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L’Homme des Secrets – J. EDGAR

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J. EDGAR, de Clint EASTWOOD

 

 

ALERTE SPOILERS ! Le texte qui suit vous révèle des passages importants du film. Si vous voulez garder l’intérêt intact, lisez ce qui suit après l’avoir vu.

 

L'Homme des Secrets - J. EDGAR dans Fiche et critique du film J.-Edgar-1Clint Eastwood ne rend jamais les armes. Toujours aussi régulier, il nous livre son «petit» film annuel : une biographie historique de J. Edgar Hoover, le personnage le plus controversé de l’histoire policière et politique américaine. De 1919 à 1972, J. EDGAR retrace donc l’ascension et la déchéance du fondateur et premier directeur (durant près de 40 ans) du FBI, ni plus ni moins que la police gouvernementale des Etats-Unis.

 

Un personnage étrange à plus d’un titre, qui se créa l’image d’un «super-flic» en révolutionnant certes le travail de la police aux USA, mais qui s’appropria sans vergogne le travail de ses agents, soigna sa propre publicité avec beaucoup de cynisme et détint illégalement des milliers de dossiers sur la vie privée de personnalités publiques. Ce curieux petit homme pratiqua aussi l’intimidation, le chantage, la calomnie et la corruption, sans jamais vouloir rendre de comptes à quiconque, même pas aux différents présidents américains qui se succédèrent à la Maison Blanche ; et enfin, son obsession à fouiller chez les autres les sales petits secrets, au nom d’une morale très puritaine, cachait le goût du secret sur sa propre vie privée… L’homme le plus puissant des Etats-Unis était un homosexuel refoulé, honteux, et sérieusement névrosé.

Un personnage aussi paradoxal ne pouvait qu’intéresser Eastwood, et le challenge narratif est de taille. Raconter la vie de J. Edgar Hoover, et les origines du FBI, c’est plonger directement dans les heures les plus tumultueuses de l’histoire américaine du 20e Siècle, depuis la «Peur Rouge» de 1919 jusqu’aux années Nixon, en passant par la Grande Dépression, la Guerre Froide et les années Kennedy. «Tailler» dans une page d’histoire aussi riche et complexe sans lasser le spectateur n’est pas chose facile, mais heureusement Eastwood a eu la bonne idée de travailler avec un scénariste talentueux, Dustin Lance Black. Celui-ci, avec HARVEY MILK avait déjà su faire preuve d’une maîtrise de la narration impeccable, liant l’histoire intime d’un homme à son histoire politique. De ce point de vue, J. EDGAR est déjà une réussite : en évitant les pièges habituels de la «biopic» («Epic biography», ou biographie historique, un genre phare du cinéma américain), Black s’est focalisé sur le portrait du personnage Hoover. Bien entendu, des choix dramaturgiques sont nécessaires. Le scénariste a choisi de mettre en avant l’évolution du personnage dans ses jeunes années (de 1919 à 1938) et ses dernières années (de 1960 à 1972). Le rôle de Hoover et du FBI durant la 2e Guerre Mondiale, les années de la Chasse aux Sorcières, ses étranges liens avec la Mafia sont donc mises de côté.

Ce qui n’empêche heureusement pas le film de rester passionnant à regarder de bout en bout, l’histoire alternant entre les époques à travers les mémoires, sujettes à caution, dictées par Hoover lui-même pour sa propre légende. Black se montre aussi assez adroit pour prendre la distance critique nécessaire de façon très astucieuse, en mettant en avant le regard de Clyde Tolson, le bras droit et «ami de longue date» de Hoover. C’est ce dernier, amoureux désespéré, qui viendra le moment venu relativiser les faits évoqués par Hoover.  

 

 

Incarner J. Edgar Hoover au cinéma n’est pas une chose aisée. Les photos historiques montrent un personnage franchement peu photogénique… Courtaud, dégarni, un pli de bajoues graisseuses s’accentuant avec l’âge, et de gros yeux fixes globuleux lui donnant l’apparence d’un crapaud, le vrai Hoover était franchement disgracieux. Impression forcément renforcée par le portrait psychologique qu’en ont dressé les historiens, biographes et les nombreux auteurs de fiction de toute sorte : celui d’un homme profondément antipathique, par son mélange de puritanisme, d’autoritarisme et de froideur. Difficile de trouver jusqu’ici l’acteur idéal pour l’incarner ; deux exemples au moins peuvent être cités : Bob Hoskins, dans le NIXON d’Oliver Stone (1995), campe un Hoover vieillissant et manipulateur, tandis que Billy Crudup, dans PUBLIC ENEMIES de Michael Mann, se montre plutôt crédible en jeune et ambitieux patron du BOI/FBI traquant Dillinger (Johnny Depp).  

 

 

J.-Edgar-6 dans Fiche et critique du filmAvec J. EDGAR, Leonardo DiCaprio gagne un pari difficile : incarner un parfait repoussoir humain doublé d’un être sérieusement perturbé. La transformation de l’acteur dans le personnage force le respect : il interprète Hoover sur cinquante années, jusqu’à son déclin final.

Un grand acteur se distingue par une appropriation totale du personnage, et à ce niveau-là, DiCaprio, comédien complet, livre une de ses meilleures interprétations. La transformation est évidemment physique, passant par les choix de vêtements et le maquillage élaboré : empâté, transpirant en état de stress, le Hoover de DiCaprio apparaît comme enfermé en permanence dans ce corps qui semble l’embarrasser perpétuellement.

Ecoutez aussi la façon très particulière qu’a le personnage de s’exprimer, une voix désagréable, renfermée, cherchant en permanence à dominer l’autre tout en laissant percevoir un manque… Cette voix se fragilise quand Hoover se retrouve en difficulté dans l’intimité, pour des raisons évidentes. Il cherche à cacher à tout prix son homosexualité en se forçant à la «normalité» de la morale de son époque, celle que lui a enseignée une mère particulièrement étouffante (formidable Judi Dench). Cela se traduit par des bégaiements subits marquant le malaise interne de Hoover, comme dans cette scène savoureuse où sa mère l’oblige à répéter ses exercices de diction… avant de l’obliger à danser et à taire ses préférences !

Et il y a aussi bien sûr le regard. Ce que fait DiCaprio est très subtil en l’occurrence. Au naturel, les beaux yeux intenses de Leo qui font craquer les spectatrices n’ont rien à voir avec le regard globuleux du vrai Hoover… Qu’à cela ne tienne, DiCaprio a saisi l’essence du personnage, aux antipodes de sa propre personnalité ; Hoover est un être fuyant, y compris avec ses quelques proches, et ne les regarde pratiquement jamais dans les yeux. Mais quand il s’agit d’arrêter les criminels, d’intimider les ennemis politiques ou de se présenter devant les caméras, son regard devient dur, fixant son antagoniste. C’est le côté «autoritaire persécuteur» de Hoover qui prend alors le dessus. Un travail remarquable de la part du comédien.

La mise en scène d’Eastwood le sert parfaitement, le cinéaste-comédien ayant toujours traduit dans ses films un intérêt certain pour la transformation «psychologique» du corps ; à ce titre, la métamorphose de DiCaprio en Hoover est à rapprocher de l’autre «biopic» mise en scène par Eastwood, BIRD, avec Forest Whitaker transfiguré par son interprétation de Charlie Parker dans sa déchéance physique.  

 

J.-Edgar-4 Dans sa longue carrière riche en films policiers, Clint Eastwood a forcément déjà évoqué ou mis en scène le FBI. Il est d’ailleurs assez intéressent de signaler qu’Eastwood, longtemps catalogué comme un affreux réactionnaire de droite (ceci alors même qu’il s’épanouissait grâce à son travail avec Don Siegel, cinéaste aux convictions de gauche…), souffle le chaud et le froid sur le Bureau et les policiers. On connaît bien sûr l’imagerie héroïque incarnée par Clint en Inspecteur Harry, mais son regard s’est nuancé. Certes, l’excellent DANS LA LIGNE DE MIRE de Wolfgang Petersen (1993) nous présente les agents du FBI, ceux chargés de la protection présidentielle, avec sympathie, tout comme BLOOD WORK (CREANCE DE SANG, 2002) avec Clint en profiler retraité (brocardant quand même l’incompétence de ses jeunes collègues…) ; mais Eastwood a aussi filmé, dans LES PLEINS POUVOIRS, d’autres agents comme des hommes dangereux, capables de commettre bavure et tentatives de meurtre, pour couvrir les frasques sexuelles de leur président. N’oublions pas non plus le «sniper» du Bureau qui abat le fugitif joué par Kevin Costner dans UN MONDE PARFAIT, un parfait sale type que Clint se fait un plaisir de cogner ! Ajoutons aussi les bavures, les ambiguïtés incessantes et les vilains petits secrets de la police américaine exposés dans sa filmographie : MAGNUM FORCE, THE GAUNTLET (L’EPREUVE DE FORCE), LA CORDE RAIDE… le summum étant atteint avec CHANGELING (L’ECHANGE), critique cinglante des erreurs de la police américaine dans une histoire sordide de kidnapping et meurtres d’enfants. On ne sera pas trop surpris de voir d’ailleurs Clint Eastwood, dans J. EDGAR, revenir sur la triste affaire du bébé de Charles Lindbergh. Sordide histoire, théâtre d’une détestable lutte d’influence entre Hoover et son Bureau et la police chargée de l’enquête. La découverte du petit corps supplicié du bébé nous rappelle d’ailleurs une terrible scène similaire de CHANGELING, où l’inspecteur découvrait les restes des jeunes victimes… L’émotion soulevée dans l’affaire Lindbergh servit les ambitions politiques de Hoover pour faire la publicité du FBI, culminant avec l’arrestation, le procès et l’exécution du coupable présumé, Bruno Hauptmann. Le scénario a l’intelligence de nous rappeler qu’Hauptmann ne fut jugé que sur des preuves indirectes, et nia jusqu’au bout avoir tué l’enfant. Complice probable, mais pas le coupable idéal, nécessaire à l’envie de gloire de Hoover, et celle de justice du public… 

 

Il est aussi assez intéressant de noter les liens qu’entretient Leonardo DiCaprio avec le FBI – sur le grand écran, bien sûr. Fils d’artistes underground très actifs durant les années 1960 et 1970, DiCaprio a souvent eu dans ses films des ennuis répétés avec le Bureau : dans CATCH ME IF YOU CAN (ARRÊTE-MOI SI TU PEUX, 2002) de Steven Spielberg, il fait tourner en bourrique les agents gouvernementaux lancés à ses trousses ; dans SHUTTER ISLAND de Scorsese, il est un agent du Bureau gravement perturbé menant une enquête impossible à résoudre ; et dans INCEPTION de Christopher Nolan, il est interdit de séjour dans son propre pays, le FBI l’accusant d’avoir incité sa femme à se tuer… Parmi la douzaine de projets qu’il a en cours, DiCaprio devrait poursuivre la série dans l’un de ceux-ci : LEGACY OF SECRECY, dans lequel il jouera le rôle de Jack Van Laningham, un informateur du FBI, devenu proche d’un mafioso impliqué dans l’assassinat de Kennedy fomenté par la Mafia et de la CIA ! Rajoutons, par ailleurs, que l’interprète de Clyde Tolson, Armie Hammer, eut un grand-père directement fiché par Hoover… 

A l’annonce du tournage du film, le Bureau a officiellement exprimé ses réserves, gêné à l’idée de voir révélée l’homosexualité de son père fondateur, entre autres choses. Si, après tout cela, il y a encore des gens pour croire Eastwood réactionnaire…

 

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J. EDGAR, par son propos, revient sur le thème de l’homosexualité qui est souvent présent dans les films d’Eastwood. Là encore, il faut se méfier des interprétations caricaturales. On peut cependant souligner que, dans certains de ses films, le thème revient fréquemment, oscillant entre l’attitude moqueuse et la justesse de ton. PLAY MISTY FOR ME (UN FRISSON DANS LA NUIT) présente un homosexuel exubérant, Jay Jay, proche du héros campé par Clint, qui ne se gêne pas pourtant pour le remettre à sa place ; dans DIRTY HARRY (L’INSPECTEUR HARRY), les homosexuels de San Francisco sont l’objet de la haine du tueur en série, qui s’amuse par ailleurs à «balader» Harry dans un parc nocturne où il croise «Alice», un prostitué craintif ; dans THE EIGER SANCTION (LA SANCTION), le fourbe Miles Mellough (Jack Cassidy) est une «folle», vite humilié par Clint (qui l’envoie mourir à petit feu dans le désert !) ; dans L’EVADE D’ALCATRAZ, Frank Morris (Clint) échappe de justesse aux avances viriles de la brute Wolf (encore qu’il ne s’agit pas ici de sexualité mais bien de violence… gare aux douches !) ; SUDDEN IMPACT, le quatrième Dirty Harry mis en scène par Eastwood, nous présente un personnage des plus odieux, la répugnante lesbienne Ray, à la tête de la meute des violeurs.

Plus intéressants dans leur propos, les deux films suivants éliminent l’imagerie caricaturale qu’on a parfois collée à Eastwood dans ce domaine ; LA CORDE RAIDE (1984) est une sorte «d’anti Dirty Harry», où Eastwood incarne l’inspecteur Wes Block, enquêteur accro au sexe masochiste. Abordé par un homme dans un bar, Block révèle, dans une scène étonnante, qu’il a peut-être déjà eu des relations homosexuelles «hard»… à moins qu’il ne fantasme l’acte. Et enfin,

Il y a MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (1997), où le conflit tourne autour du meurtre d’un prostitué bisexuel (Jude Law) par son riche amant joué par Kevin Spacey. Eastwood filme des séquences savoureuses où son alter ego, joué par John Cusack, rencontre l’extravagant travesti Lady Chablis, dans son propre rôle, qui vient perturber les bals des débutants et le procès criminel en cours.

 

Voilà qui nous menait donc au portrait de J. EDGAR, l’homme le plus craint d’Amérique, qui est donc aussi celui d’un refoulé total. Dominé par sa mère (son père n’est qu’une loque épuisée par la maladie), le jeune Hoover se conformera au moralisme intransigeant de cette dernière : pas question d’être une «jonquille» ! Le jeune Hoover prendra au pied de la lettre la réputation de séducteur que lui collent, pour rire, les secrétaires du Département de Justice. Et il ratera en beauté sa tentative de demande en mariage à Helen Gandy (Naomi Watts, toute en discrétion lucide), qui sera sa secrétaire personnelle pour le reste de sa vie. La jeune femme, en le repoussant, a certainement eu l’intuition que ce jeune homme «joue» un personnage qu’il n’est pas. Leur relation restera strictement professionnelle.

Avec Clyde Tolson (un acteur prometteur : Armie Hammer, le «jumeau» rameur du SOCIAL NETWORK), la relation est toute autre, mais toute aussi difficile… Les obsessions morales de Hoover le portent à choisir pour le FBI des hommes stricts, à la forme physique impeccable (savoureuses scènes de recrutement où, inconsciemment, Hoover apprécie le physique en question …) et dévoués à leur métier. Or, l’entrée de Tolson au sein du FBI, où il fut le fidèle numéro 2, ne se fait pas sur ces critères… Le beau jeune homme, élégant, cultivé et spirituel, a tapé dans l’œil d’Hoover. Son recrutement est particulièrement évocateur de sous-entendus : Hoover essaie d’être au mieux de sa forme physique (pour l’impressionner ? le dominer ?), et Clyde Tolson, qui n’a pas spécialement envie de faire carrière au FBI, va néanmoins se mettre à son service pour lui faciliter l’existence (l’ouverture de la fenêtre, le choix de nouveaux vêtements). De cette rencontre va naître la plus étrange histoire d’amour contraint entre deux hommes, sur des décennies. Le film décrit, avec finesse et un certain humour à froid, la curieuse relation de ces deux hommes clairement attirés l’un par l’autre, qui dînent et déjeunent ensemble… mais que le puritanisme de Hoover va pourtant mettre à mal : aucune démonstration de tendresse, d’affection, ni de relation physique explicite. Hoover met un point d’honneur à faire chambre séparée avec Tolson, alors même qu’ils dorment sous le même toit, et met ce dernier au supplice en parlant d’une liaison (réelle ou fantasmée ?) avec l’actrice Dorothy Lamour… Une forme de cruauté psychologique qui pousse Tolson à réagir dans une scène de dispute, tournant au pugilat, puis à l’étreinte contrariée.

Le drame personnel d’Hoover est de renier ses pulsions, jusqu’à la détestation de soi ; ce qui culmine avec la scène suivant la mort de la mère. Scène blafarde, où Hoover porte la robe et le collier maternels ; Eastwood évite le grotesque et montre la tristesse absolue de la situation. Le patron du FBI lutte en vain contre sa nature, opposée à la morale maternelle, et le fait payer à son cher Clyde. Ce conflit intime, Hoover osera enfin l’exprimer dans une réplique adressée à Helen Gandy, après l’accident cardiaque de son compagnon : «Est-ce que je tue tout ce que j’aime ?». Cette question terrible, sans réponse, résume à elle seule les angoisses du personnage, mais pourrait aussi s’appliquer à un très grand nombre de protagonistes des films d’Eastwood. 

 

 

J.-Edgar-5 Bien entendu, l’histoire de J. Edgar Hoover est indissociable de celle de sa création, le fameux FBI. Là encore, le travail de Dustin Lance Black force le respect : mêler l’histoire personnelle de Hoover à celle de la création et l’évolution du Bureau, sur cinquante années, en un film de deux heures quinze n’était pas évident. Il a fallu sacrifier certains grands moments, on l’a déjà dit, par nécessité dramaturgique.

Dommage que le scénario n’insiste pas sur sa curieuse tolérance envers la Mafia américaine, qui menaçait de révéler ses propres secrets embarrassants pour la morale de l’époque…

Ce qui n’empêche pas J. EDGAR d’évoquer et de montrer les «faits d’armes» de son maître d’œuvre et ses agents, avec clarté et précision. Tout y est, ou presque : on a déjà évoqué le cas de Bruno Hauptmann, mais le film s’intéresse aussi aux premières affaires qui ont établi la réputation et la carrière politique du jeune Hoover, comme les «Palmer Raids», et l’éviction de l’activiste féministe et libertaire Emma Goldman, en pleine période de chasse aux anarchistes. Les braqueurs de banque de la Grande Dépression sont aussi dans son collimateur – revoir donc PUBLIC ENEMIES de Michael Mann -, et où se déploie la mégalomanie grandissante de Hoover. Il ira jusqu’à se débarrasser du plus efficace de ses agents, Melvin Purvis, ses succès lui faisant de l’ombre !

 

Le film évoque aussi, dans l’histoire de l’évolution du Bureau, un aspect technique intéressant pour qui s’intéresse aux enquêtes policières. On peut reprocher énormément de choses à Hoover, il faut au moins lui accorder le mérite d’avoir su appliquer des techniques policières totalement inédites dans son pays. La délimitation de scènes de crimes, le recours à l’analyse scientifique dans n’importe quel domaine, le traçage de la monnaie destinée aux rançonneurs, etc. sont autant de pratiques familières au spectateur contemporain. Mais jusque dans les années 1930, elles n’étaient pas appliquées, et tournées en dérision ! Hoover a su mettre en valeur leur contribution importante, notamment dans l’affaire Lindbergh-Hauptmann… même si elles ont eu leurs limites dans cette histoire, et ont probablement envoyé un bouc émissaire sur la chaise électrique.  

 

Avec la mégalomanie, le goût d’Hoover pour la publicité, motivé par son besoin de défendre bec et ongles sa création, passe aussi pour une nouveauté dans les années 1930. Il utilisa sciemment le cinéma et la bande dessinée pour populariser l’image du Bureau. Ce n’est pas sans échecs, voir cette scène réjouissante où il est la vedette d’un film d’avertissement au public, vilipendant les Dillinger, Nelson et autres mitrailleurs de banques. Il fait un flop : physique déplaisant, absence de charisme et discours moralisateur ne font pas bon ménage… le public le hue. James Cagney en voyou flamboyant dans L’ENNEMI PUBLIC (film fondateur du genre «Gangsters» dû à William A. Wellmann), a bien plus de succès dans ces années de Dépression ! Hoover saura corriger le tir quelques années après, en se mettant en vedette dans les grandes arrestations. Comme en résultat, James Cagney popularise alors l’image du FBI dans G-MEN (LES HORS-LA-LOI) de William Keighley. Hoover voulait d’ailleurs être une «star», pour le bien du Bureau comme pour son besoin personnel de gloire. Le film «croque» des scènes réjouissantes où Hoover flirte avec Hollywood, que ce soit en posant avec Shirley Temple ou flirtant (en pure perte) avec Ginger Rogers et ses amies !

