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Etrangers sur un pont – LE PONT DES ESPIONS

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LE PONT DES ESPIONS, de Steven Spielberg

Brooklyn, juin 1957. Un dénommé Rudolf Abel (Mark Rylance), peintre solitaire et taciturne, est arrêté chez lui par les agents du FBI. Abel a tout juste le temps de détruire un message codé récupéré par ses soins, avant d’être incarcéré pour espionnage en faveur des Soviétiques. Entré illégalement aux Etats-Unis, il est désigné comme l’ennemi public numéro 1 dans un pays rongé par la paranoïa de l’arme nucléaire et du communisme.

Le procès qui s’annonce nécessite un avocat compétent, pour défendre Abel… mais qui sache ne pas faire de vagues, le sort de l’espion étant réglé d’avance. James B. Donovan (Tom Hanks), membre d’un prestigieux cabinet d’assurances, est ainsi désigné par son supérieur Thomas Watters (Alan Alda). Ancien adjoint du Juge Jackson au Procès de Nuremberg, Donovan accepte l’offre, sans avoir le choix. Il ne tarde pas à découvrir et pointer du doigt les failles évidentes de la perquisition engagée contre Abel, le mandat du FBI étant invalide. Mais il n’est pas écouté, et l’espion risque la chaise électrique. Donovan se découvre surveillé par un agent de la CIA, Hoffman (Scott Shepherd), et subit des menaces, ainsi que sa famille.

Tandis que Donovan bataille dur pour défendre Abel selon les termes de la Constitution Américaine, des évènements graves s’accumulent. Le 1er mai 1960, l’avion U-2 de Francis Gary Powers (Austin Stowell) est abattu dans l’espace aérien Soviétique. Powers est capturé et questionné sans relâche par le KGB, avant d’être reconnu coupable d’espionnage. Chaque bloc a désormais « son » espion ennemi. Le combat de Donovan le mènera à négocier un échange de prisonniers des plus risqués à Berlin Est, face au KGB mais aussi à la sinistre Stasi… 

 

Donovan, témoin du Mur

Impressions :

Pour son 28ème film (Duel, Poltergeist et La Quatrième Dimension mis à part), Steven Spielberg prend un malin plaisir à prendre son public à contre-pied. Cheval de Guerre et Lincoln montraient que, plus que jamais, le « boss » barbu continue d’explorer l’Histoire à travers quelques destins singuliers. Au risque de décevoir ceux qui attendent toujours de lui qu’il répète à l’infini ses succès de ses jeunes années, Spielberg reste droit dans ses bottes et complète, patiemment, méthodiquement, une vaste mosaïque couvrant les sombres heures du 20ème Siècle. L’abandon de Robopocalypse, une fresque apocalyptique narrant la prise du pouvoir mondial par une intelligence artificielle meurtrière, l’a amené à se porter sur un autre projet. Avec Le Pont des Espions, Spielberg complète sa trame historique : la Guerre Froide est ici le cadre d’une histoire étonnante. Elle mêle les parcours respectifs d’un avocat affilié à l’OSS (l’ancêtre de la CIA), d’un étrange espion champion de l’usurpation d’identité, un grave incident géopolitique connu sous le nom de « l’incident du U2″, la paranoïa anticommuniste héritée de la Chasse aux Sorcières et quelques lieux bien connus des grands drames de cette guerre invisible – le Mur de Berlin, Checkpoint Charlie et le Pont de Glienicke, théâtre des échanges d’espions, dont le surnom donne son titre au film. Période complexe qui titillait le cinéaste depuis le bien mal-aimé Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, dont les meilleures scènes (je vous jure qu’il y en a !) montraient un Indy confronté à la peur du nucléaire et à la suspicion maccarthyste.

 

Défendre Rudolf Abel

 

L’histoire de James B. Donovan et Rudolf Abel offre un éclairage nouveau sur des évènements mal connus ; aidé par un scénario solide co-écrit par les frères Coen (qu’il connaît bien pour avoir produit leur western True Grit, et à qui il a souvent « emprunté » quelques-uns de leurs acteurs favoris : John Goodman, Holly Hunter, Peter Stormare ou Tim Blake Nelson), Steven Spielberg livre donc avec cette reconstitution minutieuse, tendue, baignant dans un humour discret, un film qui peut déstabiliser même ses habitués. Car Le Pont des Espions n’est pas un film facile d’accès. Mais pour celui qui veut bien prendre son temps, et réexaminer le film, celui-ci offrira de très bonnes surprises. Inspiré du livre écrit par le vrai James B. Donovan, au titre très hitchcockien de Strangers on a bridge, le récit adapté par les frères Coen et Matt Charman (Suite Française) adopte un ton familier aux lecteurs de John Le Carré tout en demeurant dans l’optique spielbergienne, et glissant au passage quelques références discrètes aux maîtres à filmer du cinéaste. Un ton « néo-classique » où baigne l’esprit de John Ford (Donovan, descendant d’irlandais, n’aurait pas détonné dans la galerie des magnifiques parias du réalisateur de La Prisonnière du Désert), Sidney Lumet (pour le premier acte du film et ses intrigues de prétoire), et Billy Wilder (pour les dialogues ciselés, le gag du manteau perdu en plein hiver – comme dans Certains l’aiment chaud ! – et les références à Un Deux Trois, l’une des plus grandes comédies satiriques sur la Guerre Froide).

L’esprit spielbergien est toujours là, garanti par le sens du détail, des signes et symboles que le cinéaste glisse à l’égard du spectateur. On retrouve sa fascination pour les reflets (le premier plan du film qui nous présente Rudolf Abel), pour l’aviation (méticuleuse reconstitution du vol de l’ »avion-caméra » espion U-2), les parapluies détournés de leur usage premier (la scène de filature nocturne), ou encore le vélo de la jeunesse, ici propriété d’un étudiant américain naïf, piégé par la construction du Mur de Berlin. Plus « retenu » avec l’âge, le cinéaste trouve toujours l’idée forte qui permet de transcender un scénario reposant sur de nombreuses joutes verbales, a priori peu cinématographiques, comme cette pluie d’ampoules des flashs des photographes qui donnent l’impression que Donovan est lynché par l’opinion publique, après le verdict décisif. Ou ce ton doucement humoristique qui joue sur des registres classiques (Donovan en plein repas familial qui ne remarque pas que sa fille sort avec son assistant) ou absurdes (la séquence de la fausse famille Abel, qui sort du bureau au pas cadencé en mode « entraînement KGB » !). Ou, encore, ces allusions historiques qui sollicitent la mémoire du spectateur : Donovan, ancien avocat au Procès de Nuremberg contre les criminels de guerre nazis (ce qui nous renvoie évidemment à La Liste de Schindler), se fait invectiver par un agent de police, ex-Marine ayant combattu à Omaha Beach (il n’a pas dû connaître le Capitaine Miller du Soldat Ryan !).

 

L'étrange Mr Abel

Au centre du mystère du film, le personnage de Rudolf Abel suscite un intérêt particulier. Méconnu du grand public, l’acteur anglais Mark Rylance interprète très subtilement ce personnage qui semble imperméable aux questions et aux menaces. Spielberg connaissait cet acteur de théâtre (vu rarement au cinéma, dans des films « art et essai » tels que Prospero’s BookDes Anges et des Insectes et Intimité) depuis l’époque du casting d’Empire du Soleil, pour lequel il avait auditionné, et a judicieusement choisi de l’engager pour incarner cet étrange espion. Il s’est tellement bien entendu avec lui que Rylance a aussitôt accepté de le suivre dans son film suivant, The BFG. Ce que Le Pont des Espions, raconté du point de vue de James B. Donovan, ne dit pas, c’est que Rudolf Abel n’était pas Rudolf Abel !…

 

Le vrai Rudolf Abel

 

William Fischer, le faux Rudolf Abel

Ci-dessus : les photos du vrai Rudolf Abel, et de William Fischer.

 

En fouillant sur Wikipédia, vous trouverez le surprenant résumé de la véritable histoire de cet espion aux allures de petit peintre paisible. Sa vie aurait largement de quoi nourrir un roman historique. Il s’appelait en fait William (ou Wilhelm) Guerinkowitsch Fischer, naquit en Angleterre au début du 20ème Siècle et garda cette nationalité… en plus d’être russe et allemand. Son père, allemand né en Russie, fut un compagnon de route de Lénine. Après des études en Angleterre, William Fischer partit en Russie bolchévique pour poursuivre la lutte paternelle. En l’espace de vingt ans, il travailla successivement au Komintern, à la Guépéou, au NKVD. Il voyagea durant les années 1930 en Europe, créant des réseaux d’information (notamment avec les fameux « 5 de Cambridge », ces universitaires anglais qui passèrent à l’Est après avoir été démasqués comme agents communistes : Kim Philby, Burgess et Maclean…) ; il échappa miraculeusement aux purges staliniennes malgré ses sympathies trotskistes et sa triple nationalité ; il combattit l’Abwehr par la désinformation durant la 2ème Guerre Mondiale. Ceci avant de rejoindre les Etats-Unis comme agent secret d’un réseau d’immigrants illégaux, entrant notamment en contact avec un éminent physicien de Los Alamos, Theodore Alvin Hall, qui fut son informateur. Parmi plusieurs fausses identités, William Fischer usurpa celle de son défunt collègue Rudolf Abel, décédé en 1955 ; son arrestation par le FBI fut le résultat d’une dénonciation par un collègue jaloux. Ramené en URSS, Abel/Fischer connut un interrogatoire tendu dans les locaux du KGB ; « grillé » pour la fin de ses jours, il enseigna à l’Ecole du Drapeau Rouge avant de décéder. Fischer fut enterré sous le nom de son défunt ami Rudolf Abel, et continue dans la mémoire collective russe de garder ce nom, nourrissant une légende de « maître espion » qui fut sans doute exagérée par la propagande soviétique en son temps. Si ces informations ne sont pas citées dans le film, elles offrent un éclairage intéressant sur le mystère de ce personnage joué par Rylance. Abel/Fischer ne dit rien, ou si peu, de son passé, semble détaché de tout – y compris des risques de condamnation à mort à son égard. Un véritable étranger sur Terre, qui gagne certes la sympathie de Donovan mais ne cesse de le renvoyer poliment dans les cordes par une sempiternelle question, « Will it help ? » (« Cela aidera-t-il ?« ).

 

Le feu de la presse

Le parcours de James B. Donovan mérite bien aussi quelques réflexions. Cet homme tranquille, archétype apparent du bon pater familias américain des années 1950 à la Spencer Tracy ou Henry Fonda, est l’occasion de retrouver ce cher Tom Hanks, toujours partant pour une quatrième aventure spielbergienne. Même légèrement empâté avec l’âge (bientôt 60 ans !), Hanks prouve sans problème qu’il est toujours à l’aise dans le registre dramatique-humoristique. Le personnage de Donovan lui convient sans problèmes, rajoutant un sympathique misfit de la société américaine à sa filmographie. Mais c’est un personnage plein de paradoxes. Un bref rappel historique de la carrière du vrai Donovan suffit pour savoir que, loin d’avoir une quelconque sympathie pour les soviétiques, Donovan se situait dans les hautes sphères du pouvoir judiciaire américain de l’époque. Le film ne mentionne pas le fait qu’il a été avocat-conseil à l’OSS, aidant à donner une solide assise judiciaire aux services secrets de son pays. L’OSS allait devenir, au début de la Guerre Froide, la CIA. On peut ainsi mieux comprendre la colère de Donovan, dans le film, qui se découvre surveillé par cette même agence avec laquelle il a travaillé par le passé.

En connaissant cet élément essentiel de l’histoire de Donovan, on peut mieux comprendre pourquoi il parvient à aller jusqu’à la Cour Suprême ou rencontrer Allen Dulles, le tout-puissant patron de la CIA. Une mauvaise interprétation du personnage serait d’en faire un naïf qui découvrirait les rouages de la justice et de la politique américaines. Ce n’est pas le cas. Donovan saisit bien les enjeux du procès, mais, paradoxalement, refuse de participer à la mascarade. Spielberg, à travers Donovan, montre un réel intérêt éthique sur la question du Droit constitutionnel américain (Donovan ne cesse de rappeler à tous les règles d’or de la Loi censée être la même pour tous – même pour un espion « Rouge ») à une époque où celui-ci était ouvertement bafoué. En avocat pleinement conscient des risques qu’il encourt (et fait vivre à sa famille), Donovan enraye la machine judiciaire et médiatique déchaînées autour d’Abel, mais en paie le prix – mise au placard professionnelle, hostilité de l’opinion publique, incompréhension de sa famille… Donovan va aussi découvrir les rouages kafkaïens des tractations avec le KGB et l’avocat est-allemand (excellent Sébastian Koch, remarqué dans La Vie des Autres et Black Book) dans un rocambolesque voyage derrière le Rideau de Fer. Une véritable partie de poker menteur, de duels psychologiques, et de dialogues de sourds ; au bout de son voyage, Donovan aura acquis ses galons de héros spielbergien ayant tordu les règles de la morale pour une juste cause. A l’instar d’un Oskar Schindler soudoyant les fonctionnaires nazis pour sauver ses ouvriers juifs, ou d’un Président Lincoln orchestrant de beaux coups tordus politiciens pour mettre fin à la Guerre de Sécession, via le 13e Amendement, Donovan se risque dans des eaux troubles similaires, pour libérer Powers et l’étudiant Pryor.

 

A la queue, comme tout le monde !

L’absurdité des situations vécues par Donovan sera poussée à son comble durant l’échange final. Paradoxe ultime de la situation filmée par Spielberg, l’amitié de Donovan et Abel comportera toujours une part de doute. L’avocat aura apprécié l’intelligence de cet espion si éloigné des stéréotypes, bien plus ouvert à la discussion que ses amis et proches… mais qui n’aura lâché aucune information capitale sur ses activités. L’espion aura quant à lui salué la combativité de l’avocat, « l’Homme Debout », ayant tout fait pour lui éviter la mort ou la captivité. Mais quand Abel rejoint la voiture du KGB, la victoire de Donovan aura un goût amer. Le vieil espion, après tout, est libéré pour rejoindre une dictature qui ne le remerciera pas d’avoir été arrêté. Et il finira ses jours privé de sa vraie identité, dans un pays qui lui était devenu étranger. Donovan, lui, rentrera pour entamer une nouvelle carrière de négociateur d’échanges de prisonniers politiques, mais les dernières scènes du film montrent que le Grand Doute le poursuit. Dans le métro new-yorkais, il aperçoit des gamins escaladant un grillage ; un effet de déjà vu rappelant la scène du Mur de Berlin, violente, effrayante, à laquelle il avait assisté. De quoi lui faire poser des questions sur les libertés bafouées dans la plus grande démocratie au monde… La dernière scène est pleine de cet humour doux-amer dont Spielberg est coutumier. Le bon papa américain, qui a sciemment menti à sa famille, s’écroule sur son lit sans demander son reste. Ses enfants, hypnotisés par la télévision, apprendront la vérité officielle par le journal du soir ; les journaux ont fait de Donovan un héros national, oubliant du même coup sa mise au pilori… Jolie manière pour Spielberg de fustiger un certain « conditionnement » médiatique de l’époque, effectué par le pouvoir des images. On avait vu, plus tôt dans le film, combien les enfants de Donovan (tout comme Spielberg qui avait vécu enfant cette époque) pouvaient se laisser manipuler facilement par un « film éducatif » absolument aberrant sur la Guerre Atomique…

 

Au pied du Mur

Autre grand sujet de satisfaction du Pont des Espions : le travail d’orfèvre sur le visuel du film. Cela semble aller tellement de soi avec Spielberg, mais on oublie que les qualités esthétiques du film sont le fruit d’un travail considérable sur la lumière, et d’une contribution artistique pointue. Ne pas oublier non plus le rôle de la bande son et de la musique, nécessaires pour nous glisser dans l’époque maintenant révolue de la Guerre Froide. A tout seigneur tout honneur, il faut saluer le soldat Janusz Kaminski ; le chef opérateur polonais est devenu « l’œil » indispensable de Spielberg depuis deux décennies. Sa patte est toujours identifiable – couleurs désaturées, lumières délibérément sous-exposées comme s’il cherchait à percer les Ténèbres – et toujours néanmoins renouvelée. L’ambiance hivernale, nocturne, qu’il parvient à créer, contribue à l’atmosphère de malaise que dégage le film, y compris dans ses moments calmes. Kaminski se montre aussi à l’aise dans les scènes de prétoire évoquant la patte des grands films américains des années 1970 (on pense au travail de Gordon Willis, ou au Verdict de Sidney Lumet) que dans la partie « espionnage » à Berlin-Est, où la ville allemande semble vidée de ses forces vives, Kaminski privilégiant les couleurs glaciales de circonstance (blanc de la neige, gris du Mur et des bâtiments, noir de la nuit) et ou seule semble jaillir la couleur rouge des drapeaux de l’URSS. Ajoutez à cela une maîtrise du clair-obscur de tout premier ordre pour le grand face-à-face final, tourné sur le véritable « Pont des Espions » de Glienicke, séquence complexe où l’ambiance repose sur le savant jeu de lumières et de ténèbres créées par le chef-opérateur, et vous aurez une idée du rôle essentiel que tient ce dernier dans le langage visuel des films de Spielberg, depuis Schindler. La direction artistique du film est irréprochable, au point qu’il faut moins parler ici de « reconstitution » que de « recréation » historique crédible. On sait à quel point Spielberg tient à ce que ses films historiques soient véridiques, et son équipe artistique a su créer l’ambiance adéquate sans tomber dans les clichés des années 1950-1960. La recréation de Berlin-Est (avec quelques terrifiantes images du Mur et de sa « Zone de Mort ») est ainsi littéralement glaçante.

 

Arrêté en RDA

La contribution sonore est d’une grande discrétion, dominée par l’élégante musique de Thomas Newman. Le digne descendant d’Alfred Newman (l’homme qui créa la fanfare de la 20th Century Fox !), compositeur attitré de Sam Mendes (d’American Beauty à Spectre), fut appelé à la rescousse par Spielberg. Son vieux camarade John Williams dut déclarer forfait, pour la première fois en trente ans (La Couleur Pourpre, composée par Quincy Jones) ; le « King » Williams, 83 ans cette année, a dû lever le pied après avoir connu des ennuis de santé, épuisé par la composition et l’enregistrement du nouveau Star Wars. Qu’on se rassure, le maestro rétabli sera de l’aventure du BFG… En attendant, Newman a joliment assuré l’intérim en signant une jolie partition feutrée, teintée d’ironie et de tension, et débouchant sur une jolie envolée symphonique saluant la victoire en demi-teinte de James B. Donovan.

En conclusion, donc, ce Pont des Espions nous rassure quant à la créativité toujours intacte de Spielberg ; le cinéaste se fait désormais plus sage, moins « flamboyant » et médiatisé qu’avant, mais ce nouvel opus a de quoi largement satisfaire ceux qui apprécient un cinéma intelligent, plus « éthique » que la moyenne. Et qu’on se rassure, il n’a pas étouffé son imagination. On attend pour l’été prochain The BFG, adaptation du Bon Gros Géant de Roald Dahl, qui s’annonce très prometteur, et devrait mêler ses récentes évolutions à son talent de conteur universel.

 

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche technique :

Réalisé par Steven Spielberg ; scénario de Matt Charman et Ethan & Joel Coen ; produit par Steven Spielberg, Mark Platt et Kristie Macosko Krieger (Touchstone Pictures / DreamWorks SKG / Fox 2000 / Reliance Entertainment / Participant Media / Studios Babelsberg / Amblin Entertainment / Marc Platt Productions / TSG Entertainment)

Musique : Thomas Newman ; photo : Janusz Kaminski ; montage : Michael Kahn

Direction artistique : Marco Bittner Rosser et Kim Jennings ; décors : Adam Stockhausen ; costumes : Kasia Walicka-Maimone

Distribution USA : Walt Disney Studios Motion Pictures / Distribution International : 20th Century Fox 

Caméras : Arricam LT et ST, Arriflex 235 et 435

Durée : 2 heures 21

 

Bonus track : ci-dessous, la première bande-annonce de The BFG. Le retour officiel de Spielberg à l’Imaginaire !

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Message d’information aux lecteurs

Bonjour, chers amis neurotypiques !

 

Cinq semaines sans publication sur mon blog, c’est long… Bon, votre serviteur ne se cherche pas d’excuses. Il a juste, en cette saison, un gros coup de fatigue automnale ! Une grosse, grosse flemme qui le retarde dans la publication de nouveaux textes difficiles à « pondre » en cette morne saison.

Je déteste le mois de novembre, et c’est d’autant plus rageant pour moi qu’après quelques mois de programmation assez pauvre en salles, c’est subitement la déferlante de films (plus ou moins) réussis sur lesquels j’aurais eu des choses à dire. Je ne pourrai donc pas publier de textes sur Crimson Peak, The Martian (Seul sur Mars), The Walk (magnifique film de Zemeckis… et qui vous colle un vertige de tous les diables !!) ou Spectre

Bon, je vous adresse, chers lecteurs, toutes mes sincères excuses pour ce silence radio, je finis le long texte que j’ai préparé dans la douleur sur Seven, et je me prépare à l’écriture des prochains blogs en décembre – avec le nouveau Spielberg, Le Pont des Espions, et un certain épisode VII à l’horizon, il y aura de quoi faire…

 

Bonne journée à tous, et que la Force soit avec vous, comme on dit !

 

Ludovic.

