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Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12

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Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 12 dans Aspie m-gustav-mahler-asperger

… Mahler, Gustav (1860-1911) :

Histoires d’étrangers dans ce chapitre… pas au sens nationaliste, mais psychologique, voir même métaphysique, du terme. Des personnes réelles et des personnages qui, pour des raisons particulières, se perçurent comme égarées dans leur époque, vivant un « détachement » souvent perceptible chez les personnes Aspergers. La figure du grand compositeur et chef d’orchestre Gustav Mahler en est un bel exemple, lui qui disait à son propos : « Je suis trois fois apatride ! Comme natif de Bohême en Autriche, comme Autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier. » Mahler souffrit beaucoup dans sa vie des rejets et incompréhensions, autant causées par sa personnalité exigeante à l’extrême que par sa religion d’origine, victime de l’antisémitisme grandissant en Autriche au tournant du 20ème Siècle. Mais ce romantique tardif, apprécié de son vivant pour son talent de chef d’orchestre, sera reconnu à titre posthume pour sa musique transcendant les époques et les modes. Un vrai visionnaire, une personnalité complexe, tourmentée, marquée par les épreuves de la vie, et très probablement atteint du syndrome d’Asperger.

Gustav Mahler naquit en Bohême dans une famille juive germanophone, « étrangère » parmi les autochtones tchèques de Kalischt (Kaliste), sa ville natale faisant alors partie de l’empire austro-hongrois, avant de vivre à Iglau (Jihlava). Ses parents aubergistes eurent de nombreux enfants (entre douze et quatorze, selon les biographies) dont beaucoup moururent en bas âge ou avant d’atteindre l’âge adulte. Enfant, le jeune Mahler développa vite une grande mémoire musicale, devenant un enfant prodige capable de jouer du piano à quatre ans et de se produire en public à dix ans. Mauvais élève à l’école, il ne semblait vivre que pour la musique ; il écrivit un opéra à quatorze ans, en mémoire de son frère décédé, Ernst. Il se désintéressa de sa propre religion, préférant aux rituels juifs le mysticisme catholique, ceci en partie pour une raison sensorielle, car il aimait l’odeur de l’encens utilisé durant les cérémonies. Adulte, Mahler sera agnostique.

Son père, personnage écrasant et tyrannique, sut toutefois le pousser dans la bonne direction en l’emmenant au Conservatoire de Vienne. Excellent étudiant, il se montra rebelle à l’autorité du directeur Hellmesberger, et solidaire du futur compositeur Hugo Wolf, un de ses plus fidèles amis. Ceci, au risque d’être renvoyé par le directeur. Anticonformiste, il fut aussi l’un des rares à montrer de la sympathie pour Anton Bruckner après la première désastreuse de sa 3e Symphonie en 1877. Après le Conservatoire, Mahler étudiera à l’Université de Vienne, développant un très grand intérêt pour la littérature et la philosophie métaphysique – notamment celle de Schopenhauer et Nietzsche, qui influenceront ses oeuvres à venir.  

Dans les années qui suivront ses études, Gustav Mahler, un temps professeur de piano, va commencer à composer ses premières oeuvres (comme DAS KLAGENDE LIED, « Le Chant de Lamentation »). Cette première partie de sa période de compositeur regroupa ses premières symphonies, encore inspirées des grands compositeurs du 19ème Siècle, assez « programmées », et incluant des chants folkloriques, une rareté pour l’époque. Cette période créatrice culminera avec DES KNABEN WUNDERHORN (« Le Cor enchanté de l’Enfant »). Mais il fallait bien gagner sa vie en attendant d’être joué, et Mahler acceptera nombre de postes musicaux au fil des années, dans tout l’empire austro-hongrois en passant par l’Allemagne : Bad Hall, Vienne, Olmütz (Olomouc), Kassel, Prague, Leipzig, Prague, Budapest, Hambourg… La réputation de Mahler comme chef d’orchestre grandit vite, lui garantissant de meilleurs postes pour mettre en musique les plus grands : Mozart, Wagner, Beethoven, Brahms, Liszt, etc. Mais son caractère affirmé, intransigeant, insatisfait et méticuleux jusqu’au plus infime détail, le fit souvent entrer en conflit avec tout le monde : les chefs d’orchestres rivaux, les musiciens et les différentes directions. Individualiste, autoritaire, son style de conduite de l’orchestre poussait chaque musicien à donner le meilleur de lui-même, jusqu’à provoquer frictions et tensions. En bon Aspie, Mahler vivait la musique intensément, et épuisait la patience de chacun dans de tardives répétitions. Il y mit aussi sa santé en péril, et connut son premier grave épisode dépressif durant son engagement à Budapest en 1889, affecté par une série de drames personnels (les morts de ses parents et de sa soeur Leopoldine), une mauvaise santé et des déconvenues professionnelles. Il connut aussi de sévères crises d’angoisse, causées par les invitations à des tournées comme celle de Londres durant sa période hambourgeoise. Mahler établira sa propre routine de vie, d’ailleurs, en refusant les tournées durant l’été, qu’il consacrera jusqu’à la fin de sa vie à ses propres compositions, dans les cadres tranquilles de Steinbach et Maiernigg.

Mahler briguera ensuite la direction du Hofoper de Vienne, l’actuel Wiener Staatsoper (Opéra d’Etat de Vienne). Pour y parvenir, l’agnostique Mahler dut se convertir au catholicisme, conversion qui ne fera pas taire les attaques racistes et antisémites à son égard. Même ses brillantes orchestrations de l’oeuvre de Wagner, qu’il admirait, n’y firent rien. La décennie qu’il passa à Vienne fut, malgré tout, la plus intense de toute sa vie, sur le plan créatif. Sa rencontre avec Alma Schindler, qui deviendra sa femme, y fut incontestablement pour beaucoup… même si leur couple souffrit beaucoup, Alma, elle-même une brillante artiste, devant se mettre en retrait pour soutenir son difficile époux, qui avait déjà connu auparavant des liaisons amoureuses intenses mais malheureuses (avec Johanna Richter et Marion von Weber). Leur histoire d’amour fut passionnée, sincère, mais douloureuse au possible. Dans cette période de créativité intense, Mahler devint encore plus audacieux, recherchant la « musique absolue » : ses symphonies deviendront entièrement instrumentales, sans programmes ni titres descriptifs, les chants perdant leur aspect folklorique. Sa musique se fit aussi plus condensée, plus sévère et marquée par le tragique.

Les décisions de Mahler comme chef d’orchestre et directeur du Hofoper continuèrent d’être critiquées : le choix de DALIBOR, opéra tchèque de Smetana vécu comme une provocation pour les nationalistes racistes viennois, le rejet de « l’obscène » SALOME de Richard Strauss, l’engagement du décorateur Alfred Roller, les réorchestrations délibérées de Mahler des chefs-d’oeuvre germaniques, une révolte des machinistes en 1903… Mahler sut pourtant sortir l’opéra viennois de l’impasse, en cassant le moule de la tradition respectueuse envers les plus grands – un signe de paresse selon lui. Grâce à Mahler, le Hofoper remboursa ses dettes et entra dans l’époque moderne, mais ce fut au prix de l’hostilité générale, et de nouveaux drames personnels. Une odieuse campagne de presse raciste, et surtout la mort de sa fille Maria et la découverte de sa maladie cardiaque causèrent chez lui une nouvelle grave dépression. Il quitta Vienne pour New York en décembre 1907. Les dernières années de sa vie furent de nouveau partagées entre les moments de triomphe et d’échecs, de détresse et de réconciliation avec sa femme, entre l’Amérique et l’Autriche, où il revint chaque été pour continuer ses compositions. Dans ces dernières années, ses compositions (DAS LIED VON DER ERDE, les SYMPHONIES numéro 9 et 10 -  »l’Inachevée ») seront plus élégiaques, marquées par l’acceptation de la Mort imminente. Une endocardite incurable le ramènera à Vienne, où il mourut le 18 mai 1911. L’Histoire veut que ses derniers mots prononcés aient été à Alma, « mon petit Mozart ! », en dirigeant du doigt un orchestre imaginaire.

Unanimement salué comme un chef d’orchestre d’exception, Mahler sera réhabilité comme compositeur à partir des années 1950-1960, grâce à des défenseurs tels que Leonard Bernstein, Leopold Stokowski ou Aaron Copland. Il influença les oeuvres de Ralph Vaughan Williams, Arnold Schoenberg, Alban Berg, Anton Webern, Kurt Weill, Dimitri Chostakovitch, Benjamin Britten et Luciano Berio, entre autres… Le compositeur avait vu juste, quand il écrivait à sa femme en 1902 que son temps viendrait après sa mort.

