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Et une larme pour chaque pensée agréable – Robin Williams (1951-2014)

Robin Williams

Bonjour, chers amis neurotypiques.

Etrange, comme les mauvaises nouvelles (du moins celles qui concernent ce blog) surviennent toujours en début de semaine… Ce lundi 11 août, Robin Williams a été retrouvé mort à son domicile de Tiburon, en Californie. L’enquête a conclu que l’acteur âgé de 63 ans a mis fin à ses jours en se pendant. L’annonce a fait l’effet d’un choc, aussi bien pour les gens du cinéma américain que pour le public familier de ses films et ses one-man-shows. Tous ceux qui ont grandi avec ses films ont sans doute eu la même triste impression de perdre un parent proche… La force comique phénoménale de Robin Williams en faisait un « cousin » familier, surgissant toujours à l’improviste sur l’écran pour lancer un gag ou une imitation délirante. Mais l’acteur révélait aussi des facettes beaucoup sombres de sa personnalité, à travers ses rôles.

Evoquer la filmographie de Robin Williams, c’est forcément évoquer la galerie des « caractères » qu’il a incarné. Une vraie grande parade de Disneyland sous acide ! Jugez plutôt (et aussi Mickey) ; Robin Williams a été, entre autres : un extra-terrestre, Popeye le marin, des écrivains, un saxophoniste russe, des animateurs radio, des professeurs de littérature, le Roi de la Lune (avec ou sans tête), un clochard en quête du Graal, Peter Pan adulte, un homme-jouet, le Génie d’Aladdin, Madame Doubtfire, des docteurs excentriques, des savants fous, des robots, un hologramme d’Albert Einstein, une chauve-souris, des robots, des manchots de l’Antarctique, un clown de télévision, des présidents américains… Voilà un bref aperçu de l’univers intérieur du comédien disparu, notoirement connu pour épuiser les plus sérieux de ses intervieweurs en les faisant rire aux éclats. Mais, derrière cette image de clown, apparaissait aussi un être dramatiquement fragile, comme nombre de ses collègues acteurs. Williams dut vivre avec des problèmes psychologiques aggravés par une toxicomanie, dont il était guéri, et l’alcoolisme, dont il ne put jamais décrocher. Ces problèmes affectèrent sans aucun doute sa vie personnelle, jusqu’à ce triste baisser de rideau prématuré.

Redécouvrons le parcours de l’acteur, et les rôles les plus marquants de son abondante filmographie, comptant 105 titres, films, séries et spectacles filmés compris. Il a fallu faire des choix et se concentrer sur les rôles les plus intéressants. Que les fans de l’acteur me pardonnent si je passe sur certains titres, et si (Wikipédia oblige), je me suis trompé sur certains points !

 

Robin McLaurin Williams naquit le 21 juillet 1951 à Chicago. Il était le fils de Robert Fitzgerald Williams, très sérieux cadre dirigeant de la branche Lincoln-Mercury chez Ford, et de Laurie McLaurin Williams, une ancienne mannequin, plus jeune que son mari. Les ancêtres du futur acteur étaient irlandais, avec aussi des racines écossaises, anglaises, galloises, allemandes et françaises. La famille Williams changeait d’habitation suivant les affectations professionnelles du père, de l’Illinois au Michigan, puis en Californie. Le jeune Robin Williams eut une vie d’enfant assez solitaire, restant assez distant d’un frère aîné, bien plus âgé que lui. Les époux Williams travaillaient, laissant seul Robin à l’école ou chez lui, avec la télévision et ses jouets, sous la surveillance des nounous. L’acteur dira toujours avoir gardé de ces jeunes années la peur permanente, celle d’être brutalisé à l’école, et surtout, celle d’être abandonné. Pour se sentir exister, il préféra attirer l’attention des autres (surtout de sa mère) en faisant rire. Les parents Williams divorceraient bien des années plus tard. On devine que ces jeunes années ont certainement marqué le futur acteur ; une constante, d’ailleurs, dans les personnages qu’il incarnera : pratiquement tous (même le Génie d’Aladdin) sont des êtres profondément abandonnés, endeuillés ou isolés du reste de la société.

Robin Williams fut lycéen à la Detroit Country Day School, une école privée, avant de suivre sa famille en Californie et de finir dans le lycée public de Redwood, près de Larspur et Woodacre, où les Williams avaient emménagé. Plutôt bon élève, ses notes dégringolèrent dans cette dernière année, où il reçut son diplôme en étant désigné dans le yearbook local « clown de la classe » et… « élève ayant le moins de chances de réussir » ! En 1969, Robin Williams tenta sa chance au Claremont McKenna College pour étudier les sciences politiques, avant de changer d’avis et d’étudier les arts dramatiques au College of Marin County, où son talent de comédien prit forme lorsque les professeurs lui donnèrent le rôle de Fagin dans une représentation d’Oliver ! Durant cette période, Williams se lança aussi dans le difficile exercice de la stand-up comedy : le tremplin idéal pour surmonter sa peur maladive (dont il conserva des traces, notamment cette diction frisant souvent le bégaiement) pour improviser au quart de tour et développer un univers délirant face à un public impitoyable… et bien défoncé par les drogues en vigueur durant les années hippies ! Le jeune homme commença d’ailleurs lui-même à en consommer. Trois ans plus tard, Williams tenta sa chance à la prestigieuse école d’art dramatique de Juilliard, et fut retenu parmi vingt élèves pour apprendre les métiers du théâtre et du spectacle. Deux d’entre eux furent retenus par le grand comédien de théâtre John Houseman, pour le Programme Avancé spécial : Christopher Reeve, le futur Superman, et Williams, qui devinrent grands amis. Les études prirent fin en 1976, Houseman considérant qu’il n’avait plus rien à apprendre au jeune Williams, qui n’obtint même pas de diplôme et poursuivait sa carrière de stand-up comedian. Les shows de Williams plièrent très vite en quatre le public, et le succès attira l’attention des producteurs de télévision. Il fit ses premières apparitions en 1977 dans l’émission comique Laugh-In et dans le Richard Pryor Show.

 

Robin Williams - Mork & Mindy

Cette année-là, Star Wars attira des millions de gamins américains dans les salles obscures, et devint un phénomène de société jamais vu auparavant. Garry Marshall, le producteur d’Happy Days, écouta son fils qui voulait un extra-terrestre dans sa série… Marshall auditionna plusieurs acteurs pour incarner un joyeux visiteur d’une autre planète, face à Richie (Ron Howard) et Fonzie (Henry Winkler). Robin Williams fut contacté, se présenta à l’audition, salua Marshall… et s’assit tête en bas sur sa chaise. Bingo : il fut engagé et devint Mork, l’extra-terrestre venu de la planète Ork pour étudier les étranges humains. L’épisode fit un carton, et Marshall décida de lancer un spin-off, une série dérivée, Mork & Mindy, taillée sur mesure pour Robin Williams, associé à Pam Dawber. Les scénarii laissaient la part libre à Williams d’improviser des numéros complètement loufoques, et d’inventer un « langage alien » bourré de grivoiseries impossibles à censurer ! Mork rencontra même Robin Williams lui-même, dans un épisode où, pour la première fois, l’acteur révéla ses premières angoisses. De 1978 à 1982, Williams fut donc Mork, pour le bonheur de ses fans. Il épousa sa petite amie Valerie Velardi, et eut droit aux honneurs de la « une » du magasine Rolling Stone, posant pour Richard Avedon. Le succès vint aussi avec son one-man-show Reality… what a concept, qui fut enregistré en disque et pour lequel il remporta un Emmy Award en 1979. Ses spectacles, après ce début fracassant, draineront des foules entières, explosant de rire face au déluge verbal de blagues sur le sexe et la drogue envoyées par le jeune acteur !  

 

Robin Williams - Popeye

Le cinéma ne tarda pas à s’intéresser à Robin Williams. Sa toute première apparition au cinéma datait de 1977, dans une comédie intitulée Can I Do It ‘Till I Need Glasses ? ; une simple série de sketches comiques et de blagues sur le sexe, où il jouait un double rôle, celui d’un avocat et celui d’un homme ayant mal aux dents. Mais ce fut en 1980 qu’il obtint son premier grand rôle au cinéma, un personnage fait sur mesure pour lui : Popeye, le marin bagarreur de la célèbre bande dessinée d’E.C. Segar. Un curieux film comique et musical, produit par les studios Walt Disney alors en pleine traversée du désert, avec aux manettes le très mégalo (et cocaïné) producteur californien Robert Evans, supervisant le travail du réalisateur Robert Altman, l’homme de M.A.S.H. réputé pour sa détestation de l’establishment hollywoodien… L’histoire était archi-simple : entre deux numéros chantés-dansés, Popeye partait à la recherche de son père, Poopdeck Pappy (Ray Walston), tombait amoureux d’Olive Oyl (Shelley Duvall), pouponnait Bébé Mimosa et se bagarrait avec l’affreux Bluto (Paul Smith). Le film, tentative assez bizarre de faire du dessin animé live, fit grincer des dents la critique et le public adulte, mais les enfants, eux, aimèrent le numéro de Williams, parfaitement à l’aise avec la voix grincheuse, les grimaces et les cabrioles slapstick de Popeye.

 

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Entre les deux dernières saisons de Mork & Mindy, Robin Williams tourna ensuite, en 1981, Le Monde selon Garp, sous la direction de George Roy Hill, le réalisateur de Butch Cassidy et le Kid et L’Arnaque. Cette adaptation du roman à succès de John Irving suivait les vies de Jenny Fields (Glenn Close), une infirmière féministe, et de son fils T.S. Garp (Robin Williams), un écrivain à succès, féru de lutte, et terrifié par le monde extérieur. Entre comédie et drame, préfigurant par moments Forrest Gump, le film de Hill était une bonne adaptation du difficile roman d’Irving. Robin Williams y montrait en tout cas un jeu plus subtil, en incarnant cet homme devant à la fois traiter les problèmes de son enfance, affronter les difficultés de sa vie d’homme marié et jeune père de famille, et se confronter enfin à la violence du monde, avec le soutien de Roberta (John Lithgow), un ex-joueur de football transsexuel. Le jeu de Williams, préparant en quelque sorte la problématique de la plupart de ses futurs personnages dramatiques, était solide, mais il retint moins l’attention des critiques que celui de Close et Lithgow. L’acteur, assimilé à Mork et Popeye, n’était pas encore vraiment pris au sérieux… L’année 1982 fut celle de la sortie du film, et un moment charnière pour le comédien. Il obtint un nouveau succès avec son one man show suivant, An Evening with Robin Williams. Un train de vie pareil laissait des traces. En privé, il avait développé une sévère addiction à la cocaïne et à l’alcool ; les tentations dans les parties hollywoodiennes s’étendaient aussi aux jolies filles, et il avoua avoir été souvent infidèle. Mais cette année, avec la fin de son contrat pour Mork & Mindy, l’amena à corriger le tir, du moins en partie. Son copain de virée John Belushi, le tonitruant comédien des Blues Brothers et 1941, avait succombé à une overdose. Sa femme donna naissance à son fils aîné, Zack, en 1983… et il dut comparaître devant le Grand Jury. Ces évènements le poussèrent à décrocher avec succès de la cocaïne. Malheureusement, l’alcoolisme fut un adversaire plus coriace.

 

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Au cinéma, on le revit dans The Survivors en 1983, une comédie assez anodine avec Walter Matthau. Beaucoup plus intéressant, Moscow on the Hudson (Moscou à New York, 1984) lui permit d’enrichir son jeu. Cette comédie dramatique de Paul Mazursky (solide réalisateur new-yorkais, disparu récemment) lui fit interpréter le rôle de Vladimir Ivanov, un saxophoniste du Cirque de Moscou qui profite d’une tournée pour passer à l’Ouest et se réfugier dans la Grosse Pomme. Ce film très touchant offrait de jolis moments entre humour et tristesse pour le comédien, parlant russe et à jouant du saxophone sans problèmes. Il y était parfaitement à l’aise dans le rôle de ce déraciné peinant à trouver ses marques dans un nouveau pays où on peut prononcer le mot « liberté » sans être emprisonné. Williams décrocha sa première nomination de Meilleur Acteur aux Golden Globes. Il tourna ensuite trois films, plus banals, en 1986 : le drame Seize the Day (qui évoque toutefois sa relation distante avec son propre père), la comédie d’Harold Ramis Club Paradise, où il était à la tête d’un club de vacances aux Caraïbes avec Peter O’Toole, et une autre comédie, The Best of Times (La Dernière Passe) en compagnie de Kurt Russell. 1986 fut aussi un nouveau succès de Williams comme « stand up comedian » avec Robin Williams : Live at the Met, au prestigieux Metropolitan Opera de New York. Comme ses spectacles précédents, ce fut un triomphe, enregistré sur disque et diffusé à la télévision américaine. A partir de cette même année 1986, l’acteur se fit aussi un plaisir de participer à un show annuel pour la chaîne HBO, avec Whoopi Goldberg et Billy Crystal, pour lever des fonds en faveur des Sans Domicile Fixe aux Etats-Unis, sous la bannière du Comic Relief USA.

 

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Barry Levinson, scénariste et réalisateur formé auprès de Mel Brooks, Robert Redford et Steven Spielberg, rencontra Robin Williams pour lui donner le premier rôle de son nouveau film. Ce fut une biographie et un film atypique sur la Guerre du Viêtnam, basé sur les souvenirs du DJ de l’armée américaine, Adrian Cronauer, célèbre pour son cri de ralliement quotidien : Good Morning Vietnam ! Le sujet proposé à l’origine par Cronauer lui-même, remanié par le scénariste Mitch Markowitz, fut l’occasion pour Williams de franchir un nouveau palier. Il accepta de jouer le rôle de Cronauer sans recevoir de script, ayant carte blanche pour improviser au maximum sur les scènes où il anime son émission. A vrai dire, le vrai Adrian Cronauer dut être le premier surpris de se voir « englouti » par un Williams au meilleur de son génie comique dans ces scènes-là (assez peu nombreuses, contrairement à ce que l’on croit pourtant). Le film jouait sur plusieurs tableaux : entre les moments purement rock’n roll et comiques du film, le personnage de Williams montrait aussi sa facette anarchisante, narguant les autorités et de la censure, tout en prenant douloureusement conscience de sa naïveté politique, via ses relations contrariées avec une jeune vietnamienne et son frère. Good Morning Vietnam fut un succès public, et un triomphe de plus pour l’acteur : il fut nominé aux Oscars et aux BAFTAS Awards, et obtint le Golden Globe du Meilleur Acteur (catégorie Comédie) en 1988.

 

Robin Williams - Les Aventures du Baron de Munchausen

Cette année-là fut aussi celle d’un grand chambardement personnel pour Robin Williams : son père venait de décéder, il avait une liaison avec Marsha Garces, la nounou de son fils, et divorça de Valerie Velardi. L’année suivante, il épousa Marsha, qui lui donna une fille, Zelda, et un fils, Cody. Les deux enfants du couple durent leurs prénoms à la passion des jeux vidéo de l’acteur ; ne le verrait-on pas jouer, vingt ans plus tard, dans une publicité célèbre, en compagnie de sa fille pour le jeu Legend of Zelda ? Au cinéma, il fit l’un de ses premiers – et plus délirants – caméos, dans le film à grand spectacle de Terry Gilliam, Les Aventures du Baron de Munchausen. Dans cette fantasy démesurée, mais parfois inspirée, Williams apporta sa touche de folie furieuse : il était le Roi de la Lune, « Rey di Tutto« , un géant à la tête amovible, en conflit avec un corps glouton et paillard ! Quelques scènes qui définissaient bien l’état d’esprit du comédien, se disant lui-même atteint d’un  »syndrome volontaire de la Tourette« .