 

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1985 – RETOUR VERS LE FUTUR

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1985, et le monde a considérablement changé…

La Guerre Froide, toujours… Le conflit politique global opposant les Etats-Unis et l’Union Soviétique touche, lentement mais sûrement, à sa fin. Engluée dans le bourbier de la guerre en Afghanistan, l’URSS a un nouveau dirigeant, le Premier Secrétaire Mikhaïl Gorbachev, désigné après le décès de son prédécesseur Konstantin Tchernenko. Gorbachev engage son pays dans un vaste programme de réformes économiques et politiques, et rencontre le Président américain Ronald Reagan, l’ancien acteur de série B réélu pour un second mandat (Doc Brown ne l’a pas vu venir !). Un président républicain sous le règne duquel l’Amérique se croit invincible (surtout dans les milieux financiers et politiques les plus droitiers qui soient), et dont les déclarations et décisions laissent perplexes les observateurs étrangers, pour sa tendance à citer Dirty Harry ou Rambo comme modèle d’action politique. Ceci tout en donnant à un programme d’armement spatial le nom de Star Wars. George Lucas n’apprécie pas du tout, au point de lui faire un procès…

Le monde de 1985 ne se limite pas à ces délires reaganiens cachant des lendemains qui déchanteront. Quelques dates et évènements, en veux-tu en voilà… En France, on parlait par exemple de l’assassinat du général Audran par le groupe terroriste Action Directe (25 janvier), et on suivait les retombées sordides de l’affaire Grégory, avec l’assassinat du principal suspect, Bernard Laroche, tué par le père du petit garçon assassiné quelques mois plus tôt (29 mars). En politique, ce fut une année de crise pour le gouvernement de François Mitterrand, avec le départ de Michel Rocard le 4 avril, le scrutin proportionnel permettant l’entrée du Front National au Parlement. Le gouvernement Mitterrand également malmené par la rocambolesque affaire du Rainbow Warrior, le bateau de Greenpeace saboté par deux agents de la DGSE le 10 juillet à Auckland. L’explosion du navire tue un photographe, et les saboteurs (les « faux époux Turenge ») seront arrêtés par la police néo-zélandaise. Ils seront condamnés à dix ans de prison ; le scandale coûtera leur poste au Ministre Charles Hernu et au patron de la DGSE, l’amiral Lacoste. Les actualités françaises  retiendront aussi, dans le contexte de la guerre civile qui ravage le Liban, les enlèvements de quatre français – Marcel Carton, Marcel Fontaine, Michel Seurat et le journaliste Jean-Paul Kauffmann. Le conflit religieux libanais déborde sur l’actualité internationale, comme le prouvera aussi la prise d’otages du paquebot italien Achille Lauro le 7 octobre par des terroristes palestiniens. Un passager américain sera tué, mais les preneurs d’otages pourront s’échapper. La triste actualité retiendra aussi les catastrophes naturelles survenues en Amérique centrale et du sud : un tremblement de terre meurtrier ravage Mexico le 19 septembre (9500 victimes estimées) et le volcan Nevado del Ruiz entre en éruption le 13 novembre. Une coulée de boue engloutit le village d’Armero et les environs, faisant 25 000 morts, parmi lesquels une fillette, dont l’agonie fut filmée et diffusée dans le monde entier.

Les actualités de 1985 sont marquées par d’autres évènements. Le monde du sport est choqué par les images de la finale Juventus de Turin – Liverpool de la Coupe d’Europe des Champions de football, au stade du Heysel à Bruxelles. Les hooligans anglais, ivres et furieux, chargent les supporters de la « Juve », placés à côté d’eux, provoquant un mouvement de panique qui fera 38 morts et 200 blessés. Malgré tout, la finale sera jouée. Les dirigeants de l’UEFA décident enfin de réagir et interdisent toute compétition européenne aux clubs anglais, pour plusieurs années. On en oublie la victoire de l’équipe de Michel Platini ce soir-là. Hors de ce drame, l’actualité sportive est marquée par les victoires de Bernard Hinault, victorieux pour la cinquième et dernière fois du Tour de France cycliste ; Alain Prost est champion du monde de Formule 1 pour la première fois de sa carrière ; l’équipe d’Irlande remporte le Tournoi des 5 Nations ; en tennis, les stars se nomment Mats Wilander (Roland Garros), Ivan Lendl (US Open), Stefan Edberg (Open d’Australie) et le jeune prodige Boris Becker (Wimbledon) chez les hommes, et les tournois féminins sont dominés par les rivales Chris Evert et Martina Navratilova. Côté musique, tandis que de nouvelles stars apparaissent (Prince et Madonna, qui épouse un jeune comédien nommé Sean Penn cette année-là), on assiste à l’émergence du phénomène des « Band Aids » : les stars de la chanson américaine (Michael Jackson, Tina Turner, Stevie Wonder, Diana Ross, Ray Charles, etc.) se rassemblent pour rassembler des fonds en faveur de la population éthiopienne ravagée par la famine. Ils feront un disque emblématique, We Are the World, et les concerts Live Aids rassembleront d’autres stars dans ce combat. En France, on fera de même avec les Chanteurs Sans Frontières rassemblés par Jean-Jacques Goldman (SOS Ethiopie). N’oublions pas aussi de citer la création, à la fin de l’année, des Restaus du Cœur par Coluche pour venir en aide aux SDF français. 1985, ce sera aussi le décès de nombreuses personnalités : le peintre Marc Chagall, le dirigeant de l’Albanie Enver Hoxha, le scénariste-dialoguiste Michel Audiard, l’écrivain italien Italo Calvino, les grandes actrices Louise Brooks et Simone Signoret, l’acteur américain Yul Brynner (qui filme un testament émouvant contre le tabagisme qui l’a tué) et Orson Welles, l’acteur-réalisateur de Citizen Kane, disparus le même jour (10 octobre), l’éthologue et primatologue Dian Fossey, défenseur des gorilles assassinée par des braconniers, et l’acteur américain Rock Hudson, emporté par le SIDA, qui fait des ravages dans toutes les catégories de population.

Côté cinéma, que se passe-t-il ? Tandis que de charmantes comédiennes voient le jour (Léa Seydoux, Keira Knightley, Rooney Mara, Carey Mulligan : happy birthday !), les grandes cérémonies officielles récompensent Amadeus de Milos Forman, triomphateur aux Oscars ; Papa est en voyage d’affaires, premier film d’Emir Kusturica, Palme d’Or à Cannes ; et Sans Toit ni Loi d’Agnès Varda, Lion d’Or à Venise. Au chapitre des sorties internationales, des titres font la une : par exemple, le retour d’Akira Kurosawa pour une grande fresque tragique, Ran, magistral récit sur la déchéance et la vieillesse. Le cinéaste égyptien Youssef Chahine est salué pour Adieu Bonaparte. Le cinéma sud-américain, où les pays se défont petit à petit du poids des dictatures militaires, s’affirment : l’argentin Luis Puenzo signe L’Histoire Officielle, et le brésilien Hector Babenco livre Le Baiser de la Femme Araignée. Du côté anglais, on salue l’émergence de nouveaux talents : Stephen Frears signe son second film, My Beautiful Laundrette, chronique sociale qui révèle un talentueux jeune comédien, Daniel Day-Lewis. Celui-ci est également à l’affiche du film de James Ivory, Chambre avec vue, aux côtés des grandes dames du cinéma britannique (Maggie Smith et Judi Dench) et d’une comédienne débutante, Helena Bonham Carter. En France, Jean-Luc Godard provoque les intégristes catholiques avec Je vous salue Marie, sa relecture très personnelle de la Visitation. Le public fait un triomphe à la gentille comédie de Coline Serreau, 3 Hommes et un Couffin, le succès de l’année. On va aussi voir le second film de Luc Besson, Subway, avec Isabelle Adjani et la star qui monte, Christophe Lambert ; Péril en la demeure de Michel Deville, Police de Maurice Pialat (avec Gérard Depardieu et Sophie Marceau), La Diagonale du Fou avec Michel Piccoli ou L’Effrontée de Claude Miller, avec la jeune Charlotte Gainsbourg, comptent parmi les films marquants de l’année.

Côté américain, une année chargée, marquée par une baisse de fréquentation liée à la hausse du marché des vidéocassettes, qui permettent de voir et revoir les mêmes films à domicile. L’industrie cinématographique semble se partager entre la résistance aux idées reaganiennes et l’affirmation de celles-ci. Témoin de cette époque, l’émergence d’un cinéma « musclor » dont les représentants les plus célèbres sont Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger. Le premier est le roi du box-office grâce à deux films (Rocky IV et Rambo II) qui consternent la critique et font se déplacer en masse les ados, pour voir Sly gagner la Guerre Froide à coups de poing et de fusil mitrailleur. Son rival autrichien est un peu plus subtil ; Schwarzenegger vient de camper un méchant mémorable dans l’excellent Terminator (Grand Prix du Festival d’Avoriaz 1985), sorti en 1984 et dû à un inconnu nommé James Cameron, et parodie le phénomène Rambo dans le médiocre (mais très second degré) Commando. Hors de cet étalage de biceps et de mitraillages à tout va, il y a bien d’autres titres qui retiennent l’attention. Notamment un bref retour du Western, via deux films : Clint Eastwood (élu maire de Carmel) signe le très beau Pale Rider, où il campe un étrange pasteur fantomatique défendant des petits prospecteurs contre un businessman véreux ; Lawrence Kasdan, scénariste des Aventuriers de l’Arche Perdue, rend un bel hommage aux westerns de sa jeunesse avec Silverado, avec un casting aux petits oignons (Kevin Kline, Scott Glenn, Danny Glover, Rosanna Arquette, Jeff Goldblum, John Cleese et un petit nouveau, Kevin Costner). Deux très bons polars signés par des grands réalisateurs « crucifiés » sortent sur les écrans : To Live and Die in L.A. (Police Fédérale Los Angeles) de William Friedkin nous fait vivre le quotidien d’agents du Secret Service traquant un dangereux trafiquant de fausse monnaie (Willem Dafoe) ; Michael Cimino, avec Oliver Stone au scénario, signe l’explosif L’Année du Dragon opposant un flic new-yorkais raciste (Mickey Rourke) aux triades chinoises, sur fond de trafic de drogue. Pêle-mêle, d’autres titres arrivent sur les écrans : Mishima de Paul Schrader, La Forêt d’Emeraude de John Boorman, Witness de Peter Weir (avec un Harrison Ford inoubliable en flic réfugié chez les Amish), Mad Max au-delà du Dôme du Tonnerre de George Miller (dernière incarnation du Road Warrior par Mel Gibson affrontant Tina Turner), Brazil de Terry Gilliam (fable entre Kafka et Orwell, qui fut le cadre d’un conflit ouvert entre le cinéaste et Sidney Sheinberg, patron d’Universal Pictures), After Hours de Martin Scorsese, La Rose Pourpre du Caire de Woody Allen, L’Honneur des Prizzi de John Huston (avec Jack Nicholson en homme de main loser de la mafia), Cocoon de Ron Howard, Pee-Wee’s Big Adventure (premier long-métrage délirant d’un dénommé Tim Burton), La Chair & le Sang de Paul Verhoeven (une fresque médiévale épique et bien brutale), Legend de Ridley Scott (où Tom Cruise joue les Peter Pan face au Prince des Ténèbres interprété par Tim Curry), Out of Africa de Sydney Pollack, avec Meryl Streep et Robert Redford…

Mais pour votre serviteur, 1985 signifie autre chose. Loin de toutes ces actualités, le gamin de douze ans que j’étais ne va presque jamais au cinéma. Quand ma ville natale (Saint-Yrieix la Perche, Haute-Vienne) inaugure un nouveau cinéma flambant neuf, mon père nous emmène, ma sœur et moi, à l’une des premières projections. Avec quatre ans de décalage, je découvre Les Aventuriers de l’Arche Perdue. Je n’en dormirai pas pendant une semaine. Je viens d’être mordu par une cinéphilie extrême qui ne m’a jamais lâché à ce jour… Transition toute trouvée pour parler des films d’un Steven Spielberg occupé sur tous les fronts, comme réalisateur et comme producteur. Ce sont les heureuses « années Amblin » qui ont fait le bonheur des futurs cinéphiles en culottes courtes… Spielberg, après les succès d’Indiana Jones et le Temple Maudit (comme réalisateur) et Gremlins (comme producteur), poursuit sur sa lancée. Il surprend son monde en réalisant un splendide mélodrame, La Couleur Pourpre, révélant au passage le talent de Whoopi Goldberg et Danny Glover. L’histoire du douloureux éveil à la conscience d’une femme réduite à l’esclavage domestique dans la communauté afro-américaine du début du 20ème Siècle fera verser des larmes aux spectateurs. Comme producteur, Spielberg supervise pour Amblin des œuvres devenues « cultes » : ce seront Les Goonies de Richard Donner, avec sa joyeuse ribambelle de sales gosses (dont Josh Brolin et Sean « Samsagace » Astin) à la recherche d’un trésor de pirates, et Young Sherlock Holmes (Le Secret de la Pyramide) de Barry Levinson, relecture amusante des origines de Sherlock Holmes et du Docteur Watson encore collégiens, enquêtant sur les crimes d’une secte égyptienne au cœur de Londres. Mais la troisième production estampillée Amblin de 1985 est celle qui nous intéresse ici. Quelques mots magiques : rock’n roll, DeLorean, machine temporelle, 88 miles à l’heure, savant fou et complexe d’Œdipe…

 

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RETOUR VERS LE FUTUR, de Robert Zemeckis

Hill Valley, en Californie, est la ville natale du jeune Marty McFly (Michael J. Fox). Il aime le rock’n roll, le skate-board, les belles voitures, et avant tout sa petite amie Jennifer Parker (Claudia Wells), son rayon de soleil dans une vie peu enthousiasmante. Epinglé par le proviseur de son lycée pour ses retards permanents, rejeté par le comité de sélection du lycée qui n’aime pas le rock, Marty grandit dans une famille déprimante. Son père, George (Crispin Glover), est une vraie chiffe molle, humilié par son odieux beauf de patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson). Lorraine (Lea Thompson), la mère de Marty, a démissionné depuis longtemps, noyant ses désillusions et ses rêves romantiques de jeunesse dans l’alcool et les cigarettes…

Marty peut cependant compter sur l’amitié d’un drôle d’énergumène : « Doc » Emmett Brown (Christopher Lloyd), un ingénieur, scientifique et bricoleur sérieusement azimuté. Doc invite Marty à assister au premier essai, réussi, de sa toute nouvelle invention : une voiture DeLorean, modifiée pour devenir une machine à voyager dans le Temps ! Doc explique à Marty comment il l’a modifiée en la dotant d’un appareil, le Convecteur Temporel (en VO : Flux Capacitor), qu’il imagina trente ans auparavant. Délivrant une puissance de 1.21 gigawatts grâce à du plutonium, le Convecteur activé peut propulser la DeLorean à l’époque choisie, passée ou future, dès que la voiture atteint les 88 miles à l’heure. Malheureusement, Doc a floué les mauvaises personnes pour se procurer le plutonium : des terroristes libyens qui le tuent sous les yeux de Marty. Le jeune homme se précipite dans la DeLorean, sans réaliser qu’elle était programmée sur l’année 1955. Sitôt atteint la vitesse fatidique, Marty se retrouve propulsé trente ans dans le Passé de sa ville. Le seul espoir de Marty est de retrouver le jeune Doc Brown, vivant déjà à Hill Valley, afin qu’il l’aide à revenir à son époque. Mais, en chemin, Marty croise le chemin de George, Lorraine et Biff adolescents. En sauvant George d’une situation embarrassante, Marty empêche la rencontre de ses futurs géniteurs et risque de disparaître de la réalité, faute de n’être jamais né…

 

Retour vers le Futur 01Ci-dessus : « Vous êtes un tocard, McFly ! ». Marty et Jennifer (Michael J. Fox et Claudia Wells) interceptés par le proviseur Strickland (James Tolkan).

Robert Zemeckis est revenu de loin. Aujourd’hui considéré et respecté à raison comme un cinéaste de première catégorie, un créateur de films à succès (une liste éloquente, de Roger Rabbit à Seul au Monde en passant par Forrest Gump), et même un véritable auteur capable de diriger de grands comédiens tout en se livrant à d’impossibles paris techniques, le réalisateur de Chicago ne donnait pas cher de sa carrière, au début des années 1980. Cet ancien élève de la prestigieuse USC y croisa son camarade Bob Gale, nourri comme lui à la pop culture, aux westerns, aux films de James Bond, aux comics et aux cartoons ; ces deux drôles d’énergumènes, geeks avant l’heure, devaient faire tache dans leur classe, parmi des élèves plus « intellos » ne jurant que par la Nouvelle Vague. Dotés d’un sens de l’humour ravageur et d’un goût du storytelling acéré, les « deux Bobs » (comme les surnommera Steven Spielberg) eurent la chance de rencontrer, après leurs études, un ancien de l’USC au caractère bien trempé : John Milius, l’homme derrière le script d’Apocalypse Now, réalisateur du Lion et du Vent et de Conan le Barbare, qui va les prendre sous son aile et les présenter au milieu des seventies à un jeune Steven Spielberg lancé par les triomphes de Jaws et de Rencontres du Troisième Type. La riche carrière de Spielberg producteur, jalonnée de futurs « hits » au box-office, aura donc commencé avec son camarade Zemeckis. Leur réputation de moneymakers, ironiquement, sera démentie par les échecs successifs au box-office de leurs trois premières collaborations. Spielberg, avec Milius, produira les deux premiers films de Zemeckis écrits par Gale : I Wanna Hold Your Hand (sorti en France sous des titres différents : Groupies, ou Crazy Day) en 1978, et Used Cars (La Grosse Magouille, sic…) en 1980. Les deux Bobs écriront, toujours avec Milius coproducteur, le délirant 1941 réalisé par Spielberg en 1979, vilipendé par la critique à sa sortie. Aujourd’hui, ces films sont considérés comme des films cultes ; mais, à l’époque, ils n’avaient que peu (ou pas) capté l’intérêt du public. Et malgré les qualités évidentes d’écriture comique et les idées de mise en scène du duo Zemeckis-Gale, peu de studios auraient alors misé un kopeck sur les deux trublions. Eux-mêmes avaient de quoi douter, mais leur persévérance finirait bien par payer. Quand on veut très fort quelque chose, on finit toujours pas y arriver

 

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ci-dessus : sous les yeux de Marty et du chien Einstein, l’entrée en scène réussie de la fabuleuse DeLorean et de Doc Brown (Christopher Lloyd) !

 

Rome ne s’est donc pas faite en un jour. Au début des années 1980, le duo cherche toujours des idées de film. Spielberg, lui, s’en va réaliser Les Aventuriers de l’Arche Perdue, puis crée sa société de production Amblin : coup double triomphal en 1982, avec E.T. et Poltergeist. Gale, durant des vacances, retrouve dans de vieux cartons familiaux une photographie de son père, du temps où il était chef de classe au lycée. Le scénariste se demande s’il aurait aimé traîner avec celui-ci à l’époque. Zemeckis suggère à son ami une autre idée de film : une mère de famille qui prétend n’avoir jamais embrassé les garçons au lycée, alors qu’en réalité elle était la reine des flirteuses. Leurs discussions portent aussi sur leurs parents, leur jeunesse… et l’idée d’un film sur les voyages temporels fait son chemin. Tandis que Gale planche sur toutes ces idées, le succès des Aventuriers inspire les studios hollywoodiens à revenir aux films d’aventures à l’ancienne ; Michael Douglas, qui a vu les premières œuvres de Zemeckis, l’engage pour adapter un script, Romancing the Stone (A la Poursuite du Diamant Vert). Entre African Queen et L’Homme de Rio, le film, mixe léger de poursuites, de gags et de romance, fait un joli succès durant l’été 1984, face à… Indiana Jones et le Temple Maudit, de Steven Spielberg ! Zemeckis est devenu bankable et peut présenter l’idée de son prochain film, écrit par son camarade Bob Gale, aux studios. Il hésitera d’abord à le présenter à Spielberg, en raison de leurs échecs financiers respectifs. Leur scénario fut d’abord présenté à d’autres studios (Columbia, Disney) qui le refuseront : trop léger pour le premier, trop scabreux pour le second (en raison des gags oedipiens entre le héros et sa future maman…). Les deux Bobs finiront par se rendre chez Spielberg, à Amblin. Immédiatement emballé, il leur donnera le feu vert, sous l’égide d’Universal Pictures. L’aventure Retour vers le Futur pourra commencer. 

 

Retour vers le Futur 05

Ci-dessus : se réveiller en slip dans le lit de sa mère adolescente, ce n’est pas le pied… Marty rencontre Lorraine (Lea Thompson) et compromet sa propre existence.

 

Le casting sera vite fixé : pas de superstars, mais beaucoup de jeunes comédiens prometteurs, un visage familier de la télé… et une voiture entrée dans la légende dans de curieuses circonstances. Zemeckis fixa vite son choix sur Crispin Glover (George), Lea Thompson (Lorraine), Thomas F. Wilson (Biff) ; pour le rôle de Doc, il faillit engager John Lithgow (connu pour ses rôles inquiétants chez Brian DePalma et pour avoir été le passager stressé du Cauchemar à 20000 Pieds de la version cinéma de La Quatrième Dimension produite par Spielberg). Lithgow étant indisponible, Zemeckis se rabat sur un autre drôle de lascar, qui jouait les méchants aux côtés de Lithgow dans le délirant Les Aventures de Buckaroo Banzai à travers la 8ème Dimension : un grand escogriffe au regard exorbité nommé Christopher Lloyd. Choix parfait : ce rescapé de l’asile de Vol au-dessus d’un nid de coucou a fait bien rire le public américain en chauffeur allumé dans la sitcom Taxi, et dégage une énergie burlesque parfaite pour jouer le savant fou idéal. Pour les rôles de Marty McFly et de sa petite amie Jennifer Parker, en revanche, Zemeckis va hésiter… Il voit la sitcom Family Ties (Sacrée Famille) et le talent comique évident d’un jeune canadien de 24 ans, au physique de moucheron : Michael J. Fox. Celui-ci accepterait volontiers le rôle, mais il est lié par contrat au tournage de la série. Zemeckis démarrera le tournage avec un autre comédien, Eric Stoltz. Melora Hardin jouait le rôle de Jennifer. Au bout de quelques jours, toutefois, la production fut interrompue. Zemeckis réalisa que Stoltz était un excellent acteur dramatique… ce qui ne collait pas du tout avec l’esprit du film censé être une comédie. Plutôt que de laisser entretenir le malentendu, il dut renvoyer Stoltz à l’amiable. Après quelques négociations serrées, Michael J. Fox endossa le rôle. Melora Hardin fut remplacée par Claudia Wells (qui, quatre ans plus tard, mit sa carrière de côté pour raisons familiales, et fut remplacée par Elizabeth Shue dans les deux suites du film). Retour vers le Futur repartit sur de bonnes bases, avec un Michael J. Fox travaillant d’arrache-pied entre sa sitcom et le film, et ne dormant que deux heures par nuit pour cumuler les deux tournages jusqu’à l’épuisement.