Gustav Mahler inspira d’autres artistes, et demeure lié au personnage de Gustav von Aschenbach, dans le roman LA MORT A VENISE de Thomas Mann. Un récit de pure fiction, le personnage étant un mélange de Mahler et de l’auteur, et non une biographie fidèle. L’oeuvre musicale de Mahler fut bien sûr associée à la célèbre adaptation du roman par Luchino Visconti, avec Dirk Bogarde prenant les traits caractéristiques du compositeur. Parmi d’autres films liés à Mahler, on citera aussi le film de Ken Russell, MAHLER avec Robert Powell (1974), qui n’est pas non plus une biographie, mais une libre interprétation artistique de sa vie.

Cf. Ludwig von Beethoven, Anton Bruckner, Wolfgang Amadeus Mozart, Friedrich Nietzsche

 

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… McFly, George (Crispin Glover) dans RETOUR VERS LE FUTUR :

Pauvre George McFly ! Le père de Marty (Michael J. Fox) est une vraie chiffe molle, qui a sur le dos son patron, Biff Tannen (Thomas F. Wilson), un beauf intégral auquel il n’ose tenir tête par peur de prendre des coups en retour. Bourrelé de honte en permanence, devant son fils, ses autres enfants et sa femme Lorraine (Lea Thompson), George est un pitoyable pater familias qui préfère regarder la télévision plutôt que d’affronter le regard des siens : on s’évade comme on peut d’un quotidien décevant… Chance inouïe, la DeLorean inventée par Doc Brown pour explorer le Temps va changer bien des choses pour toute la famille McFly. Marty, propulsé par accident en 1955, rencontre par hasard ses futurs géniteurs adolescents. Et c’est un sacré choc ! Le pauvre George, adolescent, a déjà Biff et sa bande de larbins sur le dos, toujours prêts à lui pourrir l’existence. Le collège américain, avec sa catégorisation sociale impitoyable, limite fascisante, est forcément un enfer pour lui. George est l’exemple même du garçon à travers lequel on passe sans le voir : il n’a pas d’amis, ses parents sont invisibles, il est incapable de se défendre seul, est maladivement timide, et semble bien parti pour être une victime perpétuelle…

Le déclic qui pousse Marty à lui venir vraiment en aide a lieu autour d’un petit détail, révélateur du vrai caractère de George, durant leur dialogue à la cantine : à Marty qui découvre (avec une certaine surprise admirative) qu’il écrit en secret des histoires de science-fiction, George explique en bredouillant qu’il n’ose pas les montrer pour les publier. « Imagine qu’on me dise que ce que j’écris, ça ne vaut rien. J-je ne crois pas… que je pourrai supporter ce genre de rejet. » Dans le mille : Marty a vécu la même situation avec son audition musicale. La peur du rejet pousse George « l’invisible » à préférer, somme toute, se faire malmener par Biff : au moins, la grosse brute a besoin de lui pour exister. Et voilà comment George, sans estime pour lui-même, entame sa vie sur des bases désastreuses… A Marty de devenir en quelque sorte le « père » de George, pour atteindre un objectif simple : lui donner assez de confiance en lui pour que lui et Lorraine puisse être amoureux. L’existence même de Marty en dépend, après tout ! Encore faut-il vaincre les obstacles (dont un flirt très « oedipien » entrepris par la future maman à l’égard de notre héros…), et surtout persuader George qu’il doit inviter Lorraine au bal… L’ennui, c’est que la peur de l’échec le bloque au point qu’il préfère se réfugier dans sa bulle : comics et séries de science-fiction. Dans une scène hilarante, Marty déguisé en visiteur extra-terrestre (Darth Vader, de la planète Vulcain !) « torture » donc George à coup de heavy metal pour le pousser à faire sa demande ! Malheureusement, malgré ce « coaching » inattendu, George se ridiculise complètement devant Lorraine. Il faudra un second plan, mal géré, avant que les choses se rétablissent enfin. Et l’impossible de se produire le soir du bal : le timide George, même brutalisé par Biff, trouve la force de lui tenir tête et de balancer un coup de poing libérateur. Entre George et Lorraine, tout ira pour le mieux… Et même encore plus, quand Marty reviendra constater les changements à sa propre époque. George est devenu un écrivain de science-fiction célèbre et accompli, Lorraine une femme heureuse, et Biff le larbin de service. « Quand on veut quelque chose très fort… »

Décidément, le film de Robert Zemeckis sait parler aux Aspies…  RETOUR VERS LE FUTUR est une mine d’or à ce propos. Nous avons déjà parlé de l’irrésistible savant fou Doc Brown, l’Aspie « excentrique » hyperactif par excellence, tout obnubilé par ses inventions. Et nous avons, en George McFly, l’autre bout de l’éventail Aspie… Il ne fait aucun doute là-dessus, George McFly a bien des caractéristiques du syndrome d’Asperger. Au contraire de Doc qui vit relativement bien son handicap sans en avoir conscience, George, lui, est à un stade de sa vie où celui-ci le fait terriblement souffrir : il traverse la terrible phase de l’adolescence à l’américaine, qui oblige à être socialement visible de tous, notamment en approchant le sexe opposé. Un aspect qui culmine avec le rituel obligatoire du bal de promotion, institution typiquement américaine, source d’angoisse pour les ados les plus complexés et marginalisés (souvenez-vous de CARRIE…). Le jeu de Crispin Glover, acteur dont nous avons déjà parlé, ne laisse guère de doute quand au handicap de George : la timidité de ce dernier embarrasse son regard, son corps et sa gestuelle. Même si le trait est volontairement forcé, comédie oblige, on ne peut qu’avoir de la sympathie pour George, malgré son attitude de victime née. On lui trouve bien finalement des qualités : une certaine imagination (l’amour de la science-fiction, de la littérature et de l’écriture est après tout fréquent chez beaucoup d’Aspies) et ce manque de confiance assez touchant, quand il devient un vrai appel à l’aide.

Et enfin, la victoire de George sur Biff, et la conquête du coeur de Lorraine, reste une douce revanche pour tous ceux qui, un jour au lycée, ont subi des situations semblables : humiliations et moqueries des petits « mâles alpha », rejet amoureux… Certes, toute cette histoire est (science) fiction, mais cette revanche-là fait tellement de bien à l’âme !

Cf. Emmett « Doc » Brown, Grendel (LA LEGENDE DE BEOWULF), Spock ; Crispin Glover, George Lucas (…pour « Darth Vader »…)

 

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… Mendel, Gregor (1822-1884) :

L’aventure de la Science, dans un jardin… littéralement. Gregor Mendel, le père fondateur des lois modernes de la génétique, contemporain de Charles Darwin, bouscula comme ce dernier les idées reçues de son époque partagée entre science et religion. Là où le savant anglais voyagea à l’autre bout du monde pour ensuite élaborer sa théorie de l’évolution, Mendel fit des recherches sur l’hybridation des plantes dans le jardin de son monastère, posant sans s’en douter les bases de la génétique moderne. Là où Darwin essuya un feu nourri de critiques et d’hostilité permanente dûe à sa position de prestige, Mendel resta extrêmement discret toute sa vie durant, et la parution de ses travaux fut accueillie avec une certaine indifférence. Pourtant, près de vingt ans après sa mort, Mendel eut une notoriété posthume grâce à la reconnaissance de ses travaux décisifs par les grands noms de la science biologique. Mendel, le prêtre botaniste de Brno, est une des figures Aspies les plus souvent citées dans les livres sur le syndrome d’Asperger. La particularité de sa vie, si on en juge d’après les biographies, est qu’il semble avoir bénéficié des meilleures conditions possibles pour que son syndrome d’Asperger l’ait aidé à s’épanouir dans sa discipline, au lieu de le handicaper.  

La vie de Gregor Mendel est assez « rectiligne », comme on va le constater. Né Johann Mendel dans une famille paysanne à Heinzendorf (aujourd’hui Hyncice) en Moravie (actuelle République tchèque), qui faisait alors partie de l’Empire d’Autriche, il aimait travailler au jardinage, et étudia l’apiculture, ses deux grandes passions d’enfance. Le curé du village remarqua le jeune Mendel et décida de l’envoyer faire des études loin de chez lui. Il fut un élève doué de l’Ecole d’Opava, mais manifestant une certaine tendance dépressive. Pendant toute sa vie, il souffrira ainsi d’ »indispositions » chroniques l’obligeant à interrompre ses activités. Il dut ainsi interrompre pendant un an ses études à la Faculté de Philosophie de l’Université d’Olomouc, faculté dirigée par Johann Karl Nestler qui l’influença beaucoup. Mendel commença son apprentissage de prêtre à 21 ans ; son autre mentor, le professeur Friedrich Franz, le recommanda pour entrer à l’Abbaye Augustine de Saint Thomas de Brunn (l’actuelle Brno), où il prit le nom de Gregor. Le voilà ordonné prêtre en 1847 dans le monastère, dirigé par l’Abbé Cyrill Franz Napp. Par chance, ce dernier, féru de sciences, supporta Gregor Mendel dans ses travaux. Une vie idéale pour un jeune homme Aspie : le calme d’une retraite encourageant autant la vie intérieure, la spiritualité, que la curiosité scientifique. Idéal pour Mendel, qui préférait quand même la bibliothèque et le jardin botanique du monastère aux tâches sacerdotales. Un personnage de savant comme on les imagine, sans doute mal à l’aise face aux regards des autres, comme en témoigne peut-être bien son échec aux épreuves de l’examen d’aptitude à l’enseignement, malgré ses compétences. Deux ans d’études à l’Université de Vienne, pour parfaire ses connaissances scientifiques, seront décisives : il va y acquérir, en auditeur libre de professeurs aussi prestigieux que Christian Doppler et Franz Unger, toutes ses futures connaissances méthodologiques, et suivre attentivement les cours de botanique, physiologie, entomologie et paléontologie. 

