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Retour vers le Futur (dans le Passé) 1995 – SEVEN

Nom de Zeus, Marty ! Nous sommes en 1995, et le monde a considérablement changé…

1995, année si loin, si proche… Voilà l’occasion de passer en revue les évènements qui faisaient alors l’actualité, il y a vingt ans. La fin de la Guerre Froide et l’effondrement du bloc Soviétique devaient amener, croyait-on, une époque de paix. Notion bien relative quand on voit ce qu’annonçaient certains évènements funestes de l’époque. Alors que l’Organisation Mondiale du Commerce entrait en vigueur, les Etats-Unis, sous la présidence de Bill Clinton, établissaient (ou du moins, tentaient) d’établir un nouvel ordre mondial. L’Amérique « gendarme du monde » retirait ses troupes en Somalie, marquant la fin de l’opération Restore Hope. A l’étranger, Clinton se plaçait en arbitre de la paix, réussissant à faire signer les seconds accords d’Oslo aux frères ennemis, Israël et la Palestine : Yasser Arafat et Yitzhak Rabin signaient le document le 28 septembre ; espoir de paix brisé le 4 novembre, lorsque Rabin sera assassiné par un jeune extrémiste israélien. Par ailleurs, la nébuleuse terroriste islamiste Al Qaida fait ses tristes débuts sous l’égide d’un certain Ousama Ben Laden : le 13 novembre, une base américaine située à Riyad en Arabie Saoudite est touchée par un attentat suicide, faisant 5 morts. L’opinion publique américaine, elle, est surtout marquée cette année-là par un autre drame, le 19 avril ; un milicien d’extrême droite commet un attentat à Oklahoma City contre l’immeuble fédéral Alfred P. Murrah, faisant 168 morts ; ce sera, pour quelques années, l’attentat le plus meurtrier commis sur le territoire américain. L’actualité américaine s’intéresse à d’autres sujets controversés : les américains suivront (ou subiront) le dénouement du procès rocambolesque d’O.J. Simpson ; arrêté pour avoir tué sa femme et l’amant de celle-ci, l’ancien joueur de football américain et acteur sera acquitté à la surprise générale le 3 octobre. Le 16 octobre, la « Million Man March », manifestation organisée par le mouvement afro-américain pour attirer le regard des partis politiques sur la situation économique des Noirs américains, offre surtout une publicité pour le leader de Nation of Islam, Louis Farrakhan, dont les propos divisent l’opinion.  

En France, l’actualité politique de 1995 est dominée par le changement de présidence. François Mitterrand, épuisé par la maladie, s’en va ; son successeur sera Jacques Chirac, devançant aux élections présidentielles Lionel Jospin et « son ami de trente ans » Edouard Balladur. Le Premier Ministre RPR se voyait trop tôt en haut de l’affiche… (subitement, je me mets à penser aux meilleurs moments des Guignols de l’Info…). Le nouveau président nomme Alain Juppé Premier Ministre ; l’état de grâce prendra vite fin, cependant. La reprise des essais nucléaires à Mururoa et le plan de réforme de la Sécurité Sociale provoquant une grève en novembre-décembre vont y contribuer. L’Hexagone vit aussi des heures inquiétantes, une vague d’attentats survenant en été et automne. Le Groupe Islamique Armé, basé en Algérie, est officiellement désigné comme responsable de l’assassinat de l’Imam Sarhaoui le 11 juillet, et de l’attentat du RER B à la station Saint-Michel à Paris le 25 juillet, faisant 8 morts et 117 blessés. Un autre attentat survient le 17 août, Place de l’Etoile, faisant 16 blessés. D’autres attentats ratent ou sont déjoués : une ligne de TGV près de Lyon le 26 août, Boulevard Richard Lenoir le 3 septembre, place Charles Vallin le lendemain, une école juive de Villeurbanne le 7 septembre… Le suspect numéro 1 de l’enquête, Khaled Kelkal, sera finalement abattu par la police le 29 septembre. Mais la menace demeure : un autre attentat raté Place d’Italie le 6 octobre, et le 17 octobre, de nouveau au RER Saint-Michel, une trentaine de blessés. Sans aucun rapport, un autre crime, particulièrement macabre, marquera les esprits à la fin de l’année : le « suicide collectif » (et assassinat probable) de 16 membres de la secte du Temple Solaire le 16 décembre.

L’actualité internationale retiendra, en cette année 1995, d’autres sombres évènements. La guerre civile en ex-Yougoslavie, qui touche peu à peu à sa fin, avec son lot de tragédies : les troupes serbes commettent un massacre contre la population musulmane de Srebenica, en Bosnie-Herégovine, le 11 juillet (plus de 8000 morts). A la fin de l’année, le tribunal pénal international inculpe Radovan Karadzic et Hratko Mladic pour génocide et crime contre l’humanité. La Russie de Boris Ieltsine, avec une armée financièrement exsangue, se lance dans la première guerre de Tchétchénie, le 15 avril, faisant suite à la chute du palais présidentiel de Grozny le 15 janvier. Au Japon, on sera surtout marqué par le tremblement de terre de Kobé, qui fera le 17 janvier 6433 victimes et 43700 blessés ; le 20 mars, le métro de Tokyo est la cible d’un attentat au gaz sarin commis par les membres de la secte criminelle Aum, faisant 12 morts et des milliers de blessés. Autres évènements, encore : l’inquiétante montée en puissance du mouvement Taliban en Afghanistan ; les premières inculpations pour crimes contre l’humanité par le Tribunal pour le Rwanda (TPR) en Tanzanie ; la libération d’Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix, assignée à résidence par les militaires birmans.

Hors de ces graves nouvelles, 1995 marquera aussi d’autres évènements importants. Du côté des sciences, par exemple, où le système GPS est annoncé comme opérationnel. Les astronomes, eux, sont heureux de découvrir la première planète extrasolaire, le 6 octobre : 51 Pegasi b. 1995, c’est aussi une année sportive toujours bien remplie. La troisième édition de la Coupe du Monde de Rugby est remportée par le pays organisateur, l’Afrique du Sud de François Pienaar, qui bat la Nouvelle-Zélande de Jonah Lomu. Une grande victoire symbolique pour le président d’un pays réunifié dans la douleur : Nelson Mandela. L’Angleterre, avec les frères Underwood, remporte le Tournoi des Cinq Nations avec un grand chelem en prime. En cyclisme, l’espagnol Miguel Indurain remporte son cinquième et ultime Maillot Jaune, au terme d’une édition endeuillée par l’accident mortel du cycliste italien Fabio Casartelli. Les français saluent la victoire de leurs handballeurs, champions du monde, avec Jackson Richardson. Steffi Graf et Pete Sampras sont les numéros 1 mondiaux en tennis. Michael Schumacher remporte son second titre de champion du monde de Formule 1 chez Benetton. Côté football, l’Ajax Amsterdam remporte la Ligue des Champions devant le Milan AC. Du côté de l’équipe de France, on tourne une page : « Patator » Papin et « Picasso » Cantona s’en vont (merci encore, les Guignols !), livrant leur dernier match en sélection. Cantona, superstar à Manchester United, fait aussi parler de lui en écopant de six mois de suspension, après s’être défoulé sur un supporter qui l’insultait. Le football va aussi changer, cette année-là, après la validation de l’arrêt Bosman du 15 décembre ; en vertus des lois européennes de libre circulation, chaque club pourra désormais recruter autant de joueurs étrangers du continent, sans limitation. Cela va transformer notamment la politique de recrutement des grands clubs, et une hausse phénoménale du prix des transferts.

1995, ce fut aussi l’émergence à la télévision de séries, en provenance des USA, entraînant de véritables cultes. Trois titres retiennent l’attention : la seconde saison de X-Files (ou Aux Frontières du Réel), qui suit les agents du FBI Mulder et Scully enquêter sur les phénomènes paranormaux, crée un véritable phénomène culturel international. Urgences, produite par Steven Spielberg et Michael Crichton, fait un carton. Les drames et les joies des médecins urgentistes du Cook County Hospital de Chicago (parmi lesquels un certain George Clooney) sont unanimement appréciés. Et il y a aussi la sitcom emblématique de cette époque : Friends, et ses six joyeux new yorkais dont les galères amoureuses et professionnelles font bien rire le public, qui vient juste de finir sa première saison.

L’année marquera aussi le décès de quelques personnalités notables : la romancière Patricia Highsmith, l’explorateur et scientifique Paul Emile Victor, le professeur Henri Laborit, les philosophes Emil Cioran et Gilles Deleuze, ou encore le père de Corto Maltese, Hugo Pratt…

1995, dans le petit monde du Cinéma, marque la commémoration du centenaire de la naissance officielle du 7ème Art, avec ce qu’il faut, pour la circonstance, de cérémonies un brin compassées, et d’initiatives intéressantes, comme cette série de documentaires consacrées au cinéma de chaque pays, réalisées pour le BFI par des cinéastes d’envergure. Les films sont de qualité inégale, même signés de Stephen Frears, George Miller ou Jean-Luc Godard, le plus emblématique étant Un Voyage avec Martin Scorsese à travers le Cinéma Américain, le réalisateur de Taxi Driver offrant un sacré cadeau aux cinéphiles du monde entier. Quelques étoiles s’éteignent, cette année-là : Ginger Rogers, Lana Turner, Ida Lupino, Dean Martin… Du côté des grandes cérémonies annuelles, le film d’Emir Kusturica, Underground, chronique tragicomique de l’ex-Yougoslavie, remporte la Palme d’Or à Cannes, une récompense symbolique alors que ce pays est déchiré par la guerre civile. Au Danemark, ça bouge, avec la fondation du mouvement Dogme 95 par les cinéastes Lars Von Trier et Thomas Vinterberg, qui va renouveler pour un temps le cinéma scandinave. Autres grands moments de l’année cinéma 1995 dans le monde : du côté des antipodes, quelques trublions talentueux marquent des points. Le néo-zélandais Peter Jackson fait le tour triomphal des festivals avec son Créatures Célestes (avec la toute jeune Kate Winslet) sorti l’année précédente, et réalise un beau canular à la télévision locale avec son faux documentaire Forgotten Silver consacré à la vie d’un cinéaste inconnu ayant tout créé avant tout le monde ; et son voisin d’Australie, George Miller, le père de Mad Max, produit (et réalise officieusement) l’attendrissant Babe, les aventures du petit cochon au grand cœur qui est le succès surprise de l’été aux USA. Le Japon se réveille, du côté du cinéma d’animation, et on découvre en France, avec trois ans de retard, le superbe Porco Rosso d’Hayao Miyazaki. Côté anglais, on retrouve Wallace & Gromit dans leur troisième aventure en court-métrage, Rasé de près, où il sauvent un gentil petit mouton, Shaun, des griffes d’un affreux chien cyborg. Le studio d’animation Aardman s’impose ainsi comme une valeur sûre. 1995, c’est le grand retour de l’agent 007 après une absence de six ans ; James Bond prend les traits du suave Pierce Brosnan dans Goldeneye. Chez les Italiens, le cinéma local a été sinistré par l’étouffoir Berlusconi ; c’est une forme de miracle si un film comme Le Facteur, coproduit avec l’Angleterre et la France, remporte un vif succès, aidé par la prestation bouleversante de l’acteur Massimo Troisi, qui décèdera peu après le tournage de ce film avec Philippe Noiret. En France, l’actualité cinéma est devenue désormais bien ronronnante. Les rescapés de la Nouvelle Vague (qui saluent la mémoire de Louis Malle, décédé) sont toujours là, avec des fortunes diverses : les deux Claude, Chabrol et Sautet, s’en sortent le mieux (La Cérémonie avec Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire, Nelly et Monsieur Arnaud avec Emmanuelle Béart et Michel Serrault), d’autres comme Bertrand Tavernier ou Jean-Paul Rappeneau (L’Appât et Le Hussard sur le Toit) marquent le pas. Le succès de la fin d’année est évidemment une comédie, Les Trois Frères, avec le trio des Inconnus à la poursuite de leurs chères « patates » en héritage. Très attendu, le nouveau film de Jeunet et Caro, La Cité des Enfants Perdus, mélange plutôt indigeste de réalisme poétique et de science-fiction steampunk, divise. Film culte ou pensum dépressif ? En tout cas, tout le monde salue l’émergence d’un jeune réalisateur bourré de talent et d’idées : avec son second long-métrage, La Haine, Mathieu Kassovitz donne un grand coup de pied dans la fourmilière. Cette virée de trois copains d’une banlieue ghettoïsée, dont l’un veut se venger de la police, appuie là où ça fait mal sur les bonnes consciences, avec humour et énergie. Le film provoque son lot de débats et de polémiques sur les banlieues, où tout le monde se reconnaît en Vinz, Hub et Saïd. Et c’est la révélation d’un acteur de premier plan, Vincent Cassel.

Outre-Atlantique, les règles du jeu sont les mêmes. Sorties estivales et de fin d’année sont dominées par les productions des major companies, et entre ces deux grandes vagues, les productions (plus ou moins) indépendantes offrent quelques très bonnes surprises. Comme Little Odessa, œuvre d’un certain James Gray, suivant les retrouvailles houleuses d’un tueur (Tim Roth) avec sa famille d’immigrants ukrainiens ; Crossing Guard, de Sean Penn qui offre un rôle magnifique à Jack Nicholson en père brisé par la mort de sa fille ; Penn, acteur, est à l’affiche du bouleversant Dead Man Walking (La Dernière Marche) où son confrère Tim Robbins l’associe à Susan Sarandon pour un réquisitoire anti-peine de mort sans concession ; il y a aussi Leaving Las Vegas de l’anglais Mike Figgis, qui suit la dérive suicidaire d’un écrivain alcoolique joué par Nicolas Cage ; et le thriller culte Usual Suspects, second film de Bryan Singer, où une bande de braqueurs (parmi lesquels Kevin Spacey et Benicio Del Toro) se découvre manipulée par un certain Kaiser Sozë (Keyser Sözay ? Kayser Sooseeëy ? Je ne sais plus…) qui pourrait être l’un d’eux…  

Le gagnant de l’année 1995, sur les grands écrans hollywoodiens, c’est très certainement Tom Hanks : il vient de remporter son second Oscar du Meilleur Acteur d’affilée, pour Forrest Gump, qui décroche d’ailleurs les principales statuettes dorées ; Hanks, au sommet de sa popularité, enchaîne en étant la tête d’affiche d’un des grands succès de l’été : l’aventure spatiale Apollo 13 filmée par Ron Howard, reconstitution minutieuse de la dramatique mission. Et de plus, Hanks prête sa voix au shérif Woody, héros du tout premier long-métrage du studio Pixar : Toy Story ! Une date dans le cinéma d’animation qui va voir peu à peu les images de synthèse prendre le dessus sur l’animation traditionnelle. Si c’est une heureuse année pour Tom Hanks, en revanche, pour d’autres, c’est la soupe à la grimace. Kevin Costner, surtout, dont le prestige décline à cause du tournage de Waterworld, dont le budget pharaonique (172 millions de dollars) et les incidents de tournage font plus parler que le film lui-même. A peine plus heureux, Sylvester Stallone fait un bide avec son Judge Dredd charcuté au montage. L’ère des « musclors » prend fin. Pour deux réalisateurs connus pour leur sens de la provocation, l’époque « politiquement correcte » est fatale : William Friedkin et Paul Verhoeven se font étriller par la critique pour Jade et Showgirls, écrits tous deux par Joe Eszterhas. Montrer les dessous corrompus de la politique, de la justice et du show-business n’était pas du goût du public. Friedkin tournera le dos à Hollywood, Verhoeven n’a pas encore brûlé ses dernières cartouches. A peine plus heureux : Strange Days, thriller futuriste détonant de Kathryn Bigelow, un film écrit par James Cameron avec Ralph Fiennes, est un échec public, mais gagnera une valeur « culte ». Oliver Stone, avec Nixon, livre un nouveau pavé qui divise, malgré l’interprétation d’Anthony Hopkins dans le rôle du président paranoïaque. L’année 1995 sera celle des valeurs sûres : Gene Hackman, en commandant de sous-marin dans Crimson Tide (USS Alabama) face à Denzel Washington (Hackman sera aussi un méchant mémorable dans le western de Sam Raimi, The Quick and the Dead, face à Sharon Stone, Russell Crowe et Leonardo DiCaprio, et très drôle face à John Travolta dans Get Shorty) ; Sean Connery, magnifique Roi Arthur vieillissant face à Richard Gere dans First Knight (Lancelot) ; Robert De Niro, dans ses derniers bons films, retrouve Martin Scorsese pour la dernière fois avec Casino (aux côtés de Sharon Stone et de l’éternel irascible Joe Pesci), et surtout affronte son grand rival Al Pacino dans le magistral polar de Michael Mann, Heat ; Bruce Willis revient en forme, d’abord dans Die Hard III (Une Journée en Enfer) de John McTiernan, faisant équipe avec Samuel L. Jackson pour résoudre les énigmes mortelles du grand méchant Jeremy Irons, ceci avant d’enchaîner avec un beau contre-emploi dans Twelve Monkeys (L’Armée des Douze Singes), de Terry Gilliam, où l’on remarque aussi Brad Pitt ; Nicole Kidman est enfin prise au sérieux en Miss Météo manipulant Joaquin Phoenix dans le très grinçant To Die For (Prête à tout) de Gus Van Sant ; enfin, les acteurs-réalisateurs ont la côte, dans des registres différents : Mel Gibson mène la révolte dans l’Ecosse médiévale de Braveheart, une épopée pleine de drames, de grands espaces, de trahisons et de batailles furieuses (les plus violentes jamais vues alors). Clint Eastwood, lui, fait pleurer la planète entière devant sa brève romance avec Meryl Streep dans le très beau The Bridges of Madison County (Sur la route de Madison). Le paysage cinématographique américain est cependant bousculé par l’arrivée sur les écrans, le 22 septembre 1995, d’un film policier à la noirceur absolue. Un jeune cinéaste prometteur s’offre une belle revanche sur le système hollywoodien qui l’avait maltraité…

 

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L’inspecteur William Somerset (Morgan Freeman), de la brigade des homicides, est dans sa dernière semaine de travail avant la retraite. Cet officier méticuleux et solitaire se voit temporairement associé à son successeur, l’inspecteur David Mills (Brad Pitt). Mills est tout son contraire : impulsif, prêt à en découdre et désireux de se faire un nom, le jeune enquêteur se vante de cinq années d’expérience en province et vient juste de s’installer en ville, avec son épouse Tracy (Gwyneth Paltrow).

Dans cette période de transition, la collaboration temporaire entre Somerset et Mills démarre de manière macabre : les voilà obligés d’enquêter sur un crime aussi bizarre que morbide. Un homme obèse a été séquestré chez lui, et forcé de s’empiffrer pendant des jours sous la menace d’un revolver, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le lendemain, Mills se retrouve sur une autre scène de crime : un avocat célèbre a été retrouvé mort dans son bureau, poussé à s’entailler et s’arracher une livre de chair. Sur le mur, le mot « Avarice » a été écrit. De quoi mettre la puce à l’oreille de Somerset, qui revient sur le lieu du meurtre de l’homme obèse et trouve, caché derrière le frigo, le mot « Gourmandise » écrit dans la graisse. Les deux meurtres sont liés, l’œuvre probable d’un tueur en série obnubilé par la religion, et les Sept Péchés Capitaux. Les empreintes digitales mènent Mills et Somerset à un certain Victor, trafiquant de drogue et pédophile. Mais l’auteur présumé des meurtres n’est plus qu’un cadavre vivant ligoté à son lit, avec le mot « Paresse » écrit dans sa chambre, et amputé d’une main… Le vrai tueur, surnommé « John Doe » (Kevin Spacey), planifiait ses crimes depuis des mois. Traqué par la police, l’insaisissable Doe va continuer à sa macabre série. Et Somerset doute de plus en plus…

 

Seven 01

Ci-dessus : l’image emblématique de Seven, les fameuses lampes-torches brandies par Somerset (Morgan Freeman) et Mills (Brad Pitt) dans l’antre du premier meurtre.

 

Entre 1992 et 1994, David Fincher a dû broyer du noir. Le jeune réalisateur alors tout juste trentenaire est passé en l’espace d’une année du statut de potentiel nouveau Wonder Boy à celui de victime en règle du système hollywoodien, à l’issue du tournage cauchemardesque d’Alien 3. Son parcours semblait pourtant tout tracé ; cet autodidacte qui, à l’instar d’un Spielberg ou d’un Tim Burton, avait commencé à faire ses premiers films dès l’enfance avec la caméra Super 8 familiale, avait commencé sa vie professionnelle sur le film d’animation Twice Upon a Time produit par George Lucas ; ceci avant de passer chez ILM, le prestigieux studio d’effets visuels de Lucas, sur Le Retour du Jedi et Indiana Jones et le Temple Maudit, comme caméraman et photographe des mattes (peintures sur verre). Après cela, Fincher devint réalisateur de publicités et de clips vidéo (pas moins de quatre pour Madonna) lui permettant de développer son sens visuel unique et de trouver son style, notamment sous l’égide de la compagnie Propaganda Films, véritable vivier de futurs talents qui lança aussi les carrières de Spike Jonze, Michel Gondry, Alex Proyas, Gore Verbinski ou Michael Bay (personne n’est parfait !). Le jeune homme croyait avoir décroché la timbale en obtenant le tournage d’Alien 3. Un cadeau empoisonné pour cet admirateur du travail de Ridley Scott : les cadres exécutifs du studio Fox, loin de le soutenir, ne virent en lui qu’un simple employé chargé d’accomplir leur quatre volontés. Le jeune homme voulait faire une suite originale, amenant un traitement révolutionnaire, épique et cauchemardesque ; les costumes-cravates du studio lui prièrent de laisser ses grandes idées au vestiaire, l’obligèrent à entamer le tournage sans scénario définitif, et à censurer ses idées ; pire, ils l’empêchèrent d’avoir accès au précieux final cut garantissant sa vision au montage. Fincher but le calice jusqu’à la lie ; le film fut mal accueilli aux USA, et les gens du studio se défaussèrent de leurs responsabilités sur le réalisateur débutant. Attitude aussi stupide qu’injuste, qui plongea Fincher dans une sérieuse déprime, et le sentiment que sa carrière de cinéaste était mort-née, hors de son contrôle. Retour à la case publicitaire et clips vidéo (pour les Rolling Stones) durant deux ans… Sur son bureau, les scénarii de films s’accumulaient jusqu’à ce qu’il posa ses yeux sur l’œuvre d’un certain Andrew Kevin Walker, intitulée Seven.

 

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Ci-dessus : la Victime de la Paresse…

 

Le résumé n’avait pourtant pas l’air prometteur : deux policiers que tout oppose traquent un tueur en série. Lu de cette façon, cela ressemblait à un script opportuniste mixant les succès du moment : L’Arme Fatale rencontrant Le Silence des Agneaux. Fincher, quelques heures de lecture plus tard, changera d’avis. Il se retrouva dans le ton du récit, bien plus proche de la noirceur absolue des grands thrillers des années 1970, ceux de William Friedkin ou Alan J. Pakula, que des formules prémâchées par les studios. Sans doute aussi ses frustrations ont-elles rejoint celles du scénariste Andrew Kevin Walker ; trentenaire comme lui, Walker espérait faire carrière comme producteur de cinéma, mais devait se contenter de faire de la vente au détail chez Tower Records. Il écrivait à ses heures perdues des scénarii, avec une nette prédilection pour les thrillers et le fantastique. Et comme tant de scénaristes débutants, il devait manger son pain noir, se voyant refuser ses scripts par des producteurs potentiels. La version finalisée de Seven fut écrite vers 1991. Walker pourra remercier sa bonne étoile, et un certain David Koepp, un confrère en train de percer (il n’avait pas encore écrit La Mort vous va si bien de Robert Zemeckis, Jurassic Park de Steven Spielberg et L’Impasse de Brian DePalma) ; impressionné par le scénario, Koepp va démarcher le studio New Line, firme indépendante en train de devenir une nouvelle major grâce notamment aux films d’horreur de la saga Nightmare on Elm Street (Freddy Krueger, donc !). En attendant que le jeu des réseaux professionnels se mette en marche, Walker signera d’autres scripts, guère marquants (Brainscan, un sous-Freddy, en 1994, et le médiocre film fantastique Souvenirs de l’Au-delà sorti quelques mois avant Seven). Pas vraiment de quoi crâner avant que Seven ne sorte et décroche la timbale. Walker deviendra un scénariste (et script doctor) de la top list, avec des fortunes diverses : il remaniera le script du film suivant de Fincher, The Game (et fera aussi un caméo amical pour lui dans Panic Room), et signera notamment les scénarii de 8MM de Joel Schumacher, Sleepy Hollow de Tim Burton ou encore Wolfman de Joe Johnston. Sans voir ses idées respectées, à l’exception des films de Fincher. Bienvenue dans le Hollywood moderne… Quoi qu’il en soit, Fincher et Walker se sont rencontrés à un moment opportun, trouvant dans Seven un exutoire à leurs frustrations personnelles, et la somme de leurs angoisses, qu’ils ont su transmettre au public via un récit simple en apparence, mais d’une perversité absolue. Loin d’être révulsé, le public a suivi en masse, faisant du film un des succès-surprise de cette année 1995.

 

Seven 02

Ci-dessus : un petit air des Hommes du Président… Mills et Somerset recoupent leurs enquêtes respectives.

 

Fincher, échaudé par l’expérience Alien 3, aura carte blanche pour réaliser son second long-métrage. Heureusement pour lui, les patrons de New Line n’étaient pas ceux de la Fox. Doté d’un budget fort raisonnable (33 millions de dollars, une somme « classe moyenne » alors que les budgets de l’époque oscillaient entre 50 et 70 millions, Waterworld étant alors une exception…), Seven a aussi pu se reposer sur un casting adéquat : un mélange de valeurs sûres, de visages familiers et de stars en ascension. Fincher a eu le nez creux : quatre personnages principaux, qui croisent une foule de figures secondaires incarnées par des comédiens confirmés (parmi lesquels Richard Roundtree, le Shaft original, en procureur fédéral, ou R. Lee Ermey, le sergent instructeur de Full Metal Jacket, en supérieur des deux policiers). Honneur aux dames, avec la toute jeune Gwyneth Paltrow, 23 ans à l’époque, qui obtenait là son tout premier rôle important après des débuts dans des rôles secondaires (Hook, Malice, Mrs. Parker et le Cercle Vicieux, Jefferson à Paris), dans la peau de Tracy, l’épouse malheureuse de Mills. Bien que relativement peu présente dans le film, Gwyneth Paltrow s’imposait dans une jolie performance douce-amère, sa beauté diaphane et sa tristesse apportant un peu de lumière dans ce monde de ténèbres. Ceci avant de croiser le tueur, joué par un certain Kevin Spacey ; jusqu’ici surtout connu au théâtre et à la télévision américains, l’acteur s’imposait doucement au cinéma (notamment face à Al Pacino et Jack Lemmon dans Glengarry) ; coïncidence ou non, il tiendra en l’espace de quelques mois trois rôles d’affreux dans des registres variés : producteur tyrannique dans Swimming with Sharks, malfrat boiteux apparemment inoffensif dans Usual Suspects, et donc ici tueur en série dont la banalité apparente cache bien le jeu. Il « explosa » sur l’écran, devenant l’un des meilleurs comédiens américains, excellant toujours dans la création de personnages à double visage (la série House of Cards produite par Fincher en témoigne. John Doe président des USA !). L’attraction majeure de Seven restant cependant les deux policiers, et la réussite du film repose sur l’alchimie des caractères opposés de Somerset et Mills. La pioche était parfaite, avec Morgan Freeman et Brad Pitt. Le premier n’était déjà plus un inconnu, à 58 ans, après de longues années à la télévision ; c’est cependant après avoir passé le cap de la cinquantaine que le comédien est devenu une figure incontournable du grand cinéma américain ; en l’espace de cinq années, ses rôles dans Miss Daisy et son chauffeur, Glory, Impitoyable ou Les Evadés en avaient fait une « gueule » et une voix pleine de sagesse résignée. Seven confirmera son statut auprès d’un public qui l’identifiera à l’inspecteur Somerset. Brad Pitt n’était déjà plus un inconnu quand il tourna le film ; révélé par son rôle d’autostoppeur braqueur qui fit craquer les spectatrices de Thelma & Louise de Ridley Scott, Pitt enchaîna les rôles, confirmant qu’il était de l’étoffe des stars. Et qu’il n’hésitait pas à aller casser, à l’occasion, son image de « beau gosse » alter ego d’un Robert Redford (Et au milieu coule une rivière), en allant à contre-courant des rôles trop prévisibles : il incarna aussi un tueur en série dans Kalifornia… Pitt aime bien aller à l’encontre des idées reçues à son sujet, incarnant ici un jeune policier trop immature pour son bien. L’acteur confirmera  son talent et son goût pour les personnages instables, en incarnant ensuite un malade mental mémorable dans L’Armée des Douze Singes.

 

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Ci-dessus : le dialogue sur l’apathie, entamé par Somerset et Mills.

 

Tout ceci étant établi, reste encore à se pencher sur le film : un œil mal exercé pourrait voir dans le film de Fincher un de ces films mélangeant deux formules faciles, entre le buddy movie désinvolte et le thriller recyclant la fascination du public pour les tueurs en série. Un cinéaste moins exigeant que Fincher en aurait fait le film de la semaine, vite vu, vite digéré. Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit ; paradoxalement, Seven est une leçon magistrale de pur cinéma, et une expérience sacrément inconfortable pour le spectateur. Ce n’est pas une banale enquête policière, mais une plongée sans rémission dans les abysses de l’âme humaine. Pour paraphraser Dante, cité intentionnellement dans le récit : « Vous qui entrez en ce film, abandonnez tout espoir« … Sous l’influence de ses maîtres à filmer du cinéma des seventies, qui n’hésitaient pas à mettre à mal le spectateur, Fincher va lentement mais sûrement imprimer la psyché du public de ses idées noires. William Friedkin, l’homme de L’Exorciste, croit absolument à l’existence du Mal prêt à égarer l’espèce humaine ; Fincher lui emboîte le pas. Dans Seven, le Mal rôde donc, présent dès les premières minutes du film. Comment expliquer autrement, derrière toutes les raisons sociales, psychologiques, etc. que l’espèce humaine inflige autant de souffrances à ses congénères ? Si l’on finit par admettre l’existence du Mal, alors il faut aussi admettre celle du Bien, présent lui aussi dans notre monde ; il est bien plus fragile, discret et moins spectaculaire. Seven, sous l’égide de Fincher, va prendre un aspect plus métaphysique, se démarquant par le style et le discours du Silence des Agneaux auquel on l’a trop souvent comparé. Fincher était certes conscient de la référence, mais, de son propre aveu, son film n’était pas une étude documentaire des tueurs en série ; il le comparait davantage aux Dents de la Mer, John Doe étant l’équivalent humain du monstrueux requin/dragon de Spielberg, un symbole de toutes les peurs enfouies du spectateur. Seven baigne dans une atmosphère de pur Fantastique, donnant à son tueur l’allure d’un spectre insaisissable, d’une présence prédatrice tapie dans l’ombre (Alien n’est pas loin non plus…). Le tueur ne tue pas par impulsion, pour chercher l’équivalent de la jouissance sexuelle comme c’est le cas dans les vraies affaires de meurtres en série, il agit autant par pur calcul intellectuel, pour donner un exemple moral dévoyé à la société, que par fanatisme. Ses crimes sont justifiés, à ses yeux, comme une forme de croisade contre la corruption et la déliquescence d’une société complètement corrompue. Malheureusement, ce genre de raisonnement et de discours n’appartiennent pas à la fiction, comme on peut trop souvent le voir en ce moment. Et le plus dérangeant est que son discours, aussi délirant et arbitraire soit-il, est partagé par Somerset sur certains points…

 

Seven 03

Ci-dessus : un dîner presque parfait chez les Mills… Tracy (Gwyneth Paltrow) fait de son mieux pour respecter les apparences.

 

Le tueur n’a pas de nom, ni d’identité prononcée. Il s’enlève volontairement les empreintes digitales, coupe ses cheveux à ras, et son apparence respire l’insignifiance. Les policiers lui donnent un pseudonyme, « John Doe » (équivalent américain de notre « Monsieur Tout-le-Monde »), à double sens. Un personnage qui est censé représenter l’opinion publique, le citoyen lambda, le paisible représentant de ce que Nixon nommait quant à lui « la majorité silencieuse ». On voit là le sens de l’ironie et de la provocation de Fincher : ce citoyen ordinaire idéal, auquel Kevin Spacey donne le moins de traits distinctifs, cache en réalité un monstre absolu… Le pseudonyme de John Doe n’est pas choisi par hasard par Walker et Fincher, et a vite fait de titiller les mémoires cinéphiliques. Il renvoie, sous un angle totalement différent, à un classique de l’Âge d’Or hollywoodien : la comédie dramatique de Frank Capra, L’Homme de la Rue, dont le titre en VO est Meet John Doe… Trop souvent taxé de gentillesse et de naïveté, le cinéma de Capra recélait cette pépite douce-amère qui entretient une parenté indirecte avec le film de Fincher. Rappelons que Meet John Doe racontait une manipulation médiatique et politique orchestrée, par accident, par une jeune femme journaliste (Barbara Stanwyck) qui, pour garder son emploi, inventait un certain « John Doe » dont les diatribes contre l’injustice sociale touchaient les lecteurs (rappelons que le film, datant de 1941, frappait une corde sensible pour la population américaine sortant à peine de la Grande Dépression). La supercherie prenait un tour politique quand un ex-sportif vagabond (le grand Gary Cooper) acceptait, contre une bonne somme d’argent, d’incarner le fameux « John Doe »… au risque de devenir l’homme de paille d’un magnat corrompu, et donc de berner la confiance du peuple. Le film manquait même de finir en tragédie, « l’homme ordinaire » joué par Cooper allant même jusqu’à la tentative de suicide. D’une certaine façon, Seven reprend le développement narratif du récit de Capra, en le retournant complètement. La figure jadis sympathique du « John Doe » des années 1930-40 cède ici la place à un personnage terrifiant. La population américaine est, chez Fincher, au pire condamnée, au mieux résignée au pire. Les médias et les hautes instances, critiquées par Capra, participent chez Fincher à la déliquescence générale, ne s’intéressant qu’au tueur que dès lors qu’il tue un richissime avocat (les autres victimes ne sont somme toute que des statistiques). Et le parcours du John Doe version Fincher se conclut par un suicide, prémédité celui-là… Les quelques personnes de bien présentes dans Seven, véritable reflet négatif du film de Capra, n’en sortiront pas indemnes.

 

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Ci-dessus : quand le tueur (Kevin Spacey) décide de faciliter la tâche de nos inspecteurs…

 

Seven tire aussi une de ses principales forces de son visuel. Le film est devenu un vrai cas d’école, la « patte » de Fincher prenant définitivement corps ici. Le look du film est immédiatement reconnaissable, assimilé aux clairs-obscurs angoissants à souhait du chef opérateur Darius Khondji, et à une habile direction artistique qui brouille les repères habituels du spectateurs. Bien que le film ait été tourné à Los Angeles, il est impossible d’identifier la ville californienne. De fait, la Ville de Seven devient une entité à part entière, un labyrinthe tenant du cauchemar éveillé pour le spectateur. Elle semble concentrer toutes les métropoles américaines dans ce qu’elles ont de plus oppressant, devenant par extension le terrain de chasse idéal du tueur. Fincher brouille les repères du spectateur ; les lieux garants de la justice (le commissariat clairement inspiré par les scènes de journal des Hommes du Président), du sens moral (l’appartement de Somerset) ou d’une relative tranquillité conjugale (l’appartement des Mills) semblent presque « déconnectés » du reste de la Ville, envahie par les Ténèbres de la misère humaine. Appartements décrépits, hôtel miteux, boîte de nuit souterraine, ruelles battues par la pluie permanente (évoquant Blade Runner)… l’environnement même est pris de malaise. Le moindre détail y contribue, aidé par une bande-son soignée à l’extrême. On peut entendre les murmures étouffés des voisins de Somerset à travers la cloison de son appartement solitaire, parmi d’autres éléments donnant vie à l’univers du film. La géographie des décors contribue à l’ambiance, Fincher exploitant notamment à merveille le dédale du vieil hôtel, théâtre d’une mémorable poursuite entre les policiers et le tueur, de la porte d’entrée de son appartement à la ruelle où il va tenir en joue Mills. L’impression d’étouffement permanent demeurera même dans le troisième acte, hors des murs de la ville, d’une discussion tendue dans la voiture des policiers jusqu’à la confrontation finale dans le désert, rappelant la présence monstrueuse de la Ville alimentée par les pylônes électriques. La claustrophobie cèdera la place à l’agoraphobie, renforcée par le sentiment d’attente interminable d’un horrible évènement. Dans ce décor digne d’une toile de Chirico, Fincher payera sa dette à Alfred Hitchcock, ce dernier acte en plein désert évoquant une scène célèbre de La Mort aux Trousses (North by Northwest).

