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Pour en finir avec les super-héros (ou pas)

Super-héros, trop c'est trop...

 

     Hey hey ! Me revoilà ! Monsieur Hammond, les affaires reprennent ! Je suis de retour du Futur, Doc !! Heeere’s Johnny !!! Enfin…

     De retour après… un très long congé sabbatique ! Les raisons pour lesquelles, chers lecteurs, je n’ai pas donné signe de vie sur mon blog sont trop longues à détailler ici. J’ai connu une grosse panne d’énergie, d’envie et d’inspiration. Je ne m’amusais plus à écrire, et je « plantais » à répétition devant l’écriture de ce long texte thématique. Trop de Kryptonite, sans doute… Il a fallu du temps pour recharger les batteries. 

     Autant vous prévenir : ce texte risque d’être l’un des derniers à paraître sur ce blog. Celui-ci arrive bientôt à sa taille limite de stockage mémoire, et, fatalement, je ne pourrai plus l’alimenter en nouveaux textes sans toucher aux anciens (il m’a déjà fallu supprimer les moins intéressants). Je continuerai le blog aussi longtemps que possible, avant de basculer sur un second. Pour changer un peu de la routine, il y aura moins de critiques de films sortis – formule un peu trop prévisible, et mieux vaut changer d’approche. Je pense m’orienter plutôt sur des dossiers thématiques et sur des rétrospectives de vieux classiques, comme je l’avais fait en 2015 avec la série de textes « Retour vers le Futur dans le Passé ». Donc, en quantité : moins de textes, mais plus de qualité sur le fond – enfin, j’espère !  

     Le texte ci-dessous a été long a écrire (trop, sans doute), douloureux à « accoucher », et demeure un « work in progress ». Pas d’images ni d’extraits pour le moment, j’espère pouvoir « l’habiller » un peu plus tard. Il a attendu suffisamment longtemps cependant, et donc, le voici dans sa forme brute. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et vous souhaiter une bonne lecture, et à reprendre le chemin du clavier… A bientôt !

L. F.

 

We Don’t Need Another Hero…

    Ils sont partout !!! Les médias et la littérature les acceptent désormais, on leur consacre des essais philosophiques et de grandes expositions, tandis que l’on redécouvre que leurs géniteurs sont ou ont été des artistes fondamentaux de leurs temps. Grâce aux super-héros, notre époque se trouve une mythologie prolongeant des archétypes aussi anciens que l’Histoire de l’Humanité, dissimulés sous des affrontements de surhommes (et de surfemmes) en cape et masque en spandex. Un ancien comme moi, biberonné au Superman de Richard Donner, devrait se réjouir. Et pourtant… Force est d’avouer qu’il se crée entre le spectateur cinéphile et les Batman, Superman, Spider-Man, X-Men et compagnie une espèce de relation amour-haine déconcertante. Comme un certain malaise devant l’étendue d’un genre jadis méprisé qui a pris le pouvoir dans la culture populaire et qui réussit autant à enthousiasmer qu’à exaspérer, selon le jour et le film… Certains spectateurs les aiment, ces films, parce qu’ils sont colorés, amusants, spectaculaires et repoussent en permanence les limites de l’impossible. D’autres n’en peuvent plus, parce qu’ils semblent précisément être omniprésents, stéréotypés, répétitifs à l’excès… et qu’ils servent les impératifs commerciaux de studios / corporations plus préoccupés par les bénéfices immédiats que par la qualité artistique.  

     Les sorties régulières des mastodontes de Marvel et D.C. Comics (Thor Ragnarok et Justice League sont déjà passés quand j’écris ces lignes, Black Panther débarque tout juste, et les prochains sur la liste se nomment Aquaman, Deadpool 2, X-Men Dark Phoenix et Infinity War) nécessitent bien une vue d’ensemble de ces adaptations de super-héros au fil des ans. 

     Un petit avertissement au préalable : si ce type de films ne vous emballe pas, rien ne vous oblige à rester à lire ce texte, vous avez sans doute mieux à faire ailleurs. Et, rappel aux fans de tout bord : l’opinion exprimée sur les films en question est uniquement celle de l’auteur !

  

 

     Impossible d’aborder le genre sans évoquer sa « Préhistoire »… Où, et quand, est apparue la première histoire de super-héros ? Pourquoi cet attrait pour des êtres capables d’exploits impossibles au commun des mortels ? Posez ces questions à un connaisseur des comics, il vous répondra sans doute la même chose : Batman, Spider-Man et leurs confrères ne font que suivre une tradition mythologique aussi ancienne que l’Humanité. Il faudrait peut-être remonter à des sources diverses, comme la mythologie sumérienne (Gilgamesh), évoquer bien sûr les mythes grecs (Hercule, Achille, ou les Argonautes – premier groupe de super-héros avant l’heure ?), et certains récits bibliques (Samson). Qui sait si les enfants du Moyen-Âge se passionnaient pour les exploits du Roi Arthur, de Merlin, Lancelot et des Chevaliers de la Table Ronde, avec l’enthousiasme d’un geek moderne ? Plus près de nous, à l’entrée dans l’ère industrielle, on trouverait les personnages de la littérature victorienne pour plus proches modèles de ces mêmes héros et vilains : Sherlock Holmes, Tarzan, Dracula, le Docteur Jekyll, le Capitaine Nemo ou l’Homme Invisible (relire La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill). Donc, au 20ème Siècle, les surhommes masqués n’ont fait que prolonger une tradition écrite et orale ancrée dans l’Histoire. Superman et Batman, apparus en comics à la fin des années 1930, à la fin des années de la Grande Dépression et du New Deal, ne seraient pas apparus sans ces prédécesseurs. Superman, justement… Faites la liste de ses particularités : un exilé arrivé sur Terre dans un berceau, détenteur de pouvoirs divins, recueilli par des parents modestes, affublé d’une force extraordinaire, mais aussi d’une faiblesse particulière. Tout cela fait du personnage un nouvel avatar, modernisé, de Moïse, Samson, Jésus, ou le bouillant Achille. N’oublions pas non plus le rôle joué par la littérature pulp et les feuilletons radiophoniques très populaires à l’époque, dans lesquels apparurent The Shadow, Doc Savage, le Frelon Vert, Flash Gordon, le Fantôme du Bengale, Prince Vaillant, Mandrake le Magicien, John Carter de Mars ou Conan le Barbare, tous nés dans cette même période.

 

(EXTRAIT SUPERMAN 1978)

C’est un oiseau, c’est un avion…

     Pour le cinéma super-héroïque, en revanche, ce sera les vaches maigres pendant très longtemps. En dehors du sublime dessin animé Superman réalisé par les frères Dave et Max Fleischer, un modèle de dynamisme inégalé, très peu de choses…. Quelques serials poussifs et fauchés consacrés à Batman ou Captain America dans les années 1940 font bien sourire les curieux maintenant ; ils montrent à quel point les professionnels du cinéma ne s’intéressaient pas du tout à ces personnages, relégués à d’obscurs faiseurs. La télévision, via deux séries à succès, changera à peine la donne. Le Superman des années 1950 avec George Reeves n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, mis à part pour la légende noire née autour de la fin de carrière de l’acteur principal. S’était-il suicidé ou a-t-il été assassiné parce qu’il couchait avec la femme du redoutable « fixer » de la MGM, Edward J. Mannix ? Voir le film Hollywoodland, où Reeves est incarné par Ben Affleck, futur Batman ! Batman, justement, sera sous les feux de la rampe durant les années 1960, via une série télévisée d’une kitscherie totale et assumée, très éloignée de la noirceur du comics et des films ultérieurs. Le débonnaire Adam West et son complice Burt Ward y affrontaient des vilains surjoués par des acteurs en roue libre, et le moindre coup de poing était illustré par des bulles cultissimes (« Boom ! », « Ouch !! », « Whizz !! »)… Totalement parodique (le mot exact est « camp« ), cette série a même donné lieu à un long-métrage complètement barré, avant de s’éteindre au bout de deux saisons. Disons-le, toute cette préhistoire du genre laissait clairement entendre que, pour les producteurs de cinéma, les super-héros étaient, au mieux, un objet de farce, un sous-genre impossible à traiter au sérieux.

   Et puis, vint le film fondateur du genre. L’Alpha de la « Bible » super-héroïque, son ground zero dans lequel les racines du genre prendront définitivement naissance : le Superman de Richard Donner. Professionnel sérieux rôdé à la télévision et au cinéma Richard Donner nourrissait depuis l’enfance une passion pour la bande dessinée consacrée au Man of Steel de Joe Shuster et Jerry Siegel. Il se lança dans l’aventure avec l’intention absolue de retrouver dans le film le sentiment de magie associé à ses lectures d’enfance. Pas question, dans ce cas, de le parodier ou de livrer un film fauché. Son Superman, Richard Donner le voulait sincère et spectaculaire, porté de surcroit par des comédiens renommés et développé par les meilleurs aux différents postes créatifs. Un tournage épuisant, coûteux, compliqué par des trucages complexes, la multiplication de séquences tournées par les secondes équipes réparties aux USA, et l’ingérence de producteurs mégalos (les Salkind père et fils), mais le résultat en vaudra la peine. Si, généralement, on cite Star Wars comme le film qui a marqué les gosses de l’époque, le Superman de Richard Donner, sorti en 1978 un an après le film de Lucas, a aussi marqué les esprits. Pour ma part, le souvenir du film de Donner reste pour moi plus essentiel, plus personnel, d’une certaine façon. Voir le film à sept ou huit ans, forcément au bon âge pour découvrir l’histoire de Kal-El, restera une expérience inoubliable. Vive la suspension d’incrédulité ! Aucun doute, alors, que je voyais bien un homme voler et accomplir l’impossible. Par l’entremise d’un fabuleux générique vrombissant sublimé par la musique de John Williams, j’ai été happé, dès les premiers instants, par cet univers où tout semblait possible et plausible. Richard Donner avait bien saisi l’esprit de ce que son film de super-héros devait être : crédible, premier degré, humoristique, dramatique, mêlant la tension aux grandes émotions qui font les grands films épiques. Un peu comme si l’esprit des meilleurs Disney se croisait aux grands spectacles à la David Lean (les séquences à Smallville), et des scènes de films catastrophes (la destruction de la planète Krypton) se mêler à la comédie old school à la Howard Hawks (la relation entre Clark Kent et Lois Lane). Donner revendiqua l’approche et le mot qui résume ce que devrait être tout bon film de super-héros : verysimilitude, autrement dit la vraisemblance. L’arrivée dans notre monde d’un surhomme capable d’exploits extraordinaires devait être paradoxalement traitée avec un certain sérieux… Le film toucha une corde sensible en rappelant au public que le surhomme souriant (Christopher Reeve, pour toujours LE Superman) était aussi un grand solitaire, un orphelin. A titre personnel, j’ai réalisé il n’y a pas si longtemps que j’avais vu le film peu de temps après avoir perdu mon grand-père, emporté par la maladie. J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je revois les scènes de la jeunesse de Superman à Smallville, quand son père adoptif meurt d’une crise cardiaque. La détresse du jeune homme me rappelait forcément quelque chose, de même que sa solitude parmi les gamins de son âge. Mais, heureusement, le film m’incitait finalement à l’optimisme, à ne pas me sentir écrasé par la tristesse. Une approche souriante du genre qui, avouons-le, manque cruellement aux récentes incarnations de Superman… Dommage que Zack Snyder ait oublié le côté « feelgood movie » du classique de Donner. Apparemment, on croit que l’époque ne s’y prête pas. Dommage.

 

   Bien sûr, le succès de Superman aura généré les inévitables suites, ainsi que divers films ou séries traduisant la méconnaissance, ou le mépris des codes du genre par des décideurs peu exigeants. Superman II est un curieux cas : pour cause de tournage interminable, Donner dut couper son film en deux, le Superman de 1978 étant en fait la première moitié d’un récit beaucoup plus long. Richard Donner créa ainsi, sans le vouloir, le principe du tournage « back-to-back » de plusieurs films, utilisé notamment depuis par les films du Seigneur des Anneaux. Pratique – et plus économique ! – pour segmenter une histoire trop longue pour un seul film. Mais, excédé par ses conflits avec les producteurs, Donner quitta le tournage alors que Superman II était inachevé. Les Salkind père et fils perdirent aussi Gene Hackman, fidèle au cinéaste, et Marlon Brando qui s’opposa à ce que ses scènes déjà tournées soient utilisées. En catastrophe, le film fut achevé par Richard Lester, peu inspiré par le personnage et qui se contenta de passer les plats, insérant des gags malencontreux dans les séquences de destruction épiques, remplaçant les comédiens absents par d’autres ou par des doublures… Plus des ajouts bizarroïdes, comme cet autocollant géant que « Supes » balance au visage d’un de ses ennemis ou son nouveau super-pouvoir, le baiser qui rend Lois Lane amnésique… Résultat : un film hybride, plaisant et réussi néanmoins, le charme opérant encore, grâce à la sincérité de Christopher Reeve et aux séquences déjà mises en boîte par Donner. Celui-ci eut sa revanche en 2004, quand il présenta sa version (le « Richard Donner’s Cut« ) réintégrant les scènes avec Brando, et purgeant l’essentiel des gags de la version Lester. Le film doit aussi beaucoup à un trio de super-vilains kryptoniens mémorables, menés par l’impérial Terence Stamp en Général Zod. Sympathique, cette suite chaotique l’est en tout cas certainement beaucoup plus que les épouvantables Superman III et IV, le premier transformé en comédie sinistre par les Salkind et Lester, le second étant une tentative désespérée de relancer le personnage racheté par la firme Cannon, reine de la série B… Pauvre Christopher Reeve, qui méritait mieux fit pourtant de son mieux pour garder la crédibilité d’un personnage auquel il restera attaché pour toujours, puisqu’on le revit dans la série Smallville. Passons aussi rapidement sur les autres productions des Salkind liées à l’univers du super-héros : le seul intérêt de Supergirl (1984) est d’être le premier film du genre centré sur une super-héroïne, mais cela se limite à ce seul argument.

 

Naissance d’un geek

     Le succès des premiers Superman sera le germe d’une prise au sérieux de ce qu’on n’appelait pas encore le phénomène des super-héros. Les films de Richard Donner ont pris le temps de s’implanter dans l’ADN des jeunes spectateurs, dans cette décennie 1980 qui a vu, petit à petit, émerger une culture d’un nouveau type. Cependant, pour voir une bonne adaptation de comics à l’écran à cette époque, il fallait s’armer de patience… Difficile pour les plus jeunes spectateurs actuels de croire qu’il fallait alors attendre presque dix ans, entre un Superman II (1980) et le premier Batman de Tim Burton, daté de 1989. Ce ne sont pas les séries télévisées ou les téléfilms Marvel (le Spider-man japonais…) qui allaient relever le niveau. On peut toujours se remémorer les plus savoureux Wonder Woman et L’Incroyable Hulk des années 70, faute de mieux. En attendant, pour les mioches de ma décennie, l’apprentissage des super-héros est passé par la découverte des comics US. C’était l’époque où, à 14-15 ans, je dépensais mon argent de poche en achetant le fameux Strange et les autres parutions des éditions Lug, distributeurs français des b.d. Marvel. A moi mes X-Men, Spider-Man, Thor ou 4 Fantastiques ! A vrai dire, le ver était dans le fruit depuis longtemps. Vers l’âge de cinq ans, je trouvais chez mes grands-parents un livre publié chaque année par le Reader’s Digest, L’Album des Jeunes. Dans l’un d’eux, un article d’une vingtaine de pages consacré à l’histoire de la bande dessinée, que j’ai souvent parcouru, lu et relu. Notamment pour une double page abordant les super-héros et leurs auteurs. Premier choc : quelques vignettes montrant les plus beaux fleurons du genre, magnifiquement dessinés par les meilleurs, des génies du coup de crayon du nom de Jack Kirby, Steve Ditko, John Buscema, Neal Adams, Gene Colan…   

    Une décennie plus tard, votre serviteur apprendra aussi, petit à petit, que les histoires super-héroïques ne sont pas que de simples prétextes à des bastons contre des vilains ricanants. Il y a aussi, souvent, des auteurs qui n’hésitaient pas à glisser des idées et des messages derrière les conventions attendues du genre. La lecture de Strange et consorts m’a ainsi permis de découvrir des conflits, des drames, des questions éthiques sous une bonne dose de mythologies réinventées. De quoi satisfaire une bonne soif d’évasion, de rêve, et aussi de découvrir l’importance du message, de l’intention affichée par des auteurs mésestimés. Souvenirs d’une aventure de Spider-man, où Peter Parker, enlevé et drogué de force dans un asile psychiatrique, devient amnésique et ne peut plus se servir de ses pouvoirs. C’était Vol au-dessus d’un nid de coucou chez le plus emblématique super-héros de Marvel… L’apprentissage de la différence érigée en valeur positive chez les X-Men et les Nouveaux Mutants – notamment une histoire touchante où un lycéen, cachant sa condition de mutant, se suicidait après une mauvaise blague de ses camarades. Chez les X-Men, aussi, la révélation des origines de leur ennemi de toujours, Magnéto, rescapé des camps de la mort nazis, montrait que les « méchants » désignés avaient aussi un passé. Et certains personnages vous parlaient plus que d’autres : Wolverine (Serval, comme on l’appelait alors en VF !) et son laconisme à la Clint Eastwood, la franchise adolescente de Kitty Pryde, les dilemmes moraux des chefs comme Cyclope ou Tornade… et la galère émotionnelle de ma X-Woman préférée, Rogue / Malicia, qui ne peut toucher qui que ce soit sans absorber sa psyché et sa force vitale. Je me souviens aussi des 4 Fantastiques période John Byrne, avec des scénarii de pure science-fiction truffés de rebondissements dignes des meilleurs épisodes de La Quatrième Dimension ; mais aussi un épisode triste où la Torche Humaine faisait face à la mort d’un jeune fan ayant poussé trop loin l’identification à son héros… Tout aussi perturbant, un épisode d’Iron Man dû à Barry Windsor-Smith, où le héros sombrait dans un cauchemar alcoolique, hanté par les morts victimes de ses trafics d’armes. Pour ce qui est des affrontements épiques, c’est surtout un numéro de Thor écrit et dessiné par Walt Simonson qui me revient en tête : le combat entre Thor et le Serpent de Midgard, en 24 cases gigantesques, pleine page, qui vous happaient instantanément, restera un choc visuel inégalé. Côté humour, je me souviens des premiers Miss Hulk écrits et dessinés par Byrne, osant casser le 4ème Mur (les personnages s’adressant au lecteur, ou étant conscients d’être dans une b.d.), quelques années avant Deadpool. J’ajouterais aussi une touche légèrement grivoise en me rappelant que ces lectures tombaient bien, en pleine éruption hormonale adolescente, pour apprécier le physique, euh… avantageux… des super-héroïnes si joliment croquées par les artistes !

 

(BATMAN 1989)

Une chauve-souris au plafond 

    Autant dire qu’avec de telles lectures, j’étais fin prêt en 1989 pour Batman. Peu importe si je n’avais jamais lu aucun comics du Dark Knight, l’annonce d’un vrai film de super-héros, avec des acteurs renommés, tombait à pic. Enfin, une adaptation sérieuse et de qualité sur grand écran ! Pourquoi se priver ? Le studio Warner Bros., détenteur des droits d’adaptation de tous les personnages estampillés D.C. Comics, avait bien compris le truc - pour un temps, du moins. En ces temps où Internet n’existait pas, et où la sortie des blockbusters américains estivaux était systématiquement décalée à l’automne en France, l’été 1989 avait semblé bien long. Quelques photos distribuées dans la presse spécialisée, juste de quoi vous donner à saliver sur Jack Nicholson transformé en Joker, le bat-costume crédible qui faisait du fluet Michael Keaton un justicier intimidant, et cette fabuleuse Batmobile conçue par le designer Anton Furst. Aux commandes du film, un jeune prodige nommé Tim Burton, à l’aube d’une belle carrière. Le studio Warner avait mis les très grands moyens pour persuader le public d’aller voir le film, quitte à en faire trop en France. Diffusion en boucle de la Batdance composée par Prince sur les chaînes de télévision, et invasion subite du bat-logo à toutes les sauces, sur tous les supports possibles et imaginables. Stratégie payante aux USA, où le film fut le carton de l’année, un peu moins en France, où Bats était encore loin d’avoir la popularité qui est la sienne. Le film de Burton valait cependant le détour : le visuel sublime de la Gotham reconstituée, un Michael Keaton convaincant en Batman assez « autiste », une noirceur assumée, et bien sûr le show permanent de Jack Nicholson. Difficile d’oublier chaque apparition du Joker, calcinant un mafioso récalcitrant, menant une attaque de mimes de rues (on ne sera pas étonné d’apprendre que Burton a la phobie des clowns…) ou présentant une fausse pub bien barrée. On en pardonnait les imperfections du film, notamment quelques baisses de rythme en cours de route, ou l’interprétation d’une Kim Basinger un peu trop fade pour tenir tête au monstre Nicholson. Et puis, ne dérogeant pas à la règle qui veut qu’un bon film de super-héros doit avoir un thème musical qui en jette, Danny Elfman donnait au Caped Crusader un magnifique score gothique digne de Bernard Herrmann.

 

(photo Michelle Pfeiffer Catwoman) 

   Naturellement, qui dit succès dira « suites », et Warner n’attendit pas longtemps pour exploiter le bat-filon. Les années 1990 et sa première vague super-héroïque sera l’occasion pour Batman de se développer, avant de péricliter, virant du sérieux absolu au ratage total. Cela avait pourtant bien commencé en 1992. Ayant pris du galon et étant devenu un réalisateur de la A-List après Edward aux Mains d’Argent, Tim Burton accepta de reprendre les rênes, mais en posant ses conditions. Chose incroyable, il obtint carte blanche du studio pour faire de Batman Returns (Batman le Défi) SON film, pas celui qu’on lui imposerait. Le résultat, quoi qu’en diront certains fans du comics portés sur le pinaillage, est un petit chef-d’oeuvre de noirceur absolue, un vénéneux conte macabre dissimulé sous les atours d’une mégaproduction estivale. Batman, en retrait, assiste ici au duel à trois hivernal que se livrent l’industriel Max Schreck (Christopher Walken), mégalomane véreux cherchant à contrôler Gotham, la séduisante Catwoman, voleuse revancharde campée par l’adorable Michelle Pfeiffer, et le répugnant Pingouin (Danny DeVito), monstre difforme cherchant à reconquérir sa place dans l’élite de Gotham City. Avec Batman Returns, Burton déchaîne son imaginaire et offre au spectateur qui n’en demandait pas temps des images marquantes, souvent cauchemardesques. Des enfants sont jetés dans les égouts et kidnappés par des clowns, un criminel est brûlé vif par la Batmobile, Batman ne peut sauver une otage précipitée dans le vide, le Pingouin arrache à coups de dents le nez d’un crétin expert en marketing (l’expression des vrais sentiments de Burton vis-à-vis des cadres de la Warner, sans doute ?) et veut saillir toutes les filles à sa portée tel un Harvey Weinstein au sommet de sa carrière… Catwoman aura à jamais les traits de Michelle Pfeiffer, tellement désirable dans son justaucorps de cuir moulant, et allume carrément le bas-ventre d’un Batman qui n’en peut plus. La demoiselle aura eu, au passage, droit à une scène de résurrection par un ballet de chats des plus macabres. Envoyant magistralement paître les diktats du divertissement familial, Burton aura quand même pas mal indisposé les chefs du studio, qui prendront prétexte des résultats financiers inférieurs du film pour remercier poliment le cinéaste - pas si fâché que ça, finalement, de ne pas avoir à repasser les plats une troisième fois. Il se contentera d’un poste honorifique de producteur exécutif et de quelques idées scénaristiques prestement évacuées pour le volet suivant : Batman Forever, qui va malheureusement amorcer le déclin du personnage. Avec Joel Schumacher aux commandes, le bat-univers s’enlisera dans le mauvais goût permanent. Le réalisateur cherchait à s’éloigner de l’univers burtonien pour rendre un hommage évident à la série des années 1960. Soit, mais est-ce que cela justifiait autant d’erreurs : le découpage incompréhensible, l’agression visuelle et sonore permanente, le non-jeu de certains comédiens (Val Kilmer et Nicole Kidman) opposé au cabotinage éhonté des autres (Jim Carrey, passe encore, mais Tommy Lee Jones… ouch)… et bien sûr, comment oublier les gros plans des fessiers / tétons sur les armures de Batman et son gai compagnon RobinEt encore, le pire était à venir deux ans plus tard, avec cet massacre en règle intitulé Batman et Robin. L’outrage absolu aux amoureux du genre. Un recyclage fainéant du script du film précédent, servi par des comédiens partis en vrille (Arnold Schwarzenegger en Mister Freeze… re-ouch), et une direction artistique abominable. Le désastre fut tel que la franchise fut au point mort pendant quelques années, et Warner mit fin prématurément au Superman Lives que préparait Tim Burton avec Nicolas Cage, le cinéaste appréciant assez peu d’être mené en bateau dans d’interminables réunions d’exécutifs velléitaires.

 

(concept art Indiana Jones Jim Steranko)

Le choc des mondes

     Entretemps, avant que n’arrive cette première vague d’adaptations de comics après le succès du premier Batman, le cinéma américain entamait, petit à petit, un changement de mentalité. Les américains cloisonnent moins leurs disciplines créatives ; et donc, il n’était pas rare de voir des dessinateurs réputés travailler aussi bien à la télévision ou pour le cinéma, même si c’était parfois de façon purement anecdotique. Par exemple, le « Roi » des comics, Jack Kirby, conçut le visuel d’un film jamais tourné, Lord of Light, d’après Roger Zelazny. Les storyboards et dessins préparatoires du maître serviront pour une affaire ahurissante, le sauvetage d’otages américains par la CIA en Iran en 1979 – sujet qui inspira le film Argo de Ben Affleck (…encore vous ?!) ! Le succès de Star Wars sera l’occasion d’un rapprochement d’abord timide, puis de plus en plus marqué, entre les réalisateurs et des pointures de la b.d. et de l’illustration américaine, quand le cinéma fantastique connaîtra un véritable boom durant les années 1980. On peut citer les noms de Jim Steranko (dessinateur mythique de Captain America et Nick Fury, signant les superbes dessins préparatoires des Aventuriers de l’Arche Perdue), William Stout (également engagé sur Les Aventuriers, et qui travaillera par la suite sur Men In Black ou Le Labyrinthe de Pan), Bernie Wrightson (Creepshow de George Romero, et plus tard The Mist de Frank Darabont), Mike Ploog (auteur des storyboards percutants de The Thing)… Les homologues européens de ces dessinateurs surdoués furent aussi sollicités par le 7e Art, comme Moebius (le Dune avorté de Jodorowsky, Alien, Tron ou Abyss) ou Enki Bilal (La Forteresse Noire de Michael Mann). Une tendance qui continuera par la suite avec des exemples plus récents de collaborations réussies. Matrix doit ainsi beaucoup aux incroyables concept arts de Geoff Darrow (Hard Boiled) ; le générique de Spider-Man 2, qui s’orne de superbes peintures d’Alex Ross, le Norman Rockwell des comics ; Mad Max Fury Road, développé à partir d’un story-board entièrement dessiné par Brendan McCarthy. Ce sont quelques exemples du rapprochement progressif effectué entre deux formes d’arts qui n’ont pas forcément attendu les derniers films super-héroïques pour coexister. Signalons aussi que les scénaristes américains (parmi lesquels se trouvent beaucoup de romanciers) ont pu aussi bien passer de l’écriture d’un long-métrage, ou d’une série télévisée, à un comics – voir les exemples de J. Michael Straczynski (passant de la série Babylon 5 au comics Spider-Man, avant de travailler avec Clint Eastwood sur L’Echange), Ed Brubaker (ancien scénariste de Captain America, actuellement producteur exécutif de Westworld), Jeph Loeb, Gerry Conway ou Damon Lindelof… le plus emblématique étant sans doute Joss Whedon, passant de Buffy contre les Vampires aux comics X-Men avant de triompher avec Avengers… et passé à « l’ennemi » Justice League version cinéma, dans des conditions très chaotiques.

 

(Barks Prize of Pizarro)

     Si les années 1980 ont donc marqué le rapprochement entre les cultures comics et ciné aux USA, même si les adaptations officielles et réussies ont été rarissimes. Quelques réalisateurs, et pas des moindres, ont directement influencé les meilleurs comics, quand ceux-ci ne les ont pas eux-mêmes inspirés. Jugés inadaptables, trop complexes en termes de réalisation (et donc coûteux), les comics ont cependant trouvé peu à peu leurs équivalents sur grand écran. Evidemment, l’effet Star Wars aura convaincu les sceptiques que l’impossible était réalisable. Après tout, George Lucas lui-même avait implicitement reconnu l’influence de l’œuvre d’un pionnier du genre sur son film : Alex Raymond, le père de Flash Gordon. La Cité des Nuages de L’Empire contre-attaque est par exemple toute droite tirée des planches de ce père fondateur de la b.d. américaine. De Star Wars à Indiana Jones, il n’y a qu’un pas. Le camarade Steven Spielberg et Lucas ont lu les mêmes œuvres et vu les mêmes films quand ils étaient gosses. Ce bon vieil Indy n’a peut-être pas de superpouvoirs, mais ne partage-t-il pas avec Clark Kent/Superman une « double personnalité » ? Timide professeur à lunettes dans le civil, il se mue en aventurier intrépide cassant du Nazi et du Thug quand l’Aventure l’appelle ! Les Aventuriers de l’Arche Perdue baignait dans une culture comics et pulp indéniable, tout comme les volets suivants. Mais les influences de Spielberg allaient plutôt vers d’autres auteurs/dessinateurs. Les connaisseurs de Carl Barks, le grand dessinateur de Donald Duck et l’Oncle Picsou des comics Disney, trouveront de curieuses similarités entre l’ouverture de L’Arche Perdue et une de ses histoires, The Prize of Pizarro. Les palmipèdes de Barks, jouant les explorateurs, tombaient sur une cité perdue truffée de pièges familiers – dont un rocher gigantesque manquant de les écraser ! Coïncidence curieuse, Spielberg, qui, à l’époque de L’Arche n’avait jamais lu une seule b.d. franco-belge, faisait avec les Indiana Jones un véritable hommage inconscient aux maîtres de la Ligne Claire, Hergé (Tintin) et Edgar P. Jacobs (Blake & Mortimer). Amusez-vous à lire Le Mystère de la Grande Pyramide : un vrai serial à la Indy avant l’heure, avec pièges mortels, embûches au Caire, espions, cobras venimeux et malédictions divines, tout y est !… Spielberg, pas toujours là où on l’attend, signera d’ailleurs en pleine vague super-héroïque, une fort belle adaptation « Ligne Claire » du Secret de la Licorne d’Hergé. Un paradoxe : le cinéaste, souvent cité comme inspiration majeure des réalisateurs des plus récents films de super-héros, a certes parfois produit des adaptations de comics U.S. (Men In Black par exemple), mais s’est toujours refusé de filmer les projets qu’on lui offrait, tournant ainsi le dos à Superman, Batman ou un hypothétique Iron Man avec Tom Cruise. Ce qui ne l’empêche pas de souvent flirter consciemment avec le genre. Voir à ce titre Ready Player One, dans lequel on peut clairement reconnaître parmi les figurants des personnages iconiques de l’univers D.C. …

 

(Deathlok / Terminator) 

     D’autres de ses collègues ont plus fait que titiller le genre à leurs débuts. Grand lecteur dans sa jeunesse des comics Marvel, James Cameron s’est largement servi dans ceux-ci pour donner vie à ses visions. Peu de critiques en 1984 notèrent que Cameron avait puisé l’idée de Terminator dans un personnage issu des comics Marvel : Deathlok, créé dix ans plus tôt. Ce personnage venu d’un monde post-apocalyptique affiche un look révélateur, avec sa moitié de crâne métallique à découvert, orné d’un œil rouge familier, et se retrouvait programmé pour assassiner des cibles humaines, quand il ne traversait pas carrément le Temps pour l’une de ses missions… L’oeil rouge et le crâne métallique à découvert est aussi un attribut familier du bien-nommé Cyborg, apparu chez D.C. dans les pages des Teen Titans, quelques années avant le film de Cameron. Autre influence inconsciemment empruntée par Cameron, les X-Men et l’arc en deux épisodes Days of Future Past, due à Chris Clarement et John Byrne, trois ans avant Terminator. Là encore, des idées communes assez évidentes : un futur apocalyptique, où les machines Sentinelles asservissent les humains et exterminent les Mutants, conséquence malencontreuse de leur activation par la défense nationale américaine pour raisons de sécurité. Kitty Pryde voyageait dans le Temps pour convaincre ses amis d’empêcher un attentat politique aux conséquences désastreuses. Machines intelligentes et hors de contrôle, voyage dans le Temps, visions d’un futur concentrationnaire… le comics aura laissé des traces chez Cameron. Le succès de Terminator inspirera en retour au scénariste Chris Claremont les personnages de Rachel Summers et de Nemrod, une Sentinelle intelligente… capable de prendre apparence humaine, quelques années avant l’apparition du T-1000, bad guy mémorable de Terminator 2 ! Les transformations de ce nouveau Terminator permettront, incidemment, à Cameron de glisser d’autres références cachées aux Marvel Comics. Sous son apparence chromée « intermédiaire », le T-1000 évoque étrangement une version maléfique du Silver Surfer… Les pouvoirs métamorphiques du cyborg en métal liquide évoquent aussi, bien sûr, Mystique, l’ennemie / alliée protéiforme des X-Men. En adaptant plus tard ceux-ci au cinéma, Bryan Singer relèvera la référence dans les scènes où apparaît la mutante. Et il bouclera la boucle avec son excellente adaptation de Days of Future Past, citant délibérément l’imagerie apocalyptique des films de Cameron. Lequel ne s’est pas arrêté là, puisque d’autres références comics parsèment régulièrement ses autres films. Aliens le Retour, par exemple, nous présente la monstrueuse Reine Alien pondeuse d’œufs, qui doit moins au monstre du film original de Ridley Scott qu’aux Broods, l’équivalent des Aliens dans l’univers des X-Men version comics. True Lies, en 1994, nous présentera une agence d’espionnage d’élite et son patron râleur, borgne et fumeur de cigares campé par Charlton Heston – autrement dit, le SHIELD et Nick Fury, tout droit sortis, d’une planche de Jack Kirby !De telles déclarations d’amour cachées aux comics n’étaient pas accidentelles ; vers l’époque où il préparait Terminator 2, Cameron fut vu dans les bureaux de Marvel, discutant d’une éventuelle adaptation des X-Men, avant de croiser Stan Lee… et d’embrayer sur l’écriture d’un film Spider-Man qui ne vit jamais le jour à cause d’un imbroglio juridico-financier.

     Parmi les rares réalisateurs qui, dans les années 1980, se sont risqués à faire des « comics-books movies » avec réussite, il faut citer aussi deux cas particuliers. Si l’un montrera qu’il n’est pas besoin d’aimer le genre pour livrer un de ses meilleurs fleurons, l’autre prouvera le contraire. Contrairement à ses homologues américains, le génial hollandais Paul Verhoeven n’est pas du genre à avoir des réflexes de fanboy. Quand le scénario de RoboCop lui fut proposé vers 1986, son premier réflexe fut de balancer celui-ci à la poubelle, pestant contre l’ineptie de ces super-héros robotisés subitement apparus après Terminator… Remercions l’épouse de Verhoeven d’avoir décelé dans le scénario d’Ed Neumeier et Michael Miner les prémices d’un sacré bon film ! Derrière les poncifs apparents d’un récit flirtant avec des idées trouvées dans Deathlok et Judge Dredd, Verhoeven aura livré une charge féroce contre le capitalisme reaganien écoeurant de l’époque, tout en respectant le quota de scènes d’action badass à souhait. Le tout servi par une mise en scène dynamique, et un humour noir très sanglant ! Hélas, le robot sera exploité dans des suites (malgré le nom de Frank Miller, sommité des comics, présent au générique comme scénariste), des séries et des dessins animés médiocres, victime des calculs commerciaux de dirigeants exécutifs dignes du conglomérat décrit par Verhoeven. Même la version mutilée du remake signé José Padilha ne saura retrouver la hargne du film original. Verhoeven saura être aussi virulent, avec son scénariste Ed Neumeier, dix ans plus tard, avec un Starship Troopers baignant dans la culture comics dont il se méfie pourtant. Tout le contraire d’un Sam Raimi, frais émoulu à l’époque du succès culte de son Evil Dead, dont il signa des suites truffées de références aux comics : on se souvient de l’image d’Ash (Bruce Campbell), devenant un super-héros déglingueur de démons, armé d’un shotgun et d’un bras-tronçonneuse du plus bel effet ! Fervent lecteur de comics depuis l’enfance, Raimi fut très déçu de n’avoir pas été le réalisateur choisi pour Batman en 1989. Peu lui importera, puisqu’il signera un an plus tard son film-hommage aux super-héros, autant qu’aux films de monstres gothiques : son excellent Darkman fut une belle petite surprise, avec son amour évident du genre et de ses codes. Des méchants cyniques à souhait, un héros au faciès ravagé jouant autant de sa ruse que de ses poings, une dulcinée en danger, et des idées de mise en scène « cartoonesques » à souhait, notamment une homérique poursuite du héros sur les toits, et dans les airs, parmi les buildings. Ce Darkman annonçait déjà les Spider-Man, du même Raimi, douze ans avant. 

 

(extrait Matrix)

Années 90 : grande foire et grand changement

    Le succès de Batman décida enfin, peu à peu, les studios américains d’investir dans des adaptations de comics et de bandes dessinées (pardon : là-bas, on dira plutôt graphic novels, « romans graphiques »), la prise de conscience que ce média était désormais en train d’entrer dans une phase de reconnaissance et d’acceptation. A priori, moins de méfiance (l’amélioration des techniques d’effets visuels, à l’ère de Terminator 2 et de Jurassic Park, pouvait enfin permettre de réaliser l’impossible) et de mépris de la part des producteurs envers ce type de films, encore qu’à bien y regarder de près, cette première vague d’adaptations survenues dans le sillon des films Batman était d’un niveau assez aléatoire…Exemple chez D.C. et Warner : la terrible baisse de qualité desdits films, aux opus 3 et 4, et l’annulation du Superman Lives de Tim Burton avec Nicolas Cage. Le désastre artistique, critique et public de Batman & Robin obligea le studio Warner à mettre temporairement de côté ses franchises de super-héros. Aucune réaction du côté de Marvel : la Maison des Idées avait jeté les droits d’adaptation de ses héros aux quatre vents. Les fans eurent droit à quelques films bis (le Punisher avec Dolph Lundgren ayant la réputation d’être le moins pire du lot), et Marvel se débattait avec une banqueroute qui faillit l’achever, tuant dans l’œuf les très hypothétiques projets annoncés, comme ce Docteur Strange écrit par Bob Gale, co-scénariste de Retour vers le Futur.

     Du coup, les comics adaptés dans la décennie tenaient souvent de l’auberge espagnole. Premier de la liste en 1990, le Dick Tracy de Warren Beatty, jolie adaptation du strip policier de Chester Gould, que l’acteur-cinéaste portait à bout de bras depuis des années. Bénéficiant du superbe travail visuel du chef-opérateur Vittorio Storaro, et de maquillages de méchants particulièrement gratinés (Al Pacino et Dustin Hoffman, rien que ça !), le film fut toutefois desservi par la publicité faite autour de la liaison entre Beatty et Madonna. Il faudra aussi citer par la suite une véritable foire de films plus ou moins affiliés aux super-héros, à commencer par l’improbable succès des Tortues Ninja de Steve Barron ; Disney produira le sympathique Rocketeer de Joe Johnston, d’après la b.d. pulp de Dave Stevens ; The Shadow, signé Russell Mulcahy, essuiera les plâtres de la comparaison avec Batman (ironie du destin, puisque ce dernier doit énormément au Shadow, initialement un personnage créé à la radio dans les années 1930) ; The Crow d’Alex Proyas reste considéré comme une œuvre culte, baignant dans un désespoir et une violence radicales par rapport aux poncifs du genre (ceci d’autant plus que le tournage du film a été marqué par la mort accidentelle de l’acteur Brandon Lee) ; The Mask, le succès surprise de l’année 1994, grâce au numéro cinglé de Jim Carrey transformé en cartoon vivant par les ordinateurs d’ILM ; l’adaptation du mythique Judge Dredd avec Sylvester Stallone - un bide causé par le remontage/démontage en règle du film par ses producteurs ; Le Fantôme du Bengale, série B d’aventures concoctée par Simon Wincer, un semi-échec malgré un fort potentiel sympathie ; le fameux Men In Black produit par Spielberg pour Barry Sonnenfeld, festival d’humour bien servi par le duo Will Smith-Tommy Lee Jones (au total, trois films de qualité assez inégale mais agréable malgré tout). On passera vite fait sur d’autres produits absurdes sortis durant cette décennie, comme Barb Wire avec la siliconée Pamela Anderson, Tank Girl où l’on croise une Naomi Watts en période « vaches maigres » entourée d’hommes-kangourous, ou le pathétique Spawn. Cette « première première vague » fut donc assez chaotique en termes qualitatifs… avant que quelques films sortis en 1998 / 1999 viennent changer la donne pour de bon. L’effet Matrix aura servi de détonateur à la vague actuelle de films super-héroïques. 

    Le succès du film des frères (devenus sœurs) Wachowski, produit par Joel Silver, aura  fini de déverrouiller les mentalités des studios vis-à-vis des adaptations de comics sur grand écran… en bien comme en mal. Mêlant les vertiges de Philip K. Dick, l’imagerie de James Cameron, les passages obligés des productions Joel Silver (hélicoptères, fusillades, immeubles qui explosent) et une bonne couche de films d’arts martiaux, Matrix puisait aussi directement ses racines dans la culture bédéphilique. Aussi bien japonaise qu’américaine, les frangin(e)s ne se privant pas de puiser (voler ?) directement certaines images emblématiques de la culture manga/animation nippone, à commencer par Ghost in the Shell, et à convier des artistes/dessinateurs à élaborer le visuel foisonnant du film. Il va sans dire que les tribulations virtuelles de Neo (Keanu Reeves) et ses petits camarades leur permettent, miracle de la réalité virtuelle de la Matrice oblige, d’accomplir des exploits propres à faire rêver tout lecteur de comics qui se respecte. La combinaison des effets visuels révolutionnaires à l’époque (le fameux effet « Bullet Time », depuis lors copié jusqu’à l’écoeurement) et la chorégraphie des incroyables combats réglés par Shifu Yuen Woo-Ping permettront aux Wachowski de livrer au public des séquences homériques… et vite répétées au début des années 2000 dans la subite seconde grande vague d’adaptation de bandes dessinées super-héroïques,. Le film des Wachowski aura, cela dit, cannibalisé Dark City, le film d’Alex Proyas sorti plusieurs mois auparavant… film qui racontait somme toute la même histoire – celle d’un sauveur malgré lui réalisant que l’Humanité est contrôlée par des entités « programmant » ses victimes à loisir, avant que le héros ne libère ses pouvoirs, dans un grand finale influencé là encore par les cultures manga et comics. Reconnaissons aussi que « l’effet Matrix » a quelque peu fait long feu depuis lors. Lorsqu’en 2003, Matrix Reloaded et Matrix Révolutions sortirent, l’accueil fut des plus tièdes. En quatre ans, nombres de blockbusters avaient singé à outrance les figures de style du film des Wachowskis jusqu’à la caricature. Et l’écriture de ces deux suites assez abstruses (spécialement le second volet) n’aidait guère.

 

(scene Blade 2)

Faites place au Daywalker    

     Les prouesses techniques de Matrix furent une sorte de feu vert définitif pour les studios. Finie l’époque du premier Superman, quand les équipes des effets visuels tâtonnaient pendant une année pour rendre crédible les exploits des surhommes des bandes dessinées… Et, depuis le début des années 2000, les personnages Marvel tiendront le haut du panier, rattrapant leur retard face à l’adversaire D.C., chapeauté par les studios Warner. La donne aura changé, principalement grâce à l’action d’Avi Arad, venu à la rescousse financière de Marvel, au milieu des années 1990. Le producteur (assisté notamment par Kevin Feige) mit en place Marvel Studios, la branche cinéma supervisant les adaptations des personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby et consorts, suivant des accords financiers passés avec différents grands studios américains. Loin d’un départ en fanfare, le renouveau Marvel aura commencé timidement, dès 1998, soit en plein dans la période Matrix. Blade avec Wesley Snipes était une production assez modeste, bénéficiant du relookage en règle d’un personnage de troisième zone dans les comics, incarné par Wesley Snipes dézinguant du vampire à tout va. Monocorde mais assez efficace (notamment dans une scène marquante où le Daywalker débarque dans une rave party vampirique pour faire le ménage), le premier film posait les bases d’une esthétique au goût du jour, partagée entre les comics US et les meilleurs mangas japonais, et se reposait avant tout sur les talents d’artiste martial de son acteur vedette. Le succès entraînant les suites, on parlera surtout du second film, le plus réussi, dû à Guillermo Del Toro. Le cinéaste mexicain, entre deux projets plus personnels, accepta cette commande avec entrain. Blade 2 est sans doute l’une des suites les plus jouissives jamais tournées à ce jour. Del Toro s’amuse visiblement à créer un pur fantasme de « film geek », à la fois très premier degré et malgré tout ludique, glissant dans une trame assez basique un maximum de références propres à son univers. Arts martiaux, films de vampires de la Hammer, film de commando, imagerie de mangas, séquences gores à souhait (on n’est pas près d’oublier les attaques des monstrueux Reapers), clins d’œil à divers peintres/dessinateurs (Frank Frazzetta, Jack Kirby, Mike Mignola…), tout y passe – y compris des allusions aux cartoons de Chuck Jones, à la lucha libre et même  un concours de gifles digne de Mon Nom est Personne ! Del Toro fait feu de tout bois, se servant du film comme un entraînement à son adaptation longtemps fantasmée de Hellboy – d’où la présence de Ron Perlman, inspirateur du personnage créé par Mike Mignola. Un second opus, daté de 2002, qui reste un pur bonheur de série B… contrairement au film suivant, Blade Trinity, dû au scénariste David S. Goyer. Un film dont le seul intérêt, à posteriori pour les amoureux du genre, réside dans le cabotinage de Ryan Reynolds préfigurant ses pitreries dans Deadpool. Depuis, le Daywalker a disparu de la circulation, le déclin de la carrière de Wesley Snipes, poursuivi par le fisc américain, y étant sans doute pour quelque chose. Une piètre tentative de relance en série télévisée ne suffira pas à relancer l’intérêt pour le personnage.

 

(extrait X-Men 2)

Mutants, et fiers de l’être

     Blade était une production malgré tout mineure (en termes financiers comme en terme d’image de son héros), le « vrai » départ des héros Marvel sur grand écran se fera finalement en 2000. Au terme d’un long development hell, la 20th Century Fox donnera le feu vert à une adaptation live des X-Men. Les héros mutants de Marvel, immensément populaires auprès de leur lectorat, n’étaient pourtant pas a priori les personnages les plus faciles à adapter. Loin de se limiter à de simples bastons entre surhommes en collants, les X-Men parlaient aussi à leurs lecteurs de thèmes adultes, centrés surtout sur les notions de différence (ethnique, culturelle, religieuse, sexuelle, etc.) et s’attaquaient frontalement au racisme et à l’intolérance. Un arrière-plan politique progressiste que l’on pouvait craindre de voir disparaître dans une adaptation cinéma formatée pour tous les publics. Heureusement, il n’en fut rien dans le film original. A la barre de la production, une vieille connaissance : Richard Donner, Mr. Superman, et son épouse Lauren Shuler-Donner, qui a supervisé le développement de chaque film de l’univers X. Pour donner corps et crédibilité à ce petit monde, ils eurent le nez creux en contactant Bryan Singer. Novice en matière de blockbusters estivaux, ignorant tout du comics, Singer savait créer une ambiance et était de surcroît un excellent directeur d’acteurs en groupe, comme on a pu le constater avec Usual Suspects. De fait, le cinéaste a su s’emparer de la commande, comprenant très bien les dilemmes des héros mutants stigmatisés pour leurs différences. Un thème qui ne lui est pas étranger ; juif et homosexuel dans un pays influencé par une culture essentiellement protestante et puritaine, Singer a bien vu en Wolverine, Magnéto et compagnie des personnages marginalisés le renvoyant à son propre parcours. A ce titre, la scène de X-Men 2 où le jeune Iceberg fait son « coming out » mutant face à ses parents déboussolés est clairement autobiographique pour Singer.