 

J. EDGAR insiste aussi sur un autre aspect des plus déplaisants du personnage : véritable maître chanteur de premier ordre, il pratique les écoutes illégales et le chantage, pour se maintenir dans sa fonction en toute impunité. Les mœurs d’Eleanor Roosevelt comme celles de John F. Kennedy en sont dans le film le parfait exemple. Et il n’hésite pas à monter de toutes pièces une grossière campagne de calomnie contre Martin Luther King, en vain. Le récit est adroit et révèle ses propres surprises ; ainsi la mort de John F. Kennedy abattu à Dallas. Tel que le montre le film, Hoover est en train d’écouter une bande d’écoute du Président américain avec une de ses maîtresses. Il est le premier à prévenir Robert Kennedy, son ennemi du moment, du meurtre de son frère. Puis il téléphone à Helen Gandy… tout en laissant tourner le magnétophone qui émet donc les gémissements de plaisir de la maîtresse du Président. C’est Eros et Thanatos, réunis dans l’esprit obsessionnel du patron du FBI !  

 

J.-Edgar-8 La mise en scène d’Eastwood est toujours impeccable, bénéficiant du travail du chef opérateur Tom Stern, expert ès atmosphères «noires», qui transforme peu à peu Hoover et ses proches en êtres désincarnés. Des fantômes typiquement «eastwoodiens». On peut peut-être reprocher au cinéaste un rythme assez lent qui entraîne quelques longueurs au final, mais l’histoire l’autorise. Et de toute façon, Eastwood a depuis longtemps adopté un style de narration qui élimine les effets à la mode de montage et de découpage frénétiques. L’intérêt du film est aussi qu’il sait prendre son temps.

S’appuyant toujours sur l’impeccable scénario de Black, le cinéaste glisse aussi des jeux de signes référentiels habiles. Par exemple, au sortir d’une soirée cinéma sur Times Square avec sa mère et Clyde Tolson, Hoover passe devant une enseigne vantant les «Eltinge Follies», référence aux spectacles de Julian Eltinge, célèbre travesti des années trente, signe renvoyant donc Hoover à ses pulsions.

Eastwood montre Hoover jouer sans arrêt avec un mouchoir blanc, remis par Tolson à leur première rencontre ; signe ambivalent de possession, plus que marque d’amour… Une lettre relue sans cesse par Hoover, adressée à Eleanor Roosevelt par son amante, devient le dérivatif de l’amour qu’il ne peut exprimer à son compagnon.

Plus mystérieux, et surtout destiné aux connaisseurs de l’œuvre de Clint Eastwood, Hoover vit une courte scène étrange au moment de l’arrestation du gangster Alvin Karpis. Au moment d’agir, Hoover est retardé, s’arrêtant pour laisser passer un sinistre cavalier, émacié, juché sur un cheval à la robe pâle… Le cavalier a surgi de nulle part, et disparaît pour ne plus revenir. Il semble tout de même terrifier l’inflexible Hoover. Et pour cause… Le patron du FBI a dû lire et relire dans sa jeunesse chrétienne un passage de l’Apocalypse, concernant le plus terrifiant des cavaliers. Celui qui s’appelle Mort, et que l’Enfer accompagne… Souvenez-vous du début de PALE RIDER !

  

J.-Edgar-9

Encore une réussite pour Clint Eastwood, qui ne va toujours pas prendre de vacances et prépare son retour à 82 ans dans TROUBLE WITH THE CURVE de Robert Lorenz. Son 67e film en tant qu’acteur. On l’avait trop tôt enterré, après sa grande mort à l’écran dans GRAN TORINO. Mais Clint revient toujours de ses propres morts, c’est bien connu !

 

 

 

Agent Spécial Ludovic Fauchier, fermeture du dossier.

Le Rêve de Dickens – HEREAFTER / AU-DELA

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HEREAFTER / Au-delà, de Clint EASTWOOD  

L’Histoire :

 

Trois personnes qui ne se sont jamais rencontrées voient leurs existences radicalement bouleversées par des circonstances dramatiques…

Marie Le Lay, journaliste vedette à la télévision française, profite de ses vacances de fin d’année en Thaïlande avec son compagnon, Didier. Tandis que celui-ci se repose dans leur chambre d’hôtel, Marie descend dans la rue pour acheter des cadeaux aux enfants de Didier. Ce jour-là, le 26 décembre 2004, un séisme sous-marin dans l’Océan Indien entraîne un raz-de-marée dévastateur… En quelques minutes, il va causer plus de 200 000 morts dans tout l’Océan Indien.

Marie est emportée par les flots meurtriers. Mais, par miracle, la jeune femme est récupérée et ranimée. Rétablie, elle est raccompagnée en France par Didier, et se remet à son travail de journaliste vedette. Mais elle perd pied, perturbée par le souvenir du drame et des visions incompréhensibles, survenues alors qu’elle était entre la vie et la mort…

À San Francisco, George Lonegan travaille comme ouvrier sur les docks. Solitaire, renfermé, George s’est pratiquement coupé de tout lien, perturbé par un don apparu durant son enfance : il lui suffit de toucher la main des gens pour entrer en relation avec l’esprit des morts, défunts proches de ceux qui viennent le voir, incapables de faire leur deuil. George, malgré l’insistance de son frère Billy, ne supporte plus ces situations éprouvantes, et préfère vivre en quasi reclus, gardant le secret sur son don. Il rencontre Melanie, une charmante jeune femme nouvelle venue à San Francisco, et en tombe amoureux…

À Londres, deux jeunes jumeaux, Jason et Marcus, vivent avec leur mère, Jackie, alcoolique et toxicomane. Les services sociaux connaissent leur situation et s’apprêtent à séparer Jackie de ses deux garçons, qui rusent pour ne pas être mis en famille d’accueil. Jackie se résout à se désintoxiquer par ses propres moyens, avec l’aide de ses enfants. Jason se rend à la pharmacie pour acheter les médicaments qui aideront sa mère à décrocher. Mais, téléphonant à Marcus, il est agressé par des voyous qui veulent voler son portable. Jason s’enfuit et se fait renverser par un camion. Il décède sous les yeux de Marcus. Séparé de sa mère, et placé dans une nouvelle famille, Marcus, désemparé, se désintéresse vite de l’école. Il n’a qu’une seule idée en tête : parler à son frère disparu…

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Impressions :

 

Clint Eastwood, avec une régularité professionnelle qui force le respect, signe son film annuel, changeant une nouvelle fois de registre avec HEREAFTER, devenu en français AU-DELA. Une traduction littérale qui, pour une fois, est assez juste… même si elle ne retranscrit qu’une partie du sens de ce mot anglais assez difficile à décoder : «hereafter», ou «contrecoup», «ultérieurement», «ce qui suit après»… Mais après quoi, justement ? C’est tout le sujet du film, qui entre dans les vies de trois personnes qui ont vu la Mort en face, et en sont restés marquées.

Sous l’apparence d’un drame fortement teinté de Fantastique, «Old Man Clint» aborde sereinement un sujet difficile, et surprend autant le spectateur que la majeure partie des «clintophiles». En dépit de la gravité du propos, et de l’apparente nonchalance du récit, le cinéaste réussit un film passionnant, exigeant, et au bout du compte plus optimiste qu’il n’y paraît.

 

La Mort est omniprésente dans le cinéma d’Eastwood. Le grand Clint, 81 ans cette année, a toujours abordé ce thème avec une franchise et une honnêteté impressionnantes dans un milieu où l‘on pratique, d‘ordinaire, le «culte» de l’éternelle jeunesse et le refus de l‘inévitable fin propre à tout être humain. On garde bien sûr en mémoire le bouleversant finale de GRAN TORINO, où Clint signe ses adieux à l’écran en se faisant symboliquement tuer. INVICTUS, son précédent film, annonçait sans détours l’épuisement physique de Nelson Mandela (magnifique Morgan Freeman), premier signe de la santé vacillante du grand homme sud-africain. Ce ne sont que deux exemples parmi tant d’autres dans une immense filmographie où les protagonistes «eastwoodiens» font face à la Grande Faucheuse… à ceci près qu’il arrive aussi assez souvent, dans l’œuvre de Clint, que la Mort ne soit qu’une étape. L’Esprit prend corps dans un cavalier émacié, descendant de montagnes écrasées de chaleur (HIGH PLAINS DRIFTER / L’Homme des Hautes Plaines, 1973), ou de nuées hivernales (PALE RIDER, 1985), afin de régler des comptes en suspens dans le Vieil Ouest. Dans l’univers filmique de Clint, les Morts côtoient les Vivants, comme le remarque la prêtresse vaudoue de MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL (1997). Elle sait de quoi elle parle, elle qui invoque l’esprit de Billy (Jude Law), venu se venger de son amant meurtrier (Kevin Spacey)… Même l’indestructible Dirty Harry meurt, noyé par des truands, et ressuscite en spectre vengeur dans le grand finale de SUDDEN IMPACT. Le souvenir des disparus hante les protagonistes d’UNFORGIVEN / IMPITOYABLE, de FLAGS OF OUR FATHERS / MEMOIRES DE NOS PERES, de CHANGELING / L’ECHANGE… Le cinéma d’Eastwood ne déborde pas d’effets démonstratifs et d’excès surnaturels, le Fantastique (qui n’est pas l’Irrationnel) y a sa place, sur un mode faussement «mineur». Il n’est pas étonnant que le cinéaste s’associe à Steven Spielberg et ses complices producteurs Frank Marshall et Kathleen Kennedy. Eastwood et Spielberg ont déjà travaillé ensemble, le premier fruit de leur collaboration était un épisode de la série télévisée de 1985, HISTOIRES FANTASTIQUES. VANESSA IN THE GARDEN racontait déjà l’histoire d’un homme, un artiste peintre (Harvey Keitel) marqué par le décès accidentel de sa compagne et muse, et qui la refaisait vivre par l’intermédiaire de ses tableaux… HEREAFTER complète en quelque sorte le tableau d’ensemble, mêlant des éléments de Fantastique à une enquête, des drames intimes et une quête essentiellement spirituelle.

Le cinéaste affirme ne pas avoir livré un film sur la Mort, ou sur la notion d’Au-delà, même si ces éléments sont indubitablement présents dans son film. Sa démarche est d’ordre essentiellement spirituelle : une notion qui a toujours et encore du mal à être acceptée dans notre société «civilisée» qui n’accepte pas la réalité de la Mort… Cela peut paraître sinistre en surface, mais le tour de force d’Eastwood et de son scénariste Peter Morgan (auteur des scripts de THE QUEEN et LE DERNIER ROI D’ECOSSE) est justement d’éviter ce piège. Il en ressort un film certes mélancolique, triste, mais au final très émouvant et, osons-le dire, romantique et bienveillant ! Pour résumer, Clint Eastwood nous dit qu’il faut accepter la Mort, et ne pas se défiler devant elle. Mais avant toute chose, envers et contre tous les coups du sort… vivons !

Le thème est posé, Eastwood nous conte maintenant l’histoire de Marie, la journaliste française, George l’ouvrier américain, et Marcus le petit londonien. Le scénario va entrecroiser ces trois destinées que rien ne devait a priori faire se rencontrer. Intéressons-nous à la mise en scène d’Eastwood, et aux thèmes complexes cachés derrière l’apparente simplicité du propos.

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«Les plus belles choses qu’il y a dans ce monde ne sont, en fin de compte, que des ombres fugaces.»

HEREAFTER s’ouvre sur le drame de Marie, une représentation terrifiante de réalisme du tsunami dévastateur du 26 décembre 2004. Dans cette «décennie infernale» que nous venons de traverser, les images de catastrophes naturelles, amplifiées par les médias, ont certainement façonné notre vision terriblement anxiogène du monde réel… les vraies images du Tsunami meurtrier sont entrées dans les consciences, au même titre que les images de la Nouvelle-Orléans dévastée par l’ouragan Katrina, ou le tremblement de terre de Haïti. Le réalisme de la reconstitution par Eastwood fait froid dans le dos. Des scènes de vacances tranquilles, apaisantes de banalité, qui deviennent en quelques secondes le chaos absolu. Le cinéaste a le bon goût de ne pas rajouter du sensationnel de mauvais film catastrophe à une tragédie réelle, encore vive dans les esprits. La simplicité, au-delà de la complexité technique d’une telle scène, est de mise : pas de musique dramatique annonçant le drame, un emploi rigoureux d’effets spéciaux indécelables, permettant de reconstituer la catastrophe avec réalisme. La séquence est filmée avec fluidité, sans affèteries : Didier, le compagnon de Marie, resté dans sa chambre, voit la vague meurtrière s’abattre sur la plage. Il ne peut qu’assister impuissant à l’horreur. Puis Eastwood «bascule» sa mise en scène, l’articulant autour du point de vue de Marie, piégée par les flots. La jeune femme est ballottée, emportée, entre des obstacles meurtriers… La mise en scène ne la «lâche» pas, Eastwood adoptant un style de mise en scène très proche de son camarade Spielberg – impossible de ne pas penser aux traumatiques scènes du SOLDAT RYAN (le Débarquement d’Omaha Beach vu en première ligne par le Capitaine Miller) ou de LA GUERRE DES MONDES (la fuite éperdue de Ray dans la ville détruite méthodiquement par le Tripode). Cette approche «à la première personne» est volontairement perturbante, nécessaire pour que le spectateur partage par la suite le traumatisme de Marie : le moment le plus terrible étant la disparition de la fillette à l’ours en peluche avec qui elle jouait juste avant le drame. Un ours en peluche qui prend ensuite une valeur symbolique importante : inconsciente et noyée, entre deux eaux, Marie vit le début de son étrange expérience par le «biais» visuel du nounours qui flotte au-dessus d’elle, point de repère entre le monde réel et celui de l‘après-vie… Le chaos du tsunami cède la place à une atmosphère étrange, un calme mortifère. La scène baigne alors dans une lueur blanche irradiante rappelant les contacts de RENCONTRES DU TROISIEME TYPE et POLTERGEIST de l‘ami Steven… Des visages familiers, inidentifiables, se penchent vers la jeune femme à moitié morte. Ranimée, elle reprend conscience : les «entités» deviennent de simples sauveurs. Comme si deux mondes s’étaient superposés dans son champ de vision. Avec une économie de moyens sidérante vu la difficulté technique qu’a dû représenter l’ensemble de la séquence, Eastwood (qui a «emballé» les prises de vues de cette scène en deux jours. Deux !!) nous livre à la fois une effrayante reconstitution du Tsunami, et la mise en images crédible d’une NDE.

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Near Death Experience : Expérience de Mort Imminente. La NDE est un sujet qui fascine le public autant qu’il agace et divise la très cartésienne communauté scientifique. Des personnes ayant vécu de graves accidents ont été déclarées cliniquement mortes pendant quelques instants, avant d’être ranimées. Longtemps gardés sous silence, leurs témoignages d’une étonnante similarité ont été popularisés dans les années 1970 dans un célèbre livre, LA VIE APRES LA VIE, du Docteur Raymond Moody. Ce médecin américain, troublé par les témoignages qu’il avait recueilli, a certainement ouvert une brèche perturbante. Voici un exemple de NDE qu’il cite en exemple, repris dans Wikipédia :

«Voici donc un homme qui meurt, et, tandis qu’il atteint le paroxysme de la détresse physique, il entend le médecin constater son décès. Il commence alors à percevoir un bruit désagréable, comme un fort timbre de sonnerie ou un bourdonnement, et dans le même temps il se sent emporté avec une grande rapidité à travers un obscur et long tunnel. Après quoi il se retrouve soudain hors de son corps physique, sans quitter toutefois son environnement immédiat ; il aperçoit son propre corps à distance, comme en spectateur. Il observe de ce point de vue privilégié les tentatives de réanimation dont son corps fait l’objet (…) Bientôt, d’autres évènements se produisent : d’autres êtres s’avancent à sa rencontre, paraissant vouloir lui venir en aide ; il entrevoit les esprits de parents et d’amis décédés avant lui (…) Mais il constate alors qu’il lui faut revenir en arrière, que le temps de mourir n’est pas encore venu pour lui. A cet instant, il résiste, car il est désormais subjugué par le flux des évènements de l’après vie et ne souhaite pas ce retour (…) Par la suite, lorsqu’il tente d’expliquer à son entourage ce qu’il a éprouvé entre temps, il se heurte à différents obstacles. En premier lieu, il ne parvient pas à trouver des paroles humaines capables de décrire de façon adéquate cet épisode supraterrestre (…) Pourtant cette expérience marque profondément sa vie et bouleverse notamment toutes les idées qu’il s’était faites jusque là à propos de la mort et de ses rapports avec la vie.»(Lumières nouvelles sur la vie après la vie, 1977, trad., J’ai lu)

Le plus déroutant est de constater que ce très sérieux médecin relate le même genre d’expérience vécue il y a très longtemps par d’autres hommes, sous d’autres latitudes et d’autres cultures. Voici un extrait du Commentaire de Proclus sur LA REPUBLIQUE de Platon particulièrement édifiant :

«Cléonyme d’Athènes,… navré de douleur à la mort d’un de ses amis, perdit cœur, s’évanouit. Ayant été cru mort, il fut, le troisième jour, exposé selon la coutume. Or, comme sa mère l’embrassait…, elle perçut un léger souffle. Cléonyme reprend peu à peu ses sens, se réveille et raconte tout ce qu’il avait vu et entendu après qu’il avait été hors du corps. Il lui avait paru que son âme, au moment de la mort, s’était dégagée, comme de certains liens, du corps gisant à côté d’elle, s’était élevée vers les hauteurs et, ainsi élevée au-dessus du sol, avait vu sur la terre des lieux infiniment variés quant à l’aspect et aux couleurs, et des courants fluviaux invisibles aux humains…»

Étonnant. À des siècles et des continents de distance, des êtres humains ont subi la même expérience : «décorporation», entrée dans un long tunnel menant à une grande lumière, présences familières, sensations accrues… et retour douloureux à la vie terrestre, avec la difficulté de décrire leur expérience. Le cinéma fantastique contemporain a bien sûr contribué à rendre crédible cette représentation d’un Au-delà mystérieux. À commencer par Steven Spielberg, via RENCONTRES, POLTERGEIST, mais aussi d’autres films qu’il réalisa (ALWAYS) ou produisit (de CASPER – avec le caméo savoureux de Clint venu rendre hommage au petit fantôme qu’il mit en scène dans UN MONDE PARFAIT ! – à LOVELY BONES de Peter Jackson), avant cette nouvelle collaboration avec Eastwood.

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La «parenthèse NDE» est refermée, mais le voyage de Marie ne fait que commencer… Cécile de France est particulièrement touchante dans le rôle de cette jeune vedette de la télévision qui voit toute son existence rationnelle basculer. La vie dorée de Marie est une vie d’illusions qu‘elle va peu à peu briser, dans la douleur. Les prémices d’avant le tsunami posaient déjà les bases de son «voyage» personnel : une relation affective avec un homme plutôt lâche (ce qu’elle lui fera remarquer plus tard, au moment de leur rupture) qui sera aussi impuissant à l’aider qu’il l’était au moment du drame, une carrière professionnelle sans surprise et toute tracée (la publicité pour le BlackBerry), une sympathie sincère pour autrui (la marchande et la fillette) plutôt rare dans un milieu très déshumanisé)… L’évolution spirituelle de Marie passe par des phases de dépression terrible, conséquence inévitable de son traumatisme (la fillette emportée par les flots, sous ses yeux), le rejet de son «dévoué» compagnon, avant tout carriériste, son remplacement à l’antenne et sur les panneaux publicitaires par une rivale plus jeune et sexy… Des coups terribles encaissés au moral, mais la jeune femme apprend à lutter en solitaire, en «eastwoodienne» !