N’oublions pas l’autre star du film : la voiture emblématique du cinéma américain des années 1980, la DeLorean DMC-12 choisie par Zemeckis pour être la machine temporelle la plus cool jamais filmée ! Ce coupé sportif créé par l’ancien dirigeant de General Motors John DeLorean, avec sa carrosserie en acier métallique, son look futuriste et ses ailes ouvertes en élytres d’insecte, était le bolide parfait pour le cinéaste qui cherchait une voiture aux allures de vaisseau spatial idéal pour l’un des meilleurs gags du film (Marty pris pour un alien par des fermiers froussards !). Indissociable de la trilogie, la voiture est devenue une véritable icône et un rêve pour les geeks de tout poil : non seulement capable de voyager dans le Temps, elle est aussi téléguidée, fonctionne aussi bien à l’énergie nucléaire qu’au recyclage de déchets, puis volera, et finira en diligence et en locomotive ! Et en plus, elle est belle à regarder. Comme dirait Doc : « Si l’on doit construire une machine à explorer le temps à partit d’une voiture, autant en choisir une qui ait de la gueule ! ». Quand on pense que Zemeckis et Gale avaient d’abord pensé à un réfrigérateur en guise de Machine Temporelle…

 

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ci-dessus : une impression de déjà vu ? Marty assiste à une scène très familière entre George (Crispin Glover) et Biff Tannen (Thomas F. Wilson).

 

La réussite de Retour vers le Futur n’est pas due au hasard. Le tandem Zemeckis-Gale a vite et bien compris que le succès d’un film repose, avant tout, sur une bonne histoire. En retravaillant plusieurs fois le script, les deux complices ont su définir le style, le rythme et faire en sorte que les gags ne débordent pas sur l’histoire, évitant le piège de l’accumulation qui avait alors décontenancé par exemple les spectateurs de 1941. En conséquence, le scénario de Retour vers le Futur est devenu un modèle d’inventivité et d’humour, l’exemple type de ce que devrait être un blockbuster soigneusement travaillé en amont (une denrée rare, de nos jours). Gale et Zemeckis ont livré un modèle de « serious fun« , un récit sans graisse excessive, où les paradoxes et les problèmes liés au voyage temporel de Marty McFly sont vécus par celui-ci avec le plus grand sérieux, pour la plus grande joie du spectateur. Les deux Bobs, à vrai dire, ont eu quelques modèles illustres dont ils ont su à la fois s’inspirer et s’écarter pour créer leurs propres règles narratives. Le voyage temporel, qui autorise les anachronismes volontaires, reste une vraie mine d’or. Les créateurs de Retour vers le Futur s’en sont forcément donné à cœur joie, trouvant de nouvelles idées à partir d’illustres prédécesseurs. Certes, le roman d’H.G. Wells, La Machine à explorer le Temps, et son adaptation cinéma par George Pal sont les références incontournables. Mais d’autres titres viennent en tête. On peut citer une habile variation du roman de Wells, l’excellent Time After Time (C’était Demain) de Nicholas Meyer sorti six ans avant le film de Zemeckis ; suivant le parcours inverse de Marty McFly, H.G. Wells (Malcolm McDowell) embarquait dans sa Machine Temporelle pour poursuivre à notre époque (enfin, celle de 1979) un Jack l’Eventreur joué par David Warner. L’utopiste Wells découvrait, horrifié et égaré, le monde de la consommation et de la violence urbaine… mais rencontrait l’amour sous les traits de la charmante Mary Steenburgen. L’égérie des voyageurs temporels, puisqu’elle épousera ce bon Doc Brown dans Retour vers le Futur III ! Autres influences littéraires possibles, indirectement citées par Gale et Zemeckis, Un Chant de Noël de Charles Dickens, Un Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur de Mark Twain, et la nouvelle de Ray Bradbury, Un Coup de Tonnerre. Le célèbre conte de Dickens offre un des premiers voyages temporels, où le vieux Scrooge, par l’entremise de trois fantômes, visite simultanément son passé, son présent (celui de la famille Cratchit qu’il oppresse par sa radinerie) et son futur. Le vieux grigou prend conscience que ses choix et ses actions influencent, en mal, aussi bien sa vie que celle de ses rares proches, et changera d’attitude au dernier moment. Zemeckis en aura gardé souvenir, et il n’est pas étonnant de l’avoir vu adapter le conte en 2009 avec Jim Carrey (sous le titre français Le Drôle de Noël de Scrooge). Marty et Doc, par ricochet, visiteront tout au long de la trilogie leur propre histoire et celle de leurs proches, affectées par leurs actions. Le récit de Mark Twain, plus satirique, transportait un brave américain au temps héroïque de la Table Ronde, après avoir reçu une balle de baseball sur la tête. Le bon yankee profiterait de ses connaissances pour devenir le patron d’Arthur, Lancelot et compagnie… L’esprit ironique de Twain surgit dans Retour vers le Futur dès lors que Marty utilise ses connaissances d’évènements à venir (la foudre sur l’horloge) ou qu’il devient le « boss » de George (l’hilarante torture au walkman !). La nouvelle de Bradbury est restée quant à elle célèbre pour avoir illustré littéralement « l’effet papillon ». Un groupe de chasseurs remontait le temps pour traquer un Tyrannosaure Rex, mais devait suivre des règles précises pour ne pas bouleverser le cours de l’histoire. En piétinant par inadvertance un papillon, un des chasseurs changeait malgré lui celui-ci, avec des conséquences catastrophiques. Gale et Zemeckis, sans remonter aussi loin, ont adapté l’esprit de Bradbury à leur récit. En sauvant George d’un accident, Marty réalise qu’il vient d’empêcher la rencontre de ses parents… et donc qu’il va s’éliminer lui-même en ne naissant jamais, en une parfaite illustration dudit effet papillon. La suite de la saga multipliera les exemples du même type, notamment dans Retour vers le Futur 2 et son présent « alternatif ». S’il faut chercher du côté du cinéma les possibles ancêtres de Retour vers le Futur, deux titres viendront à l’esprit, qui ne traitent à vrai dire le voyage temporel qu’en mode « mineur », mais inspireront sans doute l’esprit du film à Zemeckis. Ce sont deux classiques de la comédie fantastique du grand Hollywood, celui de l’Âge d’Or : C’est arrivé demain, du français René Clair (1943), et La Vie est Belle (1946), chef-d’oeuvre ultime de Frank Capra. Dans le film de Clair, un journaliste gagnait richesse, amour et célébrité en recevant chaque matin le journal du lendemain. Pratique pour dénicher les scoops avant tout le monde, et arranger le cours de l’Histoire à sa convenance… avant que les ennuis ne s’en mêlent et que le fameux journal annonce sa mort imminente. Situation typique de la prédiction fatale que le principal intéressé précipite, en essayant de l’empêcher ! Retour vers le Futur cite indirectement le film de Clair quand Marty possède des informations avec quelques jours d’avance… mais quand il s’agira de prévenir Doc de sa mort par les terroristes, ce dernier ne voudra rien entendre. Il n’est pas bon de connaître à l’avance son propre futur – même si tout finira bien pour le savant ! Quand au film de Capra, très inspiré du Chant de Noël de Dickens, rappelons que l’inoubliable James Stewart y jouait un père de famille criblé de dettes, nommé George (tiens, comme le père de Marty). Un ange débonnaire prenait au pied de la lettre son souhait de ne jamais exister. George réalisait, épouvanté, à quel point la vie de sa famille et de ses amis aurait changé, en mal, s’il n’était pas né… Un passage très dérangeant que cette traversée d’un « présent alternatif » bien sombre chez Capra, et qui donnera des idées aux deux Bobs – voir là encore Retour vers le Futur  2 et Hill Valley aux mains de Biff devenu riche et puissant…

 

Retour vers le Futur 06

Ci-dessus : difficile de convaincre un savant fou qu’une de ses expériences a marché…  surtout quand il n’a pas encore créé l’invention décisive !

 

Toutes ces influences sont intégrées à des degrés divers, mais le scénario du film ne se résume pas à un simple étalage de citations. Gale et Zemeckis ont su « visser » un récit oscillant en permanence entre le premier degré et la satire, la science-fiction n’étant finalement qu’un ressort permettant à nos héros de dénouer un sacré sac de nœuds familial. Gale a livré un scénario qui est un modèle du genre pour tous les apprentis scénaristes, fonctionnant sur un crescendo irrésistible. La présentation de chacun des personnages importants (Marty, Doc, George, Lorraine et Biff) est à chaque fois un modèle de concision. Marty, par exemple, nous est présenté d’abord par les objets de ses passions (le skateboard, la guitare électrique) et par un premier gag montrant que le jeune homme est assez irresponsable (le labo de Doc pulvérisé par son riff de guitare !) et légèrement à côté de ses pompes Nike (il réalise qu’il va être en retard au lycée). C’est simple, clair et cela suffit à faire de Marty un héros auquel on s’attache vite. Même son de cloche pour la présentation de ses parents, au cours d’une scène de dîner familial bien démotivante pour lui. George est un pauvre binoclard ridiculisé devant son fils par Biff, et qui préfère « s’enfuir » devant une vieille sitcom, tandis que Lorraine, bouffie, amère, ressasse pour la centième fois ses souvenirs… Mais en matière de présentation originale, Robert Zemeckis réserve la plus belle part à Doc Brown. Bien avant d’apparaître pour la première fois au volant de sa fabuleuse voiture, le savant fou nous est présenté comme un personnage étrange. La séquence d’ouverture, inspirée par Hitchcock et Fenêtre sur Cour, nous révèle plein d’indices sur ce drôle de gugusse. Un plan-séquence où Zemeckis, en bon émule de Spielberg, glisse des indices révélateurs de tout ce qui va suivre. Son obsession pour le Temps et les innombrables horloges qui ornent son laboratoire (dont une à l’effigie d’Harold Lloyd dans sa fameuse scène de Safety Last ! / Monte là-d’ssus, qui prendra tout son sens dans le climax du film) ; ses problèmes financiers récurrents (un journal accroché au mur, annonçant la destruction de son manoir familial, sans doute à cause d’une expérience ratée) ; son don du bricolage un rien calamiteux (la machine ouvre-boîte pour son chien) ; son amour de la science et des chiens, qui en font un type sympathique (Einstein, le père de la relativité espace-temps, donne son nom au gentil toutou cobaye) ; et une inconscience évidente (la télé annonce le vol de plusieurs barres de plutonium… que l’on retrouve stockées au pied de l’atelier) de la part de Doc. Ainsi présenté indirectement, Doc ressemble à une espèce de sorcier veillant sur la vie de Marty sans que l’on sache comment ils se sont rencontrés. Au vu de ce qui suit, et de la sinistre soirée familiale des McFly, on peut deviner que ce brave Marty cherche chez Doc une figure paternelle un peu plus inspirante que son pitoyable paternel… Gale et Zemeckis s’amusent aussi avec la figure traditionnelle du mentor du héros propre à toute quête (on est prié de relire les travaux de Joseph Campbell), en jouant aussi sur le contraste comique entre le génie du savant et son côté clownesque. L’apparition de Doc et de sa machine sur le parking est un des grands moments du film, à ce titre-là : sous les yeux d’un Marty médusé, la remorque du camion s’ouvre, libérant une lumière blanche surnaturelle, emblématique des productions Spielberg de l’époque. On s’attend à tout : que va-t-il sortir de cette lumière ? Un extra-terrestre ? L’Arche d’Alliance ? Des spectres ? Non, une simple voiture, et son occupant à la chevelure en pétard. Un gag auquel répondra en écho la scène de Marty pris lui-même pour un E.T. en vadrouille…

 

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Ci-dessus : « - Qui est président en 1985, Visiteur du Futur ?

- Ronald Reagan !

- Ronald Reagan !? L’ACTEUR !!? »

 

Le récit de Retour vers le Futur est aussi une réussite pour d’autres raisons. Zemeckis préfère traiter l’aspect science-fictionnel au second plan, pour se consacrer aux personnages. L’arrivée de Marty dans le passé de ses futurs parents permet au cinéaste de faire feu de tout bois, entre sympathie et ironie, et d’ajouter aux gags quelques observations bienvenues sur l’évolution de la société américaine. Passé les rires de voir Marty réagir devant la version ado de ses « vieux », on constate aussi le remarquable numéro d’équilibriste du scénario de Gale pour décrire les conflits et les relations des personnages. Marty se retrouve malgré lui au centre d’un double triangle conflictuel : le conflit entre George et Biff, et la (non) relation amoureuse entre George et Lorraine. Dans un but initialement assez égoïste (Marty veut juste rentrer à son époque), notre héros comprend qu’il a des choses à changer dans sa relation avec ses parents. Donner d’une part suffisamment confiance en lui à un gentil garçon craintif et démotivé, et d’autre part empêcher sa future génitrice de faire une fixation amoureuse sur lui-même… Plus facile à dire qu’à faire, tant les futurs parents lui compliquent la tâche. C’est le complexe d’Œdipe, mais traité à l’envers, et adapté au principe de causalité – le fameux « paradoxe du grand-père » lié aux théories du voyage temporel : si je remonte le temps et que je tue mon aïeul, je n’existe pas… et donc je ne peux pas remonter le temps à son époque ! Il ne s’agit pas ici de tuer symboliquement le père pour coucher avec la mère, mais de restaurer gentiment la place des parents : papa doit embrasser maman pour que fiston puisse exister ! L’occasion pour Marty, qui, comme tous les ados du monde, prenait ses parents pour des vieux croulants (« Qu’est-ce qu’ils aiment faire, tes parents, quand ils sont ensemble ? – Rien du tout ! »), de changer de point de vue. Il se trouve enfin un point commun avec George, lors de la touchante scène de la cantine au lycée ; en voyant son père écrire en cachette de la science-fiction, Marty est un peu ému. Papa est donc un imaginatif, sapé par un grave manque de confiance en soi (« Imagine que je montre ce que j’écris et qu’on me dise que ça ne vaut rien. Je ne crois pas que je pourrais supporter d’être rejeté… »), ce qui fait écho à l’échec de Marty dont les talents de rocker ne convainquaient pas le jury de son lycée. Zemeckis va se servir des codes de la SF pour influencer, avec énormément d’humour, le destin de George et Marty ; puisque le paternel n’ose pas approcher l’amour de sa vie, Marty prend le taureau par les cornes et se fait passer pour « Darth Vader, de la planète Vulcain » afin de l’obliger à sortir de sa coquille ! Le résultat n’aura pas l’effet escompté, mais au moins, la méthode fera bien rire. Et tout en aidant de son mieux George à devenir un homme, Marty va se débattre aussi avec une future maman qui ne ressemble pas à la jeune fille bien élevée qu’elle disait être. L’humour permet de déjouer une situation potentiellement scabreuse, et on rira bien aux plans de Marty pour empêcher Lorraine d’avoir le béguin pour lui. Il montera un plan calamiteux (la scène du parking), qui échouera partiellement, Biff s’en mêlant. Ceci avant que George rassemble enfin son courage et devienne le preux chevalier de sa belle. Il fallait bien cela pour mettre fin à la terreur exercée par Biff, la brute du lycée, un petit « mâle alpha » qui croit trouver en George la victime idéale pour se défouler. Autant que les héros du film, Biff est devenu un personnage emblématique des Retour vers le Futur : un concentré de méchanceté gratuite, de bêtise bovine, l’incarnation de tous les crétins de lycée sûrs d’eux et de leur force, toujours prêts à humilier ceux qui n’osent pas leur tenir tête. Les excellents dialogues de Gale ont aussi fait le personnage – aidé chez nous par un doublage d’anthologie. Difficile de séparer Biff de ses répliques cultes : « Y a quelqu’un au bout du fil ? » et « Tu veux ma photo, banane ? »… et de sa punition récurrente, direction le tas de fumier le plus proche…

 

Retour vers le Futur 07

Ci-dessus : George résistera-t-il aux terribles tortures sonores de Darth Vader ?

 

Une fois ces difficultés enfin résolues, Marty revenu à son époque ne pourra que constater les petits changements qu’il a apporté à ses parents. Les McFly sont désormais riches et heureux, Biff réduit à l’état de gentil larbin en jogging… Et Marty aura finalement la voiture qu’il voulait tant, pour sortir tard le soir avec sa chère Jennifer (et sans doute passer à l’étape suivante…). Cette vraie fausse happy end avait cependant fait grincer quelques dents chez les critiques. A l’heure où le consumérisme et le matérialisme bienheureux de l’ère Reagan triomphait, certains crurent que Retour vers le Futur saluait cette idéologie. George prenait sa revanche sur Biff, et donc, en écrasant (symboliquement) son concurrent auprès de Lorraine, gagnait richesse, gloire et un joli pavillon de banlieue, tandis que Marty lui emboîterait le pas sur l’air de « Il a la voiture, il aura la fille ». Zemeckis s’en défendra cependant, rappelant que le film se moquait aussi des travers consuméristes de la société américaine middle class, auquel lui comme son producteur Steven Spielberg firent souvent un sort. Et de rappeler que les américains n’avaient pas attendu Reagan pour s’y vautrer avec délices – voir l’autre scène de repas en famille chez les parents de Lorraine, attablés devant le téléviseur devenu le centre de toutes les attentions. Cette happy end est ironique, nous dit le réalisateur ; Marty a trop bien fait les choses, finalement, en transformant sa famille de perdants en winners à l’américaine. Les mimiques irrésistibles de Michael J. Fox et les clins d’œil constants de Zemeckis (la couverture du livre de George) nous rappelleront de ne pas trop prendre cette scène au sérieux… et la chute finale, avec le retour de Doc, est irrésistible. Marty et son amoureuse auront à peine eu le temps d’échanger un baiser que le savant fou, revenu du Futur, leur annonce tout de go que leurs enfants ont des ennuis ! C’est ce qui s’appelle aller à l’essentiel…

 

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Ci-dessus : Biff franchit les bornes… George va devoir faire preuve de courage, pour sauver Lorraine.

 

La mise en scène de Zemeckis est à l’avenant. Pas une seule faute de goût dans Retour vers le Futur, la réalisation, très classique en apparence, fourmillant d’idées à chaque scène. Encore à l’aube d’une belle carrière, Zemeckis a pris confiance en lui ; le cinéaste sait que toute bonne comédie est avant tout affaire de rythme, et, de ce point de vue, le film fait un sans-faute, aidé par le timing impeccable des comédiens, Michael J. Fox et Christopher Lloyd en tête. Zemeckis emballe les morceaux de bravoure avec énergie, et commence ici à se lancer des défis narratifs uniques. Par l’entremise d’une seule scène, Retour vers le Futur va même faire basculer les repères du spectateur, et poser les jalons des futurs défis narratifs et techniques que le cinéaste se posera sans cesse par la suite. C’est ce passage étonnant où Marty, de retour en 1985, tente de sauver Doc des terroristes. Une nouvelle panne de la DeLorean l’obligeant à revenir à pied sur le parking, Marty revient trop tard, croit-il. Il assiste aux évènements du début du film, et, stupéfaction : il se voit lui-même tel qu’il était à ce moment-là… Même si le film nous rassure très vite sur l’état de Doc (sain et sauf), l’effet est étonnant. Pendant quelques instants, Retour vers le Futur vient de basculer dans le Fantastique. Zemeckis nous a cependant habilement rappelé que les choses ne sont pas tout à fait comme avant (regardez l’enseigne du parking « Twin Pines Mall » devenue « Lone Pine Mall », suite à l’incident du fermier…), et il nous fait ainsi découvrir les joies des paradoxes spatiotemporels et de la théorie des probabilités, le temps de cette courte scène. Lui et Bob Gale pousseront l’idée encore plus loin dans le dernier acte, complètement fou, de Retour vers le Futur 2 où les personnages revenaient en 1955 et interagissaient avec les évènements du premier film ! D’ailleurs, dans cette scène, on peut se demander où va donc le « second Marty » à bord de la DeLorean ? Réponse la plus probable : nulle part…

 

Retour vers le Futur 09

Ci-dessus : un moment de détente pour Robert Zemeckis, au volant de la DeLorean.

 

De quoi donner des vertiges au spectateur, et Zemeckis, en pleine possession de ses moyens, ne cessera jamais de se poser des paris narratifs audacieux, dans la suite de sa carrière. Il aura su faire siennes les dernières paroles de Doc : « De routes ?! Là où nous allons, nous n’avons pas besoin de routes !! ». Un quasi aveu de la part du cinéaste qui aura vaincu le signe indien : Retour vers le Futur, plus grand succès de l’année 1985 (389 millions de dollars pour un budget de 19 millions), va le rendre bankable et, avec le soutien initial de Spielberg, va lui permettre de prendre son essor. Après un détour télévisuel dans Histoires Fantastiques, Zemeckis se lancera avec son producteur dans un autre pari narratif et technique encore plus osé, un « cartoon noir » intitulé Qui veut la peau de Roger Rabbit. Et trente ans après Retour vers le Futur, Zemeckis devrait continuer à nous rappeler, avec The Walk, qu’il est l’un des réalisateurs-conteurs les plus audacieux toujours en exercice. 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : Rock’n roll !

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Robert Zemeckis ; scénario de Bob Gale et Robert Zemeckis ; produit par ; producteur exécutif : Steven Spielberg (Amblin Entertainment / Universal Pictures)

Musique : Alan Silvestri ; photo : Dean Cundey ; montage : Arthur Schmidt

Direction artistique : Todd Hallowell ; décors : Lawrence G. Paull ; costumes : Deborah Lynn Scott

Effets spéciaux visuels : Ken Ralston (ILM)

Distribution : Universal Pictures

Durée : 1 heure 56

 

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Bonus : la musique d’Alan Silvestri, indissociable des aventures de Marty McFly !

En bref… EVEREST

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EVEREST, de Baltazar Kormakur

L’histoire :

Mars 1996. Comme chaque année, Rob Hall (Jason Clarke), guide alpiniste néo-zélandais, organise pour le compte de sa société Adventure Consultants l’ascension du mont Everest, dans l’Himalaya. Il laisse au pays sa femme Jan (Keira Knightley), enceinte de leur premier enfant, pour veiller à la sécurité des touristes amateurs de haute montagne. Font ainsi partie de sa troupe plusieurs clients prêts à gravir le toit du monde, comme le médecin Beck Weathers (Josh Brolin), Doug Hansen (John Hawkes), un facteur, le journaliste Jon Krakauer (Michael Kelly) ou Yasuko Namba (Naoko Mori), une japonaise qui a déjà gravi six des plus hautes montagnes du monde. Au camp de base de l’Everest, dirigé par Helen Wilton (Emily Watson), tous se préparent à la future ascension, périlleuse mais pleine de promesses. Ils y croisent d’autres équipes, et leurs guides, dont Scott Fischer (Jake Gyllenhaal), ami de Rob et concurrent chez Mountain Madness.