 

Seven 04

Ci-dessus : Mills à la poursuite du tueur dans l’hôtel. Le jeune officier risque d’y laisser sa peau…

 

Suivant l’exemple du Maître du Suspense, et de tant de ses successeurs, Fincher va aussi déployer, notamment dans le théâtre des scènes de crime, une mise en scène des signes et symboles témoignant de l’horreur des scènes. Paradoxalement, Seven qui joue finalement très peu sur la violence effective. On ne verra jamais les meurtres commis par John Doe, seulement leur résultat ; et l’enquête de Mills et Somerset est finalement assez peu « proactive ». Une démarche volontaire de la part de Fincher, cherchant à démarquer absolument son film des productions à la Joel Silver / Jerry Bruckheimer ; ses deux officiers piétinent souvent, et ne peuvent que constater les méthodes démentes utilisées par le tueur sur ses victimes. Au cinéaste d’amener le spectateur à reconstituer l’horreur, avec les indices qu’il lui glisse sous les yeux. Une méthode qui a fait ses preuves, chez Hitchcock (le fermier aux yeux crevés des Oiseaux), Spielberg (l’exploration du bateau du pêcheur des Dents de la Mer) ou Ridley Scott (la découverte du pilote fossilisé et de la cale aux œufs, dans Alien) ; et elle n’en est que plus déstabilisante, tout se reconstituant dans l’esprit du spectateur. Bien plus efficace, et terrifiant, que de filmer des flots de sang… L’expérience est éprouvante, dans le cas de certaines scènes. Voir notamment le meurtre « de la Luxure », avec ce pauvre type forcé par Doe à tuer une prostituée, et qui en restera marqué à vie. Ou la scène de « la Paresse », où le déploiement frénétique des forces du SWAT contraste avec la mort apparente de la victime, transformée en mort-vivant par le tueur à coups de tortures répétées… Un jeu de photos, montrée quasi subliminalement, et « offerte » aux policiers, montre la décomposition progressive de la victime. Fincher dresse méthodiquement un jeu de piste, obligeant le spectateur, mis au même niveau que les policiers, à reconsidérer certains détails apparemment secondaires, comme le tableau abstrait posé à l’envers dans la scène de crime de l’Avarice. Ou la chemise de John Doe, couverte de sang, lors de son arrestation volontaire… Fincher, par la suite de sa carrière, continuera à jouer avec le spectateur de cette façon, de The Game à Gone Girl.

 

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Ci-dessus : conversation avec un tueur en série peu ordinaire, et prêt à « faire un exemple ».

 

Mais ces jeux de pistes et de signaux ne serviraient à rien si Seven ne malmenait pas le spectateur à un autre niveau. Fincher se sert du récit policier pour mener à d’autres interrogations. La scène de pré-générique donne le ton. Somerset constate un double homicide, des parents s’étant entretués ; à ses collègues blasés, le vieux flic pose une question a priori banale : « Est-ce que leur gosse a tout vu ?« . De quoi irriter les autres policiers, devenus cyniques depuis longtemps. Pourtant, la question de Somerset a plus d’importance qu’il n’y semble. L’enfance semble a priori exclue du film, et pourtant elle va revenir comme un leitmotiv obsédant, liant Somerset au couple Mills. Magnifiquement interprété par Morgan Freeman, Somerset, vieil homme sans attaches, cache un triste secret. La relation qui se pose entre lui et les Mills est particulièrement réussie, crédible, Fincher se refusant toute facilité scénaristique ; les deux policiers ne se donnent pas de grandes claques dans le dos, et semblent incapables d’accorder leurs violons sur le terrain. Tracy, la jeune épouse jouée par Gwyneth Paltrow, tentera, un peu maladroitement, d’arrondir les angles entre eux. Et voilà bientôt Somerset obligé d’être le mentor du jeune couple fraîchement installé en ville. Cela aboutira à une scène déstabilisante entre Tracy et lui, ou leur mal-être apparaît. On devine que la jeune femme a suivi son chéri depuis le lycée, en sacrifiant sans doute pas mal de ses propres rêves pour tenter d’être la femme au foyer compatissante idéale. Un rôle qu’elle avoue détester, compliqué à tenir avec l’arrivée imminente d’un enfant à naître. De quoi mettre encore plus mal à l’aise Somerset, la seule personne que Tracy connaisse en ville. Il traîne un divorce douloureux, causé par un avortement dont il est responsable. L’intransigeance morale de Somerset, qui jusqu’ici faisait sa force, cachait donc une faille. Son quotidien est une vallée de larmes permanente : meurtres, agressions, viols… Comment trouver la force d’élever un enfant, de lui donner confiance et foi en l’avenir, dans un monde pareil ? Somerset a pesé le pour et le contre, et ne s’est pas senti de taille à mener deux combats sur deux fronts différents. Il a donc convaincu sa femme d’avorter, et si la froide raison était sans doute de son côté, il s’en est mordu les doigts pour le reste de sa vie.  Voilà qui le pousse sans doute à veiller un peu plus que de raison sur les Mills, même si sa relation avec David est plus conflictuelle. La fameuse discussion sur l’apathie leur permet de confronter leurs points de vue. Mills, plus jeune, est l’exemple type du jeune américain venu du Midwest, qui garde encore un regard enfantin sur le monde qu’il divise en Bien et en Mal sans fouiller plus loin (voilà qui explique ses théories simplistes sur le tueur). Somerset explique sa notion du Mal par le biais d’une phrase qui prend un double sens tragique, quand on la rapproche de son parcours et des derniers crimes de John Doe : « c’est plus facile de faire du mal à un enfant que d’essayer de l’élever…« . Somerset n’approuve évidemment pas un tel comportement, il ne fait que constater les faits dans son travail. Et il en a tiré une morale personnelle : la société américaine ne peut que se tourner vers l’apathie, le manque de réaction apparent, que comme seul moyen de défense psychologique contre une série infinie de crimes quotidiens (c’est le discours que tient le gérant du night-club / maison de passe, dégoûté par son travail mais résigné). Les policiers colmatent les brèches et se contentent de temps en temps de victoires symboliques, sans changer la nature humaine, trop souvent capable du pire… A la plus grande colère de Doe, ce tueur ordinaire qui justifiera ses atrocités comme une croisade morale nécessaire. Malheureusement, Tracy en fera les frais, avec l’enfant qu’elle porte. L’affrontement des points de vue de Somerset, Mills et Doe arrivera à son point culminant dans un acte final sans pitié.

 

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Ci-dessus : John Doe, meurtrier et homme ordinaire…

 

De l’Envie et de la Colère… Le troisième acte de Seven achève de prendre le spectateur à contrepied de toutes ses attentes en matière de thriller. Le script de Walker prit littéralement Fincher au dépourvu, à sa première lecture, en cassant un des clichés les plus attendus du genre policier. On n’avait jamais vu jusqu’alors le méchant, en position de force, se rendre volontairement à la police – et encore moins que le récit se poursuive malgré tout… La scène de reddition de John Doe constitue un sacré choc pour le spectateur, qui suivait Mills et Somerset en pleine discussion matinale. Une discussion de pure routine, où le cinéaste pousse la ruse jusqu’à faire entrer Doe, rendu flou par la mise au point, dans le dos des deux policiers. L’homme a beau les apostropher, nul ne lui prête attention (malgré les tâches de sang dignes d’une toile de Jackson Pollock, qui tapissent sa chemise blanche…) jusqu’à ce qu’il hurle « DETECTIIIIVE !! » dans le hall du commissariat. Le calme absolu de cet homme apparemment sans importance contraste avec la réaction violente des policiers le plaquant au sol. Et voilà un cliché renversé, le film devant durer encore vingt bonnes minutes… Ironiquement, en mettant à mal des décennies de récits policiers, cette scène de Seven a généré malgré elle un grand nombre d’hommages et de copies faisant de ce type de scène un moment prévisible. On peut en déceler des traces dans des blockbusters très récents : le coup du « criminel se faisant arrêter pour mieux manipuler les forces de l’ordre et de la justice » est désormais un classique. Voir notamment The Dark Knight de Christopher Nolan, Skyfall de Sam Mendes, et même Avengers… Ce passage de Seven est néanmoins entré dans les mémoires, aidé en cela par la prestation extraordinaire de Kevin Spacey. Le comédien, auréolé du succès de sa prestation dans Usual Suspects, ajoute ici un autre bel affreux personnage à sa filmographie. Le jeu délibérément très détaché du comédien aide à renforcer le mystère de John Doe. Un long voyage en voiture, Doe menant les deux policiers sur les lieux de son crime final, sera l’occasion pour le tueur de révéler ses motivations. Il planifie et justifie ses meurtres comme une guerre morale contre le Mal ordinaire. Il y a de la méthode, et une certaine logique, dans sa démence : on devine qu’il a été, pendant longtemps, un citoyen ordinaire, transparent (le fait qu’il ne soit pas identifié par les policiers va dans ce sens), ruminant ses colères contre le triste spectacle des bassesses humaines jusqu’à ce qu’un jour, la goutte d’eau fasse déborder le vase. Sans doute aussi une éducation religieuse confinant au fanatisme (voir la croix au-dessus de son lit, découverte dans son appartement) l’a-t-elle convaincu de passer à l’action. Le psychopathe donne ainsi une légitimité à ses crimes, à la façon du Travis Bickle de Taxi Driver sombrant dans son délire de justicier. « Nous voyons un péché chaque jour, et nous les tolérons ! », fulmine-t-il dans la voiture. Peu lui importe les souffrances causées aux victimes « collatérales » (le client de la prostituée, la veuve de l’avocat), ou qu’il ne fasse aucune différence entre un homme obèse, malade, et un trafiquant pédophile… Le dégoût des autres justifie tout, pour Doe. Somerset et Mills ne peuvent que constater la folie de leur passager, avec des réactions diamétralement opposées. Le vieux policier, s’il partage partiellement le point de vue du tueur, garde un point de vue éthique soulignant le dévoiement de son raisonnement et ses incohérences. Mills, lui, réagit à sa manière habituelle. Le jeune policier impulsif ne voit pas plus loin que le bout de son nez, face à un assassin qui l’avait pourtant « cadré » quelques jours plus tôt en se faisant passer pour un photographe (« J’ai ta photo, mec ! ») ; Mills avait commis une erreur fatale ce jour-là, sous le coup de la colère, en lui donnant son nom et adresse pour le provoquer. On le sait pourtant, depuis Le Silence des Agneaux : donner des informations personnelles à un psychopathe, c’est autoriser celui-ci à détruire votre vie… Mills ne voit rien venir et tente de rabaisser Doe, en réduisant la croisade de celui-ci à une simple envie de publicité (« T’es qu’une tronche sur un T-shirt ! T’es le film de la semaine !« ). Il n’a pas tout à fait tort (Doe tire une certaine vanité de ses actes, et de leur publicité), mais il va tomber de très haut…

 

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Ci-dessus : le fameux générique de début de Seven vous fait entrer dans la tête d’un dément.

  

La fiche technique :

Réalisé par David Fincher ; scénario d’Andrew Kevin Walker ; produit par Phyllis Carlyle, Arnold Kopelson, Stephen Brown, Nana Greenwald, Sanford Panitch et Michele Platt (New Line Cinema / Cecchi Gori Pictures / Juno Pix)

Musique : Howard Shore ; photographie : Darius Khondji ; montage : Richard Francis-Bruce

Direction artistique : Gary Wissner ; décors : Arthur Max ; costumes : Michael Kaplan

Effets spéciaux de maquillages : Rob Bottin ; générique conçu par Kyle Cooper

Distribution : New Line Cinema

Durée : 2 heures 07

Caméras : Aaton 35-III et Panavision Panaflex Gold

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 2ème partie

Retiré des tournages mais pas inactif pour autant, Mike Nichols reprit son travail de metteur en scène à Broadway à la fin des années 1970 ; en 1977, il obtint notamment un nouveau Tony Award pour sa direction de la comédie musicale Annie. Il fut aussi le producteur exécutif de la série télévisée Family, pour la chaîne ABC. Il filma aussi en 1980 le one-man-show de l’humoriste Gilda Radner, qui fut distribué avec succès aux USA sous le titre Gilda Live.

 

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Ci-dessus : Silkwood, ou une journée de travail ordinaire à l’usine nucléaire Kerr-McGhee… Prévenue par Dolly (Cher), Karen Silkwood (Meryl Streep) voit son amie Thelma (Sudie Bond) victime des effets d’une sévère irradiation.  


Nichols, huit ans après The Fortune, reprit le chemin des studios. Ce fut un scénario d’Alice Arlen et Nora Ephron, ancienne journaliste et future scénariste-réalisatrice à succès (Quand Harry rencontre Sally, Nuits blanches à Seattle), qui retint son attention. Silkwood (Le Mystère Silkwood) racontait une histoire vraie ; Karen Silkwood, une ouvrière du secteur nucléaire, était morte à 28 ans en 1974 dans un accident de la route suspect. La jeune femme, syndiquée, enquêtait sur les conditions de sécurité suspectes de l’usine Kerr-McGhee, et avait subi de nombreuses pressions peu avant son accident fatal. Le scénario, basé sur des articles du New York Times, retraçait les derniers mois de sa vie. Pour le rôle-titre, Nichols engagea Meryl Streep, entamant ainsi une solide amitié et une grande collaboration professionnelle avec celle qui devint son actrice favorite. L’ancienne élève de Vassar et de Yale, devenue l’actrice la plus respectée du cinéma américain, sut se fondre totalement dans la peau de Karen Silkwood. Un personnage attachant et complexe : mère divorcée (mais jamais mariée !) de trois enfants, Karen Silkwood est une ouvrière compétente mais fantasque, vulnérable mais combattive, et passe d’un comportement d’ado attardée à celui d’une adulte déterminée, pendant ce beau film où Nichols, sans excès de style particulier, montrait le quotidien des ouvriers du Middle West. Le cinéaste offrit aussi des rôles inattendus à Kurt Russell et Cher, jouant respectivement les rôles de Drew, le compagnon de Karen, et Dolly, sa meilleure amie lesbienne. L’acteur favori des films de SF de John Carpenter et l’ancienne chanteuse du duo Sonny & Cher étaient aussi crédibles que Streep, formant avec elle un drôle de ménage à trois. Ils étaient parfaitement dirigés par Nichols, tout comme la solide galerie de seconds rôles, joués par des gueules familières du cinéma américain de l’époque : Craig T. Nelson, Fred Ward, Diana Scarwid, Ron Silver… Silkwood sut alerter le public sur l’emprise de l’industrie nucléaire et les sales petites combines de ses dirigeants, plus préoccupés par les profits que par la sécurité de leurs employés. Le film sut aussi très bien décrire l’isolement et la paranoïa progressive de sa protagoniste, prenant conscience des risques encourus sans être soutenue en retour. Le film marqua le retour en grâce de Nichols aux yeux de la critique, et obtint un solide succès. Nichols fut cité comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars et aux Golden Globes.

 

Mike Nichols - Heartburn

Fidèle à ses habitudes de travail, Mike Nichols, sitôt le tournage de Silkwood terminé, revint à Broadway. Durant les deux années suivantes, il mit en scène plusieurs pièces et spectacles, toujours de grande qualité, notamment une adaptation de The Real Thing de Tom Stoppard, qui lui valut un nouveau Tony Award ; il découvrit aussi une artiste de rue nommée Whoopi Goldberg, dont il réalisa le spectacle The Spook Show, lançant ainsi la carrière de la comédienne et humoriste révélée juste après au cinéma par La Couleur Pourpre de Steven Spielberg. En 1985, Nichols retrouva Nora Ephron et Meryl Streep pour travailler à son film suivant, Heartburn (La Brûlure). Une comédie aigre-douce basée sur le roman de la scénariste, en fait une autobiographie à peine voilée de son second mariage avec Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui, avec son collègue Bob Woodward, révéla l’affaire du Watergate (revoir Les Hommes du Président). L’histoire de Heartburn retraçait la rupture du couple, rebaptisé Rachel Samstat et Mark Forman, mis à mal par les infidélités permanentes du mari, qui avait une liaison avec la fille d’un Premier Ministre Britannique tandis que son épouse était enceinte de leur deuxième enfant. Pour Nichols, grand dépressif qui lui-même allait divorcer pour la troisième fois, le sujet semblait être tombé au bon moment, malheureusement Heartburn fut une déception. Jack Nicholson remplaça le moins « bankable » Mandy Patinkin (au grand dam du réalisateur), et malgré un face-à-face de qualité entre les deux superstars, le film sorti en 1986 fut vite oublié. Il faut dire que les avocats de Carl Bernstein firent planer un risque de poursuites judiciaires pour diffamation, obligeant Ephron et Nichols à arrondir les angles de leur script. Résultat, malgré de bonnes scènes de comédie, et un casting de qualité (on y trouvait Stockard Channing, Jeff Daniels, Milos Forman, Maureen Stapleton, et, dans un tout petit rôle, Kevin Spacey), Heartburn fut bien trop mou pour convaincre qui que ce soit.

 

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ci-dessus : les joies du service militaire dans Biloxi Blues. Eugene (Matthew Broderick) et ses camarades à la peine aux patrouilles, sous la férule du Sergent Toomey (Christopher Walken) !

 

Mike Nichols ne se laissait pas abattre, et, après une mauvaise année 1986, les choses s’améliorèrent. 1988 fut une année heureuse, sur le plan personnel et professionnel. Il épousa sa quatrième femme, la journaliste vedette Diane Sawyer, dont il dira qu’elle fut son seul vrai grand amour (le couple restera marié jusqu’au décès de Nichols) ; laissant de côté les mises en scène à Broadway, Nichols cofonda le New Actors Workshop à New York, dont il sera un des enseignants avec ses anciens compères de Chicago, Paul Morrison et George Sills. Au cinéma, Nichols signera deux films à la suite, cette même année. Pour le défunt studio Rastar, il adapta la pièce de Neil Simon, Biloxi Blues, une comédie basée sur les souvenirs du service militaire du futur auteur de Drôle de Couple. Eugene Morris Jérôme (Matthew Broderick), un jeune Juif de Brooklyn, aspirant écrivain, fait ses classes au fin fond du Mississipi, au camp de Biloxi. Alors que la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, Eugene rencontre des camarades venus de milieux divers, devient un homme dans les charmants bras de Daisy (Penelope Ann Miller) et doit suivre les ordres du sergent instructeur Toomey (le grand Christopher Walken), le tout dans des conditions plus rocambolesques que romantiques… Du classique pour le réalisateur du Lauréat et de Catch-22, qui « emballa » professionnellement ce sympathique petit film. On notera que Nichols y abordait un thème qui va devenir récurrent dans ses futurs films : l’acceptation – difficile – de l’homosexualité au cœur de la société américaine. Un jeune bidasse, Hennessey (Michael Dolan), est ici persécuté pour ses préférences sexuelles, inconcevables pour le règlement au cœur de la Grande Muette américaine. Après le portrait attachant de Dolly, la lesbienne platoniquement amoureuse de Silkwood, Nichols aura l’occasion de développer d’autres personnages crédibles, qui le mèneront à Angels in America.

 

Mike Nichols - Working Girl

Nichols enchaîna immédiatement avec son film suivant, Working Girl. Le scénario de Kevin Wade était du pain béni pour Nichols, se plaçant ici dans la continuité des grandes comédies à la Lubitsch, Mankiewicz ou Billy Wilder ; humour, charme et élégance, servant à glisser en sous-main un commentaire très acide sur la société des années 1980. Avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, on assista au triomphe d’un libéralisme économique effréné dont on mesure les ravages avec les années. C’était l’époque des golden boys arrogants, superficiels, cupides et machistes, ayant pris à tort le personnage de Michael Douglas dans Wall Street pour un héros (« Greed is good », souvenez-vous). Wall Street et le monde des affaires, justement, sont au centre de l’intrigue de Working Girl, une foire d’empoigne où les femmes sont encore reléguées au second rang. Tess McGill (Melanie Griffith), une ravissante secrétaire financière, refuse une « promotion canapé » et travaille pour Katharine Parker (Sigourney Weaver), une directrice administrative qui, sous ses abords amicaux, vole sans le moindre scrupule les idées que lui suggère Tess. A la suite d’un accident de ski de Katharine, Tess découvre que celle-ci s’est ainsi servie de son travail pour préparer un investissement avec un client de la première importance. La jeune femme profite de la situation pour prendre les commandes du deal et se montre bien plus compétente que sa patronne ; d’autres ennuis commencent quand elle rencontre la perle rare, Jack Trainer (Harrison Ford), un homme d’affaires séduisant, qui la respecte… et est aussi l’amant occasionnel de Katharine. Un brin perfide sous ses allures romantiques, le film suggérait que son héroïne évoluait dans le bon sens, devenait une vraie « working girl » récompensée de ses efforts… en évinçant sans pitié sa rivale. On retrouvait l’esprit d’Eve, le film de Mankiewicz avec Bette Davis. Quoi qu’il en soit, Nichols réalisa une très plaisante comédie, qui fut appréciée aussi bien de la critique que du public, celui-ci réservant à Working Girl un très beau succès au box-office. Il le doit avant tout à un casting impeccable, Nichols ayant une nouvelle fois trouvé les bonnes personnes pour les bons rôles. Le cinéaste avait de nouveau du flair, faisant ici décoller les carrières de débutants nommés Kevin Spacey (en yuppie goujat), Alec Baldwin (jouant le petit ami macho de Tess), et Joan Cusack, nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle pour son personnage de bonne copine fofolle. Le trio vedette n’était pas en reste : Harrison Ford, impeccable dans un registre pince-sans-rire maladroit faisant de lui l’héritier de Gary Cooper, s’entendit très bien avec Nichols ; celui-ci offrit l’opportunité à Melanie Griffith, cantonnée alors aux rôles de bombe sexuelle (Body Double, Dangereuse sous tous rapports) de prouver qu’elle était aussi une excellente actrice de comédie, à la fois vulnérable et amusante ; et Sigourney Weaver fut irrésistible, s’amusant à jouer un mémorable personnage de méchante « boss » hypocrite et tyrannique. Les deux comédiennes furent nominées, toutes les deux, à l’Oscar de la Meilleure Actrice (1er et 2ème Rôle), et remportèrent dans ces mêmes catégories le Golden Globe. Working Girl obtint également le Golden Globe du Meilleur Film (catégorie Comédie), Nichols étant également cité au Globe du Meilleur Réalisateur.

 

Mike Nichols - Postcards from the edge

Mike Nichols et la « Star Wars connection »… après avoir dirigé Harrison Ford en héros romantique dans Working Girl, le cinéaste travailla pour son film suivant avec la Princesse Leia en personne, Carrie Fisher, passée du métier d’actrice à celui d’écrivaine et scénariste. Fille d’un chrooner volage, Eddie Fisher, et de la star des comédies musicales des années 1950-1960 Debbie Reynolds (Chantons sous la pluie), Carrie Fisher avait développé une relation compliquée avec sa célèbre maman. En dépit du triomphe de la première trilogie Star Wars qui fit d’elle une jeune star, Carrie Fisher avait vu sa carrière d’actrice stagner. Difficile de sortir de l’ombre d’une maman star, et, à l’instar de nombreux jeunes talents, Carrie Fisher avait connu de sérieux problèmes avec la drogue, dont elle fut heureusement guérie. Heureusement pour elle, étant dotée d’un sérieux sens de l’humour et d’une forte personnalité, Carrie Fisher avait su s’inspirer de ses tracas hollywoodiens en écrivant ; son roman Postcards from the Edge s’inspirait très librement de ses mésaventures et intéressa Mike Nichols, qui travailla avec elle sur le script du film, titré chez nous Bons Baisers d’Hollywood. Ce fut la troisième collaboration entre Nichols et son actrice fétiche Meryl Streep, héritant ici du rôle de Suzanne Vale, actrice « à problèmes » guérie d’une overdose, forcée de vivre sous la tutelle de sa mère Doris Mann (Shirley MacLaine), ancienne superstar des comédies musicales. Narcissique, envahissante, souvent très imbibée, Doris n’est pas un cadeau pour sa fille qui tente vaille que vaille de reprendre le travail. Du tout cuit pour la verve satirique de Nichols, qui s’en donna à cœur joie vis-à-vis de l’industrie du cinéma américain, et offrit à Meryl Streep l’occasion de révéler un sacré talent comique insoupçonné (confirmé deux ans plus tard par son rôle dans La Mort vous va si bien). Autour d’elle et de Shirley MacLaine (préférée à Debbie Reynolds, qui insistait pour jouer le rôle… Nichols tint bon et refusa poliment), le cinéaste rassemblait un solide casting regroupant Dennis Quaid en producteur infidèle, Gene Hackman en réalisateur ronchon, Richard Dreyfuss (retrouvant Nichols 23 ans après ses touts débuts dans un rôle minuscule dans Le Lauréat) en médecin compréhensif et Annette Bening, remarquée pour son personnage de jeune actrice ambitieuse. De l’avis général, le film valait surtout pour la performance comique de Meryl Streep (qui poussait joliment la chansonnette country – suivant une tradition tacite entre elle et Nichols, l’actrice chantait d’ailleurs dans chacun de leurs films !), mais perdait son intérêt à décrire la relation mère-fille, jugée un peu convenue. Le public bouda d’ailleurs Postcards from the Edge.

 

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ci-dessus : A propos d’Henry, ou un grand enfant dans une bibliothèque… Henry Turner (Harrison Ford) s’amuse aux dépens de sa fille Rachel (Mikki Allen) !

 

Peu après, Nichols retrouva Harrison Ford pour leur film suivant. L’acteur et le réalisateur s’étant particulièrement bien entendu sur le tournage de Working Girl, ils travaillèrent ensemble sur Regarding Henry (A propos d’Henry), un drame écrit par un jeune scénariste de 25 ans, complètement inconnu alors : Jeffrey Abrams (tel qu’il est cité au générique), qui n’est autre que J.J. Abrams, devenu depuis le producteur-réalisateur le plus « über-geek » d’Hollywood. Futur réalisateur de Mission : Impossible III, Super 8, des reboots de Star Trek et de l’Episode VII de Star Wars (où il a retrouvé Harrison Ford), Abrams signa alors ce scénario très éloigné de ses futurs blockbusters. A propos d’Henry racontait le retour à la vie d’Henry Turner (Ford), un avocat new-yorkais cynique et égoïste, dont la vie bascule suite à une agression. Blessé au lobe frontal, réveillé d’un coma, Henry, atteint d’amnésie rétrograde, n’est plus le même homme. Décontenancé par son entourage, il a le comportement d’un enfant ; épreuve difficile qui lui permet cependant de se rapprocher de sa femme Sarah (Annette Bening) et de leur fille Rachel (Mikki Allen). A propos d’Henry se situait quelque peu dans cette veine alors récente de films sur des « hommes enfants », initiée par le succès de films comme Big ou Rain Man. A priori, le film de Nichols aurait dû se situer dans cette même veine, d’autant plus qu’il revenait sur un autre thème favori du cinéaste : la transformation psychologique de son personnage principal, quittant sa superficialité upper class pour devenir sincère et lucide. Mais, de l’avis général, le film souffrait d’un excès de gentillesse auquel le réalisateur de Qui a peur de Virginia Woolf ? ne nous avait pas habitué. Cependant, la prestation d’Harrison Ford est impeccable, l’acteur jouant à merveille de sa gaucherie charmeuse.

 

wolf wolf 1993 real : Mike Nichols Jack Nicholson

Nichols retrouva, après une coupure de six ans, le chemin de Broadway pour mettre en scène La Jeune Fille et la Mort en 1992. Peu de temps après, son vieil ami Jack Nicholson lui proposa de réaliser Wolf, qui serait leur quatrième et dernier film. Le Dracula de Francis Ford Coppola avait subitement ravivé l’intérêt du public pour les récits classiques d’épouvante, et, durant une assez courte période des années 1990, furent mises en chantier des adaptations fidèles, ou plus libérales, des mythes du genre, par des cinéastes et des acteurs de la « A-List ». Notamment durant cette année 1994 ou furent mis en scène Entretien avec un Vampire avec Tom Cruise et Brad Pitt, ou le Frankenstein de et avec Kenneth Branagh et Robert De Niro. Wolf était un récit de loup-garou imaginé par un ami de Nicholson, le grand écrivain Jim Harrison, qui en avait écrit un premier traitement, remanié ensuite par Wesley Strick (Cape Fear / Les Nerfs à Vif, version Scorsese) et la fidèle Elaine May. Du tout cuit pour la méga-star Nicholson, revenant en terrain familier après Shining, Les Sorcières d’Eastwick ou Batman. Nicholson jouait le rôle de Will Randall, un éditeur new-yorkais vieillissant ; menacé de perdre son job par la faute d’un patron méprisant (Christopher Plummer), il se voit aussi supplanté par son jeune disciple aux dents longues (James Spader), qui va jusqu’à lui ravir sa femme délaissée (Kate Nelligan). Seul rayon de soleil dans cette déprime : Will se rapproche de Laura, la fille rebelle de son patron (la sublime Michelle Pfeiffer)… à ses côtés, Will reprend du poil de la bête. Littéralement, car, mordu par un loup durant une nuit de pleine lune, il se transforme en lycanthrope ! Curieuse idée a priori de voir Mike Nichols s’emparer d’un genre qu’il ne maîtrisait pas… encore qu’à y regarder de plus près, on peut faire des rapprochements entre Wolf et Qui a peur de Virginia Woolf, ne serait-ce que par le titre et les règlements de comptes pendant une nuit de pleine lune… Wolf laissa la critique mitigée, mais le public répondit présent, faisant un succès au film (130 millions de dollars), dépassant les recettes du Lauréat et Working Girl. Bien meilleur que son accueil initial le laissait supposer (Nichols dut retourner en catastrophe une scène finale peu convaincante), Wolf est plus intéressant quand il montre la transformation psychologique de son personnage principal (l’occasion pour le cinéaste de faire preuve de son excellent sens de la satire sociale)… et moins réussi quand il donne dans l’imagerie cliché du film de loup-garou. Difficile de prendre au sérieux l’affrontement final, où Nicholson et James Spader, grimés façon Lon Chaney Jr. se sautent dessus au ralenti. Malgré ce côté bancal, Wolf reste intéressant à regarder, bénéficiant de la belle photo nocturne de Giuseppe Rotunno, et de bons comédiens. Nicholson ne cabotine pas trop (encore qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à Shining, auquel Nichols rend un hommage évident dès le début), Spader est excellent en jeune rival onctueux à souhait, et Michelle Pfeiffer illumine le film de son charme habituel. Son personnage, porte-parole de la pensée libre du réalisateur, permit d’ailleurs à ce dernier de filmer sa plus grande passion, les chevaux.

 

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ci-dessus : petit doigt, John Wayne et biscottes… la scène classique de La Cage aux Folles, devenu Birdcage aux USA. Armand Goldman (Robin Williams) a du travail pour convaincre Albert (Nathan Lane) d’être  »un vrai mec » ! Il y a urgence, le sénateur Keeley (Gene Hackman) approche…

 

Nichols retrouva Elaine May pour leur film suivant, qui nous est très familier puisqu’il s’agit du remake de La Cage aux Folles. La pièce de Jean Poiret, transposée à Broadway, était depuis longtemps un grand succès. Nichols acquit les droits d’adaptation pour un remake intitulé Birdcage, dont le scénario fut signé par son ancienne complice. Transposée aux Etats-Unis, l’intrigue de Birdcage ne change pas d’un iota de la pièce et du film original d’Edouard Molinaro, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi. Albin « Zaza Napoli » et Renato Baldi deviennent, de ce côté de l’Atlantique, Albert et Armand Goldman (Nathan Lane et Robin Williams), vieux couple installé à South Beach, quartier prisé de la communauté gay de Miami, où Armand dirige la revue travestie de la boîte de nuit The Birdcage. Armand a un fils, Val, qui va se marier avec la fille du Sénateur républicain Keeley (Gene Hackman). Ce dernier, ultraconservateur, homophobe et antisémite, tient à ce que les belles-familles se rencontrent dans les règles, avant de donner son accord pour le mariage. Pour son fils, Armand accepte de se faire passer pour un respectable attaché culturel strictement hétérosexuel, au grand dam de l’hypersensible Albert, bien incapable de jouer l’oncle « normal »… Sans doute pas le plus grand film de Nichols, Birdcage ne démérite pas ; c’est même l’une des rares fois où un remake américain d’une comédie française trouve son propre ton sans « tuer » l’esprit de son modèle. Ce fut donc une comédie sans prétention, menée avec un tempo comique indéniable, aidé en cela par Robin Williams, laissant le champ libre à Nathan Lane. Le film fut aussi une nouvelle fois l’occasion pour Nichols de se moquer allègrement de l’étroitesse d’esprit de la « majorité morale » et de l’establishment républicain américain, à travers le couple de vieux réactionnaires formé par Gene Hackman et Dianne Wiest. Et de présenter des personnages homosexuels sous un angle plus léger, et plus touchant, après ceux de Silkwood et Biloxi Blues. Les critiques rirent de bon cœur, le public américain aussi, réservant à Nichols son plus grand succès au cinéma (185 millions de dollars pour un modeste budget de 31 millions) ; le public français, connaissant par cœur la version originale, préféra évidemment bouder Birdcage.

 

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Ci-dessus : ambiance festive dans le q.g. de campagne du staff de Jack Stanton, dans Primary Colors… Sous les yeux d’Henry Burton (Adrian Lester) et Howard (Paul Guilfoyle), l’analyste politique Richard Jemmons (Billy Bob Thornton) montre ses « compétences » à Jennifer (Stacy Edwards) !

 

Nichols et May continuèrent sur leur lancée en signant le film suivant, Primary Colors. Fervent Démocrate, Mike Nichols suivait depuis longtemps l’évolution politique de son pays avec un regard incisif ; l’arrivée au pouvoir de Bill et Hillary Clinton en 1992 avait changé la donne, après les douze années de néolibéralisme de l’époque Reagan-Bush. Toujours prompt à « sentir » l’air d’une époque, Nichols avait vu dans le roman anonyme Primary Colors le potentiel pour aborder frontalement la cuisine politique de son pays d’adoption. Adapté du livre (écrit en réalité par le journaliste de Newsweek Joe Klein, qui avait suivi le futur couple présidentiel durant sa campagne de 1992), Primary Colors suivait le parcours d’Henry Burton (Adrian Lester), petit-fils d’une grande figure du Mouvement des Droits Civiques pour les Noirs américains, rejoignant le staff de campagne du Gouverneur Jack Stanton (John Travolta), en course pour les élections primaires qui désigneront le candidat du Parti Démocrate, dernière étape avant les élections présidentielles américaines. Henry est entraîné par ce charismatique outsider dans le tourbillon de sa campagne jalonnée d’embûches ; aux côtés notamment de Richard Jemmons (Billy Bob Thornton), un analyste politique redneck, et de Libby Holden (Kathy Bates), lesbienne grande gueule chargée de déjouer les pièges semés par les adversaires politiques de Jack, Henry apprend vite à perdre ses illusions idéalistes pour mettre les mains dans le cambouis. Tâche d’autant plus délicate que Jack, homme à femmes notoire, ne peut s’empêcher de courir les jupons, au su de sa femme Susan (Emma Thompson) qui doit soutenir son époux contre vents et marées.  Primary Colors n’était pas une biopic sur le couple présidentiel alors en fonction, et Nichols, avec ses acteurs, prit bien soin de prendre ses distances avec les Clinton. Il n’en reste pas moins que le film, excellente reconstitution d’une campagne électorale, impeccablement joué et dirigé, mit dans le mille en certaines occasions… L’action politique de la présidence de Bill Clinton fut entachée par sa réputation d’invétéré coureur de jupons. Le film, tourné en 1997, sortit l’année suivante, au moment même où le scandale sexuel de l’affaire Monica Lewinsky allait pousser Clinton au parjure ! Primary Colors ne se limitait pas cependant à ces seules histoires de frasques sexuelles, et s’intéressait plutôt à la prise de conscience d’un jeune idéaliste lancé dans une carrière politique. Grâce à la plume incisive d’Elaine May et au sens de la mise en scène de Nichols, le film fut une description solide de la vie d’un petit groupe de personnes embarquées dans un métier épuisant. D’abord caustique puis plus sombre, Primary Colors offrit de beaux rôles à ses comédiens : Travolta, comédien d’habitude limité, fut assez crédible ; Emma Thompson commença une intéressante association créative avec Nichols. Les mieux lotis furent les seconds rôles, surtout Billy Bob Thornton en analyste lubrique, limite clochard, mais lucide, et Kathy Bates (nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle) pour son personnage haut en couleurs, porte-parole de la pensée de Nichols et May. A travers le personnage de Libby, ancienne militante hippie dégoûtée par le « cirque » politique dans lequel elle s’était engagée par conviction, il n’est pas interdit de voir Nichols dresser un bilan de sa carrière, de ses hauts et de ses bas. Le film fut très bien accueilli, mais n’intéressa guère le public, peu friand de films sur la politique. 

 

Mike Nichols - De quelle planète viens-tu

On passera rapidement, par contre, sur le film suivant de Nichols, De quelle planète viens-tu ?, sorti en 2000. Sans doute le vilain petit canard de sa filmographie, De quelle planète viens-tu ?était une comédie satirique écrite et interprétée par Garry Shandling, humoriste superstar de la télévision américaine. Il jouait le rôle d’Harold, un extra-terrestre venu sur Terre pour féconder une femme et ramener leur enfant sur son monde natal. Etant pourvu d’un pénis artificiel, Harold se faisait repérer et poursuivre avant de pouvoir rentrer chez lui… Pas grand-chose à dire sur ce film qui fut un bide monstrueux, et dans lequel Annette Bening, Ben Kingsley et John Goodman semblaient s’être égarés. Nichols sut heureusement rebondir grâce à une exemplaire dernière décennie. 