Le déclic vient avec sa mise au repos forcé, prétexte pour entamer l’écriture d’un livre biographique… et l‘écarter poliment des plateaux de télévision. Le choix du personnage historique ciblé est bien vu, étant données les circonstances : François Mitterrand… Figure politique immense et controversée, marquée par le goût du secret, comme elle le signale à son éditeur. En filigrane, ce ne sont pas tant l’affaire Mazarine ou les secrets sur la santé du défunt président français qui retiennent l’intérêt de la journaliste… c’est, très discrètement cités, l’appartenance de Mitterrand à des mouvements d’obédience rosicrucienne (regardez bien le logo du PS, rénové avec l’arrivée de Mitterrand chez les socialistes : une rose tenue en croix !), et certaines déclarations énigmatiques émises par le «Sphinx» à la fin de sa vie («Je crois à la puissance de l’Esprit…») qui mettent Marie sur la voie de sa propre quête. La jeune femme laisse finalement tomber le sujet sur «Tonton» pour en aborder un autre, plus universel et plus énigmatique.

«La Mort est un sujet politique !». C’est l’argument principal qu’elle énonce à l’éditeur sceptique, pour le convaincre. Voilà une déclaration fondamentale. Légitimement marquée par sa propre expérience de «vie après la vie», Marie ose transgresser le Grand Tabou des sociétés occidentales. Les scènes dans l’hôpital suisse, avec le Docteur Rousseau (Marthe Keller) soulèvent de grandes questions : pourquoi sommes-nous si effrayés par l’idée de notre propre mortalité ? Pourquoi les «gardiens du dogme scientifique», ces prêtres d’un nouveau genre, refusent-ils de prendre au sérieux les témoignages de NDE ? Y a-t-il une forme de censure politique cachée, ou une «autocensure» spirituelle ? On peut certes critiquer la véracité des NDE (comment ce fait-il dans ce cas que le cerveau d‘un être humain déclaré cliniquement mort puisse continuer à «voir» ?), ou l’idée même qu’un «monde des esprits» existe vraiment… Mais critiquer, ce n’est pas refuser systématiquement le débat. Marie cherche des réponses, et se heurte à des murs d’incompréhension, d‘hostilité et d‘embarras. La notion de spiritualité (qui n’est PAS la même chose que la religion) est ainsi systématiquement rejetée, par peur… Eastwood ne pousse personne à changer radicalement du jour au lendemain, mais nous rappelle, à travers le parcours de Marie, que la Vie n’est pas juste une paisible série de bienfaits matériels. Une vie sans prendre conscience de sa propre fin n’est tout simplement pas une vie !

 

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«Si j’étais en mesure d’oublier, j’oublierais bien des choses, car la mémoire de tout homme est chargée de tristes souvenirs et de grands troubles.»

Intéressons-nous au parcours du second protagoniste, George Lonegan. Un solitaire typiquement «eastwoodien» (avec un nom pareil, pouvait-il en être autrement ?), campé par l’impeccable Matt Damon. L’acteur américain se bonifie avec l’âge, et sa seconde collaboration avec Eastwood s’avère aussi réussie, dans un autre registre, que son interprétation du rugbyman François Pienaar dans INVICTUS. George vit dans une ville familière aux aficionados du grand Clint. San Francisco, la ville de Dirty Harry Callahan ! Certes, Clint a tourné depuis longtemps la page du célèbre Inspecteur au caractère de cochon et au Magnum .357 en acier trempé, mais il est toujours agréable de revenir au bercail… Ouvrier sur les docks, George est, comme Harry, un solitaire, à l’existence assez déprimante en dehors des heures de travail. Son seul lien est un frère affairiste, typiquement «américain» porté sur le business, et exaspéré de le voir refuser d’exploiter son don… Le talent de George est handicapant, il faut bien l’avouer. Depuis un accident de jeunesse (une inflammation du cerveau et une opération à laquelle il a failli succomber), George a «hérité» d’un don de médium qui lui empoisonne la vie. Il ne voit pas «des gens morts» autour de lui, comme le gamin du surestimé SIXIEME SENS, mais il ne supporte plus le fardeau émotionnel causé par son don. À contrario des médiums habituellement présentés dans les films fantastiques, qui arrivent toujours à point nommé pour résoudre la situation, George n’assume pas ce don. On ne peut lui donner tort, vu les réactions des gens à son égard. Le deuil douloureux, la détresse affective, le désespoir, les secrets refoulés des solliciteurs… George craque. Comment vivre «normalement» si tout le monde attend de vous que vous répondiez aux esprits des défunts ? La scène avec Candace, la mère désemparée, est particulièrement révélatrice de ce que vit George depuis des années. La détresse de la femme est évidente, compréhensible, mais insupportable pour George, émotionnellement «renfermé» sur lui-même. 

Dans cette morne existence, George croit trouver tout de même quelques raisons d’espérer en de meilleurs lendemains. Ce sont les savoureuses séquences de cours de cuisine italienne mise en scène avec humour par Eastwood. Le moyen pour George de se détendre enfin, tout en recherchant de simples contacts humains… et un petit peu plus que cela ! Une charmante partenaire de cuisine, Melanie, entre ainsi dans sa vie. Enfin un nouveau départ, autour de quelques bonnes bouffes concoctées par le chef italien ? Hélas… George doit forcément parler de son «don» à sa dulcinée. La jeune femme est intéressée, et voit même là une possibilité de liaison bien engagée. Mal lui en prend : George découvre un triste secret de famille… La jeune femme ne le supporte pas, et s’enfuit. La relation amoureuse de George et Melanie prend fin avant d’avoir vraiment éclos. Le constat est terrible : les drames passés affectent nos existences… il est douloureux de s’y confronter, nous dit Eastwood. Tristes souvenirs et grand troubles, disait Dickens… Beaucoup de gens préfèrent le déni et la fuite en avant à l‘acceptation d‘une vérité blessante. Le cinéaste ne juge pas, ne condamne pas la réaction de la jeune femme, il montre seulement la détresse de personnes terrifiées par la fragilité de leurs existences.

Ces scènes douces-amères sont superbement filmées par Tom Stern. Le chef-opérateur attitré de Clint Eastwood depuis BLOOD WORK (CREANCE DE SANG) excelle dans les ambiances nocturnes et les clairs-obscurs, choix approprié pour faire partager l’isolement et la réclusion de George, en même temps que sa «connection» forcée avec le monde des esprits.

 

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George se distingue par un goût prononcé pour la littérature de Charles Dickens. Ce n’est déjà pas commun, à une époque déculturée, où les grands romanciers classiques sont considérés comme des «fossiles» poussiéreux… Chaque soir, George s’endort en écoutant des romans lus par les grands acteurs shakespeariens, avec une affinité particulière pour DAVID COPPERFIELD. Ce n’est pas une simple citation plaquée là au hasard par Eastwood et son scénariste. L’esprit de Dickens investit HEREAFTER à maintes reprises. Le grand romancier britannique fut, on le sait, un conteur hors pair, doublé d’un commentateur impitoyable des travers de la société victorienne et d’un créateur de personnages inoubliables. Mais il y a bien plus de mystères cachés qu’il n’y paraît à première vue… Les grands auteurs du 19e Siècle truffaient leurs romans d’énigmes cachées. Dickens ne dérogeait pas à la règle. L’ésotérisme était de mise, et l’œuvre du père d’OLIVER TWIST en est remplie ! LA PETITE DORRIT est un texte relativement moins connu, un commentaire satirique s’en prenant particulièrement au système des «prisons de débiteurs», à la bureaucratie et au traitement injuste des ouvriers… George est lui-même victime de l’injustice sociale, mis sur la «charrette» d’une compression de personnel par ses invisibles employeurs.

Derrière cette critique sociale grinçante, se cachent des symboles et des phrases bien mystérieuses. Grâce au précieux concours de mon ami Jean-Pierre Godard (alias «l’Incomparable Mister Bonzo» !), je vous cite quelques intrigants extraits :

«Il promena son doigt autour du poignet et même sur la paume de la main, comme s’il cherchait ce qu’il y avait derrière lui. La petite Dorrit ne put s’empêcher de sourire. - Est-ce quelque chose de mauvais ?

- Pas du tout. Rassurez- vous et retenez bien ce que je vous dis : qui vivra verra.

- Comment êtes-vous si bien informé?

- Vous le saurez. Mais, n’importe où et en n’importe quelle circonstance, n’ayez pas l’air de me connaître. C’est convenu, n’est-ce pas, Mademoiselle Dorrit ?

- Pourquoi ?

- Parce que je suis un diseur de bonne aventure, parce que je suis Panks le bohémien.»

Un autre passage tourne autour du Temps, sous la forme d’une montre :«- C’est une montre ancienne. - Nos pères aimaient beaucoup entrelacer les chiffres de cette manière, observa M. Blandois en regardant Mme Clennman… .N.O.P., ce sont là je pense, les initiales de quelqu’un. - Celles d’une phrase : N’oubliez pas !»

Donc : un rituel mystérieux avec les mains (comme les contacts vécus par George), une phrase faussement anodine «qui vivra verra» annonciatrice du destin des personnages de HEREAFTER, un «diseur de bonne aventure» (ou un médium ?) qui refuse d’être reconnu, la peur de l’oubli, le Temps… Autant d’éléments à mettre en parallèle entre l’univers de Dickens et le film d’Eastwood. La tombe du grand écrivain se trouve dans le cimetière de Westminster, le quartier où notre troisième protagoniste, un petit londonien dit adieu à son frère jumeau… HEREAFTER s’enracine dans la thématique de Dickens. Il n’est pas étonnant qu’Eastwood fasse référence à plusieurs reprises au grand romancier. LA PETITE DORRIT fit l’objet d’une adaptation au cinéma en 1988, avec un grand habitué des films «dickensiens», Sir Alec Guinness (co-vedette des magnifiques adaptations réalisées par David Lean) et Derek Jacobi. C’est la voix de ce grand tragédien qui «guide» George dans son écoute de DORRIT… et l’acteur apparaît dans son propre rôle pour un passage-clé en pleine Foire du Livre !

 

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Dans les œuvres de Dickens et d’Eastwood, la Mort demeure présente. Et le monde des esprits n’est pas une simple pirouette de romancier ou de cinéaste imaginatif. LE SIGNALEUR, une nouvelle fantastique, fut écrite par Dickens après qu’il ait échappé à un accident de train mortel. L’histoire, tournant autour des apparitions d’un fantôme sur un chemin de fer, est surtout celle d’un homme qui pressent sa fin prochaine… Cinq ans plus tard, Dickens décédait. Il ne put achever son dernier roman, LE MYSTERE D’EDWIN DROOD, une des plus belles énigmes littéraires de tous les temps. Un roman policier qui repose sur un évènement mystérieux, la disparition du jeune Edwin Drood, qui ne sera jamais résolue. Truffé de mots codés (un des personnages du roman se nomme Tartar, comme l’un des Royaumes des Enfers, le séjour des Morts de la mythologie grecque), de visions dues à l’opium, des gravures «codées», DROOD n’a jamais cessé de fasciner. Des écrivains se sont amusés à donner leur résolution de l’énigme – celle d’une disparition qui est peut-être un décès accidentel, ou un meurtre… et un médium aurait, parait-il, contacté l’esprit du défunt romancier pour qu’il finisse son livre, quelques années après son décès. Fantôme ou pas fantôme, il y a fort à parier que Dickens croyait fermement à l’existence d’un monde spirituel, caché au-delà de notre monde matériel.

Ballotté par ses déceptions (nées de ses «grandes espérances»…) George finit par accepter de changer de vie, Il part littéralement en pèlerinage à Londres, visitant la maison de son auteur préféré à Doughty Street. La guide mentionne les mystérieuses gravures d’EDWIN DROOD accrochées aux murs. Et George s’arrête devant une autre célèbre gravure, le Rêve de Dickens, œuvre de Robert William Buss.

La quête de George, jusqu’ici reclus et contemplatif, complète celle de Marie, ouverte au monde et active. Comment ces deux-là se rencontreront-ils ? Il faut le concours d’un troisième personnage, un enfant, un jeune garçon malheureux mais obstiné, comme tout bon jeune héros de Dickens…

 

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«Il compatissait avec les pauvres, les souffrants et les opprimés…»

Le début de l’épitaphe, rédigée en hommage à Dickens à sa mort, convient parfaitement à l’histoire du jeune Marcus, enfant d’un milieu modeste, et victime «collatérale» des dépendances de sa mère à l’alcool et la drogue. L’enfance brisée est un thème récurrent chez Eastwood… Comme Philip, le gamin d’UN MONDE PARFAIT, ou le fils de Christine (Angelina Jolie) dans CHANGELING, Marcus vit sous la garde de sa seule mère, privé de père. Sa génitrice, aussi affectueuse soit-elle, est une triste épave, bien incapable de prendre soin de lui. C’est le «jumeau aîné», Jason, qui veille comme un second parent sur le paisible Marcus. Sa mort brise les derniers liens familiaux entre Marcus et sa mère, trop éprouvée. C’est une description crédible d’une famille en pleine implosion, remplacée par une famille d’accueil bien incapable de réconforter l‘enfant… La bonne volonté des employés des services sociaux ne peut aider Marcus esseulé, qui présente pas des signes inquiétants de mauvaise santé mentale. On le serait à moins, privé de l’amour maternel et du réconfort du frère absent… «S’il vous plaît Monsieur, j’en voudrais un peu plus», disait Oliver Twist, qui ne parlait pas tant de nourriture que d‘affection ! Marcus se coupe du monde extérieur, abandonne l’école… premier signe d’une possible dérive dans la petite délinquance – toujours l‘ombre de Dickens, qui créa aux côtés d‘Oliver une attachante petite troupe «d‘enfants perdus» des bas quartiers londoniens… les petits voyous qui agressaient Jason avant l’accident fatal évoquaient d’ailleurs la bande de tire-laines d’OLIVER TWIST.

Le voyage de Marcus le mène sur une quête désespérée, insensée et touchante : le besoin absolu de retrouver son frère protecteur, son «guide» dans un début de vie misérable. Pour cela, le gamin, débrouillard, imagine naïvement que seul un médium pourra lui permettre de contacter son défunt jumeau. Eastwood ne croit pas aux miracles «sur commande» et brosse une série de brèves rencontres avec des «spécialistes» de l’au-delà, galerie caustique ou critique de personnages pitoyables : charlatans hypocrites, doux dingues, vieux garçons pseudo-bricoleurs… Une mauvaise «médium» confond le jumeau et le père de Marcus, erreur évidente, qui pourtant donne un indice révélateur sur la relation des deux frères.

Du côté des réponses religieuses, ce n’est pas mieux. Le prêtre chargé du service funèbre de Jason ne débite que les banalités bibliques de rigueur et presse Marcus et sa mère de sortir, afin de passer à la cérémonie funéraire suivante, hindoustanie. Ce prêtre-là complète une galerie d’hommes de Dieu toujours impitoyablement croqués par Eastwood depuis le début de sa filmographie : racistes (HIGH PLAINS DRIFTER), hypocrites (TRUE CRIME / JUGE COUPABLE), ou simplement trop moralistes (le jeune prêtre de GRAN TORINO), dépassés (MILLION DOLLAR BABY) ou gentiment gâteux (SPACE COWBOYS) ! Quoiqu’il en soit, ici, Eastwood montre l’incapacité des religieux traditionnels à donner une réponse satisfaisante sur un sujet aussi important que la survie de l‘esprit après la mort… Impression confirmée par le défilé de messages vidéo religieux consultés sur le Net par Marcus, pas du tout touché par les encouragements stéréotypés d‘un musulman ou d‘un chrétien convaincus… Une façon habile de dire que les grandes religions monothéistes n’ont pas le «monopole» des âmes.

L’écrivain anglais est toujours présent, dans l’odyssée de Marcus, et revient toujours aux moments les plus inattendus. Comme dans cette séquence simple, magistrale et perturbante de la rame de métro de Charing Cross. Un infime détail, un courant d’air, une casquette qui tombe par terre, et la vie de Marcus est sauve… Nous sommes en juillet 2005, date terrible pour les londoniens. Celle où des fanatiques se sont fait sauter dans deux bus et une rame, celle qu’aurait dû prendre Marcus. L’habileté de la mise en scène d’Eastwood suggère, sans jamais montrer, la tragédie. Une rame qui s’en va, une lueur et un bruit violent, le souffle de l’explosion… inutile d’en montrer plus sur un évènement aussi affreux, traumatisant que l’était le tsunami pour Marie, mais qui est cette fois non pas un «accident» de la Nature, mais bien un acte meurtrier de masse – commis au nom de la religion contre des innocents. Marcus en réchappe grâce à une «coïncidence» qui n’en n’est pas une… l’esprit du défunt protège le jeune garçon. À moins qu’il n’ait voulu gentiment rappeler à l’ordre son frère : on ne porte pas la casquette d’un mort pour suivre sa trace ! Le souvenir du SIGNALEUR refait surface dans ce passage, où Mort, prémonition spirituelle et chemin de fer se côtoient…

 

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Marie, George et Marcus devaient se rencontrer. Une «connexion» (le mot est employé par George lors de ses «contacts» médiumniques) reliait les personnages, avant même qu’ils se connaissent. Le scénario de Morgan et la mise en scène d’Eastwood ont pris soin de distiller des indices, reliant chacun des protagonistes l’un à l’autre. Exemples : Marie, traumatisée par le souvenir de la noyade, perd pied avec la réalité, et se «coupe» des réunions de travail. À l’autre bout du monde, George évoquera son accident d’enfance, et le fait qu’il ait été diagnostiqué schizophrène – un état qui se caractérise par des «hallucinations» éveillées et un détachement de la réalité. Son traumatisme l’empêche de dormir – d’où l’utilité d’écouter les romans lus de Dickens chaque soir ; durant leurs cours de cuisine, George et Melanie se séduisent sur fond de Verdi et «Nessun Dorma» («Je ne dors pas»). George s’endort sur un passage de DAVID COPPERFIELD mentionnant le «talisman» de Madame Peggotty, la mère adoptive du jeune héros… à Londres, Marcus se sépare de sa mère et conserve un autre «talisman», la casquette fraternelle. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que les trois personnages se croisent autour de Dickens et de la Foire du Livre londonienne. George aidera Marcus à surmonter son deuil, via une ultime «séance» accordée à contrecoeur. C’est une catharsis réciproque, très touchante, entre l’américain et le petit anglais. Sans révélation fracassante ni coup de théâtre téléphoné, avec humanité, George dit au jeune garçon ce que celui-ci voulait entendre : un message de son frère… mais, touché par la détresse de Marcus, il «improvise» la suite du message du défunt qui a rompu le contact. Ce faisant, George résout enfin son propre problème, lui qui reconnaissait avoir besoin d’aide. Et cela marche : Marcus, libéré de son obsession morbide, va réapprendre à vivre. Une dernière scène, lumineuse, le ramène à sa mère en voie de guérison. Le gamin plein d’intuition aura su, entre-temps, payer George en remerciement de son aide, en lui indiquant l’hôtel où loge Marie… La dernière scène, d’une belle simplicité, illustre la naissance d’un nouvel amour possible pour ces deux êtres marqués par les drames. Un échange de regard, une «prémonition» (fantasmée par George ?), et le plan de deux mains qui se touchent. Une libération pour George, qui n’a plus à craindre les effets effrayants de son don, et pour Marie, qui trouve enfin quelqu’un qui pourra l’écouter. HEREAFTER se termine ainsi, dans la sérénité, sans happy end excessif.

Annoncé à tort comme un «thriller surnaturel dans le style de SIXIEME SENS», HEREAFTER a décontenancé une large part du public, qui s’attendait sans doute à un film fantastique stéréotypé, présentant une image négative de la Mort. En prenant le risque de ne pas répéter les scènes considérées à tort comme obligatoires dans ce genre de film, et en laissant au récit le temps de se développer sans sacrifier aux effets de narration «à la mode», Clint Eastwood a réussi son pari. De la noirceur du début du récit, à la lumière sereine des dernières scènes, HEREAFTER intègre ses influences «dickensiennes» à un émouvant voyage dans la solitude de trois êtres humains.

