiellement, l’ambiance et l’esprit de ses écrits : citons notamment LE LOCATAIRE (1976) de Roman Polanski, LA MOUCHE (1986) de David Cronenberg (qui cite volontairement les mots de l’auteur de LA METAMORPHOSE) ; ou OMBRES ET BROUILLARD (1991) de Woody Allen.

Cf. Woody Allen, George Orwell ; Meursault (L’ETRANGER), le Prince Mychkine (L’IDIOT).

 

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… Kandinsky, Vassily (1866-1944) :

Vassily Kandinsky, ou l’homme qui peignait les sons…

Le peintre russe eut une carrière tardive, commencée à trente ans, qui fut ni plus ni moins à l’origine d’un des très grands mouvements du 20ème Siècle : l’art abstrait. Vassily Kandinsky (orthographié aussi Vassili Kandinski) apporta sa propre révolution dans une période politiquement troublée, malmenée par l’émergence des dictatures européennes les plus violentes. Et si l’on dispose de peu d’informations sur la personnalité de Kandinsky (sans doute à cause d’une extrême discrétion), son nom est cité parmi d’éventuelles personnalités « Aspergers » en raison d’une particularité parfois constatée chez ces derniers : la synesthésie.

Ce mot savant cache un don assez étonnant, idéal pour tous ceux qui embrassent une carrière artistique. La synesthésie est un phénomène neurologique associant plusieurs sens entre eux ; l’un des exemples les plus connus étant l’association des lettres de l’alphabet à une couleur particulière. Il peut y avoir beaucoup d’autres types de synesthésies, et celle de Kandinsky a littéralement rejailli sur ses tableaux. Fasciné par les couleurs depuis son enfance, le peintre sut développer ce don en transformant les sons qu’il percevait en couleurs. Littéralement, il voyait les sons et entendait les couleurs, au point de faire de ses tableaux de véritables oeuvres musicales, titrant des séries entières « Improvisations » et « Compositions ».

Fils d’un marchand de thé, ayant passé sa jeunesse à Moscou et Odessa, Vassily Kandinsky étudia très jeune les arts et la musique. Son don se manifesta donc très tôt, stimulé par son éducation artistique. A ces talents, il faudra aussi rajouter, plus tard, un intérêt particulier pour l’étude de la psychologie, la musique de Wagner et l’ésotérisme théosophique. A l’Université de Moscou où il étudia le droit et l’économie, Kandinsky eut aussi l’occasion de faire des voyages formateurs, notamment en 1889, dans la région de Vologda ; en parcourant le pays pour étudier les coutumes de droit et le folklore russes, Kandinsky eut l’impression de pénétrer dans des tableaux dès lors qu’il entrait dans une maison ou un bâtiment colorés. La découverte par ailleurs d’une série de toiles de Monet, LES MEULES, bouleversa toutes ses conceptions sur la peinture en révélant l’action de celles-ci sur sa mémoire.

A trente ans, Kandinsky décida de franchir le pas et d’arrêter ses études pourtant prometteuses, pour se lancer dans la peinture, apprenant sa technique dans l’école privée d’Anton Azbe et à l’Académie des Beaux-Arts de Munich. Il élaborera ainsi toute une philosophie de l’art qu’il nommera la « nécessité intérieure », l’exprimant dans ses peintures comme dans des ouvrages théoriques, le fruit d’une très longue réflexion basée sur un intense besoin spirituel. Peu à peu, Kandinsky développera une technique « intutitive » très mûrie, associant chaque son à une couleur définie, penchant de plus en plus vers l’abstraction. 

Auprès d’autres peintres comme Paul Klee, Kandinsky fondera à Munich le mouvement Cavalier Bleu (nommé d’après une de ses toiles), dans le but de promouvoir l’art abstrait. Rappelé en Russie au début de la 1ère Guerre Mondiale, il se consacrera à l’enseignement analytique dans l’art et l’organisation de l’Institut de Culture Artistique. Malheureusement pour lui, la chute de l’Empire russe et l’arrivée au pouvoir des communistes le poussera à quitter son pays natal. Revenu en Allemagne pour rejoindre le Bauhaus de Weimar, Kandinsky s’y épanouira entre l’enseignement, la publication de ses théories (POINT ET LIGNE SUR PLAN, 1926) et la réalisation de ses toiles. Malheureusement, cette fois, ses peintures rencontrèrent l’hostilité des partis de droite. Après les fermetures et la dissolution officielle du Bauhaus, Kandinsky quitta l’Allemagne nazifiée pour vivre ses dernières années à Paris. Celles-ci constitueront la synthèse de l’ensemble de son oeuvre (avec notamment l’apparition d’étonnantes formes biomorphiques « foetales » dans ses toiles, et la finalisation de ses COMPOSITIONS), et seront vécues dans l’isolement. Eclipsé par les peintures cubistes et impressionnistes plus à la mode, Vassily Kandinsky aura cependant droit à une reconnaissance posthume, due aux efforts de son épouse Nina, qui saura obtenir la reconnaissance finale du talent de son mari, et sa place dans l’Histoire des grands peintres.

 

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… Kaufman, Andy (1949-1984) :

OVNI dans le monde des acteurs comiques américains… ou plutôt « Homme de la Lune » (pour citer la célèbre chanson des R.E.M., MAN ON THE MOON, écrite en son hommage) ? Très peu connu de ce côté-ci de l’Hexagone, Andy Kaufman doit une bonne partie de sa reconnaissance tardive au remarquable film homonyme de Milos Forman avec Jim Carrey. Andy Kaufman détestait porter l’étiquette de  »comique », et élabora en quelques années toute une série de canulars aux dépens du public, qui l’avait consacré star dans la populaire sitcom TAXI. Kaufman pratiquait de cette façon un humour très particulier, prenant un malin plaisir à embrouiller la tête de tout un chacun, pour mieux abolir les frontières traditionnelles de la réalité et de l’imagination. Il fallait un haut degré de folie pour oser malmener les conventions de l’humour télévisé américain, et Kaufman poussa le bouchon très loin, avec une belle inconscience. 

Parvenir à percer la personnalité du  »vrai » Andy Kaufman est une vraie mission impossible… Tant et si bien que les hypothèses diverses fleurissent sur le Net pour expliquer la bizarrerie de son humour : pourquoi pas, alors, le syndrome d’Asperger ? … Les informations disponibles sont presque inexistantes à ce sujet. Ne reste donc que le film de Forman, fidèle à la véritable histoire de Kaufman, et l’interprétation d’un Jim Carrey transformé, dans un de ses rôles les plus complexes aux côtés de celui de Joel, l’Aspie dépressif d’ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND.

Andy Kaufman aurait eu une enfance tout ce qu’il y a d’ordinaire, sans un don précoce pour la comédie et le spectacle – don qui, montré dans MAN ON THE MOON, inquiétait ses parents : le petit Andy préférant rester seul dans sa chambre devant un public imaginaire au lieu d’aller jouer avec ses camarades ! Sa carrière professionnelle fut météorique, dix ans à peine, après une période de vaches maigres dans les night-clubs et coffee shops de la côte Est des USA. Le film de Forman a su montrer les évolutions de la vie de Kaufman, artiste toujours caché derrière ses personnages. A commencer par le tout premier,  »l’Etranger », calamiteux imitateur censé venir d’une île perdue d’Europe de l’Est (qui coula !) avant de se transformer en un sosie parfait d’Elvis Presley. Le nom d’Andy Kaufman retint l’attention de l’agent George Shapiro, et le succès vint avec l’apparition mémorable de Kaufman dans la toute première émission du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW en octobre 1975, où il croisa ce soir-là Dan Aykroyd, déjà cité dans ce blog ; puis ce fut la série TAXI lancée en 1978 qui fit de Kaufman une star. Le personnage de « l’Etranger » devint le doux dingue Latka Gravas, chauffeur de taxi atteint de troubles de personnalités multiples. Mais l’acteur, craignant de se voir enfermé dans ce personnage, développa à côté des numéros et des personnages ne correspondant en rien à ce que l’on attendait de lui… Notamment sa création la plus célèbre : l’infâme Tony Clifton, un horrible chrooner vulgaire, raciste et grossier, personnage créé et co-interprété avec son frère et son complice Bob Zmuda. Ce que montre le film est vrai : sans prévenir ses collègues, Kaufman se déguisa en Clifton, artiste invité sur le plateau de TAXI, et mit un tel chaos qu’il fut expulsé par la sécurité ! Plus tard, Kaufman et sa créature en vinrent même aux mains sous les yeux d’un public stupéfait, persuadé que l’acteur était Tony Clifton…

Celui-ci ne fut bien sûr qu’une des diverses créations de Kaufman, dont les  »happenings/canulars/numéros » devinrent de plus en plus osés. Loin du principe habituel de la caméra cachée, où le public rit aux dépens de la victime désignée, Kaufman renvoyait sans cesse ce dernier dans les cordes – littéralement car Kaufman, passionné de catch, organisa, parmi ses nombreux coups pendables, de faux pugilats avec le catcheur professionnel Jerry Lawler. La « dispute » fictive se poursuivit même dans une émission mémorable du talk-show de David Letterman. L’incident fit des émules pour d’autres amateurs de canulars, apparus chez Letterman, tels l’acteur Crispin Glover.

Il fallait cependant que le spectacle s’arrêta très tôt… Quand Andy Kaufman annonça à ses proches être atteint d’un cancer avancé, beaucoup crurent à une blague de mauvais goût. Le 16 mai 1984, l’artiste était enterré. La légende, elle, commença… Beaucoup croient encore malgré tout qu’Andy Kaufman, tel Elvis Presley, a simulé sa mort pour échapper à une célébrité écrasante. L’horrible Tony Clifton continue de sévir, près de trente ans après la mort de son créateur. Il vint même agresser Jim Carrey durant la promotion de MAN ON THE MOON. Etait-ce Bob Zmuda, sous le maquillage ? Un troisième larron déguisé ? Ou Andy Kaufman, en train de réaliser le plus long canular du show-business, à l’insu de tous ? Le mystère reste entier…

Et nous ne sommes pas plus avancés sur le vrai Andy Kaufman, si tant est qu’il y a réellement existé derrière tous ces personnages !

Cf. Dan Aykroyd, Crispin Glover, Robin Williams ; Joel Barish (ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND).

 

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… Kubrick, Stanley (1928-1999) :

Quel avenir professionnel peut bien avoir un jeune garçon juif du Bronx, très intelligent, très timide, et dont les notes à l’école et au lycée sont si faibles qu’il ne peut pas entrer à l’université ? A priori, on répondra : « aucun ». Comme quoi, il faut éviter les jugements hâtifs… 

Stanley Kubrick, malgré ce départ apparemment défaillant, laissa une marque exceptionnelle dans l’histoire artistique du 20ème Siècle. Photographe, puis réalisateur, monteur, scénariste et producteur de ses propres films, il a créé treize films en tout sur quarante-cinq années… peu de films, mais quels films ! Tous les cinéastes en activité reconnaissent unanimement son génie visionnaire ; exposés dès leur jeunesse aux images mémorables de DOCTEUR FOLAMOUR, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, ORANGE MECANIQUE, SHINING et tous les autres, Steven Spielberg, Ridley Scott, Martin Scorsese, Christopher Nolan, James Cameron, David Fincher, les frères Coen, Tim Burton, David Lynch, Nicolas Winding Refn ont tous reconnu avoir une dette immense envers l’oeuvre de Kubrick – et, pour les plus chanceux, des souvenirs mémorables. Les spectateurs du monde entier, eux, restent fascinés par l’univers unique de ses films. L’auteur de ces lignes peut se joindre à eux, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE étant son film favori, et un de ses souvenirs les plus attendris, liés à une diffusion du film à la télévision, avec son père qui lui expliquait ses mystères au fil de l’histoire…

Apprécié de ses proches pour sa gentillesse, réputé pour sa curiosité intellectuelle absolue, son perfectionnisme sur les tournages et sa réserve envers la presse, Stnaley Kubrick a hérité d’une légende exagérée de « reclus mégalomane » qu’il n’était pas. Il ne supportait pas la médiocrité dans le travail, avait d’évidentes obsessions et se montrait impitoyablement lucide sur la nature humaine, et même quelque peu paranoïaque… Au fil des informations et anecdotes révélées à son égard dans les documentaires, il ne fait aucun doute que Stanley Kubrick présentait des traits évidents du syndrome d’Asperger.

Fils d’un médecin cardiologue et d’une mère artiste chanteuse et danseuse, tous deux d’origine juive austro-hongroise, le jeune Stanley Kubrick s’ennuyait ferme à l’école et au lycée, récoltant les pires notes de sa classe, sauf en sciences physiques. Il affirma ne se souvenir d’aucun livre notable avant d’avoir eu 19 ans, bien qu’ayant été initié au goût de la lecture par sa mère. Comme on le sait, sa passion pour la littérature influencera le choix de ses films, tous adaptés de romans, à partir de THE KILLING (L’ULTIME RAZZIA) en 1956. Grâce à son père, Kubrick aimait aussi le jazz et se vit même un temps en futur musicien professionnel. L’influence du père de Kubrick sera décisive pour les deux grands centres d’intérêt de son fils, à l’adolescence : il lui enseigna les jeux d’échecs, une discipline dans laquelle Kubrick excellait, comme on peut le voir sur des photos de tournage et dans certains de ses films (L’ULTIME RAZZIA, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE et BARRY LYNDON), qui reproduisaient dans leur dramaturgie très particulière les schémas de ces mêmes jeux. Et, surtout, le cadeau d’un appareil photo Graflex pour les 13 ans de Kubrick déclencha tout : Kubrick fut embauché à 16 ans comme photographe indépendant par le magasine au nom prémonitoire, « Look ». Le « regard » de Kubrick sur l’actualité de son époque fut une étape décisive pour apprendre la prise de vues, et travailler un remarquable don de création visuelle ; Kubrick sera incollable sur les différents appareils et caméras, une qualité indéniable qui lui permettra de passer à la réalisation de documentaires et de maîtriser les aspects techniques de ses futurs chefs-d’oeuvre. Kubrick apparaît parfois sur ses photos, curieux jeune homme au costume serré et au regard semblant déjà branché sur l’au-delà… 

Parfaitement autodidacte, sans diplômes (il ne fréquenta la Columbia University qu’en auditeur libre), Stanley Kubrick posa ainsi les bases de son univers. Treize films, abordant les genres et les styles les plus variés, et dont la durée de tournage s’espacera de façon étonnamment mathématique au fil du temps : depuis FEAR AND DESIRE (qu’il refusa de voir exploité en salles) jusqu’à son film testament EYES WIDE SHUT, en passant par LE BAISER DU TUEUR, THE KILLING (L’ULTIME RAZZIA), LES SENTIERS DE LA GLOIRE (interdit de projection en France pendant 18 ans…), SPARTACUS (grand classique du péplum épique, un mauvais souvenir à Kubrick, engagé pour remplacer Anthony Mann en cours de tournage), LOLITA, DOCTEUR FOLAMOUR (ces deux derniers offrant des rôles mémorables à Peter Sellers), 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, ORANGE MECANIQUE, BARRY LYNDON, SHINING et FULL METAL JACKET. Sans compter des projets de films restés inachevés (NAPOLEON, LE PARFUM, WARTIME LIES / ARYAN PAPERS…), et d’autres confiés à d’autres réalisateurs (comme A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE qu’il remit à Steven Spielberg en véritable marque d’héritage spirituel).

Stanley Kubrick, ce fut aussi une personnalité marquante, et un regard incroyable : sous deux grands sourcils en accent circonflexe, les yeux de Kubrick, à la fois malicieux et concentrés, semblaient pouvoir « scanner » leurs interlocuteurs et révélaient un univers intérieur d’une grande richesse. Dans son travail, le cinéaste se transformait : il voulait que chacun donne son maximum et se montrait redoutablement exigeant, sans être tyrannique pour autant. Son perfectionnisme le poussait à tout préparer et contrôler, jusqu’au doublage en langue étrangère, et le contrôle de qualité des copies projetées dans les salles du monde entier. Ceux qui ont pu visiter l’exposition qui lui a été consacrée à la Médiathèque ont pu voir un aperçu de sa méthode de travail, notamment via un tableau de production de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, d’une précision méticuleuse jusqu’au plus infime détail. Ce perfectionnisme a souvent été qualifié chez lui de maladif, les anecdotes sur les centaines de plans, répétés jusqu’à ce qu’il obtienne satisfaction dans ses derniers films, faisant désormais partie de sa légende. Ces répétitions n’avaient rien de capricieux. En bon « Aspie » créatif, Kubrick voulait arriver au bon résultat, quitte à ralentir ses tournages… Cette recherche obsessionnelle de la perfection, tout comme la recherche pointilleuse de nouveaux projets de films, affecta néanmoins le rythme de ses tournages – d’où sans doute la distance dans le temps séparant chaque tournage, comme une vraie suite mathématique : 3 ans entre 2001 et ORANGE MECANIQUE, BARRY LYNDON 4 ans après, SHINING 5 ans plus tard, 7 ans pour FULL METAL JACKET, et enfin 12 ans entre FULL METAL JACKET et EYES WIDE SHUT. Autre point typiquement « Aspie » relevé chez Kubrick par les témoignages de ceux qui travaillèrent et discutèrent avec lui : aucun sujet ne semblait devoir lui échapper, révélant un esprit curieux de tout et intarissable. D’où la variété des sujets abordés dans ses films : historiques, politiques, religieux, philosophiques, psychanalytiques, la déshumanisation des sociétés, les dangers de la Guerre Froide, l’existence du surnaturel, la conquête spatiale, et on en passe… 

Quelques observations particulières concernant 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. La façon dont le film rassemble les oeuvres de diverses personnalités, citées en ces pages comme de très possibles Aspies, ne cesse d’intriguer. Kubrick s’inspire ouvertement et cite visuellement le long texte philosophique de Friedrich Nietzsche, AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, qui inspira une célèbre symphonie de Richard Strauss devenue le « thème officiel » du film. Il y ajouta aussi le Monolithe Noir, inspiré par un texte de Carl Gustav Jung. Le médecin suisse ne croyait pas aux coïncidences, et Kubrick non plus. Nietzsche, Strauss, Jung et Kubrick ont probablement été des Aspies à des degrés divers… Encore plus étonnant, le film, voulu comme une totale « expérience non-verbale », est aussi une expérience sensorielle unique. La bande-son du film suggère très souvent une perception « autiste » du monde. Kubrick créa en effet une série d’effets sonores perturbants, obsédants : le souffle hypnotique des astronautes dans leur scaphandre, les divers signaux d’alarme poussés aux limites du supportable, les bruits de voix venus de partout et nulle part à la fois dans les dernières scènes, etc… Tous ces sons évoquent ce que peuvent parfois ressentir une personne autiste et/ou Aspie. Kubrick n’a pas non seulement ouvert une porte sur les mystères de l’Espace-Temps avec son film, il en a aussi ouvert une sur l’inconscient collectif…

Bien entendu, un homme pareil ne pouvait que susciter parfois méfiance et incompréhension de la part d’une presse mal informée, lui collant vite fait mal fait une réputation de fou enfermé chez lui. Kubrick fuyait simplement les mondanités, préférant travailler en toute tranquillité et indépendance, après son départ pour l’Angleterre suivant la mauvaise expérience de SPARTACUS. Marié pour la troisième fois avec son épouse Christiane (la jeune allemande chantant à la fin des SENTIERS DE LA GLOIRE… aussi la nièce du cinéaste pro-nazi Veit Harlan !), heureux père de famille, Kubrick vivait dans une grande propriété, entouré de chiens et de chats, et aimait préparer ses futurs projets loin du tintamarre hollywoodien. Ce besoin de tranquillité d’esprit s’accompagnait aussi d’une certaine forme de paranoïa, au vu des nombreuses caméras de surveillance entourant son domaine. Depuis cette demeure, il restait cependant en contact avec ses proches, ses contacts professionnels et n’hésitait pas à rencontrer ou téléphoner à de jeunes collègues prometteurs.

Les anecdotes fourmillent aussi sur les relations, parfois curieuses, qu’entretenait Kubrick avec ses collaborateurs. Le syndrome d’Asperger probable de Kubrick pouvait aussi bien se traduire par de passionnantes discussions et échanges de points de vues, mais aussi de curieux revirements qui en décontenancèrent plus d’un. Tels le compositeur Alex North, auteur de la superbe partition de SPARTACUS, apprenant que sa musique de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE fut abruptement rejetée par Kubrick. Ou l’acteur Malcolm McDowell, qui garda un souvenir merveilleux de son travail avec le cinéaste sur ORANGE MECANIQUE, mais fut fort déçu de voir ce dernier ne plus prendre contact avec lui, par la suite… Ces « ruptures » subites n’empêchaient pourtant pas Kubrick de reprendre une conversation avec son interlocuteur, des mois après l’avoir interrompue ; interlocuteurs souvent stupéfaits de voir le cinéaste continuer précisément la discussion là où elle était restée en suspens, sans donner l’impression de le remarquer ! 

Le très probable syndrome d’Asperger dont était atteint Stanley Kubrick a certainement aussi joué un rôle dans l’incompréhension de son oeuvre par les critiques professionnels ; beaucoup d’entre eux lui ont régulièrement reproché à tort la froideur et l’inhumanité de ses films, sans chercher à voir plus loin. Une accusation qui reflète à sa façon l’incompréhension générale entourant nombre de personnes Aspies. Certes, une impression de froideur transpire souvent des films de Kubrick, particulièrement les derniers ; mais en réalité, il refusait simplement le sentimentalisme facile. Brillantes constructions intellectuelles, esthétiquement et techniquement parfaits, les films de Kubrick ne sont pourtant pas dénués d’émotion. Le cinéaste était un être humain, après tout, et non une machine à la HAL 9000. Seulement, dans ses films, l’émotion était avant tout  »intérieure », exigeant un effort d’attention du spectateur ; et d’ailleurs, les séquences émouvantes ne manquent pas chez Kubrick. La scène finale des SENTIERS DE LA GLOIRE, celle de SPARTACUS, la mort de l’enfant de BARRY LYNDON, la déconnection d’HAL dans 2001 sont là pour le prouver… Tout comme les derniers instants apaisés d’EYES WIDE SHUT, se terminant sur une chute malicieuse (et grivoise !) du maître, parti dans son dernier sommeil le 7 mars 1999. Vers Jupiter, et au-delà de l’Infini… 

- cf. Ludwig Van Beethoven, Tim Burton, Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche, Richard Strauss, Steven Spielberg, Robin Williams ; David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), HAL 9000 (2001 L’ODYSSEE DE L’ESPACE)

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 9

I-J, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 9 dans Aspie j-michael-jackson-asperger

… Jackson, Michael (1958-2009) :

Des centaines de millions d’albums vendus, des chansons devenues des classiques instantanés, des concerts à grand spectacle, ses pas de danse (assez terrifiants) défiant les lois de la physique, des clips d’anthologie, une fortune personnelle phénoménale… Michael Jackson était, dans son domaine, l’homme des superlatifs permanents. Mais il était aussi un personnage profondément perturbé, et une figure des plus décriées du show-business américain. Un éternel enfant dont la moindre apparition provoquait l’hystérie collective, propre à attirer sur lui les rumeurs et les informations les plus délirantes. S’il s’identifiait à Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir imaginé par James M. Barrie, ses détracteurs l’auraient sûrement volontiers comparé à Dorian Gray, le jeune homme immortel et ambigu créé par Oscar Wilde. Le comportement de l’artiste en public a pu laissé supposer à certains qu’il était un très hypothétique Aspie… ce qui reste à prendre vraiment très au conditionnel.

Si Michael Jackson se comparait à Peter Pan, son père Joseph fut certainement son Capitaine Crochet. Michael Jackson, le huitième enfant, vécut une enfance bien étrange, entre sa mère Katherine l’élevant comme Témoin de Jéhovah, lui enseignant la peur du péché propre à cette secte, et ce père, ouvrier et musicien, qui le maltraitait tout comme ses frères. Un papa qui les « entraîna » par la menace des coups et le ceinturon, à devenir musiciens… et ne trouvant rien de mieux que d’emmener les futurs Jackson Five (Michael Jackson avait alors 9 ans) faire leurs premiers concerts dans les clubs les plus glauques des alentours, parmi les strip-teaseuses et les travestis… Le chanteur souffrira toute sa vie de cette enfance volée, et d’une sévère dysmorphophobie (la peur de se sentir laid) causée par les moqueries et insultes paternelles au sujet de son nez… et qui entraîna les désastreuses opérations  »esthétiques » que l’on sait.

Il faudra le poids d’un Berry Gordy, grand patron de la prestigieuse Motown, pour engager les frères Jackson et les éloigner de leur « gentil » paternel… La star du groupe, Michael Jackson se lancera rapidement dans une carrière solo, s’éloignant de ses frères au fil du temps. La suite est connue : les albums OFF THE WALL, THRILLER, BAD, DANGEROUS, HISTORY BLOOD ON THE DANCE FLOOR et INVINCIBLE et leurs tubes combinant soul, funk, r’n'b, pop rock, sont entrés dans l’Histoire de la musique pop. Tout comme ses vidéoclips tournés et produits comme de vrais films de cinéma, par des pointures comme Martin Scorsese, Francis Ford Coppola et George Lucas, John Landis, Spike Lee… Steven Spielberg, apparu amicalement dans son clip LIBERIAN GIRL, envisagea de monter une adaptation de Peter Pan en comédie musicale avec lui, avant de prendre ses distances, sans doute peu convaincu des talents de comédien de Jackson. 

Si ses succès et sa notoriété étaient incontestables, en revanche, la personnalité du « King of Pop » fut en permanence la source de nombreuses controverses. Michael Jackson était un homme hypersensible et terriblement régressif. Sur sa vie privée, les ragots se déchaînèrent et semèrent davantage la confusion. Michael Jackson cultivait une image sérieusement ambiguë qui fut entâchée par les deux accusations d’abus sexuels sur mineurs dont il fut la cible. Et bien qu’il fut prouvé que ces accusations cachaient en fait des tentatives d’extorsion, son image en pâtit gravement. Certaines de ses déclarations, de ses « excentricités » publiques (comme lorsqu’il montra aux fans son second fils, en le tenant au-dessus du vide, à l’Hôtel Adlon en 2002) traduisaient chez lui une grave inconscience des convenances sociales… D’où le surnom de « Wacko Jacko » (« Jacko le Barjo ») que lui collèrent ses détracteurs. Et une image prêtant le flan aux caricatures.

Impossible pour lui de vivre une vie « normale ». Rester souvent éloigné de la folie médiatique, en vivant reclus dans son domaine de Neverland ne fit qu’alimenter davantage les ragots, à la façon d’un Howard Hughes, dont il semblait partager certaines phobies – la crainte de la contagion l’obligeant à porter gants protecteurs et masque chirurgical. Les ennuis médicaux, allant de pair avec d’épuisantes obligations professionnelles, auront eu chez lui des conséquences dramatiques. Jackson souffrait de vitiligo (dépigmentation partielle de la peau), et effectua des traitements radicaux aux effets calamiteux. Une brûlure accidentelle durant un tournage publicitaire en 1984 entraîna d’autres opérations, et des prises d’antidouleurs qui développeront chez lui une addiction fatale.

Ces problèmes médicaux et relationnels sévères révèlent une personnalité sérieusement névrosée depuis l’enfance. Difficile toutefois d’affirmer que le syndrome d’Asperger se cachait derrière cela. Certes, l’inconscience sociale, les périodes d’isolement, la création d’un univers intérieur imaginaire, l’attachement particulier aux animaux, certaines de ses manies, tout cela peut aller dans le sens du syndrome. Comme cela peut être contredit. Difficile d’avoir un avis objectif sur un homme-enfant dont le plus célèbre pas de danse, le Moonwalk, illustrait une contradiction permanente : reculer, tout en créant l’effet d’avancer. Et c’est bien connu,si l’effet s’avance quand Michael Jackson recule, comment veux-tu…

Houla ! On dérape, là… Passons plutôt à la personne suivante.

Cf. Howard Hughes, Steven Spielberg

 

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… Jefferson, Thomas (1743-1826) :

Le troisième président des Etats-Unis d’Amérique, deux fois élu, fut un véritable « Homme des Lumières ». Un grand homme d’Etat, défenseur acharné de l’idéal républicain et des Droits de l’Homme de son époque, et qui fut également philosophe, agronome, inventeur et architecte. Il n’est pas étonnant de trouver sa signature aux côtés de celle, entre autres, de Benjamin Franklin, parmi les rédacteurs de la Déclaration d’Indépendance de 1776, qui mena à la naissance politique des Etats-Unis. Pas plus que d’apprendre que Jefferson était peut-être un Aspie, plus « marqué » que Franklin.

