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Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (2ème partie)

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Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 17 (2ème partie) dans Aspie s-charles-schulz-asperger

… Schulz, Charles M. (1922-2000) :

Il était une fois, un garçon et son chien… et leur dessinateur. Charles M. Schulz, ou la preuve que l’on peut travailler toute sa vie pour des « cacahuètes » dans son domaine de prédilection, et créer un univers très personnel, plein d’humour, de poésie et de fulgurances philosophiques, devenant ainsi un conteur universel, rien qu’en alignant quatre petits dessins par jour pendant près de cinquante ans. Le tout en restant d’une discrétion extrême, malgré la reconnaissance du public. Les nombreuses interviews qu’il accorda de son vivant confirment une évidente timidité du dessinateur, qui fut aussi un grand anxieux comme son alter ego de papier Charlie Brown. A tel point qu’on peut tout à fait supposer que, vu sa façon de parler et de se tenir durant ces conversations enregistrées, Schulz avait le fameux syndrome d’Asperger.

Fils d’immigrés allemands et norvégiens, Charles Monroe Schulz naquit à Minneapolis, Minnesota, et fut élevé dans le même état, à Saint Paul. Il passa une enfance paisible, manifestant très tôt un talent précoce pour le dessin. Son oncle le surnomma « Sparky », d’après le cheval Spark Plug du comic strip BARNEY GOOGLE de Billy DeBeck ; un signe du destin de dessinateur de comic strip qui attendait Schulz. Celui-ci aimait particulièrement dessiner le chien de la famille, Spike, un pointer blanc tacheté de noir qui adorait manger broches et punaises. Grâce à Spike, Schulz envoya son premier dessin de presse alors qu’il n’était qu’un gamin : ce fut un dessin de Spike envoyé à RIPLEY’S BELIEVE IT OR NOT ! (connue en France dans de nombreux magazines pour la jeunesse, sous le titre LE SAVIEZ-VOUS ?), populaire franchise compilant faits et anecdotes étranges et loufoques… Spike inspirera bien sûr Snoopy à Schulz ; bien des années plus tard, Schulz donnera à son toutou un frère moustachu et indépendant, justement nommé Spike.

Schulz passa une scolarité normale, sautant deux classes de l’école élémentaire. L’adolescent très timide vit ses dessins pour l’almanach de son lycée rejetés. Sur la photo de fin d’année, Schulz apparaissait comme un jeune homme très calme, au regard rêveur très « Aspie », véritable incarnation de Charlie Brown. En 1943, Schulz rejoignit les drapeaux, engagé dans la 20th Armored Division en Europe ; le voilà chef d’escadron d’une unité de combat à la mitraillette calibre 50 – ceci, tout en suivant des cours par correspondance à l’Art Instruction Inc. Schulz resta loin des combats, et son seul fait d’armes sembla tout droit sortir d’une de ses histoires : à la toute fin du conflit, il oublia de charger sa mitraillette, et tomba sur un soldat allemand qui se rendit tout de suite ! Rentré à Minneapolis en 1945, il fut lettreur pour un magazine catholique de comics, TIMELESS TOPICS. En juillet 1946, il travailla à Art Instruction Inc. pour réviser et classer les leçons soumises par les élèves. Il y travailla quelques années et fit ses premiers dessins professionnels : notamment, LI’L FOLKS de 1947 à 1950 pour le St. Paul Pioneer Press. Il y utilisa pour la première fois le nom « Charlie Brown », le nom d’un collègue enseignant de l’Art Instruction Inc., pour créer divers personnages de gamins, et un chien « proto-Snoopy ». Il tenta de syndiquer LI’L FOLKS par la Newspaper Enterprise Association - ce qui aurait fait de lui un fournisseur indépendant du syndicat, chose rare à l’époque, mais l’affaire échoua. LI’L FOLKS s’arrêta en janvier 1950, interrompu par le Pioneer Press. Schulz contacta United Features Syndicate pour continuer la parution des LI’L FOLKS. Mais entretemps, Schulz avait développé un comic strip (utilisant quatre cases, au lieu d’une, pour les dessins de presse habituels), et le syndicat préférait cette version. PEANUTS fit ses grands débuts le 2 octobre 1950 dans sept journaux. Après un démarrage lent, PEANUTS obtint un succès immense, devenant la référence absolue au fil des ans du comic strip – influence dépassant son cadre d’origine. Les PEANUTS accapareront bientôt Schulz qui n’aura plus guère le temps de dessiner autre chose (IT’S ONLY A GAME 1957-1959, YOUNG PILLARS 1956-65 dans une publication liée à l’Eglise de Dieu). Schulz signa aussi les illustrations des deux volumes de KIDS SAY THE DARNDEST THINGS d’Art Linkletter, et une collection de lettres de Bill Adler, DEAR PRESIDENT JOHNSON. PEANUTS sera publié quotidiennement dans 2600 journaux, 75 pays et 21 langues. La vente des strips, le merchandising, les publicités vaudront à Schulz un confortable revenu annuel entre 30 et 40 millions de dollars. Schulz dessinera sans interruption pendant cinquante années, pratiquement sans interruption.

Schulz suivait chaque jour la même routine de travail : tout d’abord, manger un beignet à la confiture ; puis éplucher le courrier avec sa secrétaire ; et enfin, se mettre à écrire et dessiner le strip du jour, le fruit d’une patiente cogitation pouvant prendre aussi bien cinq minutes que plusieurs heures. Il n’a jamais utilisé d’assistants, encreurs ou lettreurs, pour faire son travail à sa place. Schulz, influencé par les maîtres américains du dessin « strip » (Milton Caniff, Bill Mauldin, George Herriman, Roy Crane, Elzie C. Segar, Percy Crosby…) sut s’en affranchir pour donner à PEANUTS son propre style, ses thémes personnels. Luthérien, membre de l’Eglise de Dieu puis Méthodiste, Schulz incluait souvent ses réflexions sur la religion dans ses dessins, se définissant comme un « humaniste laïc ». Dans PEANUTS, Linus (le gamin au doudou) représentait son côté spirituel. La vie de Schulz, bien que réglée par des routines de vie assez paisibles, connut évidemment de grands changements, et quelques épreuves qui le mirent à mal. Il souffrit toute sa vie de crises de dépression, qu’on devine liées à certains évènements dramatiques de sa vie. Particulièrement en 1966, où Schulz perdit son père, et vit le studio qu’il avait fondé huit ans plutôt être détruit par un incendie. Il divorça de sa première femme, Joyce, dont il avait eu quatre enfants, en 1972. Il épousa Jean Forsyth Clyde l’année suivante. Ils s’étaient rencontrés alors que Jean emmenait sa fille au hockey sur glace - un sport que Schulz adorait, en bon natif du Minnesota (les sports sur glace sont d’ailleurs omniprésents dans PEANUTS). En dehors d’un incident (une tentative manquée de kidnapping de sa femme en 1988), la vie de Charles Schulz resta d’une tranquillité idéale pour réaliser ses dessins ; une flopée de récompenses et de distinctions venant reconnaître la valeur de son travail. Il continua, malgré la maladie de Parkinson et le cancer, à dessiner jusqu’au 14 décembre 1999, date de son dernier PEANUTS annonçant sa retraite. Schulz mourut dans son sommeil le 12 février 2000, d’une attaque cardiaque. Les collègues et émules cartoonistes lui rendirent unanimement hommage, le 27 mai 2000, en incluant les personnages de PEANUTS dans leurs strips du jour.

 

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Il faut bien sûr glisser ici quelques mots sur Charlie Brown : bien que Schulz se soit défendu d’en avoir fait son alter ego, affirmant que tous les personnages de PEANUTS représentaient un aspect de sa personnalité, Charlie n’en reste pas moins un personnage très autobiographique, un petit garçon timide, inquiet d’un rien, et facilement déprimé – et probablement « Aspie » fictif. Un « loser » permanent, attendrissant… et très maladroit (cette peste de Lucy Van Pelt s’amusant toujours à le faire tomber au moment du « kick » fatidique des matchs de foot américain !). Beaucoup d’éléments biographiques (les parents, les premiers amours, les copains…) de Charles Schulz sont cachés dans le personnage de Charlie, ayant trouvé ainsi le moyen de s’exprimer par le dessin. Et, bien sûr, en bon Aspie, Schulz resta très attaché au souvenir de son animal familier. Avec Snoopy, le beagle rêveur, refaisant le monde allongé sur le toit de sa niche, c’est un monde à part entière qui mériterait bien un essai à part…

 

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… Sellers, Peter (1925-1980) :

Ce n’est un secret pour personne, les grands acteurs ont souvent une réputation méritée d’être des angoissés chroniques. Et les acteurs spécialisés dans la comédie semblent l’être encore plus, jusqu’à connaître de terribles accès de dépression, qui peuvent saboter complètement leur vie. Le cas de Peter Sellers, le génial comédien anglais aux mille visages, interprète du Docteur Folamour, de Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), l’Inspecteur Clouseau (les PANTHERE ROSE), Chance le Jardinier (BEING THERE / BIENVENUE MISTER CHANCE), constitue l’exemple extrême. Reconnu de son vivant comme l’un des meilleurs acteurs du 20ème Siècle, un génie de la comédie capable de faire rire en un instant les spectateurs du monde entier, Sellers resta une énigme pour les biographes comme pour ses proches. Il fascinait par son aptitude à se fondre complètement dans les personnages qu’il interprétait. Lui-même avait conscience de cette aptitude unique. Craignant souvent de devoir être lui-même en public, Sellers semblait ne pas exister en dehors des caméras. Son cas nous intéresse ici d’autant plus que certains de ses personnages, socialement inadaptés, ont des traits «Aspies» partiels (Hrundi V. Bakshi dans LA PARTY) ou absolus (le jardinier de BIENVENUE MISTER CHANCE). Dans la réalité, ce roi de la comédie montrait un tout autre visage : profondément anxieux, terriblement névrosé, capable de terribles sautes d’humeur, dépressif, il pouvait se montrer odieux avec son entourage, et commettre de nombreuses erreurs de jugement. Sans vouloir en tirer des conclusions définitives, on peut tout à fait imaginer que le comédien souffrit d’un syndrome d’Asperger évidemment non diagnostiqué…

Peter Sellers naquit le 8 septembre 1925 à Southsea près de Portsmouth, en Angleterre. Un vrai enfant de la balle, ses parents étaient des gens du spectacle. Son vrai nom était Richard Henry Sellers, mais ses parents, William « Bill » et Agnes « Peg », lui firent un étrange cadeau en l’appelant toujours «Peter», du nom de leur fils, mort à la naissance l’année précédente. Sellers eut souvent à vivre avec le « souvenir » de morts hantant sa vie. Outre le fait de porter le prénom d’un frère mort, Sellers conservait chez lui une gravure d’un illustre ancêtre, Daniel Mendoza, un pugiliste du 18ème et 19ème Siècle qui révolutionna l’art de la boxe, ancêtre de sa mère. Le visage de Mendoza ornait même le logo de production de Sellers. Un troisième mort hantait aussi Sellers : Dan Leno, comédien de music-hall, décédé en 1904, et dont Sellers se persuadait qu’il venait le conseiller sur ses choix de rôles…. Difficile, on s’en doute, de rester totalement sain d’esprit en rivalisant avec des morts.

Les Sellers voyageaient beaucoup, ce qui perturbait leur fils, qui monta sur les planches dès ses cinq ans. Ancienne danseuse, Peg poussera sans arrêt son fils à suivre une carrière de comédien, contre l’opinion de Bill, plus distant de son fils. Peter Sellers était un enfant très timide, complètement dominé par cette mère étouffante, une relation peu saine qui perdura jusqu’à l’âge adulte. Très bon élève (mais jugé paresseux) à l’école catholique privée St. Aloysius de Londres, Sellers subira cependant la discrimination des professeurs et des camarades, sa mère étant juive. Très sensible à l’antisémitisme, Sellers ripostera à sa façon en imitant bien plus tard les nazis, dont le fameux DOCTEUR FOLAMOUR de Stanley Kubrick. Il accompagna ses parents dans leurs tournées, tout en étudiant au collège, où il s’amusa vite à faire des imitations des animateurs de la radio, et développa un talent pour l’improvisation. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le College dut évacuer à Cambridgeshire ; Peg n’autorisa pas son fils à aller seul là-bas, ce qui mit fin à sa scolarité. Les Sellers quittèrent Londres pour Ilfracombe, dans le Devon, où son oncle dirigeait le Victoria Palace Theatre. Sellers fit tous les petits boulots du théâtre, tout en jouant sur scène, et put étudier en coulisse le jeu d’acteurs prestigieux comme Paul Scofield. Le jeune Sellers développa ainsi une exceptionnelle faculté de mémorisation pour les accents, le phrasé, la gestuelle, et la musique. Excellent joueur de batterie, il rejoignit des orchestres, puis l’ENSA, pour divertir les troupes ; contre l’avis de maman Sellers, il intégra la RAF en septembre 1943. Ne pouvant devenir pilote en raison d’une mauvaise vue, Sellers auditionna pour le GANG SHOW du chef d’escadron Ralph Reader, une troupe de spectacle de la RAF grâce à laquelle il put voyager en France, en Allemagne après la guerre… et en Inde (« Birdy num num ! »). Le talent d’acteur comique du sous-officier Sellers était déjà là, excellant dans les imitations d’officiers militaires « stiff upper lip » dont le Group Captain Mandrake, dans FOLAMOUR, sera l’incarnation.

Avec la fin de la guerre, Sellers fut démobilisé et rentra travailler en Angleterre. Il reprit une carrière théâtrale et musicale, période de vaches maigres. En 1948, il auditionna à la BBC, faisant ses débuts à la télévision dans NEW TO YOU. Frustré, il contacta le producteur radio de la BBC Roy Speer, en faisant semblant d’être Kenneth Horne, star du show MUCH BINDING IN THE MARSH. L’insolent Sellers sut convaincre Speer de l’engager, et il devint un nom familier de la radio. Il rencontra d’autres comédiens : Michael Bentine, Harry Secombe et Spike Milligan, ses copains du futur GOON SHOW, ou THE GOONS. Sellers rencontra et épousa l’actrice Anne Howe, et ils auront un fils et une fille : Michael et Sarah. Le premier travail de Sellers au cinéma fut de doubler l’acteur mexicain Alfonso Bedoya, dans le film LA ROSE NOIRE. Le GOON SHOW démarra le 28 mai 1951 : après un démarrage honorable, l’émission comique devint un véritable phénomène de société, un show à l’humour absurde « so british » qui influencera beaucoup les Monty Python. Grâce à ses improvisations, ses imitations, et la création de personnages récurrents (le lâche Major Bloodnok, le génie du crime Hercules Gryptype-Thynne, Bluebottle, le vieillard Henry Crun…), Sellers y devint une vedette. Avec le succès de l’émission, le cinéma s’intéresse vite à Sellers. Une occasion inratable, les comédies britanniques étant à leur apogée grâce à des films comme NOBLESSE OBLIGE ou L’HOMME AU COMPLET BLANC avec le grand Alec Guinness, un maître du déguisement à l’écran. Ce fut justement avec ce dernier que Sellers joua, après un second rôle remarqué dans ORDERS ARE ORDERS, dans le triomphal TUEURS DE DAMES en 1955. Le succès du film, et la diffusion télévisée des Goons, ne suffirent pas cependant à Sellers. A cette époque, Sellers trouvait que sa carrière ne décollait pas, et son ménage commença à subir les effets de ses angoisses. Il consulta l’astrologue Maurice Woodruff. Peter Sellers prendra malheureusement des décisions par la suite des décisions malencontreuses, semblant incapable d’avoir un jugement clair des relations humaines ordinaires. L’influence de Woodruff, insistant pour qu’il évite les soins ordinaires après ses ennuis cardiaques, aura des effets dramatiques sur le long terme. En attendant, UP THE CREEK (1958) lança vraiment Sellers au cinéma, ce que confirmèrent l’année suivante ses succès dans I’M ALL RIGHT JACK (APRES MOI, LE DELUGE) et LA SOURIS QUI RUGISSAIT (où il joue trois rôles, dont celui de la grande duchesse Gloriana du Grand Fenwick). Le GOON SHOW se termina, alors qu’Hollywood avait remarqué ce comédien au physique passe-partout capable de plier de rire des salles entières. Le succès sera souvent au rendez-vous, au détriment du reste.

En 1960, Sellers joua le Docteur Ahmed el Kabir dans la comédie romantique d’Anthony Asquith, THE MILLIONAIRESS (LES DESSOUS DE LA MILLIONNAIRE), pour une seule raison : Sophia Loren. Persuadé d’être amoureux de la sublime italienne, Sellers lui fit la cour, en pure perte, tout en se disputant avec sa femme, sous les yeux des enfants pris à partie. Leur mariage ne survivra pas aux subites crises de colère de Sellers, et le couple divorça bientôt. Après une nomination aux BAFTA pour WALTZ OF THE TOREADORS, Peter Sellers rencontra Stanley Kubrick, qui lui offrit le rôle de l’écrivain manipulateur Clare Quilty dans LOLITA ; une collaboration des plus fructueuses, Sellers appréciant réellement sa collaboration avec le cinéaste, lui ayant offert un personnage bien plus inquiétant qu’ à l’ordinaire. Après le décès de son père, Sellers quitta l’Angleterre, ne parlant presque plus à sa mère. A Hollywood, un nouveau rôle mémorable l’attend : Blake Edwards l’engagea pour remplacer Peter Ustinov dans le rôle du gaffeur-né inspecteur Jacques Clouseau, calamiteux policier français de LA PANTHERE ROSE ; Sellers créa littéralement le personnage de A à Z, son accent, ses bévues et sa panoplie reconnaissables entre tous, éclipsant les autres stars du film, David Niven et Claudia Cardinale. Un triomphe.