 

Mike Nichols - Wit

Les dernières années d’un cinéaste sont souvent aussi révélatrices que ses débuts, même s’il arrive souvent qu’on se focalise plus sur ses premières œuvres. Le cas de Mike Nichols est très intéressant ; celui qu’on avait hâtivement comparé à Orson Welles à ses débuts, malgré la qualité évidente de ses films, semblait être traité avec une certaine condescendance au vu de certains de ses films. Mais la dernière partie de son œuvre prouva qu’il fallait encore compter sur lui ; le metteur en scène et cinéaste alterna judicieusement théâtre, télévision et cinéma, rassemblant dans ces différents supports l’essentiel de ses sujets de prédilection : les relations hommes-femmes, la transformation psychologique de ses personnages, les conflits de classes sociales, la lutte personnelle entre Nature et Culture, la politique américaine… et la Mort, omniprésente désormais. A plus de 70 ans, Nichols, revenu au théâtre (une adaptation de La Mouette de Tchekhov), signa deux téléfilms de très grande qualité, sous la bannière de la chaîne HBO. Deux téléfilms adaptés de pièces de théâtre, osant aborder un sujet généralement considéré comme tabou et « repoussoir » : la maladie incurable, et la Mort. Et, dans les deux cas, ce fut une réussite. Diffusé en 2001, Wit (Mon combat) était adapté de la pièce de Margaret Edson, une enseignante lauréate du Prix Pulitzer pour sa pièce. Nichols retrouva Emma Thompson, et l’actrice britannique, qui avait apprécié leur travail commun sur Primary Colors, cosigna le scénario. Elle y jouait le rôle de Vivian Bearing, brillante académicienne, experte en littérature et poésie métaphysique, qui apprenait qu’elle était atteinte d’un cancer des ovaires. Affaiblie par les traitements expérimentaux et la maladie, Vivian faisait le bilan de sa vie, réalisant que ses hautes exigences intellectuelles l’ont coupé des simples relations humaines. Confrontée à sa mort inéluctable, elle finira par comprendre la valeur de la compassion, grâce à son ancienne mentor et une infirmière. Un concert de louanges pour l’actrice et pour Nichols, signant là un beau film méconnu. Wit fut récompensé de nombreux prix, essentiellement pour la performance d’Emma Thompson. Mike Nichols ne fut pas oublié, et obtint l’Emmy Award du Meilleur Réalisateur et un Prix Spécial au Festival de Berlin.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes d’Angels in America. Roy Cohn, à l’agonie, est veillé par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il fit jadis exécuter. La vengeance, la compassion et un pied de nez final… Al Pacino face à Meryl Streep. Respect total pour les meilleurs !

 

Toujours sous l’égide d’HBO, Mike Nichols signa l’une de ses meilleures œuvres en 2003 : Angels in America, l’adaptation de la pièce de Tony Kushner, signée par celui-ci, un des tous meilleurs dramaturges new-yorkais en activité, également scénariste de renom (une collaboration remarquable avec Steven Spielberg sur les scripts de Munich et Lincoln, les œuvres les moins « faciles » du cinéaste). Kushner avait écrit Angels in America en connaissance de cause : ouvertement gay, l’auteur avait vu les ravages du SIDA dans la communauté homosexuelle new-yorkaise dans les années 1980. Angels in America aborde frontalement cette triste période, mais d’une manière complètement inattendue : mêlant le drame, la comédie, le fantastique et la chronique politique sans jamais appartenir à un seul de ces genres. L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, en 1985, durant les années Reagan. Difficile à résumer, elle tourne autour de plusieurs personnages dont les vies s’entrecroisent à cause du SIDA, dont est atteint Prior Walter (Justin Kirk), un jeune homosexuel. Son compagnon, Louis Ironson (Ben Shenkman), horrifié par la dégradation de son état, se sent incapable de l’aider et le quitte. Prior souffre le martyre, mais voit bientôt d’étranges hallucinations prendre forme chez nuit, jusqu’à l’arrivée de l’Ange de l’Amérique (Emma Thompson), qui le désigne comme le Prophète de l’époque à venir. Louis rencontre Joe Pitt (Patrick Wilson) ; Mormon, reaganien enthousiaste, et homosexuel « dans le placard », Joe vit un mariage sinistre avec Harper (Mary-Louise Parker), son épouse planant sous Valium, préférant ainsi fuir leur triste quotidien. Joe est aussi le protégé de Roy Cohn (Al Pacino), sinistre personnage de l’Histoire judiciaire américaine ; durant la Chasse aux Sorcières, Cohn envoya sans le moindre scrupule (et tout à fait illégalement) les époux Rosenberg à la chaise électrique. Gay ayant tout fait pour ne jamais révéler ses penchants au public (le pouvoir primant sur la vérité…), Cohn, atteint lui aussi du SIDA, est soigné par Belize (Jeffrey Wright), l’ex-compagnon de Louis. Et il reçoit la visite de la défunte Ethel Rosenberg (Meryl Streep), tandis qu’Hannah (également Meryl Streep), la mère de Joe, arrive à New York pour ramener son fils « sur le droit chemin », et rencontre Prior… Deux grands épisodes (eux-mêmes fragmentés en trois segments) de plus de 2 heures 30, un casting royal (rien que pour les face-à-face entre le volcanique Mr. Pacino et la grande Meryl Streep, cela vaut le détour), et une écriture rigoureuse firent d’Angels in America un chef-d’oeuvre télévisuel. A travers ce véritable film inclassable, capable de vous faire passer du rire aux larmes en un instant, Nichols se surpassa. Sans être sentencieux un seul instant, il réussit à dépeindre les contradictions d’une Amérique où l’épidémie pousse chacun à faire face à ses préjugés. C’était magnifiquement mis en scène, Nichols glissant au passage un hommage délibéré à l’œuvre filmique de Jean Cocteau (Orphée et La Belle et la Bête), et d’autres, plus discrets, à Billy Wilder et Stanley Kubrick. Angels in America lui permit aussi, par l’entremise d’une magnifique scène d’ouverture, d’évoquer sans doute pour la première et seule fois de sa carrière ses origines. Un vieux rabbin (Meryl Streep !), durant des funérailles, s’adresse à la famille d’une défunte, et aussi sans doute au spectateur. Il évoque, avec humour, nostalgie et un brin d’amertume, le souvenir des stettels d’Europe centrale et orientale, foyers de la grande culture juive balayée par les pires dictatures qui soient. Cet esprit unique en son genre a trouvé dans une autre Terre Promise un nouveau terreau pour s’épanouir. Solitude, détresse, résilience et réconciliation sont les maîtres mots d’Angels in America, une véritable leçon d’espoir en dépit de la noirceur annoncée du sujet. Il va sans dire que cette mini-série fit un triomphe. 5 Golden Globes et 11 Emmy Awards (record absolu à ce moment-là). Mike Nichols fut récompensé du DGA Award, et obtint l’Emmy Award de la Meilleure Mise en Scène. Les acteurs furent aussi à la fête : Emmys et Golden Globes pour Mary-Louise Parker (la star de Weeds), le discret Jeffrey Wright (excellent dans un double rôle, dont celui de Belize), et des monstres sacrés, Meryl Streep et Al Pacino. Monstrueux, pathétique et drôle en même temps, on ne l’avait pas vu autant à la fête dans un rôle de salaud depuis Scarface !

 

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ci-dessus : une partie de la fameuse scène de pole-dancing de Closer, où Larry (Clive Owen), ivre, retrouve Alice (Natalie Portman). Du calme, messieurs, du calme…

 

A 73 ans, Mike Nichols ne se reposa pas sur ses lauriers. Mêlant toujours ses deux activités principales, il produisit la pièce The Play that I wrote et le one-woman show Whoopi (retrouvailles avec Whoopi Goldberg, évidemment), qui lui valurent deux nouvelles nominations aux Tony Awards ; ceci, tout en préparant et tournant son film suivant, Closer, qui fut sa dernière pièce de théâtre adaptée au cinéma par ses soins. L’œuvre du dramaturge britannique Patrick Marber (également auteur au cinéma de l’intéressant Chronique d’un scandale avec Cate Blanchett et Judi Dench) lui permit de revenir aux thèmes abordés dans Carnal Knowledge. Sorti en 2004, Closer suivait le chassé-croisé amoureux de deux couples qui s’aiment, se trompent et se vengent, sur quelques années. A Londres, Dan Woolf (Jude Law) et Alice Ayres (Natalie Portman) se croisent et tombent immédiatement amoureux. Un an plus tard, Dan, devenu un écrivain à succès, ne peut s’empêcher de se rapprocher d’Anna Cameron (Julia Roberts), une photographe, cultivée et sophistiquée. Mais elle repousse ses avances, et Dan, par farce, la fait rencontrer Larry Gray (Clive Owen), un dermatologue macho. Surprise : Anna et Larry finissent par se marier, mais celle-ci et Dan ont une liaison… qui pousse Larry et Alice à se rapprocher. Simple comme tout en apparence, mais impeccablement géré par le cinéaste, Closer est un quatuor à fleurets mouchetés entre des comédiens qui donne là encore le meilleur d’eux-mêmes. Nichols conservait volontairement l’aspect « théâtral » du projet, centré autour de quatre personnages inspirés de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte, et son histoire grivoise d’échange d’épouses. Remis au goût du jour, le récit montrait aussi (une constante chez Nichols) l’évolution des relations hommes-femmes, toujours aussi chaotiques en ce début de 21ème Siècle… Les dialogues et les situations sont souvent très crues, l’ambiance plutôt triste, en dépit de quelques rares scènes de comédie : une séance de web-chat sexuel très grinçante, où Dan se fait passer pour Anna et berne Larry qui ne se doute de rien, jusqu’à la rencontre avec la vraie Anna. On ne refera pas Mike Nichols, toujours caustique à l’heure du cyber-sexe ! Les comédiens furent à la fête : Jude Law, entre désinvolture apparente et mélancolie, était irréprochable ; Julia Roberts avait enfin un personnage consistant à défendre (nul doute que sa collaboration avec Nichols, qui se poursuivit avec le film suivant, lui fut bénéfique) derrière son glamour habituel. Mais ce furent surtout Clive Owen (parfait dans son rôle de macho cynique cachant sa vulnérabilité rentrée) et Natalie Portman qui impressionnèrent. La jeune comédienne sortait pour de bon de l’enfance, des rôles d’ado fragilisée et de princesse galactique au grand cœur, et incendiait littéralement la pellicule. On lui découvrait ici une séduction, voire une dureté qu’on ne lui connaissait pas. Et, sans complexes, elle volait la scène à Clive Owen dans une brûlante scène de joute amoureuse sur fond de pole dancing. Les comédiens de Closer furent unanimement salués et cités à de nombreuses récompenses ; Owen décrocha le BAFTA Award du Meilleur Second Rôle, ainsi que le Golden Globe dans cette même catégorie, Natalie Portman obtenant quand à elle celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle (qui aurait pu être aussi bien celui du Premier Rôle, mais qu’importe…). Malgré un sujet a priori difficile, Closer obtint aussi un joli succès, aidé en cela, entre autres, par l’utilisation d’une superbe chanson, The Blower’s Daughter de Damien Rice, qui ouvrait le film sur une des plus belles scènes de coup de foudre jamais tournées à ce jour.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes de La Guerre selon Charlie Wilson. Charlie (Tom Hanks) reçoit Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman),  pour l’informer sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tandis que Bonnie Bach (Amy Adams) et les « Angels » se démènent pour sortir le député d’une affaire de mœurs embarrassante, Gust se mêle de ce qui ne le regarde pas. N’acceptez jamais de cadeau de la part d’un agent de la CIA !

 

Sitôt Closer achevé, Nichols, fidèle à ses habitudes, revint vers les planches, comme metteur en scène de la comédie musicale Spamalot, adaptée du film cultissime Sacré Graal ! des Monty Python, ce qui lui valut le 8ème Tony Award de sa carrière. Son projet suivant au cinéma serait son dernier, une ahurissante histoire vraie découverte et écrite par un maître de l’écriture, Aaron Sorkin, le scénariste des Hommes d’Honneur et du futur Social Network, également créateur de la caustique série A la Maison Blanche. Sorkin signa l’adaptation du livre de l’ancien journaliste de CBS George Crile, Charlie Wilson’s War, qui devint chez nous le film connu sous le titre La Guerre selon Charlie Wilson. Une histoire vraie, donnant un éclairage particulièrement décapant sur le rôle joué par un obscur député Texan démocrate, Charlie Wilson (Tom Hanks), durant la guerre d’Afghanistan opposant les Soviétiques aux rebelles Moudjahidines. Bon vivant, buveur et amateur de jolies filles, « Good Time » Charlie, jusque-là tout juste doué pour se faire réélire grâce à son sens de la clientèle, se lança dans une improbable campagne en faveur des Afghans écrasés par l’armée Soviétique, sur les conseils de son ex-maîtresse Joanne Herring (Julia Roberts), une héritière texane ultraconservatrice. Pour ce faire, Charlie Wilson sera conseillé et aidé par le plus improbable agent de la CIA : Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman), fils d’un limonadier grec, une grande gueule qui ignore les règles de la bienséance. Grâce à lui, Charlie, avec le soutien réticent du Congrès, établira un montage financier hasardeux pour financer les rebelles et leur donner des armes – avec la complicité du gouvernement pakistanais de Muhammad Zia Ul-haq, des services secrets égyptiens et saoudiens, et même du Mossad ! Le résultat sera une victoire pour les Moudjahidines, chassant les Soviétiques de leur pays en 1988. Evènement qui influencera la chute du bloc communiste l’année suivante… mais aussi sur l’embrasement du Moyen Orient au début du 21ème Siècle. Malgré les efforts de Charlie Wilson, en effet, ses collègues refuseront de l’aider à reconstruire l’Afghanistan en ruines, et de désarmer les rebelles. En l’espace d’une décennie, l’Afghanistan deviendra le terreau du fondamentalisme religieux islamiste, des Talibans et du terrorisme prenant pour cible l’Amérique qui les avait financés… Un sujet explosif, donc, pour Mike Nichols, qui s’en sortit magistralement, trouvant dans La Guerre selon Charlie Wilson un sujet idéal pour une comédie grinçante, décortiquant avec acuité (et un humour ravageur) la conception très américaine de la politique internationale sous l’ère Reagan, à la fin de la Guerre Froide. Le scénario de Sorkin reste un modèle d’écriture, maniant des dialogues et des situations cocasses avec un esprit digne du Un, Deux, Trois de Billy Wilder. Nichols n’avait rien perdu de sa verve pour tourner en dérision l’establishment de son pays d’accueil et sa sidérante naïveté. Le film regorge de personnages impeccablement croqués, et de scènes irrésistibles. Voir par exemple Charlie régler ses affaires en cours avec son bataillon de secrétaires, les « Angels », aux décolletés ravageurs (les hommes resteront toujours des hommes, non ?) ; le même Charlie qui débauche sans honte la très prude fille (Emily Blunt) d’un client très bigot ; Joanne qui conclut son hommage au notoirement corrompu Muhammad Zia Ul-haq d’un ahurissant « Et il n’a pas fait assassiner son prédécesseur, le président Butto ! » ; ou la rencontre entre Charlie et Gust Avrakotos (géniale performance du regretté Philip Seymour Hoffman), rompant la glace autour d’une bouteille de scotch préalablement mise sur écoute par ce dernier ! Les comédiens étaient tous parfaits, comme toujours mis en confiance par Mike Nichols (plusieurs nominations aux Golden Globes et une aux Oscars pour Hoffman). Le film fut bien reçu, même s’il fit grincer les dents d’anciens officiels reaganiens (bien embarrassés par le portrait au vitriol qui est fait d’eux dans le film), et il devait conclure en beauté la carrière de Mike Nichols. Le réalisateur tirait en effet sa révérence au cinéma à 75 ans, mais ignora le sens du mot « retraite ». Il préféra revenir à son cher Broadway, signant la mise en scène de The Country Girl de Clifford Odets en 2008, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (qui lui valut en 2012 son neuvième et ultime Tony Award), et Trahisons d’Harold Pinter en 2013. Tout ceci, tout en contribuant aussi comme bloggeur sur le Huffington Post, en enseignant au New Actors Workshop et en oeuvrant au sein de la Directors Guild of America, avant son décès survenu le 19 novembre 2014.

 

En pareilles circonstances, il faut toujours laisser le mot de la fin aux disparus. La carrière cinématographique de Mike Nichols nous a donc offert plusieurs films mémorables, essentiellement liés à de grandes performances d’acteurs et d’actrices qui lui doivent beaucoup. Il est aussi intéressant de regarder son œuvre, du seul point de vue de spectateur, et de constater à quelle point celle-ci était cohérente. D’un point de vue plus cinéphilique, on remarquera aussi à quel point, comme tant de ses confrères et prédécesseurs, Nichols a su soigner son « entrée » et sa « sortie » sur le grand écran. Nombre de grands cinéastes ont débuté leur carrière par une image ou une séquence mémorable, et certains l’ont clos sur une ultime scène ou un dialogue tout aussi marquant (cf. Kubrick qui nous quittait, au bout d’Eyes Wide Shut, sur un « let’s fuck » sans ambages). Mike Nichols boucla sa propre boucle : l’introduction de …Virginia Woolf ?, avec son vieux couple marchant sous la pleine lune, fatigué par les mondanités, et qui entamait les hostilités par la réplique  »what a dump ! » (« quel foutoir !« ). Plus de quarante ans après, Mike Nichols nous tirait sa révérence en trois mouvements, à la fin de Charlie Wilson. Un happy end trompeur, où Charlie réussissait à devenir un vrai politicien engagé, et parvint à faire chuter l’ogre Soviétique par son action pour l’Afghanistan. Mais cette victoire avait un goût amer, Charlie ne parvenant pas à convaincre ses collègues obtus de désarmer les rebelles Moudjahidines, pas plus que de reconstruire ce pays en ruines (dernière réplique marquante : « Charlie, personne n’en a rien à foutre, des écoles du Pakistan ! – D’Afghanistan.« ) ; et cet anti-héros typiquement « nicholsien » se retrouvait seul et malheureux, n’ayant pu reconquérir sa chère Joanne, mariée à un autre. C’est donc un homme bien triste qui, dans la dernière scène du film, serre les dents en acceptant les récompenses patriotiques… Et le film de se conclure sur une citation du vrai Charlie Wilson :  

« Ces choses eurent vraiment lieu. Elles furent glorieuses, et changèrent le monde… puis on a foiré le dernier match. »

Une chute qui conclura la filmographie de Mike Nichols, pleine de malice et de fatalisme, à l’instar de ce dernier.

 

Ludovic Fauchier.

 

le lien vers la fiche ImdB de Mike Nichols :

http://www.imdb.com/name/nm0001566/?ref_=fn_nm_nm_1

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 1ère partie

Bonjour chers amis neurotypiques ! Une longue, longue coupure entre les textes de ce blog, ce qui nécessite quelques explications… La fatigue, bête et méchante, a fait en sorte que je n’avais plus de temps (j’ai aussi une vie réelle, avec cette chose terrible qui s’appelle le travail) ni l’énergie pour remplir ce blog. Le manque de temps m’obligera sans doute aussi à réduire les textes, et ce sera difficile d’écrire des « romans » sur chaque nouveau film, comme auparavant. Dommage, car avec la sortie des derniers films de deux cinéastes qu’on aime bien dans ces pages (Gone Girl de David Fincher et Interstellar de Christopher Nolan), il y avait de quoi faire… Enfin bref, me voilà de retour pour rendre hommage à un grand cinéaste. Bonne lecture !

L.F.

 

Mike Nichols

Inévitablement, les réalisateurs américains ayant changé les règles du jeu au cours des années 1960 s’en vont les uns après les autres. Les Arthur Penn, Robert Mulligan ou Sidney Lumet, défenseurs d’un cinéma audacieux et premiers enfants terribles narguant la mainmise créative des studios hollywoodiens, viennent d’être rejoints par celui de Mike Nichols, qui s’est éteint ce 19 novembre. Cet ancien comédien humoriste passé derrière les caméras aimait les acteurs, qui le lui rendaient bien. Il n’y a qu’à voir la liste phénoménale de grands comédiens ayant travaillé avec lui à de nombreuses reprises, et la belle série de récompenses qu’ils ont obtenues. Richard Burton, Elizabeth Taylor, Dustin Hoffman, Anne Bancroft, Orson Welles, Meryl Streep, Jack Nicholson, Gene Hackman, Harrison Ford, Annette Bening, Emma Thompson, Kevin Spacey, Natalie Portman, Tom Hanks, Philip Seymour Hoffman, Julia Roberts… Impressionnante liste de comédiens, s’il en est ! Nichols ne fut pas pour rien un metteur en scène réputé, aussi à l’aise au théâtre qu’à la télévision ou au cinéma ; sur ce dernier médium, Nichols signa des œuvres de qualité variable, dont les meilleures restent cependant encore gravées dans les mémoires. Impossible de ne pas penser évidemment au Lauréat sans avoir les images, dialogues et chansons marquantes, choisies par cet homme très discret. Nichols a traversé les époques avec un regard aiguisé sur les relations humaines (spécialement les conflits conjugaux, omniprésents dans ses films) et les bouleversements sociaux survenus aux USA dans la seconde moitié du 20ème Siècle. Avec le grand écran, il a livré une solide filmographie s’étendant sur quarante années, de Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966) à La Guerre Selon Charlie Wilson (2007). La courte biographie qui suit va restituer son parcours. Comme toujours, je demande l’indulgence du lecteur pour les éventuelles erreurs qui pourraient se glisser dans le texte.

Racines… Comme tant d’autres américains avant lui, Mike Nichols était un enfant d’émigrés : son vrai nom était Mikhaïl Igor Peschkowsky. Il naquit à Berlin, le 6 novembre 1931, de parents réfugiés juifs russes. Son père médecin, Pavel Nikolaevich Peschkowsky, était né en Autriche et descendait d’une riche famille domiciliée en Sibérie, chassée par la Révolution Russe. Du côté de la famille de la mère de Mikhaïl, Brigitte (née Landauer), des noms respectés dans les milieux intellectuels et littéraires : les grands-parents maternels, allemands, étaient Hedwig Lachmann, écrivaine, poétesse et traductrice réputée, et Gustav Landauer, grande figure anarchiste, un journaliste, écrivain et philosophe défenseur des idées libertaires, éthiques, métaphysiques et mystiques. Les Landauer-Lachmann étaient des parents éloignés d’un certain Albert Einstein. Le jeune Mikhaïl, élevé dans l’Allemagne basculant dans le nazisme, n’avait jamais connu ses grands-parents maternels : Hedwig était morte en 1918, et Gustav Landauer, emprisonné à Munich, mourut lynché l’année suivante par des soldats nationalistes du Freikorps. Voilà de quoi marquer une famille éduquée, assistant à la prise de pouvoir d’Hitler, annonciatrice des persécutions antisémites nazies. Pavel réussit à fuir l’Allemagne vers 1938-1939 pour les Etats-Unis ; Mikhaïl et son frère cadet Robert purent le rejoindre en avril 1939, et emménagèrent avec leur père à New York. Celui-ci changea son nom en « Paul Nichols », et Mikhaïl devint donc « Michael Nichols », ou plus simplement « Mike Nichols ». Leur mère les rejoignit l’année suivante. Mike Nichols, new-yorkais d’adoption et de cœur, passera ses jeunes années au domicile familial situé près de Central Park. Le célèbre parc deviendra un lieu familier de ses futurs films situés dans la Grosse Pomme. Il parla assez peu de sa famille, mentionnant toutefois parfois, plus tard, les relations avec un père qui lui manquait. Définitivement naturalisé en 1944, Mike Nichols fut diplômé (lauréat !) de la Walden School de New York ; quittant la New York University, il tenta de suivre les traces paternelles en étudiant la médecine en 1950 à l’Université de Chicago… mais très vite, les cours préparatoires médicaux l’intéressèrent moins que les cours de théâtre. Tout en enchaînant les petits boulots, il fit ses débuts d’acteur et de metteur en scène à l’Université, rencontrant au passage deux fidèles amies : Susan Rosenblatt, qui allait devenir l’activiste Susan Sontag, et sa future complice Elaine May. Il revint à New York pour étudier à l’Actors Studio, sous l’égide du maître Lee Strasberg.

 

Mike Nichols - Nichols_and_May_-_1961

Mike Nichols rejoignit en 1955 la compagnie d’improvisation des Compass Players, où jouait également Elaine May. Les deux comédiens, doués du même sens de l’humour, mirent au point par la suite le duo « Nichols and May » ; mis sur le gril de la stand up comedy dans les night-clubs, les deux comparses faisaient plier de rire le public par les sketches qu’ils interprétaient, baignant dans un humour pince-sans-rire basé sur les situations quotidiennes… et les relations déjà compliquées entre les hommes et les femmes ! Jouant sur l’autodérision (la force absolue de l’humour juif !), Nichols y était, le plus souvent, le dindon de la farce et May son parfait « repoussoir » aux réparties cinglantes ; engagés à Broadway, ils se produisirent ainsi à la radio puis à la télévision. Leurs meilleurs numéros enregistrés sur disque firent un triomphe. L’album de leur spectacle An Evening with Mike Nichols and Elaine May sera ainsi récompensé d’un Grammy Award. Le duo fera ainsi les belles heures de la comédie américaine sur les ondes, de 1958 à 1961, avant leur séparation. Nichols et May, cependant, resteront proches amis toute la vie, et travailleront encore ensemble sur certains de ses films. Mike Nichols, un grand instable sur le plan sentimental, épousa Patricia Scott en 1957, mais leur mariage prit fin trois ans plus tard. Mike Nichols se lança ensuite dans une fructueuse carrière de metteur en scène de théâtre à Broadway ; entre 1961 et 1966, il mit en scène des pièces d’Oscar Wilde (De l’importance d’être constant), George Bernard Shaw (Sainte Jeanne), et de Neil Simon. Pieds Nus dans le Parc, en 1963, lui permit de lancer la carrière d’un tout jeune Robert Redford ; pour cette pièce et pour Drôle de Couple (1965) avec Walter Matthau, Nichols fut récompensé des prestigieux Tony Awards. Il épousa en 1963 sa seconde femme, Margot Callas, dont il aura une fille, Daisy. L’expérience acquise par Nichols lui permettrait de passer à la réalisation cinématographique, avec un penchant évident pour les adaptations de pièces de théâtre de grande qualité. Le studio Warner Bros., en 1966, offrirait un sacré baptême du feu au nouveau venu des plateaux de tournage.

 

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Ci-dessus : une soirée inoubliable… Dans Qui a peur de Virginia Woolf ?, entre Martha et George (Elizabeth Taylor et Richard Burton), tous les coups bas sont permis, pour rire. Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis) vont être emportés par la tempête qui s’annonce.

 

Qui a peur de Virginia Woolf ?, la pièce d’Edward Albee, avait fait sensation dès sa production en 1962 ; l’auteur osait braver le tabou du langage ordurier, alors strictement réservé au théâtre underground, et omniprésent dans sa pièce. Elle fut un succès immédiat, et intéressa tout de suite les studios hollywoodiens, bien embarrassés pourtant… La cruauté dont faisaient preuve les deux personnages principaux, et leurs insultes, inquiétait les décideurs des studios croyant encore que le Code de Production (le « Code Hays ») censurerait immédiatement la moindre grossièreté. Le scénariste Ernest Lehman (La Mort aux Trousses, West Side Story), chargé d’écrire l’adaptation filmée, ne tint pas compte des avertissements et s’en tint le plus fidèlement possible au texte d’Albee. A Mike Nichols de filmer la déchirure du couple formé par George et Martha, un professeur d’université et sa femme, fille du recteur de l’académie ; bien imbibé, le couple s’affronte durant une longue nuit sous le regard effaré de ses deux invités, Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis). Le jeune couple pris à partie par ses aînés ne sera pas simple spectateur de la guerre conjugale en cours, et sera obligé de faire face à ses propres hypocrisies. Pour incarner George et Martha, Nichols filma LE couple légendaire des années 1960 : Elizabeth Taylor et Richard Burton. Les frasques des deux comédiens, amants puis mariés, avaient éclipsé le tournage dispendieux de Cléopâtre ; beaucoup doutaient qu’Elizabeth Taylor, incarnation vivante de la beauté hollywoodienne, était le bon choix pour Martha, bouffie par l’alcool et l’âge. Difficile de surcroît pour un jeune réalisateur sans expérience de filmer ce couple de monstres sacrés, au caractère explosif, forcés de s’affronter devant les caméras… Nichols releva le pari haut la main, sans se soucier des menaces d’appel à la censure proférées par les bigots de la Catholic Legion of Motion Pictures. Son adaptation de Qui a peur de Virginia Woolf ? reste un modèle de mise en scène : étouffant, maîtrisé, magnifiquement filmé en noir et blanc par Haskell Wexler, le film ne lâche jamais ses personnages et n’offre au spectateur aucune chance de sortie salvatrice. Les acteurs mis en confiance seront tous récompensés : nominations pour Segal et Richard Burton (parfait en homme rongé par l’amertume), Oscars pour Sandy Dennis et Elizabeth Taylor. Celle-ci n’a pas du tout hésité à malmener son image. Chevelure défaite, elle traîne des kilos en trop, ne cache pas un double menton apparent et « tue » volontairement tout glamour en elle. Le public fit un triomphe au film, qui obtint une pluie de récompenses : outre les Oscars pour les deux actrices, …Virginia Woolf ? obtint ceux de la Meilleure Photographie Noir et Blanc, de la Meilleure Direction Artistique et des Meilleurs Costumes. Nichols fut nominé comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars comme aux Golden Globes. Son travail avec les acteurs fut unanimement salué.

 

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Ci-dessus : Benjamin Braddock (Dustin Hoffman) ramène Mrs. Robinson (Anne Bancroft) chez elle, et les ennuis commencent… L’hilarante scène de séduction du Lauréat !

 

« Hello darkness, my old friend… » Chaque décennie a son film « générationnel », celui qui symbolise le mieux l’état d’esprit de l’époque, sans que ceci soit évident aux yeux mêmes de ceux qui l’ont réalisé. En 1967, un « petit » film, avec un inconnu complet, en vedette fit un malheur au box-office mondial et entra dans le cœur d’une génération bouillonnante, aidé par les chansons de Paul Simon et Art Garfunkel. Impossible d’oublier la brillantissime introduction du Lauréat, avec un tout jeune Dustin Hoffman se laissant porter par le tapis roulant d’un aéroport, tandis que le duo entonne The Sound of Silence. Sitôt …Virginia Woolf ? achevé, Mike Nichols revint à Broadway pour mettre en scène The Apple Tree. Puis il enchaîna tout de suite sur l’adaptation filmée du roman de Charles Webb. Mélange habile de comédie et de drame, Le Lauréat suivait les mésaventures de Benjamin Braddock (Hoffman) et son entrée chaotique dans le monde adulte. Ce fils d’une bonne famille californienne, majeur et fraîchement diplômé, ne sait pas quoi faire de son avenir, répondant mollement aux pressions familiales de trouver un travail digne de son rang social. Pour rajouter au malaise, Benjamin perd sa virginité suite aux avances d’une amie de la famille, Mrs. Robinson (Anne Bancroft), épouse et mère frustrée qui en fait son amant… ceci avant qu’il ne tombe amoureux de sa fille Elaine (Katharine Ross). Le casting du film fut une sacrée épreuve. Mike Nichols, pour chaque rôle, eut à faire son choix parmi des dizaines de candidats possibles, des plus prestigieux aux plus improbables. On faillit avoir Robert Redford ou Warren Beatty pour Benjamin, Doris Day (!?) ou Jeanne Moreau pour Mrs. Robinson, Patty Duke, Faye Dunaway ou Shirley MacLaine (la sœur de Warren Beatty !) pour le rôle d’Elaine et Gene Hackman pour Mr. Robinson. Nichols eut le nez creux en offrant le tout premier rôle à Dustin Hoffman ; un choix audacieux, car Hoffman, à 29 ans, n’avait pas vraiment l’allure de l’étudiant séduisant et sûr de lui. Ce qui en faisait le choix parfait pour être Benjamin Braddock : avec son physique enfantin et son air anxieux, Hoffman donnait à merveille l’impression d’être un brave garçon pas très malin, englué dans une relation périlleuse. Il lui faudrait faire des pieds et des mains pour se faire pardonner d’Elaine, tout en subissant les foudres de la fameuse Mrs. Robinson. Inoubliable Anne Bancroft qui sut s’emparer du personnage, en évitant la caricature. Ni allumeuse ni mégère, sa Mrs. Robinson était une desperate  housewife avant l’heure, terrifiée par son inévitable vieillesse et sa solitude grandissante. Grâce à une direction d’acteurs irréprochable, Nichols fit mouche, faisant preuve une nouvelle fois d’un sens de la mise en scène maîtrisé à la perfection. Grâce aussi à l’écriture précise des scénaristes Calder Willingham (Les Sentiers de la Gloire, La Vengeance aux Deux Visages) et Buck Henry (de son vrai nom Henry Zuckerman, il fut engagé par Nichols qui appréciait son sens dévastateur de la satire), Le Lauréat regorge de séquences irrésistibles : Benjamin affolé par la séduction outrageuse de Mrs. Robinson (Nichols enterra au passage le Code Hays en filmant l’impensable dans une production hollywoodienne « respectable » : un plan subliminal sur les seins nus de l’épouse esseulée !), la jambe gainée d’un bas noir de la même Mrs. Robinson qui empêche Benjamin de sortir (devenue l’affiche emblématique du film), la séquence du scaphandre, le mariage perturbé par notre anti-héros… Le tout au son des chansons de Simon et Garfunkel, dont le célébrissime Mrs. Robinson, à l’origine une chanson sur Eleanor Roosevelt, « retouchée » à la demande du cinéaste. Des idées toutes simples, mais de pur génie, comme cette dernière séquence où Mike Nichols, filmant le happy end salvateur de Benjamin et Elaine dans le bus, laissa finalement tourner la caméra plus que de raison. L’expression de Dustin Hoffman et Katharine Ross passa ainsi du sourire à l’incertitude totale. Cette seule scène résumera finalement assez bien l’esprit d’une époque, où une belle jeunesse allait se révolter contre les préjugés parentaux petits-bourgeois, sans trop savoir de quoi serait fait son propre avenir. Le sens de l’observation de Mike Nichols, et son humour distancié, fit mouche. Le Lauréat fut, avec ses 104 millions de dollars (pour un budget raisonnable de 3 millions), le second plus grand succès de la décennie, un blockbuster complètement inattendu qui valut à son réalisateur un concert de louanges tonitruantes ; certains, ne se sentant plus, le surnommèrent même « le nouvel Orson Welles », rien de moins ! Le réalisateur prit calmement la chose, recevant au passage le BAFTA AWARD, le Golden Globe et l’Oscar du Meilleur Réalisateur. En deux films, il devenait le nouveau Roi d’Hollywood. Evidemment, un tel succès attisait des jalousies et un sévère retour de bâton, à l’approche des années 1970.

 

 

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Ci-dessus : Catch-22, et le briefing du Major Danby (Richard Benjamin) interrompu par le terrifiant Général Dreedle (Orson Welles)… Yossarian (Alan Arkin) et ses copains (Art Garfunkel, Martin Sheen) nous rappellent quant à eux que les hommes sont tous les mêmes !

 

Mike Nichols mit sa carrière cinématographique entre légères parenthèses pour revenir au théâtre, obtenant deux Tony Awards pour ses mises en scènes des pièces The Little Foxes de Lillian Hellman et Plaza Suite de Neil Jordan. Il tourna aussi un court-métrage, Teach Me !, avec Sandy Dennis, en 1968. En 1969, le studio Paramount l’engagea pour mettre en scène Catch-22, l’adaptation du roman de Joseph Heller. Une entreprise difficile car ce roman, décrivant les mésaventures d’un groupe de pilotes de bombardiers B-25 durant la 2ème Guerre Mondiale, multipliait les points de vue de différents personnages, n’avait pas de narration linéaire, et baignait dans un humour absurde versant peu à peu dans l’horreur. Avec son complice du Lauréat, Buck Henry, et la bénédiction d’Heller, Nichols remania le scénario, pour raconter les tribulations du Capitaine John Yossarian (Alan Arkin). Cantonné avec ses coéquipiers dans la base de Pianosa en Italie, Yossarian voit venir avec angoisse chaque nouvel ordre de mission décrété par son supérieur, le Colonel Cathcart (Martin Balsam). Chaque vol augmentant mathématiquement ses chances de mourir, Yossarian fait tout pour éviter de se retrouver aux commandes de son B-25. En pure perte, puisque Cathcart, suivant une logique tordue (le « Catch-22″ du titre), augmente sans cesse le nombre des missions suicide. Les autres pilotes tentent aussi d’y échapper, par tous les moyens à leur portée : faire du marché noir, coucher avec une prostituée, se crasher systématiquement, ou même devenir un assassin… L’humour de Mike Nichols trouvait là de quoi s’exercer aux dépens des institutions militaires américaines, mais Catch-22 n’eut pas le succès escompté. Le casting était pourtant attrayant : aux côtés d’Arkin et Balsam, on y croisait le futur réalisateur Richard Benjamin, Art Garfunkel (qui, sans son complice Paul Simon, entama une brève carrière d’acteur), Bob Balaban, Anthony Perkins, Charles Grodin, Paula Prentiss, les jeunes Martin Sheen et Jon Voight, et le redoutable Orson Welles en personne dans le rôle du Général Dreedle. Nichols, nanti d’un confortable budget, rassembla d’authentiques bombardiers B-25 sauvés de la démolition, et en fit les vedettes de superbes scènes de vol. Malheureusement, la logistique très lourde du film entraîna un sérieux dépassement de budget, faisant de Catch-22 l’un des films les plus coûteux à l’époque (11 millions de dollars) ; le tournage fut endeuillé par la mort du réalisateur de la seconde équipe John Jordan durant les scènes de vol. La critique fut mitigée, de même que le public… La Guerre du Viêtnam tournait au désastre et divisait l’opinion publique. Les studios saturaient cette année-là les salles de cinéma de films de guerre, avec des résultats opposés. Si les spectateurs « patriotes » se ruaient pour aller voir Patton, ils boudèrent Tora ! Tora ! Tora ! Et les spectateurs plus contestataires préférèrent la farce antimilitariste M.A.S.H. de Robert Altman, tournée avec des bouts de ficelle, au démesuré Catch-22 de Nichols. Le film fut un demi-succès (ou un demi-échec, c’est selon) au box-office. Aujourd’hui, il reste cependant considéré comme un classique incompris de la comédie militaire. Et, en tête d’affiche, Alan Arkin est irrésistible.