Bravo, Clint. On attend ta prochaine œuvre, J. EDGAR, biographie du redoutable fondateur du FBI, incarné par Leonardo DiCaprio, avec impatience !

 

Ludovic Fauchier, à votre service.

 

La note :

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La Fiche Technique : 

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HEREAFTER / Au-delà Réalisé par Clint EASTWOOD  Scénario de Peter MORGAN  

Avec : Matt DAMON (George Lonegan), Cécile De FRANCE (Marie Le Lay), Frankie McLAREN et George McLAREN (Marcus / Jason), Bryce Dallas HOWARD (Melanie), Marthe KELLER (le Docteur Rousseau), Richard KIND (Christo Andreou), Lyndsey MARSHAL (Jackie), Jay MOHR (Billy Lonegan), Thierry NEUVIC (Didier), Mylène JAMPANOÏ (Jasmine) et Derek JACOBI (lui-même)  

Produit par Clint EASTWOOD, Kathleen KENNEDY et Robert LORENZ (Amblin Entertainment / The Kennedy/Marshall Company / Malpaso Productions)   Producteurs Exécutifs Frank MARSHALL, Tim MOORE, Peter MORGAN et Steven SPIELBERG  

Musique Clint EASTWOOD   Photo Tom STERN   Montage Joel COX et Gary ROACH   Casting Fiona WEIR  

Décors James J. MURAKAMI   Direction Artistique Tom BROWN, Dean CLEGG, Anne SEIBEL, Patrick M. SULLIVAN Jr. et Frank WALSH   Costumes Deborah HOPPER   

1er Assistant Réalisateur David M. BERNSTEIN   Mixage Son Walt MARTIN   Montage Son Bub ASMAN et Alan Robert MURRAY  

Effets Spéciaux Visuels Michael OWENS, Bryan GRILL et Stephan TROJANSKY (Scanline VFX / The Base Studio)  

Distribution USA et INTERNATIONAL : Warner Bros. Pictures   Durée : 2 heures 09  

Caméras : Panavision Panaflex Millennium XL et Platinum, et Red One

Ajouter Comme Ami – THE SOCIAL NETWORK – Partie 2

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THE SOCIAL NETWORK repose sur un scénario brillantissime d’Aaron Sorkin, un maître de l’écriture audiovisuelle américaine – citons à son actif des réussite comme DES HOMMES D’HONNEUR, la superbe série THE WEST WING (A la Maison Blanche), et le non moins décapant LA GUERRE SELON CHARLIE WILSON avec Tom Hanks et Julia Roberts. Dramaturge intelligent et particulièrement caustique, Sorkin sait comment égratigner la mythologie politique et sociale américaine, et a trouvé ici, dans les origines de la création de Facebook, un sujet en or. Qui aurait cru sur le papier que l’histoire d’une bande d’informaticiens entraînés dans des procédures judiciaires, pourrait donner un film aussi passionnant ?

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On a coutume de dire que, dans toutes les histoires de grands hommes, il y a une femme… L’histoire de Mark Zuckerberg, telle que décrite par Sorkin et Fincher, le prouve d‘une façon particulièrement originale. La scène d’ouverture de THE SOCIAL NETWORK est en soi un bijou d’écriture dramatique, de mise en scène et d’interprétation, et parvient sans peine à préparer le spectateur à cette étrange «success story». Un pub d’étudiants, un jeune godelureau brillant en informatique, amoureux d’une demoiselle intelligente et charmante, quelques bières… cela pourrait lancer une belle et grande histoire d’amour, mais le «brillant» esprit de Zuckerberg est son pire ennemi. Le jeune informaticien commet toutes les erreurs possibles envers sa dulcinée : il monopolise la parole, change de sujet toutes les deux secondes, se montre tranchant et condescendant dans ses jugements ; tellement persuadé de sa supériorité intellectuelle, il ne lui laisse aucune chance de participer à sa conversation en circuit fermé… en moins de cinq minutes, Erica perd son calme et l’envoie paître. Fin de l’histoire d’amour potentielle, début du drame de Zuckerberg, et naissance embryonnaire de la machine Facebook…

C’est parfaitement décrit en quelques minutes : le «héros» du SOCIAL NETWORK est un jeune homme terriblement complexé, qui préfère inconsciemment saboter ses relations intimes, et se laisse obnubiler par son rêve de gloire, de reconnaissance… et de satisfaction virtuelle de sa libido de jeune américain en rut ! Frustré, Zuckerberg réagit démesurément, absurdement, à sa rupture : la parution d’un blog vengeur et misogyne… Geste d’une méchanceté déjà disproportionnée par rapport au «drame», mais Zuckerberg renchérit. Son esprit d’informaticien génial est activé pour la nuit, en même temps que sa rancœur mal digérée contre la gent féminine… d’où cette mémorable séquence de «l’Affaire Facemash» qui s’ensuit. Une action odieuse, certes, mais révélatrice du bizarre talent de Zuckerberg et sa bande. Lors du conseil de discipline qui s’ensuit, le jeune homme ne se démonte pas devant les remontrances, tient tête avec orgueil et balance l’argument choc : «Il y avait une faille dans votre système informatique, je l’ai exploitée !». Il a fait la preuve de son talent – la sécurité chez Harvard est battue en brèche par une bande de «nerds» dans leur chambre ! Une faille dans le système… voilà un argument familier aux oreilles des assidus des films de Steven Spielberg, l’un des maîtres à filmer de Fincher. Ce dernier va traquer non seulement la faille dans le système Facebook, mais aussi celle qui est profondément implantée dans le cerveau de ses créateurs.  

La faille interne de Zuckerberg, on l’a maintenant compris, vient en grande partie de son syndrome d’Asperger. Toutefois, cela n’explique pas tout de son comportement… Les «Aspies» peuvent apprendre à s‘ouvrir au monde extérieur, mais Zuckerberg, lui, s‘enfonce progressivement dans la folie. Le succès ultérieur de Facebook l’isole totalement. Pourtant, il tente des appels à l’aide, devinant lui-même son propre malaise, qu’il cherche à combler. Malheureusement, il n’y arrive pas… Ses obsessions reprennent le dessus, sa relation avec Sean Parker aggrave son état, et il cherche la guerre juridique avec les étudiants plus huppés.

La principale scène où Mark fait preuve d’un peu d’humanité le ramène justement à son histoire passée avec Erica. Après une scène gentiment torride – Mark et son copain Eduardo Saverin viennent de fêter leur succès naissant avec deux charmantes «groupies» -, notre anti-héros retrouve Erica attablée. Penaud, il tente une timide et très humaine réconciliation avec la jeune femme. Peine perdue : Erica n’a pas oublié son affront, et le rabaisse en public devant ses amis. Certes, la jeune femme fait preuve d’un léger snobisme (explicable peut-être par son origine bostonienne), mais sa réaction est somme toute humaine. Profondément blessée, elle lui dit tout ce qu’elle a gardé sur le cœur, lui envoyant des remarques pleines de bon sens, guidées par ses émotions. Dont cette réplique terrible : «Internet ne s’écrit pas au crayon, Mark, mais à l’encre !». Réplique qui s’adresse aussi aux spectateurs de toute la planète qui croient naïvement pouvoir «balancer» insultes et ragots sur la Toile, en toute impunité… Tout ce que vous publiez sur le Net ne s’effacera jamais. La mise en garde est imparable, cruelle mais vraie ; et la jeune femme d’envoyer Zuckerberg sur les roses avec un ultime «bonne chance avec ton jeu vidéo !» qui en dit long… L’affection réelle que Zuckerberg éprouvait pour Erica est irrémédiablement détruite.

La scène finale enfonce le clou. Zuckerberg est certes multimilliardaire, c’est un «winner» de premier ordre… mais un être plus solitaire que jamais : il a trahi son meilleur ami, il a de nouveau une réputation détestable, il doit verser des sommes astronomiques pour régler ses différends judiciaires.

Et, plus que jamais, il s’enferme dans son monde intérieur. La jolie stagiaire avocate, Marylin Delpy (jouée par Rashida Jones, la fille du grand compositeur Quincy Jones), a su le percer à jour, sympathiser avec lui. Fine mouche, elle contredit le jugement initial d’Erica : «Vous n’êtes pas un sale con, Mark. Mais vous vous donnez trop de mal à vouloir en être un !». Malheureusement, le jeune homme prisonnier de ses obsessions et de son ordinateur portable est incapable de comprendre ses avances discrètes. Le voilà répétant à l’infini une demande «Ajouter comme amie» à celle qui l’a plaqué et fait sa vie sans lui… sans réponse. Le naufrage est complet, aux yeux du réalisateur. C’est le triomphe de l’incommunicabilité.  

 

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Le choix d’un titre pour le scénario d’un film n’est jamais le fruit du hasard. Celui-ci aurait pu s’appeler L’HISTOIRE DE MARK ZUCKERBERG, NAISSANCE DE FACEBOOK, etc., un titre ronflant quelconque. Mais Aaron Sorkin et David Fincher sont là aussi assez malins pour nous glisser une précieuse information sur leur histoire.

THE SOCIAL NETWORK. Traduction : le Réseau Social, référence évidente à ce que représente Facebook. En fait, le titre joue ironiquement sur la confusion du mot anglais «Network». Net = le filet, le lien… Work = l’œuvre, le travail… La traduction cachée du titre serait donc : le travail du lien social. L’amitié, l’altruisme, la bonne entente avec les collègues, la famille, les amours, etc. Toutes ces petites choses apparemment insignifiantes font en réalité l’essentiel d’une société à visage humain. Ces petits liens qui peuvent nous unir et nous opposer, doivent être constamment travaillés ! Négligés, ils cèdent le terrain à l’égocentrisme, l’incompréhension, l’hostilité, la rivalité, la jalousie, la méfiance, l’isolement, la haine, le rejet… le versant négatif des relations humaines. Il nous est impossible de rejeter ces aspects négatifs, mais nous pouvons en comprendre le fonctionnement, les «mécanismes», pour parvenir à vivre avec. L’épreuve de la maturité. Négliger cet aspect fondamental à toute société humaine, c’est s’aliéner, se perdre. Exactement ce que font les protagonistes du film.

Tels que Fincher les représente à l‘écran, ils sont pratiquement tous incapables de comprendre ces compétences sociales élémentaires ! Poussés à la compétition permanente, ils se méfient, se défient sans arrêt, se jaugent et se jugent selon des critères tout personnels (le talent pour les uns, la position de classe dominante pour les autres) dans lesquels ils sont des seigneurs absolus, et les autres des outils ou des obstacles. Description effarante mais lucide à tous points de vue.

Le tableau de groupe de ces jeunes «prodiges» est alarmant : Sean Parker, le fondateur déchu de Napster, est une vraie rock star à la dérive, sans domicile fixe, couchant de lit en lit, profondément narcissique et jouant de son image de «légende» du monde de la com’. Son objectif est simple, légitime : prendre une juste revanche sur le destin, lui qui fut LA star des réseaux virtuels, avant d’être évincé et ruiné par les grandes compagnies. Ses méthodes le sont beaucoup moins… Parker est montré comme un jeune homme passablement pervers dans son attitude, montant Zuckerberg contre Saverin pour se mettre en valeur. Sa vie privée est un naufrage, une fuite en avant perpétuelle dans les excès… au détriment d’autrui, notamment de quelques groupies mineures transformées en futures junkies par ses soins. Rappelons qu’aux USA, l’âge légal de la majorité est fixé à 21 ans. Hypocrisie sociale qui n‘empêche pas du tout les étudiants et lycéens américains de se «défoncer» avant cet âge-là ! Arrêté par la police, Parker en plein trip paranoïaque appelle Mark (tout en se droguant dans le commissariat !) et accusera Eduardo de l’avoir piégé… Mark le virera sans ménagements. Qu’est devenu Parker après son éviction ? Il y a fort à parier que le jeune ex-prodige fondateur de Napster continuera dans ses dérives…

Justin Timberlake, LA star pop de la jeune génération par excellence, est absolument parfait dans le rôle. Le chanteur prouve qu’il est un comédien de premier ordre, jouant à merveille de l’ambiguïté de son image de star, et incarne un personnage vampirique à souhait.

Eduardo Saverin (campé par Andrew Garfield, jeune comédien prometteur, découvert par Robert Redford pour son film, LIONS ET AGNEAUX avec Tom Cruise et Meryl Streep, et futur successeur de Tobey Maguire dans le justaucorps de Spider-Man) fait les frais de sa collaboration avec les deux «monstres» Zuckerberg et Parker. Sincèrement motivé par son amitié pour Mark Zuckerberg, Eduardo se démène jusqu’à l’épuisement pour trouver le financement nécessaire, mais il est amèrement récompensé de ses efforts. N’ayant pas le génie instinctif de Zuckerberg ni le charisme de Parker, Eduardo est négligé par le premier et méprisé par le second. Il perd l’estime de sa famille, son argent et sa petite amie ! Passif, gentiment effacé, Eduardo va cependant se révéler un jeune homme combatif, en obtenant gain de cause… au prix de son amitié sincère pour Mark, et d’une profonde blessure psychologique.

Les autres membres fondateurs et gérants de Facebook sont quant à eux de gentils «nerds» vivant de toute évidence sur une autre planète. Mention spéciale à l’interprète de Dustin Moskovitz, Joseph Mazzello. Le petit garçon de JURASSIC PARK a bien grandi, il est même devenu un excellent comédien adulte (voir sa prestation dans la série THE PACIFIC), et, ici dans un rôle secondaire, campe un candide des plus réjouissants !

Les défaillances de nos anti-héros explosent au fil du film… notamment dans une scène d’anthologie, dite de «l’affaire du poulet». Un soi-disant cas de cruauté animale commis par l’inoffensif Eduardo contre un brave volatile, et que lui reproche Mark gagné par la paranoïa… Cela donne à l’image une scène drôle mais perturbante à souhait ; Eduardo a beau expliquer que ce poulet fait partie des rituels d’intronisation de Harvard, qu’il n’a rien commis de mal en lui donnant à picorer quelques miettes (de blanc de poulet !), Mark ne veut rien entendre, obnubilé par la mauvaise publicité que cela donnera à Facebook. En arrière-plan, Dustin, décollé de son ordinateur, ne comprend rien à l’ahurissante dispute entre les deux copains !

La séquence est un régal d’incompréhension mutuelle entre les deux protagonistes. Fincher lui ajoute une touche d’incongruité supplémentaire en filmant en très gros plan l’oiseau dans sa cage ; pour Mark, le moindre signe justifie sa paranoïa grandissante ; rendu démesuré à l’image, le poulet devient un symbole de trahison commise par Eduardo ; aux yeux du spectateur, une image totalement absurde ! La séquence entière ravive le souvenir des cages d’écureuils, animaux vedettes d’une des scènes les plus étranges et perturbantes de ZODIAC du même Fincher…

 

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Derrière l’humour, la vision de Fincher et Sorkin sur la société américaine, telle qu’elle est représentée ici, est sévère. L’inquiétant «système Facebook» découle avant toute chose d’une lutte de classes qui ne dit pas son nom. Le film montre assez peu de choses des origines de Mark Zuckerberg, mais une consultation rapide des biographies qui lui sont consacrées est assez facile. Le jeune homme détonne à Harvard non seulement par ses dons et ses défauts, mais aussi par son origine sociale. Ce curieux petit gars est sans doute issu de la classe moyenne, en soi une curiosité pour la jeune aristocratie des grandes familles de la côte Est ; et il est juif dans un milieu essentiellement WASP, protestant bon teint. Son incapacité à communiquer, ses goûts vestimentaires farfelus (il se promène en tongs en plein hiver !) et sa carrure de poids mouche s’opposent complètement à l’étudiant idéal selon le modèle élitiste de Harvard : beau garçon, bien éduqué, élégant et athlétique… les jumeaux Cameron et Tyler Winklevoss sont l’incarnation parfaite du «Roi du Campus» que Zuckerberg déteste instinctivement. L’univers feutré des grandes universités est parfaitement décrit, avec le même sentiment de malaise qu’il peut dégager dans le très bon film de Robert De Niro, THE GOOD SHEPHERD avec Matt Damon. Les fraternités de Yale, Harvard et les autres sont le vivier des futures élites de l’Amérique, appelées à régner sur le Monde depuis la Maison Blanche, Wall Street ou les bureaux de la CIA… Fincher décrit l’élitisme de ces hautes classes sociales avec simplicité et une touche de méchanceté bienvenue. Les rites des fraternités et les soirées estudiantines, notamment, sont éloquents. Ces dernières sont de véritables orgies – beuveries, drogues et sexe effréné ! Mais n’y sont invités que ceux et celles qui correspondent aux critères de l’élite : ceux qui ne sont pas assez beaux, cultivés ou fortunés sont exclus et forcés, si l‘on peut dire, de rester dans leurs chambres. Une sorte de fascisme de l’apparence sociale. Seuls les «beaux gosses» auraient le droit de s’envoyer en l’air ?! Inacceptable pour Zuckerberg et compagnie ! Ce sera une idée majeure de la création de Facebook : l’indication du statut «célibataire / recherche un homme / une femme» donnera aux moins chanceux une occasion de trouver un partenaire sexuel ! En théorie, du moins… Initiative ingénieuse qui va pourtant se retourner contre le pauvre Eduardo Saverin, dindon de la farce d’une scène de rupture avec sa copine maniaque du SMS !

Le même Eduardo aura découvert entre-temps les rituels de bizutage en cours à Harvard : une autre forme d’expression de rites fascisants où les «élites» s’amusent à humilier ceux qui veulent entrer dans leur cercle privé. La différence de classe sociale est toujours présente, il s’agit pour les «forts» d’écraser les «faibles»…

C‘est un thème récurrent chez David Fincher. Le cinéaste est obsédé et sans doute effrayé par l’existence des groupuscules, sectes, clubs et autre sociétés secrètes qui semblent régir le monde, plus pour le pire qu’autre chose. Dans THE SOCIAL NETWORK, Mark Zuckerberg évoque d’emblée les «Final Clubs», les fraternités ultra-élitistes omniprésentes dans les grandes universités anglo-saxonnes et américaines. Il est clair qu’il ne les aime pas… parce qu’elles ont quelque chose de fascisant, ou parce qu’elles n’admettent pas des gens comme lui ? Quoi qu’il en soit, on est en territoire familier chez Fincher. Entre les très huppés «Final Clubs» et le FIGHT CLUB souterrain ultra-violent de Tyler Durden (Brad Pitt), où de jeunes cadres venaient se défouler de leurs frustrations à coups de poings, il n’y a finalement pas de différences. Rites de passage, humiliations nécessaires à l’intégration, exutoire social… le Fight Club était déjà en soi une fraternité souterraine, qui devenait d’autant plus effrayante qu’elle se transformait sous nos yeux en secte terroriste. Harvard et consorts seraient-ils donc, à l’insu de tous, un foyer potentiel pour sectes «de la haute»…

N’oublions pas non plus, dans les films de Fincher, les détenus mystiques d’ALIEN 3, tenus sous la garde d’un inflexible gourou chef de clan. Ou, dans un registre plus dissimulateur, l’énigmatique compagnie CRS qui fournit à Michael Douglas un «divertissement» kafkaïen dans THE GAME… Sans compter la paranoïa de classe sociale bien présente dans les thrillers du réalisateur, SEVEN, PANIC ROOM et ZODIAC.

Les jumeaux Winklevoss sont l’incarnation d’un environnement élevé dans les privilèges, une jeunesse dorée qui est sincèrement persuadée d’être l’élite du monde… Fincher et Sorkin leurs réservent quelques-unes de leur plus belles piques. Après la très révélatrice scène de rencontre entre eux et Zuckerberg – on fait entrer celui-ci dans le très strict Porcellian Club, mais uniquement dans la remise à vélo… «On ne laisse pas entrer n‘importe qui». Et on lui sert un sandwich comme on offre un sucre à un chien ! Les auteurs de THE SOCIAL NETWORK se livrent à une attaque en règle contre la caste des Winklevoss. Certes, les jumeaux présentent bien, ils sont toujours courtois et soignent leur image de preux chevaliers, mais peu à peu, ces jeunes fils à papa vont descendre de leur petit nuage. Notamment via une scène irrésistible de drôlerie, un entretien avec le directeur de Harvard. Ils pensaient obtenir gain de cause en venant se plaindre de la conduite de Zuckerberg. Le directeur ne veut rien entendre : «vous croyez que tout vous est dû de naissance !»… Dialogue de sourds d’autant plus réjouissant que le directeur, ancien responsable du Trésor à la Maison Blanche, rate l’affaire du siècle en renvoyant les jumeaux !