     La franchise X-Men au cinéma est l’exemple parfait pour illustrer les rapports compliqués qui existent, aux USA, entre les cinéastes et le système des studios. Bryan Singer s’appropria un genre qu’il ne maîtrisait pas a priori, et sut s’y investir en trouvant un bon équilibre entre ses exigences personnelles, l’attente des fans du genre et la pression du studio Fox ; à savoir : livrer de solides blockbusters qui ne sacrifient pas les personnages et l’histoire au détriment de l’emballage « effets spéciaux/explosions ». Les deux premiers X-Men sont des modèles de présentation des personnages, plongés dans un univers réaliste. Voir par exemple la scène d’ouverture montrant les origines de Magnéto, liée au pire crime jamais commis par des humains : la Shoah, et Auschwitz, où le jeune mutant juif tente vainement de sauver ses parents emmenés dans les chambres à gaz… Violent, perturbant, ce moment sobrement mis en scène par Singer donne à Magnéto une explication cohérente de son attitude contre d’autres humains voyant les Mutants comme une autre « espèce » à annihiler, et fait du personnage un super-vilain aux motivations autrement plus fortes qu’une simple envie de dominer le monde. Même son de cloche quand Singer repense le personnage de Malicia, montrée comme une adolescente terrorisée à juste titre par ses pouvoirs survenus en pleine découverte de sa sexualité. Quand à l’emblématique Wolverine, qui révéla le talent de l’australien Hugh Jackman, Singer lui donne en quelques plans l’aura emblématique du Clint Eastwood des années 1960-70, à savoir un solitaire rongé par sa propre violence et qui se trouve un rôle de protecteur d’une famille atypique (penser notamment à Josey Wales Hors-la-Loi). Les rapports psychologiques solidement établis par Singer n’empêchent pas celui-ci de livrer les morceaux de bravoure attendus : les affrontements explosifs où nos chers Mutants font la démonstration de leurs impressionnants pouvoirs. Si le premier film était encore très sobre, un X-Men 2 montrera la maîtrise de Singer en la matière.

 

(extrait Logan)

     Malheureusement, la saga connaîtra une grave baisse de qualité liée au départ de Singer en 2005 ; excédé par l’ingérence permanente du patron de la Fox Tom Rothman, Singer accepta l’offre de DC/Warner de filmer Superman Returns, en hommage au film de Donner qu’il adore. Une trahison aux yeux de Rothman, qui poussera la date de sortie de X-Men III (L’Affrontement Final) en 2006, pour faire barrage à la sortie du Superman de Singer, sans même avoir un scénario finalisé… Décision aberrante, et résultat inévitable : le résultat final, commis par le tâcheron Brett Ratner, sentira le bâclage et le je-m’en-foutisme intégral. Même scénario ou presque, trois ans plus tard, quand le même Rothman donnera le feu vert à X-Men Origines : Wolverine, censé nous éclairer sur le passé de Logan. Hugh Jackman a beau se démener comme un beau diable pour apporter un peu de complexité à son personnage, le scénario boit tellement la tasse dès le début (le trauma d’origine du personnage est expédié par-dessus bord avec un mépris assez sidérant) que le film s’enlise illico. Le fait qu’il maltraite aussi des personnages emblématiques (Gambit et Deadpool en tête) n’arrange vraiment rien. Ces deux ratages en règle, décidés par des chefs de studio motivés par la seule rentabilité, sont des exemples assez éloquents des limites du système hollywoodien actuel. Heureusement, la suite semble avoir prouvé (pour le moment, en tout cas) que les choses s’améliorent. Le retour de Singer sur la franchise, d’abord comme producteur puis comme réalisateur, a ramené les Mutants dans le droit chemin : X-Men First Class (X-Men : Le Commencement, 2011) réalisé par Matthew Vaughn, puis X-Men Days of Future Past et X-Men Apocalypse, dûs à Singer, ont été dans l’ensemble des réussites, réécrivant sous l’angle de la préquelle l’ensemble de la saga. Principal facteur de ce renouveau, l’excellente interprétation de personnages familiers rajeunis pour l’occasion : James McAvoy en professeur Xavier, Jennifer Lawrence en Mystique et surtout Michael Fassbender qui s’approprie le personnage de Magnéto avec le charisme monstrueux qu’on lui connaît. Bien entendu, le succès de ces personnages ne se dément pas, et l’exemple Disney/Marvel pousse la Fox à développer des films « standalone » autour des Mutants les plus populaires. L’exercice n’est pourtant pas simple, comme on l’a vu avec Wolverine. Le mutant griffu eu droit à de nouvelles aventures, bien plus réussies. Bonne idée d’avoir amené James Mangold, solide réalisateur et excellent directeur d’acteurs (CopLand, Walk the Line), à la mise en scène de The Wolverine (2013) et surtout du magnifique Logan. Si le premier a encore quelques défauts évidents (notamment un climax cliché), il a aussi des fulgurances appréciables, dues à des influences aussi diverses que le Yakuza de Sydney Pollack, Le Château de l’Araignée de Kurosawa, et le cinéma d’Eastwood. Quant au second, c’est un véritable western post-apocalyptique que concocte un Mangold ne cachant pas ses références aux bons vieux classiques (Shane / L’Homme des Vallées Perdues) aussi bien qu’à Mad Max, Impitoyable ou Les Fils de l’Homme. D’une violence et d’une noirceur assumées, Logan est un départ en beauté pour Jackman qui aura campé le personnage pendant plus de seize ans. A l’extrême opposé de la noirceur de Logan, il faut mentionner les pitreries de Deadpool, sorti en  2016. Electron libre de l’univers Marvel, le Mercenaire avec une Grande Gueule a enfin eu son film, dans des circonstances assez curieuses. Dépité par le traitement calamiteux du personnage dans X-Men Origines : Wolverine, Ryan Reynolds accepta de tourner une bande démo d’effets visuels et de cascades en 2012, un « mini-film » respectant cette fois le code vestimentaire et les blagues du personnage. Succès foudroyant sur la Toile, le petit film de cinq minutes convainquit les cadres de la Fox de donner au personnage son long-métrage !… Soyons honnêtes, qualifier le film de réussite du genre est sans doute très excessif, mais il colle finalement assez bien au personnage, son humour au ras du slip et son besoin permanent de briser le 4ème Mur (rappelons que Deadpool est le seul super-héros de Marvel à être conscient d’être un personnage de fiction, et ne se prive jamais de le faire savoir). Déjà ça de pris dans un film qui colle indirectement à l’univers des X-Men, via les blagues à destination de Wolverine, et la confrontation digne des Monty Python avec Colossus. L’inévitable suite est dans les starting-blocks, en attendant que la Fox ne capitalise sur d’autres titres « X » (New Mutants en tête), avant que le rachat d’actions du studio par Disney ne vienne bouleverser la donne… et laisser deviner que Wolverine, Deadpool et compagnie réapparaîtront dans quelques années dans les films du MCU. De quoi donner de bonnes migraines aux futurs scénaristes chargé de « raccorder » les franchises mutantes de la Fox aux films de leurs rivaux au box-office.

 

(extrait Spider-Man 2)

Just keep spinning

     Retour en 2002, avec les débuts sur grand écran du plus emblématique des héros de Marvel. Après avoir longtemps joué les arlésiennes, Peter Parker, l’incroyable Spider-Man, prit enfin vie sur grand écran. Heureuse pioche pour les producteurs Avi Arad et Laura Ziskin, et le studio Sony/Columbia Pictures : Sam Raimi fut le réalisateur choisi pour ce qui reste l’une des trilogies super-héroïques de référence des années 2000 (oui, j’assume et j’inclus aussi là-dedans le troisième film détesté par beaucoup). En orientant l’histoire de son héros sur son évolution dans l’âge adulte (de la dernière année de lycée au premier boulot), intégrant les codes délibérément « soap opera » de la b.d. de Stan Lee et Steve Ditko à une mise en scène ultra-dynamique, Raimi avait su trouver l’alliage quasi parfait. On y bascule constamment entre drame (le passage obligé de la mort de l’Oncle Ben, élément fondateur de la personnalité tourmentée de notre héros) et comédie (voire notamment les apparitions de Bruce Campbell dans des rôles différents à chaque film), et le spectaculaire est au rendez-vous. Des séquences littéralement infaisables une décennie plus tôt : Spidey virevolte comme jamais entre les buildings dans des plans-séquences boostés aux amphétamines, et affronte des vilains particulièrement réussis… enfin, à une exception près ! Raimi soignera particulièrement la personnalité des adversaires du Tisseur, n’hésitant pas à revisiter sa propre filmographie au passage - Evil Dead 2, notamment, qui se rappelle à notre bon souvenir quand Norman Osborn (Willem Dafoe) fait face à son double maléfique, le Green Goblin, tapi dans un miroir ; ou encore la brutale réanimation des tentacules de Docteur Octopus (Alfred Molina) décimant les chirurgiens à l’hôpital… On aura une tendresse particulière pour le Sandman (Thomas Haden Church), meilleur élément du troisième film, notamment cette superbe séquence muette de résurrection où le personnage, transformé en colosse friable, se raccroche au souvenir de sa fille malade. La preuve que, utilisés à bon escient, les CGI peuvent offrir de vrais moments de poésie. Dans l’ensemble, donc, cette trilogie laissera d’excellents souvenirs, le récit se reposant sur le développement du triangle amoureux compliqué formé par Peter, Mary Jane et Harry. Ne pas oublier de saluer l’implication et l’attachement de leurs interprètes respectifs : Tobey Maguire, Kirsten Dunst et James Franco, qui ont su trouver le ton juste pour donner vie à ces personnages. Un léger bémol, toutefois, avec un Spider-Man 3 alourdi par une sous-intrigue encombrante autour du symbiote, du costume noir et de Venom… Le film a pourtant ses moments de grâce, mais on ne sera pas surpris d’apprendre que Raimi, qui n’a jamais apprécié ce personnage, s’est senti obligé de céder au fan-service imposé par les producteurs. En dépit de cette sortie de route (très embarrassante quand Peter se transforme en emo gothique à mèche…), le film se rattrape au final sur une note douce-amère assez audacieuse dans un film de ce genre. Le réalisateur partira sur d’autres projets, ayant senti que sa version de Spider-Man n’avait pas besoin d’un quatrième opus. La (Spider)manne financière continuera cependant, sans lui, mais, au vu des récents avatars du Tisseur sur grand écran, on se dira que Spidey, sans Raimi aux commandes, n’est plus tout à fait Spidey…

      Dix ans seulement après la sortie du premier film, Sony/Columbia effectuera l’obligatoire reboot de service, titré The Amazing Spider-Man, dû à Marc Webb (un nom prédestiné), avec Andrew Garfield reprenant le rôle de Peter, la dulcinée étant cette fois la blonde Gwen, campée ici par la piquante Emma Stone. Rien de négatif à dire sur ce film, qui bénéficie du capital sympathie de ses deux jeunes acteurs (tombés amoureux pour de bon sur le tournage), et qui est consciencieusement fait de bout en bout. Le Peter Parker version Garfield est moins fragile et névrosé, plus « à la cool » que la version Maguire, et on sent que le réalisateur tente une version légèrement plus sombre de l’histoire originale, insistant sur le mystère de la disparition des parents de Peter Parker. Pour autant, le film procure un effet « Jour Sans Fin » des plus curieux, où le spectateur a l’impression de revivre, avec quelques modifications de noms et de personnages, le film original de Sam Raimi. De quoi se poser des questions, finalement, sur l’utilité de ce reboot souvent agréable mais pas transcendant… et en tout cas plus regardable que sa suite, The Amazing Spider-Man 2, répétant les mêmes erreurs de Spider-Man 3, en pire. L’exemple même du film à très gros budget victime de surcharge pondérale narrative, le scénario écrasant la relation Peter/Gwen (jusqu’au dénouement tragique bien connu des amoureux du comics) sous des raccourcis narratifs peu emballants, et un excès de super-vilains. Webb subit le même traitement que Raimi et dut se débattre avec les directives du studio annonçant sans modestie que cette suite devait dépasser le milliard de dollars de recettes, pour lancer des films dérivés liés à l’univers du Tisseur… Une absence totale de modestie dans l’intention que cette suite bancale n’arrivera pas à effacer. L’accueil mitigé du film mettra fin prématurément à la version Webb-Garfield de Spider-Man. Et placera Disney/Marvel en position de force pour récupérer le personnage afin de l’intégrer à l’univers MCU (Marvel Cinematic Universe), popularisé par les personnages d’Avengers. Pas sûr que le Tisseur y ait gagné au change, pour l’instant…

     Avec son apparition au milieu de Captain America : Civil War, voilà donc Spider-Man ramené à son âge d’origine dans le comics : 15 ans, et toutes ses dents ! Le jeune Tom Holland, aux faux airs de Michael J. Fox, petit et nerveux, campe un Peter Parker hyperactif, branché sur les réseaux sociaux, naïf à l’excès. Le voilà recruté par Tony Stark / Iron Man (Robert Downey Jr.), qui se cherche des alliés dans sa dispute contre Steve Rogers / Captain America (Chris Evans), au sujet du Soldat de l’Hiver… Spidey débarque donc au beau milieu d’une bataille épique dans un aéroport entre collègues Avengers rejoignant l’un ou l’autre des deux leaders ; quant à savoir pourquoi il le fait, hé bien… lui-même ne le sait pas vraiment ! La séquence, aussi jouissive soit-elle, n’est finalement qu’un prétexte à une bonne baston entre surhommes, et pas question d’aller chercher plus loin… Le film se terminant sur une scène post-générique annonçant clairement le lancement d’une nouvelle saga arachnéenne, placée sous le patronnage d’Iron Man en mentor/mécène fournisseur d’un costume multifonctions pour Peter. Spider-Man : Homecoming, signé Jon Watts, confirme le « recadrage » du personnage en mode « copain des ados », sans pour autant rassurer. Pas la faute, certes de Tom Holland, qui s’amuse bien dans le rôle principal. Tout comme Michael Keaton, l’ancien Batman de Tim Burton assurant comme le pro qu’il est le rôle du méchant Vautour… le problème, c’est que ce film manque d’âme. Comme elle paraît déjà loin, la trilogie de Sam Raimi, où le héros faisait face à ses problèmes, en adulte maladroit certes, mais quand même en adulte ! Ici, Spidey peut toujours se reposer sur les gadgets que lui a fourni « Tonton » Iron Man pour se tirer d’affaire, et Dieu sait qu’il se ridiculise souvent dans ce film… Le principal souci du film, c’est surtout qu’il semble avoir été calculé en permanence par le service marketing de Disney. Le film se permet ainsi un énorme placement de produit des jouets Star Wars, désormais propriété du studio Disney qui produit les films du MCU… Difficile, donc, d’être touché par cette nouvelle version des exploits du Tisseur qui peine à se trouver une nouvelle identité à part dans l’univers Marvel. Et qui risque de se retrouver en porte-à-faux avec de futures productions Sony/Columbia basées sur des personnages qui lui sont liés (Venom avec Tom Hardy, Black Cat et Silver Sable, l’arlésienne des Sinistres Six…). Spider-Man, personnage iconique de l’univers Marvel s’il en est, cherche encore sa place.

 

(photo, au choix – Daredevil, Hulk 2003, FF…)

Le Cimetière des Légendes

     Faire un bon film n’est pas une science exacte, et adapter un comics à succès en film à succès l’est encore moins. La réussite des premières versions des X-Men et de Spider-Man a malheureusement généré un réflexe quasi mécanique, chez les patrons des studios, de vouloir adapter tout et n’importe quoi sans forcément comprendre le matériel de base. La décennie 2000 a comporté son lot de films sinistrés à des degrés divers, aussi bien chez Marvel que chez D.C. Les amateurs du genre auront eu largement l’occasion de cracher leur colère devant la plupart de ces œuvres très regrettables. Prenez Daredevil par exemple ; s’il fait actuellement l’objet d’une remarquable série diffusée sur Netflix, le justicier de Hell’s Kitchen aura d’abord été l’objet d’une médiocre adaptation filmée, en 2003, par le tâcheron Mark Steven Johnson. L’intrigue empile des personnages emblématiques (Elektra, le Caïd et Bullseye) sans leur donner de vraie substance, les dialogues sont clichés au possible, les acteurs dans l’ensemble assez mal choisis (à l’exception du regretté Michael Clarke Duncan) ou surjouent (Colin Farrell en Bullseye tueur de grand-mère…), sans compter ses effets de style qui sonnent creux… Le film comporte son lot de scènes absurdes au-delà de l’acceptable, notamment ce moment où Matt/Daredevil et Elektra se la jouent Matrix au grand jour, dans une cour d’immeuble, devant des témoins qui ne s’étonnent pas du tout de voir un aveugle jouer les ninjas ! Pas découragés, malgré des critiques désastreuses et un box-office mitigé, les producteurs remirent le couvert avec un Elektra ayant vite sombré dans l’oubli.

     2003 vit aussi la sortie du premier long-métrage consacré à Hulk, bien avant qu’il ne rejoigne l’univers partagé du MCU. Une adaptation qui divise, pour tout dire. Hulk fut produit sous l’égide du studio Universal afin de rivaliser avec les films X-Men et Spider-Man, propriété des majors rivales, et a priori, tout semblait bien parti pour une adaptation de qualité de l’univers du Titan Vert et de son alter ego, le chétif Docteur Bruce Banner. Acteurs solides (Eric Bana, Jennifer Connelly, Nick Nolte, Sam Elliott), musique grandiose de Danny Elfman, effets spéciaux visuels de Dennis Murren du studio ILM (l’homme de Terminator 2 et Jurassic Park, respect), et aux commandes, un cinéaste prestigieux : Ang Lee, tout juste auréolé du succès de Tigre et Dragon. Le choix du studio d’engager Ang Lee, réellement motivé par l’envie de faire un film crédible autour de Hulk, n’était pas plus discutable que ceux de la Fox avec Bryan Singer ou de Sony avec Sam Raimi. Le résultat fut pourtant décevant. L’origin story de Hulk a beau être expliquée en détail par le récit des traumatismes du pauvre Bruce Banner, victime des abus de pouvoir de son paternel instable, elle ne captive pas. Ang Lee a-t-il vraiment pu faire le film qu’il voulait ? Pas sûr. En tout cas, les problèmes rencontrés dans Hulk sont légion. Le jeu des comédiens est passable, mention spéciale à un Nick Nolte en roue libre ; le look du Hulk en images de synthèse est encore trop « synthétique » pour convaincre ; certains morceaux de bravoure annoncés virent au n’importe quoi (Hulk affronte un caniche géant mutant !). Et le style du film laisse songeur… Hulk s’arrêtant au milieu de sa fuite dans le désert pour contempler du lichen : poésie, ou fumisterie ? Plus agaçant, ces séquences « pop art » choisies par Ang Lee pour tenter de retranscrire l’esprit du comics, tombent à l’eau systématiquement : freeze frames abusifs, scènes en écran divisé… des gadgets intrusifs qui ne cessent de faire décrocher le spectateur et lui rappeler qu’il est devant un film, au lieu de l’immerger. On se consolera comme on peut devant les thématiques psychologiques du film (malheureusement noyées dans des tonnes de dialogues d’exposition), ou les destructions attendues sur le passage du colosse furieux. Pas de quoi, au final, faire un bon film. Hulk devra patienter pour « smasher » à nouveau…

     On continuera rapidement l’évocation de ces adaptations boiteuses qui pullulèrent au milieu des années 2000, chez les personnages Marvel. Une pensée émue pour le Punisher, le vigilante à tendance psychopathe, anti-héros urbain par excellence, deux fois sinistrée par des adaptations médiocres. A vrai dire, vouloir faire un film rassembleur autour du personnage d’un comics réputé pour son extrême violence n’était sans doute pas une bonne idée. Ni Punisher (2004), version édulcorée du personnage joué par Thomas Jane, ni Punisher War Zone (2008), plus proche du comics, ici incarné par Ray Stevenson, n’ont laissé de traces notables. Il faudra attendre la seconde saison de la récente série tv Daredevil pour voir un Punisher marquant, ici incarné par l’impressionnant Jon Bernthal, qui va rempiler dans sa propre série. A l’extrême opposé de l’univers noir de noir de Frank Castle dans la galaxie Marvel, les Quatre Fantastiques auront aussi connu de sacrées avanies. Sur grand écran, Reed Richards, Sue Storm, Johnny Storm et Ben Grimm (alias Mister Fantastic, La Femme Invisible, La Torche Humaine et La Chose) auront été salement malmenés… Triste ironie du sort pour ces personnages qui ont pourtant été les piliers de l’Univers Marvel à leurs débuts. Purs produits des années 60 marqués par la conquête spatiale, et qui apportaient avec eux un certain optimisme lié à la science et l’exploration, les FF feront naufrage au cinéma. Un premier film sorti en 2005 sera à peine le plus regardable du lot : nos héros donnent l’impression d’être dans coincés un sitcom à la Friends… Impression confirmée deux ans plus tard par une séquelle navrante, même pas sauvé par le mythique Silver Surfer de passage sur notre Terre. Pas découragé par les mauvaises critiques et le box-office tiédasse de ces deux œuvres, le studio Fox lancera un reboot en 2015, Fantastic Four qui fut effectivement un fantastique four… Pauvres FF ! Leur titre déjà rayé des ventes de comics, Reed, Sue, Johnny et Ben, ainsi que leur vieil ennemi le Docteur Fatalis, semblent s’être perdus dans la Zone Négative. Sans doute les reverra-t-on un jour, possiblement « raccordés » dans le MCU de Marvel/Disney ? Encore faut-il que les amoureux de la b.d. d’origine manifestent l’envie de les revoir. Une pensée aussi pour un acteur qui adore sincèrement les comics depuis l’enfance : Nicolas Cage, qui changea son célèbre nom de famille (Coppola) pour un nom de scène inspiré par le super-héros black Luke Cage, et qui a aussi très sérieusement baptisé son fils du prénom de Kal-El (cet homme est fou !!). Frustré de n’avoir pas pu jouer Superman pour Tim Burton, recalé aux castings de Spider-Man (il faillit jouer Norman Osborn, le Green Goblin) et d’Iron Man, Cage fit des pieds et des mains pour enfin incarner un super-héros. Ce fut chose faite en 2007 avec Ghost Rider. Pas de chance, le film fut confié au récidiviste Mark Steven Johnson, celui-là même qui coula Daredevil… D’une platitude à peine sauvée par quelques money shots assurés par l’équipe des effets visuels, le film est cependant plus regardable qu’une suite à la réputation calamiteuse, Ghost Rider : L’Esprit de Vengeance, sans doute tournée en Bulgarie avec le budget pause café d’Avengers… Dur pour Cage, qui s’en sortira beaucoup mieux dans son rôle de Big Daddy dans le décapant Kick-Ass de Matthew Vaughn, relecture iconoclaste des films du genre.

     Dans la catégorie « films sinistrés », les héros Marvel ne sont pas les seuls à avoir leurs canards boiteux (non, pas Howard !). Chez D.C. / Warner, on aura beau jeu de se cacher derrière la trilogie Batman version Christopher Nolan, la boutique cache mal quelques beaux ratages en bonne et due forme… Mention spéciale au Catwoman de 2004, réalisée par le français Pitof, et qui vaudra à Halle Berry un Razzie Award. Une aberration filmique, née des cendres d’un ancien projet de Tim Burton pour Michelle Pfeiffer, où la seule chose marquante est l’abominable costume de série Z porté par la belle comédienne… Cela dit, l’actrice assuma le ratage du film en acceptant le Razzie en question, une certaine forme de courage qui mérite d’être salué. Mentionnons aussi Jonah Hex, sorti en 2010, western surnaturel indirectement lié aux super-héros DC ; un casting correct (Josh Brolin, John Malkovich, Megan Fox, Michael Fassbender, Michael Shannon) ne suffit pas à susciter l’intérêt. Pas plus que le tardif Green Lantern de Martin Campbell, sorti en 2011 ; une superproduction étiquetée à 200 millions de dollars, tout de même, censée faire barrage aux films de la Phase Un de Marvel (Thor et Captain America premiers du nom) et qui se prendra un méchant vent de la part des critiques et du public. Le respect du comics d’origine n’est pas ici en soi une garantie de succès immédiat ; il faut avouer que le visuel fluo du film brûle les yeux des spectateurs, et les vannes de Ryan Reynolds, toujours en mode « Deadpool », ne prennent pas. De cette courte flopée de films oscillant entre le nanar et le film quelconque, émerge le cas particulier du Superman Returns de Bryan Singer, daté de 2006. Le réalisateur des X-Men avait cru bon de passer à l’ennemi, l’occasion étant trop belle pour lui de rendre hommage au(x) film(s) de Richard Donner. Pas désagréable, sa version possède quand même quelques jolis morceaux de bravoure, aidés par une ambiance visuelle impeccables ; elle souffre cependant d’un statut bâtard. Coincé entre l’hommage, la suite directe cherchant à effacer les opus 3 et 4 de la période Christopher Reeve, et l’obligation du reboot, le film de Singer se retrouve assis entre plusieurs chaises sans donner l’impression de choisir une direction précise. Au point de s’embourber dans une intrigue franchement ennuyeuse autour du fils de Kal-El et Lois Lane… Pour un film budgeté à 209 millions de dollars, ramener toute l’histoire du Man of Steel à une simple affaire de reconnaissance de paternité, c’est un peu cher payé, non ? Qui plus est, les rappels constants du film de Donner (l’utilisation des scènes tournées par Marlon Brando, la musique de John Williams) sont loin d’avoir la force de ce dernier. Quant à l’interprétation, elle est très mitigée. Brandon Routh, inexpressif, beaucoup trop fluet pour être crédible en Superman, arrive tout juste à imiter Christopher Reeve en Clark Kent, sans plus. Et son entente avec Kate Bosworth (trop jeune en Lois Lane) à l’écran est franchement quelconque. Une erreur qui coûte cher, surtout quand on a en face de soi un Lex Luthor incarné par Kevin Spacey qui en rajoute avec délices dans le registre « fourbe et irresponsable » (c’était avant qu’on ne réalise que le grand acteur était, dans la vraie vie, un vrai vilain pour d’autres raisons…). L’ensemble de ces quelques plantages de films sortis sous la bannière DC / Warner laisse songeur quand à la gestion des décisionnaires du studio, face à la déferlante adverse. Surtout quand on leur ajoutera la terrible frustration de l’annulation pure et simple du Justice League Mortal que devait réaliser George « Mad Max » Miller… Bon sang, comment les exécutifs de Warner ont-ils pu laisser passer une occasion pareille ? L’annonce d’une Justice League – soit Superman, Batman, Wonder Woman, Flash, Green Lantern et leurs copains – par le père spirituel du Road Warrior aurait valu un triomphe garanti sur mesure, précédant le carton d’Avengers de quelques années. Au lieu de quoi les décisionnaires de Warner préfèreront investir dans Green Lantern, ou plus récemment dans Suicide Squad ou une Justice League toujours plombée par de mauvaises décisions internes. Il y a de quoi rager…

 

(scene Avengers)

Vengeurs, Rassemblement !

     La fin des années 2000 verra un grand bouleversement de la Force au sein de l’industrie hollywoodienne. Un changement opéré sous la férule du producteur Kevin Feige, ancien associé d’Avi Arad, ayant fait partie du staff de production de Disney, et qui reprit en main les droits d’exploitation de divers personnages Marvel dispersés aux quatre vents, avec l’idée d’élaborer un projet assez fou : créer un univers partagé, à l’instar des comics, où chaque personnage pourra avoir ses propres aventures en solitaire avant de rejoindre un grand film d’équipe, selon une stratégie de production solidement encadrée. Quoi de mieux que de rassembler petit à petit les futurs Avengers (ou Vengeurs, pour les nostalgiques francophiles) en différentes « phases » de lancement ? Voilà dix ans que l’idée aura été lancée, avec succès. A la sortie d’Iron Man de Jon Favreau en 2008, les irréductibles guetteurs de scènes post-générique de fin ont été récompensés : Nick Fury, Colonel du SHIELD (Samuel L. Jackson) apparaissait pour parler à Tony Stark (Robert Downey Jr.) du mystérieux « Projet Initiative Avengers ». L’annonce tenait apparemment du gag pour initiés, elle aura cependant fait l’effet d’une véritable bombe à retardement. Quatre ans et cinq films plus tard, Avengers pulvérisait les records au box-office mondial. La stratégie de fidélisation des fans orchestrée par Feige, rassemblant bientôt les franchises sous l’égide Marvel/Disney (les films de la première vague étant des coproductions opérées avec Paramount ou Universal) aura été payante à long terme. Le Marvel Cinematic Universe (MCU) était lancé. 

     Iron Man aura été la tête de pont de cette stratégie habilement pensée. Le sympathique film de Jon Favreau aura su se mettre les fans dans la poche, sans trop forcer : humour permanent, effets visuels spectaculaires, beaucoup de rythme… à défaut d’avoir une histoire vraiment originale (la structure du récit sera dupliquée sur d’autres films du MCU, tels Ant-Man ou Docteur Strange), le film décrochera un joli succès, aidé par un Robert Downey Jr. en show permanent, parfaitement adapté à l’état d’esprit du personnage de Tony Stark. Suivront : L’Incroyable Hulk (débarrassé des lourdeurs psychanalytiques et des effets esthétiques du film d’Ang Lee), Iron Man 2, Thor, Captain America : The First Avenger, avant le grand rassemblement Avengers. Après le film de Joss Whedon, ce sera : Iron Man 3, Thor : Le Monde des Ténèbres, Captain America : Le Soldat de l’Hiver, Les Gardiens de la Galaxie, Ant-Man, Avengers : L’Ere d’Ultron, Captain America : Civil War, Docteur Strange, Les Gardiens de la Galaxie 2, Spider-Man : Homecoming, Thor : Ragnarok, Black Panther… Je ne m’étends pas trop sur les qualités et défauts respectifs de ces films, souvent traités à leur sortie dans ces pages. Et encore, il faut mentionner les séries télévisées situées dans le même univers : Agents of SHIELD, Inhumans, ou celles diffusées sur Netflix, au ton plus urbain et brutal (Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist, qui se rejoignent dans Defenders). Et bientôt : Avengers Infinity War, Captain Marvel, Ant-Man & The Wasp, etc. Ouf, n’en jetez plus, la cage est pleine !! La stratégie Disney/Marvel est efficace, il faut bien l’admettre. Orientés « popcorn » avant tout, les films estampillés Marvel suivent d’année et année la même méthode : le divertissement avant tout… On aurait souvent tort de se plaindre, la plupart de ces films faisant mouche, mais on ne peut s’empêcher de constater une certaine uniformisation du genre. Les réalisateurs engagés sont compétents, mais leur style et leur vision semblent interchangeables. Difficile de reconnaître ce qu’a de particulier la vision d’un Peyton Reed (Ant-Man) ou d’un Jon Watts (Spider-Man Homecoming), qui respectent le cahier des charges du studio. Un Docteur Strange peut être une belle surprise, mais faut-il remercier le réalisateur Scott Derrickson, l’équipe artistique ou les responsables des stupéfiants effets visuels du film ? Et on notera par ailleurs que les réalisateurs plus « affirmés » ne restent pas longtemps dans l’aventure. Joss Whedon, fatigué des ingérences permanentes des exécutifs de Disney dans son travail, a quitté les Avengers après un second film mitigé, pour répondre à l’appel de la Distinguée Concurrence. James Gunn a fait du bon travail sur les Gardiens de la Galaxie, mais là encore, le second film qu’il vient de livrer, malgré des trouvailles jouissives, connaissait des pannes d’inspiration. Dernier appelé en date, Ryan Coogler a pu imprimer sa patte personnelle sur Black Panther, livrant au passage un film très appréciable, tout en devant composer avec le cahier des charges du studio. D’autres ont soit plié bagage avant le tournage (Patty Jenkins sur Thor 2), ou ont été débarqués comme des malpropres (Edgar Wright sur Ant-Man). La jungle hollywoodienne est sans pitié pour les « auteurs ». En tout cas, la méthode Marvel, bâtie sur un relatif long terme (l’univers partagé devrait s’étendre au moins jusqu’en 2029, environ !) fonctionne… mais si le public répond présent, le danger de lassitude demeure. Il n’y a qu’à voir la mine épuisée de Robert Downey Jr., qui a enchaîné sept films en dix ans sous l’armure d’Iron Man, pour voir que l’usure guette les personnages stars du MCU.

 

(scene The Dark Knight)

D.C. : contre-attaques et petits suicides entre amis 

     Bien entendu, le succès des adaptations Marvel, qu’elles soient sous le giron Disney ou sous celui de la Fox, ne laissait pas indifférente la Distinguée Concurrence chapeautée par Warner Bros. … Encore que les responsables de DC/Warner semblent avoir peiné à réagir à la déferlante adverse, quantitativement parlant. En une quinzaine d’années, on compte (en se limitant aux seuls films cinéma) à peu près deux fois moins de productions estampillées D.C. que de productions Marvel. Est-ce que, pour autant, les ayant-droits de Superman, Batman et compagnie ont privilégié la qualité à la quantité ? Hmm… réponse mitigée : on a quand même eu droit à quelques naufrages artistiques cités plus haut… mais le studio peut quand même avoir la fierté de citer une trilogie emblématique s’il en est, celle qui a pratiquement redéfini le genre et les codes des blockbusters « adultes » : il s’agit évidemment de la saga de Batman revisitée par Christopher Nolan, que l’on nomme plus fréquemment « trilogie Dark Knight« . Impossible de passer à côté, tant cette trilogie a radicalement changé l’univers filmique du justicier de Gotham City. On revenait de loin, après un Batman et Robin de funeste mémoire, conjugué à l’arrêt du Superman Lives de Tim Burton.

     Sept longues années sans Batman, donc, personnage hautement iconique dont le studio ne savait manifestement plus quoi faire. Un cinquième épisode vite annulé (Joel Schumacher, littéralement lynché par les Bat-fans, aura vite démissionné), un Batman Vs. Superman longtemps resté un serpent de mer (gag dans le film de 2007 Je suis une Légende : Will Smith, pas encore dans la Suicide Squad, passe devant un cinéma désert orné du logo des deux légendes D.C. …), ou l’adaptation du graphic novel de Frank Miller, Batman Year One, par Darren Aronofsky… Ce dernier projet, déjà plus excitant, annonçait un film plus dur, plus réaliste, ancré dans l’ambiance des films urbains des seventies. Le projet resta lettre morte, mais il a certainement influencé Christopher Nolan et son scénariste David S. Goyer au moment de poser les bases de leur Batman Begins : rendre justice au personnage, au travers d’une origin story cohérente, tout en gardant une tonalité urbaine, violente, oppressante propres aux comics modernes liés au Dark Knight. Batman Begins est au carrefour de nombreuses influences revendiquées par le jeune cinéaste londonien, mêlant des éléments du cinéma d’anticipation (Metropolis et Blade Runner – hello, Rutger Hauer, sont évidemment cités), du polar (de Serpico pour le personnage de Gordon, à Seven - hello, Morgan Freeman !) et du film de samouraï et d’arts martiaux, pour raconter la formation de Bruce Wayne. Les auteurs se permettent ici une approche très différente du genre super-héroïque, où la noirceur et la complexité dominent. Il est vrai qu’entre le dernier film de la précédente saga (daté de 1997) et celui-ci, sorti en 2005, le monde occidental a été sérieusement bousculé dans ses certitudes. Plus question de prendre à la rigolade les scènes de destruction urbaine au cinéma, après le 11 septembre 2001. Des réalisateurs tels que Nolan ont bien compris que les blockbusters estivaux ne pouvaient plus faire semblant d’ignorer le monde réel. Batman Begins et les deux films suivants se dotent donc d’un constat lucide sur le malaise des sociétés occidentales. Omnipotence des multinationales, mépris du droit humain, montée alarmante des fondamentalismes et du terrorisme, clivages sociaux aggravés par la violence… la trilogie Batman de Nolan a beau être une fiction, elle nous tend un reflet peu flatteur. Nolan s’approprie les personnages les plus emblématiques du comics, osant braquer parfois certains fans trop puristes, et les balance dans un monde aussi réaliste que possible, offrant parfois au spectateur des passages assez déstabilisants. Nolan poursuivra son travail avec deux suites « batmaniennes » remarquables : The Dark Knight, hanté par la performance terrifiante de Heath Ledger en Joker psychopathe (le comédien ne s’en remettra pas, hélas) et un Dark Knight Rises plus mitigé (ceci à cause du jeu d’une Marion Cotillard somnambule), mais sauvé par des fulgurances nolaniennes, et la présence d’un Tom Hardy monstrueux de charisme en Bane « madmaxien ». Soyons honnêtes : malgré ses failles, cette trilogie a clairement donné toute sa noblesse au genre, et montre qu’on peut offrir au public qu’un blockbuster peut aussi être une œuvre intelligente. Une qualité rare.

     Encouragées par les bénéfices pharamineux du reboot batmanien, les têtes pensantes de DC/Warner se décideront enfin à tenter l’aventure d’un univers partagé par les personnages DC, sur le modèle de leurs rivaux au box-office. Mais il n’est pas simple de vouloir conjuguer un ton supposé plus « adulte » avec les exigences des codes super-héroïques. Quatre films, pour le moment, montrent que l’univers DC alterne le meilleur et le pire, en matière d’adaptations… Pris par des projets plus personnels, Nolan produira le Man of Steel de Zack Snyder en 2013. Une nouvelle version de l’histoire des origines de Superman, incarné par Henry Cavill, qui fait table rase de Superman Returns et se libère (presque) de l’influence de la période Christopher Reeve. Toujours écrit par David S. Goyer, le film fait de Kal-El un personnage plus tourmenté, moins optimiste que ses précédentes versions. Il est toujours un Dieu isolé parmi les Hommes, dépositaire de la mémoire de sa planète disparue et toujours impulsif dans ses choix. Pas évident de traiter un personnage surpuissant et solaire, et il n’est pas certain que Snyder ait toujours fait les bons choix, notamment une violence malvenue (destruction abusive d’immeubles, exécution du méchant par « Supes ») qui tranche avec l’image optimiste du super-héros kryptonien. Pour contrebalancer ces défauts, on a cependant de bonnes idées pour réinventer certains passages obligés du récit : par exemple, de voir un jeune Clark Kent/Kal-El mal réagir, enfant, devant la découverte progressif de ses pouvoirs, comme cette super-ouïe qui se déclenche à l’école, et lui cause une véritable « crise » autistique… Le genre de scène qui fait mouche, selon moi. Cela étant, le film est une fusion assez correcte entre l’univers de Superman et le style visuel de Snyder, un réalisateur souvent contesté parmi les communautés geeks, mais qui a incontestablement le courage de ses parti pris. Et puis, saluons la décision de repenser des personnages archi-classiques : Lois Lane, Jor-El, Perry White, les parents Kent, le Général Zod, en les confiant à des acteurs de grand calibre – Amy Adams, Russell Crowe, Kevin Costner, Michael Shannon… pas mal du tout. Et le tout servi sur une musique de Hans Zimmer qui impose une touche très différente, là encore, du score orchestral de John Williams.

 

(scene Batman Vs Superman)

     Snyder, sans Nolan mais toujours avec David S. Goyer, s’attaquera ensuite à un vieux serpent de mer, le très attendu Batman Vs. Superman : L’Aube de la Justice, sorti en 2016. Un choc des titans entre les deux surhommes emblématiques, faisant suite à Man of Steel (mais pas à la trilogie de Nolan), pour préparer le terrain aux autres films estampillés D.C. menant à Justice League. Un film qui ne cessera de diviser les amoureux du genre. Coincé entre son statut de suite de Man of Steel, son retour de Batman (campé par un Ben Affleck convaincant), sa volonté de « teaser » les futurs héros de la Ligue de Justice (Flash, Aquaman, Cyborg) tout en lançant Wonder Woman, Batman Vs. Superman se prend souvent les pieds dans une narration confuse, « écrasée » par tous ces placements de personnages abusifs. L’intrigue, surtout dans sa première partie, donne souvent l’impression de s’embrouiller dans des ramifications politiques surchargées à l’excès. On peut aussi critiquer certaines facilités scénaristiques (le changement d’avis de Batman sur Superman, en l’entendant prononcer le nom de sa mère) et le jeu outré de Jesse Eisenberg, très crispant en Lex Luthor. Pour autant, le réalisateur sait nous livrer des moments forts qui surpassent ces faiblesses. Quand il revient par exemple sur la destruction de Metropolis dans Man of Steel, mais cette fois-ci vue par les yeux d’un Bruce Wayne impuissant (La Guerre des Mondes de Spielberg n’est pas loin). Ou ce cauchemar postapocalyptique fait par le même Bruce Wayne, illustrant ses pires peurs sur le devenir de l’Humanité. Et quand les héros joignent leurs forces pour affronter l’horrible Doomsday, il livre une bataille démentielle renvoyant le finale d’Avengers à une aimable bagarre de cour d’école. Le must étant l’arrivée de Wonder Woman dans le combat. Soutenue par les riffs de guitare électrique de Hans Zimmer et Junkie XL, la belle Amazone a droit à l’entrée en scène la plus badass jamais vue à ce jour, de mémoire super-héroïque !

      L’occasion de saluer Gal Gadot, l’actrice israélienne qui semblait être née pour jouer le rôle… et que nous avons retrouvé cette année dans son film, signé de Patty Jenkins. Un Wonder Woman de bonne facture, la réalisatrice de Monster ayant su livrer une « origin story » solide, plongeant notre héroïne dans les conflits de la 1ère Guerre Mondiale, selon une logique de serial qui sait prendre son temps pour capter la prise de conscience de l’héroïne. Le film sait se faire grave et amusant à bon escient, servi par une bonne direction artistique et un bon casting (mention spéciale aux Amazones campées par Connie Nielsen, toujours aussi belle depuis Gladiator, et Robin Wright). De quoi faire passer la pilule de quelques facilités scénaristiques, comme ce commando multi-ethnique accompagnant l’héroïne, photocopie des Howling Commandos de Captain America : First Avenger… Le capital sympathie du film, en tout cas, est bien réel, et laisse espérer des suites à la hauteur. Déjà ça de pris, quand on se souvient que D.C.  et Warner, un an plus tôt, nous ont infligés un Suicide Squad qui avait réussi un exploit peu commun : mettre la bave aux lèvres des fans pendant des mois, grâce à des bandes-annonces prometteuses, puis provoquer le rejet quasi unanime des mêmes fans devant le résultat final… Un monstrueux cafouillage en règle que le réalisateur David Ayer va se traîner durant toute la suite de sa carrière. Le film se voulait un Douze Salopards du « comic-book movie« , avec sa bande de criminels à super-pouvoirs engagés dans une mission suicide contre une remise de peine, en même temps qu’il devait être un sommet de pop culture décomplexée. C’est raté à tous les étages ! Les personnages sont maltraités au possible, les acteurs en font soit des caisses (Margot Robbie en Harley Quinn), soit ne font rien du tout (les nombreux seconds rôles, réduits au rôle de simples figurants), le découpage des scènes d’action est illisible, et le scénario contient plus de trous qu’un fromage suisse… Quant au Joker joué par Jared Leto… n’en parlons pas.

     Ce bilan (temporaire) de D.C./Warner est inégal, malgré une évidente volonté de bien faire – des réalisateurs et des comédiens de prestige, un ton généralement plus « mature » que chez les concurrents… La sortie de Justice League n’a fait que confirmer les problèmes inhérents à la méthode de production Warner/DC. Le film a connu des reshoots commandés par le studio. Avec ou sans l’aval de Zack Snyder et son épouse productrice Deborah ? Le couple a été endeuillé par une tragédie personnelle (le suicide de leur fille) durant la post-production du film. Impossible pour l’instant de savoir si ce second tournage est une décision personnelle (compréhensible, vu le contexte) ou une prise de contrôle du film par les cadres exécutifs (nettement plus inquiétant, pour la qualité du produit final). Toujours est-il que le réalisateur appelé à la rescousse n’est autre que Joss Whedon, tout juste débarqué de l’univers voisin Avengers/Marvel/Disney… Justice League, bâti sur la promesse de rassembler les personnages phares de DC, est devenu un produit hybride, partagé entre les envies du couple Snyder de poursuivre dans la veine « sombre/adulte » de leurs films précédents, et l’interventionnisme de DC/Warner prêt à imiter la concurrence Marvel. Pas désagréable au demeurant, le film fait tout de même le grand écart entre la noirceur apparente du début, et l’humour à destination des kids du final. Le résultat est forcément en dents de scie, et le box-office décevant laisse craindre pour la suite des opérations chez Warner. On jugera bientôt Aquaman de James Wan, le super-héros aquatique incarné par Jason « Khal Drogo » Momoa – un pari très risqué, le personnage n’ayant pas le même rayonnement que la Sainte Trinité Batman/Superman/Wonder Woman. A plus ou moins long terme, DC/Warner annoncera le lancement d’autres films de cet univers partagé. On attend plus The Batman avec ou sans Ben Affleck, dirigé par Matt Reeves (auteur des excellents derniers opus de la nouvelle Planète des Singes) qu’un Suicide Squad 2 que devrait réaliser Gavin O’Connor (bonne courage à lui…). Le personnage suivant de la Justice League à avoir son film devrait être Flash, incarné par Ezra Miller. Sur la « A-List » annoncée des réalisateurs potentiels, du beau monde : Sam Raimi, Matthew Vaughn, à moins que ce ne soit le grand Robert Zemeckis en personne. Plus lointains, outre les probables suites de Man of Steel et Wonder Woman, d’autres projets fleurissent. Shazam avec Dwayne « The Rock » Johnson, Gotham City Sirens, qui devrait mettre en scène les vilaines de Batman – Catwoman, Harley Quinn et Poison Ivy -, un film sur le Joker et encore Harley Quinn (avec Margot Robbie, mais apparemment pas Jared Leto… ouf ?!), un autre sur Nightwing (l’ex-Robin à son Batman), et peut-être le retour de Green Lantern, sans Ryan Reynolds. Le Justice League Dark de Guillermo Del Toro, qui devait réunir les personnages surnaturels de DC (Swamp Thing, Docteur Fate, Zatanna, John Constantine, Jason Blood, Deadman et Spectre), est quant à lui porté disparu dans le Development HellUne liste prometteuse, certes, mais l’absence de communication claire de la part des responsables de la branche cinéma de D.C. donne l’impression que ceux-ci lancent leurs films dans la précipitation, en réponse aux plans de bataille jusque ici bien réglés de Marvel/Disney. La qualité des films s’en ressentira forcément.

 

(BA Ready Player One ?)

La suite au prochain numéro ?