Mais des problèmes surgissent : quatre sociétés ont prévu d’amener leurs clients au sommet le même jour, le 10 mai. Rob et Scott décident de faire l’ascension en même temps. Ils doivent arriver au plus tard à quatorze heures au sommet, heure limite avant de redescendre en sécurité. L’ascension débute, préparée par les sherpas et surveillée par des professionnels comme Guy Cotter (Sam Worthington). Mais des erreurs de communication, des ennuis de santé et des retards vont causer l’une des pires tragédies en haute montagne, à plus de 8 000 mètres d’altitude… Une histoire vraie.

 

Everest 

Impressions :

« Solide », c’est l’impression générale qui domine dans ce film signé du cinéaste islandais Baltasar Kormakur. Pas un débutant, Kormakur cumule depuis quinze ans prix et distinctions dans son pays natal grâce à des films comme 101 Reykjavik et Jar City, et s’est « exporté » avec un certain succès du côté américain et anglais. Dans sa filmographie, le bien nommé Survivre (2012), récit véridique d’un marin naufragé qui nagea durant six heures dans l’eau glacée pour revenir à son port d’attache, préparait le terrain à cet Everest, témoignant de l’intérêt qu’a Kormakur pour les histoires de survie extrême.

Méticuleux, détaillé, Everest se différencie largement des excès « blockbusterisants » associés aux derniers films de haute montagne à la Cliffhanger ou Vertical Limit. L’histoire est vraie, et mérite un peu plus de considération pour ceux qui ont perdu leur vie dans l’Everest. Le cinéaste met la technique au service d’un récit sans fioritures, et n’a aucune peine à nous mettre au niveau de ces montagnards luttant pour leur survie. Autant dire qu’on souffre pour eux, le film montrant tous les dangers qui guettent à ces altitudes : tempêtes soudaines et problèmes de santé – engelures, hypoxie, œdème pulmonaire, cécité… Les images sont cruelles, et véridiques. Par ailleurs, on ne peut que saluer le travail de Kormakur et du chef opérateur Salvatore Totino qui utilisent la 3D à bon escient ; sans esbroufe, elle valorise la mythique montagne et donne à ses spectateurs un vrai sentiment de vertige, d’autant plus saisissant que, pour d’évidentes raisons de sécurité, l’ascension a été filmée en toute sécurité dans les Alpes italiennes ! On a vite fait d’oublier les trucages pour se concentrer sur l’aventure.

Les acteurs sont, en général, au diapason. Tous se sont investis physiquement et psychologiquement dans leurs personnages, et ne donnent jamais l’impression de se « protéger ». Mentions honorables à Jason Clarke, solide dans le rôle principal, et Josh Brolin, en médecin vieillissant saisi par le blues conjugal. Kormakur a su aussi éviter in extremis les situations clichés des épouses mortes d’inquiétude, préférant saisir dans ces moments-là les détails qui sonnent juste plutôt que de recourir aux violons. Il fallait bien tout le métier d’actrices comme Keira Knightley ou Robin Wright pour donner un poids émotionnel à des scènes assez conventionnelles. Petit bémol cependant, avec la présence de Jake Gyllenhaal, pourtant excellent, mais relégué ici dans un rôle assez secondaire. Cela ne devrait pas cependant trop gâcher l’intérêt d’un Everest qui respecte son contrat de crédibilité jusqu’au bout.

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Baltasar Kormakur ; scénario de William Nicholson et Simon Beaufoy, d’après le livre « Into thin air » (« Tragédie à l’Everest ») de Jon Krakauer ; produit par Nicky Kentish Barnes,Tim Bevan, Liza Chasin, Eric Fellner,  Evan Hayes, Brian Oliver, Tyler Thompson et David Breashears (Cross Creek Pictures / Free State Pictures / RVK Studios / Universal Pictures / Walden Media / Working Title Films)

Musique : Dario Marianelli ; photo : Salvatore Totino ; montage : Mick Audsley

Direction artistique : Tom Still ; décors : Gary Freeman ; costumes : Guy Speranza

Effets spéciaux visuels : Dadi Einarsson, Simon Hughes et Arne Kaupang (Evolution FX / Framestore / Important Looking Pirates / Leonardo Cruciano Workshop / One of Us / Union Visual Effects)

Distribution USA : Universal Pictures / Distribution International : UIP

Durée : 2 heures 01

Caméras : Arri Alexa XT Plus et Red Epic Dragon

En bref… – THE PROGRAM

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THE PROGRAM, de Stephen Frears

L’histoire :

Cycliste ordinaire, miraculé du cancer, champion absolu du Tour de France… et tricheur absolu. Lance Armstrong (Ben Foster), recordman du Tour de France cycliste qu’il a remporté à sept reprises de 1999 à 2005, fut au centre d’un énorme scandale sportif lié au dopage intensif. Après avoir longtemps nié les accusations et les rumeurs, il avoua la tricherie et fut destitué de tous ses titres. Le film s’inspire du travail et du livre écrit par le journaliste sportif David Walsh (Chris O’Dowd), du Sunday Times, l’un des rares professionnels à émettre des doutes sur « l’intouchable » héros du Tour.

En 1993, Walsh rencontre Lance Armstrong, à la Flèche Wallonne. Aux yeux de Walsh, le jeune cycliste texan est capable de gagner quelques étapes et courses de pur rouleur, mais doute que sa morphologie lui permette de tenir le rythme dans les grandes compétitions. Les premiers résultats professionnels d’Armstrong donnent raison à Walsh. Mais Armstrong veut gagner, à tout prix… Il convainc ses coéquipiers de l’équipe Motorola d’acheter de l’EPO, produit dopant légal en Suisse bien qu’interdit par les instances officielles du cyclisme professionnel. En 1996, la santé d’Armstrong se dégrade. Le diagnostic tombe, sans appel : il est atteint d’un très grave cancer des testicules, avec métastases se développant dans son cerveau. Il doit arrêter le cyclisme, et subit des mois de traitements et d’opérations très lourdes, qui le vident de ses forces. Rétabli, Armstrong ne s’avoue pas vaincu pour le cyclisme. Il prend contact avec un curieux médecin italien, Michele Ferrari (Guillaume Canet), soupçonné de diverses affaires liées au dopage à l’EPO. Ferrari, grâce à un programme de dopage élaboré sous contrôle scientifique permanent, fera de lui le champion qu’il voudrait être. Passé grâce à son agent Bill Stapleton (Lee Pace) de l’équipe Motorola à celle de Cofidis, il rejoint la modeste équipe US Postal dirigée par son ami Johann Bruyneel (Denis Ménochet). Transformé par le programme de Ferrari, Armstrong écrase le Tour de France 1999 qu’il remporte haut la main, et va truster les Maillots Jaunes et les premières places. Walsh, soupçonneux de la trop belle histoire du miraculé champion, recueille des témoignages de plus en plus accablants ; mais il est dangereux d’oser écorner la légende du champion miraculé, devenu une star et un homme d’affaires richissime. Le ver est pourtant dans le fruit. Un nouveau venu va rejoindre l’équipe US Postal : Floyd Landis (Jesse Plemons)…

 

The Program

Impressions :

Grandeur et déchéance d’un champion qui a fait de la tricherie sportive une success story et un business à l’américaine, avant de tomber… Lance Armstrong va rester pendant longtemps sans doute LA figure emblématique des dérives du sport moderne. Pour raconter l’histoire de cette incroyable fraude sportive, et gratter sous la surface des jugements trop faciles, il fallait bien un réalisateur intelligent, psychologue et expert de la comédie humaine. Bonne pioche : Stephen Frears, le vétéran britannique a du métier et de l’expérience en matière de récits de faux semblants (Les Liaisons Dangereuses, Les Arnaqueurs, Héros malgré lui ou The Queen sont là pour en témoigner), et The Program s’inscrit parfaitement dans son univers. Bonne idée, aussi, d’avoir débauché John Hodge, scénariste du cultissime Trainspotting, parfaitement à son aise donc quand il s’agit de raconter une histoire d’addiction sévère et de paranoïa généralisée. La rencontre entre Frears et Hodge fait un mixe intéressant pour suivre la trajectoire de Lance Armstrong, et de tous ceux qui ont été entraînés dans le sillage du « train bleu » US Postal sur le Tour de France cycliste.

Le récit s’intéresse évidemment moins aux courses qu’à ce qui s’est passé en coulisses. Hodge et Frears refusent de jouer les pourfendeurs outragés, et suivent à hauteur du regard de leur principal protagoniste les excès de sa course à la victoire. Le dopage n’avait pas attendu Armstrong pour faire parler de lui dans le sport cycliste ; entre les décès tragiques (de Tom Simpson à Marco Pantani), les rumeurs certifiées (Jacques Anquetil), les victoires suspectes (Pedro Delgado, 1988), ou la fameuse affaire Festina de 1998, évoquée dans le film, avec Richard Virenque contrôlé positif « à l’insu de son plein gré » (merci les Guignols), il y avait depuis longtemps anguille sous roche. L’ère Armstrong a révélé les proportions effarantes de la pratique du dopage « médicalisé » effectué avec la complaisance des uns et le silence gêné des autres… Armstrong n’était pas seul en cause, d’ailleurs, ses rivaux (Jan Ullrich, Ivan Basso, Alexander Vinokourov, etc.) ayant tous reconnu avoir pris des mêmes produits miracles. Et depuis, les organisateurs du Tour ont beau clamer le retour à une course propre, la suspicion règne toujours (le cas d’Alberto Contador, évoqué à mots couverts dans le film…). Le fameux « programme » du titre nous montre comment le champion texan et son médecin ont sciemment modifié les règles du jeu. Plus question d’aller bêtement dans une pharmacie suisse acheter les produits interdits (ce que nous montre Frears dans une savoureuse scène) ; la tricherie s’est ici effectuée sous strict contrôle médical impliquant toute l’équipe (aux ordres de son « boss », et interdiction de refuser le traitement !), et le principal intéressé a transformé le Tour en franchise commerciale internationale. Bien malin celui qui oserait alors critiquer l’ancien malade du cancer devenu un modèle de combativité et de réussite financière… Le plus stupéfiant dans l’affaire restant que tout le monde ou presque ait dit amen à la victoire du champion improbable. Le Tour de France est sans pitié pour les coureurs, qu’ils soient « clairs » ou « chargés ». Les statistiques étaient révélatrices : avant sa maladie, Armstrong avait abandonné trois fois, remporté seulement deux étapes de rouleurs, et fini une seule fois à la 36ème place. Une fois remis sur pied selon la méthode du docteur Ferrari : sept victoires consécutives, toutes ressemblant à l’édition précédente ! Les quelques voix dissidentes, comme celle de David Walsh (excellent Chris O’Dowd), ou des coureurs osant rompre l’omerta, seront vite étouffées.

On peut faire confiance au grand directeur d’acteurs qu’est Frears pour observer et décortiquer les travers de ses protagonistes, et dresser des portraits plus vrais que nature de ceux-ci. Peu connu du grand public, Ben Foster est impressionnant dans le rôle d’Armstrong, ayant poussé la préparation au rôle à l’extrême puisqu’il a reconnu avoir pris lui-même des produits dopants pour avoir la masse physique de l’ancien cycliste ! Au-delà de ce risque très « Actor’s Studio », Foster a bien cerné et traduit la complexité de son personnage, un conquérant doublé d’un grand paranoïaque. C’en est presque inquiétant, tant Foster a su s’approprier l’allure très « cyborg » de l’ancien champion dans ses apparitions publiques. Ce masque inquiétant, cependant, tombe parfois, brièvement : une très belle scène, par exemple, face à un enfant cancéreux et condamné, ou Armstrong décide de se taire ; il arrête son « show » et fait enfin preuve de compassion. Il est humain, pendant quelques instants, et affiche un visage bien différent de son comportement habituel, notamment dans la curieuse relation qu’il entretient avec son successeur désigné, Floyd Landis. Une drôle d’histoire : Landis, Maillot Jaune 2006 destitué, est un Mennonite pratiquant convaincu – élevé dans l’application stricte du culte Protestant, qui garantit l’Enfer éternel pour les menteurs et les criminels… On imagine sans peine le dilemme du nouveau venu dans l’équipe US Postal, partagé entre son admiration pour le champion texan, sa complicité dans la pratique du dopage, et la foi de ses pères. Vu la façon dont le film montre sa prise de conscience qui va faire éclater le scandale, on peut se demander si Armstrong n’a pas inconsciemment choisi d’intégrer Landis pour l’aider à arrêter son cirque infernal et expier ses fautes. La supercherie révélée, il ne restera au final qu’au champion tricheur qu’à plonger dans un plan d’eau au nom très symbolique, « Dead Man’s Hole » (« le Trou de l’Homme Mort »), avant de renaître, peut-être. La route pour la rédemption est cependant encore bien longue.

On appréciera aussi, au passage, l’humour et l’ironie dont est toujours capable Frears, dès qu’il s’agit de décortiquer les aléas de la célébrité et de la médiatisation. Pas étonnant dans ce cas de voir réapparaître ce bon vieux Dustin Hoffman, le Héros malgré lui du cinéaste britannique, le temps de quelques scènes. Il est toujours là pour rappeler que l’Amérique (et le reste du monde) croit facilement aux histoires trop belles pour être vraies… et que les médias adorent fabriquer les héros de ce type. Il y a, dans The Program, une morale impitoyable et universelle à ce sujet : on n’a sans doute pas les héros que l’on souhaite avoir, mais bien ceux qui nous ressemblent… 

 

Ludovic Fauchier.

 

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ci-dessus : le documentaire que la chaîne National Geographic a consacré au cas Lance Armstrong.

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Stephen Frears ; scénario de John Hodge, d’après le livre de David Walsh, « Seven Deadly Sins : My Pursuit of Lance Armstrong » ; produit par Tim Bevan, Eric Fellner, Tracey Seaward, Kate Solomon et Mathieu Rubin (ACE / StudioCanal / Working Title Films)

Musique : Alex Heffes ; photographie : Danny Cohen ; montage : Valerio Bonelli 

Direction artistique : Andrew Rothschild ; décors : Alan MacDonald ; costumes : Jane Petrie

Distribution : StudioCanal

Caméras : 1 heure 43

Durée : Red Epic

Aux disparus de l’été 2015…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Avec la fin de l’été 2015, la traditionnelle rubrique « hommage » de ce blog s’enrichit hélas des noms de quelques personnalités du 7ème Art qui ont forgé la mémoire des cinéphiles. Le temps m’a hélas manqué au passage pour signaler la disparition de Wes Craven, le père des Griffes de la Nuit (et donc géniteur du tristement célèbre Freddy Krueger) et de Scream, et l’un des plus éminents représentants du cinéma d’horreur US ayant émergé dans les années 1970-1980. On va s’attarder ici sur deux autres noms bien familiers de nos mémoires, et qui nous ont hélas quittés cet été.

 

Aux héros oubliés 2015... James Horner

Le compositeur James Horner s’est tué dans un accident aux commandes de son hélicoptère, le 22 juin dernier. Coup dur pour une génération de « BOFophiles » compulsifs qui ont reconnu son style symphonique au détour de nombreux films, depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Véritable stakhanoviste et continuateur de la grande tradition symphonique hollywoodienne, Horner a laissé derrière lui une filmographie conséquente, dont les titres titilleront la fibre nostalgique des spectateurs. Associé aux génériques des films de réalisateurs tels que Ron Howard, James Cameron, Mel Gibson ou Jean-Jacques Annaud, Horner a en effet signé les musiques originales de : Star Trek 2 : La Colère de Khan, Brainstorm, Wolfen, Aliens le Retour, Cocoon, Le Nom de la Rose, Fievel et le Nouveau Monde (An American Tail), Willow, Glory, Rocketeer, Jeux de Guerre (Patriot Games), Cœur de Tonnerre, Les Experts (Sneakers), Légendes d’Automne, Braveheart, Apollo 13, Titanic, Le Masque de Zorro, Deep Impact, En Pleine Tempête (The Perfect Storm), Un Homme d’Exception (A Beautiful Mind), Stalingrad (Enemy at the Gates), Troie, Le Nouveau Monde, Apocalypto, Avatar, The Amazing Spider-man et bien d’autres encore…

Fils d’immigrés juifs venus, du côté paternel, de l’ancien empire austro-hongrois, Horner avait vite trouvé sa voie en apprenant le piano dès l’âge de 5 ans. Après de fructueuses études musicales au Royal College of Music de Londres, puis en Californie, aux universités USC et UCLA, Horner travailla très jeune pour l’American Film Institute, avant de signer sa première musique de film en 1979, pour The Lady in Red, une adaptation des derniers mois de la vie du gangster John Dillinger. Le pape de la série B Roger Corman remarqua bien vite le talent du jeune compositeur. En pleine période de science-fiction Star Wars et Alien, Corman cherchait un compositeur capable, pour un faible coût et avec un petit orchestre, de donner des musiques dignes des John Williams et Jerry Goldsmith. Horner fit l’affaire, et signa des scores très influencés par les deux maestros pour ses premiers films, des séries B aux doux noms de Battle Beyond the Stars ou Humanoids from the Deep. Très vite, Horner fut remarqué et engagé sur des productions plus importantes. Très à l’aise dans le style orchestral symphonique, capable d’écrire très vite et souvent à la dernière minute des scores mémorables, Horner développa son style. Très marqué à ses débuts par Williams et Goldsmith, ainsi que par les compositeurs classiques (Prokofiev, Stravinski, Carl Orff, Wagner, Robert Schumann, Gustav Holst ou Aram Khatachturian…), Horner développera au fil des ans son propre style. Le « son Horner » se reconnaît aisément : des mélodies très fluides, élégantes, accompagnées par des chœurs féminins d’une efficacité imparable, parfois renforcées par la voix d’une soliste « angélique » (Sissel dans Titanic, Charlotte Church dans A Beautiful Mind) ; l’utilisation régulière du piano, son instrument de prédilection ; des cuivres et des percussions fracassantes, renforcées par l’utilisation d’instruments métalliques, reconnaissables dans les scènes d’action ; par la suite, de nombreux instruments de musique « folkloriques » (la cornemuse dans Braveheart, par exemple) donneront une couleur émotionnelle particulière à chaque film ; Horner, dans des films tardifs (Le Nouveau Monde ou Apocalypto) osera même rompre avec ses habitudes symphoniques hollywoodiennes pour des compositions plus audacieuses, moins mélodiques et plus imprégnées d’environnementalisme (des chants d’oiseaux samplés, par exemple, ou des incantations en langue amérindienne). 

D’une écoute très agréable (ses thèmes romantiques sont imparables à ce niveau-là), Horner eut autant d’admirateurs que de critiques dans son milieu. Pour ces derniers, le compositeur avait quelques habitudes difficiles à rompre… Qu’il ait pastiché les grands compositeurs classiques, passe encore (tous les grands musiciens du cinéma américain ont fait de même) ; on lui a par contre reproché à plus juste titre certaines facilités, notamment le « recyclage » permanent d’un thème musical à quatre notes, emprunté à Wagner, pour illustrer le Mal / la Mort / le Destin dans des dizaines de films. Horner répondait à ces critiques que, la plupart du temps, il était tributaire des contraintes de production des films ; parfois engagé en catastrophe à la dernière minute (ce fut le cas pour Troie, à la place de Gabriel Yared qui avait pourtant signé une musique épique magnifique), il ne pouvait pas vraiment faire de miracles dans une discipline qui demande un grand temps de préparation, et qui est souvent malmenée par les contraintes permanentes des studios. On pourra aussi lui reprocher d’avoir souvent utilisé les idées des autres à ses débuts (il eut une brouille sévère avec le grand Jerry Goldsmith à ce sujet), ou de conclure certaines de ses compositions par des chansons pop pas toujours du meilleur goût - écouter Céline Dion roucouler à la fin de Titanic gâche sérieusement le plaisir du film…

Ces critiques faites, reconnaissons quand même à Horner un talent indéniable pour créer des atmosphères et des thèmes inoubliables. La nostalgie marche à fond, quand on écoute les partitions de Star Trek II, Krull, Willow, Jeux de Guerre ou Le Masque de Zorro ! Oscars et Golden Globes viendront saluer le talent de Horner, mérité pour son travail sur le mastodonte Titanic de James Cameron. Regrettons toutefois que l’Académie n’ait fait que citer Horner pour son travail monumental sur Braveheart. Un travail de longue haleine, pour ce qui est (à mes yeux) la plus belle œuvre d’Horner au cinéma : une partition épique, généreuse, brutale dans les séquences de bataille, et se fendant d’un bel hommage au Spartacus d’Alex North… le tout baignant dans une ambiance celtique à souhait, magnifiant la bravoure de William Wallace (Mel Gibson) et ses écossais face aux vils britanniques ! Après un break de trois années, Horner venait de finir la très jolie musique du Dernier Loup de Jean-Jacques Annaud, et de deux films non encore sortis, The 33 et Southpaw. Outre les deux Oscars (meilleure musique et meilleure chanson) remportés pour Titanic, Horner fut nommé à 8 reprises : pour Aliens le Retour, Fievel et le Nouveau Monde, Field of Dreams (Jusqu’au bout du rêve), Braveheart, Apollo 13, Un Homme d’Exception, House of Sand and Fog et Avatar.

 

Voici pour finir ma petite « playlist » de mes morceaux favoris d’Horner :

 

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The Sneakers theme, tiré du film Sneakers (Les Experts), sympathique thriller avec Robert Redford et un groupe de joyeux hackers. L’écoute de ce titre très agréable est agrémenté par les mélodies d’un piano jazzy et le saxophone de Branford Marsalis.

 

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« Freedom » The Execution / Bannockburn, de Braveheart. A chef-d’œuvre épique médiéval, BO adaptée ! Difficile de préférer un morceau à un autre dans cette musique, où triomphent cornemuse, flûte celtique, tambours de guerre et chorales célestes… Par défaut, j’ai sélectionné la musique des toutes dernières scènes du film. On met un genou à terre et on remercie Mr. Horner. « Ils peuvent prendre nos vies, mais jamais ils n’auront NOTRE LIBERTE !« 

 

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« Take Her to Sea, Mr. Murdoch », de Titanic. O.K., c’était un peu facile, et sans doute, à force de l’avoir entendu mille fois, la musique du film de James Cameron n’a plus son impact initial. Reste que cette partition respire l’optimisme conquérant, la grande aventure de la jeunesse « king of the world » de Leonardo, et l’air du grand large. Une certaine innocence bienheureuse, avant l’approche de l’iceberg fatal.