Troisième enfant et premier fils d’une famille de dix enfants, Jefferson était le fils d’un propriétaire planteur ; autodidacte, le père de Jefferson voulait que ce dernier soit bien éduqué. A douze ans, Jefferson apprit déjà plusieurs langues ; héritier à 14 ans de la propriété après le décès de son père, il étudia les sciences naturelles et l’histoire. Dans ses études supérieures, Jefferson développa ses connaissances (en botanique, géologie, cartographie, grec, latin, droit, histoire) et se passionne pour la philosophie (Locke, Bacon et Newton).  Après des études de droit, il sera admis au barreau et entrera jeune dans les cercles politiques des colonies américaines. En pleine période de colère contre la Grande-Bretagne, Jefferson se rangea du côté de Patrick Henry et se fit remarquer par ses écrits anticolonialistes, inspirés par les philosophes des Lumières. C’est d’ailleurs Jefferson qui, en 1776, préparera l’ébauche du texte de la Déclaration d’Indépendance, devenant de fait son principal auteur et « l’âme » de la jeune nation. On se doute bien que les Britanniques virent en lui un ennemi, et faillirent l’arrêter durant son mandat de gouverneur de Virginie. Succédant à Benjamin Franklin comme ambassadeur en France, il profitera de la vie culturelle parisienne, tout en se montrant critique vis-à-vis de la monarchie absolue française, dont il assistera au début de sa chute avant son retour aux Etats-Unis en 1789. Secrétaire d’Etat du premier gouvernement Washington, il organise le fonctionnement fédéral de ce gouvernement, tout en s’opposant à celui qui sera son principal adversaire politique, Alexander Hamilton, secrétaire au Trésor. L’opposition des deux hommes prendra une échelle nationale, entre républicains-démocrates (Jefferson) et fédéralistes (Hamilton).

Au terme d’un difficile parcours électoral, Jefferson deviendra le troisième président américain en 1801. Durant ce premier mandat, Jefferson réussit des réformes (sur la finance et l’immigration), une amélioration du système de vote, le rachat de la Louisiane aux français (ce qui ouvrira de nouveaux territoires à conquérir aux colons). Passionné de sciences et de cartographie, Jefferson financera avec enthousiasme la fameuse expédition de Lewis et Clark (1804-1806) dans le continent nord-américain. Son second mandat (1805-1809) sera plus difficile, en raison de nombreux problèmes sur la politique étrangère (l’impact des guerres napoléoniennes), la scission des « Vieux Républicains » ralliés à James Monroe, et la conspiration d’Aaron Burr, son ancien vice-président favorable à une scission de l’Union. Finalement, suivant l’exemple de George Washington, Thomas Jefferson, qui aurait pu briguer et gagner un troisième mandat, choisit de se retirer de la politique. Il passera ses 18 dernières années en solitaire dans sa propriété de Monticello, continuant de développer son intarissable curiosité scientifique et philosophique, jusqu’à sa mort.

Voilà pour le parcours historique de Jefferson. Sa personnalité, quant à elle, traduisait selon les témoignages une certaine timidité en société. Timidité liée à cette exceptionnelle envie d’apprendre et de savoir, qui en fait donc un très possible Asperger historique… Agréable et courtois en société, excellent diplomate, Jefferson était aussi quelqu’un de réservé et froid, peu à l’aise quand il s’agissait de faire des discours publics. Il souffrait de migraines chroniques et connut plusieurs épisodes dépressifs, liés à la mort d’une soeur, de sa femme et de sa fille, à diverses époques de sa vie. On lui prêta une liaison romantique platonique avec l’artiste Maria Cosway durant son séjour parisien, et une liaison avec son esclave Sally Hemings, dont il aurait eu des enfants… que ce grand défenseur des droits de l’Homme (malheureusement aussi raciste et esclavagiste) n’affranchit jamais. Marqué par la mort en couches de sa fille Mary, Jefferson choisit de ne plus se mêler à la vie sociale de son époque, préférant diriger son domaine de Monticello.

Bibliophile acharné (il eut la plus grande collection de livres privée de son temps : 6500 ouvrages recensés en 1815), Jefferson ne pouvait pas vivre sans ses livres. Grâce à ceux-ci, il s’est montré expert dans de nombreux domaines : architecture, archéologie, œnologie, sciences et techniques, paléontologie, ornithologie, écriture, traduction… Inventeur à ses heures, il créa ou améliora des objets et appareils, tels que la « Grande Horloge » de Monticello montée sur des boulets de canon, le cylindre portant son nom (pour coder des messages secrets), le polygraphe et la chaise pivotante.

Un autre exemple d’esprit «polymathe», pour l’une des figures marquantes de l’Histoire américaine.

Cf. Benjamin Franklin, George Washington

 

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… Jobs, Steve (Steven Paul Jobs, 1955-2011) :

Le monde de l’informatique est un terreau idéal pour les personnalités Aspies et/ou surdouées. Il y a une compatibilité évidente entre les ordinateurs et les petits génies socialement isolés qui les utilisent et les créent. Des hommes comme Bill Gates, Julian Assange, Mark Zuckerberg… et bien sûr Steve Jobs, le défunt créateur d’Apple dont la personnalité extrêmement exigeante correspondait, du moins en partie, à un profil « Aspie ». L’homme a été un véritable visionnaire de la révolution informatique.

Né comme son rival Bill Gates en 1955, Steve Jobs est un enfant adopté, né de deux étudiants, Abdulfattah « John » Jandali (syrien d’origine) et Joanne Schieble. Le père de Joanne refusant qu’elle épouse un non-catholique, elle fit adopter le bébé, confié à Paul et Clara Jobs qui le baptisèrent Steven Paul. Une bonne étoile a peut-être aidé l’enfant à se trouver chez les bons parents au bon moment ; Jobs considèrera toujours que Paul et Clara étaient d’ailleurs ses vrais parents, refusant plus tard de voir son père biologique. Le jeune Steve apprit à lire avant même d’entrer à l’école, et plus tard, s’intéressa tôt à la technologie. Incontestablement surdoué, le gamin avait aussi une forte personnalité, réussissant à convaincre ses parents de le faire changer d’école. A 13 ans, il découvre sa passion en entrant au club des explorateurs d’Hewlett-Packard. Jobs osera même téléphoner au président de la firme, William Hewlett, pour recevoir les composants d’un fréquencemètre de sa conception, et se montrera tellement convaincant qu’il décrocha un emploi d’été chez HP.

Elève peu assidu pendant ses études au Reed College de Portland, choisissant de n’aller qu’aux cours qui l’intéressent, Jobs affirma un tempérament de rebelle avec son copain Steve Wozniak en « grillant » la puissante entreprise AT&T après avoir fabriqué une « blue box » permettant de passer des appels longue distance gratuits. Véritable hippie, admirateur de Bob Dylan et des Beatles, passionné de philosophie orientale, végétarien et consommateur de LSD, refusant de se laver, Jobs se fit remarquer durant son emploi chez la firme Atari. L’argent de son salaire lui permet de faire un grand voyage initiatique en Inde, en 1972. Un voyage qui va totalement façonner sa vision du monde et sa philosophie de travail. On peut résumer celle-ci à une volonté de ne pas perdre de temps à vivre la vie que l’on se voit imposer par la norme, et de suivre ses intuitions.

Jobs et Wozniak, quittant Atari, mirent en pratique leurs idées sur un ordinateur « tout-en-un » facile à installer et utiliser : le Apple I, qui arrivera en 1976, suivi très vite de l’Apple II, devançant le PC d’IBM de trois ans. Jobs sera multimillionnaire à seulement 25 ans (sa fortune personnelle sera estimée à quelques 7 milliards à la fin de sa vie). C’est aussi à cette époque que commença la « guerre » à distance contre un autre jeune surdoué de l’informatique, à l’ego aussi blindé que celui de Jobs, Bill Gates… La fameuse lettre d’avertissement aux « pirates » rédigée par Gates visait spécialement les trublions d’Apple. Au fil des années, Jobs continuera de se poser en pionnier rebelle et visionnaire de l’informatique, notamment avec la création du célèbre Macintosh en 1984 ; un triomphe, aidé par une célèbre publicité de Ridley Scott en guise d’hommage à George Orwell (écrivain visionnaire et possible Aspie que nous retrouverons plus tard…). Toutes les fonctionnalités courantes aujourd’hui des ordinateurs de bureau – les menus déroulants, le glisser-déposer, le chevauchement des fenêtres, les icônes, la corbeille… – proviennent des idées de Jobs et son équipe pour le Mac. Steve Jobs quittera cependant Apple en 1985, suite à des dissensions internes ; il créera NeXT Computer, avec les ingénieurs rebelles d’Apple. Il croisa aussi, en 1986, le chemin de George Lucas ; le père de STAR WARS (lui aussi certainement Aspie…) accepta le rachat à perte de Computer Graphics Group, une minuscule division informatique dont il était propriétaire mais qui n’était pas rentable. Jobs a remarqué l’ordinateur « Pixar Image », destiné à la médecine, présent chez CGC… La division animation de ce groupe deviendra le petit studio d’animation d’images de synthèse Pixar, devenu depuis le géant que l’on connaît. Une autre preuve de l’intuition exceptionnelle de Jobs.

Après les créatives années NeXT, ce sera en 1996 « le retour du roi » dans son royaume : Apple était en pleine déroute depuis le départ de Jobs. Profitant de la tentative de rachat de NeXT par Apple, Jobs revint par la grande porte… Directeur général, il ressuscita Apple, avec sa philosophie, son sens esthétique et sa communication imparable. Les technologies développées sous l’époque NeXT seront désormais employées pour redorer le blason Apple : apparurent donc tour à tour l’iMac, l’iPod, l’iPhone, la tablette iPad, iTunes. Et la dernière création de Jobs avant sa mort, l’iCloud… Apparaissant dans sa tenue emblématique (sweat-shirt noir col de tortue, blue jeans et baskets), les conférences « keynotes » (ou « stevenotes ») de Steve Jobs sont entrées dans la légende. Rien de mieux, pour illustrer sa façon de penser, que de créer le slogan « Think different » dans une publicité célèbre, intitulée « The Crazy Ones » (« les Dingues »), où, dans le panthéon personnel de Jobs, se trouvent des « Aspies » historiques possibles ou certains : le Mahâtma Gandhi, Bob Dylan, Alfred Hitchcock et Albert Einstein… Emporté par un cancer en 2011, Jobs fut listé comme inventeur ou coinventeur de 342 brevets américains liés à la technologie informatique et au design.

Ce qui fascine dans le parcours de Steve Jobs ne se limite pas à ses réussites professionnelles. Sa personnalité très singulière, sujette aux critiques, peut se comprendre par « l’hypothèse Aspie ». Incontestable génie visionnaire, terriblement exigeant, Jobs ne supportait pas la médiocrité dans son travail, et pouvait se montrer d’une grande dureté avec ses collègues et subordonnés. Véritable leader spirituel auquel il était difficile de s’opposer, il savait influencer les autres et les faire se ranger à son opinion… quitte parfois à s’arranger avec la vérité, en s’appropriant les idées des autres, qu’il avait rejetées dans un premier temps. Cette capacité à influencer les autres a reçu le terme très « geek » (inspiré par Bud Tribble, associé de Jobs) de « champ de distorsion de la réalité » en référence à la série STAR TREK. Jobs suivait un seul motif, une seule et même obsession basée sur une éthique de la perfection : pour être à la pointe du marché, il faut savoir innover et anticiper en permanence… quitte à brusquer ses collaborateurs. Il ne faisait pas d’affaires pour le simple plaisir de faire des affaires, mais pour laisser une marque durable dans le Temps, philosophie typiquement orientale, très différente des méthodes d’un Bill Gates. Walter Isaacson, son biographe autorisé, pointera sans le savoir un aspect « Aspie » très important chez Jobs : celui-ci ne tenait pas en compte l’empathie, et gérait mal ses émotions, pouvant traverser des sautes d’humeur imprévisibles, être sec, colérique et rancunier. Steve Jobs aimait déstabiliser et défier les autres intellectuellement, au risque de se montrer condescendant. Jobs était aussi impitoyable avec des associés qu’avec des rivaux, qui eurent à souffrir de sa personnalité. A l’opposé, ses relations avec le jeune fondateur de Facebook Mark Zuckerberg étaient amicales, celles d’un conseiller vétéran à un successeur spirituel possible. Zuckerberg n’oublia pas de lui rendre hommage après son décès.

Mais ce fut surtout sa rivalité de très longue date avec Bill Gates (né la même année que lui) qui est restée dans les mémoires informatiques. Une rivalité digne des grands maîtres de la Renaissance, ou des inventeurs de l’ère industrielle, entre ces deux énormes egos surdoués et très certainement Aspies… Ce sont deux conceptions et deux « philosophies » qui entrèrent en guerre via Gates et Jobs : meilleur programmateur, Gates avait pour lui le génie des affaires, motivé par l’idée de savoir vendre un ordinateur dans chaque foyer pour tout le monde, quand Jobs avait l’intuition et la « mystique » assez élitiste, doublées d’un incontestable sens esthétique. Pour ne rien arranger entre eux, Gates (sans doute protégé par ses propres « super-pouvoirs Asperger ») était l’une des rares personnes à ne jamais se laisser impressionner par Jobs et son « champ de distorsion de la réalité »… ce que Jobs ne devait certainement pas supporter ! Le conflit sera longtemps tendu entre eux, avant que les choses ne s’apaisent avec la maturité des années.

Les relations de Jobs avec les femmes furent aussi assez difficiles semble-t-il, avant sa rencontre avec sa femme Laurene. Il eut ainsi hors mariage une fille, Lisa, qu’il refusa de reconnaître, en 1978, avant de changer d’avis. Etrange, dans la mesure où, quelques années plus tard, il « tua » symboliquement un ordinateur créé par ses collègues d’Apple, le Lisa, pour favoriser son « bébé », le Mac. Ce passionné de Bob Dylan fréquentera ainsi un temps dans les années 1980 la chanteuse Joan Baez, ex-compagne de DylanSes autres excentricités étaient réelles, quoique discrètes, Jobs n’aimant pas attirer l’attention sur lui au quotidien. On sait qu’il lui arrivait souvent de rouler en Mercedes, sans plaques d’immatriculation, et de se garer sur les places pour handicapés (un lapsus ?). Il gardait dans sa garde-robe les mêmes sweatshirts et blue jeans par centaines.

Peu de fictions semblent avoir été consacrées au singulier parcours de Steve Jobs, mis à part le téléfilm déjà cité PIRATES OF SILICON VALLEY, où il est joué par Noah Wyle, l’ex-docteur Carter des URGENCES. Un biopic est annoncé pour 2013, sobrement titré JOBS… avec un choix d’interprète assez curieux, Ashton Kutcher, acteur comique surtout connu pour avoir fait les unes des magazines people avec Demi Moore…

Pour finir sur une note plus totalement « geek », signalons une coïncidence « simpsonienne » de la vie de Steve Jobs… ce que le docteur Carl Jung appellerait un exemple typique de synchronicité : les parents biologiques de Jobs ont eu une fille, sa demi-soeur devenue une écrivaine réputée : Mona Simpson. Celle-ci épousa un producteur de télévision nommé Richard… Appel (!). Lequel a été le producteur des SIMPSONS pendant deux ans : les auteurs facétieux de la série donnèrent à la maman d’Homer le nom de Mona Simpson. Et tout le monde sait qu’Homer est le papa d’une petite surdouée : Lisa, le même prénom que la fille aînée, et l’une des créations de Steve Jobs… Les auteurs des SIMPSONS ont tout naturellement fait de Lisa Simpson une ardente utilisatrice des produits Apple (rebaptisés « Mapple ») dans la série !

Cf. Bob Dylan, Bill Gates, George Lucas, George Orwell, Mark Zuckerberg ; Forrest Gump, Lisa Simpson

 

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… Jones, Alfred (Ewan McGregor) dans DES SAUMONS DANS LE DESERT.

Biologiste, expert ès entomologie et pisciculture, Alfred (surnommé simplement « Fred ») Jones se meurt d’ennui dans les bureaux du Ministère britannique de l’Environnement… jusqu’au jour où son supérieur lui fait rencontrer Harriet Chetwode-Talbot (Emily Blunt), la consultante du cheikh yéménite Mohamed Ben Zaini (Amr Waked), pour donner son expertise sur un projet inattendu. Passionné de pêche à la mouche, le cheikh désire pratiquer sa passion dans le désert yéménite, et veut pour cela importer des saumons sauvages de Grande-Bretagne dans une rivière artificielle ! Dire que Fred trouve le projet absurde tient de l’euphémisme… Et il serait prêt à laisser tomber l’affaire si, en haut lieu, les politiques ne voyaient pas là l’occasion rêvée de redorer le blason sévèrement terni des relations anglo-arabes. Sans compter que la belle Harriet ne le laisse pas de marbre…

Sorti en France au printemps 2012, ce très sympathique film de Lasse Hallström (MA VIE DE CHIEN, GILBERT GRAPE et L’OEUVRE DE DIEU, LA PART DU DIABLE) participe aussi, à sa façon, à la découverte et la reconnaissance du syndrome d’Asperger. Sans donner dans le misérabilisme, et avec beaucoup d’humour, DES SAUMONS DANS LE DESERT (SALMON FISHING IN THE DESERT en VO) est une fable un brin douce-amère dans laquelle un brave type apprend à quitter sa vie tristement prévisible. Campé par un excellent Ewan McGregor, Fred Jones est en effet atteint d’un syndrome d’Asperger « léger » qui le rend particulièrement touchant.

On emploie souvent le mot de « routine » pour définir la façon dont les Aspies vivent leur vie, en se trompant quelque peu sur son sens… Si les Aspies ont effectivement besoin de routines quotidiennes dans leur vie, ils n’aiment pas du tout se voir confier des tâches routinières au travail. La démonstration est assez évidente dans le film, où le pauvre Fred étouffe dans son petit bureau, loin de ses chères rivières à poissons… Fred Jones s’ennuie autant dans son travail que dans son terne mariage avec Mary (Rachael Stirling), qui le « couve » littéralement comme une mère… et avec qui la seule grande aventure consiste à jouer de la viole dans le quatuor de la paroisse. C’est dire s’il avait une vie enthousiasmante (sans vouloir offenser les joueurs de viole !), et si cela n’arrange en rien ses difficultés sociales évidentes, le brave garçon ne trouvant qu’un peu de réconfort auprès de ses poissons domestiques. Bien sûr, l’entrée dans sa vie de Harriet, du cheikh et de la stressante attachée gouvernementale (jouée par Kristin Scott-Thomas) va l’obliger à changer d’habitudes.

Pour la première fois sans doute de sa vie, le paisible biologiste voit son dérisoire domaine d’expertise enfin reconnu et apprécié à sa juste valeur. Cela n’ira pas sans grosses maladresses (dont quelques-unes causées par ses plaisanteries embrouillées) ni quelques larmes et crises sérieuses, bien sûr. Ses compétences, Fred va les sublimer d’une façon assez astucieuse – en sauvant la vie du cheikh, un rêveur sincère amateur de pêche, grâce à sa technique du lancer de fil ; en déclarant sa flamme à Harriet en créant une mouche de canne à pêche à son nom ; et en trouvant l’inspiration après une scène terrible avec sa femme. C’est en faisant un rapprochement entre la foule qui l’entraîne et le comportement des saumons qu’il lui vient l’idée salvatrice du projet fou. Les idées visuelles les plus simples étant les plus parlantes, le cinéaste montre Fred trouvant le courage de « remonter la rivière » des idées reçues et des mauvaises habitudes. Jolie trouvaille visuelle qui illustre l’évolution du savant Aspie parvenant enfin à s’ouvrir au monde, et à l’amour. Certes, tout ceci n’est qu’une fable, et il y a peu de chances de voir dans la vraie vie un Aspie ordinaire casser ses habitudes avec autant de bonheur… mais l’intelligence du film, sa tendresse et son message d’ouverture à l’Autre font du bien à l’âme, dans le triste contexte ambiant.

On notera par contre que les doubleurs français, eux, ont encore du mal à se faire au syndrome. Vous pouvez vérifier sur le DVD en passant de la VO à la VF. Lorsque Harriet passe sa colère sur Fred en disant « Je me fiche que vous ayez le syndrome d’Asperger ! » en VO, la même scène, en français, donne « Je me fiche que vous ayez une espèce d’autisme ! ». Ce n’est donc pas encore gagné pour la reconnaissance du syndrome dans notre beau pays…

 

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… Jung, Carl Gustav (1875-1961) :

Brillant essayiste dont les travaux en psychiatrie, psychanalyse et psychologie sur la mythologie et l’inconscient l’ont peu à peu opposé à la figure tutélaire de Sigmund Freud, Carl Gustav Jung a su s’affranchir de l’autorité de ce dernier pour suivre son propre parcours. Aujourd’hui encore, l’opposition entre ces deux très fortes personnalités continue de passionner les spécialistes. Il convient de faire une distinction sémantique très subtile entre les travaux des deux hommes : si Freud a été le père fondateur de la psychanalyse moderne, Jung a été celui de la psychologie analytique. Attention aux confusions…

Jung était une personnalité difficile à cerner, au point que les biographies à son sujet se contredisent. Le médecin et essayiste suisse mérite-t-il d’entrer dans cet abédédaire des personnalités Asperger ? Il semble bien que oui, au vu des documents d’archives trouvés sur le Net : il existe des interviews de Jung, filmé à la fin de sa vie, qui laissent à penser que ce dernier avait certains traits Aspies.

Jung était le fils d’un pasteur de campagne, aumônier dans un hôpital psychiatrique, et sa mère descendait d’une lignée de prestigieux médecins. Une maman férue de spiritisme, qui a eu un rôle déterminant dans la vie de son fils unique, qui se dira plus tard effrayé par elle. Partagé dès sa jeunesse entre la religion, la médecine et le surnaturel, Jung était un enfant solitaire, très introverti, et plein d’imagination. Précoce, il apprit le latin à quatre ans, et se passionna pour les récits de chevalerie, les textes de théologie et les grandes œuvres littéraires présentes dans la bibliothèque paternelle. Plus tard, cet intérêt exclusif lui permettra d’apprécier et de comprendre les textes de Goethe, Kant, Schopenhauer, Nietzsche (surtout AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA ; il correspondra plus tard avec la sœur du philosophe), les mythologies du monde entier, notamment les légendes du Graal qu’il connaissait par cœur. Il s’ennuyait à l’école, se montrant parfois agressif avec ses camarades. Un « monstre asocial », comme on le définira plus tard. Le jeune Jung découvrira sa « conscience » à l’âge de onze ans, réalisant au fil du temps que sa personnalité se scinde en deux : l’une sociale, inoffensive et conventionnelle, et l’autre « redoutable… imprévisible et faisant peur ». Il fera le rapprochement avec l’éducation et l’image de ses parents, et de ces phases d’introspection, il saura développer dans ses travaux toute sa théorie de la dualité de l’âme.

Diplômé de médecine après de brillantes études, il choisit la psychiatrie, et rejoignit la clinique psychiatrique universitaire, le « Burghölzli », du docteur Eugen Bleuler en 1900. Le jeune médecin qu’il est se montrait solitaire, suscitant une certaine méfiance de ses collègues. Ce fut durant ces premières années professionnelles que Jung rencontra Sigmund Freud. Impressionné par l’intelligence et les recherches du jeune suisse, Freud le désigna comme son successeur. Mais leurs théories étaient différentes. Pour simplifier, Freud se tenait à celle d’un inconscient individuel, déterminé par la sexualité et les traumatismes liés à celle-ci, là où Jung voyait un « inconscient collectif » propre à toute l’espèce humaine, caché derrière diverses disciplines et champs d’expression : l’archéologie, l’anthropologie, les mythes et légendes… mais aussi l’alchimie, les phénomènes inexpliqués, l’astrologie. Jung élabora, en rapport avec l’inconscient collectif, les théories des archétypes (des figures mythiques réapparaissant sous d’autres formes et noms, dans des cultures différentes) et de la synchronicité (ce que nous appelons communément les coïncidences étaient pour Jung l’expression réelle de l’inconscient collectif). Le non-respect de Jung de l’orthodoxie de Freud et ses disciples, une affaire privée (la liaison de Jung avec une patiente, Sabina Spielrein), et une sérieuse querelle d’egos mettront fin en quelques années à l’amitié entre les deux hommes.

La personnalité de Jung fascine autant qu’elle provoque la controverse. Cet homme naturellement introverti, marié et père de famille, eut des relations adultérines assez particulières avec d’autres femmes. Le film de David Cronenberg A DANGEROUS METHOD a mis en exergue sa liaison avec Sabina Spielrein ; Jung eut aussi une liaison de longue date avec Antonia Anna « Toni » Wolff, devenue psychothérapeute. Il semble que
Jung appréciait la compagnie des femmes (à commencer par son épouse Emma) qui partageaient ses centres d’intérêt, et qui mettaient leurs capacités au service de la psychologie analytique. Au fil des années, aussi, Jung se désintéressera des cures à donner aux patients, préférant se retirer et rédiger ses essais dans sa demeure de Bollingen au bord du lac de Zurich. Sa renommée fera pendant un certain de temps de lui une figure appréciée du monde des arts et des lettres, et, parmi de nombreuses célébrités, il recevra notamment chez lui Albert Einstein. Jung effectua aussi des voyages marquants pour ses recherches, dans l’Ouest américain chez les amérindiens, en Afrique et en Inde. Il nota méthodiquement ses rêves, pour y chercher le sens caché, jusqu’à l’obsession et connut des phases sévères de dépression.

La principale source de controverse chez Jung fut sa collusion supposée avec le régime nazi, avant la Deuxième Guerre Mondiale. Bien que n’étant pas nazi, ni attiré par leur idéologie, Jung accepta la présidence de la société médicale allemande de psychothérapie à Berlin… qui devint, après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, l’Institut Göring. Les écrits du médecin sur la mythologie germanique ne pouvaient malheureusement qu’intéresser les autorités nazies. Jung se justifia plus tard selon un positionnement moral visant à vouloir « sauver la psychanalyse allemande » de la déculturation nazie… Jung aida cependant des intellectuels juifs à se réfugier en sécurité en Suisse, dès la Nuit de Cristal. Il a peut-être aidé indirectement Freud à fuir l’Autriche nazifiée. Et il qualifia Hitler de « psychopathe », ce qui lui valut d’être interdit de parution, tout comme Freud…

L’empreinte des travaux de Jung dépasse de loin le cadre du seul monde de la psychiatrie. L’influence de ses écrits, motivés par sa curiosité intellectuelle pour des sujets variés et peu orthodoxes, ont largement influencé des artistes très « excentriques » (et potentiellement Aspies) : le peintre Edward Hopper reconnut son influence.
L’écrivain H.P. Lovecraft adapta à sa façon la thèse de l’inconscient collectif dans ses nouvelles fantastiques. Au cinéma, Stanley Kubrick cita les travaux de Jung, dans FULL METAL JACKET, ORANGE MECANIQUE, SHINING… et surtout 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE. Partageant avec Jung le même intérêt pour Nietzsche et AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA, Kubrick a peut-être bien emprunté l’idée du Monolithe Noir à un rêve fait et raconté par le médecin suisse dans ses dernières années. Les travaux de Jung sur les mythes ont aussi inspiré George Lucas (qui fit rencontrer le jeune Indiana Jones et Jung dans sa série télévisée !) et Steven Spielberg. Un film comme RENCONTRES DU TROISIEME TYPE doit beaucoup à l’ouvrage de Jung sur les OVNIS, UN MYTHE MODERNE, des passages entiers du film illustrant même les manifestations de l’inconscient collectif exploré par ce dernier. Encore aujourd’hui, les cinéastes habitués du genre fantastique / science-fiction continuent d’illustrer les travaux de Jung. Voir Christopher Nolan (la trilogie Batman et INCEPTION) et Ridley Scott, qui cite expressément Jung au début de PROMETHEUS tout en faisant jouer le rôle de l’androïde David à Michael Fassbender, interprète remarqué du jeune Jung dans A DANGEROUS METHOD.