 

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Le grand film suivant de Williams sortit en juin 1989, durant la saison des blockbusters. Face au Batman de Tim Burton (pour lequel il faillit jouer le Joker), Indiana Jones et la Dernière Croisade, L’Arme Fatale 2 et S.O.S. Fantômes 2 , peu de gens avaient parié sur Le Cercle des Poètes Disparus. Un film plutôt « intellectuel », au budget modeste, sans publicité excessive… Ce fut un triomphe total. Et si Robin Williams en était la tête d’affiche, son personnage, le professeur John Keating, n’était pas le protagoniste ; plutôt l’inspirateur d’une bande d’étudiants d’une école préparatoire aux grandes universités américaines. Un établissement aux règles strictes, pesantes, « programmant » ces jeunes gens au conformisme social que Keating, professeur de littérature aux méthodes originales, combattrait en incitant ces jeunes gens à trouver leur vraie voie. Le talentueux cinéaste australien Peter Weir prouva une nouvelle fois qu’il savait donner aux stars de beaux rôles à contre-emploi, et sut (relativement) modérer les ardeurs clownesques de Williams, qui livra ici une jolie performance. Le côté « rebelle » de la personnalité de l’acteur s’adoucissait ici. Certes, il n’était pas responsable de la naïveté du scénario du film (les conséquences du drame final sont quelque peu esquivées), et la mise en scène élégante de Weir faisait passer la pilule. On remarquera au passage que les principaux personnages, parmi les élèves, évoquent curieusement chacun une facette de Robin Williams : un timide pathologique qui sort de sa coquille, un amoureux transi mal à l’aise en société, un frimeur rebelle (bien parti pour abuser des substances illicites…) narguant l’autorité, et un jeune acteur brillant mais terrifié par son père, et qui finira par se suicider… Difficile cependant de garder un œil froid et objectif sur ce beau film qui fit regretter à bien des lycéens de ne pas avoir un professeur pareil ! Pour Robin Williams, ce fut un déluge de louanges, et il fut de nouveau cité à l’Oscar, au Golden Globe et au BAFTA Award du Meilleur Acteur.

 

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Les années 1990 furent la décennie dorée de l’acteur, alternant sans difficulté la comédie et le drame dans pratiquement chaque film. Tous n’étaient pas forcément des réussites. On oubliera assez vite Cadillac Man, comédie où il jouait un vendeur de voitures d’occasion, homme volage pris en otage par un mari jaloux (Tim Robbins). Plus intéressant, le film suivant, Awakenings (L’Eveil), lui faisait « affronter » pour la première fois un acteur de très haut niveau : ni plus ni moins que Robert De Niro, l’acteur de la Méthode par excellence. Ce film dû à Penny Marshall adaptait le livre du célèbre docteur Oliver Sacks. Williams incarnait ce dernier (rebaptisé dans le film Malcolm Sayer), jeune médecin aux méthodes originales, qui en 1969 prit en charge des malades atteints d’encéphalite léthargique, une maladie très grave plongeant ses victimes dans un état catatonique. Grâce à un nouveau traitement, la L-Dopa, prescrit par Sayer / Sacks, les patients, dont un certain Leonard Lowe (De Niro), reprirent conscience et goût à la vie. Pour un temps, du moins, avant que la maladie ne les rattrapa… Un beau rôle pour Williams, crédible dans le rôle d’un docteur sincèrement touché par la détresse de ses patients, et qui lui valut sa quatrième nomination aux Golden Globes. Le film fut bien accueilli, en dépit d’un demi-succès public, compréhensible vu la nature du sujet. Williams enchaîna en 1991 avec une courte apparition en psychiatre détraqué dans le thriller hitchcockien assez lourdaud de Kenneth Branagh, Dead Again.

 

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Le film suivant fut l’un de ses préférés, l’une de ses meilleures créations. Terry Gilliam, après Munchausen, lui confia un rôle bien plus fourni pour son Fisher King l’opposant cette fois à Jeff Bridges. Pour l’un de ses meilleurs films (si ce n’est le meilleur), le cinéaste de Brazil jugula ses excès habituels pour signer ce mélange de drame, de comédie et de fantastique inspiré par le conte du Graal, et la légende de Perceval et du Roi Pêcheur. Williams incarnait Parry, clochard de New York sauvant la vie de Jack Lucas (Bridges), un animateur de radio déchu et cynique. Ce dernier se reprochait d’avoir jadis poussé un auditeur détraqué à tuer des gens dans un restaurant ; la rencontre avec Parry, allait le remettre face à ses responsabilités : le clochard était un professeur respecté, qui avait perdu sa femme, tuée dans ledit massacre… Fable tour à tour émouvante et perturbante, Fisher King offre quelques moments de comédie « williamsesque » typique ; qu’il soit en train de goûter aux joies du nudisme nocturne dans Central Park, ou tenter de séduire la jeune femme godiche dont il est amoureux (Amanda Plummer, déjà présente dans Le Monde selon Garp), Williams sait toujours faire sourire le spectateur. Mais le rire se teinte ici d’une tristesse incommensurable, dès que le film nous fait entrer de plain pied dans la psyché brisée de Parry. Fisher King met clairement en avant les deux faces de l’acteur, le rieur et l’homme perdu. Excellent face à Bridges, Robin Williams obtint son second Golden Globe du Meilleur Acteur.

 

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Robin Williams resta dans ce registre « fantaisisto-triste », avec Hook, le « grand film malade » de Steven Spielberg. On sait que le cinéaste d’E.T. rêvait depuis des années de faire une adaptation de Peter Pan, mêlant le livre original de J.M. Barrie et le film de Walt Disney. Ce fut finalement un scénario iconoclaste (et si Peter Pan était adulte ?) qui le motiva à tourner ce film, attachant mais terriblement imparfait. Après avoir envisagé Kevin Kline, Spielberg décida de confier le rôle de Peter Banning, avocat d’affaires stressé, orphelin et amnésique, à Robin Williams. Sans doute s’était-il souvenu que Williams, deux ans auparavant, avait prêté sa voix à un film spécial pour Disneyworld, intitulé Back to Neverland ! Et l’aspect physique de Williams, moitié farfadet, moitié satyre (voir les scènes « nudistes » de Fisher King…) en faisait un Peter Pan adulte idéal. Sans compter ses angoisses, parfaitement partagées par le cinéaste : la peur d’être abandonné, les difficultés à gérer une vie de famille active avec un métier épuisant, les difficultés à rester jeune d’esprit tout en se confrontant inévitablement aux responsabilités et à la Mort… Le casting était disparate : si Dustin Hoffman en Capitaine Crochet, Maggie Smith en vieille Wendy et le regretté Bob Hoskins en Mouche étaient irréprochables, Julia Roberts semblait une Clochette bien perdue… Ajoutons une ribambelle d’Enfants Perdus auprès de qui Williams livra une mémorable scène de repas imaginaire finissant en duel d’insultes ! Le film était inégal, parfois inspiré, parfois raté (notamment son esthétique). Malgré tout, il eut du succès, et a même fini par être plus apprécié de nos jours qu’à sa sortie. Robin Williams fit une prestation convaincante, jouant sur des registres très différents : un homme d’affaires nerveux, limite odieux, qui réalise une douloureuse prise de conscience avant de se résoudre à quitter l’enfance, l’esprit tranquille. De ce point de vue, Hook offre un très intéressant portrait conjoint de Spielberg et de Robin Williams. Ils resteront de bons amis, Williams téléphonant pour remonter le moral de Spielberg durant le tournage éprouvant de La Liste de Schindler

 

Robin Williams - Toys

1992, une année d’hyperactivité pour l’acteur qui enchaînait les tournages : cinq films, y compris des doublages (la chauve-souris dingue Batty Koda dans le dessin animé Ferngully) ! Le plus important fut cependant, cette fois, un échec : Toys, de Barry Levinson, une fable entre comédie et SF baignant dans une esthétique à la Magritte, où Williams donnait la réplique à Michael Gambon, Robin Wright, Joan Cusack, LL Cool J et un tout jeune Jamie Foxx. Le réalisateur de Good Morning Vietnam imagina cette histoire très simple : Leslie Zevo (Robin Williams), véritable homme-enfant, luttait contre les fourbes agissements de son oncle, un général aigri (Gambon), cherchant à transformer l’usine à jouets familiale en fabrique d’armes de destruction électronique massive. Le message était évident : vive l’imagination, à bas les jeux vidéo guerriers !… malheureusement, il était simpliste à l’excès. Le film retenait plus l’attention pour ses incroyables décors qu’autre chose. Et, cette fois-ci, le jeu de Williams, un peu perdu là-dedans, semblait caricatural et répétitif. 

 

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Toys fut un gros échec. Mais Robin Williams eut heureusement un autre atout en main, cette année-là : le Génie des 1001 Nuits, celui d’Aladdin ! Un des plus grands succès des studios Walt Disney sous l’égide de Jeffrey Katzenberg. En incarnant le Génie métamorphe complètement disjoncté, qui venait en aide au jeune héros voleur de la lampe magique, Robin Williams ouvrit une brèche. Aladdin encouragea les stars à prêter leurs voix dans les films d’animation, une pratique alors restée quasiment inédite, à quelques rares exceptions près (Louis Prima dans Le Livre de la Jungle…). Préparé « à l’ancienne » (on était encore au temps de l’animation en celluloïd), le film voyait ses scènes dialoguées enregistrées à l’avance. L’animateur Eric Goldberg dut s’arracher les cheveux en reproduisant, en dessins, les improvisations et imitations démentielles de Williams (52 « personnalités » différentes recensées dans le film) ! S’il obtint une récompense inédite, un Golden Globe spécial pour son interprétation, Robin Williams eut un conflit avec les studios Disney. Aladdin étant sorti dans les salles américaines un mois seulement après Toys, il avait demandé que le Génie ne soit pas mis en avant sur les affiches, et que son nom ne soit pas crédité au générique. Le studio changea d’avis, le nom et le « visage » (parfaitement reconnaissable) de Williams étant un bonus évident pour le film, qui fit un carton mondial. Williams refusa de doubler Le Retour de Jaffar, la suite du film (pour la vidéo) et la série animée dérivée. Quelques années plus tard, la hache de guerre fut enterrée, et Williams redonna sa voix au Génie pour la seconde suite, Aladdin et le Roi des Voleurs. Ces « guéguerres » internes mises à part, le film reste toujours aussi euphorisant – et totalement hystérique dès que le Génie apparaît à l’écran ! 

 

Kobal

En 1993, Robin Williams incarna un autre de ses personnages les plus emblématiques : Madame Doubtfire, Euphegenia de son prénom, gentille nounou écossaise qui est en fait un comédien divorcé cherchant à garder le contact avec ses enfants. Williams y incarnait son alter ego, Daniel Hillard, comédien et doubleur de dessins animés (celui du générique du début fut créé spécialement par l’immense Chuck Jones, le « père » des Looney Tunes de la grande époque) terriblement immature, au point que sa femme Miranda (Sally Field), lassée de son manque total de discipline envers leurs trois enfants, obtient le divorce. Mis à l’épreuve pour prouver qu’il peut être sérieux et capable d’avoir un emploi sûr, Daniel devenait donc la gouvernante idéale de ses turbulents gamins, au risque d’être démasqué(e)… Réalisé par Chris Columbus, le film fut une comédie sympathique, quelque peu convenue (Certains l’aiment chaud et Tootsie étaient déjà passés par là), mais dont tout l’intérêt reposait sur le « show » de Williams, habilement maquillé par l’expert en maquillages Greg Cannom (Dracula, Hook). On remarquera, derrière les rires, que pointait à nouveau ici la peur de l’abandon et de la solitude de l’acteur, peur tempérée par les gags causés par cette drôle de grand-mère. Le film fut l’un des grands succès de cette année 1993, offrant à Robin Williams un troisième Golden Globe du Meilleur Acteur sur son étagère. Pour l’anecdote, la maison de San Francisco qui avait servi de lieu de tournage à Mrs. Doubtfire est devenue un mémorial improvisé par les fans du film pour le comédien disparu.

 

Robin Williams - Jumanji

Mrs. Doubtfire aura eu un succès que n’eut jamais le film suivant de Robin Williams, Being Human de Bill Forsyth, une ambitieuse histoire suivant les différentes incarnations d’Hector (Williams) à travers le temps et l’Histoire. Le film, remonté contre l’avis du réalisateur et amputé de 40 minutes, fut renié par ce dernier, et la présence de l’acteur au générique ne put sauver un film crucifié par la critique. Ensuite, durant la seconde moitié des années 1990, l’acteur très sollicité va connaître une véritable boulimie de films, en tant que premier rôle, voix ou simple apparition : 18 films enchaînés en quatre années, de 1995 à 1999. Sans compter les nombreuses apparitions surprise à la télévision (comme cet épisode de Friends, ou il faisait une scène de ménage hilarante à son copain Billy Crystal !). Au cinéma, cette boulimie entraînera des films de qualité très variable. Ceux qui étaient enfants en 1995 se souviennent sûrement de Jumanji, de Joe Johnston, l’ancien directeur artistique d’ILM qui livra un divertissement familial trépidant, où un jeu magique libérait des hordes d’animaux sauvages dans un lotissement à l’américaine. Dans ce film truffé d’effets visuels dernier cri (pour l’époque), Robin Williams devait protéger deux enfants (dont une toute jeune Kirsten Dunst) des attaques d’éléphants, de crocodiles, de singes farceurs et bien d’autres périls d’une jungle fantaisiste !

 

Robin Williams - Birdcage

En 1996, Robin Williams réapparaîtra chez Kenneth Branagh, pour le rôle d’Osric dans sa luxueuse production d’Hamlet. On retiendra aussi sa collaboration (manquée) avec Francis Ford Coppola pour Jack, une production reposant sur le capital sympathie de l’acteur, jouant un enfant de dix ans grandissant trop vite. Une trame rappelant, en moins inspiré, Big avec Tom Hanks, teintée de plus de tristesse (le film rappelle sans détour que le personnage de Williams est condamné à mourir vite), mais qui n’a pas vraiment marqué les esprits, le cinéaste d’Apocalypse Now semblant avoir accepté de tourner ce film pour en finir avec les dettes de son studio Zoetrope. Williams, lui, s’en donnait à cœur joie sans trop de risques, entouré d’une bande de gamins rappelant ceux de Hook. 1996 fut surtout pour l’acteur l’année de Birdcage, le film de Mike Nichols, adaptant ici au public américain notre familière Cage aux Folles hexagonale. Renato et Albin / Zaza Napoli devinrent ici Armand Goldman (Robin Williams) et son cher Albert (Nathan Lane), vieux couple gay fort marri de devoir jouer les gens « normaux », face aux futurs beaux-parents réactionnaires (Gene Hackman et Dianne Wiest) du fils d’Armand. La prestation de Williams fit bien rire le public américain, un peu moins le public français qui connaissait déjà l’histoire par cœur !