Sellers retrouva Kubrick pour DOCTEUR FOLAMOUR : ce dernier voulait lui confier quatre rôles – le président Muffley, le Docteur Folamour, le Captain Mandrake et le Major King Kong. Mais Sellers se sentit incapable de jouer le dernier rôle, un pilote texan. Il se présenta un jour sur le plateau la jambe plâtrée, incapable de monter dans le décor du bombardier. Kubrick dut donner le rôle à Slim Pickens. Sellers fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS pour ses trois interprétations, dont l’halluciné ex-savant nazi à la perruque blonde repris par ses anciens réflexes fanatiques (« Mein Führer ! Je peux marcher !! »). Puis il retourna dans la peau de Clouseau avec A SHOT IN THE DARK (QUAND L’INSPECTEUR S’EMMÊLE), chef-d’oeuvre de précision burlesque de Blake Edwards, appelé à la rescousse en remplacement d’Anatole Litvak. Edwards et son scénariste William Peter Blatty remanièrent le scénario pour en faire un « Clouseau », sans aucun doute le meilleur de la série. Mais sur le plateau, la relation Edwards-Sellers se dégrada : les deux hommes ne se parlant que par notes interposées, tandis que Sellers se disputant aussi avec les autres comédiens. Le comportement de Sellers sur les tournages se fera de plus en plus erratique à partir de cette époque, l’acteur gagnant une réputation de devenir ingérable. En cette année 1964, Sellers rencontra la ravissante actrice suédoise Britt Ekland : ce fut un coup de foudre et un mariage éclair… mais leur relation privée tourna vite au cauchemar. La belle Britt attirait le regard des hommes, rendant Sellers jaloux, anxieux et paranoïaque. Sellers commença le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT du maître Billy Wilder. Cela aurait dû être une fabuleuse collaboration, qui avorta totalement. Ayant pris des poppers pour passer une nuit torride avec sa femme, Sellers fut victime de huit attaques cardiaques en trois heures. Il crut voir un ange s’adresser à lui, alors qu’il était en réanimation… Il dut abandonner le tournage d’EMBRASSE-MOI IDIOT, à la grande colère de Wilder. Il reprit les tournages à la fin de l’année, mais l’accident avait gravement affecté sa personnalité, de plus en plus hypocondriaque. Avec le succès de QUOI DE NEUF, PUSSYCAT ? de Clive Donner (1965), écrit par Woody Allen, avec Peter O’Toole, Romy Schneider, Capucine et Ursula Andress, Sellers, une nouvelle fois excellent dans le rôle du professeur Fritz Fassbender, était un symbole des « swinging sixties » venues d’Angleterre. En privé, la naissance de Victoria, la fille de Sellers et Britt Ekland, ne calma pas la situation. Ils tournèrent ensemble AFTER THE FOX de Vittorio De Sica, un cauchemar pour l’actrice : Sellers fit des scènes terribles en public, l’accusant de n’avoir aucun talent et l’insultant sans raison, jusqu’à devenir violent. Le tournage de CASINO ROYALE, parodie de James Bond, fut un chaos absolu (sept réalisateurs différents !) ; Sellers se disputait avec Orson Welles et quitta abruptement le tournage, avant la fin. Les problèmes du couple Ekland-Sellers, une « atroce imposture » selon elle, atteinrent le point de rupture. Leur film LE BOBO fut un échec cinglant. Quand Peg eut un grave accident cardiaque, Sellers refusa de la voir à l’hôpital ; elle décéda, le laissant accablé de remords sur sa conduite. Il divorça finalement d’avec Britt Ekland en décembre 1968. Pour sourire un peu, il nous reste heureusement les souvenirs des films de cette fin de décennie : l’inoubliable LA PARTY (1968) de Blake Edwards, où Sellers créa l’irrésistible Hrundi V. Bakshi, et I LOVE YOU, ALICE B. TOKLAS (LE BAISER PAPILLON) où son personnage découvre les joies de la culture hippie et de l’amour libre. 

Après avoir ruiné sa vie privée, Peter Sellers traversa une période de grave dépression dans les années 1970. Sa popularité baissa après une série d’échecs, dans des films où il semblait être absent (HOFFMAN, WHERE DOES IT HURT ?, GHOST IN THE NOONDAY SUN, THE GREAT MCGONAGALL…). Sellers épousa une top model de 23 ans, Miranda Quarry, en 1970, un mariage qui ne tint pas et finit une nouvelle fois en divorce  ; il sortit un temps en 1973 avec Liza Minnelli, sans plus de bonheur. Il accepta finalement, à contrecoeur, de rejouer Clouseau pour Blake Edwards dans trois nouveaux films : des cartons assurés au box-office, et des comédies hilarantes… mais sa relation avec Edwards ne s’améliora pas pour autant : de nouveau, des colères et des disputes houleuses. Sellers fut une nouvelle fois nominé aux Golden Globes pour THE PINK PANTHER STRIKES AGAIN (QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE, 1976). Il fréquenta l’actrice Lynne Frederick – une nouvelle relation malheureuse, aggravée par l’alcool et la toxicomanie. Il subit un nouvel accident cardiaque en mars 1977. Et il continuait de refuser toute aide professionnelle pour ses problèmes émotionnels et mentaux. Ce fut à cette époque qu’il fit son étonnante confidence à Kermit la grenouille dans LE MUPPET SHOW (« Je n’existe pas…« ). Avec Blake Edwards, les relations s’apaisèrent enfin un peu, le cinéaste lui offrant le rôle principal de son ’10′ / ELLE ; s’il refusa, il accepta de faire une apparition dans le film, coupée au montage final, leur dernière collaboration, en 1979. Cette année-là fut le chant du cygne de Sellers : après le bide d’un PRISONNIER DE ZENDA sans intérêt, Sellers se rattrapa magistralement en incarnant Chance le Jardinier, « l’homme qui n’existe pas » de BEING THERE (BIENVENUE MR. CHANCE) de Hal Ashby. Pour Sellers, ce fut le rôle de sa vie ; il obtint une pluie méritée de récompenses (dont le Golden Globe) et de nominations (notamment à l’Oscar). Les derniers mois de Peter Sellers furent amers. Son dernier mariage s’effondra encore : il avait commencé à préparer le retrait de Lynne Frederick de son testament ; Sellers, plein de regrets sur sa conduite passée, se réconcilia avec son fils. Après son dernier (et oubliable) film, LE COMPLOT DIABOLIQUE DU DOCTEUR FU MANCHU, Sellers fut terrassé par une ultime attaque cardiaque en Suisse, et il décèda le 24 juillet 1980 à Londres. Le règlement de l’héritage se fit en faveur de Lynne Frederick ne laissa que des miettes aux enfants de l’acteur. Michael Sellers mourut d’une attaque cardiaque…. le 24 juillet 2006, la même date que son père. Une coïncidence étonnante de plus, ponctuant tristement la vie pleine de dédoublements de l’insaisissable comédien.

On signalera, pour les curieux, l’existence d’une très intéressante « biopic » datée de 2004, consacrée à Peter Sellers : THE LIFE AND DEATH OF PETER SELLERS (MOI, PETER SELLERS). C’est un autre grand comédien « caméléon », l’australien Geoffrey Rush, qui redonne vie à Sellers de façon particulièrement convaincante.

Cf. Hrundi V. Bakshi (LA PARTY), Chauncey Gardner (BEING THERE/BIENVENUE MR. CHANCE) ; Stanley Kubrick

 

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… Shaw, George Bernard (1856-1950) : 

« Ma façon de plaisanter, c’est de dire la vérité. C’est la blague la plus drôle au monde. »

George Bernard Shaw, le dramaturge et écrivain irlandais, était célèbre pour son humour cinglant, à la source de citations et aphorismes qui continuent de faire le bonheur des connaisseurs. Mais l’auteur de PYGMALION n’avait pas limité sa carrière à de simples bons mots : anticonformiste né dans une époque de grand conformisme, il fut non seulement un brillant et prolifique écrivain, mais aussi un critique social implacable de la bonne société britannique. Shaw, en près d’un siècle d’existence, devint une figure majeure du monde culturel britannique, un esprit d’une logique à toute épreuve, n’hésitant pas à manier l’ironie et la provocation – quitte à s’attirer les foudres du public en défendant souvent des points de vue contestables. Personnage singulier à plus d’un titre, capable aussi de s’entêter aussi jusqu’à l’erreur, George Bernard Shaw a vu son nom apparaître dans des publications régulières sur le syndrome d’Asperger, parfois aux côtés d’autres illustres figures de la littérature irlandaise, tels que William Butler Yeats et James Joyce. L’Irlande, terreau idéal pour les écrivains Aspies ? Le sujet reste évidemment une simple hypothèse…

George Bernard Shaw naquit à Dublin, le seul garçon des trois enfants d’un marchand en grain, et d’une chanteuse professionnelle. On sait, de l’enfance de Shaw, qu’il garda une horreur absolue de l’école durant tout le reste de sa vie, ayant pris en haine l’éducation rigide et répressive de l’époque, avec les punitions corporelles en vigueur. Une prison, et «la mort de l’esprit et de l’intellect», voilà comment il définissait le système éducatif. Sa jeunesse fut aussi marquée par la séparation de ses parents, alors qu’il n’avait que seize ans ; les mauvaises affaires financières du père, touché par l’alcoolisme, avaient dû mener à la rupture. Sa mère vécut avec son professeur de voix, George Vandeleur Lee, et partit pour Londres avec ses filles ; le jeune Shaw resta à Dublin avec son père, travaillant sans enthousiasme comme employé dans un bureau de vente immobilière. Vers ses vingt ans, George Bernard Shaw questionna sa conscience religieuse, et exerça son besoin de logique aux dépens de celle-ci. Il ne faisait aucun doute pour lui que les enseignements doctrinaires de l’Eglise d’Irlande étaient complètement absurdes, et en conclua qu’il était  »un athée malgré lui« . Il se méfiera toute sa vie de la religion et des croyances, refusant sur son testament qu’un quelconque mémorial prenne la forme d’une croix, symbolisant pour lui un instrument de torture. Refuser ainsi la religion chrétienne, quand on est irlandais, est une sacrée provocation. Shaw n’en restera pas là, loin s’en faut.

En 1876, Shaw rendit visite à sa mère à Londres, et ce passionné de lecture fréquenta les librairies et la salle de lecture du British Museum. Ce fut à cette époque qu’il commença à écrire ses premiers romans. Mais ceux-ci furent rejetés. George Bernard Shaw ne commença à vraiment gagner sa vie qu’en tant que critique musical, en 1885 : après avoir été le nègre de Vandeleur Lee (critique musical du journal Hornet), Shaw rejoignit la Pall Mall Gazette, signant ses textes sous le pseudonyme « Corno di Bassetto » (« Cor de Basset » !), puis sous la signature « GBS », dans plusieurs périodiques. Shaw devint vite un féroce critique des conventions du théâtre victorien, artificiel et hypocrite à ses yeux, et n’hésitait pas à incendier un acteur réputé comme Sir Henry Irving, coupable à ses yeux de réduire arbitrairement les pièces de Shakespeare, une coutume de l’époque. Il devint aussi très populaire grâce à ses critiques et essais sur la musique, notamment celle de Wagner, qu’il savait faire apprécier au public grâce à son écriture vive et pleine d’humour. A cette époque, George Bernard Shaw développa sa conscience politique ; il prit fait et cause pour la classe ouvrière, la seule à être spoliée dans un système démocratique injuste à ses yeux : selon lui, les ouvriers vivaient dans une pauvreté abjecte faisant d’eux des exploités ignorants et apathiques, rendus incapables de voter intelligemment. Ayant la médiocrité en horreur, Shaw, sans doute influencé par les oeuvres de Nietzsche, croyait que des « surhommes » pourraient corriger cette défaillance politique, avec assez d’intelligence et d’expérience pour gouverner correctement. Il affirmait aussi qu’une « reproduction élective » (qu’il appellera, faute d’un meilleur terme, « eugénisme shawien »), reposant sur une « force vitale », menait les femmes à choisir les hommes les plus capables de leur donner des enfants supérieurs. Influencé par Henry George, Shaw conclut par ailleurs que la propriété privée et l’exploitation de la terre pour un profit personnel était une forme de vol, et qu’il fallait une distribution équitable des ressources naturelles, contrôlées par les gouvernements pour le bien commun. Sous l’influence de ses lectures, il devint un fervent Socialiste, et rejoignit en 1884 la Société Fabienne, organisation de la classe moyenne créée pour promouvoir le socialisme par des moyens pacifiques. Il y rencontra Charlotte Payne-Townshend, qu’il épousera en 1898. Leur mariage ne fut jamais consommé, mais Shaw aura cependant de nombreuses relations adultères… encouragé en cela par sa femme ! D’un commun accord, ils n’eurent ni enfants, ni relations sexuelles.

Durant toute la fin du 19ème Siècle, George Bernard Shaw devint une plume des plus prolifiques, s’engageant dans des causes qui lui tenaient à coeur, entre l’écriture de ses pièces et romans. En 1886, par exemple, il rédigea et diffusa une pétition en faveur du pardon des ouvriers anarchistes arrêtés (et exécutés) à tort pour le Massacre de Haymarket Square, à Chicago (une manifestation pacifiste qui dégénéra par la faute des policiers de Chicago, qui avaient ouvert le feu sur la foule…). Seul Oscar Wilde la signa, parmi les écrivains contactés par Shaw. Il s’investit dans des activités sociales, politiques et philanthropiques, sous l’égide de la Socité Fabienne. Ses premières pièces (LA PROFESSION DE MADAME WARREN, CANDIDA, L’HOMME AIME DES FEMMES…) jouées dans les années 1890 connurent un très grand succès. Elles révolutionnèrent le théâtre de l’époque : Shaw n’était pas du tout porté à la frivolité, mais glissait dans ses comédies l’expression de ses vues morales, politiques et économiques, parlant avant tout de questions sociales. Il fut l’auteur de 63 pièces, et d’innombrables romans, critiques, pamphlets et essais. Shaw laissera une correspondance phénoménale, estimée à plus de 250 000 lettres : une moyenne qu’on peut estimer à plus de 3000 lettres par an, soit 8 lettres par jour, sur des décennies. Shaw fut l’ami d’un très vaste ensemble de personnes fameuses, à travers les décennies : il correspondit ainsi souvent avec Lord Alfred « Bosie » Douglas (compagnon d’Oscar Wilde), Ellen Terry (grande actrice du théâtre londonien), H.G. Wells, G.K. Chesterton, le révolutionnaire irlandais Michael Collins, le compositeur Edward Elgar… Shaw fut aussi un très grand ami de T.E. Lawrence, Lawrence d’Arabie, qu’il aida à faire paraître LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Shaw compta aussi plus tard, parmi ses amis, Albert Einstein… et Harpo Marx, qu’il rencontra un jour où celui-ci faisait du nudisme !!! En dehors de ses activités d’écrivain et d’homme engagé, Shaw eut aussi le temps de développer un autre centre d’intérêt très poussé pour la photographie, dont il se fera un ardent défenseur.

Au début du 20ème Siècle, les pièces de Shaw gagnèrent en maturité - CESAR ET CLEOPÂTRE (1898), HOMME ET SURHOMME (1903, relecture ironique de Nietzsche), LA COMMANDANTE BARBARA (1905), LE DILEMME DU DOCTEUR (1906). Il exprima aussi à cette époque des vues qui, aujourd’hui, feraient scandale. Qu’il fut végétarien, opposé à la vivisection et aux sports violents, passe encore. Par contre, sa détestation des charlatans le fit prendre une position contradictoire, lorsqu’il s’opposa à une campagne de vaccination contre la variole, maladie qui avait pourtant failli le tuer en 1881. Shaw avait l’idiotie en horreur, on le sait, mais ses raisonnements, influencés par les croyances admises à l’époque, défendaient une vision eugéniste qui, aujourd’hui, ne passe plus. En toute bonne conscience, le dramaturge émit même publiquement des opinions provoquant aujourd’hui le malaise : il imaginait la fabrication de « chambres léthales« , dans lesquelles on éliminerait les « faibles » avec un « gaz mortel mais humain« … Avant d’en arriver à une conclusion hâtive, il faut se rappeler que George Bernard Shaw était un provocateur qui aimait bien mettre à l’épreuve l’intelligence de ses interlocuteurs. C’était un satiriste qui pouvait utiliser ces arguments pour « piéger » ceux qui prenaient ce genre de raisonnements trop au sérieux… au risque de jouer avec le feu, admettons-le. Il n’est pas sûr, d’ailleurs, que le Shaw d’après 1945 aurait tenu ce type de raisonnement (qui, répétons-le, était lié à des idées reçues très répandues au début du 20ème Siècle).