      Nous approchons (enfin !) de la fin de cet épais dossier qui est loin d’avoir fait le tour de toutes les adaptations de comics US. Il aurait fallu consacrer aussi un dossier supplémentaire pour parler des séries TV – DC s’étant longtemps taillé la part du lion, à travers de superbes séries animées (le Batman version Paul Dini / Bruce Timm, ahh… nostalgie !) et les séries live (de Smallville à Gotham en passant par Arrow, Supergirl, Flash, et j’en oublie sûrement). Il faut aussi évoquer rapidement les nombreuses adaptations de graphic novels des papes du genre, issus des comics, tels que Frank Miller (Sin City, 300, The Dark Knight Returns) et Alan Moore (Batman The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta, From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), qui ont vu leurs œuvres adaptées et leurs idées utilisées par d’autres, pour le meilleur comme pour le pire… Les adaptations cinéma des créations de Moore, notamment, sont d’une qualité très aléatoire, les studios ne voyant apparemment dans ses œuvres très complexes qu’un simple matériel à blockbuster standard, ce qui n’a fait qu’attiser la rage légitime du scénariste anglais à l’égard du système hollywoodien. On aurait pu s’étendre aussi particulièrement sur Guillermo Del Toro, le cinéaste mexicain ayant signé d’excellentes adaptations de comics (hors Marvel/DC) comme les deux Hellboy et Pacific Rim. C’est d’ailleurs à la sortie du premier Hellboy qu’il prophétisait, lucide, l’inévitable rapprochement entre les médias b.d./cinéma/jeux vidéo, l’association des trois pouvant à long terme déboucher sur la naissance d’une nouvelle forme d’expression artistique propre au 21ème Siècle. On aura aussi constaté, en l’espace d’une vingtaine d’années, l’acceptation du phénomène super-héros sur grand écran, les comics jadis vus comme de simples récits infantiles inspirant désormais des films aux tons très différents. Quelques exemples notables ? Incassable de M. Night Shyamalan, déconstruction intimiste du genre, à réévaluer (ceci, quoi que l’on puisse penser des films suivants du cinéaste) ; Les Indestructibles signé Brad Bird, génial hommage animé au genre qui nous intéresse, bourré d’idées de mise en scène complètement folles. On peut aussi citer l’intéressant found footage Chronicle de Josh Trank, ou le furieux Kick-Ass de Matthew Vaughn… Les intellectuels méprisant le genre pourront toujours se rabattre sur Birdman, pavé assez prétentieux, il faut bien l’avouer, d’Alejandro Gonzalez Inarritu, et son commentaire « méta » pesant sur les déboires personnels d’une ancienne star du genre, incarné par Michael Keaton, le Batman de Tim Burton. Quelques exemples contredits cependant par des bizarreries du type Hancock ou des monstruosités à la Ma Super Ex ! Le Diable Hollywoodien nécessite, pour tous les cinéastes tentés de mettre en scène les surhommes, de toujours dîner avec une très longue cuillère.

     Que retient-on, finalement, de ce vaste tour d’horizon ? Les professionnels semblent partagés. Il suffit d’entendre certaines grandes voix de ce métier s’exprimer sur le sujet pour constater l’ampleur du fossé générationnel et culturel qui les sépare d’un public acquis à la cause super-héroïque. Quelques vieux grognards du métier n’ont pas eu de mots assez durs pour dire leur mépris du genre – avec peut-être parfois un brin de mauvaise foi, d’incompréhension manifeste ou d’orgueil blessé. C’est le cas de William Friedkin, qui ne s’est jamais vraiment remis d’avoir été subitement éclipsé par le succès de Star Wars au détriment de son remarquable Sorcerer… Ridley Scott et Mel Gibson ont aussi taclé le genre dans de récentes interviews, sans langue de bois. Même James Cameron, qui a pourtant largement inspiré le genre, y est allé de son grain de sel en critiquant le féminisme guerrier sexué de Wonder Woman. La dernière charge en date étant venue de Jodie Foster, l’actrice-réalisatrice respectée ayant utilisé des qualificatifs assez durs concernant l’évolution du système hollywoodien, dominé par ces films qu’elle juge « sans âme » et « destructeurs pour la planète » en raison de leurs budgets démentiels. L’actrice du Silence des Agneaux a certes utilisé des arguments valables, mais elle s’est pris un violent retour de bâton de la part de fans de comics n’ayant guère apprécié d’être pris pour des idiots. Ironie de la situation, c’est James Gunn, le réalisateur des deux Gardiens de la Galaxie, qui a calmé le jeu en répondant à sa distinguée collègue, en utilisant des arguments sensés et adultes ! Je ne peux pas m’empêcher de constater par ailleurs, que ces grands cinéastes mécontents de la situation actuelle sont quinquagénaires, au minimum. Leurs confrères plus jeunes, certes conscients des difficultés qu’impose le système hollywoodien aux réalisateurs, semblent plus à l’aise avec le genre. De là à parler d’une querelle des Anciens et des Modernes, il n’y a qu’un pas…

     Plus mesuré que ses confrères, Steven Spielberg a pu mesurer l’étendue de l’influence de ses propres films sur la génération des Nolan, Singer, Snyder et autres Whedon, qui ont souvent glissé des images « spielbergiennes » dans leurs productions (exemple : ce verre d’eau tremblant aperçu dans la bande-annonce de Justice League). Questionné sur le sujet, le cinéaste avait récemment fait une comparaison sybilline entre l’explosion des films de super-héros et un autre genre, celui du Western. Ce genre avait connu une véritable explosion similaire durant l’Âge d’Or de Hollywood, dans les années 1940/50, avant de péricliter jusqu’à presque disparaître à la fin des années 1970. Le Western aussi était populaire ; lui aussi, il créait, ou recréait, des mythologies propres à l’histoire humaine universelle. Et lui aussi était souvent méprisé. Il comprenait ses chefs-d’oeuvre, ses petits classiques, et ses ratages. Les studios ne s’étaient pas privés, à la longue, pour surexploiter le genre, surtout à la télévision où de nombreuses séries se firent concurrence (Au nom de la Loi, Rawhide, Gunsmoke, Bonanza, etc.) à moindres frais. Tout ceci avant que le vieillissement inévitable des stars du genre, le départ à la retraite des maîtres du genre (Ford, Hawks et autres Hathaway), et la lassitude du public ne provoquent son déclin. L’analogie entre le Western et les films de super-héros faite par Spielberg est correcte, en partie. Le réalisateur sait très bien que l’industrie du cinéma américain fonctionne depuis toujours sur ces phénomènes de vagues faisant suite au succès de tel ou tel type de films. La petite différence, de taille, est qu’ici, on a affaire à une rivalité de longue dates entre deux éditeurs ayant trouvé place au sein des majors américaines. D.C. Comics est depuis longtemps associée au studio Warner Bros., sur tous ses supports, Marvel s’étant dispersée pendant longtemps avant d’être regroupée essentiellement entre Disney et 20th Century Fox. Des alliés financiers aux reins (en principe) solides, qu’on imagine mal abandonner les centaines, les milliers de personnages de leurs différentes séries, par crainte d’une désaffection d’un public acquis d’avance.

     Le problème, c’est que le succès de ses films, aussi plaisants soient-ils, risquent d’avoir des effets à long terme problématiques sur l’industrie hollywoodienne. En lançant les bases d’un univers partagé autour des Iron Man, Captain America, Thor et compagnie, le « boss » Kevin Feige a-t-il ouvert une boîte de Pandore ? On sait que le cinéma américain traverse une sévère crise financière et créative, qui semble s’aggraver. Passe encore les inévitables suites, remakes et reboots qui continueront d’exister, et peuvent générer parfois de bonnes surprises, mais le concept de l’univers partagé a donné à certains concurrents des idées discutables. C’est ainsi que Disney, toujours, lance autour de la nouvelle trilogie Star Wars des films « standalone » liés à cet univers ; si Rogue One a constitué une jolie surprise, à qui le doit-il ? Le réalisateur Gareth Edwards a été débarqué du tournage en cours de route, pour être remplacé au pied levé par le scénariste Tony Gilroy, selon les souhaits des cadres du studio. Même son de cloche pour le film Solo, les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller ayant été renvoyés pour être promptement remplacés par le vétéran Ron Howard. Qui plus est, le phénomène des reboots permanents devrait se poursuivre, l’ogre Disney achetant les actions de la 20th Century Fox et se retrouve par conséquent copropriétaire de ses franchises à succès (Alien, La Planète des Singes, etc.). Celles-ci entrent donc ainsi dans le giron de la compagnie de Mickey Mouse – qui aura désormais les droits d’exploitation des X-Men, Deadpool et des Fantastiques, sans doute appelés à rejoindre le MCU dans un proche avenir. Chez les studios rivaux, on « tambouille » comme on peut pour suivre le rythme : la firme Legendary, qui vient de relancer Godzilla et King Kong annonce déjà l’inévitable crossover entre ses deux mastodontes, en attendant l’entrée en scène d’autres bestioles gigantesques issues du folklore kaiju des productions Toho (Mothra, Ghidrah, etc.) remaniées à la sauce US. N’oublions pas qu’elle détient aussi les droits de Pacific Rim et de l’univers Jurassic Park/World, ce qui laisse craindre pour l’avenir quelques croisements contre-nature… On a aussi vu Universal Pictures se lancer dans la danse, à grands frais, avec une Momie new look, avec Tom Cruise. Ceci dans le but de proposer un univers de films de monstres, avec superstars à l’appui (Frankenstein avec Javier Bardem, L’Homme Invisible avec Johnny Depp), appelés à se rassembler à leur tout. Mais au vu du ratage de La Momie, le résultat inquiète. Les réalisateurs de ce type de projets tendent à être plus encore qu’avant de simples « super-employés » devant suivre les directives des studios, et les originaux, les créatifs soucieux de secouer les mauvaises habitudes du système sont poliment priés d’aller voir ailleurs. Et ce n’est pas la surenchère desdits projets, dotés de budgets monstrueux, qui risque de calmer le jeu. Cette surabondance de projets entraîne forcément un effet de saturation, même si les résultats financiers de ces films sont aléatoires. DC/Warner a raté le coche avec Justice League, quand Marvel/Disney continue d’engranger les succès – et Avengers Infinity War devrait triompher selon toute logique. Tant mieux pour ses producteurs, mais le cycle se poursuivra-t-il indéfiniment ?

     Il n’est pas sûr que le cinéma américain des grands studios survive à cette escalade et ce sentiment de déjà vu généralisé. La faute n’en incombe pas vraiment aux super-héros et aux films qui les mettent en valeur. Ils sont liés, de toute façon, pour toujours à la culture populaire et, quand bien même le système hollywoodien venait à s’effondrer, ils reviendraient toujours sous une autre forme, sous un autre média. Ces films-là ont beau provoquer souvent la sympathie, ils sont coincés entre les exigences (parfois contradictoires) de fans persuadés que les personnages leur appartiennent, et l’ingérence permanente des décisionnaires tout-puissants. Ready Player One semble d’ailleurs illustrer la problématique de la situation : on y suit une communauté mondiale de geeks de tout âge, inspirés par les films, jeux ou b.d. qui ont fait leur vie, entrant en rébellion ouverte contre une multinationale déshumanisée prête à monnayer la moindre franchise culturelle au prix fort. Il n’est pas interdit de croire que Spielberg envoie un message fort aux patrons de Disney/Marvel/20th Century Fox, à ceux de Warner (ironiquement producteurs et distributeurs de son film !), aussi bien qu’à tous les fanboys et fangirls du monde entier. A voir si les deux parties capteront le message, avant l’implosion.

 

Nuff Said !

 

L.F.

Retour vers le Futur (dans le Passé) 1995 – SEVEN

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1995, et le monde a considérablement changé…

1995, année si loin, si proche… Voilà l’occasion de passer en revue les évènements qui faisaient alors l’actualité, il y a vingt ans. La fin de la Guerre Froide et l’effondrement du bloc Soviétique devaient amener, croyait-on, une époque de paix. Notion bien relative quand on voit ce qu’annonçaient certains évènements funestes de l’époque. Alors que l’Organisation Mondiale du Commerce entrait en vigueur, les Etats-Unis, sous la présidence de Bill Clinton, établissaient (ou du moins, tentaient) d’établir un nouvel ordre mondial. L’Amérique « gendarme du monde » retirait ses troupes en Somalie, marquant la fin de l’opération Restore Hope. A l’étranger, Clinton se plaçait en arbitre de la paix, réussissant à faire signer les seconds accords d’Oslo aux frères ennemis, Israël et la Palestine : Yasser Arafat et Yitzhak Rabin signaient le document le 28 septembre ; espoir de paix brisé le 4 novembre, lorsque Rabin sera assassiné par un jeune extrémiste israélien. Par ailleurs, la nébuleuse terroriste islamiste Al Qaida fait ses tristes débuts sous l’égide d’un certain Ousama Ben Laden : le 13 novembre, une base américaine située à Riyad en Arabie Saoudite est touchée par un attentat suicide, faisant 5 morts. L’opinion publique américaine, elle, est surtout marquée cette année-là par un autre drame, le 19 avril ; un milicien d’extrême droite commet un attentat à Oklahoma City contre l’immeuble fédéral Alfred P. Murrah, faisant 168 morts ; ce sera, pour quelques années, l’attentat le plus meurtrier commis sur le territoire américain. L’actualité américaine s’intéresse à d’autres sujets controversés : les américains suivront (ou subiront) le dénouement du procès rocambolesque d’O.J. Simpson ; arrêté pour avoir tué sa femme et l’amant de celle-ci, l’ancien joueur de football américain et acteur sera acquitté à la surprise générale le 3 octobre. Le 16 octobre, la « Million Man March », manifestation organisée par le mouvement afro-américain pour attirer le regard des partis politiques sur la situation économique des Noirs américains, offre surtout une publicité pour le leader de Nation of Islam, Louis Farrakhan, dont les propos divisent l’opinion.  

En France, l’actualité politique de 1995 est dominée par le changement de présidence. François Mitterrand, épuisé par la maladie, s’en va ; son successeur sera Jacques Chirac, devançant aux élections présidentielles Lionel Jospin et « son ami de trente ans » Edouard Balladur. Le Premier Ministre RPR se voyait trop tôt en haut de l’affiche… (subitement, je me mets à penser aux meilleurs moments des Guignols de l’Info…). Le nouveau président nomme Alain Juppé Premier Ministre ; l’état de grâce prendra vite fin, cependant. La reprise des essais nucléaires à Mururoa et le plan de réforme de la Sécurité Sociale provoquant une grève en novembre-décembre vont y contribuer. L’Hexagone vit aussi des heures inquiétantes, une vague d’attentats survenant en été et automne. Le Groupe Islamique Armé, basé en Algérie, est officiellement désigné comme responsable de l’assassinat de l’Imam Sarhaoui le 11 juillet, et de l’attentat du RER B à la station Saint-Michel à Paris le 25 juillet, faisant 8 morts et 117 blessés. Un autre attentat survient le 17 août, Place de l’Etoile, faisant 16 blessés. D’autres attentats ratent ou sont déjoués : une ligne de TGV près de Lyon le 26 août, Boulevard Richard Lenoir le 3 septembre, place Charles Vallin le lendemain, une école juive de Villeurbanne le 7 septembre… Le suspect numéro 1 de l’enquête, Khaled Kelkal, sera finalement abattu par la police le 29 septembre. Mais la menace demeure : un autre attentat raté Place d’Italie le 6 octobre, et le 17 octobre, de nouveau au RER Saint-Michel, une trentaine de blessés. Sans aucun rapport, un autre crime, particulièrement macabre, marquera les esprits à la fin de l’année : le « suicide collectif » (et assassinat probable) de 16 membres de la secte du Temple Solaire le 16 décembre.

L’actualité internationale retiendra, en cette année 1995, d’autres sombres évènements. La guerre civile en ex-Yougoslavie, qui touche peu à peu à sa fin, avec son lot de tragédies : les troupes serbes commettent un massacre contre la population musulmane de Srebenica, en Bosnie-Herégovine, le 11 juillet (plus de 8000 morts). A la fin de l’année, le tribunal pénal international inculpe Radovan Karadzic et Hratko Mladic pour génocide et crime contre l’humanité. La Russie de Boris Ieltsine, avec une armée financièrement exsangue, se lance dans la première guerre de Tchétchénie, le 15 avril, faisant suite à la chute du palais présidentiel de Grozny le 15 janvier. Au Japon, on sera surtout marqué par le tremblement de terre de Kobé, qui fera le 17 janvier 6433 victimes et 43700 blessés ; le 20 mars, le métro de Tokyo est la cible d’un attentat au gaz sarin commis par les membres de la secte criminelle Aum, faisant 12 morts et des milliers de blessés. Autres évènements, encore : l’inquiétante montée en puissance du mouvement Taliban en Afghanistan ; les premières inculpations pour crimes contre l’humanité par le Tribunal pour le Rwanda (TPR) en Tanzanie ; la libération d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, assignée à résidence par les militaires birmans.

Hors de ces graves nouvelles, 1995 marquera aussi d’autres évènements importants. Du côté des sciences, par exemple, où le système GPS est annoncé comme opérationnel. Les astronomes, eux, sont heureux de découvrir la première planète extrasolaire, le 6 octobre : 51 Pegasi b. 1995, c’est aussi une année sportive toujours bien remplie. La troisième édition de la Coupe du Monde de Rugby est remportée par le pays organisateur, l’Afrique du Sud de François Pienaar, qui bat la Nouvelle-Zélande de Jonah Lomu. Une grande victoire symbolique pour le président d’un pays réunifié dans la douleur : Nelson Mandela. L’Angleterre, avec les frères Underwood, remporte le Tournoi des Cinq Nations avec un grand chelem en prime. En cyclisme, l’espagnol Miguel Indurain remporte son cinquième et ultime Maillot Jaune, au terme d’une édition endeuillée par l’accident mortel du cycliste italien Fabio Casartelli. Les français saluent la victoire de leurs handballeurs, champions du monde, avec Jackson Richardson. Steffi Graf et Pete Sampras sont les numéros 1 mondiaux en tennis. Michael Schumacher remporte son second titre de champion du monde de Formule 1 chez Benetton. Côté football, l’Ajax Amsterdam remporte la Ligue des Champions devant le Milan AC. Du côté de l’équipe de France, on tourne une page : « Patator » Papin et « Picasso » Cantona s’en vont (merci encore, les Guignols !), livrant leur dernier match en sélection. Cantona, superstar à Manchester United, fait aussi parler de lui en écopant de six mois de suspension, après s’être défoulé sur un supporter qui l’insultait. Le football va aussi changer, cette année-là, après la validation de l’arrêt Bosman du 15 décembre ; en vertus des lois européennes de libre circulation, chaque club pourra désormais recruter autant de joueurs étrangers du continent, sans limitation. Cela va transformer notamment la politique de recrutement des grands clubs, et une hausse phénoménale du prix des transferts.

1995, ce fut aussi l’émergence à la télévision de séries, en provenance des USA, entraînant de véritables cultes. Trois titres retiennent l’attention : la seconde saison de X-Files (ou Aux Frontières du Réel), qui suit les agents du FBI Mulder et Scully enquêter sur les phénomènes paranormaux, crée un véritable phénomène culturel international. Urgences, produite par Steven Spielberg et Michael Crichton, fait un carton. Les drames et les joies des médecins urgentistes du Cook County Hospital de Chicago (parmi lesquels un certain George Clooney) sont unanimement appréciés. Et il y a aussi la sitcom emblématique de cette époque : Friends, et ses six joyeux new yorkais dont les galères amoureuses et professionnelles font bien rire le public, qui vient juste de finir sa première saison.

L’année marquera aussi le décès de quelques personnalités notables : la romancière Patricia Highsmith, l’explorateur et scientifique Paul Emile Victor, le professeur Henri Laborit, les philosophes Emil Cioran et Gilles Deleuze, ou encore le père de Corto Maltese, Hugo Pratt…

1995, dans le petit monde du Cinéma, marque la commémoration du centenaire de la naissance officielle du 7ème Art, avec ce qu’il faut, pour la circonstance, de cérémonies un brin compassées, et d’initiatives intéressantes, comme cette série de documentaires consacrées au cinéma de chaque pays, réalisées pour le BFI par des cinéastes d’envergure. Les films sont de qualité inégale, même signés de Stephen Frears, George Miller ou Jean-Luc Godard, le plus emblématique étant Un Voyage avec Martin Scorsese à travers le Cinéma Américain, le réalisateur de Taxi Driver offrant un sacré cadeau aux cinéphiles du monde entier. Quelques étoiles s’éteignent, cette année-là : Ginger Rogers, Lana Turner, Ida Lupino, Dean Martin… Du côté des grandes cérémonies annuelles, le film d’Emir Kusturica, Underground, chronique tragicomique de l’ex-Yougoslavie, remporte la Palme d’Or à Cannes, une récompense symbolique alors que ce pays est déchiré par la guerre civile. Au Danemark, ça bouge, avec la fondation du mouvement Dogme 95 par les cinéastes Lars Von Trier et Thomas Vinterberg, qui va renouveler pour un temps le cinéma scandinave. Autres grands moments de l’année cinéma 1995 dans le monde : du côté des antipodes, quelques trublions talentueux marquent des points. Le néo-zélandais Peter Jackson fait le tour triomphal des festivals avec son Créatures Célestes (avec la toute jeune Kate Winslet) sorti l’année précédente, et réalise un beau canular à la télévision locale avec son faux documentaire Forgotten Silver consacré à la vie d’un cinéaste inconnu ayant tout créé avant tout le monde ; et son voisin d’Australie, George Miller, le père de Mad Max, produit (et réalise officieusement) l’attendrissant Babe, les aventures du petit cochon au grand cœur qui est le succès surprise de l’été aux USA. Le Japon se réveille, du côté du cinéma d’animation, et on découvre en France, avec trois ans de retard, le superbe Porco Rosso d’Hayao Miyazaki. Côté anglais, on retrouve Wallace & Gromit dans leur troisième aventure en court-métrage, Rasé de près, où il sauvent un gentil petit mouton, Shaun, des griffes d’un affreux chien cyborg. Le studio d’animation Aardman s’impose ainsi comme une valeur sûre. 1995, c’est le grand retour de l’agent 007 après une absence de six ans ; James Bond prend les traits du suave Pierce Brosnan dans Goldeneye. Chez les Italiens, le cinéma local a été sinistré par l’étouffoir Berlusconi ; c’est une forme de miracle si un film comme Le Facteur, coproduit avec l’Angleterre et la France, remporte un vif succès, aidé par la prestation bouleversante de l’acteur Massimo Troisi, qui décèdera peu après le tournage de ce film avec Philippe Noiret. En France, l’actualité cinéma est devenue désormais bien ronronnante. Les rescapés de la Nouvelle Vague (qui saluent la mémoire de Louis Malle, décédé) sont toujours là, avec des fortunes diverses : les deux Claude, Chabrol et Sautet, s’en sortent le mieux (La Cérémonie avec Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire, Nelly et Monsieur Arnaud avec Emmanuelle Béart et Michel Serrault), d’autres comme Bertrand Tavernier ou Jean-Paul Rappeneau (L’Appât et Le Hussard sur le Toit) marquent le pas. Le succès de la fin d’année est évidemment une comédie, Les Trois Frères, avec le trio des Inconnus à la poursuite de leurs chères « patates » en héritage. Très attendu, le nouveau film de Jeunet et Caro, La Cité des Enfants Perdus, mélange plutôt indigeste de réalisme poétique et de science-fiction steampunk, divise. Film culte ou pensum dépressif ? En tout cas, tout le monde salue l’émergence d’un jeune réalisateur bourré de talent et d’idées : avec son second long-métrage, La Haine, Mathieu Kassovitz donne un grand coup de pied dans la fourmilière. Cette virée de trois copains d’une banlieue ghettoïsée, dont l’un veut se venger de la police, appuie là où ça fait mal sur les bonnes consciences, avec humour et énergie. Le film provoque son lot de débats et de polémiques sur les banlieues, où tout le monde se reconnaît en Vinz, Hub et Saïd. Et c’est la révélation d’un acteur de premier plan, Vincent Cassel.

Outre-Atlantique, les règles du jeu sont les mêmes. Sorties estivales et de fin d’année sont dominées par les productions des major companies, et entre ces deux grandes vagues, les productions (plus ou moins) indépendantes offrent quelques très bonnes surprises. Comme Little Odessa, œuvre d’un certain James Gray, suivant les retrouvailles houleuses d’un tueur (Tim Roth) avec sa famille d’immigrants ukrainiens ; Crossing Guard, de Sean Penn qui offre un rôle magnifique à Jack Nicholson en père brisé par la mort de sa fille ; Penn, acteur, est à l’affiche du bouleversant Dead Man Walking (La Dernière Marche) où son confrère Tim Robbins l’associe à Susan Sarandon pour un réquisitoire anti-peine de mort sans concession ; il y a aussi Leaving Las Vegas de l’anglais Mike Figgis, qui suit la dérive suicidaire d’un écrivain alcoolique joué par Nicolas Cage ; et le thriller culte Usual Suspects, second film de Bryan Singer, où une bande de braqueurs (parmi lesquels Kevin Spacey et Benicio Del Toro) se découvre manipulée par un certain Kaiser Sozë (Keyser Sözay ? Kayser Sooseeëy ? Je ne sais plus…) qui pourrait être l’un d’eux…  

Le gagnant de l’année 1995, sur les grands écrans hollywoodiens, c’est très certainement Tom Hanks : il vient de remporter son second Oscar du Meilleur Acteur d’affilée, pour Forrest Gump, qui décroche d’ailleurs les principales statuettes dorées ; Hanks, au sommet de sa popularité, enchaîne en étant la tête d’affiche d’un des grands succès de l’été : l’aventure spatiale Apollo 13 filmée par Ron Howard, reconstitution minutieuse de la dramatique mission. Et de plus, Hanks prête sa voix au shérif Woody, héros du tout premier long-métrage du studio Pixar : Toy Story ! Une date dans le cinéma d’animation qui va voir peu à peu les images de synthèse prendre le dessus sur l’animation traditionnelle. Si c’est une heureuse année pour Tom Hanks, en revanche, pour d’autres, c’est la soupe à la grimace. Kevin Costner, surtout, dont le prestige décline à cause du tournage de Waterworld, dont le budget pharaonique (172 millions de dollars) et les incidents de tournage font plus parler que le film lui-même. A peine plus heureux, Sylvester Stallone fait un bide avec son Judge Dredd charcuté au montage. L’ère des « musclors » prend fin. Pour deux réalisateurs connus pour leur sens de la provocation, l’époque « politiquement correcte » est fatale : William Friedkin et Paul Verhoeven se font étriller par la critique pour Jade et Showgirls, écrits tous deux par Joe Eszterhas. Montrer les dessous corrompus de la politique, de la justice et du show-business n’était pas du goût du public. Friedkin tournera le dos à Hollywood, Verhoeven n’a pas encore brûlé ses dernières cartouches. A peine plus heureux : Strange Days, thriller futuriste détonant de Kathryn Bigelow, un film écrit par James Cameron avec Ralph Fiennes, est un échec public, mais gagnera une valeur « culte ». Oliver Stone, avec Nixon, livre un nouveau pavé qui divise, malgré l’interprétation d’Anthony Hopkins dans le rôle du président paranoïaque. L’année 1995 sera celle des valeurs sûres : Gene Hackman, en commandant de sous-marin dans Crimson Tide (USS Alabama) face à Denzel Washington (Hackman sera aussi un méchant mémorable dans le western de Sam Raimi, The Quick and the Dead, face à Sharon Stone, Russell Crowe et Leonardo DiCaprio, et très drôle face à John Travolta dans Get Shorty) ; Sean Connery, magnifique Roi Arthur vieillissant face à Richard Gere dans First Knight (Lancelot) ; Robert De Niro, dans ses derniers bons films, retrouve Martin Scorsese pour la dernière fois avec Casino (aux côtés de Sharon Stone et de l’éternel irascible Joe Pesci), et surtout affronte son grand rival Al Pacino dans le magistral polar de Michael Mann, Heat ; Bruce Willis revient en forme, d’abord dans Die Hard III (Une Journée en Enfer) de John McTiernan, faisant équipe avec Samuel L. Jackson pour résoudre les énigmes mortelles du grand méchant Jeremy Irons, ceci avant d’enchaîner avec un beau contre-emploi dans Twelve Monkeys (L’Armée des Douze Singes), de Terry Gilliam, où l’on remarque aussi Brad Pitt ; Nicole Kidman est enfin prise au sérieux en Miss Météo manipulant Joaquin Phoenix dans le très grinçant To Die For (Prête à tout) de Gus Van Sant ; enfin, les acteurs-réalisateurs ont la côte, dans des registres différents : Mel Gibson mène la révolte dans l’Ecosse médiévale de Braveheart, une épopée pleine de drames, de grands espaces, de trahisons et de batailles furieuses (les plus violentes jamais vues alors). Clint Eastwood, lui, fait pleurer la planète entière devant sa brève romance avec Meryl Streep dans le très beau The Bridges of Madison County (Sur la route de Madison). Le paysage cinématographique américain est cependant bousculé par l’arrivée sur les écrans, le 22 septembre 1995, d’un film policier à la noirceur absolue. Un jeune cinéaste prometteur s’offre une belle revanche sur le système hollywoodien qui l’avait maltraité…

 

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L’inspecteur William Somerset (Morgan Freeman), de la brigade des homicides, est dans sa dernière semaine de travail avant la retraite. Cet officier méticuleux et solitaire se voit temporairement associé à son successeur, l’inspecteur David Mills (Brad Pitt). Mills est tout son contraire : impulsif, prêt à en découdre et désireux de se faire un nom, le jeune enquêteur se vante de cinq années d’expérience en province et vient juste de s’installer en ville, avec son épouse Tracy (Gwyneth Paltrow).

Dans cette période de transition, la collaboration temporaire entre Somerset et Mills démarre de manière macabre : les voilà obligés d’enquêter sur un crime aussi bizarre que morbide. Un homme obèse a été séquestré chez lui, et forcé de s’empiffrer pendant des jours sous la menace d’un revolver, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le lendemain, Mills se retrouve sur une autre scène de crime : un avocat célèbre a été retrouvé mort dans son bureau, poussé à s’entailler et s’arracher une livre de chair. Sur le mur, le mot « Avarice » a été écrit. De quoi mettre la puce à l’oreille de Somerset, qui revient sur le lieu du meurtre de l’homme obèse et trouve, caché derrière le frigo, le mot « Gourmandise » écrit dans la graisse. Les deux meurtres sont liés, l’œuvre probable d’un tueur en série obnubilé par la religion, et les Sept Péchés Capitaux. Les empreintes digitales mènent Mills et Somerset à un certain Victor, trafiquant de drogue et pédophile. Mais l’auteur présumé des meurtres n’est plus qu’un cadavre vivant ligoté à son lit, avec le mot « Paresse » écrit dans sa chambre, et amputé d’une main… Le vrai tueur, surnommé « John Doe » (Kevin Spacey), planifiait ses crimes depuis des mois. Traqué par la police, l’insaisissable Doe va continuer à sa macabre série. Et Somerset doute de plus en plus…

 

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Ci-dessus : l’image emblématique de Seven, les fameuses lampes-torches brandies par Somerset (Morgan Freeman) et Mills (Brad Pitt) dans l’antre du premier meurtre.

 

Entre 1992 et 1994, David Fincher a dû broyer du noir. Le jeune réalisateur alors tout juste trentenaire est passé en l’espace d’une année du statut de potentiel nouveau Wonder Boy à celui de victime en règle du système hollywoodien, à l’issue du tournage cauchemardesque d’Alien 3. Son parcours semblait pourtant tout tracé ; cet autodidacte qui, à l’instar d’un Spielberg ou d’un Tim Burton, avait commencé à faire ses premiers films dès l’enfance avec la caméra Super 8 familiale, avait commencé sa vie professionnelle sur le film d’animation Twice Upon a Time produit par George Lucas ; ceci avant de passer chez ILM, le prestigieux studio d’effets visuels de Lucas, sur Le Retour du Jedi et Indiana Jones et le Temple Maudit, comme caméraman et photographe des mattes (peintures sur verre). Après cela, Fincher devint réalisateur de publicités et de clips vidéo (pas moins de quatre pour Madonna) lui permettant de développer son sens visuel unique et de trouver son style, notamment sous l’égide de la compagnie Propaganda Films, véritable vivier de futurs talents qui lança aussi les carrières de Spike Jonze, Michel Gondry, Alex Proyas, Gore Verbinski ou Michael Bay (personne n’est parfait !). Le jeune homme croyait avoir décroché la timbale en obtenant le tournage d’Alien 3. Un cadeau empoisonné pour cet admirateur du travail de Ridley Scott : les cadres exécutifs du studio Fox, loin de le soutenir, ne virent en lui qu’un simple employé chargé d’accomplir leur quatre volontés. Le jeune homme voulait faire une suite originale, amenant un traitement révolutionnaire, épique et cauchemardesque ; les costumes-cravates du studio lui prièrent de laisser ses grandes idées au vestiaire, l’obligèrent à entamer le tournage sans scénario définitif, et à censurer ses idées ; pire, ils l’empêchèrent d’avoir accès au précieux final cut garantissant sa vision au montage. Fincher but le calice jusqu’à la lie ; le film fut mal accueilli aux USA, et les gens du studio se défaussèrent de leurs responsabilités sur le réalisateur débutant. Attitude aussi stupide qu’injuste, qui plongea Fincher dans une sérieuse déprime, et le sentiment que sa carrière de cinéaste était mort-née, hors de son contrôle. Retour à la case publicitaire et clips vidéo (pour les Rolling Stones) durant deux ans… Sur son bureau, les scénarii de films s’accumulaient jusqu’à ce qu’il posa ses yeux sur l’œuvre d’un certain Andrew Kevin Walker, intitulée Seven.

 

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Ci-dessus : la Victime de la Paresse…

 

Le résumé n’avait pourtant pas l’air prometteur : deux policiers que tout oppose traquent un tueur en série. Lu de cette façon, cela ressemblait à un script opportuniste mixant les succès du moment : L’Arme Fatale rencontrant Le Silence des Agneaux. Fincher, quelques heures de lecture plus tard, changera d’avis. Il se retrouva dans le ton du récit, bien plus proche de la noirceur absolue des grands thrillers des années 1970, ceux de William Friedkin ou Alan J. Pakula, que des formules prémâchées par les studios. Sans doute aussi ses frustrations ont-elles rejoint celles du scénariste Andrew Kevin Walker ; trentenaire comme lui, Walker espérait faire carrière comme producteur de cinéma, mais devait se contenter de faire de la vente au détail chez Tower Records. Il écrivait à ses heures perdues des scénarii, avec une nette prédilection pour les thrillers et le fantastique. Et comme tant de scénaristes débutants, il devait manger son pain noir, se voyant refuser ses scripts par des producteurs potentiels. La version finalisée de Seven fut écrite vers 1991. Walker pourra remercier sa bonne étoile, et un certain David Koepp, un confrère en train de percer (il n’avait pas encore écrit La Mort vous va si bien de Robert Zemeckis, Jurassic Park de Steven Spielberg et L’Impasse de Brian DePalma) ; impressionné par le scénario, Koepp va démarcher le studio New Line, firme indépendante en train de devenir une nouvelle major grâce notamment aux films d’horreur de la saga Nightmare on Elm Street (Freddy Krueger, donc !). En attendant que le jeu des réseaux professionnels se mette en marche, Walker signera d’autres scripts, guère marquants (Brainscan, un sous-Freddy, en 1994, et le médiocre film fantastique Souvenirs de l’Au-delà sorti quelques mois avant Seven). Pas vraiment de quoi crâner avant que Seven ne sorte et décroche la timbale. Walker deviendra un scénariste (et script doctor) de la top list, avec des fortunes diverses : il remaniera le script du film suivant de Fincher, The Game (et fera aussi un caméo amical pour lui dans Panic Room), et signera notamment les scénarii de 8MM de Joel Schumacher, Sleepy Hollow de Tim Burton ou encore Wolfman de Joe Johnston. Sans voir ses idées respectées, à l’exception des films de Fincher. Bienvenue dans le Hollywood moderne… Quoi qu’il en soit, Fincher et Walker se sont rencontrés à un moment opportun, trouvant dans Seven un exutoire à leurs frustrations personnelles, et la somme de leurs angoisses, qu’ils ont su transmettre au public via un récit simple en apparence, mais d’une perversité absolue. Loin d’être révulsé, le public a suivi en masse, faisant du film un des succès-surprise de cette année 1995.

 

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Ci-dessus : un petit air des Hommes du Président… Mills et Somerset recoupent leurs enquêtes respectives.

 

Fincher, échaudé par l’expérience Alien 3, aura carte blanche pour réaliser son second long-métrage. Heureusement pour lui, les patrons de New Line n’étaient pas ceux de la Fox. Doté d’un budget fort raisonnable (33 millions de dollars, une somme « classe moyenne » alors que les budgets de l’époque oscillaient entre 50 et 70 millions, Waterworld étant alors une exception…), Seven a aussi pu se reposer sur un casting adéquat : un mélange de valeurs sûres, de visages familiers et de stars en ascension. Fincher a eu le nez creux : quatre personnages principaux, qui croisent une foule de figures secondaires incarnées par des comédiens confirmés (parmi lesquels Richard Roundtree, le Shaft original, en procureur fédéral, ou R. Lee Ermey, le sergent instructeur de Full Metal Jacket, en supérieur des deux policiers). Honneur aux dames, avec la toute jeune Gwyneth Paltrow, 23 ans à l’époque, qui obtenait là son tout premier rôle important après des débuts dans des rôles secondaires (Hook, Malice, Mrs. Parker et le Cercle Vicieux, Jefferson à Paris), dans la peau de Tracy, l’épouse malheureuse de Mills. Bien que relativement peu présente dans le film, Gwyneth Paltrow s’imposait dans une jolie performance douce-amère, sa beauté diaphane et sa tristesse apportant un peu de lumière dans ce monde de ténèbres. Ceci avant de croiser le tueur, joué par un certain Kevin Spacey ; jusqu’ici surtout connu au théâtre et à la télévision américains, l’acteur s’imposait doucement au cinéma (notamment face à Al Pacino et Jack Lemmon dans Glengarry) ; coïncidence ou non, il tiendra en l’espace de quelques mois trois rôles d’affreux dans des registres variés : producteur tyrannique dans Swimming with Sharks, malfrat boiteux apparemment inoffensif dans Usual Suspects, et donc ici tueur en série dont la banalité apparente cache bien le jeu. Il « explosa » sur l’écran, devenant l’un des meilleurs comédiens américains, excellant toujours dans la création de personnages à double visage (la série House of Cards produite par Fincher en témoigne. John Doe président des USA !). L’attraction majeure de Seven restant cependant les deux policiers, et la réussite du film repose sur l’alchimie des caractères opposés de Somerset et Mills. La pioche était parfaite, avec Morgan Freeman et Brad Pitt. Le premier n’était déjà plus un inconnu, à 58 ans, après de longues années à la télévision ; c’est cependant après avoir passé le cap de la cinquantaine que le comédien est devenu une figure incontournable du grand cinéma américain ; en l’espace de cinq années, ses rôles dans Miss Daisy et son chauffeur, Glory, Impitoyable ou Les Evadés en avaient fait une « gueule » et une voix pleine de sagesse résignée. Seven confirmera son statut auprès d’un public qui l’identifiera à l’inspecteur Somerset. Brad Pitt n’était déjà plus un inconnu quand il tourna le film ; révélé par son rôle d’autostoppeur braqueur qui fit craquer les spectatrices de Thelma & Louise de Ridley Scott, Pitt enchaîna les rôles, confirmant qu’il était de l’étoffe des stars. Et qu’il n’hésitait pas à aller casser, à l’occasion, son image de « beau gosse » alter ego d’un Robert Redford (Et au milieu coule une rivière), en allant à contre-courant des rôles trop prévisibles : il incarna aussi un tueur en série dans Kalifornia… Pitt aime bien aller à l’encontre des idées reçues à son sujet, incarnant ici un jeune policier trop immature pour son bien. L’acteur confirmera  son talent et son goût pour les personnages instables, en incarnant ensuite un malade mental mémorable dans L’Armée des Douze Singes.

 

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Ci-dessus : le dialogue sur l’apathie, entamé par Somerset et Mills.

 

Tout ceci étant établi, reste encore à se pencher sur le film : un œil mal exercé pourrait voir dans le film de Fincher un de ces films mélangeant deux formules faciles, entre le buddy movie désinvolte et le thriller recyclant la fascination du public pour les tueurs en série. Un cinéaste moins exigeant que Fincher en aurait fait le film de la semaine, vite vu, vite digéré. Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit ; paradoxalement, Seven est une leçon magistrale de pur cinéma, et une expérience sacrément inconfortable pour le spectateur. Ce n’est pas une banale enquête policière, mais une plongée sans rémission dans les abysses de l’âme humaine. Pour paraphraser Dante, cité intentionnellement dans le récit : « Vous qui entrez en ce film, abandonnez tout espoir« … Sous l’influence de ses maîtres à filmer du cinéma des seventies, qui n’hésitaient pas à mettre à mal le spectateur, Fincher va lentement mais sûrement imprimer la psyché du public de ses idées noires. William Friedkin, l’homme de L’Exorciste, croit absolument à l’existence du Mal prêt à égarer l’espèce humaine ; Fincher lui emboîte le pas. Dans Seven, le Mal rôde donc, présent dès les premières minutes du film. Comment expliquer autrement, derrière toutes les raisons sociales, psychologiques, etc. que l’espèce humaine inflige autant de souffrances à ses congénères ? Si l’on finit par admettre l’existence du Mal, alors il faut aussi admettre celle du Bien, présent lui aussi dans notre monde ; il est bien plus fragile, discret et moins spectaculaire. Seven, sous l’égide de Fincher, va prendre un aspect plus métaphysique, se démarquant par le style et le discours du Silence des Agneaux auquel on l’a trop souvent comparé. Fincher était certes conscient de la référence, mais, de son propre aveu, son film n’était pas une étude documentaire des tueurs en série ; il le comparait davantage aux Dents de la Mer, John Doe étant l’équivalent humain du monstrueux requin/dragon de Spielberg, un symbole de toutes les peurs enfouies du spectateur. Seven baigne dans une atmosphère de pur Fantastique, donnant à son tueur l’allure d’un spectre insaisissable, d’une présence prédatrice tapie dans l’ombre (Alien n’est pas loin non plus…). Le tueur ne tue pas par impulsion, pour chercher l’équivalent de la jouissance sexuelle comme c’est le cas dans les vraies affaires de meurtres en série, il agit autant par pur calcul intellectuel, pour donner un exemple moral dévoyé à la société, que par fanatisme. Ses crimes sont justifiés, à ses yeux, comme une forme de croisade contre la corruption et la déliquescence d’une société complètement corrompue. Malheureusement, ce genre de raisonnement et de discours n’appartiennent pas à la fiction, comme on peut trop souvent le voir en ce moment. Et le plus dérangeant est que son discours, aussi délirant et arbitraire soit-il, est partagé par Somerset sur certains points…

 

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Ci-dessus : un dîner presque parfait chez les Mills… Tracy (Gwyneth Paltrow) fait de son mieux pour respecter les apparences.

 

Le tueur n’a pas de nom, ni d’identité prononcée. Il s’enlève volontairement les empreintes digitales, coupe ses cheveux à ras, et son apparence respire l’insignifiance. Les policiers lui donnent un pseudonyme, « John Doe » (équivalent américain de notre « Monsieur Tout-le-Monde »), à double sens. Un personnage qui est censé représenter l’opinion publique, le citoyen lambda, le paisible représentant de ce que Nixon nommait quant à lui « la majorité silencieuse ». On voit là le sens de l’ironie et de la provocation de Fincher : ce citoyen ordinaire idéal, auquel Kevin Spacey donne le moins de traits distinctifs, cache en réalité un monstre absolu… Le pseudonyme de John Doe n’est pas choisi par hasard par Walker et Fincher, et a vite fait de titiller les mémoires cinéphiliques. Il renvoie, sous un angle totalement différent, à un classique de l’Âge d’Or hollywoodien : la comédie dramatique de Frank Capra, L’Homme de la Rue, dont le titre en VO est Meet John Doe… Trop souvent taxé de gentillesse et de naïveté, le cinéma de Capra recélait cette pépite douce-amère qui entretient une parenté indirecte avec le film de Fincher. Rappelons que Meet John Doe racontait une manipulation médiatique et politique orchestrée, par accident, par une jeune femme journaliste (Barbara Stanwyck) qui, pour garder son emploi, inventait un certain « John Doe » dont les diatribes contre l’injustice sociale touchaient les lecteurs (rappelons que le film, datant de 1941, frappait une corde sensible pour la population américaine sortant à peine de la Grande Dépression). La supercherie prenait un tour politique quand un ex-sportif vagabond (le grand Gary Cooper) acceptait, contre une bonne somme d’argent, d’incarner le fameux « John Doe »… au risque de devenir l’homme de paille d’un magnat corrompu, et donc de berner la confiance du peuple. Le film manquait même de finir en tragédie, « l’homme ordinaire » joué par Cooper allant même jusqu’à la tentative de suicide. D’une certaine façon, Seven reprend le développement narratif du récit de Capra, en le retournant complètement. La figure jadis sympathique du « John Doe » des années 1930-40 cède ici la place à un personnage terrifiant. La population américaine est, chez Fincher, au pire condamnée, au mieux résignée au pire. Les médias et les hautes instances, critiquées par Capra, participent chez Fincher à la déliquescence générale, ne s’intéressant qu’au tueur que dès lors qu’il tue un richissime avocat (les autres victimes ne sont somme toute que des statistiques). Et le parcours du John Doe version Fincher se conclut par un suicide, prémédité celui-là… Les quelques personnes de bien présentes dans Seven, véritable reflet négatif du film de Capra, n’en sortiront pas indemnes.

 

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Ci-dessus : quand le tueur (Kevin Spacey) décide de faciliter la tâche de nos inspecteurs…

 

Seven tire aussi une de ses principales forces de son visuel. Le film est devenu un vrai cas d’école, la « patte » de Fincher prenant définitivement corps ici. Le look du film est immédiatement reconnaissable, assimilé aux clairs-obscurs angoissants à souhait du chef opérateur Darius Khondji, et à une habile direction artistique qui brouille les repères habituels du spectateurs. Bien que le film ait été tourné à Los Angeles, il est impossible d’identifier la ville californienne. De fait, la Ville de Seven devient une entité à part entière, un labyrinthe tenant du cauchemar éveillé pour le spectateur. Elle semble concentrer toutes les métropoles américaines dans ce qu’elles ont de plus oppressant, devenant par extension le terrain de chasse idéal du tueur. Fincher brouille les repères du spectateur ; les lieux garants de la justice (le commissariat clairement inspiré par les scènes de journal des Hommes du Président), du sens moral (l’appartement de Somerset) ou d’une relative tranquillité conjugale (l’appartement des Mills) semblent presque « déconnectés » du reste de la Ville, envahie par les Ténèbres de la misère humaine. Appartements décrépits, hôtel miteux, boîte de nuit souterraine, ruelles battues par la pluie permanente (évoquant Blade Runner)… l’environnement même est pris de malaise. Le moindre détail y contribue, aidé par une bande-son soignée à l’extrême. On peut entendre les murmures étouffés des voisins de Somerset à travers la cloison de son appartement solitaire, parmi d’autres éléments donnant vie à l’univers du film. La géographie des décors contribue à l’ambiance, Fincher exploitant notamment à merveille le dédale du vieil hôtel, théâtre d’une mémorable poursuite entre les policiers et le tueur, de la porte d’entrée de son appartement à la ruelle où il va tenir en joue Mills. L’impression d’étouffement permanent demeurera même dans le troisième acte, hors des murs de la ville, d’une discussion tendue dans la voiture des policiers jusqu’à la confrontation finale dans le désert, rappelant la présence monstrueuse de la Ville alimentée par les pylônes électriques. La claustrophobie cèdera la place à l’agoraphobie, renforcée par le sentiment d’attente interminable d’un horrible évènement. Dans ce décor digne d’une toile de Chirico, Fincher payera sa dette à Alfred Hitchcock, ce dernier acte en plein désert évoquant une scène célèbre de La Mort aux Trousses (North by Northwest).