 

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The Fencing Lesson, du Masque de Zorro. Du très sympathique film d’aventures old school avec Antonio Banderas, James Horner, très en forme à la fin des années 1990, a tiré une musique au même niveau. Encore une partition généreuse, baignant dans l’esprit flamenco ! Cette musique, en particulier, respire la malice et la complicité pour les amoureux du plus cool des héros de cape et d’épée.

 

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A Kaleidoscope of Mathematics, d’A Beautiful Mind (Un Homme d’Exception). Plus feutrée, plus émotionnelle sans faire dans le sentimentalisme, cette musique d’Horner nous plonge directement dans l’esprit du génie autiste et schizophrène campé par Russell Crowe. La voix de Charlotte Church nous guide, et Horner fait une belle démonstration de sa capacité à créer des plages mélodiques obsédantes.

 

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The Games and Escape, d’Apocalypto. Difficile de choisir un titre spécifique dans une musique très « atmosphérique », prouvant que, dans ses dernières années, Horner savait mêler l’orchestral et l’expérimental. Au programme : percussions et incantations tribales mayas, imparables et déroutantes, pour une des scènes les plus barbares du film de Mel Gibson.

 

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War, d’Avatar. Que l’on aime ou pas le dernier opus de James Cameron, la musique d’Horner constitue une sacrée expérience à l’écoute. C’est comme si le compositeur, qui a eu largement le temps de se préparer, avait rassemblé le meilleur des différentes époques de son style. Une claque magistrale de douze minutes !

 

Aux héros oubliés 2015... Omar Sharif

Un gros pincement au cœur, avec l’annonce du décès d’Omar Sharif le 10 juillet dernier au Caire, à l’âge de 83 ans. Citer son nom évoque bien évidemment le souvenir ému des deux rôles qu’il joua pour David Lean, et qui le rendirent immortel dans la mémoire collective : Cherif Ali Ibn El Kharish, fier prince bédouin et fidèle ami de Lawrence d’Arabie, et Youri, l’éternel Docteur Jivago rêveur et contemplatif, amoureux éperdu de la belle Lara… Lean était connu pour ne pas apprécier la compagnie des acteurs, mais considérait Sharif différemment. Un privilège que l’acteur sut saisir, s’imposant en une scène mythique de Lawrence. Difficile de ne pas se sentir aussi intimidé qu’O'Toole face à ce seigneur du désert qui pourrait l’abattre en un instant, après avoir tué son guide. La silhouette de Sharif n’est d’abord qu’un simple point à l’horizon, les trots de sa monture se répercutant à l’infini. Les deux hommes se jugent et se toisent, bien avant de s’apprécier. Et Sharif de réussir ainsi une des plus belles entrées en scène de cinéma. Un vrai fauve. Le comédien, avec son regard perçant, sa stature de gentleman et son allure raffinée (sans oublier cette superbe moustache !), venait de se faire connaître immédiatement du grand public occidental, pour qui il semblait toujours être une sorte de grand prince affable et courtois.

 

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Ci-dessus : la fameuse entrée en scène d’Omar Sharif, dans Lawrence d’Arabie. Lawrence (Peter O’Toole) rencontre Cherif Ali (Sharif) devant un puits objet de toutes les convoitises…

 

Son vrai nom était Michel Demitri Chalhoub, né le 10 avril 1932, à Alexandrie, dans une famille d’immigrés libanais catholiques grecs. Egyptien d’adoption et d’éducation, cet ancien diplômé de l’Université du Caire, et ancien élève de la RADA de Londres (comme Peter O’Toole !) commença sa carrière dans le cinéma égyptien, alors florissant, sous l’égide de Youssef Chahine. Le grand cinéaste égyptien l’engagea pour des petits rôles dans les films Ciel d’Enfer et Le Démon du Désert. Michel Chalhoub se convertit à l’Islam pour épouser sa partenaire à l’écran, Faten Hamama, et devint Omar El Sharif, « l’Homme Noble » , un titre qui lui conviendrait fort bien ! Ils eurent un fils, Tarek (qui jouait Youri enfant dans Docteur Jivago) avant de divorcer des années plus tard.

Omar Sharif n’était donc pas un débutant quand Lean l’engagea dans Lawrence d’Arabie. Il était déjà une superstar en Egypte depuis la sortie du film de Youssef Chahine, Les Eaux Noires, en 1956. En Europe, on le connaissait grâce à Goha (1958) de Jacques Barratier, où il croisait une débutante nommée Claudia Cardinale. Quoi qu’il en soit, Lean eut du flair en le recrutant. Dire que Chérif Ali faillit être joué par Alain Delon, puis Maurice Ronet… Le cinéaste anglais se dit, finalement, qu’un acteur musulman serait peut-être une bonne idée pour jouer le rôle du fier seigneur bédouin. Bonne intuition, Sharif devint une star mondiale, débordant de charisme et formant une amitié attachante avec O’Toole, sur l’écran comme dans la vie. Il obtint deux Golden Globes fort mérités pour Lawrence, et Lean l’apprécia tellement qu’il décida vite d’en  faire le Docteur Jivago. Un choix parfois discuté à l’époque, mais qui s’avèrera payant. Sharif donna au poète médecin traversant les horreurs de la Révolution russe une dignité mélancolique bienvenue, formant un des plus beaux couples romantiques avec Julie Christie. Une prestation difficile cependant, Youri Jivago restant un personnage passif au fil du récit, autour duquel gravitent les autres personnages, mais le comédien fit un sans faute, tirant le meilleur de son regard tantôt rêveur, tantôt triste, et fut récompensé d’un Golden Globe du Meilleur Acteur.

Sans doute le reste de la filmographie d’Omar Sharif souffrira parfois d’être éclipsé par les deux chefs-d’œuvre de Lean, et l’acteur sembla souvent avoir été cantonné aux rôles « exotiques », au point de voir sa carrière décliner. Célèbre amateur de courses hippiques et joueur de bridge de classe mondiale, Omar Sharif apparut dans des films de qualité diverse, mais dans lesquels il restera irréprochable. Voici quelques-uns de ses autres films les plus célèbres :

La Chute de l’Empire Romain, d’Anthony Mann, où il campe, une fois n’est pas coutume, un méchant, le Prince Soamès, promis à la belle Sophia Loren.

La Nuit des Généraux, d’Anatole Litvak, où il rase sa moustache pour incarner un officier de la Wehrmacht enquêtant sur des meurtres en série commis par un supérieur psychopathe… joué par son vieil ami Peter O’Toole !

Funny Girl, la comédie musicale de William Wyler, où il jouait Nick Arnstein, mari de l’actrice-chanteuse Fanny Brice (Barbra Streisand)… un rôle de gangster juif qui lui valut des ennuis dans le monde arabe. Sharif et Streisand jouèrent dans la suite, Funny Lady, sept ans plus tard.

Le Casse, d’Henri Verneuil, où il incarnait un policier grec tenace face à « Bébel », avec en prime une fameuse course-poursuite dans les rues d’Athènes. Verneuil lui confiera le rôle de son père dans ses films autobiographiques Mayrig et 588 Rue Paradis

La Vallée Perdue, de James Clavell, où il campe un intellectuel affrontant Michael Caine, et sa bande de mercenaires ravageant l’Allemagne durant la Guerre de Trente Ans, au 17ème Siècle.

Juggernaut (Terreur sur le Britannic) de Richard Lester, face à Richard Harris et Anthony Hopkins, où il commande un navire de ligne menacé en haute mer.

The Tamarind Seed de Blake Edwards, avec Julie Andrews, un film d’espionnage et de romance où il campait un séduisant attaché militaire soviétique. Le titre français du film est Top Secret… à ne pas confondre avec Top Secret ! des Zucker-Abrahams-Zucker… dans lequel il fait une apparition parodique de son propre rôle du film d’Edwards. Sharif s’est aussi autoparodié dans Quand la Panthère Rose s’emmêle du même Edwards – il  y jouait avec malice un James Bond égyptien… confondu avec l’Inspecteur Clouseau (Peter Sellers) !

 

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Ci-dessus : Omar Sharif, dans Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran.

Plus discret au cinéma après des rôles moins marquants, Omar Sharif ne pouvait manquer, avec l’âgé, d’évoquer sur l’écran le souvenir de David Lean et de Lawrence d’Arabie… on le revit avec plaisir incarner des cheikhs vieillissants ou de sages arabes : comme dans Mountains of the Moon (Aux sources du Nil) de Bob Rafelson, Le 13e Guerrier de John McTiernan, ou Hidalgo de Joe Johnston. Mais on se souvint surtout du rôle-titre de Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, de François Dupeyron. Une émouvante histoire où Sharif jouait un épicier turc prenant sous son aile un jeune garçon juif déboussolé par la perte de ses parents. Très touchante prestation d’Omar Sharif, qui obtint le César du Meilleur Acteur et le Prix du Meilleur Acteur au Festival de Venise. La toute dernière apparition au cinéma d’Omar Sharif se fit en 2013, dans Rock the Casbah de Leila Marrakchi. Ce ne sont que quelques-uns des titres les plus connus de la filmographie de ce très grand monsieur, malheureusement atteint de la maladie d’Alzheimer et emporté par un arrêt cardiaque cet été.

Adieu, Chérif Ali, adieu Youri… et Monsieur Ibrahim.

 

Ludovic Fauchier.

En bref… DHEEPAN

 

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DHEEPAN, de Jacques Audiard

L’histoire :

Sivadhasan (Antonythasan Jesuthasan), soldat membre des Tigres Tamouls insurgés contre le gouvernement, tente de fuir le Sri Lanka. Les passeurs clandestins lui donnent une nouvelle identité :  »Dheepan », le nom d’un autre homme qui a été tué avec sa femme et sa fille des mois auparavant. Il fuit le pays en compagnie d’une jeune femme, Yalini (Kalieaswari Srinivasan), et d’une fillette de neuf ans, Illayaal (Claudine Vinasithamby), et se retrouve en France où il survit dans un premier temps comme vendeur à la sauvette.

Sivadhasan / Dheepan trouve bientôt un nouvel emploi et un toit, au Pré-Saint-Gervais. Le voilà concierge d’un petit bloc d’immeubles décrépits. L’ancien combattant, sa fausse épouse et leur « fille » partagent un minuscule logement, et tentent de s’adapter à leur nouveau monde. Les premiers mois sont difficiles : la petite fille ne trouve pas d’amis à l’école, et subit même l’ostracisme de ses petites camarades. Yalini trouve un emploi de femme de ménage chez un vieil homme, père de Brahim (Vincent Rottiers), un petit caïd libéré de prison, avec qui elle sympathise. Dheepan, lui, assiste aux petites violences quotidiennes du bloc en face du sien, là où Brahim, assigné à résidence, effectue ses trafics louches…

 

Dheepan

Impressions :

On casse certaines habitudes prises ici dans ce blog, et nous allons (brièvement) parler d’un film français (chose incroyable : plus d’un mois après Microbe et Gasoil de Gondry, l’auteur de ces lignes vient de doubler sa moyenne de films hexagonaux sur l’année !). Un film dû à Jacques Audiard, devenu l’un des rares cinéastes, d’Un Héros Très Discret à De Rouille et d’Os en passant par Un Prophète, à oser sortir du cloisonnement habituel comédie/drame qui condamne notre cinéma à une mort lente et programmée. Récompensé de la Palme d’Or à Cannes par les frères Coen, Dheepan complète l’excellente filmographie d’Audiard, suivant une famille de réfugiés sri lankais dans la morne banlieue parisienne. Banlieue qui se transforme en zone de combat et fait ressurgir les vieux démons du « père » de cette fausse famille, où il faut préserver l’illusion pour ne pas être rapatrié dans un pays ravagé par la guerre civile. Les conflits et les moments de tendresse alternent, judicieusement traités par le sens de l’écriture et de la mise en scène d’Audiard, qui suit les unions et dissensions des personnages, impeccablement interprétés par des comédiens non professionnels. Tout cela est maîtrisé sans défauts de bout en bout, le film évoluant vers un climax inexorable, d’une violence sèche digne d’un vigilante movie des seventies, le personnage principal, déterminé à sauver celle qu’il considère comme sa femme, retrouvant ses réflexes programmés de guerrier Tamoul. Un grand final tétanisant, menant à une rédemption dont on ne sait si elle est réelle ou fantasmée, et qui fait de Dheepan un excellent film.

Ludovic Fauchier.

 

 

 

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Jacques Audiard ; scénario de Jacques Audiard, Thomas Bidegain et Noé Debré ; produit par  Pascal Caucheteux (Why Not Productions / Page 114)

Musique : Nicolas Jaar ; photo : Eponine Momenceau ; montage : Juliette Welfling

Direction artistique : Héléna Klotz ; décors : Michel Barthélémy ; costumes : Chattoune

Distribution France : UGC Distribution

Caméras : Sony F55

Durée : 1 heure 49

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1975 : JAWS (Les Dents de la Mer)

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1975, et le monde a considérablement changé…

L’an 2 avant Star Wars, également connu sous le nom de 1975. Cette année-là n’est pas juste l’époque des chemises à cols pelle à tarte et des pantalons patte d’éléphant, elle est aussi le cadre d’évènements internationaux pour le moins moroses. Voyons ceux-ci… La crise pétrolière de 1973 s’ajoute à d’autres crises, politiques celles-ci. Pour les USA, c’est la déconfiture morale, résumée en deux mots : Watergate et Viêtnam. On suit les effets immédiats du scandale du Watergate, qui a coûté sa présidence à Richard M. Nixon : après enquête et procès (du 2 janvier au 21 février 1975), les hommes du président déchu, H. Robert Haldeman, John N. Mitchell et John D. Ehrlichman, sont reconnus coupables de tous les chefs d’accusation prononcés contre eux dans cette affaire. Ils sont rejoints dans l’opprobre par Maurice H. Stans (ancien secrétaire au Commerce et directeur des finances du comité de réélection de Nixon) le 13 mars, qui reconnaît avoir levé illégalement des fonds pour l’opération.

La Guerre du Viêtnam, officiellement arrêtée deux ans plus tôt à la Conférence de Paris, prend définitivement fin avec la Chute de Saigon : devant l’avancée des troupes nord-viêtnamiennes, les dernières troupes américaines cantonnées au Viêtnam quittent piteusement le pays le 30 avril 1975. Le conflit a déstabilisé toute l’Asie du Sud-Est avec des conséquences désastreuses : les bombardements du Cambodge, décrétés par Nixon durant le conflit, ont entraîné la guerre civile dans ce pays voisin du Viêtnam. Résultat : les Khmers Rouges prennent le pouvoir. Ils s’emparent de Phnom Penh en avril. Sous l’égide de Pol Pot, un épouvantable génocide politique commence. Les Etats-Unis vivent aussi une curieuse époque, dans leur propre pays, marquée par la défiance envers le gouvernement du Président par intérim Gerald Ford (célèbre pour ses descentes d’avion mal contrôlées). Celui-ci échappe à deux attentats en deux semaines de septembre 1975, commis par Lynette Fromme (une disciple de Charles Manson) et Sara Jane Moore. L’actualité retient aussi notamment les incidents violents de Pine Ridge, dans le Dakota, opposant le FBI aux mouvements politiques amérindiens. Le 30 juillet, Jimmy Hoffa, le controversé président du syndicat des chauffeurs routiers américains, disparaît, sans doute exécuté par la Mafia qu’il menaçait de dénoncer. On fait aussi des gorges chaudes de l’arrestation le 18 septembre de Patty Hearst, la petite-fille du magnat de la presse William Randolph Hearst, kidnappée plus d’un an avant par les dingos du SLA (Symbionese Liberation Army) ; la jeune héritière, armée et dangereuse, a subi un lavage de cerveau en règle de ses ravisseurs, entre autres supplices.

En Europe occidentale, l’actualité est marquée par la violence terroriste politique : IRA en Grande-Bretagne, Fraction Armée Rouge en Allemagne de l’Ouest, Brigades Rouges en Italie, Septembre Noir en France, ETA en Espagne… il n’y a que l’embarras du choix, si l’on peut dire. L’Angleterre paie le prix fort de l’occupation de l’armée en Irlande du Nord : les plasticages meurtriers se multiplient (London Hilton Hotel, le 5 septembre). Il faut des coupables idéaux : parce qu’ils sont irlandais du nord, les « Birmingham Six » (15 août) et les « Guildford Four » (octobre 1975) seront les boucs émissaires désignés en dépit de leurs protestations d’innocence. En France, ce sont les attentats de janvier à Orly commis par Septembre Noir (fusillade et détournement d’avion), le commando palestinien, ceux du Groupe du 6 Mars à Paris, pour demander l’amnistie de la Fraction Armée Rouge, et les crimes du terroriste  »Carlos » rue Toullier le 27 juin qui retiennent l’attention. L’actualité internationale retiendra aussi, surtout, le début de la guerre civile au Liban le 13 avril opposant les divers groupes religieux du pays, et celle en Angola, qui après son indépendance, sombre dans le chaos après le 11 novembre, le petit pays africain devenant un nouveau champ de bataille de la Guerre Froide. On condamne la brutalité du gouvernement sud-africain contre la population des townships, qui a un porte-parole charismatique, Steve Biko. L’Espagne, elle, s’apprête à tourner la page Franco : le dictateur malade cède le pouvoir au jeune roi Juan Carlos avant son décès le 20 novembre. Autres évènements politiques significatifs : l’adoption définitive le 17 janvier par l’Assemblée Nationale française de la Loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse en France, et la prise du pouvoir à la tête du Parti Conservateur en Grande-Bretagne par Margaret Thatcher, le 11 février. L’année 1975 voit aussi les décès de personnages tels que l’armateur grec Aristote Onassis, le Roi Fayçal d’Arabie Saoudite (assassiné par son neveu), Tchang Kaï-Chek, Eamon DeValera (président fondateur de la République d’Irlande) et l’Empereur d’Ethiopie Haïlé Sélassié.

Divers évènements font aussi l’année 1975 : la naissance de Microsoft, conçu par deux jeunes informaticiens du nom de Bill Gates et Paul Allen ; le Prix Nobel de la Paix attribué à Andrei Sakharov (évidemment interdit par l’URSS d’aller chercher son prix). Dans l’espace, le rapprochement russo-américain se fait le 17 juillet grâce à la Mission test Apollo-Soyouz ; et la sonde Viking 1 est lancée à destination de Mars le 20 août. En sport, une année dont les héros sont Niki Lauda, champion du monde de Formule 1 chez Ferrari ; Junko Tabei, la première femme à gravir l’Everest ; Mohamed Ali, qui bat Joe Frazier à Manille et est à nouveau champion du monde de boxe poids lourds ; Eddy Merckx qui truste les premières places en cyclisme (Liège-Bastogne-Liège, Milan-San Remo, l’Amstel Gold Race, le Tour des Flandres et le Challenge Pernod) mais se fait battre au Tour de France par Bernard Thévenet ; on salue la mémoire de l’ancien pilote de F1 Graham Hill, qui se tue dans un accident d’avion. Les sports collectifs saluent l’équipe galloise de rugby, vainqueur du Tournoi des Cinq Nations avec JPR Williams et Gareth Edwards, et en football, le Bayern Munich champion d’Europe avec Franz Beckenbauer et Gerd Müller, au terme d’une finale tendue contre Leeds United (et ses supporters furieux qui saccagent Paris). Côté musique, on trouve de tout et son contraire, avec l’émergence et l’évolution notamment de nouveaux styles : le rock est rejoint par le hard rock (les Aerosmith déménagent avec Walk this Way) ou le heavy metal représenté par Alice Cooper (Welcome to my Nightmare), Kiss ou la formation d’Iron Maiden. On écoute David Bowie (Young Americans), Pink Floyd (Wish you were here), Queen ou Genesis (que Peter Gabriel quitte pour être remplacé par Phil Collins). Keith Jarrett livre un mémorable concert à Cologne le 24 janvier ; et on voit apparaître les premiers grands hits de l’ère disco, parfois mâtiné de funk ou de rock. Morceaux choisis : Frankie Valli & The Four Seasons avec December 1963 (Oh, What a night) que Claude François « remake » chez nous en Cette année-là ; Patti LaBelle et son fameux Lady Marmalade ; ou KC & The Sunshine Band (That’s the way I like it). En France, on est surtout marqué par le suicide du chanteur Mike Brant, et on fait un succès au Sud de Nino Ferrer, à L’Eté Indien de Joe Dassin, au France de Michel Sardou et… La Bonne du Curé, d’Annie Cordy !.. Aucun rapport, mais cette année marque aussi les décès de Joséphine Baker, Oum Kalsoum et du compositeur russe Dimitri Chostakovich.

Le monde du cinéma suit lui aussi les changements de l’époque. Tandis que les petites Angelina Jolie, Charlize Theron, Marion Cotillard, Drew Barrymore et Kate Winslet voient le jour (bon anniversaire à vous, mesdames), le 7ème Art salue la mémoire de quelques grands disparus : en France, Pierre Fresnay et Michel Simon disparaissent, ainsi que le jeune Pierre Blaise (le Lacombe Lucien de Louis Malle), mort dans un accident de la route. Clap de fin également pour les cinéastes américains George Stevens et William A. Wellmann ; et Rod Serling, scénariste, producteur et maître d’œuvre de la Twilight Zone (La Quatrième Dimension) qui a lancé nombre de jeunes talents du cinéma américain, décède trop tôt. En Italie, l’assassinat du cinéaste-poète Pier Paolo Pasolini survient peu de temps après la sortie de son brûlot antifasciste, l’insoutenable Salo ou les 120 Journées de Sodome. Côté prix et récompenses, les vainqueurs de l’année sont le film algérien Chronique des Années de Braise de Mohammed Lakhdar Hamina, Palme d’Or à Cannes, et Le Parrain II de Francis Ford Coppola aux Oscars. Devenu en peu de temps le nouveau Roi du cinéma américain, Coppola rêve de changer l’industrie du cinéma de son pays, entérinant le règne des movie brats barbus : John Milius, George Lucas, Martin Scorsese, Brian DePalma ou Steven Spielberg. Coppola écrit et prépare une fresque démesurée sur la Guerre du Viêtnam : Apocalypse Now.