Shaw était à son sommet créatif en ce début de siècle : sa comédie irlandaise JOHN BULL’S OTHER ISLAND (1904) fit tellement rire le Roi Edward VII qu’il en cassa sa chaise ; FANNY’S FIRST PLAY (1911) et le fameux PYGMALION (1912) furent des triomphes. Malgré le succès, Shaw refusa des revenus conséquents pour toute adaptation musicale de son oeuvre, après une mauvaise expérience d’ARMS AND THE MAN devenu une opérette allemande, THE CHOCOLATE SOLDIER (1908), qu’il détestait. La célèbre comédie musicale de Broadway MY FAIR LADY (qui fit l’objet d’une fastueuse adaptation cinématographique avec la merveilleuse Audrey Hepburn) était en fait basée sur l’adaptation cinéma de PYGMALION datée de 1938. Installé désormais à Ayot St. Lawrence, un village du Hertfordshire en Angleterre, George Bernard Shaw rédigea en 1912 le GUIDE DE LA FEMME INTELLIGENTE EN PRESENCE DU SOCIALISME ET DU CAPITALISME, et aida à fonder le magazine New Statesman, toujours sous l’égide de la Société Fabienne. Durant la 1ère Guerre Mondiale, le dramaturge osa aller contre l’opinion commune en s’opposant à celle-ci. Il s’opposa aussi à l’exécution du diplomate, poète et révolutionnaire irlandais Sir Roger Casement, accusé de trahison envers la Couronne en 1916. Après la Guerre, Shaw verra sa foi en l’Humanité plutôt amoindrie. Il continuera à supporter le socialisme et le pacifisme, mais se montrera inconscient du danger naissant des dictatures européennes. Parfois même très mal informé, le grand écrivain n’évitera pas d’ailleurs de susciter le ridicule et le ressentiment du public. Ses opinions sur la spiritualité, exprimées dans EN REMONTANT A MATHUSALEM, son « Pentateuque Métabiologique », s’exposeront aussi au feu nourri des critiques. En revanche, SAINTE JEANNE (1923) fera l’unanimité ; son rêve de longue date d’écrire sur Jeanne d’Arc aboutira à son chef-d’oeuvre. Il refusera les titres honorifiques et les titres de chevalier qu’on lui proposa, mais accepta, en se faisant tirer l’oreille, le Prix Nobel de Littérature, sur l’insistance de Charlotte. Il acceptera le prix, sous la condition que la récompense financière soit utilisée à faire traduire l’oeuvre de Strindberg en anglais. Shaw, une décennie plus tard, sera aussi récompensé de l’Oscar du Meilleur Scénario pour le film PYGMALION, en 1938. Ce qui fit de lui le seul récipiendaire du Prix Nobel et de l’Oscar. Statuette qui servait, chez lui, de presse-papier ou de cale pour la porte de sa maison d’Ayot St. Lawrence…

Les années 1930 marqueront le déclin de Shaw ; l’âge aidant, Shaw et son épouse pourront profiter de sa renommée pour effectuer nombreux voyages à travers le monde. Ses pièces (TROP VRAI POUR ËTRE BEAU, LA MILLIARDAIRE…), elles, marquèrent de l’avis général un certain affaiblissement. Il suscita la controverse en se rendant en URSS en 1931, répétant son soutien à Staline après avoir rencontré personnellement celui-ci. Il encouragea même, ensuite, à la radio, des ouvriers américains à aller travailler en Union Soviétique. Des centaines d’américains s’y rendirent… quant à savoir combien en revinrent après avoir découvert la réalité du système stalinien, c’est une autre affaire. Le grand homme s’obstinera dans l’erreur, persuadé que les récits d’atrocités, de régime totalitarisme et de famine (l’Ukraine, en 1933) liées à Staline n’étaient que calomnies. Ce qui lui vaudra des critiques bien senties, de la part d’un Bertrand Russell par exemple, sur cet entêtement à vouloir défendre un système représentant à ses yeux l’idéal de sa vision politique. Le grand dramaturge demeura cependant, malgré ces opinions critiquables, une figure éminente du monde culturel britannique. Les dernières années furent marquées par un nouveau refus de devenir chevalier honoré par le gouvernement britannique, et surtout par la mélancolie ; ses derniers écrits montraient bien, après les horreurs de deux guerres mondiales, une perte de foi de Shaw en l’Humanité. Une curiosité intellectuelle toujours vive, aussi, lorsqu’il rejoignit à 91 ans la British Interplanetary Society. Une chute fatale dans son jardin, alors qu’il cueillait des prunes sur une échelle, causa une défaillance rénale qui l’emporta à l’âge de 94 ans. Ses cendres et celles de Charlotte, décédée en 1943, furent versées dans les sentiers et autour de la statue de Sainte Jeanne dans leur jardin.

Cf. Albert Einstein, Thomas Edward Lawrence, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell

 

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… Simpson, Lisa (des SIMPSONS – voix en VO de Yeardley Smith, en VF d’Aurélia Bruno) :

Bienvenue à Springfield, foyer de la célèbre famille Simpson, fidèle au poste depuis maintenant un bon quart de siècle : Homer, le papa glouton, alcoolique et paresseux, et clown de la famille ; Marge, la maman au foyer dévouée, stressée, souvent rabat-joie et rétrograde, mais toujours aimante ; et leurs trois enfants, Bart, le cancre absolu, et ses deux soeurs, Lisa et Maggie, la petite dernière qui ne dit rien mais n’en pense pas moins. Lisa (de son vrai prénom Elisabeth Marie Simpson), du haut de ses huit ans, est l’extra-terrestre de la famille : cultivée, sensible, intelligente et très raisonneuse, elle ne semble pas avoir grand chose en commun avec ses parents (surtout Homer, l’incarnation absolue de l’idiot américain absolu) ni avec son turbulent grand frère. La petite fille aux cheveux en étoile et à la robe rouge, s’y sent souvent incomprise, à juste titre. Les épisodes la mettant en valeur la mettent souvent en conflit avec ses parents, son frère, ou les citoyens de Springfield, une belle bande de mous du bulbe toujours prompts à déclencher une émeute au lieu de réfléchir. Au vu de ses centres d’intérêt, de son comportement atypique (même dans un univers de dessin animé), et de ses difficultés à se faire comprendre de ses proches, on en vient à se demander si Lisa est « juste » une surdouée précoce, ou une très jeune Aspie.

Lisa est la première de sa classe et la meilleure élève, chez les filles de l’école. Ce qui ne la rend pas spécialement populaire (ça, c’est la spécialité de Bart le clown indécrottable). En règle générale, la sérieuse Lisa se sent souvent rejetée. Ses prises de position très affirmées entrent souvent en conflit avec le conformisme de l’ »american way of life », Lisa trouve un certain réconfort à rencontrer des gens, dont des célébrités, qui partagent ses gouts et ses convictions : Richard Gere, Paul et Linda McCartney, Stephen Hawking, Stephen Jay Gould, etc. Parmi ses modèles et héros, on retrouve des originaux, des non-conformistes, dont quelques-uns sont ou ont peut-être été Aspies : la poétesse Emily Dickinson, Bob Dylan (elle a déjà été chanteuse folk contestataire, et a interprété avec sa grand-mère Mona BLOWIN’IN THE WIND), Steve Jobs (Lisa adore les produits de la marque « Mapple »), et nombre de musiciens, philosophes, scientifiques, artistes…

Bouddhiste et végétarienne affirmée, Lisa est une militante-née pour les grandes causes humanitaires, pacifistes, écologistes, etc. Généralement très calme, elle connaît cependant quelques «pétages de plombs», généralement causés par l’attitude d’Homer et Bart à son égard. Il lui arrive aussi de connaître de sévères crises dépressives, et de se sentir le plus souvent négligée, particulièrement par son père à qui elle reproche constamment ses échecs paternels. Dans la famille, Lisa reste l’épicentre moral, celle vers qui on se tourne dès qu’une situation échappe à tout contrôle. Ses jugements sont toujours justes et sûrs, même si la fillette en tire une fierté excessive jusqu’à jouer les  »mademoiselle je-sais-tout ». Dans ces cas-là, ses objections critiques sont souvent interrompues par un « file dans ta chambre, Lisa ! » définitif.

Lisa a un Q.I. exceptionnel : 159, la marque d’une surdouée. Ceci grâce à l’héritage génétique de sa grand-mère paternelle, de Marge, et de toutes les femmes de la famille Simpson (les hommes étant condamnés par la même génétique loufoque à tous devenir des crétins et des losers !). Elle devra quand même se méfier de sa petite soeur, qui serait encore plus intelligente qu’elle… Lisa est une passionnée aux connaissances encyclopédiques dans de nombreux domaines : science, histoire, mathématiques, littérature, philosophie, musique (spécialement le jazz saxophone), etc. Conséquence de ces connaissances et expertises, Lisa emploie souvent un phrasé très élaboré, proche des Aspies, contrastant avec le langage courant de sa famille. Elle a aussi une expression toute personnelle : le  »meh » dédaigneux (là encore souvent adressé aux bêtises de Bart ou d’Homer).

On a beau être surdouée, on reste une petite fille qui adore jouer à la poupée… Lisa adore les siennes, les Malibu Stacy, mais enrage quand elle découvre le caractère sexiste de ces simili-Barbies. Ses autres hobbies récurrents : jouer du saxophone, lire les romans des « Baby-sitters détectives », les magazines « Wired » ou « Junior Skeptic Magazine », préparer des projets scientifiques pour l’école… Et se tordre de rire avec Bart devant les frasques de Krusty le clown, et du dessin animé Itchy & Scratchy, version gore de Tom & Jerry. Bien que non-violente et pacifiste, Lisa adore ces cartoons sanglants, philosophant même dessus à l’occasion… Quand elle ne se lance pas dans une grande cause lui tenant à coeur, elle mène (souvent en tandem avec Bart) des enquêtes à la Sherlock Holmes pour résoudre les mystères incessants qui s’abattent sur Springfield… mais la réalité des SIMPSONS étant très « élastique » et absurde, les faits sont souvent à l’inverse de ses conclusions logiques. Par ailleurs, Lisa est très maladroite en sport, activité qu’elle déteste ; seuls trouvent grâce à ses yeux le hockey sur glace, et surtout l’équitation (la vue d’un cheval la fait craquer instantanément). Lisa est aussi redoutable dans les débats d’opinion, et les sujets politiques la passionnent. Un jour, elle sera même la première femme Présidente des Etats-Unis. Respect pour la miss !

Comme de nombreux Aspies, Lisa est une solitaire, même s’il faut nuancer le propos. Elle n’a que peu d’amis à l’école, apparemment à cause de son statut de première de la classe. De nombreux épisodes voient Lisa, complexée par un sentiment d’infériorité permanent, cherchant à être l’amie d’une camarade de classe ou d’une fillette plus «cool», plus riche, plus jolie, etc. qu’elle : situation familière à de nombreux enfants en difficulté… Lisa traîne cependant souvent avec les copains de Bart. Surtout ce loser pleurnichard de Milhouse Van Houten, qui a le béguin pour elle, alors qu’elle ne s’intéresse pas du tout à lui… Même si elle n’a que 8 ans, Lisa a déjà une vie sentimentale chaotique : elle a eu le benêt Ralph Wiggum, et la grosse brute Nelson Muntz, pour amoureux, avec des résultats calamiteux. D’autres potentiels amoureux (comme Colin, le petit irlandais apparu dans le long-métrage des SIMPSONS) ont été souvent découragés par la bêtise d’Homer ou les frasques de Bart. Dans le futur, Lisa va rompre ses fiançailles avec un bel anglais, Hugh Parkfield. Elle a eu aussi un mentor : le jazzman Murphy les Gencives Saignantes, qui lui a appris à jouer du saxophone, et qui est décédé au tout début de la série. En fait, son meilleur ami reste son grand frère, Bart. Malgré leurs chamailleries permanentes, ces deux-là s’adorent et se complètent à merveille ! Tout comme elle adore ses parents, malgré leurs énormes défauts.

Pour atténuer quand même un personnage qui, autrement, serait insupportable si elle n’avait que des qualités, les créateurs de la série n’ont pas oublié que Lisa est aussi une fillette avec des défauts, des erreurs de son âge. Elle a un béguin pour les jeunes acteurs nommés Corey, ce qui lui cause des ennuis quand elle s’abonne à une hotline payante, elle se découvre accro aux jeux vidéo et en oublie ses chers devoirs… Et elle peut parfois mentir effrontément à ses parents, ou manipuler Bart, et le regretter amèrement par la suite. Cette drôle de fillette est devenue, à juste titre, un des personnages les plus aimés du show. Sa popularité, partagée avec Bart, doit beaucoup à l’interprétation de Yeardley Smith, comédienne au physique et à la voix de lutin qui a lutté dans sa vie contre une timidité extrême, et qui a su mettre le meilleur de sa personnalité dans le personnage. 

 

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… Spengler, Egon (joué par Harold Ramis dans GHOSTBUSTERS / S.O.S. FANTÔMES) :

Ah, nostalgie « geek » des années 1980… au même titre qu’un Doc Brown de RETOUR VERS LE FUTUR par exemple, Egon Spengler est un autre savant farfelu dont le profil correspond assez bien au syndrome d’Asperger. Membre fondateur éminent de l’agence S.O.S. Fantômes, Spengler est le troisième larron du groupe comprenant Peter Venkman (Bill Murray), Ray Stantz (Dan Aykroyd), bientôt rejoints par Winston Zeddemore (Ernie Hudson) pour débarrasser New York d’encombrants et dangereux ectoplasmes, poltergeists, spectres et autres démons qui pullulent à l’approche de la fin du monde. Fin du monde qui, si l’on en croit les deux films S.O.S. FANTÔMES réalisés par Ivan Reitman en 1984 et 1989, a déjà failli arriver deux fois.

Egon est la tête pensante du groupe, l’intello par excellence, reconnaissable immédiatement à ses lunettes cerclées le faisant ressembler à Harold Lloyd (ressemblance accentuée par le prénom homonyme d’Harold Ramis, également coscénariste des films). Si Egon reste quelque peu éclipsé par ses deux amis, il n’en est pas moins important. Son parcours a été étoffé dans les séries animées dérivées des films : ce docteur en philosophie, expert en paranormal (qu’il cherche à comprendre par des moyens purement scientifiques) accumule les excentricités depuis l’enfance. Ses ancêtres étaient paraît-il sorciers ; son intérêt personnel pour le paranormal date de l’époque, où, enfant, il a affronté et vaincu à deux reprises le Croque-mitaine en personne. C’est aussi durant l’enfance qu’il a développé un don certain pour le bricolage scientifique, s’exerçant à agrandir une moitié de ressort Slinky. Après ses études, Egon a aussi tâté de la médecine, en devenant médecin légiste pendant un temps, un domaine qui reste un de ses centres d’intérêt. Egon Spengler ne vit que pour et par son travail, ne s’accordant que quatorze minutes de sommeil par jour… Nul ne sait précisément comment il a rencontré Peter et Ray ; on sait cependant qu’en une occasion, Peter lui a sauvé la vie : Egon avait tenté, toujours au nom de la science, de s’auto-trépaner ; heureusement pour lui, son ami l’en a dissuadé…  On le sait aussi accro aux sucreries (notamment les redoutables biscuits Twinkies, son péché mignon), et grand collectionneur de spores, moisissures et autres résidus ectoplasmiques qui le fascinent. Entre les deux films, enfin, lorsque l’agence a dû fermer faute de clients, Egon est le seul à s’en être à peu près bien sorti, en supervisant des expériences comportementales. Ce qui n’est pas sans ironie, vu son peu d’expérience personnelle en la matière.

Egon a su exploiter son talent pour le bricolage scientifique. C’est lui qui a créé les célèbres packs à protons piégeant les fantômes récalcitrants, les détecteurs portables d’activité spectrale, les caisses de confinement des fantômes, les canons lanceurs de slime, et un appareil d’analyse cérébrale capable de montrer si une personne est possédée par un démon – ce qui est le cas de Louis Tully (Rick Moranis), très coincé comptable subitement « habité » par un chien des Enfers… En dehors de ces brillantes et peu banales compétences, Egon Spengler n’a qu’un intérêt très limité pour les relations humaines normales. Il est d’un sérieux absolu, et sa timidité fait de lui un Aspie fictif de premier plan. Tellement sérieux au point d’en paraître parfois rigide et fermé à la discussion, Egon reste imperturbable face aux attaques spectrales ; il faut dire qu’il est déjà naturellement « blindé » contre les vannes et les sarcasmes incessants de Peter… Même l’attaque d’un « big boss » surnaturel provoque chez lui des réponses détachées, très « Aspies ». Par exemple cette réponse typique de sa part, face au chaos provoqué par le Géant en Marshmallow venu ravager New York : «Négatif. La terreur annihile toutes mes facultés conceptuelles.»

Il préfèrerait presque la compagnie des spectres à celles des femmes, une espèce qui semble bien plus le déstabiliser… Lorsque la secrétaire de l’équipe, Janine (Annie Potts), lui fait des avances, Egon, tout intimidé, bafouille sur ses hobbies de collectionneur de champignons… Janine aura beau multiplier les appels, rien n’y fera, Egon reste dans son monde de sciences paranormales. La secrétaire des S.O.S. Fantômes, manifestant un penchant évident pour les hommes à lunettes, se rabattra sur Louis Tully dans le second film. Quant à savoir ce qu’est devenu Egon après celui-ci, hé bien… l’annonce d’un troisième opus imminent devrait apporter des réponses, les membres fondateurs de S.O.S. Fantômes, ayant maintenant atteint la soixantaine, vont probablement devenir les mentors d’une nouvelle génération. Egon Spengler pourra donc apprendre à ses élèves à ne jamais croiser les effluves. Ce serait mal.

Cf. Dan Aykroyd, Bill Murray

 

à suivre,

Ludovic Fauchier.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12

M, comme… :

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12 dans Aspie m-gustav-mahler-asperger

… Mahler, Gustav (1860-1911) :

Histoires d’étrangers dans ce chapitre… pas au sens nationaliste, mais psychologique, voir même métaphysique, du terme. Des personnes réelles et des personnages qui, pour des raisons particulières, se perçurent comme égarées dans leur époque, vivant un « détachement » souvent perceptible chez les personnes Aspergers. La figure du grand compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler en est un bel exemple, lui qui disait à son propos : « Je suis trois fois apatride ! Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier. » Mahler souffrit beaucoup dans sa vie des rejets et incompréhensions, autant causées par sa personnalité exigeante à l’extrême que par sa religion d’origine, victime de l’antisémitisme grandissant en Autriche au tournant du 20ème Siècle. Mais ce romantique tardif, apprécié de son vivant pour son talent de chef d’orchestre, sera reconnu à titre posthume pour sa musique transcendant les époques et les modes. Un vrai visionnaire, une personnalité complexe, tourmentée, marquée par les épreuves de la vie, et très probablement atteint du syndrome d’Asperger.