 

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Ci-dessus : Mills à la poursuite du tueur dans l’hôtel. Le jeune officier risque d’y laisser sa peau…

 

Suivant l’exemple du Maître du Suspense, et de tant de ses successeurs, Fincher va aussi déployer, notamment dans le théâtre des scènes de crime, une mise en scène des signes et symboles témoignant de l’horreur des scènes. Paradoxalement, Seven qui joue finalement très peu sur la violence effective. On ne verra jamais les meurtres commis par John Doe, seulement leur résultat ; et l’enquête de Mills et Somerset est finalement assez peu « proactive ». Une démarche volontaire de la part de Fincher, cherchant à démarquer absolument son film des productions à la Joel Silver / Jerry Bruckheimer ; ses deux officiers piétinent souvent, et ne peuvent que constater les méthodes démentes utilisées par le tueur sur ses victimes. Au cinéaste d’amener le spectateur à reconstituer l’horreur, avec les indices qu’il lui glisse sous les yeux. Une méthode qui a fait ses preuves, chez Hitchcock (le fermier aux yeux crevés des Oiseaux), Spielberg (l’exploration du bateau du pêcheur des Dents de la Mer) ou Ridley Scott (la découverte du pilote fossilisé et de la cale aux œufs, dans Alien) ; et elle n’en est que plus déstabilisante, tout se reconstituant dans l’esprit du spectateur. Bien plus efficace, et terrifiant, que de filmer des flots de sang… L’expérience est éprouvante, dans le cas de certaines scènes. Voir notamment le meurtre « de la Luxure », avec ce pauvre type forcé par Doe à tuer une prostituée, et qui en restera marqué à vie. Ou la scène de « la Paresse », où le déploiement frénétique des forces du SWAT contraste avec la mort apparente de la victime, transformée en mort-vivant par le tueur à coups de tortures répétées… Un jeu de photos, montrée quasi subliminalement, et « offerte » aux policiers, montre la décomposition progressive de la victime. Fincher dresse méthodiquement un jeu de piste, obligeant le spectateur, mis au même niveau que les policiers, à reconsidérer certains détails apparemment secondaires, comme le tableau abstrait posé à l’envers dans la scène de crime de l’Avarice. Ou la chemise de John Doe, couverte de sang, lors de son arrestation volontaire… Fincher, par la suite de sa carrière, continuera à jouer avec le spectateur de cette façon, de The Game à Gone Girl.

 

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Ci-dessus : conversation avec un tueur en série peu ordinaire, et prêt à « faire un exemple ».

 

Mais ces jeux de pistes et de signaux ne serviraient à rien si Seven ne malmenait pas le spectateur à un autre niveau. Fincher se sert du récit policier pour mener à d’autres interrogations. La scène de pré-générique donne le ton. Somerset constate un double homicide, des parents s’étant entretués ; à ses collègues blasés, le vieux flic pose une question a priori banale : « Est-ce que leur gosse a tout vu ?« . De quoi irriter les autres policiers, devenus cyniques depuis longtemps. Pourtant, la question de Somerset a plus d’importance qu’il n’y semble. L’enfance semble a priori exclue du film, et pourtant elle va revenir comme un leitmotiv obsédant, liant Somerset au couple Mills. Magnifiquement interprété par Morgan Freeman, Somerset, vieil homme sans attaches, cache un triste secret. La relation qui se pose entre lui et les Mills est particulièrement réussie, crédible, Fincher se refusant toute facilité scénaristique ; les deux policiers ne se donnent pas de grandes claques dans le dos, et semblent incapables d’accorder leurs violons sur le terrain. Tracy, la jeune épouse jouée par Gwyneth Paltrow, tentera, un peu maladroitement, d’arrondir les angles entre eux. Et voilà bientôt Somerset obligé d’être le mentor du jeune couple fraîchement installé en ville. Cela aboutira à une scène déstabilisante entre Tracy et lui, ou leur mal-être apparaît. On devine que la jeune femme a suivi son chéri depuis le lycée, en sacrifiant sans doute pas mal de ses propres rêves pour tenter d’être la femme au foyer compatissante idéale. Un rôle qu’elle avoue détester, compliqué à tenir avec l’arrivée imminente d’un enfant à naître. De quoi mettre encore plus mal à l’aise Somerset, la seule personne que Tracy connaisse en ville. Il traîne un divorce douloureux, causé par un avortement dont il est responsable. L’intransigeance morale de Somerset, qui jusqu’ici faisait sa force, cachait donc une faille. Son quotidien est une vallée de larmes permanente : meurtres, agressions, viols… Comment trouver la force d’élever un enfant, de lui donner confiance et foi en l’avenir, dans un monde pareil ? Somerset a pesé le pour et le contre, et ne s’est pas senti de taille à mener deux combats sur deux fronts différents. Il a donc convaincu sa femme d’avorter, et si la froide raison était sans doute de son côté, il s’en est mordu les doigts pour le reste de sa vie.  Voilà qui le pousse sans doute à veiller un peu plus que de raison sur les Mills, même si sa relation avec David est plus conflictuelle. La fameuse discussion sur l’apathie leur permet de confronter leurs points de vue. Mills, plus jeune, est l’exemple type du jeune américain venu du Midwest, qui garde encore un regard enfantin sur le monde qu’il divise en Bien et en Mal sans fouiller plus loin (voilà qui explique ses théories simplistes sur le tueur). Somerset explique sa notion du Mal par le biais d’une phrase qui prend un double sens tragique, quand on la rapproche de son parcours et des derniers crimes de John Doe : « c’est plus facile de faire du mal à un enfant que d’essayer de l’élever…« . Somerset n’approuve évidemment pas un tel comportement, il ne fait que constater les faits dans son travail. Et il en a tiré une morale personnelle : la société américaine ne peut que se tourner vers l’apathie, le manque de réaction apparent, que comme seul moyen de défense psychologique contre une série infinie de crimes quotidiens (c’est le discours que tient le gérant du night-club / maison de passe, dégoûté par son travail mais résigné). Les policiers colmatent les brèches et se contentent de temps en temps de victoires symboliques, sans changer la nature humaine, trop souvent capable du pire… A la plus grande colère de Doe, ce tueur ordinaire qui justifiera ses atrocités comme une croisade morale nécessaire. Malheureusement, Tracy en fera les frais, avec l’enfant qu’elle porte. L’affrontement des points de vue de Somerset, Mills et Doe arrivera à son point culminant dans un acte final sans pitié.

 

Seven 06

Ci-dessus : John Doe, meurtrier et homme ordinaire…

 

De l’Envie et de la Colère… Le troisième acte de Seven achève de prendre le spectateur à contrepied de toutes ses attentes en matière de thriller. Le script de Walker prit littéralement Fincher au dépourvu, à sa première lecture, en cassant un des clichés les plus attendus du genre policier. On n’avait jamais vu jusqu’alors le méchant, en position de force, se rendre volontairement à la police – et encore moins que le récit se poursuive malgré tout… La scène de reddition de John Doe constitue un sacré choc pour le spectateur, qui suivait Mills et Somerset en pleine discussion matinale. Une discussion de pure routine, où le cinéaste pousse la ruse jusqu’à faire entrer Doe, rendu flou par la mise au point, dans le dos des deux policiers. L’homme a beau les apostropher, nul ne lui prête attention (malgré les tâches de sang dignes d’une toile de Jackson Pollock, qui tapissent sa chemise blanche…) jusqu’à ce qu’il hurle « DETECTIIIIVE !! » dans le hall du commissariat. Le calme absolu de cet homme apparemment sans importance contraste avec la réaction violente des policiers le plaquant au sol. Et voilà un cliché renversé, le film devant durer encore vingt bonnes minutes… Ironiquement, en mettant à mal des décennies de récits policiers, cette scène de Seven a généré malgré elle un grand nombre d’hommages et de copies faisant de ce type de scène un moment prévisible. On peut en déceler des traces dans des blockbusters très récents : le coup du « criminel se faisant arrêter pour mieux manipuler les forces de l’ordre et de la justice » est désormais un classique. Voir notamment The Dark Knight de Christopher Nolan, Skyfall de Sam Mendes, et même Avengers… Ce passage de Seven est néanmoins entré dans les mémoires, aidé en cela par la prestation extraordinaire de Kevin Spacey. Le comédien, auréolé du succès de sa prestation dans Usual Suspects, ajoute ici un autre bel affreux personnage à sa filmographie. Le jeu délibérément très détaché du comédien aide à renforcer le mystère de John Doe. Un long voyage en voiture, Doe menant les deux policiers sur les lieux de son crime final, sera l’occasion pour le tueur de révéler ses motivations. Il planifie et justifie ses meurtres comme une guerre morale contre le Mal ordinaire. Il y a de la méthode, et une certaine logique, dans sa démence : on devine qu’il a été, pendant longtemps, un citoyen ordinaire, transparent (le fait qu’il ne soit pas identifié par les policiers va dans ce sens), ruminant ses colères contre le triste spectacle des bassesses humaines jusqu’à ce qu’un jour, la goutte d’eau fasse déborder le vase. Sans doute aussi une éducation religieuse confinant au fanatisme (voir la croix au-dessus de son lit, découverte dans son appartement) l’a-t-elle convaincu de passer à l’action. Le psychopathe donne ainsi une légitimité à ses crimes, à la façon du Travis Bickle de Taxi Driver sombrant dans son délire de justicier. « Nous voyons un péché chaque jour, et nous les tolérons ! », fulmine-t-il dans la voiture. Peu lui importe les souffrances causées aux victimes « collatérales » (le client de la prostituée, la veuve de l’avocat), ou qu’il ne fasse aucune différence entre un homme obèse, malade, et un trafiquant pédophile… Le dégoût des autres justifie tout, pour Doe. Somerset et Mills ne peuvent que constater la folie de leur passager, avec des réactions diamétralement opposées. Le vieux policier, s’il partage partiellement le point de vue du tueur, garde un point de vue éthique soulignant le dévoiement de son raisonnement et ses incohérences. Mills, lui, réagit à sa manière habituelle. Le jeune policier impulsif ne voit pas plus loin que le bout de son nez, face à un assassin qui l’avait pourtant « cadré » quelques jours plus tôt en se faisant passer pour un photographe (« J’ai ta photo, mec ! ») ; Mills avait commis une erreur fatale ce jour-là, sous le coup de la colère, en lui donnant son nom et adresse pour le provoquer. On le sait pourtant, depuis Le Silence des Agneaux : donner des informations personnelles à un psychopathe, c’est autoriser celui-ci à détruire votre vie… Mills ne voit rien venir et tente de rabaisser Doe, en réduisant la croisade de celui-ci à une simple envie de publicité (« T’es qu’une tronche sur un T-shirt ! T’es le film de la semaine !« ). Il n’a pas tout à fait tort (Doe tire une certaine vanité de ses actes, et de leur publicité), mais il va tomber de très haut…

 

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Ci-dessus : le fameux générique de début de Seven vous fait entrer dans la tête d’un dément.

  

La fiche technique :

Réalisé par David Fincher ; scénario d’Andrew Kevin Walker ; produit par Phyllis Carlyle, Arnold Kopelson, Stephen Brown, Nana Greenwald, Sanford Panitch et Michele Platt (New Line Cinema / Cecchi Gori Pictures / Juno Pix)

Musique : Howard Shore ; photographie : Darius Khondji ; montage : Richard Francis-Bruce

Direction artistique : Gary Wissner ; décors : Arthur Max ; costumes : Michael Kaplan

Effets spéciaux de maquillages : Rob Bottin ; générique conçu par Kyle Cooper

Distribution : New Line Cinema

Durée : 2 heures 07

Caméras : Aaton 35-III et Panavision Panaflex Gold

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 2ème partie

Retiré des tournages mais pas inactif pour autant, Mike Nichols reprit son travail de metteur en scène à Broadway à la fin des années 1970 ; en 1977, il obtint notamment un nouveau Tony Award pour sa direction de la comédie musicale Annie. Il fut aussi le producteur exécutif de la série télévisée Family, pour la chaîne ABC. Il filma aussi en 1980 le one-man-show de l’humoriste Gilda Radner, qui fut distribué avec succès aux USA sous le titre Gilda Live.

 

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Ci-dessus : Silkwood, ou une journée de travail ordinaire à l’usine nucléaire Kerr-McGhee… Prévenue par Dolly (Cher), Karen Silkwood (Meryl Streep) voit son amie Thelma (Sudie Bond) victime des effets d’une sévère irradiation.  


Nichols, huit ans après The Fortune, reprit le chemin des studios. Ce fut un scénario d’Alice Arlen et Nora Ephron, ancienne journaliste et future scénariste-réalisatrice à succès (Quand Harry rencontre Sally, Nuits blanches à Seattle), qui retint son attention. Silkwood (Le Mystère Silkwood) racontait une histoire vraie ; Karen Silkwood, une ouvrière du secteur nucléaire, était morte à 28 ans en 1974 dans un accident de la route suspect. La jeune femme, syndiquée, enquêtait sur les conditions de sécurité suspectes de l’usine Kerr-McGhee, et avait subi de nombreuses pressions peu avant son accident fatal. Le scénario, basé sur des articles du New York Times, retraçait les derniers mois de sa vie. Pour le rôle-titre, Nichols engagea Meryl Streep, entamant ainsi une solide amitié et une grande collaboration professionnelle avec celle qui devint son actrice favorite. L’ancienne élève de Vassar et de Yale, devenue l’actrice la plus respectée du cinéma américain, sut se fondre totalement dans la peau de Karen Silkwood. Un personnage attachant et complexe : mère divorcée (mais jamais mariée !) de trois enfants, Karen Silkwood est une ouvrière compétente mais fantasque, vulnérable mais combattive, et passe d’un comportement d’ado attardée à celui d’une adulte déterminée, pendant ce beau film où Nichols, sans excès de style particulier, montrait le quotidien des ouvriers du Middle West. Le cinéaste offrit aussi des rôles inattendus à Kurt Russell et Cher, jouant respectivement les rôles de Drew, le compagnon de Karen, et Dolly, sa meilleure amie lesbienne. L’acteur favori des films de SF de John Carpenter et l’ancienne chanteuse du duo Sonny & Cher étaient aussi crédibles que Streep, formant avec elle un drôle de ménage à trois. Ils étaient parfaitement dirigés par Nichols, tout comme la solide galerie de seconds rôles, joués par des gueules familières du cinéma américain de l’époque : Craig T. Nelson, Fred Ward, Diana Scarwid, Ron Silver… Silkwood sut alerter le public sur l’emprise de l’industrie nucléaire et les sales petites combines de ses dirigeants, plus préoccupés par les profits que par la sécurité de leurs employés. Le film sut aussi très bien décrire l’isolement et la paranoïa progressive de sa protagoniste, prenant conscience des risques encourus sans être soutenue en retour. Le film marqua le retour en grâce de Nichols aux yeux de la critique, et obtint un solide succès. Nichols fut cité comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars et aux Golden Globes.

 

Mike Nichols - Heartburn

Fidèle à ses habitudes de travail, Mike Nichols, sitôt le tournage de Silkwood terminé, revint à Broadway. Durant les deux années suivantes, il mit en scène plusieurs pièces et spectacles, toujours de grande qualité, notamment une adaptation de The Real Thing de Tom Stoppard, qui lui valut un nouveau Tony Award ; il découvrit aussi une artiste de rue nommée Whoopi Goldberg, dont il réalisa le spectacle The Spook Show, lançant ainsi la carrière de la comédienne et humoriste révélée juste après au cinéma par La Couleur Pourpre de Steven Spielberg. En 1985, Nichols retrouva Nora Ephron et Meryl Streep pour travailler à son film suivant, Heartburn (La Brûlure). Une comédie aigre-douce basée sur le roman de la scénariste, en fait une autobiographie à peine voilée de son second mariage avec Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui, avec son collègue Bob Woodward, révéla l’affaire du Watergate (revoir Les Hommes du Président). L’histoire de Heartburn retraçait la rupture du couple, rebaptisé Rachel Samstat et Mark Forman, mis à mal par les infidélités permanentes du mari, qui avait une liaison avec la fille d’un Premier Ministre Britannique tandis que son épouse était enceinte de leur deuxième enfant. Pour Nichols, grand dépressif qui lui-même allait divorcer pour la troisième fois, le sujet semblait être tombé au bon moment, malheureusement Heartburn fut une déception. Jack Nicholson remplaça le moins « bankable » Mandy Patinkin (au grand dam du réalisateur), et malgré un face-à-face de qualité entre les deux superstars, le film sorti en 1986 fut vite oublié. Il faut dire que les avocats de Carl Bernstein firent planer un risque de poursuites judiciaires pour diffamation, obligeant Ephron et Nichols à arrondir les angles de leur script. Résultat, malgré de bonnes scènes de comédie, et un casting de qualité (on y trouvait Stockard Channing, Jeff Daniels, Milos Forman, Maureen Stapleton, et, dans un tout petit rôle, Kevin Spacey), Heartburn fut bien trop mou pour convaincre qui que ce soit.

 

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ci-dessus : les joies du service militaire dans Biloxi Blues. Eugene (Matthew Broderick) et ses camarades à la peine aux patrouilles, sous la férule du Sergent Toomey (Christopher Walken) !

 

Mike Nichols ne se laissait pas abattre, et, après une mauvaise année 1986, les choses s’améliorèrent. 1988 fut une année heureuse, sur le plan personnel et professionnel. Il épousa sa quatrième femme, la journaliste vedette Diane Sawyer, dont il dira qu’elle fut son seul vrai grand amour (le couple restera marié jusqu’au décès de Nichols) ; laissant de côté les mises en scène à Broadway, Nichols cofonda le New Actors Workshop à New York, dont il sera un des enseignants avec ses anciens compères de Chicago, Paul Morrison et George Sills. Au cinéma, Nichols signera deux films à la suite, cette même année. Pour le défunt studio Rastar, il adapta la pièce de Neil Simon, Biloxi Blues, une comédie basée sur les souvenirs du service militaire du futur auteur de Drôle de Couple. Eugene Morris Jérôme (Matthew Broderick), un jeune Juif de Brooklyn, aspirant écrivain, fait ses classes au fin fond du Mississipi, au camp de Biloxi. Alors que la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, Eugene rencontre des camarades venus de milieux divers, devient un homme dans les charmants bras de Daisy (Penelope Ann Miller) et doit suivre les ordres du sergent instructeur Toomey (le grand Christopher Walken), le tout dans des conditions plus rocambolesques que romantiques… Du classique pour le réalisateur du Lauréat et de Catch-22, qui « emballa » professionnellement ce sympathique petit film. On notera que Nichols y abordait un thème qui va devenir récurrent dans ses futurs films : l’acceptation – difficile – de l’homosexualité au cœur de la société américaine. Un jeune bidasse, Hennessey (Michael Dolan), est ici persécuté pour ses préférences sexuelles, inconcevables pour le règlement au cœur de la Grande Muette américaine. Après le portrait attachant de Dolly, la lesbienne platoniquement amoureuse de Silkwood, Nichols aura l’occasion de développer d’autres personnages crédibles, qui le mèneront à Angels in America.

 

Mike Nichols - Working Girl

Nichols enchaîna immédiatement avec son film suivant, Working Girl. Le scénario de Kevin Wade était du pain béni pour Nichols, se plaçant ici dans la continuité des grandes comédies à la Lubitsch, Mankiewicz ou Billy Wilder ; humour, charme et élégance, servant à glisser en sous-main un commentaire très acide sur la société des années 1980. Avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, on assista au triomphe d’un libéralisme économique effréné dont on mesure les ravages avec les années. C’était l’époque des golden boys arrogants, superficiels, cupides et machistes, ayant pris à tort le personnage de Michael Douglas dans Wall Street pour un héros (« Greed is good », souvenez-vous). Wall Street et le monde des affaires, justement, sont au centre de l’intrigue de Working Girl, une foire d’empoigne où les femmes sont encore reléguées au second rang. Tess McGill (Melanie Griffith), une ravissante secrétaire financière, refuse une « promotion canapé » et travaille pour Katharine Parker (Sigourney Weaver), une directrice administrative qui, sous ses abords amicaux, vole sans le moindre scrupule les idées que lui suggère Tess. A la suite d’un accident de ski de Katharine, Tess découvre que celle-ci s’est ainsi servie de son travail pour préparer un investissement avec un client de la première importance. La jeune femme profite de la situation pour prendre les commandes du deal et se montre bien plus compétente que sa patronne ; d’autres ennuis commencent quand elle rencontre la perle rare, Jack Trainer (Harrison Ford), un homme d’affaires séduisant, qui la respecte… et est aussi l’amant occasionnel de Katharine. Un brin perfide sous ses allures romantiques, le film suggérait que son héroïne évoluait dans le bon sens, devenait une vraie « working girl » récompensée de ses efforts… en évinçant sans pitié sa rivale. On retrouvait l’esprit d’Eve, le film de Mankiewicz avec Bette Davis. Quoi qu’il en soit, Nichols réalisa une très plaisante comédie, qui fut appréciée aussi bien de la critique que du public, celui-ci réservant à Working Girl un très beau succès au box-office. Il le doit avant tout à un casting impeccable, Nichols ayant une nouvelle fois trouvé les bonnes personnes pour les bons rôles. Le cinéaste avait de nouveau du flair, faisant ici décoller les carrières de débutants nommés Kevin Spacey (en yuppie goujat), Alec Baldwin (jouant le petit ami macho de Tess), et Joan Cusack, nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle pour son personnage de bonne copine fofolle. Le trio vedette n’était pas en reste : Harrison Ford, impeccable dans un registre pince-sans-rire maladroit faisant de lui l’héritier de Gary Cooper, s’entendit très bien avec Nichols ; celui-ci offrit l’opportunité à Melanie Griffith, cantonnée alors aux rôles de bombe sexuelle (Body Double, Dangereuse sous tous rapports) de prouver qu’elle était aussi une excellente actrice de comédie, à la fois vulnérable et amusante ; et Sigourney Weaver fut irrésistible, s’amusant à jouer un mémorable personnage de méchante « boss » hypocrite et tyrannique. Les deux comédiennes furent nominées, toutes les deux, à l’Oscar de la Meilleure Actrice (1er et 2ème Rôle), et remportèrent dans ces mêmes catégories le Golden Globe. Working Girl obtint également le Golden Globe du Meilleur Film (catégorie Comédie), Nichols étant également cité au Globe du Meilleur Réalisateur.

 

Mike Nichols - Postcards from the edge

Mike Nichols et la « Star Wars connection »… après avoir dirigé Harrison Ford en héros romantique dans Working Girl, le cinéaste travailla pour son film suivant avec la Princesse Leia en personne, Carrie Fisher, passée du métier d’actrice à celui d’écrivaine et scénariste. Fille d’un chrooner volage, Eddie Fisher, et de la star des comédies musicales des années 1950-1960 Debbie Reynolds (Chantons sous la pluie), Carrie Fisher avait développé une relation compliquée avec sa célèbre maman. En dépit du triomphe de la première trilogie Star Wars qui fit d’elle une jeune star, Carrie Fisher avait vu sa carrière d’actrice stagner. Difficile de sortir de l’ombre d’une maman star, et, à l’instar de nombreux jeunes talents, Carrie Fisher avait connu de sérieux problèmes avec la drogue, dont elle fut heureusement guérie. Heureusement pour elle, étant dotée d’un sérieux sens de l’humour et d’une forte personnalité, Carrie Fisher avait su s’inspirer de ses tracas hollywoodiens en écrivant ; son roman Postcards from the Edge s’inspirait très librement de ses mésaventures et intéressa Mike Nichols, qui travailla avec elle sur le script du film, titré chez nous Bons Baisers d’Hollywood. Ce fut la troisième collaboration entre Nichols et son actrice fétiche Meryl Streep, héritant ici du rôle de Suzanne Vale, actrice « à problèmes » guérie d’une overdose, forcée de vivre sous la tutelle de sa mère Doris Mann (Shirley MacLaine), ancienne superstar des comédies musicales. Narcissique, envahissante, souvent très imbibée, Doris n’est pas un cadeau pour sa fille qui tente vaille que vaille de reprendre le travail. Du tout cuit pour la verve satirique de Nichols, qui s’en donna à cœur joie vis-à-vis de l’industrie du cinéma américain, et offrit à Meryl Streep l’occasion de révéler un sacré talent comique insoupçonné (confirmé deux ans plus tard par son rôle dans La Mort vous va si bien). Autour d’elle et de Shirley MacLaine (préférée à Debbie Reynolds, qui insistait pour jouer le rôle… Nichols tint bon et refusa poliment), le cinéaste rassemblait un solide casting regroupant Dennis Quaid en producteur infidèle, Gene Hackman en réalisateur ronchon, Richard Dreyfuss (retrouvant Nichols 23 ans après ses touts débuts dans un rôle minuscule dans Le Lauréat) en médecin compréhensif et Annette Bening, remarquée pour son personnage de jeune actrice ambitieuse. De l’avis général, le film valait surtout pour la performance comique de Meryl Streep (qui poussait joliment la chansonnette country – suivant une tradition tacite entre elle et Nichols, l’actrice chantait d’ailleurs dans chacun de leurs films !), mais perdait son intérêt à décrire la relation mère-fille, jugée un peu convenue. Le public bouda d’ailleurs Postcards from the Edge.

 

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ci-dessus : A propos d’Henry, ou un grand enfant dans une bibliothèque… Henry Turner (Harrison Ford) s’amuse aux dépens de sa fille Rachel (Mikki Allen) !

 

Peu après, Nichols retrouva Harrison Ford pour leur film suivant. L’acteur et le réalisateur s’étant particulièrement bien entendu sur le tournage de Working Girl, ils travaillèrent ensemble sur Regarding Henry (A propos d’Henry), un drame écrit par un jeune scénariste de 25 ans, complètement inconnu alors : Jeffrey Abrams (tel qu’il est cité au générique), qui n’est autre que J.J. Abrams, devenu depuis le producteur-réalisateur le plus « über-geek » d’Hollywood. Futur réalisateur de Mission : Impossible III, Super 8, des reboots de Star Trek et de l’Episode VII de Star Wars (où il a retrouvé Harrison Ford), Abrams signa alors ce scénario très éloigné de ses futurs blockbusters. A propos d’Henry racontait le retour à la vie d’Henry Turner (Ford), un avocat new-yorkais cynique et égoïste, dont la vie bascule suite à une agression. Blessé au lobe frontal, réveillé d’un coma, Henry, atteint d’amnésie rétrograde, n’est plus le même homme. Décontenancé par son entourage, il a le comportement d’un enfant ; épreuve difficile qui lui permet cependant de se rapprocher de sa femme Sarah (Annette Bening) et de leur fille Rachel (Mikki Allen). A propos d’Henry se situait quelque peu dans cette veine alors récente de films sur des « hommes enfants », initiée par le succès de films comme Big ou Rain Man. A priori, le film de Nichols aurait dû se situer dans cette même veine, d’autant plus qu’il revenait sur un autre thème favori du cinéaste : la transformation psychologique de son personnage principal, quittant sa superficialité upper class pour devenir sincère et lucide. Mais, de l’avis général, le film souffrait d’un excès de gentillesse auquel le réalisateur de Qui a peur de Virginia Woolf ? ne nous avait pas habitué. Cependant, la prestation d’Harrison Ford est impeccable, l’acteur jouant à merveille de sa gaucherie charmeuse.

 

wolf wolf 1993 real : Mike Nichols Jack Nicholson

Nichols retrouva, après une coupure de six ans, le chemin de Broadway pour mettre en scène La Jeune Fille et la Mort en 1992. Peu de temps après, son vieil ami Jack Nicholson lui proposa de réaliser Wolf, qui serait leur quatrième et dernier film. Le Dracula de Francis Ford Coppola avait subitement ravivé l’intérêt du public pour les récits classiques d’épouvante, et, durant une assez courte période des années 1990, furent mises en chantier des adaptations fidèles, ou plus libérales, des mythes du genre, par des cinéastes et des acteurs de la « A-List ». Notamment durant cette année 1994 ou furent mis en scène Entretien avec un Vampire avec Tom Cruise et Brad Pitt, ou le Frankenstein de et avec Kenneth Branagh et Robert De Niro. Wolf était un récit de loup-garou imaginé par un ami de Nicholson, le grand écrivain Jim Harrison, qui en avait écrit un premier traitement, remanié ensuite par Wesley Strick (Cape Fear / Les Nerfs à Vif, version Scorsese) et la fidèle Elaine May. Du tout cuit pour la méga-star Nicholson, revenant en terrain familier après Shining, Les Sorcières d’Eastwick ou Batman. Nicholson jouait le rôle de Will Randall, un éditeur new-yorkais vieillissant ; menacé de perdre son job par la faute d’un patron méprisant (Christopher Plummer), il se voit aussi supplanté par son jeune disciple aux dents longues (James Spader), qui va jusqu’à lui ravir sa femme délaissée (Kate Nelligan). Seul rayon de soleil dans cette déprime : Will se rapproche de Laura, la fille rebelle de son patron (la sublime Michelle Pfeiffer)… à ses côtés, Will reprend du poil de la bête. Littéralement, car, mordu par un loup durant une nuit de pleine lune, il se transforme en lycanthrope ! Curieuse idée a priori de voir Mike Nichols s’emparer d’un genre qu’il ne maîtrisait pas… encore qu’à y regarder de plus près, on peut faire des rapprochements entre Wolf et Qui a peur de Virginia Woolf, ne serait-ce que par le titre et les règlements de comptes pendant une nuit de pleine lune… Wolf laissa la critique mitigée, mais le public répondit présent, faisant un succès au film (130 millions de dollars), dépassant les recettes du Lauréat et Working Girl. Bien meilleur que son accueil initial le laissait supposer (Nichols dut retourner en catastrophe une scène finale peu convaincante), Wolf est plus intéressant quand il montre la transformation psychologique de son personnage principal (l’occasion pour le cinéaste de faire preuve de son excellent sens de la satire sociale)… et moins réussi quand il donne dans l’imagerie cliché du film de loup-garou. Difficile de prendre au sérieux l’affrontement final, où Nicholson et James Spader, grimés façon Lon Chaney Jr. se sautent dessus au ralenti. Malgré ce côté bancal, Wolf reste intéressant à regarder, bénéficiant de la belle photo nocturne de Giuseppe Rotunno, et de bons comédiens. Nicholson ne cabotine pas trop (encore qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à Shining, auquel Nichols rend un hommage évident dès le début), Spader est excellent en jeune rival onctueux à souhait, et Michelle Pfeiffer illumine le film de son charme habituel. Son personnage, porte-parole de la pensée libre du réalisateur, permit d’ailleurs à ce dernier de filmer sa plus grande passion, les chevaux.

 

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ci-dessus : petit doigt, John Wayne et biscottes… la scène classique de La Cage aux Folles, devenu Birdcage aux USA. Armand Goldman (Robin Williams) a du travail pour convaincre Albert (Nathan Lane) d’être  »un vrai mec » ! Il y a urgence, le sénateur Keeley (Gene Hackman) approche…

 

Nichols retrouva Elaine May pour leur film suivant, qui nous est très familier puisqu’il s’agit du remake de La Cage aux Folles. La pièce de Jean Poiret, transposée à Broadway, était depuis longtemps un grand succès. Nichols acquit les droits d’adaptation pour un remake intitulé Birdcage, dont le scénario fut signé par son ancienne complice. Transposée aux Etats-Unis, l’intrigue de Birdcage ne change pas d’un iota de la pièce et du film original d’Edouard Molinaro, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi. Albin « Zaza Napoli » et Renato Baldi deviennent, de ce côté de l’Atlantique, Albert et Armand Goldman (Nathan Lane et Robin Williams), vieux couple installé à South Beach, quartier prisé de la communauté gay de Miami, où Armand dirige la revue travestie de la boîte de nuit The Birdcage. Armand a un fils, Val, qui va se marier avec la fille du Sénateur républicain Keeley (Gene Hackman). Ce dernier, ultraconservateur, homophobe et antisémite, tient à ce que les belles-familles se rencontrent dans les règles, avant de donner son accord pour le mariage. Pour son fils, Armand accepte de se faire passer pour un respectable attaché culturel strictement hétérosexuel, au grand dam de l’hypersensible Albert, bien incapable de jouer l’oncle « normal »… Sans doute pas le plus grand film de Nichols, Birdcage ne démérite pas ; c’est même l’une des rares fois où un remake américain d’une comédie française trouve son propre ton sans « tuer » l’esprit de son modèle. Ce fut donc une comédie sans prétention, menée avec un tempo comique indéniable, aidé en cela par Robin Williams, laissant le champ libre à Nathan Lane. Le film fut aussi une nouvelle fois l’occasion pour Nichols de se moquer allègrement de l’étroitesse d’esprit de la « majorité morale » et de l’establishment républicain américain, à travers le couple de vieux réactionnaires formé par Gene Hackman et Dianne Wiest. Et de présenter des personnages homosexuels sous un angle plus léger, et plus touchant, après ceux de Silkwood et Biloxi Blues. Les critiques rirent de bon cœur, le public américain aussi, réservant à Nichols son plus grand succès au cinéma (185 millions de dollars pour un modeste budget de 31 millions) ; le public français, connaissant par cœur la version originale, préféra évidemment bouder Birdcage.

 

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Ci-dessus : ambiance festive dans le q.g. de campagne du staff de Jack Stanton, dans Primary Colors… Sous les yeux d’Henry Burton (Adrian Lester) et Howard (Paul Guilfoyle), l’analyste politique Richard Jemmons (Billy Bob Thornton) montre ses « compétences » à Jennifer (Stacy Edwards) !

 

Nichols et May continuèrent sur leur lancée en signant le film suivant, Primary Colors. Fervent Démocrate, Mike Nichols suivait depuis longtemps l’évolution politique de son pays avec un regard incisif ; l’arrivée au pouvoir de Bill et Hillary Clinton en 1992 avait changé la donne, après les douze années de néolibéralisme de l’époque Reagan-Bush. Toujours prompt à « sentir » l’air d’une époque, Nichols avait vu dans le roman anonyme Primary Colors le potentiel pour aborder frontalement la cuisine politique de son pays d’adoption. Adapté du livre (écrit en réalité par le journaliste de Newsweek Joe Klein, qui avait suivi le futur couple présidentiel durant sa campagne de 1992), Primary Colors suivait le parcours d’Henry Burton (Adrian Lester), petit-fils d’une grande figure du Mouvement des Droits Civiques pour les Noirs américains, rejoignant le staff de campagne du Gouverneur Jack Stanton (John Travolta), en course pour les élections primaires qui désigneront le candidat du Parti Démocrate, dernière étape avant les élections présidentielles américaines. Henry est entraîné par ce charismatique outsider dans le tourbillon de sa campagne jalonnée d’embûches ; aux côtés notamment de Richard Jemmons (Billy Bob Thornton), un analyste politique redneck, et de Libby Holden (Kathy Bates), lesbienne grande gueule chargée de déjouer les pièges semés par les adversaires politiques de Jack, Henry apprend vite à perdre ses illusions idéalistes pour mettre les mains dans le cambouis. Tâche d’autant plus délicate que Jack, homme à femmes notoire, ne peut s’empêcher de courir les jupons, au su de sa femme Susan (Emma Thompson) qui doit soutenir son époux contre vents et marées.  Primary Colors n’était pas une biopic sur le couple présidentiel alors en fonction, et Nichols, avec ses acteurs, prit bien soin de prendre ses distances avec les Clinton. Il n’en reste pas moins que le film, excellente reconstitution d’une campagne électorale, impeccablement joué et dirigé, mit dans le mille en certaines occasions… L’action politique de la présidence de Bill Clinton fut entachée par sa réputation d’invétéré coureur de jupons. Le film, tourné en 1997, sortit l’année suivante, au moment même où le scandale sexuel de l’affaire Monica Lewinsky allait pousser Clinton au parjure ! Primary Colors ne se limitait pas cependant à ces seules histoires de frasques sexuelles, et s’intéressait plutôt à la prise de conscience d’un jeune idéaliste lancé dans une carrière politique. Grâce à la plume incisive d’Elaine May et au sens de la mise en scène de Nichols, le film fut une description solide de la vie d’un petit groupe de personnes embarquées dans un métier épuisant. D’abord caustique puis plus sombre, Primary Colors offrit de beaux rôles à ses comédiens : Travolta, comédien d’habitude limité, fut assez crédible ; Emma Thompson commença une intéressante association créative avec Nichols. Les mieux lotis furent les seconds rôles, surtout Billy Bob Thornton en analyste lubrique, limite clochard, mais lucide, et Kathy Bates (nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle) pour son personnage haut en couleurs, porte-parole de la pensée de Nichols et May. A travers le personnage de Libby, ancienne militante hippie dégoûtée par le « cirque » politique dans lequel elle s’était engagée par conviction, il n’est pas interdit de voir Nichols dresser un bilan de sa carrière, de ses hauts et de ses bas. Le film fut très bien accueilli, mais n’intéressa guère le public, peu friand de films sur la politique. 

 

Mike Nichols - De quelle planète viens-tu

On passera rapidement, par contre, sur le film suivant de Nichols, De quelle planète viens-tu ?, sorti en 2000. Sans doute le vilain petit canard de sa filmographie, De quelle planète viens-tu ?était une comédie satirique écrite et interprétée par Garry Shandling, humoriste superstar de la télévision américaine. Il jouait le rôle d’Harold, un extra-terrestre venu sur Terre pour féconder une femme et ramener leur enfant sur son monde natal. Etant pourvu d’un pénis artificiel, Harold se faisait repérer et poursuivre avant de pouvoir rentrer chez lui… Pas grand-chose à dire sur ce film qui fut un bide monstrueux, et dans lequel Annette Bening, Ben Kingsley et John Goodman semblaient s’être égarés. Nichols sut heureusement rebondir grâce à une exemplaire dernière décennie. 

 

Mike Nichols - Wit

Les dernières années d’un cinéaste sont souvent aussi révélatrices que ses débuts, même s’il arrive souvent qu’on se focalise plus sur ses premières œuvres. Le cas de Mike Nichols est très intéressant ; celui qu’on avait hâtivement comparé à Orson Welles à ses débuts, malgré la qualité évidente de ses films, semblait être traité avec une certaine condescendance au vu de certains de ses films. Mais la dernière partie de son œuvre prouva qu’il fallait encore compter sur lui ; le metteur en scène et cinéaste alterna judicieusement théâtre, télévision et cinéma, rassemblant dans ces différents supports l’essentiel de ses sujets de prédilection : les relations hommes-femmes, la transformation psychologique de ses personnages, les conflits de classes sociales, la lutte personnelle entre Nature et Culture, la politique américaine… et la Mort, omniprésente désormais. A plus de 70 ans, Nichols, revenu au théâtre (une adaptation de La Mouette de Tchekhov), signa deux téléfilms de très grande qualité, sous la bannière de la chaîne HBO. Deux téléfilms adaptés de pièces de théâtre, osant aborder un sujet généralement considéré comme tabou et « repoussoir » : la maladie incurable, et la Mort. Et, dans les deux cas, ce fut une réussite. Diffusé en 2001, Wit (Mon combat) était adapté de la pièce de Margaret Edson, une enseignante lauréate du Prix Pulitzer pour sa pièce. Nichols retrouva Emma Thompson, et l’actrice britannique, qui avait apprécié leur travail commun sur Primary Colors, cosigna le scénario. Elle y jouait le rôle de Vivian Bearing, brillante académicienne, experte en littérature et poésie métaphysique, qui apprenait qu’elle était atteinte d’un cancer des ovaires. Affaiblie par les traitements expérimentaux et la maladie, Vivian faisait le bilan de sa vie, réalisant que ses hautes exigences intellectuelles l’ont coupé des simples relations humaines. Confrontée à sa mort inéluctable, elle finira par comprendre la valeur de la compassion, grâce à son ancienne mentor et une infirmière. Un concert de louanges pour l’actrice et pour Nichols, signant là un beau film méconnu. Wit fut récompensé de nombreux prix, essentiellement pour la performance d’Emma Thompson. Mike Nichols ne fut pas oublié, et obtint l’Emmy Award du Meilleur Réalisateur et un Prix Spécial au Festival de Berlin.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes d’Angels in America. Roy Cohn, à l’agonie, est veillé par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il fit jadis exécuter. La vengeance, la compassion et un pied de nez final… Al Pacino face à Meryl Streep. Respect total pour les meilleurs !

 

Toujours sous l’égide d’HBO, Mike Nichols signa l’une de ses meilleures œuvres en 2003 : Angels in America, l’adaptation de la pièce de Tony Kushner, signée par celui-ci, un des tous meilleurs dramaturges new-yorkais en activité, également scénariste de renom (une collaboration remarquable avec Steven Spielberg sur les scripts de Munich et Lincoln, les œuvres les moins « faciles » du cinéaste). Kushner avait écrit Angels in America en connaissance de cause : ouvertement gay, l’auteur avait vu les ravages du SIDA dans la communauté homosexuelle new-yorkaise dans les années 1980. Angels in America aborde frontalement cette triste période, mais d’une manière complètement inattendue : mêlant le drame, la comédie, le fantastique et la chronique politique sans jamais appartenir à un seul de ces genres. L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, en 1985, durant les années Reagan. Difficile à résumer, elle tourne autour de plusieurs personnages dont les vies s’entrecroisent à cause du SIDA, dont est atteint Prior Walter (Justin Kirk), un jeune homosexuel. Son compagnon, Louis Ironson (Ben Shenkman), horrifié par la dégradation de son état, se sent incapable de l’aider et le quitte. Prior souffre le martyre, mais voit bientôt d’étranges hallucinations prendre forme chez nuit, jusqu’à l’arrivée de l’Ange de l’Amérique (Emma Thompson), qui le désigne comme le Prophète de l’époque à venir. Louis rencontre Joe Pitt (Patrick Wilson) ; Mormon, reaganien enthousiaste, et homosexuel « dans le placard », Joe vit un mariage sinistre avec Harper (Mary-Louise Parker), son épouse planant sous Valium, préférant ainsi fuir leur triste quotidien. Joe est aussi le protégé de Roy Cohn (Al Pacino), sinistre personnage de l’Histoire judiciaire américaine ; durant la Chasse aux Sorcières, Cohn envoya sans le moindre scrupule (et tout à fait illégalement) les époux Rosenberg à la chaise électrique. Gay ayant tout fait pour ne jamais révéler ses penchants au public (le pouvoir primant sur la vérité…), Cohn, atteint lui aussi du SIDA, est soigné par Belize (Jeffrey Wright), l’ex-compagnon de Louis. Et il reçoit la visite de la défunte Ethel Rosenberg (Meryl Streep), tandis qu’Hannah (également Meryl Streep), la mère de Joe, arrive à New York pour ramener son fils « sur le droit chemin », et rencontre Prior… Deux grands épisodes (eux-mêmes fragmentés en trois segments) de plus de 2 heures 30, un casting royal (rien que pour les face-à-face entre le volcanique Mr. Pacino et la grande Meryl Streep, cela vaut le détour), et une écriture rigoureuse firent d’Angels in America un chef-d’oeuvre télévisuel. A travers ce véritable film inclassable, capable de vous faire passer du rire aux larmes en un instant, Nichols se surpassa. Sans être sentencieux un seul instant, il réussit à dépeindre les contradictions d’une Amérique où l’épidémie pousse chacun à faire face à ses préjugés. C’était magnifiquement mis en scène, Nichols glissant au passage un hommage délibéré à l’œuvre filmique de Jean Cocteau (Orphée et La Belle et la Bête), et d’autres, plus discrets, à Billy Wilder et Stanley Kubrick. Angels in America lui permit aussi, par l’entremise d’une magnifique scène d’ouverture, d’évoquer sans doute pour la première et seule fois de sa carrière ses origines. Un vieux rabbin (Meryl Streep !), durant des funérailles, s’adresse à la famille d’une défunte, et aussi sans doute au spectateur. Il évoque, avec humour, nostalgie et un brin d’amertume, le souvenir des stettels d’Europe centrale et orientale, foyers de la grande culture juive balayée par les pires dictatures qui soient. Cet esprit unique en son genre a trouvé dans une autre Terre Promise un nouveau terreau pour s’épanouir. Solitude, détresse, résilience et réconciliation sont les maîtres mots d’Angels in America, une véritable leçon d’espoir en dépit de la noirceur annoncée du sujet. Il va sans dire que cette mini-série fit un triomphe. 5 Golden Globes et 11 Emmy Awards (record absolu à ce moment-là). Mike Nichols fut récompensé du DGA Award, et obtint l’Emmy Award de la Meilleure Mise en Scène. Les acteurs furent aussi à la fête : Emmys et Golden Globes pour Mary-Louise Parker (la star de Weeds), le discret Jeffrey Wright (excellent dans un double rôle, dont celui de Belize), et des monstres sacrés, Meryl Streep et Al Pacino. Monstrueux, pathétique et drôle en même temps, on ne l’avait pas vu autant à la fête dans un rôle de salaud depuis Scarface !

 

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ci-dessus : une partie de la fameuse scène de pole-dancing de Closer, où Larry (Clive Owen), ivre, retrouve Alice (Natalie Portman). Du calme, messieurs, du calme…

 

A 73 ans, Mike Nichols ne se reposa pas sur ses lauriers. Mêlant toujours ses deux activités principales, il produisit la pièce The Play that I wrote et le one-woman show Whoopi (retrouvailles avec Whoopi Goldberg, évidemment), qui lui valurent deux nouvelles nominations aux Tony Awards ; ceci, tout en préparant et tournant son film suivant, Closer, qui fut sa dernière pièce de théâtre adaptée au cinéma par ses soins. L’œuvre du dramaturge britannique Patrick Marber (également auteur au cinéma de l’intéressant Chronique d’un scandale avec Cate Blanchett et Judi Dench) lui permit de revenir aux thèmes abordés dans Carnal Knowledge. Sorti en 2004, Closer suivait le chassé-croisé amoureux de deux couples qui s’aiment, se trompent et se vengent, sur quelques années. A Londres, Dan Woolf (Jude Law) et Alice Ayres (Natalie Portman) se croisent et tombent immédiatement amoureux. Un an plus tard, Dan, devenu un écrivain à succès, ne peut s’empêcher de se rapprocher d’Anna Cameron (Julia Roberts), une photographe, cultivée et sophistiquée. Mais elle repousse ses avances, et Dan, par farce, la fait rencontrer Larry Gray (Clive Owen), un dermatologue macho. Surprise : Anna et Larry finissent par se marier, mais celle-ci et Dan ont une liaison… qui pousse Larry et Alice à se rapprocher. Simple comme tout en apparence, mais impeccablement géré par le cinéaste, Closer est un quatuor à fleurets mouchetés entre des comédiens qui donne là encore le meilleur d’eux-mêmes. Nichols conservait volontairement l’aspect « théâtral » du projet, centré autour de quatre personnages inspirés de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte, et son histoire grivoise d’échange d’épouses. Remis au goût du jour, le récit montrait aussi (une constante chez Nichols) l’évolution des relations hommes-femmes, toujours aussi chaotiques en ce début de 21ème Siècle… Les dialogues et les situations sont souvent très crues, l’ambiance plutôt triste, en dépit de quelques rares scènes de comédie : une séance de web-chat sexuel très grinçante, où Dan se fait passer pour Anna et berne Larry qui ne se doute de rien, jusqu’à la rencontre avec la vraie Anna. On ne refera pas Mike Nichols, toujours caustique à l’heure du cyber-sexe ! Les comédiens furent à la fête : Jude Law, entre désinvolture apparente et mélancolie, était irréprochable ; Julia Roberts avait enfin un personnage consistant à défendre (nul doute que sa collaboration avec Nichols, qui se poursuivit avec le film suivant, lui fut bénéfique) derrière son glamour habituel. Mais ce furent surtout Clive Owen (parfait dans son rôle de macho cynique cachant sa vulnérabilité rentrée) et Natalie Portman qui impressionnèrent. La jeune comédienne sortait pour de bon de l’enfance, des rôles d’ado fragilisée et de princesse galactique au grand cœur, et incendiait littéralement la pellicule. On lui découvrait ici une séduction, voire une dureté qu’on ne lui connaissait pas. Et, sans complexes, elle volait la scène à Clive Owen dans une brûlante scène de joute amoureuse sur fond de pole dancing. Les comédiens de Closer furent unanimement salués et cités à de nombreuses récompenses ; Owen décrocha le BAFTA Award du Meilleur Second Rôle, ainsi que le Golden Globe dans cette même catégorie, Natalie Portman obtenant quand à elle celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle (qui aurait pu être aussi bien celui du Premier Rôle, mais qu’importe…). Malgré un sujet a priori difficile, Closer obtint aussi un joli succès, aidé en cela, entre autres, par l’utilisation d’une superbe chanson, The Blower’s Daughter de Damien Rice, qui ouvrait le film sur une des plus belles scènes de coup de foudre jamais tournées à ce jour.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes de La Guerre selon Charlie Wilson. Charlie (Tom Hanks) reçoit Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman),  pour l’informer sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tandis que Bonnie Bach (Amy Adams) et les « Angels » se démènent pour sortir le député d’une affaire de mœurs embarrassante, Gust se mêle de ce qui ne le regarde pas. N’acceptez jamais de cadeau de la part d’un agent de la CIA !