Mendel revint en 1853 à l’Abbaye de Brunn comme professeur, étudiant aussi l’astronomie et la météorologie (sa troisième grande passion, la discipline pour laquelle il était le plus connu de son vivant), et travaillant à la fois comme botaniste et apiculteur.  Ce bourreau de travail ne quittera plus guère le monastère jusqu’à sa mort, en 1884. Toujours avec l’appui de l’Abbé Napp, il va étudier les variations des plantes, tentant de percer les mystères de l’origine et de la formation des hybrides. Il va y consacrer sept années, entre 1856 et 1863, testant sans relâche 29000 plants de pois, à côté de ses autres activités scientifiques. Ses études mèneront à la rédaction de ses « Lois » sur l’héritage génétique. Si les lectures de ses recherches furent plutôt bien reçues, la publication de celles-ci dans ses RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX en 1866 furent mal perçues, ou carrément inaperçues, du monde scientifique. Ses contemporains, à vrai dire, avaient bien du mal à comprendre la formalisation mathématique de ses expériences. Un scientifique « Aspie » aura toujours du mal à convaincre ses collègues… Malheureusement, Mendel, qui ne fit guère de publicité pour ses travaux (cela cadrait mal avec une personnalité discrète, vivant dans le respect de son ordre religieux), restera ainsi ignoré de la communauté scientifique pendant des décennies. Même Charles Darwin, qui pourtant avait entendu parler de ses travaux, ne s’y intéressa pas, sans voir à quel point ceux-ci se rapprochaient de ses propres théories. Mendel dut mettre fin à ses travaux de botanique, continuant cependant l’apiculture et l’horticulture, pour accepter sa nouvelle charge d’Abbé successeur de Napp en 1868. Mendel aurait certainement voulu rester dans le seul champ de la recherche scientifique pure, mais ses nouvelles responsabilités administratives l’épuisèrent. Pour mettre fin aux disputes de l’Abbaye avec le gouvernement civil qui voulait taxer les institutions religieuses, le successeur de Mendel, l’Abbé Rambousek, brûla tous les papiers de Mendel en signe de réconciliation politique. Ses travaux finirent donc en fumée, à l’exception des fameuses lois publiées en 1866…

La redécouverte des RECHERCHES SUR DES HYBRIDES VEGETAUX ramènera cependant Mendel en pleine lumière. Alors que les scientifiques de son époque croyaient que les caractéristiques de tout organisme étaient transmises d’une génération à l’autre grâce l’hérédité par mélange, les travaux de Mendel sur ses pois battirent en brèche cette idée reçue. Ce n’est qu’au début du 20ème Siècle que l’importance de ses idées furent reconnues : Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak, durant leurs propres recherches indépendantes les unes des autres, redécouvrirent et reconnurent la priorité de son travail. Celui-ci mena à la compréhension des génotypes, et la transmission des gènes de génération en génération. Il y eut bien des doutes, des objections et de vives polémiques de savants, mais, à partir des années 1930-40, les spécialistes s’aperçurent que les lois de la génétique de Mendel pouvaient tout à fait rejoindre celles des théories de la sélection naturelle de Darwin, ouvrant grand la porte à la biologie évolutionnaire.

Qui aurait cru que ce prêtre, volontairement coupé du monde extérieur, ne vivant que pour la science, les plantes et les abeilles, changerait ainsi la vision des lois de la Vie, en cultivant de simples pois ?

Cf. Charles Darwin

 

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… Meursault, protagoniste de L’ETRANGER d’Albert Camus :

Un étranger sur une plage d’Algérie… Le fameux roman d’Albert Camus continue d’exercer interrogations et fascination par son style littéraire. Personnage lui-même assez singulier de la littérature et de la philosophie française, Albert Camus a créé un roman unique en son genre, faisant partie de son « cycle de l’absurde », influencé entre autres par les romans de Fiodor Dostoïevski (notamment L’IDIOT) et de Franz Kafka. Le « héros » de L’ETRANGER, Meursault, est aussi le narrateur de l’histoire ; un narrateur qui semble neutre, froid, détaché de tout. Une narration particulière qui n’est pas sans laisser croire que, peut-être, Meursault serait à sa façon atteint du syndrome d’Asperger. Meursault transmettant aussi le point de vue de Camus sur le monde de son époque, on en viendrait à penser que, peut-être… 

Je mets le conditionnel qui s’impose ici, n’ayant pas lu le roman, mis à part quelques extraits. Difficile, donc, d’en tirer des conclusions définitives.  

Quels sont les éléments, dans le roman, qui font éventuellement penser à un très éventuel syndrome d’Asperger de Meursault ? On sait peu de choses caractérisant le personnage, mis à part un goût prononcé pour la lecture. Son exigence, son besoin absolu de vérité (un principe auquel les Aspies sont bien évidemment sensibles) sont à la source des incompréhensions qu’il provoque. Impassible quand il apprend le décès de sa mère, il ne pleure pas à son enterrement ; ce manque d’empathie apparent passe pour de la froideur aux yeux de tous. S’il a bien une relation amoureuse avec Marie, il n’accorde pas d’importance particulière à leur mariage, même s’il l’accepte. Une relation « détachée » quoique sincère, illustrant à sa façon le comportement possible d’un Aspie. Meursault se laisse aussi utiliser par Raymond, le souteneur, dans une situation préjudiciable pour lui. Encore une situation familière parfois aux personnes atteintes d’un syndrome d’Asperger, pouvant se laisser influencer et manipuler sans se défendre.

Le tournant du roman est le meurtre d’un Arabe par Meursault, qui le tue après une dispute, avec le revolver de Raymond, sans états d’âme et sans raison particulière… Comme il est extrêmement rare de voir un Aspie commettre un acte de violence, encore moins un meurtre, « l’hypothèse Asperger » ne tient pas forcément. Meursault agit sous le coup de la chaleur du soleil intense, d’une façon totalement détachée, sans préméditation. Arrêté et interrogé, Meursault déroute par sa sincérité, passant pour un naïf ou un idiot – ce qui, là, peut être perçu comme un trait Aspie. Le sentiment d’exclusion (là encore un sentiment que les Aspies connaissent bien) s’accroit à son procès, Meursault réalisant qu’on lui reproche plus de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère que d’avoir tué un homme… Il accepte sa condamnation à mort, refuse la prière du prêtre, et meurt pour sa seule passion, la vérité.

Jusqu’au bout, Meursault suivra cette dernière, faisant l’inventaire de sa vie comme de son ennui métaphysique. Un vrai mystère… cela suffit-il à en faire un Aspie ? A chacun de décider.

Cf. le Prince Mychkine (L’IDIOT) ; Franz Kafka

 

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… Michel-Ange (1475-1564) :

Bizzarro e fantastico…

Ni plus ni moins qu’une des très grandes figures artistiques phares de la Renaissance et de l’Histoire mondiale des arts, Michel-Ange aurait été, lui aussi atteint du syndrome d’Asperger. Son nom est régulièrement évoqué parmi les « Aspies » historiques, renforçant la singularité d’un homme ayant tourné le dos à une vie aisée pour produire, dans la patience et la difficulté, quelques-uns des plus beaux chefs-d’oeuvre de son époque : la sculpture LA PIETA, le dôme de la Basilique Saint-Pierre de Rome, des sculptures telles que celles de Moïse ou de David, les célèbres fresques de la Chapelle Sixtine (dont la fameuse CREATION D’ADAM) et du Jugement Dernier ; ceci parmi tant d’autres oeuvres de sculptures et d’architecture tout aussi remarquables. Michel-Ange fut aussi un poète tardif, jugé comme l’un des tous meilleurs en Italie, aux côtés de Pétrarque et de Dante. Il aurait été difficile pour ses contemporains de ne pas reconnaître l’importance de son oeuvre, tant celui-ci, au même titre qu’un Léonard de Vinci, Donatello ou Raphaël, a incarné l’esprit de la Renaissance. Mais la reconnaissance de son vivant de son indéniable talent n’alla pas sans luttes, souffrances, et controverses… Michel-Ange était solitaire, mélancolique, frustre, sévère, ne vivant que pour son art, et les portraits faits de lui laissent entrevoir, en effet, un Aspie très particulier. Ses réalisations, engendrées durant une époque de troubles politiques incessants, pour des commanditaires tout-puissants, sont des témoignages de son extraordinaire force d’âme.  »Bizarre et fantastique » Michel-Ange…