Tout aussi savoureuse est la compétition d’aviron et le déjeuner qui suit (avec le Prince Albert de Monaco !) : les frères Winklevoss ne sont «que» seconds. Pour eux, c’est déjà insupportable en soi, dans leur monde de compétition acharnée. Les seconds ne valent rien ! Et en plus, leurs hôtes leur renvoient en pleine face le succès international de Facebook : deuxième défaite de la journée ! L’élite «éclairée» de l’Amérique en prend pour son grade en quelques images.

Saluons au passage la performance perturbante des acteurs qui jouent les jumeaux terribles, et pour cause : un seul acteur, Armie Hammer, les interprète ! David Fincher utilise le même procédé numérique de BENJAMIN BUTTON, où le visage de Brad Pitt digitalisé était superposé sur le corps d’un acteur de petite taille pour jouer les scènes d’enfance. Hammer joue l’un des jumeaux, tandis qu’un autre comédien, Josh Pence, joue l’autre. Puis le visage d’Hammer digitalisé est incrusté sur le corps de Pence. Le trucage est invisible au bout de deux secondes, mais renforce l’impression d’étrangeté familière laissée par les jumeaux dans le film. Du grand art !   

 

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Puisque nous évoquons les techniques employées dans le film, il faut bien sûr saluer le travail d’orfèvre accompli par Fincher et ses complices. THE SOCIAL NETWORK semble être l’exact opposé des films esthétiquement les plus «flamboyants» du jeune maître, comme ALIEN 3, FIGHT CLUB, ou PANIC ROOM auquel il lui fut d’ailleurs reproché de déployer trop de virtuosité technique. Fincher semble aborder un style plus classique, tout en retenue académique ; mais il parvient à sublimer le récit de THE SOCIAL NETWORK, film de pur dialogue qui se transforme en une vraie leçon de cinéma. Aucun élément n’est laissé au petit bonheur la chance, que ce soit en termes de lumière, de travail sur le son, de choix musicaux, et d’élaboration du montage. Chaque scène, chaque plan est parfaitement intégré au tout.

Le chef opérateur de FIGHT CLUB, Jeff Cronenweth, utilise à merveille les éclairages en clairs-obscurs ; paradoxalement, il éclaircit le film au fil du récit, partant d’une ambiance de thriller pour les moments les plus «légers» en début de film, pour arriver à une lumière claire et métallique, alors que le film prend une tournure dramatique plus sombre. Les faiblesses des personnages sont ainsi progressivement révélées en pleine lumière.

Avec les éclairages experts de Cronenweth, le plus petit détail choisi par Fincher prend tout son sens. Exemple, le générique qui suit la rupture entre Mark et Erica. Le jeune homme rentre seul au campus. Le réalisateur place à chaque plan des couples qui s’enlacent furtivement, des groupes de copains… le tout dans une ambiance à la Edward Hopper qui renforce le sentiment rampant de solitude dans l’esprit du protagoniste.

Sans esbroufe, mais toujours avec le souci de donner une information compréhensible pour le spectateur (même si celui-ci ne s’intéresse a priori ni au langage informatique, aux subtilités judiciaires américaines ou à la vie secrète des universités), David Fincher affine sa mise en scène. Sa maîtrise du montage lui permet de rendre passionnantes des scènes dialoguées qui, confiées à un réalisateur routinier, deviendraient ennuyeuses. Se centrant sur les personnages et leurs pensées, Fincher fait de chaque dialogue entre les protagonistes de véritables duels psychologiques. À la réplique près, chaque plan traduit un état d’esprit particulier pour chaque personnage. Ce sont de vraies batailles que se livrent les protagonistes – sans effusion de sang, mais avec une violence psychologique constante. Là encore, la séquence d’ouverture est un modèle en la matière. Un pub, une table, un couple… et Fincher filme une guerre avec ces quelques éléments. Égalant Stanley Kubrick sur son terrain, il aura fait jouer 99 prises à ses comédiens pour obtenir l’effet dramatique voulu !

Dans ces scènes, Fincher fait preuve une nouvelle fois de son talent de montage créatif, utilisant magistralement la technique classique des champs et contrechamps ; il va même jusqu’à alterner des échanges verbaux entre deux scènes judiciaires montées en parallèle, sans perdre le spectateur !

Le réalisateur de SEVEN a su juguler, depuis ZODIAC, son talent de metteur en scène virtuose. La virtuosité de Fincher se fait plus «rentrée», plus intérieure, mise complètement au service du récit. Le cinéaste ne s’autorise que quelques rares envolées visuelles, sans céder à la démonstration creuse. Volontairement filmée comme une publicité sportive ou un vidéo-clip, impeccablement rythmée par un extrait de PEER GYNT de Grieg remanié par Trent Reznor (le fondateur du groupe Nine Inch Nails), la compétition d’aviron des frères Winklevoss nous rappelle que pour les gens de «l’upper class» américaine, la vie est une compétition permanente qui ne laisse pas de place aux vaincus. Toujours dans le registre virtuose, la séquence de la boîte de nuit, cadre d’une discussion animée entre Mark Zuckerberg et Sean Parker, vaut aussi son pesant d’or. La caméra survole en rase-mottes la foule en transe avant de s’attarder sur les personnages, baignant dans une lueur bleue électrique. Zuckerberg subit totalement la fascination méphistophélique de Parker, sans pouvoir s’y opposer. La création nécessite son propre démon, comme le dira la jeune avocate stagiaire. Dans cette scène, Mark Zuckerberg passe littéralement un pacte avec le diable.

 

En définitive, THE SOCIAL NETWORK est un magnifique exemple de ce que doit être le Cinéma quand il est confié à des gens de la trempe de Fincher et Aaron Sorkin. Du grand, du vrai Cinéma intelligent. Et une œuvre importante.

Un dernier souvenir, tout récent… je viens de revoir THE SOCIAL NETWORK dans un multiplexe. C’est la fin du film, le générique défile… Trente portables lumineux éclairent la salle plongée dans la demi-pénombre. Je jette un coup d’œil rapide sur leurs propriétaires. Toutes des jeunes femmes, moyenne d’âge vingt à trente ans ! Je pense immédiatement au personnage de Christy, la «psychotique» aux 47 SMS…

Bienvenue dans le 21e Siècle !

 

Ludovic Fauchier, Syndrome d’Asperger, à votre service.

 

La note :

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La Fiche Technique :

THE SOCIAL NETWORK

Réalisé par David FINCHER   Scénario d’Aaron SORKIN, d’après le livre « The Accidental Billionnaires » de Ben MEZRICH   

Acteurs : Jesse EISENBERG (Mark Zuckerberg), Andrew GARFIELD (Eduardo Saverin), Justin TIMBERLAKE (Sean Parker), Armie HAMMER (Cameron Winklevoss et Tyler Winklevoss), Rooney MARA (Erica Albright), Brenda SONG (Christy Lee), Joseph MAZZELLO (Dustin Moskovitz), Max MINGHELLA (Divya Narendra), John GETZ (Sy), Rashida JONES (Marylin Delpy), David SELBY (Gage), Denise GRAYSON (Gretchen)  

Produit par Dana BRUNETTI, Cean CHAFFIN, Michael De LUCA et Scott RUDIN (Columbia Pictures / Relativity Media / Michael De Luca Productions / Scott Rudin Productions / Trigger Street Productions)   Producteurs Exécutifs Aaron SORKIN et Kevin SPACEY  

Musique Trent REZNOR et Atticus ROSS   Photo Jeff CRONENWETH   Montage Kirk BAXTER et Angus WALL   Casting Laray MAYFIELD

Décors Donald Graham BURT   Direction Artistique Curt BEECH, Keith P. CUNNINGHAM et Robyn PAIBA   Costumes Jacqueline WEST  

1er Assistant Réalisateur Bob WAGNER

Mixage Son Ren KLYCE, David PARKER et Michael SEMANICK   Montage Son et Effets Spéciaux Sonores Ren KLYCE  

Effets Spéciaux Visuels Adam HOWARD, Charlie ITURRIAGA, Fred PIENKOS et Edson WILLIAMS (A52 / Hydraulx / Lola Visual Effects / Ollin Studio / Outback Post / Savage Visual Effects)

Distribution USA : Columbia Pictures / Distribution INTERNATIONAL : Sony Pictures Releasing   Durée : 2 heures

Kevin Spacey

J’inaugure ici une nouvelle rubrique, une biographie consacrée à une personnalité marquante du cinéma. Histoire de changer un petit peu des hommages aux artistes, acteurs et réalisateurs hélas disparus, évoqués en ces lignes, j‘évoquerai ici le parcours de personnalités toujours de ce monde, et bien actives…  Répondant donc très tardivement à la demande d’une sympathique internaute, je vais tenter de décrire la carrière d’un acteur extrêmement talentueux, Kevin Spacey. 

J’en profite pour dire aux internautes qui liront ces lignes qu’ils peuvent aussi me suggérer d’autres biographies sur les acteurs, actrices, cinéastes, etc. de leur choix. J’essaierai, dans la mesure du possible, d’y répondre de mon mieux. 

Et je vous demande de bien vouloir m’excuser d’avance si certaines informations concernant Mr. Spacey sont erronées ou invérifiables. Comme vous le savez, le Net est une prodigieuse source d‘informations, mais elles ne sont pas forcément très fiables… 

Bonne lecture quand même !  

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Kevin SPACEY  

En l’espace d’une décennie, il a créé quelques-uns des rôles les plus marquants de ces dernières années à l‘écran. Reconnu pour incarner souvent des personnages ambigus et manipulateurs, Kevin Spacey est un comédien complet, capable de passer, d’un rôle à l’autre, du personnage le plus charmeur et sympathique au pire criminel qui soit. Se définissant avant tout comme un homme de théâtre, c’est à cette passion qu’il a consacré sa vie et une grande partie de sa carrière.  

D’une grande discrétion dans sa vie privée, Kevin Spacey, malgré son immense notoriété, n’est pas quelqu’un qui recherche les feux de la rampe à tout prix. Cette volonté de cacher sa vie personnelle aux médias lui a valu certaines rumeurs douteuses sur son célibat de longue date, mais il s’en amuse plus qu‘il ne s‘en vexe. La discrétion de Spacey provient, comme il le dit lui-même en 1998 au London Evening Standard, d’une forte volonté qui marque un grand professionnalisme : « Ce n’est pas que je veuille créer une sorte de mystique à la c.. en gardant le silence sur ma vie personnelle, c’est juste que moins vous en savez sur moi, plus il est facile de vous convaincre que je suis le personnage à l’écran. Cela permet au public d’aller dans une salle de cinéma et de croire que je suis cette personne. »

Pas question donc, pour Kevin Spacey, de livrer sa personne publique aux médias à tout bout de champ, si cela doit nuire à la qualité finale de l’œuvre. Au vu de la qualité globale de ses performances, on ne saurait lui donner tort. Voyons son parcours, en ce beau mois de juin 2009.  

L’acteur est né sous le nom de Kevin Spacey Fowler, le 26 juillet 1959 à South Orange dans le New Jersey. Il est le plus jeune de trois enfants, nés de Thomas Fowler (un écrivain technique) et Kathleen Spacey Fowler (une secrétaire personnelle). Après avoir souvent changé de domicile en raison des contrats professionnels du père, la famille s’établit finalement en Californie du Sud, où le jeune Kevin devient vite un garçon très turbulent. Après avoir mis le feu un jour à la cabane en bois de sa sœur, il sera inscrit par ses parents à l’Académie Militaire Northridge ! Il en sera expulsé quelques mois plus tard, pour avoir, semble-t-il, tapé sur la tête d’un camarade avec un pneu… 

À l’adolescence, Kevin Spacey entre à la Chatsworth High School de la Vallée de San Fernando, où il se découvre des talents d’acteur. Il joue le Capitaine Von Trapp dans une adaptation de THE SOUND OF MUSIC (La Mélodie du Bonheur) avec une jeune camarade, Mare Winningham, elle-même devenue actrice reconnue. Vers cette époque, le jeune Kevin attrape le « virus » du cinéma. Ses héros de cinéma sont : Spencer Tracy, Henry Fonda, James Stewart, Jason Robards, Jack Lemmon et Al Pacino. Il est de plus un excellent imitateur, aimant particulièrement interpréter les voix et les attitudes de James Stewart et de l’animateur de télévision Johnny Carson.  

Un talent dont il donnera bien plus tard un exemple lors de son entretien télévisé à l‘Actor‘s Studio. Voyez plutôt ci-dessous James Lipton interviewer Kevin Spacey, alias James Stewart, Johnny Carson, Katharine Hepburn, Clint Eastwood, John Gielgud, Marlon Brando, Christopher Walken, Al Pacino et Jack Lemmon (désolé pour le son désynchronisé !) :

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Après un bref passage au Los Angeles Valley College, il rejoint le programme d’enseignement de l’art dramatique à Juilliard sur les conseils d’un autre ancien camarade de Chatsworth, Val Kilmer. Mais, pressé de travailler, Kevin Spacey quitte Juilliard sans diplôme après deux ans d’études, et signe au Festival Shakespeare de New York. Son premier engagement professionnel consiste à jouer le rôle d’un messager dans une représentation d’HENRY VI en 1981. Grâce au directeur du festival, Joseph Papp, Spacey fait ses débuts à Broadway dans GHOSTS d’après Henrik Ibsen. Il s’y fait fortement remarquer. Dans la pièce de David Rabe HURLYBURLY, il lui arrivera parfois d’interpréter tous les rôles !  

Le jeune comédien fait en 1986 une rencontre décisive pour la suite de sa carrière : pour jouer la pièce d’Eugene O’Neill LE LONG VOYAGE DANS LA NUIT, il fait la connaissance de l’un de ses héros de l’écran, Jack Lemmon. Ce dernier le prend sous son aile, devenant pour le jeune Spacey un grand ami et un précieux mentor. Spacey dira plus tard que, grâce à l’acteur fétiche de Billy Wilder, il cessera d’être un jeune acteur excessivement ambitieux et possessif, pour s’améliorer et devenir un véritable être humain. Il jouera à maintes reprises aux côtés de Lemmon, au théâtre et au cinéma, et lui dédiera son futur Oscar pour AMERICAN BEAUTY.  

Parallèlement à son travail sur les planches, Spacey fait ses premières apparition sur les écrans de télévision et de cinéma. Ses débuts au cinéma en 1986 sont modestes – Mike Nichols lui donne un petit rôle de voleur dans le métro dans son film HEARTBURN / La Brûlure, dont Meryl Streep et Jack Nicholson sont les vedettes. Nichols se souviendra de l’acteur pour lui confier un second rôle plus important, celui de Bob Speck, dans son film à succès de 1988, WORKING GIRL. En 1987, à la télévision, Spacey débute dans l’épisode SOLO de la série EQUALIZER où il joue le rôle de l’Inspecteur Cole. Sa première interprétation importante à l’écran se fait cette année-là, pour son rôle du Sénateur Rourke dans un épisode de la série policière CRIME STORY : THE SENATOR, THE MOVIE STAR, AND THE MOB. Il joue avec Jack Lemmon dans le téléfilm LONG DAY’S JOURNEY INTO NIGHT de Jonathan Miller, une adaptation filmée de la pièce LE LONG VOYAGE DANS LA NUIT.  

Spacey retrouve Jack Lemmon en 1988 dans le téléfilm THE MURDER OF MARY PHAGAN de William Hale, avec également (entre autres) William H. Macy. Il y joue le rôle de Wes Brent. Au cinéma, outre son rôle dans WORKING GIRL, on peut aussi l’apercevoir dans le film ROCKET GIBRALTAR de Daniel Petrie, avec Burt Lancaster, où il joue le rôle de Dwayne Hanson.  

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Extrait ci-dessus : deux scènes marquantes de Spacey en tant que Mel Profitt dans la série WISEGUY (Un Flic dans la Mafia), face à Vinnie Terranova (Ken Wahl), dans l’épisode FASCINATION FOR THE FLAME.  

Mais c’est le rôle du criminel Mel Profitt qui lui permet de faire parler de lui, dans la série télévisée WISEGUY / Un Flic dans la Mafia, pendant huit épisodes marquants : BLOOD DANCE, SQUEEZE, NOT FOR NOTHING, THE MERCHANT OF DEATH, PLAYER TO BE NAMED NOW, SMOKEY MOUNTAIN REQUIEM, FASCINATION FOR THE FLAME et INDEPENDENT OPERATOR. Profitt est son premier rôle d’une grande galerie de mémorables « vilains » de l’écran, qui feront plus tard sa notoriété…  

Dans les deux années qui suivent, Spacey enchaîne le théâtre et les rôles secondaires au cinéma et à la télévision. En 1989, on peut le voir à la télévision américaine dans l’épisode CLEAN STATE de la série policière UNSUB. Une série si confidentielle que le rôle de Spacey n’est pas précisé ou crédité à ce jour… Au cinéma, il joue le rôle de Kirgo dans la comédie d’Arthur Hiller, SEE NO EVIL, HEAR NO EVIL / Pas nous, pas nous, d’Arthur Hiller, avec Richard Pryor et Gene Wilder. Et il accompagne une nouvelle fois son grand ami Jack Lemmon, qui est la vedette d’un film méconnu de Gary David Goldberg, DAD, produit par le studio Amblin Entertainement de Steven Spielberg. Aux côtés de Ted Danson, Ethan Hawke et James Caan, Spacey tient le rôle de Mario. En 1990, Spacey apparaît dans deux téléfilms : FALL FROM GRACE, de Karen Arthur (rôle de Jim Bakker), et WHEN YOU REMEMBER ME, de Harry Winer, avec Ellen Burstyn (rôle de Wade). Sur grand écran, on peut le voir dans le film de Bruno Barreto, A SHOW OF FORCE / État de Force, avec Amy Irving, Andy Garcia et Robert Duvall, où son personnage se nomme Frank Curtin. Et dans HENRY & JUNE, de Philip Kaufman, avec Fred Ward, Uma Thurman, Maria de Medeiros et un certain « Maurice Escargot », alias Gary Oldman ! Spacey y joue le rôle de Richard Osborn.  

À force de patience et de travail, le talent de Kevin Spacey finit par être reconnu au début de la décennie suivante. En 1991, le téléfilm DARROW de John David Coles lui permet d’incarner Clarence Darrow, célèbre avocat américain spécialiste des droits civils qui s‘illustra en défendant les jeunes meurtriers Leopold et Loeb (qui inspirèrent plusieurs films : LA CORDE d’Alfred Hitchcock, COMPULSION/Le Génie du Mal de Richard Fleischer, SWOON de Tom Kallin) en 1924, et pour avoir défendu John Thomas Scopes en 1925, lors du fameux « Procès du Singe ». C’est par ailleurs la toute première fois que Spacey tient le premier rôle dans une fiction filmée. Cette année-là, il gagne un Tony Award pour son rôle d’Oncle Louie, dans la pièce LOST IN YONKERS de Neil Simon.  

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Extrait ci-dessus : dans GLENGARRY GLEN ROSS, John Williamson (Spacey) fait rater à Ricky Roma (Al Pacino) sa plus belle vente… et se fait copieusement insulter par ce dernier !  