 

Sitôt Closer achevé, Nichols, fidèle à ses habitudes, revint vers les planches, comme metteur en scène de la comédie musicale Spamalot, adaptée du film cultissime Sacré Graal ! des Monty Python, ce qui lui valut le 8ème Tony Award de sa carrière. Son projet suivant au cinéma serait son dernier, une ahurissante histoire vraie découverte et écrite par un maître de l’écriture, Aaron Sorkin, le scénariste des Hommes d’Honneur et du futur Social Network, également créateur de la caustique série A la Maison Blanche. Sorkin signa l’adaptation du livre de l’ancien journaliste de CBS George Crile, Charlie Wilson’s War, qui devint chez nous le film connu sous le titre La Guerre selon Charlie Wilson. Une histoire vraie, donnant un éclairage particulièrement décapant sur le rôle joué par un obscur député Texan démocrate, Charlie Wilson (Tom Hanks), durant la guerre d’Afghanistan opposant les Soviétiques aux rebelles Moudjahidines. Bon vivant, buveur et amateur de jolies filles, « Good Time » Charlie, jusque-là tout juste doué pour se faire réélire grâce à son sens de la clientèle, se lança dans une improbable campagne en faveur des Afghans écrasés par l’armée Soviétique, sur les conseils de son ex-maîtresse Joanne Herring (Julia Roberts), une héritière texane ultraconservatrice. Pour ce faire, Charlie Wilson sera conseillé et aidé par le plus improbable agent de la CIA : Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman), fils d’un limonadier grec, une grande gueule qui ignore les règles de la bienséance. Grâce à lui, Charlie, avec le soutien réticent du Congrès, établira un montage financier hasardeux pour financer les rebelles et leur donner des armes – avec la complicité du gouvernement pakistanais de Muhammad Zia Ul-haq, des services secrets égyptiens et saoudiens, et même du Mossad ! Le résultat sera une victoire pour les Moudjahidines, chassant les Soviétiques de leur pays en 1988. Evènement qui influencera la chute du bloc communiste l’année suivante… mais aussi sur l’embrasement du Moyen Orient au début du 21ème Siècle. Malgré les efforts de Charlie Wilson, en effet, ses collègues refuseront de l’aider à reconstruire l’Afghanistan en ruines, et de désarmer les rebelles. En l’espace d’une décennie, l’Afghanistan deviendra le terreau du fondamentalisme religieux islamiste, des Talibans et du terrorisme prenant pour cible l’Amérique qui les avait financés… Un sujet explosif, donc, pour Mike Nichols, qui s’en sortit magistralement, trouvant dans La Guerre selon Charlie Wilson un sujet idéal pour une comédie grinçante, décortiquant avec acuité (et un humour ravageur) la conception très américaine de la politique internationale sous l’ère Reagan, à la fin de la Guerre Froide. Le scénario de Sorkin reste un modèle d’écriture, maniant des dialogues et des situations cocasses avec un esprit digne du Un, Deux, Trois de Billy Wilder. Nichols n’avait rien perdu de sa verve pour tourner en dérision l’establishment de son pays d’accueil et sa sidérante naïveté. Le film regorge de personnages impeccablement croqués, et de scènes irrésistibles. Voir par exemple Charlie régler ses affaires en cours avec son bataillon de secrétaires, les « Angels », aux décolletés ravageurs (les hommes resteront toujours des hommes, non ?) ; le même Charlie qui débauche sans honte la très prude fille (Emily Blunt) d’un client très bigot ; Joanne qui conclut son hommage au notoirement corrompu Muhammad Zia Ul-haq d’un ahurissant « Et il n’a pas fait assassiner son prédécesseur, le président Butto ! » ; ou la rencontre entre Charlie et Gust Avrakotos (géniale performance du regretté Philip Seymour Hoffman), rompant la glace autour d’une bouteille de scotch préalablement mise sur écoute par ce dernier ! Les comédiens étaient tous parfaits, comme toujours mis en confiance par Mike Nichols (plusieurs nominations aux Golden Globes et une aux Oscars pour Hoffman). Le film fut bien reçu, même s’il fit grincer les dents d’anciens officiels reaganiens (bien embarrassés par le portrait au vitriol qui est fait d’eux dans le film), et il devait conclure en beauté la carrière de Mike Nichols. Le réalisateur tirait en effet sa révérence au cinéma à 75 ans, mais ignora le sens du mot « retraite ». Il préféra revenir à son cher Broadway, signant la mise en scène de The Country Girl de Clifford Odets en 2008, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (qui lui valut en 2012 son neuvième et ultime Tony Award), et Trahisons d’Harold Pinter en 2013. Tout ceci, tout en contribuant aussi comme bloggeur sur le Huffington Post, en enseignant au New Actors Workshop et en oeuvrant au sein de la Directors Guild of America, avant son décès survenu le 19 novembre 2014.

 

En pareilles circonstances, il faut toujours laisser le mot de la fin aux disparus. La carrière cinématographique de Mike Nichols nous a donc offert plusieurs films mémorables, essentiellement liés à de grandes performances d’acteurs et d’actrices qui lui doivent beaucoup. Il est aussi intéressant de regarder son œuvre, du seul point de vue de spectateur, et de constater à quelle point celle-ci était cohérente. D’un point de vue plus cinéphilique, on remarquera aussi à quel point, comme tant de ses confrères et prédécesseurs, Nichols a su soigner son « entrée » et sa « sortie » sur le grand écran. Nombre de grands cinéastes ont débuté leur carrière par une image ou une séquence mémorable, et certains l’ont clos sur une ultime scène ou un dialogue tout aussi marquant (cf. Kubrick qui nous quittait, au bout d’Eyes Wide Shut, sur un « let’s fuck » sans ambages). Mike Nichols boucla sa propre boucle : l’introduction de …Virginia Woolf ?, avec son vieux couple marchant sous la pleine lune, fatigué par les mondanités, et qui entamait les hostilités par la réplique  »what a dump ! » (« quel foutoir !« ). Plus de quarante ans après, Mike Nichols nous tirait sa révérence en trois mouvements, à la fin de Charlie Wilson. Un happy end trompeur, où Charlie réussissait à devenir un vrai politicien engagé, et parvint à faire chuter l’ogre Soviétique par son action pour l’Afghanistan. Mais cette victoire avait un goût amer, Charlie ne parvenant pas à convaincre ses collègues obtus de désarmer les rebelles Moudjahidines, pas plus que de reconstruire ce pays en ruines (dernière réplique marquante : « Charlie, personne n’en a rien à foutre, des écoles du Pakistan ! – D’Afghanistan.« ) ; et cet anti-héros typiquement « nicholsien » se retrouvait seul et malheureux, n’ayant pu reconquérir sa chère Joanne, mariée à un autre. C’est donc un homme bien triste qui, dans la dernière scène du film, serre les dents en acceptant les récompenses patriotiques… Et le film de se conclure sur une citation du vrai Charlie Wilson :  

« Ces choses eurent vraiment lieu. Elles furent glorieuses, et changèrent le monde… puis on a foiré le dernier match. »

Une chute qui conclura la filmographie de Mike Nichols, pleine de malice et de fatalisme, à l’instar de ce dernier.

 

Ludovic Fauchier.

 

le lien vers la fiche ImdB de Mike Nichols :

http://www.imdb.com/name/nm0001566/?ref_=fn_nm_nm_1

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 1ère partie

Bonjour chers amis neurotypiques ! Une longue, longue coupure entre les textes de ce blog, ce qui nécessite quelques explications… La fatigue, bête et méchante, a fait en sorte que je n’avais plus de temps (j’ai aussi une vie réelle, avec cette chose terrible qui s’appelle le travail) ni l’énergie pour remplir ce blog. Le manque de temps m’obligera sans doute aussi à réduire les textes, et ce sera difficile d’écrire des « romans » sur chaque nouveau film, comme auparavant. Dommage, car avec la sortie des derniers films de deux cinéastes qu’on aime bien dans ces pages (Gone Girl de David Fincher et Interstellar de Christopher Nolan), il y avait de quoi faire… Enfin bref, me voilà de retour pour rendre hommage à un grand cinéaste. Bonne lecture !

L.F.

 

Mike Nichols

Inévitablement, les réalisateurs américains ayant changé les règles du jeu au cours des années 1960 s’en vont les uns après les autres. Les Arthur Penn, Robert Mulligan ou Sidney Lumet, défenseurs d’un cinéma audacieux et premiers enfants terribles narguant la mainmise créative des studios hollywoodiens, viennent d’être rejoints par celui de Mike Nichols, qui s’est éteint ce 19 novembre. Cet ancien comédien humoriste passé derrière les caméras aimait les acteurs, qui le lui rendaient bien. Il n’y a qu’à voir la liste phénoménale de grands comédiens ayant travaillé avec lui à de nombreuses reprises, et la belle série de récompenses qu’ils ont obtenues. Richard Burton, Elizabeth Taylor, Dustin Hoffman, Anne Bancroft, Orson Welles, Meryl Streep, Jack Nicholson, Gene Hackman, Harrison Ford, Annette Bening, Emma Thompson, Kevin Spacey, Natalie Portman, Tom Hanks, Philip Seymour Hoffman, Julia Roberts… Impressionnante liste de comédiens, s’il en est ! Nichols ne fut pas pour rien un metteur en scène réputé, aussi à l’aise au théâtre qu’à la télévision ou au cinéma ; sur ce dernier médium, Nichols signa des œuvres de qualité variable, dont les meilleures restent cependant encore gravées dans les mémoires. Impossible de ne pas penser évidemment au Lauréat sans avoir les images, dialogues et chansons marquantes, choisies par cet homme très discret. Nichols a traversé les époques avec un regard aiguisé sur les relations humaines (spécialement les conflits conjugaux, omniprésents dans ses films) et les bouleversements sociaux survenus aux USA dans la seconde moitié du 20ème Siècle. Avec le grand écran, il a livré une solide filmographie s’étendant sur quarante années, de Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966) à La Guerre Selon Charlie Wilson (2007). La courte biographie qui suit va restituer son parcours. Comme toujours, je demande l’indulgence du lecteur pour les éventuelles erreurs qui pourraient se glisser dans le texte.

Racines… Comme tant d’autres américains avant lui, Mike Nichols était un enfant d’émigrés : son vrai nom était Mikhaïl Igor Peschkowsky. Il naquit à Berlin, le 6 novembre 1931, de parents réfugiés juifs russes. Son père médecin, Pavel Nikolaevich Peschkowsky, était né en Autriche et descendait d’une riche famille domiciliée en Sibérie, chassée par la Révolution Russe. Du côté de la famille de la mère de Mikhaïl, Brigitte (née Landauer), des noms respectés dans les milieux intellectuels et littéraires : les grands-parents maternels, allemands, étaient Hedwig Lachmann, écrivaine, poétesse et traductrice réputée, et Gustav Landauer, grande figure anarchiste, un journaliste, écrivain et philosophe défenseur des idées libertaires, éthiques, métaphysiques et mystiques. Les Landauer-Lachmann étaient des parents éloignés d’un certain Albert Einstein. Le jeune Mikhaïl, élevé dans l’Allemagne basculant dans le nazisme, n’avait jamais connu ses grands-parents maternels : Hedwig était morte en 1918, et Gustav Landauer, emprisonné à Munich, mourut lynché l’année suivante par des soldats nationalistes du Freikorps. Voilà de quoi marquer une famille éduquée, assistant à la prise de pouvoir d’Hitler, annonciatrice des persécutions antisémites nazies. Pavel réussit à fuir l’Allemagne vers 1938-1939 pour les Etats-Unis ; Mikhaïl et son frère cadet Robert purent le rejoindre en avril 1939, et emménagèrent avec leur père à New York. Celui-ci changea son nom en « Paul Nichols », et Mikhaïl devint donc « Michael Nichols », ou plus simplement « Mike Nichols ». Leur mère les rejoignit l’année suivante. Mike Nichols, new-yorkais d’adoption et de cœur, passera ses jeunes années au domicile familial situé près de Central Park. Le célèbre parc deviendra un lieu familier de ses futurs films situés dans la Grosse Pomme. Il parla assez peu de sa famille, mentionnant toutefois parfois, plus tard, les relations avec un père qui lui manquait. Définitivement naturalisé en 1944, Mike Nichols fut diplômé (lauréat !) de la Walden School de New York ; quittant la New York University, il tenta de suivre les traces paternelles en étudiant la médecine en 1950 à l’Université de Chicago… mais très vite, les cours préparatoires médicaux l’intéressèrent moins que les cours de théâtre. Tout en enchaînant les petits boulots, il fit ses débuts d’acteur et de metteur en scène à l’Université, rencontrant au passage deux fidèles amies : Susan Rosenblatt, qui allait devenir l’activiste Susan Sontag, et sa future complice Elaine May. Il revint à New York pour étudier à l’Actors Studio, sous l’égide du maître Lee Strasberg.

 

Mike Nichols - Nichols_and_May_-_1961

Mike Nichols rejoignit en 1955 la compagnie d’improvisation des Compass Players, où jouait également Elaine May. Les deux comédiens, doués du même sens de l’humour, mirent au point par la suite le duo « Nichols and May » ; mis sur le gril de la stand up comedy dans les night-clubs, les deux comparses faisaient plier de rire le public par les sketches qu’ils interprétaient, baignant dans un humour pince-sans-rire basé sur les situations quotidiennes… et les relations déjà compliquées entre les hommes et les femmes ! Jouant sur l’autodérision (la force absolue de l’humour juif !), Nichols y était, le plus souvent, le dindon de la farce et May son parfait « repoussoir » aux réparties cinglantes ; engagés à Broadway, ils se produisirent ainsi à la radio puis à la télévision. Leurs meilleurs numéros enregistrés sur disque firent un triomphe. L’album de leur spectacle An Evening with Mike Nichols and Elaine May sera ainsi récompensé d’un Grammy Award. Le duo fera ainsi les belles heures de la comédie américaine sur les ondes, de 1958 à 1961, avant leur séparation. Nichols et May, cependant, resteront proches amis toute la vie, et travailleront encore ensemble sur certains de ses films. Mike Nichols, un grand instable sur le plan sentimental, épousa Patricia Scott en 1957, mais leur mariage prit fin trois ans plus tard. Mike Nichols se lança ensuite dans une fructueuse carrière de metteur en scène de théâtre à Broadway ; entre 1961 et 1966, il mit en scène des pièces d’Oscar Wilde (De l’importance d’être constant), George Bernard Shaw (Sainte Jeanne), et de Neil Simon. Pieds Nus dans le Parc, en 1963, lui permit de lancer la carrière d’un tout jeune Robert Redford ; pour cette pièce et pour Drôle de Couple (1965) avec Walter Matthau, Nichols fut récompensé des prestigieux Tony Awards. Il épousa en 1963 sa seconde femme, Margot Callas, dont il aura une fille, Daisy. L’expérience acquise par Nichols lui permettrait de passer à la réalisation cinématographique, avec un penchant évident pour les adaptations de pièces de théâtre de grande qualité. Le studio Warner Bros., en 1966, offrirait un sacré baptême du feu au nouveau venu des plateaux de tournage.

 

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Ci-dessus : une soirée inoubliable… Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, entre Martha et George (Elizabeth Taylor et Richard Burton), tous les coups bas sont permis, pour rire. Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis) vont être emportés par la tempête qui s’annonce.

 

Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce d’Edward Albee, avait fait sensation dès sa production en 1962 ; l’auteur osait braver le tabou du langage ordurier, alors strictement réservé au théâtre underground, et omniprésent dans sa pièce. Elle fut un succès immédiat, et intéressa tout de suite les studios hollywoodiens, bien embarrassés pourtant… La cruauté dont faisaient preuve les deux personnages principaux, et leurs insultes, inquiétait les décideurs des studios croyant encore que le Code de Production (le « Code Hays ») censurerait immédiatement la moindre grossièreté. Le scénariste Ernest Lehman (La Mort aux Trousses, West Side Story), chargé d’écrire l’adaptation filmée, ne tint pas compte des avertissements et s’en tint le plus fidèlement possible au texte d’Albee. A Mike Nichols de filmer la déchirure du couple formé par George et Martha, un professeur d’université et sa femme, fille du recteur de l’académie ; bien imbibé, le couple s’affronte durant une longue nuit sous le regard effaré de ses deux invités, Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis). Le jeune couple pris à partie par ses aînés ne sera pas simple spectateur de la guerre conjugale en cours, et sera obligé de faire face à ses propres hypocrisies. Pour incarner George et Martha, Nichols filma LE couple légendaire des années 1960 : Elizabeth Taylor et Richard Burton. Les frasques des deux comédiens, amants puis mariés, avaient éclipsé le tournage dispendieux de Cléopâtre ; beaucoup doutaient qu’Elizabeth Taylor, incarnation vivante de la beauté hollywoodienne, était le bon choix pour Martha, bouffie par l’alcool et l’âge. Difficile de surcroît pour un jeune réalisateur sans expérience de filmer ce couple de monstres sacrés, au caractère explosif, forcés de s’affronter devant les caméras… Nichols releva le pari haut la main, sans se soucier des menaces d’appel à la censure proférées par les bigots de la Catholic Legion of Motion Pictures. Son adaptation de Qui a peur de Virginia Woolf ? reste un modèle de mise en scène : étouffant, maîtrisé, magnifiquement filmé en noir et blanc par Haskell Wexler, le film ne lâche jamais ses personnages et n’offre au spectateur aucune chance de sortie salvatrice. Les acteurs mis en confiance seront tous récompensés : nominations pour Segal et Richard Burton (parfait en homme rongé par l’amertume), Oscars pour Sandy Dennis et Elizabeth Taylor. Celle-ci n’a pas du tout hésité à malmener son image. Chevelure défaite, elle traîne des kilos en trop, ne cache pas un double menton apparent et « tue » volontairement tout glamour en elle. Le public fit un triomphe au film, qui obtint une pluie de récompenses : outre les Oscars pour les deux actrices, …Virginia Woolf ? obtint ceux de la Meilleure Photographie Noir et Blanc, de la Meilleure Direction Artistique et des Meilleurs Costumes. Nichols fut nominé comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars comme aux Golden Globes. Son travail avec les acteurs fut unanimement salué.

 

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Ci-dessus : Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) ramène Mrs. Robinson (Anne Bancroft) chez elle, et les ennuis commencent… L’hilarante scène de séduction du Lauréat !

 

« Hello darkness, my old friend… » Chaque décennie a son film « générationnel », celui qui symbolise le mieux l’état d’esprit de l’époque, sans que ceci soit évident aux yeux mêmes de ceux qui l’ont réalisé. En 1967, un « petit » film, avec un inconnu complet, en vedette fit un malheur au box-office mondial et entra dans le cœur d’une génération bouillonnante, aidé par les chansons de Paul Simon et Art Garfunkel. Impossible d’oublier la brillantissime introduction du Lauréat, avec un tout jeune Dustin Hoffman se laissant porter par le tapis roulant d’un aéroport, tandis que le duo entonne The Sound of Silence. Sitôt …Virginia Woolf ? achevé, Mike Nichols revint à Broadway pour mettre en scène The Apple Tree. Puis il enchaîna tout de suite sur l’adaptation filmée du roman de Charles Webb. Mélange habile de comédie et de drame, Le Lauréat suivait les mésaventures de Benjamin Braddock (Hoffman) et son entrée chaotique dans le monde adulte. Ce fils d’une bonne famille californienne, majeur et fraîchement diplômé, ne sait pas quoi faire de son avenir, répondant mollement aux pressions familiales de trouver un travail digne de son rang social. Pour rajouter au malaise, Benjamin perd sa virginité suite aux avances d’une amie de la famille, Mrs. Robinson (Anne Bancroft), épouse et mère frustrée qui en fait son amant… ceci avant qu’il ne tombe amoureux de sa fille Elaine (Katharine Ross). Le casting du film fut une sacrée épreuve. Mike Nichols, pour chaque rôle, eut à faire son choix parmi des dizaines de candidats possibles, des plus prestigieux aux plus improbables. On faillit avoir Robert Redford ou Warren Beatty pour Benjamin, Doris Day (!?) ou Jeanne Moreau pour Mrs. Robinson, Patty Duke, Faye Dunaway ou Shirley MacLaine (la sœur de Warren Beatty !) pour le rôle d’Elaine et Gene Hackman pour Mr. Robinson. Nichols eut le nez creux en offrant le tout premier rôle à Dustin Hoffman ; un choix audacieux, car Hoffman, à 29 ans, n’avait pas vraiment l’allure de l’étudiant séduisant et sûr de lui. Ce qui en faisait le choix parfait pour être Benjamin Braddock : avec son physique enfantin et son air anxieux, Hoffman donnait à merveille l’impression d’être un brave garçon pas très malin, englué dans une relation périlleuse. Il lui faudrait faire des pieds et des mains pour se faire pardonner d’Elaine, tout en subissant les foudres de la fameuse Mrs. Robinson. Inoubliable Anne Bancroft qui sut s’emparer du personnage, en évitant la caricature. Ni allumeuse ni mégère, sa Mrs. Robinson était une desperate  housewife avant l’heure, terrifiée par son inévitable vieillesse et sa solitude grandissante. Grâce à une direction d’acteurs irréprochable, Nichols fit mouche, faisant preuve une nouvelle fois d’un sens de la mise en scène maîtrisé à la perfection. Grâce aussi à l’écriture précise des scénaristes Calder Willingham (Les Sentiers de la Gloire, La Vengeance aux Deux Visages) et Buck Henry (de son vrai nom Henry Zuckerman, il fut engagé par Nichols qui appréciait son sens dévastateur de la satire), Le Lauréat regorge de séquences irrésistibles : Benjamin affolé par la séduction outrageuse de Mrs. Robinson (Nichols enterra au passage le Code Hays en filmant l’impensable dans une production hollywoodienne « respectable » : un plan subliminal sur les seins nus de l’épouse esseulée !), la jambe gainée d’un bas noir de la même Mrs. Robinson qui empêche Benjamin de sortir (devenue l’affiche emblématique du film), la séquence du scaphandre, le mariage perturbé par notre anti-héros… Le tout au son des chansons de Simon et Garfunkel, dont le célébrissime Mrs. Robinson, à l’origine une chanson sur Eleanor Roosevelt, « retouchée » à la demande du cinéaste. Des idées toutes simples, mais de pur génie, comme cette dernière séquence où Mike Nichols, filmant le happy end salvateur de Benjamin et Elaine dans le bus, laissa finalement tourner la caméra plus que de raison. L’expression de Dustin Hoffman et Katharine Ross passa ainsi du sourire à l’incertitude totale. Cette seule scène résumera finalement assez bien l’esprit d’une époque, où une belle jeunesse allait se révolter contre les préjugés parentaux petits-bourgeois, sans trop savoir de quoi serait fait son propre avenir. Le sens de l’observation de Mike Nichols, et son humour distancié, fit mouche. Le Lauréat fut, avec ses 104 millions de dollars (pour un budget raisonnable de 3 millions), le second plus grand succès de la décennie, un blockbuster complètement inattendu qui valut à son réalisateur un concert de louanges tonitruantes ; certains, ne se sentant plus, le surnommèrent même « le nouvel Orson Welles », rien de moins ! Le réalisateur prit calmement la chose, recevant au passage le BAFTA AWARD, le Golden Globe et l’Oscar du Meilleur Réalisateur. En deux films, il devenait le nouveau Roi d’Hollywood. Evidemment, un tel succès attisait des jalousies et un sévère retour de bâton, à l’approche des années 1970.

 

 

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Ci-dessus : Catch-22, et le briefing du Major Danby (Richard Benjamin) interrompu par le terrifiant Général Dreedle (Orson Welles)… Yossarian (Alan Arkin) et ses copains (Art Garfunkel, Martin Sheen) nous rappellent quant à eux que les hommes sont tous les mêmes !

 

Mike Nichols mit sa carrière cinématographique entre légères parenthèses pour revenir au théâtre, obtenant deux Tony Awards pour ses mises en scènes des pièces The Little Foxes de Lillian Hellman et Plaza Suite de Neil Jordan. Il tourna aussi un court-métrage, Teach Me !, avec Sandy Dennis, en 1968. En 1969, le studio Paramount l’engagea pour mettre en scène Catch-22, l’adaptation du roman de Joseph Heller. Une entreprise difficile car ce roman, décrivant les mésaventures d’un groupe de pilotes de bombardiers B-25 durant la 2ème Guerre Mondiale, multipliait les points de vue de différents personnages, n’avait pas de narration linéaire, et baignait dans un humour absurde versant peu à peu dans l’horreur. Avec son complice du Lauréat, Buck Henry, et la bénédiction d’Heller, Nichols remania le scénario, pour raconter les tribulations du Capitaine John Yossarian (Alan Arkin). Cantonné avec ses coéquipiers dans la base de Pianosa en Italie, Yossarian voit venir avec angoisse chaque nouvel ordre de mission décrété par son supérieur, le Colonel Cathcart (Martin Balsam). Chaque vol augmentant mathématiquement ses chances de mourir, Yossarian fait tout pour éviter de se retrouver aux commandes de son B-25. En pure perte, puisque Cathcart, suivant une logique tordue (le « Catch-22″ du titre), augmente sans cesse le nombre des missions suicide. Les autres pilotes tentent aussi d’y échapper, par tous les moyens à leur portée : faire du marché noir, coucher avec une prostituée, se crasher systématiquement, ou même devenir un assassin… L’humour de Mike Nichols trouvait là de quoi s’exercer aux dépens des institutions militaires américaines, mais Catch-22 n’eut pas le succès escompté. Le casting était pourtant attrayant : aux côtés d’Arkin et Balsam, on y croisait le futur réalisateur Richard Benjamin, Art Garfunkel (qui, sans son complice Paul Simon, entama une brève carrière d’acteur), Bob Balaban, Anthony Perkins, Charles Grodin, Paula Prentiss, les jeunes Martin Sheen et Jon Voight, et le redoutable Orson Welles en personne dans le rôle du Général Dreedle. Nichols, nanti d’un confortable budget, rassembla d’authentiques bombardiers B-25 sauvés de la démolition, et en fit les vedettes de superbes scènes de vol. Malheureusement, la logistique très lourde du film entraîna un sérieux dépassement de budget, faisant de Catch-22 l’un des films les plus coûteux à l’époque (11 millions de dollars) ; le tournage fut endeuillé par la mort du réalisateur de la seconde équipe John Jordan durant les scènes de vol. La critique fut mitigée, de même que le public… La Guerre du Viêtnam tournait au désastre et divisait l’opinion publique. Les studios saturaient cette année-là les salles de cinéma de films de guerre, avec des résultats opposés. Si les spectateurs « patriotes » se ruaient pour aller voir Patton, ils boudèrent Tora ! Tora ! Tora ! Et les spectateurs plus contestataires préférèrent la farce antimilitariste M.A.S.H. de Robert Altman, tournée avec des bouts de ficelle, au démesuré Catch-22 de Nichols. Le film fut un demi-succès (ou un demi-échec, c’est selon) au box-office. Aujourd’hui, il reste cependant considéré comme un classique incompris de la comédie militaire. Et, en tête d’affiche, Alan Arkin est irrésistible.

 

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Ci-dessus : la séance de diapositives donnée par Jonathan Fuerst (Jack Nicholson) dans Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel)… Misogynie et amertume au programme.

 

Sitôt sorti de Catch-22, Mike Nichols enchaîna dès l’année suivante avec un tournage à petit budget, l’exact opposé de son film précédent. Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel) était l’œuvre du cartooniste Jules Feiffer ; également dramaturge, Feiffer avait proposé à Nichols de mettre en scène sa pièce. Nichols décida d’en faire son nouveau film. L’histoire toute simple suivait 25 années de la vie de deux copains d’étude, Jonathan et Sandy (Jack Nicholson et Art Garfunkel), et leurs relations opposées avec les femmes. Amer à cause d’une histoire malencontreuse avec Susan (Candice Bergen), la petite amie de Sandy, Jonathan passera le reste de sa vie à « consommer » sexuellement les femmes. Sa relation avec Bobbie (sublime Ann-Margret) finira tristement. Jonathan finira, impuissant, par se laisser masturber par une prostituée (Rita Moreno)… Une comédie amère, très crue, qui montrait que, même à l’heure de la libération sexuelle aux USA, certains discours ne passaient pas encore dans les mentalités. Nichols osait, avec le personnage de Nicholson, montrait un machiste cynique et angoissé, traitant mal les femmes qu’il rencontrait dans des aventures sexuelles dénuées de tout glamour. Nichols osait transgresser un autre tabou : des scènes de sexe sans tendresse, sans « rêve » ni saupoudrage sexy à l’hollywoodienne. Dans Carnal Knowledge, les situations et les dialogues étaient tellement crus que cela valut au film une publicité négative révélatrice : le directeur d’un cinéma d’Albany, en Géorgie, fut arrêté pour avoir projeté le film, jugé « obscène et pornographique » par la Cour Suprême de l’état ; un jugement ultérieur de la Cour Suprême de Washington cassa cependant cette décision. Loin de ces tribulations judiciaires, Nichols avait su mener sa barque, s’entendant très bien avec un Jack Nicholson en pleine ascension après Easy Rider et 5 Pièces Faciles, et pour l’instant peu porté sur le cabotinage qui ferait sa réputation. Le film divisa cependant la critique, obtint quelques nominations aux Golden Globes et aux Oscars, mais fut froidement accueilli par le public.

 

Mike Nichols - Le Jour du Dauphin 

Alternant toujours les projets au théâtre entre les tournages de films, Mike Nichols monta à Broadway la pièce de Neil Simon, Le Prisonnier de la Seconde Avenue (qui lui valut un nouveau Tony Award) avec Peter Falk, puis une adaptation d’Oncle Vanya de Tchekhov, avant de revenir aux plateaux de tournage. Le producteur Joseph Levine avait acheté pour le studio United Artists les droits du roman du français Robert Merle, Un animal doué de raison. L’auteur de Malevil s’était inspiré de la vie d’un scientifique hors normes, John C. Lilly ; ce médecin obnubilé par l’étude des phénomènes de la conscience élabora les caissons de privation sensorielles, testa les effets des substances psychédéliques (ce qui fit de lui une figure majeure de la contre-culture des années 1960) et étudia l’intelligence des dauphins ; ce dernier point fournit la base du roman satirique de Merle, dont le succès attira l’attention d’Hollywood. Roman Polanski aurait dû réaliser Le Jour du Dauphin dès 1969, mais quitta le projet après l’assassinat de sa femme Sharon Tate par les « disciples » de Charles Manson. Franklin J. Schaffner fut intéressé, avant que Levine ne contacte Mike Nichols qui réalisa finalement le film en 1973. Le vieux complice Buck Henry signa le scénario, racontant les efforts du docteur John Terrell (George C. Scott) pour protéger deux dauphins, Fa et Be, qui sont capables de parler. A leur grande horreur, Terrell et son épouse Maggie (Trish Van Devere) réalisent que la Fondation qui finance leurs recherches veulent se servir des gentils cétacés comme de kamikazes, dressés à poser une mine qui tuera le Président des Etats-Unis !… Le Jour du Dauphin fut un mauvais souvenir pour Nichols : un tournage difficile aux Bahamas, nécessitant de nombreuses séquences aquatiques (fort belles, cela dit), et d’avoir affaire à George C. Scott… Le film déçut, c’est bien peu dire ; certes, Nichols y développait l’un de ses thèmes récurrents (le conflit entre Nature et Culture), et se montrait toujours à l’écoute de son temps (la prise de conscience écologiste, la méfiance absolue envers les autorités américaines) mais personne ne prit vraiment au sérieux un film où l’interprète du général Patton discutait avec des dauphins ! Les jolies images aquatiques et l’élégante musique de Georges Delerue ne sauvèrent pas Le Jour du Dauphin de l’échec. L’accueil critique fut très divisé, et le public bouda le film. Une période maussade pour le cinéaste-metteur en scène, divorcé pour la seconde fois en 1974. Il se remarierait l’année suivante avec l’écrivaine irlandaise Annabelle Davis-Goff, dont il aura deux enfants, Max et Jenny.

 

Mike Nichols - The Fortune

Sorti du Jour du Dauphin, Nichols cherchait à se relancer avec un film plus à son goût. Le scénario de The Fortune (La Bonne Fortune) écrit par Carole Eastman avait été écrit pour Warren Beatty et Jack Nicholson, qui retrouvait donc son réalisateur de Carnal Knowledge. Nichols remania le scénario de 240 pages avec un autre scénariste, Adrien Joyce, pour en faire un récit plus léger : ce serait une comédie screwball, dans la veine des films d’Ernst Lubitsch ou Howard Hawks, suivant deux escrocs minables, Nicky (Beatty) et Oscar (Nicholson), durant les années 1920. En cherchant à voler la fortune de « Freddie » Bigard (Stockard Channing), héritière d’une fortune acquise dans l’industrie de la serviette hygiénique, les deux complices se retrouvaient coincés avec cette dernière dans un ménage à trois imposé par les lois morales du Mann Act alors en vigueur… Interdiction pour Nicky de fuir l’Etat avec l’héritière pour avoir des « relations immorales » : Oscar est donc forcé d’épouser celle-ci pour pouvoir s’enfuir. Mais il insiste pour avoir de vraies relations conjugales avec Freddie qui n’a d’yeux que pour Nicky, qui, lui, n’en veut qu’à sa fortune… Sur un mode léger (et avec une prestation amusante des deux larrons Beatty et Nicholson), The Fortune continuait à explorer les difficiles relations hommes-femmes vues par Nichols. Mais aux yeux des spectateurs de 1975, la screwball comedy légère n’avait plus d’intérêt. Ereinté par les critiques, le film fut un échec cinglant. Il semble même avoir disparu de la mémoire de ses principaux intéressés, notamment Jack Nicholson, affecté par la découverte d’un lourd secret de famille sur sa naissance durant le tournage. Pratiquement invisible depuis sa sortie, le film conserve cependant quelques rares fidèles qui l’apprécient. Après les déconvenues de ses quatre derniers films, Mike Nichols retourna à Broadway, mettant le cinéma entre parenthèses pour quelques années.

 

Fin de la 1ère partie.

 

Ludovic Fauchier

Et une larme pour chaque pensée agréable – Robin Williams (1951-2014)

Robin Williams

Bonjour, chers amis neurotypiques.

Etrange, comme les mauvaises nouvelles (du moins celles qui concernent ce blog) surviennent toujours en début de semaine… Ce lundi 11 août, Robin Williams a été retrouvé mort à son domicile de Tiburon, en Californie. L’enquête a conclu que l’acteur âgé de 63 ans a mis fin à ses jours en se pendant. L’annonce a fait l’effet d’un choc, aussi bien pour les gens du cinéma américain que pour le public familier de ses films et ses one-man-shows. Tous ceux qui ont grandi avec ses films ont sans doute eu la même triste impression de perdre un parent proche… La force comique phénoménale de Robin Williams en faisait un « cousin » familier, surgissant toujours à l’improviste sur l’écran pour lancer un gag ou une imitation délirante. Mais l’acteur révélait aussi des facettes beaucoup sombres de sa personnalité, à travers ses rôles.

Evoquer la filmographie de Robin Williams, c’est forcément évoquer la galerie des « caractères » qu’il a incarné. Une vraie grande parade de Disneyland sous acide ! Jugez plutôt (et aussi Mickey) ; Robin Williams a été, entre autres : un extra-terrestre, Popeye le marin, des écrivains, un saxophoniste russe, des animateurs radio, des professeurs de littérature, le Roi de la Lune (avec ou sans tête), un clochard en quête du Graal, Peter Pan adulte, un homme-jouet, le Génie d’Aladdin, Madame Doubtfire, des docteurs excentriques, des savants fous, des robots, un hologramme d’Albert Einstein, une chauve-souris, des robots, des manchots de l’Antarctique, un clown de télévision, des présidents américains… Voilà un bref aperçu de l’univers intérieur du comédien disparu, notoirement connu pour épuiser les plus sérieux de ses intervieweurs en les faisant rire aux éclats. Mais, derrière cette image de clown, apparaissait aussi un être dramatiquement fragile, comme nombre de ses collègues acteurs. Williams dut vivre avec des problèmes psychologiques aggravés par une toxicomanie, dont il était guéri, et l’alcoolisme, dont il ne put jamais décrocher. Ces problèmes affectèrent sans aucun doute sa vie personnelle, jusqu’à ce triste baisser de rideau prématuré.

Redécouvrons le parcours de l’acteur, et les rôles les plus marquants de son abondante filmographie, comptant 105 titres, films, séries et spectacles filmés compris. Il a fallu faire des choix et se concentrer sur les rôles les plus intéressants. Que les fans de l’acteur me pardonnent si je passe sur certains titres, et si (Wikipédia oblige), je me suis trompé sur certains points !

 

Robin McLaurin Williams naquit le 21 juillet 1951 à Chicago. Il était le fils de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux cadre dirigeant de la branche Lincoln-Mercury chez Ford, et de Laurie McLaurin Williams, une ancienne mannequin, plus jeune que son mari. Les ancêtres du futur acteur étaient irlandais, avec aussi des racines écossaises, anglaises, galloises, allemandes et françaises. La famille Williams changeait d’habitation suivant les affectations professionnelles du père, de l’Illinois au Michigan, puis en Californie. Le jeune Robin Williams eut une vie d’enfant assez solitaire, restant assez distant d’un frère aîné, bien plus âgé que lui. Les époux Williams travaillaient, laissant seul Robin à l’école ou chez lui, avec la télévision et ses jouets, sous la surveillance des nounous. L’acteur dira toujours avoir gardé de ces jeunes années la peur permanente, celle d’être brutalisé à l’école, et surtout, celle d’être abandonné. Pour se sentir exister, il préféra attirer l’attention des autres (surtout de sa mère) en faisant rire. Les parents Williams divorceraient bien des années plus tard. On devine que ces jeunes années ont certainement marqué le futur acteur ; une constante, d’ailleurs, dans les personnages qu’il incarnera : pratiquement tous (même le Génie d’Aladdin) sont des êtres profondément abandonnés, endeuillés ou isolés du reste de la société.

Robin Williams fut lycéen à la Detroit Country Day School, une école privée, avant de suivre sa famille en Californie et de finir dans le lycée public de Redwood, près de Larspur et Woodacre, où les Williams avaient emménagé. Plutôt bon élève, ses notes dégringolèrent dans cette dernière année, où il reçut son diplôme en étant désigné dans le yearbook local « clown de la classe » et… « élève ayant le moins de chances de réussir » ! En 1969, Robin Williams tenta sa chance au Claremont McKenna College pour étudier les sciences politiques, avant de changer d’avis et d’étudier les arts dramatiques au College of Marin County, où son talent de comédien prit forme lorsque les professeurs lui donnèrent le rôle de Fagin dans une représentation d’Oliver ! Durant cette période, Williams se lança aussi dans le difficile exercice de la stand-up comedy : le tremplin idéal pour surmonter sa peur maladive (dont il conserva des traces, notamment cette diction frisant souvent le bégaiement) pour improviser au quart de tour et développer un univers délirant face à un public impitoyable… et bien défoncé par les drogues en vigueur durant les années hippies ! Le jeune homme commença d’ailleurs lui-même à en consommer. Trois ans plus tard, Williams tenta sa chance à la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard, et fut retenu parmi vingt élèves pour apprendre les métiers du théâtre et du spectacle. Deux d’entre eux furent retenus par le grand comédien de théâtre John Houseman, pour le Programme Avancé spécial : Christopher Reeve, le futur Superman, et Williams, qui devinrent grands amis. Les études prirent fin en 1976, Houseman considérant qu’il n’avait plus rien à apprendre au jeune Williams, qui n’obtint même pas de diplôme et poursuivait sa carrière de stand-up comedian. Les shows de Williams plièrent très vite en quatre le public, et le succès attira l’attention des producteurs de télévision. Il fit ses premières apparitions en 1977 dans l’émission comique Laugh-In et dans le Richard Pryor Show.

 

Robin Williams - Mork & Mindy

Cette année-là, Star Wars attira des millions de gamins américains dans les salles obscures, et devint un phénomène de société jamais vu auparavant. Garry Marshall, le producteur d’Happy Days, écouta son fils qui voulait un extra-terrestre dans sa série… Marshall auditionna plusieurs acteurs pour incarner un joyeux visiteur d’une autre planète, face à Richie (Ron Howard) et Fonzie (Henry Winkler). Robin Williams fut contacté, se présenta à l’audition, salua Marshall… et s’assit tête en bas sur sa chaise. Bingo : il fut engagé et devint Mork, l’extra-terrestre venu de la planète Ork pour étudier les étranges humains. L’épisode fit un carton, et Marshall décida de lancer un spin-off, une série dérivée, Mork & Mindy, taillée sur mesure pour Robin Williams, associé à Pam Dawber. Les scénarii laissaient la part libre à Williams d’improviser des numéros complètement loufoques, et d’inventer un « langage alien » bourré de grivoiseries impossibles à censurer ! Mork rencontra même Robin Williams lui-même, dans un épisode où, pour la première fois, l’acteur révéla ses premières angoisses. De 1978 à 1982, Williams fut donc Mork, pour le bonheur de ses fans. Il épousa sa petite amie Valerie Velardi, et eut droit aux honneurs de la « une » du magasine Rolling Stone, posant pour Richard Avedon. Le succès vint aussi avec son one-man-show Reality… what a concept, qui fut enregistré en disque et pour lequel il remporta un Emmy Award en 1979. Ses spectacles, après ce début fracassant, draineront des foules entières, explosant de rire face au déluge verbal de blagues sur le sexe et la drogue envoyées par le jeune acteur !  

 

Robin Williams - Popeye

Le cinéma ne tarda pas à s’intéresser à Robin Williams. Sa toute première apparition au cinéma datait de 1977, dans une comédie intitulée Can I Do It ‘Till I Need Glasses ? ; une simple série de sketches comiques et de blagues sur le sexe, où il jouait un double rôle, celui d’un avocat et celui d’un homme ayant mal aux dents. Mais ce fut en 1980 qu’il obtint son premier grand rôle au cinéma, un personnage fait sur mesure pour lui : Popeye, le marin bagarreur de la célèbre bande dessinée d’E.C. Segar. Un curieux film comique et musical, produit par les studios Walt Disney alors en pleine traversée du désert, avec aux manettes le très mégalo (et cocaïné) producteur californien Robert Evans, supervisant le travail du réalisateur Robert Altman, l’homme de M.A.S.H. réputé pour sa détestation de l’establishment hollywoodien… L’histoire était archi-simple : entre deux numéros chantés-dansés, Popeye partait à la recherche de son père, Poopdeck Pappy (Ray Walston), tombait amoureux d’Olive Oyl (Shelley Duvall), pouponnait Bébé Mimosa et se bagarrait avec l’affreux Bluto (Paul Smith). Le film, tentative assez bizarre de faire du dessin animé live, fit grincer des dents la critique et le public adulte, mais les enfants, eux, aimèrent le numéro de Williams, parfaitement à l’aise avec la voix grincheuse, les grimaces et les cabrioles slapstick de Popeye.

 

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Entre les deux dernières saisons de Mork & Mindy, Robin Williams tourna ensuite, en 1981, Le Monde selon Garp, sous la direction de George Roy Hill, le réalisateur de Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. Cette adaptation du roman à succès de John Irving suivait les vies de Jenny Fields (Glenn Close), une infirmière féministe, et de son fils T.S. Garp (Robin Williams), un écrivain à succès, féru de lutte, et terrifié par le monde extérieur. Entre comédie et drame, préfigurant par moments Forrest Gump, le film de Hill était une bonne adaptation du difficile roman d’Irving. Robin Williams y montrait en tout cas un jeu plus subtil, en incarnant cet homme devant à la fois traiter les problèmes de son enfance, affronter les difficultés de sa vie d’homme marié et jeune père de famille, et se confronter enfin à la violence du monde, avec le soutien de Roberta (John Lithgow), un ex-joueur de football transsexuel. Le jeu de Williams, préparant en quelque sorte la problématique de la plupart de ses futurs personnages dramatiques, était solide, mais il retint moins l’attention des critiques que celui de Close et Lithgow. L’acteur, assimilé à Mork et Popeye, n’était pas encore vraiment pris au sérieux… L’année 1982 fut celle de la sortie du film, et un moment charnière pour le comédien. Il obtint un nouveau succès avec son one man show suivant, An Evening with Robin Williams. Un train de vie pareil laissait des traces. En privé, il avait développé une sévère addiction à la cocaïne et à l’alcool ; les tentations dans les parties hollywoodiennes s’étendaient aussi aux jolies filles, et il avoua avoir été souvent infidèle. Mais cette année, avec la fin de son contrat pour Mork & Mindy, l’amena à corriger le tir, du moins en partie. Son copain de virée John Belushi, le tonitruant comédien des Blues Brothers et 1941, avait succombé à une overdose. Sa femme donna naissance à son fils aîné, Zack, en 1983… et il dut comparaître devant le Grand Jury. Ces évènements le poussèrent à décrocher avec succès de la cocaïne. Malheureusement, l’alcoolisme fut un adversaire plus coriace.

 

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Au cinéma, on le revit dans The Survivors en 1983, une comédie assez anodine avec Walter Matthau. Beaucoup plus intéressant, Moscow on the Hudson (Moscou à New York, 1984) lui permit d’enrichir son jeu. Cette comédie dramatique de Paul Mazursky (solide réalisateur new-yorkais, disparu récemment) lui fit interpréter le rôle de Vladimir Ivanov, un saxophoniste du Cirque de Moscou qui profite d’une tournée pour passer à l’Ouest et se réfugier dans la Grosse Pomme. Ce film très touchant offrait de jolis moments entre humour et tristesse pour le comédien, parlant russe et à jouant du saxophone sans problèmes. Il y était parfaitement à l’aise dans le rôle de ce déraciné peinant à trouver ses marques dans un nouveau pays où on peut prononcer le mot « liberté » sans être emprisonné. Williams décrocha sa première nomination de Meilleur Acteur aux Golden Globes. Il tourna ensuite trois films, plus banals, en 1986 : le drame Seize the Day (qui évoque toutefois sa relation distante avec son propre père), la comédie d’Harold Ramis Club Paradise, où il était à la tête d’un club de vacances aux Caraïbes avec Peter O’Toole, et une autre comédie, The Best of Times (La Dernière Passe) en compagnie de Kurt Russell. 1986 fut aussi un nouveau succès de Williams comme « stand up comedian » avec Robin Williams : Live at the Met, au prestigieux Metropolitan Opera de New York. Comme ses spectacles précédents, ce fut un triomphe, enregistré sur disque et diffusé à la télévision américaine. A partir de cette même année 1986, l’acteur se fit aussi un plaisir de participer à un show annuel pour la chaîne HBO, avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, pour lever des fonds en faveur des Sans Domicile Fixe aux Etats-Unis, sous la bannière du Comic Relief USA.