De son vrai nom Michelangelo di Lodovico Buenarroti Simoni, né à Caprese près d’Arezzo en Toscane, Michel-Ange était le descendant d’une famille de banquiers, son père étant magistrat et administrateur. L’enfance de l’artiste fut marquée par la mort de sa mère, alors qu’il n’avait que six ans. Il grandit chez une nourrice de Settignano, dans une famille de tailleurs de pierre. L’enfant Michel-Ange y découvrit sa passion, en regardant ces gens modestes créer figures et personnages à partir de simples blocs de pierre et de marbre. Adolescent, s’ennuyant durant ses études chez le grammairien da Urbino, Michel-Ange préférait la compagnie des peintres, copiant les peintures des églises. Une vocation artistique allant contre la volonté de son père et ses oncles, espérant sans doute le voir continuer les traditions familiales. Mais il tint bon, devenant l’apprenti de Domenico Ghirlandaio à l’âge de treize ans. Surdoué en la matière, Michel-Ange fut recommandé par Ghirlandaio à Laurent de Médicis. « Laurent le Magnifique », grand maître de Florence, érudit, féru d’art, avait bien compris les avantages politiques qu’il y avait à côtoyer les grands artistes et intellectuels de son époque, pour le prestige de sa cité. Michel-Ange fit ses études artistiques dans les meilleures conditions possibles donc, affinant ses talents, tout en étant influencé par les philosophes de son temps : Ficino, Ange Policien et Pic de la Mirandole. Mais son statut de protégé de Laurent, et son indéniable talent, lui valurent aussi des jalousies… Michel-Ange garda de cette période un nez cassé, le sculpteur Pietro Torrigiano n’ayant pas du tout apprécié ses remarques ! Qu’avait donc bien pu lui dire Michel-Ange, certainement déjà peu sociable à cette époque ?

La mort de Laurent de Médicis, en 1492, affectera le cours de la vie de Michel-Ange, désormais sans protecteur. Après un retour chez son père, il poursuivit ses sculptures, et suivit des études d’anatomie qui lui seront précieuses pour la suite de sa carrière. A Florence, les troubles politiques incessants opposant les Médicis à Savonarole l’obligeront à réaliser des commandes à Venise et Bologne, entre deux retours à sa cité. Entraîné dans une arnaque fomentée par Lorenzo di Pierfrancesco de Médicis envers le Cardinal Riario de Rome, Michel-Ange fut sauvé par son talent : impressionné par son travail, Riario l’invita à Rome, lui commandant une statue de Bacchus… avant de rejeter son travail. Malgré cette première déconvenue, il resta à Rome pour réaliser LA PIETA, en 1499, pour l’ambassadeur de France. Son premier chef-d’oeuvre historique. La légende affirma qu’il rencontra à cette époque Vittoria Colonna, marquise de Pescara et femme de lettres ; une très grande amitié naquit entre eux, et une très platonique histoire d’amour. Marquise, ses beaux yeux l’auraient-ils vraiment fait mourir d’amour ? En réalité, leur rencontre fut bien plus tardive. 

La réputation de Michel-Ange suite à LA PIETA lui permit de revenir à Florence, pour finaliser un projet inachevé, tombé en désuétude depuis des années, pour les dirigeants de l’Opera del Duomo, et qui épuisa les sculpteurs : une statue du Roi David triomphant de Goliath, symbolisant la vertu de Florence. Michel-Ange acheva la statue « infaisable » en 1504. L’année suivante, le nouveau Pape Jules II lui fit une nouvelle commande : la construction de son tombeau. Michel-Ange subira de fréquentes interruptions, d’autres travaux lui étant demandés entretemps. Son travail sur la tombe durera 40 années en tout… il sera finalement satisfait de ne pas achever le projet initial ; mais il saura créer pour l’occasion de sublimes statues, dont celle de MOÏSE en 1515. Jules II, entretemps, eut un autre projet faramineux : la peinture du plafond de la Chapelle Sixtine. Une fresque immense, qui aurait dû être réalisée par Raphaël, alors au sommet de son art, et plus réputé que Michel-Ange dans ce domaine, ou par Bramante ; Michel-Ange s’attela à la tâche, épuisante, durant quatre années passées la plupart du temps à des dizaines de mètres du sol. Après un premier projet de peindre les Apôtres, il changea pour quelque chose d’extraordinairement plus complexe : représenter la Création (LA CREATION D’ADAM), la Chute de l’Homme et la Promesse du Salut à travers les Prophètes et la Généalogie du Christ. Plus de 300 figures, neuf épisodes issus du Livre de la Genèse, répartis selon une structure architecturale élaborée, mathématiquement répartie. Imaginez les conditions de travail : Michel-Ange se cassant le cou jour et nuit à peindre au-dessus du sol, devant faire avec les obstacles techniques (l’apparition de moisissures), économiques (le paiement partiel dû à la lenteur du travail) et humain (les visites impromptues du Pape, commanditaire difficile à contenter… et le caractère de Michel-Ange ne devait pas arranger les choses). Le résultat est une stupéfiante faculté de conceptualisation, de concentration et d’imagination.

La suite de sa vie, après la mort de Jules II, fut une série d’allers-retours entre Rome et Florence, les papes et les Médicis. Le successeur de Jules II, Léon X, était d’ailleurs l’un d’eux. Après l’arrêt de la reconstruction de la façade de la Basilique San Lorenzo à Florence, Michel-Ange reçut une autre proposition ; la construction de la chapelle funéraire de la même basilique, projet qui l’occupa pendant une bonne décennie et fut presque achevé. En 1527, les Florentins chassèrent les Médicis du pouvoir pour restaurer la république. Michel-Ange les aida alors à assurer les fortifications de sa ville bien-aimée assiégée par ses anciens maîtres. Ceux-ci reprirent le pouvoir en 1530. Pour eux, il réalisa la Libraire Laurentienne, mais Michel-Ange, loin d’être un doux rêveur coupé des réalités politiques de son temps, marqua sa détestation de la répression organisée par les descendants de Laurent le Magnifique : il quitta la ville, laissant les assistants achever la commande de la chapelle de ses anciens employeurs. Il revint à Rome, engagé par le Pape Clément VII pour la fresque du JUGEMENT DERNIER. Clément mourut, remplacé par Paul III, qui devint son nouveau protecteur. A cette époque, il rencontra son disciple et compagnon Tommaso dei Cavalieri. En 1541, la fresque fut complétée, mais, scandale … la fresque montre le Christ et Marie nus ! Ce « sacrilège » commis par Michel-Ange entraîna une campagne du cardinal Carafa et de l’ambassadeur de Mantoue Sernini pour censurer les objets du délit. Le Pape refusa de leur donner raison, mais après la mort de l’artiste, les Tartuffes eurent gain de cause : les organes génitaux seront voilés… La censure poursuivait Michel-Ange depuis longtemps, le qualifiant d’ »inventeur d’obscénités » à cause de nus masculins présents en quantité dans ses oeuvres. Durant la période de 1536 à 1538, il rencontra réellement Vittoria Colonna, avec qui il correspondit jusqu’à sa mort. Les dernières années de sa vie, à partir de 1546, furent celles de son engagement comme architecte de la Basilique Saint-Pierre au Vatican. Le dôme, conçu par lui, ne fut achevé qu’après sa mort à 88 ans, en 1564. Suivant ses volontés, il fut enterré à la Basilique de Santa Croce, dans sa chère ville de Florence.

Nous n’avons cité qu’une partie des oeuvres de Michel-Ange, ce qui laisse songeur devant la quantité de travail abattu, et donne un pâle reflet de l’intensité de sa vision… Un homme vraiment à part, toute sa vie semblant avoir été réglée autour de l’Art. Bien que matériellement à l’abri grâce aux largesses des Médicis et des papes, il ne se laissa pas griser par son succès. Ascète, il vivait en homme pauvre dans des conditions sordides, ne mangeait qu’à peine, évitait la boisson, dormait tout habillé dans ses ateliers de travail. Très dur dans les relations aux autres, Michel-Ange ne se préoccupait pas d’être aimé, et restait fondamentalement solitaire. Michel-Ange appliquait aussi cette rigueur monastique dans sa vie privée ; bien qu’homosexuel avéré, il restait d’une chasteté toute monacale. L’imagination, sublimée par les enseignements philosophiques et artistiques qu’il reçut, travaillait cependant… Michel-Ange voua un amour exclusif à Tommaso dei Cavalieri, lui consacrant plusieurs poèmes tout à fait explicites. Lorsque ses SONNETS furent publiés des années après son décès, son héritier, son petit-neveu Michel-Ange le Jeune « maquilla » les poèmes dédiés à Tommaso en changeant les pronoms, semant la confusion pour faire croire que son aïeul les avait écrits pour Vittoria Colonna. Selon les érudits, la vraie version de ces poèmes fut une véritable « réimagination du dialogue platonique », pleine d’élégance et de raffinement.