 

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En 1997, Robin Williams alterna à nouveau le rire et les larmes. Entre un film avec l’ami Billy Crystal  : Father’s Day / La Fête des Pères, d’Ivan Reitman, remake des Compères, et une apparition gag en comédien flou chez Woody Allen (Deconstructing Harry / Harry dans tous ses états), l’acteur eut une très bonne année. Il joua le savant zozo, inventeur du Flubber (remake de The Absent-minded Professor / Monte la-d’sus ! avec Fred McMurray), un simple prétexte pour les effets spéciaux d’ILM ; surtout, il tint un rôle important dans le beau drame Good Will Hunting (ou, chez nous, Will Hunting tout court) réalisé par Gus Van Sant, sur un scénario de deux jeunes comédiens également têtes d’affiche du film : Ben Affleck et Matt Damon. Ayant baissé son salaire tant le scénario lui plaisait, Robin Williams livra une superbe interprétation. Il y jouait Sean Maguire, psychologue de Boston contacté par son ancien camarade d’études Gerald Lambeau (Stellan Skarsgard) pour s’occuper d’un jeune homme brillant et perturbé, Will Hunting (Damon). Un cas difficile pour Maguire, devant apprivoiser le jeune homme rebelle et lui redonner confiance en lui-même. Le public aima le film, la critique fut enthousiaste, et, pour son personnage de professeur profondément meurtri, Williams obtint un torrent d’éloges. Sean Maguire, c’est un peu le John Keating des Poètes Disparus, qui aurait perdu totalement son insouciance et chercherait à se reconstruire après le drame. Aucune fantaisie dans le jeu de Williams qui puisa dans sa propre douleur, et eut ici droit à des joutes psychologiques mémorables avec un tout jeune Matt Damon. Le risque fut payant : Robin Williams eut droit à de nombreuses distinctions, dont sa sixième nomination aux Golden Globes et, surtout, il remporta l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.

 

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L’acteur ne se reposait pas sur ses lauriers et enchaîna les films en 1998. Le suivant fut l’occasion pour lui, huit ans après L’Eveil, d’incarner un autre médecin américain peu orthodoxe : Hunter « Patch » Adams, dans le film Patch Adams (Docteur Patch) de Tom Shadyac. Un médecin qui révolutionna et malmena l’establishment médical américain, en faisant le clown pour faire rire les patients, entre autres « tactiques » destinées à amener un peu d’humanité dans le froid monde des hôpitaux. Un rôle fait pour Williams, avec cependant quelques aménagements scénaristiques adaptant la véritable histoire de Patch à une vision hollywoodienne de celle-ci. Les critiques (et le vrai Adams lui-même) protestèrent, plus contre le film que contre l’acteur qui s’en sortit une nouvelle fois avec les honneurs, décrochant au passage sa septième et ultime nomination au Golden Globe du Meilleur Acteur. Malgré le sentimentalisme excessif du récit, le film devrait être redécouvert aujourd’hui, compte tenu de la fin tragique de l’acteur. Patch Adams, c’était évidemment Robin Williams lui-même qui trouvait son salut et son bonheur dans le rire des autres, au mépris des autorités dénuées d’âme… et qui cachait une grave dépression. Le film commençait par l’internement en hôpital psychiatrique du personnage principal ; et, plus tard dans le récit, Patch Adams, endeuillé, envisageait de se tuer. Un véritable signal d’alarme des problèmes que l’acteur traverserait de plus en plus.

 

Robin Williams - L'Homme Bicentenaire

Les derniers films que tourna Robin Williams à la fin de cette glorieuse décennie eurent un accueil plus mitigé. On le retrouva en 1998 dans What Dreams May Come (Au-delà de nos rêves), un film fantastique de Vincent Ward, très librement adapté d’un roman de Richard Matheson. Williams y jouait Chris Nielsen, un homme tué dans un accident de voiture, égaré dans l’Au-delà, et partant à la recherche de son épouse suicidée, dont l’âme se trouvait en Enfer (sic). L’acteur y semblait quelque peu à l’aise dans un film se reposant trop sur ses beaux effets visuels. L’année suivante, on retrouva Williams dans deux films. Il retrouva Chris Columbus pour l’adaptation des romans d’Isaac Asimov devenue L’Homme Bicentenaire. Aux côtés de Sam Neill, Williams y jouait Andrew, un robot humanoïde évoluant peu à peu pour changer d’apparence, intégrant sa famille d’adoption sur des générations jusqu’à y gagner des sentiments inconnus d’une machine. Williams, pour l’occasion, trouva une nouvelle fois l’occasion de se déguiser en portant un costume-maquillage très complexe de robot métallique, avant de prendre progressivement une apparence humaine. Mais le film ne convainquit pas ; il serait surpassé, deux ans plus tard, par un film au sujet quasi similaire : A.I. Intelligence Artificielle, de l’ami Steven Spielberg, film pour lequel Williams prêtera sa voix !

 

Robin Williams - Jakob le Menteur

Toujours en 1999, l’acteur n’eut pas plus de chance avec le pourtant très intéressant Jakob le Menteur, de Peter Kassovitz. Il y incarnait Jakob Heym, un juif enfermé dans le ghetto de Lodz, qui, pour se sortir d’une situation dangereuse (les autorités nazies l’ont convoqué parce qu’il n’a pas respecté le couvre-feu, et, sorti indemne de l’affaire, il attire la suspicion des autres réfugiés), inventait les fausses nouvelles d’une libération imminente par l’Armée Rouge soviétique. Malheureusement, le film s’attira les foudres des critiques, jamais tendres dès qu’un film abordait le thème de la Shoah… de plus, il sortait quelques mois après le surestimé La Vie est Belle de Roberto Benigni, sur un sujet proche. Le film de Benigni fit un triomphe, Jakob le Menteur fut un échec terrible…

 

Robin Williams - A.I. Intelligence Artificielle

Avec le nouveau siècle, l’activité cinématographique de Robin Williams changea. L’acteur, arrivé à la cinquantaine, se mit moins en avant (au cinéma), tout en continuant d’enchaîner films, spectacles, apparitions et interviews à la télévision. Plus la filmographie de l’acteur s’étoffait, plus celle-ci semblait gagnée par la noirceur, la tristesse. Les personnages de Williams, jusque-là, étaient souvent des « enfants », des marginaux, évoluant souvent dans la douleur vers l’âge adulte. Après Will Hunting, l’acteur continuait de faire rire, mais, peu à peu, une cassure se formait. De vieux démons refaisaient surface, ainsi que les pertes de proches et une grave rupture personnelle. Robin Williams débuta le nouveau siècle en douceur, en donnant sa voix au Professeur Know (Professeur Sait-Tout) d’A.I. Intelligence Artificielle, très grand film incompris de Steven Spielberg, héritant d’un projet de longue date de Stanley Kubrick. Il semble que ce soit Kubrick, dans les années 1990, qui confia le rôle à Williams et enregistra ses répliques, avant de confier le film à Spielberg. Celui-ci se servit donc des enregistrements, avec l’accord de son acteur de Hook pour donner vie à cet hologramme facétieux, doté de la tête et de l’accent d’Albert Einstein, un véritable Wikipédia vivant donnant du fil à retordre aux robots joués par Haley Joel Osment et Jude Law. Pour en finir avec la cybernétique et les machines vivantes, Williams « l’Homme Bicentenaire » prêtera aussi sa voix en 2005 à Fender, un robot déglingué du film d’animation Robots.

 

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2002 fut une année pleine pour le comédien, qui venait de perdre sa mère, son premier public, en septembre 2001. Il livra un nouveau one man show à succès, Robin Williams Live on Broadway, qui fut un triomphe public, et fut la vedette de trois films l’emmenant dans une noirceur inédite. Un virage à 180 degrés, qui, à un film près, fut remarqué et salué par les critiques. Un jeune cinéaste londonien, Christopher Nolan, venait d’enthousiasmer les professionnels et les spectateurs pour son brillant thriller Memento ; il accepta de réaliser le remake d’un film policier norvégien, Insomnia, pour la Warner. Nolan eut un casting royal, composé d’Al Pacino, Hillary Swank et Robin Williams. Pour ce dernier, après avoir fait face à De Niro et Dustin Hoffman, ce fut la chance de jouer avec une autre légende de l’Actor’s Studio. Williams surprit tout le monde en jouant un personnage inquiétant : Walter Finch, un écrivain de seconde zone réfugié en Alaska, meurtrier d’une adolescente, et qui jouait un jeu dangereux avec le policier Will Dormer (Pacino) qui le traque. Ce dernier avait de graves problèmes de conscience, aggravés par l’insomnie chronique, et se révélait plus proche de l’assassin qu’il ne le croyait… En accord avec les intentions de Nolan, Robin Williams « tua » en lui toute fantaisie pour ce film : son Walter Finch était méticuleux, lucide et terriblement perturbé par la découverte de sa nature de meurtrier. Le spectateur assistait à la naissance d’un petit psychopathe ordinaire, ressemblant plutôt au voisin  »invisible » qu’à un Hannibal Lecter. Finch fut la face noire, pitoyable et inquiétante, du personnage des Poètes Disparus. La prestation de Williams, glaçant, face au bouillonnant Pacino, fut exceptionnelle. Le film eut un modeste succès public, le jeu de Williams fut très apprécié, mais, inexplicablement, son contre-emploi fut boudé par les cérémonies officielles.

 

Robin Williams - One Hour Photo

Toujours en 2002, Williams fut aussi la vedette de la comédie satirique Death to Smoochy (Crève Smoochy, crève) de Danny DeVito ; il y jouait « Rainbow Randolph » Smiley, clown d’une émission télévisée pour enfants, renvoyé pour corruption et prêt à toutes les bassesses pour ruiner la réputation de son remplaçant Sheldon Mopes (Edward Norton), alias Smoochy le Rhinocéros ! Un numéro très « chargeurs réunis » de Williams pour ce film descendu en flammes à sa sortie. Pourtant, là aussi, un malaise pointait : le personnage de Randolph faisait une dépression suicidaire… Dans la foulée, Robin Williams fut le premier rôle du méconnu, et très intrigant, One Hour Photo (Photo Obsession) de Mark Romanek, où il jouait le rôle de Seymour « Sy » Parrish, modeste employé d’un laboratoire de développement photo ; un petit homme solitaire idéalisant les Yorkin (Michael Vartan et Connie Nielsen), un couple marié dont il s’imaginait être l’ami proche. En développant pour lui-même les doubles des photos familiales de ces derniers, le personnage devenait maladivement obsédé par eux. Robin Williams était ici, une nouvelle fois, à son meilleur niveau en campant son personnage le plus esseulé de sa filmographie, et le plus inquiétant dans son comportement sociopathe. Si l’acteur obtint des prix et des citations, il fut là aussi oublié par les Oscars et les Golden Globes. En 2004, après un rôle secondaire dans Noël de Chazz Palminteri, et après avoir joué l’ami du jeune héros de House of D (Le Prince de Greenwich Village) de David Duchovny, Robin Williams complètera cette série de personnages névrosés avec Final Cut, un thriller de science-fiction d’Omar Naim. Dans un futur proche où la technologie des implants mémoriels s’est développée, Alan Hackman (Williams), un « monteur d’images mentales », chargé de sélectionner les heureux souvenirs des personnes défuntes pour en faire des hagiographies, découvrait que son dernier défunt « client » était peut-être un pédophile. Alan se lançait alors dans une enquête ramenant dans sa mémoire de douloureux souvenirs… Plus proche de films comme Conversation Secrète (voir le nom du personnage), Final Cut complétait cette série de films angoissants tournés par l’acteur, marqués par la Mort et les souvenirs dérangeants, comme si le comédien avait choisi ces films-là pour exprimer que quelque chose n’allait pas.

 

Robin Williams - L'Homme de l'Année

Le tournage de la comédie noire The Big White, sorti en 2005, fut un mauvais souvenir. Revenu en Alaska après Insomnia pour les besoins de ce film, Williams en partageait l’affiche avec Holly Hunter et Woody Harrelson. Il y jouait Paul Barnell, un agent de voyage qui, pour faire face à ses ennuis financiers, montait une arnaque : il s’arrangeait pour faire passer un cadavre d’un anonyme pour celui de son frère disparu, espérant toucher l’argent de l’assurance. Malheureusement, le frère bien vivant arrivait au pire moment… Durant le tournage, malheureusement, Williams, après vingt ans d’abstinence, rechuta dans l’alcoolisme. Il fut en traitement durant trois ans. Son mariage battait de l’aile, et il venait de perdre un ami proche en la personne de Christopher Reeve, décédé des suites de l’accident qui l’avait paralysé neuf ans plus tôt. Vaille que vaille, l’acteur continuait cependant à tourner. Il fut à l’affiche de six films en 2006. Ni la comédie satirique L’Homme de l’Année (marquant les retrouvailles avec Barry Levinson), une comédie satirique où il jouait un animateur de radio élu accidentellement Président des Etats-Unis, ni RV (Camping Car), comédie de Barry Sonnenfeld, ni le drame The Night Listener d’après Armistead Maupin, où il incarnait un écrivan gay délaissé venant en aide à un jeune garçon abandonné, ne furent un franc succès.

 

Night at the Museum

Il fut plus heureux en participant à des films bien plus familiaux comme La Nuit au Musée, la comédie fantastique de Shawn Levy, avec Ben Stiller en gardien de nuit malmené par les turbulents « pensionnaires » du musée de New York : figures de cire, squelette de dinosaure et autre statues de héros historiques prenant vie par magie ! Dans la droite lignée de Jumanji, Robin Williams y était le président Teddy Roosevelt, du moins sa statue de cire en tenue d’officier, prêt à charger sabre au clair… et amoureux transi de sa voisine de cire, l’indienne Sacagawea. Williams fut de l’aventure pour La Nuit au Musée 2, sortie en 2009.

 

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Il fit aussi rire le public en prêtant sa voix au superbe film d’animation de George Miller, Happy Feet. Le réalisateur de Mad Max, pour sa grande aventure en terre Antarctique, lui confia la voix de deux personnages différents, croisant la route du héros Mumble (voix d’Elijah Wood), le manchot empereur danseur de claquettes. Williams y était Ramon, chef de la bande de manchots Adélie, fêtards et dragueurs, qu’il dotait d’une voix chicano, irrésistible durant une scène de séduction à la Cyrano de Bergerac. Et il donnait aussi sa voix à Lovelace, le gorfou sauteur, narrateur de l’aventure. Un palmipède plein de sagesse mais néanmoins entouré d’accortes femelles, jouant les gourous à la voix de Barry White, pour conter son étrange rencontre du troisième type avec les « aliens » humains menaçant les manchots… Deux personnages très amusants, qui réapparaîtront en 2011, toujours doublés par Williams, dans le moins inspiré Happy Feet 2, toujours sous la direction de George Miller. Le premier film restait un petit bijou, épique, émouvant et entraînant. Pourtant, le malaise revenait… Lovelace manquait de mourir étranglé par son « collier » (un emballage plastique de canettes) à un moment du film… Guéri de son alcoolisme, Robin Williams joua dans deux films en 2007. Il fut Frank, un prêtre envahissant la vie d’un couple de futurs mariés, dans la comédie Permis de mariage, et Maxwell « Wizard » Wallace, musicien de rue et vagabond formant à son art le jeune héros du drame August Rush, joué par Freddie Highmore.