 

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Ci-dessus : la séance de diapositives donnée par Jonathan Fuerst (Jack Nicholson) dans Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel)… Misogynie et amertume au programme.

 

Sitôt sorti de Catch-22, Mike Nichols enchaîna dès l’année suivante avec un tournage à petit budget, l’exact opposé de son film précédent. Carnal Knowledge (Ce plaisir qu’on dit charnel) était l’œuvre du cartooniste Jules Feiffer ; également dramaturge, Feiffer avait proposé à Nichols de mettre en scène sa pièce. Nichols décida d’en faire son nouveau film. L’histoire toute simple suivait 25 années de la vie de deux copains d’étude, Jonathan et Sandy (Jack Nicholson et Art Garfunkel), et leurs relations opposées avec les femmes. Amer à cause d’une histoire malencontreuse avec Susan (Candice Bergen), la petite amie de Sandy, Jonathan passera le reste de sa vie à « consommer » sexuellement les femmes. Sa relation avec Bobbie (sublime Ann-Margret) finira tristement. Jonathan finira, impuissant, par se laisser masturber par une prostituée (Rita Moreno)… Une comédie amère, très crue, qui montrait que, même à l’heure de la libération sexuelle aux USA, certains discours ne passaient pas encore dans les mentalités. Nichols osait, avec le personnage de Nicholson, montrait un machiste cynique et angoissé, traitant mal les femmes qu’il rencontrait dans des aventures sexuelles dénuées de tout glamour. Nichols osait transgresser un autre tabou : des scènes de sexe sans tendresse, sans « rêve » ni saupoudrage sexy à l’hollywoodienne. Dans Carnal Knowledge, les situations et les dialogues étaient tellement crus que cela valut au film une publicité négative révélatrice : le directeur d’un cinéma d’Albany, en Géorgie, fut arrêté pour avoir projeté le film, jugé « obscène et pornographique » par la Cour Suprême de l’état ; un jugement ultérieur de la Cour Suprême de Washington cassa cependant cette décision. Loin de ces tribulations judiciaires, Nichols avait su mener sa barque, s’entendant très bien avec un Jack Nicholson en pleine ascension après Easy Rider et 5 Pièces Faciles, et pour l’instant peu porté sur le cabotinage qui ferait sa réputation. Le film divisa cependant la critique, obtint quelques nominations aux Golden Globes et aux Oscars, mais fut froidement accueilli par le public.

 

Mike Nichols - Le Jour du Dauphin 

Alternant toujours les projets au théâtre entre les tournages de films, Mike Nichols monta à Broadway la pièce de Neil Simon, Le Prisonnier de la Seconde Avenue (qui lui valut un nouveau Tony Award) avec Peter Falk, puis une adaptation d’Oncle Vanya de Tchekhov, avant de revenir aux plateaux de tournage. Le producteur Joseph Levine avait acheté pour le studio United Artists les droits du roman du français Robert Merle, Un animal doué de raison. L’auteur de Malevil s’était inspiré de la vie d’un scientifique hors normes, John C. Lilly ; ce médecin obnubilé par l’étude des phénomènes de la conscience élabora les caissons de privation sensorielles, testa les effets des substances psychédéliques (ce qui fit de lui une figure majeure de la contre-culture des années 1960) et étudia l’intelligence des dauphins ; ce dernier point fournit la base du roman satirique de Merle, dont le succès attira l’attention d’Hollywood. Roman Polanski aurait dû réaliser Le Jour du Dauphin dès 1969, mais quitta le projet après l’assassinat de sa femme Sharon Tate par les « disciples » de Charles Manson. Franklin J. Schaffner fut intéressé, avant que Levine ne contacte Mike Nichols qui réalisa finalement le film en 1973. Le vieux complice Buck Henry signa le scénario, racontant les efforts du docteur John Terrell (George C. Scott) pour protéger deux dauphins, Fa et Be, qui sont capables de parler. A leur grande horreur, Terrell et son épouse Maggie (Trish Van Devere) réalisent que la Fondation qui finance leurs recherches veulent se servir des gentils cétacés comme de kamikazes, dressés à poser une mine qui tuera le Président des Etats-Unis !… Le Jour du Dauphin fut un mauvais souvenir pour Nichols : un tournage difficile aux Bahamas, nécessitant de nombreuses séquences aquatiques (fort belles, cela dit), et d’avoir affaire à George C. Scott… Le film déçut, c’est bien peu dire ; certes, Nichols y développait l’un de ses thèmes récurrents (le conflit entre Nature et Culture), et se montrait toujours à l’écoute de son temps (la prise de conscience écologiste, la méfiance absolue envers les autorités américaines) mais personne ne prit vraiment au sérieux un film où l’interprète du général Patton discutait avec des dauphins ! Les jolies images aquatiques et l’élégante musique de Georges Delerue ne sauvèrent pas Le Jour du Dauphin de l’échec. L’accueil critique fut très divisé, et le public bouda le film. Une période maussade pour le cinéaste-metteur en scène, divorcé pour la seconde fois en 1974. Il se remarierait l’année suivante avec l’écrivaine irlandaise Annabelle Davis-Goff, dont il aura deux enfants, Max et Jenny.

 

Mike Nichols - The Fortune

Sorti du Jour du Dauphin, Nichols cherchait à se relancer avec un film plus à son goût. Le scénario de The Fortune (La Bonne Fortune) écrit par Carole Eastman avait été écrit pour Warren Beatty et Jack Nicholson, qui retrouvait donc son réalisateur de Carnal Knowledge. Nichols remania le scénario de 240 pages avec un autre scénariste, Adrien Joyce, pour en faire un récit plus léger : ce serait une comédie screwball, dans la veine des films d’Ernst Lubitsch ou Howard Hawks, suivant deux escrocs minables, Nicky (Beatty) et Oscar (Nicholson), durant les années 1920. En cherchant à voler la fortune de « Freddie » Bigard (Stockard Channing), héritière d’une fortune acquise dans l’industrie de la serviette hygiénique, les deux complices se retrouvaient coincés avec cette dernière dans un ménage à trois imposé par les lois morales du Mann Act alors en vigueur… Interdiction pour Nicky de fuir l’Etat avec l’héritière pour avoir des « relations immorales » : Oscar est donc forcé d’épouser celle-ci pour pouvoir s’enfuir. Mais il insiste pour avoir de vraies relations conjugales avec Freddie qui n’a d’yeux que pour Nicky, qui, lui, n’en veut qu’à sa fortune… Sur un mode léger (et avec une prestation amusante des deux larrons Beatty et Nicholson), The Fortune continuait à explorer les difficiles relations hommes-femmes vues par Nichols. Mais aux yeux des spectateurs de 1975, la screwball comedy légère n’avait plus d’intérêt. Ereinté par les critiques, le film fut un échec cinglant. Il semble même avoir disparu de la mémoire de ses principaux intéressés, notamment Jack Nicholson, affecté par la découverte d’un lourd secret de famille sur sa naissance durant le tournage. Pratiquement invisible depuis sa sortie, le film conserve cependant quelques rares fidèles qui l’apprécient. Après les déconvenues de ses quatre derniers films, Mike Nichols retourna à Broadway, mettant le cinéma entre parenthèses pour quelques années.

 

Fin de la 1ère partie.

 

Ludovic Fauchier

Et une larme pour chaque pensée agréable – Robin Williams (1951-2014)

Robin Williams

Bonjour, chers amis neurotypiques.

Etrange, comme les mauvaises nouvelles (du moins celles qui concernent ce blog) surviennent toujours en début de semaine… Ce lundi 11 août, Robin Williams a été retrouvé mort à son domicile de Tiburon, en Californie. L’enquête a conclu que l’acteur âgé de 63 ans a mis fin à ses jours en se pendant. L’annonce a fait l’effet d’un choc, aussi bien pour les gens du cinéma américain que pour le public familier de ses films et ses one-man-shows. Tous ceux qui ont grandi avec ses films ont sans doute eu la même triste impression de perdre un parent proche… La force comique phénoménale de Robin Williams en faisait un « cousin » familier, surgissant toujours à l’improviste sur l’écran pour lancer un gag ou une imitation délirante. Mais l’acteur révélait aussi des facettes beaucoup sombres de sa personnalité, à travers ses rôles.

Evoquer la filmographie de Robin Williams, c’est forcément évoquer la galerie des « caractères » qu’il a incarné. Une vraie grande parade de Disneyland sous acide ! Jugez plutôt (et aussi Mickey) ; Robin Williams a été, entre autres : un extra-terrestre, Popeye le marin, des écrivains, un saxophoniste russe, des animateurs radio, des professeurs de littérature, le Roi de la Lune (avec ou sans tête), un clochard en quête du Graal, Peter Pan adulte, un homme-jouet, le Génie d’Aladdin, Madame Doubtfire, des docteurs excentriques, des savants fous, des robots, un hologramme d’Albert Einstein, une chauve-souris, des robots, des manchots de l’Antarctique, un clown de télévision, des présidents américains… Voilà un bref aperçu de l’univers intérieur du comédien disparu, notoirement connu pour épuiser les plus sérieux de ses intervieweurs en les faisant rire aux éclats. Mais, derrière cette image de clown, apparaissait aussi un être dramatiquement fragile, comme nombre de ses collègues acteurs. Williams dut vivre avec des problèmes psychologiques aggravés par une toxicomanie, dont il était guéri, et l’alcoolisme, dont il ne put jamais décrocher. Ces problèmes affectèrent sans aucun doute sa vie personnelle, jusqu’à ce triste baisser de rideau prématuré.

Redécouvrons le parcours de l’acteur, et les rôles les plus marquants de son abondante filmographie, comptant 105 titres, films, séries et spectacles filmés compris. Il a fallu faire des choix et se concentrer sur les rôles les plus intéressants. Que les fans de l’acteur me pardonnent si je passe sur certains titres, et si (Wikipédia oblige), je me suis trompé sur certains points !

 

Robin McLaurin Williams naquit le 21 juillet 1951 à Chicago. Il était le fils de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux cadre dirigeant de la branche Lincoln-Mercury chez Ford, et de Laurie McLaurin Williams, une ancienne mannequin, plus jeune que son mari. Les ancêtres du futur acteur étaient irlandais, avec aussi des racines écossaises, anglaises, galloises, allemandes et françaises. La famille Williams changeait d’habitation suivant les affectations professionnelles du père, de l’Illinois au Michigan, puis en Californie. Le jeune Robin Williams eut une vie d’enfant assez solitaire, restant assez distant d’un frère aîné, bien plus âgé que lui. Les époux Williams travaillaient, laissant seul Robin à l’école ou chez lui, avec la télévision et ses jouets, sous la surveillance des nounous. L’acteur dira toujours avoir gardé de ces jeunes années la peur permanente, celle d’être brutalisé à l’école, et surtout, celle d’être abandonné. Pour se sentir exister, il préféra attirer l’attention des autres (surtout de sa mère) en faisant rire. Les parents Williams divorceraient bien des années plus tard. On devine que ces jeunes années ont certainement marqué le futur acteur ; une constante, d’ailleurs, dans les personnages qu’il incarnera : pratiquement tous (même le Génie d’Aladdin) sont des êtres profondément abandonnés, endeuillés ou isolés du reste de la société.

Robin Williams fut lycéen à la Detroit Country Day School, une école privée, avant de suivre sa famille en Californie et de finir dans le lycée public de Redwood, près de Larspur et Woodacre, où les Williams avaient emménagé. Plutôt bon élève, ses notes dégringolèrent dans cette dernière année, où il reçut son diplôme en étant désigné dans le yearbook local « clown de la classe » et… « élève ayant le moins de chances de réussir » ! En 1969, Robin Williams tenta sa chance au Claremont McKenna College pour étudier les sciences politiques, avant de changer d’avis et d’étudier les arts dramatiques au College of Marin County, où son talent de comédien prit forme lorsque les professeurs lui donnèrent le rôle de Fagin dans une représentation d’Oliver ! Durant cette période, Williams se lança aussi dans le difficile exercice de la stand-up comedy : le tremplin idéal pour surmonter sa peur maladive (dont il conserva des traces, notamment cette diction frisant souvent le bégaiement) pour improviser au quart de tour et développer un univers délirant face à un public impitoyable… et bien défoncé par les drogues en vigueur durant les années hippies ! Le jeune homme commença d’ailleurs lui-même à en consommer. Trois ans plus tard, Williams tenta sa chance à la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard, et fut retenu parmi vingt élèves pour apprendre les métiers du théâtre et du spectacle. Deux d’entre eux furent retenus par le grand comédien de théâtre John Houseman, pour le Programme Avancé spécial : Christopher Reeve, le futur Superman, et Williams, qui devinrent grands amis. Les études prirent fin en 1976, Houseman considérant qu’il n’avait plus rien à apprendre au jeune Williams, qui n’obtint même pas de diplôme et poursuivait sa carrière de stand-up comedian. Les shows de Williams plièrent très vite en quatre le public, et le succès attira l’attention des producteurs de télévision. Il fit ses premières apparitions en 1977 dans l’émission comique Laugh-In et dans le Richard Pryor Show.

 

Robin Williams - Mork & Mindy

Cette année-là, Star Wars attira des millions de gamins américains dans les salles obscures, et devint un phénomène de société jamais vu auparavant. Garry Marshall, le producteur d’Happy Days, écouta son fils qui voulait un extra-terrestre dans sa série… Marshall auditionna plusieurs acteurs pour incarner un joyeux visiteur d’une autre planète, face à Richie (Ron Howard) et Fonzie (Henry Winkler). Robin Williams fut contacté, se présenta à l’audition, salua Marshall… et s’assit tête en bas sur sa chaise. Bingo : il fut engagé et devint Mork, l’extra-terrestre venu de la planète Ork pour étudier les étranges humains. L’épisode fit un carton, et Marshall décida de lancer un spin-off, une série dérivée, Mork & Mindy, taillée sur mesure pour Robin Williams, associé à Pam Dawber. Les scénarii laissaient la part libre à Williams d’improviser des numéros complètement loufoques, et d’inventer un « langage alien » bourré de grivoiseries impossibles à censurer ! Mork rencontra même Robin Williams lui-même, dans un épisode où, pour la première fois, l’acteur révéla ses premières angoisses. De 1978 à 1982, Williams fut donc Mork, pour le bonheur de ses fans. Il épousa sa petite amie Valerie Velardi, et eut droit aux honneurs de la « une » du magasine Rolling Stone, posant pour Richard Avedon. Le succès vint aussi avec son one-man-show Reality… what a concept, qui fut enregistré en disque et pour lequel il remporta un Emmy Award en 1979. Ses spectacles, après ce début fracassant, draineront des foules entières, explosant de rire face au déluge verbal de blagues sur le sexe et la drogue envoyées par le jeune acteur !  

 

Robin Williams - Popeye

Le cinéma ne tarda pas à s’intéresser à Robin Williams. Sa toute première apparition au cinéma datait de 1977, dans une comédie intitulée Can I Do It ‘Till I Need Glasses ? ; une simple série de sketches comiques et de blagues sur le sexe, où il jouait un double rôle, celui d’un avocat et celui d’un homme ayant mal aux dents. Mais ce fut en 1980 qu’il obtint son premier grand rôle au cinéma, un personnage fait sur mesure pour lui : Popeye, le marin bagarreur de la célèbre bande dessinée d’E.C. Segar. Un curieux film comique et musical, produit par les studios Walt Disney alors en pleine traversée du désert, avec aux manettes le très mégalo (et cocaïné) producteur californien Robert Evans, supervisant le travail du réalisateur Robert Altman, l’homme de M.A.S.H. réputé pour sa détestation de l’establishment hollywoodien… L’histoire était archi-simple : entre deux numéros chantés-dansés, Popeye partait à la recherche de son père, Poopdeck Pappy (Ray Walston), tombait amoureux d’Olive Oyl (Shelley Duvall), pouponnait Bébé Mimosa et se bagarrait avec l’affreux Bluto (Paul Smith). Le film, tentative assez bizarre de faire du dessin animé live, fit grincer des dents la critique et le public adulte, mais les enfants, eux, aimèrent le numéro de Williams, parfaitement à l’aise avec la voix grincheuse, les grimaces et les cabrioles slapstick de Popeye.

 

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Entre les deux dernières saisons de Mork & Mindy, Robin Williams tourna ensuite, en 1981, Le Monde selon Garp, sous la direction de George Roy Hill, le réalisateur de Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. Cette adaptation du roman à succès de John Irving suivait les vies de Jenny Fields (Glenn Close), une infirmière féministe, et de son fils T.S. Garp (Robin Williams), un écrivain à succès, féru de lutte, et terrifié par le monde extérieur. Entre comédie et drame, préfigurant par moments Forrest Gump, le film de Hill était une bonne adaptation du difficile roman d’Irving. Robin Williams y montrait en tout cas un jeu plus subtil, en incarnant cet homme devant à la fois traiter les problèmes de son enfance, affronter les difficultés de sa vie d’homme marié et jeune père de famille, et se confronter enfin à la violence du monde, avec le soutien de Roberta (John Lithgow), un ex-joueur de football transsexuel. Le jeu de Williams, préparant en quelque sorte la problématique de la plupart de ses futurs personnages dramatiques, était solide, mais il retint moins l’attention des critiques que celui de Close et Lithgow. L’acteur, assimilé à Mork et Popeye, n’était pas encore vraiment pris au sérieux… L’année 1982 fut celle de la sortie du film, et un moment charnière pour le comédien. Il obtint un nouveau succès avec son one man show suivant, An Evening with Robin Williams. Un train de vie pareil laissait des traces. En privé, il avait développé une sévère addiction à la cocaïne et à l’alcool ; les tentations dans les parties hollywoodiennes s’étendaient aussi aux jolies filles, et il avoua avoir été souvent infidèle. Mais cette année, avec la fin de son contrat pour Mork & Mindy, l’amena à corriger le tir, du moins en partie. Son copain de virée John Belushi, le tonitruant comédien des Blues Brothers et 1941, avait succombé à une overdose. Sa femme donna naissance à son fils aîné, Zack, en 1983… et il dut comparaître devant le Grand Jury. Ces évènements le poussèrent à décrocher avec succès de la cocaïne. Malheureusement, l’alcoolisme fut un adversaire plus coriace.

 

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Au cinéma, on le revit dans The Survivors en 1983, une comédie assez anodine avec Walter Matthau. Beaucoup plus intéressant, Moscow on the Hudson (Moscou à New York, 1984) lui permit d’enrichir son jeu. Cette comédie dramatique de Paul Mazursky (solide réalisateur new-yorkais, disparu récemment) lui fit interpréter le rôle de Vladimir Ivanov, un saxophoniste du Cirque de Moscou qui profite d’une tournée pour passer à l’Ouest et se réfugier dans la Grosse Pomme. Ce film très touchant offrait de jolis moments entre humour et tristesse pour le comédien, parlant russe et à jouant du saxophone sans problèmes. Il y était parfaitement à l’aise dans le rôle de ce déraciné peinant à trouver ses marques dans un nouveau pays où on peut prononcer le mot « liberté » sans être emprisonné. Williams décrocha sa première nomination de Meilleur Acteur aux Golden Globes. Il tourna ensuite trois films, plus banals, en 1986 : le drame Seize the Day (qui évoque toutefois sa relation distante avec son propre père), la comédie d’Harold Ramis Club Paradise, où il était à la tête d’un club de vacances aux Caraïbes avec Peter O’Toole, et une autre comédie, The Best of Times (La Dernière Passe) en compagnie de Kurt Russell. 1986 fut aussi un nouveau succès de Williams comme « stand up comedian » avec Robin Williams : Live at the Met, au prestigieux Metropolitan Opera de New York. Comme ses spectacles précédents, ce fut un triomphe, enregistré sur disque et diffusé à la télévision américaine. A partir de cette même année 1986, l’acteur se fit aussi un plaisir de participer à un show annuel pour la chaîne HBO, avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, pour lever des fonds en faveur des Sans Domicile Fixe aux Etats-Unis, sous la bannière du Comic Relief USA.

 

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Barry Levinson, scénariste et réalisateur formé auprès de Mel Brooks, Robert Redford et Steven Spielberg, rencontra Robin Williams pour lui donner le premier rôle de son nouveau film. Ce fut une biographie et un film atypique sur la Guerre du Viêtnam, basé sur les souvenirs du DJ de l’armée américaine, Adrian Cronauer, célèbre pour son cri de ralliement quotidien : Good Morning Vietnam ! Le sujet proposé à l’origine par Cronauer lui-même, remanié par le scénariste Mitch Markowitz, fut l’occasion pour Williams de franchir un nouveau palier. Il accepta de jouer le rôle de Cronauer sans recevoir de script, ayant carte blanche pour improviser au maximum sur les scènes où il anime son émission. A vrai dire, le vrai Adrian Cronauer dut être le premier surpris de se voir « englouti » par un Williams au meilleur de son génie comique dans ces scènes-là (assez peu nombreuses, contrairement à ce que l’on croit pourtant). Le film jouait sur plusieurs tableaux : entre les moments purement rock’n roll et comiques du film, le personnage de Williams montrait aussi sa facette anarchisante, narguant les autorités et de la censure, tout en prenant douloureusement conscience de sa naïveté politique, via ses relations contrariées avec une jeune vietnamienne et son frère. Good Morning Vietnam fut un succès public, et un triomphe de plus pour l’acteur : il fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS Awards, et obtint le Golden Globe du Meilleur Acteur (catégorie Comédie) en 1988.

 

Robin Williams - Les Aventures du Baron de Munchausen

Cette année-là fut aussi celle d’un grand chambardement personnel pour Robin Williams : son père venait de décéder, il avait une liaison avec Marsha Garces, la nounou de son fils, et divorça de Valerie Velardi. L’année suivante, il épousa Marsha, qui lui donna une fille, Zelda, et un fils, Cody. Les deux enfants du couple durent leurs prénoms à la passion des jeux vidéo de l’acteur ; ne le verrait-on pas jouer, vingt ans plus tard, dans une publicité célèbre, en compagnie de sa fille pour le jeu Legend of Zelda ? Au cinéma, il fit l’un de ses premiers – et plus délirants – caméos, dans le film à grand spectacle de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Munchausen. Dans cette fantasy démesurée, mais parfois inspirée, Williams apporta sa touche de folie furieuse : il était le Roi de la Lune, « Rey di Tutto« , un géant à la tête amovible, en conflit avec un corps glouton et paillard ! Quelques scènes qui définissaient bien l’état d’esprit du comédien, se disant lui-même atteint d’un  »syndrome volontaire de la Tourette« .

 

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Le grand film suivant de Williams sortit en juin 1989, durant la saison des blockbusters. Face au Batman de Tim Burton (pour lequel il faillit jouer le Joker), Indiana Jones et la Dernière Croisade, L’Arme Fatale 2 et S.O.S. Fantômes 2 , peu de gens avaient parié sur Le Cercle des Poètes Disparus. Un film plutôt « intellectuel », au budget modeste, sans publicité excessive… Ce fut un triomphe total. Et si Robin Williams en était la tête d’affiche, son personnage, le professeur John Keating, n’était pas le protagoniste ; plutôt l’inspirateur d’une bande d’étudiants d’une école préparatoire aux grandes universités américaines. Un établissement aux règles strictes, pesantes, « programmant » ces jeunes gens au conformisme social que Keating, professeur de littérature aux méthodes originales, combattrait en incitant ces jeunes gens à trouver leur vraie voie. Le talentueux cinéaste australien Peter Weir prouva une nouvelle fois qu’il savait donner aux stars de beaux rôles à contre-emploi, et sut (relativement) modérer les ardeurs clownesques de Williams, qui livra ici une jolie performance. Le côté « rebelle » de la personnalité de l’acteur s’adoucissait ici. Certes, il n’était pas responsable de la naïveté du scénario du film (les conséquences du drame final sont quelque peu esquivées), et la mise en scène élégante de Weir faisait passer la pilule. On remarquera au passage que les principaux personnages, parmi les élèves, évoquent curieusement chacun une facette de Robin Williams : un timide pathologique qui sort de sa coquille, un amoureux transi mal à l’aise en société, un frimeur rebelle (bien parti pour abuser des substances illicites…) narguant l’autorité, et un jeune acteur brillant mais terrifié par son père, et qui finira par se suicider… Difficile cependant de garder un œil froid et objectif sur ce beau film qui fit regretter à bien des lycéens de ne pas avoir un professeur pareil ! Pour Robin Williams, ce fut un déluge de louanges, et il fut de nouveau cité à l’Oscar, au Golden Globe et au BAFTA Award du Meilleur Acteur.

 

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Les années 1990 furent la décennie dorée de l’acteur, alternant sans difficulté la comédie et le drame dans pratiquement chaque film. Tous n’étaient pas forcément des réussites. On oubliera assez vite Cadillac Man, comédie où il jouait un vendeur de voitures d’occasion, homme volage pris en otage par un mari jaloux (Tim Robbins). Plus intéressant, le film suivant, Awakenings (L’Eveil), lui faisait « affronter » pour la première fois un acteur de très haut niveau : ni plus ni moins que Robert De Niro, l’acteur de la Méthode par excellence. Ce film dû à Penny Marshall adaptait le livre du célèbre docteur Oliver Sacks. Williams incarnait ce dernier (rebaptisé dans le film Malcolm Sayer), jeune médecin aux méthodes originales, qui en 1969 prit en charge des malades atteints d’encéphalite léthargique, une maladie très grave plongeant ses victimes dans un état catatonique. Grâce à un nouveau traitement, la L-Dopa, prescrit par Sayer / Sacks, les patients, dont un certain Leonard Lowe (De Niro), reprirent conscience et goût à la vie. Pour un temps, du moins, avant que la maladie ne les rattrapa… Un beau rôle pour Williams, crédible dans le rôle d’un docteur sincèrement touché par la détresse de ses patients, et qui lui valut sa quatrième nomination aux Golden Globes. Le film fut bien accueilli, en dépit d’un demi-succès public, compréhensible vu la nature du sujet. Williams enchaîna en 1991 avec une courte apparition en psychiatre détraqué dans le thriller hitchcockien assez lourdaud de Kenneth Branagh, Dead Again.

 

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Le film suivant fut l’un de ses préférés, l’une de ses meilleures créations. Terry Gilliam, après Munchausen, lui confia un rôle bien plus fourni pour son Fisher King l’opposant cette fois à Jeff Bridges. Pour l’un de ses meilleurs films (si ce n’est le meilleur), le cinéaste de Brazil jugula ses excès habituels pour signer ce mélange de drame, de comédie et de fantastique inspiré par le conte du Graal, et la légende de Perceval et du Roi Pêcheur. Williams incarnait Parry, clochard de New York sauvant la vie de Jack Lucas (Bridges), un animateur de radio déchu et cynique. Ce dernier se reprochait d’avoir jadis poussé un auditeur détraqué à tuer des gens dans un restaurant ; la rencontre avec Parry, allait le remettre face à ses responsabilités : le clochard était un professeur respecté, qui avait perdu sa femme, tuée dans ledit massacre… Fable tour à tour émouvante et perturbante, Fisher King offre quelques moments de comédie « williamsesque » typique ; qu’il soit en train de goûter aux joies du nudisme nocturne dans Central Park, ou tenter de séduire la jeune femme godiche dont il est amoureux (Amanda Plummer, déjà présente dans Le Monde selon Garp), Williams sait toujours faire sourire le spectateur. Mais le rire se teinte ici d’une tristesse incommensurable, dès que le film nous fait entrer de plain pied dans la psyché brisée de Parry. Fisher King met clairement en avant les deux faces de l’acteur, le rieur et l’homme perdu. Excellent face à Bridges, Robin Williams obtint son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Robin Williams resta dans ce registre « fantaisisto-triste », avec Hook, le « grand film malade » de Steven Spielberg. On sait que le cinéaste d’E.T. rêvait depuis des années de faire une adaptation de Peter Pan, mêlant le livre original de J.M. Barrie et le film de Walt Disney. Ce fut finalement un scénario iconoclaste (et si Peter Pan était adulte ?) qui le motiva à tourner ce film, attachant mais terriblement imparfait. Après avoir envisagé Kevin Kline, Spielberg décida de confier le rôle de Peter Banning, avocat d’affaires stressé, orphelin et amnésique, à Robin Williams. Sans doute s’était-il souvenu que Williams, deux ans auparavant, avait prêté sa voix à un film spécial pour Disneyworld, intitulé Back to Neverland ! Et l’aspect physique de Williams, moitié farfadet, moitié satyre (voir les scènes « nudistes » de Fisher King…) en faisait un Peter Pan adulte idéal. Sans compter ses angoisses, parfaitement partagées par le cinéaste : la peur d’être abandonné, les difficultés à gérer une vie de famille active avec un métier épuisant, les difficultés à rester jeune d’esprit tout en se confrontant inévitablement aux responsabilités et à la Mort… Le casting était disparate : si Dustin Hoffman en Capitaine Crochet, Maggie Smith en vieille Wendy et le regretté Bob Hoskins en Mouche étaient irréprochables, Julia Roberts semblait une Clochette bien perdue… Ajoutons une ribambelle d’Enfants Perdus auprès de qui Williams livra une mémorable scène de repas imaginaire finissant en duel d’insultes ! Le film était inégal, parfois inspiré, parfois raté (notamment son esthétique). Malgré tout, il eut du succès, et a même fini par être plus apprécié de nos jours qu’à sa sortie. Robin Williams fit une prestation convaincante, jouant sur des registres très différents : un homme d’affaires nerveux, limite odieux, qui réalise une douloureuse prise de conscience avant de se résoudre à quitter l’enfance, l’esprit tranquille. De ce point de vue, Hook offre un très intéressant portrait conjoint de Spielberg et de Robin Williams. Ils resteront de bons amis, Williams téléphonant pour remonter le moral de Spielberg durant le tournage éprouvant de La Liste de Schindler

 

Robin Williams - Toys

1992, une année d’hyperactivité pour l’acteur qui enchaînait les tournages : cinq films, y compris des doublages (la chauve-souris dingue Batty Koda dans le dessin animé Ferngully) ! Le plus important fut cependant, cette fois, un échec : Toys, de Barry Levinson, une fable entre comédie et SF baignant dans une esthétique à la Magritte, où Williams donnait la réplique à Michael Gambon, Robin Wright, Joan Cusack, LL Cool J et un tout jeune Jamie Foxx. Le réalisateur de Good Morning Vietnam imagina cette histoire très simple : Leslie Zevo (Robin Williams), véritable homme-enfant, luttait contre les fourbes agissements de son oncle, un général aigri (Gambon), cherchant à transformer l’usine à jouets familiale en fabrique d’armes de destruction électronique massive. Le message était évident : vive l’imagination, à bas les jeux vidéo guerriers !… malheureusement, il était simpliste à l’excès. Le film retenait plus l’attention pour ses incroyables décors qu’autre chose. Et, cette fois-ci, le jeu de Williams, un peu perdu là-dedans, semblait caricatural et répétitif. 

 

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Toys fut un gros échec. Mais Robin Williams eut heureusement un autre atout en main, cette année-là : le Génie des 1001 Nuits, celui d’Aladdin ! Un des plus grands succès des studios Walt Disney sous l’égide de Jeffrey Katzenberg. En incarnant le Génie métamorphe complètement disjoncté, qui venait en aide au jeune héros voleur de la lampe magique, Robin Williams ouvrit une brèche. Aladdin encouragea les stars à prêter leurs voix dans les films d’animation, une pratique alors restée quasiment inédite, à quelques rares exceptions près (Louis Prima dans Le Livre de la Jungle…). Préparé « à l’ancienne » (on était encore au temps de l’animation en celluloïd), le film voyait ses scènes dialoguées enregistrées à l’avance. L’animateur Eric Goldberg dut s’arracher les cheveux en reproduisant, en dessins, les improvisations et imitations démentielles de Williams (52 « personnalités » différentes recensées dans le film) ! S’il obtint une récompense inédite, un Golden Globe spécial pour son interprétation, Robin Williams eut un conflit avec les studios Disney. Aladdin étant sorti dans les salles américaines un mois seulement après Toys, il avait demandé que le Génie ne soit pas mis en avant sur les affiches, et que son nom ne soit pas crédité au générique. Le studio changea d’avis, le nom et le « visage » (parfaitement reconnaissable) de Williams étant un bonus évident pour le film, qui fit un carton mondial. Williams refusa de doubler Le Retour de Jaffar, la suite du film (pour la vidéo) et la série animée dérivée. Quelques années plus tard, la hache de guerre fut enterrée, et Williams redonna sa voix au Génie pour la seconde suite, Aladdin et le Roi des Voleurs. Ces « guéguerres » internes mises à part, le film reste toujours aussi euphorisant – et totalement hystérique dès que le Génie apparaît à l’écran ! 

 

Kobal

En 1993, Robin Williams incarna un autre de ses personnages les plus emblématiques : Madame Doubtfire, Euphegenia de son prénom, gentille nounou écossaise qui est en fait un comédien divorcé cherchant à garder le contact avec ses enfants. Williams y incarnait son alter ego, Daniel Hillard, comédien et doubleur de dessins animés (celui du générique du début fut créé spécialement par l’immense Chuck Jones, le « père » des Looney Tunes de la grande époque) terriblement immature, au point que sa femme Miranda (Sally Field), lassée de son manque total de discipline envers leurs trois enfants, obtient le divorce. Mis à l’épreuve pour prouver qu’il peut être sérieux et capable d’avoir un emploi sûr, Daniel devenait donc la gouvernante idéale de ses turbulents gamins, au risque d’être démasqué(e)… Réalisé par Chris Columbus, le film fut une comédie sympathique, quelque peu convenue (Certains l’aiment chaud et Tootsie étaient déjà passés par là), mais dont tout l’intérêt reposait sur le « show » de Williams, habilement maquillé par l’expert en maquillages Greg Cannom (Dracula, Hook). On remarquera, derrière les rires, que pointait à nouveau ici la peur de l’abandon et de la solitude de l’acteur, peur tempérée par les gags causés par cette drôle de grand-mère. Le film fut l’un des grands succès de cette année 1993, offrant à Robin Williams un troisième Golden Globe du Meilleur Acteur sur son étagère. Pour l’anecdote, la maison de San Francisco qui avait servi de lieu de tournage à Mrs. Doubtfire est devenue un mémorial improvisé par les fans du film pour le comédien disparu.

 

Robin Williams - Jumanji

Mrs. Doubtfire aura eu un succès que n’eut jamais le film suivant de Robin Williams, Being Human de Bill Forsyth, une ambitieuse histoire suivant les différentes incarnations d’Hector (Williams) à travers le temps et l’Histoire. Le film, remonté contre l’avis du réalisateur et amputé de 40 minutes, fut renié par ce dernier, et la présence de l’acteur au générique ne put sauver un film crucifié par la critique. Ensuite, durant la seconde moitié des années 1990, l’acteur très sollicité va connaître une véritable boulimie de films, en tant que premier rôle, voix ou simple apparition : 18 films enchaînés en quatre années, de 1995 à 1999. Sans compter les nombreuses apparitions surprise à la télévision (comme cet épisode de Friends, ou il faisait une scène de ménage hilarante à son copain Billy Crystal !). Au cinéma, cette boulimie entraînera des films de qualité très variable. Ceux qui étaient enfants en 1995 se souviennent sûrement de Jumanji, de Joe Johnston, l’ancien directeur artistique d’ILM qui livra un divertissement familial trépidant, où un jeu magique libérait des hordes d’animaux sauvages dans un lotissement à l’américaine. Dans ce film truffé d’effets visuels dernier cri (pour l’époque), Robin Williams devait protéger deux enfants (dont une toute jeune Kirsten Dunst) des attaques d’éléphants, de crocodiles, de singes farceurs et bien d’autres périls d’une jungle fantaisiste !

 

Robin Williams - Birdcage

En 1996, Robin Williams réapparaîtra chez Kenneth Branagh, pour le rôle d’Osric dans sa luxueuse production d’Hamlet. On retiendra aussi sa collaboration (manquée) avec Francis Ford Coppola pour Jack, une production reposant sur le capital sympathie de l’acteur, jouant un enfant de dix ans grandissant trop vite. Une trame rappelant, en moins inspiré, Big avec Tom Hanks, teintée de plus de tristesse (le film rappelle sans détour que le personnage de Williams est condamné à mourir vite), mais qui n’a pas vraiment marqué les esprits, le cinéaste d’Apocalypse Now semblant avoir accepté de tourner ce film pour en finir avec les dettes de son studio Zoetrope. Williams, lui, s’en donnait à cœur joie sans trop de risques, entouré d’une bande de gamins rappelant ceux de Hook. 1996 fut surtout pour l’acteur l’année de Birdcage, le film de Mike Nichols, adaptant ici au public américain notre familière Cage aux Folles hexagonale. Renato et Albin / Zaza Napoli devinrent ici Armand Goldman (Robin Williams) et son cher Albert (Nathan Lane), vieux couple gay fort marri de devoir jouer les gens « normaux », face aux futurs beaux-parents réactionnaires (Gene Hackman et Dianne Wiest) du fils d’Armand. La prestation de Williams fit bien rire le public américain, un peu moins le public français qui connaissait déjà l’histoire par cœur !