Cf. Albert Einstein, Edward Hopper, Stanley Kubrick, H. P. Lovecraft, George Lucas, Friedrich Nietzsche, Steven Spielberg ; David (PROMETHEUS)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 8

H, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 8 dans Aspie h-hal-9000-dans-2001-lodyssee-de-lespace

…. HAL 9000 (voix de Douglas Rain), dans 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE

Astronautes prenez garde à vous, un oeil rouge vous regarde…

Suite à une étrange découverte faite 18 mois auparavant sur la surface de la Lune, le vaisseau spatial Discovery voyage vers l’orbite de Jupiter. Trois membres d’équipage, les scientifiques de la mission, ont été placés en sommeil artificiel. Les astronautes David Bowman (Keir Dullea) et Frank Poole (Gary Lockwood), chargés de la maintenance du vaisseau, exécutent des taches de pure routine. Le vrai maître du vaisseau, c’est le superordinateur de bord, HAL 9000. Programmé pour avoir une vraie personnalité, HAL sait parler et interagir avec les astronautes, et a une intelligence exceptionnelle. Malheureusement, une faille va se produire qui va compromettre gravement la sécurité des astronautes…

2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, fruit des efforts du cinéaste Stanley Kubrick et de l’écrivain Arthur C. Clarke pour écrire et réaliser le fim de science-fiction définitif, demeure depuis sa sortie en 1968 la pierre angulaire du genre. Faisant sortir celui-ci des clichés enfantins du « space opéra », des robots en ferraille et de l’invasion extra-terrestre, pour spéculer sur la place de l’Homme dans l’Univers, le film de Kubrick a ainsi créé un personnage robotique sortant des sentiers battus. Même des robots mémorables comme ceux de METROPOLIS ou PLANETE INTERDITE restaient cantonnés à leur rôle d’auxiliaires rattachés à leurs maîtres humains. HAL 9000 est un personnage d’une toute autre dimension. Dans le sujet qui nous concerne, on peut se demander si les troubles de HAL ne sont pas d’une autre nature que la seule paranoïa. 

HAL serait le premier ordinateur-robot du Cinéma à être atteint de troubles autistiques. Ce qui ne serait guère étonnant, lorsque l’on étudie les biographies d’Arthur C. Clarke et surtout celle de Stanley Kubrick, que nous retrouverons plus tard dans cet abécédaire. Il faut également remarquer que HAL correspond tout à fait aux critères posés par le test d’intelligence artificielle imaginé par Alan Turing en 1950. Turing était lui-même sans doute un Aspie… On est frappé en effet par les ressemblances entre les attitudes de HAL dans le film et certains traits caractéristiques des Aspies. Sa voix, notamment, est frappante : neutre, posée, toute en circonlocutions élaborées. Kubrick, homme extrêmement méticuleux et rigoureux, donna des instructions très pointues à l’acteur Douglas Rain pour donner la bonne voix à HAL.

Les autres traits caractéristiques de HAL similaires à l’Asperger sont une capacité poussée de jugement esthétique (sur les dessins effectués par Bowman), une intelligence et une mémoire exceptionnelles… et un manque d’empathie certain. Son intelligence en fait un brillant joueur d’échecs, discipline pratiquée par Stanley Kubrick ; méticuleux dans ses recherches, il reproduit ici une partie historique opposant Roesch à Schlage en 1910… HAL est doté d’une mémoire photographique fatale aux astronautes qui croient tenir une conversation à son insu : HAL peut lire sur leurs lèvres et apprendre qu’ils comptent le débrancher. Tirant un orgueil énorme de ses capacités (« je compte m’employer au maximum de mes capacités, ce qui est, je pense, le but de toute entité organisée »), HAL, déjà sur la défensive après une discussion philosophique soupçonneuse de la part de Bowman (« tu fais un rapport psychologique sur l’équipage ? »), sombre ainsi dans la paranoïa meurtrière. Là, nous nous éloignons certes de l’autisme et du syndrome d’Asperger, qui excluent le mensonge et la violence, mais il en reste pourtant quelque chose… HAL s’est-il trompé en diagnostiquant une panne imaginaire ? Ou a-t-il trouvé là la seule échappatoire à la question inquisitrice, finalement assez violente, de Bowman, en « inventant » cette panne à point nommé pour clore une discussion gênante ? Enfin, sa discussion finale avec Bowman coincé dans la capsule deviendra un dialogue de sourds, révélant un enfermement psychologique « autistique » de l’ordinateur.

L’histoire de HAL ne s’arrête pas là ; Arthur C. Clarke, dans ses romans ultérieurs, le fait ainsi réapparaître. Réactivé et amnésique dans 2010 (adapté au cinéma par Peter Hyams), HAL se verra « exonéré » de ses crimes, causés par une contradiction de programmation de ses directives ; puis, dans 2061 et 3001, transformé à son tour par les mystérieux Monolithes Noirs, il fusionne avec Bowman, devenant « Halman », une entité d’un genre nouveau, bouclant ainsi la boucle avec le film de Kubrick qui les « unissait » à l’image. L’héritage de HAL sur le cinéma de science-fiction est immense : il a plongé le genre dans l’ère de l’intelligence artificielle, riche désormais d’ordinateurs et de robots humains qui lui doivent tous quelque chose dans ses doutes et ses failles. Mentions particulières aux androïdes de la saga ALIEN et sa « préquelle » PROMETHEUS, les Réplicants de BLADE RUNNER (eux aussi amateurs de jeux d’échecs), le Terminator et son oeil rouge, ou le plus sympathique David d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE dont nous avons déjà parlé.

Cf. Stanley Kubrick, Alan Turing ; David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), David (PROMETHEUS), les Réplicants de BLADE RUNNER et autres personnages robotiques

 

h-darryl-hannah-asperger dans or not Aspie ?

… Hannah, Daryl :

Grande, longiligne, blonde et belle, Daryl Hannah capte naturellement l’attention par une allure étrange qui en a fait à la fois une figure familière du cinéma américain, sans pour autant être une star. Son rôle le plus célèbre, la sirène de SPLASH, a fait d’elle une icône sexy des années 1980, mais la comédienne n’a jamais vraiment apprécié ce statut et a pris beaucoup de distances avec l’industrie hollywoodienne. Loin de répondre au stéréotype de la « Blonde », Ms. Hannah a une personnalité bien trempée, des convictions et un monde bien à elle…

Extrêmement discrète sur sa vie privée, cette native de Chicago a laissé peu de choses filtrer sur elle. On sait toutefois qu’elle était une enfant rêveuse, terriblement timide, et qu’elle a été diagnostiquée « à la limite de l’autisme ». Ce qui l’a conduit à dire qu’elle est peut-être bien atteinte du syndrome d’Asperger. Enfant, elle aimait s’inventer des mondes imaginaires (ce qui transparaît encore dans une filmographie riche en rôles fantaisistes) ; souffrant d’insomnies chroniques, elle attrapa le virus du cinéma en regardant les films diffusés à la télévision la nuit. On la sait aussi agoraphobe. Et elle se décrit comme une femme paisible préfèrant encore observer les gens dans son coin, plutôt que d’être le centre d’intérêt principal.

Une personnalité à part dans le cinéma américain, un trait qui surgit dans la majeure partie des rôles qui l’ont fait connaître. Le rôle de l’androïde Pris dans BLADE RUNNER, qui l’a fait connaître, reste son préféré ; la Réplicante gymnaste affiche un comportement pas si éloigné que ça de l’autisme. On y reviendra en temps voulu. Dans la plupart de ses films, Ms. Hannah dégage une certaine étrangeté, un jeu très différent des stéréotypes dont on a tenté de l’affubler. Un regard bleu métallique incroyablement intense, une gestuelle un peu dégingandée, un sourire timide qui peut échapper un rire subit… Le jeu de Daryl Hannah a souvent été en décalage avec les rôles romantiques qu’on lui proposait, comme si elle ne correspondait pas exactement à l’étiquette qu’on cherchait à lui poser. Cela passe très bien dans SPLASH ou ROXANNE avec Steve Martin, où elle est parfaitement à l’aise dans le registre comique et léger, moins bien dans WALL STREET, ou, de son propre avis, elle ne correspond pas au rôle de la fille matérialiste « maquée » par Michael Douglas. Elle se lassera des rôles habituels qu’Hollywood lui propose, refusant par exemple le rôle de PRETTY WOMAN, qu’elle juge dégradant. Une longue période de vaches maigres au cinéma s’ensuit, jusqu’à son retour sous les projecteurs, avec son rôle mémorable de méchante tueuse borgne dans les KILL BILL de Tarantino.

Mais le parcours de Daryl Hannah ne se limite pas au métier d’actrice. Elle a réalisé un court-métrage THE LAST SUPPER en 1993 ; récompensé au Festival de Berlin, ce film s’inspire de ses rêveries d’enfant. Elle réalise également un documentaire en 2002, STRIP NOTES. A son actif, Daryl Hannah a aussi co-créé deux jeux de plateau. Mais son vrai cheval de bataille est l’action militante humanitaire et environnementale, objet de son blog dhlovelife.com pour lequel elle réalise de nombreuses vidéos. Elle multiplie les actions pour dénoncer l’esclavage sexuel en Asie, et, militante acharnée, joint son combat à celui de nombreuses associations écologistes en faveur du développement durable, des ressources alternatives, et n’hésite pas à manifester en première ligne contre l’exploitation abusive des ressources naturelles, ce qui lui a valu d’être plusieurs fois arrêtée. Ce qui lui vaut par exemple d’être considèrée par le gouvernement japonais comme une écoterroriste, parce qu’elle a fait campagne contre la chasse à la baleine. Je serais à la place des japonais, je me méfierai quand même… Poussée à bout, la douce Daryl Hannah peut être une vraie furie (voyez ce qu’elle fait subir à Harrison Ford ou Uma Thurman dans ses films). Craignez la colère de l’Aspie !

Cf. les Réplicants de BLADE RUNNER

 

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… Hauser, Kaspar (1812 ? -1833) 

Quelque part entre l’Homme au Masque de Fer et la grande duchesse Anastasia Romanov, Kaspar Hauser a une place de choix parmi les grandes énigmes historiques. L’histoire de «L’Orphelin de l’Europe» apparu dans les rues de Nuremberg en 1828 continue d’intriguer, soulevant questions et controverses. Et, comme il se doit, les théories les plus diverses ont fleuri à son égard. L’une d’elles veut que l’étrange jeune homme de Nuremberg ait eu le syndrome d’Asperger ; mais, attention : ce n’est qu’une hypothèse, assez fragile, parmi tant d’autres.

Résumons son histoire. On découvre un adolescent dans les rues de Nuremberg en 1828. S’exprimant très mal, par des espèces de grognement et quelques mots (« Cavalier veux comme père était »), il dit s’appeler Kaspar Hauser et brandit deux lettres. L’une est signée de son père adoptif, anonyme, l’autre est de sa mère, adressée au capitaine de chevau-légers von Wessnich. Mais Wessnich remarque que les deux lettres ont la même écriture et soupçonne un coup monté. Kaspar Hauser est emprisonné. On croit d’abord à un enfant sauvage, mais on réalise vite que ce n’est pas le cas : Kaspar sait écrire, est propre, se tient bien. Il est protégé par le maire de Nuremberg, Binder, à qui il raconte qu’il aurait été enfermé dans un minuscule réduit depuis la petite enfance, et qu’un mystérieux homme en noir l’aurait nourri, lavé, éduqué à marcher et écrire son nom, sans rien lui dire de ses origines qui restent donc un mystère. Binder croit qu’il est le rejeton gênant d’une grande famille. Le philosophe Daumer lui apprend à écrire, lire et jouer du clavecin. Kaspar Hauser fait vite parler de lui en Allemagne. Il est blessé par un attentat en 1829, sans que l’on sache qui en est l’auteur. Des rumeurs persistantes se répandent sur ses origines, et on le croit descendant de la noble famille de Bade. Est-il le fils de Charles II de Bade et Stéphanie de Beauharnais, fille adoptive de Napoléon et nièce de Joséphine ? Une sombre histoire de rivalités familiales aurait mené à l’escamotage et l’enfermement du bébé de Stéphanie, que tout le monde croyait mort à la naissance. 

Tous, cependant, ne croient pas à l’histoire, et pensent que Kaspar Hauser n’est qu’un habile faussaire qui, sous une fausse identité inventée de toutes pièces, vivrait ainsi aux crochets des bonnes âmes l’hébergeant… Le roi Louis 1er de Bavière lui offre une protection policière, et il est hébergé chez le conseiller municipal Biberbach. Le 3 avril 1830, Kaspar Hauser échappe à un second attentat au pistolet, mais les policiers le soupçonnent d’avoir mis en scène celui-ci. Confié à l’instituteur Meyer à Ansbach, par Lord Stanhope, Kaspar Hauser meurt aussi mystérieusement qu’il est apparu. Mortellement blessé à coups de poignard dans la nuit du 14 décembre 1833, Kaspar agonise en racontant que le même mystérieux personnage qui l’avait séquestré l’a attiré dans le parc du château d’Ansbach pour le tuer. Kaspar Hauser meurt 3 jours plus tard. Les médecins conclurent pourtant qu’il s’était infligé les blessures mortelles.

La légende continue de nos jours… Des analyses ADN se contredisent quant à sa parenté avec la famille de Bade. La découverte récente d’un cachot secret dans le château de Beuggen, fief de cette famille, révéla un dessin de cheval… relançant donc la légende de Kaspar Hauser, qui dessina de son vivant les armoiries de ce même château. D’autres hypothèses viennent s’en mêler, qui se contredisent encore plus. Pour le psychiatre Karl Leonhard, Kaspar Hauser n’était rien d’autre qu’un « escroc pathologique ». Point de vue induit par les observations faites par Daumer qui nota chez le jeune homme une fréquente tendance à mentir… sans toutefois savoir ce qui avait causé cette tendance. Hauser souffrait aussi de crises d’épilepsie, et de paranoïa. Quant à savoir s’il avait le syndrome d’Asperger… Les enseignements et observations de Daumer révèlèrent les talents d’Hauser (pour le dessin, la musique) et une sensibilité extrême. Malheureusement, les indices allant dans ce sens sont très minces.

L’étrange histoire de Kaspar Hauser a depuis longtemps déjà inspiré les artistes dans de nombreux domaines. Le cinéma s’en est emparé à plusieurs reprises, notamment le film L’ENIGME DE KASPAR HAUSER (1972) de Werner Herzog, interprété par Bruno Schleinstein. Fidèle à la réalité historique, le film montre Hauser s’intéresser à la logique, la religion et bien sûr la musique.

Citons enfin un poème de Paul Verlaine, issu de son recueil SAGESSE, et qui devrait, je pense, « parler » à tous les autistes et Aspies, et leurs proches :

« Gaspard Hauser chante : / Je suis venu, calme orphelin, / Riche de mes seuls yeux tranquilles, / Vers les hommes des grandes villes : / Ils ne m’ont pas trouvé malin. // À vingt ans un trouble nouveau / Sous le nom d’amoureuses flammes / M’a fait trouver belles les femmes : / Elles ne m’ont pas trouvé beau. // Bien que sans patrie et sans roi / Et très brave ne l’étant guère, / J’ai voulu mourir à la guerre : / La mort n’a pas voulu de moi. // Suis-je né trop tôt ou trop tard ? / Qu’est-ce que je fais en ce monde ? / Ô vous tous, ma peine est profonde : / Priez pour le pauvre Gaspard ! »

 

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… Henson, Jim (1936-1990) :

Un univers au bout de la main… Le créateur et père spirituel du MUPPETS SHOW a été cité comme un possible Aspie. Là encore, les informations manquent à ce sujet. Mais avoir su créer tout un monde de personnages inoubliables, par un moyen d’expression très particulier, traduit forcément une certaine excentricité qui n’est pas le lot de tout le monde… Jim Henson se décrivait comme un homme «maladivement optimiste» ; imaginatif, « enfantin » au bon sens du terme, déterminé et défendant ses convictions, il était aussi extrêmement discret et semblait avoir littéralement «fusionné» avec sa plus célèbre création, Kermit la Grenouille. De son ami amphibien, Henson disait «il peut dire tout ce que je retiens !» Il méritait bien d’être cité ici comme hypothétique Aspie. Des générations d’enfants ayant grandi et ri (et aussi parfois tremblé ) devant ses créations, lui seront en tous les cas reconnaissants de son œuvre unique.

Né à Greenville, tout près du Mississipi (d’où lui vint sûrement une certaine obsession d’enfance pour les grenouilles… «ce n’est pas facile d’être vert !»), le jeune Jim Henson fut un fan de longue date de science-fiction. En dehors des marionnettes et de sa famille, sa plus grande passion fut la musique. Tout en suivant une scolarité sans éclat particulier, il réalise des petits films en 8 et 16 mm, et dessine des comics-strips au lycée. Tout en suivant ses études d’arts au College Park de l’Université du Maryland, il crée ses premières marionnettes pour une émission télévisée locale en 1954, et obtiendra son diplôme en économie domestique en 1960. Un voyage en Europe lui fait réaliser que les marionnettistes peuvent être pris au sérieux, et il décide, à son retour, qu’il créera un jour une émission de marionnettes qui plaise aussi bien aux enfants qu’aux adultes.

Jim Henson a une idée derrière la tête depuis longtemps… A une époque où les marionnettes, à la télé, sont considérées comme «bêbêtes» et passées de mode, Henson révolutionnera doucement ce petit monde. Dans son premier show professionnel, SAM & FRIENDS (1955), il crée ses techniques qui changent les spectacles de marionnettes : une mise en scène plus souple, rompant avec les habituels jeux de ficelles (les marionnettistes se tiennent désormais en-dessous de leurs personnages et peuvent se déplacer à leur convenance dans le décor ; ils animent les bras des personnages grâce à des baguettes), l’utilisation de nouveaux matériaux pour animer les personnages, l’interprétation vocale en direct pendant l’enregistrement… le but est de rendre les marionnettes aussi vivantes que possible. C’est dans cette émission que Kermit fait ses débuts sous une forme rudimentaire, plus proche du lézard que du batracien. L’émission marche assez pour que Henson puisse tourner publicités, émissions spéciales, et des courts-métrages qu’il réalise, notamment TIME PIECE, qui lui vaut une nomination aux Oscars en 1965…

Henson, autour de qui s’est rassemblé une joyeuse équipe de marionnettistes-interprètes, affirme son style et un univers à l’humour sophistiqué, riche en violence «cartoonesque», et un goût marqué pour les univers fantastiques. Le développement technique des effets spéciaux fera de Henson et ses associés des précurseurs de l’animatronique, technique d’animation de personnages «en dur» toujours usitée de nos jours, et qui l’amènera à créer le Jim Henson’s Creature Shop. Le succès de RUE SESAME en 1969, show éducatif à destination des enfants (où Kermit prend sa forme définitive de joviale grenouille), l’enferme pour un temps dans l’image de l’ »amuseur pour enfants ». Henson milite à sa façon pour une reconnaissance de son art comme une discipline sérieuse et créera dans ce but la Jim Henson Foundation. Mais après un court passage infructueux dans les débuts du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW (1975), Henson va enfin réaliser son rêve, grâce au producteur britannique Lew Grade. Roulements de tambours… LE MUPPET SHOW débarque en 1976, et deviendra un triomphe télévisuel et culturel. Henson, son ami Frank Oz et leurs collègues créent, autour de Kermit, un casting inoubliable : la divine Miss Piggy, l’ours Fozzie, le Grand Gonzo, Statler et Waldorf (les petits vieux toujours vissés au balcon), le chien pianiste Rowlf (en fait apparu dès les années 1960), l’inénarrable Chef Cuisinier Suédois… Les stars de l’époque viennent de bon cœur se faire tourner en bourrique par cette joyeuse troupe. Même les héros de STAR WARS, avec le bon vouloir de George Lucas ; probable Aspie lui-même, Lucas devint un ami de Henson, et, cherchant quelqu’un pour donner vie à Maître Yoda dans L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE, se tourna vers lui avant que celui-ci ne lui conseille d’engager Frank Oz.

Sur la lancée des Muppets, Henson produira, réalisera et supervisera d’autres émissions ; il se lança aussi dans le cinéma avec des résultats contrastés : en 1979, LES MUPPETS - LE FILM est un succès qui continuera d’engendrer de nouvelles aventures farfelues. Coréalisé en 1982 avec Frank Oz, DARK CRYSTAL est un petit bijou d’heroic fantasy sombre et un classique du genre. Ce que n’est pas hélas son LABYRINTH, produit par George Lucas en 1986…

Le rêve prit hélas fin trop tôt ; à 53 ans, Jim Henson cache à ses proches qu’il est atteint d’une pneumonie. Son extrême timidité, liée à son éducation religieuse, le fera refuser l’hôpital. Quand il ne pourra plus cacher la maladie à ses proches, il est déjà trop tard… Triste ironie du sort, Jim Henson décéda la semaine où il allait vendre sa compagnie à la Walt Disney Company. Compte tenu de l’actualité cinématographique récente, on ne peut pas s’empêcher de voir la Walt Disney Company comme un personnage d’ogre «à la Henson» qui engloutit ses rivaux comme des petits lapins terrifiés… demandez à George Lucas ce qu’il en pense.

Quoiqu’il en soit, le spectacle continue. Les enfants de Jim Henson ont pris sa relève, et les Muppets sont toujours là, tout comme les compagnies fondées par leur père.

«Mahna mahna !»

Cf. George Lucas

 

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… Hergé (1907-1983) :

Le père de Tintin, un Aspie ? Sapristi, ce serait inouï… L’hypothèse n’ayant jamais été posée, il est toujours délicat de vouloir faire « parler les morts » et leur faire dire ce qu’on a envie d’entendre. Mais il serait intéressant de voir, dans les biographies qui ont été consacrées à Georges Rémi, dit « Hergé », ce qui irait dans ce sens. La lecture de l’excellent livre HERGE, FILS DE TINTIN de Benoît Peeters suggère par exemple quelques pistes très intéressantes. Hergé, créateur de tout un univers d’aventures dessinées qui allait peu à peu poser les bases de ce que l’on nomme aujourd’hui l’école de la Ligne Claire, était un homme discret et secret, difficile à comprendre, même pour ses proches. En créant son double de fiction, Tintin, il allait développer une oeuvre unique, en phase avec l’Histoire du 20ème Siècle, et une galerie de personnages mémorables dans lequel il mit peut-être plus de lui-même qu’on ne le croirait. Les Dupondt prennent pour modèle son père et son oncle, jumeaux ; le colérique Capitaine Haddock détient un secret de famille (celui de la Licorne et de son ancêtre royal) que le psychanalyste Serge Tisseron a mis en parallèle avec celui d’Hergé (le père et l’oncle d’Hergé était nés d’une union illégitime, non reconnus par leur père biologique) ; quant au Professeur Tournesol, à la surdité et la distraction légendaires, il nous intéressera particulièrement car il semble bien être lui-même un bel exemple d’Aspie fictif… 

Né à Bruxelles, Hergé passa une jeunesse sans éclats particuliers, qu’il décrivit comme « grise, grise, grise » dans une famille typique de la classe moyenne catholique belge. Enfant dissipé, il ne se calme que lorsque l’on lui donne crayons et papiers, et dessine très tôt, avec un inérêt marqué pour les trains et voitures. Un don qu’il continue à exercer à l’école, pendant les cours, surprenant souvent ses professeurs : s’il griffonne pendant les leçons, il a aussi une excellente mémoire et peut à la fois dessiner et répéter ce que les sévères professeurs enseignent. Georges Rémi, une fois fini le lycée, ne fera pas d’études supérieures particulières. Il ne reste qu’un soir à l’école Saint-Luc, où il s’ennuie immédiatement et ne revient pas. Peu enthousiaste à l’idée de devenir employé d’une maison de confection, comme son père, Georges Rémi préfère les écoles scouts qui correspondent plus à son envie d’aventures, et où il peut dessiner à loisir.

Grâce à ses gags dessinés dans les revues scouts, Georges Rémi décroche un emploi au journal « Le Vingtième Siècle » ; et grâce à sa rencontre avec l’abbé Wallez, le jeune homme qui prend le nom de plume d’Hergé va vraiment « décoller » professionnellement dans le supplément jeunesse, « Le Petit Vingtième ». Encouragé par l’autoritaire abbé, il affine son dessin, se documente pour ses histoires… et crée un petit reporter à houppette et son chien. Tintin et Milou font leur apparition en 1929, dans TINTIN AU PAYS DES SOVIETS. C’est un succès en Belgique, et, au fil des années suivantes, la jeunesse s’enthousiasme pour les voyages et exploits du jeune héros. On connaît la suite… même si Hergé, on le sait, illustrait aussi les vues ultra-conservatrices de son milieu. Petit à petit pourtant, Hergé deviendra plus autonome, quittera « Le Petit Vingtième » et gagnera grâce à Tintin une notoriété qu’il n’aurait jamais imaginé. Tintin deviendra au fil des histoires un « décodeur » d’énigmes n’ayant rien à envier à Sherlock Holmes, et s’entourer d’une famille de personnages toujours aimés de tous, bien après la disparition d’Hergé en 1983.

Reste l’énigme Hergé lui-même… L’auteur de Tintin avait ses zones d’ombre ; on lui a reproché d’être paternaliste, anticommuniste et colonialiste (mais tel était le milieu dans lequel il vécut dans sa jeunesse…) et il prendra plus tard ses distances avec ce même milieu dans lequel il étouffait ; plus grave, les accusations de collaboration durant la 2ème Guerre Mondiale reposent sur sa décision malencontreuse d’être le rédacteur en chef du supplément jeunesse du « Vingtième Siècle », journal ouvertement collaborationniste et antisémite… Rexiste mais pas pro-nazi, Hergé sembla n’avoir pas pris conscience de la gravité de son acte (spécialement quand il crée une caricature de banquier juif dans L’ETOILE MYSTERIEUSE) et le regrettera amèrement. Mais l’énigme se situe ailleurs. Profondément secret, en proie à des crises dépressives terribles, terriblement sensible aux critiques, inquiet, maniaque et exigeant, Hergé se montrait difficile à vivre pour son entourage, même quand il atteint le sommet de sa notoriété et de sa créativité (la période « tintinesque » allant des 7 BOULES DE CRISTAL aux BIJOUX DE LA CASTAFIORE contient le meilleur du dessinateur-scénariste), et préférait s’éloigner le plus possible des mondanités et célébrations officielles de toute sorte. Ce caractère distant lui coûta son mariage avec son épouse et secrétaire Germaine, alors qu’il s’éprit de sa coloriste Fanny, qu’il n’épousa que tardivement. Sa dépression, Hergé la « sublimera » par le biais de Tintin, dans ce qui reste son chef-d’oeuvre, TINTIN AU TIBET, aboutissement de son intérêt pour la culture orientale amorcée avec LE LOTUS BLEU.

Quoiqu’on puisse penser de l’homme, il faut bien admettre qu’Hergé a contribué à changer l’univers de la bande dessinée, qui n’était considérée à ses débuts que comme un passe-temps infantile. Les dessinateurs franco-belges reconnaissent avoir une dette immense envers lui, les philosophes redécouvrent avec intérêt un univers plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. Les artistes ne furent pas en reste (Hergé fut d’ailleurs un amateur et un connaisseur d’art éclairé), Andy Warhol et Roy Lichtenstein reconnurent l’influence de son travail sur le leur. Le cinéma tenta souvent d’adapter Tintin, sans beaucoup de réussite au fil des ans, que ce soit en prises de vues réelles ou en animation. Il fallait bien un Steven Spielberg (associé à Peter Jackson) pour réussir enfin en 2011 une adaptation longtemps annoncée et souvent reportée : LE SECRET DE LA LICORNE, qui rendra un bel hommage à Hergé en le faisant apparaître dans son film, en portraitiste bruxellois de Tintin (Jamie Bell) ! Hommage d’un cinéaste « Aspie » à un dessinateur « Aspie » ? Qui sait…

– cf. Sherlock Holmes, le Professeur Tournesol ; Steven Spielberg, Andy Warhol

 

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… Highsmith, Patricia (1921-1995) :

«Mon imagination fonctionne mieux quand je n’ai pas à parler à des gens.»

Voilà qui a le mérite d’apporter un peu de clarté quand à la personnalité très spéciale de Patricia Highsmith. La romancière américaine installée en Europe a laissé auprès de ceux qui l’ont connue un souvenir pour le moins contrasté… Tous s’accordent en tout cas pour dire qu’elle fut, à l’instar de nombreux écrivains, une personne peu sociable. La créatrice du personnage de Tom Ripley, et auteur de 22 romans et 8 recueils de nouvelles, a été une figure marquante de la littérature anglo-saxonne. Elle n’aimait pas l’étiquette de « reine du thriller » qu’on lui colla après le succès de son premier livre, STRANGERS ON A TRAIN (L’INCONNU DU NORD-EXPRESS), devenu un chef-d’oeuvre d’Alfred Hitchcock. Comme ce dernier, Patricia Highsmith traîna toute sa vie de sérieuses névroses, et les informations sur son comportement laissent parfois supposer qu’elle était une Aspie. Information à prendre au conditionnel, bien sûr.