 

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S’ajouta aux épreuves de Robin Williams le divorce d’avec Marsha, en 2008, après presque vingt ans de mariage, divorce ne lui laissant qu’un droit de visite pour son fils cadet, Cody, encore mineur à l’époque. Il ne réapparut sur les écrans qu’en 2009. Outre La Nuit au Musée 2, on le vit dans Shrink (Le Psy d’Hollywood), jouant l’un des patients de Kevin Spacey : un rôle pratiquement autobiographique, celui d’un homme souffrant de l’alcoolisme. La comédie noire de Bobcat Goldthwait, World’s Greatest Dad, fut une variation très grinçante sur un personnage rappelant, en bien moins brillant, le professeur des Poètes Disparus. Lance Clayton (Williams), un professeur d’anglais, féru de poésie, écrivain rejeté, devait élever seul son fils de 15 ans, Kyle (Daryl Sabara). Kyle mourait, asphyxié durant un jeu sexuel ; pour éviter l’humiliation, Lance déguisait la mort idiote de son rejeton, et, par le truchement d’une fausse lettre de suicide (…), gagnait l’admiration de tous. La comédie, avec son point de départ franchement morbide, fut très appréciée, et Williams y fut à nouveau salué. Mais le film fut un désastre financier. Robin Williams partagea également l’affiche d’une production Disney, Old Dogs (Les Deux font la père), avec John Travolta, où deux associés et copains strictement hétéros se mettent en ménage pour assurer la garde d’enfants jumeaux. Une comédie très oubliable, mais qui eut un modeste succès aux Etats-Unis.

 

Robin Williams - Le Majordome

Souffrant de problèmes cardiaques, Robin Williams dut se faire opérer cette même année 2009, reportant du même coup la tournée de son nouveau one man show, Weapons of Self Destruction, pour l’année suivante, qui le tint éloigné des écrans de cinéma. L’acteur épousa Susan Schneider, une designeuse graphique, en 2011. Il réapparut en 2012 à la télévision dans une série comique avec Sarah Michelle Gellar, The Crazy Ones, qui ne dura qu’une saison, mais qui lui valut les louanges et une nomination aux Critic’s Choice Television Award du Meilleur Acteur. En plus du tournage de cette série, Robin Williams joua dans neuf films, accumulés en l’espace de deux ans. En 2013, il retrouva Robert De Niro dans la comédie Un Grand Mariage, jouant un prêtre dépassé par les évènements, les ruptures et les coucheries d’une famille très recomposée. La performance la plus marquante de ces dernières années, pour Robin Williams, fut son second rôle dans le remarquable Le Majordome de Lee Daniels, biopic de la vie de Cecil Gaines, majordome témoin des grands changements sociaux durant ses décennies de service pour plusieurs présidents américains. Williams ouvrait le bal en incarnant, le plus sérieusement du monde, un Ike Eisenhower vieillissant, faisant le premier pas d’une politique d’intégration en faveur des Noirs américains, à la fin des années 1950. L’acteur retrouvait le grand Forest Whitaker, qui, 27 ans plus tôt, avait été son complice dans Good Morning Vietnam. Williams fut de la nomination collective pour les acteurs du film, impeccables, à la Screen Actors Guild Awards. Il joua aussi avec Annette Bening et Ed Harris dans le drame The Face of Love, et, plus de vingt ans après Fisher King, revint dans un film de Terry Gilliam : Le Théorème Zéro, prêtant sa voix (non créditée au générique) au porte-parole de l’Eglise de Saint Batman le Rédempteur ! Petite revanche personnelle de l’acteur, jadis envisagé pour jouer les méchants Joker puis Riddler dans les premiers films du super-héros…

 

Robin Williams - Boulevard

Cette année, Robin Williams tourna ses derniers films. Le drame Boulevard, avec Kathy Bates, le montrait en employé de banque, marié, s’ennuyant dans sa vie, et obligé de se confronter à un secret personnel quand il recueillait un jeune homme perturbé chez lui. La comédie dramatique de Phil Alden Robinson, The Angriest Man in Brooklyn, avec Mila Kunis et Peter Dinklage, ne sortit qu’en direct-to-video. Son personnage, un homme d’affaires odieux et colérique, découvrait qu’il était atteint d’un anévrisme cérébral incurable… Les derniers films interprétés par Robin Williams étaient tous en post-production, quand tomba la triste nouvelle. Il venait d’achever la comédie Merry Friggin Christmas, avait repris pour la dernière fois son rôle de Teddy Roosevelt dans La Nuit au Musée 3, et doubla son dernier personnage, le chien Dennis du héros d’Absolutely Anything, comédie de l’ancien Monty Python Terry Jones, rassemblant Simon Pegg, Kate Beckinsale et les vétérans « Pythons » : Jones et ses amis John Cleese, Terry Gilliam, Michael Palin et Eric Idle.

Cette boulimie de tournages serait la dernière ligne droite pour le comédien. Diagnostiqué bipolaire, il connaissait des crises dépressives de plus en plus aggravées. Il était reparti en désintoxication, après une nouvelle rechute alcoolique. Et il se savait atteint de la maladie de Parkinson, un fait qui ne fut révélé par sa veuve qu’après son décès. Robin Williams ne voulait plus lutter. Ce 11 août 2014, il n’eut plus de pensée agréable pour l’aider à s’envoler, et, seul chez lui, mit fin à ses souffrances. Ses admirateurs (dont le président américain Barack Obama en personne), comme ses amis et sa famille, lui ont spontanément rendu un hommage débordant d’affection, pour saluer la mémoire de cet homme né pour vivre par le rire, et par les larmes.

Vous qui lisez ce texte, j’ignore si vous serez de cet avis, mais il me manque déjà un peu. Goodbye, Robin Williams. Amusez-vous bien au Ciel.

 

Au fait, cher lecteur… votre braguette est ouverte !

 

Ludovic Fauchier

 

 

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ci-dessus, Robin Williams dans une émission d’anthologie à l’Actor’s Studio, en 2001. Ne manquez pas sa réaction, à 23 minutes, à la question : « Y a-t-il un Robin Williams introverti ? ».

 

Ci-dessous : le lien vers le site ImdB qui récapitule la filmographie intégrale de Robin Williams.

http://www.imdb.com/name/nm0000245/?ref_=rvi_nm

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 7

G, comme…

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 7 dans Aspie g-le-mahatma-gandhi-asperger-dhonneur

… Gandhi, Mohandas Karamchand (1869-1948) :

Les recherches effectuées depuis le début de cet abécédaire sur les personnalités historiques supposées avoir eu le syndrome d’Asperger mènent décidément à des surprises de taille… Le nom du Mahâtma Gandhi, le Père de la Nation Indienne, apparaît ainsi dans quelques publications sur Internet comme un possible Asperger. Mais comme de bien entendu, il ne s’agit que d’hypothèses, les indices biographiques étant très « dispersés » et parfois sujets à controverse. On ne peut que constater, cependant, certaines ressemblances de parcours avec un Saint François d’Assise, autre figure spirituelle pacifique, qui renonça aux bienfaits matériels pour se consacrer exclusivement à la défense des plus miséreux, et qu’on a déjà cité comme éventuel Asperger.

Impossible ici de raconter en détail l’extraordinaire parcours de Mohandas Karamchand Gandhi : fils d’une famille aisée du Gujarat promis à une carrière d’avocat, il prit peu à peu conscience des souffrances de ses compatriotes colonisés par le Royaume-Uni. Après avoir réussi à obtenir la reconnaissance des droits civiques des hindous émigrés en Afrique du Sud, Gandhi revint dans son pays natal pour combattre par la non-violence (« ahimsa »), la désobéissance civique et « l’étreinte de la vérité » (« satyagraha ») les injustices commises par les autorités britanniques sur la population hindoue. Trente ans de lutte, de prières, de marches à travers le pays (dont la célèbre Marche du Sel de 1930), de jeûnes forcés, de critiques permanentes du colonialisme et de la mondialisation économique, d’emprisonnements, et aussi de lutte contre l’intolérance religieuse et les discriminations de caste à l’égard des miséreux, discriminations hélas toujours présentes en Inde de nos jours. L’Indépendance de l’Inde obtenue par Gandhi et ses alliés politiques en 1947 entraînera contre ses souhaits la partition du pays avec le Pakistan, et un climat d’hostilité religieuse permanente entre les communautés. Ses actions de conciliation avec les musulmans entraîneront son assassinat en 1948 par un nationaliste hindou. Entré dans la légende des grandes figures pacifistes, Gandhi inspirera par son action et sa vision du monde des figures telles que Martin Luther King, Nelson Mandela, le Dalaï Lama, Aun San Suu Kyi, pour ne citer que ceux-là…

Ce résumé très sommaire de la vie de Gandhi ne saurait nous éclaircir sur sa personnalité, et il faut fouiller dans les détails biographiques pour déterminer si, oui ou non, le Mahâtma était un Aspie. De sa jeunesse, on sait que Gandhi, enfant très timide et sensible, avait été très influencé par les croyances de sa mère adepte du Jaïnisme (religion hindoue prônant la non-violence envers toutes les formes de vie). Le jeune Gandhi était un élève médiocre – un rapport de lycée évoquait à son égard  »une mauvaise écriture », signe souvent constaté du syndrome d’Asperger. Très courtois, le jeune Gandhi se distinguait aussi par un autre handicap qui le gênera durant sa carrière d’avocat : une extrême timidité qui l’empêchait de s’exprimer correctement en public… Timidité qui ne l’empêchera pourtant pas plus tard de prendre la parole devant des milliers d’auditeurs. Quant à une éventuelle maladresse sociale, propre aux Aspies, elle semble difficile à trouver, si ce n’est peut-être dans les années « formatrices » en Angleterre où il fit ses études, et en Afrique du Sud.

Autres signes possibles : une soif de culture et un goût prononcé pour la lecture, qui lui fera aborder aussi bien les écrits de Léon Tolstoï (c’est d’ailleurs en s’inspirant de ce dernier qu’il créa la « Ferme Tolstoï » en Afrique du Sud, précurseur de son Ashram de Sabarmati), la philosophie de l’ascèse de Henry David Thoreau que les grands textes sacrés, avec une préférence pour la Bhagavad Gita. Son végétarisme et végétalisme, provenant de ses croyances jaïnistes, peuvent aussi être vus comme un indice supplémentaire – le refus de la violence envers les animaux. L’exigence de rigueur morale absolue qu’il s’imposait ainsi qu’à ses proches, et qui fut souvent mal reçue par eux, peut aussi aller dans le sens d’un syndrome d’Asperger. Tout comme a pu l’être son sens de l’amitié exclusif, encore qu’il faille être prudent dans ce terrain-là. La parution en 2011 du livre de Joseph Lelyveld GREAT SOUL a révélé la correspondance privée de Gandhi et de son ami l’architecte Hermann Kallenbach, semant la confusion dans les médias et la colère des autorités hindoues.

La vie de Mohandas Karamchand Gandhi a bien sûr inspiré le Cinéma ; une pluie d’Oscars a récompensé le film GANDHI de Richard Attenborough (1982), reconstitution fidèle des grandes heures du Mahâtma, incarné par Ben Kingsley (Oscar du Meilleur Acteur), originaire de la même province du Gujarat. Gandhi est depuis apparu dans deux films hindous très intéressants : WATER (2005) de Deepa Mehta, drame sur la condition des veuves hindoues prisonnières de coutumes ancestrales, et GANDHI MY FATHER (2007) de Feroz Abbas Khan, racontant la relation difficile entre le grand homme et son fils Harilal.

Cf. Saint François d’Assise, Henry David Thoreau

 

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… Gardner, Chauncey (Peter Sellers), dans BEING THERE (BIENVENUE MONSIEUR CHANCE).

Employé de maison d’un vieil homme pendant toute sa vie, le jardinier Chance n’a reçu aucune éducation particulière et ne connaît le monde extérieur que par la télévision… Il n’a pas de nom de famille, pas d’ami ni de compagne, et aucun trait psychologique distinctif, en dehors d’une innocence totale. A la mort du vieil homme, le voilà bientôt obligé de quitter sa maison de Washington, et il est recueilli par Ben et Eve Rand (Melvyn Douglas et Shirley MacLaine), un couple appartenant à la plus haute sphère politique américaine. Rebaptisé « Chauncey Gardner » suite à un quiproquo, ses aphorismes jardiniers vont faire de lui une star des médias et le conseiller personnel du Président… Le principal intéressé observe ce cirque à son égard avec une candeur et un détachement absolus. Et pour cause, il est bel et bien autiste.

BEING THERE, remarquable satire écrite par Jerzy Kosinski (publiée d’abord en France sous le titre « La Présence »), devint en 1979 une comédie subtile et tout aussi réussie signée de Hal Ashby. Le petit monde médiatico-politique américain y est adroitement croqué, dans une variation sur le thème du conte d’Andersen LES HABITS NEUFS DE L’EMPEREUR où tout le monde est ici suspendu aux lèvres d’un petit homme pris pour l’Evangile. Pour le regretté Peter Sellers, ce fut le rôle d’une vie, son avant-dernier avant son décès. L’acteur anglais tenait plus que tout à incarner Chance, affirmant que, de toutes ses créations, il était celui qui lui ressemblait le plus. Déclaration troublante à plus d’un titre puisque Chance, tel un personnage des peintures de Magritte, n’a pas d’existence concrète ; c’est un personnage « en creux », loin de l’exhubérance comique des rôles les plus célèbres de son interprète. Ses traits « autistes Aspies », très mal connus à l’époque du film, étant une source d’humour décalé, de malentendus permanents, cela supposerait donc que Sellers, personnage insaisissable dans la vraie vie, était peut-être bien lui-même atteint du syndrome. Cela fera l’objet d’un autre chapitre.

On a souvent parlé du personnage comme d’un « simplet », un idiot, ce qui est à mon avis un contresens. En fait, toute la farce de BEING THERE repose sur le manque d’éducation de Chance. Sans raison, sans explication, ce brave garçon sans âge ni identité affirmée a été laissé dans l’ignorance du monde. Personne ne s’est occupé de l’aider, de l’éduquer. De ce fait, il est resté dans sa « bulle » d’autiste, comme un enfant qui ne serait jamais sorti de sa chambre… mais dans le monde de faux-semblants des médias et des hautes sphères de Washington, personne ne l’a remarqué. Mis à part l’ancienne domestique qui a travaillé avec lui, tout le monde est dupe ou projette sur lui des idées, des fantasmes, des frustrations qui n’ont rien à voir avec la personne réelle de Chance. Ce décalage permanent est source de quiproquos permanents et savoureux, lorsque le personnage répond « à côté de la plaque » aux avances d’un homosexuel, ou à celles d’Eve Rand.

Pour l’anecdote, on remarquera les « correspondances Aspies » qui émaillent le film, notamment la reprise funky de la célèbre musique d’AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA de Richard Strauss. Musique inspirée par le livre de Friedrich Nietzsche, et qui demeure à jamais associée au film 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick. Lequel fit justement jouer Peter Sellers à deux reprises (dans LOLITA et DOCTEUR FOLAMOUR). Comme par hasard, Strauss, Nietzsche et Kubrick étaient, à des degrés divers, des Aspies supposés… Par ailleurs, Chance le jardinier / Chauncey Gardner a très certainement une discrète influence sur un autre célèbre « Candide » du cinéma américain : Forrest Gump (Tom Hanks), dont nous parlerons plus loin. « Bienheureux les pauvres en esprit… » 

 

Cf. Stanley Kubrick, Friedrich Nietzsche, Peter Sellers, Richard Strauss ; Hrundi V. Bakshi, Forrest Gump

 

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… Gates, Bill :

Un QI de 160. Milliardaire à 31 ans. Fortune personnelle en 2011 : estimée à 56 milliards de dollars. Homme le plus riche du monde de 1996 à 2007, en 2009 et en 2012. Informaticien depuis l’adolescence, entrepreneur et homme d’affaires admiré et décrié, philanthrope. Signe très particulier : diagnostiqué du syndrome d’Asperger, sans le moindre doute possible. Bill Gates, le fondateur de Microsoft, a changé le monde en rendant l’informatique accessible à tous. Une science jadis réservée aux simples « nerds » dispense désormais tous ses bienfaits (et ses inconvénients…) dans les foyers de la Terre, cela grace en partie au redoutable sens des affaires de cet homme qui intrigue et irrite en même temps, représentant sans doute l’un des « Aspies » des plus accomplis. Il suffit de voir n’importe quel documentaire, interview, livre ou article à son sujet pour comprendre que Bill Gates vit dans une autre sphère… et pas uniquement celle de l’économie de marché. 