 

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Barry Levinson, scénariste et réalisateur formé auprès de Mel Brooks, Robert Redford et Steven Spielberg, rencontra Robin Williams pour lui donner le premier rôle de son nouveau film. Ce fut une biographie et un film atypique sur la Guerre du Viêtnam, basé sur les souvenirs du DJ de l’armée américaine, Adrian Cronauer, célèbre pour son cri de ralliement quotidien : Good Morning Vietnam ! Le sujet proposé à l’origine par Cronauer lui-même, remanié par le scénariste Mitch Markowitz, fut l’occasion pour Williams de franchir un nouveau palier. Il accepta de jouer le rôle de Cronauer sans recevoir de script, ayant carte blanche pour improviser au maximum sur les scènes où il anime son émission. A vrai dire, le vrai Adrian Cronauer dut être le premier surpris de se voir « englouti » par un Williams au meilleur de son génie comique dans ces scènes-là (assez peu nombreuses, contrairement à ce que l’on croit pourtant). Le film jouait sur plusieurs tableaux : entre les moments purement rock’n roll et comiques du film, le personnage de Williams montrait aussi sa facette anarchisante, narguant les autorités et de la censure, tout en prenant douloureusement conscience de sa naïveté politique, via ses relations contrariées avec une jeune vietnamienne et son frère. Good Morning Vietnam fut un succès public, et un triomphe de plus pour l’acteur : il fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS Awards, et obtint le Golden Globe du Meilleur Acteur (catégorie Comédie) en 1988.

 

Robin Williams - Les Aventures du Baron de Munchausen

Cette année-là fut aussi celle d’un grand chambardement personnel pour Robin Williams : son père venait de décéder, il avait une liaison avec Marsha Garces, la nounou de son fils, et divorça de Valerie Velardi. L’année suivante, il épousa Marsha, qui lui donna une fille, Zelda, et un fils, Cody. Les deux enfants du couple durent leurs prénoms à la passion des jeux vidéo de l’acteur ; ne le verrait-on pas jouer, vingt ans plus tard, dans une publicité célèbre, en compagnie de sa fille pour le jeu Legend of Zelda ? Au cinéma, il fit l’un de ses premiers – et plus délirants – caméos, dans le film à grand spectacle de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Munchausen. Dans cette fantasy démesurée, mais parfois inspirée, Williams apporta sa touche de folie furieuse : il était le Roi de la Lune, « Rey di Tutto« , un géant à la tête amovible, en conflit avec un corps glouton et paillard ! Quelques scènes qui définissaient bien l’état d’esprit du comédien, se disant lui-même atteint d’un  »syndrome volontaire de la Tourette« .

 

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Le grand film suivant de Williams sortit en juin 1989, durant la saison des blockbusters. Face au Batman de Tim Burton (pour lequel il faillit jouer le Joker), Indiana Jones et la Dernière Croisade, L’Arme Fatale 2 et S.O.S. Fantômes 2 , peu de gens avaient parié sur Le Cercle des Poètes Disparus. Un film plutôt « intellectuel », au budget modeste, sans publicité excessive… Ce fut un triomphe total. Et si Robin Williams en était la tête d’affiche, son personnage, le professeur John Keating, n’était pas le protagoniste ; plutôt l’inspirateur d’une bande d’étudiants d’une école préparatoire aux grandes universités américaines. Un établissement aux règles strictes, pesantes, « programmant » ces jeunes gens au conformisme social que Keating, professeur de littérature aux méthodes originales, combattrait en incitant ces jeunes gens à trouver leur vraie voie. Le talentueux cinéaste australien Peter Weir prouva une nouvelle fois qu’il savait donner aux stars de beaux rôles à contre-emploi, et sut (relativement) modérer les ardeurs clownesques de Williams, qui livra ici une jolie performance. Le côté « rebelle » de la personnalité de l’acteur s’adoucissait ici. Certes, il n’était pas responsable de la naïveté du scénario du film (les conséquences du drame final sont quelque peu esquivées), et la mise en scène élégante de Weir faisait passer la pilule. On remarquera au passage que les principaux personnages, parmi les élèves, évoquent curieusement chacun une facette de Robin Williams : un timide pathologique qui sort de sa coquille, un amoureux transi mal à l’aise en société, un frimeur rebelle (bien parti pour abuser des substances illicites…) narguant l’autorité, et un jeune acteur brillant mais terrifié par son père, et qui finira par se suicider… Difficile cependant de garder un œil froid et objectif sur ce beau film qui fit regretter à bien des lycéens de ne pas avoir un professeur pareil ! Pour Robin Williams, ce fut un déluge de louanges, et il fut de nouveau cité à l’Oscar, au Golden Globe et au BAFTA Award du Meilleur Acteur.

 

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Les années 1990 furent la décennie dorée de l’acteur, alternant sans difficulté la comédie et le drame dans pratiquement chaque film. Tous n’étaient pas forcément des réussites. On oubliera assez vite Cadillac Man, comédie où il jouait un vendeur de voitures d’occasion, homme volage pris en otage par un mari jaloux (Tim Robbins). Plus intéressant, le film suivant, Awakenings (L’Eveil), lui faisait « affronter » pour la première fois un acteur de très haut niveau : ni plus ni moins que Robert De Niro, l’acteur de la Méthode par excellence. Ce film dû à Penny Marshall adaptait le livre du célèbre docteur Oliver Sacks. Williams incarnait ce dernier (rebaptisé dans le film Malcolm Sayer), jeune médecin aux méthodes originales, qui en 1969 prit en charge des malades atteints d’encéphalite léthargique, une maladie très grave plongeant ses victimes dans un état catatonique. Grâce à un nouveau traitement, la L-Dopa, prescrit par Sayer / Sacks, les patients, dont un certain Leonard Lowe (De Niro), reprirent conscience et goût à la vie. Pour un temps, du moins, avant que la maladie ne les rattrapa… Un beau rôle pour Williams, crédible dans le rôle d’un docteur sincèrement touché par la détresse de ses patients, et qui lui valut sa quatrième nomination aux Golden Globes. Le film fut bien accueilli, en dépit d’un demi-succès public, compréhensible vu la nature du sujet. Williams enchaîna en 1991 avec une courte apparition en psychiatre détraqué dans le thriller hitchcockien assez lourdaud de Kenneth Branagh, Dead Again.

 

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Le film suivant fut l’un de ses préférés, l’une de ses meilleures créations. Terry Gilliam, après Munchausen, lui confia un rôle bien plus fourni pour son Fisher King l’opposant cette fois à Jeff Bridges. Pour l’un de ses meilleurs films (si ce n’est le meilleur), le cinéaste de Brazil jugula ses excès habituels pour signer ce mélange de drame, de comédie et de fantastique inspiré par le conte du Graal, et la légende de Perceval et du Roi Pêcheur. Williams incarnait Parry, clochard de New York sauvant la vie de Jack Lucas (Bridges), un animateur de radio déchu et cynique. Ce dernier se reprochait d’avoir jadis poussé un auditeur détraqué à tuer des gens dans un restaurant ; la rencontre avec Parry, allait le remettre face à ses responsabilités : le clochard était un professeur respecté, qui avait perdu sa femme, tuée dans ledit massacre… Fable tour à tour émouvante et perturbante, Fisher King offre quelques moments de comédie « williamsesque » typique ; qu’il soit en train de goûter aux joies du nudisme nocturne dans Central Park, ou tenter de séduire la jeune femme godiche dont il est amoureux (Amanda Plummer, déjà présente dans Le Monde selon Garp), Williams sait toujours faire sourire le spectateur. Mais le rire se teinte ici d’une tristesse incommensurable, dès que le film nous fait entrer de plain pied dans la psyché brisée de Parry. Fisher King met clairement en avant les deux faces de l’acteur, le rieur et l’homme perdu. Excellent face à Bridges, Robin Williams obtint son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Robin Williams resta dans ce registre « fantaisisto-triste », avec Hook, le « grand film malade » de Steven Spielberg. On sait que le cinéaste d’E.T. rêvait depuis des années de faire une adaptation de Peter Pan, mêlant le livre original de J.M. Barrie et le film de Walt Disney. Ce fut finalement un scénario iconoclaste (et si Peter Pan était adulte ?) qui le motiva à tourner ce film, attachant mais terriblement imparfait. Après avoir envisagé Kevin Kline, Spielberg décida de confier le rôle de Peter Banning, avocat d’affaires stressé, orphelin et amnésique, à Robin Williams. Sans doute s’était-il souvenu que Williams, deux ans auparavant, avait prêté sa voix à un film spécial pour Disneyworld, intitulé Back to Neverland ! Et l’aspect physique de Williams, moitié farfadet, moitié satyre (voir les scènes « nudistes » de Fisher King…) en faisait un Peter Pan adulte idéal. Sans compter ses angoisses, parfaitement partagées par le cinéaste : la peur d’être abandonné, les difficultés à gérer une vie de famille active avec un métier épuisant, les difficultés à rester jeune d’esprit tout en se confrontant inévitablement aux responsabilités et à la Mort… Le casting était disparate : si Dustin Hoffman en Capitaine Crochet, Maggie Smith en vieille Wendy et le regretté Bob Hoskins en Mouche étaient irréprochables, Julia Roberts semblait une Clochette bien perdue… Ajoutons une ribambelle d’Enfants Perdus auprès de qui Williams livra une mémorable scène de repas imaginaire finissant en duel d’insultes ! Le film était inégal, parfois inspiré, parfois raté (notamment son esthétique). Malgré tout, il eut du succès, et a même fini par être plus apprécié de nos jours qu’à sa sortie. Robin Williams fit une prestation convaincante, jouant sur des registres très différents : un homme d’affaires nerveux, limite odieux, qui réalise une douloureuse prise de conscience avant de se résoudre à quitter l’enfance, l’esprit tranquille. De ce point de vue, Hook offre un très intéressant portrait conjoint de Spielberg et de Robin Williams. Ils resteront de bons amis, Williams téléphonant pour remonter le moral de Spielberg durant le tournage éprouvant de La Liste de Schindler

 

Robin Williams - Toys

1992, une année d’hyperactivité pour l’acteur qui enchaînait les tournages : cinq films, y compris des doublages (la chauve-souris dingue Batty Koda dans le dessin animé Ferngully) ! Le plus important fut cependant, cette fois, un échec : Toys, de Barry Levinson, une fable entre comédie et SF baignant dans une esthétique à la Magritte, où Williams donnait la réplique à Michael Gambon, Robin Wright, Joan Cusack, LL Cool J et un tout jeune Jamie Foxx. Le réalisateur de Good Morning Vietnam imagina cette histoire très simple : Leslie Zevo (Robin Williams), véritable homme-enfant, luttait contre les fourbes agissements de son oncle, un général aigri (Gambon), cherchant à transformer l’usine à jouets familiale en fabrique d’armes de destruction électronique massive. Le message était évident : vive l’imagination, à bas les jeux vidéo guerriers !… malheureusement, il était simpliste à l’excès. Le film retenait plus l’attention pour ses incroyables décors qu’autre chose. Et, cette fois-ci, le jeu de Williams, un peu perdu là-dedans, semblait caricatural et répétitif. 

 

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Toys fut un gros échec. Mais Robin Williams eut heureusement un autre atout en main, cette année-là : le Génie des 1001 Nuits, celui d’Aladdin ! Un des plus grands succès des studios Walt Disney sous l’égide de Jeffrey Katzenberg. En incarnant le Génie métamorphe complètement disjoncté, qui venait en aide au jeune héros voleur de la lampe magique, Robin Williams ouvrit une brèche. Aladdin encouragea les stars à prêter leurs voix dans les films d’animation, une pratique alors restée quasiment inédite, à quelques rares exceptions près (Louis Prima dans Le Livre de la Jungle…). Préparé « à l’ancienne » (on était encore au temps de l’animation en celluloïd), le film voyait ses scènes dialoguées enregistrées à l’avance. L’animateur Eric Goldberg dut s’arracher les cheveux en reproduisant, en dessins, les improvisations et imitations démentielles de Williams (52 « personnalités » différentes recensées dans le film) ! S’il obtint une récompense inédite, un Golden Globe spécial pour son interprétation, Robin Williams eut un conflit avec les studios Disney. Aladdin étant sorti dans les salles américaines un mois seulement après Toys, il avait demandé que le Génie ne soit pas mis en avant sur les affiches, et que son nom ne soit pas crédité au générique. Le studio changea d’avis, le nom et le « visage » (parfaitement reconnaissable) de Williams étant un bonus évident pour le film, qui fit un carton mondial. Williams refusa de doubler Le Retour de Jaffar, la suite du film (pour la vidéo) et la série animée dérivée. Quelques années plus tard, la hache de guerre fut enterrée, et Williams redonna sa voix au Génie pour la seconde suite, Aladdin et le Roi des Voleurs. Ces « guéguerres » internes mises à part, le film reste toujours aussi euphorisant – et totalement hystérique dès que le Génie apparaît à l’écran ! 

 

Kobal

En 1993, Robin Williams incarna un autre de ses personnages les plus emblématiques : Madame Doubtfire, Euphegenia de son prénom, gentille nounou écossaise qui est en fait un comédien divorcé cherchant à garder le contact avec ses enfants. Williams y incarnait son alter ego, Daniel Hillard, comédien et doubleur de dessins animés (celui du générique du début fut créé spécialement par l’immense Chuck Jones, le « père » des Looney Tunes de la grande époque) terriblement immature, au point que sa femme Miranda (Sally Field), lassée de son manque total de discipline envers leurs trois enfants, obtient le divorce. Mis à l’épreuve pour prouver qu’il peut être sérieux et capable d’avoir un emploi sûr, Daniel devenait donc la gouvernante idéale de ses turbulents gamins, au risque d’être démasqué(e)… Réalisé par Chris Columbus, le film fut une comédie sympathique, quelque peu convenue (Certains l’aiment chaud et Tootsie étaient déjà passés par là), mais dont tout l’intérêt reposait sur le « show » de Williams, habilement maquillé par l’expert en maquillages Greg Cannom (Dracula, Hook). On remarquera, derrière les rires, que pointait à nouveau ici la peur de l’abandon et de la solitude de l’acteur, peur tempérée par les gags causés par cette drôle de grand-mère. Le film fut l’un des grands succès de cette année 1993, offrant à Robin Williams un troisième Golden Globe du Meilleur Acteur sur son étagère. Pour l’anecdote, la maison de San Francisco qui avait servi de lieu de tournage à Mrs. Doubtfire est devenue un mémorial improvisé par les fans du film pour le comédien disparu.

 

Robin Williams - Jumanji

Mrs. Doubtfire aura eu un succès que n’eut jamais le film suivant de Robin Williams, Being Human de Bill Forsyth, une ambitieuse histoire suivant les différentes incarnations d’Hector (Williams) à travers le temps et l’Histoire. Le film, remonté contre l’avis du réalisateur et amputé de 40 minutes, fut renié par ce dernier, et la présence de l’acteur au générique ne put sauver un film crucifié par la critique. Ensuite, durant la seconde moitié des années 1990, l’acteur très sollicité va connaître une véritable boulimie de films, en tant que premier rôle, voix ou simple apparition : 18 films enchaînés en quatre années, de 1995 à 1999. Sans compter les nombreuses apparitions surprise à la télévision (comme cet épisode de Friends, ou il faisait une scène de ménage hilarante à son copain Billy Crystal !). Au cinéma, cette boulimie entraînera des films de qualité très variable. Ceux qui étaient enfants en 1995 se souviennent sûrement de Jumanji, de Joe Johnston, l’ancien directeur artistique d’ILM qui livra un divertissement familial trépidant, où un jeu magique libérait des hordes d’animaux sauvages dans un lotissement à l’américaine. Dans ce film truffé d’effets visuels dernier cri (pour l’époque), Robin Williams devait protéger deux enfants (dont une toute jeune Kirsten Dunst) des attaques d’éléphants, de crocodiles, de singes farceurs et bien d’autres périls d’une jungle fantaisiste !

 

Robin Williams - Birdcage

En 1996, Robin Williams réapparaîtra chez Kenneth Branagh, pour le rôle d’Osric dans sa luxueuse production d’Hamlet. On retiendra aussi sa collaboration (manquée) avec Francis Ford Coppola pour Jack, une production reposant sur le capital sympathie de l’acteur, jouant un enfant de dix ans grandissant trop vite. Une trame rappelant, en moins inspiré, Big avec Tom Hanks, teintée de plus de tristesse (le film rappelle sans détour que le personnage de Williams est condamné à mourir vite), mais qui n’a pas vraiment marqué les esprits, le cinéaste d’Apocalypse Now semblant avoir accepté de tourner ce film pour en finir avec les dettes de son studio Zoetrope. Williams, lui, s’en donnait à cœur joie sans trop de risques, entouré d’une bande de gamins rappelant ceux de Hook. 1996 fut surtout pour l’acteur l’année de Birdcage, le film de Mike Nichols, adaptant ici au public américain notre familière Cage aux Folles hexagonale. Renato et Albin / Zaza Napoli devinrent ici Armand Goldman (Robin Williams) et son cher Albert (Nathan Lane), vieux couple gay fort marri de devoir jouer les gens « normaux », face aux futurs beaux-parents réactionnaires (Gene Hackman et Dianne Wiest) du fils d’Armand. La prestation de Williams fit bien rire le public américain, un peu moins le public français qui connaissait déjà l’histoire par cœur !

 

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En 1997, Robin Williams alterna à nouveau le rire et les larmes. Entre un film avec l’ami Billy Crystal  : Father’s Day / La Fête des Pères, d’Ivan Reitman, remake des Compères, et une apparition gag en comédien flou chez Woody Allen (Deconstructing Harry / Harry dans tous ses états), l’acteur eut une très bonne année. Il joua le savant zozo, inventeur du Flubber (remake de The Absent-minded Professor / Monte la-d’sus ! avec Fred McMurray), un simple prétexte pour les effets spéciaux d’ILM ; surtout, il tint un rôle important dans le beau drame Good Will Hunting (ou, chez nous, Will Hunting tout court) réalisé par Gus Van Sant, sur un scénario de deux jeunes comédiens également têtes d’affiche du film : Ben Affleck et Matt Damon. Ayant baissé son salaire tant le scénario lui plaisait, Robin Williams livra une superbe interprétation. Il y jouait Sean Maguire, psychologue de Boston contacté par son ancien camarade d’études Gerald Lambeau (Stellan Skarsgard) pour s’occuper d’un jeune homme brillant et perturbé, Will Hunting (Damon). Un cas difficile pour Maguire, devant apprivoiser le jeune homme rebelle et lui redonner confiance en lui-même. Le public aima le film, la critique fut enthousiaste, et, pour son personnage de professeur profondément meurtri, Williams obtint un torrent d’éloges. Sean Maguire, c’est un peu le John Keating des Poètes Disparus, qui aurait perdu totalement son insouciance et chercherait à se reconstruire après le drame. Aucune fantaisie dans le jeu de Williams qui puisa dans sa propre douleur, et eut ici droit à des joutes psychologiques mémorables avec un tout jeune Matt Damon. Le risque fut payant : Robin Williams eut droit à de nombreuses distinctions, dont sa sixième nomination aux Golden Globes et, surtout, il remporta l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.

 

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L’acteur ne se reposait pas sur ses lauriers et enchaîna les films en 1998. Le suivant fut l’occasion pour lui, huit ans après L’Eveil, d’incarner un autre médecin américain peu orthodoxe : Hunter « Patch » Adams, dans le film Patch Adams (Docteur Patch) de Tom Shadyac. Un médecin qui révolutionna et malmena l’establishment médical américain, en faisant le clown pour faire rire les patients, entre autres « tactiques » destinées à amener un peu d’humanité dans le froid monde des hôpitaux. Un rôle fait pour Williams, avec cependant quelques aménagements scénaristiques adaptant la véritable histoire de Patch à une vision hollywoodienne de celle-ci. Les critiques (et le vrai Adams lui-même) protestèrent, plus contre le film que contre l’acteur qui s’en sortit une nouvelle fois avec les honneurs, décrochant au passage sa septième et ultime nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Malgré le sentimentalisme excessif du récit, le film devrait être redécouvert aujourd’hui, compte tenu de la fin tragique de l’acteur. Patch Adams, c’était évidemment Robin Williams lui-même qui trouvait son salut et son bonheur dans le rire des autres, au mépris des autorités dénuées d’âme… et qui cachait une grave dépression. Le film commençait par l’internement en hôpital psychiatrique du personnage principal ; et, plus tard dans le récit, Patch Adams, endeuillé, envisageait de se tuer. Un véritable signal d’alarme des problèmes que l’acteur traverserait de plus en plus.

 

Robin Williams - L'Homme Bicentenaire

Les derniers films que tourna Robin Williams à la fin de cette glorieuse décennie eurent un accueil plus mitigé. On le retrouva en 1998 dans What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves), un film fantastique de Vincent Ward, très librement adapté d’un roman de Richard Matheson. Williams y jouait Chris Nielsen, un homme tué dans un accident de voiture, égaré dans l’Au-delà, et partant à la recherche de son épouse suicidée, dont l’âme se trouvait en Enfer (sic). L’acteur y semblait quelque peu à l’aise dans un film se reposant trop sur ses beaux effets visuels. L’année suivante, on retrouva Williams dans deux films. Il retrouva Chris Columbus pour l’adaptation des romans d’Isaac Asimov devenue L’Homme Bicentenaire. Aux côtés de Sam Neill, Williams y jouait Andrew, un robot humanoïde évoluant peu à peu pour changer d’apparence, intégrant sa famille d’adoption sur des générations jusqu’à y gagner des sentiments inconnus d’une machine. Williams, pour l’occasion, trouva une nouvelle fois l’occasion de se déguiser en portant un costume-maquillage très complexe de robot métallique, avant de prendre progressivement une apparence humaine. Mais le film ne convainquit pas ; il serait surpassé, deux ans plus tard, par un film au sujet quasi similaire : A.I. Intelligence Artificielle, de l’ami Steven Spielberg, film pour lequel Williams prêtera sa voix !

 

Robin Williams - Jakob le Menteur

Toujours en 1999, l’acteur n’eut pas plus de chance avec le pourtant très intéressant Jakob le Menteur, de Peter Kassovitz. Il y incarnait Jakob Heym, un juif enfermé dans le ghetto de Lodz, qui, pour se sortir d’une situation dangereuse (les autorités nazies l’ont convoqué parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu, et, sorti indemne de l’affaire, il attire la suspicion des autres réfugiés), inventait les fausses nouvelles d’une libération imminente par l’Armée Rouge soviétique. Malheureusement, le film s’attira les foudres des critiques, jamais tendres dès qu’un film abordait le thème de la Shoah… de plus, il sortait quelques mois après le surestimé La Vie est Belle de Roberto Benigni, sur un sujet proche. Le film de Benigni fit un triomphe, Jakob le Menteur fut un échec terrible…

 

Robin Williams - A.I. Intelligence Artificielle

Avec le nouveau siècle, l’activité cinématographique de Robin Williams changea. L’acteur, arrivé à la cinquantaine, se mit moins en avant (au cinéma), tout en continuant d’enchaîner films, spectacles, apparitions et interviews à la télévision. Plus la filmographie de l’acteur s’étoffait, plus celle-ci semblait gagnée par la noirceur, la tristesse. Les personnages de Williams, jusque-là, étaient souvent des « enfants », des marginaux, évoluant souvent dans la douleur vers l’âge adulte. Après Will Hunting, l’acteur continuait de faire rire, mais, peu à peu, une cassure se formait. De vieux démons refaisaient surface, ainsi que les pertes de proches et une grave rupture personnelle. Robin Williams débuta le nouveau siècle en douceur, en donnant sa voix au Professeur Know (Professeur Sait-Tout) d’A.I. Intelligence Artificielle, très grand film incompris de Steven Spielberg, héritant d’un projet de longue date de Stanley Kubrick. Il semble que ce soit Kubrick, dans les années 1990, qui confia le rôle à Williams et enregistra ses répliques, avant de confier le film à Spielberg. Celui-ci se servit donc des enregistrements, avec l’accord de son acteur de Hook pour donner vie à cet hologramme facétieux, doté de la tête et de l’accent d’Albert Einstein, un véritable Wikipédia vivant donnant du fil à retordre aux robots joués par Haley Joel Osment et Jude Law. Pour en finir avec la cybernétique et les machines vivantes, Williams « l’Homme Bicentenaire » prêtera aussi sa voix en 2005 à Fender, un robot déglingué du film d’animation Robots.

 

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2002 fut une année pleine pour le comédien, qui venait de perdre sa mère, son premier public, en septembre 2001. Il livra un nouveau one man show à succès, Robin Williams Live on Broadway, qui fut un triomphe public, et fut la vedette de trois films l’emmenant dans une noirceur inédite. Un virage à 180 degrés, qui, à un film près, fut remarqué et salué par les critiques. Un jeune cinéaste londonien, Christopher Nolan, venait d’enthousiasmer les professionnels et les spectateurs pour son brillant thriller Memento ; il accepta de réaliser le remake d’un film policier norvégien, Insomnia, pour la Warner. Nolan eut un casting royal, composé d’Al Pacino, Hillary Swank et Robin Williams. Pour ce dernier, après avoir fait face à De Niro et Dustin Hoffman, ce fut la chance de jouer avec une autre légende de l’Actor’s Studio. Williams surprit tout le monde en jouant un personnage inquiétant : Walter Finch, un écrivain de seconde zone réfugié en Alaska, meurtrier d’une adolescente, et qui jouait un jeu dangereux avec le policier Will Dormer (Pacino) qui le traque. Ce dernier avait de graves problèmes de conscience, aggravés par l’insomnie chronique, et se révélait plus proche de l’assassin qu’il ne le croyait… En accord avec les intentions de Nolan, Robin Williams « tua » en lui toute fantaisie pour ce film : son Walter Finch était méticuleux, lucide et terriblement perturbé par la découverte de sa nature de meurtrier. Le spectateur assistait à la naissance d’un petit psychopathe ordinaire, ressemblant plutôt au voisin  »invisible » qu’à un Hannibal Lecter. Finch fut la face noire, pitoyable et inquiétante, du personnage des Poètes Disparus. La prestation de Williams, glaçant, face au bouillonnant Pacino, fut exceptionnelle. Le film eut un modeste succès public, le jeu de Williams fut très apprécié, mais, inexplicablement, son contre-emploi fut boudé par les cérémonies officielles.

 

Robin Williams - One Hour Photo

Toujours en 2002, Williams fut aussi la vedette de la comédie satirique Death to Smoochy (Crève Smoochy, crève) de Danny DeVito ; il y jouait « Rainbow Randolph » Smiley, clown d’une émission télévisée pour enfants, renvoyé pour corruption et prêt à toutes les bassesses pour ruiner la réputation de son remplaçant Sheldon Mopes (Edward Norton), alias Smoochy le Rhinocéros ! Un numéro très « chargeurs réunis » de Williams pour ce film descendu en flammes à sa sortie. Pourtant, là aussi, un malaise pointait : le personnage de Randolph faisait une dépression suicidaire… Dans la foulée, Robin Williams fut le premier rôle du méconnu, et très intrigant, One Hour Photo (Photo Obsession) de Mark Romanek, où il jouait le rôle de Seymour « Sy » Parrish, modeste employé d’un laboratoire de développement photo ; un petit homme solitaire idéalisant les Yorkin (Michael Vartan et Connie Nielsen), un couple marié dont il s’imaginait être l’ami proche. En développant pour lui-même les doubles des photos familiales de ces derniers, le personnage devenait maladivement obsédé par eux. Robin Williams était ici, une nouvelle fois, à son meilleur niveau en campant son personnage le plus esseulé de sa filmographie, et le plus inquiétant dans son comportement sociopathe. Si l’acteur obtint des prix et des citations, il fut là aussi oublié par les Oscars et les Golden Globes. En 2004, après un rôle secondaire dans Noël de Chazz Palminteri, et après avoir joué l’ami du jeune héros de House of D (Le Prince de Greenwich Village) de David Duchovny, Robin Williams complètera cette série de personnages névrosés avec Final Cut, un thriller de science-fiction d’Omar Naim. Dans un futur proche où la technologie des implants mémoriels s’est développée, Alan Hackman (Williams), un « monteur d’images mentales », chargé de sélectionner les heureux souvenirs des personnes défuntes pour en faire des hagiographies, découvrait que son dernier défunt « client » était peut-être un pédophile. Alan se lançait alors dans une enquête ramenant dans sa mémoire de douloureux souvenirs… Plus proche de films comme Conversation Secrète (voir le nom du personnage), Final Cut complétait cette série de films angoissants tournés par l’acteur, marqués par la Mort et les souvenirs dérangeants, comme si le comédien avait choisi ces films-là pour exprimer que quelque chose n’allait pas.

 

Robin Williams - L'Homme de l'Année

Le tournage de la comédie noire The Big White, sorti en 2005, fut un mauvais souvenir. Revenu en Alaska après Insomnia pour les besoins de ce film, Williams en partageait l’affiche avec Holly Hunter et Woody Harrelson. Il y jouait Paul Barnell, un agent de voyage qui, pour faire face à ses ennuis financiers, montait une arnaque : il s’arrangeait pour faire passer un cadavre d’un anonyme pour celui de son frère disparu, espérant toucher l’argent de l’assurance. Malheureusement, le frère bien vivant arrivait au pire moment… Durant le tournage, malheureusement, Williams, après vingt ans d’abstinence, rechuta dans l’alcoolisme. Il fut en traitement durant trois ans. Son mariage battait de l’aile, et il venait de perdre un ami proche en la personne de Christopher Reeve, décédé des suites de l’accident qui l’avait paralysé neuf ans plus tôt. Vaille que vaille, l’acteur continuait cependant à tourner. Il fut à l’affiche de six films en 2006. Ni la comédie satirique L’Homme de l’Année (marquant les retrouvailles avec Barry Levinson), une comédie satirique où il jouait un animateur de radio élu accidentellement Président des Etats-Unis, ni RV (Camping Car), comédie de Barry Sonnenfeld, ni le drame The Night Listener d’après Armistead Maupin, où il incarnait un écrivan gay délaissé venant en aide à un jeune garçon abandonné, ne furent un franc succès.

 

Night at the Museum

Il fut plus heureux en participant à des films bien plus familiaux comme La Nuit au Musée, la comédie fantastique de Shawn Levy, avec Ben Stiller en gardien de nuit malmené par les turbulents « pensionnaires » du musée de New York : figures de cire, squelette de dinosaure et autre statues de héros historiques prenant vie par magie ! Dans la droite lignée de Jumanji, Robin Williams y était le président Teddy Roosevelt, du moins sa statue de cire en tenue d’officier, prêt à charger sabre au clair… et amoureux transi de sa voisine de cire, l’indienne Sacagawea. Williams fut de l’aventure pour La Nuit au Musée 2, sortie en 2009.

 

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Il fit aussi rire le public en prêtant sa voix au superbe film d’animation de George Miller, Happy Feet. Le réalisateur de Mad Max, pour sa grande aventure en terre Antarctique, lui confia la voix de deux personnages différents, croisant la route du héros Mumble (voix d’Elijah Wood), le manchot empereur danseur de claquettes. Williams y était Ramon, chef de la bande de manchots Adélie, fêtards et dragueurs, qu’il dotait d’une voix chicano, irrésistible durant une scène de séduction à la Cyrano de Bergerac. Et il donnait aussi sa voix à Lovelace, le gorfou sauteur, narrateur de l’aventure. Un palmipède plein de sagesse mais néanmoins entouré d’accortes femelles, jouant les gourous à la voix de Barry White, pour conter son étrange rencontre du troisième type avec les « aliens » humains menaçant les manchots… Deux personnages très amusants, qui réapparaîtront en 2011, toujours doublés par Williams, dans le moins inspiré Happy Feet 2, toujours sous la direction de George Miller. Le premier film restait un petit bijou, épique, émouvant et entraînant. Pourtant, le malaise revenait… Lovelace manquait de mourir étranglé par son « collier » (un emballage plastique de canettes) à un moment du film… Guéri de son alcoolisme, Robin Williams joua dans deux films en 2007. Il fut Frank, un prêtre envahissant la vie d’un couple de futurs mariés, dans la comédie Permis de mariage, et Maxwell « Wizard » Wallace, musicien de rue et vagabond formant à son art le jeune héros du drame August Rush, joué par Freddie Highmore.

 

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S’ajouta aux épreuves de Robin Williams le divorce d’avec Marsha, en 2008, après presque vingt ans de mariage, divorce ne lui laissant qu’un droit de visite pour son fils cadet, Cody, encore mineur à l’époque. Il ne réapparut sur les écrans qu’en 2009. Outre La Nuit au Musée 2, on le vit dans Shrink (Le Psy d’Hollywood), jouant l’un des patients de Kevin Spacey : un rôle pratiquement autobiographique, celui d’un homme souffrant de l’alcoolisme. La comédie noire de Bobcat Goldthwait, World’s Greatest Dad, fut une variation très grinçante sur un personnage rappelant, en bien moins brillant, le professeur des Poètes Disparus. Lance Clayton (Williams), un professeur d’anglais, féru de poésie, écrivain rejeté, devait élever seul son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara). Kyle mourait, asphyxié durant un jeu sexuel ; pour éviter l’humiliation, Lance déguisait la mort idiote de son rejeton, et, par le truchement d’une fausse lettre de suicide (…), gagnait l’admiration de tous. La comédie, avec son point de départ franchement morbide, fut très appréciée, et Williams y fut à nouveau salué. Mais le film fut un désastre financier. Robin Williams partagea également l’affiche d’une production Disney, Old Dogs (Les Deux font la père), avec John Travolta, où deux associés et copains strictement hétéros se mettent en ménage pour assurer la garde d’enfants jumeaux. Une comédie très oubliable, mais qui eut un modeste succès aux Etats-Unis.

 

Robin Williams - Le Majordome

Souffrant de problèmes cardiaques, Robin Williams dut se faire opérer cette même année 2009, reportant du même coup la tournée de son nouveau one man show, Weapons of Self Destruction, pour l’année suivante, qui le tint éloigné des écrans de cinéma. L’acteur épousa Susan Schneider, une designeuse graphique, en 2011. Il réapparut en 2012 à la télévision dans une série comique avec Sarah Michelle Gellar, The Crazy Ones, qui ne dura qu’une saison, mais qui lui valut les louanges et une nomination aux Critic’s Choice Television Award du Meilleur Acteur. En plus du tournage de cette série, Robin Williams joua dans neuf films, accumulés en l’espace de deux ans. En 2013, il retrouva Robert De Niro dans la comédie Un Grand Mariage, jouant un prêtre dépassé par les évènements, les ruptures et les coucheries d’une famille très recomposée. La performance la plus marquante de ces dernières années, pour Robin Williams, fut son second rôle dans le remarquable Le Majordome de Lee Daniels, biopic de la vie de Cecil Gaines, majordome témoin des grands changements sociaux durant ses décennies de service pour plusieurs présidents américains. Williams ouvrait le bal en incarnant, le plus sérieusement du monde, un Ike Eisenhower vieillissant, faisant le premier pas d’une politique d’intégration en faveur des Noirs américains, à la fin des années 1950. L’acteur retrouvait le grand Forest Whitaker, qui, 27 ans plus tôt, avait été son complice dans Good Morning Vietnam. Williams fut de la nomination collective pour les acteurs du film, impeccables, à la Screen Actors Guild Awards. Il joua aussi avec Annette Bening et Ed Harris dans le drame The Face of Love, et, plus de vingt ans après Fisher King, revint dans un film de Terry Gilliam : Le Théorème Zéro, prêtant sa voix (non créditée au générique) au porte-parole de l’Eglise de Saint Batman le Rédempteur ! Petite revanche personnelle de l’acteur, jadis envisagé pour jouer les méchants Joker puis Riddler dans les premiers films du super-héros…

 

Robin Williams - Boulevard

Cette année, Robin Williams tourna ses derniers films. Le drame Boulevard, avec Kathy Bates, le montrait en employé de banque, marié, s’ennuyant dans sa vie, et obligé de se confronter à un secret personnel quand il recueillait un jeune homme perturbé chez lui. La comédie dramatique de Phil Alden Robinson, The Angriest Man in Brooklyn, avec Mila Kunis et Peter Dinklage, ne sortit qu’en direct-to-video. Son personnage, un homme d’affaires odieux et colérique, découvrait qu’il était atteint d’un anévrisme cérébral incurable… Les derniers films interprétés par Robin Williams étaient tous en post-production, quand tomba la triste nouvelle. Il venait d’achever la comédie Merry Friggin Christmas, avait repris pour la dernière fois son rôle de Teddy Roosevelt dans La Nuit au Musée 3, et doubla son dernier personnage, le chien Dennis du héros d’Absolutely Anything, comédie de l’ancien Monty Python Terry Jones, rassemblant Simon Pegg, Kate Beckinsale et les vétérans « Pythons » : Jones et ses amis John Cleese, Terry Gilliam, Michael Palin et Eric Idle.

Cette boulimie de tournages serait la dernière ligne droite pour le comédien. Diagnostiqué bipolaire, il connaissait des crises dépressives de plus en plus aggravées. Il était reparti en désintoxication, après une nouvelle rechute alcoolique. Et il se savait atteint de la maladie de Parkinson, un fait qui ne fut révélé par sa veuve qu’après son décès. Robin Williams ne voulait plus lutter. Ce 11 août 2014, il n’eut plus de pensée agréable pour l’aider à s’envoler, et, seul chez lui, mit fin à ses souffrances. Ses admirateurs (dont le président américain Barack Obama en personne), comme ses amis et sa famille, lui ont spontanément rendu un hommage débordant d’affection, pour saluer la mémoire de cet homme né pour vivre par le rire, et par les larmes.

Vous qui lisez ce texte, j’ignore si vous serez de cet avis, mais il me manque déjà un peu. Goodbye, Robin Williams. Amusez-vous bien au Ciel.

 

Au fait, cher lecteur… votre braguette est ouverte !

 

Ludovic Fauchier

 

 

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ci-dessus, Robin Williams dans une émission d’anthologie à l’Actor’s Studio, en 2001. Ne manquez pas sa réaction, à 23 minutes, à la question : « Y a-t-il un Robin Williams introverti ? ».

 

Ci-dessous : le lien vers le site ImdB qui récapitule la filmographie intégrale de Robin Williams.

http://www.imdb.com/name/nm0000245/?ref_=rvi_nm

La musique de Clint – JERSEY BOYS (et autres films)

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JERSEY BOYS, de Clint Eastwood

L’histoire :

L’histoire de Frankie Valli et de son groupe, The Four Seasons, commence en 1951. Frankie Castelluccio (John Lloyd Young) a 16 ans ; apprenti barbier à Belleville, New Jersey, il joue dans un groupe avec son meilleur ami, Tommy DeVito (Vincent Piazza). Sûr de lui et grande gueule, Tommy entraîne Frankie dans ses combines. Pour un braquage mal organisé, Frankie échappe de justesse à la prison en raison de son jeune âge, et Tommy passe six mois derrière les barreaux. Une fois ce dernier sorti de prison, lui, Frankie et Nick Massi (Michael Lomenda) décident de poursuivre dans la chanson, aidés en cela par la voix exceptionnelle de Frankie… ainsi que par le soutien du « protecteur » local, Gyp De Carlo (Christopher Walken), qui aime leur musique. Ayant changé son nom en Frankie Valli, Frankie épouse Mary Delgado (Renée Marino), qu’il a rencontré dans un bar. Le trio, dont le groupe change en permanence de nom, rencontre en 1959 un compositeur surdoué de 17 ans, Bob Gaudio (Erich Bergen). Les quatre hommes trouveront le nom définitif de leur groupe au sortir d’un bowling. Après des débuts difficiles avec leur nouveau producteur, Bob Crewe (Mike Doyle), les Four Seasons enchaînent les hits. Mais les tensions naissent, alimentées par le comportement de Tommy, lourdement endetté auprès d’ »associés » dangereux…

 

Jersey Boys

La critique :

Clint Eastwood, avec une régularité de métronome, continue d’ignorer la retraite (84 ans depuis le 31 mai dernier !) et enchaîne les tournages, ajoutant à une filmographie déjà phénoménale un petit (avant) dernier. Jersey Boys est en effet son 33ème long-métrage comme réalisateur, et il a déjà amorcé la post-production du suivant, American Sniper, avec Bradley Cooper. Un tel rythme impressionne… et inquiète aussi, un peu. On ne peut pas s’empêcher de penser que l’acteur-cinéaste est parfaitement conscient du peu de temps qu’il lui reste à vivre sur cette Terre, et qu’il tient à finir dans les temps une œuvre impressionnante, tant par sa régularité que sa qualité. Pardonnez-moi cette réflexion aux airs d’enterrement prématuré, mais il n’échappe à personne que Clint sait qu’il ne sera bientôt plus là, et, qu’à travers ses films, il fait aussi le bilan de sa vie. Même une comédie musicale (terme erroné s’il en est) comme Jersey Boys, sur un sujet classique (l’ascension et la rupture d’un groupe de jeunes gens venus d’un milieu modeste), se situe à sa façon dans la lignée des précédents films du réalisateur de Million Dollar Baby, toujours prêt à regarder la Grande Faucheuse droit dans les yeux… et si possible, caméra en main !

La sortie de Jersey Boys offre ici l’occasion de revenir sur un thème cher au cœur de Clint Eastwood : l’univers de la musique. On le sait passionné de jazz depuis toujours, et il n’a échappé à personne qu’il a développé, au travers des films qu’il a réalisé, un lien particulier avec le son et les ambiances musicales propres à la culture américaine. Bien après avoir poussé la chansonnette dans Paint Your Wagon (La Kermesse de l’Ouest), Clint s’est souvent servi de ses films pour transmettre sa passion. Celle-ci a souvent surgi de façon inattendue dans plusieurs de ses longs-métrages : voir par exemple l’inoubliable Big Fran’s Baby qui devient le thème principal d’Un Monde Parfait, lié à l’enfance du héros (Kevin Costner en alter ego du cinéaste), ou ce détour dans une boîte de jazz dans Sur la Route de Madison, qui nous permet d’apprécier le talent du fiston Kyle Eastwood, devenu un jazzman de renommée mondiale ! Avant d’en venir à Jersey Boys, voici la  »playlist » des films musicaux de l’ami Clint. 

 

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PLAY MISTY FOR ME (UN FRISSON DANS LA NUIT, 1971)

Première réalisation de Clint Eastwood, qui joue ici le rôle de Dave Garver, un disc-jockey animant les heures nocturnes de sa station de radio, située à Carmel-by-the-Sea. Un DJ charmeur, qui, bien qu’ayant une tendre relation avec Tobie (Donna Mills), ne se prive pas de quelques « écarts »… Comme de passer la nuit avec une admiratrice, Evelyn Draper (Jessica Walter), qui lui demande chaque soir de jouer Misty, langoureux morceau jazz d’Erroll Garner. Cela ne poserait aucun problème à Dave, sauf que l’aventure d’une nuit tourne au cauchemar. Evelyn le harcèle, persuadée qu’ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre ; et quand Dave l’éconduit, le drame éclate…

Play Misty for me est un solide thriller, « à la Hitchcock », dont l’originalité tient à son ambiance musicale permanente. Parfois formellement maladroit, pardonnable dans ses défauts puisqu’il s’agissait du tout premier film réalisé par Clint, Play Misty fut en tout les cas l’occasion parfaite pour celui-ci de révéler au public sa passion de la musique jazz. Dans ce thriller qui préfigure l’histoire de Liaison Fatale, Eastwood se permet de nombreuses « déviations » musicales qui donnent au film un charme particulier. Outre l’entêtante présence de la musique de Garner qui devient le signal de la présence du danger, représenté par une femme gravement perturbée (excellente Jessica Harper), on sort du cadre du thriller pur pour s’aventurer dans des passages entièrement « musicalisés ». Comme cette séquence de promenade amoureuse dans les bois et sur la plage de Carmel, entre Clint et Donna Mills, sur l’air de la balade de Roberta Flack, The First Time Ever I Saw Your Face. Et, le travail de son personnage aidant, Clint détourne aussi son film, dans une longue pause située durant le Festival de Jazz de Monterey. L’occasion pour le jeune cinéaste de filmer quelques-uns de ses héros musicaux : Johnny Otis, Cannonball Adderley et Joe Zawinul, des Weather Report. Sont également cités dans cette séquence Woody Herman, Joe Williams et le légendaire Duke Ellington. Un bon départ pour Clint, qui mettra sa passion de côté pendant quelques films avant d’y revenir une décennie plus tard.

 

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HONKYTONK MAN (1982) 

Clint Eastwood joue ici le rôle de Red Stovall, un chanteur et compositeur de country qui fait la tournée des « beuglants » (« honkytonks »), et n’a jamais percé dans son métier. On est en pleine Grande Dépression, et Red a enfin l’occasion de décrocher le succès : il doit se rendre à Memphis, Tennessee, pour auditionner au Grand Ole Opry, le temple de la musique country. Encore faut-il pour cela arriver à temps, à bord de sa Lincoln… Red emmène avec lui son jeune neveu Whit (Kyle Eastwood), qui va devenir son complice, et fait aussi la route avec le grand-père du gamin (John McIntire) et une gamine un peu folle (Alexa Kenin). Au fil des aventures dérisoires qui les attendent sur la route, Whit apprend à grandir et comprend que son oncle se meurt de la tuberculose, qu’il ne peut soigner…

Certainement l’une des plus belles réussites d’Eastwood, toute périodes confondues. Honkytonk Man avait, à l’époque, complètement pris à contrepied ceux qui ne voyaient en Clint qu’un flingueur taciturne. Avec la simplicité de style qui fait la force des plus grands (on pense énormément à John Ford, le film retrouvant l’ambiance des Raisins de la Colère situé à la même époque de crise aux USA), Clint Eastwood se permet pour la première fois d’aborder directement le monde de la musique américaine, baignant ici intégralementdans l’ambiance de la country. C’est l’occasion aussi pour le cinéaste-acteur de filmer des thèmes qui lui sont chers : les relations filiales, la transmission d’un savoir et la douloureuse agonie d’un personnage central porté sur l’autodestruction. La bonne humeur du duo formé par Clint et son fils Kyle adoucit la tristesse d’un finale poignant. Rétrospectivement, on se rendra compte que ce chef-d’oeuvre souvent oublié allait préfigurer Bird et Jersey Boys.

 

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BIRD (1988)

Un très grand film qui fait le saut entre différentes époques de la vie de Charlie « Yardbird » Parker (Forest Whitaker). Nous suivons ici l’inventeur du be-bop, dans son enfance difficile à Kansas City, sa relation avec ses amis Dizzy Gillespie (Samuel E. Wright) et Red Rodney (Michael Zelniker), et son histoire d’amour avec sa femme, Chan (Diane Venora). Une vie qui finira en tragédie, par la mort de Parker à l’âge de 34 ans, d’une overdose…

Autre très grand film de Clint Eastwood sur une figure révolutionnaire de la musique jazz, Bird a définitivement contribué à asseoir la réputation d’Eastwood comme cinéaste de tout premier plan. C’est aussi certainement son film le moins « accessible » aux néophytes, sa construction très particulière pouvant rebuter le spectateur habitué à des œuvres plus linéaires. Le scénario, dense et passionnant, de Joel Oliansky adopte en effet la structure même du jazz de Charlie Parker : un récit basculant sans cesse du passé au présent, ainsi construit selon les principes du be-bop, mode d’expression favori du personnage central. Une narration audacieuse, adaptée au sujet, et qui nous fait entrer dans la psyché perturbée du grand musicien, magnifiquement interprété par Forest Whitaker. Bird n’épargne pas le spectateur en décrivant la déchéance du musicien, ceci tout en livrant un regard lucide sur le monde du jazz des années 1940-50, qui, grâce à des gens comme Parker, sortait peu à peu du cloisonnement.