 

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En 1997, Robin Williams alterna à nouveau le rire et les larmes. Entre un film avec l’ami Billy Crystal  : Father’s Day / La Fête des Pères, d’Ivan Reitman, remake des Compères, et une apparition gag en comédien flou chez Woody Allen (Deconstructing Harry / Harry dans tous ses états), l’acteur eut une très bonne année. Il joua le savant zozo, inventeur du Flubber (remake de The Absent-minded Professor / Monte la-d’sus ! avec Fred McMurray), un simple prétexte pour les effets spéciaux d’ILM ; surtout, il tint un rôle important dans le beau drame Good Will Hunting (ou, chez nous, Will Hunting tout court) réalisé par Gus Van Sant, sur un scénario de deux jeunes comédiens également têtes d’affiche du film : Ben Affleck et Matt Damon. Ayant baissé son salaire tant le scénario lui plaisait, Robin Williams livra une superbe interprétation. Il y jouait Sean Maguire, psychologue de Boston contacté par son ancien camarade d’études Gerald Lambeau (Stellan Skarsgard) pour s’occuper d’un jeune homme brillant et perturbé, Will Hunting (Damon). Un cas difficile pour Maguire, devant apprivoiser le jeune homme rebelle et lui redonner confiance en lui-même. Le public aima le film, la critique fut enthousiaste, et, pour son personnage de professeur profondément meurtri, Williams obtint un torrent d’éloges. Sean Maguire, c’est un peu le John Keating des Poètes Disparus, qui aurait perdu totalement son insouciance et chercherait à se reconstruire après le drame. Aucune fantaisie dans le jeu de Williams qui puisa dans sa propre douleur, et eut ici droit à des joutes psychologiques mémorables avec un tout jeune Matt Damon. Le risque fut payant : Robin Williams eut droit à de nombreuses distinctions, dont sa sixième nomination aux Golden Globes et, surtout, il remporta l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.

 

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L’acteur ne se reposait pas sur ses lauriers et enchaîna les films en 1998. Le suivant fut l’occasion pour lui, huit ans après L’Eveil, d’incarner un autre médecin américain peu orthodoxe : Hunter « Patch » Adams, dans le film Patch Adams (Docteur Patch) de Tom Shadyac. Un médecin qui révolutionna et malmena l’establishment médical américain, en faisant le clown pour faire rire les patients, entre autres « tactiques » destinées à amener un peu d’humanité dans le froid monde des hôpitaux. Un rôle fait pour Williams, avec cependant quelques aménagements scénaristiques adaptant la véritable histoire de Patch à une vision hollywoodienne de celle-ci. Les critiques (et le vrai Adams lui-même) protestèrent, plus contre le film que contre l’acteur qui s’en sortit une nouvelle fois avec les honneurs, décrochant au passage sa septième et ultime nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Malgré le sentimentalisme excessif du récit, le film devrait être redécouvert aujourd’hui, compte tenu de la fin tragique de l’acteur. Patch Adams, c’était évidemment Robin Williams lui-même qui trouvait son salut et son bonheur dans le rire des autres, au mépris des autorités dénuées d’âme… et qui cachait une grave dépression. Le film commençait par l’internement en hôpital psychiatrique du personnage principal ; et, plus tard dans le récit, Patch Adams, endeuillé, envisageait de se tuer. Un véritable signal d’alarme des problèmes que l’acteur traverserait de plus en plus.

 

Robin Williams - L'Homme Bicentenaire

Les derniers films que tourna Robin Williams à la fin de cette glorieuse décennie eurent un accueil plus mitigé. On le retrouva en 1998 dans What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves), un film fantastique de Vincent Ward, très librement adapté d’un roman de Richard Matheson. Williams y jouait Chris Nielsen, un homme tué dans un accident de voiture, égaré dans l’Au-delà, et partant à la recherche de son épouse suicidée, dont l’âme se trouvait en Enfer (sic). L’acteur y semblait quelque peu à l’aise dans un film se reposant trop sur ses beaux effets visuels. L’année suivante, on retrouva Williams dans deux films. Il retrouva Chris Columbus pour l’adaptation des romans d’Isaac Asimov devenue L’Homme Bicentenaire. Aux côtés de Sam Neill, Williams y jouait Andrew, un robot humanoïde évoluant peu à peu pour changer d’apparence, intégrant sa famille d’adoption sur des générations jusqu’à y gagner des sentiments inconnus d’une machine. Williams, pour l’occasion, trouva une nouvelle fois l’occasion de se déguiser en portant un costume-maquillage très complexe de robot métallique, avant de prendre progressivement une apparence humaine. Mais le film ne convainquit pas ; il serait surpassé, deux ans plus tard, par un film au sujet quasi similaire : A.I. Intelligence Artificielle, de l’ami Steven Spielberg, film pour lequel Williams prêtera sa voix !

 

Robin Williams - Jakob le Menteur

Toujours en 1999, l’acteur n’eut pas plus de chance avec le pourtant très intéressant Jakob le Menteur, de Peter Kassovitz. Il y incarnait Jakob Heym, un juif enfermé dans le ghetto de Lodz, qui, pour se sortir d’une situation dangereuse (les autorités nazies l’ont convoqué parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu, et, sorti indemne de l’affaire, il attire la suspicion des autres réfugiés), inventait les fausses nouvelles d’une libération imminente par l’Armée Rouge soviétique. Malheureusement, le film s’attira les foudres des critiques, jamais tendres dès qu’un film abordait le thème de la Shoah… de plus, il sortait quelques mois après le surestimé La Vie est Belle de Roberto Benigni, sur un sujet proche. Le film de Benigni fit un triomphe, Jakob le Menteur fut un échec terrible…

 

Robin Williams - A.I. Intelligence Artificielle

Avec le nouveau siècle, l’activité cinématographique de Robin Williams changea. L’acteur, arrivé à la cinquantaine, se mit moins en avant (au cinéma), tout en continuant d’enchaîner films, spectacles, apparitions et interviews à la télévision. Plus la filmographie de l’acteur s’étoffait, plus celle-ci semblait gagnée par la noirceur, la tristesse. Les personnages de Williams, jusque-là, étaient souvent des « enfants », des marginaux, évoluant souvent dans la douleur vers l’âge adulte. Après Will Hunting, l’acteur continuait de faire rire, mais, peu à peu, une cassure se formait. De vieux démons refaisaient surface, ainsi que les pertes de proches et une grave rupture personnelle. Robin Williams débuta le nouveau siècle en douceur, en donnant sa voix au Professeur Know (Professeur Sait-Tout) d’A.I. Intelligence Artificielle, très grand film incompris de Steven Spielberg, héritant d’un projet de longue date de Stanley Kubrick. Il semble que ce soit Kubrick, dans les années 1990, qui confia le rôle à Williams et enregistra ses répliques, avant de confier le film à Spielberg. Celui-ci se servit donc des enregistrements, avec l’accord de son acteur de Hook pour donner vie à cet hologramme facétieux, doté de la tête et de l’accent d’Albert Einstein, un véritable Wikipédia vivant donnant du fil à retordre aux robots joués par Haley Joel Osment et Jude Law. Pour en finir avec la cybernétique et les machines vivantes, Williams « l’Homme Bicentenaire » prêtera aussi sa voix en 2005 à Fender, un robot déglingué du film d’animation Robots.

 

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2002 fut une année pleine pour le comédien, qui venait de perdre sa mère, son premier public, en septembre 2001. Il livra un nouveau one man show à succès, Robin Williams Live on Broadway, qui fut un triomphe public, et fut la vedette de trois films l’emmenant dans une noirceur inédite. Un virage à 180 degrés, qui, à un film près, fut remarqué et salué par les critiques. Un jeune cinéaste londonien, Christopher Nolan, venait d’enthousiasmer les professionnels et les spectateurs pour son brillant thriller Memento ; il accepta de réaliser le remake d’un film policier norvégien, Insomnia, pour la Warner. Nolan eut un casting royal, composé d’Al Pacino, Hillary Swank et Robin Williams. Pour ce dernier, après avoir fait face à De Niro et Dustin Hoffman, ce fut la chance de jouer avec une autre légende de l’Actor’s Studio. Williams surprit tout le monde en jouant un personnage inquiétant : Walter Finch, un écrivain de seconde zone réfugié en Alaska, meurtrier d’une adolescente, et qui jouait un jeu dangereux avec le policier Will Dormer (Pacino) qui le traque. Ce dernier avait de graves problèmes de conscience, aggravés par l’insomnie chronique, et se révélait plus proche de l’assassin qu’il ne le croyait… En accord avec les intentions de Nolan, Robin Williams « tua » en lui toute fantaisie pour ce film : son Walter Finch était méticuleux, lucide et terriblement perturbé par la découverte de sa nature de meurtrier. Le spectateur assistait à la naissance d’un petit psychopathe ordinaire, ressemblant plutôt au voisin  »invisible » qu’à un Hannibal Lecter. Finch fut la face noire, pitoyable et inquiétante, du personnage des Poètes Disparus. La prestation de Williams, glaçant, face au bouillonnant Pacino, fut exceptionnelle. Le film eut un modeste succès public, le jeu de Williams fut très apprécié, mais, inexplicablement, son contre-emploi fut boudé par les cérémonies officielles.

 

Robin Williams - One Hour Photo

Toujours en 2002, Williams fut aussi la vedette de la comédie satirique Death to Smoochy (Crève Smoochy, crève) de Danny DeVito ; il y jouait « Rainbow Randolph » Smiley, clown d’une émission télévisée pour enfants, renvoyé pour corruption et prêt à toutes les bassesses pour ruiner la réputation de son remplaçant Sheldon Mopes (Edward Norton), alias Smoochy le Rhinocéros ! Un numéro très « chargeurs réunis » de Williams pour ce film descendu en flammes à sa sortie. Pourtant, là aussi, un malaise pointait : le personnage de Randolph faisait une dépression suicidaire… Dans la foulée, Robin Williams fut le premier rôle du méconnu, et très intrigant, One Hour Photo (Photo Obsession) de Mark Romanek, où il jouait le rôle de Seymour « Sy » Parrish, modeste employé d’un laboratoire de développement photo ; un petit homme solitaire idéalisant les Yorkin (Michael Vartan et Connie Nielsen), un couple marié dont il s’imaginait être l’ami proche. En développant pour lui-même les doubles des photos familiales de ces derniers, le personnage devenait maladivement obsédé par eux. Robin Williams était ici, une nouvelle fois, à son meilleur niveau en campant son personnage le plus esseulé de sa filmographie, et le plus inquiétant dans son comportement sociopathe. Si l’acteur obtint des prix et des citations, il fut là aussi oublié par les Oscars et les Golden Globes. En 2004, après un rôle secondaire dans Noël de Chazz Palminteri, et après avoir joué l’ami du jeune héros de House of D (Le Prince de Greenwich Village) de David Duchovny, Robin Williams complètera cette série de personnages névrosés avec Final Cut, un thriller de science-fiction d’Omar Naim. Dans un futur proche où la technologie des implants mémoriels s’est développée, Alan Hackman (Williams), un « monteur d’images mentales », chargé de sélectionner les heureux souvenirs des personnes défuntes pour en faire des hagiographies, découvrait que son dernier défunt « client » était peut-être un pédophile. Alan se lançait alors dans une enquête ramenant dans sa mémoire de douloureux souvenirs… Plus proche de films comme Conversation Secrète (voir le nom du personnage), Final Cut complétait cette série de films angoissants tournés par l’acteur, marqués par la Mort et les souvenirs dérangeants, comme si le comédien avait choisi ces films-là pour exprimer que quelque chose n’allait pas.

 

Robin Williams - L'Homme de l'Année

Le tournage de la comédie noire The Big White, sorti en 2005, fut un mauvais souvenir. Revenu en Alaska après Insomnia pour les besoins de ce film, Williams en partageait l’affiche avec Holly Hunter et Woody Harrelson. Il y jouait Paul Barnell, un agent de voyage qui, pour faire face à ses ennuis financiers, montait une arnaque : il s’arrangeait pour faire passer un cadavre d’un anonyme pour celui de son frère disparu, espérant toucher l’argent de l’assurance. Malheureusement, le frère bien vivant arrivait au pire moment… Durant le tournage, malheureusement, Williams, après vingt ans d’abstinence, rechuta dans l’alcoolisme. Il fut en traitement durant trois ans. Son mariage battait de l’aile, et il venait de perdre un ami proche en la personne de Christopher Reeve, décédé des suites de l’accident qui l’avait paralysé neuf ans plus tôt. Vaille que vaille, l’acteur continuait cependant à tourner. Il fut à l’affiche de six films en 2006. Ni la comédie satirique L’Homme de l’Année (marquant les retrouvailles avec Barry Levinson), une comédie satirique où il jouait un animateur de radio élu accidentellement Président des Etats-Unis, ni RV (Camping Car), comédie de Barry Sonnenfeld, ni le drame The Night Listener d’après Armistead Maupin, où il incarnait un écrivan gay délaissé venant en aide à un jeune garçon abandonné, ne furent un franc succès.

 

Night at the Museum

Il fut plus heureux en participant à des films bien plus familiaux comme La Nuit au Musée, la comédie fantastique de Shawn Levy, avec Ben Stiller en gardien de nuit malmené par les turbulents « pensionnaires » du musée de New York : figures de cire, squelette de dinosaure et autre statues de héros historiques prenant vie par magie ! Dans la droite lignée de Jumanji, Robin Williams y était le président Teddy Roosevelt, du moins sa statue de cire en tenue d’officier, prêt à charger sabre au clair… et amoureux transi de sa voisine de cire, l’indienne Sacagawea. Williams fut de l’aventure pour La Nuit au Musée 2, sortie en 2009.

 

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Il fit aussi rire le public en prêtant sa voix au superbe film d’animation de George Miller, Happy Feet. Le réalisateur de Mad Max, pour sa grande aventure en terre Antarctique, lui confia la voix de deux personnages différents, croisant la route du héros Mumble (voix d’Elijah Wood), le manchot empereur danseur de claquettes. Williams y était Ramon, chef de la bande de manchots Adélie, fêtards et dragueurs, qu’il dotait d’une voix chicano, irrésistible durant une scène de séduction à la Cyrano de Bergerac. Et il donnait aussi sa voix à Lovelace, le gorfou sauteur, narrateur de l’aventure. Un palmipède plein de sagesse mais néanmoins entouré d’accortes femelles, jouant les gourous à la voix de Barry White, pour conter son étrange rencontre du troisième type avec les « aliens » humains menaçant les manchots… Deux personnages très amusants, qui réapparaîtront en 2011, toujours doublés par Williams, dans le moins inspiré Happy Feet 2, toujours sous la direction de George Miller. Le premier film restait un petit bijou, épique, émouvant et entraînant. Pourtant, le malaise revenait… Lovelace manquait de mourir étranglé par son « collier » (un emballage plastique de canettes) à un moment du film… Guéri de son alcoolisme, Robin Williams joua dans deux films en 2007. Il fut Frank, un prêtre envahissant la vie d’un couple de futurs mariés, dans la comédie Permis de mariage, et Maxwell « Wizard » Wallace, musicien de rue et vagabond formant à son art le jeune héros du drame August Rush, joué par Freddie Highmore.

 

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S’ajouta aux épreuves de Robin Williams le divorce d’avec Marsha, en 2008, après presque vingt ans de mariage, divorce ne lui laissant qu’un droit de visite pour son fils cadet, Cody, encore mineur à l’époque. Il ne réapparut sur les écrans qu’en 2009. Outre La Nuit au Musée 2, on le vit dans Shrink (Le Psy d’Hollywood), jouant l’un des patients de Kevin Spacey : un rôle pratiquement autobiographique, celui d’un homme souffrant de l’alcoolisme. La comédie noire de Bobcat Goldthwait, World’s Greatest Dad, fut une variation très grinçante sur un personnage rappelant, en bien moins brillant, le professeur des Poètes Disparus. Lance Clayton (Williams), un professeur d’anglais, féru de poésie, écrivain rejeté, devait élever seul son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara). Kyle mourait, asphyxié durant un jeu sexuel ; pour éviter l’humiliation, Lance déguisait la mort idiote de son rejeton, et, par le truchement d’une fausse lettre de suicide (…), gagnait l’admiration de tous. La comédie, avec son point de départ franchement morbide, fut très appréciée, et Williams y fut à nouveau salué. Mais le film fut un désastre financier. Robin Williams partagea également l’affiche d’une production Disney, Old Dogs (Les Deux font la père), avec John Travolta, où deux associés et copains strictement hétéros se mettent en ménage pour assurer la garde d’enfants jumeaux. Une comédie très oubliable, mais qui eut un modeste succès aux Etats-Unis.

 

Robin Williams - Le Majordome

Souffrant de problèmes cardiaques, Robin Williams dut se faire opérer cette même année 2009, reportant du même coup la tournée de son nouveau one man show, Weapons of Self Destruction, pour l’année suivante, qui le tint éloigné des écrans de cinéma. L’acteur épousa Susan Schneider, une designeuse graphique, en 2011. Il réapparut en 2012 à la télévision dans une série comique avec Sarah Michelle Gellar, The Crazy Ones, qui ne dura qu’une saison, mais qui lui valut les louanges et une nomination aux Critic’s Choice Television Award du Meilleur Acteur. En plus du tournage de cette série, Robin Williams joua dans neuf films, accumulés en l’espace de deux ans. En 2013, il retrouva Robert De Niro dans la comédie Un Grand Mariage, jouant un prêtre dépassé par les évènements, les ruptures et les coucheries d’une famille très recomposée. La performance la plus marquante de ces dernières années, pour Robin Williams, fut son second rôle dans le remarquable Le Majordome de Lee Daniels, biopic de la vie de Cecil Gaines, majordome témoin des grands changements sociaux durant ses décennies de service pour plusieurs présidents américains. Williams ouvrait le bal en incarnant, le plus sérieusement du monde, un Ike Eisenhower vieillissant, faisant le premier pas d’une politique d’intégration en faveur des Noirs américains, à la fin des années 1950. L’acteur retrouvait le grand Forest Whitaker, qui, 27 ans plus tôt, avait été son complice dans Good Morning Vietnam. Williams fut de la nomination collective pour les acteurs du film, impeccables, à la Screen Actors Guild Awards. Il joua aussi avec Annette Bening et Ed Harris dans le drame The Face of Love, et, plus de vingt ans après Fisher King, revint dans un film de Terry Gilliam : Le Théorème Zéro, prêtant sa voix (non créditée au générique) au porte-parole de l’Eglise de Saint Batman le Rédempteur ! Petite revanche personnelle de l’acteur, jadis envisagé pour jouer les méchants Joker puis Riddler dans les premiers films du super-héros…

 

Robin Williams - Boulevard

Cette année, Robin Williams tourna ses derniers films. Le drame Boulevard, avec Kathy Bates, le montrait en employé de banque, marié, s’ennuyant dans sa vie, et obligé de se confronter à un secret personnel quand il recueillait un jeune homme perturbé chez lui. La comédie dramatique de Phil Alden Robinson, The Angriest Man in Brooklyn, avec Mila Kunis et Peter Dinklage, ne sortit qu’en direct-to-video. Son personnage, un homme d’affaires odieux et colérique, découvrait qu’il était atteint d’un anévrisme cérébral incurable… Les derniers films interprétés par Robin Williams étaient tous en post-production, quand tomba la triste nouvelle. Il venait d’achever la comédie Merry Friggin Christmas, avait repris pour la dernière fois son rôle de Teddy Roosevelt dans La Nuit au Musée 3, et doubla son dernier personnage, le chien Dennis du héros d’Absolutely Anything, comédie de l’ancien Monty Python Terry Jones, rassemblant Simon Pegg, Kate Beckinsale et les vétérans « Pythons » : Jones et ses amis John Cleese, Terry Gilliam, Michael Palin et Eric Idle.

Cette boulimie de tournages serait la dernière ligne droite pour le comédien. Diagnostiqué bipolaire, il connaissait des crises dépressives de plus en plus aggravées. Il était reparti en désintoxication, après une nouvelle rechute alcoolique. Et il se savait atteint de la maladie de Parkinson, un fait qui ne fut révélé par sa veuve qu’après son décès. Robin Williams ne voulait plus lutter. Ce 11 août 2014, il n’eut plus de pensée agréable pour l’aider à s’envoler, et, seul chez lui, mit fin à ses souffrances. Ses admirateurs (dont le président américain Barack Obama en personne), comme ses amis et sa famille, lui ont spontanément rendu un hommage débordant d’affection, pour saluer la mémoire de cet homme né pour vivre par le rire, et par les larmes.

Vous qui lisez ce texte, j’ignore si vous serez de cet avis, mais il me manque déjà un peu. Goodbye, Robin Williams. Amusez-vous bien au Ciel.

 

Au fait, cher lecteur… votre braguette est ouverte !

 

Ludovic Fauchier

 

 

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ci-dessus, Robin Williams dans une émission d’anthologie à l’Actor’s Studio, en 2001. Ne manquez pas sa réaction, à 23 minutes, à la question : « Y a-t-il un Robin Williams introverti ? ».

 

Ci-dessous : le lien vers le site ImdB qui récapitule la filmographie intégrale de Robin Williams.

http://www.imdb.com/name/nm0000245/?ref_=rvi_nm

La musique de Clint – JERSEY BOYS (et autres films)

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JERSEY BOYS, de Clint Eastwood

L’histoire :

L’histoire de Frankie Valli et de son groupe, The Four Seasons, commence en 1951. Frankie Castelluccio (John Lloyd Young) a 16 ans ; apprenti barbier à Belleville, New Jersey, il joue dans un groupe avec son meilleur ami, Tommy DeVito (Vincent Piazza). Sûr de lui et grande gueule, Tommy entraîne Frankie dans ses combines. Pour un braquage mal organisé, Frankie échappe de justesse à la prison en raison de son jeune âge, et Tommy passe six mois derrière les barreaux. Une fois ce dernier sorti de prison, lui, Frankie et Nick Massi (Michael Lomenda) décident de poursuivre dans la chanson, aidés en cela par la voix exceptionnelle de Frankie… ainsi que par le soutien du « protecteur » local, Gyp De Carlo (Christopher Walken), qui aime leur musique. Ayant changé son nom en Frankie Valli, Frankie épouse Mary Delgado (Renée Marino), qu’il a rencontré dans un bar. Le trio, dont le groupe change en permanence de nom, rencontre en 1959 un compositeur surdoué de 17 ans, Bob Gaudio (Erich Bergen). Les quatre hommes trouveront le nom définitif de leur groupe au sortir d’un bowling. Après des débuts difficiles avec leur nouveau producteur, Bob Crewe (Mike Doyle), les Four Seasons enchaînent les hits. Mais les tensions naissent, alimentées par le comportement de Tommy, lourdement endetté auprès d’ »associés » dangereux…

 

Jersey Boys

La critique :

Clint Eastwood, avec une régularité de métronome, continue d’ignorer la retraite (84 ans depuis le 31 mai dernier !) et enchaîne les tournages, ajoutant à une filmographie déjà phénoménale un petit (avant) dernier. Jersey Boys est en effet son 33ème long-métrage comme réalisateur, et il a déjà amorcé la post-production du suivant, American Sniper, avec Bradley Cooper. Un tel rythme impressionne… et inquiète aussi, un peu. On ne peut pas s’empêcher de penser que l’acteur-cinéaste est parfaitement conscient du peu de temps qu’il lui reste à vivre sur cette Terre, et qu’il tient à finir dans les temps une œuvre impressionnante, tant par sa régularité que sa qualité. Pardonnez-moi cette réflexion aux airs d’enterrement prématuré, mais il n’échappe à personne que Clint sait qu’il ne sera bientôt plus là, et, qu’à travers ses films, il fait aussi le bilan de sa vie. Même une comédie musicale (terme erroné s’il en est) comme Jersey Boys, sur un sujet classique (l’ascension et la rupture d’un groupe de jeunes gens venus d’un milieu modeste), se situe à sa façon dans la lignée des précédents films du réalisateur de Million Dollar Baby, toujours prêt à regarder la Grande Faucheuse droit dans les yeux… et si possible, caméra en main !

La sortie de Jersey Boys offre ici l’occasion de revenir sur un thème cher au cœur de Clint Eastwood : l’univers de la musique. On le sait passionné de jazz depuis toujours, et il n’a échappé à personne qu’il a développé, au travers des films qu’il a réalisé, un lien particulier avec le son et les ambiances musicales propres à la culture américaine. Bien après avoir poussé la chansonnette dans Paint Your Wagon (La Kermesse de l’Ouest), Clint s’est souvent servi de ses films pour transmettre sa passion. Celle-ci a souvent surgi de façon inattendue dans plusieurs de ses longs-métrages : voir par exemple l’inoubliable Big Fran’s Baby qui devient le thème principal d’Un Monde Parfait, lié à l’enfance du héros (Kevin Costner en alter ego du cinéaste), ou ce détour dans une boîte de jazz dans Sur la Route de Madison, qui nous permet d’apprécier le talent du fiston Kyle Eastwood, devenu un jazzman de renommée mondiale ! Avant d’en venir à Jersey Boys, voici la  »playlist » des films musicaux de l’ami Clint. 

 

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PLAY MISTY FOR ME (UN FRISSON DANS LA NUIT, 1971)

Première réalisation de Clint Eastwood, qui joue ici le rôle de Dave Garver, un disc-jockey animant les heures nocturnes de sa station de radio, située à Carmel-by-the-Sea. Un DJ charmeur, qui, bien qu’ayant une tendre relation avec Tobie (Donna Mills), ne se prive pas de quelques « écarts »… Comme de passer la nuit avec une admiratrice, Evelyn Draper (Jessica Walter), qui lui demande chaque soir de jouer Misty, langoureux morceau jazz d’Erroll Garner. Cela ne poserait aucun problème à Dave, sauf que l’aventure d’une nuit tourne au cauchemar. Evelyn le harcèle, persuadée qu’ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre ; et quand Dave l’éconduit, le drame éclate…

Play Misty for me est un solide thriller, « à la Hitchcock », dont l’originalité tient à son ambiance musicale permanente. Parfois formellement maladroit, pardonnable dans ses défauts puisqu’il s’agissait du tout premier film réalisé par Clint, Play Misty fut en tout les cas l’occasion parfaite pour celui-ci de révéler au public sa passion de la musique jazz. Dans ce thriller qui préfigure l’histoire de Liaison Fatale, Eastwood se permet de nombreuses « déviations » musicales qui donnent au film un charme particulier. Outre l’entêtante présence de la musique de Garner qui devient le signal de la présence du danger, représenté par une femme gravement perturbée (excellente Jessica Harper), on sort du cadre du thriller pur pour s’aventurer dans des passages entièrement « musicalisés ». Comme cette séquence de promenade amoureuse dans les bois et sur la plage de Carmel, entre Clint et Donna Mills, sur l’air de la balade de Roberta Flack, The First Time Ever I Saw Your Face. Et, le travail de son personnage aidant, Clint détourne aussi son film, dans une longue pause située durant le Festival de Jazz de Monterey. L’occasion pour le jeune cinéaste de filmer quelques-uns de ses héros musicaux : Johnny Otis, Cannonball Adderley et Joe Zawinul, des Weather Report. Sont également cités dans cette séquence Woody Herman, Joe Williams et le légendaire Duke Ellington. Un bon départ pour Clint, qui mettra sa passion de côté pendant quelques films avant d’y revenir une décennie plus tard.

 

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HONKYTONK MAN (1982) 

Clint Eastwood joue ici le rôle de Red Stovall, un chanteur et compositeur de country qui fait la tournée des « beuglants » (« honkytonks »), et n’a jamais percé dans son métier. On est en pleine Grande Dépression, et Red a enfin l’occasion de décrocher le succès : il doit se rendre à Memphis, Tennessee, pour auditionner au Grand Ole Opry, le temple de la musique country. Encore faut-il pour cela arriver à temps, à bord de sa Lincoln… Red emmène avec lui son jeune neveu Whit (Kyle Eastwood), qui va devenir son complice, et fait aussi la route avec le grand-père du gamin (John McIntire) et une gamine un peu folle (Alexa Kenin). Au fil des aventures dérisoires qui les attendent sur la route, Whit apprend à grandir et comprend que son oncle se meurt de la tuberculose, qu’il ne peut soigner…

Certainement l’une des plus belles réussites d’Eastwood, toute périodes confondues. Honkytonk Man avait, à l’époque, complètement pris à contrepied ceux qui ne voyaient en Clint qu’un flingueur taciturne. Avec la simplicité de style qui fait la force des plus grands (on pense énormément à John Ford, le film retrouvant l’ambiance des Raisins de la Colère situé à la même époque de crise aux USA), Clint Eastwood se permet pour la première fois d’aborder directement le monde de la musique américaine, baignant ici intégralementdans l’ambiance de la country. C’est l’occasion aussi pour le cinéaste-acteur de filmer des thèmes qui lui sont chers : les relations filiales, la transmission d’un savoir et la douloureuse agonie d’un personnage central porté sur l’autodestruction. La bonne humeur du duo formé par Clint et son fils Kyle adoucit la tristesse d’un finale poignant. Rétrospectivement, on se rendra compte que ce chef-d’oeuvre souvent oublié allait préfigurer Bird et Jersey Boys.

 

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BIRD (1988)

Un très grand film qui fait le saut entre différentes époques de la vie de Charlie « Yardbird » Parker (Forest Whitaker). Nous suivons ici l’inventeur du be-bop, dans son enfance difficile à Kansas City, sa relation avec ses amis Dizzy Gillespie (Samuel E. Wright) et Red Rodney (Michael Zelniker), et son histoire d’amour avec sa femme, Chan (Diane Venora). Une vie qui finira en tragédie, par la mort de Parker à l’âge de 34 ans, d’une overdose…

Autre très grand film de Clint Eastwood sur une figure révolutionnaire de la musique jazz, Bird a définitivement contribué à asseoir la réputation d’Eastwood comme cinéaste de tout premier plan. C’est aussi certainement son film le moins « accessible » aux néophytes, sa construction très particulière pouvant rebuter le spectateur habitué à des œuvres plus linéaires. Le scénario, dense et passionnant, de Joel Oliansky adopte en effet la structure même du jazz de Charlie Parker : un récit basculant sans cesse du passé au présent, ainsi construit selon les principes du be-bop, mode d’expression favori du personnage central. Une narration audacieuse, adaptée au sujet, et qui nous fait entrer dans la psyché perturbée du grand musicien, magnifiquement interprété par Forest Whitaker. Bird n’épargne pas le spectateur en décrivant la déchéance du musicien, ceci tout en livrant un regard lucide sur le monde du jazz des années 1940-50, qui, grâce à des gens comme Parker, sortait peu à peu du cloisonnement.

 

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MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (1997)

Quand le journaliste John Kelso (John Cusack) débarque de New York pour faire un article sur Jim Williams (Kevin Spacey), antiquaire réputé de Savannah, en Géorgie, il n’imagine pas une seconde mettre les pieds dans un drôle d’univers… A peine a-t-il découvert les habitants de la ville, qui semblent tous avoir un sacré grain de folie, qu’il apprend que Williams a tué son amant, Billy Hanson (Jude Law). Un procès retentissant va dévoiler les secrets de « l’irréprochable » gentleman, et Kelso, flairant l’article à succès, décide de rester en ville. Il faut dire que la présence de la jolie Mandy (Allison Eastwood) a de quoi le persuader. La rencontre avec un travesti extravagant, Lady Chablis (dans son propre rôle), l’omniprésence du vaudou et la musique de Johnny Mercer, parolier, chanteur et compositeur légendaire, vont contribuer à rendre le séjour de John vraiment unique…

Film imparfait, au rythme nonchalant collant bien à la personnalité de son metteur en scène, Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal est un véritable OVNI dans la filmographie d’Eastwood. Impossible en effet de lui donner un genre spécifique ! Le film est à la fois une comédie, un drame, un film romantique, un thriller judiciaire, un film fantastique… le tout sans jamais suivre la ligne stricte de ces genres très différents. S’il souffre parfois de ce déséquilibre, Minuit… n’ennuie en tout cas jamais. L’ambiance unique de la petite ville sudiste de Savannah y est sans doute pour beaucoup, de même que la musique. Eastwood a veillé à imprégner l’ensemble du film de l’esprit des créations du grand Johnny Mercer (auteur de classiques immortels comme Moon River ou That Old Black Magic), dont le sublime Skylark interprété par K.D. Lang ouvre le film. La sortie du film a permis à l’époque de redécouvrir  les standards de Mercer, interprétés par la crème de la crème : K.D. Lang, Cassandra Wilson, Brad Mehldau, Diana Krall, Tony Bennett, Joshua Redman, pour ne citer que ceux-là… Kevin Spacey vient y chrooner à merveille That Old Black Magic, tandis que Clint et sa fille Allison viennent y pousser joliment la chansonnette. Cette dernière susurre un langoureux Come Rain Or Come Shine (qu’elle interprète dans le film), tandis que son illustre paternel swingue à merveille sur Ac-cent-tchuate The Positive, qui illustre à merveille sa philosophie de la vie !

 

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PIANO BLUES (2003)

Une « récréation » pour Clint Eastwood, qui, entre deux gifles magistrales (Mystic River et Million Dollar Baby), tourne cet épisode de la série documentaire The Blues créée par Martin Scorsese, explorant les racines des différentes facettes de la musique américaine. Le réalisateur de Bird n’allait évidemment pas laisser passer cette chance de parler de sa passion ! Et il est en grande compagnie : il interviewe des maîtres du blues et du jazz, comme Dave Brubeck, Doctor John, Pinetop Perkins Marcia Ball… Les mânes de Fats Waller, Fats Domino, Duke Ellington, Art Tatum, Oscar Peterson et bien d’autres sont aussi présents, via des extraits d’archives sélectionnées par le réalisateur. Avec en prime, comme co-présentateur, le grand Ray Charles dans une de ses dernières apparitions filmées avant sa mort. Ses conversations avec Clint, et leur numéro de duettistes au piano, sont irrésistibles.

 

Jersey Boys 02

Jersey Boys poursuit (et conclut ?) en beauté la filmographie musicale de Clint Eastwood. Il ne s’agissait pas, à l’origine, d’un projet personnel du réalisateur. Celui-ci avait tenté de mettre en scène une nouvelle version d’Une Etoile est née. Rappelons que le film original de George Cukor, sorti en 1954, fut la première grande « tragédie » musicale apparue à une époque où les films musicaux hollywoodiens étaient invariablement joyeux et optimistes. On devine ce qui avait intéressé Clint Eastwood dans l’histoire originelle : l’autodestruction dans l’alcool, jusqu’au suicide, d’une gloire vieillissante de l’écran (James Mason) supplanté par sa muse et épouse (Judy Garland)…  Le film d’Eastwood aurait transposé la même situation dans l’univers du jazz, et le réalisateur de Million Dollar Baby avait contacté Tom Cruise et Beyoncé pour les premiers rôles. Le projet n’aboutit pas. Heureusement, Eastwood ne s’est pas laissé abattre et a finalement décidé d’adapter Jersey Boys, une pièce musicale à succès de Broadway, écrite par Marshall Brickman, célèbre co-auteur des meilleurs Woody Allen (Annie Hall et Manhattan, notamment). Cela a été l’occasion pour Eastwood de poursuivre son exploration de la musique américaine et de ses héros méconnus. A la vision du film, on comprend la cohérence de la démarche du cinéaste, qui, après la country (Honkytonk Man) et le jazz (Bird), s’attaque ici à l’univers de la pop rock des années 1960. Relativement méconnus de ce côté de l’Atlantique, Frankie Valli and the Four Seasons ont fait partie de cette grande décennie riche en classiques « rétro ». Valli, un drôle de petit bonhomme à la voix haut perchée, est resté lié à ce groupe à l’existence très chaotique, dont quelques standards nous sont quand même familiers. On leur doit, entre autres, le classique Can’t Take My Eyes Off You (« You’re just to good to be true…« . Robert De Niro et Christopher Walken chantaient ce tube dans une séquence mémorable du Voyage au bout de l’Enfer de Cimino) et December, 1963 (Oh, What a night), arrivé en pleine vague disco, et qui fut « remaké » (hélas) chez nous par Claude François (Cette année-là). En solo ou avec les Four Seasons, Valli a dû une grande partie de son succès au travail « dans l’ombre » de l’autre vétéran du groupe, le compositeur-parolier Bob Gaudio.

Ces précisions sont nécessaires pour bien comprendre le parcours de Valli, Gaudio et des deux autres fondateurs du groupe, Tommy DeVito et Nick Massi. Quoi qu’il en soit, le résultat procure, à la fin de la projection, une joie permanente. Certes, l’histoire de la success story, de la rupture et des drames au sein du groupe demeure très classique, mais on sent qu’Eastwood a pris un plaisir immense à faire un vrai film musical « à l’ancienne », se permettant même de conclure sur un numéro final digne des grands classiques hollywoodiens. Mais avant d’en arriver là, il y aura eu des heurts et des pleurs… L’habileté de l’écriture de Brickman et Rick Elice, respectée par Eastwood, fait que le film glisse en douceur du rire des débuts (un cambriolage calamiteux commis par nos apprentis chanteurs, un peu loubards mais pas trop…) à une tristesse absolue au final. Car la vieille ennemie d’Eastwood, la Grande Faucheuse, rôde toujours, comme elle rôdait dans Honkytonk Man et Bird… ici, elle frappera une personne la propre fille de Frankie Valli. On retrouve ici une hantise propre au cinéaste, qui, ces dernières années, a souvent décrit des relations père-fille parfois maladroites (comme dans l’inégal Les Pleins Pouvoirs ou dans True Crime / Jugé Coupable) mais toujours touchantes (revoir évidemment Million Dollar Baby ou Trouble with the Curve / Une Nouvelle Chance). Le chagrin et le deuil, Valli saura les sublimer dans le film grâce au travail (la valeur sacrée que défend Gaudio, dans le film), et qui aboutira à une belle déclaration d’amour cachée dans la chanson Can’t Take My Eyes Off You.