Signalons, pour finir, que la vie du grand artiste a inspiré la fiction ; au cinéma, ce fut L’EXTASE ET L’AGONIE de Carol Reed (1965), avec le grand Charlton Heston dans le rôle de Michel-Ange. Un choix un peu curieux a priori, compte tenu de la carrure athlétique du comédien, mais dont il se tira remarquablement bien. Rappelons que Heston, quelques années plus tôt, avait littéralement donné vie au Moïse tel que Michel-Ange l’avait représenté, dans les dernières scènes des 10 COMMANDEMENTS…

 

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… Monk, Adrian (Tony Shalhoub), héros de la série homonyme MONK :

« C’est un don, et une malédiction. ». C’est ainsi qu’Adrian Monk, ancien policier de San Francisco devenu détective consultant, définit son état très particulier : doté d’une mémoire photographique exceptionnelle (il se souvient même du jour de sa naissance !) allié à un sens de l’observation et de la déduction tout aussi stupéfiants, le sympathique détective souffre aussi de phobies et de manies multiples sévères et envahissants, depuis que sa chère épouse Trudy a été assassinée. Traumatisé, Monk fit une dépression catatonique qui l’obligea à quitter la police. Depuis, Monk remonte péniblement la pente, suivant une thérapie avec l’aide patiente de Sharona Fleming (Bitty Schram), puis de Natalie Teeger (Traylor Howard). Flanqué de son assistante, le voilà menant de front une difficile réinsertion dans la société, tout en menant de difficiles enquêtes… qui lui renvoient, pour la grande joie du spectateur, à chacune de ses peurs.

Maladroit, terriblement timide, forcément angoissé, et socialement mis sur la touche, le détective incarné par Tony Shalhoub présente somme toutes nombres de défauts et d’excentricités typiques d’un syndrome d’Asperger très aggravé… L’excellente mémoire, les difficultés sociales et les angoisses sérieuses sont en effet des traits communs chez les Aspies. Adrian Monk est un véritable catalogue ambulant de toutes les phobies existantes : il en comptabilise 312 ! La peur de toucher des choses sales de toute nature (microbes, lait, champignons, cadavres…), les peurs « spatiales » (claustrophobie, agoraphobie, acrophobie), les peurs animales (Monk a en horreur les serpents) et la douleur physique (avec une « préférence » particulière pour les aiguilles)… Pour pallier à ses tracas quotidiens, Monk a ses rituels bien réglés, et ses manies ; comme celle de ne jamais se séparer de ses précieuses lingettes désinfectantes, ou de ne boire que de l’eau de la marque Sierra Springs. Uniquement celle-là (où plus tard, celle de Summit Creek), sans quoi il refusera de boire pendant des jours ! Parmi ses autres manies, ses dépenses somptueuses pour honorer la mémoire de sa défunte épouse ; il paie même toujours le loyer de son bureau, des années après l’assassinat… En bon Aspie, Monk se dédie entièrement à sa tâche, même si des attaques de panique et ses TOCS risquent en permanence de gâcher ses enquêtes, affectant son raisonnement. Tout comme ils le coupent de toute relation humaine normale, Monk étant vite perdu sans les patientes interventions de Sharona puis Natalie.

Au panthéon des grands détectives excentriques, Monk rejoint donc aisément Sherlock Holmes et Columbo. Les auteurs de la série ont d’ailleurs ouvertement multiplié les clins d’oeil au personnage de Conan Doyle : Monk pratique les mêmes méthodes d’enquête par raisonnement déductif que le grand détective, tout aussi « atteint » et peu social sans l’aide d’un Watson (les assistantes de Monk tenant le rôle de ce dernier). Comme Holmes, Monk fait fréquemment la leçon aux policiers (le capitaine Stottlemeyer et le lieutenant Disher) alter egos de Lestrade. Monk a aussi une relation difficile avec un frère aîné, Ambrose (John Turturro), reclus et agoraphobe profond, aussi brillant que lui. Son Mycroft Holmes ! Et Monk a aussi son ennemi juré, son Professeur Moriarty : Dale « la Baleine » Biederbeck. La ressemblance de Monk avec le Lieutenant Columbo vient de son comportement atypique, bien éloigné du policier classique ; ses maladresses et son apparente naïveté aident aussi à faire tomber le masque des criminels sûrs de leur impunité.

Il est curieux de constater, à travers MONK, combien les fictions américaines semblent procéder par « vagues » successives. Lorsque la série fut lancée en 2002, il existait déjà une certaine mode pour les films et séries mettant en vedette les personnages atteints de TOCs sévères. Par exemple, Jack Nicholson, oscarisé pour son rôle dans AS GOOD AS IT GETS (POUR LE PIRE ET POUR LE MEILLEUR, 1997) ; ou Nicolas Cage, en 2003, pour MATCHSTICK MEN (LES ASSOCIES), de Ridley Scott. Monk est alors devenu, à sa façon, le représentant de fiction le plus emblématique de cette « vague »… anticipant de quelques années la soudaine flambée de personnages Aspergers inventés ou redécouverts. Quoiqu’il en soit, l’interprète de Monk, Tony Shalhoub (une figure familière des films des frères Coen et des films MEN IN BLACK), a légitimement gagné ses galons de star de la télévision (trois nominations aux Golden Globes, et une victoire en 2003, ainsi que d’autres récompenses à la pelle). Il y est hilarant et touchant de bout en bout.

Cf. Sherlock Holmes

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… Morgendorffer, Daria (voix en version originale de Tracy Grandstaff) , héroïne de la série animée homonyme DARIA :

Une veste verte, une jupe noire et d’énormes Doc Martens de la même couleur, et une expression impassible renforcée par ses immenses lunettes cerclées, l’adolescente Daria Morgendorffer est une jeune fille politiquement incorrecte, apparue pour la toute première fois en 1993 dans le cartoon BEAVIS & BUTT-HEAD. Habillée différemment alors, Daria se présentait alors comme l’incarnation de la lycéenne binoclarde et forte en sciences. Daria se servait alors du duo de crétins pour faire un exposé de science sur l’idiotie (« génétique ou environnementale ? »). Devenue un personnage régulier de la série, Daria peut se vanter d’avoir su rester la seule personne à ne pas perdre son sang-froid devant les pitreries de Beavis et Butt-Head. Le succès de la série diffusée sur MTV entraîna un « spin-off » créé par Glenn Eichler et Susie Lynn Lewis. Et, donc, entre 1997 et 2002, les spectateurs de la chaîne musicale (imités en France par ceux de Canal+) ont pu suivre les péripéties de Daria, ayant quitté Beavis & Butt-Head pour suivre sa famille dans une autre ville, et étudier au Lycée de Lawndale.

Toujours aussi fûtée, pince-sans-rire, et volontiers sarcastique envers ses congénères lycéens (sérieusement décérébrés pour la plupart), Daria apparaît comme la «freak» de service, la marginale asociale du lycée. Il faut dire que, vu le niveau intellectuel général de ses petits camarades, elle détonne sérieusement par son franc-parler, ses centres d’intérêt (la littérature et les sciences) et ses cinglantes critiques adressées à ses cibles, qui la plupart du temps n’en comprennent pas l’ironie. Il faut dire, qu’au lycée comme à la maison, Daria est déjà terriblement lucide sur les travers de la société américaine, et a en horreur la superficialité de tout ce petit monde. Une situation familiale peu brillante, entre une mère avocate carriériste et négligente, un père dénué d’autorité, et une petite soeur futile et midinette. Entre la crétinerie quasi généralisée des camarades de classe et cette famille peu motivante au possible, Daria cache ses émotions derrière un visage de marbre, une voix monotone, un refus des apparences vestimentaires à la mode ; de temps en temps, toutefois, la jeune fille laisse apparaître un demi-sourire ironique, ou bien tombe le masque dans les moments de grande détresse et de frustration. Heureusement, elle peut généralement compter sur l’aide et le soutien de sa meilleure amie : Jane Lane, l’artiste tourmentée du lycée, aussi « punk » qu’elle dans sa vision négative et critique de la vie. La seule personne qu’elle respecte pour son intelligence, denrée rare à Lawndale – même si les deux amies ont une sérieuse dispute, causée par la relation amoureuse de Daria avec l’ex-petit ami de Jane… Il va sans dire, qu’à travers ce court portrait, Daria Morgendorffer présente bien des traits similaires au syndrome d’Asperger. 

Dans la mouvance des dessins animés modernes, plus cinglants et bien peu consensuels envers la société américaine, apparus depuis le succès des SIMPSONS, DARIA a fait en son temps un joli parcours entre 1997 et 2002. Les adolescents d’alors l’ont bien aimée, cette gamine détachée, effrontée, marginale, pas vraiment sympathique mais à l’esprit acéré, et à la franchise rafraichissante… Reviendra-t-elle un jour ?