Fils d’un père avocat d’affaires et d’une mère professeur et présidente de la direction de plusieurs entreprises et banques, Bill Gates, on le devine, a su bénéficier des connaissances et du soutien parental. Enfant réfléchi, poussé par l’esprit de compétition, curieux de tout, il a rejoint à l’adolescence l’école préparatoire de Lakeside, étudiant tout particulièrement les mathématiques, les sciences, la littérature anglaise (la passion de la lecture ne l’a jamais quitté) et l’art dramatique. C’est à Lakeside qu’il s’est découvert la passion de l’informatique, y créant son premier programme. Une passion exclusive dont il admit lui-même qu’il lui était impossible de se détacher. Lui et trois autres élèves (dont Paul Allen, futur co-fondateur de Microsoft, et Steve Ballmer) se découvrirent vite un talent commun certain pour exploiter, les étés entre les cours, les failles dans le système des ordinateurs de l’époque, ce qui leur valut quelques ennuis… Difficile pour un jeune « nerd » d’exercer ses nouvelles compétences et d’approcher le sexe opposé ? Pas pour Gates qui écrivit le programme des cours et de la répartition des étudiants en classe sur les ordinateurs de Lakeside… il modifia le programme du code pour être placé à côté des étudiantes !

Après avoir reçu son diplôme et passé le test SAT, avec la note de 1590 sur 1600, Gates arriva à Harvard en 1973, sans objectif particulier. Peu motivé pendant ses études, il bricola surtout les ordinateurs du campus. Décrochant peu à peu de Harvard, où il ne finira jamais ses études, Gates retrouva Paul Allen pour fonder leur propre compagnie informatique de software en 1974. La compagnie Microsoft, enregistrée le 26 novembre 1976, naquit de leurs travaux. Le reste, peut-on dire, est histoire, le sens aiguisé des affaires et l’ambition de Gates fera de lui le plus jeune milliardaire au monde en 1987, un record qui sera dépassé par un certain Mark Zuckerberg, inspiré par son oeuvre et que nous retrouverons en toute fin de cet abécédaire. Gates dit parfois regretter sa notoriété, cet homme notoirement timide n’aimant pas attirer l’attention sur lui.

Malheureusement, ce succès financier incontestable se double chez Gates d’une image… quelque peu ambiguë. La personnalité du créateur de Microsoft y est sans doute pour beaucoup, son Asperger prononcé n’ayant certainement pas joué en sa faveur : cinglant, distant, orgueilleux, semblant peu concerné par les états d’âme de ses subordonnés ou de la concurrence (sa rivalité avec feu Steve Jobs, le créateur d’Apple à la philosophie très différente de la sienne… et sans doute Aspie lui-même, est restée célèbre), Bill Gates a présenté les aspects les moins reluisants du syndrome dans les relations humaines – déjà mises à mal dans le monde impitoyable du business à l’américaine. Les années passées comme exécutif chez Microsoft restent un mauvais souvenir pour les professionnels ayant eu à subir ses remarques et sarcasmes. Manifestation de supériorité intellectuelle égocentrique, ou envie de mettre à l’épreuve ses subordonnés pour défendre leurs propositions ? Sans doute un peu des deux. Cette attitude sera préjudiciable à Gates quand il sera accusé d’enfreindre les lois antitrust du gouvernement américain, et sommé de témoigner en 1998 devant le juge examineur du litige, David Boies : Gates, se sentant menacé, répondit « en Aspie » et reconnut plus tard avoir eu tort de se montrer insolent avec le juge, qui statua en sa défaveur.

Gates s’étant depuis lors retiré de Microsoft (dont il reste quand même président exécutif), il consacre désormais son immense fortune dans l’action philanthropique, cherchant à convaincre le monde des affaires, et spécialement les milliardaires, d’aider les pays pauvres à se développer et à innover dans les domaines de la santé et de la science. Vaste et noble programme, qui n’est pas sans rencontrer méfiances et critiques. Saura-t-il « réparer » le Monde comme un programme d’ordinateur défectueux ?

La culture populaire s’est bien entendue emparée de Bill Gates, une cible rêvée pour les satires et les parodies de tout poil. Sa carrière opposée à celle de Steve Jobs ont fait l’objet d’une « biopic » télévisée réussie, PIRATES OF SILICON VALLEY (1999), où il est interprété par Anthony Michael Hall. Le cinéma s’est montré quant à lui plus timide, se limitant à une apparition marquante dans le film THE SOCIAL NETWORK consacré à Mark Zuckerberg. Plus anecdotique, et plus drôle : Bill Gates fit l’acteur dans les pubs tournées avec Jerry Seinfeld pour Microsoft. L’une d’elles montre Gates et Seinfeld tentant de s’intégrer à une famille américaine normale, sous-entendu ironique sur les difficultés « Aspies » de l’homme le plus riche au monde…

cf. Steve Jobs, Mark Zuckerberg

 

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… Glover, Crispin

S’il existait une catégorie  »on connait son visage mais on ne sait jamais comment il s’appelle » aux Oscars, l’acteur Crispin Glover y serait certainement nommé. Méconnu du grand public, cet acteur au visage émacié est une figure familière de films célèbres, faisant l’objet d’un certain culte auprès des connaisseurs. La filmographie de Glover est une joyeuse galerie de personnages marginaux, disjonctés, inquiétants… ou de timides pathologiques dont George McFly, le très poltron paternel du héros de RETOUR VERS LE FUTUR, est le plus célèbre représentant. On trouve aussi notamment dans la filmographie de Crispin Glover : le cafardophile cousin Dell, dans SAILOR ET LULA ; Andy Warhol (lui-même Aspie probable) dans une courte scène marquante des DOORS ; l’inquiétant Sac d’Os, fétichiste des cheveux des CHARLIE’S ANGELS ; WILLARD, un gentil garçon introverti passionné par les rats ; le monstre Grendel dans LA LEGENDE DE BEOWULF, qui nous attend plus bas. Ayant joué avec Johnny Depp dans GILBERT GRAPE et DEAD MAN, il parodie son personnage de Willy Wonka (CHARLIE ET LA CHOCOLATERIE de Tim Burton)… Pas rancunier, Tim Burton l’a engagé pour le casting vocal du film d’animation NUMERO 9, avant d’en faire le Valet de Coeur de son ALICE AU PAYS DES MERVEILLES. Et ce n’est qu’une petite partie de sa carrière, riche en personnages du même genre…

Sur la personnalité du comédien, rien ne laisse supposer qu’il soit un Aspie. Un détail curieux, cependant, surgit dans sa biographie : il a été élève à la Mirman School, une école pour enfants surdoués. « Enfant surdoué », voilà un terme flou mais qui laisse la place à un doute minuscule… Quelques anecdotes sur Crispin Glover contribuent à la réputation excentrique de l’acteur. Glover a gagné aussi celle-ci grâce à une apparition mémorable dans le talk-show de David Letterman en 1987. Effectuant un canular digne d’Andy Kaufman, Crispin Glover arriva sur le plateau déguisé dans son personnage du film RUBIN AND ED. Après une fausse dispute avec une spectatrice, Glover se lança dans un combat de bras de fer et de karaté avec l’animateur qui n’était pas prévenu !

Défenseur acharné de la contreculture, Glover est aussi auteur de livres d’art, musicien et réalisateur. Son premier film, WHAT IS IT ? est un film surréaliste avec des acteurs ayant le syndrome de Down (la trisomie 21) ; son second, IT IS FINE ! EVERYTHING IS FINE est écrit par un acteur-écrivain, Steven C. Stewart, atteint de paralysie cérébrale. Glover prépare un troisième film pour clore sa trilogie « IT? ».

Etrange personnage, donc, qui prend un grand plaisir à cultiver son originalité et un sérieux grain de folie dans le monde redoutable du show-business à l’américaine. Crispin Glover mérite bien d’être cité dans ce chapitre, pour recevoir un « Asperger d’Honneur » !

– cf. Grendel, George McFly, Willy Wonka ; Tim Burton, Andy Kaufman, Andy Warhol

 

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… Gore, Al :

Ancien journaliste, député à la Chambre des Représentants de Washington, sénateur, vice-président des USA sous les deux investitures de Bill Clinton, candidat vainqueur au vote populaire mais pourtant battu à l’élection présidentielle américaine de 2000 (dans des conditions franchement douteuses), homme d’affaires fervent défenseur de la cause environnementaliste, et Prix Nobel de la Paix en 2007, Al Gore voit de temps en temps son nom apparaître dans des listes de personnalités supposées avoir le syndrome d’Asperger. A mon humble avis, le principal intéressé n’a jamais été diagnostiqué comme tel, et, s’il était avéré qu’il l’ait eu, il s’en est remarquablement accommodé. Gore, un « Aspie » léger ? Après tout, ça n’est pas impossible, vu que de prestigieux prédécesseurs de l’Histoire politique ont su faire preuve de certaines excentricités… Mais la prudence s’impose, une fois de plus.

Fils d’un sénateur du Tennessee, destiné à être un futur membre de l’Ivy League (les prestigieuses universités américaines d’où sortent les futurs présidents et leaders du pays), Gore suivit l’enseignement de rigueur sans difficultés particulières. Ce jeune homme passionné de lecture, de mathématiques et de sciences entre à Harvard, mais se montre pourtant mauvais élève. Il sèche les maths, s’ennuie en sciences et « glande » durant ses premières années ! Il se reprend cependant dans ses dernières années d’étude et finira parmi les meilleurs élèves de sa classe (parmi lesquels on trouve l’acteur Tommy Lee Jones). Une rencontre décisive a lieu durant ses études : Gore suit les cours de l’océanographe Roger Revelle, théoricien du réchauffement climatique, qui déclenchera son intérêt total pour les questions d’environnement. Gore se distingue aussi par une attitude peu conventionnelle, à l’époque des violentes émeutes estudiantines qui gagnent son pays : bien qu’opposé à la Guerre du Viêtnam, il est en désaccord avec les mouvement protestataires dominants. Il ne se prive pas de les juger stupides et infantiles, et s’attire les reproches de ses camarades quand il décide de s’engager au Viêtnam, pour juger par lui-même.

Journaliste militaire durant son service, Gore rentrera découragé aux USA. Il cherche sa place pendant quelques années où il se tourne vers le journalisme d’investigation et étudie la loi à l’Université Vanderbilt. Après avoir révélé les pratiques frauduleuses de deux membres du Conseil Municipal de Nashville, il décide, sur un coup de tête, de se lancer en politique, à 28 ans. Et, en peu de temps, il deviendra un jeune membre Démocrate de la Chambre des Représentants, puis du Sénat. Féru de technologie, Gore se prend de passion pour l’informatique, la technologie, les réseaux de communication… Durant les années 1980, il préside ainsi plusieurs comités sur la science, la technologie, les affaires de sécurité, tout en continuant de se passionner pour les problèmes environnementaux. Incollable et intarrissable sur ces sujets, Gore sera alors l’un des « Atari Democrats », véritable « nerd » expliquant à ses aînés dépassés les mystères et les fabuleuses possibilités de la communication informatique… Durant ses vice-présidences sous Clinton, il encouragera la diffusion et l’utilisation domestique d’Internet, comme nouveau vecteur d’éducation et d’information à destination du public, entre autres actions. C’est lui qui inventa le célèbre terme d’«autoroutes de l’information», faisant de lui une figure décisive de la révolution informatique.

S’éloignant de la sphère politique peu à peu après sa défaite de 2000, Gore continue un long combat entamé depuis 1976 en faveur de l’environnement. Toujours intarissable sur cette cause qui lui tient à coeur depuis sa jeunesse, Gore a exposé ses vues dans le documentaire oscarisé UNE VERITE QUI DERANGE en 2006… quitte à s’attirer des critiques quand au ton du film, jugé véhiculant une propagande catastrophiste. Mais Gore tient ferme et, redoutable débatteur, a su défendre son point de vue, au nom de la vérité.

Exigence de vérité, comportement « décalé » avec son milieu social, connaissances extrêmement précises dans les sujets qui le passionnent… voilà brièvement exposés les quelques possibles aspects Asperger de la personnalité d’Al Gore. A chacun de juger si cela suffit à le « classer » comme tel, ou si ce sont de simples coïncidences.

 

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… Gould, Glenn (1932-1982) :

Glenn Gould, ou l’un des plus célèbres cas de syndrome d’Asperger, sur lequel le doute n’est guère permis tant tout concorde dans le comportement de l’histoire de cet pianiste canadien de génie. Il a su  »composer » avec toutes les immenses difficultés d’un syndrome d’Asperger de très haut niveau, tel que l’a diagnostiqué le psychiatre américain Peter Ostwald dans l’étude qu’il lui a consacrée.

L’éducation musicale de Glenn Gould s’est faite très tôt, par l’intermédiaire de sa mère, Florence Emma (« Flo »), une descendante lointaine du grand compositeur norvégien Edvard Grieg. Flo Gould, à vrai dire, exposa son fils à la musique avant même sa naissance, ayant prévu qu’il serait un grand musicien. Et, alors qu’il n’est qu’un bébé, Gould était déjà un enfant singulier ; il agitait les doigts comme s’il tenait un instrument à cordes, et, au lieu de pleurer, fredonnait… La mère de Gould avait vu juste, ou l’avait-elle habilement préparé ? A 3 ans, le petit Glenn Gould avait l’oreille absolue, à l’instar d’un Wolfgang Amadeus Mozart. Baignant constamment dans cette éducation musicale, le jeune Gould suivit les leçons maternelles et devint un enfant remarquablement doué pour le piano, avant d’apprendre la musique auprès des professionnels du Conservatoire Royal de Musique de Toronto. Une grave blessure au dos le gênera pour jouer ; son père bricola une chaise percée spéciale qui deviendra son fétiche dont il ne se séparera jamais, même quand elle tombait en morceaux ; les leçons de ses professeurs le feront adopter une posture particulière, « collée » au clavier ; la blessure et le syndrome que tout le monde ignore alors lui donneront cette allure raide si spéciale, qui paraîtrait compassée et empruntée si le jeune pianiste ne se montrait pas d’une dextérité et d’une précision prodigieuses. Sa prodigieuse mémoire lui permit de retenir très vite les compositions les plus difficiles à interpréter, et, à l’âge de 13 ans, le jeune homme décrocha les plus hauts diplômes du Conservatoire, pouvant entamer une carrière professionnelle de pianiste virtuose. Avec une prédilection particulière pour les compositions mathématiques de Jean-Sébastien Bach. Le succès de son interprétation des « Variations Goldberg » en 1955 est entré dans la légende et continue d’être réédité et écouté, plus de 50 ans après sa parution.