Il enchaîne en 1992 avec un épisode de la célèbre série LA LOI DE LOS ANGELES, GUESS WHO’S COMING TO MURDER, où il tient le rôle de Giles Keenan. Son nom commence à être remarqué, et Spacey rejoint le casting en or du film GLENGARRY GLEN ROSS / Glengarry, de James Foley. David Mamet écrit le scénario adapté de sa propre pièce, où les employés d’une agence immobilière de New York sont poussés à une compétition impitoyable pour garder leur poste. Spacey y joue le rôle de l’odieux John Williamson, l’employeur qui s’en prend tout particulièrement à un employé vieillissant, Shelley Levine, incarné par Jack Lemmon. Les deux comédiens se joignent à une équipe impressionnante : Al Pacino, Alec Baldwin, Alan Arkin, Ed Harris et Jonathan Pryce. Le film est un succès critique, et la prestation de Spacey particulièrement remarquée.  

Suivent quelques œuvres moins marquantes entre 1992 et 1994 : le film de 1992 CONSENTING ADULTS / Jeux d’Adultes, d‘Alan J. Pakula face à Kevin Kline, Mary Elizabeth Mastrantonio et Forest Whitaker ; l’épisode HEROS EXOLETUS de la série TRIBECA en 1993 ; en 1994, les films IRON WILL de Charles Haid, THE REF / Tel est pris qui croyait prendre, de Ted Demme, et le téléfilm DOOMSDAY GUN de Robert Young, avec Frank Langella, Alan Arkin, James Fox, et un jeune acteur alors inconnu, Clive Owen.  

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Extrait ci-dessus : au tour de Kevin Spacey de se défouler sur un subalterne malchanceux, Frank Whaley, son souffre-douleur de SWIMMING WITH SHARKS.  

 

Mais Kevin Spacey obtient à nouveau les félicitations de la critique pour son interprétation de Buddy Ackerman, le « boss » le plus puissant de Hollywood dans la comédie dramatique de George Huang, SWIMMING WITH SHARKS. Grossier, cruel, abusant de son pouvoir, Buddy Ackerman est un cauchemar quotidien pour son jeune et naïf assistant Guy (Frank Whaley), qui va pourtant chercher à se venger… La performance de Spacey lui vaut une nomination au Prix Independent Spirit du Meilleur Acteur. C’est aussi, pour l’anecdote, son premier film en tant que producteur, et le tout premier où il tient le premier rôle.  

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L’année 1995 est celle qui va définitivement confirmer la réputation montante de Kevin Spacey, où il va pour ainsi dire « exploser » à l’écran en jouant deux personnages mémorables : tout d’abord, Roger « Verbal » Kint, le petit truand à la patte folle d’USUAL SUSPECTS de Bryan Singer, avec Gabriel Byrne, Chazz Palminteri et Benicio Del Toro. Seul survivant d’un braquage de grande ampleur qui a tourné au carnage, Kint est un minable, « cuisiné » de près par l’inspecteur Kujan (Palminteri) pour qu’il leur révèle qui est le redoutable et énigmatique caïd du crime, connu sous le nom de Keyser Sosë… La confrontation entre le truand et le flic est tendue, bien dirigée par Singer pour un thriller mémorable, complexe… et quelque peu manipulateur, une fois qu’on connaît la chute ! En tout cas, la performance de Spacey est remarquable de bout en bout ; faussement passif et pitoyable, « Verbal » Kint révèle son jeu et berne tout le monde avec une habileté diabolique.  

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Extrait ci-dessus : la bande-annonce en VO d’USUAL SUSPECTS.  

L’acteur obtiendra une jolie collection de récompenses pour son rôle, à commencer par l’Oscar du Meilleur 2e Rôle Masculin. Il est également nommé au Golden Globe du Meilleur 2e Rôle. Ses autres récompenses : Meilleur Acteur 2e Rôle (Prix de la Société des Critiques de Films de Boston, Prix du Choix des Critiques aux Broadcast Film Critics Association Awards, Prix de la Société des Critiques de Films de Chicago, Prix Chlotrudis, Prix de l’Association des Critiques de Films de Dallas-Fort Worth et Prix de la National Board of Review). Il reçoit également le Prix du Festival International du Film de Seattle du Meilleur Acteur, et il est nommé au Prix de la Screen Actor Guild du Meilleur Acteur dans un 2e Rôle. Pour l’anecdote, son personnage de « Verbal » Kint est le n°48 de la liste des Plus Grands Vilains de cinéma dressée par l’American Film Institute. Et le n°100 des 100 Plus Grands Personnages de Cinéma pour le magazine Première.  

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Extrait ci-dessus : Kevin Spacey est « John Doe », l’assassin de SEVEN, justifiant ses meurtres face aux inspecteurs Mills et Somerset (Brad Pitt et Morgan Freeman), avant le grand finale. 

 

Le succès remporté par Spacey dans USUAL SUSPECTS est renforcé par son film suivant, où il a de nouveau l’occasion de jouer un personnage de criminel retors, suprêmement intelligent et manipulateur : il est inoubliable dans le rôle du tueur en série « John Doe » de SEVEN, le thriller horrifique de David Fincher, avec Brad Pitt, Morgan Freeman et Gwyneth Paltrow qui remporte un immense succès en cette fin d’année 1995. Crédité volontairement en générique de fin à sa demande (pour que le spectateur n‘anticipe pas son apparition), Kevin Spacey n’a qu’un temps de présence à l’écran assez court, mais il crève littéralement l’écran et compose un personnage de meurtrier machiavélique particulièrement terrifiant.  

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Le personnage ne nous est présenté qu’à travers la découverte de chacun de ses meurtres abominables, lui conférant une stature quasi surnaturelle – notamment durant cette poursuite d’anthologie dans l’hôtel, où il n‘apparaît que comme une ombre fantomatique, traqué par Brad Pitt et Morgan Freeman. Le spectateur, déjà mis en condition par les indices semés par le tueur, n’en est que plus saisi de voir celui-ci se rendre volontairement aux policiers pour un dernier acte traumatisant. L’apparition de Spacey, doigts couverts de pansements, chemise tâchée de sang (le sang de quelle victime ??), criant dans le hall pour attirer l’attention de Pitt et Freeman est un moment des plus perturbants. Tout comme la joute verbale à laquelle il se livre avec les deux officiers dans la voiture, jusqu’au dénouement tragique de l’affaire en plein désert, lié à la livraison d’une boîte dont on ne devinera jamais le contenu… L’interprétation de Kevin Spacey, glaçante et sans faute, est une nouvelle fois saluée d’éloges critiques et d’un grand succès public.   

L’acteur est récompensé du MTV Movie Award du Meilleur Méchant et du Prix du Cercle des Critiques de Films de New York du Meilleur Acteur 2e Rôle, prix groupé pour ses interprétations dans SWIMMING WITH SHARKS, USUAL SUSPECTS, SEVEN et ALERTE ! Celui-ci est son film suivant, et lui permet de sortir pour une fois du registre des méchants pour un personnage plus sympathique. Signé de Wolfgang Petersen, le film, titré en version originale OUTBREAK, est un thriller avec Dustin Hoffman, Rene Russo, Morgan Freeman, Cuba Gooding Jr., Donald Sutherland et Patrick Dempsey. Spacey y campe le Major Casey Schuler, un médecin militaire qui tente d’enrayer une épidémie virale mortelle à travers les Etats-Unis. Un sujet intéressant, mais le film est une superproduction balourde qui ne marque pas les mémoires.  

Mais cela n‘a pas d‘importance car, grâce aux succès d’USUAL SUSPECTS et SEVEN, et sa réputation d’acteur talentueux désormais établie, Kevin Spacey devient un acteur désormais bankable, tout en continuant parallèlement sa carrière au théâtre : en 1996, Spacey interprète un nouveau personnage antipathique, le District Attorney Rufus Buckley, qui réclame la peine de mort contre Carl Lee Hailey (Samuel L. Jackson), un père de famille Noir ayant vengé le meurtre de sa fillette, dans le controversé A TIME TO KILL / Le Droit de Tuer ? de Joel Schumacher, avec également Matthew McConaughey, Sandra Bullock, Donald et Kiefer Sutherland, Ashley Judd et Chris Cooper. Spacey retrouve ses partenaires de GLENGARRY GLEN ROSS, Al Pacino et Alec Baldwin, dans le très bon documentaire LOOKING FOR RICHARD, dont Pacino signe la mise en scène. Comme ses partenaires, Spacey apparaît à la fois dans son propre rôle et dans celui d’un personnage de la pièce RICHARD III de Shakespeare, le Duc de Buckingham. Kevin Spacey passe également à la mise en scène de cinéma, signant le film noir ALBINO ALLIGATOR, où il dirige Matt Dillon, Faye Dunaway, Gary Sinise et Viggo Mortensen. Le film, fraîchement reçu par la critique américaine, passe inaperçu.  

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Extrait ci-dessus : la bande-annonce de L.A. CONFIDENTIAL.  

1997 est une très bonne année pour Spacey, qui est à son meilleur niveau dans deux très grands films. Il est tout d’abord Jack Vincennes, suave officier de police de Los Angeles dans L.A. CONFIDENTIAL, le film noir de Curtis Hanson adapté du roman de James Ellroy, où jouent également Russell Crowe, Guy Pearce, Kim Basinger, Danny DeVito, James Cromwell et David Strathairn. Spacey prend beaucoup de plaisir à y jouer un policier véreux, préférant fricoter avec les starlettes, et monter des affaires louches avec le journaliste Sid Hudgeons (DeVito), en lui livrant des arrestations « sur mesure » de stars prises en flagrant délit. Cynique et charmeur, Vincennes profite allègrement d’un système totalement corrompu, avant que l’enquête de son jeune collègue Ed Exley (Guy Pearce) lui offre une chance de se racheter… Mais dans la Los Angeles des années 50, il ne fait pas bon poser des questions gênantes à ses supérieurs, comme Vincennes va en faire l’amère expérience… La performance de Spacey, qui nous rend finalement si sympathique un personnage totalement immoral, lui vaut de nouvelles récompenses. Il gagne le Prix de la Société des Critiques de Films de Boston, et le Prix Chlotrudis du Meilleur Acteur dans un 2e Rôle, remporte l’Empire Award du Meilleur Acteur, et est nommé au BAFTA Award du Meilleur Acteur, ainsi qu’au Prix de la Screen Actors Guild pour la Meilleure Performance de l’Ensemble des Acteurs dans un Film.  

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Cette même année, Kevin Spacey joue magistralement un autre personnage terriblement ambigu, Jim Williams, l’antiquaire homosexuel raffiné, affable et excentrique, dans MINUIT DANS LE JARDIN DU BIEN ET DU MAL, le film de Clint Eastwood. Spacey y partage la vedette avec John Cusack et un jeune acteur anglais encore méconnu, Jude Law, qui interprète l‘amant de Williams, une petite frappe du nom de Billy Hanson. Le meurtre de ce dernier par Williams, supposément en état de légitime défense, va déclencher une série d’évènements bizarres, humoristiques et dramatiques dans la belle ville sudiste de Savannah, le berceau du parolier Johnny Mercer. Les apparences sont toujours trompeuses dans ce film atypique et attachant de bout en bout. Et Spacey est excellent, encore une fois, dans le rôle de Williams, déstabilisant toujours les certitudes du journaliste new-yorkais joué par Cusack. Il se voit attribuer le Prix du Cercle des Critiques de Films du Texas du Meilleur Acteur pour sa performance. Excellent chanteur de surcroît, Spacey interprète « That Old Black Magic » sur le CD des chansons du film !  

En octobre 1997, l’acteur est dans le classement des « 100 Plus Grandes Stars de Cinéma de Tous les Temps », liste créée par le magazine britannique Empire.  

L’année suivante, Kevin Spacey est à l’affiche du thriller NÉGOCIATEUR de F. Gary Gray, où il retrouve Samuel L. Jackson, avec également David Morse et Paul Giamatti. Surprise, pour une fois, Spacey joue un homme du bon côté de la barrière, le Lieutenant Chris Sabian, un officier spécialisé dans les négociations de prises d’otages qui va peu à peu prendre fait et cause pour son ex-collègue Danny Roman (Jackson), devenu à son tour preneur d’otages suite à un complot. La prestation impeccable des deux acteurs suffit à soutenir le film de bout en bout, un honnête film à suspense.  

Spacey joue également cette année-là le rôle de Mickey dans HURLYBURLY / Hollywood Sunrise, l’adaptation filmée de la pièce de David Rabe, par Anthony Drazan, où il donne la réplique à Sean Penn, Robin Wright Penn, Chazz Palminteri, Anna Paquin et Meg Ryan. Il s’amuse ensuite à prêter sa voix au méchant criquet en chef, Hopper (VF : Le Borgne), du sympathique film d’animation de John Lasseter, A BUG’S LIFE / 1001 Pattes, deuxième long-métrage des studios Pixar. Kevin Spacey est cité cette année-là comme l’un des 25 Meilleurs Acteurs de 1998 du magasine américain Entertainment Weekly.  

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Extrait ci-dessus : dans AMERICAN BEAUTY, Lester Burnham (Kevin Spacey) décide de se laisser vivre, au grand dam de sa femme Carolyn (Annette Bening). « I Rule ! »  

En 1999, il joue de nouveau sur les planches THE ICEMAN COMETH d’après O’Neill. Mais surtout, l’acteur connaît un véritable triomphe dans AMERICAN BEAUTY, le premier film de Sam Mendes, avec Annette Bening, Chris Cooper, Thora Birch, Wes Bentley et Mena Suvari. Kevin Spacey y joue Lester Burnham, un homme excédé par la banalité de sa vie paisible de cadre moyen, mari soumis et père dépassé. Fou de désir pour Angela (Mena Suvari) la meilleure amie de sa fille Jane (Thora Birch), Lester va ruer dans les brancards, quitter son travail, rompre avec son épouse (Annette Bening parfaite en « desperate housewife » dévorée d’ambition), se découvrir une deuxième jeunesse, tenter de séduire la lolita et perturber profondément ses nouveaux voisins !   

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Grâce au scénario décapant d’Alan Ball, et la mise en scène parfaitement agencée de Sam Mendes, Spacey livre une de ses meilleures performances à l’écran. Dans cette charge impitoyable et réjouissante contre le conformisme social, l’acteur trouve l’équilibre parfait. Il est irrésistible de drôlerie dans les scènes où il ose enfin se rebeller (notamment cette hilarante séquence de repas du soir : « Chérie, cesse de m’interrompre ! » – voir l’extrait ci-dessus) et pathétique, par son désir soudain de revivre sa jeunesse, qui cache bien d’autres failles. Le film est un immense succès international, et marque un véritable triomphe pour l’acteur, qui croulera sous une avalanche de récompenses ! À commencer par l’Oscar du Meilleur Acteur, qu’il dédiera chaleureusement à Jack Lemmon.  

Pour AMERICAN BEAUTY, Kevin Spacey est cité pour trois nominations : l’Empire Award, le Golden Globe et le Satellite Award du Meilleur Acteur. Et il gagne les trophées et prix suivants : BAFTA Award du Meilleur Acteur ; Prix d’Excellence au Festival du Film de Boston ; Prix de la Société des Critiques de Films de Chicago, Prix Chlotrudis, Prix des Critiques de Films de Dallas, Association Award, Prix du Cercle des Critiques de Films de Floride du Meilleur Acteur, Prix du Cercle des Critiques de Films de Kansas City, Prix de la Société des Critiques de Films de Las Vegas, Prix du Cercle des Critiques de Films de Londres, Prix de la Société des Critiques de Films Online, Prix de la Guilde des Critiques de Films Russes, Prix de la Société des Critiques de Films de San Diego, Prix de la Screen Actors Guild, Prix de l’Association des Critiques de Films du Sud-est, Prix de l’Association des Critiques de Films de Toronto et Laurence Olivier Award du Meilleur Acteur.  

Pour couronner cette année faste en beauté, Kevin Spacey obtient aussi un grand succès au théâtre pour son rôle dans ICEMAN COMETH d’après Eugene O’Neill. Cela lui vaut d’être nominé au Tony Award du Meilleur Acteur, et de recevoir le Laurence Olivier Theatre Award et le London Evening Standard Award pour ce même rôle. Élu meilleur acteur de la décennie par Empire Magazine (ils l’aiment bien, on dirait !) en mai 1999, l’acteur obtiendra de plus tout naturellement son étoile sur le Hollywood Walk of Fame cette même année. N’en jetez plus, la cage est pleine !  

 

Après un premier essai pour SWIMMING WITH SHARKS, Kevin Spacey crée sa propre compagnie de production, Trigger Street, en 1999. Il produit pour l’occasion son film suivant, THE BIG KAHUNA de John Swanbeck, où il retrouve son complice Danny DeVito, dans le rôle de deux représentants en lubrifiants cyniques se moquant d‘un jeune collègue profondément religieux. Il est également le producteur en 2000 d’ORDINARY DECENT CRIMINAL du réalisateur irlandais Thaddeus O‘Sullivan, avec à ses côtés Linda Fiorentino et un quasi débutant, Colin Farrell. Le personnage joué par Spacey, Michael Lynch, se base sur le gangster irlandais Martin Cahill, qui finit assassiné par l’IRA. Un sujet qui avait déjà inspiré le cinéaste John Boorman avec son film sorti deux ans plus tôt, LE GÉNÉRAL, interprété par Brendan Gleeson et Jon Voight.  

Kevin Spacey est aussi à l’affiche en 2000 du drame de Mimi Leder, PAY IT FORWARD / Un Monde Meilleur, avec Helen Hunt, Haley Joel Osment, James Caviezel et Angie Dickinson. Il interprète Eugene Simonet, professeur d’éducation civique et sociale du jeune Trevor McKinney (Haley Joel Osment), un jeune garçon de Las Vegas qui souffre de l’alcoolisme de sa mère (Helen Hunt) et de l’abandon de son père. L’occasion pour Spacey de créer avec son brio habituel un personnage hanté par un dramatique secret, représenté par les brûlures qui lui couvrent le visage et le cou.  

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Extrait ci-dessus : la bande-annonce de K-PAX.  

La nouvelle décennie qui s’annonce permet à Kevin Spacey de continuer à créer et interpréter des personnages étranges, tel « Prot », l’étrange patient que doit soigner le psychiatre interprété par Jeff Bridges dans K-PAX de Iain Softley, en 2001. Prot est-il réellement comme il le prétend un extra-terrestre voyageant sur Terre, doté d’étonnantes connaissances, ou bien un malade mental persuadé d’être une entité venue du cosmos ? Mystère…  

Toujours en 2001, Spacey est de nouveau acclamé pour son interprétation de Quoyle, le protagoniste du film de Lasse Hallström, THE SHIPPING NEWS / Terre Neuve, adapté du roman d‘Annie Proulx, l‘auteur de BROKEBACK MOUNTAIN. Quoyle retourne dans sa ville natale de Terre-Neuve avec sa fille, suite à une séparation douloureuse, et tente de refaire sa vie avec une charmante veuve interprétée par Julianne Moore. Spacey joue aussi dans ce film avec une Cate Blanchett très disjonctée, ainsi qu’avec Judi Dench, Pete Postlethwaite, Scott Glenn et Rhys Ifans. Sa prestation lui vaut deux nominations pour le BAFTA Award du Meilleur Acteur, et le Golden Globe du Meilleur Acteur.  

En février de cette année-là, le magazine britannique Total Film le cite deux fois dans son vote des « Plus Grands Vilains de Tous les Temps » – bien entendu, pour les personnages de « Verbal » Kint et John Doe. Le 2 octobre 2001, Kevin Spacey chante de nouveau, interprétant « Mind Games » de John Lennon au Radio City Music Hall de New York, dans une soirée hommage au chanteur.   

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Extrait ci-dessus : Kevin Spacey est l’une des nombreuses superstars invitées dans le délirant prologue d’AUSTIN POWERS DANS GOLDMEMBER.  

Ce sont presque des vacances que prend le comédien l’année suivante, où il n’apparaît qu’en tant que narrateur non crédité de THE TOWER OF BABBLE, un court-métrage de Jeff Wadlow. Avant de faire une apparition hilarante au tout début d’AUSTIN POWERS DANS GOLDMEMBER de Jay Roach, avec Mike Myers. Un caméo dans le « film dans le film », « Austinpussy », où il s’amuse bien en faux Docteur Evil, ricanant aux côtés de Danny DeVito alias Mini-Moi. Tom Cruise, Steven Spielberg et Gwyneth Paltrow sont aussi de la fête dans cette séquence d’ouverture délirante !  