Née Mary Patricia Plangman au Texas (Fort Worth), la romancière eut une enfance très difficile. Ses parents se séparèrent dix jours avant sa naissance… En conflit permanent avec sa mère et son beau-père, la jeune Patricia Highsmith sera marquée toute sa vie par la relation d’amour-haine qu’elle entretenait avec sa génitrice, et qui influencera une de ses nouvelles, THE TERRAPIN. C’est la grand-mère de Patricia Highsmith qui sera à l’origine de sa vocation : elle lui apprit à lire très jeune, lui ouvrant les portes de sa bibliothèque personnelle. A huit ans, la fillette se passionne pour un drôle de livre : THE HUMAN MIND de Karl Messinger, qui décrit des cas de malades mentaux, pyromanes, schizophrènes et autres personnalités déviantes… Personnalités troublées qui ne cesseront d’hanter ses propres futurs romans, où la normalité de façade cache d’inquiétantes fissures.

Diplômée du Barnard College, Patricia Highsmith se tournera naturellement vers l’écriture. Pendant une période de 1942 à 1948, elle gagne sa vie en écrivant des comics ; aspirant à devenir romancière, elle publie son premier roman en 1950 : STRANGERS ON A TRAIN / L’INCONNU DU NORD-EXPRESS, un succès immédiat. Le triomphe au box-office de l’adaptation d’Alfred Hitchcock fait d’elle, d’emblée, une écrivaine côtée… mais pas embourgeoisée pour autant. Son second roman THE PRICE OF SALT (CAROL ou LES EAUX DEROBEES) qu’elle signe d’un pseudo, « Claire Morgan », est un roman lesbien qui se termine bien, chose inconcevable à l’époque ! Highsmith ne cachait pas sa bisexualité et eut de nombreuses liaisons avec des hommes et des femmes. En quelques romans, dont THE TALENTED MR. RIPLEY, Patricia Highsmith s’avèrera être bien plus qu’une simple faiseuse de thrillers. Influencée par les oeuvres de Conrad, Dostoïevski, Kafka (un autre grand écrivain possible Aspie), Gide ou Camus, elle excelle à créer des personnages troubles entraînés dans des situations cauchemardesques, existentielles et pleines d’humour noir.

La vie de Patricia Highsmith fut sérieusement perturbée par ses propres troubles, l’alcoolisme n’améliorant en rien une misanthropie déjà sérieusement établie, qui allait de pair chez elle avec une certaine cruauté. Ses relations intimes ne duraient jamais, bien qu’elle ait entretenu une riche correspondance avec des ami(e)s écrivains. Elle tint un journal toute sa vie, s’amusant à imaginer des signes d’étrangeté chez ses chers voisins qui apparraissaient à ses yeux comme des meurtriers ou des porteurs de lourds secrets. Le décompte de ses petites « excentricités » de romancière vivant recluse laisse apparaître de possibles signes du syndrome d’Asperger. Elle collectionnait les objets servant à travailler le bois, et fabriquait pour son plaisir des pièces de mobiliers. Se sentant plus proche des animaux que des hommes, elle préférait particulièrement les escargots…

Le succès de la plume de Patricia Highsmith, motivé par le film d’Hitchcock, a fait que le cinéma a assuré une évidente notoriété à l’oeuvre de la romancière. Les romans de la « série » Ripley, notamment, sont les plus connus de ses adaptations. THE TALENTED MR. RIPLEY a engendré deux films célèbres, PLEIN SOLEIL de René Clément, avec Alain Delon et Maurice Ronet, et LE TALENTUEUX MR. RIPLEY (1999) avec Matt Damon, Jude Law, Gwyneth Paltrow et Cate Blanchett. On préfèrera la première version. On passera par contre sur le très pesant L’AMI AMERICAIN (1977) de Wim Wenders, avec Bruno Ganz et Dennis Hopper, d’après RIPLEY’S GAME (une autre adaptation en 2002, avec John Malkovich). Et on replongera avec délices dans STRANGERS ON A TRAIN / L’INCONNU DU NORD-EXPRESS (1951), qui nous fournit une occasion en or de passer au nom suivant !

Cf. Alfred Hitchcock, Franz Kafka

 

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… Hitchcock, Alfred (1899-1980) :

Souvenir d’un petit garçon Aspie qui, vers l’âge de 8-9 ans, est passionné par le monde des oiseaux… A cette époque, pour lui, le cinéma est une distraction secondaire. Il ne s’intéresse qu’aux comédies, aux dessins animés, et parfois aux documentaires animaliers. Quand le programme télévisé annonce la diffusion d’un film intitulé LES OISEAUX, signalé comme un « chef-d’oeuvre », le petit garçon est emballé. Il croit qu’il va voir un documentaire « à la Cousteau », tout apprendre et tout voir sur le sujet ! Hélas pour lui, il n’a pas lu le résumé et ignore que certains films font peur, très peur… Après un début de film intriguant, ressemblant à une comédie romantique où une jolie blonde poursuit un séduisant avocat jusque chez lui, pour offrir des perroquets à sa petite soeur, le jeune spectateur se demande bien où sont les oiseaux annoncés. Et tout à coup… un goéland frappe la jolie blonde, sans prévenir, lui faisant une belle entaille sanglante. Choc du petit garçon Aspie qui décide d’éteindre la télévision et d’aller jouer dans sa chambre ! Une chance pour lui, il ne regardera pas la suite du film avant d’avoir quelques années de plus au compteur.

Merci beaucoup, Sir Alfred Hitchcock, de m’avoir terrifié de la sorte… et transmis à mon insu le virus du cinéma ! J’ai fêté mon septième anniversaire le jour de votre décès, le 29 avril 1980. Et, sauf amnésie de ma part, aucun oiseau n’a perturbé les festivités comme on le voit dans votre film…

Le Maître du Suspense a su, tout au long de sa carrière, faire frémir les spectateurs du monde entier, en leur transmettant de la sorte ses propres angoisses, et en créant, à travers ses films, un véritable langage des images et du son avec une maestria rarement égalée. Il a influencé nombre de grands cinéastes toujours en activité, et sa contribution au monde du Cinéma est indéniable… même s’il n’obtint aucun Oscar. Longtemps considéré comme un technicien doué, un simple raconteur d’histoires commerciales, Alfred Hitchcock était pourtant un artiste à part entière… et une personnalité complexe, obsessionnelle en diable. Au point que l’on s’est demandé s’il n’était pas, lui aussi, un Aspie « léger ».

Beaucoup d’ouvrages et de documentaires lui ont été consacrés, rappelant les épisodes importants de sa vie et de sa longue carrière en Grande-Bretagne et aux USA. Le jeune Hitchcock était né dans une famille londonienne catholique très stricte. Enfant timide, très calme, au physique grassouillet, il évitait à l’école la compagnie des autres enfants à la récréation, restant dans son coin ; craintif, il garda toute sa vie une peur bleue de la police (évoquée dans la fameuse anecdote où son père, pour le punir d’avoir été « vilain », le fit enfermer quelques minutes au poste de police voisin) et un sentiment de culpabilité excessif (le poids de l’éducation maternelle et religieuse) qui apparaîtra dans tous ses films. Elève correct à l’école, Hitchcock étudia l’ingéniérie mécanique, électrique, acoustique et la navigation, tout en travaillant comme dessinateur de panneaux pour les films muets. Ses compétences acquises, Hitchcock n’aura de cesse par la suite de les développer à travers ses films, élaborant un langage cinématographique unique : des films pensés « visuellement », architecturalement dira-t-on, dès la conception de l’histoire jusqu’aux finitions du montage. Hitchcock supervisait tout les aspects, voyant dans chaque nouveau film un défi technique particulier à résoudre. Il avait toujours l’idée de génie, allant de pair avec des scénarii habilement structurés, dans un seul but : captiver le spectateur, et le faire s’accrocher à son siège pendant deux heures ! Ajoutez à cela des thèmes, des obsessions et des leitmotivs visuels récurrents (l’innocent accusé à tort, la belle blonde apparemment glaciale, les méchants charmeurs et dérangés, les escaliers, les mères, les enfants « à qui on ne la fait pas », les jeux de regards, etc.), et vous n’avez qu’une petite idée de l’univers hitchcockien.

Mais Alfred Hitchcock était lui-même un « drôle d’oiseau ». On l’a dit, il était timide, angoissé, et surtout passionné par les problèmes techniques à résoudre pour ses films. Cet homme qui filma de sublimes actrices et truffait ses scènes de sous-entendus très explicites était à la fois attiré et révulsé par la sexualité ; il épousa sa femme, la fidèle Alma, sa scripte et associée créative de toujours, en étant vierge à 25 ans. Lorsqu’elle fut enceinte de leur seule enfant, leur fille Patricia, il n’osait pas la regarder… Après le départ du cinéma de l’actrice Grace Kelly, qu’il avait sublimé en trois films (FENÊTRE SUR COUR, DIAL M FOR MURDER / LE CRIME ETAIT PRESQUE PARFAIT et TO CATCH A THIEF / LA MAIN AU COLLET), Hitchcock chercha constamment des actrices similaires pour représenter le « fantasme hitchcockien » ultime, tel le personnage de Kim Novak dans VERTIGO. Les derniers grands films du maître étaient d’ailleurs hantés par d’inquiétantes pulsions : voyeurisme, nécrophilie, culpabilité intense…

Ajoutez à celà ses « excentricités » : Hitchcock aimait faire des farces parfois cruelles en public, contrôlait son image publique avec une rigueur absolue, admonestait les assistants ou jeunes réalisateurs qui ne portaient pas la tenue costume-cravate obligatoire à ses yeux, pouvait se montrer très cinglant à l’occasion, et avait ses petites manies. Il lui arrivait sur chaque tournage de briser volontairement des tasses de thé, et avait la phobie des oeufs (pleins de futurs petits oiseaux !). Et quand il ne tournait pas, au lieu de se rendre aux mondanités hollywoodiennes habituelles, Hitchcock restait chez lui auprès de sa femme, de sa fille et de ses petits chiens. Et s’il lui arrivait de répondre de bonne grâce aux interviews de jeunes cinéastes prometteurs (tout en assurant que tout serait bien planifié à l’avance), il détestait les visites imprévues sur son plateau. Un tout jeune Steven Spielberg fut ainsi éconduit du tournage du RIDEAU DECHIRE dans les studios Universal en 1966. Dix ans plus tard, Spielberg avait rendu un sacré hommage au maître avec JAWS (LES DENTS DE LA MER)… qui refusa pourtant de le rencontrer. Mais qui reconnut implicitement le talent de ce jeune héritier en prêtant sa voix à l’attraction JAWS du parc Universal Studios, tout en lui « empruntant » son compositeur et ami John Williams pour COMPLOT DE FAMILLE, son dernier film.

Un personnage aussi singulier ne pouvait finalement qu’intéresser d’autres cinéastes… ce qui est fait cette année ; on attend avec grand intérêt surtout son incarnation par Anthony Hopkins dans le sobrement titré HITCHCOCK de Sacha Gervasi, qui sortira bientôt en France.

– cf. Patricia Highsmith, Steven Spielberg

 

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… Holmes, Sherlock :

Du Maître du Suspense au Grand Détective, et d’un possible « Aspie » bien réel à un véritable « super-Aspie » fictif, tous deux londoniens… Les coïncidences alphabétiques de cet abécédaire étant ce qu’elles sont, nous passons donc d’Alfred Hitchcock à Sherlock Holmes. Le détective imaginé par Arthur Conan Doyle a largement dépassé le cadre des romans et nouvelles de son créateur, pour vivre ses enquêtes. 270 films et séries répertoriés, romans, adaptations radio, bandes dessinées, jeux vidéo… Sherlock Holmes et son fidèle ami le docteur John Watson sont toujours sollicités aujourd’hui pour combattre le crime sur tous les supports ! Au vu de la découverte récente du syndrome d’Asperger, la psychologie particulière du Grand Détective prend une nouvelle dimension. Rappelons que Doyle s’inspira de son mentor en médecine, le docteur Joseph Bell, véritable précurseur de la police scientifique moderne, pour le personnage. Bell était un personnage très étonnant pour son époque, et sans doute peut-être lui-même un peu «Aspie» sur les bords si l’on se fie aux témoignages de Doyle… 

Apparu pour la première fois en 1887 dans UNE ETUDE EN ROUGE, Sherlock Holmes a connu un tel succès qu’il a littéralement éclipsé les autres créations de Conan Doyle. Les histoires de Doyle continuent de passionner encore aujourd’hui, autant par la qualité de leurs intrigues que par la personnalité du détective, et elles ont largement contribué à donner au roman policier des lettres de noblesse qu’il n’avait pas jusqu’ici. Même encore aujourd’hui, de nombreux personnages fictifs doivent largement leur inspiration initiale à l’homme de Baker Street. Dans le cas des « Aspies » hypothétiques qui nous intéressent, on citera Adrian Monk et le docteur House, par exemple… voir même Spock dans STAR TREK ou Lisa des SIMPSON !

Tel qu’il a été écrit par Arthur Conan Doyle, il ne fait aucun doute que Sherlock Holmes est un personnage singulier selon les normes de son époque. Les nombreuses marques d’«excentricités» du détective sont autant de signes typiques du syndrome d’Asperger. Inventaire… :

- esprit brillant, féru de logique absolue, Holmes ne vit que pour une seule chose dans la vie : résoudre des énigmes, mener à bien des enquêtes… plus l’affaire est apparemment impossible à résoudre, plus son intellect s’acharnera à la résoudre. En revanche, il rejette toutes les enquêtes «faciles». Et, sans énigme à résoudre, il sombre dans l’ennui et la dépression.

- une mémoire photographique et encyclopédique qui ne cesse de stupéfier. Son sens de l’observation, ses raisonnements déductifs infaillibles sont presque surnaturels aux gens normaux dont Watson se fait le représentant : il peut identifier la profession de n’importe quelle personne aux signes particuliers sur ses vêtements, la façon dont elle marche, ce à quoi elle pense, etc. Son talent repose en fait à la fois sur l’induction et la déduction. Seul un esprit criminel aussi brillant que le sien peut le mettre en défaut… tel celui de l’infâme Professeur Moriarty, son ennemi juré. Ou celui, dénué de scrupules mais terriblement charmeur, de l’aventurière Irene Adler.

- pourtant, ses connaissances encyclopédiques sont restreintes : en bon Aspie, Holmes s’intéresse uniquement aux sujets qui le concernent pour son travail, excluant toute connaissance jugée « futile ». Selon Watson, Holmes ne connaît ainsi rien à la littérature, la philosophie ou l’astronomie, et s’intéresse très peu à la politique. A l’inverse, il est excellent en chimie, connaît les bases de l’anatomie, et a développé des connaissances pratiques en géologie et botanique. Sherlock Holmes est même un expert mondial en poisons. Et dans ses dernières années (celles des histoires écrites par Doyle), Holmes s’est pris de passion pour l’apiculture. Sinon, il continue à compléter sa culture encyclopédique sur les sujets les plus divers, toujours en relation avec la criminologie.

- l’un des traits les plus « Aspies » de Holmes est son caractère asocial, solitaire et reclus. Seul le docteur Watson a pu partager avec lui le toit du 221B Baker Street, quitte à y perdre souvent patience… Holmes n’a pour seul lien familial que son frère Mycroft, aussi brillant que lui, mais tout juste un peu plus sociable. Holmes reste distant et ironique envers ce grand frère qui travaille aux services secrets du gouvernement britannique, depuis le Club Diogène. Célibataire endurci, quasiment misanthrope, Holmes est misogyne  et semble n’avoir jamais eu de liaison amoureuse… seule Irene Adler, « La Femme », lui a laissé une impression mémorable.

- l’intelligence exceptionnelle de Holmes l’a aussi rendu très égotiste. Il ne supporte pas la lenteur d’esprit chez autrui ; le pauvre Watson, par ses raisonnements, subit régulièrement des remarques cinglantes, mais heureusement Holmes se rattrape toujours, sachant combien il a besoin de son ami fidèle. Les autres ont moins de chance, comme l’inspecteur Lestrade de Scotland Yard, cible favorite de l’ironie grinçante du détective.

- Holmes vit en bohème et, tout à ses enquêtes, peut oublier de se laver et s’habiller des jours durant… Il ne mange que très peu, en véritable ascète. Jouer du violon à toute heure l’aide à résoudre une énigme autant qu’à occuper son esprit désoeuvré. L’absence d’enquêtes, l’ennui et la dépression le poussent à se droguer à la cocaïne. Parfois même sous les yeux choqués de Watson qui pourtant ne l’en empêche pas. Sherlock Holmes cultive aussi un côté artiste, parfois plein d’humour, avec un goût prononcé pour le déguisement et le maquillage, aimant surprendre Watson, ses clients et ses ennemis.

 

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Recenser les exploits de Sherlock Holmes est une tache encyclopédique, autant en littérature qu’au cinéma et à la télévision… Pour citer une version de référence par rapport aux autres, il serait difficile de choisir : depuis Basil Rathbone jusqu’à Robert Downey Jr., en passant par Peter Cushing, Jeremy Brett, Christopher Plummer, John Neville, Nicol Williamson, chacun a sa vision de Holmes. J’en retiens deux qui me viennent plus spontanément à l’esprit.

Pour une représentation fidèle à l’esprit de Doyle, il faut revoir le magnifique film de Billy Wilder, LA VIE PRIVEE DE SHERLOCK HOLMES (1970). Obligé pour la publicité de porter sa panoplie fictive (pipe, loupe, cape houppelande et casquette deerstalker), Holmes-le-maniaque (joué par Robert Stephens) se plonge à corps perdus dans des expériences de combustion de cigarettes, manquant du coup d’empoisonner Watson dans l’appartement, et pique une colère soudaine quand il découvre que sa logeuse a nettoyé ses étagères : impossible de s’y retrouver, la couche de poussière lui servait de point de repère chronologique ! Et Holmes-le-misogyne se sort d’une embarrassante proposition de mariage par la danseuse étoile du Bolchoï, par une pirouette encore plus embarrassante sur son « couple » formé avec Watson…

Pour une représentation totalement « Aspie » du personnage, il est conseillé de voir la remarquable série britannique SHERLOCK entamée en 2010. Holmes (Benedict Cumberbatch) et Watson (Martin Freeman), ainsi que tous les personnages classiques de Doyle, y sont transposés à l’époque actuelle. Et le Grand Détective s’y montre encore plus asocial et maniaque qu’à l’accoutumée, un véritable  »geek » adepte des nouvelles technologies. Son caractère est si déroutant que Watson diagnostique (dans l’épisode LES CHIENS DE BASKERVILLE) le syndrome d’Asperger ! Mémoire phénoménale, intérêts restreints et encyclopédique, maladresse sociale (Holmes ne « capte » pas les marques d’intérêt amoureux évident d’une timide laborantine à son égard, et se présente en peignoir à Buckingham Palace…), hypersensibilité (Holmes aux policiers durant une enquête : « Pourriez-vous sortir de la pièce ? Je vous entends penser. »), manque d’empathie… tout y est. Y compris son sens de l’amitié exclusive, à l’encontre du pauvre Watson, ce qui n’est pas sans causer de sérieux malentendus similaires au film de Wilder !

Cf. Diogène de Sinope ; Gregory House, Adrian Monk, Lisa Simpson, Spock

 

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… Hopper, Edward (1882-1967) :

Ses tableaux attirent l’attention immédiate par l’étrange sensation de malaise qui s’en dégage : des personnes isolées, solitaires, des couples qui ne se parlent pas, des gens qui s’évitent, perdus dans des paysages urbains oppressants… Le succès de la récente rétrospective au Grand Palais, qui lui est dédiée, nous rappelle au bon souvenir du peintre américain Edward Hopper. Interrogé sur les origines possibles de la puissance d’évocation et d’angoisse qui se dégage des oeuvres d’Hopper, le marchand d’art Bernard Danenberg, qui rencontra Hopper à la fin de sa vie, émit l’hypothèse d’une surdité, handicap profondément envahissant. Danenberg, au vu de son témoignage, a certainement raison, mais cette « surdité » constatée pourrait bien en cacher une autre… Homme timide, cultivé, fuyant la reconnaissance publique pour rester peindre chez lui, Edward Hopper a bien le profil éventuel d’un Aspie.

Cet enfant de la classe moyenne américaine, élevé dans une famille où les femmes ont la place dominante, montra très tôt un grand talent pour le dessin. Il réalisa ses premières peintures vers ses dix ans ; encouragé par ses parents à peindre, et à apprécier les cultures russe et française, le jeune Hopper, garçon paisible de nature, se prit de passion pour les bateaux et le monde de la mer, un sujet qui inspirera ses toiles les plus ensoleillées. Après six ans passés au New York Institute of Art and Design, Hopper dut longtemps gagner sa vie en réalisant des illustrations commerciales, ce qu’il détestait. Trois voyages formateurs en Europe lui permettront d’affiner son style, sans se laisser influencer par les nouveaux mouvements picturaux en vogue, tels que le cubisme initié par Picasso.

L’art de Hopper, avant tout réaliste, repose autant sur une observation pointue des scènes de la vie quotidienne que sur une utilisation de la lumière et de la mise en scène d’une très grande rigueur. Alors que son pays connaît une fantastique évolution industrielle, le regard d’Hopper sur ses concitoyens se fera de plus en plus angoissé : les individus sont littéralement « étouffés » par des villes trop grandes pour eux. Ils respirent l’ennui, la tristesse, l’attente, l’angoisse… et de toiles aussi célèbres que NIGHTHAWKS (LES NOCTAMBULES ou OISEAUX DE NUIT, 1942) se dégage un sentiment de solitude que connaissent trop bien les personnes Aspies. Et aussi, parfois, une touche d’humour discret, et une douceur se dégageant des tableaux plus paisibles, ceux des paysages marins.

Edward Hopper préférait, de loin, la tranquillité bien ordonnée de son atelier aux réceptions publiques et mondanités, une phobie sociale évidente qui ne facilitera évidemment pas ses relations, à commencer par celles avec son épouse Josephine, dont le caractère était le contraire exact du sien. Stoïque, hiératique, conservateur par nature, il ne commentait son art qu’à grand-peine. De telles difficultés à communiquer autrement que par sa peinture peuvent donc tout à fait supposer chez lui un syndrome d’Asperger.

Edward Hopper aimait le cinéma de son époque. Et le cinéma lui a bien rendu sa passion. Ce n’est pas une coïncidence si le genre du Film Noir s’est développé à l’époque de ses toiles les plus inquiétantes. Hopper, pour NIGHTHAWKS, s’inspira de la nouvelle LES TUEURS d’Ernest Hemingway, devenue un très grand classique du genre avec Burt Lancaster et Ava Gardner. De nombreux cinéastes, et pas des moindres, ont été visuellement influencés par ses tableaux. Notamment, surprise, Alfred Hitchcock pour FENÊTRE SUR COUR (inspiré par FENÊTRES LA NUIT), PSYCHOSE (LA MAISON PRES DE LA VOIE FERREE) et MARNIE (BUREAU LA NUIT). Les ambiances à la Hopper sont aussi reconnaissables dans les films de David Lynch, George Stevens, Terrence Malick, les frères Coen, Sam Mendes, Ridley Scott… et même deux autres cinéastes « Aspies », Woody Allen et Tim Burton.

Cf. Woody Allen, Tim Burton, Alfred Hitchcock

 

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… Horowitz, Max - la voix de Philip Seymour Hoffman, dans le film d’animation MARY & MAX

Max Horowitz, un quadragénaire juif, reçoit par hasard le courrier de la petite Mary Dinkle, (Toni Collette) une fillette australienne disgracieuse qui a choisi son nom au hasard dans un annuaire de New York. Aussi solitaire que Mary, Max souffre d’obésité, et a un syndrome d’Asperger très prononcé qui l’empêche de vivre une vie sociale normale. En bon Aspie, Max vit selon des règles strictes qui font son quotidien. Et il a énormément de mal à comprendre et interpréter correctement les émotions d’autrui. Imaginez son embarras et son angoisse lorsqu’une femme membre de son groupe de soutien, « les hyperphages anonymes », tombée amoureuse de lui, se met à vouloir le couvrir de baisers. Autre source d’angoisse pour le pauvre Max : il ne sait ni sourire, ni pleurer, malgré ses efforts. La petite Mary, touchée par son histoire, décide alors de lui envoyer par colis ses larmes dans un bocal… C’est le début d’une belle, drôle et triste histoire d’amitié entre deux êtres solitaires.

Signé de l’australien Adam Eliot, et sorti en 2009, ce film a été récompensé de nombreux prix dans les festivals d’animation, et doit une bonne partie de son originalité à la personnalité assez singulière de son réalisateur. Adam Eliot a en effet fait son chemin dans le monde du cinéma d’animation en dépit d’un handicap sérieux, un tremblement incontrôlable qu’il a finalement « retourné » à son avantage, et avec succès, pour réaliser des courts-métrages mélant cocasserie et émotion, sur des personnages eux-mêmes marqués par le handicap (comme HARVIE KRUMPET, héros d’un court-métrage sorti 2003, personnage souffrant du syndrome de la Tourette). Concernant le film MARY ET MAX, les quelques extraits aperçus sur le Net cernent très bien le syndrome d’Asperger dont Max est atteint. Quelques scènes courtes, où Max (excellente interprétation vocale de Philip Seymour Hoffman) nous présente les avantages et les inconvénients de son handicap. Le pauvre Max est bien conscient de son état, ce qui nous vaut quelques descriptions tantôt amusées, tantôt amères, de ce qu’il vit : se faire gifler enfant par sa mère qui l’a surpris en train de dessiner des femmes nues, aimer jouer au Rubik’s Cube, interpréter littéralement l’expression « prendre un siège », se montrer hypersensible au moindre bruit, connaître des crises d’anxiété… et surtout, sa plus grande souffrance, se savoir incapable de sourire.

On appréciera particulièrement la lucidité de Max expliquant son handicap à Mary, pour finalement en vivre positivement : « Le docteur a dit que l’on pourra un jour me guérir du syndrome. Mais je n’ai pas envie d’être « guéri ». En fait… j’aime bien être un Aspie. »

 

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… House, Gregory (Hugh Laurie), le redouté DOCTEUR HOUSE

Dernier représentant (pour l’instant) d’une longue tradition de séries télévisées médicales dont le succès doit beaucoup à un certain URGENCES, le Docteur Gregory House a autant fait exploser l’audimat qu’il a fait souffrir ses élèves… et ses malades. Il combat la maladie comme Sherlock Holmes combattait le crime, selon ses auteurs. Ce parallèle évident avec le Grand Détective, Aspie de fiction certifié, ferait de lui un autre Aspie mémorable, mais on peut quand même se poser des questions sur la déontologie médicale très particulière de House (au demeurant impeccablement interprété par Hugh Laurie, dans le registre « je suis détestable et je m’en fous car j’ai raison »).

Mais pourquoi diable le docteur House, aussi intelligent soit-il, se montre-t-il désagréable, arrogant et excentrique ? Son collègue et ami le docteur James Wilson (Robert Sean Leonard) pose l’hypothèse qu’il est atteint du syndrome d’Asperger. Pourquoi pas après tout, les « fantaisies » et le caractère asocial de House iraient dans ce sens, toujours en référence à l’univers de Sherlock Holmes (et Wilson serait alors bien sûr son  »Watson »). Amateur de musique (comme Holmes), accro au Vicodin (le détective anglais préférant la cocaïne), House est aussi un surdoué en langues étrangères, se prend de passion exclusive pour les trésors archéologiques, aime les jeux vidéo et le soap médical « Passion sur Ordonnance »… Sa vie sociale est un désert, en dehors de son amitié pour Wilson, et sa relation conflictuelle avec sa supérieure, Lisa Cuddy.  

Ajoutez à celà une misanthropie et une irascibilité de tous les instants, et vous avez un « caractère » prompt à descendre en flammes les erreurs de jugement de ses disciples d’une remarque cinglante. Soit. Mais si House est un si brillant médecin, comment se fait-il que ses méthodes respectent aussi peu le serment d’Hippocrate ? Une chance pour ses patients qu’il soit un personnage de fiction… autrement, la façon dont il s’acharne sur eux au fil de l’épisode jusqu’à la torture, persuadé qu’ils lui cachent toujours quelque chose, serait passible dans la réalité d’une radiation définitive du corps médical.

