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Pour en finir avec les super-héros (ou pas)

Super-héros, trop c'est trop...

 

     Hey hey ! Me revoilà ! Monsieur Hammond, les affaires reprennent ! Je suis de retour du Futur, Doc !! Heeere’s Johnny !!! Enfin…

     De retour après… un très long congé sabbatique ! Les raisons pour lesquelles, chers lecteurs, je n’ai pas donné signe de vie sur mon blog sont trop longues à détailler ici. J’ai connu une grosse panne d’énergie, d’envie et d’inspiration. Je ne m’amusais plus à écrire, et je « plantais » à répétition devant l’écriture de ce long texte thématique. Trop de Kryptonite, sans doute… Il a fallu du temps pour recharger les batteries. 

     Autant vous prévenir : ce texte risque d’être l’un des derniers à paraître sur ce blog. Celui-ci arrive bientôt à sa taille limite de stockage mémoire, et, fatalement, je ne pourrai plus l’alimenter en nouveaux textes sans toucher aux anciens (il m’a déjà fallu supprimer les moins intéressants). Je continuerai le blog aussi longtemps que possible, avant de basculer sur un second. Pour changer un peu de la routine, il y aura moins de critiques de films sortis – formule un peu trop prévisible, et mieux vaut changer d’approche. Je pense m’orienter plutôt sur des dossiers thématiques et sur des rétrospectives de vieux classiques, comme je l’avais fait en 2015 avec la série de textes « Retour vers le Futur dans le Passé ». Donc, en quantité : moins de textes, mais plus de qualité sur le fond – enfin, j’espère !  

     Le texte ci-dessous a été long a écrire (trop, sans doute), douloureux à « accoucher », et demeure un « work in progress ». Pas d’images ni d’extraits pour le moment, j’espère pouvoir « l’habiller » un peu plus tard. Il a attendu suffisamment longtemps cependant, et donc, le voici dans sa forme brute. Il ne me reste plus qu’à vous remercier et vous souhaiter une bonne lecture, et à reprendre le chemin du clavier… A bientôt !

L. F.

 

We Don’t Need Another Hero…

    Ils sont partout !!! Les médias et la littérature les acceptent désormais, on leur consacre des essais philosophiques et de grandes expositions, tandis que l’on redécouvre que leurs géniteurs sont ou ont été des artistes fondamentaux de leurs temps. Grâce aux super-héros, notre époque se trouve une mythologie prolongeant des archétypes aussi anciens que l’Histoire de l’Humanité, dissimulés sous des affrontements de surhommes (et de surfemmes) en cape et masque en spandex. Un ancien comme moi, biberonné au Superman de Richard Donner, devrait se réjouir. Et pourtant… Force est d’avouer qu’il se crée entre le spectateur cinéphile et les Batman, Superman, Spider-Man, X-Men et compagnie une espèce de relation amour-haine déconcertante. Comme un certain malaise devant l’étendue d’un genre jadis méprisé qui a pris le pouvoir dans la culture populaire et qui réussit autant à enthousiasmer qu’à exaspérer, selon le jour et le film… Certains spectateurs les aiment, ces films, parce qu’ils sont colorés, amusants, spectaculaires et repoussent en permanence les limites de l’impossible. D’autres n’en peuvent plus, parce qu’ils semblent précisément être omniprésents, stéréotypés, répétitifs à l’excès… et qu’ils servent les impératifs commerciaux de studios / corporations plus préoccupés par les bénéfices immédiats que par la qualité artistique.  

     Les sorties régulières des mastodontes de Marvel et D.C. Comics (Thor Ragnarok et Justice League sont déjà passés quand j’écris ces lignes, Black Panther débarque tout juste, et les prochains sur la liste se nomment Aquaman, Deadpool 2, X-Men Dark Phoenix et Infinity War) nécessitent bien une vue d’ensemble de ces adaptations de super-héros au fil des ans. 

     Un petit avertissement au préalable : si ce type de films ne vous emballe pas, rien ne vous oblige à rester à lire ce texte, vous avez sans doute mieux à faire ailleurs. Et, rappel aux fans de tout bord : l’opinion exprimée sur les films en question est uniquement celle de l’auteur !

  

 

     Impossible d’aborder le genre sans évoquer sa « Préhistoire »… Où, et quand, est apparue la première histoire de super-héros ? Pourquoi cet attrait pour des êtres capables d’exploits impossibles au commun des mortels ? Posez ces questions à un connaisseur des comics, il vous répondra sans doute la même chose : Batman, Spider-Man et leurs confrères ne font que suivre une tradition mythologique aussi ancienne que l’Humanité. Il faudrait peut-être remonter à des sources diverses, comme la mythologie sumérienne (Gilgamesh), évoquer bien sûr les mythes grecs (Hercule, Achille, ou les Argonautes – premier groupe de super-héros avant l’heure ?), et certains récits bibliques (Samson). Qui sait si les enfants du Moyen-Âge se passionnaient pour les exploits du Roi Arthur, de Merlin, Lancelot et des Chevaliers de la Table Ronde, avec l’enthousiasme d’un geek moderne ? Plus près de nous, à l’entrée dans l’ère industrielle, on trouverait les personnages de la littérature victorienne pour plus proches modèles de ces mêmes héros et vilains : Sherlock Holmes, Tarzan, Dracula, le Docteur Jekyll, le Capitaine Nemo ou l’Homme Invisible (relire La Ligue des Gentlemen Extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill). Donc, au 20ème Siècle, les surhommes masqués n’ont fait que prolonger une tradition écrite et orale ancrée dans l’Histoire. Superman et Batman, apparus en comics à la fin des années 1930, à la fin des années de la Grande Dépression et du New Deal, ne seraient pas apparus sans ces prédécesseurs. Superman, justement… Faites la liste de ses particularités : un exilé arrivé sur Terre dans un berceau, détenteur de pouvoirs divins, recueilli par des parents modestes, affublé d’une force extraordinaire, mais aussi d’une faiblesse particulière. Tout cela fait du personnage un nouvel avatar, modernisé, de Moïse, Samson, Jésus, ou le bouillant Achille. N’oublions pas non plus le rôle joué par la littérature pulp et les feuilletons radiophoniques très populaires à l’époque, dans lesquels apparurent The Shadow, Doc Savage, le Frelon Vert, Flash Gordon, le Fantôme du Bengale, Prince Vaillant, Mandrake le Magicien, John Carter de Mars ou Conan le Barbare, tous nés dans cette même période.

 

(EXTRAIT SUPERMAN 1978)

C’est un oiseau, c’est un avion…

     Pour le cinéma super-héroïque, en revanche, ce sera les vaches maigres pendant très longtemps. En dehors du sublime dessin animé Superman réalisé par les frères Dave et Max Fleischer, un modèle de dynamisme inégalé, très peu de choses…. Quelques serials poussifs et fauchés consacrés à Batman ou Captain America dans les années 1940 font bien sourire les curieux maintenant ; ils montrent à quel point les professionnels du cinéma ne s’intéressaient pas du tout à ces personnages, relégués à d’obscurs faiseurs. La télévision, via deux séries à succès, changera à peine la donne. Le Superman des années 1950 avec George Reeves n’intéresse plus grand monde aujourd’hui, mis à part pour la légende noire née autour de la fin de carrière de l’acteur principal. S’était-il suicidé ou a-t-il été assassiné parce qu’il couchait avec la femme du redoutable « fixer » de la MGM, Edward J. Mannix ? Voir le film Hollywoodland, où Reeves est incarné par Ben Affleck, futur Batman ! Batman, justement, sera sous les feux de la rampe durant les années 1960, via une série télévisée d’une kitscherie totale et assumée, très éloignée de la noirceur du comics et des films ultérieurs. Le débonnaire Adam West et son complice Burt Ward y affrontaient des vilains surjoués par des acteurs en roue libre, et le moindre coup de poing était illustré par des bulles cultissimes (« Boom ! », « Ouch !! », « Whizz !! »)… Totalement parodique (le mot exact est « camp« ), cette série a même donné lieu à un long-métrage complètement barré, avant de s’éteindre au bout de deux saisons. Disons-le, toute cette préhistoire du genre laissait clairement entendre que, pour les producteurs de cinéma, les super-héros étaient, au mieux, un objet de farce, un sous-genre impossible à traiter au sérieux.

   Et puis, vint le film fondateur du genre. L’Alpha de la « Bible » super-héroïque, son ground zero dans lequel les racines du genre prendront définitivement naissance : le Superman de Richard Donner. Professionnel sérieux rôdé à la télévision et au cinéma Richard Donner nourrissait depuis l’enfance une passion pour la bande dessinée consacrée au Man of Steel de Joe Shuster et Jerry Siegel. Il se lança dans l’aventure avec l’intention absolue de retrouver dans le film le sentiment de magie associé à ses lectures d’enfance. Pas question, dans ce cas, de le parodier ou de livrer un film fauché. Son Superman, Richard Donner le voulait sincère et spectaculaire, porté de surcroit par des comédiens renommés et développé par les meilleurs aux différents postes créatifs. Un tournage épuisant, coûteux, compliqué par des trucages complexes, la multiplication de séquences tournées par les secondes équipes réparties aux USA, et l’ingérence de producteurs mégalos (les Salkind père et fils), mais le résultat en vaudra la peine. Si, généralement, on cite Star Wars comme le film qui a marqué les gosses de l’époque, le Superman de Richard Donner, sorti en 1978 un an après le film de Lucas, a aussi marqué les esprits. Pour ma part, le souvenir du film de Donner reste pour moi plus essentiel, plus personnel, d’une certaine façon. Voir le film à sept ou huit ans, forcément au bon âge pour découvrir l’histoire de Kal-El, restera une expérience inoubliable. Vive la suspension d’incrédulité ! Aucun doute, alors, que je voyais bien un homme voler et accomplir l’impossible. Par l’entremise d’un fabuleux générique vrombissant sublimé par la musique de John Williams, j’ai été happé, dès les premiers instants, par cet univers où tout semblait possible et plausible. Richard Donner avait bien saisi l’esprit de ce que son film de super-héros devait être : crédible, premier degré, humoristique, dramatique, mêlant la tension aux grandes émotions qui font les grands films épiques. Un peu comme si l’esprit des meilleurs Disney se croisait aux grands spectacles à la David Lean (les séquences à Smallville), et des scènes de films catastrophes (la destruction de la planète Krypton) se mêler à la comédie old school à la Howard Hawks (la relation entre Clark Kent et Lois Lane). Donner revendiqua l’approche et le mot qui résume ce que devrait être tout bon film de super-héros : verysimilitude, autrement dit la vraisemblance. L’arrivée dans notre monde d’un surhomme capable d’exploits extraordinaires devait être paradoxalement traitée avec un certain sérieux… Le film toucha une corde sensible en rappelant au public que le surhomme souriant (Christopher Reeve, pour toujours LE Superman) était aussi un grand solitaire, un orphelin. A titre personnel, j’ai réalisé il n’y a pas si longtemps que j’avais vu le film peu de temps après avoir perdu mon grand-père, emporté par la maladie. J’ai toujours un petit pincement au cœur quand je revois les scènes de la jeunesse de Superman à Smallville, quand son père adoptif meurt d’une crise cardiaque. La détresse du jeune homme me rappelait forcément quelque chose, de même que sa solitude parmi les gamins de son âge. Mais, heureusement, le film m’incitait finalement à l’optimisme, à ne pas me sentir écrasé par la tristesse. Une approche souriante du genre qui, avouons-le, manque cruellement aux récentes incarnations de Superman… Dommage que Zack Snyder ait oublié le côté « feelgood movie » du classique de Donner. Apparemment, on croit que l’époque ne s’y prête pas. Dommage.

 

   Bien sûr, le succès de Superman aura généré les inévitables suites, ainsi que divers films ou séries traduisant la méconnaissance, ou le mépris des codes du genre par des décideurs peu exigeants. Superman II est un curieux cas : pour cause de tournage interminable, Donner dut couper son film en deux, le Superman de 1978 étant en fait la première moitié d’un récit beaucoup plus long. Richard Donner créa ainsi, sans le vouloir, le principe du tournage « back-to-back » de plusieurs films, utilisé notamment depuis par les films du Seigneur des Anneaux. Pratique – et plus économique ! – pour segmenter une histoire trop longue pour un seul film. Mais, excédé par ses conflits avec les producteurs, Donner quitta le tournage alors que Superman II était inachevé. Les Salkind père et fils perdirent aussi Gene Hackman, fidèle au cinéaste, et Marlon Brando qui s’opposa à ce que ses scènes déjà tournées soient utilisées. En catastrophe, le film fut achevé par Richard Lester, peu inspiré par le personnage et qui se contenta de passer les plats, insérant des gags malencontreux dans les séquences de destruction épiques, remplaçant les comédiens absents par d’autres ou par des doublures… Plus des ajouts bizarroïdes, comme cet autocollant géant que « Supes » balance au visage d’un de ses ennemis ou son nouveau super-pouvoir, le baiser qui rend Lois Lane amnésique… Résultat : un film hybride, plaisant et réussi néanmoins, le charme opérant encore, grâce à la sincérité de Christopher Reeve et aux séquences déjà mises en boîte par Donner. Celui-ci eut sa revanche en 2004, quand il présenta sa version (le « Richard Donner’s Cut« ) réintégrant les scènes avec Brando, et purgeant l’essentiel des gags de la version Lester. Le film doit aussi beaucoup à un trio de super-vilains kryptoniens mémorables, menés par l’impérial Terence Stamp en Général Zod. Sympathique, cette suite chaotique l’est en tout cas certainement beaucoup plus que les épouvantables Superman III et IV, le premier transformé en comédie sinistre par les Salkind et Lester, le second étant une tentative désespérée de relancer le personnage racheté par la firme Cannon, reine de la série B… Pauvre Christopher Reeve, qui méritait mieux fit pourtant de son mieux pour garder la crédibilité d’un personnage auquel il restera attaché pour toujours, puisqu’on le revit dans la série Smallville. Passons aussi rapidement sur les autres productions des Salkind liées à l’univers du super-héros : le seul intérêt de Supergirl (1984) est d’être le premier film du genre centré sur une super-héroïne, mais cela se limite à ce seul argument.

 

Naissance d’un geek

     Le succès des premiers Superman sera le germe d’une prise au sérieux de ce qu’on n’appelait pas encore le phénomène des super-héros. Les films de Richard Donner ont pris le temps de s’implanter dans l’ADN des jeunes spectateurs, dans cette décennie 1980 qui a vu, petit à petit, émerger une culture d’un nouveau type. Cependant, pour voir une bonne adaptation de comics à l’écran à cette époque, il fallait s’armer de patience… Difficile pour les plus jeunes spectateurs actuels de croire qu’il fallait alors attendre presque dix ans, entre un Superman II (1980) et le premier Batman de Tim Burton, daté de 1989. Ce ne sont pas les séries télévisées ou les téléfilms Marvel (le Spider-man japonais…) qui allaient relever le niveau. On peut toujours se remémorer les plus savoureux Wonder Woman et L’Incroyable Hulk des années 70, faute de mieux. En attendant, pour les mioches de ma décennie, l’apprentissage des super-héros est passé par la découverte des comics US. C’était l’époque où, à 14-15 ans, je dépensais mon argent de poche en achetant le fameux Strange et les autres parutions des éditions Lug, distributeurs français des b.d. Marvel. A moi mes X-Men, Spider-Man, Thor ou 4 Fantastiques ! A vrai dire, le ver était dans le fruit depuis longtemps. Vers l’âge de cinq ans, je trouvais chez mes grands-parents un livre publié chaque année par le Reader’s Digest, L’Album des Jeunes. Dans l’un d’eux, un article d’une vingtaine de pages consacré à l’histoire de la bande dessinée, que j’ai souvent parcouru, lu et relu. Notamment pour une double page abordant les super-héros et leurs auteurs. Premier choc : quelques vignettes montrant les plus beaux fleurons du genre, magnifiquement dessinés par les meilleurs, des génies du coup de crayon du nom de Jack Kirby, Steve Ditko, John Buscema, Neal Adams, Gene Colan…   

    Une décennie plus tard, votre serviteur apprendra aussi, petit à petit, que les histoires super-héroïques ne sont pas que de simples prétextes à des bastons contre des vilains ricanants. Il y a aussi, souvent, des auteurs qui n’hésitaient pas à glisser des idées et des messages derrière les conventions attendues du genre. La lecture de Strange et consorts m’a ainsi permis de découvrir des conflits, des drames, des questions éthiques sous une bonne dose de mythologies réinventées. De quoi satisfaire une bonne soif d’évasion, de rêve, et aussi de découvrir l’importance du message, de l’intention affichée par des auteurs mésestimés. Souvenirs d’une aventure de Spider-man, où Peter Parker, enlevé et drogué de force dans un asile psychiatrique, devient amnésique et ne peut plus se servir de ses pouvoirs. C’était Vol au-dessus d’un nid de coucou chez le plus emblématique super-héros de Marvel… L’apprentissage de la différence érigée en valeur positive chez les X-Men et les Nouveaux Mutants – notamment une histoire touchante où un lycéen, cachant sa condition de mutant, se suicidait après une mauvaise blague de ses camarades. Chez les X-Men, aussi, la révélation des origines de leur ennemi de toujours, Magnéto, rescapé des camps de la mort nazis, montrait que les « méchants » désignés avaient aussi un passé. Et certains personnages vous parlaient plus que d’autres : Wolverine (Serval, comme on l’appelait alors en VF !) et son laconisme à la Clint Eastwood, la franchise adolescente de Kitty Pryde, les dilemmes moraux des chefs comme Cyclope ou Tornade… et la galère émotionnelle de ma X-Woman préférée, Rogue / Malicia, qui ne peut toucher qui que ce soit sans absorber sa psyché et sa force vitale. Je me souviens aussi des 4 Fantastiques période John Byrne, avec des scénarii de pure science-fiction truffés de rebondissements dignes des meilleurs épisodes de La Quatrième Dimension ; mais aussi un épisode triste où la Torche Humaine faisait face à la mort d’un jeune fan ayant poussé trop loin l’identification à son héros… Tout aussi perturbant, un épisode d’Iron Man dû à Barry Windsor-Smith, où le héros sombrait dans un cauchemar alcoolique, hanté par les morts victimes de ses trafics d’armes. Pour ce qui est des affrontements épiques, c’est surtout un numéro de Thor écrit et dessiné par Walt Simonson qui me revient en tête : le combat entre Thor et le Serpent de Midgard, en 24 cases gigantesques, pleine page, qui vous happaient instantanément, restera un choc visuel inégalé. Côté humour, je me souviens des premiers Miss Hulk écrits et dessinés par Byrne, osant casser le 4ème Mur (les personnages s’adressant au lecteur, ou étant conscients d’être dans une b.d.), quelques années avant Deadpool. J’ajouterais aussi une touche légèrement grivoise en me rappelant que ces lectures tombaient bien, en pleine éruption hormonale adolescente, pour apprécier le physique, euh… avantageux… des super-héroïnes si joliment croquées par les artistes !

 

(BATMAN 1989)

Une chauve-souris au plafond 

    Autant dire qu’avec de telles lectures, j’étais fin prêt en 1989 pour Batman. Peu importe si je n’avais jamais lu aucun comics du Dark Knight, l’annonce d’un vrai film de super-héros, avec des acteurs renommés, tombait à pic. Enfin, une adaptation sérieuse et de qualité sur grand écran ! Pourquoi se priver ? Le studio Warner Bros., détenteur des droits d’adaptation de tous les personnages estampillés D.C. Comics, avait bien compris le truc - pour un temps, du moins. En ces temps où Internet n’existait pas, et où la sortie des blockbusters américains estivaux était systématiquement décalée à l’automne en France, l’été 1989 avait semblé bien long. Quelques photos distribuées dans la presse spécialisée, juste de quoi vous donner à saliver sur Jack Nicholson transformé en Joker, le bat-costume crédible qui faisait du fluet Michael Keaton un justicier intimidant, et cette fabuleuse Batmobile conçue par le designer Anton Furst. Aux commandes du film, un jeune prodige nommé Tim Burton, à l’aube d’une belle carrière. Le studio Warner avait mis les très grands moyens pour persuader le public d’aller voir le film, quitte à en faire trop en France. Diffusion en boucle de la Batdance composée par Prince sur les chaînes de télévision, et invasion subite du bat-logo à toutes les sauces, sur tous les supports possibles et imaginables. Stratégie payante aux USA, où le film fut le carton de l’année, un peu moins en France, où Bats était encore loin d’avoir la popularité qui est la sienne. Le film de Burton valait cependant le détour : le visuel sublime de la Gotham reconstituée, un Michael Keaton convaincant en Batman assez « autiste », une noirceur assumée, et bien sûr le show permanent de Jack Nicholson. Difficile d’oublier chaque apparition du Joker, calcinant un mafioso récalcitrant, menant une attaque de mimes de rues (on ne sera pas étonné d’apprendre que Burton a la phobie des clowns…) ou présentant une fausse pub bien barrée. On en pardonnait les imperfections du film, notamment quelques baisses de rythme en cours de route, ou l’interprétation d’une Kim Basinger un peu trop fade pour tenir tête au monstre Nicholson. Et puis, ne dérogeant pas à la règle qui veut qu’un bon film de super-héros doit avoir un thème musical qui en jette, Danny Elfman donnait au Caped Crusader un magnifique score gothique digne de Bernard Herrmann.

 

(photo Michelle Pfeiffer Catwoman) 

   Naturellement, qui dit succès dira « suites », et Warner n’attendit pas longtemps pour exploiter le bat-filon. Les années 1990 et sa première vague super-héroïque sera l’occasion pour Batman de se développer, avant de péricliter, virant du sérieux absolu au ratage total. Cela avait pourtant bien commencé en 1992. Ayant pris du galon et étant devenu un réalisateur de la A-List après Edward aux Mains d’Argent, Tim Burton accepta de reprendre les rênes, mais en posant ses conditions. Chose incroyable, il obtint carte blanche du studio pour faire de Batman Returns (Batman le Défi) SON film, pas celui qu’on lui imposerait. Le résultat, quoi qu’en diront certains fans du comics portés sur le pinaillage, est un petit chef-d’oeuvre de noirceur absolue, un vénéneux conte macabre dissimulé sous les atours d’une mégaproduction estivale. Batman, en retrait, assiste ici au duel à trois hivernal que se livrent l’industriel Max Schreck (Christopher Walken), mégalomane véreux cherchant à contrôler Gotham, la séduisante Catwoman, voleuse revancharde campée par l’adorable Michelle Pfeiffer, et le répugnant Pingouin (Danny DeVito), monstre difforme cherchant à reconquérir sa place dans l’élite de Gotham City. Avec Batman Returns, Burton déchaîne son imaginaire et offre au spectateur qui n’en demandait pas temps des images marquantes, souvent cauchemardesques. Des enfants sont jetés dans les égouts et kidnappés par des clowns, un criminel est brûlé vif par la Batmobile, Batman ne peut sauver une otage précipitée dans le vide, le Pingouin arrache à coups de dents le nez d’un crétin expert en marketing (l’expression des vrais sentiments de Burton vis-à-vis des cadres de la Warner, sans doute ?) et veut saillir toutes les filles à sa portée tel un Harvey Weinstein au sommet de sa carrière… Catwoman aura à jamais les traits de Michelle Pfeiffer, tellement désirable dans son justaucorps de cuir moulant, et allume carrément le bas-ventre d’un Batman qui n’en peut plus. La demoiselle aura eu, au passage, droit à une scène de résurrection par un ballet de chats des plus macabres. Envoyant magistralement paître les diktats du divertissement familial, Burton aura quand même pas mal indisposé les chefs du studio, qui prendront prétexte des résultats financiers inférieurs du film pour remercier poliment le cinéaste - pas si fâché que ça, finalement, de ne pas avoir à repasser les plats une troisième fois. Il se contentera d’un poste honorifique de producteur exécutif et de quelques idées scénaristiques prestement évacuées pour le volet suivant : Batman Forever, qui va malheureusement amorcer le déclin du personnage. Avec Joel Schumacher aux commandes, le bat-univers s’enlisera dans le mauvais goût permanent. Le réalisateur cherchait à s’éloigner de l’univers burtonien pour rendre un hommage évident à la série des années 1960. Soit, mais est-ce que cela justifiait autant d’erreurs : le découpage incompréhensible, l’agression visuelle et sonore permanente, le non-jeu de certains comédiens (Val Kilmer et Nicole Kidman) opposé au cabotinage éhonté des autres (Jim Carrey, passe encore, mais Tommy Lee Jones… ouch)… et bien sûr, comment oublier les gros plans des fessiers / tétons sur les armures de Batman et son gai compagnon RobinEt encore, le pire était à venir deux ans plus tard, avec cet massacre en règle intitulé Batman et Robin. L’outrage absolu aux amoureux du genre. Un recyclage fainéant du script du film précédent, servi par des comédiens partis en vrille (Arnold Schwarzenegger en Mister Freeze… re-ouch), et une direction artistique abominable. Le désastre fut tel que la franchise fut au point mort pendant quelques années, et Warner mit fin prématurément au Superman Lives que préparait Tim Burton avec Nicolas Cage, le cinéaste appréciant assez peu d’être mené en bateau dans d’interminables réunions d’exécutifs velléitaires.

 

(concept art Indiana Jones Jim Steranko)

Le choc des mondes

     Entretemps, avant que n’arrive cette première vague d’adaptations de comics après le succès du premier Batman, le cinéma américain entamait, petit à petit, un changement de mentalité. Les américains cloisonnent moins leurs disciplines créatives ; et donc, il n’était pas rare de voir des dessinateurs réputés travailler aussi bien à la télévision ou pour le cinéma, même si c’était parfois de façon purement anecdotique. Par exemple, le « Roi » des comics, Jack Kirby, conçut le visuel d’un film jamais tourné, Lord of Light, d’après Roger Zelazny. Les storyboards et dessins préparatoires du maître serviront pour une affaire ahurissante, le sauvetage d’otages américains par la CIA en Iran en 1979 – sujet qui inspira le film Argo de Ben Affleck (…encore vous ?!) ! Le succès de Star Wars sera l’occasion d’un rapprochement d’abord timide, puis de plus en plus marqué, entre les réalisateurs et des pointures de la b.d. et de l’illustration américaine, quand le cinéma fantastique connaîtra un véritable boom durant les années 1980. On peut citer les noms de Jim Steranko (dessinateur mythique de Captain America et Nick Fury, signant les superbes dessins préparatoires des Aventuriers de l’Arche Perdue), William Stout (également engagé sur Les Aventuriers, et qui travaillera par la suite sur Men In Black ou Le Labyrinthe de Pan), Bernie Wrightson (Creepshow de George Romero, et plus tard The Mist de Frank Darabont), Mike Ploog (auteur des storyboards percutants de The Thing)… Les homologues européens de ces dessinateurs surdoués furent aussi sollicités par le 7e Art, comme Moebius (le Dune avorté de Jodorowsky, Alien, Tron ou Abyss) ou Enki Bilal (La Forteresse Noire de Michael Mann). Une tendance qui continuera par la suite avec des exemples plus récents de collaborations réussies. Matrix doit ainsi beaucoup aux incroyables concept arts de Geoff Darrow (Hard Boiled) ; le générique de Spider-Man 2, qui s’orne de superbes peintures d’Alex Ross, le Norman Rockwell des comics ; Mad Max Fury Road, développé à partir d’un story-board entièrement dessiné par Brendan McCarthy. Ce sont quelques exemples du rapprochement progressif effectué entre deux formes d’arts qui n’ont pas forcément attendu les derniers films super-héroïques pour coexister. Signalons aussi que les scénaristes américains (parmi lesquels se trouvent beaucoup de romanciers) ont pu aussi bien passer de l’écriture d’un long-métrage, ou d’une série télévisée, à un comics – voir les exemples de J. Michael Straczynski (passant de la série Babylon 5 au comics Spider-Man, avant de travailler avec Clint Eastwood sur L’Echange), Ed Brubaker (ancien scénariste de Captain America, actuellement producteur exécutif de Westworld), Jeph Loeb, Gerry Conway ou Damon Lindelof… le plus emblématique étant sans doute Joss Whedon, passant de Buffy contre les Vampires aux comics X-Men avant de triompher avec Avengers… et passé à « l’ennemi » Justice League version cinéma, dans des conditions très chaotiques.

 

(Barks Prize of Pizarro)

     Si les années 1980 ont donc marqué le rapprochement entre les cultures comics et ciné aux USA, même si les adaptations officielles et réussies ont été rarissimes. Quelques réalisateurs, et pas des moindres, ont directement influencé les meilleurs comics, quand ceux-ci ne les ont pas eux-mêmes inspirés. Jugés inadaptables, trop complexes en termes de réalisation (et donc coûteux), les comics ont cependant trouvé peu à peu leurs équivalents sur grand écran. Evidemment, l’effet Star Wars aura convaincu les sceptiques que l’impossible était réalisable. Après tout, George Lucas lui-même avait implicitement reconnu l’influence de l’œuvre d’un pionnier du genre sur son film : Alex Raymond, le père de Flash Gordon. La Cité des Nuages de L’Empire contre-attaque est par exemple toute droite tirée des planches de ce père fondateur de la b.d. américaine. De Star Wars à Indiana Jones, il n’y a qu’un pas. Le camarade Steven Spielberg et Lucas ont lu les mêmes œuvres et vu les mêmes films quand ils étaient gosses. Ce bon vieil Indy n’a peut-être pas de superpouvoirs, mais ne partage-t-il pas avec Clark Kent/Superman une « double personnalité » ? Timide professeur à lunettes dans le civil, il se mue en aventurier intrépide cassant du Nazi et du Thug quand l’Aventure l’appelle ! Les Aventuriers de l’Arche Perdue baignait dans une culture comics et pulp indéniable, tout comme les volets suivants. Mais les influences de Spielberg allaient plutôt vers d’autres auteurs/dessinateurs. Les connaisseurs de Carl Barks, le grand dessinateur de Donald Duck et l’Oncle Picsou des comics Disney, trouveront de curieuses similarités entre l’ouverture de L’Arche Perdue et une de ses histoires, The Prize of Pizarro. Les palmipèdes de Barks, jouant les explorateurs, tombaient sur une cité perdue truffée de pièges familiers – dont un rocher gigantesque manquant de les écraser ! Coïncidence curieuse, Spielberg, qui, à l’époque de L’Arche n’avait jamais lu une seule b.d. franco-belge, faisait avec les Indiana Jones un véritable hommage inconscient aux maîtres de la Ligne Claire, Hergé (Tintin) et Edgar P. Jacobs (Blake & Mortimer). Amusez-vous à lire Le Mystère de la Grande Pyramide : un vrai serial à la Indy avant l’heure, avec pièges mortels, embûches au Caire, espions, cobras venimeux et malédictions divines, tout y est !… Spielberg, pas toujours là où on l’attend, signera d’ailleurs en pleine vague super-héroïque, une fort belle adaptation « Ligne Claire » du Secret de la Licorne d’Hergé. Un paradoxe : le cinéaste, souvent cité comme inspiration majeure des réalisateurs des plus récents films de super-héros, a certes parfois produit des adaptations de comics U.S. (Men In Black par exemple), mais s’est toujours refusé de filmer les projets qu’on lui offrait, tournant ainsi le dos à Superman, Batman ou un hypothétique Iron Man avec Tom Cruise. Ce qui ne l’empêche pas de souvent flirter consciemment avec le genre. Voir à ce titre Ready Player One, dans lequel on peut clairement reconnaître parmi les figurants des personnages iconiques de l’univers D.C. …

 

(Deathlok / Terminator) 

     D’autres de ses collègues ont plus fait que titiller le genre à leurs débuts. Grand lecteur dans sa jeunesse des comics Marvel, James Cameron s’est largement servi dans ceux-ci pour donner vie à ses visions. Peu de critiques en 1984 notèrent que Cameron avait puisé l’idée de Terminator dans un personnage issu des comics Marvel : Deathlok, créé dix ans plus tôt. Ce personnage venu d’un monde post-apocalyptique affiche un look révélateur, avec sa moitié de crâne métallique à découvert, orné d’un œil rouge familier, et se retrouvait programmé pour assassiner des cibles humaines, quand il ne traversait pas carrément le Temps pour l’une de ses missions… L’oeil rouge et le crâne métallique à découvert est aussi un attribut familier du bien-nommé Cyborg, apparu chez D.C. dans les pages des Teen Titans, quelques années avant le film de Cameron. Autre influence inconsciemment empruntée par Cameron, les X-Men et l’arc en deux épisodes Days of Future Past, due à Chris Clarement et John Byrne, trois ans avant Terminator. Là encore, des idées communes assez évidentes : un futur apocalyptique, où les machines Sentinelles asservissent les humains et exterminent les Mutants, conséquence malencontreuse de leur activation par la défense nationale américaine pour raisons de sécurité. Kitty Pryde voyageait dans le Temps pour convaincre ses amis d’empêcher un attentat politique aux conséquences désastreuses. Machines intelligentes et hors de contrôle, voyage dans le Temps, visions d’un futur concentrationnaire… le comics aura laissé des traces chez Cameron. Le succès de Terminator inspirera en retour au scénariste Chris Claremont les personnages de Rachel Summers et de Nemrod, une Sentinelle intelligente… capable de prendre apparence humaine, quelques années avant l’apparition du T-1000, bad guy mémorable de Terminator 2 ! Les transformations de ce nouveau Terminator permettront, incidemment, à Cameron de glisser d’autres références cachées aux Marvel Comics. Sous son apparence chromée « intermédiaire », le T-1000 évoque étrangement une version maléfique du Silver Surfer… Les pouvoirs métamorphiques du cyborg en métal liquide évoquent aussi, bien sûr, Mystique, l’ennemie / alliée protéiforme des X-Men. En adaptant plus tard ceux-ci au cinéma, Bryan Singer relèvera la référence dans les scènes où apparaît la mutante. Et il bouclera la boucle avec son excellente adaptation de Days of Future Past, citant délibérément l’imagerie apocalyptique des films de Cameron. Lequel ne s’est pas arrêté là, puisque d’autres références comics parsèment régulièrement ses autres films. Aliens le Retour, par exemple, nous présente la monstrueuse Reine Alien pondeuse d’œufs, qui doit moins au monstre du film original de Ridley Scott qu’aux Broods, l’équivalent des Aliens dans l’univers des X-Men version comics. True Lies, en 1994, nous présentera une agence d’espionnage d’élite et son patron râleur, borgne et fumeur de cigares campé par Charlton Heston – autrement dit, le SHIELD et Nick Fury, tout droit sortis, d’une planche de Jack Kirby !De telles déclarations d’amour cachées aux comics n’étaient pas accidentelles ; vers l’époque où il préparait Terminator 2, Cameron fut vu dans les bureaux de Marvel, discutant d’une éventuelle adaptation des X-Men, avant de croiser Stan Lee… et d’embrayer sur l’écriture d’un film Spider-Man qui ne vit jamais le jour à cause d’un imbroglio juridico-financier.

     Parmi les rares réalisateurs qui, dans les années 1980, se sont risqués à faire des « comics-books movies » avec réussite, il faut citer aussi deux cas particuliers. Si l’un montrera qu’il n’est pas besoin d’aimer le genre pour livrer un de ses meilleurs fleurons, l’autre prouvera le contraire. Contrairement à ses homologues américains, le génial hollandais Paul Verhoeven n’est pas du genre à avoir des réflexes de fanboy. Quand le scénario de RoboCop lui fut proposé vers 1986, son premier réflexe fut de balancer celui-ci à la poubelle, pestant contre l’ineptie de ces super-héros robotisés subitement apparus après Terminator… Remercions l’épouse de Verhoeven d’avoir décelé dans le scénario d’Ed Neumeier et Michael Miner les prémices d’un sacré bon film ! Derrière les poncifs apparents d’un récit flirtant avec des idées trouvées dans Deathlok et Judge Dredd, Verhoeven aura livré une charge féroce contre le capitalisme reaganien écoeurant de l’époque, tout en respectant le quota de scènes d’action badass à souhait. Le tout servi par une mise en scène dynamique, et un humour noir très sanglant ! Hélas, le robot sera exploité dans des suites (malgré le nom de Frank Miller, sommité des comics, présent au générique comme scénariste), des séries et des dessins animés médiocres, victime des calculs commerciaux de dirigeants exécutifs dignes du conglomérat décrit par Verhoeven. Même la version mutilée du remake signé José Padilha ne saura retrouver la hargne du film original. Verhoeven saura être aussi virulent, avec son scénariste Ed Neumeier, dix ans plus tard, avec un Starship Troopers baignant dans la culture comics dont il se méfie pourtant. Tout le contraire d’un Sam Raimi, frais émoulu à l’époque du succès culte de son Evil Dead, dont il signa des suites truffées de références aux comics : on se souvient de l’image d’Ash (Bruce Campbell), devenant un super-héros déglingueur de démons, armé d’un shotgun et d’un bras-tronçonneuse du plus bel effet ! Fervent lecteur de comics depuis l’enfance, Raimi fut très déçu de n’avoir pas été le réalisateur choisi pour Batman en 1989. Peu lui importera, puisqu’il signera un an plus tard son film-hommage aux super-héros, autant qu’aux films de monstres gothiques : son excellent Darkman fut une belle petite surprise, avec son amour évident du genre et de ses codes. Des méchants cyniques à souhait, un héros au faciès ravagé jouant autant de sa ruse que de ses poings, une dulcinée en danger, et des idées de mise en scène « cartoonesques » à souhait, notamment une homérique poursuite du héros sur les toits, et dans les airs, parmi les buildings. Ce Darkman annonçait déjà les Spider-Man, du même Raimi, douze ans avant. 

 

(extrait Matrix)

Années 90 : grande foire et grand changement

    Le succès de Batman décida enfin, peu à peu, les studios américains d’investir dans des adaptations de comics et de bandes dessinées (pardon : là-bas, on dira plutôt graphic novels, « romans graphiques »), la prise de conscience que ce média était désormais en train d’entrer dans une phase de reconnaissance et d’acceptation. A priori, moins de méfiance (l’amélioration des techniques d’effets visuels, à l’ère de Terminator 2 et de Jurassic Park, pouvait enfin permettre de réaliser l’impossible) et de mépris de la part des producteurs envers ce type de films, encore qu’à bien y regarder de près, cette première vague d’adaptations survenues dans le sillon des films Batman était d’un niveau assez aléatoire…Exemple chez D.C. et Warner : la terrible baisse de qualité desdits films, aux opus 3 et 4, et l’annulation du Superman Lives de Tim Burton avec Nicolas Cage. Le désastre artistique, critique et public de Batman & Robin obligea le studio Warner à mettre temporairement de côté ses franchises de super-héros. Aucune réaction du côté de Marvel : la Maison des Idées avait jeté les droits d’adaptation de ses héros aux quatre vents. Les fans eurent droit à quelques films bis (le Punisher avec Dolph Lundgren ayant la réputation d’être le moins pire du lot), et Marvel se débattait avec une banqueroute qui faillit l’achever, tuant dans l’œuf les très hypothétiques projets annoncés, comme ce Docteur Strange écrit par Bob Gale, co-scénariste de Retour vers le Futur.