Vers cette période, Kevin Spacey, tout en continuant à travailler pour le grand écran et la télévision, reste fidèle à ses premières amours. En février 2003, Spacey fait son grand retour au théâtre, en tant que Directeur Artistique de la nouvelle Old Vic Theatre Company à Londres, qu‘il co-finance. Parallèlement avec son engagement théâtral, il est toujours aussi actif à l’écran. Il participe ainsi à la minisérie télévisée documentaire historique : FREEDOM : A HISTORY OF US. Il incarne dans celle-ci différentes grandes figures historiques américaines : le Révérend Cotton Mather (épisode LIBERTY FOR ALL); Sidney Andrews (épisode WHAT IS FREEDOM ?); Ira Stewart (WORKING FOR FREEDOM) ; Herbert Hoover (DEPRESSION AND WAR) ; le Gouverneur Morris (REVOLUTION); et Herman Melville (WAKE UP AMERICA).  

Au cinéma, il interprète Albert T. Fitzgerald, le père écrivain d’un jeune meurtrier interprété par Ryan Gosling dans THE UNITED STATES OF LELAND de Matthew Ryan Hoge, avec également Don Cheadle, Chris Klein, Jena Malone et Lena Olin – un film dont il est le producteur. Spacey est de nouveau remarquable dans le drame d’Alan Parker, LA VIE DE DAVID GALE avec Kate Winslet et Laura Linney. Un film qui prend pour cible la peine de mort, toujours appliquée au Texas, sujet difficile s’il en est. Kevin Spacey est David Gale, ancien professeur de philosophie, militant contre la peine capitale, qui se retrouve à trois jours de son exécution à la peine capitale pour un crime qu’il nie – le viol et le meurtre de sa collègue Constance (Linney).  

 

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Extrait ci-dessus : Kevin Spacey chante et danse dans BEYOND THE SEA, réalisé par ses soins.  

2004 est une année bien remplie pour l’acteur, devenu également réalisateur du film BEYOND THE SEA, dans lequel il joue, danse et chante le rôle de Bobby Darin, un chanteur et comédien italo-américain, à la vie météorique (il mourut à l’âge de 37 ans). De son vrai nom Walden Robert Cassotto, Darin, un gamin du Bronx, devint en son temps un chanteur plus célèbre que Frank Sinatra. Spacey s’investit à fond dans le rôle et le film, racontant son succès et sa déchéance, liée à une histoire d’amour malheureuse avec l’actrice Sandra Dee (interprétée par la jeune Kate Bosworth, qui va devenir une de ses partenaires préférées à l’écran dans les années suivantes), et la révélation d’un terrible secret de famille. John Goodman, Bob Hoskins et Greta Scacchi complètent la distribution de ce film qui s’éloigne souvent de la biopic sérieuse pour la fantaisie musicale. Pour son interprétation, Kevin Spacey est de nouveau nommé au Golden Globe du Meilleur Acteur.  

Avec l’Old Vic Theatre Company, Spacey achève sa toute première production en septembre 2004 : CLOACA, de Maria Goos. En 2005, Kevin Spacey partage l’affiche du film EDISON de David J. Burke, avec Morgan Freeman et Justin Timberlake, où il joue le rôle du gangster Levon Wallace. Mais le film, malgré ses prestigieux comédiens, passe inaperçu. Ce qui ne gêne pas le comédien, occupé à jouer sur les planches RICHARD II de Shakespeare. Il est récompensé du titre honorifique de Docteur honoris causa en Lettres à la South Bank University de Londres.  

 

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Et Spacey de préparer une année 2006 chargée. Car son réalisateur d’USUAL SUSPECTS, Bryan Singer, le retrouve pour lui confier le rôle d’un célèbre super-vilain haut en couleurs : l’infâme et chauve Lex Luthor, ennemi juré de certain héros kryptonien dans SUPERMAN RETURNS ! Brandon Routh, Kate Bosworth, Frank Langella et Eva Marie Saint complètent le casting de ce film « comic book » en demi-teinte, suite-remake des films de Richard Donner, mais hésitant entre l’aventure-action, la romance et l’introspection psychologique.  

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Spacey s’amuse bien en tout cas à jouer les mégalomanes irresponsables, entouré de complices bien peu brillants (Parker Posey, dans l’extrait ci-dessus)… mais, limité par un rôle simpliste, il compose plus qu’il ne réinvente le personnage jadis incarné par Gene Hackman.  

Au théâtre, 2006 est l’année où il monte et interprète RESURRECTION BLUES d’Arthur Miller, sous la direction de Robert Altman. Mais la pièce est mal accueillie. Cela ne décourage pas l’acteur, qui continue avec la compagnie de l’Old Vic Theatre avec une adaptation de la pièce UNE LUNE POUR LES DÉSHÉRITÉS d’Eugene O’Neill, qu’il transfère à Broadway en 2007. Cette fois, le succès public et critique est bien au rendez-vous !  

Kevin Spacey se fait plus rare au cinéma, où il s’amuse à parodier son image de manipulateur hypocrite dans la comédie FRED CLAUS / Frère Noël, de David Dobkin, avec Vince Vaughn, Paul Giamatti, Miranda Richardson, Rachel Weisz et Kathy Bates. Son personnage, Clyde, est un expert en efficacité professionnelle complotant la fermeture de l’usine du Père Noël joué par Paul Giamatti !  

Après avoir prêté sa voix à un court-métrage de Jonathan van Tulleken, MACHINE CHILD, l’acteur a de nouveau une année 2008 bien chargée. En février 2008, il fait une prestation remarqué sur les planches, dans la pièce satirique SPEED-THE-PLOW de David Mamet, aux côtés de Jeff Goldblum et Laura Michelle Kelly.  

 

Au cinéma, il joue avec son efficacité coutumière Micky Rosa, un professeur de mathématiques ambigu, dans le solide 21 / Las Vegas 21 de Robert Luketic, avec Jim Sturgess, Kate Bosworth et Laurence Fishburne (voir la fiche de ce film dans ce blog, critiqué en mai 2008).

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Extrait ci-dessus : la bande-annonce de RECOUNT. De la télévision qui ose être incorrecte vis-à-vis du pouvoir politique !    

 

Kevin Spacey est également acclamé pour sa prestation dans le téléfilm de Jay Roch (le réalisateur des AUSTIN POWERS et MON BEAU-PÈRE ET MOI), RECOUNT, où il joue aux côtés de Laura Dern et John Hurt. Ce téléfilm, retraçant l’élection suspecte de George W. Bush en 2000 face au candidat Démocrate Al Gore, et le recomptage chaotique des votes en Floride, offre à Spacey le rôle de Ron Klain, homme politique et conseiller juridique Démocrate qui fut au cœur de la bataille, en tant que Conseiller Général du Comité de Recomptage en faveur de Gore. Pour son interprétation, Spacey est plusieurs fois nommé pour des récompenses prestigieuses : Emmy Award, Golden Globe, Satellite Award et Screen Actors Guild Award du Meilleur Acteur pour une Mini-série ou un Téléfilm.  

Cité n°10 sur la liste du Daily Telegraph des « 100 Personnes les Plus Puissantes dans la Culture Britannique » en 2008, Spacey continue de travailler à l’Old Vic Theatre, continuant à jouer au cinéma et rajoute depuis cette année-là une autre page importante à un CV déjà si bien rempli : succédant à Patrick Stewart, il rejoint le Collège Sainte-Catherine à l’Université d’Oxford, où il enseigne aux étudiants ses sujets de prédilection, le théâtre et l’art dramatique, depuis l’automne 2008.  

En cette année 2009, Kevin Spacey fait une apparition télévisée dans un épisode, SOUL MATES, de la série policière ESPRITS CRIMINELS (rôle de Mr. Phibbs). Il est toujours aussi demandé pour de futurs projets cinématographiques. D’ici peu, nous le verrons dans deux films : TELSTAR de Nick Moran, où il interprétera le rôle du Major Banks dans ce film retraçant l’histoire du flamboyant compositeur-producteur homosexuel Joe Meek, dans l’Angleterre des sixties. Spacey prête aussi sa voix au Robot du film de science-fiction de Duncan Jones, MOON, avec Sam Rockwell en vedette. Il sera aussi prochainement le protagoniste du drame SHRINK de Jonas Pate. Son personnage, Henry Carter, est un psychiatre de Hollywood qui sombre dans la dépendance à la marijuana après une tragédie personnelle. Spacey y aura pour partenaire Robin Williams.  

On suivra surtout Kevin Spacey et un casting de prestige (George Clooney, Ewan McGregor et Jeff Bridges), dans le prometteur film de Grant Heslov, THE MEN WHO STARE AT GOATS. Actuellement en post-production, ce film, basé sur des évènements réels liés au 11 septembre et à la Guerre en Irak, a un sujet surprenant : un journaliste (McGregor) rencontre un ancien soldat (Clooney) prétendant avoir fait partie d‘une unité de « soldats psychiques » aux pouvoirs paranormaux ! Kevin Spacey y joue le rôle de Larry Hooper, ancien membre de cette drôle d’unité, devenu le directeur d’un camp de prisonniers en Irak…  

Il tourne actuellement CASINO JACK, un thriller politique de George Hickenlooper, avec Hayden Christensen. Le film sortira en 2010. Sont également annoncés, parmi ses futurs projets cinéma : FATHER OF INVENTION de Trent Cooper, une comédie sur un inventeur excentrique sort de prison pour refaire son empire industriel et renouer avec sa fille ; CATALONIA de Hugh Hudson, avec Colin Firth, adapté du livre autobiographique de George Orwell, HOMMAGE A LA CATALOGNE, sur la Guerre Civile Espagnole ; des films en développement, UGLY AMERICANS, RIGGED et Q, dont le sujet est pour l’instant inconnu ; et il est annoncé comme producteur d’un futur projet de film sur Richard Phillips, capitaine du cargo Maersk Alabama, pris en otage par des pirates au large de la Somalie.

« Raindrops Keep Fallin’On My Head » – Paul Newman 1925-2008

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« Une époque vient de se terminer. Paul Newman était un géant grand et humble. Il disait qu’il devait tout à la chance, mais le reste d’entre nous sait que c’étaient son talent, son intelligence et son cœur généreux qui en ont fait la star qu’il fut. Il devrait être un exemple pour le métier d’acteur parce qu’il semblait s’être fait retirer son ego chirurgicalement . » – Kevin Spacey  

Triste mois de septembre. Si la météo nous garantit un bel été indien, il ne semble pleuvoir que des mauvaises nouvelles sur notre monde. Les attentats continuent, les marchés boursiers s’effondrent. Sur une note plus personnelle, je note que les nouveaux films sortis durant ce fichu mois semblent respirer l’ennui poli (merci le Festival de Cannes) et me découragent d’aller au cinéma. Histoire de déprimer encore plus, j’apprends que Scarlett Johansson vient de se marier… et pour couronner le tout, qu’un grand homme nous a quitté après plus de cinquante années d’une carrière bien remplie.  

Paul Newman s’est éteint à l’âge de 83 ans, ce 26 septembre dernier, des suites d’un cancer du poumon, dans son domicile de Westport, Connecticut. Newman, ce n’était pas juste un acteur talentueux, célèbre pour ses succès qui culminèrent surtout dans les années 1960-70, ni ce sex symbol aux yeux bleus acier qui firent craquer tant de spectatrices – un cliché qui l’agaçait au plus haut point. Pour ceux qui le connaissaient bien, Paul Newman était un homme foncièrement bon, intelligent et au triomphe modeste. Sa carrière ne se cantonna pas au seul métier de comédien, où il imprima de sa forte personnalité nombre de personnages mémorables et de grands films, mais aussi dans d’autres domaines où il s’impliquait totalement et généreusement.  

Paul Leonard Newman est né le 26 janvier 1925 à Sharer Heights, dans l’Ohio, d’un couple de commerçant Juifs, Arthur et Theresa Newman. Dès l’enfance, Paul Newman s’intéressa au théâtre, encouragé en cela par sa mère. Il fit ainsi ses débuts sur scène à l’âge de 7 ans, jouant le bouffon de la cour dans Robin des Bois au théâtre de l’école locale. Diplômé en 1943, il entre brièvement à l’Université de l’Ohio, mais la 2e Guerre Mondiale le pousse à rejoindre l’U.S. Navy. Il s’y engagea dans l’espoir de devenir pilote de chasse, mais ses espoirs furent déçus quand on s’aperçut qu’il était daltonien ! Hé oui, les futurs yeux bleus les plus célèbres du cinéma américain ne percevaient pas les couleurs…  

Mais déjà, le jeune Newman montre qu’il n’est pas du genre à renoncer au premier obstacle. Il devient officier radio et canonnier pour avions bombardiers lance-torpilles dans le Pacifique, servant notamment à bord du bombardier Avenger. Il servit aussi à bord de l’USS Bunker Hill durant la terrible Bataille d’Okinawa, au printemps 1945. Il ne participa pas au combat, retenu en arrière parce que son pilote avait eu une infection à l’oreille. Tout ses équipiers partirent en première ligne et moururent… Après la guerre, Paul Newman termine ses études et obtient le diplôme au Kenyon College en 1949. Il épouse Jackie Witte cette année-là, et ils auront un fils, Scott, en 1950, et deux filles, Susan Kendall (née en 1953) et Stephanie. Paul et Jackie se sépareront en 1958.  

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Ci-dessus : le screen-test historique de Paul Newman et James Dean pour A L’EST D’EDEN.    

Retour en 1949. Le jeune Paul Newman étudie l’art dramatique à Yale, puis rejoint l’école de Lee Strasberg à New York, un certain Actor’s Studio qui va révéler tant de talents durant les décennies suivantes… Newman fait ses débuts à Broadway au début des années 1950, dans la première production de la pièce de William Inge, PICNIC, dont Joshua Logan tirera plus tard un film avec William Holden et Kim Novak. Il retient vite l’attention du public et des critiques, jouant notamment DOUX OISEAU DE JEUNESSE de Tennessee Williams, avec Geraldine Page. Il sera d’ailleurs en 1962 la vedette, toujours avec Geraldine Page, de l’adaptation filmée homonyme, signée Richard Brooks. Entre 1952 et 1954, Paul Newman fait aussi plusieurs apparitions dans des pièces filmées à la télévision. Le jeune comédien passe bien à l’image, et se fait vite remarquer par Hollywood. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas très enthousiaste de venir à Los Angeles… Il y tourne en 1954 son premier film, LE CALICE D’ARGENT, un péplum de Victor Saville avec Virginia Mayo, Pier Angeli et Jack Palance. S’il reçoit des critiques positives pour ses débuts, Newman déclarera clairement détester ce film, ne supportant pas de se voir en tunique ! Avec les années, il continuera à rire de ses débuts mal engagés à Hollywood… En 1955, il auditionne pour le rôle d’Aron Trask dans un screen-test d’A L’EST D’EDEN, en compagnie de James Dean. La bobine deviendra un véritable objet de collection par la suite. Newman ne sera pourtant pas choisi par le réalisateur Elia Kazan, qui lui préfère Richard Davalos. Cette même année, Newman jouera aussi une pièce de théâtre télévisée, filmée en couleur et en direct, OUR TOWN de Thornton Wilder, avec Eva Marie Saint et Frank Sinatra en personne.  

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Les choses vont vite s’arranger au cinéma pour l’acteur. En 1956, il est à l’affiche de SOMEBODY UP THERE LIKES ME / Marqué par la Haine, magnifique film de Robert Wise sur la vie du boxeur Rocky Graziano. Le talent de Newman peut enfin s’exprimer dans un rôle adéquat. Newman ne joue pas, il est Graziano, littéralement. Un petit voyou de New York, violent, solitaire, rebelle à tout et à tous, qui devient dans l’épreuve un véritable être humain en pleine rédemption. Et le premier d’une série de personnages de révoltés mémorables que Newman saura par la suite incarner à la perfection. Soit dit en passant, la diction, la gestuelle et les choix vestimentaires de Newman pour ce rôle inspireront délibérément, vingt ans après, un Sylvester Stallone qui y trouvera certainement l’inspiration de son ROCKY…  Newman va enchaîner les films : THE RACK avec Lee Marvin, toujours en 1956 ; l’année suivante, THE HELEN MORGAN STORY / Pour elle un seul homme, du vétéran Michael Curtiz, avec Ann Blyth ; puis UNTIL THEY SAIL avec Jean Simmons, Joan Fontaine, Piper Laurie et Sandra Dee, film signé par son réalisateur de SOMEBODY UP THERE…, Robert Wise. Notons d’ailleurs que Newman travaillera souvent plusieurs fois avec les mêmes réalisateurs et comédiens, signe que l’homme était apprécié pour son professionnalisme et son sens de l’amitié.  

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Ci-dessus : la bande-annonce d’époque de THE LONG, HOT SUMMER / Les Feux de l’été.  

1958 marque une nouvelle étape dans sa vie et dans sa carrière, avec pas moins de trois grands films qui lui valent de nouvelles louanges. Newman obtient le Prix du Meilleur Acteur au Festival de Cannes pour le rôle de Ben Quick dans THE LONG, HOT SUMMER / Les Feux de l’été, une adaptation des nouvelles de William Faulkner signée Martin Ritt, son réalisateur préféré. Il y joue aux côtés d’Orson Welles et d’une charmante comédienne avec qui il s’entend à merveille. Elle s’appelle Joanne Woodward. Paul et Joanne se sont mariés le 29 janvier 1958, marquant ainsi le début d’une solide histoire commune ; chose exceptionnelle dans un milieu où les divorces de célébrités sont légion, ils resteront mariés plus de cinquante ans, jusqu’à son décès. Ils ont eu trois filles : Elinor dite « Nell », née en 1959, Melissa dite « Lissy », née en 1961, et Claire dite « Clea », née en 1965.  

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Ci-dessus : Paul Newman dans la bande-annonce de THE LEFT HANDED GUN / Le Gaucher.  

En cette année 1958, Newman est également applaudi pour sa prestation dans THE LEFT HANDED GUN / Le Gaucher, western atypique d’Arthur Penn, où il joue un Billy The Kid torturé par ses démons intérieurs. Et il décroche sa première nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur pour le rôle de Brick Pollitt dans LA CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT, adaptation de la pièce de Tennessee Williams par Richard Brooks, où il forme un couple mémorable avec Elizabeth Taylor. Plus anodin, RALLYE ‘ROUND THE FLAG, BOYS !, comédie de Leo McCarey, lui permet de jouer pour la seconde fois avec Joanne Woodward, et Joan Collins.

Après THE YOUNG PHILADELPHIANS de Vincent Sherman en 1959, Paul Newman joue dans deux films en 1960. DU HAUT DE LA TERRASSE, de Mark Robson, son troisième film avec Joanne Woodward, et le célèbre EXODUS d’Otto Preminger, avec Eva Marie Saint et Ralph Richardson. Dans ce grand drame épique et controversé sur la naissance difficile de l’état d’Israël, Newman tient le rôle d’Ari Ben Canaan, un membre de la Hagana qui ne s’en laisse pas compter, ni par les militaires Britanniques ni par les extrémistes Palestiniens, pour emmener des milliers de rescapés de la Shoah vivre dans la paix en Terre Promise.  

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La décennie cinématographique des années 60 sera faste. En 1961, il joue « Fast Eddie » Felson, dans THE HUSTLER / L’Arnaqueur de Robert Rossen, avec Jackie Gleason, Piper Laurie et George C. Scott. Interprétation magistrale d’un virtuose du billard dont le talent excite la convoitise des bookmakers, mais dont le caractère ingérable finit par détruire son amour naissant pour la jeune femme écrivain alcoolique campée par Laurie. Le rôle d’Eddie lui vaut une seconde nomination à l’Oscar, ainsi qu’au Golden Globe du Meilleur Acteur. Il retrouve Joanne Woodward sur le plateau de PARIS BLUES de Martin Ritt, dont ils partagent l’affiche avec Sidney Poitier et la légende du jazz, Louis Armstrong en personne.  