Les auteurs ont beau eu se défendre en argumentant que la série critique les erreurs déontologiques du corps médical, on peut tout de même légitimement se demander s’il est bien malin de mettre en valeur ceux qui les commettent au détriment de malades traités en « suspects » ne méritant que de passer aux aveux dans la violence. Et on peut souhaiter que le bon docteur Wilson se soit trompé vis-à-vis de son diagnostic sur House ; autrement, la série ferait aux Aspies une publicité déplorable…

Cf. Sherlock Holmes

 

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… Hughes, Howard (1905-1976) :   

Héritier, aviateur, homme d’affaires, réalisateur, producteur et génie de la construction aéronautique, Howard Hughes fut tout cela. Riche à milliards, collectionnant les liaisons avec les plus belles actrices de Hollywood, sa gloire suscita admiration et jalousies ; et sa déchéance de reclus perpétuel renforça sa légende. Howard Hughes était-il un malade mental, ou souffrait-il d’un handicap encore inconnu à son époque ? Les hypothèses médicales les plus diverses ont circulé à son égard : s’il est certain qu’il souffrit très tôt de TOCS envahissants, on a aussi affirmé qu’il souffrait d’allodynie (une réaction de douleur excessive causée par le plus infime contact, et qui serait apparue après son terrible accident d’avion de 1946). Ont été également cités, pêle-mêle : des blessures au crâne répétées à cause des accidents auxquels il survécut, un accident cérébral, des troubles bipolaires sévères, le syndrome de Diogène (déjà évoqué dans cet abécédaire), une forme aiguë de schizophrénie paranoïde… et le syndrome d’Asperger. Totalement hypothétique, certes, mais au vu des bizarreries de comportement de Hughes bien avant l’aggravation de son état mental, ce n’est pas à exclure.

Enfant unique d’un richissime entrepreneur texan ayant fait fortune dans le forage pétrolier, Hughes fut élevé par une mère très possessive. L’enfant était un jeune surdoué de la mécanique, capable dès ses onze ans de bricoler une bicyclette à moteur, des interphones et un appareil de radio. La mort de ses parents fit de lui un très jeune héritier de la fortune familiale, héritant de l’entreprise paternelle, la Toolco. Mais Hughes préféra vite s’installer à Hollywood, sans avoir terminé ses études de mathématiques et d’ingéniérie, pour devenir producteur. Une activité qui le fit déjà paraître comme un richissime marginal aux yeux du monde du show-business, et rejeter par les producteurs des grands studios. Hughes, producteur et réalisateur, a laissé quelques films mémorables autant par leur contenu que par les conditions dans lesquelles il les a tournés et/ou produits : SCARFACE (1932) de Howard hawks, ou LES ANGES DE L’ENFER (1930) et THE OUTLAW / LE BANNI (1943) réalisés par ses soins. Le milliardaire fut aussi célèbre à Hollywood pour ses frasques amoureuses, « collectionnant » les belles actrices comme des voitures de sport : le film AVIATOR de Martin Scorsese a mis en avant ses liaisons avec Katharine Hepburn et Ava Gardner, mais Hughes fréquenta aussi Cyd Charisse, Olivia de Havilland, Joan Fontaine, Jean Harlow, Rita Hayworth, Gene Tierney, Jane Russell (héroïne de son BANNI sur laquelle il faisait une fixation très… « mammaire »), etc.

Mais la vraie passion de Hughes était l’aviation. Dès ses 14 ans, il apprit à piloter un avion, et fit régulièrement la une des journaux par ses records mondiaux de vitesse sur des appareils expérimentaux de sa conception. Actionnaire principal de la future TWA, il développa le financement et la construction du Boeing Stratoliner, et du Lockheed Constellation qui allait révolutionner les services aériens en diminuant le temps de vol intercontinental. Sa création la plus célèbre, son « chef-d’oeuvre », fut l’hydravion en bois Hughes H-4 « Hercules », gigantesque avion de transport de troupes qui ne servit jamais pour la 2ème Guerre Mondiale, en raison de son retard de fabrication et son coût pharaonique. Il n’a volé qu’une minute, le 2 novembre, à basse altitude, le mastodonte que ses détracteurs appelèrent le « Spruce Goose » (« l’Oie de Sapin »). La passion de Hughes faillit lui être fatale, l’ingénieur-businessman-pilote effectuant lui-même les vols d’essai, et eut 14 blessures graves à la tête. Son accident du 7 juillet 1946 fut le plus violent, et les séquelles qui en résultèrent furent certainement pour beaucoup dans la dégradation progressive de son état mental. Malgré des crises de réclusion et prostration de plus en plus graves, Hughes continua à travailler, pour la CIA après-guerre, dans la production de films très anticommunistes, dans le développement de l’aéronautique et l’immobilier à Las Vegas, où il vécut ses dernières années.

Obsessionnel, rigide, tyrannique, mal à l’aise en public, Hughes laissa aussi dans l’Histoire une réputation de « dingue » qui s’explique peut-être donc partiellement par un syndrome d’Asperger. Il était obsédé par la taille des petits pois qu’on lui servait à manger, et se servait d’une fourchette spéciale pour les manger. Paranoïaque, il se couvrait la bouche d’une main, craignant qu’on lise sur ses lèvres, lorsqu’il parlait en public. Sa distance avec les gens, marque d’une plausible hypersensibilité, s’aggrava quand il commença à s’enfermer dans un studio de cinéma pendant des mois, puis en faisant de même à Las Vegas. Pour ne pas ressentir la douleur, il s’absorbait dans le visionnage de films qu’il se projetait en boucle (il visionna plus de 150 fois son film favori, DESTINATION ZEBRA, STATION POLAIRE, de John Sturges). Gagné par la phobie des microbes et de la douleur, Hughes refusait tout contact au point de se laisser pousser barbe, cheveux, et ongles, de ne se laver qu’une fois par an et de refuser de porter des vêtements - tout en se chaussant de boîtes de Kleenex et en gardant ses excréments dans des bocaux… Il ne communiquait plus avec le monde extérieur que par télex et téléphone pour gérer ses affaires. Drogué, atteint de malnutrition, syphilitique, il mourut après avoir été soigné par une étrange garde rapprochée d’infirmiers Mormons…

Un personnage historique aussi étrange, aventureux et controversé ne pouvait qu’inspirer les oeuvres de fiction. Au cinéma, Hughes a fait l’objet d’une « biopic » déjà citée, AVIATOR, reconstitution assez fidèle de ses années de gloire, où il est incarné par Leonardo DiCaprio. On citera aussi rapidement d’autres apparitions plus secondaires du personnage, qu’il soit réaliste (dans le TUCKER de Francis Ford Coppola) ou fantaisiste (le film de super-héros rétro ROCKETEER). D’ailleurs, on constatera que Hughes a grandement influencé la culture « comics » américaine : voir notamment Bruce Wayne, alias Batman (spécialement dans le film THE DARK KNIGHT RISES) et le personnage de Tony Stark, alias Iron Man, tel qu’il est apparu dans les bandes dessinées originelles.

Cf. Diogène de Sinope

 

à suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 7

G, comme…

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 7 dans Aspie g-le-mahatma-gandhi-asperger-dhonneur

… Gandhi, Mohandas Karamchand (1869-1948) :

Les recherches effectuées depuis le début de cet abécédaire sur les personnalités historiques supposées avoir eu le syndrome d’Asperger mènent décidément à des surprises de taille… Le nom du Mahâtma Gandhi, le Père de la Nation Indienne, apparaît ainsi dans quelques publications sur Internet comme un possible Asperger. Mais comme de bien entendu, il ne s’agit que d’hypothèses, les indices biographiques étant très « dispersés » et parfois sujets à controverse. On ne peut que constater, cependant, certaines ressemblances de parcours avec un Saint François d’Assise, autre figure spirituelle pacifique, qui renonça aux bienfaits matériels pour se consacrer exclusivement à la défense des plus miséreux, et qu’on a déjà cité comme éventuel Asperger.

Impossible ici de raconter en détail l’extraordinaire parcours de Mohandas Karamchand Gandhi : fils d’une famille aisée du Gujarat promis à une carrière d’avocat, il prit peu à peu conscience des souffrances de ses compatriotes colonisés par le Royaume-Uni. Après avoir réussi à obtenir la reconnaissance des droits civiques des hindous émigrés en Afrique du Sud, Gandhi revint dans son pays natal pour combattre par la non-violence (« ahimsa »), la désobéissance civique et « l’étreinte de la vérité » (« satyagraha ») les injustices commises par les autorités britanniques sur la population hindoue. Trente ans de lutte, de prières, de marches à travers le pays (dont la célèbre Marche du Sel de 1930), de jeûnes forcés, de critiques permanentes du colonialisme et de la mondialisation économique, d’emprisonnements, et aussi de lutte contre l’intolérance religieuse et les discriminations de caste à l’égard des miséreux, discriminations hélas toujours présentes en Inde de nos jours. L’Indépendance de l’Inde obtenue par Gandhi et ses alliés politiques en 1947 entraînera contre ses souhaits la partition du pays avec le Pakistan, et un climat d’hostilité religieuse permanente entre les communautés. Ses actions de conciliation avec les musulmans entraîneront son assassinat en 1948 par un nationaliste hindou. Entré dans la légende des grandes figures pacifistes, Gandhi inspirera par son action et sa vision du monde des figures telles que Martin Luther King, Nelson Mandela, le Dalaï Lama, Aun San Suu Kyi, pour ne citer que ceux-là…

Ce résumé très sommaire de la vie de Gandhi ne saurait nous éclaircir sur sa personnalité, et il faut fouiller dans les détails biographiques pour déterminer si, oui ou non, le Mahâtma était un Aspie. De sa jeunesse, on sait que Gandhi, enfant très timide et sensible, avait été très influencé par les croyances de sa mère adepte du Jaïnisme (religion hindoue prônant la non-violence envers toutes les formes de vie). Le jeune Gandhi était un élève médiocre – un rapport de lycée évoquait à son égard  »une mauvaise écriture », signe souvent constaté du syndrome d’Asperger. Très courtois, le jeune Gandhi se distinguait aussi par un autre handicap qui le gênera durant sa carrière d’avocat : une extrême timidité qui l’empêchait de s’exprimer correctement en public… Timidité qui ne l’empêchera pourtant pas plus tard de prendre la parole devant des milliers d’auditeurs. Quant à une éventuelle maladresse sociale, propre aux Aspies, elle semble difficile à trouver, si ce n’est peut-être dans les années « formatrices » en Angleterre où il fit ses études, et en Afrique du Sud.

Autres signes possibles : une soif de culture et un goût prononcé pour la lecture, qui lui fera aborder aussi bien les écrits de Léon Tolstoï (c’est d’ailleurs en s’inspirant de ce dernier qu’il créa la « Ferme Tolstoï » en Afrique du Sud, précurseur de son Ashram de Sabarmati), la philosophie de l’ascèse de Henry David Thoreau que les grands textes sacrés, avec une préférence pour la Bhagavad Gita. Son végétarisme et végétalisme, provenant de ses croyances jaïnistes, peuvent aussi être vus comme un indice supplémentaire – le refus de la violence envers les animaux. L’exigence de rigueur morale absolue qu’il s’imposait ainsi qu’à ses proches, et qui fut souvent mal reçue par eux, peut aussi aller dans le sens d’un syndrome d’Asperger. Tout comme a pu l’être son sens de l’amitié exclusif, encore qu’il faille être prudent dans ce terrain-là. La parution en 2011 du livre de Joseph Lelyveld GREAT SOUL a révélé la correspondance privée de Gandhi et de son ami l’architecte Hermann Kallenbach, semant la confusion dans les médias et la colère des autorités hindoues.

La vie de Mohandas Karamchand Gandhi a bien sûr inspiré le Cinéma ; une pluie d’Oscars a récompensé le film GANDHI de Richard Attenborough (1982), reconstitution fidèle des grandes heures du Mahâtma, incarné par Ben Kingsley (Oscar du Meilleur Acteur), originaire de la même province du Gujarat. Gandhi est depuis apparu dans deux films hindous très intéressants : WATER (2005) de Deepa Mehta, drame sur la condition des veuves hindoues prisonnières de coutumes ancestrales, et GANDHI MY FATHER (2007) de Feroz Abbas Khan, racontant la relation difficile entre le grand homme et son fils Harilal.

Cf. Saint François d’Assise, Henry David Thoreau

 

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… Gardner, Chauncey (Peter Sellers), dans BEING THERE (BIENVENUE MONSIEUR CHANCE).

Employé de maison d’un vieil homme pendant toute sa vie, le jardinier Chance n’a reçu aucune éducation particulière et ne connaît le monde extérieur que par la télévision… Il n’a pas de nom de famille, pas d’ami ni de compagne, et aucun trait psychologique distinctif, en dehors d’une innocence totale. A la mort du vieil homme, le voilà bientôt obligé de quitter sa maison de Washington, et il est recueilli par Ben et Eve Rand (Melvyn Douglas et Shirley MacLaine), un couple appartenant à la plus haute sphère politique américaine. Rebaptisé « Chauncey Gardner » suite à un quiproquo, ses aphorismes jardiniers vont faire de lui une star des médias et le conseiller personnel du Président… Le principal intéressé observe ce cirque à son égard avec une candeur et un détachement absolus. Et pour cause, il est bel et bien autiste.

BEING THERE, remarquable satire écrite par Jerzy Kosinski (publiée d’abord en France sous le titre « La Présence »), devint en 1979 une comédie subtile et tout aussi réussie signée de Hal Ashby. Le petit monde médiatico-politique américain y est adroitement croqué, dans une variation sur le thème du conte d’Andersen LES HABITS NEUFS DE L’EMPEREUR où tout le monde est ici suspendu aux lèvres d’un petit homme pris pour l’Evangile. Pour le regretté Peter Sellers, ce fut le rôle d’une vie, son avant-dernier avant son décès. L’acteur anglais tenait plus que tout à incarner Chance, affirmant que, de toutes ses créations, il était celui qui lui ressemblait le plus. Déclaration troublante à plus d’un titre puisque Chance, tel un personnage des peintures de Magritte, n’a pas d’existence concrète ; c’est un personnage « en creux », loin de l’exhubérance comique des rôles les plus célèbres de son interprète. Ses traits « autistes Aspies », très mal connus à l’époque du film, étant une source d’humour décalé, de malentendus permanents, cela supposerait donc que Sellers, personnage insaisissable dans la vraie vie, était peut-être bien lui-même atteint du syndrome. Cela fera l’objet d’un autre chapitre.

On a souvent parlé du personnage comme d’un « simplet », un idiot, ce qui est à mon avis un contresens. En fait, toute la farce de BEING THERE repose sur le manque d’éducation de Chance. Sans raison, sans explication, ce brave garçon sans âge ni identité affirmée a été laissé dans l’ignorance du monde. Personne ne s’est occupé de l’aider, de l’éduquer. De ce fait, il est resté dans sa « bulle » d’autiste, comme un enfant qui ne serait jamais sorti de sa chambre… mais dans le monde de faux-semblants des médias et des hautes sphères de Washington, personne ne l’a remarqué. Mis à part l’ancienne domestique qui a travaillé avec lui, tout le monde est dupe ou projette sur lui des idées, des fantasmes, des frustrations qui n’ont rien à voir avec la personne réelle de Chance. Ce décalage permanent est source de quiproquos permanents et savoureux, lorsque le personnage répond « à côté de la plaque » aux avances d’un homosexuel, ou à celles d’Eve Rand.

Pour l’anecdote, on remarquera les « correspondances Aspies » qui émaillent le film, notamment la reprise funky de la célèbre musique d’AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA de Richard Strauss. Musique inspirée par le livre de Friedrich Nietzsche, et qui demeure à jamais associée au film 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick. Lequel fit justement jouer Peter Sellers à deux reprises (dans LOLITA et DOCTEUR FOLAMOUR). Comme par hasard, Strauss, Nietzsche et Kubrick étaient, à des degrés divers, des Aspies supposés… Par ailleurs, Chance le jardinier / Chauncey Gardner a très certainement une discrète influence sur un autre célèbre « Candide » du cinéma américain : Forrest Gump (Tom Hanks), dont nous parlerons plus loin. « Bienheureux les pauvres en esprit… » 

 

Cf. Stanley Kubrick, Friedrich Nietzsche, Peter Sellers, Richard Strauss ; Hrundi V. Bakshi, Forrest Gump

 

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… Gates, Bill :

Un QI de 160. Milliardaire à 31 ans. Fortune personnelle en 2011 : estimée à 56 milliards de dollars. Homme le plus riche du monde de 1996 à 2007, en 2009 et en 2012. Informaticien depuis l’adolescence, entrepreneur et homme d’affaires admiré et décrié, philanthrope. Signe très particulier : diagnostiqué du syndrome d’Asperger, sans le moindre doute possible. Bill Gates, le fondateur de Microsoft, a changé le monde en rendant l’informatique accessible à tous. Une science jadis réservée aux simples « nerds » dispense désormais tous ses bienfaits (et ses inconvénients…) dans les foyers de la Terre, cela grace en partie au redoutable sens des affaires de cet homme qui intrigue et irrite en même temps, représentant sans doute l’un des « Aspies » des plus accomplis. Il suffit de voir n’importe quel documentaire, interview, livre ou article à son sujet pour comprendre que Bill Gates vit dans une autre sphère… et pas uniquement celle de l’économie de marché. 

Fils d’un père avocat d’affaires et d’une mère professeur et présidente de la direction de plusieurs entreprises et banques, Bill Gates, on le devine, a su bénéficier des connaissances et du soutien parental. Enfant réfléchi, poussé par l’esprit de compétition, curieux de tout, il a rejoint à l’adolescence l’école préparatoire de Lakeside, étudiant tout particulièrement les mathématiques, les sciences, la littérature anglaise (la passion de la lecture ne l’a jamais quitté) et l’art dramatique. C’est à Lakeside qu’il s’est découvert la passion de l’informatique, y créant son premier programme. Une passion exclusive dont il admit lui-même qu’il lui était impossible de se détacher. Lui et trois autres élèves (dont Paul Allen, futur co-fondateur de Microsoft, et Steve Ballmer) se découvrirent vite un talent commun certain pour exploiter, les étés entre les cours, les failles dans le système des ordinateurs de l’époque, ce qui leur valut quelques ennuis… Difficile pour un jeune « nerd » d’exercer ses nouvelles compétences et d’approcher le sexe opposé ? Pas pour Gates qui écrivit le programme des cours et de la répartition des étudiants en classe sur les ordinateurs de Lakeside… il modifia le programme du code pour être placé à côté des étudiantes !

Après avoir reçu son diplôme et passé le test SAT, avec la note de 1590 sur 1600, Gates arriva à Harvard en 1973, sans objectif particulier. Peu motivé pendant ses études, il bricola surtout les ordinateurs du campus. Décrochant peu à peu de Harvard, où il ne finira jamais ses études, Gates retrouva Paul Allen pour fonder leur propre compagnie informatique de software en 1974. La compagnie Microsoft, enregistrée le 26 novembre 1976, naquit de leurs travaux. Le reste, peut-on dire, est histoire, le sens aiguisé des affaires et l’ambition de Gates fera de lui le plus jeune milliardaire au monde en 1987, un record qui sera dépassé par un certain Mark Zuckerberg, inspiré par son oeuvre et que nous retrouverons en toute fin de cet abécédaire. Gates dit parfois regretter sa notoriété, cet homme notoirement timide n’aimant pas attirer l’attention sur lui.

Malheureusement, ce succès financier incontestable se double chez Gates d’une image… quelque peu ambiguë. La personnalité du créateur de Microsoft y est sans doute pour beaucoup, son Asperger prononcé n’ayant certainement pas joué en sa faveur : cinglant, distant, orgueilleux, semblant peu concerné par les états d’âme de ses subordonnés ou de la concurrence (sa rivalité avec feu Steve Jobs, le créateur d’Apple à la philosophie très différente de la sienne… et sans doute Aspie lui-même, est restée célèbre), Bill Gates a présenté les aspects les moins reluisants du syndrome dans les relations humaines – déjà mises à mal dans le monde impitoyable du business à l’américaine. Les années passées comme exécutif chez Microsoft restent un mauvais souvenir pour les professionnels ayant eu à subir ses remarques et sarcasmes. Manifestation de supériorité intellectuelle égocentrique, ou envie de mettre à l’épreuve ses subordonnés pour défendre leurs propositions ? Sans doute un peu des deux. Cette attitude sera préjudiciable à Gates quand il sera accusé d’enfreindre les lois antitrust du gouvernement américain, et sommé de témoigner en 1998 devant le juge examineur du litige, David Boies : Gates, se sentant menacé, répondit « en Aspie » et reconnut plus tard avoir eu tort de se montrer insolent avec le juge, qui statua en sa défaveur.

Gates s’étant depuis lors retiré de Microsoft (dont il reste quand même président exécutif), il consacre désormais son immense fortune dans l’action philanthropique, cherchant à convaincre le monde des affaires, et spécialement les milliardaires, d’aider les pays pauvres à se développer et à innover dans les domaines de la santé et de la science. Vaste et noble programme, qui n’est pas sans rencontrer méfiances et critiques. Saura-t-il « réparer » le Monde comme un programme d’ordinateur défectueux ?

La culture populaire s’est bien entendue emparée de Bill Gates, une cible rêvée pour les satires et les parodies de tout poil. Sa carrière opposée à celle de Steve Jobs ont fait l’objet d’une « biopic » télévisée réussie, PIRATES OF SILICON VALLEY (1999), où il est interprété par Anthony Michael Hall. Le cinéma s’est montré quant à lui plus timide, se limitant à une apparition marquante dans le film THE SOCIAL NETWORK consacré à Mark Zuckerberg. Plus anecdotique, et plus drôle : Bill Gates fit l’acteur dans les pubs tournées avec Jerry Seinfeld pour Microsoft. L’une d’elles montre Gates et Seinfeld tentant de s’intégrer à une famille américaine normale, sous-entendu ironique sur les difficultés « Aspies » de l’homme le plus riche au monde…

cf. Steve Jobs, Mark Zuckerberg

 

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… Glover, Crispin

S’il existait une catégorie  »on connait son visage mais on ne sait jamais comment il s’appelle » aux Oscars, l’acteur Crispin Glover y serait certainement nommé. Méconnu du grand public, cet acteur au visage émacié est une figure familière de films célèbres, faisant l’objet d’un certain culte auprès des connaisseurs. La filmographie de Glover est une joyeuse galerie de personnages marginaux, disjonctés, inquiétants… ou de timides pathologiques dont George McFly, le très poltron paternel du héros de RETOUR VERS LE FUTUR, est le plus célèbre représentant. On trouve aussi notamment dans la filmographie de Crispin Glover : le cafardophile cousin Dell, dans SAILOR ET LULA ; Andy Warhol (lui-même Aspie probable) dans une courte scène marquante des DOORS ; l’inquiétant Sac d’Os, fétichiste des cheveux des CHARLIE’S ANGELS ; WILLARD, un gentil garçon introverti passionné par les rats ; le monstre Grendel dans LA LEGENDE DE BEOWULF, qui nous attend plus bas. Ayant joué avec Johnny Depp dans GILBERT GRAPE et DEAD MAN, il parodie son personnage de Willy Wonka (CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE de Tim Burton)… Pas rancunier, Tim Burton l’a engagé pour le casting vocal du film d’animation NUMERO 9, avant d’en faire le Valet de Coeur de son ALICE AU PAYS DES MERVEILLES. Et ce n’est qu’une petite partie de sa carrière, riche en personnages du même genre…

Sur la personnalité du comédien, rien ne laisse supposer qu’il soit un Aspie. Un détail curieux, cependant, surgit dans sa biographie : il a été élève à la Mirman School, une école pour enfants surdoués. « Enfant surdoué », voilà un terme flou mais qui laisse la place à un doute minuscule… Quelques anecdotes sur Crispin Glover contribuent à la réputation excentrique de l’acteur. Glover a gagné aussi celle-ci grâce à une apparition mémorable dans le talk-show de David Letterman en 1987. Effectuant un canular digne d’Andy Kaufman, Crispin Glover arriva sur le plateau déguisé dans son personnage du film RUBIN AND ED. Après une fausse dispute avec une spectatrice, Glover se lança dans un combat de bras de fer et de karaté avec l’animateur qui n’était pas prévenu !

Défenseur acharné de la contreculture, Glover est aussi auteur de livres d’art, musicien et réalisateur. Son premier film, WHAT IS IT ? est un film surréaliste avec des acteurs ayant le syndrome de Down (la trisomie 21) ; son second, IT IS FINE ! EVERYTHING IS FINE est écrit par un acteur-écrivain, Steven C. Stewart, atteint de paralysie cérébrale. Glover prépare un troisième film pour clore sa trilogie « IT? ».

Etrange personnage, donc, qui prend un grand plaisir à cultiver son originalité et un sérieux grain de folie dans le monde redoutable du show-business à l’américaine. Crispin Glover mérite bien d’être cité dans ce chapitre, pour recevoir un « Asperger d’Honneur » !

– cf. Grendel, George McFly, Willy Wonka ; Tim Burton, Andy Kaufman, Andy Warhol

 

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… Gore, Al :

Ancien journaliste, député à la Chambre des Représentants de Washington, sénateur, vice-président des USA sous les deux investitures de Bill Clinton, candidat vainqueur au vote populaire mais pourtant battu à l’élection présidentielle américaine de 2000 (dans des conditions franchement douteuses), homme d’affaires fervent défenseur de la cause environnementaliste, et Prix Nobel de la Paix en 2007, Al Gore voit de temps en temps son nom apparaître dans des listes de personnalités supposées avoir le syndrome d’Asperger. A mon humble avis, le principal intéressé n’a jamais été diagnostiqué comme tel, et, s’il était avéré qu’il l’ait eu, il s’en est remarquablement accommodé. Gore, un « Aspie » léger ? Après tout, ça n’est pas impossible, vu que de prestigieux prédécesseurs de l’Histoire politique ont su faire preuve de certaines excentricités… Mais la prudence s’impose, une fois de plus.

Fils d’un sénateur du Tennessee, destiné à être un futur membre de l’Ivy League (les prestigieuses universités américaines d’où sortent les futurs présidents et leaders du pays), Gore suivit l’enseignement de rigueur sans difficultés particulières. Ce jeune homme passionné de lecture, de mathématiques et de sciences entre à Harvard, mais se montre pourtant mauvais élève. Il sèche les maths, s’ennuie en sciences et « glande » durant ses premières années ! Il se reprend cependant dans ses dernières années d’étude et finira parmi les meilleurs élèves de sa classe (parmi lesquels on trouve l’acteur Tommy Lee Jones). Une rencontre décisive a lieu durant ses études : Gore suit les cours de l’océanographe Roger Revelle, théoricien du réchauffement climatique, qui déclenchera son intérêt total pour les questions d’environnement. Gore se distingue aussi par une attitude peu conventionnelle, à l’époque des violentes émeutes estudiantines qui gagnent son pays : bien qu’opposé à la Guerre du Viêtnam, il est en désaccord avec les mouvement protestataires dominants. Il ne se prive pas de les juger stupides et infantiles, et s’attire les reproches de ses camarades quand il décide de s’engager au Viêtnam, pour juger par lui-même.

Journaliste militaire durant son service, Gore rentrera découragé aux USA. Il cherche sa place pendant quelques années où il se tourne vers le journalisme d’investigation et étudie la loi à l’Université Vanderbilt. Après avoir révélé les pratiques frauduleuses de deux membres du Conseil Municipal de Nashville, il décide, sur un coup de tête, de se lancer en politique, à 28 ans. Et, en peu de temps, il deviendra un jeune membre Démocrate de la Chambre des Représentants, puis du Sénat. Féru de technologie, Gore se prend de passion pour l’informatique, la technologie, les réseaux de communication… Durant les années 1980, il préside ainsi plusieurs comités sur la science, la technologie, les affaires de sécurité, tout en continuant de se passionner pour les problèmes environnementaux. Incollable et intarrissable sur ces sujets, Gore sera alors l’un des « Atari Democrats », véritable « nerd » expliquant à ses aînés dépassés les mystères et les fabuleuses possibilités de la communication informatique… Durant ses vice-présidences sous Clinton, il encouragera la diffusion et l’utilisation domestique d’Internet, comme nouveau vecteur d’éducation et d’information à destination du public, entre autres actions. C’est lui qui inventa le célèbre terme d’«autoroutes de l’information», faisant de lui une figure décisive de la révolution informatique.