     Du coup, les comics adaptés dans la décennie tenaient souvent de l’auberge espagnole. Premier de la liste en 1990, le Dick Tracy de Warren Beatty, jolie adaptation du strip policier de Chester Gould, que l’acteur-cinéaste portait à bout de bras depuis des années. Bénéficiant du superbe travail visuel du chef-opérateur Vittorio Storaro, et de maquillages de méchants particulièrement gratinés (Al Pacino et Dustin Hoffman, rien que ça !), le film fut toutefois desservi par la publicité faite autour de la liaison entre Beatty et Madonna. Il faudra aussi citer par la suite une véritable foire de films plus ou moins affiliés aux super-héros, à commencer par l’improbable succès des Tortues Ninja de Steve Barron ; Disney produira le sympathique Rocketeer de Joe Johnston, d’après la b.d. pulp de Dave Stevens ; The Shadow, signé Russell Mulcahy, essuiera les plâtres de la comparaison avec Batman (ironie du destin, puisque ce dernier doit énormément au Shadow, initialement un personnage créé à la radio dans les années 1930) ; The Crow d’Alex Proyas reste considéré comme une œuvre culte, baignant dans un désespoir et une violence radicales par rapport aux poncifs du genre (ceci d’autant plus que le tournage du film a été marqué par la mort accidentelle de l’acteur Brandon Lee) ; The Mask, le succès surprise de l’année 1994, grâce au numéro cinglé de Jim Carrey transformé en cartoon vivant par les ordinateurs d’ILM ; l’adaptation du mythique Judge Dredd avec Sylvester Stallone - un bide causé par le remontage/démontage en règle du film par ses producteurs ; Le Fantôme du Bengale, série B d’aventures concoctée par Simon Wincer, un semi-échec malgré un fort potentiel sympathie ; le fameux Men In Black produit par Spielberg pour Barry Sonnenfeld, festival d’humour bien servi par le duo Will Smith-Tommy Lee Jones (au total, trois films de qualité assez inégale mais agréable malgré tout). On passera vite fait sur d’autres produits absurdes sortis durant cette décennie, comme Barb Wire avec la siliconée Pamela Anderson, Tank Girl où l’on croise une Naomi Watts en période « vaches maigres » entourée d’hommes-kangourous, ou le pathétique Spawn. Cette « première première vague » fut donc assez chaotique en termes qualitatifs… avant que quelques films sortis en 1998 / 1999 viennent changer la donne pour de bon. L’effet Matrix aura servi de détonateur à la vague actuelle de films super-héroïques. 

    Le succès du film des frères (devenus sœurs) Wachowski, produit par Joel Silver, aura  fini de déverrouiller les mentalités des studios vis-à-vis des adaptations de comics sur grand écran… en bien comme en mal. Mêlant les vertiges de Philip K. Dick, l’imagerie de James Cameron, les passages obligés des productions Joel Silver (hélicoptères, fusillades, immeubles qui explosent) et une bonne couche de films d’arts martiaux, Matrix puisait aussi directement ses racines dans la culture bédéphilique. Aussi bien japonaise qu’américaine, les frangin(e)s ne se privant pas de puiser (voler ?) directement certaines images emblématiques de la culture manga/animation nippone, à commencer par Ghost in the Shell, et à convier des artistes/dessinateurs à élaborer le visuel foisonnant du film. Il va sans dire que les tribulations virtuelles de Neo (Keanu Reeves) et ses petits camarades leur permettent, miracle de la réalité virtuelle de la Matrice oblige, d’accomplir des exploits propres à faire rêver tout lecteur de comics qui se respecte. La combinaison des effets visuels révolutionnaires à l’époque (le fameux effet « Bullet Time », depuis lors copié jusqu’à l’écoeurement) et la chorégraphie des incroyables combats réglés par Shifu Yuen Woo-Ping permettront aux Wachowski de livrer au public des séquences homériques… et vite répétées au début des années 2000 dans la subite seconde grande vague d’adaptation de bandes dessinées super-héroïques,. Le film des Wachowski aura, cela dit, cannibalisé Dark City, le film d’Alex Proyas sorti plusieurs mois auparavant… film qui racontait somme toute la même histoire – celle d’un sauveur malgré lui réalisant que l’Humanité est contrôlée par des entités « programmant » ses victimes à loisir, avant que le héros ne libère ses pouvoirs, dans un grand finale influencé là encore par les cultures manga et comics. Reconnaissons aussi que « l’effet Matrix » a quelque peu fait long feu depuis lors. Lorsqu’en 2003, Matrix Reloaded et Matrix Révolutions sortirent, l’accueil fut des plus tièdes. En quatre ans, nombres de blockbusters avaient singé à outrance les figures de style du film des Wachowskis jusqu’à la caricature. Et l’écriture de ces deux suites assez abstruses (spécialement le second volet) n’aidait guère.

 

(scene Blade 2)

Faites place au Daywalker    

     Les prouesses techniques de Matrix furent une sorte de feu vert définitif pour les studios. Finie l’époque du premier Superman, quand les équipes des effets visuels tâtonnaient pendant une année pour rendre crédible les exploits des surhommes des bandes dessinées… Et, depuis le début des années 2000, les personnages Marvel tiendront le haut du panier, rattrapant leur retard face à l’adversaire D.C., chapeauté par les studios Warner. La donne aura changé, principalement grâce à l’action d’Avi Arad, venu à la rescousse financière de Marvel, au milieu des années 1990. Le producteur (assisté notamment par Kevin Feige) mit en place Marvel Studios, la branche cinéma supervisant les adaptations des personnages créés par Stan Lee, Jack Kirby et consorts, suivant des accords financiers passés avec différents grands studios américains. Loin d’un départ en fanfare, le renouveau Marvel aura commencé timidement, dès 1998, soit en plein dans la période Matrix. Blade avec Wesley Snipes était une production assez modeste, bénéficiant du relookage en règle d’un personnage de troisième zone dans les comics, incarné par Wesley Snipes dézinguant du vampire à tout va. Monocorde mais assez efficace (notamment dans une scène marquante où le Daywalker débarque dans une rave party vampirique pour faire le ménage), le premier film posait les bases d’une esthétique au goût du jour, partagée entre les comics US et les meilleurs mangas japonais, et se reposait avant tout sur les talents d’artiste martial de son acteur vedette. Le succès entraînant les suites, on parlera surtout du second film, le plus réussi, dû à Guillermo Del Toro. Le cinéaste mexicain, entre deux projets plus personnels, accepta cette commande avec entrain. Blade 2 est sans doute l’une des suites les plus jouissives jamais tournées à ce jour. Del Toro s’amuse visiblement à créer un pur fantasme de « film geek », à la fois très premier degré et malgré tout ludique, glissant dans une trame assez basique un maximum de références propres à son univers. Arts martiaux, films de vampires de la Hammer, film de commando, imagerie de mangas, séquences gores à souhait (on n’est pas près d’oublier les attaques des monstrueux Reapers), clins d’œil à divers peintres/dessinateurs (Frank Frazzetta, Jack Kirby, Mike Mignola…), tout y passe – y compris des allusions aux cartoons de Chuck Jones, à la lucha libre et même  un concours de gifles digne de Mon Nom est Personne ! Del Toro fait feu de tout bois, se servant du film comme un entraînement à son adaptation longtemps fantasmée de Hellboy – d’où la présence de Ron Perlman, inspirateur du personnage créé par Mike Mignola. Un second opus, daté de 2002, qui reste un pur bonheur de série B… contrairement au film suivant, Blade Trinity, dû au scénariste David S. Goyer. Un film dont le seul intérêt, à posteriori pour les amoureux du genre, réside dans le cabotinage de Ryan Reynolds préfigurant ses pitreries dans Deadpool. Depuis, le Daywalker a disparu de la circulation, le déclin de la carrière de Wesley Snipes, poursuivi par le fisc américain, y étant sans doute pour quelque chose. Une piètre tentative de relance en série télévisée ne suffira pas à relancer l’intérêt pour le personnage.

 

(extrait X-Men 2)

Mutants, et fiers de l’être

     Blade était une production malgré tout mineure (en termes financiers comme en terme d’image de son héros), le « vrai » départ des héros Marvel sur grand écran se fera finalement en 2000. Au terme d’un long development hell, la 20th Century Fox donnera le feu vert à une adaptation live des X-Men. Les héros mutants de Marvel, immensément populaires auprès de leur lectorat, n’étaient pourtant pas a priori les personnages les plus faciles à adapter. Loin de se limiter à de simples bastons entre surhommes en collants, les X-Men parlaient aussi à leurs lecteurs de thèmes adultes, centrés surtout sur les notions de différence (ethnique, culturelle, religieuse, sexuelle, etc.) et s’attaquaient frontalement au racisme et à l’intolérance. Un arrière-plan politique progressiste que l’on pouvait craindre de voir disparaître dans une adaptation cinéma formatée pour tous les publics. Heureusement, il n’en fut rien dans le film original. A la barre de la production, une vieille connaissance : Richard Donner, Mr. Superman, et son épouse Lauren Shuler-Donner, qui a supervisé le développement de chaque film de l’univers X. Pour donner corps et crédibilité à ce petit monde, ils eurent le nez creux en contactant Bryan Singer. Novice en matière de blockbusters estivaux, ignorant tout du comics, Singer savait créer une ambiance et était de surcroît un excellent directeur d’acteurs en groupe, comme on a pu le constater avec Usual Suspects. De fait, le cinéaste a su s’emparer de la commande, comprenant très bien les dilemmes des héros mutants stigmatisés pour leurs différences. Un thème qui ne lui est pas étranger ; juif et homosexuel dans un pays influencé par une culture essentiellement protestante et puritaine, Singer a bien vu en Wolverine, Magnéto et compagnie des personnages marginalisés le renvoyant à son propre parcours. A ce titre, la scène de X-Men 2 où le jeune Iceberg fait son « coming out » mutant face à ses parents déboussolés est clairement autobiographique pour Singer.

     La franchise X-Men au cinéma est l’exemple parfait pour illustrer les rapports compliqués qui existent, aux USA, entre les cinéastes et le système des studios. Bryan Singer s’appropria un genre qu’il ne maîtrisait pas a priori, et sut s’y investir en trouvant un bon équilibre entre ses exigences personnelles, l’attente des fans du genre et la pression du studio Fox ; à savoir : livrer de solides blockbusters qui ne sacrifient pas les personnages et l’histoire au détriment de l’emballage « effets spéciaux/explosions ». Les deux premiers X-Men sont des modèles de présentation des personnages, plongés dans un univers réaliste. Voir par exemple la scène d’ouverture montrant les origines de Magnéto, liée au pire crime jamais commis par des humains : la Shoah, et Auschwitz, où le jeune mutant juif tente vainement de sauver ses parents emmenés dans les chambres à gaz… Violent, perturbant, ce moment sobrement mis en scène par Singer donne à Magnéto une explication cohérente de son attitude contre d’autres humains voyant les Mutants comme une autre « espèce » à annihiler, et fait du personnage un super-vilain aux motivations autrement plus fortes qu’une simple envie de dominer le monde. Même son de cloche quand Singer repense le personnage de Malicia, montrée comme une adolescente terrorisée à juste titre par ses pouvoirs survenus en pleine découverte de sa sexualité. Quand à l’emblématique Wolverine, qui révéla le talent de l’australien Hugh Jackman, Singer lui donne en quelques plans l’aura emblématique du Clint Eastwood des années 1960-70, à savoir un solitaire rongé par sa propre violence et qui se trouve un rôle de protecteur d’une famille atypique (penser notamment à Josey Wales Hors-la-Loi). Les rapports psychologiques solidement établis par Singer n’empêchent pas celui-ci de livrer les morceaux de bravoure attendus : les affrontements explosifs où nos chers Mutants font la démonstration de leurs impressionnants pouvoirs. Si le premier film était encore très sobre, un X-Men 2 montrera la maîtrise de Singer en la matière.

 

(extrait Logan)

     Malheureusement, la saga connaîtra une grave baisse de qualité liée au départ de Singer en 2005 ; excédé par l’ingérence permanente du patron de la Fox Tom Rothman, Singer accepta l’offre de DC/Warner de filmer Superman Returns, en hommage au film de Donner qu’il adore. Une trahison aux yeux de Rothman, qui poussera la date de sortie de X-Men III (L’Affrontement Final) en 2006, pour faire barrage à la sortie du Superman de Singer, sans même avoir un scénario finalisé… Décision aberrante, et résultat inévitable : le résultat final, commis par le tâcheron Brett Ratner, sentira le bâclage et le je-m’en-foutisme intégral. Même scénario ou presque, trois ans plus tard, quand le même Rothman donnera le feu vert à X-Men Origines : Wolverine, censé nous éclairer sur le passé de Logan. Hugh Jackman a beau se démener comme un beau diable pour apporter un peu de complexité à son personnage, le scénario boit tellement la tasse dès le début (le trauma d’origine du personnage est expédié par-dessus bord avec un mépris assez sidérant) que le film s’enlise illico. Le fait qu’il maltraite aussi des personnages emblématiques (Gambit et Deadpool en tête) n’arrange vraiment rien. Ces deux ratages en règle, décidés par des chefs de studio motivés par la seule rentabilité, sont des exemples assez éloquents des limites du système hollywoodien actuel. Heureusement, la suite semble avoir prouvé (pour le moment, en tout cas) que les choses s’améliorent. Le retour de Singer sur la franchise, d’abord comme producteur puis comme réalisateur, a ramené les Mutants dans le droit chemin : X-Men First Class (X-Men : Le Commencement, 2011) réalisé par Matthew Vaughn, puis X-Men Days of Future Past et X-Men Apocalypse, dûs à Singer, ont été dans l’ensemble des réussites, réécrivant sous l’angle de la préquelle l’ensemble de la saga. Principal facteur de ce renouveau, l’excellente interprétation de personnages familiers rajeunis pour l’occasion : James McAvoy en professeur Xavier, Jennifer Lawrence en Mystique et surtout Michael Fassbender qui s’approprie le personnage de Magnéto avec le charisme monstrueux qu’on lui connaît. Bien entendu, le succès de ces personnages ne se dément pas, et l’exemple Disney/Marvel pousse la Fox à développer des films « standalone » autour des Mutants les plus populaires. L’exercice n’est pourtant pas simple, comme on l’a vu avec Wolverine. Le mutant griffu eu droit à de nouvelles aventures, bien plus réussies. Bonne idée d’avoir amené James Mangold, solide réalisateur et excellent directeur d’acteurs (CopLand, Walk the Line), à la mise en scène de The Wolverine (2013) et surtout du magnifique Logan. Si le premier a encore quelques défauts évidents (notamment un climax cliché), il a aussi des fulgurances appréciables, dues à des influences aussi diverses que le Yakuza de Sydney Pollack, Le Château de l’Araignée de Kurosawa, et le cinéma d’Eastwood. Quant au second, c’est un véritable western post-apocalyptique que concocte un Mangold ne cachant pas ses références aux bons vieux classiques (Shane / L’Homme des Vallées Perdues) aussi bien qu’à Mad Max, Impitoyable ou Les Fils de l’Homme. D’une violence et d’une noirceur assumées, Logan est un départ en beauté pour Jackman qui aura campé le personnage pendant plus de seize ans. A l’extrême opposé de la noirceur de Logan, il faut mentionner les pitreries de Deadpool, sorti en  2016. Electron libre de l’univers Marvel, le Mercenaire avec une Grande Gueule a enfin eu son film, dans des circonstances assez curieuses. Dépité par le traitement calamiteux du personnage dans X-Men Origines : Wolverine, Ryan Reynolds accepta de tourner une bande démo d’effets visuels et de cascades en 2012, un « mini-film » respectant cette fois le code vestimentaire et les blagues du personnage. Succès foudroyant sur la Toile, le petit film de cinq minutes convainquit les cadres de la Fox de donner au personnage son long-métrage !… Soyons honnêtes, qualifier le film de réussite du genre est sans doute très excessif, mais il colle finalement assez bien au personnage, son humour au ras du slip et son besoin permanent de briser le 4ème Mur (rappelons que Deadpool est le seul super-héros de Marvel à être conscient d’être un personnage de fiction, et ne se prive jamais de le faire savoir). Déjà ça de pris dans un film qui colle indirectement à l’univers des X-Men, via les blagues à destination de Wolverine, et la confrontation digne des Monty Python avec Colossus. L’inévitable suite est dans les starting-blocks, en attendant que la Fox ne capitalise sur d’autres titres « X » (New Mutants en tête), avant que le rachat d’actions du studio par Disney ne vienne bouleverser la donne… et laisser deviner que Wolverine, Deadpool et compagnie réapparaîtront dans quelques années dans les films du MCU. De quoi donner de bonnes migraines aux futurs scénaristes chargé de « raccorder » les franchises mutantes de la Fox aux films de leurs rivaux au box-office.

 

(extrait Spider-Man 2)

Just keep spinning

     Retour en 2002, avec les débuts sur grand écran du plus emblématique des héros de Marvel. Après avoir longtemps joué les arlésiennes, Peter Parker, l’incroyable Spider-Man, prit enfin vie sur grand écran. Heureuse pioche pour les producteurs Avi Arad et Laura Ziskin, et le studio Sony/Columbia Pictures : Sam Raimi fut le réalisateur choisi pour ce qui reste l’une des trilogies super-héroïques de référence des années 2000 (oui, j’assume et j’inclus aussi là-dedans le troisième film détesté par beaucoup). En orientant l’histoire de son héros sur son évolution dans l’âge adulte (de la dernière année de lycée au premier boulot), intégrant les codes délibérément « soap opera » de la b.d. de Stan Lee et Steve Ditko à une mise en scène ultra-dynamique, Raimi avait su trouver l’alliage quasi parfait. On y bascule constamment entre drame (le passage obligé de la mort de l’Oncle Ben, élément fondateur de la personnalité tourmentée de notre héros) et comédie (voire notamment les apparitions de Bruce Campbell dans des rôles différents à chaque film), et le spectaculaire est au rendez-vous. Des séquences littéralement infaisables une décennie plus tôt : Spidey virevolte comme jamais entre les buildings dans des plans-séquences boostés aux amphétamines, et affronte des vilains particulièrement réussis… enfin, à une exception près ! Raimi soignera particulièrement la personnalité des adversaires du Tisseur, n’hésitant pas à revisiter sa propre filmographie au passage - Evil Dead 2, notamment, qui se rappelle à notre bon souvenir quand Norman Osborn (Willem Dafoe) fait face à son double maléfique, le Green Goblin, tapi dans un miroir ; ou encore la brutale réanimation des tentacules de Docteur Octopus (Alfred Molina) décimant les chirurgiens à l’hôpital… On aura une tendresse particulière pour le Sandman (Thomas Haden Church), meilleur élément du troisième film, notamment cette superbe séquence muette de résurrection où le personnage, transformé en colosse friable, se raccroche au souvenir de sa fille malade. La preuve que, utilisés à bon escient, les CGI peuvent offrir de vrais moments de poésie. Dans l’ensemble, donc, cette trilogie laissera d’excellents souvenirs, le récit se reposant sur le développement du triangle amoureux compliqué formé par Peter, Mary Jane et Harry. Ne pas oublier de saluer l’implication et l’attachement de leurs interprètes respectifs : Tobey Maguire, Kirsten Dunst et James Franco, qui ont su trouver le ton juste pour donner vie à ces personnages. Un léger bémol, toutefois, avec un Spider-Man 3 alourdi par une sous-intrigue encombrante autour du symbiote, du costume noir et de Venom… Le film a pourtant ses moments de grâce, mais on ne sera pas surpris d’apprendre que Raimi, qui n’a jamais apprécié ce personnage, s’est senti obligé de céder au fan-service imposé par les producteurs. En dépit de cette sortie de route (très embarrassante quand Peter se transforme en emo gothique à mèche…), le film se rattrape au final sur une note douce-amère assez audacieuse dans un film de ce genre. Le réalisateur partira sur d’autres projets, ayant senti que sa version de Spider-Man n’avait pas besoin d’un quatrième opus. La (Spider)manne financière continuera cependant, sans lui, mais, au vu des récents avatars du Tisseur sur grand écran, on se dira que Spidey, sans Raimi aux commandes, n’est plus tout à fait Spidey…

      Dix ans seulement après la sortie du premier film, Sony/Columbia effectuera l’obligatoire reboot de service, titré The Amazing Spider-Man, dû à Marc Webb (un nom prédestiné), avec Andrew Garfield reprenant le rôle de Peter, la dulcinée étant cette fois la blonde Gwen, campée ici par la piquante Emma Stone. Rien de négatif à dire sur ce film, qui bénéficie du capital sympathie de ses deux jeunes acteurs (tombés amoureux pour de bon sur le tournage), et qui est consciencieusement fait de bout en bout. Le Peter Parker version Garfield est moins fragile et névrosé, plus « à la cool » que la version Maguire, et on sent que le réalisateur tente une version légèrement plus sombre de l’histoire originale, insistant sur le mystère de la disparition des parents de Peter Parker. Pour autant, le film procure un effet « Jour Sans Fin » des plus curieux, où le spectateur a l’impression de revivre, avec quelques modifications de noms et de personnages, le film original de Sam Raimi. De quoi se poser des questions, finalement, sur l’utilité de ce reboot souvent agréable mais pas transcendant… et en tout cas plus regardable que sa suite, The Amazing Spider-Man 2, répétant les mêmes erreurs de Spider-Man 3, en pire. L’exemple même du film à très gros budget victime de surcharge pondérale narrative, le scénario écrasant la relation Peter/Gwen (jusqu’au dénouement tragique bien connu des amoureux du comics) sous des raccourcis narratifs peu emballants, et un excès de super-vilains. Webb subit le même traitement que Raimi et dut se débattre avec les directives du studio annonçant sans modestie que cette suite devait dépasser le milliard de dollars de recettes, pour lancer des films dérivés liés à l’univers du Tisseur… Une absence totale de modestie dans l’intention que cette suite bancale n’arrivera pas à effacer. L’accueil mitigé du film mettra fin prématurément à la version Webb-Garfield de Spider-Man. Et placera Disney/Marvel en position de force pour récupérer le personnage afin de l’intégrer à l’univers MCU (Marvel Cinematic Universe), popularisé par les personnages d’Avengers. Pas sûr que le Tisseur y ait gagné au change, pour l’instant…

     Avec son apparition au milieu de Captain America : Civil War, voilà donc Spider-Man ramené à son âge d’origine dans le comics : 15 ans, et toutes ses dents ! Le jeune Tom Holland, aux faux airs de Michael J. Fox, petit et nerveux, campe un Peter Parker hyperactif, branché sur les réseaux sociaux, naïf à l’excès. Le voilà recruté par Tony Stark / Iron Man (Robert Downey Jr.), qui se cherche des alliés dans sa dispute contre Steve Rogers / Captain America (Chris Evans), au sujet du Soldat de l’Hiver… Spidey débarque donc au beau milieu d’une bataille épique dans un aéroport entre collègues Avengers rejoignant l’un ou l’autre des deux leaders ; quant à savoir pourquoi il le fait, hé bien… lui-même ne le sait pas vraiment ! La séquence, aussi jouissive soit-elle, n’est finalement qu’un prétexte à une bonne baston entre surhommes, et pas question d’aller chercher plus loin… Le film se terminant sur une scène post-générique annonçant clairement le lancement d’une nouvelle saga arachnéenne, placée sous le patronnage d’Iron Man en mentor/mécène fournisseur d’un costume multifonctions pour Peter. Spider-Man : Homecoming, signé Jon Watts, confirme le « recadrage » du personnage en mode « copain des ados », sans pour autant rassurer. Pas la faute, certes de Tom Holland, qui s’amuse bien dans le rôle principal. Tout comme Michael Keaton, l’ancien Batman de Tim Burton assurant comme le pro qu’il est le rôle du méchant Vautour… le problème, c’est que ce film manque d’âme. Comme elle paraît déjà loin, la trilogie de Sam Raimi, où le héros faisait face à ses problèmes, en adulte maladroit certes, mais quand même en adulte ! Ici, Spidey peut toujours se reposer sur les gadgets que lui a fourni « Tonton » Iron Man pour se tirer d’affaire, et Dieu sait qu’il se ridiculise souvent dans ce film… Le principal souci du film, c’est surtout qu’il semble avoir été calculé en permanence par le service marketing de Disney. Le film se permet ainsi un énorme placement de produit des jouets Star Wars, désormais propriété du studio Disney qui produit les films du MCU… Difficile, donc, d’être touché par cette nouvelle version des exploits du Tisseur qui peine à se trouver une nouvelle identité à part dans l’univers Marvel. Et qui risque de se retrouver en porte-à-faux avec de futures productions Sony/Columbia basées sur des personnages qui lui sont liés (Venom avec Tom Hardy, Black Cat et Silver Sable, l’arlésienne des Sinistres Six…). Spider-Man, personnage iconique de l’univers Marvel s’il en est, cherche encore sa place.

 

(photo, au choix – Daredevil, Hulk 2003, FF…)

Le Cimetière des Légendes

     Faire un bon film n’est pas une science exacte, et adapter un comics à succès en film à succès l’est encore moins. La réussite des premières versions des X-Men et de Spider-Man a malheureusement généré un réflexe quasi mécanique, chez les patrons des studios, de vouloir adapter tout et n’importe quoi sans forcément comprendre le matériel de base. La décennie 2000 a comporté son lot de films sinistrés à des degrés divers, aussi bien chez Marvel que chez D.C. Les amateurs du genre auront eu largement l’occasion de cracher leur colère devant la plupart de ces œuvres très regrettables. Prenez Daredevil par exemple ; s’il fait actuellement l’objet d’une remarquable série diffusée sur Netflix, le justicier de Hell’s Kitchen aura d’abord été l’objet d’une médiocre adaptation filmée, en 2003, par le tâcheron Mark Steven Johnson. L’intrigue empile des personnages emblématiques (Elektra, le Caïd et Bullseye) sans leur donner de vraie substance, les dialogues sont clichés au possible, les acteurs dans l’ensemble assez mal choisis (à l’exception du regretté Michael Clarke Duncan) ou surjouent (Colin Farrell en Bullseye tueur de grand-mère…), sans compter ses effets de style qui sonnent creux… Le film comporte son lot de scènes absurdes au-delà de l’acceptable, notamment ce moment où Matt/Daredevil et Elektra se la jouent Matrix au grand jour, dans une cour d’immeuble, devant des témoins qui ne s’étonnent pas du tout de voir un aveugle jouer les ninjas ! Pas découragés, malgré des critiques désastreuses et un box-office mitigé, les producteurs remirent le couvert avec un Elektra ayant vite sombré dans l’oubli.

     2003 vit aussi la sortie du premier long-métrage consacré à Hulk, bien avant qu’il ne rejoigne l’univers partagé du MCU. Une adaptation qui divise, pour tout dire. Hulk fut produit sous l’égide du studio Universal afin de rivaliser avec les films X-Men et Spider-Man, propriété des majors rivales, et a priori, tout semblait bien parti pour une adaptation de qualité de l’univers du Titan Vert et de son alter ego, le chétif Docteur Bruce Banner. Acteurs solides (Eric Bana, Jennifer Connelly, Nick Nolte, Sam Elliott), musique grandiose de Danny Elfman, effets spéciaux visuels de Dennis Murren du studio ILM (l’homme de Terminator 2 et Jurassic Park, respect), et aux commandes, un cinéaste prestigieux : Ang Lee, tout juste auréolé du succès de Tigre et Dragon. Le choix du studio d’engager Ang Lee, réellement motivé par l’envie de faire un film crédible autour de Hulk, n’était pas plus discutable que ceux de la Fox avec Bryan Singer ou de Sony avec Sam Raimi. Le résultat fut pourtant décevant. L’origin story de Hulk a beau être expliquée en détail par le récit des traumatismes du pauvre Bruce Banner, victime des abus de pouvoir de son paternel instable, elle ne captive pas. Ang Lee a-t-il vraiment pu faire le film qu’il voulait ? Pas sûr. En tout cas, les problèmes rencontrés dans Hulk sont légion. Le jeu des comédiens est passable, mention spéciale à un Nick Nolte en roue libre ; le look du Hulk en images de synthèse est encore trop « synthétique » pour convaincre ; certains morceaux de bravoure annoncés virent au n’importe quoi (Hulk affronte un caniche géant mutant !). Et le style du film laisse songeur… Hulk s’arrêtant au milieu de sa fuite dans le désert pour contempler du lichen : poésie, ou fumisterie ? Plus agaçant, ces séquences « pop art » choisies par Ang Lee pour tenter de retranscrire l’esprit du comics, tombent à l’eau systématiquement : freeze frames abusifs, scènes en écran divisé… des gadgets intrusifs qui ne cessent de faire décrocher le spectateur et lui rappeler qu’il est devant un film, au lieu de l’immerger. On se consolera comme on peut devant les thématiques psychologiques du film (malheureusement noyées dans des tonnes de dialogues d’exposition), ou les destructions attendues sur le passage du colosse furieux. Pas de quoi, au final, faire un bon film. Hulk devra patienter pour « smasher » à nouveau…

     On continuera rapidement l’évocation de ces adaptations boiteuses qui pullulèrent au milieu des années 2000, chez les personnages Marvel. Une pensée émue pour le Punisher, le vigilante à tendance psychopathe, anti-héros urbain par excellence, deux fois sinistrée par des adaptations médiocres. A vrai dire, vouloir faire un film rassembleur autour du personnage d’un comics réputé pour son extrême violence n’était sans doute pas une bonne idée. Ni Punisher (2004), version édulcorée du personnage joué par Thomas Jane, ni Punisher War Zone (2008), plus proche du comics, ici incarné par Ray Stevenson, n’ont laissé de traces notables. Il faudra attendre la seconde saison de la récente série tv Daredevil pour voir un Punisher marquant, ici incarné par l’impressionnant Jon Bernthal, qui va rempiler dans sa propre série. A l’extrême opposé de l’univers noir de noir de Frank Castle dans la galaxie Marvel, les Quatre Fantastiques auront aussi connu de sacrées avanies. Sur grand écran, Reed Richards, Sue Storm, Johnny Storm et Ben Grimm (alias Mister Fantastic, La Femme Invisible, La Torche Humaine et La Chose) auront été salement malmenés… Triste ironie du sort pour ces personnages qui ont pourtant été les piliers de l’Univers Marvel à leurs débuts. Purs produits des années 60 marqués par la conquête spatiale, et qui apportaient avec eux un certain optimisme lié à la science et l’exploration, les FF feront naufrage au cinéma. Un premier film sorti en 2005 sera à peine le plus regardable du lot : nos héros donnent l’impression d’être dans coincés un sitcom à la Friends… Impression confirmée deux ans plus tard par une séquelle navrante, même pas sauvé par le mythique Silver Surfer de passage sur notre Terre. Pas découragé par les mauvaises critiques et le box-office tiédasse de ces deux œuvres, le studio Fox lancera un reboot en 2015, Fantastic Four qui fut effectivement un fantastique four… Pauvres FF ! Leur titre déjà rayé des ventes de comics, Reed, Sue, Johnny et Ben, ainsi que leur vieil ennemi le Docteur Fatalis, semblent s’être perdus dans la Zone Négative. Sans doute les reverra-t-on un jour, possiblement « raccordés » dans le MCU de Marvel/Disney ? Encore faut-il que les amoureux de la b.d. d’origine manifestent l’envie de les revoir. Une pensée aussi pour un acteur qui adore sincèrement les comics depuis l’enfance : Nicolas Cage, qui changea son célèbre nom de famille (Coppola) pour un nom de scène inspiré par le super-héros black Luke Cage, et qui a aussi très sérieusement baptisé son fils du prénom de Kal-El (cet homme est fou !!). Frustré de n’avoir pas pu jouer Superman pour Tim Burton, recalé aux castings de Spider-Man (il faillit jouer Norman Osborn, le Green Goblin) et d’Iron Man, Cage fit des pieds et des mains pour enfin incarner un super-héros. Ce fut chose faite en 2007 avec Ghost Rider. Pas de chance, le film fut confié au récidiviste Mark Steven Johnson, celui-là même qui coula Daredevil… D’une platitude à peine sauvée par quelques money shots assurés par l’équipe des effets visuels, le film est cependant plus regardable qu’une suite à la réputation calamiteuse, Ghost Rider : L’Esprit de Vengeance, sans doute tournée en Bulgarie avec le budget pause café d’Avengers… Dur pour Cage, qui s’en sortira beaucoup mieux dans son rôle de Big Daddy dans le décapant Kick-Ass de Matthew Vaughn, relecture iconoclaste des films du genre.

     Dans la catégorie « films sinistrés », les héros Marvel ne sont pas les seuls à avoir leurs canards boiteux (non, pas Howard !). Chez D.C. / Warner, on aura beau jeu de se cacher derrière la trilogie Batman version Christopher Nolan, la boutique cache mal quelques beaux ratages en bonne et due forme… Mention spéciale au Catwoman de 2004, réalisée par le français Pitof, et qui vaudra à Halle Berry un Razzie Award. Une aberration filmique, née des cendres d’un ancien projet de Tim Burton pour Michelle Pfeiffer, où la seule chose marquante est l’abominable costume de série Z porté par la belle comédienne… Cela dit, l’actrice assuma le ratage du film en acceptant le Razzie en question, une certaine forme de courage qui mérite d’être salué. Mentionnons aussi Jonah Hex, sorti en 2010, western surnaturel indirectement lié aux super-héros DC ; un casting correct (Josh Brolin, John Malkovich, Megan Fox, Michael Fassbender, Michael Shannon) ne suffit pas à susciter l’intérêt. Pas plus que le tardif Green Lantern de Martin Campbell, sorti en 2011 ; une superproduction étiquetée à 200 millions de dollars, tout de même, censée faire barrage aux films de la Phase Un de Marvel (Thor et Captain America premiers du nom) et qui se prendra un méchant vent de la part des critiques et du public. Le respect du comics d’origine n’est pas ici en soi une garantie de succès immédiat ; il faut avouer que le visuel fluo du film brûle les yeux des spectateurs, et les vannes de Ryan Reynolds, toujours en mode « Deadpool », ne prennent pas. De cette courte flopée de films oscillant entre le nanar et le film quelconque, émerge le cas particulier du Superman Returns de Bryan Singer, daté de 2006. Le réalisateur des X-Men avait cru bon de passer à l’ennemi, l’occasion étant trop belle pour lui de rendre hommage au(x) film(s) de Richard Donner. Pas désagréable, sa version possède quand même quelques jolis morceaux de bravoure, aidés par une ambiance visuelle impeccables ; elle souffre cependant d’un statut bâtard. Coincé entre l’hommage, la suite directe cherchant à effacer les opus 3 et 4 de la période Christopher Reeve, et l’obligation du reboot, le film de Singer se retrouve assis entre plusieurs chaises sans donner l’impression de choisir une direction précise. Au point de s’embourber dans une intrigue franchement ennuyeuse autour du fils de Kal-El et Lois Lane… Pour un film budgeté à 209 millions de dollars, ramener toute l’histoire du Man of Steel à une simple affaire de reconnaissance de paternité, c’est un peu cher payé, non ? Qui plus est, les rappels constants du film de Donner (l’utilisation des scènes tournées par Marlon Brando, la musique de John Williams) sont loin d’avoir la force de ce dernier. Quant à l’interprétation, elle est très mitigée. Brandon Routh, inexpressif, beaucoup trop fluet pour être crédible en Superman, arrive tout juste à imiter Christopher Reeve en Clark Kent, sans plus. Et son entente avec Kate Bosworth (trop jeune en Lois Lane) à l’écran est franchement quelconque. Une erreur qui coûte cher, surtout quand on a en face de soi un Lex Luthor incarné par Kevin Spacey qui en rajoute avec délices dans le registre « fourbe et irresponsable » (c’était avant qu’on ne réalise que le grand acteur était, dans la vraie vie, un vrai vilain pour d’autres raisons…). L’ensemble de ces quelques plantages de films sortis sous la bannière DC / Warner laisse songeur quand à la gestion des décisionnaires du studio, face à la déferlante adverse. Surtout quand on leur ajoutera la terrible frustration de l’annulation pure et simple du Justice League Mortal que devait réaliser George « Mad Max » Miller… Bon sang, comment les exécutifs de Warner ont-ils pu laisser passer une occasion pareille ? L’annonce d’une Justice League – soit Superman, Batman, Wonder Woman, Flash, Green Lantern et leurs copains – par le père spirituel du Road Warrior aurait valu un triomphe garanti sur mesure, précédant le carton d’Avengers de quelques années. Au lieu de quoi les décisionnaires de Warner préfèreront investir dans Green Lantern, ou plus récemment dans Suicide Squad ou une Justice League toujours plombée par de mauvaises décisions internes. Il y a de quoi rager…

 

(scene Avengers)

Vengeurs, Rassemblement !

     La fin des années 2000 verra un grand bouleversement de la Force au sein de l’industrie hollywoodienne. Un changement opéré sous la férule du producteur Kevin Feige, ancien associé d’Avi Arad, ayant fait partie du staff de production de Disney, et qui reprit en main les droits d’exploitation de divers personnages Marvel dispersés aux quatre vents, avec l’idée d’élaborer un projet assez fou : créer un univers partagé, à l’instar des comics, où chaque personnage pourra avoir ses propres aventures en solitaire avant de rejoindre un grand film d’équipe, selon une stratégie de production solidement encadrée. Quoi de mieux que de rassembler petit à petit les futurs Avengers (ou Vengeurs, pour les nostalgiques francophiles) en différentes « phases » de lancement ? Voilà dix ans que l’idée aura été lancée, avec succès. A la sortie d’Iron Man de Jon Favreau en 2008, les irréductibles guetteurs de scènes post-générique de fin ont été récompensés : Nick Fury, Colonel du SHIELD (Samuel L. Jackson) apparaissait pour parler à Tony Stark (Robert Downey Jr.) du mystérieux « Projet Initiative Avengers ». L’annonce tenait apparemment du gag pour initiés, elle aura cependant fait l’effet d’une véritable bombe à retardement. Quatre ans et cinq films plus tard, Avengers pulvérisait les records au box-office mondial. La stratégie de fidélisation des fans orchestrée par Feige, rassemblant bientôt les franchises sous l’égide Marvel/Disney (les films de la première vague étant des coproductions opérées avec Paramount ou Universal) aura été payante à long terme. Le Marvel Cinematic Universe (MCU) était lancé. 