Gustav Mahler naquit en Bohême dans une famille juive germanophone, « étrangère » parmi les autochtones tchèques de Kalischt (Kaliste), sa ville natale faisant alors partie de l’empire austro-hongrois, avant de vivre à Iglau (Jihlava). Ses parents aubergistes eurent de nombreux enfants (entre douze et quatorze, selon les biographies) dont beaucoup moururent en bas âge ou avant d’atteindre l’âge adulte. Enfant, le jeune Mahler développa vite une grande mémoire musicale, devenant un enfant prodige capable de jouer du piano à quatre ans et de se produire en public à dix ans. Mauvais élève à l’école, il ne semblait vivre que pour la musique ; il écrivit un opéra à quatorze ans, en mémoire de son frère décédé, Ernst. Il se désintéressa de sa propre religion, préférant aux rituels juifs le mysticisme catholique, ceci en partie pour une raison sensorielle, car il aimait l’odeur de l’encens utilisé durant les cérémonies. Adulte, Mahler sera agnostique.

Son père, personnage écrasant et tyrannique, sut toutefois le pousser dans la bonne direction en l’emmenant au Conservatoire de Vienne. Excellent étudiant, il se montra rebelle à l’autorité du directeur Hellmesberger, et solidaire du futur compositeur Hugo Wolf, un de ses plus fidèles amis. Ceci, au risque d’être renvoyé par le directeur. Anticonformiste, il fut aussi l’un des rares à montrer de la sympathie pour Anton Bruckner après la première désastreuse de sa 3e Symphonie en 1877. Après le Conservatoire, Mahler étudiera à l’Université de Vienne, développant un très grand intérêt pour la littérature et la philosophie métaphysique – notamment celle de Schopenhauer et Nietzsche, qui influenceront ses oeuvres à venir.  

Dans les années qui suivront ses études, Gustav Mahler, un temps professeur de piano, va commencer à composer ses premières oeuvres (comme DAS KLAGENDE LIED, « Le Chant de Lamentation »). Cette première partie de sa période de compositeur regroupa ses premières symphonies, encore inspirées des grands compositeurs du 19ème Siècle, assez « programmées », et incluant des chants folkloriques, une rareté pour l’époque. Cette période créatrice culminera avec DES KNABEN WUNDERHORN (« Le Cor enchanté de l’Enfant »). Mais il fallait bien gagner sa vie en attendant d’être joué, et Mahler acceptera nombre de postes musicaux au fil des années, dans tout l’empire austro-hongrois en passant par l’Allemagne : Bad Hall, Vienne, Olmütz (Olomouc), Kassel, Prague, Leipzig, Prague, Budapest, Hambourg… La réputation de Mahler comme chef d’orchestre grandit vite, lui garantissant de meilleurs postes pour mettre en musique les plus grands : Mozart, Wagner, Beethoven, Brahms, Liszt, etc. Mais son caractère affirmé, intransigeant, insatisfait et méticuleux jusqu’au plus infime détail, le fit souvent entrer en conflit avec tout le monde : les chefs d’orchestres rivaux, les musiciens et les différentes directions. Individualiste, autoritaire, son style de conduite de l’orchestre poussait chaque musicien à donner le meilleur de lui-même, jusqu’à provoquer frictions et tensions. En bon Aspie, Mahler vivait la musique intensément, et épuisait la patience de chacun dans de tardives répétitions. Il y mit aussi sa santé en péril, et connut son premier grave épisode dépressif durant son engagement à Budapest en 1889, affecté par une série de drames personnels (les morts de ses parents et de sa soeur Leopoldine), une mauvaise santé et des déconvenues professionnelles. Il connut aussi de sévères crises d’angoisse, causées par les invitations à des tournées comme celle de Londres durant sa période hambourgeoise. Mahler établira sa propre routine de vie, d’ailleurs, en refusant les tournées durant l’été, qu’il consacrera jusqu’à la fin de sa vie à ses propres compositions, dans les cadres tranquilles de Steinbach et Maiernigg.

Mahler briguera ensuite la direction du Hofoper de Vienne, l’actuel Wiener Staatsoper (Opéra d’Etat de Vienne). Pour y parvenir, l’agnostique Mahler dut se convertir au catholicisme, conversion qui ne fera pas taire les attaques racistes et antisémites à son égard. Même ses brillantes orchestrations de l’oeuvre de Wagner, qu’il admirait, n’y firent rien. La décennie qu’il passa à Vienne fut, malgré tout, la plus intense de toute sa vie, sur le plan créatif. Sa rencontre avec Alma Schindler, qui deviendra sa femme, y fut incontestablement pour beaucoup… même si leur couple souffrit beaucoup, Alma, elle-même une brillante artiste, devant se mettre en retrait pour soutenir son difficile époux, qui avait déjà connu auparavant des liaisons amoureuses intenses mais malheureuses (avec Johanna Richter et Marion von Weber). Leur histoire d’amour fut passionnée, sincère, mais douloureuse au possible. Dans cette période de créativité intense, Mahler devint encore plus audacieux, recherchant la « musique absolue » : ses symphonies deviendront entièrement instrumentales, sans programmes ni titres descriptifs, les chants perdant leur aspect folklorique. Sa musique se fit aussi plus condensée, plus sévère et marquée par le tragique.

Les décisions de Mahler comme chef d’orchestre et directeur du Hofoper continuèrent d’être critiquées : le choix de DALIBOR, opéra tchèque de Smetana vécu comme une provocation pour les nationalistes racistes viennois, le rejet de « l’obscène » SALOME de Richard Strauss, l’engagement du décorateur Alfred Roller, les réorchestrations délibérées de Mahler des chefs-d’oeuvre germaniques, une révolte des machinistes en 1903… Mahler sut pourtant sortir l’opéra viennois de l’impasse, en cassant le moule de la tradition respectueuse envers les plus grands – un signe de paresse selon lui. Grâce à Mahler, le Hofoper remboursa ses dettes et entra dans l’époque moderne, mais ce fut au prix de l’hostilité générale, et de nouveaux drames personnels. Une odieuse campagne de presse raciste, et surtout la mort de sa fille Maria et la découverte de sa maladie cardiaque causèrent chez lui une nouvelle grave dépression. Il quitta Vienne pour New York en décembre 1907. Les dernières années de sa vie furent de nouveau partagées entre les moments de triomphe et d’échecs, de détresse et de réconciliation avec sa femme, entre l’Amérique et l’Autriche, où il revint chaque été pour continuer ses compositions. Dans ces dernières années, ses compositions (DAS LIED VON DER ERDE, les SYMPHONIES numéro 9 et 10 -  »l’Inachevée ») seront plus élégiaques, marquées par l’acceptation de la Mort imminente. Une endocardite incurable le ramènera à Vienne, où il mourut le 18 mai 1911. L’Histoire veut que ses derniers mots prononcés aient été à Alma, « mon petit Mozart ! », en dirigeant du doigt un orchestre imaginaire.

Unanimement salué comme un chef d’orchestre d’exception, Mahler sera réhabilité comme compositeur à partir des années 1950-1960, grâce à des défenseurs tels que Leonard Bernstein, Leopold Stokowski ou Aaron Copland. Il influença les oeuvres de Ralph Vaughan Williams, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Kurt Weill, Dimitri Chostakovitch, Benjamin Britten et Luciano Berio, entre autres… Le compositeur avait vu juste, quand il écrivait à sa femme en 1902 que son temps viendrait après sa mort.

Gustav Mahler inspira d’autres artistes, et demeure lié au personnage de Gustav von Aschenbach, dans le roman LA MORT A VENISE de Thomas Mann. Un récit de pure fiction, le personnage étant un mélange de Mahler et de l’auteur, et non une biographie fidèle. L’oeuvre musicale de Mahler fut bien sûr associée à la célèbre adaptation du roman par Luchino Visconti, avec Dirk Bogarde prenant les traits caractéristiques du compositeur. Parmi d’autres films liés à Mahler, on citera aussi le film de Ken Russell, MAHLER avec Robert Powell (1974), qui n’est pas non plus une biographie, mais une libre interprétation artistique de sa vie.

Cf. Ludwig von Beethoven, Anton Bruckner, Wolfgang Amadeus Mozart, Friedrich Nietzsche

 

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… McFly, George (Crispin Glover) dans RETOUR VERS LE FUTUR :

Pauvre George McFly ! Le père de Marty (Michael J. Fox) est une vraie chiffe molle, qui a sur le dos son patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson), un beauf intégral auquel il n’ose tenir tête par peur de prendre des coups en retour. Bourrelé de honte en permanence, devant son fils, ses autres enfants et sa femme Lorraine (Lea Thompson), George est un pitoyable pater familias qui préfère regarder la télévision plutôt que d’affronter le regard des siens : on s’évade comme on peut d’un quotidien décevant… Chance inouïe, la DeLorean inventée par Doc Brown pour explorer le Temps va changer bien des choses pour toute la famille McFly. Marty, propulsé par accident en 1955, rencontre par hasard ses futurs géniteurs adolescents. Et c’est un sacré choc ! Le pauvre George, adolescent, a déjà Biff et sa bande de larbins sur le dos, toujours prêts à lui pourrir l’existence. Le collège américain, avec sa catégorisation sociale impitoyable, limite fascisante, est forcément un enfer pour lui. George est l’exemple même du garçon à travers lequel on passe sans le voir : il n’a pas d’amis, ses parents sont invisibles, il est incapable de se défendre seul, est maladivement timide, et semble bien parti pour être une victime perpétuelle…

Le déclic qui pousse Marty à lui venir vraiment en aide a lieu autour d’un petit détail, révélateur du vrai caractère de George, durant leur dialogue à la cantine : à Marty qui découvre (avec une certaine surprise admirative) qu’il écrit en secret des histoires de science-fiction, George explique en bredouillant qu’il n’ose pas les montrer pour les publier. « Imagine qu’on me dise que ce que j’écris, ça ne vaut rien. J-je ne crois pas… que je pourrai supporter ce genre de rejet. » Dans le mille : Marty a vécu la même situation avec son audition musicale. La peur du rejet pousse George « l’invisible » à préférer, somme toute, se faire malmener par Biff : au moins, la grosse brute a besoin de lui pour exister. Et voilà comment George, sans estime pour lui-même, entame sa vie sur des bases désastreuses… A Marty de devenir en quelque sorte le « père » de George, pour atteindre un objectif simple : lui donner assez de confiance en lui pour que lui et Lorraine puisse être amoureux. L’existence même de Marty en dépend, après tout ! Encore faut-il vaincre les obstacles (dont un flirt très « oedipien » entrepris par la future maman à l’égard de notre héros…), et surtout persuader George qu’il doit inviter Lorraine au bal… L’ennui, c’est que la peur de l’échec le bloque au point qu’il préfère se réfugier dans sa bulle : comics et séries de science-fiction. Dans une scène hilarante, Marty déguisé en visiteur extra-terrestre (Darth Vader, de la planète Vulcain !) « torture » donc George à coup de heavy metal pour le pousser à faire sa demande ! Malheureusement, malgré ce « coaching » inattendu, George se ridiculise complètement devant Lorraine. Il faudra un second plan, mal géré, avant que les choses se rétablissent enfin. Et l’impossible de se produire le soir du bal : le timide George, même brutalisé par Biff, trouve la force de lui tenir tête et de balancer un coup de poing libérateur. Entre George et Lorraine, tout ira pour le mieux… Et même encore plus, quand Marty reviendra constater les changements à sa propre époque. George est devenu un écrivain de science-fiction célèbre et accompli, Lorraine une femme heureuse, et Biff le larbin de service. « Quand on veut quelque chose très fort… »

Décidément, le film de Robert Zemeckis sait parler aux Aspies…  RETOUR VERS LE FUTUR est une mine d’or à ce propos. Nous avons déjà parlé de l’irrésistible savant fou Doc Brown, l’Aspie « excentrique » hyperactif par excellence, tout obnubilé par ses inventions. Et nous avons, en George McFly, l’autre bout de l’éventail Aspie… Il ne fait aucun doute là-dessus, George McFly a bien des caractéristiques du syndrome d’Asperger. Au contraire de Doc qui vit relativement bien son handicap sans en avoir conscience, George, lui, est à un stade de sa vie où celui-ci le fait terriblement souffrir : il traverse la terrible phase de l’adolescence à l’américaine, qui oblige à être socialement visible de tous, notamment en approchant le sexe opposé. Un aspect qui culmine avec le rituel obligatoire du bal de promotion, institution typiquement américaine, source d’angoisse pour les ados les plus complexés et marginalisés (souvenez-vous de CARRIE…). Le jeu de Crispin Glover, acteur dont nous avons déjà parlé, ne laisse guère de doute quand au handicap de George : la timidité de ce dernier embarrasse son regard, son corps et sa gestuelle. Même si le trait est volontairement forcé, comédie oblige, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour George, malgré son attitude de victime née. On lui trouve bien finalement des qualités : une certaine imagination (l’amour de la science-fiction, de la littérature et de l’écriture est après tout fréquent chez beaucoup d’Aspies) et ce manque de confiance assez touchant, quand il devient un vrai appel à l’aide.

Et enfin, la victoire de George sur Biff, et la conquête du coeur de Lorraine, reste une douce revanche pour tous ceux qui, un jour au lycée, ont subi des situations semblables : humiliations et moqueries des petits « mâles alpha », rejet amoureux… Certes, toute cette histoire est (science) fiction, mais cette revanche-là fait tellement de bien à l’âme !

Cf. Emmett « Doc » Brown, Grendel (LA LEGENDE DE BEOWULF), Spock ; Crispin Glover, George Lucas (…pour « Darth Vader »…)

 

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… Mendel, Gregor (1822-1884) :

L’aventure de la Science, dans un jardin… littéralement. Gregor Mendel, le père fondateur des lois modernes de la génétique, contemporain de Charles Darwin, bouscula comme ce dernier les idées reçues de son époque partagée entre science et religion. Là où le savant anglais voyagea à l’autre bout du monde pour ensuite élaborer sa théorie de l’évolution, Mendel fit des recherches sur l’hybridation des plantes dans le jardin de son monastère, posant sans s’en douter les bases de la génétique moderne. Là où Darwin essuya un feu nourri de critiques et d’hostilité permanente dûe à sa position de prestige, Mendel resta extrêmement discret toute sa vie durant, et la parution de ses travaux fut accueillie avec une certaine indifférence. Pourtant, près de vingt ans après sa mort, Mendel eut une notoriété posthume grâce à la reconnaissance de ses travaux décisifs par les grands noms de la science biologique. Mendel, le prêtre botaniste de Brno, est une des figures Aspies les plus souvent citées dans les livres sur le syndrome d’Asperger. La particularité de sa vie, si on en juge d’après les biographies, est qu’il semble avoir bénéficié des meilleures conditions possibles pour que son syndrome d’Asperger l’ait aidé à s’épanouir dans sa discipline, au lieu de le handicaper.  

La vie de Gregor Mendel est assez « rectiligne », comme on va le constater. Né Johann Mendel dans une famille paysanne à Heinzendorf (aujourd’hui Hyncice) en Moravie (actuelle République tchèque), qui faisait alors partie de l’Empire d’Autriche, il aimait travailler au jardinage, et étudia l’apiculture, ses deux grandes passions d’enfance. Le curé du village remarqua le jeune Mendel et décida de l’envoyer faire des études loin de chez lui. Il fut un élève doué de l’Ecole d’Opava, mais manifestant une certaine tendance dépressive. Pendant toute sa vie, il souffrira ainsi d’ »indispositions » chroniques l’obligeant à interrompre ses activités. Il dut ainsi interrompre pendant un an ses études à la Faculté de Philosophie de l’Université d’Olomouc, faculté dirigée par Johann Karl Nestler qui l’influença beaucoup. Mendel commença son apprentissage de prêtre à 21 ans ; son autre mentor, le professeur Friedrich Franz, le recommanda pour entrer à l’Abbaye Augustine de Saint Thomas de Brunn (l’actuelle Brno), où il prit le nom de Gregor. Le voilà ordonné prêtre en 1847 dans le monastère, dirigé par l’Abbé Cyrill Franz Napp. Par chance, ce dernier, féru de sciences, supporta Gregor Mendel dans ses travaux. Une vie idéale pour un jeune homme Aspie : le calme d’une retraite encourageant autant la vie intérieure, la spiritualité, que la curiosité scientifique. Idéal pour Mendel, qui préférait quand même la bibliothèque et le jardin botanique du monastère aux tâches sacerdotales. Un personnage de savant comme on les imagine, sans doute mal à l’aise face aux regards des autres, comme en témoigne peut-être bien son échec aux épreuves de l’examen d’aptitude à l’enseignement, malgré ses compétences. Deux ans d’études à l’Université de Vienne, pour parfaire ses connaissances scientifiques, seront décisives : il va y acquérir, en auditeur libre de professeurs aussi prestigieux que Christian Doppler et Franz Unger, toutes ses futures connaissances méthodologiques, et suivre attentivement les cours de botanique, physiologie, entomologie et paléontologie. 