Cohérent avec l’œuvre eastwoodienne, le film l’est aussi dans la description des relations, tantôt amicales, tantôt conflictuelles, qui unissent les quatre garçons de la bande ; Eastwood bénéficie ici de la dynamique créée par les comédiens, qui reprennent les rôles qu’ils interprétaient sur scène. Ces ambiances de groupe, le réalisateur a su bien les exploiter, faisant des Four Seasons les continuateurs des autres « films de groupe » d’Eastwood, comme les Space Cowboys ou les soldats de Mémoires de nos pères. Et il n’est pas interdit de penser qu’à l’instar de ces derniers, les membres des Four Seasons affichent des traits de caractères proches de la personnalité d’Eastwood : Nick, tenaillé par un grave manque de confiance en lui, et qui commence à s’abîmer dans l’alcool ; Bob, consciencieux, travailleur infatigable… et un poil carriériste et arrogant ; Tommy, bad boy avec un bon fond, mais macho, narcissique et tête brûlée ; et Frankie, la star malgré lui qui s’affirme peu à peu, mais perd beaucoup dans l’histoire (la mort de sa fille, et, autre thème récurrent d’Eastwood, la rupture conjugale inévitable). Les quatre « cavaliers » se rassembleront une dernière fois pour délivrer, au spectateur, un message dont on ne peut s’empêcher de penser qu’il est le testament de Clint Eastwood*.

* je sais, je m’avance un peu, là. Tout le monde sait que Clint ne meurt jamais ! L.F.

 

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ci-dessus : les véritables Four Seasons interprètent un de leurs plus grands hits, Big Girls don’t cry.

 

Cette gravité qui, peu à peu, s’empare de Jersey Boys n’empêche heureusement pas le film de rester par ailleurs ludique et joyeux. Grand gentleman, Clint Eastwood sait bien qu’il ne faut jamais ennuyer le spectateur, quand bien même la Mort s’invite à la fête. De ce point de vue-là, le film cultive une nostalgie amusée, passant par un jeu permanent avec le spectateur. C’est même le tout premier film d’Eastwood qui ose briser le « quatrième mur », les personnages apostrophant le spectateur, face caméra. Une méthode familière aux connaisseurs d’un certain film de Martin Scorsese qui usait (et abusait) de cette pratique. Il s’agit bien sûr de Goodfellas (Les Affranchis), auquel Eastwood ne peut manquer de se référencer pour des raisons historiques compréhensibles. Frankie Valli, Tommy DeVito et leurs compères ont plus d’une fois croisé la route de l’acteur Joe Pesci, oscarisé pour son rôle dans Goodfellas : il y jouait un mafieux très irascible du nom de… Tommy DeVito, hommage probable à son ami musicien ! Et nous voyons naturellement le jeune Joe Pesci (ici joué par Joey Russo) présenter Bob Gaudio à ses futurs collègues. Eastwood se permet même de glisser la fameuse réplique  »funny how ? » emblématique de Goodfellas. La private joke ne sera remarquée que par les incurables cinéphiles ! Pour ajouter à la bonne humeur, on saluera les dialogues de Brickman, typiques de l’humour que celui-ci affichait chez Woody Allen. Comme cet aparté tout en understatement, du jeune Gaudio au spectateur, au sujet du très gay producteur Bob Crewe : « Vous savez, à l’époque, on disait que Liberace était juste extravagant ! ». Rajoutons aussi d’autres moments savoureux liés à la création des chansons les plus célèbres du groupe : c’est en regardant Ace in the Hole (Le Gouffre aux Chimères), classique acide de Billy Wilder avec Kirk Douglas, que les Seasons trouvent l’idée de Big Girls don’t cry ; quant à December, 1963 (Oh, What a night), Eastwood nous en montrera l’inspiration : le dépucelage de Bob Gaudio, le cadet du groupe, par une ravissante demoiselle. Clint évite le scabreux de la situation, jouant à merveille la carte de l’humour… et assume ainsi toujours, à un âge canonique, une certaine verdeur coquine ! Au passage, il se permettra même un savoureux caméo télévisuel, via un épisode de Rawhide présent au détour d’une scène. Nostalgie, toujours…

J’ai gardé le meilleur pour la fin avec la présence toujours bénéfique du grand Christopher Walken, toujours bon pied bon œil, et irrésistible en « parrain » mélomane. L’acteur de Voyage au bout de l’Enfer, remarquable danseur depuis toujours, ne pouvait pas ne pas se permettre un petit pas de danse dans le feu d’artifice final. Et rien que pour cela, on pardonnera à Jersey Boys quelques menues faiblesses techniques (une incrustation numérique ratée d’une scène de voiture, des maquillages vieillissants un peu trop évidents). Clint Eastwood, pour le bonheur et les larmes de la musique, a su compléter idéalement la démarche entamée avec Honkytonk Man et poursuivie avec Bird.

 

Ludovic Fauchier, melomonomaniac.

 

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ci-dessus : Weapon of Choice des Fatboy Slim, mis en images par Spike Jonze… légèrement hors sujet avec ce texte, mais Christopher Walken est absolument irrésistible !

 

La fiche technique :

Réalisé par Clint Eastwood ; scénario de Marshall Brickman et Rick Elice, d’après leur comédie musicale et leur livret ; produit par Clint Eastwood, Tim Headington, Graham King et Robert Lorenz ; producteurs exécutifs : Bob Gaudio, Tim Moore, Jeff Packer, Brett Ratner et Frankie Valli (Malpaso / GK Productions / Ratpac-Dune Entertainment / Warner Bros. Pictures)

Chansons originales de Bob Gaudio, paroles de Bob Crewe ; photographie : Tom Stern ; montage : Joel Cox et Gary D. Roach

Décors : James J. Murakami ; direction artistique : Patrick M. Sullivan Jr. ; costumes : Deborah Hopper

Distribution : Warner Bros. Pictures 

Durée : 2 heures 14 

Caméras : Arri Alexa XT

En bref… CAPITAINE PHILLIPS

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Capitaine Phillips, de Paul Greengrass

Une histoire vraie, survenue en avril 2009. Le capitaine Richard Phillips (Tom Hanks) prend le commandement du cargo Maersk Alabama, et part d’Oman à destination de Mombasa, au Kenya. La route du navire passe par le golfe d’Aden, une des zones les plus dangereuses du globe, théâtre d’attaques des gros navires par des pirates somaliens. Partant de chalutiers faisant office de vaisseau-mère, les anciens pêcheurs devenus criminels arraisonnent les équipages, afin de soutirer une forte rançon à leurs compagnies. Les craintes de Phillips et de son équipage se concrétisent bientôt, durant un exercice d’alerte dans les eaux somaliennes : deux esquifs se lancent à leur poursuite, sous la conduite d’Abduwali Muse (Barkhad Abdi)… 

 

Captain Phillips

Formé au documentaire avant de passer à la fiction, devenu « l’homme des films Jason Bourne » avec Matt Damon, l’anglais Paul Greengrass s’est surtout spécialisé dans un registre bien particulier : la reconstitution « sur le vif » d’évènements historiques dramatiques. Rappelons qu’on lui doit dans ce registre Bloody Sunday (sur la tuerie de Derry en Irlande du Nord, commise en 1972 par des parachutistes anglais contre des activistes pacifistes irlandais) et Flight 93 / United 93 (la prise d’otages et le crash fatal de l’avion en Pennsylvanie durant les attaques du 11 septembre 2001). Les reconstitutions sont minutieuses, pleines de tension et immergent le spectateur dans les évènements, à la façon d’un reportage de guerre… avec des résultats variés. Bloody Sunday était une réussite, Flight 93 beaucoup moins convaincant, manquant de distance avec son sujet encore brûlant. Capitaine Phillips se situe dans la même veine, traitant des attaques de navires et des prises d’otages survenant au large des côtes de la Somalie. Comme il l’avait fait avec le moyen Green Zone sur la Guerre d’Irak avec Matt Damon, Greengrass s’adjoint les services d’une star pour sa reconstitution. Bonne idée en l’occurence : ce bon vieux Tom Hanks est aux commandes, et c’est certainement en grande partie grâce à sa performance que Capitaine Phillips est la meilleure oeuvre de Greengrass depuis Bloody Sunday. Le réalisateur a su se concentrer sur le drame humain de son histoire vraie, et juguler cette fois ses abus de montage « ultra cut » dont il abusait depuis les films Bourne.

Pour Tom Hanks, cette année 2013 marque un retour en très grande forme après quelques années plus discrètes. D’abord son étonnante performance à visages multiples dans Cloud Atlas chez les Wachowski, puis le film de Greengrass, et, bientôt sur nos écrans, un Saving Mr. Banks (Dans l’ombre de Mary) salué par la critique, film dans lequel il incarnera Walt Disney ! Hanks a toujours su jouer à merveille les types ordinaires et familiers, dégageant une autorité tranquille et un sentiment d’aliénation face à un monde chaotique en diable. Autant dire que le rôle de Richard Phillips, rescapé d’une dramatique prise d’otages en haute mer, ne dépare pas dans sa filmographie. Le Phillips incarné par Hanks est avant tout un simple être humain obligé de faire face à une situation incontrôlable : il fait jouer dans un premier temps son expérience et son autorité de marin vétéran, avant de devoir improviser pour sauver la vie de son équipage, en prenant des décisions à la limite de l’inconscience, voire carrément suicidaires. Temporisation, bluff, négociation, ou tentative d’ascendant psychologique face à ses ravisseurs… Tom Hanks, sans jamais donner l’impression de forcer son talent, est crédible dans ce rôle épuisant. Face à lui, les preneurs d’otages sont joués par des comédiens très convaincants (mention particulière pour Barkhad Abdi, qui joue leur chef), qui ne font jamais de leurs personnages des stéréotypes d’un mauvais film d’action. Ces assaillants sont des gamins désespérés, mal préparés, lancés à corps perdu dans une situation sur laquelle ils n’ont aucune prise. Cette prise d’otage est aussi un nouveau choc de deux mondes séparés, apparaissant à travers la lutte psychologique de Phillips et Muse. Ce dernier finira par être le dindon de la « farce » préparée par les Navy SEALS, et finira certainement emprisonné jusqu’à la fin de ses jours (les USA faisant toujours fi, en ces cas-là, des lois internationales ; aucune clémence pour les pauvres types qui oseront toucher à ses citoyens et à ses intérêts économiques…) ; et Phillips, lui, ressortira sérieusement traumatisé de l’expérience. Les dernières minutes du film, en termes de jeu d’acteur, constituent d’ailleurs un des plus beaux (et douloureux) moments de Tom Hanks, qu’on a rarement vu aussi perturbé. Plus encore que ses personnages du Soldat Ryan ou Cast Away

Capitaine Phillips serait à vrai dire un très grand film s’il ne lui manquait pas un petit quelque chose en plus… Greengrass a le mérite d’aborder un sujet très fort, idéal pour décrire les crises de notre monde : d’un côté, la mondialisation du commerce faisant que des navires pleins à craquer sillonnent des eaux où ne règne aucune loi (et transformant ses employés mal payés en cibles mobiles…) ; de l’autre, un pays ravagé par des décennies d’une épouvantable guerre civile, par la famine, et par des seigneurs de guerre imposant la loi des armes (rien n’a vraiment changé depuis l’époque décrite dans Black Hawk Down de Ridley Scott). Les marins somaliens n’ont guère le choix, s’ils veulent survivre. Reste néanmoins ce sentiment d’inachevé à la vision du film : on aurait aimé un peu plus de mise en perspective de la part de Greengrass, un peu de didactisme (nécessaire pour comprendre pourquoi la piraterie s’est développée dans ce pays), et aussi un peu moins de musique, très envahissante… Des détails qui gâchent un film par ailleurs très intéressant, et prenant.  

Ludovic Fauchier.

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La fiche technique :

Réalisé par Paul Greengrass ; scénario de Billy Ray, d’après le livre de Richard Phillips et Stephan Talty, « A Captain’s Duty : Somali Pirates, Navy SEALS, and Dangerous Days at Sea » ; produit par Dana Brunetti, Michael De Luca, Scott Rudin, Christopher Rouse et Khadidja Alami (Michael De Luca Productions / Scott Rudin Productions / Translux / Trigger Street Productions) ; producteurs exécutifs : Kevin Spacey, Eli Bush et Gregory Goodman

Photographie : Barry Ackroyd ; musique : Henry Jackman ; montage : Christopher Rouse

Direction artistique : Charlo Dalli, Raymond Pumila, Paul Richards et Su Whitaker ; décors : Paul Kirby ; costumes : Mark Bridges

Distribution : Columbia Pictures / Sony Pictures Releasing

Caméras : Aaton Penelope, Aaton XTR Prod, Arri Alexa, Arricam LT, Arriflex 235, Arriflex 435, Beaumont VistaVision Camera, Canon EOS C300 et GoPRo HD Hero

Durée : 2 heures 14

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6

F, comme…

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 6 dans Aspie f-finesse-avengers-academy

… Finesse, de la bande dessinée AVENGERS ACADEMY, parue chez Marvel.

Mélangez les réflexions tranchantes d’un Julian Assange / Mark Zuckerberg, les compétences et la sociopathie d’une Lisbeth Salander, l’élocution froide de l’ordinateur HAL 9000 et des dons de combattant dignes de Daredevil… vous obtenez Finesse, une toute jeune super-héroïne débutante, made in Marvel, sérieusement asociale. Une personnalité affichant quelques particularités propres aux Aspergers dans un contexte super-héroïque…

Recrutée et entraînée par Norman Osborn (le Bouffon Vert) quand il avait les pleins pouvoirs sur les Vengeurs, Jeanne Foucault / Finesse faisait partie de son équipe de jeunes recrues destinées à être de futurs super-criminels. Osborn évincé, les vrais Vengeurs ont décidé d’entraîner la jeune équipe pour leur apprendre à ne pas suivre la voie qu’il leur préparait. Tâche difficile car ces jeunes gens perturbés n’ont pas vraiment conscience de ce que le mot « responsabilité » implique… C’est le postulat de base de cette série récemment parue chez Marvel, et plutôt réussie.

Cette demoiselle est l’un des personnages les plus intéressants de la série, et au vu de ses « exploits » obtenus par des moyens douteux, il n’est pas interdit de penser que les auteurs ont largement puisé leur inspiration dans le personnage de Lisbeth Salander, héroïne des romans et des films MILLENIUM, pour l’accommoder à la mode super-héroïque. Finesse, comme Miss Salander, est une surdouée de l’informatique, hackeuse de génie, et ne s’embarrasse pas de scrupules pour parvenir à ses fins. Elle pratique ainsi sans remords le vol de données privées, et le chantage. Surdouée  diplômée du MIT à 14 ans, Finesse a pour principal super-pouvoir sa mémoire eidétique qui lui permet d’acquérir en un temps record un maximum de connaissances : que ce soit en informatique, en techniques de combat, dans le maniement des langues étrangères ou la capacité de lire sur les lèvres – comme HAL 9000, l’ordinateur de 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE, avec qui elle partage une autre caractéristique : une confiance absolue en ses talents la poussant à croire qu’elle ne peut commettre la moindre erreur. Ce qui serait somme toute très pratique (dans un monde de super-héros, s’entend) si elle n’avait sa propre faiblesse, la limitation typique de tout Aspie : une dramatique maladresse sociale qui se traduit par des jugements dénués de sympathie, un vocabulaire très recherché (qui provoque les ricanements de ses camarades) et un sérieux manque de confiance envers autrui.

Ce petit portrait d’un personnage mineur dans l’univers Marvel fournira peut-être une piste de réflexion aux amateurs de comics… Les super-héros ne seraient-ils pas autistes, à leur façon ? En cherchant bien, on trouvera peut-être quelque chose de ce genre chez le plus emblématique de la maison Marvel, avant (et même après) sa transformation en bondissant tisseur de toile… On en parlera en temps voulu.

 

Cf. Peter Parker, Lisbeth Salander

 

f-bobby-fischer-asperger dans or not Aspie ?

… Fischer, Bobby (Robert James) (1943-2008) :

Les « Aspies » (supposés) de l’Histoire réelle ne sont pas forcément tous des personnalités aimables… Le cas de Bobby Fischer, légende du monde des jeux d’échecs, dont on a pu supposer qu’il était atteint d’une forme extrême du syndrome, est l’un des plus révélateurs et des plus déroutants qui aient existé. La personnalité controversée de Fischer, ses phases de réclusion, son comportement vers la fin de sa vie, traduisent un malaise bien plus profond que le simple syndrome. Il est absolument certain que Bobby Fischer a souffert de graves troubles mentaux ayant complètement altéré sa perception des réalités…

Il faut dire que le jeune Robert James Fischer avait eu de quoi être profondément perturbé, l’histoire de ses parents, marquée par les persécutions raciales et politiques, aura eu sur lui des effets dévastateurs. Sa mère, Regina Wender, d’ascendance juive allemande, quitta l’Allemagne nazie avec un biophysicien, Gerhardt Fischer. Ils partirent à Moscou, où ils se marièrent et eurent une fille. Puis en 1938, Regina dut fuir à nouveau, toujours à cause de l’antisémitisme, devenant citoyenne américaine en 1939, avec sa fille. Elle ne revit plus Gerhardt, qui était parti de son côté au Chili. Ils étaient déjà séparés de fait lorsque Bobby naquit en 1943. Son père d’état-civil n’était donc pas son vrai père ; le vrai père biologique de Bobby était probablement un autre fugitif, le physicien juif hongrois Paul Nemenyi, travaillant sur le Projet Manhattan. Le FBI, soupçonneux, voyait en Nemenyi un communiste et Regina une espionne soviétique. Nemenyi mourut en 1952. Le jeune Bobby Fischer ne connut sans doute jamais son vrai père, et refusa toujours par la suite de voir son « faux » père.

La découverte d’un livre décrivant des parties d’échecs changea tout pour le jeune garçon ; selon sa mère, lorsqu’il lisait le livre en question, il était tellement absorbé que c’était impossible de lui parler… Il participa à son premier championnat à l’âge de dix ans ; sans être surdoué du jeu, il se débrouillait bien dans les championnats jusqu’à faire parler de lui dans les journaux dès l’âge de 12 ans. Sa rencontre avec son entraîneur John William Collins en 1956 fera vraiment de lui une figure remarquée du monde des échecs ; en août 1957, il devint champion des USA à 14 ans, sans perdre une partie. Dans un contexte de Guerre Froide, où le jeu d’échecs était une véritable institution politique en URSS, Fischer devint le plus jeune grand maître international suite à ses excellents scores, au tournoi interzonal de Portoroz en Yougoslavie.

Seulement voilà, si Bobby Fischer remporta des succès foudroyants, ses compétences sociales, elles, étaient calamiteuses… Dès ses 16 ans, Fischer arrêta ses études, au grand dam de sa mère avec qui les relations se dégradèrent vite au point qu’ils se brouillèrent pendant 12 ans. Les déclarations de l’époque de Fischer sont pour le moins cinglantes et peu appréciées. Jugez plutôt : en 1961, au cours d’une interview, il dit tout le mal qu’il pense du système scolaire américain, traitant les professeurs et les autres enfants d’idiots, et déclarant que les femmes ne devraient pas enseigner. Ces déclarations lui firent beaucoup de tort, et laissent aussi transparaître une possible attitude d’Asperger… et une indubitable arrogance.

Arrogance qui rejaillit dans les compétitions, la personnalité exigeante et rigide de Fischer lui donnant une réputation méritée de joueur difficile, tout au long des années 1960… Un changement de calendrier durant sa partie contre Reshevsky en 1961 le faisant déclarer forfait, Fischer poursuivit la fédération américaine devant le tribunal, et passa pour un très mauvais perdant. Quatrième au tournoi des candidats de Curaçao l’année suivante, il accusa les trois premiers, tous soviétiques, de collusion contre lui. Après deux ans de boycott des tournois et le changement des règles de qualification par la Fédération Internationale (FIDE) Fischer connut un retour manqué ; après plusieurs bons résultats et victoires, il quitta le tournoi de Sousse alors qu’il dominait… il ne voulait pas affronter plusieurs joueurs soviétiques sans se reposer, et ne voulait pas jouer le samedi, pratiquant le sabbat selon les préceptes de l’Eglise Universelle de Dieu, une secte à laquelle il était lié.

Après un nouveau retrait, ce sera le retour en force en 1970, la période qui le mènera au sommet jusqu’au « match du siècle » face à Boris Spassky à Reykjavik en 1972. Un match entré dans la légende pour ses incidents répétés hors compétition, dûs à Fischer : ses critiques répétées des méthodes Soviétiques, son absence volontaire à la cérémonie d’ouverture, des exigences et des volte-faces déroutantes nécessitant même les appels diplomatiques d’Henry Kissinger. Symptomatique : il voulut faire interdire les caméras de télévision (il ne supportait pas leur bruit, hypersensibilité sonore typique d’un syndrome d’Asperger prononcé), et obtint gain de cause après deux refus… Au bout du compte, Fischer devint le 11ème champion du monde d’échecs. Et de l’avis général, son talent et sa vision unique du jeu en faisaient le meilleur joueur de son époque, révolutionnant cette discipline, selon Garry Kasparov lui-même.

La suite sera hélas moins heureuse, véritable descente aux enfers amorcée par les relations conflictuelles de Fischer avec l’Eglise Universelle de Dieu, dont il s’éloigna après avoir réalisé tardivement que ses dirigeants l’avaient floué. Refusant les conditions du match qui devait l’opposer à Anatoli Karpov en 1975, Fischer se vit destitué de son titre de champion du monde par forfait ; ce qu’il contestera toujours, restant jusqu’à la fin de sa vie le numéro 1… dans sa tête. Et dans la tête de Bobby Fischer, quelque chose « explosa » à cette époque… Fischer sombra dans la paranoïa antisémite, insultant la foi de ses parents et ancêtres ; durant quinze ans, se croyant persécuté, il vit en reclus et se ruina avant de refaire parler de lui en mal, lorsqu’il disputa en 1992 un match revanche contre Spassky en Yougoslavie, durant la guerre civile, en violation de l’embargo décrété par le gouvernement américain ; poursuivi pour fraude fiscale, il ne retournera pas aux USA. La fin de sa vie fut un exil permanent, où il continua les provocations antisémites dans les médias jusqu’à sa mort à Reykjavik, la ville où il devint champion du monde.

On pourrait croire que la vie troublée de Fischer aurait inspiré les cinéastes, mais jusqu’ici, peu de choses à signaler, mis à part les documentaires… Le film de Steven Zaillian A LA RECHERCHE DE BOBBY FISCHER (1993) avec Ben Kingsley est un titre trompeur, le film racontant l’histoire d’un autre enfant prodige des jeux d’échecs, Joshua Waitzkin. Bobby Fischer aura probablement enfin sa « biopic » en 2014, le cinéaste Edward Zwick (LE DERNIER SAMOURAÏ, BLOOD DIAMOND) préparant PAWN SACRIFICE avec Tobey Maguire dans le rôle de Fischer.

 

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… Fischer, Max (Jason Schwartzman dans RUSHMORE)

Issu du drôle de petit univers du cinéaste Wes Anderson (voir notre chapitre « A »), ce jeune homme de 15 ans se dit fils d’un neurochirurgien. Orphelin de sa mère, Max (joué par Jason Schwartzman, membre de la fameuse famille Coppola : son oncle n’est autre que Francis Ford Coppola, et sa mère Talia « Adriaaan » Shire) est élève à l’école privée de Rushmore, préparant aux grandes universités américaines. Bien que remarquablement intelligent, Max exaspère le directeur Guggenheim (Brian Cox) car il ne se distingue que pour une chose : son manque d’intérêt total aux cours, et son implication totale dans les activités extra-scolaire du campus.

Max, à Rushmore, est ainsi tour à tour :  auteur de pièces de théâtre, éditeur de la gazette locale, président du Club de Français, délégué Russe à l’assemblée reconstituée de l’ONU, vice-président du club de philatélie et numismatique, animateur de débats et joutes verbales, direction de l’équipe de hockey sur gazon, président du club de calligraphie, de l’association d’astronomie, capitaine de l’équipe d’escrime, membre de l’équipe de lutte gréco-romaine, décathlonien amateur, deuxième chef des choeurs de la chorale, fondateur du tournoi de balle au prisonnier, ceinture jaune de kung fu, fondateur du club de ball-trap, président des apiculteurs, directeur de l’équipe de karting, fondateur du club d’aviation, du club de backgammon… A cet emploi du temps déjà chargé, il faut ajouter sa passion de la lecture, et ses actions militantes pour l’annulation puis la réhabilitation des cours de latin obligatoire selon son humeur… Bref, il déploie une énergie fantastique à ne pas entrer dans le moule social de l’école, se singularisant aussi par son look caractéristique, là où ses petits camarades gardent la tenue officielle de rigueur.

Egocentrique, terriblement sûr de lui, un brin mégalo et mythomane, volontiers blessant avec ses quelques proches, Max a en fait surtout un terrible problème d’adaptation et de compréhension du langage social, ce qui en fait un bel exemple d’Aspie… Ses mésaventures viendront peu à peu lui ouvrir les yeux sur ses défauts ; en particulier les réactions d’Herman Blume (Bill Murray), businessman désillusionné en qui il croit voir son mentor, et de Rosemary Cross (Olivia Williams), institutrice veuve dont il est amoureux et dont il croit qu’elle sera son initiatrice. Tout en se montrant par ailleurs odieux avec le petit Dirk (Mason Gamble), son seul ami, et Margaret, une lycéenne de son âge, visiblement aussi une Aspie si on en juge par sa passion de l’aéromodélisme et son apparence.

Le film de Wes Anderson, avec beaucoup d’humour pince-sans-rire, raconte l’évolution de Max vers plus de maturité, et la découverte de son talent pour la dramaturgie : Max, son ego « dégonflé », va mettre en scène avec le concours de tous une pièce sur la Guerre du Viêtnam, véritable APOCALYPSE NOW en miniature ; et voilà donc comment Jason Schwartzman, révélé par ce rôle « OVNI », rend hommage à son célèbre tonton ! 

– cf. Wes Anderson, Bill Murray ; Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

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… Fitts, Ricky (Wes Bentley) dans AMERICAN BEAUTY

La famille Burnham (Kevin Spacey, Annette Bening et Thora Birch) est au bord de l’implosion, alors que Lester, le père tenaillé par le démon de midi, se met à fantasmer sur Angela, la meilleure amie de sa fille Jane. Laquelle est épiée à la fênêtre chaque soir par Ricky, le fils de ses nouveaux voisins, les Fitts. Une joyeuse famille dominée par le père, Frank (Chris Cooper), un colonel des US Marines odieux et réactionnaire. Face à ce triste paternel, la mère (Allison Janney) est complètement détruite, un vrai fantôme entre le mari et le fils, qui semble quant à lui bien bizarre… On l’aura deviné, l’étrange jeune homme est bien un Aspie.

Gestuelle raide, regard intense mais évitant, bonnet vissé presque en permanence sur les oreilles, strictement vêtu et ne se séparant jamais d’une caméra vidéo, Ricky débarque dans le cauchemar de tout jeune Aspie : le lycée, le lieu où tout « anormal » subit vite les moqueries et les jugements méprisants des petits tyrans en devenir… C’est bien ce qui arrive dès le premier jour pour Ricky, qui insulter par Angela, la vedette des pom-pom girls locales. Plus curieuse que son amie, Jane s’intéresse à ce beau garçon cultivant un jardin secret bien particulier. Vidéaste amateur, poète en devenir, il aime filmer des choses triviales – un cadavre d’oiseau, un sac plastique soulevé par le vent… - pour y trouver une beauté cachée. C’est dans le même ordre d’idée qu’il filme Jane, triste et solitaire, dans sa morne maison de banlieue. Loin de s’en offusquer, elle le laisse le filmer, trouvant enfin quelqu’un à qui se confier…

Il faut dire que Ricky vit un quotidien sinistre ; son père, qui l’a surpris en train de vendre et fumer de la marijuana, n’a rien trouvé de mieux que de le faire interner en hôpital psychiatrique avant de l’envoyer à l’école militaire… Observateur impitoyable qui a bien cerné les peurs et les failles de ce pitoyable paternel, Ricky sait que l’attitude macho de Frank n’est qu’une façade pathétique - Frank est un homosexuel profondément refoulé se cachant derrière ses insultes homophobes. La guerre entre eux atteindra son paroxysme un soir où, suite à un malentendu révélateur, Frank va battre son fils comme plâtre. Mais Ricky lui tiendra tête, trouvant là enfin l’occasion de se libérer de son étouffant géniteur.

Excellent premier film de Sam Mendes, AMERICAN BEAUTY bénéficie de la finesse d’écriture du scénariste / dramaturge Alan Ball (SIX FEET UNDER), qui crée avec le personnage de Ricky un personnage d’Aspie crédible et fouillé. Et l’interprétation de Wes Bentley capture la sensibilité cachée du jeune homme derrière la façade du jeune « autiste ».

 

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… Ford, Henry (1863-1947) :

L’un des très grands industriels américains de la première moitié du 20ème Siècle, fondateur de la firme automobile homonyme, Henry Ford est parfois cité dans les listes de personnalités « Asperger » célèbres. Difficile comme souvent d’avoir des certitudes à ce sujet, les quelques informations glanées sur le Net ne peuvent suffire à établir le diagnostic, juste des suppositions… Sur une photo de jeunesse, prise à 22 ans, Ford fait face à l’objectif avec un regard indéchiffrable. Sur les films d’époque, où il apparaît plus âgé, le même Ford a la gestuelle très raide de l’Aspie type. Le doute est donc permis.

Si cela était prouvé, il y a fort à parier qu’Henry Ford, symbole majeur du capitalisme américain, en représente la facette la moins aimable. S’il a révolutionné le monde industriel par ses innovations dans le mode de production, et les idées purement techniques, Ford ne s’est guère montré concerné par l’aspect humain du monde du travail… Il fut l’illustration parfaite du grand patron adepte du « time is money », craint de tous, paternaliste, maniaque du contrôle, fermé aux discussions et, comme si cela ne suffisait pas, il se doublait d’un affreux antisémite, apprécié d’Hitler. 

Fils d’immigré irlandais, le jeune Henry Ford s’ennuyait autant à la ferme de son père qu’à l’école ; élève médiocre, il n’apprit pas à écrire ni à lire correctement. Il s’exprimait par des phrases très simples, un trait de caractère qui lui restera durant toute sa vie. Ford se distinguait par un don pour la mécanique : à 12 ans, son père lui offre une montre de poche qu’il démontera et remontera plusieurs fois. Bricoleur remarquablement doué, il construira une première machine à vapeur à 15 ans, la même année où il arrêtera l’école. Ford considérait que le bricolage était une source de savoir aussi pratique, si ce n’est plus, que les livres. Ses rares centres d’intérêt seront exclusivement liés à son travail, notamment une passion pour la science des matériaux.

Il travailla comme ingénieur mécanicien chez Edison Illuminating Company, et sur son temps libre, élabora des moteurs à essence encore expérimentaux. Il créa une automobile à essence, la Ford Quadricycle, ce qui lui permettra de rencontrer le grand inventeur et de recevoir ses félicitations. Après sa démission de chez Edison, et quelques infortunes comme constructeur débutant, Henry Ford va changer le monde industriel. C’est surtout la Ford T, apparue en 1908, qui va faire de son créateur l’un des hommes les plus riches et puissants de l’époque. Inspiré par le taylorisme, une méthode de travail visant à augmenter la productivité des ouvriers sur les chaînes d’assemblage par la standardisation de leur travail, Henry Ford mit celle-ci en pratique : là où ses concurrents mettaient une dizaine d’heures à fabriquer une seule voiture très coûteuse, Ford fera fabriquer très vite une voiture bon marché, facile à conduire et à réparer. Grâce à un système de franchise et d’ateliers répartis dans tout le pays, et la création d’un très habile marketing, ce sera un véritable triomphe économique, les Américains achetant comme des petits pains la « Tin Lizzie ». Les usines de montage vont se multiplier, y compris à l’étranger. Plus tard, Ford connaîtra un autre grand succès avec la Ford A, à la fin des années 1920, voiture plus confortable et définitivement associée à l’imagerie de l’époque de la Prohibition et de la Grande Dépression.

Ford défendait l’idée du « capitalisme du bien-être », croyant que la paix mondiale et l’entente entre les peuples passerait par le consumérisme… y compris pour ses ouvriers. Du moins s’en persuadait-il, car la réalité était beaucoup moins idyllique : cadences infernales, répétitivité d’un travail monotone, salaires très bas, contrôle maniaque de leurs habitudes (interdiction de boire, de fumer ou de jouer)… Intransigeant, rétif au changement et psychorigide, adversaire déclaré de la politique du New Deal de Roosevelt, Ford refusa pendant très longtemps le dialogue avec les syndicats au point d’engager de douteux services de sécurité interne composés d’hommes de main et de criminels, pour intimider et brutaliser les représentants syndicaux. Accroché à son pouvoir, il fut pendant vingt ans le « conseiller » officieux de son successeur, son fils Edsel, et succéda à ce dernier après son décès…

Les méthodes de Ford furent la cible de critiques justifiées, et laissèrent à la postérité l’image d’un patron inhumain, ambigu, immortalisé en ce sens par les films METROPOLIS de Fritz Lang et LES TEMPS MODERNES de Chaplin. Une vision mécaniste du Monde qui changea certes radicalement le mode de vie de ses contemporains, mais révélatrice de l’échec humain personnel de Ford.

Cf. Thomas Edison

 

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… Ford, Robert (1862-1892).

Ce jeune homme est entré dans l’Histoire par la plus petite porte, la moins glorieuse : celle des assassins et des traîtres… Robert Ford doit sa notoriété à un seul fait, l’assassinat du hors-la-loi Jesse James en 1882. Une célèbre ballade folk le qualifiera pour toujours de « Sale Petit Couard ». Sans ce triste fait d’armes, Robert Ford serait resté à jamais anonyme, et n’aurait pas eu sa place dans cet abécédaire si le roman et le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES PAR LE LÂCHE ROBERT FORD, avec Brad Pitt, n’avaient pas modifié le point de vue général à son égard.

La vie de Robert Ford fut très brève ; le dernier-né de sept frères, il comptait parmi ceux-ci Charles, qui avait rejoint le gang de Jesse James. Admirateur de James depuis son enfance, suivant tous ses exploits de « bandit héroïque », Robert Ford voulait plus que tout rejoindre sa bande. Mais, trop jeune, pas pris au sérieux, il fut rejeté, tout en restant en contact avec certains membres du gang. Lorsque Jesse James choisit de se retirer sous un faux nom avec sa famille à Saint-Joseph, Missouri, il invita Charles et Robert à le rejoindre, ces derniers se faisant passer pour ses cousins. Les frères Ford avaient en fait l’intention de tuer Jesse James pour toucher la récompense de 10 000 dollars offerte par le gouverneur du Missouri, et la grâce de leurs crimes passés (Robert Ford était accusé du meurtre de Wood Hite, un membre du gang cousin des frères James). Le 3 avril 1882, Robert Ford tua Jesse James d’une balle derrière l’oreille, alors qu’il dépoussiérait un tableau, et revendiqua aussitôt le meurtre. Graciés, n’ayant touché qu’une partie de la récompense promise, les frères Ford vécurent quelques temps de leur « exploit » reconstitué sur les planches. Spectacles qui leur firent vite une réputation de Judas… Charles se suicida, Robert erra dans le pays, avant d’être finalement tué à son tour par un hors-la-loi, Edward O’Kelley, qui fut gracié et remercié pour son acte.

 

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La culture populaire s’empara vite de l’histoire, et bien plus tard, d’innombrables westerns firent de Robert Ford le traître de service. Seul un film de Samuel Fuller, J’AI TUE JESSE JAMES (1949), s’intéressa au personnage de manière plus nuancée, tout en prenant des libertés avec la véracité historique. Jusqu’à ce qu’arrive donc le film L’ASSASSINAT DE JESSE JAMES…, salué pour son réalisme et son approche psychologique plus fouillée des personnages.

Robert Ford, tel qu’il est joué par Casey Affleck, rejoint par ce biais la liste des personnages « Aspies ». Le film montre en effet le point de vue de Ford, un jeune homme rejeté et moqué par ses aînés, et dont il ne fait aucun doute qu’il est autiste. Servile, geignard, Ford parvient cependant à gagner la confiance de son héros gagné quant à lui par la paranoïa. Entre eux deux, c’est un lien curieux qui se forme – Ford est littéralement amoureux du mythe de Jesse James ; or le vrai Jesse aspire à ne plus vivre cette légende qui l’étouffe… Le film montre qu’il se laisse volontairement tuer par Ford, après que celui-ci ait vu ses illusions héroïques déçues. L’interprétation subtile d’Affleck, cité à l’Oscar, nous montre un jeune homme qui a des traits caractéristiques de l’Aspie : la terrible maladresse sociale, les difficultés à se faire comprendre et respecter, et cette passion démesurée pour la mythologie du brigand bien-aimé vont dans ce sens.