CF. Lisa Simpson

 

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… Mozart, Wolfgang Amadeus (1756-1791) :

Résumer en quelques paragraphes la vie et le génie d’un homme est un exercice franchement périlleux, voir même impossible… Cité assez souvent parmi les hypothétiques grands « Aspies » historiques, Wolfgang Amadeus Mozart a de quoi intimider. Pensez donc : le catalogue musical Köchel, après plusieurs révisions, a répertorié 893 oeuvres musicales du compositeur. Celui-ci ayant commencé à écrire ses premières oeuvres dès l’âge de six ans, un rapide calcul établit une moyenne de trente pièces musicales écrites chaque année jusqu’à sa mort. Cette moyenne laisse songeur ; cet homme ne devait jamais dormir… « L’hypothèse Asperger » (à traiter toujours avec prudence) à son égard révèle des capacités réellement hors du commun, ainsi qu’une personnalité difficile à gérer pour son entourage, qu’il s’agisse de son père ou de certains de ses « employeurs » officiels… Mozart était un esprit curieux de tout, un monstre de travail qui épuisa sa santé dans ses compositions, littéralement « travaillé » (ou torturé ?) par son génie musical. Déjà reconnu de son vivant pour son talent, tristement enterré, puis vite ressuscité par ses successeurs et par les musiciens du monde entier, Wolfgang Amadeus Mozart est depuis longtemps déjà entré dans la mémoire collective – quitte à ce que, parfois, quelques fausses idées viennent se mêler à la réalité des faits.  

Son vrai nom de naissance était Johannes Chrysostomus Wolfgangus Theophilus Mozart. Le nom que nous lui connaissons maintenant sera en quelque sorte son nom de scène, de future « rock star » de la musique classique. Déjà précis dès sa naissance, il vit le jour à 8 heures du matin; à Salzbourg faisant alors partie du Cercle de Bavière, une principauté ecclésiastique du Saint Empire Romain germanique. Fils de Leopold Mozart, renommé vice-maître de chapelle à la cour du prince-archevêque Schrattenbach, il était le septième enfant de ses parents. Seuls lui et sa soeur aînée Maria Anna, « Nannerl », survécurent, les autres enfants étant morts en bas âge. Egalement professeur de violon et compositeur occasionnel, Leopold fut un professeur rigoureux pour ses enfants ; mais il fut aussi le premier surpris de voir son fils s’intéresser à la musique dès l’âge de trois ans. Mozart avait une mémoire eidétique, lui donnant l’oreille musicale absolue. Toute sa vie, cette mémoire photographique fut l’une des particularités les plus extraordinaires de Mozart, lui permettant de rejouer ou écrire des oeuvres musicales complexes après les avoir entendues une seule fois, ou de composer en un temps record ses propres morceaux, pouvant les « visualiser » mentalement à la note près, au préalable (ce fut le cas par exemple de LA PETITE MUSIQUE DE NUIT, écrite en une seule journée). Et le tout d’un seul trait, sans avoir à les remanier ensuite ! L’enfant Mozart suivit donc les leçons de son père, lui apprenant le clavecin à cinq ans, puis le violon, l’orgue et la composition ; avant même de savoir lire, écrire et compter, le petit Mozart savait déjà déchiffrer une partition et jouer en mesure. Il composa ses premières oeuvres à six ans.

Le talent prodigieux du petit Mozart fut vite exploité par Leopold, l’emmenant avec sa soeur en tournée à travers l’Europe. Entre 1762 et 1766, les cours européennes s’extasieront devant ce petit garçon prodige qui jouait à la perfection ; les voyages formant la jeunesse, Mozart « absorba » tous les courants musicaux de l’époque, faisant des rencontres décisives comme celle de Johann Christian Bach, le fils de Jean-Sébastien Bach. Mozart écrivit son premier opéra, APOLLO ET HYACINTHUS, à onze ans, et fut nommé maître de concert par le Prince-archevêque Schrattenbach. Durant un séjour en Italie, étudiant l’opéra, il devint membre de l’Accademia Filarmonica de Bologne et fut nommé Chevalier de l’éperon d’or par le Pape Clément XIV. Tout semblait donc aller pour le mieux, jusqu’au décès de Schrattenbach en 1771. Le nouvel employeur de Mozart, le Prince-archevêque Colloredo, se montrera beaucoup plus sévère à l’égard de ce jeune homme qui, de toute évidence, cherchait à sortir de l’ombre imposante de son père. Colloredo obligea Mozart à rester à Salzbourg, lui imposant des consignes restrictives pour les oeuvres qu’il devait composer pour les cérémonies religieuses. Mozart se rebellera contre ce Prince-archevêque bien peu conciliant, et leurs relations se dégraderont au fil du temps. Mozart rencontrera à cette époque un autre personnage, beaucoup plus influent : Joseph Haydn, son « père » en musique.

Mozart étouffait à Salzbourg, Colloredo s’opposant systématiquement à ses demandes de départ. Il partit finalement avec sa mère en 1777, allant à Munich, Augsbourg et Mannheim. Voulant obtenir un poste de prestige, Wolfgang Amadeus Mozart échoua cependant dans ses démarches. A Mannheim, Mozart eut une histoire d’amour très malheureuse avec la cantatrice Aloysia Weber, encourrant la colère de son père le rappelant à ses obligations de musicien officiel. Le voyage se poursuivra en 1778 à Paris, tristement : endetté, Mozart vit ses démarches échouer à nouveau. Sa mère mourut de maladie. Mozart dut se résigner à rentrer à Salzbourg, au service de Colloredo sur les pressions de son père. A Munich où il retrouva les Weber, il apprit qu’Aloysia en aimait un autre. Mais il y avait une petite lueur d’espoir dans cette série noire : la soeur d’Aloysia, Constanze. Mozart avait déjà décidé qu’il ne resterait plus dans sa ville natale, au grand déplaisir de Colloredo (qui ne se priva pas de le traiter publiquement de crétin…) et de son père. Le musicien rebelle partit pour Vienne, s’installer comme compositeur libre, un vrai camouflet pour le Prince-archevêque qui valait bien les humiliations que celui-ci lui avait fait subir. Et un acte de rébellion bien oedipienne du jeune génie envers ce père trop présent.

A Vienne, le talent de Mozart va enfin pouvoir s’exprimer en toute liberté. Joseph II lui commanda un opéra en 1782. Ce sera L’ENLEVEMENT AU SERAIL, joué en allemand ; une première audacieuse pour l’époque, qui lui valut les félicitations de Gluck. Un grand succès, qui lui valut d’être nommé compositeur de la Chambre Impériale, et des premières années viennoises relativement heureuses : il épousa Constanze, sans le consentement de son père. Ils eurent six enfants entre 1783 et 1791, mais ils connurent les mêmes drames que ses parents ; deux enfants (Karl Thomas et Franz Xaver Wolfgang) seulement survécurent après la petite enfance. Mozart devint franc-maçon en fin 1784, et maître en 1785. Pour ses « frères », il écrivit plusieurs oeuvres dont la plus célèbre reste LA FLÛTE ENCHANTEE, véritable description codée de l’initiation franc-maçonne, déguisée en fantaisie musicale. En 1786, grâce à Lorenzo da Ponte, le poète officiel du théâtre de Vienne, l’Empereur autorisa la création d’un opéra, LES NOCES DE FIGARO, basé sur la pièce « scandaleuse » de Beaumarchais, LE MARIAGE DE FIGARO. Vers cette époque, Mozart commença à apparaître plus rarement en public. FIGARO fut un très grand succès, mais cette oeuvre critiquant l’aristocratie fut vite interdite…

Suite au succès des NOCES DE FIGARO à Prague, Mozart se vit commander par le directeur du théâtre praguois un opéra pour la saison suivante : avec da Ponte, il créera DON GIOVANNI, un autre chef-d’oeuvre, en 1787. Cette même année, Mozart fit (peut-être) la rencontre d’un jeune artiste musicien prometteur, Ludwig van Beethoven. Ce point reste toutefois discuté. Mais surtout, son père mourut cette même année ; le décès, on s’en doute, le bouleversa, au point d’influencer l’opéra en cours d’écriture (« Repens-toi… », tonnait le Commandeur à Don Juan, signe d’un sentiment de culpabilité intense de l’auteur…). L’opéra achevé fut un grand succès à Prague, mais pas à Vienne, où la situation se compliquait chaque jour un peu plus pour Mozart. La guerre entre Turcs et Autrichiens entraîna une nette diminution des revenus pour tous les musiciens, les aristocrates protecteurs des arts devant faire passer les intérêts financiers du pays avant les leurs. Pour Mozart, menant grand train de vie, s’endettant gravement, ce fut un coup très dur s’ajoutant aux autres épreuves. Sa mauvaise santé s’aggravait, les lettres de créance aussi, aggravant des angoisses permanentes et une dépression sérieuse. Après COSI FAN TUTTE, dernière collaboration avec Da Ponte, Mozart vit une triste année 1790 marquée par le décès de Joseph II, auquel succèda l’homonyme de son père, Leopold II, peu favorable au musicien franc-maçon. « Papa » Haydn s’en alla cette même année pour Londres. Des voyages de tournée en Allemagne ne rapportèrent pas assez pour rembourser les dettes.