Mendel revint en 1853 à l’Abbaye de Brunn comme professeur, étudiant aussi l’astronomie et la météorologie (sa troisième grande passion, la discipline pour laquelle il était le plus connu de son vivant), et travaillant à la fois comme botaniste et apiculteur.  Ce bourreau de travail ne quittera plus guère le monastère jusqu’à sa mort, en 1884. Toujours avec l’appui de l’Abbé Napp, il va étudier les variations des plantes, tentant de percer les mystères de l’origine et de la formation des hybrides. Il va y consacrer sept années, entre 1856 et 1863, testant sans relâche 29000 plants de pois, à côté de ses autres activités scientifiques. Ses études mèneront à la rédaction de ses « Lois » sur l’héritage génétique. Si les lectures de ses recherches furent plutôt bien reçues, la publication de celles-ci dans ses RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX en 1866 furent mal perçues, ou carrément inaperçues, du monde scientifique. Ses contemporains, à vrai dire, avaient bien du mal à comprendre la formalisation mathématique de ses expériences. Un scientifique « Aspie » aura toujours du mal à convaincre ses collègues… Malheureusement, Mendel, qui ne fit guère de publicité pour ses travaux (cela cadrait mal avec une personnalité discrète, vivant dans le respect de son ordre religieux), restera ainsi ignoré de la communauté scientifique pendant des décennies. Même Charles Darwin, qui pourtant avait entendu parler de ses travaux, ne s’y intéressa pas, sans voir à quel point ceux-ci se rapprochaient de ses propres théories. Mendel dut mettre fin à ses travaux de botanique, continuant cependant l’apiculture et l’horticulture, pour accepter sa nouvelle charge d’Abbé successeur de Napp en 1868. Mendel aurait certainement voulu rester dans le seul champ de la recherche scientifique pure, mais ses nouvelles responsabilités administratives l’épuisèrent. Pour mettre fin aux disputes de l’Abbaye avec le gouvernement civil qui voulait taxer les institutions religieuses, le successeur de Mendel, l’Abbé Rambousek, brûla tous les papiers de Mendel en signe de réconciliation politique. Ses travaux finirent donc en fumée, à l’exception des fameuses lois publiées en 1866…

La redécouverte des RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX ramènera cependant Mendel en pleine lumière. Alors que les scientifiques de son époque croyaient que les caractéristiques de tout organisme étaient transmises d’une génération à l’autre grâce l’hérédité par mélange, les travaux de Mendel sur ses pois battirent en brèche cette idée reçue. Ce n’est qu’au début du 20ème Siècle que l’importance de ses idées furent reconnues : Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak, durant leurs propres recherches indépendantes les unes des autres, redécouvrirent et reconnurent la priorité de son travail. Celui-ci mena à la compréhension des génotypes, et la transmission des gènes de génération en génération. Il y eut bien des doutes, des objections et de vives polémiques de savants, mais, à partir des années 1930-40, les spécialistes s’aperçurent que les lois de la génétique de Mendel pouvaient tout à fait rejoindre celles des théories de la sélection naturelle de Darwin, ouvrant grand la porte à la biologie évolutionnaire.

Qui aurait cru que ce prêtre, volontairement coupé du monde extérieur, ne vivant que pour la science, les plantes et les abeilles, changerait ainsi la vision des lois de la Vie, en cultivant de simples pois ?

Cf. Charles Darwin

 

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… Meursault, protagoniste de L’ETRANGER d’Albert Camus :

Un étranger sur une plage d’Algérie… Le fameux roman d’Albert Camus continue d’exercer interrogations et fascination par son style littéraire. Personnage lui-même assez singulier de la littérature et de la philosophie française, Albert Camus a créé un roman unique en son genre, faisant partie de son « cycle de l’absurde », influencé entre autres par les romans de Fiodor Dostoïevski (notamment L’IDIOT) et de Franz Kafka. Le « héros » de L’ETRANGER, Meursault, est aussi le narrateur de l’histoire ; un narrateur qui semble neutre, froid, détaché de tout. Une narration particulière qui n’est pas sans laisser croire que, peut-être, Meursault serait à sa façon atteint du syndrome d’Asperger. Meursault transmettant aussi le point de vue de Camus sur le monde de son époque, on en viendrait à penser que, peut-être… 

Je mets le conditionnel qui s’impose ici, n’ayant pas lu le roman, mis à part quelques extraits. Difficile, donc, d’en tirer des conclusions définitives.  

Quels sont les éléments, dans le roman, qui font éventuellement penser à un très éventuel syndrome d’Asperger de Meursault ? On sait peu de choses caractérisant le personnage, mis à part un goût prononcé pour la lecture. Son exigence, son besoin absolu de vérité (un principe auquel les Aspies sont bien évidemment sensibles) sont à la source des incompréhensions qu’il provoque. Impassible quand il apprend le décès de sa mère, il ne pleure pas à son enterrement ; ce manque d’empathie apparent passe pour de la froideur aux yeux de tous. S’il a bien une relation amoureuse avec Marie, il n’accorde pas d’importance particulière à leur mariage, même s’il l’accepte. Une relation « détachée » quoique sincère, illustrant à sa façon le comportement possible d’un Aspie. Meursault se laisse aussi utiliser par Raymond, le souteneur, dans une situation préjudiciable pour lui. Encore une situation familière parfois aux personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger, pouvant se laisser influencer et manipuler sans se défendre.

Le tournant du roman est le meurtre d’un Arabe par Meursault, qui le tue après une dispute, avec le revolver de Raymond, sans états d’âme et sans raison particulière… Comme il est extrêmement rare de voir un Aspie commettre un acte de violence, encore moins un meurtre, « l’hypothèse Asperger » ne tient pas forcément. Meursault agit sous le coup de la chaleur du soleil intense, d’une façon totalement détachée, sans préméditation. Arrêté et interrogé, Meursault déroute par sa sincérité, passant pour un naïf ou un idiot – ce qui, là, peut être perçu comme un trait Aspie. Le sentiment d’exclusion (là encore un sentiment que les Aspies connaissent bien) s’accroit à son procès, Meursault réalisant qu’on lui reproche plus de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère que d’avoir tué un homme… Il accepte sa condamnation à mort, refuse la prière du prêtre, et meurt pour sa seule passion, la vérité.

Jusqu’au bout, Meursault suivra cette dernière, faisant l’inventaire de sa vie comme de son ennui métaphysique. Un vrai mystère… cela suffit-il à en faire un Aspie ? A chacun de décider.

Cf. le Prince Mychkine (L’IDIOT) ; Franz Kafka

 

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… Michel-Ange (1475-1564) :

Bizzarro e fantastico…

Ni plus ni moins qu’une des très grandes figures artistiques phares de la Renaissance et de l’Histoire mondiale des arts, Michel-Ange aurait été, lui aussi atteint du syndrome d’Asperger. Son nom est régulièrement évoqué parmi les « Aspies » historiques, renforçant la singularité d’un homme ayant tourné le dos à une vie aisée pour produire, dans la patience et la difficulté, quelques-uns des plus beaux chefs-d’oeuvre de son époque : la sculpture LA PIETA, le dôme de la Basilique Saint-Pierre de Rome, des sculptures telles que celles de Moïse ou de David, les célèbres fresques de la Chapelle Sixtine (dont la fameuse CREATION D’ADAM) et du Jugement Dernier ; ceci parmi tant d’autres oeuvres de sculptures et d’architecture tout aussi remarquables. Michel-Ange fut aussi un poète tardif, jugé comme l’un des tous meilleurs en Italie, aux côtés de Pétrarque et de Dante. Il aurait été difficile pour ses contemporains de ne pas reconnaître l’importance de son oeuvre, tant celui-ci, au même titre qu’un Léonard de Vinci, Donatello ou Raphaël, a incarné l’esprit de la Renaissance. Mais la reconnaissance de son vivant de son indéniable talent n’alla pas sans luttes, souffrances, et controverses… Michel-Ange était solitaire, mélancolique, frustre, sévère, ne vivant que pour son art, et les portraits faits de lui laissent entrevoir, en effet, un Aspie très particulier. Ses réalisations, engendrées durant une époque de troubles politiques incessants, pour des commanditaires tout-puissants, sont des témoignages de son extraordinaire force d’âme.  »Bizarre et fantastique » Michel-Ange…

De son vrai nom Michelangelo di Lodovico Buenarroti Simoni, né à Caprese près d’Arezzo en Toscane, Michel-Ange était le descendant d’une famille de banquiers, son père étant magistrat et administrateur. L’enfance de l’artiste fut marquée par la mort de sa mère, alors qu’il n’avait que six ans. Il grandit chez une nourrice de Settignano, dans une famille de tailleurs de pierre. L’enfant Michel-Ange y découvrit sa passion, en regardant ces gens modestes créer figures et personnages à partir de simples blocs de pierre et de marbre. Adolescent, s’ennuyant durant ses études chez le grammairien da Urbino, Michel-Ange préférait la compagnie des peintres, copiant les peintures des églises. Une vocation artistique allant contre la volonté de son père et ses oncles, espérant sans doute le voir continuer les traditions familiales. Mais il tint bon, devenant l’apprenti de Domenico Ghirlandaio à l’âge de treize ans. Surdoué en la matière, Michel-Ange fut recommandé par Ghirlandaio à Laurent de Médicis. « Laurent le Magnifique », grand maître de Florence, érudit, féru d’art, avait bien compris les avantages politiques qu’il y avait à côtoyer les grands artistes et intellectuels de son époque, pour le prestige de sa cité. Michel-Ange fit ses études artistiques dans les meilleures conditions possibles donc, affinant ses talents, tout en étant influencé par les philosophes de son temps : Ficino, Ange Policien et Pic de la Mirandole. Mais son statut de protégé de Laurent, et son indéniable talent, lui valurent aussi des jalousies… Michel-Ange garda de cette période un nez cassé, le sculpteur Pietro Torrigiano n’ayant pas du tout apprécié ses remarques ! Qu’avait donc bien pu lui dire Michel-Ange, certainement déjà peu sociable à cette époque ?

La mort de Laurent de Médicis, en 1492, affectera le cours de la vie de Michel-Ange, désormais sans protecteur. Après un retour chez son père, il poursuivit ses sculptures, et suivit des études d’anatomie qui lui seront précieuses pour la suite de sa carrière. A Florence, les troubles politiques incessants opposant les Médicis à Savonarole l’obligeront à réaliser des commandes à Venise et Bologne, entre deux retours à sa cité. Entraîné dans une arnaque fomentée par Lorenzo di Pierfrancesco de Médicis envers le Cardinal Riario de Rome, Michel-Ange fut sauvé par son talent : impressionné par son travail, Riario l’invita à Rome, lui commandant une statue de Bacchus… avant de rejeter son travail. Malgré cette première déconvenue, il resta à Rome pour réaliser LA PIETA, en 1499, pour l’ambassadeur de France. Son premier chef-d’oeuvre historique. La légende affirma qu’il rencontra à cette époque Vittoria Colonna, marquise de Pescara et femme de lettres ; une très grande amitié naquit entre eux, et une très platonique histoire d’amour. Marquise, ses beaux yeux l’auraient-ils vraiment fait mourir d’amour ? En réalité, leur rencontre fut bien plus tardive. 

La réputation de Michel-Ange suite à LA PIETA lui permit de revenir à Florence, pour finaliser un projet inachevé, tombé en désuétude depuis des années, pour les dirigeants de l’Opera del Duomo, et qui épuisa les sculpteurs : une statue du Roi David triomphant de Goliath, symbolisant la vertu de Florence. Michel-Ange acheva la statue « infaisable » en 1504. L’année suivante, le nouveau Pape Jules II lui fit une nouvelle commande : la construction de son tombeau. Michel-Ange subira de fréquentes interruptions, d’autres travaux lui étant demandés entretemps. Son travail sur la tombe durera 40 années en tout… il sera finalement satisfait de ne pas achever le projet initial ; mais il saura créer pour l’occasion de sublimes statues, dont celle de MOÏSE en 1515. Jules II, entretemps, eut un autre projet faramineux : la peinture du plafond de la Chapelle Sixtine. Une fresque immense, qui aurait dû être réalisée par Raphaël, alors au sommet de son art, et plus réputé que Michel-Ange dans ce domaine, ou par Bramante ; Michel-Ange s’attela à la tâche, épuisante, durant quatre années passées la plupart du temps à des dizaines de mètres du sol. Après un premier projet de peindre les Apôtres, il changea pour quelque chose d’extraordinairement plus complexe : représenter la Création (LA CREATION D’ADAM), la Chute de l’Homme et la Promesse du Salut à travers les Prophètes et la Généalogie du Christ. Plus de 300 figures, neuf épisodes issus du Livre de la Genèse, répartis selon une structure architecturale élaborée, mathématiquement répartie. Imaginez les conditions de travail : Michel-Ange se cassant le cou jour et nuit à peindre au-dessus du sol, devant faire avec les obstacles techniques (l’apparition de moisissures), économiques (le paiement partiel dû à la lenteur du travail) et humain (les visites impromptues du Pape, commanditaire difficile à contenter… et le caractère de Michel-Ange ne devait pas arranger les choses). Le résultat est une stupéfiante faculté de conceptualisation, de concentration et d’imagination.

La suite de sa vie, après la mort de Jules II, fut une série d’allers-retours entre Rome et Florence, les papes et les Médicis. Le successeur de Jules II, Léon X, était d’ailleurs l’un d’eux. Après l’arrêt de la reconstruction de la façade de la Basilique San Lorenzo à Florence, Michel-Ange reçut une autre proposition ; la construction de la chapelle funéraire de la même basilique, projet qui l’occupa pendant une bonne décennie et fut presque achevé. En 1527, les Florentins chassèrent les Médicis du pouvoir pour restaurer la république. Michel-Ange les aida alors à assurer les fortifications de sa ville bien-aimée assiégée par ses anciens maîtres. Ceux-ci reprirent le pouvoir en 1530. Pour eux, il réalisa la Libraire Laurentienne, mais Michel-Ange, loin d’être un doux rêveur coupé des réalités politiques de son temps, marqua sa détestation de la répression organisée par les descendants de Laurent le Magnifique : il quitta la ville, laissant les assistants achever la commande de la chapelle de ses anciens employeurs. Il revint à Rome, engagé par le Pape Clément VII pour la fresque du JUGEMENT DERNIER. Clément mourut, remplacé par Paul III, qui devint son nouveau protecteur. A cette époque, il rencontra son disciple et compagnon Tommaso dei Cavalieri. En 1541, la fresque fut complétée, mais, scandale … la fresque montre le Christ et Marie nus ! Ce « sacrilège » commis par Michel-Ange entraîna une campagne du cardinal Carafa et de l’ambassadeur de Mantoue Sernini pour censurer les objets du délit. Le Pape refusa de leur donner raison, mais après la mort de l’artiste, les Tartuffes eurent gain de cause : les organes génitaux seront voilés… La censure poursuivait Michel-Ange depuis longtemps, le qualifiant d’ »inventeur d’obscénités » à cause de nus masculins présents en quantité dans ses oeuvres. Durant la période de 1536 à 1538, il rencontra réellement Vittoria Colonna, avec qui il correspondit jusqu’à sa mort. Les dernières années de sa vie, à partir de 1546, furent celles de son engagement comme architecte de la Basilique Saint-Pierre au Vatican. Le dôme, conçu par lui, ne fut achevé qu’après sa mort à 88 ans, en 1564. Suivant ses volontés, il fut enterré à la Basilique de Santa Croce, dans sa chère ville de Florence.

Nous n’avons cité qu’une partie des oeuvres de Michel-Ange, ce qui laisse songeur devant la quantité de travail abattu, et donne un pâle reflet de l’intensité de sa vision… Un homme vraiment à part, toute sa vie semblant avoir été réglée autour de l’Art. Bien que matériellement à l’abri grâce aux largesses des Médicis et des papes, il ne se laissa pas griser par son succès. Ascète, il vivait en homme pauvre dans des conditions sordides, ne mangeait qu’à peine, évitait la boisson, dormait tout habillé dans ses ateliers de travail. Très dur dans les relations aux autres, Michel-Ange ne se préoccupait pas d’être aimé, et restait fondamentalement solitaire. Michel-Ange appliquait aussi cette rigueur monastique dans sa vie privée ; bien qu’homosexuel avéré, il restait d’une chasteté toute monacale. L’imagination, sublimée par les enseignements philosophiques et artistiques qu’il reçut, travaillait cependant… Michel-Ange voua un amour exclusif à Tommaso dei Cavalieri, lui consacrant plusieurs poèmes tout à fait explicites. Lorsque ses SONNETS furent publiés des années après son décès, son héritier, son petit-neveu Michel-Ange le Jeune « maquilla » les poèmes dédiés à Tommaso en changeant les pronoms, semant la confusion pour faire croire que son aïeul les avait écrits pour Vittoria Colonna. Selon les érudits, la vraie version de ces poèmes fut une véritable « réimagination du dialogue platonique », pleine d’élégance et de raffinement.