Les films suivants ont fait l’actualité. L’Angleterre, terre d’accueil de Stanley Kubrick, est le cadre du tournage de Barry Lyndon, description sans complaisance de l’ascension et de la chute d’un ambitieux joué par Ryan O’Neal. Le public anglais salue aussi le retour des trublions Monty Python, qui refont la légende du Roi Arthur à leur manière avec Sacré Graal ! L’Italie voit la sortie de Profession Reporter, le nouveau film d’Antonioni, avec Jack Nicholson, et de Parfum de Femme, sommet de la comédie à l’italienne de Dino Risi, avec Vittorio Gassmann en aveugle obsédé. De jeunes cinéastes s’imposent en chefs de file de leurs pays respectifs : Peter Weir signe le remarquable et inclassable Pique-nique à Hanging Rock en Australie, et Paul Verhoeven confirme son talent en Hollande, avec le drame très cru Keetje Tippel. On salue aussi le retour du sensei Akira Kurosawa, qui s’aventure hors du Japon pour filmer dans la taïga sibérienne le très beau Dersou Ouzala. L’Allemagne de l’Ouest suit la carrière de Volker Schlöndorff, nouveau chef de file du cinéma local avec L’Honneur Perdu de Katharina Blum. L’actualité cinématographique en France est quant à elle marquée par la controverse sur le cinéma érotique. Emmanuelle a fait un triomphe, la libération sexuelle a changé les mœurs, ce qui embarrasse sérieusement le gouvernement Giscard-Chirac. Le nouveau président de la République avait promis la suppression de la censure d’Etat, mais son Premier Ministre, avec le Ministre de la Culture Michel Guy, entérine un décret interdisant le financement par le même Etat d’œuvres à caractère pornographique. La mesure entraînera la classification des films pour adultes sous un label particulier, le X… et le développement d’un réseau de production et de distribution indépendant du cinéma officiel. Le public français, lui, fait un triomphe à Histoire d’O. Hors de ces polissonneries filmées, le cinéma français se repose sur ses acquis. On suit toujours les stars du box-office : Jean-Paul Belmondo affronte un terrifiant serial killer dans Peur sur la Ville d’Henri Verneuil, Lino Ventura fait le coup de poing avec le jeunot qui monte, Patrick Dewaere, dans Adieu Poulet de Pierre Granier-Defferre, Yves Montand et Catherine Deneuve sont en Amérique du Sud dans Le Sauvage de Jean-Paul Rappeneau, et Philippe Noiret venge sa femme (Romy Schneider) assassinée par les Nazis dans Le Vieux Fusil, de Robert Enrico. Costa-Gavras confronte la France à son embarrassant passé vichyste avec Section Spéciale. On remarque aussi les premiers films de Bertrand Tavernier (Que la fête commence, avec Philippe Noiret et Jean Rochefort) et Andrzej Zulawski (L’Important c’est d’aimer, avec Romy Schneider). François Truffaut, lui, rate passablement L’Histoire d’Adèle H. avec Isabelle Adjani… 

Côté Amérique, l’industrie du cinéma poursuit sa phase de transition alors que les grands studios observent avec un intérêt croissant les recettes de plus en plus élevées des succès de l’année. Certains restent cependant en dehors du show-business à l’hollywoodienne, comme Woody Allen qui s’affirme comme un cinéaste original, avec Guerre et Amour, relecture toute personnelle de Tolstoï mâtinée d’humour juif et d’angoisses existentielles. Côté comédies, le public retrouve avec plaisir Peter Sellers dans la peau de l’Inspecteur Clouseau chez Blake Edwards, dans Le Retour de la Panthère Rose. Les stars de l’année sont : Warren Beatty, coiffeur séducteur dans la comédie satirique Shampoo d’Hal Ashby avec Julie Christie ; Gene Hackman, vedette de trois films (le polar d’Arthur Penn Night Moves / La Fugue, French Connection II de John Frankenheimer et le western de Richard Brooks Bite the Bullet / La Chevauchée Sauvage) ; Robert Redford, fidèle à ses cinéastes favoris, George Roy Hill (The Great Waldo Pepper / La Kermesse des Aigles, évocation des aviateurs casse-cou de l’entre-deux-guerres) et Sydney Pollack (Les 3 Jours du Condor, thriller et complots de la CIA avec Faye Dunaway et Max Von Sydöw) ; Sean Connery, héros de deux splendides films d’aventures (il est un intrépide seigneur Berbère dans Le Lion et le Vent, de John Milius, avec Candice Bergen, et un aventurier en quête de gloire avec son vieux camarade Michael Caine dans L’Homme qui voulut être Roi de John Huston) ; Jack Nicholson, qui triomphe en semant la rébellion dans l’asile psychiatrique de Vol au-dessus d’un nid de coucou tenu par la terrifiante Louise Fletcher, devant les caméras de Milos Forman) ; et Al Pacino, inoubliable braqueur amateur dépassé par les évènements dans Un Après-midi de Chien, de Sidney Lumet. Tous ces immenses acteurs devront toutefois capituler devant une star au sourire démesuré et mortel, qui orne les affiches de l’été 1975… Le 20 juin de cette année-là, personne aux USA n’échappera aux Dents de la Mer. Le classique de Steven Spielberg a quarante ans. Trinquons à la santé des nageuses aux jambes arquées !

 

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JAWS (Les Dents de la Mer)

Amity, une paisible petite ville côtière du nord-est des USA, est l’endroit idéal pour des vacances à la plage inoubliables… Pour deux jeunes estivants éméchés, c’est l’occasion de faire plus ample connaissance durant un bain de minuit improvisé. Si le jeune homme, ivre, s’écroule sur la plage, la jolie Chrissie (Susan Backlinie), elle, plonge nue et attend son amoureux. Ce sera sa dernière baignade…

Au matin, le Shérif Martin Brody (Roy Scheider) apprend la disparition de Chrissie. Il a vite fait de la retrouver… du moins, ce que les crabes ont laissé sur le sable. Le rapport du coroner lui confirme qu’elle a été tuée par un requin. Brody espérait vivre tranquillement loin de New York avec sa femme Ellen (Lorraine Gary) et leurs deux fils, mais la situation va tourner au cauchemar. Il veut interdire la baignade par précaution, mais le maire Vaughan (Murray Hamilton) et ses adjoints le rappellent à l’ordre : cela signerait l’arrêt de mort économique de la ville, qui attend des milliers de touristes, le weekend du 4 juillet. Brody décide donc de taire l’incident et de garder les plages ouvertes. Erreur terrible qui va entraîner la mort d’un enfant tué par le squale, sous les yeux des premiers vacanciers. Une prime est offerte à celui qui tuera l’animal. Brody est vite débordé, entre les pressions des commerçants d’Amity, les pêcheurs du dimanche qui risquent bêtement leur vie pour l’argent, et l’obstination de Vaughan à ne pas fermer les plages. Un jeune océanologue, Matt Hooper (Richard Dreyfuss), répond à son appel, et parvient à identifier le prédateur comme un Grand Requin Blanc d’une taille colossale. L’animal a fait des eaux d’Amity son garde-manger, et continue les attaques meurtrières. En désespoir de cause, Brody et Hooper vont devoir se tourner vers un pêcheur de requins du coin, l’explosif capitaine Quint (Robert Shaw)…

 

Jaws - Sortez de l'eau ! 3

Ci-dessus : sortez tous de l’eau ! Deux mauvais plaisantins créent une panique chez les baigneurs d’Amity…

 

Il n’est pas un documentaire animalier qui, chaque année, ne ressorte cette phrase : « contrairement à ce que montre Les Dents de la Mer, les requins ne sont pas une menace pour l’Homme », ou autre sentence du même genre. On peut comprendre le parti pris des réalisateurs de ces documentaires qui s’alarment, à juste titre, de l’extermination des grands requins, bien plus utiles qu’on ne le croit dans la régulation des écosystèmes marins. Mais rien ne peut y faire ; ces animaux continueront d’hériter d’une réputation épouvantable ; réputation qui n’avait pas attendu la sortie du roman de Peter Benchley ni du film de Steven Spielberg pour terrifier l’imaginaire collectif. A l’origine des Dents de la Mer (ou Jaws, si vous préférez la VO), il y a une histoire vraie qui a grandement contribué à la peur des squales, aux USA. Lorsqu’il effectuait des recherches pour son roman, Benchley connaissait cette histoire tristement célèbre sur la côte est américaine.

 

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L’été 1916, le long des côtes du New Jersey, les requins furent particulièrement agressifs. En l’espace de onze jours, ils firent quatre victimes sur une centaine de kilomètres, dans la région située entre New York et Philadelphie. Le 1er juillet, à Beach Haven, un vacancier, Charles Vansant, se baigne à cent mètres du rivage en fin de journée. Rentrant vers la plage, il ne prête pas attention aux cris des témoins : un aileron lui fonce dessus et il est attaqué dans un mètre d’eau… ramené à terre par un surveillant de plage, Vansant meurt d’une hémorragie, la jambe gauche déchiquetée. Le 6 juillet, à Spring Lake, un groom suisse, Charles Bruder, connaît le même sort. Il nage, et hurle subitement de douleur. Une femme témoin alerte deux surveillants qui recueillent Bruder ; le jeune homme a eu les deux jambes arrachées et succombe vite. Des témoins de la scène s’évanouissent. La presse, cette fois, fait les gros titres avec cette attaque de requin confirmée. Quelques jours passent, et un nouveau drame éclate à Matawan Creek, plus au nord. Les enfants adorent se baigner dans les eaux douces de cette baie située à l’intérieur des terres. Un jeune garçon, Rennie Cartan, est légèrement blessé en heurtant la peau d’un requin. Le 12 juillet, un squale attaque un groupe d’enfants. Albert Sitwell, 11 ans, est entraîné au fond de l’eau ; son cadavre sera retrouvé deux jours plus tard. Un jeune homme, Stanley Fisher, plonge pour retrouver le garçon. Il est attaqué par le requin, qui le mord à la jambe. Fisher meurt de l’hémorragie. Trente minutes plus tard, à un kilomètre de là, le jeune Joseph Dunn échappe à une autre attaque, mais devra être amputé. Le drame marquera le début d’une psychose du requin : les autorités offrent des primes, des chasseurs à la dynamite se précipitent dans l’estuaire et sur la côte… Conséquence économique : le tourisme connaît une baisse brutale dans une région qui commence à se développer. Peu de gens osent se baigner. Finalement, une femelle de grand requin blanc est capturée, tuée et exposée comme « la » coupable des quatre morts et attaques. Toute cette histoire annonce la première partie du film de Steven Spielberg, dans ses grandes lignes.

Peu de gens, à l’époque, y compris les spécialistes de la vie animale maritime, connaissaient le comportement des requins, nombreux dans cette région côtière. Pendant longtemps, la théorie du « requin rogue », squale solitaire ayant pris goût à la chair humaine, prévaudra. De nos jours, les ichtyologues contestent cette idée : il est impossible qu’un seul animal ait pu attaquer autant de personnes sur une aussi longue distance, dans des eaux très différentes. Les grands requins blancs ne peuvent vivre qu’en eau salée, les morts en eau douce de Matawan Creek seraient dues aux requins-bouledogues ; et l’une des morts aurait pu être causée par un requin tigre. Mais voilà, pour son propre malheur, le Grand Requin Blanc (Carcharodon Carcharias) fait office de coupable idéal ; sa taille imposante, sa peau pâle, ses yeux « noirs comme une poupée » et ses monstrueuses mâchoires lui donnent une allure de cauchemar. Le délit de faciès appliqué à un animal… Peter Benchley connaissait cette histoire quand il écrivit Jaws (« Mâchoires ») et fréquentait un pêcheur expert en requins, Frank Mundus, qui lui inspira le personnage de Quint. Si le roman, publié au début de l’année 1974, lui valut le succès et de confortables revenus, Benchley en garda pas mal d’amertume. Tout comme son ami Mundus, il changera d’attitude vis-à-vis du Grand Blanc, chassé et éliminé à outrance par les amateurs de pêche touristique, ainsi que par la pêche industrielle à échelle mondiale. De son propre aveu, il regretta d’avoir contribué à diaboliser les requins vis-à-vis du public. L’auteur, décédé en 2006, aurait pu plaider non coupable par ignorance, les squales étant des « monstres » idéaux dans les récits d’aventure en mer. Notre cher Jules Verne pourrait figurer en tête de liste des accusés, lui qui, un bon siècle plus tôt, avait souvent terrifié les lecteurs de ses Voyages Extraordinaires (voir à ce titre certains passages et gravures de 20000 Lieues sous les Mers)… On aurait pu citer Hergé, aussi, qui confronte Tintin et le Capitaine Haddock à des requins voraces dans Le Trésor de Rackham le Rouge. Coïncidence ! Steven Spielberg, dans son adaptation de la bande dessinée d’Hergé, glisse quelques rapides allusions aux squales… Spielberg, incurable cinéphile, citera sûrement quand à lui des films liés aux requins, comme un classique oublié de Howard Hawks, Tiger Shark (Le Harpon Rouge, 1935), avec Edward G. Robinson en prédécesseur de Quint ; ou, plus proche de nous, les requins tigres qui firent passer de sales moments à Sean Connery dans Opération Tonnerre… Quoi qu’il en soit, au grand dam des défenseurs de la vie sous-marine, mais pour le plus grand bonheur des cinéphages amateurs de grande frousse sur pellicule, Jaws est devenu, quarante ans après sa sortie, un classique absolu. Dommage pour les requins du monde entier, bien en peine de se défendre contre cette publicité négative faite à leur espèce…

 

Jaws - A cheval sur sa vedette !

Ci-dessus : entre Steven Spielberg et Bruce le Requin, un moment de détente…

 

Publié au début de l’année 1974, Jaws fut un best-seller immédiat. Pas un chef-d’œuvre littéraire, certes, plutôt un roman de gare très efficace, maintenant en éveil l’attention du lecteur autant par la description très crue des attaques du requin que par une certaine grivoiserie, un brin racoleuse, dans la description des mœurs amoureuses des estivants. Le livre de Benchley attira immédiatement l’attention des studios, et ce furent les producteurs Richard D. Zanuck (fils du redoutable big boss de la 20th Century Fox, Darryl F. Zanuck) et David Brown qui en obtinrent les droits d’adaptation. Deux producteurs avisés, récompensés par le succès de L’Arnaque (The Sting) avec Paul Newman et Robert Redford, qui n’eurent pas à chercher longtemps le réalisateur idéal pour adapter le livre : ils venaient tout juste de produire Sugarland Express, le premier long-métrage cinéma d’un jeune homme nommé Steven Spielberg. N’ayant même pas 28 ans au compteur, le jeune réalisateur jouissait déjà d’une réputation de virtuose de la mise en scène ; formé dans la branche télévisuelle d’Universal, Spielberg piaffait d’impatience à l’idée de mettre en scène ses propres films. Il s’était bien entendu avec Zanuck et Brown, et accepta leur offre avec enthousiasme (et, de son propre aveu, beaucoup d’inconscience !) : le récit de Jaws lui rappelait quelque chose. Trois ans plus tôt, il avait mis en scène le téléfilm Duel, où un automobiliste était pourchassé sur une route déserte par un monstrueux camion fou. Remplacez l’autoroute par l’océan, l’automobiliste nerveux par un policier phobique de l’eau, et le camion par un gigantesque requin blanc, et vous aurez la même histoire ! C’est sur cet argument que Spielberg accepta de tourner Jaws. Les premières versions du script écrit par Benchley furent remaniées et réécrites par Carl Gottlieb, collaborateur de Spielberg à la télévision, d’autres script doctors seront ensuite appelés à polir le tout : notamment Howard Sackler, ancien collaborateur de Stanley Kubrick à ses débuts, qui donna au personnage de Quint un passé lié à l’histoire de l’USS Indianapolis. Cette scène sera ensuite développée par John Milius, le scénariste bourru de Jeremiah Johnson et Apocalypse Now, futur réalisateur de Conan le Barbare, puis par Robert Shaw, l’interprète de Quint. Le casting fut vite verrouillé : refusant les pressions des chefs de studio voulant des stars (Paul Newman, Charlton Heston et Jeff Bridges), Spielberg engagea des acteurs moins connus mais tout aussi bons. Lee Marvin et Sterling Hayden refusèrent le rôle du capitaine Quint, ce fut le bouillant britannique Robert Shaw (mémorable dindon de la farce dans L’Arnaque) qui obtint le rôle. Pour le shérif Martin Brody, Spielberg convainquit vite Roy Scheider, qu’il avait apprécié pour son personnage de flic solide dans French Connection aux côtés de Gene Hackman. Et pour incarner le jeune scientifique Matt Hooper, Spielberg suivit la suggestion de son ami George Lucas, qui venait de diriger Richard Dreyfuss dans American Graffiti. Le courant passa vite entre les deux hommes, même si Dreyfuss se fit tirer l’oreille. Il accepta, non sans dire à Spielberg que Jaws « serait très amusant à voir sur l’écran, mais que ce serait une galère à tourner. » Il n’avait pas tort du tout !

 

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La vraie star du film serait bien sûr le Grand Requin Blanc qui terrorise les baigneurs d’Amity. Spielberg se posa un sacré défi technique. Tout d’abord, il refusa la sécurité d’un tournage en studio à Hollywood. Le squale devait évoluer dans un environnement réel pour être crédible. Le tournage aurait lieu à Martha’s Vineyard, la ville idéale pour ses grandes plages et ses hauts-fonds proches du rivage, permettant ainsi à Spielberg de tourner en toute sécurité des scènes censées se passer dans le grand large. On écarta vite la possibilité de dresser un vrai requin blanc ; les experts Ron et Valerie Taylor, engagés pour le film, rirent bien à cette idée. Un requin n’est pas un gentil dauphin à la Flipper ! Spielberg se rappela du Calmar géant de 20 000 Lieues sous les Mers, le film de Walt Disney et Richard Fleischer. Le concepteur du monstre marin le plus crédible à cette époque, Robert Mattey, fut engagé pour fabriquer plusieurs répliques mécaniques du Requin, surnommé « Bruce » (le prénom de l’avocat de Spielberg). Le Requin sera ainsi l’un des touts premiers ancêtres des animatroniques, marionnettes grandeur nature animées, dont Jurassic Park fera grand usage près de vingt ans plus tard. Seulement voilà, Bruce a beau être fin prêt, ses mécanismes délicats et son poids ne supporteront pas les rigueurs d’un tournage dans l’eau de mer. A son premier jour de test dans la baie de Martha’s Vineyard, le requin coule, sous les yeux consternés de Spielberg et ses producteurs !… Début en fanfare d’un tournage infernal, qui va largement déborder sur le planning prévu. Spielberg et son équipe resteront coincés durant des mois à Martha’s Vineyard, à attendre que ce satané requin veuille bien fonctionner. Sans compter les problèmes esthétiques du monstre de plus abîmé par son séjour dans l’eau… Ajoutez à cela les changements de météo incessants ; le bateau Orca qui manque un jour de couler en embarquant des paquets de mer ; les plaisanciers importuns qui apparaissent dans le champ des scènes supposées être en haute mer ; les caméras qui sont abîmées par l’eau de mer ; et Robert Shaw, qui a l’alcool mauvais, s’en prend plusieurs fois à Richard Dreyfuss… A l’autre bout du monde, les époux Taylor, chargés de filmer des vrais requins pour la scène de la cage sous-marine, n’en mènent pas large non plus ; la doublure de Richard Dreyfuss refuse obstinément de descendre dans l’eau parmi les grands requins blancs. Le jeune Spielberg s’imagine déjà que sa carrière coulera avec le film. Il lui faudra le recadrage et le soutien de son mentor Sidney Sheinberg, le grand manitou d’Universal qui l’avait engagé, pour qu’il finisse ce tournage de cauchemar, en sabrant au passage le maximum de scènes avec le Requin ; une décision radicale qui, paradoxalement, décuplera la puissance du monstre. Enfin, après un tournage éreintant, Spielberg pourra compter sur l’aide providentielle, en post-production, de sa monteuse Verna Fields, qui donnera au film son rythme implacable, et de son nouveau complice musical, le compositeur John Williams. Celui-ci lui, inspiré par Le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski et les partitions hitchcockiennes de Bernard Herrmann, présentera un leitmotiv à deux notes à l’efficacité redoutable.  

 

Jaws - show me the way to go home...

Ci-dessus : « Show me the way to go home… » Pour Quint (Robert Shaw), Hooper (Richard Dreyfuss) et Brody (Roy Scheider), le calme avant le chaos.