1791 sera sa dernière année, une apothéose marquée d’une certaine façon par un « rétablissement » spirituel avant son décès. Son ami franc-maçon Emanuel Schikaneder, directeur d’un théâtre populaire, lui commanda à son tour un opéra. Ce sera un triomphe, son dernier : LA FLÛTE ENCHANTEE. En juillet, un inconnu (qui n’était pas un rival jaloux, mais le comte Franz von Walsegg) lui commandita un Requiem. Affaibli par la maladie, persuadé d’être proche de la mort (et sans doute aussi paranoïaque, au point de se croire empoisonné), Mozart accepta cette commande, s’ajoutant à celle d’un autre opéra (LA CLEMENZA DI TITO) pour le couronnement du roi Léopold II. Il mourut le 5 décembre 1791, dans la nuit, sans avoir totalement achevé le REQUIEM (qui sera finalisé par son élève Franz Xavier Süssmayer). Sur les raisons de sa mort, plus d’une centaines d’hypothèses médicales auraient été citées ; l’une des plus probables et acceptées étant qu’il mourut des suites d’un rhumatisme articulaire aigu. La situation financière précaire des Mozart obligea Constanze à le faire enterrer au cimetière Saint-Marc, dans une modeste tombe individuelle du cimetière Saint-Marc. Les services commémoratifs tenus à Prague et Vienne à l’annonce de sa mort attirèrent quant à eux un large public. Et, de fait, Wolfgang Amadeus Mozart connut très vite après sa mort un immense succès.

Son style, que nous considérons aujourd’hui à tort comme de la musique classique, fut novateur dans la continuité, une synthèse inédite de divers courants jugés alors inconciliables. Son génie pour l’imitation musicale, acquis durant l’enfance, lui permettra d’appliquer une méthode pour le style contrapuntique, opposé au style « galant » alors en vigueur. Au fil du temps, prenant confiance en lui, Mozart abandonnera cette imitation pour trouver son style propre. Extraordinaire touche-à-tout qui aborda tous les registres – opéras, cantates, musique de chambre, etc. – sans jamais se laisser enfermer dans une catégorie, pratiquant des ruptures de ton et trouvant toujours la mélodie idéale pour son sujet. Des musiques devenues depuis identifiables à jamais, véhiculant tour à tout l’humour, la puissance, la grâce, la tristesse… une ré-imagination permanente et fulgurante. Il va sans dire qu’il influença les plus grands musiciens du siècle suivant : Beethoven, Schubert, Rossini, Mendelssohn, Chopin, Brahms…

La psychologie de Mozart a sa part de mystère : d’après les lettres et témoignages d’époque, le compositeur autrichien, peu exceptionnel d’apparence (petit, vêtu élégamment) à l’exception de ses yeux immenses et intenses, parlait paraît-il doucement, sauf dans les moments intenses, où il devenait un tout autre homme, plus puissant et énergique. Un bourreau de travail, comme on l’a dit, aimant cependant la société des autres (ce qui ne cadre pas vraiment avec une personnalité Aspie), surtout dans le monde musical viennois ; un joyeux luron amateur de billard et de danse, d’ailleurs, doublé d’un farceur aimant la grivoiserie et la scatologie, comme peuvent en témoigner certaines de ses lettres… notamment celles adressées à sa cousine Maria Anna Thekla Mozart. Les spécialistes se sont bien évidemment demandé quoi en penser : Mozart avait-il aussi le syndrome de la Tourette ? Fallait-il y voir des plaisanteries d’amoureux ? Ou, plus simplement, un trait typique de la culture germanique folklorique populaire de l’époque, où l’on n’hésitait pas à glisser certaines joyeuses grossièretés dans les conversations…

Il va de soi que la vie de l’immortel Wolfgang Amadeus Mozart devait bien finir un jour ou l’autre intéresser le cinéma. S’il ne fallait retenir qu’un seul film, ce serait bien évidemment AMADEUS, le chef-d’oeuvre de Milos Forman adapté de la pièce théâtrale de Peter Shaffer, où le compositeur est interprété par Tom Hulce face à son homologue, ami puis rival Antonio Salieri (F. Murray Abraham). Et là, il convient de faire la part des choses : la réussite de l’histoire filmée par Forman est telle que, depuis la sortie du film en 1984, le pauvre Antonio Salieri se voit affublé d’une réputation d’assassin jaloux de Mozart, ayant comploté pour le mener à la ruine et à la folie ! Ce qui n’a rien à voir avec la réalité des faits. Brillante réflexion sur la jalousie et la création, l’AMADEUS de Forman et Shaffer jongle entre ces éléments fictifs et la réalité historique. Il désacralise au passage Mozart, montré comme une vraie « rock star », un homme turbulent, passionné et rongé par la culpabilité. Face à l’excellent Abraham, oscarisé pour sa performance, Tom Hulce est très bon – malgré ce rire de hyène horripilant au possible qu’il donne au grand compositeur.

Cf. Ludwig van Beethoven, Gustav Mahler

 

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… Murray, Bill :

Souvenir d’une photo de groupe pour la publicité de S.O.S. FANTÔMES, où les trois héros prennent la pose… Au centre, Dan Aykroyd, dont nous avons déjà parlé, qui a affirmé être atteint du syndrome d’Asperger il y a quelques années (sans que l’on sache s’il plaisantait ou pas). A sa gauche, Harold Ramis, dans le rôle de l’intello – et très probable Aspie, on en reparlera – Egon Spengler. A leurs côtés, Bill Murray et son célèbre air décontracté. J’aurais dû me douter de quelque chose… Bill Murray, un Aspie ? Personne ne l’a pourtant signalé, pas même l’intéressé. Mais lorsqu’on étudie certains personnages de sa filmographie, là encore, le doute est permis…

« Je suis un dingue, mais je ne suis pas que dingue. » Bill Murray sait de quoi – et de qui – il parle. L’acteur a eu un parcours professionnel assez inattendu par rapport à l’image que l’on avait de lui à ses débuts, et quelques démons qu’il n’a pas hésité, ces dernières années, à mettre en avant dans ses personnages. Un comique-né, certes, capable de faire exploser nos zygomatiques par ses réparties souvent génialement improvisées, et son perpétuel air pince-sans-rire, mais aussi un très grand angoissé aux sautes d’humeur imprévisibles pour ses partenaires et réalisateurs, ce qui lui a valu par le passé des frictions et brouilles répétées sur les plateaux. Bill Murray, en l’espace de plus de trente ans de films, a aussi su radicalement transformer son image de « déconneur » formé sur le plateau du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, et apprécié du public pour des films comme CADDYSHACK (LE GOLF EN FOLIE), MEATBALLS (très finement devenu en France ARRÊTE DE RAMER, T’ES SUR LE SABLE) et les S.O.S. FANTÔMES ; cette image de rigolo pour des films commerciaux lui a longtemps valu un certain mépris des critiques de la presse cinéma, comme de certaines personnalités du cinéma ; tel le très sérieux producteur anglais David Putnam (MIDNIGHT EXPRESS, LES CHARIOTS DE FEU, LA DECHIRURE), un temps à la tête de la Columbia, qui prit en grippe Murray pour ses succès des années 80. Personne se devinait que, derrière ses joyeux délires, se cachait un autre Bill Murray qui allait apparaître au fil des années suivantes, pour finalement devenir le chouchou des mêmes critiques grâce à ses rôles sérieux dans les films indépendants de Wes Anderson (RUSHMORE, LA FAMILLE TENENBAUM, LA VIE AQUATIQUE…), Sofia Coppola (LOST IN TRANSLATION) et Jim Jarmusch (BROKEN FLOWERS). Il s’agit pourtant bien du même bonhomme ! Un homme qui a bien des centres d’intérêts exclusifs (golf, base-ball, basket et rock’n roll), se méfie comme de la peste de Hollywood, refuse d’avoir un agent, et qui est féru de la philosophie d’Henry David Thoreau (un nom sur lequel nous reviendrons)… L’excentricité de Bill Murray transparaît à travers ses personnages, tout comme ses zones d’ombre. Sans oublier ce « truc » assez particulier avec les animaux, dans ses films : il entre autres a fait la guerre à un chien de prairie, kidnappé une marmotte, parachuté un éléphant, dialogué avec un écureuil, pourchassé un requin-jaguar, prêté sa voix à un chat et un blaireau (il est vraiment bizarre, quand même, Bill Murray)…

Résumons son parcours. Bill Murray est natif de Wilmette, dans l’Illinois, le cinquième de neuf enfants catholiques irlandais ; une jeunesse difficile, marquée par la maladie d’une de ses soeurs, les souffrances de sa mère et le décès de son père d’un diabète. Féru de lecture (surtout des biographies des héros américains de la Frontière, et des aventuriers comme Davy Crockett. Un homme qui se coiffe avec un raton laveur… déjà ce « truc » avec les animaux !), le jeune Bill Murray se prend de passion pour le rock’n roll (des années plus tard, il lui arrivera de faire un boeuf avec des pointures comme Eric Clapton), le théâtre, et le golf. Comme ses frères, Bill Murray a en effet travaillé jeune comme caddie, pour payer ses études à l’école jésuite de Loyola. Le golf, sa grande passion, apparaîtra souvent dans ses films, à commencer par CADDYSHACK en 1980, qui est aussi le nom d’un restaurant qu’il a fondé. Murray consacrera à sa passion un livre semi-autobiographique, et continue de participer à des tournois semi-professionnels. Par la suite, d’ailleurs, sa passion s’étendra au base-ball et au basket-ball, en devenant co-propriétaire de clubs des ligues mineures.