 

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MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (1997)

Quand le journaliste John Kelso (John Cusack) débarque de New York pour faire un article sur Jim Williams (Kevin Spacey), antiquaire réputé de Savannah, en Géorgie, il n’imagine pas une seconde mettre les pieds dans un drôle d’univers… A peine a-t-il découvert les habitants de la ville, qui semblent tous avoir un sacré grain de folie, qu’il apprend que Williams a tué son amant, Billy Hanson (Jude Law). Un procès retentissant va dévoiler les secrets de « l’irréprochable » gentleman, et Kelso, flairant l’article à succès, décide de rester en ville. Il faut dire que la présence de la jolie Mandy (Allison Eastwood) a de quoi le persuader. La rencontre avec un travesti extravagant, Lady Chablis (dans son propre rôle), l’omniprésence du vaudou et la musique de Johnny Mercer, parolier, chanteur et compositeur légendaire, vont contribuer à rendre le séjour de John vraiment unique…

Film imparfait, au rythme nonchalant collant bien à la personnalité de son metteur en scène, Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal est un véritable OVNI dans la filmographie d’Eastwood. Impossible en effet de lui donner un genre spécifique ! Le film est à la fois une comédie, un drame, un film romantique, un thriller judiciaire, un film fantastique… le tout sans jamais suivre la ligne stricte de ces genres très différents. S’il souffre parfois de ce déséquilibre, Minuit… n’ennuie en tout cas jamais. L’ambiance unique de la petite ville sudiste de Savannah y est sans doute pour beaucoup, de même que la musique. Eastwood a veillé à imprégner l’ensemble du film de l’esprit des créations du grand Johnny Mercer (auteur de classiques immortels comme Moon River ou That Old Black Magic), dont le sublime Skylark interprété par K.D. Lang ouvre le film. La sortie du film a permis à l’époque de redécouvrir  les standards de Mercer, interprétés par la crème de la crème : K.D. Lang, Cassandra Wilson, Brad Mehldau, Diana Krall, Tony Bennett, Joshua Redman, pour ne citer que ceux-là… Kevin Spacey vient y chrooner à merveille That Old Black Magic, tandis que Clint et sa fille Allison viennent y pousser joliment la chansonnette. Cette dernière susurre un langoureux Come Rain Or Come Shine (qu’elle interprète dans le film), tandis que son illustre paternel swingue à merveille sur Ac-cent-tchuate The Positive, qui illustre à merveille sa philosophie de la vie !

 

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PIANO BLUES (2003)

Une « récréation » pour Clint Eastwood, qui, entre deux gifles magistrales (Mystic River et Million Dollar Baby), tourne cet épisode de la série documentaire The Blues créée par Martin Scorsese, explorant les racines des différentes facettes de la musique américaine. Le réalisateur de Bird n’allait évidemment pas laisser passer cette chance de parler de sa passion ! Et il est en grande compagnie : il interviewe des maîtres du blues et du jazz, comme Dave Brubeck, Doctor John, Pinetop Perkins Marcia Ball… Les mânes de Fats Waller, Fats Domino, Duke Ellington, Art Tatum, Oscar Peterson et bien d’autres sont aussi présents, via des extraits d’archives sélectionnées par le réalisateur. Avec en prime, comme co-présentateur, le grand Ray Charles dans une de ses dernières apparitions filmées avant sa mort. Ses conversations avec Clint, et leur numéro de duettistes au piano, sont irrésistibles.

 

Jersey Boys 02

Jersey Boys poursuit (et conclut ?) en beauté la filmographie musicale de Clint Eastwood. Il ne s’agissait pas, à l’origine, d’un projet personnel du réalisateur. Celui-ci avait tenté de mettre en scène une nouvelle version d’Une Etoile est née. Rappelons que le film original de George Cukor, sorti en 1954, fut la première grande « tragédie » musicale apparue à une époque où les films musicaux hollywoodiens étaient invariablement joyeux et optimistes. On devine ce qui avait intéressé Clint Eastwood dans l’histoire originelle : l’autodestruction dans l’alcool, jusqu’au suicide, d’une gloire vieillissante de l’écran (James Mason) supplanté par sa muse et épouse (Judy Garland)…  Le film d’Eastwood aurait transposé la même situation dans l’univers du jazz, et le réalisateur de Million Dollar Baby avait contacté Tom Cruise et Beyoncé pour les premiers rôles. Le projet n’aboutit pas. Heureusement, Eastwood ne s’est pas laissé abattre et a finalement décidé d’adapter Jersey Boys, une pièce musicale à succès de Broadway, écrite par Marshall Brickman, célèbre co-auteur des meilleurs Woody Allen (Annie Hall et Manhattan, notamment). Cela a été l’occasion pour Eastwood de poursuivre son exploration de la musique américaine et de ses héros méconnus. A la vision du film, on comprend la cohérence de la démarche du cinéaste, qui, après la country (Honkytonk Man) et le jazz (Bird), s’attaque ici à l’univers de la pop rock des années 1960. Relativement méconnus de ce côté de l’Atlantique, Frankie Valli and the Four Seasons ont fait partie de cette grande décennie riche en classiques « rétro ». Valli, un drôle de petit bonhomme à la voix haut perchée, est resté lié à ce groupe à l’existence très chaotique, dont quelques standards nous sont quand même familiers. On leur doit, entre autres, le classique Can’t Take My Eyes Off You (« You’re just to good to be true…« . Robert De Niro et Christopher Walken chantaient ce tube dans une séquence mémorable du Voyage au bout de l’Enfer de Cimino) et December, 1963 (Oh, What a night), arrivé en pleine vague disco, et qui fut « remaké » (hélas) chez nous par Claude François (Cette année-là). En solo ou avec les Four Seasons, Valli a dû une grande partie de son succès au travail « dans l’ombre » de l’autre vétéran du groupe, le compositeur-parolier Bob Gaudio.

Ces précisions sont nécessaires pour bien comprendre le parcours de Valli, Gaudio et des deux autres fondateurs du groupe, Tommy DeVito et Nick Massi. Quoi qu’il en soit, le résultat procure, à la fin de la projection, une joie permanente. Certes, l’histoire de la success story, de la rupture et des drames au sein du groupe demeure très classique, mais on sent qu’Eastwood a pris un plaisir immense à faire un vrai film musical « à l’ancienne », se permettant même de conclure sur un numéro final digne des grands classiques hollywoodiens. Mais avant d’en arriver là, il y aura eu des heurts et des pleurs… L’habileté de l’écriture de Brickman et Rick Elice, respectée par Eastwood, fait que le film glisse en douceur du rire des débuts (un cambriolage calamiteux commis par nos apprentis chanteurs, un peu loubards mais pas trop…) à une tristesse absolue au final. Car la vieille ennemie d’Eastwood, la Grande Faucheuse, rôde toujours, comme elle rôdait dans Honkytonk Man et Bird… ici, elle frappera une personne la propre fille de Frankie Valli. On retrouve ici une hantise propre au cinéaste, qui, ces dernières années, a souvent décrit des relations père-fille parfois maladroites (comme dans l’inégal Les Pleins Pouvoirs ou dans True Crime / Jugé Coupable) mais toujours touchantes (revoir évidemment Million Dollar Baby ou Trouble with the Curve / Une Nouvelle Chance). Le chagrin et le deuil, Valli saura les sublimer dans le film grâce au travail (la valeur sacrée que défend Gaudio, dans le film), et qui aboutira à une belle déclaration d’amour cachée dans la chanson Can’t Take My Eyes Off You.

Cohérent avec l’œuvre eastwoodienne, le film l’est aussi dans la description des relations, tantôt amicales, tantôt conflictuelles, qui unissent les quatre garçons de la bande ; Eastwood bénéficie ici de la dynamique créée par les comédiens, qui reprennent les rôles qu’ils interprétaient sur scène. Ces ambiances de groupe, le réalisateur a su bien les exploiter, faisant des Four Seasons les continuateurs des autres « films de groupe » d’Eastwood, comme les Space Cowboys ou les soldats de Mémoires de nos pères. Et il n’est pas interdit de penser qu’à l’instar de ces derniers, les membres des Four Seasons affichent des traits de caractères proches de la personnalité d’Eastwood : Nick, tenaillé par un grave manque de confiance en lui, et qui commence à s’abîmer dans l’alcool ; Bob, consciencieux, travailleur infatigable… et un poil carriériste et arrogant ; Tommy, bad boy avec un bon fond, mais macho, narcissique et tête brûlée ; et Frankie, la star malgré lui qui s’affirme peu à peu, mais perd beaucoup dans l’histoire (la mort de sa fille, et, autre thème récurrent d’Eastwood, la rupture conjugale inévitable). Les quatre « cavaliers » se rassembleront une dernière fois pour délivrer, au spectateur, un message dont on ne peut s’empêcher de penser qu’il est le testament de Clint Eastwood*.

* je sais, je m’avance un peu, là. Tout le monde sait que Clint ne meurt jamais ! L.F.

 

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ci-dessus : les véritables Four Seasons interprètent un de leurs plus grands hits, Big Girls don’t cry.

 

Cette gravité qui, peu à peu, s’empare de Jersey Boys n’empêche heureusement pas le film de rester par ailleurs ludique et joyeux. Grand gentleman, Clint Eastwood sait bien qu’il ne faut jamais ennuyer le spectateur, quand bien même la Mort s’invite à la fête. De ce point de vue-là, le film cultive une nostalgie amusée, passant par un jeu permanent avec le spectateur. C’est même le tout premier film d’Eastwood qui ose briser le « quatrième mur », les personnages apostrophant le spectateur, face caméra. Une méthode familière aux connaisseurs d’un certain film de Martin Scorsese qui usait (et abusait) de cette pratique. Il s’agit bien sûr de Goodfellas (Les Affranchis), auquel Eastwood ne peut manquer de se référencer pour des raisons historiques compréhensibles. Frankie Valli, Tommy DeVito et leurs compères ont plus d’une fois croisé la route de l’acteur Joe Pesci, oscarisé pour son rôle dans Goodfellas : il y jouait un mafieux très irascible du nom de… Tommy DeVito, hommage probable à son ami musicien ! Et nous voyons naturellement le jeune Joe Pesci (ici joué par Joey Russo) présenter Bob Gaudio à ses futurs collègues. Eastwood se permet même de glisser la fameuse réplique  »funny how ? » emblématique de Goodfellas. La private joke ne sera remarquée que par les incurables cinéphiles ! Pour ajouter à la bonne humeur, on saluera les dialogues de Brickman, typiques de l’humour que celui-ci affichait chez Woody Allen. Comme cet aparté tout en understatement, du jeune Gaudio au spectateur, au sujet du très gay producteur Bob Crewe : « Vous savez, à l’époque, on disait que Liberace était juste extravagant ! ». Rajoutons aussi d’autres moments savoureux liés à la création des chansons les plus célèbres du groupe : c’est en regardant Ace in the Hole (Le Gouffre aux Chimères), classique acide de Billy Wilder avec Kirk Douglas, que les Seasons trouvent l’idée de Big Girls don’t cry ; quant à December, 1963 (Oh, What a night), Eastwood nous en montrera l’inspiration : le dépucelage de Bob Gaudio, le cadet du groupe, par une ravissante demoiselle. Clint évite le scabreux de la situation, jouant à merveille la carte de l’humour… et assume ainsi toujours, à un âge canonique, une certaine verdeur coquine ! Au passage, il se permettra même un savoureux caméo télévisuel, via un épisode de Rawhide présent au détour d’une scène. Nostalgie, toujours…

J’ai gardé le meilleur pour la fin avec la présence toujours bénéfique du grand Christopher Walken, toujours bon pied bon œil, et irrésistible en « parrain » mélomane. L’acteur de Voyage au bout de l’Enfer, remarquable danseur depuis toujours, ne pouvait pas ne pas se permettre un petit pas de danse dans le feu d’artifice final. Et rien que pour cela, on pardonnera à Jersey Boys quelques menues faiblesses techniques (une incrustation numérique ratée d’une scène de voiture, des maquillages vieillissants un peu trop évidents). Clint Eastwood, pour le bonheur et les larmes de la musique, a su compléter idéalement la démarche entamée avec Honkytonk Man et poursuivie avec Bird.

 

Ludovic Fauchier, melomonomaniac.

 

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ci-dessus : Weapon of Choice des Fatboy Slim, mis en images par Spike Jonze… légèrement hors sujet avec ce texte, mais Christopher Walken est absolument irrésistible !

 

La fiche technique :

Réalisé par Clint Eastwood ; scénario de Marshall Brickman et Rick Elice, d’après leur comédie musicale et leur livret ; produit par Clint Eastwood, Tim Headington, Graham King et Robert Lorenz ; producteurs exécutifs : Bob Gaudio, Tim Moore, Jeff Packer, Brett Ratner et Frankie Valli (Malpaso / GK Productions / Ratpac-Dune Entertainment / Warner Bros. Pictures)

Chansons originales de Bob Gaudio, paroles de Bob Crewe ; photographie : Tom Stern ; montage : Joel Cox et Gary D. Roach

Décors : James J. Murakami ; direction artistique : Patrick M. Sullivan Jr. ; costumes : Deborah Hopper

Distribution : Warner Bros. Pictures 

Durée : 2 heures 14 

Caméras : Arri Alexa XT

En bref… CAPITAINE PHILLIPS

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Capitaine Phillips, de Paul Greengrass

Une histoire vraie, survenue en avril 2009. Le capitaine Richard Phillips (Tom Hanks) prend le commandement du cargo Maersk Alabama, et part d’Oman à destination de Mombasa, au Kenya. La route du navire passe par le golfe d’Aden, une des zones les plus dangereuses du globe, théâtre d’attaques des gros navires par des pirates somaliens. Partant de chalutiers faisant office de vaisseau-mère, les anciens pêcheurs devenus criminels arraisonnent les équipages, afin de soutirer une forte rançon à leurs compagnies. Les craintes de Phillips et de son équipage se concrétisent bientôt, durant un exercice d’alerte dans les eaux somaliennes : deux esquifs se lancent à leur poursuite, sous la conduite d’Abduwali Muse (Barkhad Abdi)… 

 

Captain Phillips

Formé au documentaire avant de passer à la fiction, devenu « l’homme des films Jason Bourne » avec Matt Damon, l’anglais Paul Greengrass s’est surtout spécialisé dans un registre bien particulier : la reconstitution « sur le vif » d’évènements historiques dramatiques. Rappelons qu’on lui doit dans ce registre Bloody Sunday (sur la tuerie de Derry en Irlande du Nord, commise en 1972 par des parachutistes anglais contre des activistes pacifistes irlandais) et Flight 93 / United 93 (la prise d’otages et le crash fatal de l’avion en Pennsylvanie durant les attaques du 11 septembre 2001). Les reconstitutions sont minutieuses, pleines de tension et immergent le spectateur dans les évènements, à la façon d’un reportage de guerre… avec des résultats variés. Bloody Sunday était une réussite, Flight 93 beaucoup moins convaincant, manquant de distance avec son sujet encore brûlant. Capitaine Phillips se situe dans la même veine, traitant des attaques de navires et des prises d’otages survenant au large des côtes de la Somalie. Comme il l’avait fait avec le moyen Green Zone sur la Guerre d’Irak avec Matt Damon, Greengrass s’adjoint les services d’une star pour sa reconstitution. Bonne idée en l’occurence : ce bon vieux Tom Hanks est aux commandes, et c’est certainement en grande partie grâce à sa performance que Capitaine Phillips est la meilleure oeuvre de Greengrass depuis Bloody Sunday. Le réalisateur a su se concentrer sur le drame humain de son histoire vraie, et juguler cette fois ses abus de montage « ultra cut » dont il abusait depuis les films Bourne.

Pour Tom Hanks, cette année 2013 marque un retour en très grande forme après quelques années plus discrètes. D’abord son étonnante performance à visages multiples dans Cloud Atlas chez les Wachowski, puis le film de Greengrass, et, bientôt sur nos écrans, un Saving Mr. Banks (Dans l’ombre de Mary) salué par la critique, film dans lequel il incarnera Walt Disney ! Hanks a toujours su jouer à merveille les types ordinaires et familiers, dégageant une autorité tranquille et un sentiment d’aliénation face à un monde chaotique en diable. Autant dire que le rôle de Richard Phillips, rescapé d’une dramatique prise d’otages en haute mer, ne dépare pas dans sa filmographie. Le Phillips incarné par Hanks est avant tout un simple être humain obligé de faire face à une situation incontrôlable : il fait jouer dans un premier temps son expérience et son autorité de marin vétéran, avant de devoir improviser pour sauver la vie de son équipage, en prenant des décisions à la limite de l’inconscience, voire carrément suicidaires. Temporisation, bluff, négociation, ou tentative d’ascendant psychologique face à ses ravisseurs… Tom Hanks, sans jamais donner l’impression de forcer son talent, est crédible dans ce rôle épuisant. Face à lui, les preneurs d’otages sont joués par des comédiens très convaincants (mention particulière pour Barkhad Abdi, qui joue leur chef), qui ne font jamais de leurs personnages des stéréotypes d’un mauvais film d’action. Ces assaillants sont des gamins désespérés, mal préparés, lancés à corps perdu dans une situation sur laquelle ils n’ont aucune prise. Cette prise d’otage est aussi un nouveau choc de deux mondes séparés, apparaissant à travers la lutte psychologique de Phillips et Muse. Ce dernier finira par être le dindon de la « farce » préparée par les Navy SEALS, et finira certainement emprisonné jusqu’à la fin de ses jours (les USA faisant toujours fi, en ces cas-là, des lois internationales ; aucune clémence pour les pauvres types qui oseront toucher à ses citoyens et à ses intérêts économiques…) ; et Phillips, lui, ressortira sérieusement traumatisé de l’expérience. Les dernières minutes du film, en termes de jeu d’acteur, constituent d’ailleurs un des plus beaux (et douloureux) moments de Tom Hanks, qu’on a rarement vu aussi perturbé. Plus encore que ses personnages du Soldat Ryan ou Cast Away

Capitaine Phillips serait à vrai dire un très grand film s’il ne lui manquait pas un petit quelque chose en plus… Greengrass a le mérite d’aborder un sujet très fort, idéal pour décrire les crises de notre monde : d’un côté, la mondialisation du commerce faisant que des navires pleins à craquer sillonnent des eaux où ne règne aucune loi (et transformant ses employés mal payés en cibles mobiles…) ; de l’autre, un pays ravagé par des décennies d’une épouvantable guerre civile, par la famine, et par des seigneurs de guerre imposant la loi des armes (rien n’a vraiment changé depuis l’époque décrite dans Black Hawk Down de Ridley Scott). Les marins somaliens n’ont guère le choix, s’ils veulent survivre. Reste néanmoins ce sentiment d’inachevé à la vision du film : on aurait aimé un peu plus de mise en perspective de la part de Greengrass, un peu de didactisme (nécessaire pour comprendre pourquoi la piraterie s’est développée dans ce pays), et aussi un peu moins de musique, très envahissante… Des détails qui gâchent un film par ailleurs très intéressant, et prenant.  

Ludovic Fauchier.

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La fiche technique :

Réalisé par Paul Greengrass ; scénario de Billy Ray, d’après le livre de Richard Phillips et Stephan Talty, « A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALS, and Dangerous Days at Sea » ; produit par Dana Brunetti, Michael De Luca, Scott Rudin, Christopher Rouse et Khadidja Alami (Michael De Luca Productions / Scott Rudin Productions / Translux / Trigger Street Productions) ; producteurs exécutifs : Kevin Spacey, Eli Bush et Gregory Goodman

Photographie : Barry Ackroyd ; musique : Henry Jackman ; montage : Christopher Rouse

Direction artistique : Charlo Dalli, Raymond Pumila, Paul Richards et Su Whitaker ; décors : Paul Kirby ; costumes : Mark Bridges

Distribution : Columbia Pictures / Sony Pictures Releasing

Caméras : Aaton Penelope, Aaton XTR Prod, Arri Alexa, Arricam LT, Arriflex 235, Arriflex 435, Beaumont VistaVision Camera, Canon EOS C300 et GoPRo HD Hero

Durée : 2 heures 14

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6

F, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6 dans Aspie f-finesse-avengers-academy

… Finesse, de la bande dessinée AVENGERS ACADEMY, parue chez Marvel.

Mélangez les réflexions tranchantes d’un Julian Assange / Mark Zuckerberg, les compétences et la sociopathie d’une Lisbeth Salander, l’élocution froide de l’ordinateur HAL 9000 et des dons de combattant dignes de Daredevil… vous obtenez Finesse, une toute jeune super-héroïne débutante, made in Marvel, sérieusement asociale. Une personnalité affichant quelques particularités propres aux Aspergers dans un contexte super-héroïque…

Recrutée et entraînée par Norman Osborn (le Bouffon Vert) quand il avait les pleins pouvoirs sur les Vengeurs, Jeanne Foucault / Finesse faisait partie de son équipe de jeunes recrues destinées à être de futurs super-criminels. Osborn évincé, les vrais Vengeurs ont décidé d’entraîner la jeune équipe pour leur apprendre à ne pas suivre la voie qu’il leur préparait. Tâche difficile car ces jeunes gens perturbés n’ont pas vraiment conscience de ce que le mot « responsabilité » implique… C’est le postulat de base de cette série récemment parue chez Marvel, et plutôt réussie.

Cette demoiselle est l’un des personnages les plus intéressants de la série, et au vu de ses « exploits » obtenus par des moyens douteux, il n’est pas interdit de penser que les auteurs ont largement puisé leur inspiration dans le personnage de Lisbeth Salander, héroïne des romans et des films MILLENIUM, pour l’accommoder à la mode super-héroïque. Finesse, comme Miss Salander, est une surdouée de l’informatique, hackeuse de génie, et ne s’embarrasse pas de scrupules pour parvenir à ses fins. Elle pratique ainsi sans remords le vol de données privées, et le chantage. Surdouée  diplômée du MIT à 14 ans, Finesse a pour principal super-pouvoir sa mémoire eidétique qui lui permet d’acquérir en un temps record un maximum de connaissances : que ce soit en informatique, en techniques de combat, dans le maniement des langues étrangères ou la capacité de lire sur les lèvres – comme HAL 9000, l’ordinateur de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, avec qui elle partage une autre caractéristique : une confiance absolue en ses talents la poussant à croire qu’elle ne peut commettre la moindre erreur. Ce qui serait somme toute très pratique (dans un monde de super-héros, s’entend) si elle n’avait sa propre faiblesse, la limitation typique de tout Aspie : une dramatique maladresse sociale qui se traduit par des jugements dénués de sympathie, un vocabulaire très recherché (qui provoque les ricanements de ses camarades) et un sérieux manque de confiance envers autrui.

Ce petit portrait d’un personnage mineur dans l’univers Marvel fournira peut-être une piste de réflexion aux amateurs de comics… Les super-héros ne seraient-ils pas autistes, à leur façon ? En cherchant bien, on trouvera peut-être quelque chose de ce genre chez le plus emblématique de la maison Marvel, avant (et même après) sa transformation en bondissant tisseur de toile… On en parlera en temps voulu.

 

Cf. Peter Parker, Lisbeth Salander

 

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… Fischer, Bobby (Robert James) (1943-2008) :

Les « Aspies » (supposés) de l’Histoire réelle ne sont pas forcément tous des personnalités aimables… Le cas de Bobby Fischer, légende du monde des jeux d’échecs, dont on a pu supposer qu’il était atteint d’une forme extrême du syndrome, est l’un des plus révélateurs et des plus déroutants qui aient existé. La personnalité controversée de Fischer, ses phases de réclusion, son comportement vers la fin de sa vie, traduisent un malaise bien plus profond que le simple syndrome. Il est absolument certain que Bobby Fischer a souffert de graves troubles mentaux ayant complètement altéré sa perception des réalités…

Il faut dire que le jeune Robert James Fischer avait eu de quoi être profondément perturbé, l’histoire de ses parents, marquée par les persécutions raciales et politiques, aura eu sur lui des effets dévastateurs. Sa mère, Regina Wender, d’ascendance juive allemande, quitta l’Allemagne nazie avec un biophysicien, Gerhardt Fischer. Ils partirent à Moscou, où ils se marièrent et eurent une fille. Puis en 1938, Regina dut fuir à nouveau, toujours à cause de l’antisémitisme, devenant citoyenne américaine en 1939, avec sa fille. Elle ne revit plus Gerhardt, qui était parti de son côté au Chili. Ils étaient déjà séparés de fait lorsque Bobby naquit en 1943. Son père d’état-civil n’était donc pas son vrai père ; le vrai père biologique de Bobby était probablement un autre fugitif, le physicien juif hongrois Paul Nemenyi, travaillant sur le Projet Manhattan. Le FBI, soupçonneux, voyait en Nemenyi un communiste et Regina une espionne soviétique. Nemenyi mourut en 1952. Le jeune Bobby Fischer ne connut sans doute jamais son vrai père, et refusa toujours par la suite de voir son « faux » père.

La découverte d’un livre décrivant des parties d’échecs changea tout pour le jeune garçon ; selon sa mère, lorsqu’il lisait le livre en question, il était tellement absorbé que c’était impossible de lui parler… Il participa à son premier championnat à l’âge de dix ans ; sans être surdoué du jeu, il se débrouillait bien dans les championnats jusqu’à faire parler de lui dans les journaux dès l’âge de 12 ans. Sa rencontre avec son entraîneur John William Collins en 1956 fera vraiment de lui une figure remarquée du monde des échecs ; en août 1957, il devint champion des USA à 14 ans, sans perdre une partie. Dans un contexte de Guerre Froide, où le jeu d’échecs était une véritable institution politique en URSS, Fischer devint le plus jeune grand maître international suite à ses excellents scores, au tournoi interzonal de Portoroz en Yougoslavie.

Seulement voilà, si Bobby Fischer remporta des succès foudroyants, ses compétences sociales, elles, étaient calamiteuses… Dès ses 16 ans, Fischer arrêta ses études, au grand dam de sa mère avec qui les relations se dégradèrent vite au point qu’ils se brouillèrent pendant 12 ans. Les déclarations de l’époque de Fischer sont pour le moins cinglantes et peu appréciées. Jugez plutôt : en 1961, au cours d’une interview, il dit tout le mal qu’il pense du système scolaire américain, traitant les professeurs et les autres enfants d’idiots, et déclarant que les femmes ne devraient pas enseigner. Ces déclarations lui firent beaucoup de tort, et laissent aussi transparaître une possible attitude d’Asperger… et une indubitable arrogance.

Arrogance qui rejaillit dans les compétitions, la personnalité exigeante et rigide de Fischer lui donnant une réputation méritée de joueur difficile, tout au long des années 1960… Un changement de calendrier durant sa partie contre Reshevsky en 1961 le faisant déclarer forfait, Fischer poursuivit la fédération américaine devant le tribunal, et passa pour un très mauvais perdant. Quatrième au tournoi des candidats de Curaçao l’année suivante, il accusa les trois premiers, tous soviétiques, de collusion contre lui. Après deux ans de boycott des tournois et le changement des règles de qualification par la Fédération Internationale (FIDE) Fischer connut un retour manqué ; après plusieurs bons résultats et victoires, il quitta le tournoi de Sousse alors qu’il dominait… il ne voulait pas affronter plusieurs joueurs soviétiques sans se reposer, et ne voulait pas jouer le samedi, pratiquant le sabbat selon les préceptes de l’Eglise Universelle de Dieu, une secte à laquelle il était lié.

Après un nouveau retrait, ce sera le retour en force en 1970, la période qui le mènera au sommet jusqu’au « match du siècle » face à Boris Spassky à Reykjavik en 1972. Un match entré dans la légende pour ses incidents répétés hors compétition, dûs à Fischer : ses critiques répétées des méthodes Soviétiques, son absence volontaire à la cérémonie d’ouverture, des exigences et des volte-faces déroutantes nécessitant même les appels diplomatiques d’Henry Kissinger. Symptomatique : il voulut faire interdire les caméras de télévision (il ne supportait pas leur bruit, hypersensibilité sonore typique d’un syndrome d’Asperger prononcé), et obtint gain de cause après deux refus… Au bout du compte, Fischer devint le 11ème champion du monde d’échecs. Et de l’avis général, son talent et sa vision unique du jeu en faisaient le meilleur joueur de son époque, révolutionnant cette discipline, selon Garry Kasparov lui-même.

La suite sera hélas moins heureuse, véritable descente aux enfers amorcée par les relations conflictuelles de Fischer avec l’Eglise Universelle de Dieu, dont il s’éloigna après avoir réalisé tardivement que ses dirigeants l’avaient floué. Refusant les conditions du match qui devait l’opposer à Anatoli Karpov en 1975, Fischer se vit destitué de son titre de champion du monde par forfait ; ce qu’il contestera toujours, restant jusqu’à la fin de sa vie le numéro 1… dans sa tête. Et dans la tête de Bobby Fischer, quelque chose « explosa » à cette époque… Fischer sombra dans la paranoïa antisémite, insultant la foi de ses parents et ancêtres ; durant quinze ans, se croyant persécuté, il vit en reclus et se ruina avant de refaire parler de lui en mal, lorsqu’il disputa en 1992 un match revanche contre Spassky en Yougoslavie, durant la guerre civile, en violation de l’embargo décrété par le gouvernement américain ; poursuivi pour fraude fiscale, il ne retournera pas aux USA. La fin de sa vie fut un exil permanent, où il continua les provocations antisémites dans les médias jusqu’à sa mort à Reykjavik, la ville où il devint champion du monde.

On pourrait croire que la vie troublée de Fischer aurait inspiré les cinéastes, mais jusqu’ici, peu de choses à signaler, mis à part les documentaires… Le film de Steven Zaillian A LA RECHERCHE DE BOBBY FISCHER (1993) avec Ben Kingsley est un titre trompeur, le film racontant l’histoire d’un autre enfant prodige des jeux d’échecs, Joshua Waitzkin. Bobby Fischer aura probablement enfin sa « biopic » en 2014, le cinéaste Edward Zwick (LE DERNIER SAMOURAÏ, BLOOD DIAMOND) préparant PAWN SACRIFICE avec Tobey Maguire dans le rôle de Fischer.

 

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… Fischer, Max (Jason Schwartzman dans RUSHMORE)

Issu du drôle de petit univers du cinéaste Wes Anderson (voir notre chapitre « A »), ce jeune homme de 15 ans se dit fils d’un neurochirurgien. Orphelin de sa mère, Max (joué par Jason Schwartzman, membre de la fameuse famille Coppola : son oncle n’est autre que Francis Ford Coppola, et sa mère Talia « Adriaaan » Shire) est élève à l’école privée de Rushmore, préparant aux grandes universités américaines. Bien que remarquablement intelligent, Max exaspère le directeur Guggenheim (Brian Cox) car il ne se distingue que pour une chose : son manque d’intérêt total aux cours, et son implication totale dans les activités extra-scolaire du campus.

Max, à Rushmore, est ainsi tour à tour :  auteur de pièces de théâtre, éditeur de la gazette locale, président du Club de Français, délégué Russe à l’assemblée reconstituée de l’ONU, vice-président du club de philatélie et numismatique, animateur de débats et joutes verbales, direction de l’équipe de hockey sur gazon, président du club de calligraphie, de l’association d’astronomie, capitaine de l’équipe d’escrime, membre de l’équipe de lutte gréco-romaine, décathlonien amateur, deuxième chef des choeurs de la chorale, fondateur du tournoi de balle au prisonnier, ceinture jaune de kung fu, fondateur du club de ball-trap, président des apiculteurs, directeur de l’équipe de karting, fondateur du club d’aviation, du club de backgammon… A cet emploi du temps déjà chargé, il faut ajouter sa passion de la lecture, et ses actions militantes pour l’annulation puis la réhabilitation des cours de latin obligatoire selon son humeur… Bref, il déploie une énergie fantastique à ne pas entrer dans le moule social de l’école, se singularisant aussi par son look caractéristique, là où ses petits camarades gardent la tenue officielle de rigueur.

Egocentrique, terriblement sûr de lui, un brin mégalo et mythomane, volontiers blessant avec ses quelques proches, Max a en fait surtout un terrible problème d’adaptation et de compréhension du langage social, ce qui en fait un bel exemple d’Aspie… Ses mésaventures viendront peu à peu lui ouvrir les yeux sur ses défauts ; en particulier les réactions d’Herman Blume (Bill Murray), businessman désillusionné en qui il croit voir son mentor, et de Rosemary Cross (Olivia Williams), institutrice veuve dont il est amoureux et dont il croit qu’elle sera son initiatrice. Tout en se montrant par ailleurs odieux avec le petit Dirk (Mason Gamble), son seul ami, et Margaret, une lycéenne de son âge, visiblement aussi une Aspie si on en juge par sa passion de l’aéromodélisme et son apparence.

Le film de Wes Anderson, avec beaucoup d’humour pince-sans-rire, raconte l’évolution de Max vers plus de maturité, et la découverte de son talent pour la dramaturgie : Max, son ego « dégonflé », va mettre en scène avec le concours de tous une pièce sur la Guerre du Viêtnam, véritable APOCALYPSE NOW en miniature ; et voilà donc comment Jason Schwartzman, révélé par ce rôle « OVNI », rend hommage à son célèbre tonton ! 

– cf. Wes Anderson, Bill Murray ; Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… Fitts, Ricky (Wes Bentley) dans AMERICAN BEAUTY

La famille Burnham (Kevin Spacey, Annette Bening et Thora Birch) est au bord de l’implosion, alors que Lester, le père tenaillé par le démon de midi, se met à fantasmer sur Angela, la meilleure amie de sa fille Jane. Laquelle est épiée à la fênêtre chaque soir par Ricky, le fils de ses nouveaux voisins, les Fitts. Une joyeuse famille dominée par le père, Frank (Chris Cooper), un colonel des US Marines odieux et réactionnaire. Face à ce triste paternel, la mère (Allison Janney) est complètement détruite, un vrai fantôme entre le mari et le fils, qui semble quant à lui bien bizarre… On l’aura deviné, l’étrange jeune homme est bien un Aspie.

Gestuelle raide, regard intense mais évitant, bonnet vissé presque en permanence sur les oreilles, strictement vêtu et ne se séparant jamais d’une caméra vidéo, Ricky débarque dans le cauchemar de tout jeune Aspie : le lycée, le lieu où tout « anormal » subit vite les moqueries et les jugements méprisants des petits tyrans en devenir… C’est bien ce qui arrive dès le premier jour pour Ricky, qui insulter par Angela, la vedette des pom-pom girls locales. Plus curieuse que son amie, Jane s’intéresse à ce beau garçon cultivant un jardin secret bien particulier. Vidéaste amateur, poète en devenir, il aime filmer des choses triviales – un cadavre d’oiseau, un sac plastique soulevé par le vent… - pour y trouver une beauté cachée. C’est dans le même ordre d’idée qu’il filme Jane, triste et solitaire, dans sa morne maison de banlieue. Loin de s’en offusquer, elle le laisse le filmer, trouvant enfin quelqu’un à qui se confier…

Il faut dire que Ricky vit un quotidien sinistre ; son père, qui l’a surpris en train de vendre et fumer de la marijuana, n’a rien trouvé de mieux que de le faire interner en hôpital psychiatrique avant de l’envoyer à l’école militaire… Observateur impitoyable qui a bien cerné les peurs et les failles de ce pitoyable paternel, Ricky sait que l’attitude macho de Frank n’est qu’une façade pathétique - Frank est un homosexuel profondément refoulé se cachant derrière ses insultes homophobes. La guerre entre eux atteindra son paroxysme un soir où, suite à un malentendu révélateur, Frank va battre son fils comme plâtre. Mais Ricky lui tiendra tête, trouvant là enfin l’occasion de se libérer de son étouffant géniteur.

Excellent premier film de Sam Mendes, AMERICAN BEAUTY bénéficie de la finesse d’écriture du scénariste / dramaturge Alan Ball (SIX FEET UNDER), qui crée avec le personnage de Ricky un personnage d’Aspie crédible et fouillé. Et l’interprétation de Wes Bentley capture la sensibilité cachée du jeune homme derrière la façade du jeune « autiste ».

 

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… Ford, Henry (1863-1947) :

L’un des très grands industriels américains de la première moitié du 20ème Siècle, fondateur de la firme automobile homonyme, Henry Ford est parfois cité dans les listes de personnalités « Asperger » célèbres. Difficile comme souvent d’avoir des certitudes à ce sujet, les quelques informations glanées sur le Net ne peuvent suffire à établir le diagnostic, juste des suppositions… Sur une photo de jeunesse, prise à 22 ans, Ford fait face à l’objectif avec un regard indéchiffrable. Sur les films d’époque, où il apparaît plus âgé, le même Ford a la gestuelle très raide de l’Aspie type. Le doute est donc permis.

Si cela était prouvé, il y a fort à parier qu’Henry Ford, symbole majeur du capitalisme américain, en représente la facette la moins aimable. S’il a révolutionné le monde industriel par ses innovations dans le mode de production, et les idées purement techniques, Ford ne s’est guère montré concerné par l’aspect humain du monde du travail… Il fut l’illustration parfaite du grand patron adepte du « time is money », craint de tous, paternaliste, maniaque du contrôle, fermé aux discussions et, comme si cela ne suffisait pas, il se doublait d’un affreux antisémite, apprécié d’Hitler. 

Fils d’immigré irlandais, le jeune Henry Ford s’ennuyait autant à la ferme de son père qu’à l’école ; élève médiocre, il n’apprit pas à écrire ni à lire correctement. Il s’exprimait par des phrases très simples, un trait de caractère qui lui restera durant toute sa vie. Ford se distinguait par un don pour la mécanique : à 12 ans, son père lui offre une montre de poche qu’il démontera et remontera plusieurs fois. Bricoleur remarquablement doué, il construira une première machine à vapeur à 15 ans, la même année où il arrêtera l’école. Ford considérait que le bricolage était une source de savoir aussi pratique, si ce n’est plus, que les livres. Ses rares centres d’intérêt seront exclusivement liés à son travail, notamment une passion pour la science des matériaux.

Il travailla comme ingénieur mécanicien chez Edison Illuminating Company, et sur son temps libre, élabora des moteurs à essence encore expérimentaux. Il créa une automobile à essence, la Ford Quadricycle, ce qui lui permettra de rencontrer le grand inventeur et de recevoir ses félicitations. Après sa démission de chez Edison, et quelques infortunes comme constructeur débutant, Henry Ford va changer le monde industriel. C’est surtout la Ford T, apparue en 1908, qui va faire de son créateur l’un des hommes les plus riches et puissants de l’époque. Inspiré par le taylorisme, une méthode de travail visant à augmenter la productivité des ouvriers sur les chaînes d’assemblage par la standardisation de leur travail, Henry Ford mit celle-ci en pratique : là où ses concurrents mettaient une dizaine d’heures à fabriquer une seule voiture très coûteuse, Ford fera fabriquer très vite une voiture bon marché, facile à conduire et à réparer. Grâce à un système de franchise et d’ateliers répartis dans tout le pays, et la création d’un très habile marketing, ce sera un véritable triomphe économique, les Américains achetant comme des petits pains la « Tin Lizzie ». Les usines de montage vont se multiplier, y compris à l’étranger. Plus tard, Ford connaîtra un autre grand succès avec la Ford A, à la fin des années 1920, voiture plus confortable et définitivement associée à l’imagerie de l’époque de la Prohibition et de la Grande Dépression.

Ford défendait l’idée du « capitalisme du bien-être », croyant que la paix mondiale et l’entente entre les peuples passerait par le consumérisme… y compris pour ses ouvriers. Du moins s’en persuadait-il, car la réalité était beaucoup moins idyllique : cadences infernales, répétitivité d’un travail monotone, salaires très bas, contrôle maniaque de leurs habitudes (interdiction de boire, de fumer ou de jouer)… Intransigeant, rétif au changement et psychorigide, adversaire déclaré de la politique du New Deal de Roosevelt, Ford refusa pendant très longtemps le dialogue avec les syndicats au point d’engager de douteux services de sécurité interne composés d’hommes de main et de criminels, pour intimider et brutaliser les représentants syndicaux. Accroché à son pouvoir, il fut pendant vingt ans le « conseiller » officieux de son successeur, son fils Edsel, et succéda à ce dernier après son décès…

Les méthodes de Ford furent la cible de critiques justifiées, et laissèrent à la postérité l’image d’un patron inhumain, ambigu, immortalisé en ce sens par les films METROPOLIS de Fritz Lang et LES TEMPS MODERNES de Chaplin. Une vision mécaniste du Monde qui changea certes radicalement le mode de vie de ses contemporains, mais révélatrice de l’échec humain personnel de Ford.

Cf. Thomas Edison

 

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… Ford, Robert (1862-1892).

Ce jeune homme est entré dans l’Histoire par la plus petite porte, la moins glorieuse : celle des assassins et des traîtres… Robert Ford doit sa notoriété à un seul fait, l’assassinat du hors-la-loi Jesse James en 1882. Une célèbre ballade folk le qualifiera pour toujours de « Sale Petit Couard ». Sans ce triste fait d’armes, Robert Ford serait resté à jamais anonyme, et n’aurait pas eu sa place dans cet abécédaire si le roman et le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LÂCHE ROBERT FORD, avec Brad Pitt, n’avaient pas modifié le point de vue général à son égard.

La vie de Robert Ford fut très brève ; le dernier-né de sept frères, il comptait parmi ceux-ci Charles, qui avait rejoint le gang de Jesse James. Admirateur de James depuis son enfance, suivant tous ses exploits de « bandit héroïque », Robert Ford voulait plus que tout rejoindre sa bande. Mais, trop jeune, pas pris au sérieux, il fut rejeté, tout en restant en contact avec certains membres du gang. Lorsque Jesse James choisit de se retirer sous un faux nom avec sa famille à Saint-Joseph, Missouri, il invita Charles et Robert à le rejoindre, ces derniers se faisant passer pour ses cousins. Les frères Ford avaient en fait l’intention de tuer Jesse James pour toucher la récompense de 10 000 dollars offerte par le gouverneur du Missouri, et la grâce de leurs crimes passés (Robert Ford était accusé du meurtre de Wood Hite, un membre du gang cousin des frères James). Le 3 avril 1882, Robert Ford tua Jesse James d’une balle derrière l’oreille, alors qu’il dépoussiérait un tableau, et revendiqua aussitôt le meurtre. Graciés, n’ayant touché qu’une partie de la récompense promise, les frères Ford vécurent quelques temps de leur « exploit » reconstitué sur les planches. Spectacles qui leur firent vite une réputation de Judas… Charles se suicida, Robert erra dans le pays, avant d’être finalement tué à son tour par un hors-la-loi, Edward O’Kelley, qui fut gracié et remercié pour son acte.

 

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La culture populaire s’empara vite de l’histoire, et bien plus tard, d’innombrables westerns firent de Robert Ford le traître de service. Seul un film de Samuel Fuller, J’AI TUE JESSE JAMES (1949), s’intéressa au personnage de manière plus nuancée, tout en prenant des libertés avec la véracité historique. Jusqu’à ce qu’arrive donc le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES…, salué pour son réalisme et son approche psychologique plus fouillée des personnages.

Robert Ford, tel qu’il est joué par Casey Affleck, rejoint par ce biais la liste des personnages « Aspies ». Le film montre en effet le point de vue de Ford, un jeune homme rejeté et moqué par ses aînés, et dont il ne fait aucun doute qu’il est autiste. Servile, geignard, Ford parvient cependant à gagner la confiance de son héros gagné quant à lui par la paranoïa. Entre eux deux, c’est un lien curieux qui se forme – Ford est littéralement amoureux du mythe de Jesse James ; or le vrai Jesse aspire à ne plus vivre cette légende qui l’étouffe… Le film montre qu’il se laisse volontairement tuer par Ford, après que celui-ci ait vu ses illusions héroïques déçues. L’interprétation subtile d’Affleck, cité à l’Oscar, nous montre un jeune homme qui a des traits caractéristiques de l’Aspie : la terrible maladresse sociale, les difficultés à se faire comprendre et respecter, et cette passion démesurée pour la mythologie du brigand bien-aimé vont dans ce sens.

 

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… Saint François d’Assise (1181 ou 1182 ? – 1226) :

Au gré de parutions aux origines parfois hasardeuses sur le syndrome d’Asperger, on en vient à chercher parfois d’hypothétiques « Aspies » chez des figures spirituelles importantes. Saint François d’Assise, le fondateur de l’Ordre Franciscain, saint patron des animaux serait ainsi un authentique Aspie. Cela demeure encore une fois une théorie difficilement prouvable, mais des indices indirects peuvent toujours semer le doute. Le portrait du saint montré ici est censé être le plus fidèle à la réalité historique ; la physionomie paisible, introvertie, et le regard du saint laisseraient dans ce cas-là effectivement penser que, peut-être bien… Reste qu’il faudrait savoir faire la part des choses entre la réalité historique, l’hagiographie religieuse et les contes populaires italiens – les « fioretti », « petites fleurs » – qui ont fait la gloire de Saint François.

Il était né Giovanni di Bernardone : fils d’un riche commerçant, marchand de vêtements d’Assise, qui le nommera  »Francesco » (« François » ou « le Français »), car sa mère était française (provençale, pour être exact). Très jeune, Francesco se pris de passion pour tout ce qui vient du pays maternel – spécialement les troubadours. Grâce aux leçons de cette mère, Francesco sut très vite apprendre à parler et chanter en français, en plus de l’italien. Certaines sources affirment qu’il était illettré quand d’autres prétendent le contraire. Il semble cependant que Francesco ne fit pas d’études particulières, et il ne se destinait pas du tout à la vie monastique.

Le parcours de Francesco n’a rien de conventionnel pour l’époque. Ce fils de bourgeois destiné à reprendre les affaires de son père était un jeune homme dissipé, rêvant d’être un chevalier accomplissant de hauts faits d’armes… mais (selon les hagiographes), derrière cette façade insouciante, Francesco aurait très tôt montré de la compassion pour les pauvres, une attitude guère partagée et appréciée dans son milieu. Un séjour en prison d’une année, suite à une expédition militaire contre la cité voisine de Pérouse, contribua certainement à sa « naissance » spirituelle. Francesco, souvent malade, anxieux, eut une vision mystique le faisant retourner à Assise alors qu’il allait reprendre les armes. Décidé à suivre à la lettre les enseignements du Christ – sans être passé par l’éducation monacale traditionnelle - il embrassa la pauvreté, passant de plus en plus de son temps en solitaire, fréquentant sans hésiter les maisons et colonies de lépreux. Et ceci, sans plus se soucier du jugement de ses proches et de ses amis. Interprétant au pied de la lettre une vision de Jésus Christ, dans la chapelle de San Damiano, lui demandant de « réparer son Eglise en ruine », Francesco vendit donc des vêtements du magasin paternel pour acheter de quoi réparer la chapelle… déclenchant la fureur de son père ; amené devant l’évêque, Francesco renonça à son héritage, et se débarrassa de ses vêtements.