La célébrité précoce de Glenn Gould doit aussi certainement beaucoup à ce que l’on nommait alors, faute de mieux, ses « excentricités » qui furent autant de comportements typiques du syndrome d’Asperger. Gould était un expert dans tout ce qui avait trait à la musique, mais en contrepartie, ses aptitudes sociales étaient déconcertantes. Il détestait les concerts en public, au point de parfois refuser de monter sur scène au tout dernier moment. Il fredonnait tout en jouant, faisant s’arracher les cheveux des preneurs de son. Ses grands concerts avec Leonard Bernstein furent particulièrement délicats à gérer pour le célèbre chef d’orchestre. Gould arrêta d’ailleurs très tôt, à 32 ans, les concerts en public, préférant la pureté technique et le calme des enregistrements en studio. Le syndrome affecta aussi, comme on s’en doute, sa vie privée. Introverti, d’une discrétion totale, Gould évitait de se montrer ; la seule histoire d’amour qu’on lui connaît, avec l’enseignante en art Cornelia Foss, se finit mal en raison des crises d’angoisse et d’une certaine paranoïa de Gould. Il préférait, en bon Aspie, une certaine solitude et la compagnie des animaux à celle de ses congénères.

Glenn Gould avait en horreur le contact physique, marque d’une hypersensibilité handicapante quand, par exemple, un technicien du son lui envoya un jour une claque amicale dans le dos avant un enregistrement… Gould en ressentit une telle gêne que la journée d’enregistrement fut gâchée par ce seul geste. Quand il sortait, il portait des couches de vêtements, un béret et une paire de gants, quel que soit le temps au-dehors. Des policiers, croyant voir un vagabond, l’arrêtèrent un jour en le voyant attifé de la sorte dans un parc… en Floride ! Et ce ne sont là que quelques exemples parmi une liste interminable des « bizarreries » de l’artiste.

Mais limiter Glenn Gould à son handicap est très réducteur. Il fut avant tout un artiste exceptionnel, et un expert exigeant, doté d’une faculté d’analyse unique pour tout ce qui avait trait à la musique. Il ne se limita pas d’ailleurs à son héros Bach, mais produit aussi nombre d’enregistrements et d’études critiques sur les plus grands : Brahms, Sibelius, Bizet, Mozart, Beethoven, Richard Strauss (tiens, ces trois derniers entrent dans notre liste…), etc. tout en se montrant souvent cinglant dans ses jugements. Fasciné par la radio, il réalisa plusieurs documentaires pointus pour la radio canadienne. Parmi ses plus notables productions, la bien nommée SOLITUDE TRILOGY, oeuvre de musique concrète et méditation sur les différentes communautés canadiennes.

Etrangement, le Cinéma ne s’est pas encore « emparé » de la vie du pianiste prodige. Ou, sinon par des voies indirectes… Mis à part un très beau film de François Girard sorti en 1993 (32 SHORT FILMS ABOUT GLENN GOULD où il est interprété par Colm Feore) et des documentaires, peu de choses… à part le son très identifiable des « Variations Goldberg » interprétées par ses soins, devenues de film en film le leitmotiv du bon docteur Hannibal Lecter !

 

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… Graham, Jim (Christian Bale) dans EMPIRE DU SOLEIL

« Difficile. Garçon difficile. » C’est ainsi que le sergent Nagata, impitoyable chef japonais d’un camp de prisonniers de guerre en Chine occupée durant la 2ème Guerre Mondiale, qualifie le jeune britannique Jim Graham. Le soldat n’a pas tort… Séparé de ses parents lorsque les Japonais ont pris d’assaut les quartiers coloniaux de Shanghai à la fin de l’année 1941, Jim a survécu au jour le jour en déployant des trésors d’ingéniosité, et en prenant des risques fous. Ce jeune garçon vit l’enfer dans le camp sous la menace constante des gardes japonais, et se retrouve ballotté entre plusieurs parents de substitution qui peinent à comprendre son comportement. Hyperactif, intelligent, sensible, Jim connaît aussi des coups de folie liés à sa passion démesurée pour l’aviation. Quand la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, les affrontements aériens entre les Zéros japonais et l’US Air Force sont pour lui un spectacle inoubliable. Mais les horreurs auxquelles il assistera l’affecteront irrémédiablement…

Adapté du roman, semi-autobiographique, semi-fictif, de James G. Ballard, EMPIRE DU SOLEIL est un film particulier dans la filmographie de Steven Spielberg. Le « Wonder Boy », entrant dans la quarantaine, casse l’étiquette de « magicien de l’écran » à succès dont on l’a affublé, en dévoilant sans fards son intérêt pour la grande Histoire. EMPIRE DU SOLEIL marque de ce fait l’évolution de son cinéma vers des films plus sombres, plus durs, comme le seront LA LISTE DE SCHINDLER et LE SOLDAT RYAN. EMPIRE DU SOLEIL, assez mal reçu à l’époque, est réévalué avec le Temps comme un de ses meilleurs films. Il révèle le talent d’un tout jeune comédien, Christian Bale, qui connaît depuis une carrière des plus fructueuses. Avec Spielberg, Bale façonne un personnage étrange : ni mignon, ni sujet à la moquerie, Jim Graham est un enfant confronté à des situations terribles, dont il se sort par une astuce et une vision du monde absolument déroutantes pour son entourage. Il ne fait pas de doute, en revoyant le film avec le décalage des années, que le jeune britannique a une forme particulière du syndrome d’Asperger.

Choyé par ses parents, respectables notables de la colonie britannique, Jim est déjà en décalage avec les conventions de son milieu. S’il chante à la chorale locale, par exemple, avec ses petits camarades, il s’y ennuie profondément. Il a des idées étranges et des rêves sur Dieu qu’il partage avec sa mère. Et surtout, il a une passion exclusive typique d’un petit Aspie : l’aviation militaire, un sujet sur lequel il est incollable et se montre d’une étonnante acuité (il peut ainsi reconnaître un avion en vol grâce au bruit de son moteur !)… Et, comme nombre d’Aspies, ces particularités étonnantes s’accompagnent d’une faille évidente : une totale inconscience du danger environnant, alors que la 2ème Guerre Mondiale frappe aux portes. Voir à ce titre la scène exemplaire où il joue au pilote dans une carcasse de Zéro, avant de réaliser qu’il se trouve juste à côté de soldats japonais armés. 

Cette inconscience le mènera par la suite à être manipulé par un étrange ami, Basie (John Malkovich), un combinard cynique qui le fait participer à ses petits trafics, tout en abusant de sa confiance. La scène de la « chasse aux faisans » dans le camp en est l’exemple extrême : Basie, voulant trouver un chemin pour s’enfuir du camp, fait poser des collets à Jim dans les marécages voisins du camp… tout en lui cachant l’existence des mines. Jim joue ainsi sa vie, en faisant l’éclaireur pour son ami. Quand l’objet de sa passion lui apparaît, Jim bascule dans un autre monde, oubliant le danger environnant : il doit toucher un avion en construction et saluer respectueusement ses pilotes interloqués, tout comme il doit assister aux premières loges au ballet des avions de combat, oubliant qu’il peut être tué d’une balle perdue. Ces subits « délires », qui s’expliquent bien par le syndrome d’Asperger, semblent étrangement protéger Jim des horreurs qu’il voit. Tout comme ils justifient ses manies et comportements qui agacent tant les adultes : parler sans arrêt de son manuel du jeu de bridge, tenir des statistiques sur le nombre de charançons mangés chaque jour, ou se croire capable de ranimer les morts de l’hôpital…

Etrange enfant, vraiment, qui développe d’instinct un don d’adaptation aux circonstances, au prix de terribles erreurs et de grandes souffrances intimes. La perte d’un état d’innocence menant à une prise de conscience terrible sur ce que les hommes peuvent s’infliger en temps de guerre. Même le trompeur « happy end », le rendant à ses parents, laisse supposer que le jeune homme qu’il est devenu restera profondément perturbé toute sa vie. Jim Graham a laissé des traces notables, et il n’est pas interdit de penser qu’il a inspiré un autre enfant Aspie fictif : Oskar Schell, le jeune héros d’EXTRÊMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES, lui aussi bouleversé par une autre tragédie historique et intime.

 

Cf. Steven Spielberg ; Oskar Schell

 

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… Grandin, Temple :

Très peu connu du grand public de l’Hexagone, le nom de Temple Grandin est peut-être familier aux spectateurs de la chaîne Arte. Il y a presque un an de cela, la chaîne culturelle a diffusé un téléfilm réalisé en 2010, et interprété par Claire Danes. Téléfilm sobrement intitulé TEMPLE GRANDIN, qui a capté l’attention de votre serviteur pour les raisons que vous devinez.

Experte mondialement reconnue en zootechnie, professeur en sciences animales lauréate de plusieurs diplômes, Temple Grandin est atteinte d’autisme depuis sa naissance en 1947. Son travail l’a amené à révolutionner les techniques d’abattage industriel des animaux, à défendre la cause animale tout en comprenant progressivement sa propre condition. Et, de ce fait, elle a publié des autobiographies et des ouvrages éclairants sur l’autisme et le syndrome d’Asperger. Trois d’entre eux ont été traduits en français : MA VIE D’AUTISTE, PENSER EN IMAGES et L’INTERPRETE DES ANIMAUX. 

Pour en arriver là, Temple Grandin a dû se battre avec le lot quotidien des jeunes enfants autistes et Aspies. Le retard du langage (qu’elle acquiert à quatre ans), les colères violentes et subites dès qu’on la touche, la surcharge sensorielle qui la perturbe et la coupe des relations aux autres, le regard et les moqueries de ses camarades au collège et au lycée, les routines et les phobies… Tout y est. Heureusement pour elle, Temple Grandin a eu la chance d’avoir un entourage l’ayant toujours supporté, qu’il s’agisse de sa mère, ou de ses professeurs. Diplômée en sciences animales, sensible à la compagnie des animaux, elle va mettre en pratique ses compétences en zootechnie et et veiller au bien-être des animaux dans les usines d’abattage américaines. Ce qu’elle voit l’horrifie au plus haut degré. Des méthodes d’une brutalité absolue… Une « abomination » comme elle le dit elle-même. Elle va patiemment élaborer une méthode scientifique rigoureuse pour diminuer le stress et la souffrance des animaux. Et elle va réussir à l’imposer aux éleveurs américains. Pas un mince exploit que de s’imposer dans un milieu machiste, où on devait la regarder comme une folle ou une idiote !

Temple Grandin, à partir de son expérience, va devenir peu à peu une figure de la lutte pour le bien-être des animaux. Récompensée par les associations écologistes telles que PETA, elle n’est pas une « écolo » caricaturale pour autant ; ne cherchant pas à fermer les usines et empêcher la consommation de viande animale, elle préfére lutter en faveur d’un traitement éthique des conditions d’abattage. Son autisme l’a aidé à cette prise de conscience : littéralement capable de ressentir ce que ressent l’animal, elle compare ainsi l’angoisse sensorielle de l’animal au moment de son abattage à ses propres peurs. C’est d’ailleurs pour cela que, dans sa jeunesse, elle inventa une « machine à câlins », un appareil de contention utilisé pour calmer les enfants autistes et hypersensibles dans des situations anxiogènes.

Cette prise de conscience de la souffrance animale est allé de pair avec sa propre découverte de son autisme. Sur l’insistance de Ruth C. Sullivan, fondatrice de l’ASA (Autism Society of America), elle acceptera, au milieu des années 1980, de parler d’elle en public à des familles d’enfants autistes, devenant au fil du temps une conférencière appréciée. Elle doit sa notoriété tardive au livre AN ANTHROPOLOGIST ON MARS d’Oliver Sacks, et est depuis devenue une figure majeure des mouvements pour les droits de la personne autiste. Jusqu’à défendre, jusqu’à la controverse, la neurodiversité, notion défendant l’idée que l’autisme n’est pas un trouble en soi, et que les gens « neurobiologiquement différents » doivent être respectés de la même façon que les femmes, les homosexuels, les gens de religion et de couleur de peau différente, etc.

Vous ai-je précisé que Temple Grandin est en train de devenir mon héroïne personnelle ?

Cf. Oliver Sacks

 

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… Grendel (Crispin Glover) dans LA LEGENDE DE BEOWULF

Les convives du Roi Hrothgar (Anthony Hopkins) n’auraient jamais dû chanter aussi fort… Un monstre hideux surgit en pleine nuit, pour les massacrer par dizaines, les démembrer et les dévorer. Voici Grendel, fils des amours illégitimes de Hrothgar et d’une démone très sexy (Angelina Jolie), qui vient ainsi se présenter à son père horrifié. Le film de Robert Zemeckis, adapté d’un très ancien poème anglo-saxon à la date incertaine (entre le 7ème et le 10ème Siècle), démarre ainsi sur les chapeaux de roue en nous présentant une créature de cauchemar, un géant difforme poussé par une rage meurtrière. A priori donc, la vision de Grendel par le cinéaste de FORREST GUMP et RETOUR VERS LE FUTUR n’a rien à voir avec un syndrome d’Asperger. Et pourtant…

Interprété par Crispin Glover, Grendel est caractérisé d’une telle façon qu’il sort des clichés habituels des monstres d’heroic fantasy. Il est le premier du genre à présenter deux caractéristiques du syndrome d’Asperger. Tout d’abord une façon de parler très spéciale. Les scénaristes du film ont eu l’idée astucieuse de le faire s’exprimer en « vieil anglois », respectant le langage d’origine du poème, là où les protagonistes humains s’expriment en un anglais moderne impeccable. Ce décalage langagier donne des scènes inattendues où l’apparente brute épaisse parle un anglais châtié, élaboré, pré-«shakespearien». Grendel a donc beau tuer tout ce qui passe à sa portée, il n’en reste pas moins un être intelligent, à l’étrange élocution pas si différente finalement d’un Aspie… et, pour aller plus loin dans ce sens, le monstre est doté d’une sensibilité très particulière.

C’est son autre particularité : son hypersensibilité au moindre bruit. Zemeckis et ses scénaristes s’inspirent du texte d’origine pour élaborer une idée originale. Il y était en effet écrit que Grendel ne supportait pas le moindre bruit provenant du château de Hrothgar, et venait donc, à sa façon, demander à ses voisins de cesser le vacarme. Le cinéaste et ses coscénaristes ont donc poussé l’idée à l’extrême : le pauvre Grendel est né avec les tympans à vif… les bruits de fête et de chants des convives sont donc pour lui un supplice de tous les instants. Une situation familière à toutes les personnes Aspies souffrant d’hypersensibilité sensorielle. Une chance pour les autres que les vrais Aspies ne réagissent pas aux agressions auditives comme Grendel !

Notons pour finir que ce monstre finalement bien pathétique provoque finalement une relative sympathie, malgré sa violence… Rejeté par son père, le voilà forcé de vivre en retrait, en reclus au fond d’une grotte, entretenant une relation fusionnelle avec sa maman, véritable cauchemar freudien incarné par Miss Jolie, qui est bien la seule à le traiter avec tendresse. C’est dans ses bras que le pauvre Grendel, mutilé par ce bellâtre vaniteux de Beowulf (Ray Winstone), et réduit à la taille d’un tout petit bambin, s’en ira rendre son dernier soupir en position foetale toute symbolique.