Signalons, pour finir, que la vie du grand artiste a inspiré la fiction ; au cinéma, ce fut L’EXTASE ET L’AGONIE de Carol Reed (1965), avec le grand Charlton Heston dans le rôle de Michel-Ange. Un choix un peu curieux a priori, compte tenu de la carrure athlétique du comédien, mais dont il se tira remarquablement bien. Rappelons que Heston, quelques années plus tôt, avait littéralement donné vie au Moïse tel que Michel-Ange l’avait représenté, dans les dernières scènes des 10 COMMANDEMENTS…

 

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… Monk, Adrian (Tony Shalhoub), héros de la série homonyme MONK :

« C’est un don, et une malédiction. ». C’est ainsi qu’Adrian Monk, ancien policier de San Francisco devenu détective consultant, définit son état très particulier : doté d’une mémoire photographique exceptionnelle (il se souvient même du jour de sa naissance !) allié à un sens de l’observation et de la déduction tout aussi stupéfiants, le sympathique détective souffre aussi de phobies et de manies multiples sévères et envahissants, depuis que sa chère épouse Trudy a été assassinée. Traumatisé, Monk fit une dépression catatonique qui l’obligea à quitter la police. Depuis, Monk remonte péniblement la pente, suivant une thérapie avec l’aide patiente de Sharona Fleming (Bitty Schram), puis de Natalie Teeger (Traylor Howard). Flanqué de son assistante, le voilà menant de front une difficile réinsertion dans la société, tout en menant de difficiles enquêtes… qui lui renvoient, pour la grande joie du spectateur, à chacune de ses peurs.

Maladroit, terriblement timide, forcément angoissé, et socialement mis sur la touche, le détective incarné par Tony Shalhoub présente somme toutes nombres de défauts et d’excentricités typiques d’un syndrome d’Asperger très aggravé… L’excellente mémoire, les difficultés sociales et les angoisses sérieuses sont en effet des traits communs chez les Aspies. Adrian Monk est un véritable catalogue ambulant de toutes les phobies existantes : il en comptabilise 312 ! La peur de toucher des choses sales de toute nature (microbes, lait, champignons, cadavres…), les peurs « spatiales » (claustrophobie, agoraphobie, acrophobie), les peurs animales (Monk a en horreur les serpents) et la douleur physique (avec une « préférence » particulière pour les aiguilles)… Pour pallier à ses tracas quotidiens, Monk a ses rituels bien réglés, et ses manies ; comme celle de ne jamais se séparer de ses précieuses lingettes désinfectantes, ou de ne boire que de l’eau de la marque Sierra Springs. Uniquement celle-là (où plus tard, celle de Summit Creek), sans quoi il refusera de boire pendant des jours ! Parmi ses autres manies, ses dépenses somptueuses pour honorer la mémoire de sa défunte épouse ; il paie même toujours le loyer de son bureau, des années après l’assassinat… En bon Aspie, Monk se dédie entièrement à sa tâche, même si des attaques de panique et ses TOCS risquent en permanence de gâcher ses enquêtes, affectant son raisonnement. Tout comme ils le coupent de toute relation humaine normale, Monk étant vite perdu sans les patientes interventions de Sharona puis Natalie.

Au panthéon des grands détectives excentriques, Monk rejoint donc aisément Sherlock Holmes et Columbo. Les auteurs de la série ont d’ailleurs ouvertement multiplié les clins d’oeil au personnage de Conan Doyle : Monk pratique les mêmes méthodes d’enquête par raisonnement déductif que le grand détective, tout aussi « atteint » et peu social sans l’aide d’un Watson (les assistantes de Monk tenant le rôle de ce dernier). Comme Holmes, Monk fait fréquemment la leçon aux policiers (le capitaine Stottlemeyer et le lieutenant Disher) alter egos de Lestrade. Monk a aussi une relation difficile avec un frère aîné, Ambrose (John Turturro), reclus et agoraphobe profond, aussi brillant que lui. Son Mycroft Holmes ! Et Monk a aussi son ennemi juré, son Professeur Moriarty : Dale « la Baleine » Biederbeck. La ressemblance de Monk avec le Lieutenant Columbo vient de son comportement atypique, bien éloigné du policier classique ; ses maladresses et son apparente naïveté aident aussi à faire tomber le masque des criminels sûrs de leur impunité.

Il est curieux de constater, à travers MONK, combien les fictions américaines semblent procéder par « vagues » successives. Lorsque la série fut lancée en 2002, il existait déjà une certaine mode pour les films et séries mettant en vedette les personnages atteints de TOCs sévères. Par exemple, Jack Nicholson, oscarisé pour son rôle dans AS GOOD AS IT GETS (POUR LE PIRE ET POUR LE MEILLEUR, 1997) ; ou Nicolas Cage, en 2003, pour MATCHSTICK MEN (LES ASSOCIES), de Ridley Scott. Monk est alors devenu, à sa façon, le représentant de fiction le plus emblématique de cette « vague »… anticipant de quelques années la soudaine flambée de personnages Aspergers inventés ou redécouverts. Quoiqu’il en soit, l’interprète de Monk, Tony Shalhoub (une figure familière des films des frères Coen et des films MEN IN BLACK), a légitimement gagné ses galons de star de la télévision (trois nominations aux Golden Globes, et une victoire en 2003, ainsi que d’autres récompenses à la pelle). Il y est hilarant et touchant de bout en bout.

Cf. Sherlock Holmes

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… Morgendorffer, Daria (voix en version originale de Tracy Grandstaff) , héroïne de la série animée homonyme DARIA :

Une veste verte, une jupe noire et d’énormes Doc Martens de la même couleur, et une expression impassible renforcée par ses immenses lunettes cerclées, l’adolescente Daria Morgendorffer est une jeune fille politiquement incorrecte, apparue pour la toute première fois en 1993 dans le cartoon BEAVIS & BUTT-HEAD. Habillée différemment alors, Daria se présentait alors comme l’incarnation de la lycéenne binoclarde et forte en sciences. Daria se servait alors du duo de crétins pour faire un exposé de science sur l’idiotie (« génétique ou environnementale ? »). Devenue un personnage régulier de la série, Daria peut se vanter d’avoir su rester la seule personne à ne pas perdre son sang-froid devant les pitreries de Beavis et Butt-Head. Le succès de la série diffusée sur MTV entraîna un « spin-off » créé par Glenn Eichler et Susie Lynn Lewis. Et, donc, entre 1997 et 2002, les spectateurs de la chaîne musicale (imités en France par ceux de Canal+) ont pu suivre les péripéties de Daria, ayant quitté Beavis & Butt-Head pour suivre sa famille dans une autre ville, et étudier au Lycée de Lawndale.

Toujours aussi fûtée, pince-sans-rire, et volontiers sarcastique envers ses congénères lycéens (sérieusement décérébrés pour la plupart), Daria apparaît comme la «freak» de service, la marginale asociale du lycée. Il faut dire que, vu le niveau intellectuel général de ses petits camarades, elle détonne sérieusement par son franc-parler, ses centres d’intérêt (la littérature et les sciences) et ses cinglantes critiques adressées à ses cibles, qui la plupart du temps n’en comprennent pas l’ironie. Il faut dire, qu’au lycée comme à la maison, Daria est déjà terriblement lucide sur les travers de la société américaine, et a en horreur la superficialité de tout ce petit monde. Une situation familiale peu brillante, entre une mère avocate carriériste et négligente, un père dénué d’autorité, et une petite soeur futile et midinette. Entre la crétinerie quasi généralisée des camarades de classe et cette famille peu motivante au possible, Daria cache ses émotions derrière un visage de marbre, une voix monotone, un refus des apparences vestimentaires à la mode ; de temps en temps, toutefois, la jeune fille laisse apparaître un demi-sourire ironique, ou bien tombe le masque dans les moments de grande détresse et de frustration. Heureusement, elle peut généralement compter sur l’aide et le soutien de sa meilleure amie : Jane Lane, l’artiste tourmentée du lycée, aussi « punk » qu’elle dans sa vision négative et critique de la vie. La seule personne qu’elle respecte pour son intelligence, denrée rare à Lawndale – même si les deux amies ont une sérieuse dispute, causée par la relation amoureuse de Daria avec l’ex-petit ami de Jane… Il va sans dire, qu’à travers ce court portrait, Daria Morgendorffer présente bien des traits similaires au syndrome d’Asperger. 

Dans la mouvance des dessins animés modernes, plus cinglants et bien peu consensuels envers la société américaine, apparus depuis le succès des SIMPSONS, DARIA a fait en son temps un joli parcours entre 1997 et 2002. Les adolescents d’alors l’ont bien aimée, cette gamine détachée, effrontée, marginale, pas vraiment sympathique mais à l’esprit acéré, et à la franchise rafraichissante… Reviendra-t-elle un jour ?

CF. Lisa Simpson

 

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… Mozart, Wolfgang Amadeus (1756-1791) :

Résumer en quelques paragraphes la vie et le génie d’un homme est un exercice franchement périlleux, voir même impossible… Cité assez souvent parmi les hypothétiques grands « Aspies » historiques, Wolfgang Amadeus Mozart a de quoi intimider. Pensez donc : le catalogue musical Köchel, après plusieurs révisions, a répertorié 893 oeuvres musicales du compositeur. Celui-ci ayant commencé à écrire ses premières oeuvres dès l’âge de six ans, un rapide calcul établit une moyenne de trente pièces musicales écrites chaque année jusqu’à sa mort. Cette moyenne laisse songeur ; cet homme ne devait jamais dormir… « L’hypothèse Asperger » (à traiter toujours avec prudence) à son égard révèle des capacités réellement hors du commun, ainsi qu’une personnalité difficile à gérer pour son entourage, qu’il s’agisse de son père ou de certains de ses « employeurs » officiels… Mozart était un esprit curieux de tout, un monstre de travail qui épuisa sa santé dans ses compositions, littéralement « travaillé » (ou torturé ?) par son génie musical. Déjà reconnu de son vivant pour son talent, tristement enterré, puis vite ressuscité par ses successeurs et par les musiciens du monde entier, Wolfgang Amadeus Mozart est depuis longtemps déjà entré dans la mémoire collective – quitte à ce que, parfois, quelques fausses idées viennent se mêler à la réalité des faits.  

Son vrai nom de naissance était Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart. Le nom que nous lui connaissons maintenant sera en quelque sorte son nom de scène, de future « rock star » de la musique classique. Déjà précis dès sa naissance, il vit le jour à 8 heures du matin; à Salzbourg faisant alors partie du Cercle de Bavière, une principauté ecclésiastique du Saint Empire Romain germanique. Fils de Leopold Mozart, renommé vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque Schrattenbach, il était le septième enfant de ses parents. Seuls lui et sa soeur aînée Maria Anna, « Nannerl », survécurent, les autres enfants étant morts en bas âge. Egalement professeur de violon et compositeur occasionnel, Leopold fut un professeur rigoureux pour ses enfants ; mais il fut aussi le premier surpris de voir son fils s’intéresser à la musique dès l’âge de trois ans. Mozart avait une mémoire eidétique, lui donnant l’oreille musicale absolue. Toute sa vie, cette mémoire photographique fut l’une des particularités les plus extraordinaires de Mozart, lui permettant de rejouer ou écrire des oeuvres musicales complexes après les avoir entendues une seule fois, ou de composer en un temps record ses propres morceaux, pouvant les « visualiser » mentalement à la note près, au préalable (ce fut le cas par exemple de LA PETITE MUSIQUE DE NUIT, écrite en une seule journée). Et le tout d’un seul trait, sans avoir à les remanier ensuite ! L’enfant Mozart suivit donc les leçons de son père, lui apprenant le clavecin à cinq ans, puis le violon, l’orgue et la composition ; avant même de savoir lire, écrire et compter, le petit Mozart savait déjà déchiffrer une partition et jouer en mesure. Il composa ses premières oeuvres à six ans.

Le talent prodigieux du petit Mozart fut vite exploité par Leopold, l’emmenant avec sa soeur en tournée à travers l’Europe. Entre 1762 et 1766, les cours européennes s’extasieront devant ce petit garçon prodige qui jouait à la perfection ; les voyages formant la jeunesse, Mozart « absorba » tous les courants musicaux de l’époque, faisant des rencontres décisives comme celle de Johann Christian Bach, le fils de Jean-Sébastien Bach. Mozart écrivit son premier opéra, APOLLO ET HYACINTHUS, à onze ans, et fut nommé maître de concert par le Prince-archevêque Schrattenbach. Durant un séjour en Italie, étudiant l’opéra, il devint membre de l’Accademia Filarmonica de Bologne et fut nommé Chevalier de l’éperon d’or par le Pape Clément XIV. Tout semblait donc aller pour le mieux, jusqu’au décès de Schrattenbach en 1771. Le nouvel employeur de Mozart, le Prince-archevêque Colloredo, se montrera beaucoup plus sévère à l’égard de ce jeune homme qui, de toute évidence, cherchait à sortir de l’ombre imposante de son père. Colloredo obligea Mozart à rester à Salzbourg, lui imposant des consignes restrictives pour les oeuvres qu’il devait composer pour les cérémonies religieuses. Mozart se rebellera contre ce Prince-archevêque bien peu conciliant, et leurs relations se dégraderont au fil du temps. Mozart rencontrera à cette époque un autre personnage, beaucoup plus influent : Joseph Haydn, son « père » en musique.

Mozart étouffait à Salzbourg, Colloredo s’opposant systématiquement à ses demandes de départ. Il partit finalement avec sa mère en 1777, allant à Munich, Augsbourg et Mannheim. Voulant obtenir un poste de prestige, Wolfgang Amadeus Mozart échoua cependant dans ses démarches. A Mannheim, Mozart eut une histoire d’amour très malheureuse avec la cantatrice Aloysia Weber, encourrant la colère de son père le rappelant à ses obligations de musicien officiel. Le voyage se poursuivra en 1778 à Paris, tristement : endetté, Mozart vit ses démarches échouer à nouveau. Sa mère mourut de maladie. Mozart dut se résigner à rentrer à Salzbourg, au service de Colloredo sur les pressions de son père. A Munich où il retrouva les Weber, il apprit qu’Aloysia en aimait un autre. Mais il y avait une petite lueur d’espoir dans cette série noire : la soeur d’Aloysia, Constanze. Mozart avait déjà décidé qu’il ne resterait plus dans sa ville natale, au grand déplaisir de Colloredo (qui ne se priva pas de le traiter publiquement de crétin…) et de son père. Le musicien rebelle partit pour Vienne, s’installer comme compositeur libre, un vrai camouflet pour le Prince-archevêque qui valait bien les humiliations que celui-ci lui avait fait subir. Et un acte de rébellion bien oedipienne du jeune génie envers ce père trop présent.

A Vienne, le talent de Mozart va enfin pouvoir s’exprimer en toute liberté. Joseph II lui commanda un opéra en 1782. Ce sera L’ENLEVEMENT AU SERAIL, joué en allemand ; une première audacieuse pour l’époque, qui lui valut les félicitations de Gluck. Un grand succès, qui lui valut d’être nommé compositeur de la Chambre Impériale, et des premières années viennoises relativement heureuses : il épousa Constanze, sans le consentement de son père. Ils eurent six enfants entre 1783 et 1791, mais ils connurent les mêmes drames que ses parents ; deux enfants (Karl Thomas et Franz Xaver Wolfgang) seulement survécurent après la petite enfance. Mozart devint franc-maçon en fin 1784, et maître en 1785. Pour ses « frères », il écrivit plusieurs oeuvres dont la plus célèbre reste LA FLÛTE ENCHANTEE, véritable description codée de l’initiation franc-maçonne, déguisée en fantaisie musicale. En 1786, grâce à Lorenzo da Ponte, le poète officiel du théâtre de Vienne, l’Empereur autorisa la création d’un opéra, LES NOCES DE FIGARO, basé sur la pièce « scandaleuse » de Beaumarchais, LE MARIAGE DE FIGARO. Vers cette époque, Mozart commença à apparaître plus rarement en public. FIGARO fut un très grand succès, mais cette oeuvre critiquant l’aristocratie fut vite interdite…

Suite au succès des NOCES DE FIGARO à Prague, Mozart se vit commander par le directeur du théâtre praguois un opéra pour la saison suivante : avec da Ponte, il créera DON GIOVANNI, un autre chef-d’oeuvre, en 1787. Cette même année, Mozart fit (peut-être) la rencontre d’un jeune artiste musicien prometteur, Ludwig van Beethoven. Ce point reste toutefois discuté. Mais surtout, son père mourut cette même année ; le décès, on s’en doute, le bouleversa, au point d’influencer l’opéra en cours d’écriture (« Repens-toi… », tonnait le Commandeur à Don Juan, signe d’un sentiment de culpabilité intense de l’auteur…). L’opéra achevé fut un grand succès à Prague, mais pas à Vienne, où la situation se compliquait chaque jour un peu plus pour Mozart. La guerre entre Turcs et Autrichiens entraîna une nette diminution des revenus pour tous les musiciens, les aristocrates protecteurs des arts devant faire passer les intérêts financiers du pays avant les leurs. Pour Mozart, menant grand train de vie, s’endettant gravement, ce fut un coup très dur s’ajoutant aux autres épreuves. Sa mauvaise santé s’aggravait, les lettres de créance aussi, aggravant des angoisses permanentes et une dépression sérieuse. Après COSI FAN TUTTE, dernière collaboration avec Da Ponte, Mozart vit une triste année 1790 marquée par le décès de Joseph II, auquel succèda l’homonyme de son père, Leopold II, peu favorable au musicien franc-maçon. « Papa » Haydn s’en alla cette même année pour Londres. Des voyages de tournée en Allemagne ne rapportèrent pas assez pour rembourser les dettes.