Ses études furent un fiasco : le jeune homme rata son passage à Loyola, et, voulant étudier la médecine au Regis College de Denver, il dut arrêter après une arrestation en possession de marijuana en 1971. Sur l’invitation de son frère aîné Brian, Bill Murray rejoignit la troupe d’improvisation The Second City à Chicago, où il croisera la fine équipe de l’émission radio National Lampoon Radio Hour : Dan Aykroyd, Gilda Radner et John Belushi. Les fondateurs du SATURDAY NIGHT LIVE SHOW, qu’il rejoindra entre 1977 et 1980. Murray devint populaire en mettant au point son personnage de lascar sarcastique, parfois grossier et odieux, et pourtant irrémédiablement sympathique. De MEATBALLS à S.O.S. FANTÔMES en passant par CADDYSHACK, STRIPES (LES BLEUS) ou son second rôle voleur de scène de TOOTSIE, Murray devient le comique de service apprécié du public américain… mais cette image ne le satisfait pas, et il tente déjà de jouer des rôles sérieux comme SUR LE FIL DU RASOIR. Ce dernier révélait ses préoccupations philosophiques, à travers le personnage d’un pilote américain traumatisé par la Grande Guerre, cherchant à trouver un sens à sa vie. Le film, sorti la même année que SOS FANTÔMES, fut un échec cinglant. Murray, craignant de se voir étiqueté à vie « comique de service », prend alors une décision étonnante ; alors qu’il est « bankable » et peut choisir n’importe quel projet de film à Hollywood (comme ROGER RABBIT ou BATMAN), il tourne le dos au petit monde du cinéma pendant plusieurs années. On le retrouve ainsi à Paris, étudiant la philosophie à la Sorbonne, ou dans la Cinémathèque ; ou bien à Manhattan, en train de faire des lectures publiques et de jouer des pièces de Bertolt Brecht…

Voilà qui annonce sa transformation à venir dans ses prochains films. S’il excelle toujours dans la comédie – voir son caméo hilarant en patient maso du dentiste Steve Martin dans LA PETITE BOUTIQUE DES HORREURS, ou son rôle d’infâme champion de bowling dans KINGPIN -, Bill Murray amorce une évolution qui apparaît dans ses personnages. Les personnages de Murray, dans ses films des années 1990, veulent eux aussi changer : le brave Bob atteint de TOCS et phobies multiples qui finit par pourrir la vie de son psychiatre (Richard Dreyfuss) dans QUOI DE NEUF DE BOB ?, Frank Milo, le mafioso qui rêve de devenir stand-up comedian (MAD DOG AND GLORY), l’évanescent Bunny Breckinridge, membre de la troupe d’ED WOOD (Murray entrant dans l’univers de Tim Burton) et qui voudrait changer de sexe… Son emblématique alter ego de GROUNDHOG DAY (UN JOUR SANS FIN), Phil Connors, évolue pareillement. Cynique, égocentrique et aigri, il deviendra, par le truchement d’un paradoxe temporel qu’il est le seul à percevoir, un type bien, après une longue phase de dépression à répétition. La mutation de Murray est achevée en 1998 avec RUSHMORE, où il rencontre son réalisateur préféré, Wes Anderson ; entrepreneur désabusé (RUSHMORE), clone dépressif d’Oliver Sacks (LA FAMILLE TENENBAUM), pseudo-commandant Cousteau quasi autiste (LA VIE AQUATIQUE), avocat père d’une fillette Aspie (MOONRISE KINGDOM)… le jeu de Murray s’affine, dans le sens de ses préoccupations, grâce à Anderson. Bien sûr, on rajoutera LOST IN TRANSLATION de Sofia Coppola ; Murray y est Bob Harris, acteur en plein jet-lag, incapable de recoller les morceaux avec sa famille, et qui trouve un peu de réconfort dans l’amitié de la jolie Charlotte (Scarlett Johansson), aussi paumée que lui au Japon… et dont il ne semble pas percevoir les discrets appels affectifs. Et BROKEN FLOWERS, où il est Don Johnston, un ex-informaticien reclus, obligé de sortir de chez lui pour retrouver un fils dont il ignore tout, et ses anciennes compagnes. Un film qui fait écho à son propre passé et ses difficultés relationnelles et conjugales (une liaison terminée avec Gilda Radner, décédée du cancer, et deux divorces ayant fini dans l’aigreur).

Ces dernières années ayant été fructueuses, Bill Murray raréfie ses apparitions à l’écran, toujours bienvenues – comme dans ZOMBIELAND où il a les meilleures scènes du film, se tournant en dérision en reclus faux zombie ! L’acteur préfère tout de même se détendre au golf, encourager ses équipes de base-ball et basket, et a coupé les ponts avec Hollywood, au point de refuser apparemment un juteux retour dans un SOS FANTÔMES 3. N’ayant ni agent, ni manager, refusant les « plans carrière-communication » médiatiques de ses confrères, Bill Murray préfère être joint par boîte vocale interposée. Détaché des obligations matérialistes, libre dans sa tête, il méritait bien au moins d’être cité dans ces pages, à titre honorifique !

Cf. Wes Anderson, Dan Aykroyd, Tim Burton, Oliver Sacks, Henry David Thoreau ; Max Fischer (RUSHMORE), Sam et Suzy (MOONRISE KINGDOM), Egon Spengler (SOS FANTÔMES), Margot Tenenbaum (LA FAMILLE TENENBAUM)

 

m-le-prince-mychkine

… le Prince Mychkine, héros du roman L’IDIOT de Fiodor Dostoïevski :

Citons, pour conclure ce chapitre, le personnage principal du vaste et complexe roman de Dostoïevski. Alter ego fictif de l’écrivain russe, le Prince Lev Nikolaïevich Mychkine est une figure innocente perdue au milieu de la société russe du 19ème Siècle, un « étranger » confronté à l’absurdité d’un monde corrompu, précurseur des personnages de Franz Kafka, et du Meursault d’Albert Camus déjà cité plus haut. Je dois préciser que je n’ai jamais lu le roman de Dostoïevski, et qu’il est donc particulièrement délicat d’affirmer (en se basant toujours sur ces satanés résumés synthétiques de Wikipédia…) que le personnage de Mychkine est atteint du syndrome d’Asperger.

Cependant, on pourrait tout à fait voir Mychkine comme un « proto-Aspie », en gardant à l’esprit qu’il est le reflet de fiction de Dostoïevski. Le portrait sommaire de ce dernier laisse penser, que, peut-être, il a pu être atteint du syndrome d’Asperger : taciturne, très mal à l’aise dans la société de son époque, féru de littérature, à la fois entêté et rêveur, souffrant également d’épilepsie… voilà quelques signes possibles, assez minces je le reconnais, pour supposer que Dostoïevski a pu être atteint du syndrome, comme d’en conclure donc que Mychkine est lui-même un Aspie fictif. Sa bonté « naïve » lui valant d’être qualifié d’idiot, d’être victime des manigances de Rogojine, ses histoires d’amour malheureuses (avec la fantasque Nastassia Filippovna et la cruelle Aglaïa Ivanovna), sa finesse d’analyse psychologique… voilà, très sommairement évoqués, les possibles aspects « Aspie » du Prince. Tout comme son refus innocent des conventions sociales corrompues du milieu de Saint-Petersbourg qu’il fréquente, et qui fait de lui une figure christique égarée au mauvais endroit. Une bonté qui, malheureusement (nous sommes dans un roman russe, après tout), provoque plus de tragédies que de bonheurs. Le personnage ne se verra pas récompensé de sa bonté d’âme, et retournera au sanatorium d’où il est venu. Le seul endroit sain, pour lui, dans un monde de mensonges et d’hypocrisie.

Aux connaisseurs de Dostoïevski de décider toutefois, si cela suffit à citer le personnage comme un Aspie…

 

Cf. Franz Kafka ; Meursault (L’ETRANGER)

 

A suivre…

Ludovic Fauchier.



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