     Iron Man aura été la tête de pont de cette stratégie habilement pensée. Le sympathique film de Jon Favreau aura su se mettre les fans dans la poche, sans trop forcer : humour permanent, effets visuels spectaculaires, beaucoup de rythme… à défaut d’avoir une histoire vraiment originale (la structure du récit sera dupliquée sur d’autres films du MCU, tels Ant-Man ou Docteur Strange), le film décrochera un joli succès, aidé par un Robert Downey Jr. en show permanent, parfaitement adapté à l’état d’esprit du personnage de Tony Stark. Suivront : L’Incroyable Hulk (débarrassé des lourdeurs psychanalytiques et des effets esthétiques du film d’Ang Lee), Iron Man 2, Thor, Captain America : The First Avenger, avant le grand rassemblement Avengers. Après le film de Joss Whedon, ce sera : Iron Man 3, Thor : Le Monde des Ténèbres, Captain America : Le Soldat de l’Hiver, Les Gardiens de la Galaxie, Ant-Man, Avengers : L’Ere d’Ultron, Captain America : Civil War, Docteur Strange, Les Gardiens de la Galaxie 2, Spider-Man : Homecoming, Thor : Ragnarok, Black Panther… Je ne m’étends pas trop sur les qualités et défauts respectifs de ces films, souvent traités à leur sortie dans ces pages. Et encore, il faut mentionner les séries télévisées situées dans le même univers : Agents of SHIELD, Inhumans, ou celles diffusées sur Netflix, au ton plus urbain et brutal (Daredevil, Jessica Jones, Luke Cage, Iron Fist, qui se rejoignent dans Defenders). Et bientôt : Avengers Infinity War, Captain Marvel, Ant-Man & The Wasp, etc. Ouf, n’en jetez plus, la cage est pleine !! La stratégie Disney/Marvel est efficace, il faut bien l’admettre. Orientés « popcorn » avant tout, les films estampillés Marvel suivent d’année et année la même méthode : le divertissement avant tout… On aurait souvent tort de se plaindre, la plupart de ces films faisant mouche, mais on ne peut s’empêcher de constater une certaine uniformisation du genre. Les réalisateurs engagés sont compétents, mais leur style et leur vision semblent interchangeables. Difficile de reconnaître ce qu’a de particulier la vision d’un Peyton Reed (Ant-Man) ou d’un Jon Watts (Spider-Man Homecoming), qui respectent le cahier des charges du studio. Un Docteur Strange peut être une belle surprise, mais faut-il remercier le réalisateur Scott Derrickson, l’équipe artistique ou les responsables des stupéfiants effets visuels du film ? Et on notera par ailleurs que les réalisateurs plus « affirmés » ne restent pas longtemps dans l’aventure. Joss Whedon, fatigué des ingérences permanentes des exécutifs de Disney dans son travail, a quitté les Avengers après un second film mitigé, pour répondre à l’appel de la Distinguée Concurrence. James Gunn a fait du bon travail sur les Gardiens de la Galaxie, mais là encore, le second film qu’il vient de livrer, malgré des trouvailles jouissives, connaissait des pannes d’inspiration. Dernier appelé en date, Ryan Coogler a pu imprimer sa patte personnelle sur Black Panther, livrant au passage un film très appréciable, tout en devant composer avec le cahier des charges du studio. D’autres ont soit plié bagage avant le tournage (Patty Jenkins sur Thor 2), ou ont été débarqués comme des malpropres (Edgar Wright sur Ant-Man). La jungle hollywoodienne est sans pitié pour les « auteurs ». En tout cas, la méthode Marvel, bâtie sur un relatif long terme (l’univers partagé devrait s’étendre au moins jusqu’en 2029, environ !) fonctionne… mais si le public répond présent, le danger de lassitude demeure. Il n’y a qu’à voir la mine épuisée de Robert Downey Jr., qui a enchaîné sept films en dix ans sous l’armure d’Iron Man, pour voir que l’usure guette les personnages stars du MCU.

 

(scene The Dark Knight)

D.C. : contre-attaques et petits suicides entre amis 

     Bien entendu, le succès des adaptations Marvel, qu’elles soient sous le giron Disney ou sous celui de la Fox, ne laissait pas indifférente la Distinguée Concurrence chapeautée par Warner Bros. … Encore que les responsables de DC/Warner semblent avoir peiné à réagir à la déferlante adverse, quantitativement parlant. En une quinzaine d’années, on compte (en se limitant aux seuls films cinéma) à peu près deux fois moins de productions estampillées D.C. que de productions Marvel. Est-ce que, pour autant, les ayant-droits de Superman, Batman et compagnie ont privilégié la qualité à la quantité ? Hmm… réponse mitigée : on a quand même eu droit à quelques naufrages artistiques cités plus haut… mais le studio peut quand même avoir la fierté de citer une trilogie emblématique s’il en est, celle qui a pratiquement redéfini le genre et les codes des blockbusters « adultes » : il s’agit évidemment de la saga de Batman revisitée par Christopher Nolan, que l’on nomme plus fréquemment « trilogie Dark Knight« . Impossible de passer à côté, tant cette trilogie a radicalement changé l’univers filmique du justicier de Gotham City. On revenait de loin, après un Batman et Robin de funeste mémoire, conjugué à l’arrêt du Superman Lives de Tim Burton.

     Sept longues années sans Batman, donc, personnage hautement iconique dont le studio ne savait manifestement plus quoi faire. Un cinquième épisode vite annulé (Joel Schumacher, littéralement lynché par les Bat-fans, aura vite démissionné), un Batman Vs. Superman longtemps resté un serpent de mer (gag dans le film de 2007 Je suis une Légende : Will Smith, pas encore dans la Suicide Squad, passe devant un cinéma désert orné du logo des deux légendes D.C. …), ou l’adaptation du graphic novel de Frank Miller, Batman Year One, par Darren Aronofsky… Ce dernier projet, déjà plus excitant, annonçait un film plus dur, plus réaliste, ancré dans l’ambiance des films urbains des seventies. Le projet resta lettre morte, mais il a certainement influencé Christopher Nolan et son scénariste David S. Goyer au moment de poser les bases de leur Batman Begins : rendre justice au personnage, au travers d’une origin story cohérente, tout en gardant une tonalité urbaine, violente, oppressante propres aux comics modernes liés au Dark Knight. Batman Begins est au carrefour de nombreuses influences revendiquées par le jeune cinéaste londonien, mêlant des éléments du cinéma d’anticipation (Metropolis et Blade Runner – hello, Rutger Hauer, sont évidemment cités), du polar (de Serpico pour le personnage de Gordon, à Seven - hello, Morgan Freeman !) et du film de samouraï et d’arts martiaux, pour raconter la formation de Bruce Wayne. Les auteurs se permettent ici une approche très différente du genre super-héroïque, où la noirceur et la complexité dominent. Il est vrai qu’entre le dernier film de la précédente saga (daté de 1997) et celui-ci, sorti en 2005, le monde occidental a été sérieusement bousculé dans ses certitudes. Plus question de prendre à la rigolade les scènes de destruction urbaine au cinéma, après le 11 septembre 2001. Des réalisateurs tels que Nolan ont bien compris que les blockbusters estivaux ne pouvaient plus faire semblant d’ignorer le monde réel. Batman Begins et les deux films suivants se dotent donc d’un constat lucide sur le malaise des sociétés occidentales. Omnipotence des multinationales, mépris du droit humain, montée alarmante des fondamentalismes et du terrorisme, clivages sociaux aggravés par la violence… la trilogie Batman de Nolan a beau être une fiction, elle nous tend un reflet peu flatteur. Nolan s’approprie les personnages les plus emblématiques du comics, osant braquer parfois certains fans trop puristes, et les balance dans un monde aussi réaliste que possible, offrant parfois au spectateur des passages assez déstabilisants. Nolan poursuivra son travail avec deux suites « batmaniennes » remarquables : The Dark Knight, hanté par la performance terrifiante de Heath Ledger en Joker psychopathe (le comédien ne s’en remettra pas, hélas) et un Dark Knight Rises plus mitigé (ceci à cause du jeu d’une Marion Cotillard somnambule), mais sauvé par des fulgurances nolaniennes, et la présence d’un Tom Hardy monstrueux de charisme en Bane « madmaxien ». Soyons honnêtes : malgré ses failles, cette trilogie a clairement donné toute sa noblesse au genre, et montre qu’on peut offrir au public qu’un blockbuster peut aussi être une œuvre intelligente. Une qualité rare.

     Encouragées par les bénéfices pharamineux du reboot batmanien, les têtes pensantes de DC/Warner se décideront enfin à tenter l’aventure d’un univers partagé par les personnages DC, sur le modèle de leurs rivaux au box-office. Mais il n’est pas simple de vouloir conjuguer un ton supposé plus « adulte » avec les exigences des codes super-héroïques. Quatre films, pour le moment, montrent que l’univers DC alterne le meilleur et le pire, en matière d’adaptations… Pris par des projets plus personnels, Nolan produira le Man of Steel de Zack Snyder en 2013. Une nouvelle version de l’histoire des origines de Superman, incarné par Henry Cavill, qui fait table rase de Superman Returns et se libère (presque) de l’influence de la période Christopher Reeve. Toujours écrit par David S. Goyer, le film fait de Kal-El un personnage plus tourmenté, moins optimiste que ses précédentes versions. Il est toujours un Dieu isolé parmi les Hommes, dépositaire de la mémoire de sa planète disparue et toujours impulsif dans ses choix. Pas évident de traiter un personnage surpuissant et solaire, et il n’est pas certain que Snyder ait toujours fait les bons choix, notamment une violence malvenue (destruction abusive d’immeubles, exécution du méchant par « Supes ») qui tranche avec l’image optimiste du super-héros kryptonien. Pour contrebalancer ces défauts, on a cependant de bonnes idées pour réinventer certains passages obligés du récit : par exemple, de voir un jeune Clark Kent/Kal-El mal réagir, enfant, devant la découverte progressif de ses pouvoirs, comme cette super-ouïe qui se déclenche à l’école, et lui cause une véritable « crise » autistique… Le genre de scène qui fait mouche, selon moi. Cela étant, le film est une fusion assez correcte entre l’univers de Superman et le style visuel de Snyder, un réalisateur souvent contesté parmi les communautés geeks, mais qui a incontestablement le courage de ses parti pris. Et puis, saluons la décision de repenser des personnages archi-classiques : Lois Lane, Jor-El, Perry White, les parents Kent, le Général Zod, en les confiant à des acteurs de grand calibre – Amy Adams, Russell Crowe, Kevin Costner, Michael Shannon… pas mal du tout. Et le tout servi sur une musique de Hans Zimmer qui impose une touche très différente, là encore, du score orchestral de John Williams.

 

(scene Batman Vs Superman)

     Snyder, sans Nolan mais toujours avec David S. Goyer, s’attaquera ensuite à un vieux serpent de mer, le très attendu Batman Vs. Superman : L’Aube de la Justice, sorti en 2016. Un choc des titans entre les deux surhommes emblématiques, faisant suite à Man of Steel (mais pas à la trilogie de Nolan), pour préparer le terrain aux autres films estampillés D.C. menant à Justice League. Un film qui ne cessera de diviser les amoureux du genre. Coincé entre son statut de suite de Man of Steel, son retour de Batman (campé par un Ben Affleck convaincant), sa volonté de « teaser » les futurs héros de la Ligue de Justice (Flash, Aquaman, Cyborg) tout en lançant Wonder Woman, Batman Vs. Superman se prend souvent les pieds dans une narration confuse, « écrasée » par tous ces placements de personnages abusifs. L’intrigue, surtout dans sa première partie, donne souvent l’impression de s’embrouiller dans des ramifications politiques surchargées à l’excès. On peut aussi critiquer certaines facilités scénaristiques (le changement d’avis de Batman sur Superman, en l’entendant prononcer le nom de sa mère) et le jeu outré de Jesse Eisenberg, très crispant en Lex Luthor. Pour autant, le réalisateur sait nous livrer des moments forts qui surpassent ces faiblesses. Quand il revient par exemple sur la destruction de Metropolis dans Man of Steel, mais cette fois-ci vue par les yeux d’un Bruce Wayne impuissant (La Guerre des Mondes de Spielberg n’est pas loin). Ou ce cauchemar postapocalyptique fait par le même Bruce Wayne, illustrant ses pires peurs sur le devenir de l’Humanité. Et quand les héros joignent leurs forces pour affronter l’horrible Doomsday, il livre une bataille démentielle renvoyant le finale d’Avengers à une aimable bagarre de cour d’école. Le must étant l’arrivée de Wonder Woman dans le combat. Soutenue par les riffs de guitare électrique de Hans Zimmer et Junkie XL, la belle Amazone a droit à l’entrée en scène la plus badass jamais vue à ce jour, de mémoire super-héroïque !

      L’occasion de saluer Gal Gadot, l’actrice israélienne qui semblait être née pour jouer le rôle… et que nous avons retrouvé cette année dans son film, signé de Patty Jenkins. Un Wonder Woman de bonne facture, la réalisatrice de Monster ayant su livrer une « origin story » solide, plongeant notre héroïne dans les conflits de la 1ère Guerre Mondiale, selon une logique de serial qui sait prendre son temps pour capter la prise de conscience de l’héroïne. Le film sait se faire grave et amusant à bon escient, servi par une bonne direction artistique et un bon casting (mention spéciale aux Amazones campées par Connie Nielsen, toujours aussi belle depuis Gladiator, et Robin Wright). De quoi faire passer la pilule de quelques facilités scénaristiques, comme ce commando multi-ethnique accompagnant l’héroïne, photocopie des Howling Commandos de Captain America : First Avenger… Le capital sympathie du film, en tout cas, est bien réel, et laisse espérer des suites à la hauteur. Déjà ça de pris, quand on se souvient que D.C.  et Warner, un an plus tôt, nous ont infligés un Suicide Squad qui avait réussi un exploit peu commun : mettre la bave aux lèvres des fans pendant des mois, grâce à des bandes-annonces prometteuses, puis provoquer le rejet quasi unanime des mêmes fans devant le résultat final… Un monstrueux cafouillage en règle que le réalisateur David Ayer va se traîner durant toute la suite de sa carrière. Le film se voulait un Douze Salopards du « comic-book movie« , avec sa bande de criminels à super-pouvoirs engagés dans une mission suicide contre une remise de peine, en même temps qu’il devait être un sommet de pop culture décomplexée. C’est raté à tous les étages ! Les personnages sont maltraités au possible, les acteurs en font soit des caisses (Margot Robbie en Harley Quinn), soit ne font rien du tout (les nombreux seconds rôles, réduits au rôle de simples figurants), le découpage des scènes d’action est illisible, et le scénario contient plus de trous qu’un fromage suisse… Quant au Joker joué par Jared Leto… n’en parlons pas.

     Ce bilan (temporaire) de D.C./Warner est inégal, malgré une évidente volonté de bien faire – des réalisateurs et des comédiens de prestige, un ton généralement plus « mature » que chez les concurrents… La sortie de Justice League n’a fait que confirmer les problèmes inhérents à la méthode de production Warner/DC. Le film a connu des reshoots commandés par le studio. Avec ou sans l’aval de Zack Snyder et son épouse productrice Deborah ? Le couple a été endeuillé par une tragédie personnelle (le suicide de leur fille) durant la post-production du film. Impossible pour l’instant de savoir si ce second tournage est une décision personnelle (compréhensible, vu le contexte) ou une prise de contrôle du film par les cadres exécutifs (nettement plus inquiétant, pour la qualité du produit final). Toujours est-il que le réalisateur appelé à la rescousse n’est autre que Joss Whedon, tout juste débarqué de l’univers voisin Avengers/Marvel/Disney… Justice League, bâti sur la promesse de rassembler les personnages phares de DC, est devenu un produit hybride, partagé entre les envies du couple Snyder de poursuivre dans la veine « sombre/adulte » de leurs films précédents, et l’interventionnisme de DC/Warner prêt à imiter la concurrence Marvel. Pas désagréable au demeurant, le film fait tout de même le grand écart entre la noirceur apparente du début, et l’humour à destination des kids du final. Le résultat est forcément en dents de scie, et le box-office décevant laisse craindre pour la suite des opérations chez Warner. On jugera bientôt Aquaman de James Wan, le super-héros aquatique incarné par Jason « Khal Drogo » Momoa – un pari très risqué, le personnage n’ayant pas le même rayonnement que la Sainte Trinité Batman/Superman/Wonder Woman. A plus ou moins long terme, DC/Warner annoncera le lancement d’autres films de cet univers partagé. On attend plus The Batman avec ou sans Ben Affleck, dirigé par Matt Reeves (auteur des excellents derniers opus de la nouvelle Planète des Singes) qu’un Suicide Squad 2 que devrait réaliser Gavin O’Connor (bonne courage à lui…). Le personnage suivant de la Justice League à avoir son film devrait être Flash, incarné par Ezra Miller. Sur la « A-List » annoncée des réalisateurs potentiels, du beau monde : Sam Raimi, Matthew Vaughn, à moins que ce ne soit le grand Robert Zemeckis en personne. Plus lointains, outre les probables suites de Man of Steel et Wonder Woman, d’autres projets fleurissent. Shazam avec Dwayne « The Rock » Johnson, Gotham City Sirens, qui devrait mettre en scène les vilaines de Batman – Catwoman, Harley Quinn et Poison Ivy -, un film sur le Joker et encore Harley Quinn (avec Margot Robbie, mais apparemment pas Jared Leto… ouf ?!), un autre sur Nightwing (l’ex-Robin à son Batman), et peut-être le retour de Green Lantern, sans Ryan Reynolds. Le Justice League Dark de Guillermo Del Toro, qui devait réunir les personnages surnaturels de DC (Swamp Thing, Docteur Fate, Zatanna, John Constantine, Jason Blood, Deadman et Spectre), est quant à lui porté disparu dans le Development HellUne liste prometteuse, certes, mais l’absence de communication claire de la part des responsables de la branche cinéma de D.C. donne l’impression que ceux-ci lancent leurs films dans la précipitation, en réponse aux plans de bataille jusque ici bien réglés de Marvel/Disney. La qualité des films s’en ressentira forcément.

 

(BA Ready Player One ?)

La suite au prochain numéro ?

      Nous approchons (enfin !) de la fin de cet épais dossier qui est loin d’avoir fait le tour de toutes les adaptations de comics US. Il aurait fallu consacrer aussi un dossier supplémentaire pour parler des séries TV – DC s’étant longtemps taillé la part du lion, à travers de superbes séries animées (le Batman version Paul Dini / Bruce Timm, ahh… nostalgie !) et les séries live (de Smallville à Gotham en passant par Arrow, Supergirl, Flash, et j’en oublie sûrement). Il faut aussi évoquer rapidement les nombreuses adaptations de graphic novels des papes du genre, issus des comics, tels que Frank Miller (Sin City, 300, The Dark Knight Returns) et Alan Moore (Batman The Killing Joke, Watchmen, V pour Vendetta, From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires), qui ont vu leurs œuvres adaptées et leurs idées utilisées par d’autres, pour le meilleur comme pour le pire… Les adaptations cinéma des créations de Moore, notamment, sont d’une qualité très aléatoire, les studios ne voyant apparemment dans ses œuvres très complexes qu’un simple matériel à blockbuster standard, ce qui n’a fait qu’attiser la rage légitime du scénariste anglais à l’égard du système hollywoodien. On aurait pu s’étendre aussi particulièrement sur Guillermo Del Toro, le cinéaste mexicain ayant signé d’excellentes adaptations de comics (hors Marvel/DC) comme les deux Hellboy et Pacific Rim. C’est d’ailleurs à la sortie du premier Hellboy qu’il prophétisait, lucide, l’inévitable rapprochement entre les médias b.d./cinéma/jeux vidéo, l’association des trois pouvant à long terme déboucher sur la naissance d’une nouvelle forme d’expression artistique propre au 21ème Siècle. On aura aussi constaté, en l’espace d’une vingtaine d’années, l’acceptation du phénomène super-héros sur grand écran, les comics jadis vus comme de simples récits infantiles inspirant désormais des films aux tons très différents. Quelques exemples notables ? Incassable de M. Night Shyamalan, déconstruction intimiste du genre, à réévaluer (ceci, quoi que l’on puisse penser des films suivants du cinéaste) ; Les Indestructibles signé Brad Bird, génial hommage animé au genre qui nous intéresse, bourré d’idées de mise en scène complètement folles. On peut aussi citer l’intéressant found footage Chronicle de Josh Trank, ou le furieux Kick-Ass de Matthew Vaughn… Les intellectuels méprisant le genre pourront toujours se rabattre sur Birdman, pavé assez prétentieux, il faut bien l’avouer, d’Alejandro Gonzalez Inarritu, et son commentaire « méta » pesant sur les déboires personnels d’une ancienne star du genre, incarné par Michael Keaton, le Batman de Tim Burton. Quelques exemples contredits cependant par des bizarreries du type Hancock ou des monstruosités à la Ma Super Ex ! Le Diable Hollywoodien nécessite, pour tous les cinéastes tentés de mettre en scène les surhommes, de toujours dîner avec une très longue cuillère.

     Que retient-on, finalement, de ce vaste tour d’horizon ? Les professionnels semblent partagés. Il suffit d’entendre certaines grandes voix de ce métier s’exprimer sur le sujet pour constater l’ampleur du fossé générationnel et culturel qui les sépare d’un public acquis à la cause super-héroïque. Quelques vieux grognards du métier n’ont pas eu de mots assez durs pour dire leur mépris du genre – avec peut-être parfois un brin de mauvaise foi, d’incompréhension manifeste ou d’orgueil blessé. C’est le cas de William Friedkin, qui ne s’est jamais vraiment remis d’avoir été subitement éclipsé par le succès de Star Wars au détriment de son remarquable Sorcerer… Ridley Scott et Mel Gibson ont aussi taclé le genre dans de récentes interviews, sans langue de bois. Même James Cameron, qui a pourtant largement inspiré le genre, y est allé de son grain de sel en critiquant le féminisme guerrier sexué de Wonder Woman. La dernière charge en date étant venue de Jodie Foster, l’actrice-réalisatrice respectée ayant utilisé des qualificatifs assez durs concernant l’évolution du système hollywoodien, dominé par ces films qu’elle juge « sans âme » et « destructeurs pour la planète » en raison de leurs budgets démentiels. L’actrice du Silence des Agneaux a certes utilisé des arguments valables, mais elle s’est pris un violent retour de bâton de la part de fans de comics n’ayant guère apprécié d’être pris pour des idiots. Ironie de la situation, c’est James Gunn, le réalisateur des deux Gardiens de la Galaxie, qui a calmé le jeu en répondant à sa distinguée collègue, en utilisant des arguments sensés et adultes ! Je ne peux pas m’empêcher de constater par ailleurs, que ces grands cinéastes mécontents de la situation actuelle sont quinquagénaires, au minimum. Leurs confrères plus jeunes, certes conscients des difficultés qu’impose le système hollywoodien aux réalisateurs, semblent plus à l’aise avec le genre. De là à parler d’une querelle des Anciens et des Modernes, il n’y a qu’un pas…

     Plus mesuré que ses confrères, Steven Spielberg a pu mesurer l’étendue de l’influence de ses propres films sur la génération des Nolan, Singer, Snyder et autres Whedon, qui ont souvent glissé des images « spielbergiennes » dans leurs productions (exemple : ce verre d’eau tremblant aperçu dans la bande-annonce de Justice League). Questionné sur le sujet, le cinéaste avait récemment fait une comparaison sybilline entre l’explosion des films de super-héros et un autre genre, celui du Western. Ce genre avait connu une véritable explosion similaire durant l’Âge d’Or de Hollywood, dans les années 1940/50, avant de péricliter jusqu’à presque disparaître à la fin des années 1970. Le Western aussi était populaire ; lui aussi, il créait, ou recréait, des mythologies propres à l’histoire humaine universelle. Et lui aussi était souvent méprisé. Il comprenait ses chefs-d’oeuvre, ses petits classiques, et ses ratages. Les studios ne s’étaient pas privés, à la longue, pour surexploiter le genre, surtout à la télévision où de nombreuses séries se firent concurrence (Au nom de la Loi, Rawhide, Gunsmoke, Bonanza, etc.) à moindres frais. Tout ceci avant que le vieillissement inévitable des stars du genre, le départ à la retraite des maîtres du genre (Ford, Hawks et autres Hathaway), et la lassitude du public ne provoquent son déclin. L’analogie entre le Western et les films de super-héros faite par Spielberg est correcte, en partie. Le réalisateur sait très bien que l’industrie du cinéma américain fonctionne depuis toujours sur ces phénomènes de vagues faisant suite au succès de tel ou tel type de films. La petite différence, de taille, est qu’ici, on a affaire à une rivalité de longue dates entre deux éditeurs ayant trouvé place au sein des majors américaines. D.C. Comics est depuis longtemps associée au studio Warner Bros., sur tous ses supports, Marvel s’étant dispersée pendant longtemps avant d’être regroupée essentiellement entre Disney et 20th Century Fox. Des alliés financiers aux reins (en principe) solides, qu’on imagine mal abandonner les centaines, les milliers de personnages de leurs différentes séries, par crainte d’une désaffection d’un public acquis d’avance.

     Le problème, c’est que le succès de ses films, aussi plaisants soient-ils, risquent d’avoir des effets à long terme problématiques sur l’industrie hollywoodienne. En lançant les bases d’un univers partagé autour des Iron Man, Captain America, Thor et compagnie, le « boss » Kevin Feige a-t-il ouvert une boîte de Pandore ? On sait que le cinéma américain traverse une sévère crise financière et créative, qui semble s’aggraver. Passe encore les inévitables suites, remakes et reboots qui continueront d’exister, et peuvent générer parfois de bonnes surprises, mais le concept de l’univers partagé a donné à certains concurrents des idées discutables. C’est ainsi que Disney, toujours, lance autour de la nouvelle trilogie Star Wars des films « standalone » liés à cet univers ; si Rogue One a constitué une jolie surprise, à qui le doit-il ? Le réalisateur Gareth Edwards a été débarqué du tournage en cours de route, pour être remplacé au pied levé par le scénariste Tony Gilroy, selon les souhaits des cadres du studio. Même son de cloche pour le film Solo, les réalisateurs Phil Lord et Chris Miller ayant été renvoyés pour être promptement remplacés par le vétéran Ron Howard. Qui plus est, le phénomène des reboots permanents devrait se poursuivre, l’ogre Disney achetant les actions de la 20th Century Fox et se retrouve par conséquent copropriétaire de ses franchises à succès (Alien, La Planète des Singes, etc.). Celles-ci entrent donc ainsi dans le giron de la compagnie de Mickey Mouse – qui aura désormais les droits d’exploitation des X-Men, Deadpool et des Fantastiques, sans doute appelés à rejoindre le MCU dans un proche avenir. Chez les studios rivaux, on « tambouille » comme on peut pour suivre le rythme : la firme Legendary, qui vient de relancer Godzilla et King Kong annonce déjà l’inévitable crossover entre ses deux mastodontes, en attendant l’entrée en scène d’autres bestioles gigantesques issues du folklore kaiju des productions Toho (Mothra, Ghidrah, etc.) remaniées à la sauce US. N’oublions pas qu’elle détient aussi les droits de Pacific Rim et de l’univers Jurassic Park/World, ce qui laisse craindre pour l’avenir quelques croisements contre-nature… On a aussi vu Universal Pictures se lancer dans la danse, à grands frais, avec une Momie new look, avec Tom Cruise. Ceci dans le but de proposer un univers de films de monstres, avec superstars à l’appui (Frankenstein avec Javier Bardem, L’Homme Invisible avec Johnny Depp), appelés à se rassembler à leur tout. Mais au vu du ratage de La Momie, le résultat inquiète. Les réalisateurs de ce type de projets tendent à être plus encore qu’avant de simples « super-employés » devant suivre les directives des studios, et les originaux, les créatifs soucieux de secouer les mauvaises habitudes du système sont poliment priés d’aller voir ailleurs. Et ce n’est pas la surenchère desdits projets, dotés de budgets monstrueux, qui risque de calmer le jeu. Cette surabondance de projets entraîne forcément un effet de saturation, même si les résultats financiers de ces films sont aléatoires. DC/Warner a raté le coche avec Justice League, quand Marvel/Disney continue d’engranger les succès – et Avengers Infinity War devrait triompher selon toute logique. Tant mieux pour ses producteurs, mais le cycle se poursuivra-t-il indéfiniment ?

     Il n’est pas sûr que le cinéma américain des grands studios survive à cette escalade et ce sentiment de déjà vu généralisé. La faute n’en incombe pas vraiment aux super-héros et aux films qui les mettent en valeur. Ils sont liés, de toute façon, pour toujours à la culture populaire et, quand bien même le système hollywoodien venait à s’effondrer, ils reviendraient toujours sous une autre forme, sous un autre média. Ces films-là ont beau provoquer souvent la sympathie, ils sont coincés entre les exigences (parfois contradictoires) de fans persuadés que les personnages leur appartiennent, et l’ingérence permanente des décisionnaires tout-puissants. Ready Player One semble d’ailleurs illustrer la problématique de la situation : on y suit une communauté mondiale de geeks de tout âge, inspirés par les films, jeux ou b.d. qui ont fait leur vie, entrant en rébellion ouverte contre une multinationale déshumanisée prête à monnayer la moindre franchise culturelle au prix fort. Il n’est pas interdit de croire que Spielberg envoie un message fort aux patrons de Disney/Marvel/20th Century Fox, à ceux de Warner (ironiquement producteurs et distributeurs de son film !), aussi bien qu’à tous les fanboys et fangirls du monde entier. A voir si les deux parties capteront le message, avant l’implosion.

 

Nuff Said !

 

L.F.

La Garce, la Brute et les Truands – THE HATEFUL EIGHT / Les Huit Salopards

ALERTE SPOILER ! Amis lecteurs, vous connaissez le principe : merci de voir le film avant de lire ce qui suit ! – L.F.

 

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THE HATEFUL EIGHT / Les Huit Salopards, de Quentin Tarantino

Un hiver dans le Wyoming, quelques temps après la Guerre de Sécession. Sans cheval, le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), ancien héros de guerre Nordiste devenu chasseur de primes, arrête une diligence pour se rendre à Red Rock, afin de toucher la prime pour les deux crapules qu’il a abattus. A bord de la diligence, un confrère : John Ruth (Kurt Russell), qui ramène également à Red Rock Daisy Domergue (Jennifer Jason-Leigh), hors-la-loi qui sera pendue dans les règles de la loi en vigueur. Méfiant, Ruth accepte de laisser Warren monter à bord. Bientôt, un quatrième larron se joint à eux : Chris Mannix (Walton Goggins), affirmant être le futur shérif de Red Rock. Ruth, qui sait que Mannix a été un maraudeur Sudiste, a toutes les raisons de se méfier de cet autre passager.

Le voyage tendu s’achève lorsque la diligence arrive à la Mercerie de Minnie, dernier relais avant Red Rock. Warren connaît les propriétaires, étrangement absents, qui ont confié la boutique au Mexicain Bob (Demian Bichir). A l’intérieur, trois hommes, passagers de la précédente diligence : le bourreau Oswaldo Mobray (Tim Roth), le vacher Joe Gage (Michael Madsen), et le vieux général Sandy Smithers (Bruce Dern). Tout ce petit monde doit patienter alors qu’un terrible blizzard s’abat sur la région. Durant une longue nuit de veille, les soupçons vont mettre les nerfs de chacun à vif. Car personne ne semble être vraiment ce qu’il prétend être…

 

The Hateful Eight 01

Ci-dessus : John Ruth (Kurt Russell), un chasseur de primes du genre méfiant, mais pas malin…

 

Impressions :

Quentin Tarantino ne frappe jamais où on l’attend. Après le succès de Django Unchained, on imaginait déjà le réalisateur de Pulp Fiction remettre le couvert avec un autre hommage survolté au western italien et aux « trois Sergios » (Leone, Corbucci, Sollima), qui comptent parmi ses nombreux maîtres à filmer. Cela semblait se confirmer avec The Hateful Eight (titre original des Huit Salopards), qui s’annonçait comme une confrontation tendue entre quelques belles trognes du vieil Ouest. Mais Tarantino prend un grand plaisir à prendre à contre-pied les attentes du spectateur. Si The Hateful Eight a l’apparence d’un western , cet incurable cinéphile, « bouffeur » de pellicules bis les plus gratinées, retourne les conventions du genre. Il complète Django tout en étant son contraste absolu : son précédent film tournait le dos à l’Ouest pour devenir un « Southern » rentre-dans-le-lard, le petit monde des horribles esclavagistes Sudistes finissant dans une apocalypse de sang et de poudre ; The Hateful Eight devient par contre un « Northern », où huit personnages (voir un peu plus…) attendent dans un lieu clos une délivrance qui ne viendra pas. The Hateful Eight est au finale un curieux mélange, empruntant à des westerns oubliés sa situation de départ (comme Day of the Outlaw / La Chevauchée des Bannis d’André De Toth) pour ensuite devenir un huis clos volontairement théâtral, teinté de whodunit et d’humour très tordu. De fait, Tarantino s’amuse et revient à l’ambiance théâtrale de Reservoir Dogs, convoquant au passage les inoubliables Mister Orange et Mister Blonde, Tim Roth et Michael Madsen.

 

The Hateful Eight 02

Ci-dessus : Daisy Domergue (Jennifer Jason-Leigh). Ne vous y fiez pas : ils ne sont pas des saints, elle non plus…

 

Mais surtout, surprise ! The Hateful Eight est aussi un film d’horreur, un vrai, un pur et dur. Tarantino ne s’est pas privé de citer en référence absolue un illustre confrère en semi-retraite : John Carpenter. Lui-même nourri aux westerns qui ont alimenté sa filmographie riche en petits classiques du Fantastique, Carpenter est l’auteur de l’angoissant The Thing. Les cinéphiles auront vite capté la référence : un lieu isolé dans la neige, une tempête glaciale, des protagonistes rongés par le soupçon permanent, une corde comme seul point d’ancrage à l’extérieur… et Kurt Russell, le héros par excellence des Carpenter des eighties. Bonus : Tarantino obtient le retour en grande pompe d’Ennio Morricone ; le grand compositeur italien livre un score angoissant, accompagné des partitions rejetées pour le film de Carpenter. Il accompagne ici les longues joutes verbales auxquelles se livrent les protagonistes, avant que de brutales flambées de violence ramènent le film dans le territoire du gore le plus outrancier. Voir notamment cette séquence déjà culte du café fatal, qui tourne en quelques instants à un ahurissant dégueulis bien sanglant, façon Evil Dead, premier du nom… Les amateurs du genre seront récompensés de leur patience par des scènes bien cradingues !

 

The Hateful Eight 03

Ci-dessus : le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) a une histoire à raconter. Les Sudistes ne vont pas aimer !

 

Cela dit, l’atypique The Hateful Eight ne se limite pas à un simple étalage de références et d’excès sanglants. Le cinéaste profite de ses westerns pour tenir un discours plus politique, particulièrement acerbe vis-à-vis de l’histoire de son pays natal. Les esclavagistes et leur idéologie répugnante étaient dégommés sans la moindre pitié dans Django Unchained ; ici, Tarantino enfonce le clou. En plaçant dans la même pièce un chasseur de primes Noir campé par le fidèle Samuel L. Jackson et d’anciens Confédérés, il confronte l’Amérique contemporaine à ses vieux démons : racisme, misogynie, peine de mort et paranoïa généralisée. Mais sans manichéisme ni révision politiquement correcte bienséante : le personnage de Jackson ment tout autant que ses ennemis (la fameuse lettre de Lincoln), et quand il tient dans ses mains la vie d’un Sudiste, au cours d’un flash-back mémorable, il se venge d’une façon bien obscène. Quand à la femme campée par Jennifer Jason-Leigh, elle n’est pas épargnée. Daisy Domergue a beau être martyrisée jusqu’au bout, elle n’est pas une figure sainte pour autant. Elle « couvre » le grand mensonge de l’histoire, lié au massacre d’une petite communauté paisible, tolérante et dirigée par les femmes ; elle participe au carnage et n’a aucune espèce de compassion pour son prochain. Autant donc pour la bienséance hypocrite que des studios auraient imposé à des réalisateurs plus dociles ; cette réunion d’affreux, sales et méchants devient un microcosme de tout ce que Tarantino déteste en Amérique. 

 

The Hateful Eight 04

Ci-dessus : fermez la porte, c’est une question de vie ou de mort… John Ruth, Daisy Domergue et le Général Smithers (Bruce Dern), ou le calme avant la tempête.

 

The Hateful Eight fait surtout la part belle aux acteurs, servis par des dialogues omniprésents ; ceci, cependant, au risque d’être un peu trop gourmand en la matière. 2 heures 50 de scènes dialoguées, aussi brillantes soient-elles, c’est tout de même un peu long (et douloureux pour le fessier du spectateur dans la salle !). Mais ne boudons pas le plaisir de voir les huit salopards du récit impeccablement incarnés par des familiers de la bande à Tarantino – et des revenants. Pas de surprise de la part des anciens Reservoir Dogs Tim Roth et Michael Madsen, toujours intimidants à leur façon, et Samuel L. Jackson rajoute un personnage sacrément ambigu à la liste des personnages qu’il a campé depuis Pulp Fiction ; on retrouve avec plaisir la vieille trogne familière de Bruce Dern, rapidement vu dans Django Unchained, où jouait aussi Walton Goggins, excellent en « redneck » aux réactions comiques. Cependant, c’est le drôle de couple joué par Kurt Russell et Jennifer Jason-Leigh qui remporte les suffrages. Russell apporte sa dégaine d’acteur « carpentérien » et son autodérision naturelle pour camper un sympathique abruti. Dans ce jeu de massacre généralisé, on devine une certaine sympathie de Tarantino pour John Ruth : il a beau être idiot, brutal et odieux avec sa captive, il est attachant sans doute parce qu’il est le seul personnage à ne pas mentir (ce qui ne le protègera pas d’une mort sacrément douloureuse !). La revenante Jennifer Jason-Leigh, elle, s’amuse à revisiter les personnages de victimes qu’elle campait dans sa jeunesse (revoir Hitcher et La Chair & Le Sang pour apprécier le côté « masochiste » de la comédienne). Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans la scène du café empoisonné une allusion de plus au chef-d’oeuvre médiéval de Paul Verhoeven, où la même Jason-Leigh laissait ses geôliers boire de l’eau contaminée par la peste… L’actrice, en tout cas, campe un beau « monstre ». Tarantino n’en sera pas plus à une provocation près, concluant le carnage par une image sacrément grinçante : Daisy pendue (et toujours menottée au bras tranché de John Ruth, qui aura donc tenu sa promesse de ne pas la laisser filer) haut et court par le Sudiste Mannix et le Noir Warren, littéralement couchés ensemble dans le même lit… Fini de rire, la fin de The Hateful Eight est d’un nihilisme extrême, que ne renierait pas le John Carpenter d’Assaut et The Thing

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : Ennio Morricone, toujours bon pied bon œil, signe la superbe musique originale du film…

 

La fiche technique :

Ecrit et réalisé par Quentin Tarantino ; produit par Richard N. Gladstein, Shannon McIntosh, Stacey Sher, William Paul Clark et Coco Francini (The Weinstein Company)

Musique : Ennio Morricone ; photo : Robert Richardson ; montage : Fred Raskin

Direction artistique : Richard L. Johnson ; décors : Yohei Taneda ; costumes : Courtney Hoffman

Effets spéciaux de maquillages : Howard Berger et Greg Nicotero ; effets spéciaux visuels : John Dykstra (Method Studios / Scanline VFX)

Distribution USA : The Weinstein Company / Distribution France : SND Distribution

Durée : 2 heures 47 (Version Roadshow 70 : 3 heures 07)

Caméras : Panavision 65 HR et Panaflex System 65 Studio, film tourné en Ultra Panavision 70

En bref… EVEREST

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EVEREST, de Baltazar Kormakur

L’histoire :

Mars 1996. Comme chaque année, Rob Hall (Jason Clarke), guide alpiniste néo-zélandais, organise pour le compte de sa société Adventure Consultants l’ascension du mont Everest, dans l’Himalaya. Il laisse au pays sa femme Jan (Keira Knightley), enceinte de leur premier enfant, pour veiller à la sécurité des touristes amateurs de haute montagne. Font ainsi partie de sa troupe plusieurs clients prêts à gravir le toit du monde, comme le médecin Beck Weathers (Josh Brolin), Doug Hansen (John Hawkes), un facteur, le journaliste Jon Krakauer (Michael Kelly) ou Yasuko Namba (Naoko Mori), une japonaise qui a déjà gravi six des plus hautes montagnes du monde. Au camp de base de l’Everest, dirigé par Helen Wilton (Emily Watson), tous se préparent à la future ascension, périlleuse mais pleine de promesses. Ils y croisent d’autres équipes, et leurs guides, dont Scott Fischer (Jake Gyllenhaal), ami de Rob et concurrent chez Mountain Madness.