1791 sera sa dernière année, une apothéose marquée d’une certaine façon par un « rétablissement » spirituel avant son décès. Son ami franc-maçon Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre populaire, lui commanda à son tour un opéra. Ce sera un triomphe, son dernier : LA FLÛTE ENCHANTEE. En juillet, un inconnu (qui n’était pas un rival jaloux, mais le comte Franz von Walsegg) lui commandita un Requiem. Affaibli par la maladie, persuadé d’être proche de la mort (et sans doute aussi paranoïaque, au point de se croire empoisonné), Mozart accepta cette commande, s’ajoutant à celle d’un autre opéra (LA CLEMENZA DI TITO) pour le couronnement du roi Léopold II. Il mourut le 5 décembre 1791, dans la nuit, sans avoir totalement achevé le REQUIEM (qui sera finalisé par son élève Franz Xavier Süssmayer). Sur les raisons de sa mort, plus d’une centaines d’hypothèses médicales auraient été citées ; l’une des plus probables et acceptées étant qu’il mourut des suites d’un rhumatisme articulaire aigu. La situation financière précaire des Mozart obligea Constanze à le faire enterrer au cimetière Saint-Marc, dans une modeste tombe individuelle du cimetière Saint-Marc. Les services commémoratifs tenus à Prague et Vienne à l’annonce de sa mort attirèrent quant à eux un large public. Et, de fait, Wolfgang Amadeus Mozart connut très vite après sa mort un immense succès.

Son style, que nous considérons aujourd’hui à tort comme de la musique classique, fut novateur dans la continuité, une synthèse inédite de divers courants jugés alors inconciliables. Son génie pour l’imitation musicale, acquis durant l’enfance, lui permettra d’appliquer une méthode pour le style contrapuntique, opposé au style « galant » alors en vigueur. Au fil du temps, prenant confiance en lui, Mozart abandonnera cette imitation pour trouver son style propre. Extraordinaire touche-à-tout qui aborda tous les registres – opéras, cantates, musique de chambre, etc. – sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie, pratiquant des ruptures de ton et trouvant toujours la mélodie idéale pour son sujet. Des musiques devenues depuis identifiables à jamais, véhiculant tour à tout l’humour, la puissance, la grâce, la tristesse… une ré-imagination permanente et fulgurante. Il va sans dire qu’il influença les plus grands musiciens du siècle suivant : Beethoven, Schubert, Rossini, Mendelssohn, Chopin, Brahms…

La psychologie de Mozart a sa part de mystère : d’après les lettres et témoignages d’époque, le compositeur autrichien, peu exceptionnel d’apparence (petit, vêtu élégamment) à l’exception de ses yeux immenses et intenses, parlait paraît-il doucement, sauf dans les moments intenses, où il devenait un tout autre homme, plus puissant et énergique. Un bourreau de travail, comme on l’a dit, aimant cependant la société des autres (ce qui ne cadre pas vraiment avec une personnalité Aspie), surtout dans le monde musical viennois ; un joyeux luron amateur de billard et de danse, d’ailleurs, doublé d’un farceur aimant la grivoiserie et la scatologie, comme peuvent en témoigner certaines de ses lettres… notamment celles adressées à sa cousine Maria Anna Thekla Mozart. Les spécialistes se sont bien évidemment demandé quoi en penser : Mozart avait-il aussi le syndrome de la Tourette ? Fallait-il y voir des plaisanteries d’amoureux ? Ou, plus simplement, un trait typique de la culture germanique folklorique populaire de l’époque, où l’on n’hésitait pas à glisser certaines joyeuses grossièretés dans les conversations…

Il va de soi que la vie de l’immortel Wolfgang Amadeus Mozart devait bien finir un jour ou l’autre intéresser le cinéma. S’il ne fallait retenir qu’un seul film, ce serait bien évidemment AMADEUS, le chef-d’oeuvre de Milos Forman adapté de la pièce théâtrale de Peter Shaffer, où le compositeur est interprété par Tom Hulce face à son homologue, ami puis rival Antonio Salieri (F. Murray Abraham). Et là, il convient de faire la part des choses : la réussite de l’histoire filmée par Forman est telle que, depuis la sortie du film en 1984, le pauvre Antonio Salieri se voit affublé d’une réputation d’assassin jaloux de Mozart, ayant comploté pour le mener à la ruine et à la folie ! Ce qui n’a rien à voir avec la réalité des faits. Brillante réflexion sur la jalousie et la création, l’AMADEUS de Forman et Shaffer jongle entre ces éléments fictifs et la réalité historique. Il désacralise au passage Mozart, montré comme une vraie « rock star », un homme turbulent, passionné et rongé par la culpabilité. Face à l’excellent Abraham, oscarisé pour sa performance, Tom Hulce est très bon – malgré ce rire de hyène horripilant au possible qu’il donne au grand compositeur.

Cf. Ludwig van Beethoven, Gustav Mahler

 

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… Murray, Bill :

Souvenir d’une photo de groupe pour la publicité de S.O.S. FANTÔMES, où les trois héros prennent la pose… Au centre, Dan Aykroyd, dont nous avons déjà parlé, qui a affirmé être atteint du syndrome d’Asperger il y a quelques années (sans que l’on sache s’il plaisantait ou pas). A sa gauche, Harold Ramis, dans le rôle de l’intello – et très probable Aspie, on en reparlera – Egon Spengler. A leurs côtés, Bill Murray et son célèbre air décontracté. J’aurais dû me douter de quelque chose… Bill Murray, un Aspie ? Personne ne l’a pourtant signalé, pas même l’intéressé. Mais lorsqu’on étudie certains personnages de sa filmographie, là encore, le doute est permis…

« Je suis un dingue, mais je ne suis pas que dingue. » Bill Murray sait de quoi – et de qui – il parle. L’acteur a eu un parcours professionnel assez inattendu par rapport à l’image que l’on avait de lui à ses débuts, et quelques démons qu’il n’a pas hésité, ces dernières années, à mettre en avant dans ses personnages. Un comique-né, certes, capable de faire exploser nos zygomatiques par ses réparties souvent génialement improvisées, et son perpétuel air pince-sans-rire, mais aussi un très grand angoissé aux sautes d’humeur imprévisibles pour ses partenaires et réalisateurs, ce qui lui a valu par le passé des frictions et brouilles répétées sur les plateaux. Bill Murray, en l’espace de plus de trente ans de films, a aussi su radicalement transformer son image de « déconneur » formé sur le plateau du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, et apprécié du public pour des films comme CADDYSHACK (LE GOLF EN FOLIE), MEATBALLS (très finement devenu en France ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE) et les S.O.S. FANTÔMES ; cette image de rigolo pour des films commerciaux lui a longtemps valu un certain mépris des critiques de la presse cinéma, comme de certaines personnalités du cinéma ; tel le très sérieux producteur anglais David Putnam (MIDNIGHT EXPRESS, LES CHARIOTS DE FEU, LA DECHIRURE), un temps à la tête de la Columbia, qui prit en grippe Murray pour ses succès des années 80. Personne se devinait que, derrière ses joyeux délires, se cachait un autre Bill Murray qui allait apparaître au fil des années suivantes, pour finalement devenir le chouchou des mêmes critiques grâce à ses rôles sérieux dans les films indépendants de Wes Anderson (RUSHMORE, LA FAMILLE TENENBAUM, LA VIE AQUATIQUE…), Sofia Coppola (LOST IN TRANSLATION) et Jim Jarmusch (BROKEN FLOWERS). Il s’agit pourtant bien du même bonhomme ! Un homme qui a bien des centres d’intérêts exclusifs (golf, base-ball, basket et rock’n roll), se méfie comme de la peste de Hollywood, refuse d’avoir un agent, et qui est féru de la philosophie d’Henry David Thoreau (un nom sur lequel nous reviendrons)… L’excentricité de Bill Murray transparaît à travers ses personnages, tout comme ses zones d’ombre. Sans oublier ce « truc » assez particulier avec les animaux, dans ses films : il entre autres a fait la guerre à un chien de prairie, kidnappé une marmotte, parachuté un éléphant, dialogué avec un écureuil, pourchassé un requin-jaguar, prêté sa voix à un chat et un blaireau (il est vraiment bizarre, quand même, Bill Murray)…

Résumons son parcours. Bill Murray est natif de Wilmette, dans l’Illinois, le cinquième de neuf enfants catholiques irlandais ; une jeunesse difficile, marquée par la maladie d’une de ses soeurs, les souffrances de sa mère et le décès de son père d’un diabète. Féru de lecture (surtout des biographies des héros américains de la Frontière, et des aventuriers comme Davy Crockett. Un homme qui se coiffe avec un raton laveur… déjà ce « truc » avec les animaux !), le jeune Bill Murray se prend de passion pour le rock’n roll (des années plus tard, il lui arrivera de faire un boeuf avec des pointures comme Eric Clapton), le théâtre, et le golf. Comme ses frères, Bill Murray a en effet travaillé jeune comme caddie, pour payer ses études à l’école jésuite de Loyola. Le golf, sa grande passion, apparaîtra souvent dans ses films, à commencer par CADDYSHACK en 1980, qui est aussi le nom d’un restaurant qu’il a fondé. Murray consacrera à sa passion un livre semi-autobiographique, et continue de participer à des tournois semi-professionnels. Par la suite, d’ailleurs, sa passion s’étendra au base-ball et au basket-ball, en devenant co-propriétaire de clubs des ligues mineures.

Ses études furent un fiasco : le jeune homme rata son passage à Loyola, et, voulant étudier la médecine au Regis College de Denver, il dut arrêter après une arrestation en possession de marijuana en 1971. Sur l’invitation de son frère aîné Brian, Bill Murray rejoignit la troupe d’improvisation The Second City à Chicago, où il croisera la fine équipe de l’émission radio National Lampoon Radio Hour : Dan Aykroyd, Gilda Radner et John Belushi. Les fondateurs du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, qu’il rejoindra entre 1977 et 1980. Murray devint populaire en mettant au point son personnage de lascar sarcastique, parfois grossier et odieux, et pourtant irrémédiablement sympathique. De MEATBALLS à S.O.S. FANTÔMES en passant par CADDYSHACK, STRIPES (LES BLEUS) ou son second rôle voleur de scène de TOOTSIE, Murray devient le comique de service apprécié du public américain… mais cette image ne le satisfait pas, et il tente déjà de jouer des rôles sérieux comme SUR LE FIL DU RASOIR. Ce dernier révélait ses préoccupations philosophiques, à travers le personnage d’un pilote américain traumatisé par la Grande Guerre, cherchant à trouver un sens à sa vie. Le film, sorti la même année que SOS FANTÔMES, fut un échec cinglant. Murray, craignant de se voir étiqueté à vie « comique de service », prend alors une décision étonnante ; alors qu’il est « bankable » et peut choisir n’importe quel projet de film à Hollywood (comme ROGER RABBIT ou BATMAN), il tourne le dos au petit monde du cinéma pendant plusieurs années. On le retrouve ainsi à Paris, étudiant la philosophie à la Sorbonne, ou dans la Cinémathèque ; ou bien à Manhattan, en train de faire des lectures publiques et de jouer des pièces de Bertolt Brecht…

Voilà qui annonce sa transformation à venir dans ses prochains films. S’il excelle toujours dans la comédie – voir son caméo hilarant en patient maso du dentiste Steve Martin dans LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, ou son rôle d’infâme champion de bowling dans KINGPIN -, Bill Murray amorce une évolution qui apparaît dans ses personnages. Les personnages de Murray, dans ses films des années 1990, veulent eux aussi changer : le brave Bob atteint de TOCS et phobies multiples qui finit par pourrir la vie de son psychiatre (Richard Dreyfuss) dans QUOI DE NEUF DE BOB ?, Frank Milo, le mafioso qui rêve de devenir stand-up comedian (MAD DOG AND GLORY), l’évanescent Bunny Breckinridge, membre de la troupe d’ED WOOD (Murray entrant dans l’univers de Tim Burton) et qui voudrait changer de sexe… Son emblématique alter ego de GROUNDHOG DAY (UN JOUR SANS FIN), Phil Connors, évolue pareillement. Cynique, égocentrique et aigri, il deviendra, par le truchement d’un paradoxe temporel qu’il est le seul à percevoir, un type bien, après une longue phase de dépression à répétition. La mutation de Murray est achevée en 1998 avec RUSHMORE, où il rencontre son réalisateur préféré, Wes Anderson ; entrepreneur désabusé (RUSHMORE), clone dépressif d’Oliver Sacks (LA FAMILLE TENENBAUM), pseudo-commandant Cousteau quasi autiste (LA VIE AQUATIQUE), avocat père d’une fillette Aspie (MOONRISE KINGDOM)… le jeu de Murray s’affine, dans le sens de ses préoccupations, grâce à Anderson. Bien sûr, on rajoutera LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola ; Murray y est Bob Harris, acteur en plein jet-lag, incapable de recoller les morceaux avec sa famille, et qui trouve un peu de réconfort dans l’amitié de la jolie Charlotte (Scarlett Johansson), aussi paumée que lui au Japon… et dont il ne semble pas percevoir les discrets appels affectifs. Et BROKEN FLOWERS, où il est Don Johnston, un ex-informaticien reclus, obligé de sortir de chez lui pour retrouver un fils dont il ignore tout, et ses anciennes compagnes. Un film qui fait écho à son propre passé et ses difficultés relationnelles et conjugales (une liaison terminée avec Gilda Radner, décédée du cancer, et deux divorces ayant fini dans l’aigreur).

Ces dernières années ayant été fructueuses, Bill Murray raréfie ses apparitions à l’écran, toujours bienvenues – comme dans ZOMBIELAND où il a les meilleures scènes du film, se tournant en dérision en reclus faux zombie ! L’acteur préfère tout de même se détendre au golf, encourager ses équipes de base-ball et basket, et a coupé les ponts avec Hollywood, au point de refuser apparemment un juteux retour dans un SOS FANTÔMES 3. N’ayant ni agent, ni manager, refusant les « plans carrière-communication » médiatiques de ses confrères, Bill Murray préfère être joint par boîte vocale interposée. Détaché des obligations matérialistes, libre dans sa tête, il méritait bien au moins d’être cité dans ces pages, à titre honorifique !

Cf. Wes Anderson, Dan Aykroyd, Tim Burton, Oliver Sacks, Henry David Thoreau ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Egon Spengler (SOS FANTÔMES), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… le Prince Mychkine, héros du roman L’IDIOT de Fiodor Dostoïevski :

Citons, pour conclure ce chapitre, le personnage principal du vaste et complexe roman de Dostoïevski. Alter ego fictif de l’écrivain russe, le Prince Lev Nikolaïevich Mychkine est une figure innocente perdue au milieu de la société russe du 19ème Siècle, un « étranger » confronté à l’absurdité d’un monde corrompu, précurseur des personnages de Franz Kafka, et du Meursault d’Albert Camus déjà cité plus haut. Je dois préciser que je n’ai jamais lu le roman de Dostoïevski, et qu’il est donc particulièrement délicat d’affirmer (en se basant toujours sur ces satanés résumés synthétiques de Wikipédia…) que le personnage de Mychkine est atteint du syndrome d’Asperger.

Cependant, on pourrait tout à fait voir Mychkine comme un « proto-Aspie », en gardant à l’esprit qu’il est le reflet de fiction de Dostoïevski. Le portrait sommaire de ce dernier laisse penser, que, peut-être, il a pu être atteint du syndrome d’Asperger : taciturne, très mal à l’aise dans la société de son époque, féru de littérature, à la fois entêté et rêveur, souffrant également d’épilepsie… voilà quelques signes possibles, assez minces je le reconnais, pour supposer que Dostoïevski a pu être atteint du syndrome, comme d’en conclure donc que Mychkine est lui-même un Aspie fictif. Sa bonté « naïve » lui valant d’être qualifié d’idiot, d’être victime des manigances de Rogojine, ses histoires d’amour malheureuses (avec la fantasque Nastassia Filippovna et la cruelle Aglaïa Ivanovna), sa finesse d’analyse psychologique… voilà, très sommairement évoqués, les possibles aspects « Aspie » du Prince. Tout comme son refus innocent des conventions sociales corrompues du milieu de Saint-Petersbourg qu’il fréquente, et qui fait de lui une figure christique égarée au mauvais endroit. Une bonté qui, malheureusement (nous sommes dans un roman russe, après tout), provoque plus de tragédies que de bonheurs. Le personnage ne se verra pas récompensé de sa bonté d’âme, et retournera au sanatorium d’où il est venu. Le seul endroit sain, pour lui, dans un monde de mensonges et d’hypocrisie.

Aux connaisseurs de Dostoïevski de décider toutefois, si cela suffit à citer le personnage comme un Aspie…

 

Cf. Franz Kafka ; Meursault (L’ETRANGER)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Aspie or not Aspie ? Le Petit Abécédaire Asperger, partie 1

A, comme…

 

Aspie or not Aspie ? Le Petit Abécédaire Asperger, partie 1 dans Aspie a-garth-algar-dana-carvey-dans-waynes-world1

… Algar, Garth (les films WAYNE’S WORLD).

 

Garth, interprété par Dana Carvey, est apparu aux côtés de son copain Wayne (Mike Myers) dans le mythique Saturday Night Live Show - la célébre émission comique télévisée qui lança les carrières de John Belushi, Bill Murray, Dan Aykroyd, Eddie Murphy, Steve Martin et tant d’autres - et l’a tout naturellement suivi dans ses deux films.

Avec ses lunettes carrées, ses cheveux blonds en pétard et sa mâchoire avancée, impossible de ne pas oublier ce lascar, caricature du grand ado attardé des années 1980-90. Garth présente bien quelques signes typiques du syndrome d’Asperger… exagérés par l’humour. 

Tout d’abord ses centres d’intérêt, très poussés pour tout ce qui a trait au heavy metal, aux séries télé classiques (surtout STAR TREK ; on est « geek » ou on ne l’est pas…), jouer au hockey, faire le top 10 hebdomadaire des plus belles femmes… et animer avec Wayne leur émission câblée depuis le sous-sol de la maison parentale. Bricoleur occasionnel, Garth adore créer des gadgets à la Mission : Impossible, d’une efficacité très relative…

Ce brave garçon inoffensif est souvent le souffre-douleur (tolérant) des blagues de Wayne ; par ailleurs, son monde intérieur est… hum, spécial, totalement imprégné de pop culture, et il aime se poser de graves questions existentielles (« tu trouves Bugs Bunny sexy quand il s’habille en lapine ? »).