S’éloignant de la sphère politique peu à peu après sa défaite de 2000, Gore continue un long combat entamé depuis 1976 en faveur de l’environnement. Toujours intarissable sur cette cause qui lui tient à coeur depuis sa jeunesse, Gore a exposé ses vues dans le documentaire oscarisé UNE VERITE QUI DERANGE en 2006… quitte à s’attirer des critiques quand au ton du film, jugé véhiculant une propagande catastrophiste. Mais Gore tient ferme et, redoutable débatteur, a su défendre son point de vue, au nom de la vérité.

Exigence de vérité, comportement « décalé » avec son milieu social, connaissances extrêmement précises dans les sujets qui le passionnent… voilà brièvement exposés les quelques possibles aspects Asperger de la personnalité d’Al Gore. A chacun de juger si cela suffit à le « classer » comme tel, ou si ce sont de simples coïncidences.

 

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… Gould, Glenn (1932-1982) :

Glenn Gould, ou l’un des plus célèbres cas de syndrome d’Asperger, sur lequel le doute n’est guère permis tant tout concorde dans le comportement de l’histoire de cet pianiste canadien de génie. Il a su  »composer » avec toutes les immenses difficultés d’un syndrome d’Asperger de très haut niveau, tel que l’a diagnostiqué le psychiatre américain Peter Ostwald dans l’étude qu’il lui a consacrée.

L’éducation musicale de Glenn Gould s’est faite très tôt, par l’intermédiaire de sa mère, Florence Emma (« Flo »), une descendante lointaine du grand compositeur norvégien Edvard Grieg. Flo Gould, à vrai dire, exposa son fils à la musique avant même sa naissance, ayant prévu qu’il serait un grand musicien. Et, alors qu’il n’est qu’un bébé, Gould était déjà un enfant singulier ; il agitait les doigts comme s’il tenait un instrument à cordes, et, au lieu de pleurer, fredonnait… La mère de Gould avait vu juste, ou l’avait-elle habilement préparé ? A 3 ans, le petit Glenn Gould avait l’oreille absolue, à l’instar d’un Wolfgang Amadeus Mozart. Baignant constamment dans cette éducation musicale, le jeune Gould suivit les leçons maternelles et devint un enfant remarquablement doué pour le piano, avant d’apprendre la musique auprès des professionnels du Conservatoire Royal de Musique de Toronto. Une grave blessure au dos le gênera pour jouer ; son père bricola une chaise percée spéciale qui deviendra son fétiche dont il ne se séparera jamais, même quand elle tombait en morceaux ; les leçons de ses professeurs le feront adopter une posture particulière, « collée » au clavier ; la blessure et le syndrome que tout le monde ignore alors lui donneront cette allure raide si spéciale, qui paraîtrait compassée et empruntée si le jeune pianiste ne se montrait pas d’une dextérité et d’une précision prodigieuses. Sa prodigieuse mémoire lui permit de retenir très vite les compositions les plus difficiles à interpréter, et, à l’âge de 13 ans, le jeune homme décrocha les plus hauts diplômes du Conservatoire, pouvant entamer une carrière professionnelle de pianiste virtuose. Avec une prédilection particulière pour les compositions mathématiques de Jean-Sébastien Bach. Le succès de son interprétation des « Variations Goldberg » en 1955 est entré dans la légende et continue d’être réédité et écouté, plus de 50 ans après sa parution.

La célébrité précoce de Glenn Gould doit aussi certainement beaucoup à ce que l’on nommait alors, faute de mieux, ses « excentricités » qui furent autant de comportements typiques du syndrome d’Asperger. Gould était un expert dans tout ce qui avait trait à la musique, mais en contrepartie, ses aptitudes sociales étaient déconcertantes. Il détestait les concerts en public, au point de parfois refuser de monter sur scène au tout dernier moment. Il fredonnait tout en jouant, faisant s’arracher les cheveux des preneurs de son. Ses grands concerts avec Leonard Bernstein furent particulièrement délicats à gérer pour le célèbre chef d’orchestre. Gould arrêta d’ailleurs très tôt, à 32 ans, les concerts en public, préférant la pureté technique et le calme des enregistrements en studio. Le syndrome affecta aussi, comme on s’en doute, sa vie privée. Introverti, d’une discrétion totale, Gould évitait de se montrer ; la seule histoire d’amour qu’on lui connaît, avec l’enseignante en art Cornelia Foss, se finit mal en raison des crises d’angoisse et d’une certaine paranoïa de Gould. Il préférait, en bon Aspie, une certaine solitude et la compagnie des animaux à celle de ses congénères.

Glenn Gould avait en horreur le contact physique, marque d’une hypersensibilité handicapante quand, par exemple, un technicien du son lui envoya un jour une claque amicale dans le dos avant un enregistrement… Gould en ressentit une telle gêne que la journée d’enregistrement fut gâchée par ce seul geste. Quand il sortait, il portait des couches de vêtements, un béret et une paire de gants, quel que soit le temps au-dehors. Des policiers, croyant voir un vagabond, l’arrêtèrent un jour en le voyant attifé de la sorte dans un parc… en Floride ! Et ce ne sont là que quelques exemples parmi une liste interminable des « bizarreries » de l’artiste.

Mais limiter Glenn Gould à son handicap est très réducteur. Il fut avant tout un artiste exceptionnel, et un expert exigeant, doté d’une faculté d’analyse unique pour tout ce qui avait trait à la musique. Il ne se limita pas d’ailleurs à son héros Bach, mais produit aussi nombre d’enregistrements et d’études critiques sur les plus grands : Brahms, Sibelius, Bizet, Mozart, Beethoven, Richard Strauss (tiens, ces trois derniers entrent dans notre liste…), etc. tout en se montrant souvent cinglant dans ses jugements. Fasciné par la radio, il réalisa plusieurs documentaires pointus pour la radio canadienne. Parmi ses plus notables productions, la bien nommée SOLITUDE TRILOGY, oeuvre de musique concrète et méditation sur les différentes communautés canadiennes.

Etrangement, le Cinéma ne s’est pas encore « emparé » de la vie du pianiste prodige. Ou, sinon par des voies indirectes… Mis à part un très beau film de François Girard sorti en 1993 (32 SHORT FILMS ABOUT GLENN GOULD où il est interprété par Colm Feore) et des documentaires, peu de choses… à part le son très identifiable des « Variations Goldberg » interprétées par ses soins, devenues de film en film le leitmotiv du bon docteur Hannibal Lecter !

 

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… Graham, Jim (Christian Bale) dans EMPIRE DU SOLEIL

« Difficile. Garçon difficile. » C’est ainsi que le sergent Nagata, impitoyable chef japonais d’un camp de prisonniers de guerre en Chine occupée durant la 2ème Guerre Mondiale, qualifie le jeune britannique Jim Graham. Le soldat n’a pas tort… Séparé de ses parents lorsque les Japonais ont pris d’assaut les quartiers coloniaux de Shanghai à la fin de l’année 1941, Jim a survécu au jour le jour en déployant des trésors d’ingéniosité, et en prenant des risques fous. Ce jeune garçon vit l’enfer dans le camp sous la menace constante des gardes japonais, et se retrouve ballotté entre plusieurs parents de substitution qui peinent à comprendre son comportement. Hyperactif, intelligent, sensible, Jim connaît aussi des coups de folie liés à sa passion démesurée pour l’aviation. Quand la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, les affrontements aériens entre les Zéros japonais et l’US Air Force sont pour lui un spectacle inoubliable. Mais les horreurs auxquelles il assistera l’affecteront irrémédiablement…

Adapté du roman, semi-autobiographique, semi-fictif, de James G. Ballard, EMPIRE DU SOLEIL est un film particulier dans la filmographie de Steven Spielberg. Le « Wonder Boy », entrant dans la quarantaine, casse l’étiquette de « magicien de l’écran » à succès dont on l’a affublé, en dévoilant sans fards son intérêt pour la grande Histoire. EMPIRE DU SOLEIL marque de ce fait l’évolution de son cinéma vers des films plus sombres, plus durs, comme le seront LA LISTE DE SCHINDLER et LE SOLDAT RYAN. EMPIRE DU SOLEIL, assez mal reçu à l’époque, est réévalué avec le Temps comme un de ses meilleurs films. Il révèle le talent d’un tout jeune comédien, Christian Bale, qui connaît depuis une carrière des plus fructueuses. Avec Spielberg, Bale façonne un personnage étrange : ni mignon, ni sujet à la moquerie, Jim Graham est un enfant confronté à des situations terribles, dont il se sort par une astuce et une vision du monde absolument déroutantes pour son entourage. Il ne fait pas de doute, en revoyant le film avec le décalage des années, que le jeune britannique a une forme particulière du syndrome d’Asperger.

Choyé par ses parents, respectables notables de la colonie britannique, Jim est déjà en décalage avec les conventions de son milieu. S’il chante à la chorale locale, par exemple, avec ses petits camarades, il s’y ennuie profondément. Il a des idées étranges et des rêves sur Dieu qu’il partage avec sa mère. Et surtout, il a une passion exclusive typique d’un petit Aspie : l’aviation militaire, un sujet sur lequel il est incollable et se montre d’une étonnante acuité (il peut ainsi reconnaître un avion en vol grâce au bruit de son moteur !)… Et, comme nombre d’Aspies, ces particularités étonnantes s’accompagnent d’une faille évidente : une totale inconscience du danger environnant, alors que la 2ème Guerre Mondiale frappe aux portes. Voir à ce titre la scène exemplaire où il joue au pilote dans une carcasse de Zéro, avant de réaliser qu’il se trouve juste à côté de soldats japonais armés. 

Cette inconscience le mènera par la suite à être manipulé par un étrange ami, Basie (John Malkovich), un combinard cynique qui le fait participer à ses petits trafics, tout en abusant de sa confiance. La scène de la « chasse aux faisans » dans le camp en est l’exemple extrême : Basie, voulant trouver un chemin pour s’enfuir du camp, fait poser des collets à Jim dans les marécages voisins du camp… tout en lui cachant l’existence des mines. Jim joue ainsi sa vie, en faisant l’éclaireur pour son ami. Quand l’objet de sa passion lui apparaît, Jim bascule dans un autre monde, oubliant le danger environnant : il doit toucher un avion en construction et saluer respectueusement ses pilotes interloqués, tout comme il doit assister aux premières loges au ballet des avions de combat, oubliant qu’il peut être tué d’une balle perdue. Ces subits « délires », qui s’expliquent bien par le syndrome d’Asperger, semblent étrangement protéger Jim des horreurs qu’il voit. Tout comme ils justifient ses manies et comportements qui agacent tant les adultes : parler sans arrêt de son manuel du jeu de bridge, tenir des statistiques sur le nombre de charançons mangés chaque jour, ou se croire capable de ranimer les morts de l’hôpital…

Etrange enfant, vraiment, qui développe d’instinct un don d’adaptation aux circonstances, au prix de terribles erreurs et de grandes souffrances intimes. La perte d’un état d’innocence menant à une prise de conscience terrible sur ce que les hommes peuvent s’infliger en temps de guerre. Même le trompeur « happy end », le rendant à ses parents, laisse supposer que le jeune homme qu’il est devenu restera profondément perturbé toute sa vie. Jim Graham a laissé des traces notables, et il n’est pas interdit de penser qu’il a inspiré un autre enfant Aspie fictif : Oskar Schell, le jeune héros d’EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES, lui aussi bouleversé par une autre tragédie historique et intime.

 

Cf. Steven Spielberg ; Oskar Schell

 

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… Grandin, Temple :

Très peu connu du grand public de l’Hexagone, le nom de Temple Grandin est peut-être familier aux spectateurs de la chaîne Arte. Il y a presque un an de cela, la chaîne culturelle a diffusé un téléfilm réalisé en 2010, et interprété par Claire Danes. Téléfilm sobrement intitulé TEMPLE GRANDIN, qui a capté l’attention de votre serviteur pour les raisons que vous devinez.

Experte mondialement reconnue en zootechnie, professeur en sciences animales lauréate de plusieurs diplômes, Temple Grandin est atteinte d’autisme depuis sa naissance en 1947. Son travail l’a amené à révolutionner les techniques d’abattage industriel des animaux, à défendre la cause animale tout en comprenant progressivement sa propre condition. Et, de ce fait, elle a publié des autobiographies et des ouvrages éclairants sur l’autisme et le syndrome d’Asperger. Trois d’entre eux ont été traduits en français : MA VIE D’AUTISTE, PENSER EN IMAGES et L’INTERPRETE DES ANIMAUX. 

Pour en arriver là, Temple Grandin a dû se battre avec le lot quotidien des jeunes enfants autistes et Aspies. Le retard du langage (qu’elle acquiert à quatre ans), les colères violentes et subites dès qu’on la touche, la surcharge sensorielle qui la perturbe et la coupe des relations aux autres, le regard et les moqueries de ses camarades au collège et au lycée, les routines et les phobies… Tout y est. Heureusement pour elle, Temple Grandin a eu la chance d’avoir un entourage l’ayant toujours supporté, qu’il s’agisse de sa mère, ou de ses professeurs. Diplômée en sciences animales, sensible à la compagnie des animaux, elle va mettre en pratique ses compétences en zootechnie et et veiller au bien-être des animaux dans les usines d’abattage américaines. Ce qu’elle voit l’horrifie au plus haut degré. Des méthodes d’une brutalité absolue… Une « abomination » comme elle le dit elle-même. Elle va patiemment élaborer une méthode scientifique rigoureuse pour diminuer le stress et la souffrance des animaux. Et elle va réussir à l’imposer aux éleveurs américains. Pas un mince exploit que de s’imposer dans un milieu machiste, où on devait la regarder comme une folle ou une idiote !

Temple Grandin, à partir de son expérience, va devenir peu à peu une figure de la lutte pour le bien-être des animaux. Récompensée par les associations écologistes telles que PETA, elle n’est pas une « écolo » caricaturale pour autant ; ne cherchant pas à fermer les usines et empêcher la consommation de viande animale, elle préfére lutter en faveur d’un traitement éthique des conditions d’abattage. Son autisme l’a aidé à cette prise de conscience : littéralement capable de ressentir ce que ressent l’animal, elle compare ainsi l’angoisse sensorielle de l’animal au moment de son abattage à ses propres peurs. C’est d’ailleurs pour cela que, dans sa jeunesse, elle inventa une « machine à câlins », un appareil de contention utilisé pour calmer les enfants autistes et hypersensibles dans des situations anxiogènes.

Cette prise de conscience de la souffrance animale est allé de pair avec sa propre découverte de son autisme. Sur l’insistance de Ruth C. Sullivan, fondatrice de l’ASA (Autism Society of America), elle acceptera, au milieu des années 1980, de parler d’elle en public à des familles d’enfants autistes, devenant au fil du temps une conférencière appréciée. Elle doit sa notoriété tardive au livre AN ANTHROPOLOGIST ON MARS d’Oliver Sacks, et est depuis devenue une figure majeure des mouvements pour les droits de la personne autiste. Jusqu’à défendre, jusqu’à la controverse, la neurodiversité, notion défendant l’idée que l’autisme n’est pas un trouble en soi, et que les gens « neurobiologiquement différents » doivent être respectés de la même façon que les femmes, les homosexuels, les gens de religion et de couleur de peau différente, etc.

Vous ai-je précisé que Temple Grandin est en train de devenir mon héroïne personnelle ?

Cf. Oliver Sacks

 

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… Grendel (Crispin Glover) dans LA LEGENDE DE BEOWULF

Les convives du Roi Hrothgar (Anthony Hopkins) n’auraient jamais dû chanter aussi fort… Un monstre hideux surgit en pleine nuit, pour les massacrer par dizaines, les démembrer et les dévorer. Voici Grendel, fils des amours illégitimes de Hrothgar et d’une démone très sexy (Angelina Jolie), qui vient ainsi se présenter à son père horrifié. Le film de Robert Zemeckis, adapté d’un très ancien poème anglo-saxon à la date incertaine (entre le 7ème et le 10ème Siècle), démarre ainsi sur les chapeaux de roue en nous présentant une créature de cauchemar, un géant difforme poussé par une rage meurtrière. A priori donc, la vision de Grendel par le cinéaste de FORREST GUMP et RETOUR VERS LE FUTUR n’a rien à voir avec un syndrome d’Asperger. Et pourtant…

Interprété par Crispin Glover, Grendel est caractérisé d’une telle façon qu’il sort des clichés habituels des monstres d’heroic fantasy. Il est le premier du genre à présenter deux caractéristiques du syndrome d’Asperger. Tout d’abord une façon de parler très spéciale. Les scénaristes du film ont eu l’idée astucieuse de le faire s’exprimer en « vieil anglois », respectant le langage d’origine du poème, là où les protagonistes humains s’expriment en un anglais moderne impeccable. Ce décalage langagier donne des scènes inattendues où l’apparente brute épaisse parle un anglais châtié, élaboré, pré-«shakespearien». Grendel a donc beau tuer tout ce qui passe à sa portée, il n’en reste pas moins un être intelligent, à l’étrange élocution pas si différente finalement d’un Aspie… et, pour aller plus loin dans ce sens, le monstre est doté d’une sensibilité très particulière.

C’est son autre particularité : son hypersensibilité au moindre bruit. Zemeckis et ses scénaristes s’inspirent du texte d’origine pour élaborer une idée originale. Il y était en effet écrit que Grendel ne supportait pas le moindre bruit provenant du château de Hrothgar, et venait donc, à sa façon, demander à ses voisins de cesser le vacarme. Le cinéaste et ses coscénaristes ont donc poussé l’idée à l’extrême : le pauvre Grendel est né avec les tympans à vif… les bruits de fête et de chants des convives sont donc pour lui un supplice de tous les instants. Une situation familière à toutes les personnes Aspies souffrant d’hypersensibilité sensorielle. Une chance pour les autres que les vrais Aspies ne réagissent pas aux agressions auditives comme Grendel !

Notons pour finir que ce monstre finalement bien pathétique provoque finalement une relative sympathie, malgré sa violence… Rejeté par son père, le voilà forcé de vivre en retrait, en reclus au fond d’une grotte, entretenant une relation fusionnelle avec sa maman, véritable cauchemar freudien incarné par Miss Jolie, qui est bien la seule à le traiter avec tendresse. C’est dans ses bras que le pauvre Grendel, mutilé par ce bellâtre vaniteux de Beowulf (Ray Winstone), et réduit à la taille d’un tout petit bambin, s’en ira rendre son dernier soupir en position foetale toute symbolique.

- cf. Crispin Glover ; “Doc” Emmett Brown, George McFly, Forrest Gump

 

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… Gump, Forrest (Tom Hanks) dans le film homonyme

« Madame Gump, votre fils est… différent. » Le proviseur, à qui Madame Gump (Sally Field) présente son petit garçon, prend un air plein de condescendance quand il lui présente un tableau d’évaluation d’intelligence. La scène a dû certainement toucher une corde sensible chez tous les parents d’enfants « différents ». Crétin de proviseur, comme il a tort ! Heureusement, Forrest Gump peut compter sur le dévouement d’une mère solitaire qui ne recule devant rien pour lui permettre de suivre une scolarité normale, quitte à utiliser un moyen peu orthodoxe… Voilà en tout cas le garçonnet lancé sur les premiers rails d’un grand voyage. C’est le début du film FORREST GUMP, qui a définitivement fait de Tom Hanks une star dans la grande tradition des acteurs d’antan, ceux de la génération de James Stewart ou Gary Cooper à leurs débuts. Un triomphe en 1994 pour Hanks, qui obtient son second Oscar en moins d’un an, et pour le cinéaste Robert Zemeckis, décidément très présent dans ces pages.

Grâce à eux, le personnage de Forrest Gump est entré dans la culture populaire… même si celle-ci a retenu à tort le côté apparemment « simplet » du personnage sans vraiment le comprendre. Durant tout le film, durant trente ans d’Histoire de l’Amérique, Forrest se fait traiter d’idiot, de simple d’esprit, subit moqueries et incompréhension générale… alors qu’en fin de compte, n’hésitons pas à le dire, Forrest est de toute évidence un Aspie qui s’ignore. Un de plus dans la filmographie riche en personnages « farfelus » de Robert Zemeckis, ce qui laisserait à penser, que… qui sait, peut-être ? L’affection du cinéaste pour ce type de personnage révèlerait bien quelque chose de sa propre personnalité.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la vie de Forrest, ce jeune homme un peu « spécial », est émaillée d’aventures, de rencontres marquantes, d’incidents cocasses ou de drames qui vont peu à peu l’aider à prendre conscience de ce qu’il est. Ostracisé pour sa « lenteur d’esprit » symbolisée par ses atelles fixées à ses jambes, Forrest Gump ne cesse d’être encouragé par sa mère à être fier de sa différence. C’est cette même différence qui va jalonner et façonner les grandes étapes de sa vie.

Comme il se doit, Forrest est d’une maladresse sociale évidente : qu’il soit en train de raconter l’histoire de sa vie sur un banc à des passants aux réactions diverses, ou d’accumuler les gaffes devant trois présidents américains successifs, Forrest montre toujours qu’il est dans sa bulle en toute circonstance. Sa légendaire naïveté provient du fait qu’en bon Aspie, il interprète littéralement tout ce qu’on lui dit. Une source de gags permanente tout au long du film – depuis l’incident des boissons gazeuses avec Kennedy, jusqu’à son rôle méconnu dans l’affaire du Watergate… en passant par son interprétation littérale, au Viêtnam, du surnom « Charlie » (surnom donné à l’ennemi Viêt Minh par les américains). Quand aux centres d’intérêt très poussés, identifiables du syndrome d’Asperger, ceux de Forrest Gump sont très particuliers : la course à pied, le ping-pong, la pêche à la crevette… Des activités dérisoires mais qui vont quand même l’enrichir, à tout point de vue. Sa passion et son mode d’expression préféré étant avant la course à pied, il s’y investit totalement au point de traverser de long en large son pays pendant des années… et de devenir, dans une scène hilarante, une figure inspiratrice, un Messie malgré lui !

Mais l’enrichissement de Forrest est avant tout personnel, et spirituel, derrière l’humour. D’une loyauté inaltérable pour ses quelques amis, Forrest assistera à la mort de Bubba (Mykelti Williamson) au Viêtnam, et à la déchéance du Lieutenant Dan (Gary Sinise). Loin de se vexer des insultes amères de ce dernier rentré mutilé au pays, Forrest l’accompagnera et l’aidera à remonter la pente. Et surtout, le « simplet » Forrest sera grandi par l’amour qu’il porte sans réserves à Jenny Curran (Robin Wright), une jeune femme malmenée par la Vie. Au bout de son voyage, Forrest se découvrira être le père d’un petit garçon (Haley Joel Osment) et acquéreur d’une immense sagesse. Moderne Candide, descendant de Chance (BEING THERE / BIENVENUE MR. CHANCE), Forrest réalisera avoir su cultiver son propre jardin, et devenir, sans avoir à suivre les leçons maternelles, un être humain accompli.

 

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Impossible de ne pas citer, en parlant du syndrome d’Asperger et de FORREST GUMP, le meilleur ami de celui-ci, Benjamin Buford «Bubba» Blue. Véritable «jumeau» en esprit et en cœur de notre héros, Bubba est un Aspie évident, expert incollable sur un seul sujet : les recettes de cuisine des crevettes ! Bubba meurt malheureusement au Viêtnam, mais Forrest respectera leur promesse de devenir capitaine de crevettier. Serment a priori ridicule, mais qui rendra Forrest riche à millions – avec l’aide de Dan… et d’un investissement judicieux dans une « coopérative fruitière », oeuvre d’un possible Aspie célèbre : Apple, la création de Steve Jobs !

Les Aspies parlent aux Aspies, décidément…

 

Cf. “Doc” Emmett Brown, Chauncey Gardner, Grendel, George McFly

 

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6

F, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6 dans Aspie f-finesse-avengers-academy

… Finesse, de la bande dessinée AVENGERS ACADEMY, parue chez Marvel.

Mélangez les réflexions tranchantes d’un Julian Assange / Mark Zuckerberg, les compétences et la sociopathie d’une Lisbeth Salander, l’élocution froide de l’ordinateur HAL 9000 et des dons de combattant dignes de Daredevil… vous obtenez Finesse, une toute jeune super-héroïne débutante, made in Marvel, sérieusement asociale. Une personnalité affichant quelques particularités propres aux Aspergers dans un contexte super-héroïque…

Recrutée et entraînée par Norman Osborn (le Bouffon Vert) quand il avait les pleins pouvoirs sur les Vengeurs, Jeanne Foucault / Finesse faisait partie de son équipe de jeunes recrues destinées à être de futurs super-criminels. Osborn évincé, les vrais Vengeurs ont décidé d’entraîner la jeune équipe pour leur apprendre à ne pas suivre la voie qu’il leur préparait. Tâche difficile car ces jeunes gens perturbés n’ont pas vraiment conscience de ce que le mot « responsabilité » implique… C’est le postulat de base de cette série récemment parue chez Marvel, et plutôt réussie.

Cette demoiselle est l’un des personnages les plus intéressants de la série, et au vu de ses « exploits » obtenus par des moyens douteux, il n’est pas interdit de penser que les auteurs ont largement puisé leur inspiration dans le personnage de Lisbeth Salander, héroïne des romans et des films MILLENIUM, pour l’accommoder à la mode super-héroïque. Finesse, comme Miss Salander, est une surdouée de l’informatique, hackeuse de génie, et ne s’embarrasse pas de scrupules pour parvenir à ses fins. Elle pratique ainsi sans remords le vol de données privées, et le chantage. Surdouée  diplômée du MIT à 14 ans, Finesse a pour principal super-pouvoir sa mémoire eidétique qui lui permet d’acquérir en un temps record un maximum de connaissances : que ce soit en informatique, en techniques de combat, dans le maniement des langues étrangères ou la capacité de lire sur les lèvres – comme HAL 9000, l’ordinateur de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, avec qui elle partage une autre caractéristique : une confiance absolue en ses talents la poussant à croire qu’elle ne peut commettre la moindre erreur. Ce qui serait somme toute très pratique (dans un monde de super-héros, s’entend) si elle n’avait sa propre faiblesse, la limitation typique de tout Aspie : une dramatique maladresse sociale qui se traduit par des jugements dénués de sympathie, un vocabulaire très recherché (qui provoque les ricanements de ses camarades) et un sérieux manque de confiance envers autrui.

Ce petit portrait d’un personnage mineur dans l’univers Marvel fournira peut-être une piste de réflexion aux amateurs de comics… Les super-héros ne seraient-ils pas autistes, à leur façon ? En cherchant bien, on trouvera peut-être quelque chose de ce genre chez le plus emblématique de la maison Marvel, avant (et même après) sa transformation en bondissant tisseur de toile… On en parlera en temps voulu.

 

Cf. Peter Parker, Lisbeth Salander

 

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… Fischer, Bobby (Robert James) (1943-2008) :

Les « Aspies » (supposés) de l’Histoire réelle ne sont pas forcément tous des personnalités aimables… Le cas de Bobby Fischer, légende du monde des jeux d’échecs, dont on a pu supposer qu’il était atteint d’une forme extrême du syndrome, est l’un des plus révélateurs et des plus déroutants qui aient existé. La personnalité controversée de Fischer, ses phases de réclusion, son comportement vers la fin de sa vie, traduisent un malaise bien plus profond que le simple syndrome. Il est absolument certain que Bobby Fischer a souffert de graves troubles mentaux ayant complètement altéré sa perception des réalités…

Il faut dire que le jeune Robert James Fischer avait eu de quoi être profondément perturbé, l’histoire de ses parents, marquée par les persécutions raciales et politiques, aura eu sur lui des effets dévastateurs. Sa mère, Regina Wender, d’ascendance juive allemande, quitta l’Allemagne nazie avec un biophysicien, Gerhardt Fischer. Ils partirent à Moscou, où ils se marièrent et eurent une fille. Puis en 1938, Regina dut fuir à nouveau, toujours à cause de l’antisémitisme, devenant citoyenne américaine en 1939, avec sa fille. Elle ne revit plus Gerhardt, qui était parti de son côté au Chili. Ils étaient déjà séparés de fait lorsque Bobby naquit en 1943. Son père d’état-civil n’était donc pas son vrai père ; le vrai père biologique de Bobby était probablement un autre fugitif, le physicien juif hongrois Paul Nemenyi, travaillant sur le Projet Manhattan. Le FBI, soupçonneux, voyait en Nemenyi un communiste et Regina une espionne soviétique. Nemenyi mourut en 1952. Le jeune Bobby Fischer ne connut sans doute jamais son vrai père, et refusa toujours par la suite de voir son « faux » père.