Mais des problèmes surgissent : quatre sociétés ont prévu d’amener leurs clients au sommet le même jour, le 10 mai. Rob et Scott décident de faire l’ascension en même temps. Ils doivent arriver au plus tard à quatorze heures au sommet, heure limite avant de redescendre en sécurité. L’ascension débute, préparée par les sherpas et surveillée par des professionnels comme Guy Cotter (Sam Worthington). Mais des erreurs de communication, des ennuis de santé et des retards vont causer l’une des pires tragédies en haute montagne, à plus de 8 000 mètres d’altitude… Une histoire vraie.

 

Everest 

Impressions :

« Solide », c’est l’impression générale qui domine dans ce film signé du cinéaste islandais Baltasar Kormakur. Pas un débutant, Kormakur cumule depuis quinze ans prix et distinctions dans son pays natal grâce à des films comme 101 Reykjavik et Jar City, et s’est « exporté » avec un certain succès du côté américain et anglais. Dans sa filmographie, le bien nommé Survivre (2012), récit véridique d’un marin naufragé qui nagea durant six heures dans l’eau glacée pour revenir à son port d’attache, préparait le terrain à cet Everest, témoignant de l’intérêt qu’a Kormakur pour les histoires de survie extrême.

Méticuleux, détaillé, Everest se différencie largement des excès « blockbusterisants » associés aux derniers films de haute montagne à la Cliffhanger ou Vertical Limit. L’histoire est vraie, et mérite un peu plus de considération pour ceux qui ont perdu leur vie dans l’Everest. Le cinéaste met la technique au service d’un récit sans fioritures, et n’a aucune peine à nous mettre au niveau de ces montagnards luttant pour leur survie. Autant dire qu’on souffre pour eux, le film montrant tous les dangers qui guettent à ces altitudes : tempêtes soudaines et problèmes de santé – engelures, hypoxie, œdème pulmonaire, cécité… Les images sont cruelles, et véridiques. Par ailleurs, on ne peut que saluer le travail de Kormakur et du chef opérateur Salvatore Totino qui utilisent la 3D à bon escient ; sans esbroufe, elle valorise la mythique montagne et donne à ses spectateurs un vrai sentiment de vertige, d’autant plus saisissant que, pour d’évidentes raisons de sécurité, l’ascension a été filmée en toute sécurité dans les Alpes italiennes ! On a vite fait d’oublier les trucages pour se concentrer sur l’aventure.

Les acteurs sont, en général, au diapason. Tous se sont investis physiquement et psychologiquement dans leurs personnages, et ne donnent jamais l’impression de se « protéger ». Mentions honorables à Jason Clarke, solide dans le rôle principal, et Josh Brolin, en médecin vieillissant saisi par le blues conjugal. Kormakur a su aussi éviter in extremis les situations clichés des épouses mortes d’inquiétude, préférant saisir dans ces moments-là les détails qui sonnent juste plutôt que de recourir aux violons. Il fallait bien tout le métier d’actrices comme Keira Knightley ou Robin Wright pour donner un poids émotionnel à des scènes assez conventionnelles. Petit bémol cependant, avec la présence de Jake Gyllenhaal, pourtant excellent, mais relégué ici dans un rôle assez secondaire. Cela ne devrait pas cependant trop gâcher l’intérêt d’un Everest qui respecte son contrat de crédibilité jusqu’au bout.

Ludovic Fauchier.

 

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La Fiche Technique :

Réalisé par Baltasar Kormakur ; scénario de William Nicholson et Simon Beaufoy, d’après le livre « Into thin air » (« Tragédie à l’Everest ») de Jon Krakauer ; produit par Nicky Kentish Barnes,Tim Bevan, Liza Chasin, Eric Fellner,  Evan Hayes, Brian Oliver, Tyler Thompson et David Breashears (Cross Creek Pictures / Free State Pictures / RVK Studios / Universal Pictures / Walden Media / Working Title Films)

Musique : Dario Marianelli ; photo : Salvatore Totino ; montage : Mick Audsley

Direction artistique : Tom Still ; décors : Gary Freeman ; costumes : Guy Speranza

Effets spéciaux visuels : Dadi Einarsson, Simon Hughes et Arne Kaupang (Evolution FX / Framestore / Important Looking Pirates / Leonardo Cruciano Workshop / One of Us / Union Visual Effects)

Distribution USA : Universal Pictures / Distribution International : UIP

Durée : 2 heures 01

Caméras : Arri Alexa XT Plus et Red Epic Dragon

En bref… MORTDECAI / Charlie Mortdecai

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MORTDECAI / Charlie Mortdecai, de David Koepp

L’histoire :

Lord Charlie Mortdecai (Johnny Depp), marchand d’art excentrique, parcourt le monde à la recherche d’œuvres rares à acquérir et revendre, au prix fort, à des clients peu recommandables ; il s’en sort toujours grâce à son fidèle valet et homme de main, Jock (Paul Bettany). Mais le grand train de vie de Charlie lui vaut de sérieux ennuis financiers, au grand dam de sa chère épouse Johanna (Gwyneth Paltrow), rebutée par ailleurs par la moustache toute neuve de son mari… 

L’assassinat d’une restauratrice de tableaux, et le vol d’une rarissime peinture de Goya, met Charlie dans une situation délicate. L’inspecteur Alistair Martland (Ewan McGregor), amoureux malheureux de Johanna, mène l’enquête et réalise que la toile a sans doute été dérobée par Spinoza, un associé de Charlie, après que la restauratrice ait été assassinée par un certain Strago (Jonny Pasvolsky). Et tandis que Martland se rapproche de sa femme, Charlie, flanqué de Jock, met un point d’honneur à récupérer le Goya volé - quitte à se mettre dans de beaux draps…

 

Mortdecai

La critique :

Fais-nous mal, Johnny, Johnny… On a beau aimer Johnny Depp pour le suivre depuis pratiquement ses débuts (Edward aux mains d’argent, 25 ans déjà !?), il faut bien admettre que l’acteur est entré dans une phase critique. A l’instar de nombre de confrères entrés dans leurs cinquante ans, il semble être en pente descendante depuis quelques années. A l’exception de quelques films sympathiques (Rango et Lone Ranger, entre autres), Depp a bien mal choisi ses projets, entre un Pirates des Caraïbes 4 patachon, un Dark Shadows en relatif pilotage automatique ou une prestation embrumée dans Transcendance. Le jeune homme rêveur, charmeur et mélancolique des débuts s’est même mué au fil du temps en un énorme cabotin… Ce serait pardonnable (reconnaissons que le voir faire ses numéros à la Buster Keaton est toujours amusant), si les films étaient bons, mais malheureusement, depuis Public Enemies (six ans déjà), ce cher Johnny semble brader son talent. Malheureusement, Charlie Mortdecai ne changera pas la donne. 

Tout le film est un beau gâchis, un ego trip de premier ordre, Depp surjouant son propre personnage sous son aspect le plus irritant : un dandy richissime, imbu de lui-même, déconnecté de la réalité, mais dénué de tout ce qui rendait ses personnages précédents sympathiques. Une forme de démission qui touche aussi ses partenaires, contraints à faire du surplace avec des personnages creux, et le réalisateur David Koepp, bien plus inspiré quand il faisait de bons petits films fantastiques sans prétention (Stir of Echoes / Hypnose, et Fenêtre Secrète, avec le même Johnny Depp). Plus lassant qu’amusant, Charlie Mortdecai tente mal de raccorder les comédies sophistiquées à la Blake Edwards aux poses trash des films de gangsters de Guy Ritchie. Très mauvais mélange… Les running gags sont interminables (la moustache…) quand ils devraient être légers, Johnny continue de faire du Jack Sparrow mais ne fait pas rire ; quant au « sommet » du burlesque attendu dans le film, il est atteint dans une scène de gastro collective durant une party sans intérêt. Les autres acteurs font ce qu’ils peuvent pour sauver les meubles, sans être convaincus. Gwyneth Paltrow a toujours son charme habituel, Ewan McGregor se demande pourquoi il joue les utilités, et Paul Bettany sauve les meubles en faisant sourire le spectateur via son personnage de valet souffre-douleur. Mais franchement, c’est trop peu pour rendre le film sympathique. Depp, producteur du film, a logiquement attiré les foudres des critiques, le film a plongé dans l’indifférence générale au box-office, et, cette fois, on peut considérer que c’était justice…

On espère que cette nouvelle contre-performance réveillera enfin l’ami Johnny, et l’incitera à prendre de nouveau des risques sur ses prochains films. Peut-être Black Mass, qui le fera revenir dans les films de gangsters purs et durs, nous ramènera l’acteur intense de Donnie Brasco et Public Enemies. Croisons les doigts, et coupons vite cette triste moustache…

 

Ludovic Fauchier.

 

La fiche technique :

Réalisé par David Koepp ; scénario d’Eric Aronson, d’après le roman « Dont’t point that thing at me » de Kyril Bonfiglioli ; produit par Christi Dembrowski, Johnny Depp, Andrew Lazar, Patrick McCormick, Gigi Pritzker, Monique Feig et Kenneth Kokin (Huayi Brothers Media / Infinitum Nihil / Mad Chance Productions / OddLot Entertainment)

Musique : Mark Ronson et Geoff Zanelli ; photo : Florian Hoffmeister ; montage : Derek Ambrosi et Jill Savitt

Direction artistique : Patrick Rolfe ; décors : James Merifield ; costumes : Ruth Myers

Distribution USA : Lionsgate / Distribution France : Metropolitan Filmexport

Caméras : Arri Alexa et Red Epic

Durée : 1 heure 46

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 2ème partie

Retiré des tournages mais pas inactif pour autant, Mike Nichols reprit son travail de metteur en scène à Broadway à la fin des années 1970 ; en 1977, il obtint notamment un nouveau Tony Award pour sa direction de la comédie musicale Annie. Il fut aussi le producteur exécutif de la série télévisée Family, pour la chaîne ABC. Il filma aussi en 1980 le one-man-show de l’humoriste Gilda Radner, qui fut distribué avec succès aux USA sous le titre Gilda Live.

 

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Ci-dessus : Silkwood, ou une journée de travail ordinaire à l’usine nucléaire Kerr-McGhee… Prévenue par Dolly (Cher), Karen Silkwood (Meryl Streep) voit son amie Thelma (Sudie Bond) victime des effets d’une sévère irradiation.  


Nichols, huit ans après The Fortune, reprit le chemin des studios. Ce fut un scénario d’Alice Arlen et Nora Ephron, ancienne journaliste et future scénariste-réalisatrice à succès (Quand Harry rencontre Sally, Nuits blanches à Seattle), qui retint son attention. Silkwood (Le Mystère Silkwood) racontait une histoire vraie ; Karen Silkwood, une ouvrière du secteur nucléaire, était morte à 28 ans en 1974 dans un accident de la route suspect. La jeune femme, syndiquée, enquêtait sur les conditions de sécurité suspectes de l’usine Kerr-McGhee, et avait subi de nombreuses pressions peu avant son accident fatal. Le scénario, basé sur des articles du New York Times, retraçait les derniers mois de sa vie. Pour le rôle-titre, Nichols engagea Meryl Streep, entamant ainsi une solide amitié et une grande collaboration professionnelle avec celle qui devint son actrice favorite. L’ancienne élève de Vassar et de Yale, devenue l’actrice la plus respectée du cinéma américain, sut se fondre totalement dans la peau de Karen Silkwood. Un personnage attachant et complexe : mère divorcée (mais jamais mariée !) de trois enfants, Karen Silkwood est une ouvrière compétente mais fantasque, vulnérable mais combattive, et passe d’un comportement d’ado attardée à celui d’une adulte déterminée, pendant ce beau film où Nichols, sans excès de style particulier, montrait le quotidien des ouvriers du Middle West. Le cinéaste offrit aussi des rôles inattendus à Kurt Russell et Cher, jouant respectivement les rôles de Drew, le compagnon de Karen, et Dolly, sa meilleure amie lesbienne. L’acteur favori des films de SF de John Carpenter et l’ancienne chanteuse du duo Sonny & Cher étaient aussi crédibles que Streep, formant avec elle un drôle de ménage à trois. Ils étaient parfaitement dirigés par Nichols, tout comme la solide galerie de seconds rôles, joués par des gueules familières du cinéma américain de l’époque : Craig T. Nelson, Fred Ward, Diana Scarwid, Ron Silver… Silkwood sut alerter le public sur l’emprise de l’industrie nucléaire et les sales petites combines de ses dirigeants, plus préoccupés par les profits que par la sécurité de leurs employés. Le film sut aussi très bien décrire l’isolement et la paranoïa progressive de sa protagoniste, prenant conscience des risques encourus sans être soutenue en retour. Le film marqua le retour en grâce de Nichols aux yeux de la critique, et obtint un solide succès. Nichols fut cité comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars et aux Golden Globes.

 

Mike Nichols - Heartburn

Fidèle à ses habitudes de travail, Mike Nichols, sitôt le tournage de Silkwood terminé, revint à Broadway. Durant les deux années suivantes, il mit en scène plusieurs pièces et spectacles, toujours de grande qualité, notamment une adaptation de The Real Thing de Tom Stoppard, qui lui valut un nouveau Tony Award ; il découvrit aussi une artiste de rue nommée Whoopi Goldberg, dont il réalisa le spectacle The Spook Show, lançant ainsi la carrière de la comédienne et humoriste révélée juste après au cinéma par La Couleur Pourpre de Steven Spielberg. En 1985, Nichols retrouva Nora Ephron et Meryl Streep pour travailler à son film suivant, Heartburn (La Brûlure). Une comédie aigre-douce basée sur le roman de la scénariste, en fait une autobiographie à peine voilée de son second mariage avec Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui, avec son collègue Bob Woodward, révéla l’affaire du Watergate (revoir Les Hommes du Président). L’histoire de Heartburn retraçait la rupture du couple, rebaptisé Rachel Samstat et Mark Forman, mis à mal par les infidélités permanentes du mari, qui avait une liaison avec la fille d’un Premier Ministre Britannique tandis que son épouse était enceinte de leur deuxième enfant. Pour Nichols, grand dépressif qui lui-même allait divorcer pour la troisième fois, le sujet semblait être tombé au bon moment, malheureusement Heartburn fut une déception. Jack Nicholson remplaça le moins « bankable » Mandy Patinkin (au grand dam du réalisateur), et malgré un face-à-face de qualité entre les deux superstars, le film sorti en 1986 fut vite oublié. Il faut dire que les avocats de Carl Bernstein firent planer un risque de poursuites judiciaires pour diffamation, obligeant Ephron et Nichols à arrondir les angles de leur script. Résultat, malgré de bonnes scènes de comédie, et un casting de qualité (on y trouvait Stockard Channing, Jeff Daniels, Milos Forman, Maureen Stapleton, et, dans un tout petit rôle, Kevin Spacey), Heartburn fut bien trop mou pour convaincre qui que ce soit.

 

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ci-dessus : les joies du service militaire dans Biloxi Blues. Eugene (Matthew Broderick) et ses camarades à la peine aux patrouilles, sous la férule du Sergent Toomey (Christopher Walken) !

 

Mike Nichols ne se laissait pas abattre, et, après une mauvaise année 1986, les choses s’améliorèrent. 1988 fut une année heureuse, sur le plan personnel et professionnel. Il épousa sa quatrième femme, la journaliste vedette Diane Sawyer, dont il dira qu’elle fut son seul vrai grand amour (le couple restera marié jusqu’au décès de Nichols) ; laissant de côté les mises en scène à Broadway, Nichols cofonda le New Actors Workshop à New York, dont il sera un des enseignants avec ses anciens compères de Chicago, Paul Morrison et George Sills. Au cinéma, Nichols signera deux films à la suite, cette même année. Pour le défunt studio Rastar, il adapta la pièce de Neil Simon, Biloxi Blues, une comédie basée sur les souvenirs du service militaire du futur auteur de Drôle de Couple. Eugene Morris Jérôme (Matthew Broderick), un jeune Juif de Brooklyn, aspirant écrivain, fait ses classes au fin fond du Mississipi, au camp de Biloxi. Alors que la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, Eugene rencontre des camarades venus de milieux divers, devient un homme dans les charmants bras de Daisy (Penelope Ann Miller) et doit suivre les ordres du sergent instructeur Toomey (le grand Christopher Walken), le tout dans des conditions plus rocambolesques que romantiques… Du classique pour le réalisateur du Lauréat et de Catch-22, qui « emballa » professionnellement ce sympathique petit film. On notera que Nichols y abordait un thème qui va devenir récurrent dans ses futurs films : l’acceptation – difficile – de l’homosexualité au cœur de la société américaine. Un jeune bidasse, Hennessey (Michael Dolan), est ici persécuté pour ses préférences sexuelles, inconcevables pour le règlement au cœur de la Grande Muette américaine. Après le portrait attachant de Dolly, la lesbienne platoniquement amoureuse de Silkwood, Nichols aura l’occasion de développer d’autres personnages crédibles, qui le mèneront à Angels in America.

 

Mike Nichols - Working Girl

Nichols enchaîna immédiatement avec son film suivant, Working Girl. Le scénario de Kevin Wade était du pain béni pour Nichols, se plaçant ici dans la continuité des grandes comédies à la Lubitsch, Mankiewicz ou Billy Wilder ; humour, charme et élégance, servant à glisser en sous-main un commentaire très acide sur la société des années 1980. Avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, on assista au triomphe d’un libéralisme économique effréné dont on mesure les ravages avec les années. C’était l’époque des golden boys arrogants, superficiels, cupides et machistes, ayant pris à tort le personnage de Michael Douglas dans Wall Street pour un héros (« Greed is good », souvenez-vous). Wall Street et le monde des affaires, justement, sont au centre de l’intrigue de Working Girl, une foire d’empoigne où les femmes sont encore reléguées au second rang. Tess McGill (Melanie Griffith), une ravissante secrétaire financière, refuse une « promotion canapé » et travaille pour Katharine Parker (Sigourney Weaver), une directrice administrative qui, sous ses abords amicaux, vole sans le moindre scrupule les idées que lui suggère Tess. A la suite d’un accident de ski de Katharine, Tess découvre que celle-ci s’est ainsi servie de son travail pour préparer un investissement avec un client de la première importance. La jeune femme profite de la situation pour prendre les commandes du deal et se montre bien plus compétente que sa patronne ; d’autres ennuis commencent quand elle rencontre la perle rare, Jack Trainer (Harrison Ford), un homme d’affaires séduisant, qui la respecte… et est aussi l’amant occasionnel de Katharine. Un brin perfide sous ses allures romantiques, le film suggérait que son héroïne évoluait dans le bon sens, devenait une vraie « working girl » récompensée de ses efforts… en évinçant sans pitié sa rivale. On retrouvait l’esprit d’Eve, le film de Mankiewicz avec Bette Davis. Quoi qu’il en soit, Nichols réalisa une très plaisante comédie, qui fut appréciée aussi bien de la critique que du public, celui-ci réservant à Working Girl un très beau succès au box-office. Il le doit avant tout à un casting impeccable, Nichols ayant une nouvelle fois trouvé les bonnes personnes pour les bons rôles. Le cinéaste avait de nouveau du flair, faisant ici décoller les carrières de débutants nommés Kevin Spacey (en yuppie goujat), Alec Baldwin (jouant le petit ami macho de Tess), et Joan Cusack, nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle pour son personnage de bonne copine fofolle. Le trio vedette n’était pas en reste : Harrison Ford, impeccable dans un registre pince-sans-rire maladroit faisant de lui l’héritier de Gary Cooper, s’entendit très bien avec Nichols ; celui-ci offrit l’opportunité à Melanie Griffith, cantonnée alors aux rôles de bombe sexuelle (Body Double, Dangereuse sous tous rapports) de prouver qu’elle était aussi une excellente actrice de comédie, à la fois vulnérable et amusante ; et Sigourney Weaver fut irrésistible, s’amusant à jouer un mémorable personnage de méchante « boss » hypocrite et tyrannique. Les deux comédiennes furent nominées, toutes les deux, à l’Oscar de la Meilleure Actrice (1er et 2ème Rôle), et remportèrent dans ces mêmes catégories le Golden Globe. Working Girl obtint également le Golden Globe du Meilleur Film (catégorie Comédie), Nichols étant également cité au Globe du Meilleur Réalisateur.

 

Mike Nichols - Postcards from the edge

Mike Nichols et la « Star Wars connection »… après avoir dirigé Harrison Ford en héros romantique dans Working Girl, le cinéaste travailla pour son film suivant avec la Princesse Leia en personne, Carrie Fisher, passée du métier d’actrice à celui d’écrivaine et scénariste. Fille d’un chrooner volage, Eddie Fisher, et de la star des comédies musicales des années 1950-1960 Debbie Reynolds (Chantons sous la pluie), Carrie Fisher avait développé une relation compliquée avec sa célèbre maman. En dépit du triomphe de la première trilogie Star Wars qui fit d’elle une jeune star, Carrie Fisher avait vu sa carrière d’actrice stagner. Difficile de sortir de l’ombre d’une maman star, et, à l’instar de nombreux jeunes talents, Carrie Fisher avait connu de sérieux problèmes avec la drogue, dont elle fut heureusement guérie. Heureusement pour elle, étant dotée d’un sérieux sens de l’humour et d’une forte personnalité, Carrie Fisher avait su s’inspirer de ses tracas hollywoodiens en écrivant ; son roman Postcards from the Edge s’inspirait très librement de ses mésaventures et intéressa Mike Nichols, qui travailla avec elle sur le script du film, titré chez nous Bons Baisers d’Hollywood. Ce fut la troisième collaboration entre Nichols et son actrice fétiche Meryl Streep, héritant ici du rôle de Suzanne Vale, actrice « à problèmes » guérie d’une overdose, forcée de vivre sous la tutelle de sa mère Doris Mann (Shirley MacLaine), ancienne superstar des comédies musicales. Narcissique, envahissante, souvent très imbibée, Doris n’est pas un cadeau pour sa fille qui tente vaille que vaille de reprendre le travail. Du tout cuit pour la verve satirique de Nichols, qui s’en donna à cœur joie vis-à-vis de l’industrie du cinéma américain, et offrit à Meryl Streep l’occasion de révéler un sacré talent comique insoupçonné (confirmé deux ans plus tard par son rôle dans La Mort vous va si bien). Autour d’elle et de Shirley MacLaine (préférée à Debbie Reynolds, qui insistait pour jouer le rôle… Nichols tint bon et refusa poliment), le cinéaste rassemblait un solide casting regroupant Dennis Quaid en producteur infidèle, Gene Hackman en réalisateur ronchon, Richard Dreyfuss (retrouvant Nichols 23 ans après ses touts débuts dans un rôle minuscule dans Le Lauréat) en médecin compréhensif et Annette Bening, remarquée pour son personnage de jeune actrice ambitieuse. De l’avis général, le film valait surtout pour la performance comique de Meryl Streep (qui poussait joliment la chansonnette country – suivant une tradition tacite entre elle et Nichols, l’actrice chantait d’ailleurs dans chacun de leurs films !), mais perdait son intérêt à décrire la relation mère-fille, jugée un peu convenue. Le public bouda d’ailleurs Postcards from the Edge.

 

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ci-dessus : A propos d’Henry, ou un grand enfant dans une bibliothèque… Henry Turner (Harrison Ford) s’amuse aux dépens de sa fille Rachel (Mikki Allen) !

 

Peu après, Nichols retrouva Harrison Ford pour leur film suivant. L’acteur et le réalisateur s’étant particulièrement bien entendu sur le tournage de Working Girl, ils travaillèrent ensemble sur Regarding Henry (A propos d’Henry), un drame écrit par un jeune scénariste de 25 ans, complètement inconnu alors : Jeffrey Abrams (tel qu’il est cité au générique), qui n’est autre que J.J. Abrams, devenu depuis le producteur-réalisateur le plus « über-geek » d’Hollywood. Futur réalisateur de Mission : Impossible III, Super 8, des reboots de Star Trek et de l’Episode VII de Star Wars (où il a retrouvé Harrison Ford), Abrams signa alors ce scénario très éloigné de ses futurs blockbusters. A propos d’Henry racontait le retour à la vie d’Henry Turner (Ford), un avocat new-yorkais cynique et égoïste, dont la vie bascule suite à une agression. Blessé au lobe frontal, réveillé d’un coma, Henry, atteint d’amnésie rétrograde, n’est plus le même homme. Décontenancé par son entourage, il a le comportement d’un enfant ; épreuve difficile qui lui permet cependant de se rapprocher de sa femme Sarah (Annette Bening) et de leur fille Rachel (Mikki Allen). A propos d’Henry se situait quelque peu dans cette veine alors récente de films sur des « hommes enfants », initiée par le succès de films comme Big ou Rain Man. A priori, le film de Nichols aurait dû se situer dans cette même veine, d’autant plus qu’il revenait sur un autre thème favori du cinéaste : la transformation psychologique de son personnage principal, quittant sa superficialité upper class pour devenir sincère et lucide. Mais, de l’avis général, le film souffrait d’un excès de gentillesse auquel le réalisateur de Qui a peur de Virginia Woolf ? ne nous avait pas habitué. Cependant, la prestation d’Harrison Ford est impeccable, l’acteur jouant à merveille de sa gaucherie charmeuse.

 

wolf wolf 1993 real : Mike Nichols Jack Nicholson

Nichols retrouva, après une coupure de six ans, le chemin de Broadway pour mettre en scène La Jeune Fille et la Mort en 1992. Peu de temps après, son vieil ami Jack Nicholson lui proposa de réaliser Wolf, qui serait leur quatrième et dernier film. Le Dracula de Francis Ford Coppola avait subitement ravivé l’intérêt du public pour les récits classiques d’épouvante, et, durant une assez courte période des années 1990, furent mises en chantier des adaptations fidèles, ou plus libérales, des mythes du genre, par des cinéastes et des acteurs de la « A-List ». Notamment durant cette année 1994 ou furent mis en scène Entretien avec un Vampire avec Tom Cruise et Brad Pitt, ou le Frankenstein de et avec Kenneth Branagh et Robert De Niro. Wolf était un récit de loup-garou imaginé par un ami de Nicholson, le grand écrivain Jim Harrison, qui en avait écrit un premier traitement, remanié ensuite par Wesley Strick (Cape Fear / Les Nerfs à Vif, version Scorsese) et la fidèle Elaine May. Du tout cuit pour la méga-star Nicholson, revenant en terrain familier après Shining, Les Sorcières d’Eastwick ou Batman. Nicholson jouait le rôle de Will Randall, un éditeur new-yorkais vieillissant ; menacé de perdre son job par la faute d’un patron méprisant (Christopher Plummer), il se voit aussi supplanté par son jeune disciple aux dents longues (James Spader), qui va jusqu’à lui ravir sa femme délaissée (Kate Nelligan). Seul rayon de soleil dans cette déprime : Will se rapproche de Laura, la fille rebelle de son patron (la sublime Michelle Pfeiffer)… à ses côtés, Will reprend du poil de la bête. Littéralement, car, mordu par un loup durant une nuit de pleine lune, il se transforme en lycanthrope ! Curieuse idée a priori de voir Mike Nichols s’emparer d’un genre qu’il ne maîtrisait pas… encore qu’à y regarder de plus près, on peut faire des rapprochements entre Wolf et Qui a peur de Virginia Woolf, ne serait-ce que par le titre et les règlements de comptes pendant une nuit de pleine lune… Wolf laissa la critique mitigée, mais le public répondit présent, faisant un succès au film (130 millions de dollars), dépassant les recettes du Lauréat et Working Girl. Bien meilleur que son accueil initial le laissait supposer (Nichols dut retourner en catastrophe une scène finale peu convaincante), Wolf est plus intéressant quand il montre la transformation psychologique de son personnage principal (l’occasion pour le cinéaste de faire preuve de son excellent sens de la satire sociale)… et moins réussi quand il donne dans l’imagerie cliché du film de loup-garou. Difficile de prendre au sérieux l’affrontement final, où Nicholson et James Spader, grimés façon Lon Chaney Jr. se sautent dessus au ralenti. Malgré ce côté bancal, Wolf reste intéressant à regarder, bénéficiant de la belle photo nocturne de Giuseppe Rotunno, et de bons comédiens. Nicholson ne cabotine pas trop (encore qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à Shining, auquel Nichols rend un hommage évident dès le début), Spader est excellent en jeune rival onctueux à souhait, et Michelle Pfeiffer illumine le film de son charme habituel. Son personnage, porte-parole de la pensée libre du réalisateur, permit d’ailleurs à ce dernier de filmer sa plus grande passion, les chevaux.

 

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ci-dessus : petit doigt, John Wayne et biscottes… la scène classique de La Cage aux Folles, devenu Birdcage aux USA. Armand Goldman (Robin Williams) a du travail pour convaincre Albert (Nathan Lane) d’être  »un vrai mec » ! Il y a urgence, le sénateur Keeley (Gene Hackman) approche…

 

Nichols retrouva Elaine May pour leur film suivant, qui nous est très familier puisqu’il s’agit du remake de La Cage aux Folles. La pièce de Jean Poiret, transposée à Broadway, était depuis longtemps un grand succès. Nichols acquit les droits d’adaptation pour un remake intitulé Birdcage, dont le scénario fut signé par son ancienne complice. Transposée aux Etats-Unis, l’intrigue de Birdcage ne change pas d’un iota de la pièce et du film original d’Edouard Molinaro, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi. Albin « Zaza Napoli » et Renato Baldi deviennent, de ce côté de l’Atlantique, Albert et Armand Goldman (Nathan Lane et Robin Williams), vieux couple installé à South Beach, quartier prisé de la communauté gay de Miami, où Armand dirige la revue travestie de la boîte de nuit The Birdcage. Armand a un fils, Val, qui va se marier avec la fille du Sénateur républicain Keeley (Gene Hackman). Ce dernier, ultraconservateur, homophobe et antisémite, tient à ce que les belles-familles se rencontrent dans les règles, avant de donner son accord pour le mariage. Pour son fils, Armand accepte de se faire passer pour un respectable attaché culturel strictement hétérosexuel, au grand dam de l’hypersensible Albert, bien incapable de jouer l’oncle « normal »… Sans doute pas le plus grand film de Nichols, Birdcage ne démérite pas ; c’est même l’une des rares fois où un remake américain d’une comédie française trouve son propre ton sans « tuer » l’esprit de son modèle. Ce fut donc une comédie sans prétention, menée avec un tempo comique indéniable, aidé en cela par Robin Williams, laissant le champ libre à Nathan Lane. Le film fut aussi une nouvelle fois l’occasion pour Nichols de se moquer allègrement de l’étroitesse d’esprit de la « majorité morale » et de l’establishment républicain américain, à travers le couple de vieux réactionnaires formé par Gene Hackman et Dianne Wiest. Et de présenter des personnages homosexuels sous un angle plus léger, et plus touchant, après ceux de Silkwood et Biloxi Blues. Les critiques rirent de bon cœur, le public américain aussi, réservant à Nichols son plus grand succès au cinéma (185 millions de dollars pour un modeste budget de 31 millions) ; le public français, connaissant par cœur la version originale, préféra évidemment bouder Birdcage.

 

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Ci-dessus : ambiance festive dans le q.g. de campagne du staff de Jack Stanton, dans Primary Colors… Sous les yeux d’Henry Burton (Adrian Lester) et Howard (Paul Guilfoyle), l’analyste politique Richard Jemmons (Billy Bob Thornton) montre ses « compétences » à Jennifer (Stacy Edwards) !

 

Nichols et May continuèrent sur leur lancée en signant le film suivant, Primary Colors. Fervent Démocrate, Mike Nichols suivait depuis longtemps l’évolution politique de son pays avec un regard incisif ; l’arrivée au pouvoir de Bill et Hillary Clinton en 1992 avait changé la donne, après les douze années de néolibéralisme de l’époque Reagan-Bush. Toujours prompt à « sentir » l’air d’une époque, Nichols avait vu dans le roman anonyme Primary Colors le potentiel pour aborder frontalement la cuisine politique de son pays d’adoption. Adapté du livre (écrit en réalité par le journaliste de Newsweek Joe Klein, qui avait suivi le futur couple présidentiel durant sa campagne de 1992), Primary Colors suivait le parcours d’Henry Burton (Adrian Lester), petit-fils d’une grande figure du Mouvement des Droits Civiques pour les Noirs américains, rejoignant le staff de campagne du Gouverneur Jack Stanton (John Travolta), en course pour les élections primaires qui désigneront le candidat du Parti Démocrate, dernière étape avant les élections présidentielles américaines. Henry est entraîné par ce charismatique outsider dans le tourbillon de sa campagne jalonnée d’embûches ; aux côtés notamment de Richard Jemmons (Billy Bob Thornton), un analyste politique redneck, et de Libby Holden (Kathy Bates), lesbienne grande gueule chargée de déjouer les pièges semés par les adversaires politiques de Jack, Henry apprend vite à perdre ses illusions idéalistes pour mettre les mains dans le cambouis. Tâche d’autant plus délicate que Jack, homme à femmes notoire, ne peut s’empêcher de courir les jupons, au su de sa femme Susan (Emma Thompson) qui doit soutenir son époux contre vents et marées.  Primary Colors n’était pas une biopic sur le couple présidentiel alors en fonction, et Nichols, avec ses acteurs, prit bien soin de prendre ses distances avec les Clinton. Il n’en reste pas moins que le film, excellente reconstitution d’une campagne électorale, impeccablement joué et dirigé, mit dans le mille en certaines occasions… L’action politique de la présidence de Bill Clinton fut entachée par sa réputation d’invétéré coureur de jupons. Le film, tourné en 1997, sortit l’année suivante, au moment même où le scandale sexuel de l’affaire Monica Lewinsky allait pousser Clinton au parjure ! Primary Colors ne se limitait pas cependant à ces seules histoires de frasques sexuelles, et s’intéressait plutôt à la prise de conscience d’un jeune idéaliste lancé dans une carrière politique. Grâce à la plume incisive d’Elaine May et au sens de la mise en scène de Nichols, le film fut une description solide de la vie d’un petit groupe de personnes embarquées dans un métier épuisant. D’abord caustique puis plus sombre, Primary Colors offrit de beaux rôles à ses comédiens : Travolta, comédien d’habitude limité, fut assez crédible ; Emma Thompson commença une intéressante association créative avec Nichols. Les mieux lotis furent les seconds rôles, surtout Billy Bob Thornton en analyste lubrique, limite clochard, mais lucide, et Kathy Bates (nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle) pour son personnage haut en couleurs, porte-parole de la pensée de Nichols et May. A travers le personnage de Libby, ancienne militante hippie dégoûtée par le « cirque » politique dans lequel elle s’était engagée par conviction, il n’est pas interdit de voir Nichols dresser un bilan de sa carrière, de ses hauts et de ses bas. Le film fut très bien accueilli, mais n’intéressa guère le public, peu friand de films sur la politique. 

 

Mike Nichols - De quelle planète viens-tu

On passera rapidement, par contre, sur le film suivant de Nichols, De quelle planète viens-tu ?, sorti en 2000. Sans doute le vilain petit canard de sa filmographie, De quelle planète viens-tu ?était une comédie satirique écrite et interprétée par Garry Shandling, humoriste superstar de la télévision américaine. Il jouait le rôle d’Harold, un extra-terrestre venu sur Terre pour féconder une femme et ramener leur enfant sur son monde natal. Etant pourvu d’un pénis artificiel, Harold se faisait repérer et poursuivre avant de pouvoir rentrer chez lui… Pas grand-chose à dire sur ce film qui fut un bide monstrueux, et dans lequel Annette Bening, Ben Kingsley et John Goodman semblaient s’être égarés. Nichols sut heureusement rebondir grâce à une exemplaire dernière décennie. 

 

Mike Nichols - Wit

Les dernières années d’un cinéaste sont souvent aussi révélatrices que ses débuts, même s’il arrive souvent qu’on se focalise plus sur ses premières œuvres. Le cas de Mike Nichols est très intéressant ; celui qu’on avait hâtivement comparé à Orson Welles à ses débuts, malgré la qualité évidente de ses films, semblait être traité avec une certaine condescendance au vu de certains de ses films. Mais la dernière partie de son œuvre prouva qu’il fallait encore compter sur lui ; le metteur en scène et cinéaste alterna judicieusement théâtre, télévision et cinéma, rassemblant dans ces différents supports l’essentiel de ses sujets de prédilection : les relations hommes-femmes, la transformation psychologique de ses personnages, les conflits de classes sociales, la lutte personnelle entre Nature et Culture, la politique américaine… et la Mort, omniprésente désormais. A plus de 70 ans, Nichols, revenu au théâtre (une adaptation de La Mouette de Tchekhov), signa deux téléfilms de très grande qualité, sous la bannière de la chaîne HBO. Deux téléfilms adaptés de pièces de théâtre, osant aborder un sujet généralement considéré comme tabou et « repoussoir » : la maladie incurable, et la Mort. Et, dans les deux cas, ce fut une réussite. Diffusé en 2001, Wit (Mon combat) était adapté de la pièce de Margaret Edson, une enseignante lauréate du Prix Pulitzer pour sa pièce. Nichols retrouva Emma Thompson, et l’actrice britannique, qui avait apprécié leur travail commun sur Primary Colors, cosigna le scénario. Elle y jouait le rôle de Vivian Bearing, brillante académicienne, experte en littérature et poésie métaphysique, qui apprenait qu’elle était atteinte d’un cancer des ovaires. Affaiblie par les traitements expérimentaux et la maladie, Vivian faisait le bilan de sa vie, réalisant que ses hautes exigences intellectuelles l’ont coupé des simples relations humaines. Confrontée à sa mort inéluctable, elle finira par comprendre la valeur de la compassion, grâce à son ancienne mentor et une infirmière. Un concert de louanges pour l’actrice et pour Nichols, signant là un beau film méconnu. Wit fut récompensé de nombreux prix, essentiellement pour la performance d’Emma Thompson. Mike Nichols ne fut pas oublié, et obtint l’Emmy Award du Meilleur Réalisateur et un Prix Spécial au Festival de Berlin.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes d’Angels in America. Roy Cohn, à l’agonie, est veillé par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il fit jadis exécuter. La vengeance, la compassion et un pied de nez final… Al Pacino face à Meryl Streep. Respect total pour les meilleurs !