Garth est aussi un très grand craintif. Il déteste les imitations du vilain farfadet par Wayne, panique dès qu’il se trouve dans une situation imprévue et intimidante (tout Aspie se reconnaît dans un cas comme celui-là…), et, timide à l’excès, s’éclipse du champ de l’action dès que possible. Guère à l’aise avec la gent féminine, il tombe à la renverse dès qu’une belle blonde croise son regard. Dans le second film, une blonde fatale (Kim Basinger du temps de sa splendeur) l’entraîne dans une situation à la BASIC INSTINCT dont il se sort in extremis…

Mais ce qui le caractérise avant tout autre chose, c’est son indéfectible amitié pour Wayne, amitié synonyme de « teufs » perpétuelles. « Excellent ! »

 

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… Allen, Woody :

 

Notoirement introverti, névrosé, obsédé par les mêmes sujets de conversation depuis des décennies, que ce soit dans ses films ou dans la réalité (pêle-mêle : les femmes, le jazz, Manhattan, le cinéma de Bergman et de Fellini, les écrits de Marshall McLuan, la psychanalyse, etc.), « Woody » a bien des comportements identifiables du syndrome. Ses célèbres tics, manies et névroses compulsives l’ont d’ailleurs aidé à créer son personnage à l’écran.

Lucide et sévère sur son oeuvre, qu’il juge passable, il s’étonne toujours du culte excessif à ses yeux que lui portent les journalistes français. Et si je puis me permettre, il n’a pas vraiment tort… Ce n’est pas que son cinéma soit mauvais, disons qu’Allen est un bien meilleur écrivain, dialoguiste et dramaturge qu’un cinéaste complet. Chez lui, l’idée des personnages, de l’histoire, des thèmes et des dialogues incisifs l’emporte toujours sur le langage visuel spécifique du Cinéma.

Rappelons pour l’anecdote qu’il fut un élève médiocre à l’école, préférant amuser les copains avec ses tours de carte, la magie faisant d’ailleurs partie depuis toujours de ses centres d’intérêt. Il a abandonné ses études en communication et cinéma à l’université de New York, pour se consacrer à l’écriture. La passion du jazz l’a pris depuis ses 14 ans, et rejaillit sur la bande son de tous ses films. Il n’hésite pas d’ailleurs à donner des petits concerts de jazz comme clarinettiste.

Cinéaste adoré des festivals, Woody Allen déteste cependant se montrer en public, refuse les conférences de presse et le cirque promotionnel habituel, refusant systématiquement les invitations de ce genre chaque fois qu’il finit un film. On citera brièvement par ailleurs la difficulté de ses relations avec les femmes ; on se souvient de sa liaison de longue date avec Diane Keaton, qui lui a inspiré ANNIE HALL, tout comme on se souvient du scandale de la séparation d’avec Mia Farrow, suivie de son mariage avec Soon-Yi Prévin, la fille adoptive de celle-ci.

 

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…Andersen, Hans Christian (1805-1875) :

 

Selon les biographies qui lui sont consacrées, le célèbre auteur de LA PETITE SIRENE, LA PETITE MARCHANDE D’ALLUMETTES, LE VILAIN PETIT CANARD, LES HABITS NEUFS DE L’EMPEREUR, etc. était un drôle d’oiseau. Un petit homme timide, excentrique pour la très rigoriste société danoise de son époque… et sans doute plus encore.

L’enfance d’Andersen fut, à l’image de ses contes, malheureuse. Né dans un milieu pauvre, il fut un garçon solitaire et imaginatif. Le théâtre sera sa grande passion. Sa mère le croit fou quand il se met à écrire des pièces de théâtre, crée pour l’occasion un petit théâtre, dessinant les décors, costumes, fabriquant les robes pour ses poupées… tout ceci dès un très jeune âge.

Malheureux au travail (qu’il commence à 13 ans !), il se retrouve ballotté entre les petits métiers et les aléas de l’éducation ; ainsi, à 18 ans, il se retrouvera au collège avec des enfants de 12 ans ! L’expérience sera pour lui un mauvais souvenir, qui lui inspirera sûrement son VILAIN PETIT CANARD, texte qui continue de parler à tous les enfants jugés «différents» à travers les âges.

Voyageur infatigable, observateur pointu, il y trouvera l’inspiration de ses écrits, et sera d’ailleurs le seul écrivain danois de son époque à être plus apprécié à l’étranger que dans son propre pays, sa célébrité causant bien des jalousies. On le critiquera pour son égocentrisme. Cette célébrité sera liée en partie à une capacité de se lier d’amitié très facilement avec les grands auteurs de l’époque (il rencontre Dickens, Balzac, Chamisso, Lamartine…).

Toutes les sources s’accordent à dire que la personnalité «étrange et fascinante» d’Andersen était vraiment unique pour son époque : parfois affabulateur, souvent susceptible, gaffeur, hypocondriaque et hypersensible… le grand écrivain danois méritait bien d’être mentionné dans cet abécédaire.

 

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…Anderson, Wes :

 

Ce talentueux cinéaste américain appartient à la jeune génération venue du cinéma indépendant, dont il est, avec Sofia Coppola, Spike Jonze, Paul Thomas Anderson (aucun lien de parenté), David O. Russell et quelques autres, un des plus éminents représentants.

Les qualités attachantes et atypiques de ses films s’inspirent, on le devine, d’évènements personnels. Ainsi THE ROYAL TENENBAUMS (LA FAMILLE TENENBAUM), qui suit les affres d’une fratrie d’enfants surdoués devenus adultes, s’inspire de sa jeunesse et du divorce de ses parents (il n’avait que 8 ans). Comme tant d’autres futurs cinéastes, il se «forme» en s’amusant à faire ses propres films en Super 8. Il est à noter qu’Anderson est diplômé de philosophie, mais n’a pas fait d’études de cinéma dans les prestigieuses universités américaines spécialisées en la matière.

Autodidacte du cinéma, Wes Anderson affectionne les personnages hors des normes sociales qui se retrouvent dans chacun de ses films : BOTTLE ROCKET, RUSHMORE, THE ROYAL TENENBAUMS (LA FAMILLE TENENBAUM), LA VIE AQUATIQUE, A BORD DU DARJEELING LIMITED, FANTASTIC MISTER FOX, MOONRISE KINGDOM. Un univers très personnel donc, entre humour à froid, poésie et mélancolie, au style visuel très reconnaissable.

Au vu de ses interviews et apparitions publiques, Wes Anderson ressemble bien aux personnages de ses films… on peut légitimement deviner chez lui un syndrome d’Asperger, par sa façon de parler, de bouger et de regarder ses interlocuteurs.

Cf. les personnages de Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM) ; voir aussi Oliver Sacks (parodié par Bill Murray dans LA FAMILLE TENENBAUM).

 

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… Asimov, Isaac (1920-1992) :

 

Le «Bon Docteur» Asimov, l’écrivain des ROBOTS (et ses fameuses lois de la Robotique connues de tout amateur de science-fiction) et de FONDATION, était ce que l’on appelle un polymathe.

Cet enfant émigré juif russe, new-yorkais d’adoption, apprit tout seul (… enfin, avec l’aide de ses petits camarades…) à lire l’anglais à cinq ans. Il commença à écrire ses premières histoires à 11 ans. L’écriture sera sa passion, et il quittera très peu sa ville de New York, plongé dans ses écrits et ses conférences.

Diplômé en chimie et biochimie, Asimov était une personnalité érudite, cultivée, humaniste ; incollable sur les sujets scientifiques qu’il a contribué à populariser, il était aussi pourvu d’un ego démesuré, même si cela le rendait plus attachant qu’agaçant aux yeux de ses proches.

Sa sensibilité particulière apparaît dans une nouvelle qu’il réadapta en roman, LE PETIT GARCON TRES LAID : des scientifiques ramènent de la Préhistoire un enfant Néanderthal pour qui une infirmière se prend d’affection. Le petit garçon ne s’adapte pas à ce nouveau monde, malgré les trésors d’intelligence et de sensibilité dont il fait preuve, et repart à son époque, changé à jamais par la relation filiale avec l’infirmière. Une histoire touchante qui n’est pas sans faire penser à E.T. … Asimov a d’ailleurs écrit aussi sur les extra-terrestres un petit ouvrage très sérieux, CIVILISATIONS EXTRA-TERRESTRES. Suivant un raisonnement scientifique rigoureux, et une logique digne de Mr. Spock (Asimov travailla sur les scénarii de la série STAR TREK de son ami Gene Roddenberry), Asimov arrive à la conclusion qu’il existe dans notre galaxie 530 000 planètes habitées par une civilisation technologique.

Ses livres ont connu beaucoup de succès mais n’ont que rarement été adaptés au cinéma… mis à part L’HOMME BICENTENAIRE (1999) avec Robin Williams et I, ROBOT (2004) avec Will Smith. Des résultats inégaux, pour des films se rapprochant des univers de Steven Spielberg, qui sur la robotique
signera le plus réussi A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (et bientôt ROBOPOCALYPSE). Hasard de cet abécédaire ? Le nom d’Asimov, dont on a supposé qu’il avait le syndrome d’Asperger, précède plusieurs personnages de robots «humains» présentant des traits Aspies ; nous y reviendrons.

Cf. Homme de Néanderthal, Spock… et les personnages « robotiques » qui seront présentés ultérieurement.

 

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…Asperger, Hans (1906-1980)

 

Il nous faut bien citer ici l’homme à l’origine de la découverte du syndrome portant son nom…

Ce médecin autrichien, psychiatre de la prestigieuse école viennoise, est malheureusement resté dans l’ombre… Ses recherches sur l’autisme n’ont semble-t-il jamais été traduites et publiées en France. Les travaux d’Asperger restèrent de son vivant cantonnés à son propre pays, la mauvaise publicité faite par d’autres «médecins» sous le nazisme ayant sans doute joué en sa défaveur. Asperger protégea pourtant ses patients des infâmes programmes d’épuration des «anormaux» validés et supervisés par les médecins du IIIe Reich. Il lutta d’ailleurs pour valoriser une vision positive de l’autisme.

La psychiatre américaine Lorna Wing, dans ses propres travaux sur l’autisme, le fit connaître à titre posthume à travers son étude du cas de quatre enfants, «les Petits Professeurs», comme Asperger les appelaient, cas qui seront à la base de ce que l’on nomme maintenant le syndrome d’Asperger : ces enfants ont du mal à se faire des amis, adoptent en toute circonstance une attitude et une expression rigide, et ont des connaissances extrêmement poussées dans les domaines qui les intéressent.

Les éléments biographiques d’Asperger sont plutôt rares… Il était décrit comme un enfant réservé, passionné de langage et de poésie, et ayant du mal à se faire des amis. Il semble bien donc qu’Asperger était lui-même un «Aspie». Il n’y a jamais vraiment de hasard…

 

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…Assange, Julian

 

L’énigmatique fondateur-rédacteur-porte-parole de WikiLeaks est-il une menace… ou un grand incompris ?

Avant de s’emballer et de le désigner régulièrement comme ennemi public numéro 1 pour tout ce qui a trait aux informations privées et aux secrets d’Etat, les médias seraient bien inspirés parfois de revenir sur l’homme lui-même pour comprendre ses motivations réelles…

La personnalité d’Assange semble en effet être une véritable énigme. Né en Australie sur Magnetic Island (on dirait un titre de roman de Jules Verne !), Assange est un homme en fuite permanente, depuis l’enfance (il n’a pas connu son père) et une vie d’errance due aux ennuis maritaux de sa mère. Le portrait qu’en a fait son beau-père parle d’un enfant «à l’intelligence très pointue, qui sait faire la différence entre le bien et le mal… il défendait toujours l’opprimé et se mettait très en colère contre les gens qui se liguaient contre plus faible qu’eux».

Surdoué de l’informatique, il va tout naturellement orienter sa carrière professionnelle dans ce domaine, et devenir un cyberactiviste inventif, un hacker aux visées humanistes. Ses compétences ne s’arrêtent pas là, puisqu’Assange a aussi étudié la physique, les mathématiques, la philosophie et les neurosciences.

Toute l’œuvre d’Assange se base sur son observation de l’asymétrie informationnelle entre les pouvoirs publics (soit les Etats) et les citoyens. Pour (vraiment) simplifier sa vision des choses, Internet permettrait de rétablir la balance en faveur du public sur les Etats, et affaiblir le contrôle des informations de ces derniers. Publier et divulguer les secrets d’Etats de la planète entière serait (toujours selon Assange) serait donc le meilleur moyen de corriger cette asymétrie.

On se doute que les gouvernements du monde entier, et leurs services secrets (dont ceux du Pentagone…) ne sont pas d’accord et veulent sa peau… Les subites accusations de viol de 2010 ressemblent fort, d’ailleurs, à une vilaine manipulation de services secrets pour salir sa réputation et sa crédibilité.

On peut aisément deviner que son histoire inspirera prochainement un film…

Quant à savoir s’il a le syndrome d’Asperger, c’est une autre histoire et une source d’hypothèses pas vraiment vérifiées… Son visage, masque impassible impossible à déchiffrer, semble correspondre au profil. De même
que ses compétences poussées en informatique, et l’originalité de ses raisonnements dans son champ de compétences. Les accusations de viol dont il a fait l’objet cadrent quant à elles bien mal avec l’image paisible de l’Aspie «ordinaire».

 

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 …Austen, Jane (1775-1817)

 

La grande romancière britannique d’ORGUEIL ET PREJUGES, RAISON ET SENTIMENTS, etc., figure originale de l’Angleterre du début du 19ème siècle, est parfois citée comme une hypothétique «Aspie»… Cela reste cependant difficile à prouver. Les informations générales trouvées sur sa vie montrent bien cependant une personnalité anticonformiste.

On sait qu’elle ne fut jamais mariée (ce qui, dans la société anglaise de l’époque, est déjà en soi incroyable) et connut quelques rares histoires d’amour malheureuses. Personnalité vive, intelligente, pleine d’ironie, critique pointue de la bonne société britannique, Jane Austen fut aussi extrêmement discrète sur ses activités d’écrivaine, ses romans ayant été publiés anonymement de son vivant. Très attachée à ses habitudes, entourée, soutenue et encouragée par sa famille, elle vécut mal le déménagement obligé, par le travail de son père, à Bath, et connut sans nul doute une crise dépressive la rendant incapable d’écrire. Un emménagement ultérieur à Chawton, où elle passera ses dernières années, relancera sa créativité.

L’image de la «Gentille Tante Jane», auteur de romans spirituels, a semble-t-il reposé sur un malentendu entretenu par ses proches après sa mort… En effet, la popularité de ses romans a bénéficié de la publicité faite en 1869 par la biographie SOUVENIR DE JANE AUSTEN, écrite par son neveu James Edward Austen-Leigh ; celui-ci établit une image «socialement correcte», quelque peu faussée de la vraie personnalité de l’écrivaine. Des éléments biographiques ont été supprimés ou modifiés. Pourquoi ?

SOUVENIR DE JANE AUSTEN fait ainsi l’impasse sur un secret de famille : un de ses six frères, George, était «mentalement anormal», et fut confié à une famille locale. On sait par ailleurs qu’une très grande partie de la correspondance de Jane Austen, un bon millier de lettres, a été délibérément détruite par sa sœur.

Les psychologues ont commencé heureusement depuis à cerner la complexité du personnage, tels D.W. Harding qui dans les années 1940, remarqua que ses romans si plaisants cachaient en réalité une «haine contrôlée» de son milieu. En tous les cas, l’œuvre d’Austen sera réévaluée, montrant son exigence de morale, son observation sévère et ironique des conventions de son époque, vis-à-vis de la condition féminine.

Si les œuvres de Jane Austen ont souvent été adaptées à l’écran, il est étonnant de constater qu’elles sont souvent très récentes. Le succès de RAISONS ET SENTIMENTS (1995), d’Ang Lee, avec Emma Thompson, Kate Winslet et Hugh Grant y est sûrement pour beaucoup. On signalera rapidement qu’en 2007, la romancière devint le sujet d’un film : BECOMING JANE (JANE), sur sa romance malheureuse entre Jane Austen et son amour de jeunesse Thomas Lefroy, interprétés par Anne Hathaway et James McAvoy.

Quant à savoir si cela suffit à «classifier» Jane Austen comme ayant le syndrome d’Asperger, c’est une autre histoire qu’il reste à écrire…

 

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…Aykroyd, Dan :

 

On connaît le comédien venu du Saturday Night Live Show, star au cinéma de quelques comédies mythiques des années 80 : 1941, LES BLUES BROTHERS, SOS FANTÔMES et autres UN FAUTEUIL POUR DEUX… L’acteur, féru de rhythm ’n blues et de spiritisme, affirma dans une interview radio avoir été diagnostiqué du syndrome d’Asperger dans son enfance, à l’âge de 12 ans, ainsi que du syndrome de la Tourette. Aykroyd étant né en 1952, il aurait donc été diagnostiqué en 1964… ce qui est impossible puisque le syndrome d’Asperger n’a commencé à être cité que dans les années 1990.

Aykroyd est évidemment connu pour son excentricité, l’affirmation est donc probablement un canular de sa part. A moins qu’elle n’ait été mal interprétée, et qu’il n’ait été diagnostiqué rétrospectivement qu’à l’âge adulte ?

Bien essayé quand même, Blues Brother. Te voilà donc cité à titre honorifique !

Cf. Bill Murray ; le personnage d’Egon Spengler.

 

Ludovic Fauchier.



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