 

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… Saint François d’Assise (1181 ou 1182 ? – 1226) :

Au gré de parutions aux origines parfois hasardeuses sur le syndrome d’Asperger, on en vient à chercher parfois d’hypothétiques « Aspies » chez des figures spirituelles importantes. Saint François d’Assise, le fondateur de l’Ordre Franciscain, saint patron des animaux serait ainsi un authentique Aspie. Cela demeure encore une fois une théorie difficilement prouvable, mais des indices indirects peuvent toujours semer le doute. Le portrait du saint montré ici est censé être le plus fidèle à la réalité historique ; la physionomie paisible, introvertie, et le regard du saint laisseraient dans ce cas-là effectivement penser que, peut-être bien… Reste qu’il faudrait savoir faire la part des choses entre la réalité historique, l’hagiographie religieuse et les contes populaires italiens – les « fioretti », « petites fleurs » – qui ont fait la gloire de Saint François.

Il était né Giovanni di Bernardone : fils d’un riche commerçant, marchand de vêtements d’Assise, qui le nommera  »Francesco » (« François » ou « le Français »), car sa mère était française (provençale, pour être exact). Très jeune, Francesco se pris de passion pour tout ce qui vient du pays maternel – spécialement les troubadours. Grâce aux leçons de cette mère, Francesco sut très vite apprendre à parler et chanter en français, en plus de l’italien. Certaines sources affirment qu’il était illettré quand d’autres prétendent le contraire. Il semble cependant que Francesco ne fit pas d’études particulières, et il ne se destinait pas du tout à la vie monastique.

Le parcours de Francesco n’a rien de conventionnel pour l’époque. Ce fils de bourgeois destiné à reprendre les affaires de son père était un jeune homme dissipé, rêvant d’être un chevalier accomplissant de hauts faits d’armes… mais (selon les hagiographes), derrière cette façade insouciante, Francesco aurait très tôt montré de la compassion pour les pauvres, une attitude guère partagée et appréciée dans son milieu. Un séjour en prison d’une année, suite à une expédition militaire contre la cité voisine de Pérouse, contribua certainement à sa « naissance » spirituelle. Francesco, souvent malade, anxieux, eut une vision mystique le faisant retourner à Assise alors qu’il allait reprendre les armes. Décidé à suivre à la lettre les enseignements du Christ – sans être passé par l’éducation monacale traditionnelle - il embrassa la pauvreté, passant de plus en plus de son temps en solitaire, fréquentant sans hésiter les maisons et colonies de lépreux. Et ceci, sans plus se soucier du jugement de ses proches et de ses amis. Interprétant au pied de la lettre une vision de Jésus Christ, dans la chapelle de San Damiano, lui demandant de « réparer son Eglise en ruine », Francesco vendit donc des vêtements du magasin paternel pour acheter de quoi réparer la chapelle… déclenchant la fureur de son père ; amené devant l’évêque, Francesco renonça à son héritage, et se débarrassa de ses vêtements.

Renonçant totalement aux richesses et aux biens matérielq, Francesco toucha la population de l’époque par ses prêches, simples et enthousiastes. Bientôt entouré de disciples, Francesco initia ainsi un mouvement religieux reconnu par le Pape Innocent III comme un ordre à part entière, les Frères Mineurs qui deviendront l’Ordre des Frères Franciscains. Ses missions religieuses ultérieures emmèneront notamment Francesco à Damiette, en Egypte, pour rencontrer le neveu de Saladin, le sultan Al-Kamil ; une prise de risque incroyable pour l’époque, en pleine Croisade… et si leur conversation exacte resta un mystère, on sait qu’Al-Kamil le laissa partir gracieusement. Il est à noter d’ailleurs que l’ordre Franciscain reçut des concessions en Terre Sainte de la part des successeurs d’Al-Kamil, ceci même après la chute des Croisés, devenant les « Gardiens de la Terre Promise » tolérés par les Musulmans.

Retiré au fil du temps des affaires extérieures de son ordre, Francesco poussa l’identification à Jésus à son paroxysme, priant quarante jours sur la montagne de Verna ; en 1224, il eut une nouvelle vision : l’Exaltation de la Sainte Croix, où un séraphin lui donna les stigmates des cinq blessures du Christ. Soigné mais malade, il fut ramené à Porziuncola, où il dicta son testament spirituel avant son décès. Il sera canonisé en 1228 par Grégoire IX, devenant ainsi Saint François d’Assise.

Etonnant parcours que celui de Saint François, dont l’oeuvre et le testament spirituel firent de lui le premier poète italien selon les critiques littéraires. Ses écrits (dont le « Cantique des Créatures » ou « Cantique au Soleil ») sont toujours considérés comme ayant une grande valeur littéraire et religieuse. Quant à savoir si cela fait obligatoirement de lui un « Aspie », il est difficile d’être affirmatif… Une intelligence précoce, des maladresses sociales (son comportement face à son père, notamment), son refus des conventions qui le pousse à aller dialoguer avec un « Infidèle » Sarrasin, ses phases de retrait du monde, ses angoisses sont cependant des signes interprétables en ce sens. Tout comme son amour profond de la Nature, qui fit de lui dans l’imagination populaire le « Saint Patron des animaux » et de l’écologie. Il n’est pas rare de voir, chez des personnes atteintes du syndrome d’Asperger, un attachement similaire aux animaux et à la Nature (attachement qui n’est certes pas le monopole exclusif des Aspies). Et il arrive parfois que ces mêmes personnes prennent d’une certaine manière le rôle d’un guide spirituel, suivant en cela le chemin tracé par Saint François. A méditer, donc. 

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… Le Monstre (ou la Créature) de Frankenstein

Imaginé par Mary Shelley dans son roman FRANKENSTEIN, OU LE PROMETHEE MODERNE, immortalisé au cinéma par Boris Karloff dans les films d’épouvante des années 1930, souvent imité et parodié, le Monstre de Frankenstein a déjà eu mille vies depuis sa naissance littéraire en 1818. Vénérable « grand-père » des morts-vivants comme des robots, cyborgs et autres androïdes animés par la science, le Monstre n’est pas qu’un être terrifiant, il est aussi une créature intelligente et profondément mélancolique. Ses efforts désespérés pour s’intégrer à la société humaine sont bien mal récompensés : sans cesse rejeté et brutalisé, il provoque la compassion… En cela, ce pauvre Monstre n’a rien à envier aux Aspies. L’imaginaire collectif faisant du Monstre une créature pathétique va d’ailleurs bien dans ce sens. Il serait donc à sa façon un autiste/Aspie qui s’ignore !

Rappelons d’abord qu’il n’a pas de nom : Frankenstein est le nom de son créateur, Victor Frankenstein, étudiant en médecine versé dans l’alchimie obsédé par le secret de la Vie. Utilisant la science et l’occultisme, pour mélanger des restes humains et des « ingrédients » comme l’argile (parenté évidente avec la légende du Golem), Frankenstein imite la création divine en créant un homme artificiel… Mais, comme chacun sait, l’apparence de la créature est si horrible, si contrefaite, que Frankenstein rejette ce dernier sans lui donner de nom. Et le Monstre de poursuivre sans relâche son « père » qui l’a abandonné… Difficile a priori de déceler dans le roman de Mary Shelley les traces d’une créature autiste. Tout juste s’étonnera-t-on de voir que le Monstre se montre remarquablement cultivé (il lit notamment Plutarque et Goethe) et employer un langage châtié, élégant et forcément littéraire, celui du style littéraire de l’époque. Mais déjà, il émeut par sa condition de marginal perpétuel, essayant sans succès de faire partie d’une famille miséreuse. Frankenstein,le vrai « monstre » de l’histoire, refusera de lui donner une compagne pour qu’il puisse rompre sa solitude permanente. La Créature se vengera de lui sur ses amis et sa famille.

Le Monstre connaîtra en 1931 une seconde naissance, grâce au cinéma. Et notamment grâce au cinéaste James Whale, qui, avec FRANKENSTEIN (1931) et sa suite LA FIANCEE DE FRANKENSTEIN (1935), fit entrer le Monstre dans la mémoire collective. Prenant de très grandes libertés avec le roman, Whale saisit au mieux l’aspect tragique du Monstre, désormais une pauvre brute d’abord muette puis capable de parler quelques mots. Il crée aussi toute l’imagerie liée au Monstre – le laboratoire, la foudre qui lui donne vie, et les foules apeurées donnant la chasse au monstre, de véritables lynchages publics. Pas de doute possible, si Whale terrifiait le public de l’époque, il n’en était pas moins du côté du Monstre.

L’interprétation de Boris Karloff allait dans ce sens : le Monstre avait finalement une âme malgré sa brutalité (dûe au serviteur malveillant de Frankenstein). Aidé par le maquillage créé par Jack Pierce, Karloff donnera au Monstre une étrangeté familière qu’aucun autre comédien ne sut imiter. La gestuelle du Monstre est d’une raideur mécanique, comme s’il était encombré par son propre corps ; et son regard alourdi par ses grandes paupières et son front avancé est tantôt fuyant, tantôt compassionnel. Des scènes célèbres des deux films évoquent déjà, sur un mode dramatique, les déficiences sociales du Monstre, innocent comme un nouveau-né et incapable de comprendre des codes bien établis. Jeter des fleurs dans l’eau, ou jeter la petite fille avec qui il joue, c’est hélas la même chose… Et s’il se réfugie dans une cabane, c’est pour y rencontrer un vieil aveugle qui ne peut être terrifié par son apparence. Le Monstre ne voyant d’abord le vieillard que comme un autre humain, un ennemi, il se montre méfiant et colérique. Mais la bonté de son hôte va toucher chez lui une corde sensible qu’il ne se connaissait pas… Face à l’incompréhension et l’hostilité de la société, il trouve ainsi un peu d’humanité chez un autre paria. Un cadeau inestimable pour le Monstre, qui malheureusement ne trouvera pas l’âme soeur ; même sa « fiancée » (Elsa Lanchester) créée par Frankenstein sera horrifiée par son apparence.

Pauvre Monstre, toujours si seul malgré ses suppliques… Il voulait juste qu’on l’aime. Ses déboires rappelleront des souvenirs familiers aux personnes « Aspies ».

Cf. tous les personnages robotiques présentés dans cet abécédaire – notamment Edward aux Mains d’Argent, les Réplicants de BLADE RUNNER

 

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… Franklin, Benjamin (1706-1790) :

Imprimeur, écrivain, homme politique, franc-maçon, philosophe, diplomate, musicien, scientifique et inventeur… et on en oublie sûrement ! Benjamin Franklin semble avoir tout fait à son époque. Véritable touche-à-tout, autodidacte, Franklin demeure aujourd’hui une des figures fondatrices les plus populaires de l’Histoire des Etats-Unis d’Amérique. Benjamin Franklin, par sa curiosité permanente et son esprit polymathe (c’est-à-dire ouvert à la connaissance approfondie de sujets différents), a peut-être été un Asperger – caractéristique qu’il partagerait avec deux autres Pères Fondateurs et présidents américains qu’il a croisés durant sa vie, Thomas Jefferson et George Washington. Si Franklin a eu le syndrome en question, son remarquable parcours laisse penser qu’il n’en n’était atteint qu’à un degré mineur, qui ne l’a pas empêché de s’impliquer totalement, et avec succès, dans la société de son époque.

Benjamin Franklin n’a jamais fait de grandes études pour y parvenir. Dernier-né d’une famille puritaine ayant dix-sept enfants, il était le fils d’un fabriquant de bougies et de savons. Destiné à faire des études pastorales à Harvard, Franklin, à 8 ans, fut un très bon élève mais n’avait pas les qualités requises pour ses futures études. Il fit ensuite deux ans dans une école d’écriture et d’arithmétique. Doué pour la première discipline, il ne l’était pas pour la seconde ; son père arrêta là sa scolarité, et le jeune Franklin travailla comme apprenti auprès de ce dernier. Le jeune garçon développa une intelligence pratique lui permettant alors, pour jouer avec ses camarades, de construire des chaussées de pierre et de jouer au cerf-volant… un objet familier dont la propulsion l’aidait à franchir les plans d’eau. Surtout, il se prit de passion exclusive pour la lecture. La moindre occasion était bonne pour lire, lire, lire ! Même quand il dut travailler comme apprenti imprimeur à Boston chez un frère aîné, James, sévère et colérique. Les déboires de ce dernier avec les autorités anglaises amèneront Benjamin Franklin à écrire et publier le journal New England Courant fondé par son aîné. Ce qui déclenchera l’ire de James, appréciant peu de se voir supplanté par son cadet trop insolent à ses yeux.

Après une série de déboires, Benjamin Franklin s’établira à Philadelphie où il deviendra imprimeur et rédacteur de la Pennsylvania Gazette. Celle-ci et ses almanachs remportèrent un franc succès, tandis que Franklin, désormais enrichi, tiendra une place fondamentale dans l’administration de la ville fondée par les Quakers, puis dans l’administration des colonies anglaises d’Amérique. Secrétaire de l’assemblée générale de Pennsylvanie, Maître des Postes (qui joueront un rôle fondamental en liant entre elles les colonies antagonistes, puis durant la Guerre d’Indépendance), philanthrope fondateur d’hôpitaux et d’universités, fondateur de l’American Philosophical Society, de la première compagnie de pompiers de la ville… il multiplia les activités tout en étant également un scientifique pratique. Les incendies causés par la foudre lui inspireront sa célèbre expérience avec une clé métallique et un cerf-volant, prouvant aux incrédules la nature électrique de la foudre. L’expérience sera à l’origine de l’invention du paratonnerre. Franklin a aussi inventé les lunettes à double foyer, le poêle à bois à combustion contrôlée et un instrument de musique, le glassharmonica. Et il s’est aussi intéressé aux montgolfières, au Gulf Stream, à la météorologie…

Impossible de tout citer ici en détail, rappelons aussi son action politique un brin paradoxale mais aux conséquences immenses : représentant de l’Assemblée de Pennsylvanie, puis agent des colonies pour le gouvernement britannique, il s’opposera toutefois aux droits seigneuriaux coutumiers pratiqués au détriment des colons natifs ; les rebuffades et le mépris des Britanniques le pousseront contre son gré à signer la Déclaration d’Indépendance en 1776, aux côtés notamment de Thomas Jefferson. Durant la Guerre d’Indépendance, il effectua un voyage diplomatique marquant en France, obtenant la signature du Traité de Paris, avant de rentrer au pays. Il sera, comme George Washington, l’un des rédacteurs et signataires de la Constitution américaine, devenant de fait le seul Père Fondateur à avoir signé les trois documents officiels de la naissance politique des Etats-Unis.

Comme il le disait lui-même, il préférait qu’on dise de lui qu’ »il a eu une vie utile ».  Et ce fut une vie utile, à tout point de vue. Le rêve de toute personne Asperger, sans doute ?

 

Cf. Thomas Jefferson, George Washington ; « Doc » Emmett Brown

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.

Le grand Bond en avant – SKYFALL

Le grand Bond en avant - SKYFALL dans Fiche et critique du film skyfall-2

SKYFALL, de Sam Mendes

 

Vous avez dû en entendre parler depuis maintenant plus de 15 jours, il est impossible en ce moment d’échapper à SKYFALL et à ce que des gens de médias, manifestement un peu à la ramasse, qualifient de « phénomène James Bond »… Loin de moi l’idée de descendre le film, qui est excellent à tout point de vue ; on peut juste se demander ce qui peut bien se passer dans la tête de certains, pour qu’ils croient découvrir un phénomène dans une saga présente depuis cinquante ans… ou même de faire mine de nous apprendre que le James Bond de Daniel Craig est la révélation du siècle, alors que cela fait quand même six ans que CASINO ROYALE est sorti.

 

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Enfin, bref, ne chipotons pas, on a beaucoup de plaisir à retrouver l’agent 007 libéré des clichés horripilants, qui lui collaient aux pattes depuis au moins l’époque Roger Moore : scénarii prétexte à des plaisanteries souvent pataudes, overdose de gadgets et de girls, excès de péripéties paresseusement confiées à la seconde équipe de tournage… même les tentatives de faire des Bonds « sérieux », jusqu’à une époque récente, étaient plombées par ces scories (revoir par exemple MEURS UN AUTRE JOUR, le dernier Bond de Pierce Brosnan, qui se vautrait dans le n’importe quoi : voitures invisibles, kite-surfing sur un raz-de-marée, réalité virtuelle…). Les producteurs ont eu depuis la bonne idée de ramener Bond à son contexte d’espionnage « froid », actualisé à notre époque, avec le génial CASINO ROYALE et le moins brillant QUANTUM OF SOLACE (pas si nul que ce qu’on a pu en dire, mais handicapé par ses coupes narratives sévères). Avec Daniel Craig, 007 trouve incontestablement son meilleur interprète ; physique de félin plus proche de Steve McQueen que de Sean Connery, laconisme de tueur avec une petite pointe d’ironie et d’émotion brute dans ses yeux bleu acier, Craig a fait l’unanimité d’entrée de jeu.

 

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Après quatre ans de silence, dû aux éternels problèmes financiers de la MGM, l’acteur revient en grande forme dans l’univers 007 pour faire oublier la déception de QUANTUM. Il faut dire que la production a eu la bonne idée de s’adjoindre une équipe créative et un cinéaste de premier plan. Le scénariste John Logan, pointure hollywoodienne au CV impressionnant (pour mémoire : ANY GIVEN SUNDAY / L’ENFER DU DIMANCHE, GLADIATOR, LE DERNIER SAMOURAÏ, AVIATOR, et bientôt le LINCOLN de Spielberg), travaille ici avec Sam Mendes, le cinéaste et metteur en scène de théâtre britannique. Applaudi pour AMERICAN BEAUTY, ROAD TO PERDITION / LES SENTIERS DE LA PERDITION et JARHEAD, Mendes n’est ni un novice ni un inconnu, même s’il semblait s’être un peu endormi sur ses lauriers avec REVOLUTIONARY ROAD (LES NOCES REBELLES) et l’oubliable AWAY WE GO.

Mendes, emmenant avec lui ses collaborateurs créatifs les plus proches (le grand chef opérateur Roger Deakins et le compositeur Thomas Newman, remplaçant l’habitué David Arnold) dans l’aventure, revient par la grande porte avec SKYFALL, tout en retrouvant avec un plaisir évident Daniel Craig qu’il avait fait connaître du grand public, avec son rôle de gangster mal-aimé de son père et patriarche Paul Newman dans …PERDITION, il y a dix ans. Dépassant l’habituelle fonction réservée aux réalisateurs des Bond (à qui on ne confiait que les scènes dialoguées pour les « raccorder » aux scènes de cascades et d’effets spéciaux), Mendes sait poursuivre le grand changement amorcé avec CASINO ROYALE pour faire de SKYFALL plus qu’un énième Bond respectant le cahier des charges. Le film se distingue par un ton plus « classieux » tout en respectant la règle des scènes d’action intenses à souhait, réservant quand le moment s’en fait besoin de jolies idées de mise en scène. Mention particulière par exemple à la construction visuelle des scènes menant à la rencontre entre Bond et son nouvel ennemi, évoquant les peintures inquiétantes de Chirico, ou encore ce siège final épique au milieu de la lande écossaise, dans une vieille demeure, qui n’est pas sans faire penser à l’ambiance des CHIENS DE PAILLE de Sam Peckinpah.

 

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Mendes a aussi clairement reconnu une influence cinématographique plus récente, et décisive, celle de Christopher Nolan, lui-même sujet de Sa Gracieuse Majesté et admirateur de 007 (au point de truffer INCEPTION et la trilogie Batman de scènes délibérément « bondiennes »). L’influence de Nolan saute à vrai dire particulièrement aux yeux quand le scénario joue la carte du « méchant manipulateur encore plus dangereux une fois enfermé »… référence au passage de THE DARK KNIGHT où le Joker emprisonné (Heath Ledger) s’avérait mener la danse depuis le début. Une idée pas tout à fait originale donc, et qui est à vrai dire coutumière des super-vilains. La faute sans doute au Docteur Mabuse de Fritz Lang, vénérable ancêtre et inspirateur des méthodes similaires vues depuis chez Hannibal Lecter (MANHUNTER / DRAGON ROUGE, LE SILENCE DES AGNEAUX), Loki (AVENGERS) ou encore les personnages de Kevin Spacey dans USUAL SUSPECTS et SEVEN. Ironie, le rôle de Silva, finalement tenu par Javier Bardem, était initialement prévu pour Spacey !

 

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Cette réserve mise à part, SKYFALL reste une réussite, le parti pris de Mendes étant de reposer avant tout son intrigue sur des personnages travaillés, développés. Ce qui n’est pas forcément évident, car, à y regarder de près, James Bond est un personnage « vide »… Un fantasme ambulant d’agent secret qui peut se rendre n’importe où sur la planète, tuer les méchants, séduire les femmes, sans difficultés réelles, et qui n’a jamais eu d’attache, d’origine ou de famille clairement définie, le personnage dans les films vivait ainsi des aventures interchangeables sans être humainement impliqué (à quelques très rares exceptions bien sûr – AU SERVICE SECRET DE SA MAJESTE ou CASINO ROYALE). Mendes et Daniel Craig l’humanisent donc à leur façon, en cassant au passage les tabous : démuni et carrément dépressif quand il est hors service, Bond se laisse aller, picole comme un trou, se sait vieillir (et manque même ses cibles au Walter PPK !). Ceci avant de l’emmener sur les terres de ses ancêtres, théâtre du siège final. Ce renouvellement / retour aux racines permet ainsi un très adroit nouveau statu quo touchant tous les personnages et les codes attendus de la saga. Un nouveau Q, « geek » juvénile irrésistible campé par Ben Whishaw (LE PARFUM) ; une nouvelle Miss Moneypenny (Naomie Harris) désormais bien plus active… et qui a couché avec Bond (encore un tabou détruit) ; l’apparition émouvante de l’Aston Martin, véritable « vieux soldat » connaissant une fin grandiose ; et l’intronisation d’un nouveau M incarné par l’imposant Ralph Fiennes (LA LISTE DE SCHINDLER).

 

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Mais ces ajouts et transgressions ne sont finalement que la partie émergée de l’iceberg, SKYFALL devant aussi sa réussite à un récit solidement mené. L’homme de théâtre qu’est Sam Mendes n’allait pas passer à côté de l’occasion de faire de ce Bond « new style » un véritable drame shakespearien caché sous un film d’action. Un conflit opposant Bond et l’affreux Silva autour de la vraie figure centrale de l’histoire, M, incarnée pour la dernière fois par la grande Dame Judi Dench qui fait ainsi ses adieux à la série en très grande pompe. Le personnage dépasse ainsi son habituel statut de supérieur revêche pour prendre la stature d’une matriarche mythique, harcelée par un criminel d’essence satanique. Silva a en effet été « chassé du Paradis » symbolisé par le MI-6, et cherche bien la rétribution à son exil « infernal ». Javier Bardem s’empare du rôle avec jubilation pour créer un méchant aussi mémorable que son assassin de NO COUNTRY FOR OLD MEN. Silva participe aussi à la transgression respectueuse effectuée par Mendes ; bisexuel, Silva ne cache pas une seconde sa virile attirance pour Bond ligoté sur sa chaise. 007 qui profite de la situation pour lâcher une révélation sur sa vie sexuelle, pas si étonnante que ça après tout… Quand on réfléchit au nombre de fois où les méchants de la série ont invité 007 à leur table pour chercher à le séduire au lieu de simplement le tuer, il n’y a plus vraiment lieu de s’étonner d’une possible homosexualité latente chez Bond. La scène du concours de tir qui s’ensuit enfonce le clou, tout en laissant la place au doute (007 a-t-il dit à son ennemi ce qu’il voulait entendre, ou a-t-il dit la vérité ?).

 

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Quoiqu’il en soit, SKYFALL reste l’histoire de la rivalité mortelle entre deux « frères » de métier se disputant la reconnaissance de leur mère symbolique. Un affrontement aux élans forcément shakespeariens, qui fait de SKYFALL par moments un film thématiquement très proche de ROAD TO PERDITION : un personnage de tueur (Tom Hanks comme ici Daniel Craig) lié par le devoir filial envers un « roi » – ou ici, une reine -, et pourchassé par son double portant les stigmates de son infirmité mentale (Jude Law / Javier Bardem), affrontement se concluant dans les deux cas dans un no man’s land (maison au bord du lac / demeure ancestrale dans la lande). Très intelligemment, SKYFALL pose aussi un vrai commentaire « méta-textuel » sur le thème de la succession. Mendes et son scénariste mettent ainsi en écho la situation personnelle de Judi Dench, qui à 77 ans connaît des problèmes de santé gênants pour sa profession, et la mise sur la sellette de son personnage poussé vers la sortie, lui donnant ainsi une gravité bienvenue pour un départ élégant, empreint de tristesse.

Une page vient donc de se tourner ; et le Commandeur Bond / Daniel Craig se tient déjà prêt pour deux futurs épisodes, devant désormais assumer son statut de vétéran du MI-6 affranchi de l’autorité « M-aternelle ».

Happy birthday, Sir !

 

Ernst Stavro Blogfeld (alias Ludovic Fauchier, tapi au fond de sa base secrète).

Sympathie pour Lady Vengeance – MILLENNIUM : THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N’Aimaient Pas Les Femmes

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THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N’Aimaient Pas Les Femmes, de David FINCHER

  

Chers amis neurotypiques, bonjour !

Un avertissement pour commencer : si vous n’avez jamais lu le best-seller de Stieg Larsson, ou vu son adaptation initiale de 2009 passée à la télévision, NE LISEZ PAS CE QUI SUIT AVANT D’AVOIR VU LE FILM !

«Spoilers» de scènes importantes en perspective…

 

 

Sympathie pour Lady Vengeance - MILLENNIUM : THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO / Millénium : Les Hommes Qui N'Aimaient Pas Les Femmes dans Fiche et critique du film The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-4

Après le mélancolique BENJAMIN BUTTON et le virulent SOCIAL NETWORK, David Fincher revient au genre qui l’a consacré, le thriller très noir. Les studios Columbia et Sony, et le producteur Scott Rudin, à la recherche d’un réalisateur compétent pour adapter sur grand écran la déjà célèbre trilogie policière suédoise MILLENNIUM* de Stieg Larsson, se sont assez logiquement tournés vers Fincher, l’homme de SEVEN, FIGHT CLUB et autre ZODIAC. Celui-ci s’est fait quelque peu tirer l’oreille pour s’attaquer au premier volet, craignant légitimement qu’on l’assimile au genre «Film de tueur en série», auquel il avait magistralement contribué dans SEVEN et ZODIAC. Une commande apparente, dans laquelle il s’est néanmoins plongé avec son exigence habituelle pour livrer une nouvelle réussite à son actif. Intelligemment vendu par des bandes-annonces annonçant le «feel-bad movie» de Noël 2011, MILLENIUM version Fincher n’a rien à envier, question sueurs froides et malaises, à ses prédécesseurs.  

 

*d’un pays à l’autre, l’orthographe varie, ainsi que le titre… En France, ce sera MILLENIUM – LES HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES, traduction littérale du titre original du roman ; les pays anglo-saxons, eux, préfèreront MILLENNIUM – THE GIRL WITH THE DRAGON TATTOO. Quitte à m’attirer quelques N, j’appellerai juste le film MILLENNIUM, pour plus de commodité… 

 

 

The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-7 dans Fiche et critique du film

Inutile de revenir en détail, je pense, sur le succès de l’œuvre de l’écrivain suédois Stieg Larsson. Rappelons que cet ancien journaliste d’investigation devenu écrivain, totalement engagé dans son pays natal dans la lutte contre le fascisme et l’extrême droite, n’a jamais connu de son vivant le succès de sa trilogie policière. Il est mort du cancer le 9 novembre 2004, et ce n’est que l’année suivante que le manuscrit des HOMMES QUI N’AIMAIENT PAS LES FEMMES est devenu un roman à succès. La réussite posthume de la série a d’ailleurs créé un sérieux contentieux juridique entre sa compagne de longue date, Eva Gabrielsson, légitimement impliquée dans la création des livres, et la propre famille de Larsson, son père et son frère ayant juridiquement droit aux bénéfices posthumes de l’auteur, malgré une brouille complète…

 

Conflits judiciaires et familiaux sévères étant d’ailleurs au centre de l’intrigue du premier MILLENNIUM, on devine d’où provient une partie personnelle de l’inspiration de l’auteur pour son histoire.

Le reste est Histoire, comme on dit, et la Suède a pu voir dès 2009 la première adaptation filmée du roman original, suivi des deux suites logiques adaptées des romans suivants (LA FILLE QUI RÊVAIT D’UN BIDON D’ESSENCE ET D’ALLUMETTES et LA REINE DANS LE PALAIS DES COURANTS D’AIR). Ces adaptations sont arrivées sur le petit écran en France, sur Canal+, et les spectateurs ont pu ainsi découvrir le talent de la comédienne Noomi Rapace dans le rôle de la hackeuse Lisbeth Salander. Courtisée par les grands studios, Miss Rapace aurait pu rempiler dans cette nouvelle version, mais a préféré arrêter là l’expérience MILLENNIUM pour d’autres aventures filmiques (SHERLOCK HOLMES 2 et PROMETHEUS).

 

Mais revenons au film de Fincher. Première constatation : pour adapter pareil pavé, il faut avoir un sens aiguisé de la narration et de la construction dramatique. Film conçu pour le marché international, MILLENNIUM ne partait pas forcément gagnant d’avance : a priori, intéresser le spectateur aux méandres de la haute finance, à l’Histoire de l’extrême droite en Suède et à la description de crimes particulièrement sinistres, n’est pas synonyme de succès public… Se sentant d’ailleurs malheureusement peu concernés par le sujet, les spectateurs américains l’ont plutôt boudé, au contraire du public international. La profusion de personnages autour des deux anti-héros enquêteurs Mikael Blomkvist et Lisbeth Salander pouvait aussi être un handicap sérieux… Heureusement, Fincher sait se faire épauler par les meilleurs auteurs.

Pour gérer et rendre clair le flot d’informations délivrées par le «pavé» de Larsson, il faut un scénariste à l’esprit et au sens de la narration des plus pointus. C’est heureusement chose faite avec Steven Zaillian aux commandes du script. Rappelons que Zaillian doit sa réputation à un CV impressionnant : notamment LE JEU DU FAUCON de John Schlesinger, LA LISTE DE SCHINDLER de Steven Spielberg, HANNIBAL et AMERICAN GANGSTER de Ridley Scott, GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese, et le tout récent MONEYBALL / Le Stratège de Bennett Miller, avec Brad Pitt. Une constante chez lui, quel que soit le sujet et l’époque : un souci extrême de clarté narrative, associé à un travail de documentation très poussé, qu’il s’agisse d’aborder la Shoah, les émeutes des conscrits new-yorkais de la Guerre de Sécession, le trafic de drogue durant la Guerre du Viêtnam ou les tractations financières du monde du baseball.

L’expérience de Zaillian pour HANNIBAL aura largement servi ici : il a déjà su livrer, sans fioritures, une adaptation d’un précédent best-seller du polar / thriller / horreur, impliquant un personnage culte (en l’occurrence Hannibal Lecter, création du romancier Thomas Harris)… Et, plus encore que pour HANNIBAL (qui prenait ses distances avec le roman très controversé), un refus du compromis avec les exécutifs et les spectateurs. Zaillian aborde les choses directement, quand il s’agit de plonger ses personnages dans un univers criminel réellement angoissant…

  

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-1Amusant, d’ailleurs, de rappeler la «connection» établie certains des films de Ridley Scott et ceux de David Fincher. Comme toute une génération d’ados nourris à la science-fiction, Fincher a été profondément marqué par les deux classiques du genre dus à son congénère britannique, ALIEN et BLADE RUNNER.

Fincher fit ainsi ses premières armes de réalisateur sur des publicités remarquées, notamment une pour Pepsi totalement inspirée par BLADE RUNNER. Les producteurs de Brandywine, à l’origine de la saga ALIEN, furent suffisamment impressionnés par son travail pour lui confier en guise de premier film le tournage d’ALIEN 3. Une occasion rêvée pour le jeune Fincher de développer l’univers mis en place par Scott, l’opportunité de travailler avec Sigourney Weaver et des collaborateurs du cinéaste (le chef monteur Terry Rawlings, notamment). Si le tournage et la post-production deviendront vite un cauchemar pour le jeune réalisateur harcelé par les cadres de la Fox, son ALIEN 3 reste à ce jour la meilleure des trois suites données au film de Scott, bien supérieure au pourtant culte et terriblement belliqueux ALIENS LE RETOUR de James Cameron. 

Fincher reviendra trois ans plus tard en pleine forme et en totale maîtrise de son traumatisant SEVEN, qui doit encore quelque chose aux films de Ridley Scott : la découverte du premier meurtre est aussi claustrophobique en soi que l’exploration de l’épave extra-terrestre d’ALIEN ; et l’ambiance générale du film, avec sa ville tentaculaire perpétuellement sous la pluie, s’inspire là aussi de BLADE RUNNER. Le talent de Fincher ne se limitera pas heureusement à imiter le travail de son aîné, et il s’est depuis longtemps affranchi de cette reconnaissance… mais l’ironie du destin fait qu’avec MILLENIUM, il revient en territoire familier. Son scénariste a déjà écrit deux films pour Scott (HANNIBAL, donc, et le remarquable AMERICAN GANGSTER), et, tandis qu’ils adaptent ici MILLENIUM, Noomi Rapace, l’actrice révélée par la version suédoise, tournait dans le même temps PROMETHEUS pour Ridley Scott ! Ce dernier film étant un retour direct à la science-fiction et à l’univers d’ALIEN… Pour terminer la «connection» entre les deux cinéastes, signalons qu’un moment important de l’enquête de Blomkvist (Daniel Craig) tourne autour d’une série de photographies suspectes, comme dans une scène célèbre de BLADE RUNNER. On y reviendra. 

 

The-Girl-with-the-Dragon-Tattoo-6MILLENIUM, en plus d’être une enquête policière complexe, est aussi le portrait de deux personnages remarquablement écrits et interprétés, un duo d’enquêteurs mal ajustés l’un à l’autre, et marginalisés pour des raisons différentes.

Impeccablement interprété aux antipodes par Daniel Craig, Mikael Blomkvist est un journaliste finalement assez ordinaire, tenace et intelligent, mais aussi capable de commettre de sérieuses erreurs de jugement. A l’instar du détective classique, il est toujours sur le fil du rasoir, amené à évoluer en marge de la société, et mis en danger par les puissants de ce monde. Un personnage crédible, car totalement anti-héroïque… mais attachant par son obstination et ses défauts. Craig excelle à créer ce personnage très ordinaire, mû par son sens du devoir en faveur de la vérité, mais loin du James Bond flingueur froid et bondissant que l’on connaît, et souvent «pépère» dans sa façon d’être.

 

Lisbeth Salander, prodigieusement incarnée par Rooney Mara, est quant à elle un personnage exceptionnel. La jeune comédienne de 23 ans, américaine d’origine irlandaise, réussit un tour de force. On l’avait déjà remarqué chez Fincher dans son précédent film, THE SOCIAL NETWORK, où elle campait la douce étudiante bostonienne qui plaque Mark Zuckerberg dès la première scène. Mara s’est totalement transformée, physiquement et psychologiquement ; émaciée, blafarde, bardée de piercings et tatouages, elle est un mélange détonant de force et de fragilité. Sa performance lui a valu une nomination méritée à l’Oscar.

 

On devine que Fincher a accepté de réaliser le film pour ce personnage profondément asocial, une marginale extrême dont la fragilité psychologique apparente cache un tempérament de guerrière.

En cela, Lisbeth rejoint la galerie très variée des personnages «finchériens» : souvent décalés, atypiques, marginalisés, voire carrément sociopathes dans certains cas… Lisbeth est aussi marginale que le sont par exemple Ripley dans ALIEN 3 (isolée dans une communauté de détenus violents et mystiques), William Somerset (flic cultivé et désabusé par rapport à ses collègues cyniques) dans SEVEN, les protagonistes de FIGHT CLUB (notamment Marla, le personnage joué par Helena Bonham Carter, dont elle pourrait être la petite sœur), l’extravagant journaliste Paul Avery (Robert Downey Jr.) dans SEVEN, ou Mark Zuckerberg et Sean Parker tels qu’ils sont représentés dans THE SOCIAL NETWORK…

Avec MILLENNIUM, Fincher et Zaillian décrivent avec acuité le parcours et la revanche personnelle d’une jeune femme très loin des normes sociales en vigueur. Le look «gothique punk» et motarde tatouée de Lisbeth y est pour beaucoup, mais il faut voir cette apparence comme une sorte d’armure contre une société menaçante à ses yeux. Une hypothèse revient souvent à son sujet, concernant son attitude et sa façon de penser souvent déroutantes, même pour son allié Blomkvist. Lisbeth a probablement un Syndrome d’Asperger très poussé – un sujet déjà évoqué en filigrane par Fincher dans SOCIAL NETWORK à travers le portrait qu’il fait de Mark Zuckerberg.

Plusieurs points corroborent cette théorie : d’abord son centre d’intérêt, l’informatique, le hacking et les écoutes (souvent illégales…), une passion-obsession exclusive qui constitue toute sa vie mais la rend aussi totalement marginale. Cela va de pair avec sa vulnérabilité psychologique face aux représentants de l’Autorité, principalement ce répugnant avocat, Bjurman, qui va abuser de son pouvoir et commettre l’inacceptable envers elle. Lisbeth a aussi le comportement «évitant» de nombreux «Aspies» en panne de confiance : elle ne regarde pas ses interlocuteurs dans les yeux, et parle doucement, très bas. Sa sensibilité sensorielle est très particulière : si elle fréquente les bars avec la musique poussée à fond, et supporte le rugissement de sa moto, elle réagit mal aux bruits brusques et violents (voir sa réaction au passage d’un train lancé à pleine vitesse). De la même façon, elle supporte piercings et tatouages (dont un sur une cheville blessée !) sans broncher… 

Quant à ses accès de violence subite, chose très rare chez les «Aspies», ils ne sont que des réponses à ses agresseurs : elle tabasse un voleur à la tire parce que celui-ci a volé son sac, contenant le matériel et les informations indispensables à son travail – sa passion et sa vie. Pas question de négocier sa restitution, Lisbeth s’en va froidement rouer le voleur de coups sous le regard médusé des passants, avant de s’en aller.