 

Toujours sous l’égide d’HBO, Mike Nichols signa l’une de ses meilleures œuvres en 2003 : Angels in America, l’adaptation de la pièce de Tony Kushner, signée par celui-ci, un des tous meilleurs dramaturges new-yorkais en activité, également scénariste de renom (une collaboration remarquable avec Steven Spielberg sur les scripts de Munich et Lincoln, les œuvres les moins « faciles » du cinéaste). Kushner avait écrit Angels in America en connaissance de cause : ouvertement gay, l’auteur avait vu les ravages du SIDA dans la communauté homosexuelle new-yorkaise dans les années 1980. Angels in America aborde frontalement cette triste période, mais d’une manière complètement inattendue : mêlant le drame, la comédie, le fantastique et la chronique politique sans jamais appartenir à un seul de ces genres. L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, en 1985, durant les années Reagan. Difficile à résumer, elle tourne autour de plusieurs personnages dont les vies s’entrecroisent à cause du SIDA, dont est atteint Prior Walter (Justin Kirk), un jeune homosexuel. Son compagnon, Louis Ironson (Ben Shenkman), horrifié par la dégradation de son état, se sent incapable de l’aider et le quitte. Prior souffre le martyre, mais voit bientôt d’étranges hallucinations prendre forme chez nuit, jusqu’à l’arrivée de l’Ange de l’Amérique (Emma Thompson), qui le désigne comme le Prophète de l’époque à venir. Louis rencontre Joe Pitt (Patrick Wilson) ; Mormon, reaganien enthousiaste, et homosexuel « dans le placard », Joe vit un mariage sinistre avec Harper (Mary-Louise Parker), son épouse planant sous Valium, préférant ainsi fuir leur triste quotidien. Joe est aussi le protégé de Roy Cohn (Al Pacino), sinistre personnage de l’Histoire judiciaire américaine ; durant la Chasse aux Sorcières, Cohn envoya sans le moindre scrupule (et tout à fait illégalement) les époux Rosenberg à la chaise électrique. Gay ayant tout fait pour ne jamais révéler ses penchants au public (le pouvoir primant sur la vérité…), Cohn, atteint lui aussi du SIDA, est soigné par Belize (Jeffrey Wright), l’ex-compagnon de Louis. Et il reçoit la visite de la défunte Ethel Rosenberg (Meryl Streep), tandis qu’Hannah (également Meryl Streep), la mère de Joe, arrive à New York pour ramener son fils « sur le droit chemin », et rencontre Prior… Deux grands épisodes (eux-mêmes fragmentés en trois segments) de plus de 2 heures 30, un casting royal (rien que pour les face-à-face entre le volcanique Mr. Pacino et la grande Meryl Streep, cela vaut le détour), et une écriture rigoureuse firent d’Angels in America un chef-d’oeuvre télévisuel. A travers ce véritable film inclassable, capable de vous faire passer du rire aux larmes en un instant, Nichols se surpassa. Sans être sentencieux un seul instant, il réussit à dépeindre les contradictions d’une Amérique où l’épidémie pousse chacun à faire face à ses préjugés. C’était magnifiquement mis en scène, Nichols glissant au passage un hommage délibéré à l’œuvre filmique de Jean Cocteau (Orphée et La Belle et la Bête), et d’autres, plus discrets, à Billy Wilder et Stanley Kubrick. Angels in America lui permit aussi, par l’entremise d’une magnifique scène d’ouverture, d’évoquer sans doute pour la première et seule fois de sa carrière ses origines. Un vieux rabbin (Meryl Streep !), durant des funérailles, s’adresse à la famille d’une défunte, et aussi sans doute au spectateur. Il évoque, avec humour, nostalgie et un brin d’amertume, le souvenir des stettels d’Europe centrale et orientale, foyers de la grande culture juive balayée par les pires dictatures qui soient. Cet esprit unique en son genre a trouvé dans une autre Terre Promise un nouveau terreau pour s’épanouir. Solitude, détresse, résilience et réconciliation sont les maîtres mots d’Angels in America, une véritable leçon d’espoir en dépit de la noirceur annoncée du sujet. Il va sans dire que cette mini-série fit un triomphe. 5 Golden Globes et 11 Emmy Awards (record absolu à ce moment-là). Mike Nichols fut récompensé du DGA Award, et obtint l’Emmy Award de la Meilleure Mise en Scène. Les acteurs furent aussi à la fête : Emmys et Golden Globes pour Mary-Louise Parker (la star de Weeds), le discret Jeffrey Wright (excellent dans un double rôle, dont celui de Belize), et des monstres sacrés, Meryl Streep et Al Pacino. Monstrueux, pathétique et drôle en même temps, on ne l’avait pas vu autant à la fête dans un rôle de salaud depuis Scarface !

 

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ci-dessus : une partie de la fameuse scène de pole-dancing de Closer, où Larry (Clive Owen), ivre, retrouve Alice (Natalie Portman). Du calme, messieurs, du calme…

 

A 73 ans, Mike Nichols ne se reposa pas sur ses lauriers. Mêlant toujours ses deux activités principales, il produisit la pièce The Play that I wrote et le one-woman show Whoopi (retrouvailles avec Whoopi Goldberg, évidemment), qui lui valurent deux nouvelles nominations aux Tony Awards ; ceci, tout en préparant et tournant son film suivant, Closer, qui fut sa dernière pièce de théâtre adaptée au cinéma par ses soins. L’œuvre du dramaturge britannique Patrick Marber (également auteur au cinéma de l’intéressant Chronique d’un scandale avec Cate Blanchett et Judi Dench) lui permit de revenir aux thèmes abordés dans Carnal Knowledge. Sorti en 2004, Closer suivait le chassé-croisé amoureux de deux couples qui s’aiment, se trompent et se vengent, sur quelques années. A Londres, Dan Woolf (Jude Law) et Alice Ayres (Natalie Portman) se croisent et tombent immédiatement amoureux. Un an plus tard, Dan, devenu un écrivain à succès, ne peut s’empêcher de se rapprocher d’Anna Cameron (Julia Roberts), une photographe, cultivée et sophistiquée. Mais elle repousse ses avances, et Dan, par farce, la fait rencontrer Larry Gray (Clive Owen), un dermatologue macho. Surprise : Anna et Larry finissent par se marier, mais celle-ci et Dan ont une liaison… qui pousse Larry et Alice à se rapprocher. Simple comme tout en apparence, mais impeccablement géré par le cinéaste, Closer est un quatuor à fleurets mouchetés entre des comédiens qui donne là encore le meilleur d’eux-mêmes. Nichols conservait volontairement l’aspect « théâtral » du projet, centré autour de quatre personnages inspirés de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte, et son histoire grivoise d’échange d’épouses. Remis au goût du jour, le récit montrait aussi (une constante chez Nichols) l’évolution des relations hommes-femmes, toujours aussi chaotiques en ce début de 21ème Siècle… Les dialogues et les situations sont souvent très crues, l’ambiance plutôt triste, en dépit de quelques rares scènes de comédie : une séance de web-chat sexuel très grinçante, où Dan se fait passer pour Anna et berne Larry qui ne se doute de rien, jusqu’à la rencontre avec la vraie Anna. On ne refera pas Mike Nichols, toujours caustique à l’heure du cyber-sexe ! Les comédiens furent à la fête : Jude Law, entre désinvolture apparente et mélancolie, était irréprochable ; Julia Roberts avait enfin un personnage consistant à défendre (nul doute que sa collaboration avec Nichols, qui se poursuivit avec le film suivant, lui fut bénéfique) derrière son glamour habituel. Mais ce furent surtout Clive Owen (parfait dans son rôle de macho cynique cachant sa vulnérabilité rentrée) et Natalie Portman qui impressionnèrent. La jeune comédienne sortait pour de bon de l’enfance, des rôles d’ado fragilisée et de princesse galactique au grand cœur, et incendiait littéralement la pellicule. On lui découvrait ici une séduction, voire une dureté qu’on ne lui connaissait pas. Et, sans complexes, elle volait la scène à Clive Owen dans une brûlante scène de joute amoureuse sur fond de pole dancing. Les comédiens de Closer furent unanimement salués et cités à de nombreuses récompenses ; Owen décrocha le BAFTA Award du Meilleur Second Rôle, ainsi que le Golden Globe dans cette même catégorie, Natalie Portman obtenant quand à elle celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle (qui aurait pu être aussi bien celui du Premier Rôle, mais qu’importe…). Malgré un sujet a priori difficile, Closer obtint aussi un joli succès, aidé en cela, entre autres, par l’utilisation d’une superbe chanson, The Blower’s Daughter de Damien Rice, qui ouvrait le film sur une des plus belles scènes de coup de foudre jamais tournées à ce jour.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes de La Guerre selon Charlie Wilson. Charlie (Tom Hanks) reçoit Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman),  pour l’informer sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tandis que Bonnie Bach (Amy Adams) et les « Angels » se démènent pour sortir le député d’une affaire de mœurs embarrassante, Gust se mêle de ce qui ne le regarde pas. N’acceptez jamais de cadeau de la part d’un agent de la CIA !

 

Sitôt Closer achevé, Nichols, fidèle à ses habitudes, revint vers les planches, comme metteur en scène de la comédie musicale Spamalot, adaptée du film cultissime Sacré Graal ! des Monty Python, ce qui lui valut le 8ème Tony Award de sa carrière. Son projet suivant au cinéma serait son dernier, une ahurissante histoire vraie découverte et écrite par un maître de l’écriture, Aaron Sorkin, le scénariste des Hommes d’Honneur et du futur Social Network, également créateur de la caustique série A la Maison Blanche. Sorkin signa l’adaptation du livre de l’ancien journaliste de CBS George Crile, Charlie Wilson’s War, qui devint chez nous le film connu sous le titre La Guerre selon Charlie Wilson. Une histoire vraie, donnant un éclairage particulièrement décapant sur le rôle joué par un obscur député Texan démocrate, Charlie Wilson (Tom Hanks), durant la guerre d’Afghanistan opposant les Soviétiques aux rebelles Moudjahidines. Bon vivant, buveur et amateur de jolies filles, « Good Time » Charlie, jusque-là tout juste doué pour se faire réélire grâce à son sens de la clientèle, se lança dans une improbable campagne en faveur des Afghans écrasés par l’armée Soviétique, sur les conseils de son ex-maîtresse Joanne Herring (Julia Roberts), une héritière texane ultraconservatrice. Pour ce faire, Charlie Wilson sera conseillé et aidé par le plus improbable agent de la CIA : Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman), fils d’un limonadier grec, une grande gueule qui ignore les règles de la bienséance. Grâce à lui, Charlie, avec le soutien réticent du Congrès, établira un montage financier hasardeux pour financer les rebelles et leur donner des armes – avec la complicité du gouvernement pakistanais de Muhammad Zia Ul-haq, des services secrets égyptiens et saoudiens, et même du Mossad ! Le résultat sera une victoire pour les Moudjahidines, chassant les Soviétiques de leur pays en 1988. Evènement qui influencera la chute du bloc communiste l’année suivante… mais aussi sur l’embrasement du Moyen Orient au début du 21ème Siècle. Malgré les efforts de Charlie Wilson, en effet, ses collègues refuseront de l’aider à reconstruire l’Afghanistan en ruines, et de désarmer les rebelles. En l’espace d’une décennie, l’Afghanistan deviendra le terreau du fondamentalisme religieux islamiste, des Talibans et du terrorisme prenant pour cible l’Amérique qui les avait financés… Un sujet explosif, donc, pour Mike Nichols, qui s’en sortit magistralement, trouvant dans La Guerre selon Charlie Wilson un sujet idéal pour une comédie grinçante, décortiquant avec acuité (et un humour ravageur) la conception très américaine de la politique internationale sous l’ère Reagan, à la fin de la Guerre Froide. Le scénario de Sorkin reste un modèle d’écriture, maniant des dialogues et des situations cocasses avec un esprit digne du Un, Deux, Trois de Billy Wilder. Nichols n’avait rien perdu de sa verve pour tourner en dérision l’establishment de son pays d’accueil et sa sidérante naïveté. Le film regorge de personnages impeccablement croqués, et de scènes irrésistibles. Voir par exemple Charlie régler ses affaires en cours avec son bataillon de secrétaires, les « Angels », aux décolletés ravageurs (les hommes resteront toujours des hommes, non ?) ; le même Charlie qui débauche sans honte la très prude fille (Emily Blunt) d’un client très bigot ; Joanne qui conclut son hommage au notoirement corrompu Muhammad Zia Ul-haq d’un ahurissant « Et il n’a pas fait assassiner son prédécesseur, le président Butto ! » ; ou la rencontre entre Charlie et Gust Avrakotos (géniale performance du regretté Philip Seymour Hoffman), rompant la glace autour d’une bouteille de scotch préalablement mise sur écoute par ce dernier ! Les comédiens étaient tous parfaits, comme toujours mis en confiance par Mike Nichols (plusieurs nominations aux Golden Globes et une aux Oscars pour Hoffman). Le film fut bien reçu, même s’il fit grincer les dents d’anciens officiels reaganiens (bien embarrassés par le portrait au vitriol qui est fait d’eux dans le film), et il devait conclure en beauté la carrière de Mike Nichols. Le réalisateur tirait en effet sa révérence au cinéma à 75 ans, mais ignora le sens du mot « retraite ». Il préféra revenir à son cher Broadway, signant la mise en scène de The Country Girl de Clifford Odets en 2008, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (qui lui valut en 2012 son neuvième et ultime Tony Award), et Trahisons d’Harold Pinter en 2013. Tout ceci, tout en contribuant aussi comme bloggeur sur le Huffington Post, en enseignant au New Actors Workshop et en oeuvrant au sein de la Directors Guild of America, avant son décès survenu le 19 novembre 2014.

 

En pareilles circonstances, il faut toujours laisser le mot de la fin aux disparus. La carrière cinématographique de Mike Nichols nous a donc offert plusieurs films mémorables, essentiellement liés à de grandes performances d’acteurs et d’actrices qui lui doivent beaucoup. Il est aussi intéressant de regarder son œuvre, du seul point de vue de spectateur, et de constater à quelle point celle-ci était cohérente. D’un point de vue plus cinéphilique, on remarquera aussi à quel point, comme tant de ses confrères et prédécesseurs, Nichols a su soigner son « entrée » et sa « sortie » sur le grand écran. Nombre de grands cinéastes ont débuté leur carrière par une image ou une séquence mémorable, et certains l’ont clos sur une ultime scène ou un dialogue tout aussi marquant (cf. Kubrick qui nous quittait, au bout d’Eyes Wide Shut, sur un « let’s fuck » sans ambages). Mike Nichols boucla sa propre boucle : l’introduction de …Virginia Woolf ?, avec son vieux couple marchant sous la pleine lune, fatigué par les mondanités, et qui entamait les hostilités par la réplique  »what a dump ! » (« quel foutoir !« ). Plus de quarante ans après, Mike Nichols nous tirait sa révérence en trois mouvements, à la fin de Charlie Wilson. Un happy end trompeur, où Charlie réussissait à devenir un vrai politicien engagé, et parvint à faire chuter l’ogre Soviétique par son action pour l’Afghanistan. Mais cette victoire avait un goût amer, Charlie ne parvenant pas à convaincre ses collègues obtus de désarmer les rebelles Moudjahidines, pas plus que de reconstruire ce pays en ruines (dernière réplique marquante : « Charlie, personne n’en a rien à foutre, des écoles du Pakistan ! – D’Afghanistan.« ) ; et cet anti-héros typiquement « nicholsien » se retrouvait seul et malheureux, n’ayant pu reconquérir sa chère Joanne, mariée à un autre. C’est donc un homme bien triste qui, dans la dernière scène du film, serre les dents en acceptant les récompenses patriotiques… Et le film de se conclure sur une citation du vrai Charlie Wilson :  

« Ces choses eurent vraiment lieu. Elles furent glorieuses, et changèrent le monde… puis on a foiré le dernier match. »

Une chute qui conclura la filmographie de Mike Nichols, pleine de malice et de fatalisme, à l’instar de ce dernier.

 

Ludovic Fauchier.

 

le lien vers la fiche ImdB de Mike Nichols :

http://www.imdb.com/name/nm0001566/?ref_=fn_nm_nm_1

En bref… GET ON UP

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GET ON UP, de Tate Taylor

L’histoire :

jalonnée de succès, la vie de James Brown (Chadwick Boseman),  »le Parrain de la Soul« , n’a jamais été un long fleuve tranquille… Enfant, il vécut dans une cabane en forêt à Augusta, en Caroline du Sud. Sans argent, ses parents, Joe et Susie Brown (Lennie James et Viola Davis) se séparèrent, Susie laissant l’enfant seul avec son père qui le battait. James fut confié à sa tante Honey (Octavia Spencer), tenancière de bordel. Délinquant, arrêté à 17 ans, condamné à une peine de prison, James rencontra Bobby Byrd (Nelsan Ellis) avec qui il se lia d’amitié ; libéré, James fut accueilli par la famille de Bobby et rejoignit son groupe de gospel, bientôt nommé The Famous Flames. Doué pour le chant, danseur extraordinaire et charmeur avec les femmes, James suivit les traces de Little Richard, après lui avoir temporairement volé la vedette dans un concert local. Remarqué par les agents de King Records, James Brown signa un contrat en 1956 pour ses premières chansons à succès, sous l’égide de Ben Bart (Dan Aykroyd). Intransigeant, prenant conscience de son influence sur la communauté noire américaine en pleine lutte pour les Droits Civiques, James Brown refusait de perdre un combat, quitte à mettre tout en péril : ses mariages, ses relations professionnelles et son amitié avec Bobby Byrd…

 

Get On Up

La critique :

Tate Taylor, à qui l’on doit l’adaptation réussie du roman The Help (« subtilement » devenu en français La Couleur des Sentiments…), s’associe ici à Mick Jagger et Brian Grazer, associé de longue date de Ron Howard (et dont la coupe de cheveux est déjà en soi une ode à l’esprit funk), pour produire et réaliser Get On Up, retraçant la vie tumultueuse de James Brown. Personnage explosif dont les shows sur scène furent des plus électrisants, Mr. Brown rejoint donc ici des collègues prestigieux ayant déjà eu droit à leur propre biopic. L’exercice est évidemment sans réelles surprises ; bien que très agréable à suivre, Get On Up provoque ce léger sentiment de déjà vu propre aux biopics sur les stars de la chanson US ; on pense bien sûr à Ray, superbe film de Taylor Hackford sur la vie de Ray Charles (Jamie Foxx), ou à Walk the Line avec Joaquin Phoenix en Johnny Cash plus vrai que nature. Deux films à succès, sortis il y a près de dix ans maintenant, donnant l’impression que Get On Up arrive en retard après la bataille…

La recette est donc éprouvée, la mise en scène classique, mais ne boudons pas non plus notre plaisir ; Get On Up compte tout de même suffisamment de bons points pour être apprécié. D’abord, évidemment, pour son excellente bande son qui nous permet de redécouvrir l’évolution musicale de James Brown, un des fers de lance de la soul music et du funk des grandes heures. I Feel Good, Daddy’s got a brand new bag, It’s a man’s man’s World, Sex Machine, Get on up off that thing… ils répondent tous présents et n’ont rien perdu de leur énergie. Intéressant aussi de voir à quel point le scénario du film, loin d’être linéaire, adopte la structure « funky » des chansons de James Brown, en alternant les différentes époques du Parrain de la Soul sans perdre le spectateur en cours de route. Et le film ne ménage pas son « héros », loin d’être aussi sympathique qu’un Ray Charles. James Brown fut un battant, certes (idée joliment résumée par cette scène d’enfance, où, battu sur le ring d’un tournoi de boxe, il se relève au rythme de l’orchestre et trouve les bases de ses légendaires pas de danse), mais aussi un être terriblement égoïste, mari violent, et businessman magouilleur, entre autres écarts de conduite (la scène d’ouverture vaut à elle seule son pesant de cacahuètes).

Tate Taylor a aussi marqué des points grâce à son casting : pas de stars ici, mais une pléthore d’acteurs solides et de nouveaux venus prometteurs. Viola Davis et Octavia Spencer, formidables gouvernantes rebelles de The Help, reviennent ici pour des rôles brefs mais déterminants, incarnant les deux « mères » du chanteur ; Davis a notamment droit à une scène de confrontation bouleversante avec son fils. Les amateurs de soul music remarqueront aussi la prestation de la splendide chanteuse Jill Scott, incarnant ici Deidre Brown, seconde épouse du chanteur ; les nostalgiques des Blues Brothers ne pourront, eux, pas passer à côté des allusions au film de John Landis. Outre une scène de gospel très familière, on retrouve avec plaisir ce bon vieux Dan Aykroyd, fin connaisseur en la matière, qui incarne ici le manager de James Brown ! Et, outre ces menus plaisirs, Get On Up repose surtout sur la découverte de deux comédiens que l’on va suivre avec attention ; Nelsan Ellis hérite du rôle difficile de Bobby Byrd, l’ami gentiment effacé, loyal mais écrasé par le « monstre » Brown, et livre une jolie prestation. Quant à Chadwick Boseman (découvert l’an dernier aux USA dans 42, où il jouait le baseballeur Jackie Robinson), il explose littéralement dans le rôle de James Brown. La ressemblance physique, vocale et psychologique est parfaite, et le voir enflammer la scène comme son redoutable modèle est un sacré exploit de comédien. Carrière à suivre de très près, donc…  

 

Ludovic Fauchier. I feel good !

 

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Bonus numéro 1 : on n’allait pas ne pas citer cette fabuleuse participation du vrai James Brown dans l’épopée des Blues Brothers… 34 ans avant d’incarner le manager de Brown, Ben Bart, un Dan Aykroyd (tout mince et jeunot !) y recevait la grâce divine, après le regretté John Belushi. Bienvenue dans la congrégation du Révérend-Père James Brown (doublé en allemand, und fragen Sie mich nicht warum).

 

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Bonus numéro 2 : la belle Jill Scott, une des meilleures voix de la chanson US, joue le rôle de Deidre « Dee Dee » Brown dans Get On Up. La vidéo ci-dessus vous donne un aperçu de son talent, avec l’interprétation en live de son tube Golden à la Maison Blanche, devant les Obamas conquis. On les comprend !

 

La fiche technique :

Réalisé par Tate Taylor ; scénario de Jez et John-Henry Butterworth ; produit par Brian Grazer, Erica Huggins, Mick Jagger, Victoria Pearman et Robin Mulcahy Fisichella (Imagine Entertainment / Jagged Films / Wyolah Films)

Musique : Thomas Newman ; photographie : Stephen Goldblatt ; montage : Michael McCusker

Direction artistique : Jesse Rosenthal ; décors : Mark Ricker ; costumes : Sharen Davis

Distribution : Universal Pictures

Durée : 2 heures 19

Caméras : Arri Alexa, Canon EOS 500, Canon EOS Rebel T3 et Ikegami EC-35

Et une larme pour chaque pensée agréable – Robin Williams (1951-2014)

Robin Williams

Bonjour, chers amis neurotypiques.

Etrange, comme les mauvaises nouvelles (du moins celles qui concernent ce blog) surviennent toujours en début de semaine… Ce lundi 11 août, Robin Williams a été retrouvé mort à son domicile de Tiburon, en Californie. L’enquête a conclu que l’acteur âgé de 63 ans a mis fin à ses jours en se pendant. L’annonce a fait l’effet d’un choc, aussi bien pour les gens du cinéma américain que pour le public familier de ses films et ses one-man-shows. Tous ceux qui ont grandi avec ses films ont sans doute eu la même triste impression de perdre un parent proche… La force comique phénoménale de Robin Williams en faisait un « cousin » familier, surgissant toujours à l’improviste sur l’écran pour lancer un gag ou une imitation délirante. Mais l’acteur révélait aussi des facettes beaucoup sombres de sa personnalité, à travers ses rôles.

Evoquer la filmographie de Robin Williams, c’est forcément évoquer la galerie des « caractères » qu’il a incarné. Une vraie grande parade de Disneyland sous acide ! Jugez plutôt (et aussi Mickey) ; Robin Williams a été, entre autres : un extra-terrestre, Popeye le marin, des écrivains, un saxophoniste russe, des animateurs radio, des professeurs de littérature, le Roi de la Lune (avec ou sans tête), un clochard en quête du Graal, Peter Pan adulte, un homme-jouet, le Génie d’Aladdin, Madame Doubtfire, des docteurs excentriques, des savants fous, des robots, un hologramme d’Albert Einstein, une chauve-souris, des robots, des manchots de l’Antarctique, un clown de télévision, des présidents américains… Voilà un bref aperçu de l’univers intérieur du comédien disparu, notoirement connu pour épuiser les plus sérieux de ses intervieweurs en les faisant rire aux éclats. Mais, derrière cette image de clown, apparaissait aussi un être dramatiquement fragile, comme nombre de ses collègues acteurs. Williams dut vivre avec des problèmes psychologiques aggravés par une toxicomanie, dont il était guéri, et l’alcoolisme, dont il ne put jamais décrocher. Ces problèmes affectèrent sans aucun doute sa vie personnelle, jusqu’à ce triste baisser de rideau prématuré.

Redécouvrons le parcours de l’acteur, et les rôles les plus marquants de son abondante filmographie, comptant 105 titres, films, séries et spectacles filmés compris. Il a fallu faire des choix et se concentrer sur les rôles les plus intéressants. Que les fans de l’acteur me pardonnent si je passe sur certains titres, et si (Wikipédia oblige), je me suis trompé sur certains points !

 

Robin McLaurin Williams naquit le 21 juillet 1951 à Chicago. Il était le fils de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux cadre dirigeant de la branche Lincoln-Mercury chez Ford, et de Laurie McLaurin Williams, une ancienne mannequin, plus jeune que son mari. Les ancêtres du futur acteur étaient irlandais, avec aussi des racines écossaises, anglaises, galloises, allemandes et françaises. La famille Williams changeait d’habitation suivant les affectations professionnelles du père, de l’Illinois au Michigan, puis en Californie. Le jeune Robin Williams eut une vie d’enfant assez solitaire, restant assez distant d’un frère aîné, bien plus âgé que lui. Les époux Williams travaillaient, laissant seul Robin à l’école ou chez lui, avec la télévision et ses jouets, sous la surveillance des nounous. L’acteur dira toujours avoir gardé de ces jeunes années la peur permanente, celle d’être brutalisé à l’école, et surtout, celle d’être abandonné. Pour se sentir exister, il préféra attirer l’attention des autres (surtout de sa mère) en faisant rire. Les parents Williams divorceraient bien des années plus tard. On devine que ces jeunes années ont certainement marqué le futur acteur ; une constante, d’ailleurs, dans les personnages qu’il incarnera : pratiquement tous (même le Génie d’Aladdin) sont des êtres profondément abandonnés, endeuillés ou isolés du reste de la société.

Robin Williams fut lycéen à la Detroit Country Day School, une école privée, avant de suivre sa famille en Californie et de finir dans le lycée public de Redwood, près de Larspur et Woodacre, où les Williams avaient emménagé. Plutôt bon élève, ses notes dégringolèrent dans cette dernière année, où il reçut son diplôme en étant désigné dans le yearbook local « clown de la classe » et… « élève ayant le moins de chances de réussir » ! En 1969, Robin Williams tenta sa chance au Claremont McKenna College pour étudier les sciences politiques, avant de changer d’avis et d’étudier les arts dramatiques au College of Marin County, où son talent de comédien prit forme lorsque les professeurs lui donnèrent le rôle de Fagin dans une représentation d’Oliver ! Durant cette période, Williams se lança aussi dans le difficile exercice de la stand-up comedy : le tremplin idéal pour surmonter sa peur maladive (dont il conserva des traces, notamment cette diction frisant souvent le bégaiement) pour improviser au quart de tour et développer un univers délirant face à un public impitoyable… et bien défoncé par les drogues en vigueur durant les années hippies ! Le jeune homme commença d’ailleurs lui-même à en consommer. Trois ans plus tard, Williams tenta sa chance à la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard, et fut retenu parmi vingt élèves pour apprendre les métiers du théâtre et du spectacle. Deux d’entre eux furent retenus par le grand comédien de théâtre John Houseman, pour le Programme Avancé spécial : Christopher Reeve, le futur Superman, et Williams, qui devinrent grands amis. Les études prirent fin en 1976, Houseman considérant qu’il n’avait plus rien à apprendre au jeune Williams, qui n’obtint même pas de diplôme et poursuivait sa carrière de stand-up comedian. Les shows de Williams plièrent très vite en quatre le public, et le succès attira l’attention des producteurs de télévision. Il fit ses premières apparitions en 1977 dans l’émission comique Laugh-In et dans le Richard Pryor Show.

 

Robin Williams - Mork & Mindy

Cette année-là, Star Wars attira des millions de gamins américains dans les salles obscures, et devint un phénomène de société jamais vu auparavant. Garry Marshall, le producteur d’Happy Days, écouta son fils qui voulait un extra-terrestre dans sa série… Marshall auditionna plusieurs acteurs pour incarner un joyeux visiteur d’une autre planète, face à Richie (Ron Howard) et Fonzie (Henry Winkler). Robin Williams fut contacté, se présenta à l’audition, salua Marshall… et s’assit tête en bas sur sa chaise. Bingo : il fut engagé et devint Mork, l’extra-terrestre venu de la planète Ork pour étudier les étranges humains. L’épisode fit un carton, et Marshall décida de lancer un spin-off, une série dérivée, Mork & Mindy, taillée sur mesure pour Robin Williams, associé à Pam Dawber. Les scénarii laissaient la part libre à Williams d’improviser des numéros complètement loufoques, et d’inventer un « langage alien » bourré de grivoiseries impossibles à censurer ! Mork rencontra même Robin Williams lui-même, dans un épisode où, pour la première fois, l’acteur révéla ses premières angoisses. De 1978 à 1982, Williams fut donc Mork, pour le bonheur de ses fans. Il épousa sa petite amie Valerie Velardi, et eut droit aux honneurs de la « une » du magasine Rolling Stone, posant pour Richard Avedon. Le succès vint aussi avec son one-man-show Reality… what a concept, qui fut enregistré en disque et pour lequel il remporta un Emmy Award en 1979. Ses spectacles, après ce début fracassant, draineront des foules entières, explosant de rire face au déluge verbal de blagues sur le sexe et la drogue envoyées par le jeune acteur !  

 

Robin Williams - Popeye

Le cinéma ne tarda pas à s’intéresser à Robin Williams. Sa toute première apparition au cinéma datait de 1977, dans une comédie intitulée Can I Do It ‘Till I Need Glasses ? ; une simple série de sketches comiques et de blagues sur le sexe, où il jouait un double rôle, celui d’un avocat et celui d’un homme ayant mal aux dents. Mais ce fut en 1980 qu’il obtint son premier grand rôle au cinéma, un personnage fait sur mesure pour lui : Popeye, le marin bagarreur de la célèbre bande dessinée d’E.C. Segar. Un curieux film comique et musical, produit par les studios Walt Disney alors en pleine traversée du désert, avec aux manettes le très mégalo (et cocaïné) producteur californien Robert Evans, supervisant le travail du réalisateur Robert Altman, l’homme de M.A.S.H. réputé pour sa détestation de l’establishment hollywoodien… L’histoire était archi-simple : entre deux numéros chantés-dansés, Popeye partait à la recherche de son père, Poopdeck Pappy (Ray Walston), tombait amoureux d’Olive Oyl (Shelley Duvall), pouponnait Bébé Mimosa et se bagarrait avec l’affreux Bluto (Paul Smith). Le film, tentative assez bizarre de faire du dessin animé live, fit grincer des dents la critique et le public adulte, mais les enfants, eux, aimèrent le numéro de Williams, parfaitement à l’aise avec la voix grincheuse, les grimaces et les cabrioles slapstick de Popeye.

 

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Entre les deux dernières saisons de Mork & Mindy, Robin Williams tourna ensuite, en 1981, Le Monde selon Garp, sous la direction de George Roy Hill, le réalisateur de Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. Cette adaptation du roman à succès de John Irving suivait les vies de Jenny Fields (Glenn Close), une infirmière féministe, et de son fils T.S. Garp (Robin Williams), un écrivain à succès, féru de lutte, et terrifié par le monde extérieur. Entre comédie et drame, préfigurant par moments Forrest Gump, le film de Hill était une bonne adaptation du difficile roman d’Irving. Robin Williams y montrait en tout cas un jeu plus subtil, en incarnant cet homme devant à la fois traiter les problèmes de son enfance, affronter les difficultés de sa vie d’homme marié et jeune père de famille, et se confronter enfin à la violence du monde, avec le soutien de Roberta (John Lithgow), un ex-joueur de football transsexuel. Le jeu de Williams, préparant en quelque sorte la problématique de la plupart de ses futurs personnages dramatiques, était solide, mais il retint moins l’attention des critiques que celui de Close et Lithgow. L’acteur, assimilé à Mork et Popeye, n’était pas encore vraiment pris au sérieux… L’année 1982 fut celle de la sortie du film, et un moment charnière pour le comédien. Il obtint un nouveau succès avec son one man show suivant, An Evening with Robin Williams. Un train de vie pareil laissait des traces. En privé, il avait développé une sévère addiction à la cocaïne et à l’alcool ; les tentations dans les parties hollywoodiennes s’étendaient aussi aux jolies filles, et il avoua avoir été souvent infidèle. Mais cette année, avec la fin de son contrat pour Mork & Mindy, l’amena à corriger le tir, du moins en partie. Son copain de virée John Belushi, le tonitruant comédien des Blues Brothers et 1941, avait succombé à une overdose. Sa femme donna naissance à son fils aîné, Zack, en 1983… et il dut comparaître devant le Grand Jury. Ces évènements le poussèrent à décrocher avec succès de la cocaïne. Malheureusement, l’alcoolisme fut un adversaire plus coriace.

 

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Au cinéma, on le revit dans The Survivors en 1983, une comédie assez anodine avec Walter Matthau. Beaucoup plus intéressant, Moscow on the Hudson (Moscou à New York, 1984) lui permit d’enrichir son jeu. Cette comédie dramatique de Paul Mazursky (solide réalisateur new-yorkais, disparu récemment) lui fit interpréter le rôle de Vladimir Ivanov, un saxophoniste du Cirque de Moscou qui profite d’une tournée pour passer à l’Ouest et se réfugier dans la Grosse Pomme. Ce film très touchant offrait de jolis moments entre humour et tristesse pour le comédien, parlant russe et à jouant du saxophone sans problèmes. Il y était parfaitement à l’aise dans le rôle de ce déraciné peinant à trouver ses marques dans un nouveau pays où on peut prononcer le mot « liberté » sans être emprisonné. Williams décrocha sa première nomination de Meilleur Acteur aux Golden Globes. Il tourna ensuite trois films, plus banals, en 1986 : le drame Seize the Day (qui évoque toutefois sa relation distante avec son propre père), la comédie d’Harold Ramis Club Paradise, où il était à la tête d’un club de vacances aux Caraïbes avec Peter O’Toole, et une autre comédie, The Best of Times (La Dernière Passe) en compagnie de Kurt Russell. 1986 fut aussi un nouveau succès de Williams comme « stand up comedian » avec Robin Williams : Live at the Met, au prestigieux Metropolitan Opera de New York. Comme ses spectacles précédents, ce fut un triomphe, enregistré sur disque et diffusé à la télévision américaine. A partir de cette même année 1986, l’acteur se fit aussi un plaisir de participer à un show annuel pour la chaîne HBO, avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, pour lever des fonds en faveur des Sans Domicile Fixe aux Etats-Unis, sous la bannière du Comic Relief USA.

 

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Barry Levinson, scénariste et réalisateur formé auprès de Mel Brooks, Robert Redford et Steven Spielberg, rencontra Robin Williams pour lui donner le premier rôle de son nouveau film. Ce fut une biographie et un film atypique sur la Guerre du Viêtnam, basé sur les souvenirs du DJ de l’armée américaine, Adrian Cronauer, célèbre pour son cri de ralliement quotidien : Good Morning Vietnam ! Le sujet proposé à l’origine par Cronauer lui-même, remanié par le scénariste Mitch Markowitz, fut l’occasion pour Williams de franchir un nouveau palier. Il accepta de jouer le rôle de Cronauer sans recevoir de script, ayant carte blanche pour improviser au maximum sur les scènes où il anime son émission. A vrai dire, le vrai Adrian Cronauer dut être le premier surpris de se voir « englouti » par un Williams au meilleur de son génie comique dans ces scènes-là (assez peu nombreuses, contrairement à ce que l’on croit pourtant). Le film jouait sur plusieurs tableaux : entre les moments purement rock’n roll et comiques du film, le personnage de Williams montrait aussi sa facette anarchisante, narguant les autorités et de la censure, tout en prenant douloureusement conscience de sa naïveté politique, via ses relations contrariées avec une jeune vietnamienne et son frère. Good Morning Vietnam fut un succès public, et un triomphe de plus pour l’acteur : il fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS Awards, et obtint le Golden Globe du Meilleur Acteur (catégorie Comédie) en 1988.

 

Robin Williams - Les Aventures du Baron de Munchausen

Cette année-là fut aussi celle d’un grand chambardement personnel pour Robin Williams : son père venait de décéder, il avait une liaison avec Marsha Garces, la nounou de son fils, et divorça de Valerie Velardi. L’année suivante, il épousa Marsha, qui lui donna une fille, Zelda, et un fils, Cody. Les deux enfants du couple durent leurs prénoms à la passion des jeux vidéo de l’acteur ; ne le verrait-on pas jouer, vingt ans plus tard, dans une publicité célèbre, en compagnie de sa fille pour le jeu Legend of Zelda ? Au cinéma, il fit l’un de ses premiers – et plus délirants – caméos, dans le film à grand spectacle de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Munchausen. Dans cette fantasy démesurée, mais parfois inspirée, Williams apporta sa touche de folie furieuse : il était le Roi de la Lune, « Rey di Tutto« , un géant à la tête amovible, en conflit avec un corps glouton et paillard ! Quelques scènes qui définissaient bien l’état d’esprit du comédien, se disant lui-même atteint d’un  »syndrome volontaire de la Tourette« .

 

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Le grand film suivant de Williams sortit en juin 1989, durant la saison des blockbusters. Face au Batman de Tim Burton (pour lequel il faillit jouer le Joker), Indiana Jones et la Dernière Croisade, L’Arme Fatale 2 et S.O.S. Fantômes 2 , peu de gens avaient parié sur Le Cercle des Poètes Disparus. Un film plutôt « intellectuel », au budget modeste, sans publicité excessive… Ce fut un triomphe total. Et si Robin Williams en était la tête d’affiche, son personnage, le professeur John Keating, n’était pas le protagoniste ; plutôt l’inspirateur d’une bande d’étudiants d’une école préparatoire aux grandes universités américaines. Un établissement aux règles strictes, pesantes, « programmant » ces jeunes gens au conformisme social que Keating, professeur de littérature aux méthodes originales, combattrait en incitant ces jeunes gens à trouver leur vraie voie. Le talentueux cinéaste australien Peter Weir prouva une nouvelle fois qu’il savait donner aux stars de beaux rôles à contre-emploi, et sut (relativement) modérer les ardeurs clownesques de Williams, qui livra ici une jolie performance. Le côté « rebelle » de la personnalité de l’acteur s’adoucissait ici. Certes, il n’était pas responsable de la naïveté du scénario du film (les conséquences du drame final sont quelque peu esquivées), et la mise en scène élégante de Weir faisait passer la pilule. On remarquera au passage que les principaux personnages, parmi les élèves, évoquent curieusement chacun une facette de Robin Williams : un timide pathologique qui sort de sa coquille, un amoureux transi mal à l’aise en société, un frimeur rebelle (bien parti pour abuser des substances illicites…) narguant l’autorité, et un jeune acteur brillant mais terrifié par son père, et qui finira par se suicider… Difficile cependant de garder un œil froid et objectif sur ce beau film qui fit regretter à bien des lycéens de ne pas avoir un professeur pareil ! Pour Robin Williams, ce fut un déluge de louanges, et il fut de nouveau cité à l’Oscar, au Golden Globe et au BAFTA Award du Meilleur Acteur.

 

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Les années 1990 furent la décennie dorée de l’acteur, alternant sans difficulté la comédie et le drame dans pratiquement chaque film. Tous n’étaient pas forcément des réussites. On oubliera assez vite Cadillac Man, comédie où il jouait un vendeur de voitures d’occasion, homme volage pris en otage par un mari jaloux (Tim Robbins). Plus intéressant, le film suivant, Awakenings (L’Eveil), lui faisait « affronter » pour la première fois un acteur de très haut niveau : ni plus ni moins que Robert De Niro, l’acteur de la Méthode par excellence. Ce film dû à Penny Marshall adaptait le livre du célèbre docteur Oliver Sacks. Williams incarnait ce dernier (rebaptisé dans le film Malcolm Sayer), jeune médecin aux méthodes originales, qui en 1969 prit en charge des malades atteints d’encéphalite léthargique, une maladie très grave plongeant ses victimes dans un état catatonique. Grâce à un nouveau traitement, la L-Dopa, prescrit par Sayer / Sacks, les patients, dont un certain Leonard Lowe (De Niro), reprirent conscience et goût à la vie. Pour un temps, du moins, avant que la maladie ne les rattrapa… Un beau rôle pour Williams, crédible dans le rôle d’un docteur sincèrement touché par la détresse de ses patients, et qui lui valut sa quatrième nomination aux Golden Globes. Le film fut bien accueilli, en dépit d’un demi-succès public, compréhensible vu la nature du sujet. Williams enchaîna en 1991 avec une courte apparition en psychiatre détraqué dans le thriller hitchcockien assez lourdaud de Kenneth Branagh, Dead Again.