Renonçant totalement aux richesses et aux biens matérielq, Francesco toucha la population de l’époque par ses prêches, simples et enthousiastes. Bientôt entouré de disciples, Francesco initia ainsi un mouvement religieux reconnu par le Pape Innocent III comme un ordre à part entière, les Frères Mineurs qui deviendront l’Ordre des Frères Franciscains. Ses missions religieuses ultérieures emmèneront notamment Francesco à Damiette, en Egypte, pour rencontrer le neveu de Saladin, le sultan Al-Kamil ; une prise de risque incroyable pour l’époque, en pleine Croisade… et si leur conversation exacte resta un mystère, on sait qu’Al-Kamil le laissa partir gracieusement. Il est à noter d’ailleurs que l’ordre Franciscain reçut des concessions en Terre Sainte de la part des successeurs d’Al-Kamil, ceci même après la chute des Croisés, devenant les « Gardiens de la Terre Promise » tolérés par les Musulmans.

Retiré au fil du temps des affaires extérieures de son ordre, Francesco poussa l’identification à Jésus à son paroxysme, priant quarante jours sur la montagne de Verna ; en 1224, il eut une nouvelle vision : l’Exaltation de la Sainte Croix, où un séraphin lui donna les stigmates des cinq blessures du Christ. Soigné mais malade, il fut ramené à Porziuncola, où il dicta son testament spirituel avant son décès. Il sera canonisé en 1228 par Grégoire IX, devenant ainsi Saint François d’Assise.

Etonnant parcours que celui de Saint François, dont l’oeuvre et le testament spirituel firent de lui le premier poète italien selon les critiques littéraires. Ses écrits (dont le « Cantique des Créatures » ou « Cantique au Soleil ») sont toujours considérés comme ayant une grande valeur littéraire et religieuse. Quant à savoir si cela fait obligatoirement de lui un « Aspie », il est difficile d’être affirmatif… Une intelligence précoce, des maladresses sociales (son comportement face à son père, notamment), son refus des conventions qui le pousse à aller dialoguer avec un « Infidèle » Sarrasin, ses phases de retrait du monde, ses angoisses sont cependant des signes interprétables en ce sens. Tout comme son amour profond de la Nature, qui fit de lui dans l’imagination populaire le « Saint Patron des animaux » et de l’écologie. Il n’est pas rare de voir, chez des personnes atteintes du syndrome d’Asperger, un attachement similaire aux animaux et à la Nature (attachement qui n’est certes pas le monopole exclusif des Aspies). Et il arrive parfois que ces mêmes personnes prennent d’une certaine manière le rôle d’un guide spirituel, suivant en cela le chemin tracé par Saint François. A méditer, donc. 

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… Le Monstre (ou la Créature) de Frankenstein

Imaginé par Mary Shelley dans son roman FRANKENSTEIN, OU LE PROMETHEE MODERNE, immortalisé au cinéma par Boris Karloff dans les films d’épouvante des années 1930, souvent imité et parodié, le Monstre de Frankenstein a déjà eu mille vies depuis sa naissance littéraire en 1818. Vénérable « grand-père » des morts-vivants comme des robots, cyborgs et autres androïdes animés par la science, le Monstre n’est pas qu’un être terrifiant, il est aussi une créature intelligente et profondément mélancolique. Ses efforts désespérés pour s’intégrer à la société humaine sont bien mal récompensés : sans cesse rejeté et brutalisé, il provoque la compassion… En cela, ce pauvre Monstre n’a rien à envier aux Aspies. L’imaginaire collectif faisant du Monstre une créature pathétique va d’ailleurs bien dans ce sens. Il serait donc à sa façon un autiste/Aspie qui s’ignore !

Rappelons d’abord qu’il n’a pas de nom : Frankenstein est le nom de son créateur, Victor Frankenstein, étudiant en médecine versé dans l’alchimie obsédé par le secret de la Vie. Utilisant la science et l’occultisme, pour mélanger des restes humains et des « ingrédients » comme l’argile (parenté évidente avec la légende du Golem), Frankenstein imite la création divine en créant un homme artificiel… Mais, comme chacun sait, l’apparence de la créature est si horrible, si contrefaite, que Frankenstein rejette ce dernier sans lui donner de nom. Et le Monstre de poursuivre sans relâche son « père » qui l’a abandonné… Difficile a priori de déceler dans le roman de Mary Shelley les traces d’une créature autiste. Tout juste s’étonnera-t-on de voir que le Monstre se montre remarquablement cultivé (il lit notamment Plutarque et Goethe) et employer un langage châtié, élégant et forcément littéraire, celui du style littéraire de l’époque. Mais déjà, il émeut par sa condition de marginal perpétuel, essayant sans succès de faire partie d’une famille miséreuse. Frankenstein,le vrai « monstre » de l’histoire, refusera de lui donner une compagne pour qu’il puisse rompre sa solitude permanente. La Créature se vengera de lui sur ses amis et sa famille.

Le Monstre connaîtra en 1931 une seconde naissance, grâce au cinéma. Et notamment grâce au cinéaste James Whale, qui, avec FRANKENSTEIN (1931) et sa suite LA FIANCEE DE FRANKENSTEIN (1935), fit entrer le Monstre dans la mémoire collective. Prenant de très grandes libertés avec le roman, Whale saisit au mieux l’aspect tragique du Monstre, désormais une pauvre brute d’abord muette puis capable de parler quelques mots. Il crée aussi toute l’imagerie liée au Monstre – le laboratoire, la foudre qui lui donne vie, et les foules apeurées donnant la chasse au monstre, de véritables lynchages publics. Pas de doute possible, si Whale terrifiait le public de l’époque, il n’en était pas moins du côté du Monstre.

L’interprétation de Boris Karloff allait dans ce sens : le Monstre avait finalement une âme malgré sa brutalité (dûe au serviteur malveillant de Frankenstein). Aidé par le maquillage créé par Jack Pierce, Karloff donnera au Monstre une étrangeté familière qu’aucun autre comédien ne sut imiter. La gestuelle du Monstre est d’une raideur mécanique, comme s’il était encombré par son propre corps ; et son regard alourdi par ses grandes paupières et son front avancé est tantôt fuyant, tantôt compassionnel. Des scènes célèbres des deux films évoquent déjà, sur un mode dramatique, les déficiences sociales du Monstre, innocent comme un nouveau-né et incapable de comprendre des codes bien établis. Jeter des fleurs dans l’eau, ou jeter la petite fille avec qui il joue, c’est hélas la même chose… Et s’il se réfugie dans une cabane, c’est pour y rencontrer un vieil aveugle qui ne peut être terrifié par son apparence. Le Monstre ne voyant d’abord le vieillard que comme un autre humain, un ennemi, il se montre méfiant et colérique. Mais la bonté de son hôte va toucher chez lui une corde sensible qu’il ne se connaissait pas… Face à l’incompréhension et l’hostilité de la société, il trouve ainsi un peu d’humanité chez un autre paria. Un cadeau inestimable pour le Monstre, qui malheureusement ne trouvera pas l’âme soeur ; même sa « fiancée » (Elsa Lanchester) créée par Frankenstein sera horrifiée par son apparence.

Pauvre Monstre, toujours si seul malgré ses suppliques… Il voulait juste qu’on l’aime. Ses déboires rappelleront des souvenirs familiers aux personnes « Aspies ».

Cf. tous les personnages robotiques présentés dans cet abécédaire – notamment Edward aux Mains d’Argent, les Réplicants de BLADE RUNNER

 

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… Franklin, Benjamin (1706-1790) :

Imprimeur, écrivain, homme politique, franc-maçon, philosophe, diplomate, musicien, scientifique et inventeur… et on en oublie sûrement ! Benjamin Franklin semble avoir tout fait à son époque. Véritable touche-à-tout, autodidacte, Franklin demeure aujourd’hui une des figures fondatrices les plus populaires de l’Histoire des Etats-Unis d’Amérique. Benjamin Franklin, par sa curiosité permanente et son esprit polymathe (c’est-à-dire ouvert à la connaissance approfondie de sujets différents), a peut-être été un Asperger – caractéristique qu’il partagerait avec deux autres Pères Fondateurs et présidents américains qu’il a croisés durant sa vie, Thomas Jefferson et George Washington. Si Franklin a eu le syndrome en question, son remarquable parcours laisse penser qu’il n’en n’était atteint qu’à un degré mineur, qui ne l’a pas empêché de s’impliquer totalement, et avec succès, dans la société de son époque.

Benjamin Franklin n’a jamais fait de grandes études pour y parvenir. Dernier-né d’une famille puritaine ayant dix-sept enfants, il était le fils d’un fabriquant de bougies et de savons. Destiné à faire des études pastorales à Harvard, Franklin, à 8 ans, fut un très bon élève mais n’avait pas les qualités requises pour ses futures études. Il fit ensuite deux ans dans une école d’écriture et d’arithmétique. Doué pour la première discipline, il ne l’était pas pour la seconde ; son père arrêta là sa scolarité, et le jeune Franklin travailla comme apprenti auprès de ce dernier. Le jeune garçon développa une intelligence pratique lui permettant alors, pour jouer avec ses camarades, de construire des chaussées de pierre et de jouer au cerf-volant… un objet familier dont la propulsion l’aidait à franchir les plans d’eau. Surtout, il se prit de passion exclusive pour la lecture. La moindre occasion était bonne pour lire, lire, lire ! Même quand il dut travailler comme apprenti imprimeur à Boston chez un frère aîné, James, sévère et colérique. Les déboires de ce dernier avec les autorités anglaises amèneront Benjamin Franklin à écrire et publier le journal New England Courant fondé par son aîné. Ce qui déclenchera l’ire de James, appréciant peu de se voir supplanté par son cadet trop insolent à ses yeux.

Après une série de déboires, Benjamin Franklin s’établira à Philadelphie où il deviendra imprimeur et rédacteur de la Pennsylvania Gazette. Celle-ci et ses almanachs remportèrent un franc succès, tandis que Franklin, désormais enrichi, tiendra une place fondamentale dans l’administration de la ville fondée par les Quakers, puis dans l’administration des colonies anglaises d’Amérique. Secrétaire de l’assemblée générale de Pennsylvanie, Maître des Postes (qui joueront un rôle fondamental en liant entre elles les colonies antagonistes, puis durant la Guerre d’Indépendance), philanthrope fondateur d’hôpitaux et d’universités, fondateur de l’American Philosophical Society, de la première compagnie de pompiers de la ville… il multiplia les activités tout en étant également un scientifique pratique. Les incendies causés par la foudre lui inspireront sa célèbre expérience avec une clé métallique et un cerf-volant, prouvant aux incrédules la nature électrique de la foudre. L’expérience sera à l’origine de l’invention du paratonnerre. Franklin a aussi inventé les lunettes à double foyer, le poêle à bois à combustion contrôlée et un instrument de musique, le glassharmonica. Et il s’est aussi intéressé aux montgolfières, au Gulf Stream, à la météorologie…

Impossible de tout citer ici en détail, rappelons aussi son action politique un brin paradoxale mais aux conséquences immenses : représentant de l’Assemblée de Pennsylvanie, puis agent des colonies pour le gouvernement britannique, il s’opposera toutefois aux droits seigneuriaux coutumiers pratiqués au détriment des colons natifs ; les rebuffades et le mépris des Britanniques le pousseront contre son gré à signer la Déclaration d’Indépendance en 1776, aux côtés notamment de Thomas Jefferson. Durant la Guerre d’Indépendance, il effectua un voyage diplomatique marquant en France, obtenant la signature du Traité de Paris, avant de rentrer au pays. Il sera, comme George Washington, l’un des rédacteurs et signataires de la Constitution américaine, devenant de fait le seul Père Fondateur à avoir signé les trois documents officiels de la naissance politique des Etats-Unis.

Comme il le disait lui-même, il préférait qu’on dise de lui qu’ »il a eu une vie utile ».  Et ce fut une vie utile, à tout point de vue. Le rêve de toute personne Asperger, sans doute ?

 

Cf. Thomas Jefferson, George Washington ; « Doc » Emmett Brown

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Le grand Bond en avant – SKYFALL

Le grand Bond en avant - SKYFALL dans Fiche et critique du film skyfall-2

SKYFALL, de Sam Mendes

 

Vous avez dû en entendre parler depuis maintenant plus de 15 jours, il est impossible en ce moment d’échapper à SKYFALL et à ce que des gens de médias, manifestement un peu à la ramasse, qualifient de « phénomène James Bond »… Loin de moi l’idée de descendre le film, qui est excellent à tout point de vue ; on peut juste se demander ce qui peut bien se passer dans la tête de certains, pour qu’ils croient découvrir un phénomène dans une saga présente depuis cinquante ans… ou même de faire mine de nous apprendre que le James Bond de Daniel Craig est la révélation du siècle, alors que cela fait quand même six ans que CASINO ROYALE est sorti.

 

skyfall-7 dans Fiche et critique du film

Enfin, bref, ne chipotons pas, on a beaucoup de plaisir à retrouver l’agent 007 libéré des clichés horripilants, qui lui collaient aux pattes depuis au moins l’époque Roger Moore : scénarii prétexte à des plaisanteries souvent pataudes, overdose de gadgets et de girls, excès de péripéties paresseusement confiées à la seconde équipe de tournage… même les tentatives de faire des Bonds « sérieux », jusqu’à une époque récente, étaient plombées par ces scories (revoir par exemple MEURS UN AUTRE JOUR, le dernier Bond de Pierce Brosnan, qui se vautrait dans le n’importe quoi : voitures invisibles, kite-surfing sur un raz-de-marée, réalité virtuelle…). Les producteurs ont eu depuis la bonne idée de ramener Bond à son contexte d’espionnage « froid », actualisé à notre époque, avec le génial CASINO ROYALE et le moins brillant QUANTUM OF SOLACE (pas si nul que ce qu’on a pu en dire, mais handicapé par ses coupes narratives sévères). Avec Daniel Craig, 007 trouve incontestablement son meilleur interprète ; physique de félin plus proche de Steve McQueen que de Sean Connery, laconisme de tueur avec une petite pointe d’ironie et d’émotion brute dans ses yeux bleu acier, Craig a fait l’unanimité d’entrée de jeu.

 

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Après quatre ans de silence, dû aux éternels problèmes financiers de la MGM, l’acteur revient en grande forme dans l’univers 007 pour faire oublier la déception de QUANTUM. Il faut dire que la production a eu la bonne idée de s’adjoindre une équipe créative et un cinéaste de premier plan. Le scénariste John Logan, pointure hollywoodienne au CV impressionnant (pour mémoire : ANY GIVEN SUNDAY / L’ENFER DU DIMANCHE, GLADIATOR, LE DERNIER SAMOURAÏ, AVIATOR, et bientôt le LINCOLN de Spielberg), travaille ici avec Sam Mendes, le cinéaste et metteur en scène de théâtre britannique. Applaudi pour AMERICAN BEAUTY, ROAD TO PERDITION / LES SENTIERS DE LA PERDITION et JARHEAD, Mendes n’est ni un novice ni un inconnu, même s’il semblait s’être un peu endormi sur ses lauriers avec REVOLUTIONARY ROAD (LES NOCES REBELLES) et l’oubliable AWAY WE GO.

Mendes, emmenant avec lui ses collaborateurs créatifs les plus proches (le grand chef opérateur Roger Deakins et le compositeur Thomas Newman, remplaçant l’habitué David Arnold) dans l’aventure, revient par la grande porte avec SKYFALL, tout en retrouvant avec un plaisir évident Daniel Craig qu’il avait fait connaître du grand public, avec son rôle de gangster mal-aimé de son père et patriarche Paul Newman dans …PERDITION, il y a dix ans. Dépassant l’habituelle fonction réservée aux réalisateurs des Bond (à qui on ne confiait que les scènes dialoguées pour les « raccorder » aux scènes de cascades et d’effets spéciaux), Mendes sait poursuivre le grand changement amorcé avec CASINO ROYALE pour faire de SKYFALL plus qu’un énième Bond respectant le cahier des charges. Le film se distingue par un ton plus « classieux » tout en respectant la règle des scènes d’action intenses à souhait, réservant quand le moment s’en fait besoin de jolies idées de mise en scène. Mention particulière par exemple à la construction visuelle des scènes menant à la rencontre entre Bond et son nouvel ennemi, évoquant les peintures inquiétantes de Chirico, ou encore ce siège final épique au milieu de la lande écossaise, dans une vieille demeure, qui n’est pas sans faire penser à l’ambiance des CHIENS DE PAILLE de Sam Peckinpah.

 

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Mendes a aussi clairement reconnu une influence cinématographique plus récente, et décisive, celle de Christopher Nolan, lui-même sujet de Sa Gracieuse Majesté et admirateur de 007 (au point de truffer INCEPTION et la trilogie Batman de scènes délibérément « bondiennes »). L’influence de Nolan saute à vrai dire particulièrement aux yeux quand le scénario joue la carte du « méchant manipulateur encore plus dangereux une fois enfermé »… référence au passage de THE DARK KNIGHT où le Joker emprisonné (Heath Ledger) s’avérait mener la danse depuis le début. Une idée pas tout à fait originale donc, et qui est à vrai dire coutumière des super-vilains. La faute sans doute au Docteur Mabuse de Fritz Lang, vénérable ancêtre et inspirateur des méthodes similaires vues depuis chez Hannibal Lecter (MANHUNTER / DRAGON ROUGE, LE SILENCE DES AGNEAUX), Loki (AVENGERS) ou encore les personnages de Kevin Spacey dans USUAL SUSPECTS et SEVEN. Ironie, le rôle de Silva, finalement tenu par Javier Bardem, était initialement prévu pour Spacey !

 

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Cette réserve mise à part, SKYFALL reste une réussite, le parti pris de Mendes étant de reposer avant tout son intrigue sur des personnages travaillés, développés. Ce qui n’est pas forcément évident, car, à y regarder de près, James Bond est un personnage « vide »… Un fantasme ambulant d’agent secret qui peut se rendre n’importe où sur la planète, tuer les méchants, séduire les femmes, sans difficultés réelles, et qui n’a jamais eu d’attache, d’origine ou de famille clairement définie, le personnage dans les films vivait ainsi des aventures interchangeables sans être humainement impliqué (à quelques très rares exceptions bien sûr – AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE ou CASINO ROYALE). Mendes et Daniel Craig l’humanisent donc à leur façon, en cassant au passage les tabous : démuni et carrément dépressif quand il est hors service, Bond se laisse aller, picole comme un trou, se sait vieillir (et manque même ses cibles au Walter PPK !). Ceci avant de l’emmener sur les terres de ses ancêtres, théâtre du siège final. Ce renouvellement / retour aux racines permet ainsi un très adroit nouveau statu quo touchant tous les personnages et les codes attendus de la saga. Un nouveau Q, « geek » juvénile irrésistible campé par Ben Whishaw (LE PARFUM) ; une nouvelle Miss Moneypenny (Naomie Harris) désormais bien plus active… et qui a couché avec Bond (encore un tabou détruit) ; l’apparition émouvante de l’Aston Martin, véritable « vieux soldat » connaissant une fin grandiose ; et l’intronisation d’un nouveau M incarné par l’imposant Ralph Fiennes (LA LISTE DE SCHINDLER).

 

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Mais ces ajouts et transgressions ne sont finalement que la partie émergée de l’iceberg, SKYFALL devant aussi sa réussite à un récit solidement mené. L’homme de théâtre qu’est Sam Mendes n’allait pas passer à côté de l’occasion de faire de ce Bond « new style » un véritable drame shakespearien caché sous un film d’action. Un conflit opposant Bond et l’affreux Silva autour de la vraie figure centrale de l’histoire, M, incarnée pour la dernière fois par la grande Dame Judi Dench qui fait ainsi ses adieux à la série en très grande pompe. Le personnage dépasse ainsi son habituel statut de supérieur revêche pour prendre la stature d’une matriarche mythique, harcelée par un criminel d’essence satanique. Silva a en effet été « chassé du Paradis » symbolisé par le MI-6, et cherche bien la rétribution à son exil « infernal ». Javier Bardem s’empare du rôle avec jubilation pour créer un méchant aussi mémorable que son assassin de NO COUNTRY FOR OLD MEN. Silva participe aussi à la transgression respectueuse effectuée par Mendes ; bisexuel, Silva ne cache pas une seconde sa virile attirance pour Bond ligoté sur sa chaise. 007 qui profite de la situation pour lâcher une révélation sur sa vie sexuelle, pas si étonnante que ça après tout… Quand on réfléchit au nombre de fois où les méchants de la série ont invité 007 à leur table pour chercher à le séduire au lieu de simplement le tuer, il n’y a plus vraiment lieu de s’étonner d’une possible homosexualité latente chez Bond. La scène du concours de tir qui s’ensuit enfonce le clou, tout en laissant la place au doute (007 a-t-il dit à son ennemi ce qu’il voulait entendre, ou a-t-il dit la vérité ?).

 

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Quoiqu’il en soit, SKYFALL reste l’histoire de la rivalité mortelle entre deux « frères » de métier se disputant la reconnaissance de leur mère symbolique. Un affrontement aux élans forcément shakespeariens, qui fait de SKYFALL par moments un film thématiquement très proche de ROAD TO PERDITION : un personnage de tueur (Tom Hanks comme ici Daniel Craig) lié par le devoir filial envers un « roi » – ou ici, une reine -, et pourchassé par son double portant les stigmates de son infirmité mentale (Jude Law / Javier Bardem), affrontement se concluant dans les deux cas dans un no man’s land (maison au bord du lac / demeure ancestrale dans la lande). Très intelligemment, SKYFALL pose aussi un vrai commentaire « méta-textuel » sur le thème de la succession. Mendes et son scénariste mettent ainsi en écho la situation personnelle de Judi Dench, qui à 77 ans connaît des problèmes de santé gênants pour sa profession, et la mise sur la sellette de son personnage poussé vers la sortie, lui donnant ainsi une gravité bienvenue pour un départ élégant, empreint de tristesse.

Une page vient donc de se tourner ; et le Commandeur Bond / Daniel Craig se tient déjà prêt pour deux futurs épisodes, devant désormais assumer son statut de vétéran du MI-6 affranchi de l’autorité « M-aternelle ».

Happy birthday, Sir !

 

Ernst Stavro Blogfeld (alias Ludovic Fauchier, tapi au fond de sa base secrète).

Sympathie pour Lady Vengeance – MILLENNIUM : THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N’Aimaient Pas Les Femmes

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THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N’Aimaient Pas Les Femmes, de David FINCHER

  

Chers amis neurotypiques, bonjour !

Un avertissement pour commencer : si vous n’avez jamais lu le best-seller de Stieg Larsson, ou vu son adaptation initiale de 2009 passée à la télévision, NE LISEZ PAS CE QUI SUIT AVANT D’AVOIR VU LE FILM !

«Spoilers» de scènes importantes en perspective…

 

 

Sympathie pour Lady Vengeance - MILLENNIUM : THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N'Aimaient Pas Les Femmes dans Fiche et critique du film The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-4

Après le mélancolique BENJAMIN BUTTON et le virulent SOCIAL NETWORK, David Fincher revient au genre qui l’a consacré, le thriller très noir. Les studios Columbia et Sony, et le producteur Scott Rudin, à la recherche d’un réalisateur compétent pour adapter sur grand écran la déjà célèbre trilogie policière suédoise MILLENNIUM* de Stieg Larsson, se sont assez logiquement tournés vers Fincher, l’homme de SEVEN, FIGHT CLUB et autre ZODIAC. Celui-ci s’est fait quelque peu tirer l’oreille pour s’attaquer au premier volet, craignant légitimement qu’on l’assimile au genre «Film de tueur en série», auquel il avait magistralement contribué dans SEVEN et ZODIAC. Une commande apparente, dans laquelle il s’est néanmoins plongé avec son exigence habituelle pour livrer une nouvelle réussite à son actif. Intelligemment vendu par des bandes-annonces annonçant le «feel-bad movie» de Noël 2011, MILLENIUM version Fincher n’a rien à envier, question sueurs froides et malaises, à ses prédécesseurs.  

 

*d’un pays à l’autre, l’orthographe varie, ainsi que le titre… En France, ce sera MILLENIUM – LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES, traduction littérale du titre original du roman ; les pays anglo-saxons, eux, préfèreront MILLENNIUM – THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO. Quitte à m’attirer quelques N, j’appellerai juste le film MILLENNIUM, pour plus de commodité… 

 

 

The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-7 dans Fiche et critique du film

Inutile de revenir en détail, je pense, sur le succès de l’œuvre de l’écrivain suédois Stieg Larsson. Rappelons que cet ancien journaliste d’investigation devenu écrivain, totalement engagé dans son pays natal dans la lutte contre le fascisme et l’extrême droite, n’a jamais connu de son vivant le succès de sa trilogie policière. Il est mort du cancer le 9 novembre 2004, et ce n’est que l’année suivante que le manuscrit des HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES est devenu un roman à succès. La réussite posthume de la série a d’ailleurs créé un sérieux contentieux juridique entre sa compagne de longue date, Eva Gabrielsson, légitimement impliquée dans la création des livres, et la propre famille de Larsson, son père et son frère ayant juridiquement droit aux bénéfices posthumes de l’auteur, malgré une brouille complète…

 

Conflits judiciaires et familiaux sévères étant d’ailleurs au centre de l’intrigue du premier MILLENNIUM, on devine d’où provient une partie personnelle de l’inspiration de l’auteur pour son histoire.

Le reste est Histoire, comme on dit, et la Suède a pu voir dès 2009 la première adaptation filmée du roman original, suivi des deux suites logiques adaptées des romans suivants (LA FILLE QUI RÊVAIT D’UN BIDON D’ESSENCE ET D’ALLUMETTES et LA REINE DANS LE PALAIS DES COURANTS D’AIR). Ces adaptations sont arrivées sur le petit écran en France, sur Canal+, et les spectateurs ont pu ainsi découvrir le talent de la comédienne Noomi Rapace dans le rôle de la hackeuse Lisbeth Salander. Courtisée par les grands studios, Miss Rapace aurait pu rempiler dans cette nouvelle version, mais a préféré arrêter là l’expérience MILLENNIUM pour d’autres aventures filmiques (SHERLOCK HOLMES 2 et PROMETHEUS).

 

Mais revenons au film de Fincher. Première constatation : pour adapter pareil pavé, il faut avoir un sens aiguisé de la narration et de la construction dramatique. Film conçu pour le marché international, MILLENNIUM ne partait pas forcément gagnant d’avance : a priori, intéresser le spectateur aux méandres de la haute finance, à l’Histoire de l’extrême droite en Suède et à la description de crimes particulièrement sinistres, n’est pas synonyme de succès public… Se sentant d’ailleurs malheureusement peu concernés par le sujet, les spectateurs américains l’ont plutôt boudé, au contraire du public international. La profusion de personnages autour des deux anti-héros enquêteurs Mikael Blomkvist et Lisbeth Salander pouvait aussi être un handicap sérieux… Heureusement, Fincher sait se faire épauler par les meilleurs auteurs.

Pour gérer et rendre clair le flot d’informations délivrées par le «pavé» de Larsson, il faut un scénariste à l’esprit et au sens de la narration des plus pointus. C’est heureusement chose faite avec Steven Zaillian aux commandes du script. Rappelons que Zaillian doit sa réputation à un CV impressionnant : notamment LE JEU DU FAUCON de John Schlesinger, LA LISTE DE SCHINDLER de Steven Spielberg, HANNIBAL et AMERICAN GANGSTER de Ridley Scott, GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese, et le tout récent MONEYBALL / Le Stratège de Bennett Miller, avec Brad Pitt. Une constante chez lui, quel que soit le sujet et l’époque : un souci extrême de clarté narrative, associé à un travail de documentation très poussé, qu’il s’agisse d’aborder la Shoah, les émeutes des conscrits new-yorkais de la Guerre de Sécession, le trafic de drogue durant la Guerre du Viêtnam ou les tractations financières du monde du baseball.

L’expérience de Zaillian pour HANNIBAL aura largement servi ici : il a déjà su livrer, sans fioritures, une adaptation d’un précédent best-seller du polar / thriller / horreur, impliquant un personnage culte (en l’occurrence Hannibal Lecter, création du romancier Thomas Harris)… Et, plus encore que pour HANNIBAL (qui prenait ses distances avec le roman très controversé), un refus du compromis avec les exécutifs et les spectateurs. Zaillian aborde les choses directement, quand il s’agit de plonger ses personnages dans un univers criminel réellement angoissant…

  

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-1Amusant, d’ailleurs, de rappeler la «connection» établie certains des films de Ridley Scott et ceux de David Fincher. Comme toute une génération d’ados nourris à la science-fiction, Fincher a été profondément marqué par les deux classiques du genre dus à son congénère britannique, ALIEN et BLADE RUNNER.

Fincher fit ainsi ses premières armes de réalisateur sur des publicités remarquées, notamment une pour Pepsi totalement inspirée par BLADE RUNNER. Les producteurs de Brandywine, à l’origine de la saga ALIEN, furent suffisamment impressionnés par son travail pour lui confier en guise de premier film le tournage d’ALIEN 3. Une occasion rêvée pour le jeune Fincher de développer l’univers mis en place par Scott, l’opportunité de travailler avec Sigourney Weaver et des collaborateurs du cinéaste (le chef monteur Terry Rawlings, notamment). Si le tournage et la post-production deviendront vite un cauchemar pour le jeune réalisateur harcelé par les cadres de la Fox, son ALIEN 3 reste à ce jour la meilleure des trois suites données au film de Scott, bien supérieure au pourtant culte et terriblement belliqueux ALIENS LE RETOUR de James Cameron. 

Fincher reviendra trois ans plus tard en pleine forme et en totale maîtrise de son traumatisant SEVEN, qui doit encore quelque chose aux films de Ridley Scott : la découverte du premier meurtre est aussi claustrophobique en soi que l’exploration de l’épave extra-terrestre d’ALIEN ; et l’ambiance générale du film, avec sa ville tentaculaire perpétuellement sous la pluie, s’inspire là aussi de BLADE RUNNER. Le talent de Fincher ne se limitera pas heureusement à imiter le travail de son aîné, et il s’est depuis longtemps affranchi de cette reconnaissance… mais l’ironie du destin fait qu’avec MILLENIUM, il revient en territoire familier. Son scénariste a déjà écrit deux films pour Scott (HANNIBAL, donc, et le remarquable AMERICAN GANGSTER), et, tandis qu’ils adaptent ici MILLENIUM, Noomi Rapace, l’actrice révélée par la version suédoise, tournait dans le même temps PROMETHEUS pour Ridley Scott ! Ce dernier film étant un retour direct à la science-fiction et à l’univers d’ALIEN… Pour terminer la «connection» entre les deux cinéastes, signalons qu’un moment important de l’enquête de Blomkvist (Daniel Craig) tourne autour d’une série de photographies suspectes, comme dans une scène célèbre de BLADE RUNNER. On y reviendra. 

 

The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-6MILLENIUM, en plus d’être une enquête policière complexe, est aussi le portrait de deux personnages remarquablement écrits et interprétés, un duo d’enquêteurs mal ajustés l’un à l’autre, et marginalisés pour des raisons différentes.

Impeccablement interprété aux antipodes par Daniel Craig, Mikael Blomkvist est un journaliste finalement assez ordinaire, tenace et intelligent, mais aussi capable de commettre de sérieuses erreurs de jugement. A l’instar du détective classique, il est toujours sur le fil du rasoir, amené à évoluer en marge de la société, et mis en danger par les puissants de ce monde. Un personnage crédible, car totalement anti-héroïque… mais attachant par son obstination et ses défauts. Craig excelle à créer ce personnage très ordinaire, mû par son sens du devoir en faveur de la vérité, mais loin du James Bond flingueur froid et bondissant que l’on connaît, et souvent «pépère» dans sa façon d’être.

 

Lisbeth Salander, prodigieusement incarnée par Rooney Mara, est quant à elle un personnage exceptionnel. La jeune comédienne de 23 ans, américaine d’origine irlandaise, réussit un tour de force. On l’avait déjà remarqué chez Fincher dans son précédent film, THE SOCIAL NETWORK, où elle campait la douce étudiante bostonienne qui plaque Mark Zuckerberg dès la première scène. Mara s’est totalement transformée, physiquement et psychologiquement ; émaciée, blafarde, bardée de piercings et tatouages, elle est un mélange détonant de force et de fragilité. Sa performance lui a valu une nomination méritée à l’Oscar.

 

On devine que Fincher a accepté de réaliser le film pour ce personnage profondément asocial, une marginale extrême dont la fragilité psychologique apparente cache un tempérament de guerrière.

En cela, Lisbeth rejoint la galerie très variée des personnages «finchériens» : souvent décalés, atypiques, marginalisés, voire carrément sociopathes dans certains cas… Lisbeth est aussi marginale que le sont par exemple Ripley dans ALIEN 3 (isolée dans une communauté de détenus violents et mystiques), William Somerset (flic cultivé et désabusé par rapport à ses collègues cyniques) dans SEVEN, les protagonistes de FIGHT CLUB (notamment Marla, le personnage joué par Helena Bonham Carter, dont elle pourrait être la petite sœur), l’extravagant journaliste Paul Avery (Robert Downey Jr.) dans SEVEN, ou Mark Zuckerberg et Sean Parker tels qu’ils sont représentés dans THE SOCIAL NETWORK…

Avec MILLENNIUM, Fincher et Zaillian décrivent avec acuité le parcours et la revanche personnelle d’une jeune femme très loin des normes sociales en vigueur. Le look «gothique punk» et motarde tatouée de Lisbeth y est pour beaucoup, mais il faut voir cette apparence comme une sorte d’armure contre une société menaçante à ses yeux. Une hypothèse revient souvent à son sujet, concernant son attitude et sa façon de penser souvent déroutantes, même pour son allié Blomkvist. Lisbeth a probablement un Syndrome d’Asperger très poussé – un sujet déjà évoqué en filigrane par Fincher dans SOCIAL NETWORK à travers le portrait qu’il fait de Mark Zuckerberg.

Plusieurs points corroborent cette théorie : d’abord son centre d’intérêt, l’informatique, le hacking et les écoutes (souvent illégales…), une passion-obsession exclusive qui constitue toute sa vie mais la rend aussi totalement marginale. Cela va de pair avec sa vulnérabilité psychologique face aux représentants de l’Autorité, principalement ce répugnant avocat, Bjurman, qui va abuser de son pouvoir et commettre l’inacceptable envers elle. Lisbeth a aussi le comportement «évitant» de nombreux «Aspies» en panne de confiance : elle ne regarde pas ses interlocuteurs dans les yeux, et parle doucement, très bas. Sa sensibilité sensorielle est très particulière : si elle fréquente les bars avec la musique poussée à fond, et supporte le rugissement de sa moto, elle réagit mal aux bruits brusques et violents (voir sa réaction au passage d’un train lancé à pleine vitesse). De la même façon, elle supporte piercings et tatouages (dont un sur une cheville blessée !) sans broncher… 

Quant à ses accès de violence subite, chose très rare chez les «Aspies», ils ne sont que des réponses à ses agresseurs : elle tabasse un voleur à la tire parce que celui-ci a volé son sac, contenant le matériel et les informations indispensables à son travail – sa passion et sa vie. Pas question de négocier sa restitution, Lisbeth s’en va froidement rouer le voleur de coups sous le regard médusé des passants, avant de s’en aller.

L’avocat Bjurman va faire également les frais de la violence rentrée «explosive» de Lisbeth. Fincher filme sans fioritures les séquences les plus difficiles du film, celle du viol et de la vengeance de la jeune femme sur son agresseur. Les deux scènes flirtent avec le genre «Rape and Revenge», sans heureusement glorifier dans les deux cas la violence des séquences. Le viol, et la vengeance de Lisbeth, se répondent dans l’atrocité… Ces séquences, visuellement inspirées par les moments les plus durs de L’EXORCISTE de Friedkin, provoquent le malaise du spectateur, à juste titre. Mais Fincher et Zaillian ne lâchent rien au sujet de Lisbeth : s’ils montrent d’abord que la jeune femme ne pardonne rien à son agresseur, ils rappellent aussi son intelligence atypique, qui va de pair avec une totale absence du sens social.

Lisbeth torture son agresseur, finalement un pauvre type assez pitoyable, non pas pour le plaisir, mais pour le faire chanter. Par des moyens moralement inacceptables, la jeune femme renverse les rôles et peut ainsi reprendre ses activités d’enquêtrice géniale sans avoir à subir les pressions de l’Etat suédois…

 

Le comportement tantôt attachant, tantôt inquiétant de Lisbeth, déroute même Blomkvist qui est tout surpris de se retrouver dans le lit de sa jeune collaboratrice, qui prend toutes les initiatives. Les avances sexuelles de Lisbeth sont sa propre façon d’exprimer son intérêt amoureux pour le journaliste pourtant déjà «casé» ; encore plus fort, la jeune femme, une fois l’affaire close, va prendre des risques fous pour «venger» Blomkvist de l’industriel Wennerström… Sa victoire ne servira pas à grand-chose, comme le montre la dernière scène. Lisbeth revient voir Blomkvist, persuadée qu’ils vont pouvoir reprendre leur liaison ; elle ne réalise qu’à ce moment-là que le journaliste a depuis longtemps laissé tomber cette histoire, et a repris sa vie ordinaire avec sa compagne Erika… Toujours marginale, Lisbeth repart dans la nuit, tel un chevalier solitaire sur son destrier.

 

On notera par ailleurs que le «profil Asperger» de Lisbeth va de pair avec l’intérêt et les critiques que Fincher porte à l’encontre des nouveaux médias. Ce qui relie parfaitement MILLENNIUM au précédent SOCIAL NETWORK. L’explosion du marché des réseaux sociaux sur Internet a entraîné un bouleversement profond de nos sociétés en l’espace d’une décennie, «tuant» l’idée de vie privée et d’informations confidentielles, qui sont au cœur de l’intrigue policière de MILLENNIUM. Hackeuse géniale, Lisbeth se plonge totalement dans les écoutes et le hacking, au mépris de toute règle éthique. Malgré toute la sympathie que l’on peut avoir pour le personnage, l’inquiétude demeure. Des vies et des réputations peuvent être détruites en peu de temps. Ce n’est sans doute pas un hasard d’ailleurs, si Fincher donne à Wennerström, l’industriel véreux qui salit la réputation de Blomkvist, un air de famille avec le controversé fondateur de WikiLeaks, Julian Assange (qui pourrait être lui-même un «Asperger», si l’on croit certaines pages Internet. Un comble !). 

 

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-2MILLENNIUM est aussi l’occasion pour Fincher de dépeindre la société d’une époque particulière. On peut constater une certaine évolution de son approche, de film en film. Si par exemple SEVEN, exceptionnel thriller mêlé de Fantastique horrifique, restait encore dans l’abstraction (l’histoire se situe dans une ville qui pourrait être n’importe laquelle dans le monde, à n’importe quel moment de la fin du 20e Siècle), ses autres thrillers tenaient progressivement compte d’un certain cadre social très spécifique : la fin du 20e Siècle marquée par la mondialisation sous ses formes les plus inquiétantes, les nouvelles obsessions sécuritaires, les replis communautaires et extrémistes (THE GAME, FIGHT CLUB et PANIC ROOM formant un tout cohérent à ce sujet) ; ou bien l’ambiance du San Francisco des années 1970 vivant dans la terreur d’un tueur anonyme dans ZODIAC. MILLENNIUM se penche quant à lui sur le passé récent d’un pays, la Suède, réputé pour sa qualité de vie et son respect de la démocratie, mais qui est montré comme particulièrement inquiétant… à moins que l’intrigue ne soit pour Fincher un prétexte pour mettre en garde, à travers le portrait d’une «charmante» famille, le spectateur contre les vieux démons ressurgissant partout dans la vieille Europe.

 

Le réalisateur dresse un portrait de famille, les Vanger, apparemment irréprochable. Autour de la figure du patriarche (Christopher Plummer, toujours impeccable dans ce type de rôle, remplace au pied levé Max Von Sydöw initialement prévu), se déploie en réalité un beau nid de vipères… On a beau posséder les mêmes terrains sur la même île, personne ne se parle et chaque membre de la famille a son propre «palais» séparé des autres ! Ce n’est que la moindre bizarrerie relevée par Blomkvist au sujet de ses hôtes, dont l’onctueux Martin (Stellan Skarsgard, parfaitement «casté» lui aussi pour ce genre de rôle) devient le nouveau chef. Rien n’est ce qu’il semble être, dans ce cercle familial des plus inquiétants…

Le journaliste ne tarde pas à s’en rendre compte à ses dépens ; au-delà des luttes de pouvoir propres aux grandes familles, il découvre d’autres facettes particulièrement laides. Le passé nazi de certains membres, des suspicions de meurtres en série et même une sale histoire d’inceste… le tout s’entremêlant sur des références occultistes et apocalyptiques – les extraits du Lévitique cités et appliqués à la lettre par un ou plusieurs assassins, selon un mode opératoire proche du tueur de SEVEN. Presque classique, si l’on ose dire, de la part de Fincher, qui avec ses films précédents, avait brillamment su rappeler les obsessions occultes récurrentes chez les tueurs en série – voir aussi le Tueur du Zodiaque.

En filigrane de ces meurtres, Fincher emboîte le pas de Stieg Larsson, qui comme ses collègues romanciers scandinaves avertissait ses contemporains contre la résurgence de l’extrême droite, toujours d’actualité hélas. MILLENNIUM rappelle que la Suède n’est pas à l’abri du retour de la Bête Immonde, pas plus qu’aucun pays européen…

 

Dressant le portrait du meurtrier démasqué par nos deux enquêteurs, Fincher change son approche du tueur en série. «John Doe» (Kevin Spacey) dans SEVEN correspondait plus à un archétype, celui de l’assassin machiavélique tel que le public peut se le représenter (doublé cela dit d’un «commentateur social» impitoyable – voir la scène de discussion dans la voiture avec les deux policiers) ; Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), le présumé tueur de ZODIAC, était quant à lui bien réel, mais était bien loin d’être un génie du crime… l’effroi qu’il provoquait naissait de son intelligence perverse, associée à sa vie franchement pitoyable (la scène de la caravane, avec les écureuils…). Martin Vanger, le tueur de MILLENNIUM, quant à lui, est courtois, socialement au-dessus de tout soupçon, très intelligent et jouit d’un sentiment d’impunité qu’il résume par une phrase révélatrice : ses victimes, selon lui, «ont bien plus peur de vous froisser que de souffrir»… Parfaitement connaisseur des codes sociaux normaux, il les retourne à son avantage pour piéger ses proies. Et il sévit tranquillement, au sein d’une famille inattaquable…

 

 

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-3MILLENNIUM se distingue enfin, comme de bien entendu, par la qualité de sa mise en scène, ce qui ne surprend pas chez Fincher, dont on connaît l’exigence à tous les niveaux techniques.

La photographie de Jeff Cronenweth, complice de Fincher depuis FIGHT CLUB, est impeccable ; le clair-obscur, «spécialité» esthétique du réalisateur, est judicieusement utilisé pour l’ambiance hivernale, typiquement scandinave, du récit. Tout comme les basses lumières employées à leur avantage ; la projection du film sur support numérique donne à l’image une qualité psychologique unique. On peut littéralement «sentir» les ténèbres dans plusieurs séquences – notamment une poursuite routière nocturne qui ne perd jamais le spectateur… ceci alors qu’elle est situé en pleine nuit, dans une forêt, opposant deux personnages vêtus de noir et aux commandes de véhicules eux-mêmes entièrement noirs !

 

Le montage n’est pas en reste ; réutilisant des techniques employées sur THE SOCIAL NETWORK, Fincher modifie de façon très subtile le rythme de l’histoire. Une montée en puissance progressive, depuis des scènes d’introduction relativement calmes, avant que la tension prenne le dessus, selon les règles classiques du thriller hitchcockien. Jusqu’à un troisième acte (la «grande combine» de Lisbeth aux dépens de Wennerström) très fluide, et presque «apaisé» pourrait-on dire après les épreuves vécues par les deux héros du film.

 

Le montage et le découpage sont comme toujours au service de l’histoire, jouant sur la suggestion dans les scènes les plus éprouvantes… procédé somme toute classique, mais d’une efficacité imparable pour accentuer le malaise du spectateur. Celui-ci est amené à ressentir les effets traumatisants de la violence, au lieu de jouir de son spectacle comme dans tout mauvais film d’horreur ; la démarche de Fincher est honnête à ce niveau, éloignée de certaines accusations clichés de complaisance dont on l’avait affublé, par exemple pour FIGHT CLUB. Ces séquences, chez Fincher, ne sont jamais conçues pour autre chose que de comprendre l’angoisse des victimes de tout acte de violence. Une attitude qu’il garde depuis ses débuts ; le cinéaste exorcise régulièrement les mêmes peurs dans ses films, dont celle de l’agression sexuelle. Ripley échappait d’extrême justesse à un gang de détenus dans ALIEN 3 ; un homme victime de John Doe se voyait forcé de commettre un meurtre sexuel et en restait traumatisé ; le double crime au bord du lac, commis par le tueur de ZODIAC sur les deux étudiants, choquait par son caractère sexualisé… Les scènes les plus violentes de MILLENNIUM s’inscrivent dans cette même démarche.

 

Autre atout indéniable du travail de mise en scène de Fincher, l’utilisation de la bande son contribue à l’ambiance angoissante voulue par le cinéaste ; il s’appuie sur un complice surdoué, Ren Klyce (associé de Fincher depuis SEVEN), capable de transmettre des informations quasi subliminales par les effets sonores. Le choix des chansons, chez le cinéaste, est aussi important que la musique composée par Trent Reznor. Le décalage provoqué par une chanson à succès d’Enya, «Orinoco Flow (Sail Away)» dans le climax du film, décuple la peur. Dans cet exercice-là, Fincher s’est toujours montré d’une efficacité imparable. Réécouter, par exemple, l’hallucinogène «White Rabbit» des Jefferson Airplane dans THE GAME, ou l’inquiétant «Hurdy Gurdy Man» de Donovan dans ZODIAC…

 

Le talent de Fincher s’apprécie enfin, bien entendu, par ce sens du visuel unique, qui explose dès un générique d’ouverture n’ayant rien à envier à celui, mille fois copié depuis, de SEVEN. C’est indescriptible, à vrai dire, quand on le voit (ou plutôt qu’on le «reçoit») à vitesse normale pour la première fois : une plongée directe dans l’esprit perturbé de Lisbeth Salander, une espèce de «cauchemar de goudron» évoquant une relecture ravagée des génériques de James Bond. Mais l’effet provoque déjà un fort sentiment de peur et de répulsion !

La mise en scène est irréprochable, comme toujours, donnant presque l’impression d’une «facilité», d’une simplicité en réalité difficile à atteindre. Motivé par le souci de ne jamais perdre le spectateur en cours de route dans les méandres de l’intrigue, David Fincher trouve toujours l’idée visuelle juste au bon moment. Il développe notamment, dans un moment clé de l’intrigue, un discours pertinent sur le Cinéma, à l’intérieur de l’enquête décrite. A savoir l’étude méticuleuse d’une série de photographies de la femme disparue, où Blomkvist repère un subit changement d’attitude de cette dernière : elle a vu quelque chose qui la terrifie et s’en va… L’information «hors champ» (ce qu’elle a pu voir) devient alors un enjeu narratif fondamental ; et tels de minutieux documentalistes, Blomkvist et Lisbeth vont devoir mener une quête difficile, celle du «contrechamp» révélateur… Derrière la référence cachée à la scène influente de BLADE RUNNER (Harrison Ford explorant les coins et recoins cachés d’une obscure photographie), Fincher réussit un joli exploit : captiver le spectateur pendant une grande partie de son film avec la recherche ardue de cette image manquante.

 

 

Et voilà comment, entre autres choses, David Fincher tire vers le haut ce qui était au départ considéré comme une simple commande et un remake. Excellent travail pour un excellent thriller hivernal.

 

 

 

Ludovic Fauchier, le Blogueur qui n’aime pas les Hommes qui n’aiment pas les Femmes qui n’aiment pas les Hommes qui n’aiment pas les Chats qui n’aiment pas la pâtée pour chats… enfin, bref…

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