La découverte d’un livre décrivant des parties d’échecs changea tout pour le jeune garçon ; selon sa mère, lorsqu’il lisait le livre en question, il était tellement absorbé que c’était impossible de lui parler… Il participa à son premier championnat à l’âge de dix ans ; sans être surdoué du jeu, il se débrouillait bien dans les championnats jusqu’à faire parler de lui dans les journaux dès l’âge de 12 ans. Sa rencontre avec son entraîneur John William Collins en 1956 fera vraiment de lui une figure remarquée du monde des échecs ; en août 1957, il devint champion des USA à 14 ans, sans perdre une partie. Dans un contexte de Guerre Froide, où le jeu d’échecs était une véritable institution politique en URSS, Fischer devint le plus jeune grand maître international suite à ses excellents scores, au tournoi interzonal de Portoroz en Yougoslavie.

Seulement voilà, si Bobby Fischer remporta des succès foudroyants, ses compétences sociales, elles, étaient calamiteuses… Dès ses 16 ans, Fischer arrêta ses études, au grand dam de sa mère avec qui les relations se dégradèrent vite au point qu’ils se brouillèrent pendant 12 ans. Les déclarations de l’époque de Fischer sont pour le moins cinglantes et peu appréciées. Jugez plutôt : en 1961, au cours d’une interview, il dit tout le mal qu’il pense du système scolaire américain, traitant les professeurs et les autres enfants d’idiots, et déclarant que les femmes ne devraient pas enseigner. Ces déclarations lui firent beaucoup de tort, et laissent aussi transparaître une possible attitude d’Asperger… et une indubitable arrogance.

Arrogance qui rejaillit dans les compétitions, la personnalité exigeante et rigide de Fischer lui donnant une réputation méritée de joueur difficile, tout au long des années 1960… Un changement de calendrier durant sa partie contre Reshevsky en 1961 le faisant déclarer forfait, Fischer poursuivit la fédération américaine devant le tribunal, et passa pour un très mauvais perdant. Quatrième au tournoi des candidats de Curaçao l’année suivante, il accusa les trois premiers, tous soviétiques, de collusion contre lui. Après deux ans de boycott des tournois et le changement des règles de qualification par la Fédération Internationale (FIDE) Fischer connut un retour manqué ; après plusieurs bons résultats et victoires, il quitta le tournoi de Sousse alors qu’il dominait… il ne voulait pas affronter plusieurs joueurs soviétiques sans se reposer, et ne voulait pas jouer le samedi, pratiquant le sabbat selon les préceptes de l’Eglise Universelle de Dieu, une secte à laquelle il était lié.

Après un nouveau retrait, ce sera le retour en force en 1970, la période qui le mènera au sommet jusqu’au « match du siècle » face à Boris Spassky à Reykjavik en 1972. Un match entré dans la légende pour ses incidents répétés hors compétition, dûs à Fischer : ses critiques répétées des méthodes Soviétiques, son absence volontaire à la cérémonie d’ouverture, des exigences et des volte-faces déroutantes nécessitant même les appels diplomatiques d’Henry Kissinger. Symptomatique : il voulut faire interdire les caméras de télévision (il ne supportait pas leur bruit, hypersensibilité sonore typique d’un syndrome d’Asperger prononcé), et obtint gain de cause après deux refus… Au bout du compte, Fischer devint le 11ème champion du monde d’échecs. Et de l’avis général, son talent et sa vision unique du jeu en faisaient le meilleur joueur de son époque, révolutionnant cette discipline, selon Garry Kasparov lui-même.

La suite sera hélas moins heureuse, véritable descente aux enfers amorcée par les relations conflictuelles de Fischer avec l’Eglise Universelle de Dieu, dont il s’éloigna après avoir réalisé tardivement que ses dirigeants l’avaient floué. Refusant les conditions du match qui devait l’opposer à Anatoli Karpov en 1975, Fischer se vit destitué de son titre de champion du monde par forfait ; ce qu’il contestera toujours, restant jusqu’à la fin de sa vie le numéro 1… dans sa tête. Et dans la tête de Bobby Fischer, quelque chose « explosa » à cette époque… Fischer sombra dans la paranoïa antisémite, insultant la foi de ses parents et ancêtres ; durant quinze ans, se croyant persécuté, il vit en reclus et se ruina avant de refaire parler de lui en mal, lorsqu’il disputa en 1992 un match revanche contre Spassky en Yougoslavie, durant la guerre civile, en violation de l’embargo décrété par le gouvernement américain ; poursuivi pour fraude fiscale, il ne retournera pas aux USA. La fin de sa vie fut un exil permanent, où il continua les provocations antisémites dans les médias jusqu’à sa mort à Reykjavik, la ville où il devint champion du monde.

On pourrait croire que la vie troublée de Fischer aurait inspiré les cinéastes, mais jusqu’ici, peu de choses à signaler, mis à part les documentaires… Le film de Steven Zaillian A LA RECHERCHE DE BOBBY FISCHER (1993) avec Ben Kingsley est un titre trompeur, le film racontant l’histoire d’un autre enfant prodige des jeux d’échecs, Joshua Waitzkin. Bobby Fischer aura probablement enfin sa « biopic » en 2014, le cinéaste Edward Zwick (LE DERNIER SAMOURAÏ, BLOOD DIAMOND) préparant PAWN SACRIFICE avec Tobey Maguire dans le rôle de Fischer.

 

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… Fischer, Max (Jason Schwartzman dans RUSHMORE)

Issu du drôle de petit univers du cinéaste Wes Anderson (voir notre chapitre « A »), ce jeune homme de 15 ans se dit fils d’un neurochirurgien. Orphelin de sa mère, Max (joué par Jason Schwartzman, membre de la fameuse famille Coppola : son oncle n’est autre que Francis Ford Coppola, et sa mère Talia « Adriaaan » Shire) est élève à l’école privée de Rushmore, préparant aux grandes universités américaines. Bien que remarquablement intelligent, Max exaspère le directeur Guggenheim (Brian Cox) car il ne se distingue que pour une chose : son manque d’intérêt total aux cours, et son implication totale dans les activités extra-scolaire du campus.

Max, à Rushmore, est ainsi tour à tour :  auteur de pièces de théâtre, éditeur de la gazette locale, président du Club de Français, délégué Russe à l’assemblée reconstituée de l’ONU, vice-président du club de philatélie et numismatique, animateur de débats et joutes verbales, direction de l’équipe de hockey sur gazon, président du club de calligraphie, de l’association d’astronomie, capitaine de l’équipe d’escrime, membre de l’équipe de lutte gréco-romaine, décathlonien amateur, deuxième chef des choeurs de la chorale, fondateur du tournoi de balle au prisonnier, ceinture jaune de kung fu, fondateur du club de ball-trap, président des apiculteurs, directeur de l’équipe de karting, fondateur du club d’aviation, du club de backgammon… A cet emploi du temps déjà chargé, il faut ajouter sa passion de la lecture, et ses actions militantes pour l’annulation puis la réhabilitation des cours de latin obligatoire selon son humeur… Bref, il déploie une énergie fantastique à ne pas entrer dans le moule social de l’école, se singularisant aussi par son look caractéristique, là où ses petits camarades gardent la tenue officielle de rigueur.

Egocentrique, terriblement sûr de lui, un brin mégalo et mythomane, volontiers blessant avec ses quelques proches, Max a en fait surtout un terrible problème d’adaptation et de compréhension du langage social, ce qui en fait un bel exemple d’Aspie… Ses mésaventures viendront peu à peu lui ouvrir les yeux sur ses défauts ; en particulier les réactions d’Herman Blume (Bill Murray), businessman désillusionné en qui il croit voir son mentor, et de Rosemary Cross (Olivia Williams), institutrice veuve dont il est amoureux et dont il croit qu’elle sera son initiatrice. Tout en se montrant par ailleurs odieux avec le petit Dirk (Mason Gamble), son seul ami, et Margaret, une lycéenne de son âge, visiblement aussi une Aspie si on en juge par sa passion de l’aéromodélisme et son apparence.

Le film de Wes Anderson, avec beaucoup d’humour pince-sans-rire, raconte l’évolution de Max vers plus de maturité, et la découverte de son talent pour la dramaturgie : Max, son ego « dégonflé », va mettre en scène avec le concours de tous une pièce sur la Guerre du Viêtnam, véritable APOCALYPSE NOW en miniature ; et voilà donc comment Jason Schwartzman, révélé par ce rôle « OVNI », rend hommage à son célèbre tonton ! 

– cf. Wes Anderson, Bill Murray ; Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… Fitts, Ricky (Wes Bentley) dans AMERICAN BEAUTY

La famille Burnham (Kevin Spacey, Annette Bening et Thora Birch) est au bord de l’implosion, alors que Lester, le père tenaillé par le démon de midi, se met à fantasmer sur Angela, la meilleure amie de sa fille Jane. Laquelle est épiée à la fênêtre chaque soir par Ricky, le fils de ses nouveaux voisins, les Fitts. Une joyeuse famille dominée par le père, Frank (Chris Cooper), un colonel des US Marines odieux et réactionnaire. Face à ce triste paternel, la mère (Allison Janney) est complètement détruite, un vrai fantôme entre le mari et le fils, qui semble quant à lui bien bizarre… On l’aura deviné, l’étrange jeune homme est bien un Aspie.

Gestuelle raide, regard intense mais évitant, bonnet vissé presque en permanence sur les oreilles, strictement vêtu et ne se séparant jamais d’une caméra vidéo, Ricky débarque dans le cauchemar de tout jeune Aspie : le lycée, le lieu où tout « anormal » subit vite les moqueries et les jugements méprisants des petits tyrans en devenir… C’est bien ce qui arrive dès le premier jour pour Ricky, qui insulter par Angela, la vedette des pom-pom girls locales. Plus curieuse que son amie, Jane s’intéresse à ce beau garçon cultivant un jardin secret bien particulier. Vidéaste amateur, poète en devenir, il aime filmer des choses triviales – un cadavre d’oiseau, un sac plastique soulevé par le vent… - pour y trouver une beauté cachée. C’est dans le même ordre d’idée qu’il filme Jane, triste et solitaire, dans sa morne maison de banlieue. Loin de s’en offusquer, elle le laisse le filmer, trouvant enfin quelqu’un à qui se confier…

Il faut dire que Ricky vit un quotidien sinistre ; son père, qui l’a surpris en train de vendre et fumer de la marijuana, n’a rien trouvé de mieux que de le faire interner en hôpital psychiatrique avant de l’envoyer à l’école militaire… Observateur impitoyable qui a bien cerné les peurs et les failles de ce pitoyable paternel, Ricky sait que l’attitude macho de Frank n’est qu’une façade pathétique - Frank est un homosexuel profondément refoulé se cachant derrière ses insultes homophobes. La guerre entre eux atteindra son paroxysme un soir où, suite à un malentendu révélateur, Frank va battre son fils comme plâtre. Mais Ricky lui tiendra tête, trouvant là enfin l’occasion de se libérer de son étouffant géniteur.

Excellent premier film de Sam Mendes, AMERICAN BEAUTY bénéficie de la finesse d’écriture du scénariste / dramaturge Alan Ball (SIX FEET UNDER), qui crée avec le personnage de Ricky un personnage d’Aspie crédible et fouillé. Et l’interprétation de Wes Bentley capture la sensibilité cachée du jeune homme derrière la façade du jeune « autiste ».

 

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… Ford, Henry (1863-1947) :

L’un des très grands industriels américains de la première moitié du 20ème Siècle, fondateur de la firme automobile homonyme, Henry Ford est parfois cité dans les listes de personnalités « Asperger » célèbres. Difficile comme souvent d’avoir des certitudes à ce sujet, les quelques informations glanées sur le Net ne peuvent suffire à établir le diagnostic, juste des suppositions… Sur une photo de jeunesse, prise à 22 ans, Ford fait face à l’objectif avec un regard indéchiffrable. Sur les films d’époque, où il apparaît plus âgé, le même Ford a la gestuelle très raide de l’Aspie type. Le doute est donc permis.

Si cela était prouvé, il y a fort à parier qu’Henry Ford, symbole majeur du capitalisme américain, en représente la facette la moins aimable. S’il a révolutionné le monde industriel par ses innovations dans le mode de production, et les idées purement techniques, Ford ne s’est guère montré concerné par l’aspect humain du monde du travail… Il fut l’illustration parfaite du grand patron adepte du « time is money », craint de tous, paternaliste, maniaque du contrôle, fermé aux discussions et, comme si cela ne suffisait pas, il se doublait d’un affreux antisémite, apprécié d’Hitler. 

Fils d’immigré irlandais, le jeune Henry Ford s’ennuyait autant à la ferme de son père qu’à l’école ; élève médiocre, il n’apprit pas à écrire ni à lire correctement. Il s’exprimait par des phrases très simples, un trait de caractère qui lui restera durant toute sa vie. Ford se distinguait par un don pour la mécanique : à 12 ans, son père lui offre une montre de poche qu’il démontera et remontera plusieurs fois. Bricoleur remarquablement doué, il construira une première machine à vapeur à 15 ans, la même année où il arrêtera l’école. Ford considérait que le bricolage était une source de savoir aussi pratique, si ce n’est plus, que les livres. Ses rares centres d’intérêt seront exclusivement liés à son travail, notamment une passion pour la science des matériaux.

Il travailla comme ingénieur mécanicien chez Edison Illuminating Company, et sur son temps libre, élabora des moteurs à essence encore expérimentaux. Il créa une automobile à essence, la Ford Quadricycle, ce qui lui permettra de rencontrer le grand inventeur et de recevoir ses félicitations. Après sa démission de chez Edison, et quelques infortunes comme constructeur débutant, Henry Ford va changer le monde industriel. C’est surtout la Ford T, apparue en 1908, qui va faire de son créateur l’un des hommes les plus riches et puissants de l’époque. Inspiré par le taylorisme, une méthode de travail visant à augmenter la productivité des ouvriers sur les chaînes d’assemblage par la standardisation de leur travail, Henry Ford mit celle-ci en pratique : là où ses concurrents mettaient une dizaine d’heures à fabriquer une seule voiture très coûteuse, Ford fera fabriquer très vite une voiture bon marché, facile à conduire et à réparer. Grâce à un système de franchise et d’ateliers répartis dans tout le pays, et la création d’un très habile marketing, ce sera un véritable triomphe économique, les Américains achetant comme des petits pains la « Tin Lizzie ». Les usines de montage vont se multiplier, y compris à l’étranger. Plus tard, Ford connaîtra un autre grand succès avec la Ford A, à la fin des années 1920, voiture plus confortable et définitivement associée à l’imagerie de l’époque de la Prohibition et de la Grande Dépression.

Ford défendait l’idée du « capitalisme du bien-être », croyant que la paix mondiale et l’entente entre les peuples passerait par le consumérisme… y compris pour ses ouvriers. Du moins s’en persuadait-il, car la réalité était beaucoup moins idyllique : cadences infernales, répétitivité d’un travail monotone, salaires très bas, contrôle maniaque de leurs habitudes (interdiction de boire, de fumer ou de jouer)… Intransigeant, rétif au changement et psychorigide, adversaire déclaré de la politique du New Deal de Roosevelt, Ford refusa pendant très longtemps le dialogue avec les syndicats au point d’engager de douteux services de sécurité interne composés d’hommes de main et de criminels, pour intimider et brutaliser les représentants syndicaux. Accroché à son pouvoir, il fut pendant vingt ans le « conseiller » officieux de son successeur, son fils Edsel, et succéda à ce dernier après son décès…

Les méthodes de Ford furent la cible de critiques justifiées, et laissèrent à la postérité l’image d’un patron inhumain, ambigu, immortalisé en ce sens par les films METROPOLIS de Fritz Lang et LES TEMPS MODERNES de Chaplin. Une vision mécaniste du Monde qui changea certes radicalement le mode de vie de ses contemporains, mais révélatrice de l’échec humain personnel de Ford.

Cf. Thomas Edison

 

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… Ford, Robert (1862-1892).

Ce jeune homme est entré dans l’Histoire par la plus petite porte, la moins glorieuse : celle des assassins et des traîtres… Robert Ford doit sa notoriété à un seul fait, l’assassinat du hors-la-loi Jesse James en 1882. Une célèbre ballade folk le qualifiera pour toujours de « Sale Petit Couard ». Sans ce triste fait d’armes, Robert Ford serait resté à jamais anonyme, et n’aurait pas eu sa place dans cet abécédaire si le roman et le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LÂCHE ROBERT FORD, avec Brad Pitt, n’avaient pas modifié le point de vue général à son égard.

La vie de Robert Ford fut très brève ; le dernier-né de sept frères, il comptait parmi ceux-ci Charles, qui avait rejoint le gang de Jesse James. Admirateur de James depuis son enfance, suivant tous ses exploits de « bandit héroïque », Robert Ford voulait plus que tout rejoindre sa bande. Mais, trop jeune, pas pris au sérieux, il fut rejeté, tout en restant en contact avec certains membres du gang. Lorsque Jesse James choisit de se retirer sous un faux nom avec sa famille à Saint-Joseph, Missouri, il invita Charles et Robert à le rejoindre, ces derniers se faisant passer pour ses cousins. Les frères Ford avaient en fait l’intention de tuer Jesse James pour toucher la récompense de 10 000 dollars offerte par le gouverneur du Missouri, et la grâce de leurs crimes passés (Robert Ford était accusé du meurtre de Wood Hite, un membre du gang cousin des frères James). Le 3 avril 1882, Robert Ford tua Jesse James d’une balle derrière l’oreille, alors qu’il dépoussiérait un tableau, et revendiqua aussitôt le meurtre. Graciés, n’ayant touché qu’une partie de la récompense promise, les frères Ford vécurent quelques temps de leur « exploit » reconstitué sur les planches. Spectacles qui leur firent vite une réputation de Judas… Charles se suicida, Robert erra dans le pays, avant d’être finalement tué à son tour par un hors-la-loi, Edward O’Kelley, qui fut gracié et remercié pour son acte.

 

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La culture populaire s’empara vite de l’histoire, et bien plus tard, d’innombrables westerns firent de Robert Ford le traître de service. Seul un film de Samuel Fuller, J’AI TUE JESSE JAMES (1949), s’intéressa au personnage de manière plus nuancée, tout en prenant des libertés avec la véracité historique. Jusqu’à ce qu’arrive donc le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES…, salué pour son réalisme et son approche psychologique plus fouillée des personnages.

Robert Ford, tel qu’il est joué par Casey Affleck, rejoint par ce biais la liste des personnages « Aspies ». Le film montre en effet le point de vue de Ford, un jeune homme rejeté et moqué par ses aînés, et dont il ne fait aucun doute qu’il est autiste. Servile, geignard, Ford parvient cependant à gagner la confiance de son héros gagné quant à lui par la paranoïa. Entre eux deux, c’est un lien curieux qui se forme – Ford est littéralement amoureux du mythe de Jesse James ; or le vrai Jesse aspire à ne plus vivre cette légende qui l’étouffe… Le film montre qu’il se laisse volontairement tuer par Ford, après que celui-ci ait vu ses illusions héroïques déçues. L’interprétation subtile d’Affleck, cité à l’Oscar, nous montre un jeune homme qui a des traits caractéristiques de l’Aspie : la terrible maladresse sociale, les difficultés à se faire comprendre et respecter, et cette passion démesurée pour la mythologie du brigand bien-aimé vont dans ce sens.

 

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… Saint François d’Assise (1181 ou 1182 ? – 1226) :

Au gré de parutions aux origines parfois hasardeuses sur le syndrome d’Asperger, on en vient à chercher parfois d’hypothétiques « Aspies » chez des figures spirituelles importantes. Saint François d’Assise, le fondateur de l’Ordre Franciscain, saint patron des animaux serait ainsi un authentique Aspie. Cela demeure encore une fois une théorie difficilement prouvable, mais des indices indirects peuvent toujours semer le doute. Le portrait du saint montré ici est censé être le plus fidèle à la réalité historique ; la physionomie paisible, introvertie, et le regard du saint laisseraient dans ce cas-là effectivement penser que, peut-être bien… Reste qu’il faudrait savoir faire la part des choses entre la réalité historique, l’hagiographie religieuse et les contes populaires italiens – les « fioretti », « petites fleurs » – qui ont fait la gloire de Saint François.

Il était né Giovanni di Bernardone : fils d’un riche commerçant, marchand de vêtements d’Assise, qui le nommera  »Francesco » (« François » ou « le Français »), car sa mère était française (provençale, pour être exact). Très jeune, Francesco se pris de passion pour tout ce qui vient du pays maternel – spécialement les troubadours. Grâce aux leçons de cette mère, Francesco sut très vite apprendre à parler et chanter en français, en plus de l’italien. Certaines sources affirment qu’il était illettré quand d’autres prétendent le contraire. Il semble cependant que Francesco ne fit pas d’études particulières, et il ne se destinait pas du tout à la vie monastique.

Le parcours de Francesco n’a rien de conventionnel pour l’époque. Ce fils de bourgeois destiné à reprendre les affaires de son père était un jeune homme dissipé, rêvant d’être un chevalier accomplissant de hauts faits d’armes… mais (selon les hagiographes), derrière cette façade insouciante, Francesco aurait très tôt montré de la compassion pour les pauvres, une attitude guère partagée et appréciée dans son milieu. Un séjour en prison d’une année, suite à une expédition militaire contre la cité voisine de Pérouse, contribua certainement à sa « naissance » spirituelle. Francesco, souvent malade, anxieux, eut une vision mystique le faisant retourner à Assise alors qu’il allait reprendre les armes. Décidé à suivre à la lettre les enseignements du Christ – sans être passé par l’éducation monacale traditionnelle - il embrassa la pauvreté, passant de plus en plus de son temps en solitaire, fréquentant sans hésiter les maisons et colonies de lépreux. Et ceci, sans plus se soucier du jugement de ses proches et de ses amis. Interprétant au pied de la lettre une vision de Jésus Christ, dans la chapelle de San Damiano, lui demandant de « réparer son Eglise en ruine », Francesco vendit donc des vêtements du magasin paternel pour acheter de quoi réparer la chapelle… déclenchant la fureur de son père ; amené devant l’évêque, Francesco renonça à son héritage, et se débarrassa de ses vêtements.

Renonçant totalement aux richesses et aux biens matérielq, Francesco toucha la population de l’époque par ses prêches, simples et enthousiastes. Bientôt entouré de disciples, Francesco initia ainsi un mouvement religieux reconnu par le Pape Innocent III comme un ordre à part entière, les Frères Mineurs qui deviendront l’Ordre des Frères Franciscains. Ses missions religieuses ultérieures emmèneront notamment Francesco à Damiette, en Egypte, pour rencontrer le neveu de Saladin, le sultan Al-Kamil ; une prise de risque incroyable pour l’époque, en pleine Croisade… et si leur conversation exacte resta un mystère, on sait qu’Al-Kamil le laissa partir gracieusement. Il est à noter d’ailleurs que l’ordre Franciscain reçut des concessions en Terre Sainte de la part des successeurs d’Al-Kamil, ceci même après la chute des Croisés, devenant les « Gardiens de la Terre Promise » tolérés par les Musulmans.

Retiré au fil du temps des affaires extérieures de son ordre, Francesco poussa l’identification à Jésus à son paroxysme, priant quarante jours sur la montagne de Verna ; en 1224, il eut une nouvelle vision : l’Exaltation de la Sainte Croix, où un séraphin lui donna les stigmates des cinq blessures du Christ. Soigné mais malade, il fut ramené à Porziuncola, où il dicta son testament spirituel avant son décès. Il sera canonisé en 1228 par Grégoire IX, devenant ainsi Saint François d’Assise.

Etonnant parcours que celui de Saint François, dont l’oeuvre et le testament spirituel firent de lui le premier poète italien selon les critiques littéraires. Ses écrits (dont le « Cantique des Créatures » ou « Cantique au Soleil ») sont toujours considérés comme ayant une grande valeur littéraire et religieuse. Quant à savoir si cela fait obligatoirement de lui un « Aspie », il est difficile d’être affirmatif… Une intelligence précoce, des maladresses sociales (son comportement face à son père, notamment), son refus des conventions qui le pousse à aller dialoguer avec un « Infidèle » Sarrasin, ses phases de retrait du monde, ses angoisses sont cependant des signes interprétables en ce sens. Tout comme son amour profond de la Nature, qui fit de lui dans l’imagination populaire le « Saint Patron des animaux » et de l’écologie. Il n’est pas rare de voir, chez des personnes atteintes du syndrome d’Asperger, un attachement similaire aux animaux et à la Nature (attachement qui n’est certes pas le monopole exclusif des Aspies). Et il arrive parfois que ces mêmes personnes prennent d’une certaine manière le rôle d’un guide spirituel, suivant en cela le chemin tracé par Saint François. A méditer, donc. 

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… Le Monstre (ou la Créature) de Frankenstein

Imaginé par Mary Shelley dans son roman FRANKENSTEIN, OU LE PROMETHEE MODERNE, immortalisé au cinéma par Boris Karloff dans les films d’épouvante des années 1930, souvent imité et parodié, le Monstre de Frankenstein a déjà eu mille vies depuis sa naissance littéraire en 1818. Vénérable « grand-père » des morts-vivants comme des robots, cyborgs et autres androïdes animés par la science, le Monstre n’est pas qu’un être terrifiant, il est aussi une créature intelligente et profondément mélancolique. Ses efforts désespérés pour s’intégrer à la société humaine sont bien mal récompensés : sans cesse rejeté et brutalisé, il provoque la compassion… En cela, ce pauvre Monstre n’a rien à envier aux Aspies. L’imaginaire collectif faisant du Monstre une créature pathétique va d’ailleurs bien dans ce sens. Il serait donc à sa façon un autiste/Aspie qui s’ignore !

Rappelons d’abord qu’il n’a pas de nom : Frankenstein est le nom de son créateur, Victor Frankenstein, étudiant en médecine versé dans l’alchimie obsédé par le secret de la Vie. Utilisant la science et l’occultisme, pour mélanger des restes humains et des « ingrédients » comme l’argile (parenté évidente avec la légende du Golem), Frankenstein imite la création divine en créant un homme artificiel… Mais, comme chacun sait, l’apparence de la créature est si horrible, si contrefaite, que Frankenstein rejette ce dernier sans lui donner de nom. Et le Monstre de poursuivre sans relâche son « père » qui l’a abandonné… Difficile a priori de déceler dans le roman de Mary Shelley les traces d’une créature autiste. Tout juste s’étonnera-t-on de voir que le Monstre se montre remarquablement cultivé (il lit notamment Plutarque et Goethe) et employer un langage châtié, élégant et forcément littéraire, celui du style littéraire de l’époque. Mais déjà, il émeut par sa condition de marginal perpétuel, essayant sans succès de faire partie d’une famille miséreuse. Frankenstein,le vrai « monstre » de l’histoire, refusera de lui donner une compagne pour qu’il puisse rompre sa solitude permanente. La Créature se vengera de lui sur ses amis et sa famille.

Le Monstre connaîtra en 1931 une seconde naissance, grâce au cinéma. Et notamment grâce au cinéaste James Whale, qui, avec FRANKENSTEIN (1931) et sa suite LA FIANCEE DE FRANKENSTEIN (1935), fit entrer le Monstre dans la mémoire collective. Prenant de très grandes libertés avec le roman, Whale saisit au mieux l’aspect tragique du Monstre, désormais une pauvre brute d’abord muette puis capable de parler quelques mots. Il crée aussi toute l’imagerie liée au Monstre – le laboratoire, la foudre qui lui donne vie, et les foules apeurées donnant la chasse au monstre, de véritables lynchages publics. Pas de doute possible, si Whale terrifiait le public de l’époque, il n’en était pas moins du côté du Monstre.

L’interprétation de Boris Karloff allait dans ce sens : le Monstre avait finalement une âme malgré sa brutalité (dûe au serviteur malveillant de Frankenstein). Aidé par le maquillage créé par Jack Pierce, Karloff donnera au Monstre une étrangeté familière qu’aucun autre comédien ne sut imiter. La gestuelle du Monstre est d’une raideur mécanique, comme s’il était encombré par son propre corps ; et son regard alourdi par ses grandes paupières et son front avancé est tantôt fuyant, tantôt compassionnel. Des scènes célèbres des deux films évoquent déjà, sur un mode dramatique, les déficiences sociales du Monstre, innocent comme un nouveau-né et incapable de comprendre des codes bien établis. Jeter des fleurs dans l’eau, ou jeter la petite fille avec qui il joue, c’est hélas la même chose… Et s’il se réfugie dans une cabane, c’est pour y rencontrer un vieil aveugle qui ne peut être terrifié par son apparence. Le Monstre ne voyant d’abord le vieillard que comme un autre humain, un ennemi, il se montre méfiant et colérique. Mais la bonté de son hôte va toucher chez lui une corde sensible qu’il ne se connaissait pas… Face à l’incompréhension et l’hostilité de la société, il trouve ainsi un peu d’humanité chez un autre paria. Un cadeau inestimable pour le Monstre, qui malheureusement ne trouvera pas l’âme soeur ; même sa « fiancée » (Elsa Lanchester) créée par Frankenstein sera horrifiée par son apparence.