 

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Le film suivant fut l’un de ses préférés, l’une de ses meilleures créations. Terry Gilliam, après Munchausen, lui confia un rôle bien plus fourni pour son Fisher King l’opposant cette fois à Jeff Bridges. Pour l’un de ses meilleurs films (si ce n’est le meilleur), le cinéaste de Brazil jugula ses excès habituels pour signer ce mélange de drame, de comédie et de fantastique inspiré par le conte du Graal, et la légende de Perceval et du Roi Pêcheur. Williams incarnait Parry, clochard de New York sauvant la vie de Jack Lucas (Bridges), un animateur de radio déchu et cynique. Ce dernier se reprochait d’avoir jadis poussé un auditeur détraqué à tuer des gens dans un restaurant ; la rencontre avec Parry, allait le remettre face à ses responsabilités : le clochard était un professeur respecté, qui avait perdu sa femme, tuée dans ledit massacre… Fable tour à tour émouvante et perturbante, Fisher King offre quelques moments de comédie « williamsesque » typique ; qu’il soit en train de goûter aux joies du nudisme nocturne dans Central Park, ou tenter de séduire la jeune femme godiche dont il est amoureux (Amanda Plummer, déjà présente dans Le Monde selon Garp), Williams sait toujours faire sourire le spectateur. Mais le rire se teinte ici d’une tristesse incommensurable, dès que le film nous fait entrer de plain pied dans la psyché brisée de Parry. Fisher King met clairement en avant les deux faces de l’acteur, le rieur et l’homme perdu. Excellent face à Bridges, Robin Williams obtint son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Robin Williams resta dans ce registre « fantaisisto-triste », avec Hook, le « grand film malade » de Steven Spielberg. On sait que le cinéaste d’E.T. rêvait depuis des années de faire une adaptation de Peter Pan, mêlant le livre original de J.M. Barrie et le film de Walt Disney. Ce fut finalement un scénario iconoclaste (et si Peter Pan était adulte ?) qui le motiva à tourner ce film, attachant mais terriblement imparfait. Après avoir envisagé Kevin Kline, Spielberg décida de confier le rôle de Peter Banning, avocat d’affaires stressé, orphelin et amnésique, à Robin Williams. Sans doute s’était-il souvenu que Williams, deux ans auparavant, avait prêté sa voix à un film spécial pour Disneyworld, intitulé Back to Neverland ! Et l’aspect physique de Williams, moitié farfadet, moitié satyre (voir les scènes « nudistes » de Fisher King…) en faisait un Peter Pan adulte idéal. Sans compter ses angoisses, parfaitement partagées par le cinéaste : la peur d’être abandonné, les difficultés à gérer une vie de famille active avec un métier épuisant, les difficultés à rester jeune d’esprit tout en se confrontant inévitablement aux responsabilités et à la Mort… Le casting était disparate : si Dustin Hoffman en Capitaine Crochet, Maggie Smith en vieille Wendy et le regretté Bob Hoskins en Mouche étaient irréprochables, Julia Roberts semblait une Clochette bien perdue… Ajoutons une ribambelle d’Enfants Perdus auprès de qui Williams livra une mémorable scène de repas imaginaire finissant en duel d’insultes ! Le film était inégal, parfois inspiré, parfois raté (notamment son esthétique). Malgré tout, il eut du succès, et a même fini par être plus apprécié de nos jours qu’à sa sortie. Robin Williams fit une prestation convaincante, jouant sur des registres très différents : un homme d’affaires nerveux, limite odieux, qui réalise une douloureuse prise de conscience avant de se résoudre à quitter l’enfance, l’esprit tranquille. De ce point de vue, Hook offre un très intéressant portrait conjoint de Spielberg et de Robin Williams. Ils resteront de bons amis, Williams téléphonant pour remonter le moral de Spielberg durant le tournage éprouvant de La Liste de Schindler

 

Robin Williams - Toys

1992, une année d’hyperactivité pour l’acteur qui enchaînait les tournages : cinq films, y compris des doublages (la chauve-souris dingue Batty Koda dans le dessin animé Ferngully) ! Le plus important fut cependant, cette fois, un échec : Toys, de Barry Levinson, une fable entre comédie et SF baignant dans une esthétique à la Magritte, où Williams donnait la réplique à Michael Gambon, Robin Wright, Joan Cusack, LL Cool J et un tout jeune Jamie Foxx. Le réalisateur de Good Morning Vietnam imagina cette histoire très simple : Leslie Zevo (Robin Williams), véritable homme-enfant, luttait contre les fourbes agissements de son oncle, un général aigri (Gambon), cherchant à transformer l’usine à jouets familiale en fabrique d’armes de destruction électronique massive. Le message était évident : vive l’imagination, à bas les jeux vidéo guerriers !… malheureusement, il était simpliste à l’excès. Le film retenait plus l’attention pour ses incroyables décors qu’autre chose. Et, cette fois-ci, le jeu de Williams, un peu perdu là-dedans, semblait caricatural et répétitif. 

 

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Toys fut un gros échec. Mais Robin Williams eut heureusement un autre atout en main, cette année-là : le Génie des 1001 Nuits, celui d’Aladdin ! Un des plus grands succès des studios Walt Disney sous l’égide de Jeffrey Katzenberg. En incarnant le Génie métamorphe complètement disjoncté, qui venait en aide au jeune héros voleur de la lampe magique, Robin Williams ouvrit une brèche. Aladdin encouragea les stars à prêter leurs voix dans les films d’animation, une pratique alors restée quasiment inédite, à quelques rares exceptions près (Louis Prima dans Le Livre de la Jungle…). Préparé « à l’ancienne » (on était encore au temps de l’animation en celluloïd), le film voyait ses scènes dialoguées enregistrées à l’avance. L’animateur Eric Goldberg dut s’arracher les cheveux en reproduisant, en dessins, les improvisations et imitations démentielles de Williams (52 « personnalités » différentes recensées dans le film) ! S’il obtint une récompense inédite, un Golden Globe spécial pour son interprétation, Robin Williams eut un conflit avec les studios Disney. Aladdin étant sorti dans les salles américaines un mois seulement après Toys, il avait demandé que le Génie ne soit pas mis en avant sur les affiches, et que son nom ne soit pas crédité au générique. Le studio changea d’avis, le nom et le « visage » (parfaitement reconnaissable) de Williams étant un bonus évident pour le film, qui fit un carton mondial. Williams refusa de doubler Le Retour de Jaffar, la suite du film (pour la vidéo) et la série animée dérivée. Quelques années plus tard, la hache de guerre fut enterrée, et Williams redonna sa voix au Génie pour la seconde suite, Aladdin et le Roi des Voleurs. Ces « guéguerres » internes mises à part, le film reste toujours aussi euphorisant – et totalement hystérique dès que le Génie apparaît à l’écran ! 

 

Kobal

En 1993, Robin Williams incarna un autre de ses personnages les plus emblématiques : Madame Doubtfire, Euphegenia de son prénom, gentille nounou écossaise qui est en fait un comédien divorcé cherchant à garder le contact avec ses enfants. Williams y incarnait son alter ego, Daniel Hillard, comédien et doubleur de dessins animés (celui du générique du début fut créé spécialement par l’immense Chuck Jones, le « père » des Looney Tunes de la grande époque) terriblement immature, au point que sa femme Miranda (Sally Field), lassée de son manque total de discipline envers leurs trois enfants, obtient le divorce. Mis à l’épreuve pour prouver qu’il peut être sérieux et capable d’avoir un emploi sûr, Daniel devenait donc la gouvernante idéale de ses turbulents gamins, au risque d’être démasqué(e)… Réalisé par Chris Columbus, le film fut une comédie sympathique, quelque peu convenue (Certains l’aiment chaud et Tootsie étaient déjà passés par là), mais dont tout l’intérêt reposait sur le « show » de Williams, habilement maquillé par l’expert en maquillages Greg Cannom (Dracula, Hook). On remarquera, derrière les rires, que pointait à nouveau ici la peur de l’abandon et de la solitude de l’acteur, peur tempérée par les gags causés par cette drôle de grand-mère. Le film fut l’un des grands succès de cette année 1993, offrant à Robin Williams un troisième Golden Globe du Meilleur Acteur sur son étagère. Pour l’anecdote, la maison de San Francisco qui avait servi de lieu de tournage à Mrs. Doubtfire est devenue un mémorial improvisé par les fans du film pour le comédien disparu.

 

Robin Williams - Jumanji

Mrs. Doubtfire aura eu un succès que n’eut jamais le film suivant de Robin Williams, Being Human de Bill Forsyth, une ambitieuse histoire suivant les différentes incarnations d’Hector (Williams) à travers le temps et l’Histoire. Le film, remonté contre l’avis du réalisateur et amputé de 40 minutes, fut renié par ce dernier, et la présence de l’acteur au générique ne put sauver un film crucifié par la critique. Ensuite, durant la seconde moitié des années 1990, l’acteur très sollicité va connaître une véritable boulimie de films, en tant que premier rôle, voix ou simple apparition : 18 films enchaînés en quatre années, de 1995 à 1999. Sans compter les nombreuses apparitions surprise à la télévision (comme cet épisode de Friends, ou il faisait une scène de ménage hilarante à son copain Billy Crystal !). Au cinéma, cette boulimie entraînera des films de qualité très variable. Ceux qui étaient enfants en 1995 se souviennent sûrement de Jumanji, de Joe Johnston, l’ancien directeur artistique d’ILM qui livra un divertissement familial trépidant, où un jeu magique libérait des hordes d’animaux sauvages dans un lotissement à l’américaine. Dans ce film truffé d’effets visuels dernier cri (pour l’époque), Robin Williams devait protéger deux enfants (dont une toute jeune Kirsten Dunst) des attaques d’éléphants, de crocodiles, de singes farceurs et bien d’autres périls d’une jungle fantaisiste !

 

Robin Williams - Birdcage

En 1996, Robin Williams réapparaîtra chez Kenneth Branagh, pour le rôle d’Osric dans sa luxueuse production d’Hamlet. On retiendra aussi sa collaboration (manquée) avec Francis Ford Coppola pour Jack, une production reposant sur le capital sympathie de l’acteur, jouant un enfant de dix ans grandissant trop vite. Une trame rappelant, en moins inspiré, Big avec Tom Hanks, teintée de plus de tristesse (le film rappelle sans détour que le personnage de Williams est condamné à mourir vite), mais qui n’a pas vraiment marqué les esprits, le cinéaste d’Apocalypse Now semblant avoir accepté de tourner ce film pour en finir avec les dettes de son studio Zoetrope. Williams, lui, s’en donnait à cœur joie sans trop de risques, entouré d’une bande de gamins rappelant ceux de Hook. 1996 fut surtout pour l’acteur l’année de Birdcage, le film de Mike Nichols, adaptant ici au public américain notre familière Cage aux Folles hexagonale. Renato et Albin / Zaza Napoli devinrent ici Armand Goldman (Robin Williams) et son cher Albert (Nathan Lane), vieux couple gay fort marri de devoir jouer les gens « normaux », face aux futurs beaux-parents réactionnaires (Gene Hackman et Dianne Wiest) du fils d’Armand. La prestation de Williams fit bien rire le public américain, un peu moins le public français qui connaissait déjà l’histoire par cœur !

 

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En 1997, Robin Williams alterna à nouveau le rire et les larmes. Entre un film avec l’ami Billy Crystal  : Father’s Day / La Fête des Pères, d’Ivan Reitman, remake des Compères, et une apparition gag en comédien flou chez Woody Allen (Deconstructing Harry / Harry dans tous ses états), l’acteur eut une très bonne année. Il joua le savant zozo, inventeur du Flubber (remake de The Absent-minded Professor / Monte la-d’sus ! avec Fred McMurray), un simple prétexte pour les effets spéciaux d’ILM ; surtout, il tint un rôle important dans le beau drame Good Will Hunting (ou, chez nous, Will Hunting tout court) réalisé par Gus Van Sant, sur un scénario de deux jeunes comédiens également têtes d’affiche du film : Ben Affleck et Matt Damon. Ayant baissé son salaire tant le scénario lui plaisait, Robin Williams livra une superbe interprétation. Il y jouait Sean Maguire, psychologue de Boston contacté par son ancien camarade d’études Gerald Lambeau (Stellan Skarsgard) pour s’occuper d’un jeune homme brillant et perturbé, Will Hunting (Damon). Un cas difficile pour Maguire, devant apprivoiser le jeune homme rebelle et lui redonner confiance en lui-même. Le public aima le film, la critique fut enthousiaste, et, pour son personnage de professeur profondément meurtri, Williams obtint un torrent d’éloges. Sean Maguire, c’est un peu le John Keating des Poètes Disparus, qui aurait perdu totalement son insouciance et chercherait à se reconstruire après le drame. Aucune fantaisie dans le jeu de Williams qui puisa dans sa propre douleur, et eut ici droit à des joutes psychologiques mémorables avec un tout jeune Matt Damon. Le risque fut payant : Robin Williams eut droit à de nombreuses distinctions, dont sa sixième nomination aux Golden Globes et, surtout, il remporta l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.

 

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L’acteur ne se reposait pas sur ses lauriers et enchaîna les films en 1998. Le suivant fut l’occasion pour lui, huit ans après L’Eveil, d’incarner un autre médecin américain peu orthodoxe : Hunter « Patch » Adams, dans le film Patch Adams (Docteur Patch) de Tom Shadyac. Un médecin qui révolutionna et malmena l’establishment médical américain, en faisant le clown pour faire rire les patients, entre autres « tactiques » destinées à amener un peu d’humanité dans le froid monde des hôpitaux. Un rôle fait pour Williams, avec cependant quelques aménagements scénaristiques adaptant la véritable histoire de Patch à une vision hollywoodienne de celle-ci. Les critiques (et le vrai Adams lui-même) protestèrent, plus contre le film que contre l’acteur qui s’en sortit une nouvelle fois avec les honneurs, décrochant au passage sa septième et ultime nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Malgré le sentimentalisme excessif du récit, le film devrait être redécouvert aujourd’hui, compte tenu de la fin tragique de l’acteur. Patch Adams, c’était évidemment Robin Williams lui-même qui trouvait son salut et son bonheur dans le rire des autres, au mépris des autorités dénuées d’âme… et qui cachait une grave dépression. Le film commençait par l’internement en hôpital psychiatrique du personnage principal ; et, plus tard dans le récit, Patch Adams, endeuillé, envisageait de se tuer. Un véritable signal d’alarme des problèmes que l’acteur traverserait de plus en plus.

 

Robin Williams - L'Homme Bicentenaire

Les derniers films que tourna Robin Williams à la fin de cette glorieuse décennie eurent un accueil plus mitigé. On le retrouva en 1998 dans What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves), un film fantastique de Vincent Ward, très librement adapté d’un roman de Richard Matheson. Williams y jouait Chris Nielsen, un homme tué dans un accident de voiture, égaré dans l’Au-delà, et partant à la recherche de son épouse suicidée, dont l’âme se trouvait en Enfer (sic). L’acteur y semblait quelque peu à l’aise dans un film se reposant trop sur ses beaux effets visuels. L’année suivante, on retrouva Williams dans deux films. Il retrouva Chris Columbus pour l’adaptation des romans d’Isaac Asimov devenue L’Homme Bicentenaire. Aux côtés de Sam Neill, Williams y jouait Andrew, un robot humanoïde évoluant peu à peu pour changer d’apparence, intégrant sa famille d’adoption sur des générations jusqu’à y gagner des sentiments inconnus d’une machine. Williams, pour l’occasion, trouva une nouvelle fois l’occasion de se déguiser en portant un costume-maquillage très complexe de robot métallique, avant de prendre progressivement une apparence humaine. Mais le film ne convainquit pas ; il serait surpassé, deux ans plus tard, par un film au sujet quasi similaire : A.I. Intelligence Artificielle, de l’ami Steven Spielberg, film pour lequel Williams prêtera sa voix !

 

Robin Williams - Jakob le Menteur

Toujours en 1999, l’acteur n’eut pas plus de chance avec le pourtant très intéressant Jakob le Menteur, de Peter Kassovitz. Il y incarnait Jakob Heym, un juif enfermé dans le ghetto de Lodz, qui, pour se sortir d’une situation dangereuse (les autorités nazies l’ont convoqué parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu, et, sorti indemne de l’affaire, il attire la suspicion des autres réfugiés), inventait les fausses nouvelles d’une libération imminente par l’Armée Rouge soviétique. Malheureusement, le film s’attira les foudres des critiques, jamais tendres dès qu’un film abordait le thème de la Shoah… de plus, il sortait quelques mois après le surestimé La Vie est Belle de Roberto Benigni, sur un sujet proche. Le film de Benigni fit un triomphe, Jakob le Menteur fut un échec terrible…

 

Robin Williams - A.I. Intelligence Artificielle

Avec le nouveau siècle, l’activité cinématographique de Robin Williams changea. L’acteur, arrivé à la cinquantaine, se mit moins en avant (au cinéma), tout en continuant d’enchaîner films, spectacles, apparitions et interviews à la télévision. Plus la filmographie de l’acteur s’étoffait, plus celle-ci semblait gagnée par la noirceur, la tristesse. Les personnages de Williams, jusque-là, étaient souvent des « enfants », des marginaux, évoluant souvent dans la douleur vers l’âge adulte. Après Will Hunting, l’acteur continuait de faire rire, mais, peu à peu, une cassure se formait. De vieux démons refaisaient surface, ainsi que les pertes de proches et une grave rupture personnelle. Robin Williams débuta le nouveau siècle en douceur, en donnant sa voix au Professeur Know (Professeur Sait-Tout) d’A.I. Intelligence Artificielle, très grand film incompris de Steven Spielberg, héritant d’un projet de longue date de Stanley Kubrick. Il semble que ce soit Kubrick, dans les années 1990, qui confia le rôle à Williams et enregistra ses répliques, avant de confier le film à Spielberg. Celui-ci se servit donc des enregistrements, avec l’accord de son acteur de Hook pour donner vie à cet hologramme facétieux, doté de la tête et de l’accent d’Albert Einstein, un véritable Wikipédia vivant donnant du fil à retordre aux robots joués par Haley Joel Osment et Jude Law. Pour en finir avec la cybernétique et les machines vivantes, Williams « l’Homme Bicentenaire » prêtera aussi sa voix en 2005 à Fender, un robot déglingué du film d’animation Robots.

 

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2002 fut une année pleine pour le comédien, qui venait de perdre sa mère, son premier public, en septembre 2001. Il livra un nouveau one man show à succès, Robin Williams Live on Broadway, qui fut un triomphe public, et fut la vedette de trois films l’emmenant dans une noirceur inédite. Un virage à 180 degrés, qui, à un film près, fut remarqué et salué par les critiques. Un jeune cinéaste londonien, Christopher Nolan, venait d’enthousiasmer les professionnels et les spectateurs pour son brillant thriller Memento ; il accepta de réaliser le remake d’un film policier norvégien, Insomnia, pour la Warner. Nolan eut un casting royal, composé d’Al Pacino, Hillary Swank et Robin Williams. Pour ce dernier, après avoir fait face à De Niro et Dustin Hoffman, ce fut la chance de jouer avec une autre légende de l’Actor’s Studio. Williams surprit tout le monde en jouant un personnage inquiétant : Walter Finch, un écrivain de seconde zone réfugié en Alaska, meurtrier d’une adolescente, et qui jouait un jeu dangereux avec le policier Will Dormer (Pacino) qui le traque. Ce dernier avait de graves problèmes de conscience, aggravés par l’insomnie chronique, et se révélait plus proche de l’assassin qu’il ne le croyait… En accord avec les intentions de Nolan, Robin Williams « tua » en lui toute fantaisie pour ce film : son Walter Finch était méticuleux, lucide et terriblement perturbé par la découverte de sa nature de meurtrier. Le spectateur assistait à la naissance d’un petit psychopathe ordinaire, ressemblant plutôt au voisin  »invisible » qu’à un Hannibal Lecter. Finch fut la face noire, pitoyable et inquiétante, du personnage des Poètes Disparus. La prestation de Williams, glaçant, face au bouillonnant Pacino, fut exceptionnelle. Le film eut un modeste succès public, le jeu de Williams fut très apprécié, mais, inexplicablement, son contre-emploi fut boudé par les cérémonies officielles.

 

Robin Williams - One Hour Photo

Toujours en 2002, Williams fut aussi la vedette de la comédie satirique Death to Smoochy (Crève Smoochy, crève) de Danny DeVito ; il y jouait « Rainbow Randolph » Smiley, clown d’une émission télévisée pour enfants, renvoyé pour corruption et prêt à toutes les bassesses pour ruiner la réputation de son remplaçant Sheldon Mopes (Edward Norton), alias Smoochy le Rhinocéros ! Un numéro très « chargeurs réunis » de Williams pour ce film descendu en flammes à sa sortie. Pourtant, là aussi, un malaise pointait : le personnage de Randolph faisait une dépression suicidaire… Dans la foulée, Robin Williams fut le premier rôle du méconnu, et très intrigant, One Hour Photo (Photo Obsession) de Mark Romanek, où il jouait le rôle de Seymour « Sy » Parrish, modeste employé d’un laboratoire de développement photo ; un petit homme solitaire idéalisant les Yorkin (Michael Vartan et Connie Nielsen), un couple marié dont il s’imaginait être l’ami proche. En développant pour lui-même les doubles des photos familiales de ces derniers, le personnage devenait maladivement obsédé par eux. Robin Williams était ici, une nouvelle fois, à son meilleur niveau en campant son personnage le plus esseulé de sa filmographie, et le plus inquiétant dans son comportement sociopathe. Si l’acteur obtint des prix et des citations, il fut là aussi oublié par les Oscars et les Golden Globes. En 2004, après un rôle secondaire dans Noël de Chazz Palminteri, et après avoir joué l’ami du jeune héros de House of D (Le Prince de Greenwich Village) de David Duchovny, Robin Williams complètera cette série de personnages névrosés avec Final Cut, un thriller de science-fiction d’Omar Naim. Dans un futur proche où la technologie des implants mémoriels s’est développée, Alan Hackman (Williams), un « monteur d’images mentales », chargé de sélectionner les heureux souvenirs des personnes défuntes pour en faire des hagiographies, découvrait que son dernier défunt « client » était peut-être un pédophile. Alan se lançait alors dans une enquête ramenant dans sa mémoire de douloureux souvenirs… Plus proche de films comme Conversation Secrète (voir le nom du personnage), Final Cut complétait cette série de films angoissants tournés par l’acteur, marqués par la Mort et les souvenirs dérangeants, comme si le comédien avait choisi ces films-là pour exprimer que quelque chose n’allait pas.

 

Robin Williams - L'Homme de l'Année

Le tournage de la comédie noire The Big White, sorti en 2005, fut un mauvais souvenir. Revenu en Alaska après Insomnia pour les besoins de ce film, Williams en partageait l’affiche avec Holly Hunter et Woody Harrelson. Il y jouait Paul Barnell, un agent de voyage qui, pour faire face à ses ennuis financiers, montait une arnaque : il s’arrangeait pour faire passer un cadavre d’un anonyme pour celui de son frère disparu, espérant toucher l’argent de l’assurance. Malheureusement, le frère bien vivant arrivait au pire moment… Durant le tournage, malheureusement, Williams, après vingt ans d’abstinence, rechuta dans l’alcoolisme. Il fut en traitement durant trois ans. Son mariage battait de l’aile, et il venait de perdre un ami proche en la personne de Christopher Reeve, décédé des suites de l’accident qui l’avait paralysé neuf ans plus tôt. Vaille que vaille, l’acteur continuait cependant à tourner. Il fut à l’affiche de six films en 2006. Ni la comédie satirique L’Homme de l’Année (marquant les retrouvailles avec Barry Levinson), une comédie satirique où il jouait un animateur de radio élu accidentellement Président des Etats-Unis, ni RV (Camping Car), comédie de Barry Sonnenfeld, ni le drame The Night Listener d’après Armistead Maupin, où il incarnait un écrivan gay délaissé venant en aide à un jeune garçon abandonné, ne furent un franc succès.

 

Night at the Museum

Il fut plus heureux en participant à des films bien plus familiaux comme La Nuit au Musée, la comédie fantastique de Shawn Levy, avec Ben Stiller en gardien de nuit malmené par les turbulents « pensionnaires » du musée de New York : figures de cire, squelette de dinosaure et autre statues de héros historiques prenant vie par magie ! Dans la droite lignée de Jumanji, Robin Williams y était le président Teddy Roosevelt, du moins sa statue de cire en tenue d’officier, prêt à charger sabre au clair… et amoureux transi de sa voisine de cire, l’indienne Sacagawea. Williams fut de l’aventure pour La Nuit au Musée 2, sortie en 2009.

 

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Il fit aussi rire le public en prêtant sa voix au superbe film d’animation de George Miller, Happy Feet. Le réalisateur de Mad Max, pour sa grande aventure en terre Antarctique, lui confia la voix de deux personnages différents, croisant la route du héros Mumble (voix d’Elijah Wood), le manchot empereur danseur de claquettes. Williams y était Ramon, chef de la bande de manchots Adélie, fêtards et dragueurs, qu’il dotait d’une voix chicano, irrésistible durant une scène de séduction à la Cyrano de Bergerac. Et il donnait aussi sa voix à Lovelace, le gorfou sauteur, narrateur de l’aventure. Un palmipède plein de sagesse mais néanmoins entouré d’accortes femelles, jouant les gourous à la voix de Barry White, pour conter son étrange rencontre du troisième type avec les « aliens » humains menaçant les manchots… Deux personnages très amusants, qui réapparaîtront en 2011, toujours doublés par Williams, dans le moins inspiré Happy Feet 2, toujours sous la direction de George Miller. Le premier film restait un petit bijou, épique, émouvant et entraînant. Pourtant, le malaise revenait… Lovelace manquait de mourir étranglé par son « collier » (un emballage plastique de canettes) à un moment du film… Guéri de son alcoolisme, Robin Williams joua dans deux films en 2007. Il fut Frank, un prêtre envahissant la vie d’un couple de futurs mariés, dans la comédie Permis de mariage, et Maxwell « Wizard » Wallace, musicien de rue et vagabond formant à son art le jeune héros du drame August Rush, joué par Freddie Highmore.

 

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S’ajouta aux épreuves de Robin Williams le divorce d’avec Marsha, en 2008, après presque vingt ans de mariage, divorce ne lui laissant qu’un droit de visite pour son fils cadet, Cody, encore mineur à l’époque. Il ne réapparut sur les écrans qu’en 2009. Outre La Nuit au Musée 2, on le vit dans Shrink (Le Psy d’Hollywood), jouant l’un des patients de Kevin Spacey : un rôle pratiquement autobiographique, celui d’un homme souffrant de l’alcoolisme. La comédie noire de Bobcat Goldthwait, World’s Greatest Dad, fut une variation très grinçante sur un personnage rappelant, en bien moins brillant, le professeur des Poètes Disparus. Lance Clayton (Williams), un professeur d’anglais, féru de poésie, écrivain rejeté, devait élever seul son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara). Kyle mourait, asphyxié durant un jeu sexuel ; pour éviter l’humiliation, Lance déguisait la mort idiote de son rejeton, et, par le truchement d’une fausse lettre de suicide (…), gagnait l’admiration de tous. La comédie, avec son point de départ franchement morbide, fut très appréciée, et Williams y fut à nouveau salué. Mais le film fut un désastre financier. Robin Williams partagea également l’affiche d’une production Disney, Old Dogs (Les Deux font la père), avec John Travolta, où deux associés et copains strictement hétéros se mettent en ménage pour assurer la garde d’enfants jumeaux. Une comédie très oubliable, mais qui eut un modeste succès aux Etats-Unis.

 

Robin Williams - Le Majordome

Souffrant de problèmes cardiaques, Robin Williams dut se faire opérer cette même année 2009, reportant du même coup la tournée de son nouveau one man show, Weapons of Self Destruction, pour l’année suivante, qui le tint éloigné des écrans de cinéma. L’acteur épousa Susan Schneider, une designeuse graphique, en 2011. Il réapparut en 2012 à la télévision dans une série comique avec Sarah Michelle Gellar, The Crazy Ones, qui ne dura qu’une saison, mais qui lui valut les louanges et une nomination aux Critic’s Choice Television Award du Meilleur Acteur. En plus du tournage de cette série, Robin Williams joua dans neuf films, accumulés en l’espace de deux ans. En 2013, il retrouva Robert De Niro dans la comédie Un Grand Mariage, jouant un prêtre dépassé par les évènements, les ruptures et les coucheries d’une famille très recomposée. La performance la plus marquante de ces dernières années, pour Robin Williams, fut son second rôle dans le remarquable Le Majordome de Lee Daniels, biopic de la vie de Cecil Gaines, majordome témoin des grands changements sociaux durant ses décennies de service pour plusieurs présidents américains. Williams ouvrait le bal en incarnant, le plus sérieusement du monde, un Ike Eisenhower vieillissant, faisant le premier pas d’une politique d’intégration en faveur des Noirs américains, à la fin des années 1950. L’acteur retrouvait le grand Forest Whitaker, qui, 27 ans plus tôt, avait été son complice dans Good Morning Vietnam. Williams fut de la nomination collective pour les acteurs du film, impeccables, à la Screen Actors Guild Awards. Il joua aussi avec Annette Bening et Ed Harris dans le drame The Face of Love, et, plus de vingt ans après Fisher King, revint dans un film de Terry Gilliam : Le Théorème Zéro, prêtant sa voix (non créditée au générique) au porte-parole de l’Eglise de Saint Batman le Rédempteur ! Petite revanche personnelle de l’acteur, jadis envisagé pour jouer les méchants Joker puis Riddler dans les premiers films du super-héros…

 

Robin Williams - Boulevard

Cette année, Robin Williams tourna ses derniers films. Le drame Boulevard, avec Kathy Bates, le montrait en employé de banque, marié, s’ennuyant dans sa vie, et obligé de se confronter à un secret personnel quand il recueillait un jeune homme perturbé chez lui. La comédie dramatique de Phil Alden Robinson, The Angriest Man in Brooklyn, avec Mila Kunis et Peter Dinklage, ne sortit qu’en direct-to-video. Son personnage, un homme d’affaires odieux et colérique, découvrait qu’il était atteint d’un anévrisme cérébral incurable… Les derniers films interprétés par Robin Williams étaient tous en post-production, quand tomba la triste nouvelle. Il venait d’achever la comédie Merry Friggin Christmas, avait repris pour la dernière fois son rôle de Teddy Roosevelt dans La Nuit au Musée 3, et doubla son dernier personnage, le chien Dennis du héros d’Absolutely Anything, comédie de l’ancien Monty Python Terry Jones, rassemblant Simon Pegg, Kate Beckinsale et les vétérans « Pythons » : Jones et ses amis John Cleese, Terry Gilliam, Michael Palin et Eric Idle.

Cette boulimie de tournages serait la dernière ligne droite pour le comédien. Diagnostiqué bipolaire, il connaissait des crises dépressives de plus en plus aggravées. Il était reparti en désintoxication, après une nouvelle rechute alcoolique. Et il se savait atteint de la maladie de Parkinson, un fait qui ne fut révélé par sa veuve qu’après son décès. Robin Williams ne voulait plus lutter. Ce 11 août 2014, il n’eut plus de pensée agréable pour l’aider à s’envoler, et, seul chez lui, mit fin à ses souffrances. Ses admirateurs (dont le président américain Barack Obama en personne), comme ses amis et sa famille, lui ont spontanément rendu un hommage débordant d’affection, pour saluer la mémoire de cet homme né pour vivre par le rire, et par les larmes.

Vous qui lisez ce texte, j’ignore si vous serez de cet avis, mais il me manque déjà un peu. Goodbye, Robin Williams. Amusez-vous bien au Ciel.

 

Au fait, cher lecteur… votre braguette est ouverte !

 

Ludovic Fauchier

 

 

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ci-dessus, Robin Williams dans une émission d’anthologie à l’Actor’s Studio, en 2001. Ne manquez pas sa réaction, à 23 minutes, à la question : « Y a-t-il un Robin Williams introverti ? ».

 

Ci-dessous : le lien vers le site ImdB qui récapitule la filmographie intégrale de Robin Williams.

http://www.imdb.com/name/nm0000245/?ref_=rvi_nm

Deux degrés de séparation… – Joan Fontaine (1917-2013) et Peter O’Toole (1932-2013)

Vous connaissez certainement le petit jeu des « six degrés de séparation », où il s’agit de trouver les liens entre des personnes qui, a priori, ne se sont jamais croisées. Un jeu qui, dans le monde du Cinéma, permet de faire les rapprochements parfois les plus inattendus. Disparus tous les deux le 15 décembre dernier, Joan Fontaine et Peter O’Toole n’ont jamais travaillé ensemble ; bien que faisant le même métier, ils étaient venus de milieux très différents ; pourtant, eux aussi ont vécu ces « six degrés de séparation » et quelques coïncidences et points communs…

Tous deux citoyens britanniques, ils ont été révélés au cinéma par des films prestigieux (Rebecca et Lawrence d’Arabie), produits par deux grands mégalomanes (David O. Selznick et Sam Spiegel) et mis en scène par les cinéastes britanniques les plus exigeants et visionnaires de leur temps (Alfred Hitchcock et David Lean). Et toute leur carrière à l’écran a été profondément influencée par ces débuts fracassants. Coïncidences supplémentaires : la mère de Joan Fontaine fut une ancienne sociétaire de la prestigieuse Académie Royale des Arts Dramatiques (RADA), la même école de théâtre dont O’Toole fut élève. Tous deux ont joué dans un film de Nicholas Ray et un d’Anatole Litvak. Et Miss Fontaine joua à ses débuts avec Katharine Hepburn, qui fut la partenaire d’O'Toole dans Un Lion en Hiver, adaptation filmée de la pièce de théâtre de James Goldman, qu’interpréta aussi Joan Fontaine à la fin des années 1950.

Le décès simultané de ces deux grandes figures de l’écran est l’occasion de revenir, dans les grandes lignes, sur leur vie et leurs grands rôles.

Joan Fontaine

« La nuit dernière, je rêvais que je retournais à Manderley… »

Honneur aux dames ! Joan Fontaine, disparue à 96 ans, fut l’une des toutes dernières grandes figures de l’Hollywood mythique, celui des années 1930 aux années 1950. Elle s’appelait en réalité Joan de Beauvoir de Havilland, née dans une grande famille britannique dont les aïeux venaient de l’île de Guernesey, partageant donc des racines britanniques et françaises. Une très grande famille, des plus respectables, comptant aussi parmi les cousins de Joan l’ingénieur aéronautique Sir Geoffrey de Havilland, concepteur de l’avion militaire Mosquito, ainsi qu’une célèbre « dynastie de la porcelaine » bien connue dans le Limousin. Joan était la soeur cadette d’Olivia de Havilland (future dulcinée à l’écran d’Errol Flynn dans Capitaine Blood, Les Aventures de Robin des Bois, etc. et la Melanie d’Autant en emporte le vent), toutes deux les filles de Walter (avocat conseiller) et Lilian (née Ruse) de Havilland, grande actrice de la scène britannique. C’est à Tokyo, où son père enseignait l’anglais à l’Université Impériale, que naquit la future comédienne, qui grandit dans une curieuse ambiance.

Deux soeurs ne vivaient pas en paix… Olivia et Joan étaient toutes petites quand leurs parents se séparèrent ; leur père préférant la compagnie des geishas à celle de sa femme, Lilian rompit avec lui, emmenant les fillettes avec elle à Saratoga, en Californie. Ils divorcèrent en 1925. Enfant, Joan était souvent malade, ayant contracté une rougeole et une infection aux streptocoques qui la laissèrent anémique. Sa santé s’améliora aux Etats-Unis. Selon les souvenirs de l’actrice, Lilian favorisait Olivia, qui se montrait une vraie peste avec elle, déchirant ses robes, lui interdisant de parler à ses amis, ou se permettant de la juger « laide »… Des bêtises d’enfant, certes, mais qui donneront le ton de la relation houleuse entre les deux soeurs à l’âge adulte. Si Olivia fut « coachée » par sa mère pour suivre ses traces, Joan ne s’en laissait pas compter. Très intelligente (elle avait un QI de 160), la jeune fille fit ses études à la Los Gatos High School, suivant des cours de diction avec sa soeur. Partie au Japon chez son père pour finir ses études, elle fut diplômée de l’Ecole Américaine en 1935 et retourna aux Etats-Unis juste au moment où Olivia devenait la nouvelle star d’Hollywood, grâce au succès de Capitaine Blood.

Joan avait elle aussi pris goût au métier d’actrice, et, après un début de carrière théâtrale, la jolie jeune femme blonde, très élégante, excellente comédienne, fut repérée par les recruteurs du studio RKO. Sa mère lui interdisant d’utiliser le nom de famille pour ne pas « profiter » du succès de sa soeur, Joan se fit d’abord appeler « Joan Burfield » dans ses premiers films. Le tout premier fut un petit rôle dans No More Ladies (La Femme de sa vie), avec Joan Crawford. Par la suite, elle choisira son nom de scène définitif,  »Joan Fontaine ». A la toute fin des années 1930, elle dût se contenter de rôles secondaires, gagnant peu à peu en importance. Elle n’était pas créditée au générique de Quality Street (Pour un baiser), un drame romantique de George Stevens avec Katharine Hepburn. La jeune actrice se fit remarquer dans une romance, Un homme qui se trouve, cette même année 1937, où la fraîcheur de son jeu et son charme lui valurent d’excellentes critiques. Elle fut appelée à supplanter Ginger Rogers auprès de Fred Astaire dans Demoiselle en détresse, comédie musicale de George Stevens. Malheureusement, le public la bouda. Patiente, Joan Fontaine fit d’autres apparitions dans des seconds rôles, notamment en 1939, jouant la fiancée éplorée dans Gunga Din (toujours de George Stevens), classique du film d’aventures avec Cary Grant en vedette. On la remarqua aussi en jeune épouse en instance de séparation dans la comédie Femmes dirigée par George Cukor, parmi un casting de stars féminines comptant Norma Shearer, Joan Crawford, Rosalind Russell et Paulette Goddard. Le film n’ayant pas plus remporté de succès, la RKO mit fin à son contrat. Joan Fontaine croisa un soir, à une réception, le producteur David O. Selznick, en quête d’un nouveau triomphe après Autant en emporte le vent. Ils parlèrent beaucoup du roman de Daphné du Maurier, Rebecca

 

Joan Fontaine - Rebecca

Selznick voulait rééditer le « coup médiatique » d’Autant en emporte le vent, et organisa un véritable marathon de casting pour le rôle principal, parmi toutes les actrices alors en vogue. Ceci au grand dam du réalisateur, Alfred Hitchcock, tout juste arrivé d’Angleterre, et dont le choix se porta vite sur Joan Fontaine. Un choix judicieux ; encore relativement inexpérimentée, de nature timide, l’actrice correspondait au rôle. Celui d’une jeune femme, modeste suivante d’une insupportable aristocrate new-yorkaise, tombant sous le charme d’un veuf ténébreux, Maxim de Winter (Laurence Olivier), marqué par la mort mystérieuse de sa femme Rebecca. Remplaçant cette dernière dans le coeur de Maxim, elle l’épouse et devient la maîtresse de maison du manoir de Manderley, en Cornouailles. Tâche difficile, car la nouvelle Mrs. de Winter est très mal à l’aise devant la sinistre gouvernante, Mrs. Danvers (Judith Anderson), qui ne cesse de la rabaisser et de la manipuler en secret…

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Enfin le succès ! A 24 ans, Joan Fontaine décrocha sa première nomination à l’Oscar. Elle est excellente dans Rebecca, en jeune femme craintive qui, peu à peu, s’affirme malgré les menaces de Mrs. Danvers et de l’odieux maître chanteur joué par George Sanders. Grâce à la maîtrise et les idées d’Hitchcock, ce film mélodramatique se teinte d’une ambiance surnaturelle, non dénuée d’humour. Le cinéaste encourage la jeune comédienne à jouer son personnage comme une petite fille impressionnable, incapable d’assumer son nouveau rang de lady, et s’amuse à lui tendre des pièges en conséquence. Voir par exemple la scène où la jeune femme casse une statuette, et cache les débris, comme si elle craignait la punition des parents… La fragilité apparente de l’actrice, combinée à un beau visage très « rose britannique », aide dans ce sens. Et, pendant les années suivantes, Joan Fontaine sera régulièrement inscrite comme la jeune femme (et même la jeune fille) romantique de nombreux mélodrames d’inspiration victorienne. 