- cf. Crispin Glover ; “Doc” Emmett Brown, George McFly, Forrest Gump

 

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… Gump, Forrest (Tom Hanks) dans le film homonyme

« Madame Gump, votre fils est… différent. » Le proviseur, à qui Madame Gump (Sally Field) présente son petit garçon, prend un air plein de condescendance quand il lui présente un tableau d’évaluation d’intelligence. La scène a dû certainement toucher une corde sensible chez tous les parents d’enfants « différents ». Crétin de proviseur, comme il a tort ! Heureusement, Forrest Gump peut compter sur le dévouement d’une mère solitaire qui ne recule devant rien pour lui permettre de suivre une scolarité normale, quitte à utiliser un moyen peu orthodoxe… Voilà en tout cas le garçonnet lancé sur les premiers rails d’un grand voyage. C’est le début du film FORREST GUMP, qui a définitivement fait de Tom Hanks une star dans la grande tradition des acteurs d’antan, ceux de la génération de James Stewart ou Gary Cooper à leurs débuts. Un triomphe en 1994 pour Hanks, qui obtient son second Oscar en moins d’un an, et pour le cinéaste Robert Zemeckis, décidément très présent dans ces pages.

Grâce à eux, le personnage de Forrest Gump est entré dans la culture populaire… même si celle-ci a retenu à tort le côté apparemment « simplet » du personnage sans vraiment le comprendre. Durant tout le film, durant trente ans d’Histoire de l’Amérique, Forrest se fait traiter d’idiot, de simple d’esprit, subit moqueries et incompréhension générale… alors qu’en fin de compte, n’hésitons pas à le dire, Forrest est de toute évidence un Aspie qui s’ignore. Un de plus dans la filmographie riche en personnages « farfelus » de Robert Zemeckis, ce qui laisserait à penser, que… qui sait, peut-être ? L’affection du cinéaste pour ce type de personnage révèlerait bien quelque chose de sa propre personnalité.

Quoi qu’il en soit, l’histoire de la vie de Forrest, ce jeune homme un peu « spécial », est émaillée d’aventures, de rencontres marquantes, d’incidents cocasses ou de drames qui vont peu à peu l’aider à prendre conscience de ce qu’il est. Ostracisé pour sa « lenteur d’esprit » symbolisée par ses atelles fixées à ses jambes, Forrest Gump ne cesse d’être encouragé par sa mère à être fier de sa différence. C’est cette même différence qui va jalonner et façonner les grandes étapes de sa vie.

Comme il se doit, Forrest est d’une maladresse sociale évidente : qu’il soit en train de raconter l’histoire de sa vie sur un banc à des passants aux réactions diverses, ou d’accumuler les gaffes devant trois présidents américains successifs, Forrest montre toujours qu’il est dans sa bulle en toute circonstance. Sa légendaire naïveté provient du fait qu’en bon Aspie, il interprète littéralement tout ce qu’on lui dit. Une source de gags permanente tout au long du film – depuis l’incident des boissons gazeuses avec Kennedy, jusqu’à son rôle méconnu dans l’affaire du Watergate… en passant par son interprétation littérale, au Viêtnam, du surnom « Charlie » (surnom donné à l’ennemi Viêt Minh par les américains). Quand aux centres d’intérêt très poussés, identifiables du syndrome d’Asperger, ceux de Forrest Gump sont très particuliers : la course à pied, le ping-pong, la pêche à la crevette… Des activités dérisoires mais qui vont quand même l’enrichir, à tout point de vue. Sa passion et son mode d’expression préféré étant avant la course à pied, il s’y investit totalement au point de traverser de long en large son pays pendant des années… et de devenir, dans une scène hilarante, une figure inspiratrice, un Messie malgré lui !

Mais l’enrichissement de Forrest est avant tout personnel, et spirituel, derrière l’humour. D’une loyauté inaltérable pour ses quelques amis, Forrest assistera à la mort de Bubba (Mykelti Williamson) au Viêtnam, et à la déchéance du Lieutenant Dan (Gary Sinise). Loin de se vexer des insultes amères de ce dernier rentré mutilé au pays, Forrest l’accompagnera et l’aidera à remonter la pente. Et surtout, le « simplet » Forrest sera grandi par l’amour qu’il porte sans réserves à Jenny Curran (Robin Wright), une jeune femme malmenée par la Vie. Au bout de son voyage, Forrest se découvrira être le père d’un petit garçon (Haley Joel Osment) et acquéreur d’une immense sagesse. Moderne Candide, descendant de Chance (BEING THERE / BIENVENUE MR. CHANCE), Forrest réalisera avoir su cultiver son propre jardin, et devenir, sans avoir à suivre les leçons maternelles, un être humain accompli.

 

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Impossible de ne pas citer, en parlant du syndrome d’Asperger et de FORREST GUMP, le meilleur ami de celui-ci, Benjamin Buford «Bubba» Blue. Véritable «jumeau» en esprit et en cœur de notre héros, Bubba est un Aspie évident, expert incollable sur un seul sujet : les recettes de cuisine des crevettes ! Bubba meurt malheureusement au Viêtnam, mais Forrest respectera leur promesse de devenir capitaine de crevettier. Serment a priori ridicule, mais qui rendra Forrest riche à millions – avec l’aide de Dan… et d’un investissement judicieux dans une « coopérative fruitière », oeuvre d’un possible Aspie célèbre : Apple, la création de Steve Jobs !

Les Aspies parlent aux Aspies, décidément…

 

Cf. “Doc” Emmett Brown, Chauncey Gardner, Grendel, George McFly

 

Ludovic Fauchier.

Quelque Chose en toi… – THE THING (1982), 2e partie

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Revenons au fond des choses… 

Pour la première fois de sa carrière, John Carpenter ne signe pas comme à son habitude la musique originale de son film. Production de grand studio oblige, il se voit adjoindre un compositeur familier du public, et pas des moindres : le maestro Ennio Morricone en personne. Un choix approuvé par le réalisateur, que l’on sait grand amateur de westerns, et donc des films de Sergio Leone et Clint Eastwood. Morricone apprécie de son côté le travail de Carpenter, et, s’il ne le rencontre pas directement, il accepte de signer et diriger une musique «carpenterienne» en diable, correspondant à sa sensibilité. Morricone envoie ses compositions depuis Rome jusqu’à Los Angeles, où Carpenter sélectionne ensuite les morceaux qui le marquent. Le résultat est à la fois passionnant… et déconcertant.     Pour ses compositions orchestrales, Morricone puise son inspiration dans le répertoire de Krszystof Penderecki, le compositeur polonais, célèbre pour ses œuvres consacrées à la mémoire des victimes des crimes de guerre d’Auschwitz ou Hiroshima… Le ton lugubre, glacial, littéralement «venu d’ailleurs» des musiques de Penderecki inspirèrent d’ailleurs les bandes-son de L’EXORCISTE et SHINING, qui utilisaient abondamment plusieurs de ses compositions ; et Jerry Goldsmith, pour la musique d’ALIEN, s’en inspira également. 

La musique de Morricone pour THE THING est d’une écoute difficile, mais prenante sur le long terme. Mêlant des compositions synthétiques «à la Carpenter» (dont le fameux thème final à deux notes, répété à l’infini) à des compositions orchestrales d’une très grande force évocatrice, elle provoque aussi un indéniable sentiment de malaise, d’attente et de désespérance qui convient bien au film. Beaucoup de morceaux, cependant, n’ont pas survécu au montage final. Notamment la piste intitulée «Bestiality», étrange et fascinante sarabande « désarticulée », accompagnant probablement la séquence du chenil : 

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Et, plus classique mais encore plus angoissante, la piste sobrement intitulée «Despair» (Désespoir), présente dans le film durant la scène de découverte du vaisseau spatial. L’orchestre de Morricone et ses violons pincés en notes suraiguës nous annoncent la couleur : venue du fond des âges, une horreur sans nom va nous emporter tous. Bonne écoute…   

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Le film de Carpenter marqua cependant pour lui un échec public douloureux à sa sortie en 1982… Ce fut le début d’une coopération chaotique avec le système hollywoodien, où Carpenter livra ensuite d’honorables réussites (CHRISTINE en 1983 et STARMAN en 1984) avant de connaître un nouvel échec cinglant avec son pourtant réjouissant BIG TROUBLE IN LITTLE CHINA (LES AVENTURES DE JACK BURTON, 1986), avec Kurt Russell en camionneur crétin égaré dans le monde des légendes chinoises. L’échec de ce dernier film poussera Carpenter à revenir à des films à petits budgets, plus personnels et où la lourde patte des exécutifs des studios ne pourra plus l’atteindre. Sur THE THING, ceux-ci lui laissaient alors les coudées franches, un privilège rare, mais qui ne connut pas la récompense escomptée. Il faut bien dire ce qui est, John Carpenter n’a jamais été le genre de cinéaste à caresser le public dans le sens du poil… par exemple, la séquence du chien, l’animal généralement épargné dans tous les films américains, a dû cueillir à froid plus d’un spectateur à l’époque. Et le ton général du film, désabusé et désespéré, n’a certes pas joué en sa faveur. Même ALIEN offrait un rétablissement (relativement) final positif pour le spectateur… THE THING va jusqu’au bout du cauchemar, sans échappatoire rassurant pour ce dernier, et c’est sans doute cet aspect très pessimiste qui a coûté son succès au film à l’époque. Paradoxalement, ce refus du compromis a finalement aussi contribué à son succès et son statut ultérieur. THE THING demeure un des films fantastiques les plus glaçants (sans mauvais jeu de mots) des années 1980.    

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Carpenter soulignera lui-même que sa réappropriation personnelle de l’histoire de Campbell fut le premier volet de sa «Trilogie Apocalyptique». THE THING, comme plus tard PRINCE DES TENEBRES (1987) et L’ANTRE DE LA FOLIE (1994), nous plonge droit dans l’univers dément d’un des écrivains favoris de Carpenter, H.P. Lovecraft. Auteur occupant une place unique dans la littérature fantastique américaine, Lovecraft ne connut qu’un succès d’estime de son vivant, et, à l’instar d’un Edgar Poe qu’il admirait, rejoignit la légende de l’écrivain maudit, reclus et psychologiquement perturbé, pour dire les choses poliment. Surtout, il entra dans la mémoire collective des amateurs de littérature fantastique pour sa création d’une mythologie unique. Ses nouvelles tournaient invariablement autour d’une idée similaire : la Réalité que nous connaissons, notre paisible monde matériel, n’est qu’une anomalie passagère dans un univers régi par des divinités millénaires monstrueuses, les Grands Anciens. Des horreurs grouillantes aux formes indéfinissables, dont la plus connue est Cthulhu, dieu à tête de pieuvre gisant endormi au fond de sa tombe dans l’île engloutie de R’lyeh, dans le Pacifique… Quand Cthulhu et ses joyeux camarades parviendront à s’immiscer dans notre monde, l’Humanité ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir…

La prose et le style narratif très particuliers de Lovecraft, leur puissance d’évocation, ont particulièrement marqué ses lecteurs, parmi lesquels John Carpenter, qui n’oubliera pas de donner à THE THING une touche très «lovecraftienne», comme dans les deux films suivants de sa trilogie (L’ANTRE DE LA FOLIE étant un régal destiné aux connaisseurs). Les apparitions de la Chose, ses mutations incessantes, ses origines mystérieuses, sont tout à fait dans l’esprit de Lovecraft, l’auteur fou de Providence. Il est tout à fait possible de faire le rapprochement, précédemment cité, entre le film de Carpenter, la nouvelle de Campbell et LES MONTAGNES HALLUCINEES, un bijou sorti de la plume de Lovecraft. Une histoire écrite en 1931 comme une suite aux AVENTURES D’ARTHUR GORDON PYM de Poe, dans laquelle un groupe d’explorateurs de l’Antarctique découvre des créatures extra-terrestres conservées dans la glace depuis des millénaires… et doit échapper aux attaques d’un «Shoggoth», une horreur sans nom dont la description évoque bien avant l’heure les attaques de la Chose.    

Dans THE THING, les manifestations de la Chose forment le clou du spectacle. Idée maîtresse de ces séquences : la créature n’a pas de forme distincte, comme la plupart de ses congénères d’autres films… elle change et se multiplie à l’infini, et par simple contact peut prendre l’aspect et la conscience de ses victimes… Quand elle est démasquée, la créature se défend, s’échappe et altère le corps de ses «hôtes» jusqu’à former des magmas de chair gluante et grouillante, impossible à «saisir» visuellement pour le spectateur qui revit donc en même temps que les personnages les descriptions écrites par Lovecraft.   

Les locataires de la base 31 découvrent donc les capacités spéciales de l’intrus, ce qui les amène à se suspecter les uns les autres… quitte à se tromper de coupable. Avec sa maîtrise des cadrages en Cinémascope, Carpenter prend le spectateur à la gorge, ne le lâche jamais et l’amène à se poser en permanence la question durant tout le film : sitôt qu’un personnage sort du champ et réapparaît quelques instants plus tard, est-il encore lui-même ou une «Chose» ? Même le héros, le pilote McReady (Kurt Russell, excellent en meneur résigné), n’échappe pas à la suspicion… Ce qui nous amène à un second extrait, la scène la plus folle du film, et son sommet horrifique : les survivants de la base, persuadés que McReady est la Chose, ont tenté de le faire mourir de froid. «Mac» revient donc de très mauvaise humeur, et tient tout le monde en joue… la tension est à son comble alors que le placide Norris (Charles Hallahan) s’effondre, victime d’un malaise cardiaque. Le docteur Copper (Richard Dysart) tente de le ranimer…    

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Argh. Imaginez la réaction des spectateurs qui découvraient le film pour la première fois à sa sortie… S’ils pensaient avoir tout vu avec le dernier repas de John Hurt dans ALIEN, Carpenter leur fit un bel électrochoc ! L’extrait limite forcément un peu la perception de la scène, surtout les minutes précédentes, violentes, entre Mac et ses adversaires… en particulier le maître-chien Clark. Regardez bien le début de la scène : Carpenter focalise l’attention du spectateur sur la lame qu’il garde dans sa main, hors de vue de Mac, masqué par le cuisinier Naul (T.K. Carter). La tension de la séquence est donc focalisée sur le «duel» qui s’annonce entre Mac et Clark. Et en même temps, Carpenter va focaliser l’attention inconsciente du spectateur sur la réanimation, grâce à la lueur blafarde du bloc opératoire, dirigeant les regards sur le torse de Norris… Le reste de la séquence devient de la folie furieuse ! 

Ce n’est pas une, mais quatre métamorphoses que va subir le pauvre Norris : le ventre-bouche, vrai piège vivant fatal au docteur ; le «rejeton» jaillissant au plafond ; la tête qui se détache ; et celle-ci qui se transforme en «araignée de mer» à l’insu des personnages… Carpenter ose même l’humour noir en montrant la «chose-tête» attendant prudemment que la voie soit dégagée, pour filer en douce !   

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Mais ces séquences, aux effets magistralement exécutés, ne seraient pas aussi efficaces s’il n’y avait pas, tout d’abord, une histoire solide, et des personnages bien campés. Un bon casting de «gueules» aux traits distinctifs simples mais justes, qui fait que personne ne vole jamais vraiment la vedette aux autres comédiens. A commencer par Kurt Russell, qui se distingue en faisant de R.J. MacReady un héros intègre mais faillible s’intégrant sans difficulté aux autres personnages. Ceux-ci sont caractérisés impeccablement par Carpenter, qui s’attarde pour la première fois dans sa filmographie sur des gros plans insistants de chacun d’entre eux, captant la réaction significative de chaque individu face au danger. Incompréhension, colère, méfiance, doute, peur… Les acteurs jouent le jeu à fond pour nous donner le petit indice révélateur de leurs conflits – voir par exemple la réaction de Norris, désigné comme successeur du chef de mission Garry : «Je vous remercie beaucoup, mais… c’est pas dans mes cordes.» Le regard inquiet de Norris laisse deviner que celui-ci se sait contaminé… Une façon de jouer toute en retenue encouragée par Carpenter, qui par ailleurs développe durant tout le film une sorte d’humour à froid typique de sa personnalité. 