L’avocat Bjurman va faire également les frais de la violence rentrée «explosive» de Lisbeth. Fincher filme sans fioritures les séquences les plus difficiles du film, celle du viol et de la vengeance de la jeune femme sur son agresseur. Les deux scènes flirtent avec le genre «Rape and Revenge», sans heureusement glorifier dans les deux cas la violence des séquences. Le viol, et la vengeance de Lisbeth, se répondent dans l’atrocité… Ces séquences, visuellement inspirées par les moments les plus durs de L’EXORCISTE de Friedkin, provoquent le malaise du spectateur, à juste titre. Mais Fincher et Zaillian ne lâchent rien au sujet de Lisbeth : s’ils montrent d’abord que la jeune femme ne pardonne rien à son agresseur, ils rappellent aussi son intelligence atypique, qui va de pair avec une totale absence du sens social.

Lisbeth torture son agresseur, finalement un pauvre type assez pitoyable, non pas pour le plaisir, mais pour le faire chanter. Par des moyens moralement inacceptables, la jeune femme renverse les rôles et peut ainsi reprendre ses activités d’enquêtrice géniale sans avoir à subir les pressions de l’Etat suédois…

 

Le comportement tantôt attachant, tantôt inquiétant de Lisbeth, déroute même Blomkvist qui est tout surpris de se retrouver dans le lit de sa jeune collaboratrice, qui prend toutes les initiatives. Les avances sexuelles de Lisbeth sont sa propre façon d’exprimer son intérêt amoureux pour le journaliste pourtant déjà «casé» ; encore plus fort, la jeune femme, une fois l’affaire close, va prendre des risques fous pour «venger» Blomkvist de l’industriel Wennerström… Sa victoire ne servira pas à grand-chose, comme le montre la dernière scène. Lisbeth revient voir Blomkvist, persuadée qu’ils vont pouvoir reprendre leur liaison ; elle ne réalise qu’à ce moment-là que le journaliste a depuis longtemps laissé tomber cette histoire, et a repris sa vie ordinaire avec sa compagne Erika… Toujours marginale, Lisbeth repart dans la nuit, tel un chevalier solitaire sur son destrier.

 

On notera par ailleurs que le «profil Asperger» de Lisbeth va de pair avec l’intérêt et les critiques que Fincher porte à l’encontre des nouveaux médias. Ce qui relie parfaitement MILLENNIUM au précédent SOCIAL NETWORK. L’explosion du marché des réseaux sociaux sur Internet a entraîné un bouleversement profond de nos sociétés en l’espace d’une décennie, «tuant» l’idée de vie privée et d’informations confidentielles, qui sont au cœur de l’intrigue policière de MILLENNIUM. Hackeuse géniale, Lisbeth se plonge totalement dans les écoutes et le hacking, au mépris de toute règle éthique. Malgré toute la sympathie que l’on peut avoir pour le personnage, l’inquiétude demeure. Des vies et des réputations peuvent être détruites en peu de temps. Ce n’est sans doute pas un hasard d’ailleurs, si Fincher donne à Wennerström, l’industriel véreux qui salit la réputation de Blomkvist, un air de famille avec le controversé fondateur de WikiLeaks, Julian Assange (qui pourrait être lui-même un «Asperger», si l’on croit certaines pages Internet. Un comble !). 

 

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-2MILLENNIUM est aussi l’occasion pour Fincher de dépeindre la société d’une époque particulière. On peut constater une certaine évolution de son approche, de film en film. Si par exemple SEVEN, exceptionnel thriller mêlé de Fantastique horrifique, restait encore dans l’abstraction (l’histoire se situe dans une ville qui pourrait être n’importe laquelle dans le monde, à n’importe quel moment de la fin du 20e Siècle), ses autres thrillers tenaient progressivement compte d’un certain cadre social très spécifique : la fin du 20e Siècle marquée par la mondialisation sous ses formes les plus inquiétantes, les nouvelles obsessions sécuritaires, les replis communautaires et extrémistes (THE GAME, FIGHT CLUB et PANIC ROOM formant un tout cohérent à ce sujet) ; ou bien l’ambiance du San Francisco des années 1970 vivant dans la terreur d’un tueur anonyme dans ZODIAC. MILLENNIUM se penche quant à lui sur le passé récent d’un pays, la Suède, réputé pour sa qualité de vie et son respect de la démocratie, mais qui est montré comme particulièrement inquiétant… à moins que l’intrigue ne soit pour Fincher un prétexte pour mettre en garde, à travers le portrait d’une «charmante» famille, le spectateur contre les vieux démons ressurgissant partout dans la vieille Europe.

 

Le réalisateur dresse un portrait de famille, les Vanger, apparemment irréprochable. Autour de la figure du patriarche (Christopher Plummer, toujours impeccable dans ce type de rôle, remplace au pied levé Max Von Sydöw initialement prévu), se déploie en réalité un beau nid de vipères… On a beau posséder les mêmes terrains sur la même île, personne ne se parle et chaque membre de la famille a son propre «palais» séparé des autres ! Ce n’est que la moindre bizarrerie relevée par Blomkvist au sujet de ses hôtes, dont l’onctueux Martin (Stellan Skarsgard, parfaitement «casté» lui aussi pour ce genre de rôle) devient le nouveau chef. Rien n’est ce qu’il semble être, dans ce cercle familial des plus inquiétants…

Le journaliste ne tarde pas à s’en rendre compte à ses dépens ; au-delà des luttes de pouvoir propres aux grandes familles, il découvre d’autres facettes particulièrement laides. Le passé nazi de certains membres, des suspicions de meurtres en série et même une sale histoire d’inceste… le tout s’entremêlant sur des références occultistes et apocalyptiques – les extraits du Lévitique cités et appliqués à la lettre par un ou plusieurs assassins, selon un mode opératoire proche du tueur de SEVEN. Presque classique, si l’on ose dire, de la part de Fincher, qui avec ses films précédents, avait brillamment su rappeler les obsessions occultes récurrentes chez les tueurs en série – voir aussi le Tueur du Zodiaque.

En filigrane de ces meurtres, Fincher emboîte le pas de Stieg Larsson, qui comme ses collègues romanciers scandinaves avertissait ses contemporains contre la résurgence de l’extrême droite, toujours d’actualité hélas. MILLENNIUM rappelle que la Suède n’est pas à l’abri du retour de la Bête Immonde, pas plus qu’aucun pays européen…

 

Dressant le portrait du meurtrier démasqué par nos deux enquêteurs, Fincher change son approche du tueur en série. «John Doe» (Kevin Spacey) dans SEVEN correspondait plus à un archétype, celui de l’assassin machiavélique tel que le public peut se le représenter (doublé cela dit d’un «commentateur social» impitoyable – voir la scène de discussion dans la voiture avec les deux policiers) ; Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), le présumé tueur de ZODIAC, était quant à lui bien réel, mais était bien loin d’être un génie du crime… l’effroi qu’il provoquait naissait de son intelligence perverse, associée à sa vie franchement pitoyable (la scène de la caravane, avec les écureuils…). Martin Vanger, le tueur de MILLENNIUM, quant à lui, est courtois, socialement au-dessus de tout soupçon, très intelligent et jouit d’un sentiment d’impunité qu’il résume par une phrase révélatrice : ses victimes, selon lui, «ont bien plus peur de vous froisser que de souffrir»… Parfaitement connaisseur des codes sociaux normaux, il les retourne à son avantage pour piéger ses proies. Et il sévit tranquillement, au sein d’une famille inattaquable…

 

 

The-Girl-With-the-Dragon-Tattoo-3MILLENNIUM se distingue enfin, comme de bien entendu, par la qualité de sa mise en scène, ce qui ne surprend pas chez Fincher, dont on connaît l’exigence à tous les niveaux techniques.

La photographie de Jeff Cronenweth, complice de Fincher depuis FIGHT CLUB, est impeccable ; le clair-obscur, «spécialité» esthétique du réalisateur, est judicieusement utilisé pour l’ambiance hivernale, typiquement scandinave, du récit. Tout comme les basses lumières employées à leur avantage ; la projection du film sur support numérique donne à l’image une qualité psychologique unique. On peut littéralement «sentir» les ténèbres dans plusieurs séquences – notamment une poursuite routière nocturne qui ne perd jamais le spectateur… ceci alors qu’elle est situé en pleine nuit, dans une forêt, opposant deux personnages vêtus de noir et aux commandes de véhicules eux-mêmes entièrement noirs !

 

Le montage n’est pas en reste ; réutilisant des techniques employées sur THE SOCIAL NETWORK, Fincher modifie de façon très subtile le rythme de l’histoire. Une montée en puissance progressive, depuis des scènes d’introduction relativement calmes, avant que la tension prenne le dessus, selon les règles classiques du thriller hitchcockien. Jusqu’à un troisième acte (la «grande combine» de Lisbeth aux dépens de Wennerström) très fluide, et presque «apaisé» pourrait-on dire après les épreuves vécues par les deux héros du film.

 

Le montage et le découpage sont comme toujours au service de l’histoire, jouant sur la suggestion dans les scènes les plus éprouvantes… procédé somme toute classique, mais d’une efficacité imparable pour accentuer le malaise du spectateur. Celui-ci est amené à ressentir les effets traumatisants de la violence, au lieu de jouir de son spectacle comme dans tout mauvais film d’horreur ; la démarche de Fincher est honnête à ce niveau, éloignée de certaines accusations clichés de complaisance dont on l’avait affublé, par exemple pour FIGHT CLUB. Ces séquences, chez Fincher, ne sont jamais conçues pour autre chose que de comprendre l’angoisse des victimes de tout acte de violence. Une attitude qu’il garde depuis ses débuts ; le cinéaste exorcise régulièrement les mêmes peurs dans ses films, dont celle de l’agression sexuelle. Ripley échappait d’extrême justesse à un gang de détenus dans ALIEN 3 ; un homme victime de John Doe se voyait forcé de commettre un meurtre sexuel et en restait traumatisé ; le double crime au bord du lac, commis par le tueur de ZODIAC sur les deux étudiants, choquait par son caractère sexualisé… Les scènes les plus violentes de MILLENNIUM s’inscrivent dans cette même démarche.

 

Autre atout indéniable du travail de mise en scène de Fincher, l’utilisation de la bande son contribue à l’ambiance angoissante voulue par le cinéaste ; il s’appuie sur un complice surdoué, Ren Klyce (associé de Fincher depuis SEVEN), capable de transmettre des informations quasi subliminales par les effets sonores. Le choix des chansons, chez le cinéaste, est aussi important que la musique composée par Trent Reznor. Le décalage provoqué par une chanson à succès d’Enya, «Orinoco Flow (Sail Away)» dans le climax du film, décuple la peur. Dans cet exercice-là, Fincher s’est toujours montré d’une efficacité imparable. Réécouter, par exemple, l’hallucinogène «White Rabbit» des Jefferson Airplane dans THE GAME, ou l’inquiétant «Hurdy Gurdy Man» de Donovan dans ZODIAC…

 

Le talent de Fincher s’apprécie enfin, bien entendu, par ce sens du visuel unique, qui explose dès un générique d’ouverture n’ayant rien à envier à celui, mille fois copié depuis, de SEVEN. C’est indescriptible, à vrai dire, quand on le voit (ou plutôt qu’on le «reçoit») à vitesse normale pour la première fois : une plongée directe dans l’esprit perturbé de Lisbeth Salander, une espèce de «cauchemar de goudron» évoquant une relecture ravagée des génériques de James Bond. Mais l’effet provoque déjà un fort sentiment de peur et de répulsion !

La mise en scène est irréprochable, comme toujours, donnant presque l’impression d’une «facilité», d’une simplicité en réalité difficile à atteindre. Motivé par le souci de ne jamais perdre le spectateur en cours de route dans les méandres de l’intrigue, David Fincher trouve toujours l’idée visuelle juste au bon moment. Il développe notamment, dans un moment clé de l’intrigue, un discours pertinent sur le Cinéma, à l’intérieur de l’enquête décrite. A savoir l’étude méticuleuse d’une série de photographies de la femme disparue, où Blomkvist repère un subit changement d’attitude de cette dernière : elle a vu quelque chose qui la terrifie et s’en va… L’information «hors champ» (ce qu’elle a pu voir) devient alors un enjeu narratif fondamental ; et tels de minutieux documentalistes, Blomkvist et Lisbeth vont devoir mener une quête difficile, celle du «contrechamp» révélateur… Derrière la référence cachée à la scène influente de BLADE RUNNER (Harrison Ford explorant les coins et recoins cachés d’une obscure photographie), Fincher réussit un joli exploit : captiver le spectateur pendant une grande partie de son film avec la recherche ardue de cette image manquante.

 

 

Et voilà comment, entre autres choses, David Fincher tire vers le haut ce qui était au départ considéré comme une simple commande et un remake. Excellent travail pour un excellent thriller hivernal.

 

 

 

Ludovic Fauchier, le Blogueur qui n’aime pas les Hommes qui n’aiment pas les Femmes qui n’aiment pas les Hommes qui n’aiment pas les Chats qui n’aiment pas la pâtée pour chats… enfin, bref…

L’Homme des Secrets – J. EDGAR

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J. EDGAR, de Clint EASTWOOD

 

 

ALERTE SPOILERS ! Le texte qui suit vous révèle des passages importants du film. Si vous voulez garder l’intérêt intact, lisez ce qui suit après l’avoir vu.

 

L'Homme des Secrets - J. EDGAR dans Fiche et critique du film J.-Edgar-1Clint Eastwood ne rend jamais les armes. Toujours aussi régulier, il nous livre son «petit» film annuel : une biographie historique de J. Edgar Hoover, le personnage le plus controversé de l’histoire policière et politique américaine. De 1919 à 1972, J. EDGAR retrace donc l’ascension et la déchéance du fondateur et premier directeur (durant près de 40 ans) du FBI, ni plus ni moins que la police gouvernementale des Etats-Unis.

 

Un personnage étrange à plus d’un titre, qui se créa l’image d’un «super-flic» en révolutionnant certes le travail de la police aux USA, mais qui s’appropria sans vergogne le travail de ses agents, soigna sa propre publicité avec beaucoup de cynisme et détint illégalement des milliers de dossiers sur la vie privée de personnalités publiques. Ce curieux petit homme pratiqua aussi l’intimidation, le chantage, la calomnie et la corruption, sans jamais vouloir rendre de comptes à quiconque, même pas aux différents présidents américains qui se succédèrent à la Maison Blanche ; et enfin, son obsession à fouiller chez les autres les sales petits secrets, au nom d’une morale très puritaine, cachait le goût du secret sur sa propre vie privée… L’homme le plus puissant des Etats-Unis était un homosexuel refoulé, honteux, et sérieusement névrosé.

Un personnage aussi paradoxal ne pouvait qu’intéresser Eastwood, et le challenge narratif est de taille. Raconter la vie de J. Edgar Hoover, et les origines du FBI, c’est plonger directement dans les heures les plus tumultueuses de l’histoire américaine du 20e Siècle, depuis la «Peur Rouge» de 1919 jusqu’aux années Nixon, en passant par la Grande Dépression, la Guerre Froide et les années Kennedy. «Tailler» dans une page d’histoire aussi riche et complexe sans lasser le spectateur n’est pas chose facile, mais heureusement Eastwood a eu la bonne idée de travailler avec un scénariste talentueux, Dustin Lance Black. Celui-ci, avec HARVEY MILK avait déjà su faire preuve d’une maîtrise de la narration impeccable, liant l’histoire intime d’un homme à son histoire politique. De ce point de vue, J. EDGAR est déjà une réussite : en évitant les pièges habituels de la «biopic» («Epic biography», ou biographie historique, un genre phare du cinéma américain), Black s’est focalisé sur le portrait du personnage Hoover. Bien entendu, des choix dramaturgiques sont nécessaires. Le scénariste a choisi de mettre en avant l’évolution du personnage dans ses jeunes années (de 1919 à 1938) et ses dernières années (de 1960 à 1972). Le rôle de Hoover et du FBI durant la 2e Guerre Mondiale, les années de la Chasse aux Sorcières, ses étranges liens avec la Mafia sont donc mises de côté.

Ce qui n’empêche heureusement pas le film de rester passionnant à regarder de bout en bout, l’histoire alternant entre les époques à travers les mémoires, sujettes à caution, dictées par Hoover lui-même pour sa propre légende. Black se montre aussi assez adroit pour prendre la distance critique nécessaire de façon très astucieuse, en mettant en avant le regard de Clyde Tolson, le bras droit et «ami de longue date» de Hoover. C’est ce dernier, amoureux désespéré, qui viendra le moment venu relativiser les faits évoqués par Hoover.  

 

 

Incarner J. Edgar Hoover au cinéma n’est pas une chose aisée. Les photos historiques montrent un personnage franchement peu photogénique… Courtaud, dégarni, un pli de bajoues graisseuses s’accentuant avec l’âge, et de gros yeux fixes globuleux lui donnant l’apparence d’un crapaud, le vrai Hoover était franchement disgracieux. Impression forcément renforcée par le portrait psychologique qu’en ont dressé les historiens, biographes et les nombreux auteurs de fiction de toute sorte : celui d’un homme profondément antipathique, par son mélange de puritanisme, d’autoritarisme et de froideur. Difficile de trouver jusqu’ici l’acteur idéal pour l’incarner ; deux exemples au moins peuvent être cités : Bob Hoskins, dans le NIXON d’Oliver Stone (1995), campe un Hoover vieillissant et manipulateur, tandis que Billy Crudup, dans PUBLIC ENEMIES de Michael Mann, se montre plutôt crédible en jeune et ambitieux patron du BOI/FBI traquant Dillinger (Johnny Depp).  

 

 

J.-Edgar-6 dans Fiche et critique du filmAvec J. EDGAR, Leonardo DiCaprio gagne un pari difficile : incarner un parfait repoussoir humain doublé d’un être sérieusement perturbé. La transformation de l’acteur dans le personnage force le respect : il interprète Hoover sur cinquante années, jusqu’à son déclin final.

Un grand acteur se distingue par une appropriation totale du personnage, et à ce niveau-là, DiCaprio, comédien complet, livre une de ses meilleures interprétations. La transformation est évidemment physique, passant par les choix de vêtements et le maquillage élaboré : empâté, transpirant en état de stress, le Hoover de DiCaprio apparaît comme enfermé en permanence dans ce corps qui semble l’embarrasser perpétuellement.

Ecoutez aussi la façon très particulière qu’a le personnage de s’exprimer, une voix désagréable, renfermée, cherchant en permanence à dominer l’autre tout en laissant percevoir un manque… Cette voix se fragilise quand Hoover se retrouve en difficulté dans l’intimité, pour des raisons évidentes. Il cherche à cacher à tout prix son homosexualité en se forçant à la «normalité» de la morale de son époque, celle que lui a enseignée une mère particulièrement étouffante (formidable Judi Dench). Cela se traduit par des bégaiements subits marquant le malaise interne de Hoover, comme dans cette scène savoureuse où sa mère l’oblige à répéter ses exercices de diction… avant de l’obliger à danser et à taire ses préférences !

Et il y a aussi bien sûr le regard. Ce que fait DiCaprio est très subtil en l’occurrence. Au naturel, les beaux yeux intenses de Leo qui font craquer les spectatrices n’ont rien à voir avec le regard globuleux du vrai Hoover… Qu’à cela ne tienne, DiCaprio a saisi l’essence du personnage, aux antipodes de sa propre personnalité ; Hoover est un être fuyant, y compris avec ses quelques proches, et ne les regarde pratiquement jamais dans les yeux. Mais quand il s’agit d’arrêter les criminels, d’intimider les ennemis politiques ou de se présenter devant les caméras, son regard devient dur, fixant son antagoniste. C’est le côté «autoritaire persécuteur» de Hoover qui prend alors le dessus. Un travail remarquable de la part du comédien.

La mise en scène d’Eastwood le sert parfaitement, le cinéaste-comédien ayant toujours traduit dans ses films un intérêt certain pour la transformation «psychologique» du corps ; à ce titre, la métamorphose de DiCaprio en Hoover est à rapprocher de l’autre «biopic» mise en scène par Eastwood, BIRD, avec Forest Whitaker transfiguré par son interprétation de Charlie Parker dans sa déchéance physique.  

 

J.-Edgar-4 Dans sa longue carrière riche en films policiers, Clint Eastwood a forcément déjà évoqué ou mis en scène le FBI. Il est d’ailleurs assez intéressent de signaler qu’Eastwood, longtemps catalogué comme un affreux réactionnaire de droite (ceci alors même qu’il s’épanouissait grâce à son travail avec Don Siegel, cinéaste aux convictions de gauche…), souffle le chaud et le froid sur le Bureau et les policiers. On connaît bien sûr l’imagerie héroïque incarnée par Clint en Inspecteur Harry, mais son regard s’est nuancé. Certes, l’excellent DANS LA LIGNE DE MIRE de Wolfgang Petersen (1993) nous présente les agents du FBI, ceux chargés de la protection présidentielle, avec sympathie, tout comme BLOOD WORK (CREANCE DE SANG, 2002) avec Clint en profiler retraité (brocardant quand même l’incompétence de ses jeunes collègues…) ; mais Eastwood a aussi filmé, dans LES PLEINS POUVOIRS, d’autres agents comme des hommes dangereux, capables de commettre bavure et tentatives de meurtre, pour couvrir les frasques sexuelles de leur président. N’oublions pas non plus le «sniper» du Bureau qui abat le fugitif joué par Kevin Costner dans UN MONDE PARFAIT, un parfait sale type que Clint se fait un plaisir de cogner ! Ajoutons aussi les bavures, les ambiguïtés incessantes et les vilains petits secrets de la police américaine exposés dans sa filmographie : MAGNUM FORCE, THE GAUNTLET (L’EPREUVE DE FORCE), LA CORDE RAIDE… le summum étant atteint avec CHANGELING (L’ECHANGE), critique cinglante des erreurs de la police américaine dans une histoire sordide de kidnapping et meurtres d’enfants. On ne sera pas trop surpris de voir d’ailleurs Clint Eastwood, dans J. EDGAR, revenir sur la triste affaire du bébé de Charles Lindbergh. Sordide histoire, théâtre d’une détestable lutte d’influence entre Hoover et son Bureau et la police chargée de l’enquête. La découverte du petit corps supplicié du bébé nous rappelle d’ailleurs une terrible scène similaire de CHANGELING, où l’inspecteur découvrait les restes des jeunes victimes… L’émotion soulevée dans l’affaire Lindbergh servit les ambitions politiques de Hoover pour faire la publicité du FBI, culminant avec l’arrestation, le procès et l’exécution du coupable présumé, Bruno Hauptmann. Le scénario a l’intelligence de nous rappeler qu’Hauptmann ne fut jugé que sur des preuves indirectes, et nia jusqu’au bout avoir tué l’enfant. Complice probable, mais pas le coupable idéal, nécessaire à l’envie de gloire de Hoover, et celle de justice du public… 

 

Il est aussi assez intéressant de noter les liens qu’entretient Leonardo DiCaprio avec le FBI – sur le grand écran, bien sûr. Fils d’artistes underground très actifs durant les années 1960 et 1970, DiCaprio a souvent eu dans ses films des ennuis répétés avec le Bureau : dans CATCH ME IF YOU CAN (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, 2002) de Steven Spielberg, il fait tourner en bourrique les agents gouvernementaux lancés à ses trousses ; dans SHUTTER ISLAND de Scorsese, il est un agent du Bureau gravement perturbé menant une enquête impossible à résoudre ; et dans INCEPTION de Christopher Nolan, il est interdit de séjour dans son propre pays, le FBI l’accusant d’avoir incité sa femme à se tuer… Parmi la douzaine de projets qu’il a en cours, DiCaprio devrait poursuivre la série dans l’un de ceux-ci : LEGACY OF SECRECY, dans lequel il jouera le rôle de Jack Van Laningham, un informateur du FBI, devenu proche d’un mafioso impliqué dans l’assassinat de Kennedy fomenté par la Mafia et de la CIA ! Rajoutons, par ailleurs, que l’interprète de Clyde Tolson, Armie Hammer, eut un grand-père directement fiché par Hoover… 

A l’annonce du tournage du film, le Bureau a officiellement exprimé ses réserves, gêné à l’idée de voir révélée l’homosexualité de son père fondateur, entre autres choses. Si, après tout cela, il y a encore des gens pour croire Eastwood réactionnaire…

 

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J. EDGAR, par son propos, revient sur le thème de l’homosexualité qui est souvent présent dans les films d’Eastwood. Là encore, il faut se méfier des interprétations caricaturales. On peut cependant souligner que, dans certains de ses films, le thème revient fréquemment, oscillant entre l’attitude moqueuse et la justesse de ton. PLAY MISTY FOR ME (UN FRISSON DANS LA NUIT) présente un homosexuel exubérant, Jay Jay, proche du héros campé par Clint, qui ne se gêne pas pourtant pour le remettre à sa place ; dans DIRTY HARRY (L’INSPECTEUR HARRY), les homosexuels de San Francisco sont l’objet de la haine du tueur en série, qui s’amuse par ailleurs à «balader» Harry dans un parc nocturne où il croise «Alice», un prostitué craintif ; dans THE EIGER SANCTION (LA SANCTION), le fourbe Miles Mellough (Jack Cassidy) est une «folle», vite humilié par Clint (qui l’envoie mourir à petit feu dans le désert !) ; dans L’EVADE D’ALCATRAZ, Frank Morris (Clint) échappe de justesse aux avances viriles de la brute Wolf (encore qu’il ne s’agit pas ici de sexualité mais bien de violence… gare aux douches !) ; SUDDEN IMPACT, le quatrième Dirty Harry mis en scène par Eastwood, nous présente un personnage des plus odieux, la répugnante lesbienne Ray, à la tête de la meute des violeurs.

Plus intéressants dans leur propos, les deux films suivants éliminent l’imagerie caricaturale qu’on a parfois collée à Eastwood dans ce domaine ; LA CORDE RAIDE (1984) est une sorte «d’anti Dirty Harry», où Eastwood incarne l’inspecteur Wes Block, enquêteur accro au sexe masochiste. Abordé par un homme dans un bar, Block révèle, dans une scène étonnante, qu’il a peut-être déjà eu des relations homosexuelles «hard»… à moins qu’il ne fantasme l’acte. Et enfin,

Il y a MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (1997), où le conflit tourne autour du meurtre d’un prostitué bisexuel (Jude Law) par son riche amant joué par Kevin Spacey. Eastwood filme des séquences savoureuses où son alter ego, joué par John Cusack, rencontre l’extravagant travesti Lady Chablis, dans son propre rôle, qui vient perturber les bals des débutants et le procès criminel en cours.

 

Voilà qui nous menait donc au portrait de J. EDGAR, l’homme le plus craint d’Amérique, qui est donc aussi celui d’un refoulé total. Dominé par sa mère (son père n’est qu’une loque épuisée par la maladie), le jeune Hoover se conformera au moralisme intransigeant de cette dernière : pas question d’être une «jonquille» ! Le jeune Hoover prendra au pied de la lettre la réputation de séducteur que lui collent, pour rire, les secrétaires du Département de Justice. Et il ratera en beauté sa tentative de demande en mariage à Helen Gandy (Naomi Watts, toute en discrétion lucide), qui sera sa secrétaire personnelle pour le reste de sa vie. La jeune femme, en le repoussant, a certainement eu l’intuition que ce jeune homme «joue» un personnage qu’il n’est pas. Leur relation restera strictement professionnelle.

Avec Clyde Tolson (un acteur prometteur : Armie Hammer, le «jumeau» rameur du SOCIAL NETWORK), la relation est toute autre, mais toute aussi difficile… Les obsessions morales de Hoover le portent à choisir pour le FBI des hommes stricts, à la forme physique impeccable (savoureuses scènes de recrutement où, inconsciemment, Hoover apprécie le physique en question …) et dévoués à leur métier. Or, l’entrée de Tolson au sein du FBI, où il fut le fidèle numéro 2, ne se fait pas sur ces critères… Le beau jeune homme, élégant, cultivé et spirituel, a tapé dans l’œil d’Hoover. Son recrutement est particulièrement évocateur de sous-entendus : Hoover essaie d’être au mieux de sa forme physique (pour l’impressionner ? le dominer ?), et Clyde Tolson, qui n’a pas spécialement envie de faire carrière au FBI, va néanmoins se mettre à son service pour lui faciliter l’existence (l’ouverture de la fenêtre, le choix de nouveaux vêtements). De cette rencontre va naître la plus étrange histoire d’amour contraint entre deux hommes, sur des décennies. Le film décrit, avec finesse et un certain humour à froid, la curieuse relation de ces deux hommes clairement attirés l’un par l’autre, qui dînent et déjeunent ensemble… mais que le puritanisme de Hoover va pourtant mettre à mal : aucune démonstration de tendresse, d’affection, ni de relation physique explicite. Hoover met un point d’honneur à faire chambre séparée avec Tolson, alors même qu’ils dorment sous le même toit, et met ce dernier au supplice en parlant d’une liaison (réelle ou fantasmée ?) avec l’actrice Dorothy Lamour… Une forme de cruauté psychologique qui pousse Tolson à réagir dans une scène de dispute, tournant au pugilat, puis à l’étreinte contrariée.

Le drame personnel d’Hoover est de renier ses pulsions, jusqu’à la détestation de soi ; ce qui culmine avec la scène suivant la mort de la mère. Scène blafarde, où Hoover porte la robe et le collier maternels ; Eastwood évite le grotesque et montre la tristesse absolue de la situation. Le patron du FBI lutte en vain contre sa nature, opposée à la morale maternelle, et le fait payer à son cher Clyde. Ce conflit intime, Hoover osera enfin l’exprimer dans une réplique adressée à Helen Gandy, après l’accident cardiaque de son compagnon : «Est-ce que je tue tout ce que j’aime ?». Cette question terrible, sans réponse, résume à elle seule les angoisses du personnage, mais pourrait aussi s’appliquer à un très grand nombre de protagonistes des films d’Eastwood. 

 

 

J.-Edgar-5 Bien entendu, l’histoire de J. Edgar Hoover est indissociable de celle de sa création, le fameux FBI. Là encore, le travail de Dustin Lance Black force le respect : mêler l’histoire personnelle de Hoover à celle de la création et l’évolution du Bureau, sur cinquante années, en un film de deux heures quinze n’était pas évident. Il a fallu sacrifier certains grands moments, on l’a déjà dit, par nécessité dramaturgique.

Dommage que le scénario n’insiste pas sur sa curieuse tolérance envers la Mafia américaine, qui menaçait de révéler ses propres secrets embarrassants pour la morale de l’époque…

Ce qui n’empêche pas J. EDGAR d’évoquer et de montrer les «faits d’armes» de son maître d’œuvre et ses agents, avec clarté et précision. Tout y est, ou presque : on a déjà évoqué le cas de Bruno Hauptmann, mais le film s’intéresse aussi aux premières affaires qui ont établi la réputation et la carrière politique du jeune Hoover, comme les «Palmer Raids», et l’éviction de l’activiste féministe et libertaire Emma Goldman, en pleine période de chasse aux anarchistes. Les braqueurs de banque de la Grande Dépression sont aussi dans son collimateur – revoir donc PUBLIC ENEMIES de Michael Mann -, et où se déploie la mégalomanie grandissante de Hoover. Il ira jusqu’à se débarrasser du plus efficace de ses agents, Melvin Purvis, ses succès lui faisant de l’ombre !

 

Le film évoque aussi, dans l’histoire de l’évolution du Bureau, un aspect technique intéressant pour qui s’intéresse aux enquêtes policières. On peut reprocher énormément de choses à Hoover, il faut au moins lui accorder le mérite d’avoir su appliquer des techniques policières totalement inédites dans son pays. La délimitation de scènes de crimes, le recours à l’analyse scientifique dans n’importe quel domaine, le traçage de la monnaie destinée aux rançonneurs, etc. sont autant de pratiques familières au spectateur contemporain. Mais jusque dans les années 1930, elles n’étaient pas appliquées, et tournées en dérision ! Hoover a su mettre en valeur leur contribution importante, notamment dans l’affaire Lindbergh-Hauptmann… même si elles ont eu leurs limites dans cette histoire, et ont probablement envoyé un bouc émissaire sur la chaise électrique.  

 

Avec la mégalomanie, le goût d’Hoover pour la publicité, motivé par son besoin de défendre bec et ongles sa création, passe aussi pour une nouveauté dans les années 1930. Il utilisa sciemment le cinéma et la bande dessinée pour populariser l’image du Bureau. Ce n’est pas sans échecs, voir cette scène réjouissante où il est la vedette d’un film d’avertissement au public, vilipendant les Dillinger, Nelson et autres mitrailleurs de banques. Il fait un flop : physique déplaisant, absence de charisme et discours moralisateur ne font pas bon ménage… le public le hue. James Cagney en voyou flamboyant dans L’ENNEMI PUBLIC (film fondateur du genre «Gangsters» dû à William A. Wellmann), a bien plus de succès dans ces années de Dépression ! Hoover saura corriger le tir quelques années après, en se mettant en vedette dans les grandes arrestations. Comme en résultat, James Cagney popularise alors l’image du FBI dans G-MEN (LES HORS-LA-LOI) de William Keighley. Hoover voulait d’ailleurs être une «star», pour le bien du Bureau comme pour son besoin personnel de gloire. Le film «croque» des scènes réjouissantes où Hoover flirte avec Hollywood, que ce soit en posant avec Shirley Temple ou flirtant (en pure perte) avec Ginger Rogers et ses amies !

 

J. EDGAR insiste aussi sur un autre aspect des plus déplaisants du personnage : véritable maître chanteur de premier ordre, il pratique les écoutes illégales et le chantage, pour se maintenir dans sa fonction en toute impunité. Les mœurs d’Eleanor Roosevelt comme celles de John F. Kennedy en sont dans le film le parfait exemple. Et il n’hésite pas à monter de toutes pièces une grossière campagne de calomnie contre Martin Luther King, en vain. Le récit est adroit et révèle ses propres surprises ; ainsi la mort de John F. Kennedy abattu à Dallas. Tel que le montre le film, Hoover est en train d’écouter une bande d’écoute du Président américain avec une de ses maîtresses. Il est le premier à prévenir Robert Kennedy, son ennemi du moment, du meurtre de son frère. Puis il téléphone à Helen Gandy… tout en laissant tourner le magnétophone qui émet donc les gémissements de plaisir de la maîtresse du Président. C’est Eros et Thanatos, réunis dans l’esprit obsessionnel du patron du FBI !  

 

J.-Edgar-8 La mise en scène d’Eastwood est toujours impeccable, bénéficiant du travail du chef opérateur Tom Stern, expert ès atmosphères «noires», qui transforme peu à peu Hoover et ses proches en êtres désincarnés. Des fantômes typiquement «eastwoodiens». On peut peut-être reprocher au cinéaste un rythme assez lent qui entraîne quelques longueurs au final, mais l’histoire l’autorise. Et de toute façon, Eastwood a depuis longtemps adopté un style de narration qui élimine les effets à la mode de montage et de découpage frénétiques. L’intérêt du film est aussi qu’il sait prendre son temps.

S’appuyant toujours sur l’impeccable scénario de Black, le cinéaste glisse aussi des jeux de signes référentiels habiles. Par exemple, au sortir d’une soirée cinéma sur Times Square avec sa mère et Clyde Tolson, Hoover passe devant une enseigne vantant les «Eltinge Follies», référence aux spectacles de Julian Eltinge, célèbre travesti des années trente, signe renvoyant donc Hoover à ses pulsions.

Eastwood montre Hoover jouer sans arrêt avec un mouchoir blanc, remis par Tolson à leur première rencontre ; signe ambivalent de possession, plus que marque d’amour… Une lettre relue sans cesse par Hoover, adressée à Eleanor Roosevelt par son amante, devient le dérivatif de l’amour qu’il ne peut exprimer à son compagnon.

Plus mystérieux, et surtout destiné aux connaisseurs de l’œuvre de Clint Eastwood, Hoover vit une courte scène étrange au moment de l’arrestation du gangster Alvin Karpis. Au moment d’agir, Hoover est retardé, s’arrêtant pour laisser passer un sinistre cavalier, émacié, juché sur un cheval à la robe pâle… Le cavalier a surgi de nulle part, et disparaît pour ne plus revenir. Il semble tout de même terrifier l’inflexible Hoover. Et pour cause… Le patron du FBI a dû lire et relire dans sa jeunesse chrétienne un passage de l’Apocalypse, concernant le plus terrifiant des cavaliers. Celui qui s’appelle Mort, et que l’Enfer accompagne… Souvenez-vous du début de PALE RIDER !

  

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Encore une réussite pour Clint Eastwood, qui ne va toujours pas prendre de vacances et prépare son retour à 82 ans dans TROUBLE WITH THE CURVE de Robert Lorenz. Son 67e film en tant qu’acteur. On l’avait trop tôt enterré, après sa grande mort à l’écran dans GRAN TORINO. Mais Clint revient toujours de ses propres morts, c’est bien connu !

 

 

 

Agent Spécial Ludovic Fauchier, fermeture du dossier.

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