 

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La relation professionnelle entre Hitchcock et Joan Fontaine fut si réussie que le cinéaste anglais en fit, d’une certaine façon, sa première grande « first lady« , bien avant Ingrid Bergman, Grace Kelly ou Tippi Hedren. Après Rebecca, Hitchcock la retrouvera pour le plus « hitchcockien » Soupçons. Joan Fontaine y est Lina McLairdlaw, l’austère fille d’un austère général, qu’un coup de foudre pour le beau Johnnie Aysgarth (Cary Grant à son meilleur niveau) « dégèle » complètement. Malheureusement, Lina, mariée contre l’avis de ses parents, déchante en réalisant que Johnnie est désinvolte et dépensier au point de s’endetter gravement. Pire, Lina se persuade que son cher mari veut la tuer pour s’emparer de son héritage… Un scénario parfaitement élaboré par Samson Raphaelson (collaborateur des grands films de Lubitsch) fait basculer le film de la comédie légère au drame le plus étouffant, avec cette idée folle, typique d’Hitchcock, que l’héroïne accepte de se laisser tuer par amour pour son dangereux époux. Joan Fontaine devient ici la première incarnation de la « femme hitchcockienne », le feu de la passion et de la révolte couvant sous la glace apparente, avant de jouer à merveille de sa fragilité, passant de la confiance aveugle à la paranoïa et la dépression. Soupçons aurait dû être un chef-d’oeuvre total si les patrons de la RKO n’avaient pas été pris de panique à l’idée de voir Cary Grant, star du box-office, incarner un tueur. Hitchcock dût tourner contre son gré un happy end gâchant la réussite du film. Personne n’a oublié la séquence où la pauvre Joan Fontaine, alitée, se voit offrir un verre de lait suspect par Mr. Grant… Lina devait en fait boire le lait et succomber au poison, non sans avoir au préalable demandé à son mari de poster pour elle une lettre à sa mère. Ce que faisait Johnnie, sans savoir que la lettre l’accusait du meurtre prémédité ! En l’état, malgré ces cinq dernières minutes inutiles, le film fonctionne très bien, suivant un suspense psychologique diablement bien mené. Et, pour l’actrice, impeccable de bout en bout, ce fut l’Oscar bien mérité, en 1941.

 

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Après This Above All (Âmes Rebelles), romance avec Tyrone Power dûe à Anatole Litvak, elle joua dans The Constant Nymph (Tessa, la Nymphe au coeur fidèle) une adolescente amoureuse malheureuse de Charles Boyer : ce fut sa troisième nomination à l’Oscar.

Joan Fontaine - Jane Eyre

Ensuite, Joan Fontaine remporta un autre grand succès dans une fameuse adaptation de Jane Eyre, adaptation du classique de Charlotte Brontë par Robert Stevenson, contant les amours tourmentées de l’héroïne face au sombre Rochester, ici incarné par Orson Welles, véritable « patron » sur le tournage. Le succès fuit une nouvelle fois au rendez-vous, mais l’actrice approchant la trentaine se lassait des rôles de ces rôles d’ingénue dans laquelle on la cantonnait. Durant la suite des années 1940, on notera une comédie réussie, où elle jouait une héroïne à facettes multiples : The Affairs of Suzanne (Les Caprices de Suzanne, 1945). Il y eut ensuite un drame de John Berry, From this Fay Forward (1946). Avec le temps, Joan Fontaine s’aventurera aussi dans des rôles plus sombres, dévoilant une facette de sa personnalité qu’on ne lui connaissait pas, comme dans Ivy (Le Crime de Mme Lexton) de Sam Wood, où elle jouait une manipulatrice meurtrière.

 

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La fin des années 1940 fut marquée par un chef-d’oeuvre : Lettre d’une Inconnue (1948), du grand Max Ophüls. Un drame romantique, encore un, mais d’une qualité rarement atteinte. Adaptation d’un roman de Stefan Zweig, Lettre d’une Inconnue narre l’amour malheureux d’une jeune femme modeste, Lisa Berndl (Joan Fontaine) pour Stefan Brandt (Louis Jourdan), un pianiste virtuose trop imbu de lui-même pour prêter attention aux sentiments de la jeune femme, apparaissant à trois étapes différentes de sa vie. Même après une nuit passée ensemble à Vienne, il ne retient pas son nom et lui fait une vaine promesse de retour… Comme toujours chez Ophüls, les histoires d’amour finissent très mal, et celle-ci, magnifiquement filmée dans le décor de la Vienne du début du 20ème Siècle, ne déroge pas à la règle. Joan Fontaine y est sublime, dans la peau de cette malheureuse jeune femme poursuivant sa chimère amoureuse, aussi à l’aise en jouant celle-ci adolescente (à 31 ans !) ou femme mûre, préfigurant la Danielle Darrieux de Madame De… . Etrangement, si le film fut un succès, l’Académie ignora la prestation de la comédienne.

 

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La suite de la carrière de Joan Fontaine fut un peu moins heureuse, malgré des films intéressants et des cinéastes de premier plan. Toujours en 1948, elle tint la vedette d’un des rares films ratés de Billy Wilder : La Valse de l’Empereur (1948) et on la vit dans un curieux film noir avec Burt Lancaster, Kiss the Blood off my Hands (Les Amants Traqués, 1948). Elle joua une autre manipulatrice mangeuse d’hommes dans Born to be bad de Nicholas Ray, avec Robert Ryan (1950) ; on la revit l’année suivante dans une plaisante comédie de Mitchell Leisen, Darling, How Could You ! ; elle retrouva George Stevens qui lui donna le premier rôle du drame Something to live for (L’Ivresse et l’Amour, 1952) ; elle joua dans le méconnu The Bigamist (Bigamie, 1953), l’un des films mis en scène par sa collègue Ida Lupino, également actrice du film. Suivant les traces de sa grande soeur aux temps glorieux du swashbuckler à la Robin des Bois, Joan Fontaine fut la blonde dulcinée de Robert Taylor dans Ivanhoé, grand succès de 1954, où malheureusement elle était un peu trop âgée pour le rôle, et éclipsée par Elizabeth Taylor alors en pleine ascension.

 

Joan Fontaine - Beyond a reasonable doubt

L’insuccès de la plupart de ces films fit que l’actrice commença, prudemment, à s’éloigner des plateaux de cinéma, continuant l’essentiel de sa carrière au théâtre et à la télévision. Elle eut toutefois l’occasion de briller encore une fois dans un des derniers grands films de Fritz Lang, et de revenir vers un peu de noirceur, en 1956 dans Beyond a Reasonable Doubt (L’Invraisemblable Vérité). Elle jouait Susan Spencer, l’héritière d’un grand journal, fiancée à un journaliste écrivain (Dana Andrews) désireux de prouver l’inanité de la peine de mort par des moyens inhabituels. Avec le concours du père de Susan, le journaliste laissait des preuves compromettantes le faisant accuser du meurtre d’une danseuse minable, tout en établissant les preuves indiscutables de son innocence. Malheureusement pour lui, rien ne se passait comme prévu… Joan Fontaine apporte une belle dignité blessée à son personnage, d’abord mise à l’écart, puis déterminée à sauver son fiancé.

Les bons rôles au cinéma se feront hélas rares pour Joan Fontaine qui devra se contenter d’apporter son élégance naturelle dans des films mineurs de très bons cinéastes (Sérénade, d’Anthony Mann ; Une Île au Soleil, de Robert Rossen ; Until They Sail, de Robert Wise…). Son dernier film sera une petite production d’épouvante, sans grand intérêt, du studio britannique Hammer, The Witches (Pacte avec le Diable) en 1966. Joan Fontaine, son étoile posée sur Hollywood Boulevard en 1960, s’était fait une raison, se réservant pour le théâtre et faisant des apparitions régulières à la télévision – notamment dans la série The Alfred Hitchcock Hour, également connue sous le titre… Suspicion, renvoyant directement au titre original de Soupçons. Ses apparitions se raréfièrent, mais elle obtiendra quand même un Emmy Award pour sa prestation en 1980 dans la série Ryan’s Hope. Elle fera finalement sa dernière apparition en 1994 dans le téléfilm Good King Wenceslas, avant de profiter d’une retraite bien méritée dans sa résidence de Carmel-by-the-Sea (elle était donc voisine de Clint Eastwood !), où elle s’est éteinte dans son sommeil.   

Impossible de ne pas citer pour conclure la fameuse rivalité de Joan Fontaine avec sa grande soeur Olivia de Havilland. Sans aller aussi loin que les soeurs ennemies Bette Davis et Joan Crawford dans le film Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, elles entrèrent dans une guerre larvée qui dura des décennies. Joan oublia de saluer Olivia lorsqu’elle remporta l’Oscar pour Soupçons ; quelques années plus tard, Olivia vexée snoba sa soeur en retour alors qu’elle allait chercher à son tout l’Oscar pour L’Héritière… Leur relation se dégrada jusqu’à la mort de leur mère en 1975, moment à partir duquel les deux soeurs ne se parlèrent plus. Malgré l’interdiction de Joan, ses deux filles (dont sa fille adoptive Martita) continuèrent cependant à parler à leur tante. Joyeuse ambiance… au moins, les deux grandes actrices évitèrent de laver leur linge sale en public.

Laissons le mot de la fin de cet article à Joan Fontaine, qui déclara de façon prémonitoire, dans son autobiographie, au sujet d’elle et de sa soeur : « Je me suis mariée avant elle, j’ai eu un Oscar avant elle, et si je meurs avant elle, elle en sera sûrement malade de jalousie ! » Joan Fontaine sut tenir parole sur ce dernier point, devançant encore une fois son aînée…

 

Lien vers le site ImdB, pour la filmographie intégrale de Joan Fontaine :

http://www.imdb.com/name/nm0000021/?ref_=fn_nm_nm_1

 

Peter O'Toole

« Le truc, William Potter, c’est de ne pas penser que cela fait mal. »

Avec sa silhouette longiligne, toute en hauteur, sa voix fluette, et ses immenses yeux bleus tantôt mélancoliques, pensifs ou malicieux, Peter O’Toole ne passait pas inaperçu. Ce grand monsieur de la scène britannique et du cinéma (hâtivement désigné, à l’annonce de son décès, comme « Star de Hollywood » par des agences de presse paresseuses) restera à jamais indissociable du rôle qui le révéla au grand écran : le rôle-titre du Lawrence d’Arabie de David Lean sorti triomphalement en 1962. Mais l’arbre Lawrence cache une riche forêt : plus de cinquante années passées sur les planches – O’Toole étant, par vocation et par passion, un grand acteur shakespearien – et dans d’autres films, dignes d’intérêt, mais bien souvent éclipsés par l’épopée de David Lean. Quoiqu’il en sot, la silhouette de Peter O’Toole s’est inscrite dans la mémoire collective dans de nombreux rôles de figures historiques et de rois mythiques, mais aussi de personnages plus légers… ou d’autres nettement plus inquiétants. Dans tous les cas, ou presque, le personnage d’O'Toole fut celui d’un indécrottable romantique égaré dans des époques cyniques.

Etait-il né à Leeds, en Angleterre, ou dans le Connemara, en Irlande ? En juin ou le 2 août 1932 ? Même lui n’était pas vraiment certain. Peter Seamus O’Toole avait deux certificats de naissance, un anglais et un irlandais, avec des dates différentes ! Quoiqu’il en soit, ce fils d’un ouvrier irlandais, Joseph (également joueur de football et bookmaker) et de Constance, une infirmière écossaise, passa la majeure partie de son enfance dans la triste banlieue industrielle de Leeds, au nord de l’Angleterre. Il est amusant de se rappeler a posteriori que le futur interprète de grands rois, d’officiers et d’aristocrates, était en réalité un enfant de la classe ouvrière… Le jeune O’Toole, évacué de la ville durant la 2ème Guerre Mondiale à cause des bombardements allemands, gardera un souvenir terrifié des nonnes de l’Ecole Catholique St. Joseph, l’obligeant à devenir droitier. Ceux qui regardent attentivement Lawrence d’Arabie constateront que les braves nonnes échouèrent (la scène où Lawrence accepte la nourriture de son guide bédouin, en se servant de la « mauvaise main »…). Un temps apprenti journaliste au Yorkshire Evening Post, Peter O’Toole fit son service militaire comme opérateur radio dans la Royal Navy. Démobilisé, le jeune homme, voulant être poète ou acteur, se prit de passion pour l’oeuvre de Shakespeare. Jusqu’à la fin de sa vie, d’ailleurs, Peter O’Toole lisait chaque jour les Sonnets du maître anglais, qu’il connaissait par coeur (154 au total !). Rejeté par l’école d’art dramatique de l’Abbey Theatre de Dublin parce qu’il ne pouvait pas parler irlandais, il tenta sa chance avec succès à la RADA, la prestigieuse Académie Royale des Arts Dramatiques. De 1952 à 1954, il fit ainsi partie d’une classe d’élèves exceptionnels, parmi lesquels Albert Finney et Alan Bates. O’Toole croisa aussi la route d’un autre futur grand acteur, et un compatriote irlandais, le turbulent Richard Harris, rejeté par la RADA. Tous de joyeux dingues selon les mémoires d’O'Toole, et on imagine bien ces futurs monstres sacrés écumer les pubs pour les troisièmes mi-temps des matches de rugby, et les fins d’années d’études… N’ayons pas peur de dire que les acteurs britanniques apparus dans les années 1960-70 se distinguèrent aussi bien par leur immense talent que par une certaine tendance… comment dire les choses poliment ?… à s’imbiber joyeusement. De Richard Burton (leur héros à tous) à Anthony Hopkins, en passant par O’Toole, Finney, Harris, Michael Caine, John Hurt, Oliver Reed et bien d’autres, cette habitude était bien installée, par tradition. Dans le cas d’O'Toole, malheureusement, elle faillit bien le tuer des années plus tard. On ne sera pas surpris d’ailleurs de voir, dans la filmographie de l’acteur, un nombre phénoménal de séquences joyeusement « alcoolisées ».

 Peter O'Toole - The Savage Innocents

Mais ne réduisons pas le talent de l’acteur à ces histoires de boisson. Le jeune Peter O’Toole devint un prometteur jeune comédien, se distinguant vite au Bristol Old Vic et à l’English Stage Company. Il croisa le chemin de Siân Phillips, qui devint sa femme et dont il eut deux filles. Naturellement, les réalisateurs de la télévision du cinéma en quête de nouveaux talents remarquèrent le jeune acteur. Apparu pour la première fois à la télévision en 1954, Peter O’Toole fit ses débuts au cinéma dans Le Jour où l’on dévalisa la Banque d’Angleterre (1960), un film policier de John Guillermin où il tint le rôle d’un officier de police. Le grand Nicholas Ray l’engagea dans un second rôle important de son film d’aventures situé en Acrtique, The Savages Innocents (Les Dents du Diable), avec Anthony Quinn en vedette. Brun et barbu, O’Toole y jouait là aussi le rôle d’un policier canadien, chargé de capturer l’Inuit Inuk (Quinn) accusé de meurtre, avant de se raviser devant la bonté innée de ce dernier, qui lui sauve la vie. Le rôle laissa une mauvaise impression à O’Toole, sa voix ayant été doublée sans que son avis ait été sollicité. Qu’à celà ne tienne, après ces premiers pas, O’Toole retrouvera Anthony Quinn pour un autre film, passant des plaines glacées du cercle arctique aux étendues brûlantes du désert jordanien. A cette époque, le grand cinéaste David Lean, qui venait de triompher avec Le Pont de la Rivière Kwaï, cherchait un acteur pour incarner le héros de son prochain film.

 

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Le casting de Lawrence d’Arabie, fut un coup de génie ; alors que le producteur Sam Spiegel voulait la star Marlon Brando pour incarner l’énigmatique Thomas Edward Lawrence, héros singulier de la 1ère Guerre Mondiale, David Lean, lui, envisageait un inconnu pour incarner le personnage. Il faillit engager Albert Finney, qui hésita, ne ressemblant guère au vrai Lawrence. Ce fut finalement Peter O’Toole, l’ancien camarade de classes théâtrales de Finney, qui devint du jour au lendemain la vedette de cette superproduction épique. Lawrence d’Arabie reste le film de tous les superlatifs, depuis sa sortie en 1962. Un tournage difficile (plus d’une année) en Jordanie, au Maroc et en Espagne, compliqué par les rapports tendus entre Lean et Spiegel. Le résultat est un chef-d’oeuvre, un vrai poème épique qui continue, plus de cinquante ans après, à fasciner. Et le portrait d’un personnage complexe, Thomas Edward Lawrence ; archéologue de formation, officier du renseignement au Foreign Office, érudit et poète rêvant de grands exploits à la mesure de ses lectures, il va largement outrepasser sa mission initiale d’agent de liaison entre le gouvernement britannique et le Prince Fayçal (Alec Guinness), souverain Bédouin opposé à l’occupation Ottomane des terres du Proche-Orient. Devenu « Shérif Aurens » pour les bédouins dont il a gagné l’amitié, Lawrence se lance dans une entreprise folle : la création d’un état arabe unifié et indépendant. Inconcevable pour le gouvernement britannique qui, dans ces années 1910, entend bien maintenir son emprise sur les terres arabes et leurs richesses. L’aventure laissera à Lawrence un goût amer.

 

O'Toole, Sharif In 'Lawrence Of Arabia'

Entouré d’acteurs de premier ordre – Anthony Quinn en Auda Abu Tayi, Sir Alec Guinness, Jack Hawkins en Général Allenby, Claude Rains en « conseiller de l’ombre » du Foreign Office, José Ferrer en visqueux Bey Turc… -, Peter O’Toole gagna haut la main ses galons de grand acteur de cinéma. Le rôle complexe de Lawrence, incarné par ses soins, contient en germe tous ses futurs rôles : l’humour (dans les scènes initiales au mess des officiers), la rêverie contemplative, l’érudition qui déconcerte ses interlocuteurs, la grandeur épique, la figure tragique, et des côtés moins plaisants : la mégalomanie touchant à la démence, le goût de la violence glaçante, et un masochisme latent qui « explose » au grand jour lorsque Lawrence, capturé et torturé par les Turcs, suscite l’intérêt sexuel évident de son géôlier. Au terme de ce tournage épuisant et riche en anecdotes (l’acteur manquera de finir piétiné par les cavaliers lors du tournage de la prise d’Aqaba, et fut miraculeusement protégé par son dromadaire !), O’Toole gardera des liens distants avec David Lean (les deux hommes s’éviteront pendant vingt ans, avant de se réconcilier lors de la restauration du film en 1988), et une grande amitié avec Omar Sharif (qu’il surnommera toujours « Fred » !), inoubliable Shérif Ali, gardien de la conscience de ce singulier héros. O’Toole sera justement nominé (mais pas récompensé) pour le Golden Globe (gagnant toutefois celui de la Nouvelle Star de l’Année) et l’Oscar du Meilleur Acteur, et remporta le BAFTA Award (équivalent britannique des Oscars) pour Lawrence d’Arabie, rôle qui lui collera définitivement à la peau.

 

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Voilà un début fracassant s’il en est, et Peter O’Toole, devenu immédiatement un acteur de la « A-List », va enchaîner film sur film. Le film suivant est là pour rappeler qu’il restait avant tout attaché à ses racines théâtrales : Becket, sorti en 1964, est une adaptation de la pièce de Jean Anouilh, mise en scène par Peter Glenville. O’Toole y partage l’affiche avec le héros des acteurs de sa génération, et un autre grand ami, Richard Burton. O’Toole y est le Roi d’Angleterre, Henri II, qui en ce 12ème Siècle peine à maintenir l’unité politique d’une Angleterre divisée par les tensions entre Normands (formant l’aristocratie, descendants des conquérants de la Bataille de Hastings en 1066) et Saxons (les gens du peuple, victimes du mépris de leurs anciens vainqueurs). Un jeune roi capricieux, plus préoccupé à courir les filles avec son ami Saxon Thomas Becket (Burton) qu’il s’amuse à en faire son conseiller politique, puis à le désigner Archevêque de Canterbury, pour narguer son entourage détesté. Mal lui en prend, car Becket, en proie à des problèmes de conscience, va se transformer et devenir son ennemi politique… Le film est une démonstration réussie des dilemmes moraux de la realpolitik à l’ère médiévale, présentée ici sans artifices. O’Toole y est un Henri II à plusieurs facettes, un gamin attardé et fantasque découvrant tardivement les contraintes de sa fonction royale ; tantôt cabot, tantôt dépressif, manipulateur, cruel ou juste amer, il est un excellent contrepoint au tourmenté Becket joué par un Richard Burton à son meilleur niveau. O’Toole décrochera sa deuxième nomination aux Oscars, et remportera le Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

Peter O'Toole - Lord Jim

En 1965, Peter O’Toole revint à un univers familier avec le film suivant, Lord Jim de Richard Brooks. Ce très bon récit d’aventures à grand spectacle est une adaptation du roman homonyme de Joseph Conrad, qui se situe dans l’Asie du Sud-Est à la fin du 19ème Siècle. O’Toole y est Jim Burke, un jeune marin idéaliste, dont les rêves d’exploits et de grande aventure sont ruinés par un acte de lâcheté ; sa carrière détruite, Jim voit l’occasion de se racheter quand un homme d’affaires lui propose de convoyer des armes pour libérer la population du Patusan, opprimée par le redoutable Général (Eli Wallach). Mais les fantômes de Jim ne le lâchent pas, et l’aventure est un prétexte pour lui, l’occasion de se confronter à sa culpabilité. Le jeune homme doit aussi affronter un trio de belles crapules (James Mason, Akim Tamiroff et Curt Jürgens) venu tirer les marrons hors du feu… Très solide récit d’aventures préfigurant par moments l’Apocalypse Now de Coppola (s’inspirant d’ailleurs d’un autre roman de Conrad, Au coeur des Ténèbres), Lord Jim est l’occasion pour O’Toole de revenir à un personnage très proche de Lawrence d’Arabie : là aussi, un idéaliste dont les rêves de gloire se brisent contre les dures réalités de l’expansion coloniale. Et, à l’instar de Lawrence (et aussi de Henri II dans Becket, se faisant châtier par des moines Saxons), Jim est un autre personnage masochiste d’O'Toole, se punissant de sa faute en subissant les tortures du Général. L’ombre de Lean et de Lawrence, d’ailleurs, plane en permanence sur ce très beau film ; on y retrouve un autre acteur « leanien », Jack Hawkins, dans une courte apparition, et le générique révèle la présence d’une bonne partie de l’équipe de tournage de Lawrence d’Arabie. Même la mise en scène, très solide, de Brooks, semble par moments se calquer sur celle du maître anglais. Difficile alors pour Peter O’Toole d’échapper à l’inévitable comparaison…

 

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Sans doute pour prendre ses distances avec le cinéma épique  »à la David Lean », Peter O’Toole choisit pour ses films suivants de se tourner vers un registre plus léger, donnant libre cours à sa fantaisie et son humour. Cette même année 1965, il joua le rôle de Michael James dans Quoi de neuf, Pussycat ?, une comédie de Clive Donner écrite par un tout jeune Woody Allen. Rédacteur en chef dans un magasine féminin, Michael est un Don Juan invétéré ; bien qu’amoureux sincère de sa fiancée Carole (Romy Schneider), il ne peut s’empêcher de séduire les autres femmes. Son psychanalyste, Fritz Fassbender (Peter Sellers), est un frustré disjoncté qui lui-même craque pour la jolie Renée (Capucine), une des conquêtes de Michael ; Carole, elle, est prête à se réfugier par vengeance dans les bras du brave Viktor (Allen)… Le film est un chassé-croisé burlesque plaisant, typique des années 1960, célèbre pour la chanson de Tom Jones, la course-poursuite finale en kart, et les gags du duo formé par O’Toole et Sellers. Ne pas manquer la scène où les deux compères, complètement ivres, vont jouer leur version personnelle de Cyrano de Bergerac à la fenêtre de Capucine. Dommage qu’ils ne se soient pas retrouvés sur d’autre films, notamment La Vie Privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder, pour lequel ils faillirent incarner Sherlock Holmes et le docteur Watson. En 1966, O’Toole reste dans le registre humoristique, avec le sympathique caper movie de William Wyler, Comment voler un million de dollars, en compagnie d’Audrey Hepburn. O’Toole s’amuse bien en y incarnant Simon Dermott, un détective privé spécialisé dans les fraudes du marché de l’art. Enquêtant sur le père de Nicole Bonnet (Hepburn), un faussaire vivant la belle vie à Paris, Simon se retrouve à se faire passer pour un Arsène Lupin d’envergure mondiale aux yeux de la belle, ceci afin de récupérer une fausse statuette de Vénus que le paternel a vendu au directeur d’un prestigieux musée… Représentatif d’un genre de films très populaire dans les années 1960 (Charade, Topkapi), le film de Wyler souffre juste d’une durée un peu longuette. O’Toole, en tout cas, excelle dans le rôle de ce faux cambrioleur, gentiment manipulateur, s’amusant comme un gamin à narguer la police française avec un boomerang !

 

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Le grand film suivant d’O'Toole fut La Nuit des Généraux (1967), oeuvre très intrigante dûe à Anatole Litvak. Un thriller qui suit en parallèle les enquêtes de deux hommes à vingt années de distance, le Major Grau (Omar Sharif), du Bureau des Renseignements de la Wehrmacht, et Morand (Philippe Noiret), officier d’Interpol ; point commun des deux enquêtes, des meurtres atroces de prostituées, dignes de Jack l’Eventreur, durant l’occupation allemande de la Pologne et de la France pendant la 2ème Guerre Mondiale. Au risque de gâcher la surprise à ceux qui n’ont jamais vu le film, révélons l’assassin : le Général Tanz (O’Toole), un héros de guerre de la Wehrmacht, chouchou d’Hitler et bardé de décorations, aimablement surnommé « le Boucher« … Cet officier en apparence irréprochable est un abominable psychopathe, taraudé par une sévère paranoïa, des phobies et un syndrome de Stendhal. Excellent film incorporant à son récit une reconstitution de la célèbre Opération Walkyrie (l’attentat manqué contre Hitler), quarante ans avant Tom Cruise et Bryan Singer, le film de Litvak osa montrer une Allemagne dénazifiée où les anciens frères d’armes du IIIe Reich n’en continuaient pas moins à célébrer le bon vieux temps des massacres dans les brasseries bavaroises… O’Toole retrouve son vieil ami Fred… pardon, Omar Sharif (sans sa moustache), et c’est assez curieux de voir les deux héros de Lawrence d’Arabie revêtir ici l’uniforme de la Wehrmacht ! Impression d’autant plus déconcertante que l’ombre du cinéma de Lean n’est jamais loin, avec la présence au générique du producteur Sam Spiegel, de Maurice Jarre à la musique, et de Tom Courtenay (Pasha dans Docteur Jivago), ici bouc émissaire malheureux des crimes du général. O’Toole est ici particulièrement terrifiant, quasiment « robotique », révélant une facette de son jeu inattendue, un côté pervers que l’on retrouvera plus tard dans The Ruling Class (Dieu et mon droit) quelques années plus tard.

 

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La fin de la décennie cinématographique de l’acteur se termina en beauté avec, coup sur coup, deux beaux succès personnels, critiques et publics. En 1968, Peter O’Toole retrouva Henri II, quatre ans après Becket ; il partageait l’affiche du Lion en Hiver avec Katharine Hepburn, élégamment mis en scène par Anthony Harvey, d’après la pièce de James Goldman qui en signa l’adaptation. Un Henri II maintenant seul au pouvoir, et qui a vieilli prématurément sous le poids de sa charge. A l’automne de sa vie, le souverain et son épouse Aliénor d’Aquitaine (Hepburn), avec qui il ne s’entend guère (l’enfermer dans la Tour de Salisbury et la tromper allègrement avec la jeune Alaïs n’aide guère à la réconciliation, il faut bien le dire…), se retrouvent au château de Chinon, pour régler un délicat problème de succession en cette fin d’année 1183. Lequel de leurs enfants sera le plus digne de porter la lourde couronne ? Henri veut que ce soit le Prince Jean (Nigel Terry), son plus jeune fils. Aliénor favorise le faible Richard, le futur « Coeur de Lion » (un tout jeune Anthony Hopkins). Mais leur autre fils, Geoffrey (John Castle), Philippe II de France, futur Philippe Auguste, fils du premier mariage d’Aliénor (Timothy Dalton), et sa demi-soeur Alaïs (Jane Merrow), maîtresse d’Henri qui comte l’épouser, ont tous leur mot à dire sur l’avenir des royaumes d’Angleterre et de France. Charmante réunion de famille pour ce grand classique historique, où Hepburn et O’Toole se distinguent. Le comédien est un Henri plus mature, mais guère plus sage, qui réalise tardivement ses erreurs paternelles et sera gagné par l’amertume ; la grandeur shakespearienne d’O'Toole donne évidemment à son Henri les airs d’un Roi Lear déchiré par ses choix. Il sera cité pour la troisième fois à l’Oscar, et remportera son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Après avoir joué la même année un officier britannique à la cour de l’impératrice russe, La Grande Catherine, une comédie avec Jeanne Moreau, Peter O’Toole connut un nouveau succès en 1969 avec Goodbye, Mr. Chips, adaptation en comédie musicale du roman de James Hilton par Herbert Ross sur un scénario de Terence Rattigan. O’Toole y est l’austère et timide Arthur « Chips » Chipping, professeur de latin détesté de ses élèves de l’école privée de Brookfield ; un triste petit homme à grosses lunettes et moustache, solitaire… ou presque, lorsqu’il croise en vacances Katherine Bridges (Petula Clark), une actrice de music-hall malheureuse en amour. A la surprise de tous, le petit professeur et la charmante actrice reviennent à Brookfield bras-dessus bras-dessous, et mariés. Si les élèves admirent finalement « Chips » pour ce coup d’éclat inattendu, la direction voit d’un mauvais oeil ce mariage inconvenant… Jolie et touchante performance du couple O’Toole-Petula Clark, bénéficiant de la musique et des chansons de Leslie Bricusse et John Williams. Et agréable surprise de voir Mr. O’Toole chanter « What a lot of flowers » de sa douce voix murmurante… Cela lui valut sa quatrième nomination à l’Oscar, et un troisième Golden Globe bien mérité.

 

Peter O'Toole - La Guerre de Murphy

Après quoi, O’Toole, entre ses prestations théâtrales, enchaînera d’autres films ; dans Country Dance de J. Lee Thompson en 1970, il est un aristocrate écossais entretenant une relation incestueuse avec sa soeur (Susannah York). En 1971, il retrouva son épouse Siân Phillips et Philippe Noiret dans le très bon film d’aventures La Guerre de Murphy, dû au réalisateur de Bullitt, Peter Yates. O’Toole y campe un personnage atypique : Murphy, mécanicien irlandais d’un navire de guerre coulé dans l’Orénoque par un U-Boot à la fin de la guerre. Seul rescapé du naufrage, l’entêté Murphy décide de continuer seul le combat, avec les moyens à sa disposition. Il est tellement obsédé par sa vengeance qu’il en ignore l’Armistice du 8 mai 1945… Après Lawrence, Lord Jim ou le Général Tanz, O’Toole ajoute ici un nouveau personnage très perturbé à sa filmographie, sans la grandeur romantique des deux premiers ou la psychopathie du dernier.

 

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Malheureusement, si son talent demeurait intact, l’attrait d’O'Toole déclina, le public se détournant peu à peu de ses films. La critique salua cependant son incroyable performance dans The Ruling Class (Dieu et mon droit) en 1972. Une tragicomédie adaptée de la pièce de Peter Barnes par le hongrois Peter Medak, The Ruling Class nous ramène la face la plus inquiétante du comédien dans le rôle de Jack, le 14ème Comte de Gurney. Paranoïaque et schizophrène, Jack croit réellement être la réincarnation du Christ, venu prêcher l’amour universel. Victime de soins thérapeutiques trop intensifs, le Comte de Gurney ressort de l’hôpital persuadé d’être Jack l’Eventreur, prêt à se remettre à l’ouvrage, avec l’approbation de la Chambre des Lords !… L’excentricité et l’aspect inquiétant de la personnalité de l’acteur se mélangent ici à merveille, O’Toole se montrant particulièrement effrayant quand il vit ses « crises » meurtrières. Il sera nominé pour la cinquième fois aux Oscars. Malheureusement, le film fut un échec public cinglant. Deux ans plus tard, un autre échec sérieux, la comédie musicale L’Homme de la Manche d’Arthur Hiller, où il est Don Quichotte face à la belle Sophia Loren, écorne son prestige. Les films suivants des années 1970 (dont le scandaleux Caligula de Tinto Brass, où il est l’empereur romain Tibère, pédophile et syphillitique) ne rétabliront pas la balance. Il faut dire qu’O'Toole traversa une grave crise personnelle durant ces années ; l’alcoolisme sévère dont il souffrait aggravait son état dépressif, situation qu’il vécut toute sa vie, et lui coûta son mariage avec Siân Phillips dont il divorça en 1979. O’Toole développa également un cancer de l’estomac nécessitant une lourde opération (avec ablation du pancréas), un diabète et un désordre sanguin dont il faillit mourir en 1978. L’acteur en sortira vivant, mais prématurément vieilli.

 

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Après ces années difficiles, Peter O’Toole fera une sorte de « come-back » (bien qu’il ne soit jamais réellement parti) à l’écran. Come-back en partie réussi, car si ses performances, au début des années 1980, seront saluées par les connaisseurs, le public les boudera. Un mal pour un bien, l’acteur étant plus apaisé, enrichi par ses épreuves, et pouvant se permettre de prendre ses distances avec un star-system qui ne l’intéressait pas vraiment. En 1980, O’Toole fut salué pour son rôle dans The Stunt Man (Le Diable en boîte, 1980) de Richard Rush, une comédie dramatique. O’Toole y jouait Eli Cross, cinéaste excentrique en proie à un complexe divin, recueillant un jeune fugitif (Steve Railsback) recherché par la police pour en faire son cascadeur, et s’amusant à ses dépens à risquer sa vie durant le tournage de son film de guerre… Nouvelle performance humoristique brillante de Mr. O’Toole, qui décrocha de nouvelles nominations au Golden Globe et à l’Oscar du Meilleur Acteur. L’acteur fut tout aussi bon en 1981 dans Masada, mini-série télévisée de Boris Sagal retraçant l’histoire du fameux siège de la citadelle de Masada par les troupes romaines de Lucius Flavius Silva (O’Toole), siège débouchant sur le suicide collectif des Hébreux assiégés. Peter O’Toole fut nominé au Golden Globe et à l’Emmy Award pour son rôle dans cette épopée de très grande qualité. L’année suivante, O’Toole renoua avec sa veine comique en étant la vedette de My Favorite Year (Où est passée mon idole ?), comédie légère de Richard Benjamin. L’acteur s’inspire d’Errol Flynn pour camper Alan Swann, star déchue des films de cape et d’épée des années 1930 qui s’apprête à faire ses débuts à la télévision. Un has been doublé d’un ivrogne invétéré, brouillé avec sa fille, et qui connaît des attaques de panique quand il réalise qu’il va devoir jouer en direct. Le film vaut évidemment pour le numéro d’O'Toole, irrésistible quand il se met à hurler « Je ne suis pas un acteur, je suis une star de cinéma ! » ; et, accessoirement, il n’est pas interdit de penser que le comédien ose rire de ses angoisses et de ses échecs personnels avec grande classe. Il sera nominé pour la septième fois à l’Oscar du Meilleur Acteur, et pour la huitième fois au Golden Globe. En quelque sorte, ce fut là les adieux ironiques d’O'Toole aux rôles épiques de ses premières années. Mais l’acteur, de nouveau père à cinquante ans (un fils, Lorcan Patrick, né en 1983), n’abdiqua pas pour autant et fit encore quelques belles prestations pour le petit et le grand écran.

 

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On citera quelques premiers rôles dans des films assez inégaux à la fin des années 1980, comme High Spirits (1988), une comédie de fantômes signée de son compatriote irlandais Neil Jordan ; si O’Toole est amusant en propriétaire désargenté d’un château forcément hanté, le film ne marqua guère les esprits. On signalera l’intéressant Les Ailes de la Renommée (1990) d’Otokar Votocek, une fantaisie plaisante où il est un écrivain assassiné en pleine gloire, qui se retrouve empêtré dans l’Au-delà avec son meurtrier. Le grand public se souvint surtout de la présence impeccable de Peter O’Toole dans Le Dernier Empereur, le film multi-oscarisé de Bernardo Bertolucci en 1987. Il y jouait Sir Reginald Johnston, tuteur et précepteur écossais du jeune empereur Puyi (John Lone) osant, à la demande de ce dernier, apporter la modernité dans la Cité Interdite. Irrésistible, qu’il apparaisse vêtu à la chinoise, en train d’arbitrer une partie de tennis ou de déambuler en vélo dans les murs de la Cité, O’Toole apporte l’indispensable caution « leanienne » du film. Et la relation filiale, subtilement décrite par Bertolucci, entre lui et le jeune empereur, est très touchante.

 

Peter O'Toole - Troie

Les dernières décennies de Peter O’Toole resteront très actives, en dépit d’une santé de plus en plus fragile. Toujours partagé entre le théâtre (il jouera jusqu’en 1999), la télévision et le cinéma, Peter O’Toole suivit le parcours « classique » des grands comédiens britanniques qui, atteignant et dépassant la soixantaine, prêtent leur stature altière aux personnages historiques ou aux mentors vieillissants. On signalera notamment sa collaboration, à la télévision, avec le réalisateur canadien Christian Duguay qui lui offrit deux beaux rôles. Celui de l’Evêque Pierre Cauchon, instruisant le procès de Jeanne d’Arc (Leelee Sobieski) dans un téléfilm de 1999, qui vaudra à O’Toole de remporter un Emmy Award du Meilleur Second Rôle ; et, en 2003, O’Toole retrouva Duguay à la mise en scène du controversé Hitler : L’Ascension du Mal, où son rôle du Président Paul von Hindenburg vieillissant, remettant les rênes du pouvoir en Allemagne au dictateur en devenir joué par Robert Carlyle, lui vaudra une autre nomination à l’Emmy Award. Il manqua de peu de reprendre le rôle d’Albus Dumbledore dans les Harry Potter, après le décès de son vieil ami Richard Harris ; malgré le soutien officiel de la famille de ce dernier, les producteurs de la saga, prétextant la mauvaise santé d’O'Toole, offrirent le rôle à Michael Gambon. Une belle occasion manquée, mais O’Toole ne s’en laissait pas compter, surtout pas devant les soudains hommages cherchant à l’enterrer un peu trop vite… S’étant déjà fait tirer l’oreille pour accepter le titre de Sir Peter O’Toole par le Royaume d’Angleterre, le grand comédien renâcla également lorsque l’Académie des Oscars lui remit en 2003 un Oscar honorifique pour l’ensemble de sa carrière. Il écrivit avec humour aux responsables de la cérémonie qu’il était toujours prêt à remporter la précieuse statuette ! Mais il accepta quand même l’Oscar d’honneur.