 

Le résultat final : un triomphe, le film décrochant d’excellentes critiques et un triomphe public sans précédent. Grâce à une campagne publicitaire très bien conçue par Universal, Jaws sera le tout premier film à dépasser la barre jusqu’alors inaccessible des 100 millions de dollars de recettes au box-office américain. Du jamais vu à l’époque ; le budget initial de 4 millions de dollars avait plus que doublé, en raison du retard pris par le tournage. Le film dépassera les succès récents du Parrain, de L’Arnaque et de L’Exorciste pour récolter 123 millions de dollars.Un record détenu durant deux ans, avant que Spielberg soit détrôné par son ami George Lucas et Star Wars ; la prise de pouvoir des movie brats barbus sera ainsi entérinée, et les studios seront encouragés à produire pour chaque été les fameux blockbusters influencés par les films de cette génération. Pour Spielberg, Jaws marquera aussi sa première nomination aux Oscars ; le film obtiendra essentiellement celui de la musique pour John Williams, et du montage. L’influence de Jaws se fera sur le long terme ; même si Spielberg prendra un temps un peu de distance envers le film. Une nouvelle génération de cinéastes prodiges attrapera le virus du cinéma en découvrant le film et lui rendra hommage : David Fincher en tête, qui reconnaitra l’influence de Jaws au détour de scènes de Seven ou Gone Girl ; Christopher Nolan, faisant du Joker de The Dark Knight l’équivalent humain du Requin (la scène choc du  »faux Batman » pendu, rappelant la découverte du cadavre du pêcheur de Jaws). Mais aucun cinéaste n’est sans doute plus fan du film que Bryan Singer, le réalisateur d’Usual Suspects et des films X-Men, au point d’avoir nommé sa société de production Bad Hat Harry d’après une réplique du film – celle du Shérif Brody au vieux baigneur portant un ridicule bonnet évoquant un aileron de requin : « That’s some bad hat, Harry« … Le film allait aussi générer une flopée de plagiats malencontreux, d’ersatz animaliers, et trois suites (un second volet aussi absurde que sympathique et deux catastrophes sur pellicule) pour lesquelles Spielberg n’avait rien à voir. Sans oublier des pastiches divers et variés : Jacques Tati ajoutera une scène gag pour une réédition des Vacances de Monsieur Hulot en référence directe aux scènes de panique du film de Spielberg ; les réalisateurs du studio d’animation Pixar s’amuseront dans Le Monde de Nemo, avec un requin nommé Bruce tentant de surmonter sa nature carnivore. Mais on n’est jamais si bien servi que par soi-même, en matière d’humour ; Spielberg produisit Retour vers le Futur 2, de Robert Zemeckis, où Marty McFly est attaqué en pleine rue par un requin en 3D star du totalement fictif Jaws 19 (dû à Max Spielberg, le fils de qui-vous-savez) ! Le même Zemeckis qui avait écrit 1941 pour Spielberg, se faisant plaisir de parodier la scène d’ouverture de Jaws, la même actrice (Susan Backline) étant cette fois-ci victime d’un sous-marin japonais égaré…

 

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Le succès considérable du film n’était pas juste simplement dû à une habile opération publicitaire orchestrée par Universal. On peut certes imiter ou pasticher le style d’un film, mais il est pratiquement impossible de le surpasser. A la barre, il faut un réalisateur capable d’imprimer sa patte et sa vision personnelle. Spielberg, malgré son attitude critique envers Jaws, ne pourra nier au final se l’être approprié. Certes, ce n’est sans doute pas son œuvre la plus personnelle ; mais, derrière l’œuvre de commande, le réalisateur pose les bases de son univers, et son « langage » cinématographique en développement. Donc, outre le plaisir évident de revoir Les Dents de la Mer quarante ans après sa sortie, il faut bien se poser la question : pourquoi le film marche-t-il toujours aussi bien, malgré les évidents défauts esthétiques de Bruce le Requin, ou l’inévitable passage du Temps ? Plusieurs réponses et/ou hypothèses sont possibles, et il y a eu de nombreuses interprétations du film au fil des décennies. Commençons par la plus évidente : Jaws revendique sans complexe la filiation de grands maîtres de la Peur sur pellicule. Très consciemment, Spielberg suivit les traces d’Alfred Hitchcock : l’ombre du Maître du Suspense plane en permanence au-dessus du film. Cela pourrait être handicapant, mais le jeune Spielberg sut manier le suspense avec autant de maîtrise que son illustre prédécesseur. Il ne se prive pas, d’ailleurs, de le citer ouvertement. Le sujet même du film – une petite ville maritime terrorisée par des attaques animales inexplicables – nous ramène évidemment aux OiseauxPsychose n’est pas loin, non plus, dans les scènes choc de la mort de la baigneuse nue jusqu’à l’assaut contre Hooper coincé dans sa cage sous-marine. Et Spielberg se permet même de surpasser « l’effet Vertigo » (combinaison d’un zoom arrière et d’un travelling avant donnant un effet de vertige) créé par Hitchcock, lorsque Brody assiste horrifié à la mort du jeune baigneur sur son matelas. Des citations délibérées, quasi instinctives, qui n’empêchèrent pas Hitchcock de bouder toute rencontre avec son admirateur… mais le vétéran cinéaste reconnut tacitement la filiation en « empruntant » John Williams pour son dernier film, Complot de Famille. Un autre cinéaste, moins connu de nos jours, a peut-être aussi influencé le style du film. Le français Jacques Tourneur sut se tailler une réputation méritée de maître de l’angoisse et du surnaturel, dans des séries B fantastiques magistralement tournées malgré un budget famélique (La Féline, Vaudou, L’Homme Léopard, Rendez-vous avec la Peur). Tourneur, peu intéressé par les effets spéciaux de son époque, développa une ambiance visuelle adaptée aux manifestations de ses « monstres ». Leur présence était marquée par des signes visuels et sonores impressionnants, qui ont sans doute marqué le cinéphile Spielberg. Les retards et les ennuis techniques liés au Requin poussèrent Spielberg à improviser des solutions ingénieuses pour signaler sa présence. Le monstre ainsi rendu « invisible » faisait planer une menace constante par des objets et des décors détournés de leur usage initial : les barrières dentelées des plages d’Amity, un matelas pneumatique à demi dévoré, un ponton arraché qui semble pris de vie, les mâchoires omniprésentes chez Quint, un fil de pêche se tendant brutalement, et bien sûr les fameux barils jaunes utilisés durant la longue chasse finale. Autant d’idées qui doivent beaucoup à l’approche de Tourneur. Au passage, Spielberg n’hésite pas à retourner les clichés trop évidents : l’image de l’aileron parmi les baigneurs, par exemple, est soit une erreur d’appréciation (un bonnet de bain), soit une mauvaise farce commise par des gamins. Le cinéaste laisse tout juste au spectateur le temps de rire, avant de lui asséner l’horreur maximum.

 

Jaws - Du vandalisme écoeurant !

Ci-dessus : « Du vandalisme écoeurant ! ». Le maire Vaughan (Murray Hamilton) et son curieux sens des priorités publiques…

 

Il est aussi intéressant de voir comment Jaws conserve, dans un film hollywoodien, une approche très naturaliste digne d’un film européen. Tourné loin des studios, sur les lieux même de l’action, le film de Spielberg conserve un côté documentaire évident dans la première partie du film. Les déboires du chef Brody avec le Maire et ses administrés, notamment, semblent souvent filmés sur le vif, à la façon d’un reportage en direct, qui surprendrait par hasard leurs conversations au milieu des badauds. Les scènes entre Brody et Vaughan ne sont jamais statiques, et sont autant d’affrontements psychologiques, évoluant peu à peu à l’avantage du policier. Il est intéressant de voir comment leurs points de vue sur la gestion de l’affaire du Requin évolue, en quelques scènes bien dosées : celles du début (sur le ferry, à la mairie) voient l’autorité de Brody complètement sapée par ce maire affairiste ; la scène intermédiaire (la capture du « faux coupable ») semble les mettre sur un pied d’égalité avant l’arrivée de la mère du garçon tué ; et dans les dernières scènes, Vaughan perd pied tandis que Brody prend l’ascendant, non sans colère et frustration (scène autour de l’affiche vandalisée), jusqu’à la scène dans l’hôpital où le policier obtient gain de cause. Cette scène est le contrepoint inverse parfait de la scène du ferry, Brody interceptant et coinçant Vaughan dans un coin pour l’obliger à faire ce qu’il aurait dû faire depuis le début ; toutes ces séquences ont un côté brut, que n’aurait pas eu le film s’il avait été filmé dans le confort des studios Universal. Histoire d’enfoncer le clou, Spielberg s’amuse même, en préambule de l’attaque de l’estuaire, à montrer le maire répondant à des journalistes de la télé. L’un d’eux, s’adressant face caméra pour son reportage (et donc face au public du film), n’est autre que Peter Benchley, l’auteur du roman. Grâce à son chef opérateur Bill Butler, Spielberg utilisera des caméras spéciales, filmant les figurants en pleine baignade au ras de l’eau, ou sous l’eau ; une sensation de réalité claustrophobique indéniable (le spectateur n’a aucune peine à imaginer le carnage imminent) qui transforme des images de tourisme vacancier en cauchemar absolu. Là encore, la sensation d’assister à une scène banale de la vie estivale renforce la crédibilité des évènements de Jaws.

 

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Nous sommes tous d’accord, le comportement du Requin est irréaliste ; aucun squale ne tue des êtres humains pour le plaisir, pas plus qu’il ne peut faire de marche arrière, ou couler un bateau… Qu’importe l’invraisemblance, après tout, car Jaws n’est pas un documentaire ; le film est typique de cette époque qui voit ressurgir les légendes d’autrefois, avec leur part d’irrationnel, au beau milieu du cadre matérialiste et rassurant du 20ème Siècle en Occident. On a ainsi vu ressurgir les sorcières en plein New York (Rosemary’s Baby), les goules dans la campagne américaine (La Nuit des Morts-Vivants), un démon babylonien à Washington (L’Exorciste), ou des ogres dans la campagne texane (Massacre à la Tronçonneuse)… Le Requin qui s’invite parmi les vacanciers de Jaws participe de la même actualisation du Fantastique, qui a quitté les poussiéreux châteaux victoriens de Dracula et Frankenstein pour débouler dans les lieux les plus ordinaires. Spielberg l’assimile, délibérément, à une créature fantastique, l’équivalent du Dragon médiéval, ou de la Bête apocalyptique. Le Requin, ici, c’est le Léviathan, monstre marin représentant le Chaos des forces primitives indomptées, créé par l’Eternel lui-même avant l’Homme, pour inspirer à ce dernier crainte et respect. Le Livre de Job contient notamment des pages qui semblent faites pour illustrer le propos du film (« Irais-tu pêcher Léviathan à la ligne ? (…) Criblerais-tu sa peau de flèches / Et sa tête de coups de harpon ? », phrase citée dans le roman de Benchley) ; dans cette idée, le Requin serait venu des profondeurs pour « punir » l’orgueil et la cupidité des habitants d’Amity. Spielberg ne manque pas d’assimiler le Requin à diverses créatures épouvantables : vampire (Mike, le fils de Brody qui échappera de peu aux mâchoires de l’animal, montre sa main qui saigne en plaisantant sur le sujet), entité surnaturelle (Chrissie est aussi malmenée dans l’eau que la gamine de L’Exorciste assaillie par le démon), fantôme ou esprit frappeur (divers objets semblent soudain doués de vie au passage du monstre : poltergeist…), tueur en série insaisissable (Hooper fait une référence ironique à Jack l’Eventreur), et, donc, Dragon mythique. Brody, Quint et Hooper deviennent finalement, dans la seconde partie du récit, des chevaliers partis affronter la Bête dans sa tanière avec, en guise d’épées médiévales, des armes bien inefficaces… La référence est encore plus explicite quand Brody, dans les dernières minutes du film, tient le monstre en respect avec une gaffe évoquant la lance des chevaliers. Le comportement même du Requin démontre une intelligence vraiment surnaturelle, comme s’il testait ses trois adversaires. La découverte de ses méfaits garde le même aspect irrationnel ; dans la première partie du récit, il tue une jeune femme, un enfant, un vieux pêcheur et un homme adulte, plus peut-être un gentil chien inexplicablement disparu… pratiquement l’équivalent d’une famille entière ; par effet collatéral, les femmes mères de famille sont affectées par les drames (Mrs. Kintner, Ellen Brody). Et Spielberg nous montre le « puzzle » macabre des restes de ses victimes : un torse et une main (Chrissie, la jeune femme), une tête (le vieux marin), une jambe (l’homme dans le canot)… soit presque un corps entier, horriblement déconstruit par cet animal dément. Une incarnation de la Bête, que le cinéaste filmera souvent sous différents avatars, pour représenter une force chaotique, monstrueuse, profondément destructrice.

 

Jaws - Hooper et le faux coupable

Ci-dessus : Hooper et Brody examinent le coupable idéal, capturé par les fous de la gâchette du coin.

 

Si le grand méchant monstre de Jaws marque autant les esprits, c’est aussi parce qu’il a des adversaires à sa mesure. Le film de Spielberg a beau être un monster movie modernisé, mettant en vedette le requin, sa crédibilité passe aussi et surtout par des personnages humains bien campés. Excellente idée de faire basculer le récit vers la haute mer, à la moitié du film ; le trio Brody-Hooper-Quint, que l’on pourrait croiser dans n’importe quelle ville portuaire, y gagne une dimension héroïque inégalée. Les antagonismes et l’amitié font jeu égal durant la chasse au requin ; le scénario de Carl Gottlieb, très astucieusement, s’amusera toujours à placer Brody, l’homme de la classe moyenne, grand phobique venu de la ville, entre ses deux congénères bien plus à l’aise sur l’eau. Les rapports de force s’équilibrent, s’affrontent et s’inversent à tour de rôle, entre le jeune scientifique féru de technologie, le policier responsable mais fragile, et le vieux pêcheur expérimenté mais passéiste. Attardons-nous un peu sur chacun d’entre eux. Honneur au plus jeune, Matt Hooper, campé par Richard Dreyfuss. Le premier acteur alter ego de Spielberg s’approprie et change astucieusement un personnage assez falot dans le roman. En lieu et place du bellâtre qui s’occupe de Mrs. Brody dans le dos de son mari, Dreyfuss fait de Hooper un scientifique idéaliste, aux allures d’étudiant barbu tout droit sorti des locaux de Greenpeace. Hooper devient l’allié spontané de Brody, face à la municipalité d’Amity. Il apporte une caution scientifique indéniable pour identifier le requin coupable des morts, et vient refroidir l’enthousiasme précipité des pêcheurs qui ont capturé un faux coupable idéal. De plus tout, la batterie d’objets et de gadgets techniques qu’il amène avec lui semble en faire un expert dans la chasse au monstre. Malheureusement, son savoir ne compense pas un manque d’autorité naturelle, indispensable pour persuader le maire de changer d’avis. Dreyfuss, en fait, a une stature comique indéniable qui a sans doute plu à Spielberg ; petit, rondouillard, dotée d’une voix nasillarde et d’une allure enfantine qui contraste avec les hommes du coin, il semble minuscule et perdu parmi les « durs » du port d’Amity, à son arrivée. Dreyfuss joue très bien de ce décalage entre les compétences réelles de son personnage (et une petite pointe d’arrogance propre aux hommes de science), et son apparence qui l’empêche d’être pris au sérieux. L’acteur tire le meilleur des quelques scènes humoristiques du film, notamment quand il essaie d’être aussi macho que Quint avec sa canette de bière… La situation de Hooper a dû rappeler à Spielberg ses propres débuts professionnels, lorsqu’il était un gamin de 22 ans dirigeant des vétérans sur les plateaux d’Universal TV. Quant aux certitudes scientifiques du jeune océanologue, elles ne le sauvent pas dès qu’il s’agit d’étudier le Requin dans son élément. La découverte d’une dent coincée dans le bateau abandonnée lui vaudra la peur de sa vie (et l’un des plus beaux jump scares pour le spectateur) ; et son face à face avec le squale, dans la cage, tournera court. La cage, dernier rempart scientifique et « civilisé » jeté dans un territoire primitif, ne peut tenir face à la fureur du monstre. Le scénario prévoyait qu’il se faisait tuer ; mais les images fournies par les époux Taylor, montrant un requin se débattre dans les câbles de la cage vide, donnèrent à Spielberg une idée tout juste plus indulgente. Le jeune homme sauvera in extremis sa peau, sans pouvoir aider ses équipiers assiégés dans le bateau.  

 

Jaws - Quint en pose badass !

Ci-dessus : Quint dans une pose badass, à la Sam Peckinpah !

 

A l’extrême opposé de Hooper, se tient le capitaine Quint, à qui Robert Shaw prête ses traits et son caractère explosif. Le personnage le plus marquant de Jaws, à qui l’acteur britannique trop tôt disparu donnait une couleur qu’il n’avait pas dans le roman. Le vieux briscard de l’océan est tour à tour exubérant, narquois, obsessionnel ou mélancolique… et, pour ses compagnons, un personnage difficile à gérer ! Shaw, avec l’accord de Spielberg, lui donne un caractère digne de l’Achab de Moby Dick, et des excès dignes des meilleurs personnages de Sam Peckinpah… le cinéaste de La Horde Sauvage, connu d’ailleurs pour son comportement « alcoolisé » et sa rudesse, semble avoir largement inspiré le personnage – jusqu’au port du bandana. Le personnage marque les esprits à sa première apparition, durant le conseil municipal spécial donné par Vaughan. Dans le tohu-bohu général, l’homme se fait tout de suite remarquer en proposant ses services (« Je vous l’attrape pour 10 000 dollars. La tête, la queue, et tout le bataclan. »), et surtout en montrant à tous qui est le vrai chef, sur l’île, sur la question du Requin ! Poliment congédié par Vaughan sous les yeux de Brody impuissant, Quint reste à l’écart durant toute la première partie. Le personnage est un paria, un « sauvage » se tenant à l’écart de la communauté et craint de tous. Spielberg a peut-être fait le lien, inconsciemment, avec le John Wayne de L’Homme qui tua Liberty Valance : le rancher grossier et brutal, que les civilisés évitent poliment avant de demander son aide pour éliminer le desperado qui terrorise la région. Quint adore en rajouter dans le machisme et l’aspect fruste : voir sa scène de recrutement par Brody, où il teste les compétences professionnelles de Hooper autant que ses origines sociales (« ce sont des mains de citadin, ça… »). Avec son vocabulaire fleuri, ses coups de gueule et son attitude badass à souhait, Quint serait presque une caricature si Shaw ne le nuançait pas. Le vieux marin donne aux deux « bleus » son expertise et son expérience de la pêche au requin ; mais surtout, il tombe le masque durant une séquence d’anthologie : celle du récit de l’USS Indianapolis, la scène que Spielberg avoue préférer dans le film, à juste titre.

 

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Juste après une séquence d’action trépidante, et avant l’attaque suivante, cette scène semble se situer dans un moment suspendu, hors du film, et hors du Temps. Après un bon repas bien arrosé, Quint s’amuse des petits bobos du shérif Brody (« Vous voulez voir quelque chose de permanent ? », double sens évident, compte tenu de ce qui va suivre) et détend l’atmosphère avec Hooper, dans un viril concours de cicatrices digne que n’auraient pas renié Howard Hawks, John Huston ou Ernest Hemingway. La conversation bascule sur le tatouage que Quint n’a jamais pu effacer, celui de son service à bord de l’Indianapolis. Hooper est refroidi, Brody, lui, devient le relais du public, qui en 1975 ignore tout ou presque de ce véritable drame maritime. Et Quint, en héritier d’Herman Melville, de nous raconter par le détail l’horreur qu’il a traversé trente ans plus tôt… Le récit qu’il fait du naufrage demeure terrifiant de réalisme. Rappelons que ce navire livra des composants essentiels des bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, avant d’être coulé en mer du Japon fin juillet 1945 par un sous-marin. Durant quatre jours et quatre nuits, les rescapés, dérivant en haute mer, furent décimés par le froid, l’épuisement, et les requins… Sur un équipage de 1100 personnes, seul le quart environ survécut. Ce fut le drame le plus meurtrier jamais vécu dans l’histoire de la marine militaire américaine. A l’époque du film, cette histoire était si peu connue que beaucoup crurent que le monologue de Quint était pure invention. Il ne l’était pas, malgré quelques erreurs factuelles ; et tant pis si sa version laisse croire que les squales sont responsables de tous les morts de l’Indianapolis. Dans ce film de pur divertissement qu’est Jaws, cette séquence « suspendue » est inattendue, originale, et pare le film d’une atmosphère de réalisme fantastique qu’affectionne le jeune cinéaste. Spielberg, aussi, aborde pour la toute première fois de sa carrière les rives de l’Histoire. La 2ème Guerre Mondiale, dont il est à sa façon un rejeton (rappelons que son père fut opérateur radio de l’Air Force, et lui raconta ses expériences), sera omniprésente dans son cinéma à partir de ce moment-là. Et l’évocation d’Hiroshima par Quint amènera, plus de dix ans plus tard, une scène saisissante d’Empire du Soleil. La scène de l’Indianapolis nous éclaire sur Quint ; derrière sa façade de dur, il y a un homme traumatisé à jamais par ce qu’il a vécu, et qui vit depuis des décennies avec le souvenir des morts. Son récit éclaire aussi sur le syndrome de stress post-traumatique et la culpabilité des survivants, bien connue des rescapés de guerre (revoir Le Soldat Ryan). Cette séquence justifie aussi, sans chercher le pathos, le comportement entêté et aberrant de Quint, dont le désir de revanche est clairement suicidaire. L’évocation du triste sort de son meilleur ami, ancien joueur de baseball qui meurt « dévoré, coupé en deux sous la poitrine« , annonce au passage ce qui va lui arriver le lendemain. Quint se servira d’une batte de baseball pour démolir la radio de l’Orca et empêcher les secours (rappelons que l’équipage de l’Indianapolis fut privé de liaison radio pour raisons de secret militaire) ; et il sera broyé par les mâchoires du Requin, au niveau de la poitrine, dans un combat sanglant à souhait. Quint aura finalement obtenu ce qu’il cherchait.

 

Jaws - Il est sous le bateau !

Ci-dessus : Quint a ferré le monstre. Brody (notez sa crème solaire !) aide comme il le peut.

 

Reste donc le shérif Martin Brody, premier d’une longue série de héros malgré eux dans le cinéma de Steven Spielberg. Un choix de casting parfait, là encore, avec Roy Scheider, excellent dans le rôle de ce policier tiraillé entre son sens du devoir, ses difficultés d’adaptation et sa peur pathologique. Un américain pas bien tranquille, qui prend ses responsabilités au sérieux, mais qui est en porte-à-faux permanent entre la menace du Requin et les pressions malencontreuses de sa communauté… La sympathie du public est vite acquise à cet homme qui devient un héros lorsque les circonstances le poussent à bout. Mais avant d’en arriver là, Brody aura subi bien des avanies. Contrairement au roman où lui et son épouse sont déjà implantés depuis plusieurs années à Amity, Brody, dans le film, est un nouveau venu. Ce policier consciencieux a quitté New York pour des raisons évidentes (il suffit de voir French Connection pour voir à quel point la ville était dangereuse à cette époque) ; mieux valait emmener sa famille dans un endroit paisible, à poser quelques contraventions et écouter les petites plaintes ordinaires des citoyens. Spielberg s’amuse souvent à mettre son personnage,  »déménagé » de fraiche date, en décalage permanent avec les us et coutumes de la petite ville. Et à le confronter avec sa phobie de la noyade ; dès son entrée en scène au petit matin après la mort de Chrissie, Brody a droit depuis sa fenêtre au spectacle de l’immensité de l’océan qui le met mal à l’aise. Plusieurs fois dans le film, Spielberg va ainsi diriger le regard angoissé de Brody vers le grand large, que l’imaginaire humain a longtemps peuplé de monstres. Il se trouve aussi en décalage « temporel », et le dialogue faussement anodin avec sa femme illustre bien cette impression (« On a acheté la maison en automne. On est en été. ») doublée par les tentatives de prendre l’accent local. Des piques similaires, on en retrouvera souvent dans le film envers Brody ; voir cette remarque d’une estivante à Ellen (« vous n’êtes pas née à Amity, vous ne serez jamais une insulaire ! »), ou ces derniers échanges entre Brody et Hooper (« Quel jour on est ? – Mercredi, je crois. Non, jeudi… »). Difficile pour le shérif de se sentir adapté, et accepté, à cause de cette impression de décalage permanent.