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Ci-dessus : un extrait de HUD / Le Plus Sauvage d’Entre Tous. Hud (Newman) n’aime ni les vautours, ni la Loi…    

 

L’année suivante, Newman retrouve donc l’univers de Tennessee Williams, Richard Brooks et Geraldine Page pour DOUX OISEAU DE JEUNESSE. Le rôle de Chance Wayne pour ce film lui vaut une seconde nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Martin Ritt le retrouve pour un second rôle, dans HEMINGWAY’S ADVENTURES OF A YOUNG MAN qui lui vaut une nomination simultanée, cette fois-ci en tant que Meilleur Acteur dans un Second Rôle ! Mais toujours pas de récompense suprême… 1963 le voit briller de nouveau devant les caméras de Martin Ritt. Il est HUD / Le Plus Sauvage d’Entre Tous – face à Melvyn Douglas et Patricia Neal. Ce drame un peu pesant (l’atmosphère étouffante du Texas y est sûrement pour quelque chose) lui permet d’incarner Hud Bannon, un cow-boy paumé, alcoolique, indiscipliné et violent. Un personnage détestable certes, mais le talent de Newman le rend presque sympathique, et lui vaut deux nouvelles nominations comme Meilleur Acteur, pour l’Oscar et le Golden Globe.  

Viennent ensuite A NEW KIND OF LOVE, une comédie de Melville Shavelson, avec Joanne Woodward (5e film ensemble) et le thriller THE PRIZE / Pas de Lauriers pour les Tueurs avec Elke Sommer et Edward G. Robinson sous les caméras de Mark Robson. Il enchaînera les années suivantes WHAT A WAY TO GO ! de J. Lee Thompson, comédie musicale avec Shirley MacLaine, Robert Mitchum, Dean Martin et Gene Kelly ; L’OUTRAGE, de l’ami Martin Ritt, remake « western mexicain » de RASHÔMON, avec Laurence Harvey, Claire Bloom et Edward G. Robinson ; et LADY L de Peter Ustinov, avec Sophia Loren et David Niven. En 1966, Paul Newman remporte un grand succès avec HARPER / Détective Privé de Jack Smight, avec Lauren Bacall, Janet Leigh et Robert Wagner.  

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Puis il tourne avec Julie Andrews dans LE RIDEAU DÉCHIRÉ du Maître du Suspense Alfred Hitchcock. Malheureusement, le style de jeu très intense de Newman, avec ses techniques héritées de l’enseignement de l’Actor’s Studio, ne se lie pas très bien avec les exigences de mise en scène de Hitchcock, qui privilégiait les « plans neutres » de la part de ses acteurs-vedettes. Le film, distrayant mais bancal, n’emporte pas l’adhésion totale du spectateur. Reste toutefois une séquence-choc mémorable, où Paul Newman doit réduire coûte que coûte au silence un sinistre agent de la Stasi dans une ferme est-allemande… Une des scènes hitchcockiennes de meurtre les plus impressionnantes qui soit, par sa longueur, sa brutalité (pour l’époque) et les différentes « armes » employées par Newman et sa complice pour éliminer l’espion ! Voir la séquence ci-dessus, avec la musique de Bernard Herrmann, rejetée par Hitchcock.  

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Dans le western HOMBRE, où il tient le rôle de John Russell, un « Indien Blanc », Newman retrouve son réalisateur fétiche Martin Ritt, qui l’oppose au médecin véreux Fredric March et à un affreux desperado campé par Richard Boone. Et l’acteur triompe avec l’un des meilleurs « films de prison », LUKE LA MAIN FROIDE, où il joue avec George Kennedy sous la direction de Stuart Rosenberg. Une nouvelle fois nominé à l’Oscar et au Golden Globe, Newman campe un de ses meilleurs rôles de rebelles avec le personnage de Luke. Les moments d’anthologie sont nombreux dans ce classique qui ne vieillit pas – notamment la séquence où Luke parie qu’il peut engloutir cinquante œufs durs en une heure. L’acteur releva réellement le défi, à s’en distordre l’estomac, comme vous pouvez le voir ci-dessus !  

En dehors des écrans, Paul Newman est aussi présent dans les combats politiques. Fervent démocrate, il soutient activement la campagne d’Eugene McCarthy en 1968… et se retrouve du coup sur la liste des ennemis politiques de Richard Nixon ! Signalons par ailleurs que Newman maintiendra jusqu’au bout ses convictions démocratiques, et fut aussi un défenseur des droits des homosexuels.  

Toujours en 1968, après avoir joué dans une comédie militaire de Jack Smight, THE SECRET WAR OF HARRY FRIGG / Évasion sur Commande, Newman passe à la réalisation, signant le joli drame RACHEL, RACHEL, avec sa chère Joanne Woodward. Cela lui vaut de décrocher enfin le Golden Globe… du Meilleur Réalisateur ! Plus une nomination à l’Oscar du Meilleur Réalisateur. Ensuite, Newman retrouve Joanne Woodward et Robert Wagner pour jouer dans WINNING / Virages, de James Goldstone. C’est en préparant le tournage de ce film axé sur les sports automobiles que Paul Newman s’enthousiasmera pour les courses d’endurance, et deviendra un véritable pilote professionnel en 1972. Il finira second aux 24 Heures du Mans en 1979, et, à l’âge de 70 ans, sera le plus vieux vainqueur d’une course automobile aux 24 Heures de Daytona, en 1995 !  

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Mais c’est surtout le film suivant qui va demeurer dans les esprits : BUTCH CASSIDY ET LE KID, de George Roy Hill lui permet de jouer avec son jeune collègue Robert Redford. Sans oublier Katharine Ross, qu’il séduit à l’écran à vélo, avec la célèbre chanson de Burt Bacharach, « Raindrops Keep Fallin’On My Head » ! Voir la séquence di-dessus (pardon pour la mauvaise qualité d’image, ravagée par le Pan&Scan…). Newman est un Butch Cassidy malicieux et inconscient, un incorrigible rêveur qui forme avec Sundance Kid (Redford) un duo inoubliable. Truffé de morceaux de bravoure, ce western tragicomique fait de Redford une star et consacre Newman comme l’un des acteurs les plus aimés de l’époque. La décennie se conclut en compagnie de Joanne Woodward dans le drame de Stuart Rosenberg, WUSA, où ils jouent avec Anthony Perkins et Laurence Harvey.  

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Les années 1970s arrivent, et Paul Newman continue à tourner, devant et derrière la caméra. Il signe en 1971 son second film en tant que réalisateur, le drame d’aventures SOMETIMES A GREAT NOTION / Le Clan des Irréductibles, qui lui permet de jouer avec une légende de l’écran, Henry Fonda. L’année suivante, Stuart Rosenberg le dirige à nouveau dans le western humoristique POCKET MONEY / Les Indésirables, où il retrouve Lee Marvin 16 ans après THE RACK. Paul Newman incarne à merveille cette année-là une autre grande figure du Far-West, Roy Bean dit « le Juge ». THE LIFE AND TIMES OF JUDGE ROY BEAN / Juge et Hors-la-Loi, écrit par John Milius et réalisé par John Huston, le met en valeur dans un western désabusé et comique, où l’acteur s’amuse bien dans le rôle-titre. Enfin, cette même année, Newman signe son troisième film en tant que cinéaste, DE L’INFLUENCE DES RAYONS GAMMA SUR LE COMPORTEMENT DES MARGUERITES, toujours avec Joanne Woodward, et leur fille Nell Potts.  

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Ci-dessus : la bande-annonce de THE STING / L’Arnaque.  

En 1973, Newman retrouve John Huston comme réalisateur pour THE MACKINTOSH MAN / Le Piège, dont il partage l’affiche avec Dominique Sanda et James Mason. Mais il connaît surtout son plus grand succès avec THE STING / L’Arnaque. La belle équipe de BUTCH CASSIDY est de retour – Robert Redford est de l’aventure pour « plumer » un mémorable méchant gangster joué par Robert Shaw, toujours sous les caméras de George Roy Hill. La complicité de Newman et Redford fait toujours plaisir à voir, même s’ils se font quelque peu voler la vedette par Shaw. Le film récolte une pluie d’Oscars… mais Paul Newman n’est même pas nominé !  

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Ci-dessus : la bande-annonce de SLAP SHOT / La Castagne.  

Nouveau grand succès public pour Newman l’année suivante avec LA TOUR INFERNALE. LE film-catastrophe le plus réussi de la décennie, dû au producteur Irwin Allen et au réalisateur John Guillermin, qui place Paul Newman en architecte héroïque, pris au piège du monstrueux incendie qui ravage le gratte-ciel qu’il a construit. En tête d’un casting de superstars, Newman partage la vedette avec son grand rival au box-office, Steve McQueen ! En 1975, Newman interprète à nouveau le détective privé Lew Harper, neuf ans après HARPER. THE DROWNING POOL / La Toile d’Araignée lui fait partager l’affiche pour la huitième fois avec son épouse Joanne Woodward, sous les caméras de Stuart Rosenberg avec qui il travaille pour la quatrième fois. Noter aussi dans le casting la présence d’une petite jeunette avec qui il retravaillera des années après, Melanie Griffith.

L’année suivante, Paul Newman rajoute un personnage supplémentaire à sa « collection » d’anti-héros de l’Ouest : il est la vedette de BUFFALO BILL ET LES INDIENS de Robert Altman, avec Geraldine Chaplin, Harvey Keitel et Burt Lancaster. Malheureusement, le film, sorti l’année du bicentenaire américain, est très mal reçu, malgré la prestation de l’acteur. Newman retrouve George Roy Hill en 1977, sans Robert Redford, cette fois, pour SLAP SHOT / La Castagne – une sympathique comédie sportive où Newman est le coach désabusé d’une équipe de hockeyeurs bras cassés.  

En novembre 1978, Paul Newman connaît une terrible tragédie. Son fils de 28 ans, Scott, meurt d’une overdose accidentelle. En souvenir de son fils, Newman créera le Scott Newman Center, pour aider les victimes de la drogue à s’en sortir. Il retrouve en 1979 les caméras de Robert Altman pour le film de science-fiction QUINTET, au casting international comprenant Vittorio Gassman, Fernando Rey, Bibi Andersson et Brigitte Fossey. On passera poliment sur son film suivant, WHEN THE TIME RAN OUT… / Le Jour de la Fin du Monde, de James Goldstone, avec Jacqueline Bisset et William Holden… un film-catastrophe qui, de l’avis général, mérite bien son nom. Newman signe en tant que réalisateur le téléfilm THE SHADOW BOX, avec Joanne Woodward et Christopher Plummer.  

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En 1981, Paul Newman reçoit de nouvelles louanges pour ses interprétations dans FORT APACHE THE BRONX / Le Policeman, de Daniel Petrie, et ABSENCE DE MALICE, un drame Sydney Pollack, avec Sally Field, qui lui vaut une nouvelle nomination à l’Oscar. Il fait ensuite une apparition dans un téléfilm, COME ALONG WITH ME, où, cette fois-ci, c’est son épouse qui le dirige ! Surtout, Newman est extraordinaire dans le rôle de Frank Galvin, dans LE VERDICT de Sydney Lumet, avec Charlotte Rampling et James Mason. Deux nouvelles nominations à l’Oscar, et au Golden Globe du Meilleur Acteur, mais toujours pas de récompense…  

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Ci-dessus : superbe prestation de Paul Newman dans ce court extrait du VERDICT.  

Actif sur tous les fronts, Paul Newman fonde en 1982 avec l’écrivain A.E.Hotchner la Newman’s Own, une marque de produits alimentaires naturels, dont tous les profits, après taxes, seront reversés à des œuvres de charité. Un succès immense (plus de 200 millions de dollars en donations au début de l’année 2006), sur lequel il a écrit avec Hotchner un mémore savoureusement intitulé « Exploitation Éhontée en Faveur du Bien Commun » ! Citons aussi ce commentaire très pince-sans-rire de Mr Newman lui-même : « Une fois que vous voyez votre visage sur une bouteille de garniture pour salade, cela devient difficile de se prendre au sérieux. »  

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Ci-dessus : Eddie Felson (Paul Newman) affronte son ancien poulain Vincent Lauria (Tom Cruise) dans LA COULEUR DE L’ARGENT.

En 1984, Paul Newman se dirige lui-même dans le drame HARRY & SON / L’Affrontement, avec Joanne Woodward, Ellen Barkin et Morgan Freeman. Centré sur les difficiles relations entre un père et son fils, le film compte beaucoup pour Newman, qui y voit là l’occasion d’évoquer en filigrane la perte de son fils survenue six ans plus tôt. 1986 marque enfin la consécration professionnelle de Paul Newman. Lauréat d’un Oscar Honoraire, il tourne cette année-là LA COULEUR DE L’ARGENT de Martin Scorsese. 25 ans après L‘ARNAQUEUR, Newman retrouve le rôle de « Fast Eddie » Felson, vieilli et mûri, et qui replonge pour protéger un jeune virtuose du billard en qui il se reconnaît. L’occasion pour Newman d’être ici le mentor-rival d’une jeune star montante, Tom Cruise, lui-même un grand amoureux des courses automobiles. Nominé au Golden Globe, Newman décroche enfin le fameux Oscar du Meilleur Acteur. Sans vouloir méjuger la prestation du comédien, toujours aussi intense, on ne peut toutefois s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’un Oscar « de compensation » permettant à l’Académie de corriger les oublis passés. Newman n’en a cure, toutefois, et continue de travailler, la soixantaine passée. L’année suivante, il réalise LA MÉNAGERIE DE VERRE ( revoilà l’univers de Tennessee Williams ), dirigeant Joanne Woodward, John Malkovich et Karen Allen.

En 1988, Paul Newman fonde le Hole in the Wall Gang Camp, un camp d’été résidentiel pour enfants malades, nommé d’après le gang de BUTCH CASSIDY & LE KID. La réussite de ce nouveau projet se traduit par la fondation d’autres camps « Hole in the Wall » aux USA, en Irlande, en France et en Israël, au service de milliers de petits malades, accueillis gratuitement. Parmi ses activités humanitaires suivantes, signalons que Paul Newman donnera 250 000 $ en Juin 1999 pour aider des réfugiés au Kosovo, et qu’il donnera 10 millions de dollars à son ancien lycée, le Kenyon College, afin d’établir un fond de bourse d’études suffisant.  

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Ci-dessus : la bande-annonce de FAT MAN AND LITTLE BOY / Les Maîtres de l’Ombre.  

Paul Newman est excellent dans deux films un peu oubliés, datant de 1989 : FAT MAN AND LITTLE BOY / Les Maîtres de l’Ombre, de Roland Joffé, avec John Cusack et Laura Dern, où il campe le Général Leslie R. Groves, chargé de diriger le Projet Manhattan menant à la création de la Bombe Atomique durant la 2e Guerre Mondiale. Et il est le truculent Gouverneur Earl K. Long dans BLAZE, de Ron Shelton, avec la pulpeuse Lolita Davidovich. Puis il retrouve, pour la 10e fois à l’écran, sa chère Joanne Woodward, dans le drame Mr. & Mrs. BRIDGE de James Ivory, avec Joanne Woodward.  

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Dans les années 1990 et 2000, Paul Newman va raréfier ses apparitions à l’écran, mais saura toujours prouver qu’il reste un acteur de premier plan. Il revient au cinéma en 1994 avec la comédie des frères Coen THE HUDSUCKER PROXY / Le Grand Saut, avec Tim Robbins et Jennifer Jason-Leigh. Dans cette farce démesurée directement inspirée des classiques de Frank Capra, Newman met toute sa malice à jouer un vieux grigou de la finance au nom improbable, Sidney J. Mussburger ! Ses plans machiavéliques pour récupérer l’entreprise de son défunt associé se voient déjoués par la naïveté d’un grand benêt joué par Robbins, et son invention révolutionnaire, le houla-hop… Cette même année, Newman est brillant en vieux retraité escroc irresponsable, dans NOBODY’S FOOL / Un Homme Presque Parfait de Robert Benton, avec Jessica Tandy, Melanie Griffith, Bruce Willis et Philip Seymour Hoffman.

Deux nouvelles nominations à l’Oscar et au Golden Globe du Meilleur Acteur. Il jouera à nouveau sous la direction de Benton en 1998, dans le thriller TWILIGHT / L’Heure Magique, avec Susan Sarandon, Gene Hackman, Reese Witherspoon et James Garner. En 1999, on le retrouve avec Kevin Costner et Robin Wright Penn dans UNE BOUTEILLE A LA MER de Luis Mandoki, puis l’année suivante, bon pied bon œil dans WHERE THE MONEY IS / En Toute Complicité de Marek Kanievska, avec la belle Linda Fiorentino.  

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Ci-dessus : la confrontation entre Michael Sullivan (Tom Hanks) et John Rooney (Paul Newman) dans ROAD TO PERDITION / Les Sentiers de la Perdition.

Puis, en 2002, Paul Newman va livrer sa dernière apparition au cinéma. Et, par la même occasion, sortir par la grande porte ! Il est le parrain de la pègre irlandaise John Rooney dans le superbe ROAD TO PERDITION / Les Sentiers de la Perdition, de Sam Mendes. Un patriarche déchiré par son amour paternel pour ses deux fils – le « vrai » fils biologique, héritier de l’empire criminel des Rooney, un vrai psychopathe joué par Daniel Craig, et le fils « illégitime », Michael Sullivan, joué par Tom Hanks, exécuteur des basses œuvres, tueur professionnel consciencieux, mais qu’un drame pousse à la révolte sanglante. Newman est magistral dans chacune de ses scènes. Qu’il soit un affectueux papy matois jouant aux dés avec les fils de Sullivan, qu’il soit en train de jouer au piano en silence avec Hanks dans une des meilleures scènes du film, ou encore qu’il roue de coups Craig avant de le serrer dans ses bras, Paul Newman apporte une dimension shakespearienne exceptionnelle. Et cela lui vaudra d’être à nouveau nominé à l’Oscar et au Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.  

Sa dernière scène, celle, splendide, de la fusillade sous la pluie dans …PERDITION, ne marquera pas toutefois la fin de son travail de comédien. Paul Newman continuera jusqu’au bout à travailler. En 2003, il campe le Juge Earl Warren dans la minisérie TV FREEDOM : A HISTORY OF US, où il joue le Juge Earl Warren – parmi une pléiade d’immenses comédiens. À Broadway, il reprend le rôle jadis tenu par Frank Sinatra dans OUR TOWN de Thornton Wilder. La pièce, diffusée ensuite à la télévision, est un grand succès et lui vaut une nomination aux Tony Awards et aux Emmy Awards. En 2005, il partage l’affiche du téléfilm de Fred Schepisi EMPIRE FALLS, avec Ed Harris, Philip Seymour Hoffman, Helen Hunt, Robin Wright Penn… et, bien sûr, Joanne Woodward. Bien qu’ils ne jouent pas dans les mêmes séquences, ils sont ainsi réunis pour la dernière fois dans un générique. Et Newman obtient l’Emmy Award et le Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour un Téléfilm !  

Enfin, Paul Newman prêtera sa célèbre voix rocailleuse à plusieurs films : une production IMAX sur la conquête de la Lune, MAGNIFICENT DESOLATION avec Tom Hanks, Matt Damon et Morgan Freeman. Toujours grand amateur de courses automobiles, Newman terminera sa carrière dans deux films liés à sa passion : en 2006, il est la voix de Doc Hudson (surnommé « Hud », clin d’oeil à l’un de ses rôles les plus mémorables), le vieux bolide bourru de CARS, le film Pixar de John Lasseter, où il domine l’ensemble du casting vocal ; et, enfin, il sera le narrateur du film DALE consacré au champion de courses automobiles Dale Earnhardt.  

Paul Newman annonce officiellement qu’il prend sa retraite du métier d’acteur le 25 mai 2007. Il devait réaliser pour le théâtre une adaptation du roman de John Steinbeck, DES SOURIS ET DES HOMMES, au Westport Country Playhouse, mais dût y renoncer en mai 2008. Le cancer, hélas, le gagnait.  

Les cinéphiles du monde entier auront une pensée affectueuse pour sa femme, Joan Woodward, ses filles et toute sa famille. Pour ma part, je n’arrête pas de siffloter « Raindrops Keep Fallin’On My Head »…  

Au revoir, Mr. Paul Newman.

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