 

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Et, de fait, Peter O’Toole sut offrir quelques derniers grands moments de grâce dans ses dernières apparitions. Il joua Priam dans Troie (2004), le péplum épique de Wolfgang Petersen avec Brad Pitt en vedette ; cette reconstitution au goût du jour de l’Iliade d’Homère (et des autres textes antiques sur la Guerre de Troie), au demeurant plaisante, déçut, la faute sans doute aux exécutifs du studio Warner Bros. voulant un traitement très « politiquement correct » du récit, expurgé dans sa version cinéma de toutes les images trop violentes. Peter O’Toole sauve le film, lorsque Priam, le coeur brisé, vient réclamer à Achille (Pitt) le cadavre de son fils Hector (Eric Bana). En moins de quatre minutes, le grand roi réussit non seulement à émouvoir le coeur de pierre du bouillant Achille, mais aussi celui du spectateur. La marque des grands acteurs. En 2006, Peter O’Toole tint parole en décrochant son ultime nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur, la huitième, pour Vénus. Cette comédie dramatique britannique, dûe à Roger Michell et au scénariste Hanif Kureishi, peut être considérée comme le chant du cygne de l’acteur. Il y tient le rôle très autobiographique de Maurice, un vieux comédien toujours persuadé d’être un séducteur, et qui tombe sous le charme de Jessie (Jodie Whitaker), la petite-nièce de son meilleur ami. Une curieuse relation d’amour-amitié se noue entre les deux êtres, le vieillard cherchant dans l’histoire à échapper à la triste réalité de son grand âge, victime d’un cancer de la prostate qui risque de le laisser impuissant s’il en réchappe… Tour à tour comique, touchant et pitoyable, Peter O’Toole se livre à travers le personnage. Et il peut, lors d’une très belle scène, déclarer son amour platonique à sa jeune amie en récitant l’un de ses chers sonnets de Shakespeare, le 18ème (« Te comparerai-je à une journée d’été ?…« ). Sa performance lui vaudra une pléthore de nominations, dont le Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Pour conclure sur une note plus joyeuse, on n’oubliera pas non plus sa savoureuse participation vocale au meilleur des films de Pixar, Ratatouille (2007), petit bijou de comédie dûe au réalisateur Brad Bird. O’Toole y prête sa voix inoubliable, en version originale, à l’atrabilaire critique gastronomique Anton Ego ; un « tueur en série » de réputations dans le milieu culinaire, qui voit d’un mauvais oeil le succès du jeune cuisinier Linguini, ignorant comme tout le monde que le brave garçon est « piloté » par Rémy, le petit rat fin gourmet. Le temps de quelques scènes mémorables, servi par des dialogues impeccables (« Je n’aime pas la nourriture, je la VENERE. Et si je ne l’aime pas… je ne l’avale pas.« ), O’Toole donne une couleur réjouissante à ce « Dracula » des restaurants, pas aussi méchant qu’on pourrait le croire pourtant. Touché par la grâce du talent culinaire de Rémy, Ego va se fendre d’une ultime critique, un superbe monologue sur les relations difficiles entre artistes et critiques, où le phrasé d’O'Toole sonne à merveille. L’acteur continuera à travailler à la télévision – notamment sept épisodes de la série historique à succès Les Tudors, où il joua le Pape Paul III – et au cinéma, sur des productions historiques de moindre importance. La maladie, malheureusement, le minait et l’épuisait ; après avoir fini ses scènes pour le film Katharine of Alexandria, sorti cette année, Peter O’Toole annonça sa retraite définitive en 2012, et s’éteignit dans son domicile londonien le 15 décembre dernier, avant d’être enterré dans sa terre natale du Connemara. Il restera le souvenir de ses pièces et de ses films, où sa haute stature fit merveille durant plus de cinquante années bien remplies. Et un héritage spirituel indéniable chez les jeunes acteurs britanniques parmi les plus doués, profondément marqués par son jeu : on citera ainsi Tom Hiddleston, qui dans Cheval de Guerre de Steven Spielberg (admirateur numéro 1 de Lawrence d’Arabie) campe un officier de cavalerie très inspiré par les personnages de Peter O’Toole ; et Michael Fassbender, compatriote irlandais de l’acteur, qui incarne un androïde obnubilé par Lawrence, au début de Prometheus de Ridley Scott, au point de reproduire son apparence et son phrasé à la perfection ! 

Quant à nous, nous saluerons avec respect et sympathie le départ de Peter O’Toole vers un monde meilleur. Au vu du document ci-dessous, datant de 2000, on ne peut s’empêcher d’imaginer que celui-ci a dû retrouver son vieux copain Richard Harris. Le Paradis doit être un peu plus joyeux depuis quelques semaines. Vive l’Irlande, son rugby, ses chants, sa bière et ses grands acteurs ivres. Ah, voir Lawrence d’Arabie tacler Marc Aurèle… Un bonheur EPIQUE !!

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Lien vers le site ImdB, pour la filmographie intégrale de Peter O’Toole :

http://www.imdb.com/name/nm0000564/

 

Ludovic Fauchier.  

Aux disparus de 2013…

La disparition de certaines personnalités du 7ème Art, venues d’horizons et de pays divers, est souvent signalée dans ces pages, mais, par négligence de votre serviteur parfois très fatigué (et très distrait), certains oublis ont eu lieu cette année 2013… Réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, écrivains et techniciens, renommés, négligés ou parfois oubliés, ceux qui ont disparu cette année méritaient bien, eux aussi, un petit hommage. Malheureusement, cette liste s’est « enrichie » de deux noms supplémentaires, décédés le 15 décembre, Joan Fontaine et Peter O’Toole. Un article à part leur sera consacré.

Ces « héros oubliés » (le terme est parfois relatif…) du Cinéma s’appelaient…

 

Aux héros oubliés... Antonia Bird

… Antonia Bird, décapante réalisatrice anglaise, qui fut remarquée, saluée et attaquée (par l’Eglise Catholique) pour son film Prêtre (1994). Elle osa y aborder sans détours la question de l’homosexualité chez les gens de l’Eglise, devançant avec acuité les plus récentes controverses sur le sujet. Antonia Bird doit aussi sa réputation à un autre film, qui fut prématurément son dernier. Vorace (1999), impressionnant western horrifique en haute montagne, confrontait Guy Pearce et une escouade de soldats à un machiavélique tueur anthropophage, génialement campé par Robert Carlyle, l’acteur favori de la réalisatrice. Remplaçant in extremis le réalisateur Milcho Manchevski, épuisé et évincé par la productrice Laura Ziskin, Antonia Bird livra avec ce film un petit chef-d’oeuvre de survival à la fois angoissant et plein d’humour noir, servi par une superbe musique de Michael Nyman et Damon Albarn. Malheureusement, l’insuccès du film la poussera à revenir à la télévision anglaise. Aujourd’hui, Vorace est considéré à juste titre comme une réussite parmi les plus originales du film de trouille. Une bénédiction, surtout quand on pense que la production faillit placer un yes man aux commandes, Raja Gosnell, « auteur » de Scoubi-dou, du Chihuahua de Beverly Hills et des Schtroumpfs

 

Aux héros oubliés... Karen Black

… Karen Black, une figure familière du cinéma américain des années 1960-1970. On se souvient d’elle surtout pour avoir joué la prostituée dans Easy Rider de Dennis Hopper, où elle croise la route de Jack Nicholson, qu’elle retrouvera dans 5 Pièces Faciles, où elle était la serveuse abandonnée par celui-ci. On la vit aussi, notamment, dans le Nashville de Robert Altman, ou en receleuse de bijoux dans le dernier film d’Alfred Hitchcock, Complot de Famille. Karen Black alternera souvent les rôles à la télévision et dans le cinéma américain, sa carrière glissant malheureusement par la suite dans des films fantastiques souvent médiocres.

 

Aux héros oubliés... Denys de la Patellière

… Denys de la Patellière, le réalisateur d’Un Taxi pour Tobrouk, un des grands succès du cinéma français des années 1960, un des classiques de la grande époque de Lino Ventura, et les fameux dialogues de Michel Audiard (« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’un con qui marche », si je ne me trompe…). On citera aussi un grand nombre de films mettant en vedette Jean Gabin dans sa période « patriarche ronchon » : Les Grandes Familles, Le Tonnerre de Dieu, Le Tatoué…, un intéressant Retour de Manivelle avec Michèle Morgan et Daniel Gélin, et d’autres titres encore (La Fabuleuse Aventure de Marco Polo, avec Horst Buchholz et Anthony Quinn) qui firent de lui un familier du cinéma populaire des années 1950-60… et par conséquence une des bêtes noires des meneurs de la Nouvelle Vague.

 

Aux héros oubliés... Deanna Durbin

… Deanna Durbin, une jolie brunette à la voix de soprano qui, à quinze ans, charma le public américain et sauva le studio Universal de la faillite, grâce au succès de Three Smart Girls (Trois Jeunes Filles à la page) en 1936. Pour l’Amérique sérieusement éprouvée par la Grande Dépression, Deanna Durbin fut un rayon de soleil, l’archétype de la jeune fille enjouée et optimiste, héroïne de films très légers, prétextes avant tout à apprécier sa bonne humeur et sa voix capable de chasser les papillons noirs… Elle sut s’imposer dans ce type de rôle, par exemple dans One Hundred Men and a Girl (Diana et ses Boys, 1937) face à Adolphe Menjou, Mischa Auer et le grand chef d’orchestre Leopold Stokowski. Héroïne des adolescentes de son temps (on retrouva même sa photo dans la chambre d’Anne Frank à Amsterdam), sa carrière déclina à l’âge adulte, malgré quelques curiosités intéressantes comme Vacances de Noël (1944), un film noir de Robert Siodmak, où elle jouait la femme d’un assassin joué par Gene Kelly.

 

Aux héros oubliés... Stuart Freeborn

… Stuart Freeborn, et tristes nous sommes d’avoir perdu un vieil ami, comme dirait Maître Yoda. Ce grand maquilleur britannique a connu la grande époque du cinéma anglais, travaillant dès les années 1940 sur des productions prestigieuses : notamment chez Michael Powell et Emeric Pressburger, pour qui il réalisa les vieillissements et discrets changements des protagonistes de Colonel Blimp (1943), Roger Livesey, Anton Wallbrook et la belle Deborah Kerr. On le retrouva notamment au générique d’Oliver Twist de David Lean, pour qui il transforma Alec Guinness en Fagin ; il travaillera de nouveau avec eux sur Le Pont de la Rivière Kwaï. Réputé pour sa discrétion, sa gentillesse et son talent, Freeborn travaillera sans relâche jusqu’aux années 1980, devenant un des héros de sa profession, pavant la route pour les futurs maîtres des effets spéciaux les plus sophistiqués. Quel chemin parcouru, depuis l’époque où il déguisait Peter Sellers en Grande Duchesse dans La Souris Qui Rugissait, ou en Docteur Folamour orné de sa blonde perruque… Stanley Kubrick appréciait son travail et l’engagea pour les maquillages de 2001 : L’Odyssée de l’Espace : le vieillissement final de l’astronaute Bowman (Keir Dullea) et les hommes-singes du prologue préhistorique. Freeborn sera aussi célèbre, surtout, pour avoir contribué directement aux personnages les plus emblématiques de la saga Star Wars : on lui doit Chewbacca, Yoda (Freeborn s’inspira de son propre visage pour celui-ci) et Jabba le Hutt. Une carrière riche, discrète, celle d’un grand maître plein d’humour, comme en témoigne cette séance d’épouillage collectif sur le plateau de 2001.

 

Aux héros oubliés... James Gandolfini

 … James Gandolfini, une « gueule » mémorable du cinéma et de la télévision américaine. Un physique colossal, une voix intimidante, ce qui fit de lui un acteur idéal pour incarner toute une flopée de gangsters, officiers, hommes de main, policiers ou types louches ; Gandolfini est avant tout resté dans les mémoires pour le rôle de Tony Soprano, le mafioso sérieusement névrosé de la série Les Soprano, de 1999 à 2007, rôle pour lequel il obtint maintes nominations et récompenses. Supporting actor idéal au cinéma, il se fit remarquer dans une scène de True Romance de Tony Scott, où il malmenait la pauvre Patricia Arquette. Un vrai « nounours » dans la vie, bien loin de ses personnages inquiétants, on le vit notamment à nouveau chez Tony Scott (USS Alabama, L’Attaque du Métro 123), ainsi que chez Clint Eastwood (une apparition furtive dans Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), Barry Sonnenfeld (Get Shorty), Sidney Lumet (Dans l’ombre de Manhattan), les frères Coen (The Barber) ou Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty). 

 

Aux héros oubliés... Julie Harris

… Julie Harris, une grande dame du théâtre américain, un visage familier de la télévision et, plus rarement, du cinéma, où cette actrice talentueuse ne trouva que peu de rôles marquants. Cette ancienne de Yale et de l’Actor’s Studio eut une carrière bien remplie durant plus de six décennies. Sur le grand écran, elle restera surtout Avra, la jeune femme qui réconforte Cal (James Dean) de ses tourments dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Les amateurs de Fantastique, eux, n’ont pas oublié qu’elle était Nell, la médium névrosée de The Haunting (La Maison du Diable, 1963), très perturbée par la terrifiante demeure de Hill House, dans cette  »ghost story » terriblement suggestive de Robert Wise.

 

Aux héros oubliés... Bernadette Lafont

… Bernadette Lafont, dont la gouaille, la bonne humeur et la voix rocailleuse ont éclairé le cinéma français, et qui restera indissociable des débuts de la Nouvelle Vague, depuis le court-métrage de François Truffaut, Les Mistons (1957). Elle fut l’une des actrices préférées de Claude Chabrol (Le Beau Serge, Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux, Violette Nozière, Inspecteur Lavardin), et fit un nombre incalculable d’apparitions, en vrai électron libre, aussi bien dans des comédies populaires que dans des films d’auteur. On se souviendra notamment de ses rôles dans La Fiancée du Pirate (1969), La Maman et la Putain (1973), ou, plus près de nous, en maman d’Alain Chabat déterminée à le marier dans Prête-moi ta main (2006).

 

Aux héros oubliés... Georges Lautner

… Georges Lautner, qui nous a très récemment quitté et dont le nom reste bien évidemment indissociable des Tontons Flingueurs, qu’il réalisa en 1963. Lautner fut célèbre pour ses comédies populaires à succès, qui lui vaudront, lui aussi, la rancune tenace des chefs spirituels de la Nouvelle Vague… Et là, Patricia, mon petit, je ne voudrais pas te paraître grossier. L’homme de la pampa, parfois rude, reste néanmoins courtois. Mais la vérité m’oblige à te dire que ta Nouvelle Vague COMMENCE A ME LES BRISER MENU !!… Lautner, fils de la comédienne Renée Saint-Cyr, ne se limita toutefois pas à ce seul genre. Un homme très discret, angoissé de nature, et qui semblait le premier surpris de son succès. Lautner ne fut pas que l’homme des Tontons, qu’il ne voyait pas comme une comédie, mais comme un vrai film noir subverti par les gags visuels et sonores (ah, le son des pistolets silencieux !) et les dialogues d’Audiard ; on citera aussi Le Septième Juré (une charge féroce contre la petite bourgeoisie provinciale), la trilogie du Monocle Noir (avec l’impeccable Paul Meurisse), le délirant Les Barbouzes, Ne nous fâchons pas, La Grande Sauterelle et Galia avec Mireille Darc, le méconnu La Route de Salina (où il dirigea Rita Hayworth), les polars Les Seins de Glace et Mort d’un pourri avec Alain Delon, les films de Belmondo plus (Flic ou Voyou, Le Professionnel) ou moins (Le Guignolo, Joyeuses Pâques) sérieux. Dans une fin de carrière un peu morose, on relèvera les intéressants La Maison Assassinée ou L’Inconnu dans la Maison, son dernier film (remake d’un classique avec Raimu) avec son ami Belmondo. On saluera comme il se doit la mémoire du bonhomme, accueilli là-haut par toute la bande, Audiard, Albert Simonin, Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche et compagnie, rassemblés pour beurrer les sandwiches autour du grisbi et du vitriol.

 

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… Elmore Leonard, l’écrivain natif de la Nouvelle-Orléans, une des plumes les plus acérées du western et du polar américains, dont il fut l’un des grands spécialistes. Salué pour son style vif et plein ironique, Leonard a vu nombre de ses histoires adaptées sur le grand et le petit écran. Pas mal de classiques bruts de bruts, certains fleurant bon la Dernière Séance, comme 3 heures 10 pour Yuma qui fit l’objet de deux adaptations réussies, la première en 1957 par Delmer Daves, avec Glenn Ford et Van Helfin, la seconde en 2007 par James Mangold, avec Russell Crowe et Christian Bale. Citons aussi The Tall T (L’Homme de l’Arizona) adapté par Budd Boetticher, Hombre adapté par Martin Ritt avec Paul Newman en Indien blanc vengeur, Monsieur Majestyk adapté par Richard Fleischer avec Charles Bronson, Hors d’atteinte adapté par Steven Soderbergh avec George Clooney et une Jennifer Lopez qui ne sera jamais aussi sexy que dans ce film (à part sans doute dans U-Turn), Get Shorty et sa suite Be Cool avec John Travolta dans le rôle du truand décontracté Chili Palmer, et bien d’autres dûs à la plume de Mr. Leonard… n’oublions pas qu’il fut aussi le scénariste de Joe Kidd, le dernier western de John Sturges avec Clint Eastwood. Héros personnel de Quentin Tarantino, Leonard eut une énorme influence sur son style d’écriture, et c’est tout naturellement qu’en 1997, celui-ci adapta son Punch Créole devenu Jackie Brown.

 

Aux héros oubliés... Richard Matheson

… Richard Matheson, et là, grosse colère de l’auteur contre les services de presse qui ont manifestement montré leur ignorance crasse vis-à-vis de ce grand monsieur, romancier et scénariste hâtivement qualifié par eux de « maître de l’Horreur« , après son décès en juin dernier. Matheson aurait largement mérité un grand dossier en ces pages, tant son écriture a influencé la littérature et le cinéma fantastique américain. Auteur d’un nombre phénoménal de romans, nouvelles et scénarii ayant fait sa réputation, Matheson n’était pas un écrivain d’horreur mais d’angoisse ; un sentiment qu’il savait magistralement faire passer dans ses histoires, concises, cauchemardesques mais aussi souvent pleines d’ironie, de mélancolie et d’humour caché. Il ne s’est d’ailleurs pas non plus spécialisé dans le seul genre du Fantastique, signant aussi des polars de très bonne tenue (Les Seins de Glace, De la part des copains, adaptés respectivement par Georges Lautner et Terence Young) et des westerns (Journal des Années de Poudre). Dans le registre qui nous intéresse, Matheson est (liitéralement) une légende. Journal d’un Monstre, Je suis une Légende, L’Homme qui rétrécit, La Maison des Damnés, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps, Un Tourbillon d’échos… sont des classiques du genre qui ont dépoussiéré un domaine alors trop souvent figé dans les clichés de l’épouvante gothique et victorienne. N’oublions pas ses nouvelles : Le Jeu du Bouton, Escamotage, La Robe de Soie Blanche, Duel… Matheson malmena l’American Way of Life triomphante, subitement gagnée par le doute, la peur et la paranoïa.

Sur grand écran, les adaptations de ses histoires sont légion, et de qualité variable. Trois adaptations différentes pour Je suis une Légende, mais aucune vraiment satisfaisante malgré la force de l’histoire originale (The Last Man on Earth avec Vincent Price, The Omega Man / Le Survivant avec Charlton Heston, et Je suis une Légende avec Will Smith), simple et terrifiante : un homme, seul rescapé d’une épidémie qui a transformé le reste du monde en vampires, devient de fait le « monstre » à abattre. Matheson, sans s’en rendre compte, posait les bases des films de morts-vivants de George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants). L’Homme qui rétrécit eut plus de chance, devenu un petit chef-d’oeuvre dû à Jack Arnold ; Le Jeune Homme… devint en 1980 Quelque part dans le temps, un joli film romantique de Jeannot Szwarc avec Christopher Reeve et Jane Seymour. Plus proche de nous, Un Tourbillon d’Echos inspira le très bon film de fantômes Hypnose, de David Koepp, avec Kevin Bacon. Ses nouvelles également adaptés connurent aussi des destins variés. La plus célèbre : Duel, découverte par un jeune réalisateur nommé Steven Spielberg dans les pages de Playboy (le fripon !) ; l’histoire d’un homme, d’une voiture et d’un camion fou, un modèle de paranoïa et d’efficacité narrative qui fut le tremplin de la carrière de Spielberg. L’écrivain fut aussi prolifique à la télévision, signant des épisodes de séries et des téléfilms de très haute qualité : Star Trek, Night Gallery, Kolchak the Night Stalker (l’inspirateur des X-Files)… et bien sûr, et surtout, la légendaire Twilight Zone (La Quatrième Dimension) pour laquelle il signa quelques-unes des histoires les plus marquantes : Cauchemar à 20 000 Pieds (la plus belle illustration de la phobie des voyages en avion), La Petite Fille Perdue ou Appel Nocturne (signé du grand Jacques Tourneur) qui inspireront à Spielberg l’écriture de Poltergeist… mais aussi Il était une fois, hommage au burlesque muet avec Buster Keaton en personne, ou Steel avec Lee Marvin affrontant des robots sur le ring (histoire adaptée pour devenir le très bon Real Steel avec Hugh Jackman, produit par Robert Zemeckis et Steven Spielberg) !

Comme si cela ne suffisait pas, Matheson fut aussi scénariste d’autres noms familiers du répertoire Fantastique : pour Roger Corman, le pape de la série B, il écrivit des adaptations très libres d’Edgar Poe (La Chambre des Tortures, Le Corbeau, L’Empire de la Terreur) interprétés par Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Barbara Steele, Basil Rathbone… et même un tout jeune Jack Nicholson. Pour Terence Fisher, le réalisateur emblématique des studios Hammer, Matheson signera l’adaptation de The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan), où un Christopher Lee pour une fois du bon côté de la Force affrontait une secte sataniste. Avec Dan Curtis, un vétéran de la télévision américaine et spécialiste du genre, Matheson créera la série Kolchak déjà citée, une très bonne adaptation de Dracula avec Jack Palance, ou encore le téléfilm Trilogy of Terror, célèbre pour le segment où Karen Black est agressée chez elle par une horrible poupée fétiche. Plus de dix ans après Duel, Matheson retrouvera Steven Spielberg pour l’adaptation sur grand écran de la Twilight Zone, film inégal où surnagent les deux segments adaptés par Matheson pour Joe Dante (C’est une belle vie, et le gamin obsédé par les cartoons qui terrorise les adultes) et George Miller (un remake trépidant du Cauchemar à 20 000 pieds) ; il sera aussi consultant créatif sur les Histoires Fantastiques produites par Spielberg, dont il signera le scénario de l’épisode One for the Books (L’Encyclopédie Vivante)…

Ouf !! Et encore, il en manque… Richard Matheson méritait vraiment bien un dossier entier à lui tout seul.

 

Aux héros oubliés... Sarita Montiel

 … Sara (ou Sarita) Montiel, superstar du cinéma ibérique et mexicain des années 1950-60, et un sacré personnage. Une vraie diva née dans une famille paysanne de la Mancha, devenue une splendide actrice et chanteuse dont les amours (avec Ernest Hemingway, notamment), le caractère affirmé et effronté, et la jolie voix détonnèrent dans la sinistre Espagne franquiste. Epouse durant un temps d’Anthony Mann, Sara Montiel laisse un souvenir ému aux vieux westerners pour son bref passage à Hollywood, et deux rôles : celui de la passionaria révolutionnaire de Vera Cruz (1955) qui affronte en première ligne les troupes de l’Empereur Maximilien, et fait craquer le mercenaire joué par Gary Cooper (qui la préfère nettement, on le comprend, à la compagnie de truands crasseux menés par Burt Lancaster) ; et celui de Mocassin Jaune, la jeune Sioux qui soutient et épouse l’ex-officier confédéré joué par Rod Steiger dans Run of the Arrow (Le Jugement des Flèches, 1957), chef-d’oeuvre de Samuel Fuller auquel Danse Avec Les Loups a volé beaucoup d’idées…

Aux héros oubliés... Nagisa Oshima

… Nagisa Oshima, écrivain et cinéaste japonais, chef de file du renouveau du cinéma japonais des années 1960-1970. Un sacré provocateur dans son pays natal, n’hésitant pas à travers ses films à aborder les sujets les plus épineux, tels que l’histoire politique japonaise et (surtout) la sexualité. Connu pour ses premiers films (notamment Contes Cruels de la Jeunesse, ou Nuit et Brouillard au Japon), Oshima dût sa notoriété internationale grâce à L’Empire des Sens, histoire d’un amour physique poussé à la folie, et truffé de scènes particulièrement corsées qui lui valurent de graves ennuis avec la police et la justice japonaises : perquisitions à son domicile, saisie du livre du film, et poursuites judiciaires. Oshima signa aussi, par la suite, Merry Christmas, Mister Lawrence (Furyo), relecture bien perverse du Pont de la Rivière Kwaï ou un officier britannique (David Bowie) subit humiliations et tortures de son géôlier japonais (Ryuichi Sakamoto)… manière pour ce dernier d’exprimer de façon détournée son attirance « honteuse » pour sa victime. Oshima signera aussi, en 1986, un film « bonzoïdien » bien déviant : Max Mon Amour, avec Charlotte Rampling vivant une grande passion amoureuse avec un amant d’un genre particulier : un chimpanzé ! La carrière d’Oshima s’arrêta en 1999 après le bien nommé Tabou, avec Takeshi Kitano ; une enquête policière dans une milice de samouraïs, où les fiers guerriers de l’Empire du Soleil Levant étaient perturbés par la présence dans leurs ranges d’un jeune androgyne… Incorrigible ! 

 

Aux héros oubliés... Ted Post … Ted Post, un réalisateur professionnel de la télévision américaine, sachant finir le travail correctement et dans les temps. Post y signa parfois quelques petits bijoux, comme l’épisode Un Monde Différent dans la Twilight Zone (écrit par Richard Matheson), où un homme d’affaires découvre subitement que sa vie est une fiction télévisée, et qu’il n’est qu’un acteur. Un récit vertigineux, le personnage principal ne savant plus faire la différence entre la fiction et la réalité… Toujours à la télévision, Post réalisa plusieurs épisodes de la série western Rawhide qui lança la carrière du tout jeune Clint Eastwood. Revenu de son aventure italienne chez Sergio Leone, Mister Clint retrouva ce réalisateur qu’il appréciait pour son efficacité, dans l’excellent western Pendez-les Haut et Court. Un classique du genre, bien dans l’esprit de l’époque, doublé d’une dénonciation brutale de la « justice de l’Ouest » (lynchages expéditifs et necktie parties auxquelles la brave population assiste chaque dimanche en famille, comme à la messe), et où le grand Clint côtoie de belles trognes du genre : Pat Hingle, Bruce Dern, Ed Begley, Ben Johnson et un Dennis Hopper bien disjoncté. Grand succès pour Eastwood qui, quelques années après, rappela Post qui signera le second opus de la saga de Dirty Harry : Magnum Force. Là encore, une réalisation carrée de la part de Post permettant à Clint d’adoucir (un tout petit peu) son personnage face à un commando de policiers motards adeptes de la justice sans procès.

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… Gilbert Taylor, chef opérateur britannique pour le cinéma et la télévision, qui signa les cadrages et éclairages de nombreux films marquants, principalement des années 1950 à 1970. Collaborateur régulier des frères Roy et John Boulting et de Jack Lee Thompson, Taylor travailla aussi à ses débuts avec Jacques Tourneur (Circle of Danger / L’Enquête est close, 1951) et sur les effets spéciaux visuels des Briseurs de Barrage de Michael Anderson. Expérience particulièrement profitable quand, vingt ans plus tard, il travaillera à la photo d’un certain film de George Lucas, en 1977… Taylor s’était bâti une solide réputation de technicien très compétent, aussi à l’aise avec les tournages « lourds » et exigeants, qu’avec le style de prise de vues « libre » des années 1960 propice aux scènes tournées caméra à l’épaule, dans la rue et en décors naturels. Il signa ainsi les images de A Hard Day’s Night (Quatre Garçons dans le Vent), le film de Richard Lester interprété par les Beatles, pour enchaîner avec Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Taylor s’entendit très bien avec Roman Polanski, obtenant des récompenses pour son travail sur Répulsion, Cul-de-Sac et MacBeth. A l’aise dans les univers du thriller et du fantastique, il travailla aussi notamment avec Alfred Hitchcock pour Frenzy, Richard Donner pour The Omen (La Malédiction) ou John Badham (le Dracula de 1979). Et bien sûr, Star Wars (Un Nouvel Espoir), une collaboration difficile avec Lucas, pour laquelle son expérience accumulée pour Les Briseurs de Barrage et chez Kubrick, fut des plus précieuses.

 

Aux héros oubliés... Luciano Vicenzoni

… Luciano Vincenzoni, un nom indissociable de l’histoire du cinéma italien des grandes années. Scénariste réputé, il travailla à ses débuts avec le producteur Dino de Laurentiis ou le cinéaste Pietro Germi (pour lequel il écrivit Séduite et abandonnée, ou Ces Messieurs Dames). Vincenzoni fut aussi le collaborateur régulier de Sergio Leone pour lequel il écrivit, ou co-signa, les scénarii d’Et pour quelques Dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand et Giu La Testa (Il était une fois… la Révolution). Vincenzoni est passé par toutes les grandeurs et servitudes de son métier au fil de sa carrière, signant aussi bien les scripts de La Grande Guerre de Mario Monicelli, avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi et Silvana Mangano, de Verdict d’André Cayatte avec Jean Gabin et Sophia Loren, que d’Orca de Michael Anderson ou Les Super-flics de Miami avec Terence Hill et Bud Spencer… Mais l’essentiel de sa filmographie fut concentrée sur l’Italie, où il travailla avec les grands réalisateurs de la péninsule : Dino Risi, Mauro Bolognini, Elio Pietri, Pasquale Festa Campanile… pour finir avec Malena de Giuseppe Tornatore, avec la sublime Monica Bellucci. 

 

Aux héros oubliés... Paul Walker

… Paul Walker, l’acteur des films Fast & Furious, dont la mort récente dans un accident automobile à 40 ans a ému Hollywood. Il est difficile, dans ces circonstances, de garder un oeil critique et objectif sur la carrière d’un comédien prématurément disparu ; hélas, malgré une belle gueule et un certain charisme, Walker n’avait pas su se détacher de l’étiquette d’ »action hero » de films souvent limités. Que les fans des Fast & Furious (six films au total) qui l’ont rendu célèbre me pardonnent cette remarque, mais il est difficile de trouver de l’intérêt pour ses prestations dans Timeline (Prisonniers du Temps) de Richard Donner, ratage d’un très bon roman de Michael Crichton, ou Into the Blue (Bleu d’Enfer), film d’action et de plongée sous-marine, dont le seul prétexte se trouve être Jessica Alba nageant en bikini… On retiendra quand même la présence solide de Paul Walker dans le thriller de John Dahl, Joy Ride (Une virée en enfer), très inspiré par Duel, et où il était poursuivi avec son frère par un routier de très méchante humeur. Et il joua sous la direction de Clint Eastwood dans Flags of our Fathers (Mémoires de nos Pères) le rôle de Hank Hansen, un des soldats oubliés d’Iwo Jima. Dommage que l’acteur n’ait cependant jamais vraiment réussi à sortir de l’ornière des films d’action…

 

Aux héros oubliés... Esther Williams

… Esther Williams, la « Sirène d’Hollywood » des années 1940-1950. Championne de natation dès ses quinze ans, elle rejoignit une troupe de spectacles nautiques et fut recrutée par un chercheur de talents de la MGM où elle devint une star grâce à Bathing Beauty (Le Bal des Sirènes, 1944) de George Sidney. Il faut bien le dire, la success story d’Esther Williams paraît aujourd’hui assez absurde, ses dons de comédienne étant franchement limités, et ses films bien désuets. Mais bon, qu’importe, elle était bien belle et radieuse dans ses maillots de bain (dont le une pièce, popularisé par ses soins), et particulièrement photogénique en vedette des ballets aquatiques démesurés créés par John Murray Anderson ou Busby Berkeley. Ces ballets justifiaient à eux seuls le prix du ticket, et ils furent si difficiles à tourner qu’elle y risqua plusieurs fois la noyade. Après le succès de perles comme La Première Sirène ou La Fille de Neptune, la désaffection rapide du public et l’échec de La Chérie de Jupiter causeront la résiliation de son contrat par la MGM, où on ne devait pas connaître le sens du mot « gratitude »"… 

 

Ludovic Fauchier.

En bref… THE WORLD’S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde)

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The World’s End (Le dernier pub avant la fin du monde), d’Edgar Wright

Gary King (Simon Pegg) n’a jamais oublié la nuit du 20 juin 1990, passée à fêter la fin du lycée avec ses copains Andy, Oliver, Steven et Peter. Ils s’étaient lancés dans le « Golden Mile » (ou « Barathon« ) : la tournée des douze pubs de leur ville natale de Newton Haven. Complètement cuits, les cinq amis avaient abandonné avant d’arriver au bout, au World’s End… Vingt ans après, Gary n’a pas bougé d’un pouce, et s’est juré de finir son pari. Il retrouve Andy (Nick Frost), Oliver (Martin Freeman), Steven (Paddy Considine) et Peter (Eddie Marsan), tous rangés et responsables, et les convainc de revenir à Newton Haven. Les cinq quadragénaires sont loin de se douter que leurs retrouvailles imbibées vont sérieusement déraper d’une façon qu’ils n’auraient jamais pu prévoir…

 

En bref... THE WORLD'S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde) dans Fiche et critique du film the-worlds-end

Bonjour chers amis neurotypiques ! On va s’y remettre après cette longue, longue interruption estivale…

Retour au blog, donc, avec ce très sympathique nouvel opus du duo Simon Pegg-Nick Frost, concluant la « trilogie du Cornetto » entamée avec Shaun of the Dead et continuée avec Hot Fuzz. Pour se rafraîchir la mémoire, rappelons que Pegg et Frost sont devenus, en l’espace d’une décennie, un duo comique de premier plan. Simon Pegg, le petit rouquin nerveux (ici teint en noir), et Nick Frost, le joufflu débonnaire, se firent connaître dans la série comique Spaced (Les Allumés), détournement référentiel et très britannique de la pop culture, qui leur fournira en 2004 l’inspiration de leur très réussi Shaun of the Dead. Mis en scène par leur ami Edgar Wright, Shaun revisitait les films de zombies à la George Romero en les déplaçant dans le paysage britannique, pour finir par un assaut apocalyptique (et bourré de gags) au milieu d’un pub ! Succès immédiat, et trois ans plus tard, Pegg, Frost et Wright récidivaient avec Hot Fuzz, hommage décomplexé aux « buddy movies » d’action à la Joel Silver / Michael Bay, toujours transposés dans la campagne anglaise. Nouvelle réussite pour un film survitaminé, bourré d’humour et de situations délirantes. Simon Pegg, devenu le chouchou de J.J. Abrams (Mission : Impossible III et Star Trek), a retrouvé Frost chez Steven Spielberg et Peter Jackson (Tintin coécrit par Wright, où ils incarnent les Dupondt) et dans le décevant Paul (non réalisé par Wright, ce qui explique sans doute bien des choses) ; les deux camarades retrouvent Wright (parti en solo réaliser Scott Pilgrim, et travaillant sur Ant-Man pour Marvel) pour boucler leur trilogie en revisitant à leur façon les films sur la Fin du Monde, devenus monnaie courante ces derniers temps. Ils sont rejoints pour la circonstance par d’excellents comédiens venus se mêler à leurs délires : deux habitués des seconds rôles du cinéma britannique et américain, Eddie Marsan (Sherlock Holmes) et Paddy Considine (In America). Sans oublier Bilbo Baggins en personne, Martin Freeman, parfaitement à son aise dans la comédie pince-sans-tire. Sont également de la partie Rosamund Pike (très loin ici de la méchante Bond Girl de Meurs un Autre Jour) et Pierce Brosnan, venu nous rappeler que, chez Frost et Pegg, les anciens agents 007 ne sont pas ce qu’ils semblent être. Revoir Timothy Dalton dans Hot Fuzz….

Il faut bien admettre qu’après les réussites précédentes du trio, The World’s End laisse un petit arrière-goût d’inachevé… Le film reste suffisamment drôle et enlevé pour passer un bon moment, mais on devine une légère baisse d’inspiration dans l’écriture. Il faut dire que le script fait un grand écart permanent entre deux genres de films très dissemblables : d’un côté, le récit d’invasion science-fictionnelle, de l’autre une comédie « alcoolisée » sur les désillusions adultes de cinq ex-copains ; la rupture de ton permanente entre le rire et l’inquiétude tente de retrouver l’étincelle de Shaun (jusqu’à faire du sacro-saint pub le cadre principal de l’action) sans y parvenir tout à fait. Les comédiens, heureusement, s’entendent à merveille et restent crédibles ; dans la première partie, ils nous offrent un régal de comédie dramatique, entre quatre adultes « pépères » et responsables, embrouillés en permanence par leur ex-copain toujours immature. Il est amusant d’ailleurs de constater que les rôles s’inversent : alors que jusqu’ici Pegg jouait le type « sérieux », relativement responsable, et Frost était le clown de service, éternel ado attardé, c’est désormais Frost qui joue l’adulte et Pegg le gamin irresponsable. Lorsque vient la fameuse invasion, le film part totalement en vrille sans trop de finesse, mais heureusement, l’humour et les références font passer la pilule. On pense beaucoup aux Femmes de Stepford, aux Body Snatchers et à John Carpenter (notamment They Live et The Thing, détourné le temps d’une savoureuse séquence de suspicion généralisée)… Wright, Pegg et leurs camarades ne peuvent s’empêcher de rajouter à leur film de fin du monde des moments complètement absurdes, comme ces bastons collectives à la Jackie Chan / Sammo Hung, une confrontation science-fictionnelle illustrant un peu lourdement la métaphore du passage à l’âge adulte (représenté ici sous forme de « conformisme alien » à la They Live), ou ce final narratif à la Mad Max qui semble venir d’un autre film n’ayant rien à voir avec le début de l’histoire…

On l’aura compris, The World’s End pratique l’enchaînement de ruptures de ton de façon tellement frénétique et intensive qu’il perd une partie de son capital sympathie initial. Pas aussi maîtrisé que Shaun of the Dead ou inspiré que Hot Fuzz, il est heureusement sauvé par sa bande de copains, ses idées absurdes et ses moments joyeusement imbibés. Et il semble clairement marquer la tournée de séparation d’une bande de trublions, célébrée dans de généreuses pintes de bière. Burp.

 

Ludovic Fauchier of the Dead.

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