 

Jaws - Mrs Kintner

Ci-dessus : Mrs. Kintner (Lee Fierro), la mère du garçon tué par le requin, rappelle à Brody sa part de responsabilité.

 

Ce premier grand héros spielbergien n’est pas irréprochable, ni « super-héroïque ». Ses défauts et ses erreurs contribuent à rendre le personnage bien plus touchant qu’un héros d’action à l’hollywoodienne à la puissance de feu illimitée et aux certitudes en acier trempé. Brody, on le sait, est un inquiet obsessionnel (voyez comment il « gonfle » sa peur en étudiant les photos macabres de victimes de requins…). Héritier du James Stewart de Fenêtre sur Cour et Sueurs Froides, Brody amorce chez Spielberg une belle galerie d’anti-héros victimes de phobies sévères (Indiana Jones et ses serpents en sont l’exemple le plus célèbre), reflets des propres peurs du cinéaste, qui avouera sans honte être lui-même un grand angoissé. Chez le cinéaste, la terreur de la noyade est omniprésente : revoir Poltergeist, Always, Hook, Amistad, Le Soldat Ryan, A.I. Intelligence ArtificielleMinority Report, La Guerre des Mondes… Le personnage de Brody est intéressant pour une autre raison : avec lui, le jeune Spielberg se pose pour la première fois peut-être la question de la responsabilité morale, une notion d’éthique personnelle qui commence à apparaître alors dans son cinéma. Brody est un bon policier, un mari aimant et un père protecteur (parfois à l’excès) de ses fils. Et son métier de shérif le voue à protéger, par contrat tacite, la petite communauté d’Amity. Lorsqu’il accepte de taire la mort de la baigneuse et de maintenir les plages ouvertes, notre brave shérif se met dans une position intenable. La mort du gamin sur son matelas, sous ses yeux, n’est pas qu’un accident malencontreux. Responsable de la sécurité des baigneurs, Brody a commis une faute grave, comme va le lui rappeler la mère du petit garçon tué. Dans le parcours de Brody, témoin de la mort violente d’un enfant, germe la prise de conscience et le combat d’Oskar Schindler, dans La Liste de Schindler ; l’industriel allemand, collaborateur du régime nazi, changera de camp après avoir aperçu dans un charnier le cadavre de la petite fille en rouge. L’idée reste la même : un homme adulte, chez Spielberg, se doit de défendre envers et contre ceux dont il est responsable. Brody est hélas bien isolé pour travailler efficacement : non seulement la municipalité impose des « mesurettes » dérisoires, mais il doit faire face à une bande de pêcheurs du dimanche, aussi inefficaces que dangereux. Des « beaufs » dans toute leur splendeur, qui transforment une chasse à l’animal en véritable lynchage, un innocent requin-tigre faisant les frais de leur vengeance aveugle. Encore une référence au western évidente. Brody, lui, compte les points, flanqué d’un adjoint très inefficace… Dans la tourmente, il n’y a guère que Hooper pour l’aider (sans plus faire fléchir le maire, comme on l’a vu) et sa famille pour le soutenir. Notamment son petit dernier, qui lui rend un peu le sourire en lui faisant des grimaces ; joli moment de tendresse basé sur un échange muet de gestes et de regards entre le papa et l’enfant, scène qui annonce des échanges similaires dans Rencontres et E.T.

 

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Mal à l’aise à terre, notre policier est encore plus malmené dans la seconde partie du récit, coincé entre les deux spécialistes de l’océan. Brody prend ses responsabilités en allant traquer le Requin sur son territoire, mais il n’est pas facile de laisser derrière soi femme et enfants. Le voilà obligé de faire ses classes de mer sous l’égide de Quint, comme le premier aspirant matelot venu ! Spielberg réserve quelques gags savoureux à l’encontre du policier complètement perdu dans un environnement qu’il ne maîtrise pas. Brody s’acharne à faire un nœud marin alors que Quint est en train de « flairer » la bête qui mord à l’hameçon ; il doit balancer les appâts sanglants en maugréant, avant de réaliser qu’ »il va falloir un plus gros bateau » (réplique génialement improvisée par Roy Scheider) ; et, lors du concours de cicatrices entre Quint et Hooper, ce bon citadin qui semble avoir évité les balles à New York n’a que les traces de son appendicite à exhiber… Le pauvre Brody semble constamment ballotté entre ses deux compères ; et lorsque les deux experts sont éliminés, on ne donne pas cher de sa peau. Ne lui restera qu’à rassembler, en désespoir de cause, son sang-froid, quelques armes improvisées, et réussir le tir impossible. On notera que c’est un policier très terre à terre qui se défend avec une bouteille d’air comprimé et une arme à feu, pour renvoyer le monstre dans les abîmes de l’élément eau… Aussi invraisemblable que soit ce grand finale (décidé au dernier moment par un Spielberg épuisé par les pannes à répétition de son poisson star…), il tombe sous le sens du récit. L’affrontement conjugue les phobies mêlées du spectateur, du protagoniste et sans doute du cinéaste : aquaphobie, agoraphobie et claustrophobie. Envahi par l’eau, coincé dans le bateau qui s’effondre, Brody est au milieu de nulle part et ne peut fuir le monstre déchaîné. Et, là encore influencé par le western (un genre qu’il n’a jamais réalisé, mais qui influence nombre de ses films, à commencer par Duel et Sugarland Express), Spielberg conclut l’aventure par un duel en règle entre un Shérif poussé à bout, et un monstre marin devenu le desperado terrorisant la communauté voisine. Voir le Requin mâchonner la bouteille d’oxygène prend alors un second sens tout savoureux ; pensez aux cigarillos de Clint Eastwood dans sa période Sergio Leone ! Ne restera plus à Brody qu’à savourer sa victoire finale, tandis que le Requin réduit en pulpe sanglante disparaît dans un ultime rugissement d’agonie… Spielberg utilisa ici un cri d’un Tyrannosaure issu d’un vieux film de dinosaures. Déjà une idée derrière la tête, bien avant que Michael Crichton n’ait écrit la première ligne de Jurassic Park

 

Jaws - Tir à la corde

Ci-dessus : trois chasseurs… chassés.

 

Le générique final sonnera comme une délivrance pour le spectateur, les deux rescapés regagnant le rivage, aux sons de la musique apaisée de John Williams. Brody et Hooper regagneront la civilisation en héros un peu parias, tels deux aventuriers magnifiques à la John Ford. Spielberg, lui, bénéficiera du succès du film pour faire progresser sa propre carrière ; il dira non à la suite du film, ainsi qu’à d’autres juteuses propositions (comme le premier Superman, que les producteurs Alexander et Ilya Salkind lui offrirent), pour se trouver de nouveaux défis. Il commence à lever la tête pour observer le ciel. Une idée de film sur les OVNIS lui trotte dans la tête…

 

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Ci-dessus : la musique de John Williams a fait le succès du film. Outre le thème du Requin, on appréciera aussi la superbe partition du générique final. L’air de l’aventure en haute mer !

 

La fiche technique :

Réalisé par Steven Spielberg ; scénario de Peter Benchley et Carl Gottlieb (NC : Howard Sackler, John Milius et Robert Shaw) d’après le roman de Peter Benchley ; produit par Richard D. Zanuck et David Brown (Universal Pictures)

Musique : John Williams ; photo : Bill Butler ; montage : Verna Fields ; direction artistique : Joe Alves

Effets spéciaux : Robert A. Mattey et (NC) Roy Arbogast

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 04

En bref… MISSION IMPOSSIBLE : ROGUE NATION

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MISSION IMPOSSIBLE : ROGUE NATION, de Christopher McQuarrie

L’histoire :

Nouveaux ennuis en perspective pour Ethan Hunt (Tom Cruise) et son équipe de choc de l’IMF, William Brandt (Jeremy Renner), Benji Dunn (Simon Pegg) et Luther Stickell (Ving Rhames). A peine Hunt a-t-il intercepté l’envoi aérien d’un chargement d’armes chimiques par un groupe terroriste, qu’il reçoit une nouvelle mission. Mais c’est un traquenard, tendu par la mystérieuse organisation criminelle nommée le Syndicat, qui le capture et s’apprête à le torturer pour savoir ce qu’il sait exactement sur eux… Hunt a la vie sauvée par l’énigmatique Ilsa Faust (Rebecca Ferguson), qui l’aide à échapper à ses tortionnaires, tout en faisant sembler de travailler pour eux.

Hunt ne peut compter sur ses collègues de l’IMF : le nouveau directeur de la CIA, Alan Hanley (Alec Baldwin), obtient la dissolution officielle de ce service secret concurrent. Brandt et Benji sont désormais obligés de travailler pour la CIA – et d’être « cuisinés » en permanence par Hanley. Luther démissionne, et Hunt, obnubilé par le Syndicat, refuse de répondre aux ordres de retour au pays. Invisible durant six mois, Ethan est désormais traqué par la CIA ; il contacte Benji qui le retrouve à Vienne, où, croit-il, le Syndicat va de nouveau frapper…

 

Mission Impossible Rogue Nation 

Impressions : 

A l’âge où la plupart des hommes de cette planète commencent à regarder leur tour de ventre prendre d’inquiétantes proportions, Tom Cruise, 53 ans au compteur, continue d’enchaîner les exploits physiques, pour ce Mission Impossible : Rogue Nation, cinquième volet d’une saga entamée il y a déjà presque vingt ans… Et donc, l’acteur continue de prendre des risques (contrôlés, mais quand même) réels, pour le bonheur des amateurs de cascades : fonçant à 200 à l’heure sur l’autoroute sans casque, s’agrippant à un Airbus en décollage, ou plongeant en apnée dans une turbine remplie d’eau, Cruise ne ménage pas ses efforts et dégage une énergie phénoménale (la Scientologie, ça fait rajeunir ? … laissez tomber, c’était une blague !). Ce n’est un secret pour personne, Cruise, dans une carrière déjà longue de plus de 30 ans, connaît une inévitable perte de vitesse au box-office ces dernières années et, faute de mieux, se rabat sur sa franchise, pour laquelle il ne se ménage pas. 

Succédant à Brian DePalma, John Woo, J.J. Abrams et Brad Bird, Christopher McQuarrie, l’ancien scénariste d’Usual Suspects prend la relève à la réalisation ; cet habitué du thriller travaille pour la quatrième fois avec la star, après avoir signé les scripts de Walkyrie et Edge of Tomorrow, et réalisé le polar Jack Reacher. McQuarrie signe un film d’action/espionnage bien troussé, même s’il n’y a rien de vraiment neuf sous le soleil ; le film est le divertissement attendu, sans égaler les bonnes idées de Brad Bird sur le précédent volet. Reconnaissons cependant à McQuarrie une solide qualité d’écriture, et une tentative de mêler à l’action une atmosphère paranoïaque propre aux bons récits d’espionnage à l’ancienne. Le réalisateur livre donc les morceaux de bravoure attendus, centrés autour de sa star et de son personnage, Ethan Hunt, dont la résistance physique et le goût pour l’adrénaline semblent atteindre les limites du surnaturel. McQuarrie s’amuse bien, et n’hésite pas à citer – de façon un peu trop flagrante, quand même – un des plus grands morceaux de bravoure du cinéma d’Alfred Hitchcock. Les cinéphiles auront reconnu l’hommage, copié parfois au plan près, la fameuse scène de L’Homme qui en savait trop et son assassinat d’homme politique sur fond d’opéra. Le spectateur, lui, s’amusera surtout devant les pitreries de l’indispensable Simon Pegg, et son personnage de geek hyper-nerveux devenu le porte-bonheur de la série ; il appréciera aussi la révélation d’une superbe actrice suédo-britannique à suivre, la très belle Rebecca Ferguson, excellente en femme fatale donnant du fil à retordre à nos héros.

 

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« Moroccan Pursuit », variation sur le fameux thème de Lalo Schifrin, issu de la bande originale du film composée par Joe Kraemer.

 

La Fiche Technique :

Réalisé par Christopher McQuarrie ; scénario de Christopher McQuarrie, d’après la série télévisée créée par Bruce Geller ; produit par J.J. Abrams, Bryan Burk, Tom Cruise, David Ellison, Don Granger, Helen Medrano et Maricel Pagulayan (Bad Robot / China Movie Channel / Odin / Skydance Productions / TC Productions / Alibaba Pictures Group)

Musique : Joe Kraemer, thème de Mission : Impossible par Lalo Schifrin ; photo : Robert Elswit ; montage : Eddie Hamilton

Direction artistique : Paul Inglis ; décors : James D. Bissell ; costumes : Joanna Johnston

Cascades : Wade Eastwood ; effets spéciaux de plateau : Elia D. Popov et Dominic Tuohy ; effets spéciaux visuels : Caleb Choo, Kee-Suk « Ken » Hahn, Tim McGovern et David Vickery (Double Negative / Plowman Craven & Associates / Territory / The Visual Effects Company)

Distribution : Paramount Pictures

Caméras : Arri Alexa 65, XT et XTM ; Arriflex 235 et 435 ; Panavision Panaflex Lightweight et Millennium XL2

Durée : 2 heures 11

En bref… LES 4 FANTASTIQUES

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LES 4 FANTASTIQUES, de Josh Trank

L’histoire :

Depuis son plus jeune âge, Reed Richards (Miles Teller) ne veut qu’inventer et explorer ; ce jeune surdoué a pu compter sur l’aide d’un autre gamin solitaire, Ben Grimm (Jamie Bell), pour fabriquer un téléporteur expérimental à partir de matériel de récupération. Le projet de Reed, tout juste sorti du lycée, retient l’intérêt du Docteur Franklin Storm (Reg E. Cathey). A la tête des recherches de la prestigieuse Fondation Baxter, institut privé qui a déjà réalisé de prodigieuses avancées scientifiques, Storm engage Reed pour créer un téléporteur quantique fonctionnant au niveau interplanétaire.

Le jeune homme fait ainsi la connaissance de la fille adoptive de son mentor, Sue (Kate Mara), une jeune femme discrète, brillante et timide. Malgré les réticences du Comité Administratif de la Fondation, Storm persuade aussi un autre esprit brillant de se joindre à l’aventure : Victor Von Doom (Toby Kebbell), dont l’intellect rivalise avec celui de Reed. L’équipe est rejointe par Johnny (Michael B. Jordan), le fils rebelle du Docteur Storm, une vraie tête brûlée. Après des mois de travail, un premier test est concluant. Inquiets cependant de voir le directeur du Comité Administratif les déposséder de leurs travaux pour des contrats avec le gouvernement américain, Reed, Johnny et Doom décident de faire le grand saut, rejoints par Ben. Mais, sur la planète mystérieuse, l’arrogant Doom déclenche une catastrophe ; il est englouti dans une éruption, les trois autres sont ramenés en catastrophe par Sue, restée sur Terre. L’accident a des conséquences imprévues. Reed, Sue, Johnny et Ben réalisent à leur réveil qu’ils ont absorbé une énergie inconnue, les dotant de pouvoirs extraordinaires… 

 

Les 4 Fantastiques

Impressions :

Maudits au cinéma, les 4 Fantastiques ? On dirait bien… Mister Fantastic, la Femme Invisible, la Torche Humaine et la Chose, les héros fondateurs de l’Univers Marvel conçus en 1961 par Stan Lee et Jack Kirby sont les plus mal servis par les adaptations cinématographiques. Jusqu’ici, les réalisateurs et producteurs des divers films semblent incapables de reproduire la formule magique de la b.d., qui suivait les aventures de cette curieuse famille super-héroïque, formant un groupe d’explorateurs de l’impossible propres à stimuler l’imagination des kids de tout âge : voyages spatiaux, voyages temporels, royaumes souterrains et sous-marins, rencontres avec des civilisations extra-terrestres… Cette b.d. qui a connu ses heures de gloire grâce aux dessins du grand Kirby (et aussi quand elle fut reprise par John Byrne, dans les années 1980) semble malheureusement avoir pris un sérieux coup de fatigue. Au point que le comics, jadis fer de lance de la Maison des Idées, a même dû s’interrompre. Et les adaptations cinématographiques n’ont guère aidé à renouveler le blason des héros. On passera poliment sous silence la version produite par ce filou de Roger Corman en 1994, une série Z qui fait le bonheur des internautes geeks amateurs de films psychotroniques. La 20th Century Fox, qui cherchait évidemment à surfer sur le succès de la vague super-héroïque, produisit en 2005 une première version officielle d’une platitude affligeante. Un 4 Fantastiques réduit à l’état de longue sitcom filmée, avec des erreurs de casting à la pelle, un Docteur Fatalis guère plus effrayant qu’un vilain de Bioman, et des gags pénibles à souhait (Mister Fantastic qui utilise ses pouvoirs pour prendre du PQ…). Une suite encore plus inintéressante, malgré le Surfer d’Argent et Galactus, acheva les fans deux ans plus tard. Devant leur mécontentement, le studio promit de réfléchir à deux fois avant de sortir l’inévitable reboot, finalement confié au jeune Josh Trank, auteur d’un intéressant Chronicle qui devait lui ouvrir les portes de Hollywood. Avec la présence au scénario de Simon Kinberg et à la production de Matthew Vaughn, responsables de l’heureuse relance des derniers films X-Men, cela promettait une nouvelle mouture des Fantastiques plus aboutie. Hélas pour lui, Josh Trank est tombé dans un piège qui ne doit rien aux super-vilains. Un piège tendu par les méthodes de production courantes à Hollywood, et qui conduisent ici à une belle aberration. 

Sous l’œil ébahi du spectateur, ce 4 Fantastiques, après un début correct, part subitement en vrille pour se crasher en beauté… Les exécutifs de la Fox, soucieux de livrer un film pour les gosses, ont pris peur devant les parti pris du réalisateur, et l’ont éloigné du montage final sans ménagement. Résultat : chaque tentative faite par Trank de crédibiliser sa vision des personnages est tuée dans l’œuf par les interventions malencontreuses des costards-cravates. L’incohérence du produit final est insupportable pour les amoureux du comics qui crachent leur colère sur les réseaux, et devant le désastre imminent au box-office, le jeune réalisateur et les cadres du studio se renvoient la balle pour désigner le responsable du plantage à 120 millions de dollars… Sur l’écran, c’est la perplexité qui règne. Trank réussit plutôt bien, dans la première partie du film, à donner de l’épaisseur psychologique aux FF, glisse quelques références lorgnant du côté de Joe Dante (les bricolages de Reed rappelant parfois Explorers et L’Aventure Intérieure), même si le tout baigne dans une ambiance scientifico-industrielle froide, très éloignée du comics. La transformation physique et psychologique des personnages doit plus à David Cronenberg (Scanners et La Mouche ont servi de référence) qu’aux super-héros ; du moins était-ce l’idée de Trank avant que les cadres de la Fox tentent d’y mettre le holà. Doom / Fatalis éclatant les têtes des cadres administratifs par la pensée, dans le film, n’était sans doute pas du goût de leurs homologues réels… Et donc, le retournage / remontage en règle du film tourne au ratage à chaque scène de la partie « super-héroïque » du film, contredisant le récit de départ. Les conséquences de la transformation de Ben en Chose, qui devait être un tournant émotionnel du film, sont ainsi promptement mises au placard. Tout comme les conflits et les drames annoncés dans l’histoire. Reed et Ben se brouillent ? Pas grave, ils se réconcilient en deux secondes, sans explication. Le mentor des FF meurt sous les yeux de son fils et de sa fille ? Et alors, puisque les gentils gagnent à la fin, Sue et Johnny n’ont pas l’air plus perturbés que cela… Doom / Fatalis est l’un des pires vilains du Marvel Universe ? Il est ici réduit à pas grand chose, un petit sociopathe réduit en poussière en moins de deux minutes. Ajoutez à cela les problèmes de raccord évidents (les cheveux blonds de Kate Mara qui changent subitement de couleur et de coupe), ou les effets visuels du vol de la Torche Humaine, inachevés… Au milieu de tout ça, les comédiens surnagent autant qu’ils le peuvent, faisant leur possible (Jamie Bell en tête) pour incarner ces personnages qui méritaient mieux que ces marques de mépris.

Triste, mais hélas prévisible, Les 4 Fantastiques n’est que l’énième exemple de l’histoire du jeune-réalisateur-prometteur-mais-inexpérimenté-qui-se-retrouve-embarqué-dans-une-galère-hollywoodienne-pas-une-horde-d’exécutifs-qui-lui-dictent-leur-loi-et-qui-coulent-son-film-en-résultat. Et ça dure depuis des décennies… Trank pourra toujours se consoler en pensant à quelques vétérans ayant connu ce type de galère récurrente à Hollywood, comme David Fincher (qui doit encore faire des cauchemars du tournage d’Alien 3). Le fan des FF, lui, pourra toujours se rabattre, faute de mieux, sur Les Indestructibles. Le film de Brad Bird, chez Pixar, restera finalement (en esprit) la seule adaptation digne du comics de Lee et Kirby…

Ludovic Fauchier.

 

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La fiche technique :

Réalisé par Josh Trank ; scénario de Simon Kinberg, Jeremy Slater & Josh Trank, d’après la bande dessinée créée par Stan Lee & Jack Kirby ; produit par Gregory Goodman, Simon Kinberg, Robert Kulzer, Hutch Parker et Matthew Vaughn (20th Century Fox / Genre / Marv Films / Marvel Entertainment / TSG Entertainment) 

Musique : Marco Beltrami et Philip Glass ; photographie : Matthew Jensen ; montage : Elliot Greenberg et Stephen E. Rivkin

Direction artistique : Tom Frohling ; décors : Chris Seagers ; costumes : George L. Little

Effets spéciaux de plateau : Garry Elmendorf ; Effets spéciaux visuels : Kevin Scott Mack, François Dumoulin, Sean Andrew Faden, Patrick Ledda (Weta Digital / Big Flick Rentals / MPC / Pixomondo / Rodéo FX)

Distribution : 20th Century Fox

Caméras : Arri Alexa

Durée : 1 heure 40

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