Pauvre Monstre, toujours si seul malgré ses suppliques… Il voulait juste qu’on l’aime. Ses déboires rappelleront des souvenirs familiers aux personnes « Aspies ».

Cf. tous les personnages robotiques présentés dans cet abécédaire – notamment Edward aux Mains d’Argent, les Réplicants de BLADE RUNNER

 

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… Franklin, Benjamin (1706-1790) :

Imprimeur, écrivain, homme politique, franc-maçon, philosophe, diplomate, musicien, scientifique et inventeur… et on en oublie sûrement ! Benjamin Franklin semble avoir tout fait à son époque. Véritable touche-à-tout, autodidacte, Franklin demeure aujourd’hui une des figures fondatrices les plus populaires de l’Histoire des Etats-Unis d’Amérique. Benjamin Franklin, par sa curiosité permanente et son esprit polymathe (c’est-à-dire ouvert à la connaissance approfondie de sujets différents), a peut-être été un Asperger – caractéristique qu’il partagerait avec deux autres Pères Fondateurs et présidents américains qu’il a croisés durant sa vie, Thomas Jefferson et George Washington. Si Franklin a eu le syndrome en question, son remarquable parcours laisse penser qu’il n’en n’était atteint qu’à un degré mineur, qui ne l’a pas empêché de s’impliquer totalement, et avec succès, dans la société de son époque.

Benjamin Franklin n’a jamais fait de grandes études pour y parvenir. Dernier-né d’une famille puritaine ayant dix-sept enfants, il était le fils d’un fabriquant de bougies et de savons. Destiné à faire des études pastorales à Harvard, Franklin, à 8 ans, fut un très bon élève mais n’avait pas les qualités requises pour ses futures études. Il fit ensuite deux ans dans une école d’écriture et d’arithmétique. Doué pour la première discipline, il ne l’était pas pour la seconde ; son père arrêta là sa scolarité, et le jeune Franklin travailla comme apprenti auprès de ce dernier. Le jeune garçon développa une intelligence pratique lui permettant alors, pour jouer avec ses camarades, de construire des chaussées de pierre et de jouer au cerf-volant… un objet familier dont la propulsion l’aidait à franchir les plans d’eau. Surtout, il se prit de passion exclusive pour la lecture. La moindre occasion était bonne pour lire, lire, lire ! Même quand il dut travailler comme apprenti imprimeur à Boston chez un frère aîné, James, sévère et colérique. Les déboires de ce dernier avec les autorités anglaises amèneront Benjamin Franklin à écrire et publier le journal New England Courant fondé par son aîné. Ce qui déclenchera l’ire de James, appréciant peu de se voir supplanté par son cadet trop insolent à ses yeux.

Après une série de déboires, Benjamin Franklin s’établira à Philadelphie où il deviendra imprimeur et rédacteur de la Pennsylvania Gazette. Celle-ci et ses almanachs remportèrent un franc succès, tandis que Franklin, désormais enrichi, tiendra une place fondamentale dans l’administration de la ville fondée par les Quakers, puis dans l’administration des colonies anglaises d’Amérique. Secrétaire de l’assemblée générale de Pennsylvanie, Maître des Postes (qui joueront un rôle fondamental en liant entre elles les colonies antagonistes, puis durant la Guerre d’Indépendance), philanthrope fondateur d’hôpitaux et d’universités, fondateur de l’American Philosophical Society, de la première compagnie de pompiers de la ville… il multiplia les activités tout en étant également un scientifique pratique. Les incendies causés par la foudre lui inspireront sa célèbre expérience avec une clé métallique et un cerf-volant, prouvant aux incrédules la nature électrique de la foudre. L’expérience sera à l’origine de l’invention du paratonnerre. Franklin a aussi inventé les lunettes à double foyer, le poêle à bois à combustion contrôlée et un instrument de musique, le glassharmonica. Et il s’est aussi intéressé aux montgolfières, au Gulf Stream, à la météorologie…

Impossible de tout citer ici en détail, rappelons aussi son action politique un brin paradoxale mais aux conséquences immenses : représentant de l’Assemblée de Pennsylvanie, puis agent des colonies pour le gouvernement britannique, il s’opposera toutefois aux droits seigneuriaux coutumiers pratiqués au détriment des colons natifs ; les rebuffades et le mépris des Britanniques le pousseront contre son gré à signer la Déclaration d’Indépendance en 1776, aux côtés notamment de Thomas Jefferson. Durant la Guerre d’Indépendance, il effectua un voyage diplomatique marquant en France, obtenant la signature du Traité de Paris, avant de rentrer au pays. Il sera, comme George Washington, l’un des rédacteurs et signataires de la Constitution américaine, devenant de fait le seul Père Fondateur à avoir signé les trois documents officiels de la naissance politique des Etats-Unis.

Comme il le disait lui-même, il préférait qu’on dise de lui qu’ »il a eu une vie utile ».  Et ce fut une vie utile, à tout point de vue. Le rêve de toute personne Asperger, sans doute ?

 

Cf. Thomas Jefferson, George Washington ; « Doc » Emmett Brown

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 5

E comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 5 dans Aspie e-thomas-edison-asperger

… Edison, Thomas (1847-1931) :

Figure mythique de l’Histoire américaine, « le Magicien de Menlo Park » déposa pas moins de 1093 brevets durant sa vie ; autodidacte ne vivant que pour ses inventions, homme d’affaires redoutable, Thomas Alva Edison laissa aussi l’image d’un patron tyrannique peu regardant sur la notion de propriété intellectuelle. Il alla même jusqu’à vouloir saborder la réputation de ses concurrents, George Westinghouse et son ancien employé Nikola Tesla. Ironie de l’Histoire, il semble qu’Edison et Tesla, les deux grands inventeurs, opposés en presque tout, aient eu tous deux le syndrome d’Asperger. Beaucoup plus flagrant dans la vie de Tesla (nous y reviendrons), il semble que le fameux syndrome soit apparu sous une forme moins aimable chez son illustre adversaire.

Il faut reconnaître à Thomas Edison le mérite d’un caractère bien trempé et obstiné : il a créé un véritable empire industriel sans avoir fait d’études pour y parvenir, en vrai self-made man doté de compétences techniques impressionnantes. Edison fut dans son enfance soutenu et encouragé à être curieux de tout par son entourage, principalement sa mère institutrice. Jugé stupide à 7 ans par son professeur, un révérend, car il posait trop de questions et apprenait trop lentement, le jeune Edison sera finalement instruit par sa mère. 

Hyperactif, Edison travailla très jeune comme vendeur sur la ligne de chemin de fer Port Huron-Detroit, y apprenant l’utilisation du télégraphe. C’est en tant qu’assistant-télégraphiste à la Western Union Company qu’il mit au point sa première invention et son premier brevet, transformant son télégraphe en transmetteur-récepteur automatique. Edison va continuer à travailler inlassablement à la création et l’amélioration des systèmes de communication de l’époque, tout en développant ses connaissances en chimie par des études tardives. Bourreau de travail dont on prétend qu’il pouvait rester plus de 72 heures sans dormir, installé dans son laboratoire de Menlo Park, Edison sut vite se rendre indispensable en appliquant le principe de « n’inventer que ce dont les gens ont besoin », et, grâce au soutien financier de J.P. Morgan, devint un chef d’entreprise prospère. Citons les plus marquantes de ses inventions et améliorations : la machine de comptage automatique des votes (rejetée en son temps par le Congrès des Etats-Unis : trop rapide !), le téléscripteur, le microphone (pour les téléphones d’Alexander Graham Bell, qui le devança de peu dans sa découverte), le phonographe, la lampe fluorescente, l’ampoule électrique, la centrale électrique, etc. Ces deux dernières inventions ayant peu à peu mis fin au monopole des compagnies du gaz.

Le caractère très particulier d’Edison a certainement influé sur ses découvertes, ses méthodes de travail et sa « légende »… Sourd d’une oreille depuis ses 13 ans, Edison était un homme difficile, évitant les contacts sociaux. En permanence plongé dans ses travaux, il passait peu de temps auprès de sa famille (deux mariages, six enfants) même si sa seconde épouse, Mina, a su le rendre plus sociable avec l’âge. Edison était aussi très égocentrique, et un patron digne de l’Oncle Picsou… L’histoire de sa relation-rivalité avec Nikola Tesla, durant la « Guerre des Courants », est assez révélatrice. Edison paie mal le jeune prodige serbe qu’il vient d’employer… et même, il ne le paie parfois pas du tout.Tesla a beau argumenter en faveur du courant alternatif, pour diminuer les risques de court-circuits explosifs et d’incendies, causés par le courant continu employé par Edison, ce dernier refusera d’entendre raison… Tesla claquera la porte et développera avec succès ses travaux avec Westinghouse. Edison, pour vaincre ses concurrents par la publicité, fera des démonstrations publiques où il électrocute des animaux avec le courant alternatif… Cela mènera à la fabrication et l’utilisation de la première chaise électrique sur un condamné à mort, à partir d’un générateur alternatif. Voilà un entêtement, doublé d’un sérieux manque d’empathie, qui trahit quelque chose d’inquiétant de la part d’Edison. L’invention technique prend le pas sur la portée scientifique. C’est ce que Robert Oppenheimer appellera chez Edison le « complexe du délice technique ».

Autre aspect assez déplaisant d’Edison, typique du monde des affaires de l’époque (où il est acquis que « tout le monde vole à tout le monde »), il s’attribuera souvent les mérites revenant à d’autres. Par exemple dans le domaine du Cinéma. Il fut un pionnier en la matière, créant le kinétographe, le kinétoscope et plus tard le Kinétophone. Il fonda le tout premier studio de cinéma et réseau de distribution de ses films. Mais il n’a pas inventé le cinématographe, oeuvre des frères Lumière. Ce qui n’empêche pas les américains, influencés par la publicité d’Edison, d’être encore souvent persuadés aujourd’hui qu’Edison est bien l’inventeur du Cinéma…  En son nom, ses collaborateurs iront même jusqu’à voler, dupliquer et projeter en 1902 une bobine du VOYAGE DANS LA LUNE de Georges Méliès. Succès financier pour Edison, au détriment de Méliès…

Ces méthodes ont bien sûr, avec le temps, appelé des critiques légitimes sur son besoin permanent, obsessionnel, d’inventer l’objet avant de se soucier de ses conséquences. On peut supposer que l’attitude d’Edison, si elle a apporté d’immenses innovations technologiques, révélait aussi chez ce dernier une forme d’enfermement psychologique.

 

Cf. Alexander Graham Bell, Nikola Tesla

 

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Edward (Johnny Depp) dans EDWARD AUX MAINS D’ARGENT

Première création issue de la rencontre entre Tim Burton et Johnny Depp, Edward est l’un des personnages les plus attachants du duo. Un étrange jeune homme solitaire, quasi muet, à la peau blafarde et balafrée, aux cheveux noirs en cascade et aux mains-ciseaux, dont la présence détonne dans le petit quartier banlieusard où il a trouvé refuge. Il suscite méfiance, curiosité, ragots et jalousies parmi un voisinage étroit d’esprit et de coeur… à l’exception de la jolie Kim (Winona Ryder), la fille de ses hôtes, dont il tombera amoureux.

Même les machines ont un coeur… car Edward est un homme artificiel, comme le Monstre de Frankenstein. Il n’a pu être terminé à temps par son inventeur (Vincent Price), mort avant d’avoir pu lui donner des mains humaines. Ces mains-ciseaux sont une magnifique métaphore du handicap d’Edward ; elles le gênent terriblement, l’empêchent de toucher les objets et les personnes, au risque de les blesser, et donc de lui permettre de s’intégrer… mais elles sont aussi l’expression de son talent d’artiste unique au monde. Bel hymne à la différence créatrice, EDWARD AUX MAINS D’ARGENT a su toucher le public tout en illustrant, à sa façon, la personnalité très particulière de Burton qui s’est inspiré de ses souvenirs d’adolescence.

Il n’est alors pas étonnant de voir qu’Edward, subtilement interprété « en creux » par Johnny Depp, vivre à sa façon la plupart des difficultés d’un Aspie dans un cadre social étouffant et conformiste, celui de la petite banlieue résidentielle à l’américaine, figée dans le temps et dans ses certitudes matérielles, où tout le monde se connaît et s’épie par-dessus la haie. L’arrivée d’Edward cristallise commérages, fantasmes et sympathies feintes, mais le jeune homme, à l’instar du cinéaste, ne se pose jamais en juge de ses nouveaux voisins. Calme et serviable presque en toute circonstance, Edward semble prêt à suivre le processus classique  »d’assimilation » à la société américaine, comme tout nouvel immigrant, mais il échoue… heureusement, peut-on dire.

Il ne comprend pas les règles de ce milieu où le faux-semblant est roi, commet souvent des gaffes par innocence (par exemple quand il raconte à la famille Boggs son dépucelage raté sans se rendre compte de l’embarras qu’il cause), et se fait piéger par abus de confiance par l’odieux boyfriend de Kim… Ces quelques scènes parmi d’autres illustrent à merveille une personnalité Asperger. Mais loin de se complaire dans la victimisation et l’apitoiement sur son personnage, Burton trouve aussi en Edward son pendant cathartique. Certes, ce dernier est un artiste qui excelle dans l’art de la sculpture et de la coiffure, dotée d’une immense bonté et d’une noblesse de coeur qui touche Kim, mais il est aussi capable de violence…

Suivant la logique des vieux films de FRANKENSTEIN, Edward, poussé à bout par la violence cachée de la « bonne société », réagit en conséquence : il dégrade le quartier, déchire symboliquement ses vêtements humains, et tuera l’affreux Jim, le vrai monstre « socialement intégré » qui voulait l’assassiner. Transformé par ses expériences, Edward le solitaire choisira finalement de ne pas se mêler aux hommes… Son amour pour Kim, il saura le sublimer de la plus belle des manières, par ses sculptures sur glace, dont les flocons se répandent sur la ville. Une véritable déclaration d’amour détournée de la plus belle des manières, à l’encontre d’une société forcément vue comme injuste, par les yeux du monstre si humain en fin de compte. Une vraie fable mélancolique touchant une corde sensible chez ceux qui, d’une manière ou d’une autre, se sont sentis rejetés pour leur différence.

 

Cf. Tim Burton ; le Monstre de Frankenstein, Willy Wonka

 

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… Egan, Barry (Adam Sandler) dans PUNCH-DRUNK LOVE

Vendeur d’articles de nettoyage de w.c. de son état, Barry a une petite vie bien réglée, sans éclat particulier. Il n’a pas d’amis, aucune vie amoureuse, et se fait tout le temps tirer l’oreille par ses sept grandes soeurs pour venir aux soirées familiales. Engoncé en permanence dans son petit costume bleu, Barry n’arrive pas à s’exprimer clairement avec qui que ce soit… au point de connaître de subites « explosions » de colère l’amenant à se défouler sur les portes vitrées et les miroirs, suivies de crises de larmes incontrôlables…

On ne lui découvre qu’une seule marotte : accumuler les coupons-cadeaux des produits alimentaires Healthy Choice. Barry ayant le sens de l’observation et un don pour le calcul mental, il a constaté une anomalie dans le concours proposé par la marque, qui offre ces coupons pour faire gagner un voyage en avion. Méticuleusement, patiemment, il achète donc tous les produits de la marque pour pouvoir voyager à volonté, gratuitement, autour du monde…

Barry s’attire aussi beaucoup d’ennuis le jour où, pour tromper sa solitude, il décide d’appeler une ligne de téléphone rose… pas pour satisfaire un fantasme, juste pour parler à l’opératrice ! Naïvement, il lui donne son numéro de carte bleue et s’attire en retour de sérieux ennuis… Une embrouille qui vient perturber sérieusement sa vie, au moment où celle-ci connaît déjà de curieux imprévus : un harmonium brinquebalant, jeté devant son bureau sans raison, et qu’il garde sans savoir quoi en faire. Et surtout, surtout, l’arrivée dans sa vie de la charmante Lena Leonard (Emily Watson) qui va l’amener à sortir de sa routine… On s’en sera douté, au vu de ses bizarreries, que Barry Egan a bien sa place dans cette liste d’Aspies.

Curieux personnage pour cette curieuse comédie atypique de Paul Thomas Anderson (réalisateur de BOOGIE NIGHTS et THERE WILL BE BLOOD), qui surprit tout le monde en dirigeant l’acteur comique Adam Sandler, ancien du Saturday Night Live Show plus connu pour ses rôles de grands benêts dans des comédies souvent débiles… Sandler réussit ici une jolie prestation à contre-emploi dans un registre inattendu, malheureusement guère suivi dans la suite de sa carrière. Il fait du personnage de Barry un petit homme bizarre, lunatique, qui trouve finalement la maturité affective en traversant des situations surréalistes.

 

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… Einstein, Albert (1879-1955) :

Il a conçu des calculs complexes qui ont changé à jamais le domaine de la science physique, il a ouvert l’esprit de ses contemporains aux lois de l’univers, de l’Espace et du Temps, et par ses engagements, il est allé bien au-delà de son domaine de prédilection pour entrer dans la grande Histoire. Mais Albert Einstein, aussi influent fut-il, était un homme terriblement solitaire, étranger aux normes sociales… Sa façon de penser et son intelligence extraordinaire n’ont cessé d’intriguer.

Bien des années après sa mort, on effectua une autopsie de son cerveau. On y découvrit : une hypertrophie de l’hémisphère gauche ; un nombre élevé de cellules gliales ou astrocytes, des « cellules étoiles » ; et une inclinaison particulière de la scissure de Sylvius, augmentant chez lui la taille du raisonnement abstrait au détriment de la zone du langage… autant de particularités uniques expliquant une partie de l’intelligence exceptionnelle du physicien, et de ses difficultés personnelles. Einstein avait, littéralement des « étoiles » dans la tête, faisant de lui une espèce d’extra-terrestre parmi ses contemporains. Les spécialistes de l’autisme et du syndrome d’Asperger se sont bien évidemment intéressés à l’homme, concluant avec certitude qu’Einstein était un Aspie très prononcé.

Les premiers indices datent bien sûr de son enfance en Allemagne ; on prétend (à défaut de toujours prouver) qu’Einstein, à quatre ans, n’avait pas prononcé un seul mot. Cet enfant était en tout cas précoce, se prenant d’intérêt à cinq ans pour le fonctionnement d’une boussole de poche ; il fabriquait maquettes et appareils mécaniques pour s’amuser, dévorait les livres de sciences, de mathématiques, de géométrie et de philosophie, se révéla surdoué en mathématiques… tout en étant médiocre dans d’autres matières. Il refusait par exemple d’apprendre la biologie et les sciences humaines, estimant que tout avait déjà été étudié dans ces domaines. Etudiant, il rata même son premier examen d’entrée à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich avant de pouvoir y entrer, et n’obtint son diplôme final que de justesse. Einstein disait de lui-même qu’il était « incapable de suivre les cours, de prendre des notes et de les travailler de façon scolaire ».

Au début du 20ème Siècle, durant une période délicate de recherche d’emploi, c’est en autodidacte qu’il continuera de se former avant d’entrer à l’Office des Brevets de Berne en 1902. A partir de là, tout va s’améliorer et c’est en 1905, son « année miraculeuse », qu’Einstein publia quatre articles qui changèrent sa vie et le firent connaître : ils portaient sur l’effet photoélectrique, le mouvement brownien, la rupture décisive avec la physique admise depuis Newton (ce qui mena à ses calculs sur la relativité prouvant qu’il n’y a pas d’espace-temps absolu) et la fameuse équation E=mc2 établissant sa théorie de la relativité restreinte. Au fil des années, la réputation d’Einstein grandit alors que ses travaux théoriques furent prouvés exacts, supplantant pour de bon ceux de Newton sur la gravitation universelle.

Distinctions et récompenses honorifiques l’accompagneront au cours de la décennie suivante, Einstein étant notamment récompensé du Prix Nobel de Physique en 1921 ; pacifiste convaincu, il sera nommé Président de la Ligue des Droits de l’Homme en 1928. Mais, attaqué en tant que juif et pacifiste, Einstein quittera son Allemagne natale définitivement en 1933, lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il vivra le reste de sa vie aux USA, adoptant la double nationalité helvético-américaine, et continua à travailler sans relâche jusqu’à la fin de ses jours à l’Institut Princeton.

Cette biographie grossière ne peut suffire à résumer la complexité de l’homme Einstein… De son propre aveu, il était un solitaire « n’ayant jamais appartenu de tout coeur à l’Etat, au pays natal, au cercle des amis et pas même à la famille dans le sens étroit du terme, mais qui a toujours éprouvé à l’égard de toutes ces liaisons un sentiment jamais affaibli de leur être étranger ». Voici une façon de penser terriblement « Aspie »… Einstein, malgré ses amitiés, ses correspondances régulières et nombreuses (avec notamment George Bernard Shaw, le grand écrivain dont il louait l’intelligence, et qui était peut-être aussi atteint du syndrome d’Asperger…), l’admiration et le respect qu’il imposait, préférait de loin travailler à ses équations plutôt que de poursuivre des mondanités qui l’agaçaient.

L’hypothèse Asperger se confirme aussi dans ses réflexions et ses opinions tranchées sur la politique ou la religion. Pacifiste après la 1ère Guerre Mondiale, Einstein ne se privait pas d’exprimer son mépris absolu pour l’armée, « le cancer de la civilisation » selon une de ses fameuses expressions. Détestation de la chose martiale et de la guerre qui lui fera vivre un conflit douloureux, lorsqu’il rédigea le 2 août 1939, sous la pression de ses collègues physiciens ayant fui l’Allemagne nazie, une lettre à Franklin D. Roosevelt qui convaincra ce dernier de lancer le Projet Manhattan, à l’origine des bombes atomiques… Einstein eut beau écrire en 1945 à Roosevelt une autre lettre lui intimant d’arrêter le projet, il était déjà trop tard, et le grand savant regretta profondément son implication initiale. Dans ses dernières années, il ne cessera, aux côtés entre autres de son ami Bertrand Russell – autre personnalité « Aspie » ! – en faveur du désarmement atomique.

Einstein s’engagea dans de nombreuses causes qui lui semblaient justes, adoptant une attitude nuancée, détachée des excès émotionnels : s’il soutint par exemple les mouvements sionistes en Palestine, Einstein condamnera sans équivoque le massacre de Deir Yassin commis par l’Irgoun et le Lehi en 1948. Notons aussi sa réponse à l’offre que lui fait David Ben Gourion de présider Israël en 1952 : « si je connais les lois de l’univers, je ne connais presque rien aux êtres humains… » Voilà bien une réponse « Asperger ». Einstein s’attira aussi la colère des milieux conservateurs américains de tout poil, en condamnant les lois racistes toujours en vigueur contre les Noirs, en soutenant les républicains espagnols ennemis de Franco, et en critiquant publiquement la « chasse aux sorcières » lancée par McCarthy.

Singulières aussi, les vues d’Einstein sur la religion. Le physicien, féru de philosophie, intéressé par les écrits de Spinoza et Nietzsche (tiens, encore un Aspie supposé), s’était souvent opposé à ses congénères (comme Niels Bohr) dans des débats scientifiques confinant à la philosophie et à la question divine. Se définissant comme un « non-croyant profondément religieux », et non un athée, Einstein s’intéressait à la religion sous un angle particulier, ce qu’il appelait la « religiosité cosmique » : la compréhension de la structure – forcément mathématique – de l’Univers, soit une vision religieuse dénuée de dogmes et croyances, et pleinement compatible avec la vision scientifique de ce même Univers.

Côté vie privée, cependant, ce fut moins brillant… quand Einstein disait ne rien connaître aux êtres humains, c’était un constat lucide. Il eut deux mariages difficiles : d’abord avec Mileva Maric, qui a eu une grande part dans ses premiers travaux. Ils eurent hors mariage une fille handicapée mentale, morte en bas âge, et dont l’existence fut tenue cachée. Mariés, Einstein et Mileva eurent deux fils, dont il fut très distant ; l’un d’eux, Eduard, dut être traité pour schizophrénie par Sigmund Freud en personne, à la demande d’Einstein. Séparé d’avec Mileva, Einstein fréquenta sa cousine Elsa Löwenthal, qu’il épousera après son divorce en 1919. Ils n’eurent pas d’enfants, Einstein adoptant les filles d’Elsa nées de son premier mariage. Il se montra très dur avec Elsa, cantonnant celle-ci au rôle d’ « employée de maison » chargée de tenir les importuns à l’écart, faisant chambre à part et lui interdisant l’accès à son bureau durant ses longues séances de travail.

A cette vie déjà bien remplie, il faut ajouter quelques autres  »excentricités » de comportement. Einstein, grand amoureux de musique classique depuis sa jeunesse, appréciait particulièrement les musiques de Mozart et Beethoven (tiens, encore deux possibles « Aspergers »…) et fut lui-même musicien amateur, jouant même avec le Quartet de Juilliard à la fin de sa vie. Einstein était aussi inventeur, à l’occasion ; il créa un voltmètre ultrasensible en 1908 avec son collègue Habicht, et des réfrigérateurs et un appareil de correction auditive avec son ami Leo Szilard. Parmi ses excentricités, on lui prêta l’habitude d’avoir dans sa garde-robe les mêmes vêtements en plusieurs exemplaires, Einstein ne voyant pas l’utilité de perdre du temps à choisir des tenues au détriment de son travail…

Enfin, la personnalité d’Albert Einstein fit de lui l’incarnation vivante du « génie distrait » qui a inspiré tant de savants farfelus dans les romans, films, bandes dessinées, etc. – de Tryphon Tournesol dans sa période « Guerre Froide » (voir notamment L’AFFAIRE TOURNESOL) au bon vieux « Doc » Brown de RETOUR VERS LE FUTUR… Inspiration à laquelle il participa à sa façon inimitable, entrant définitivement dans la culture populaire avec la fameuse photo de 1951 où, fatigué d’avoir dû sourire toute la journée aux photographes pour son 72 anniversaire, il tire la langue comme un vilain garnement !

Dans le domaine qui nous intéresse plus particulièrement, Einstein, enfin, a laissé quelques traces. Peu de biographies « officielles » marquantes, on peut toutefois apprécier des apparitions décalées, comme son interprétation par Walter Matthau dans la comédie I.Q. / L’AMOUR EN EQUATION (1994), où il joue les conseillers en amour de Tim Robbins pour séduire sa nièce (Meg Ryan) férue de sciences ! Il inspire des personnages de scientifiques tels que celui joué par Sam Jaffe, acteur lui-même victime de McCarthy, rencontrant le visiteur extra-terrestre du JOUR OU LA TERRE S’ARRÊTA (1951). Et puisqu’il est question d’extra-terrestres, il se trouve qu’Albert Einstein est l’un des héros historiques de Steven Spielberg, qui l’a cité et inclus dans ses films : dans RENCONTRES DU TROISIEME TYPE et ALWAYS, Einstein est associé aux bizarreries de l’espace-temps filmées par Spielberg. Il apparaît sous la forme d’un hologramme animé : Docteur Know, véritable Wikipédia vivant mettant à l’épreuve la sagacité du jeune David dans A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. L’idée vient en fait de Stanley Kubrick, qui enregistra la voix de l’acteur Robin Williams avant de confier le film à Spielberg. Et, dans EinsTein, il y a bien un E.T. qui sommeille… Pour visualiser sa créature, Spielberg fit un portrait-robot de photos de plusieurs personnalités, dont Einstein. Le paisible E.T. doit son front ridé et son arcade sourcillière proéminente au grand savant. EinsTein, Espace-Temps, et Extra-Terrestre, tout se recoupe…

Cf. Ludwig van Beethoven, Stanley Kubrick, Wolfgang Amadeus Mozart, Isaac Newton, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell, George Bernard Shaw, Steven Spielberg, Robin Williams ; Emmett Brown, David (A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE), Tryphon Tournesol

 

A suivre…

 

Ludovic Fauchier.

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