Entre leurs missions d’exploration et avant le déluge d’horreurs qui s’abattent sur eux, les hommes de la Base 31 vivent une situation passablement absurde. Une situation à la Samuel Beckett, où, à la façon des astronautes clochards de DARK STAR auxquels ils font inévitablement penser, les hommes trompent leur ennui profond en attendant que quelque chose arrive enfin. Jouer au ping-pong, au billard, dormir en écoutant, fumer un joint en regardant des vidéos de jeux télévisés… ils attendent Godot qui ne viendra jamais. En lieu et place, ils n’auront eu qu’un chien de traineau. «Dogot» !     

  

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A partir du thème classique de l’invasion extra-terrestre, THE THING a donné lieu à de multiples interprétations, validées par le comportement imprévisible de son monstre vedette. Carpenter avait une idée bien précise quand il a commencé à travailler sur le scénario avec Bill Lancaster. THE THING est une allégorie à plusieurs niveaux. L’insistance prononcée sur les scènes de chirurgie et d’autopsie, et celle apportée au développement de la créature qui peut affecter les cellules sanguines de ses victimes, ne laisse pas de place au doute. La paranoïa du film naît de la peur de la contagion. En 1981, au moment du tournage, on commence tout juste à découvrir l’existence d’une maladie mortelle, transmissible par l’échange de fluides corporels… Réalité et fiction se rejoignent donc pour parler en filigrane de la peur naissante du SIDA. Les grands films fantastiques de cette décennie, nés de «remakes» d’histoires classiques de science-fiction, traiteront à leur manière de cette maladie, et du thème plus général de la contagion ; d’ALIEN, en passant par THE THING, jusqu’à LA MOUCHE de David Cronenberg, ces films seront le reflet des peurs de l’époque. 

Chez Carpenter, la peur passe par l’insistance sur des détails apparemment insignifiants, comme par exemple un chien effleurant les hommes de la base à leur insu. Ou une colère de Nauls, le cuisinier, qui n’apprécie pas qu’on dépose du linge de corps dans ses poubelles… Des plans répétés sur les répugnants «fluides» émis par le monstre, même mort, ne laissent pas de place au doute. Pas plus que les images répétées de transfusions, de piqûres et de procédures médicales omniprésentes dans le film. Le malaise est renforcé par le choix de Carpenter de rester fidèle à la nouvelle de Campbell, et d’exclure les femmes de ce petit groupe. A la fois pour se différencier du film de Hawks et d’ALIEN alors encore dans toutes les mémoires, Carpenter enlève l’élément féminin. Il n’y a que de pauvres substituts à cette absence de personnel féminin : l’ordinateur à voix féminine que «grille» Mac en début de film, quelques photos sur les murs et les magazines, et c’est tout… Carpenter préfère faire naître la tension des relations entre les hommes, où s’instaure forcément un rapport de force et d’autorité virile entre chaque membre de la base : d’où les multiples conflits qui vont éclater entre les autorités désignées (Garry, le commandant de la base, vite dépassé, ou les médecins), les individualités fortes (MacReady, Childs, le maître-chien Clark) et les autres, plus «suiveurs» dans l’âme. La menace du monstre permet de porter ces conflits à leur intensité maximale dans la fameuse scène du test sanguin, qui fait le lien avec la peur de la contamination évoquée plus haut. La preuve par l’image !   

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Sans cette séquence, Carpenter ne faisait pas le film. Le suspense et le conflit y sont intelligemment gérés, jusqu’au «démasquage» du monstre. L’insistance des gros plans permet à la fois de comprendre la rivalité d’autorité entre Mac et les survivants, et l’angoisse de ne pas savoir qui est la Chose à ce moment du récit (encore qu’un plan révélateur soit notable avant la transformation de Palmer… regardez sa réaction quand Mac lui dit «à toi maintenant»). Plus un détail révélateur qui rajoute à l’angoisse de la scène : et si Mac se trompait quand il procède au test ? Quand il plonge l’aiguille dans le sang de Clark, qu’il a dû tuer, il n’y a aucune réaction… Childs lui fait remarquer qu’il vient donc d’assassiner un homme ordinaire. Impitoyable, Carpenter nous rappelle que dans ces relations de rivalité entre hommes, la peur pousse les protagonistes à accomplir un acte immoral, «mécanique». Tuer, ou être tué… Tant pis pour le pauvre Windows, double victime finale de la scène. Incapable d’agir, fasciné par la métamorphose de Palmer, il finit croqué et contaminé à son tour. Mac doit le tuer sans remords…    

  

D’autres thèmes viennent se mêler à ceux-ci durant le film. Celui de la répétition, de la duplication, qui est la nature de THE THING, le monstre et le film se mêlant l’un à l’autre. C’est un «faux remake» de LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, dont il se démarque assez vite, on l’a dit. Du film de Hawks, il ne demeure que quelques références d’ordre visuel : la vidéo des Norvégiens découvrant le vaisseau, le cercueil de glace découvert dans la base abandonnée… Les personnages du film de Carpenter découvrent en quelque sorte qu’ils sont les «doubles» malgré eux d’un autre film qui a déjà eu lieu, des années auparavant. Impression de dédoublement renforcée par les indices qu’ils découvrent dans la base norvégienne : une hache plantée dans une porte. Plus tard, Childs (Keith David), en pleine crise de paranoïa, va également défoncer une porte à coups de hache. Le cadavre d’un homme suicidé : Blair va nourrir des pensées suicidaires par la suite. Le sang gelé de cet homme, «muté» sous une forme étrange : il annonce le funeste moment du test sanguin. La découverte du vaisseau enfoui dans la glace : les survivants vont découvrir un autre vaisseau inachevé par le «traître» de l’expédition. Le tombeau de glace : les deux survivants, Mac et Childs, vont mourir de froid… La duplication de la Chose a donc fini par gagner le film lui-même.   

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Une autre allégorie possible est quasiment plus «blasphématoire», pour reprendre un adjectif cher à H.P. Lovecraft : THE THING est une relecture «inversée» des symboles religieux chrétiens. Peut-être faut-il y voir une forme d’humour très sardonique de John Carpenter vis-à-vis de la religion en général. On le serait à moins quand on a pour initiales «JC», et que votre nom de famille signifie «Charpentier»… Quoiqu’il en soit, le cinéaste ne se prive pas d’épingler souvent les faiblesses du pouvoir religieux dans ses films, et principalement le christianisme (voir les prêtres dépassés de FOG et PRINCE DES TENEBRES, l’église suspecte de L’ANTRE DE LA FOLIE, le rôle trouble du cardinal dans VAMPIRES).  Dans THE THING, Carpenter joue sur des symboles forts. Il y est question de douze hommes rassemblés pour rencontrer un «visiteur» venu des cieux. Une entité, peut-être une divinité (pour rester dans l’optique «lovecraftienne») capable de ressusciter à volonté. Comme les Apôtres, les douze hommes de la base se déplacent souvent par binômes, se réunissent autour des tables, tiennent des conciles réguliers et se rassemblent en cercle, comme pour communier. Il y a même un «Judas» dans l’équipe : le docteur Blair Wilford Brimley), mis à l’écart après son coup de folie. Mac le retrouve ensuite, isolé, un nœud coulant posé à côté de lui… C’est à la fois un signe évident des idées noires de Blair, mais aussi un signal adressé au spectateur par Carpenter. Selon les Evangiles, Judas, décrit comme l’apôtre marginal et dissident, se suicida par pendaison après avoir trahi Jésus. Blair comprend le premier la vraie nature du danger, mais son attitude le marginalise en conséquence : il pousse les autres à la méfiance paranoïaque («Surveillez Clark», «Fuchs n’est pas Fuchs»), devient violent avant tout le monde… avant de trahir ses congénères. 

Tout est à l’envers dans ce film fou… La «communion» que nous connaissons est née du partage symbolique de la chair et du sang divin sous forme de pain et de vin consommés par les Apôtres. Une sorte de «cannibalisme» rituel, symbolique et spirituel. S’il y a communion dans THE THING, elle est forcée et contrainte, et décrite sous son aspect le plus répulsif : la chair de la Chose, véritable tumeur vivante, absorbe la chair et l’esprit des hommes (voir le regard horrifié du premier contaminé, Benings, à la fois lui-même et un autre…). L’apparition de la créature finale est en quelque sorte le summum de cette communion dénaturée.    

On peut regretter par ailleurs que cet affrontement final entre Mac et la Chose soit quelque peu «expédié» en deux coups de cuillère à pot par Carpenter. Il n’a pas la force imaginative des scènes précédentes. Une explication simple : le réalisateur a dû faire un choix de montage drastique. La créature devait être montrée en détail par des plans larges, réalisés en stop-motion (la bonne vieille méthode du KING KONG original et des films de Ray Harryhausen), mais Carpenter jugeait que ces images saccadées ne s’intégraient pas aux mouvements plus fluides de la créature fabriquée et animée par Rob Bottin sur les plans rapprochés. Il a donc fallu alléger le film de ces images-là. Ce combat final devient du coup très abstrait, et intéresse moins Carpenter que la magnifique scène de conclusion entre Childs et Mac.   

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Pour le cinéaste, le constat sur la nature humaine est désabusé : il y a en chacun de nous une «Chose» potentielle, une part de Mal, et nous refusons de l’admettre… il est donc toujours plus facile de le voir chez l’Autre qu’en soi-même. Childs et McReady se jugent, attendent que l’autre devienne la Chose, tout en mourant de froid à petit feu… Pas de rétablissement salvateur, juste un final terriblement nihiliste, doté de répliques aux sous-entendus plein d’humour résigné. Il ne reste plus au spectateur embarqué dans le cauchemar qu’à espérer que l’expédition de secours ne retrouve jamais les deux hommes… autrement nous serons tous bientôt «amenés» à devenir une part de la Chose.    

THE THING a laissé des traces considérables dans l’esprit de ses spectateurs, en dépit de son accueil initial mitigé. Et il a inspiré quelques aspirants réalisateurs, dont deux célèbres réalisateurs, véritables encyclopédies cinéphiles vivantes. Quentin Tarantino ne s’est pas privé de glisser dans ses films les répliques cinglantes de R.J. MacReady, dont son fameux «Cut the bullshit». Il a même convaincu Kurt Russell de jouer les cascadeurs psychopathes dans son DEATH PROOF / BOULEVARD DE LA MORT, où l’acteur menaçait une bande de ravissantes jeunes femmes, parmi lesquelles Mary Elizabeth Winstead… Le héros du THING de 1982 s’en prend donc à l’héroïne du THING de 2011. 

Quant au mexicain Guillermo Del Toro, grand adorateur de films de monstres et de créatures à la Lovecraft, il a bien tenté de rendre hommage au film de Carpenter à plusieurs reprises ; notamment son film fantastique de 1997 MIMIC ; et le projet longtemps espéré d’adapter Lovecraft et ses MONTAGNES HALLUCINEES. Projet alléchant, hélas apparemment abandonné aux dernières nouvelles, la faute à la frilosité financière des studios… 

  

La fiche technique :    

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THE THING    

Réalisé par John CARPENTER   Scénario de Bill LANCASTER, d’après la nouvelle « Qui Va Là ? »  » de John W. CAMPBELL Jr.    

Avec : Kurt RUSSELL (R.J. MacReady), Wilford BRIMLEY (le Docteur Blair), T.K. CARTER (Nauls), David CLENNON (Palmer), Keith DAVID (Childs), Richard A. DYSART (le Docteur Copper), Charles HALLAHAN (Vance Norris), Peter MALONEY (George Bennings), Richard MASUR (Clark), Donald MOFFAT (Garry), Joel POLIS (Fuchs), Thomas G. WAITES (Windows)    

Produit par Stuart COHEN, David FOSTER, Larry J. FRANCO et Lawrence TURMAN (David Foster Productions / Turman-Foster Company / Universal Pictures)   Producteur Exécutif Wilbur STARK    

Musique Ennio MORRICONE   Photo Dean CUNDEY   Montage Todd C. RAMSAY   Casting Anita DANN    

Décors John J. LLOYD  Direction Artistique Henry LARRECQ   Costumes Ronald I. CAPLAN, Trish KEATING et Gilbert LOE    

1er Assistant Réalisateur Larry J. FRANCO 

Son Thomas CAUSEY, Gregg LANDAKER, Steve MASLOW et Bill VARNEY   Montage Son Colin C. MOUAT   Effets Spéciaux Sonores (NC) Alan HOWARTH 

Effets Spéciaux Visuels Randall William COOK, Peter KURAN, Susan TURNER et Albert WHITLOCK (Dreamstate Effects / Motion Graphics / Universal Title / VCE)   Effets Spéciaux de Maquillages et Animatroniques Rob BOTTIN ; Lance ANDERSON, Rob BURMAN et Stan WINSTON (Stan Winston Studio)   Effets Spéciaux de Plateau Roy ARBOGAST     Distribution USA : Universal Pictures / Distribution FRANCE : CIC   Durée : 1 heure 49  Sortie USA : 25 juin 1982 / Sortie France : 3 novembre 1982 

Quelque Chose en toi… – THE THING (1982), 1e partie

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    THE THING, de John CARPENTER (1982)    

Avant toute chose… «ALERTE SPOILERS» ! Si vous n’avez jamais vu THE THING, «la» version de 1982, et que vous souhaitez le découvrir au cours d’une prochaine soirée (après tout, Halloween approchant, c’est toujours une bon prétexte de se faire peur grâce au DVD), je vous déconseille de regarder les extraits présentés dans ce texte, qui révèlent des moments choc du film. Ne lisez pas non plus ce qui suit, puisque là aussi, certaines scènes seront évoquées en détail. Et, en règle générale, si vous êtes un esprit sensible… si vous adorez les chiens… et si vous n’aimez pas les films d’horreur, NE REGARDEZ PAS CE QUI VA SUIVRE, VOUS ÊTES PREVENUS !!      Souvenez-vous… : l’Antarctique, au début de l’hiver austral. Le survol de la base de recherches numéro 31 par un hélicoptère norvégien vient tirer les douze hommes, américains, de leurs occupations quotidiennes. Le passager de l’hélicoptère tente d’abattre à coups de fusil le chien de traîneau qui se précipite vers eux… Les deux norvégiens affolés, hurlent des cris incompréhensibles aux membres de la base. Ils sont vite tués – le tireur étant abattu sans sommation par Garry (Donald Moffat), le commandant de la base. Le chien est aussitôt recueilli, et l’on décide d’enquêter sur le coup de folie inexplicable, survenu dans la base norvégienne voisine. Le pilote R.J. MacReady (Kurt Russell) et le docteur Copper (Richard Dysart) découvrent celle-ci déserte, entièrement détruite… Parmi de macabres indices, ils trouvent un cadavre calciné, aux formes humaines démentes, fusionnées, impossibles à saisir d’un seul coup d’œil… MacReady et Copper ramènent le cadavre à leur base, ainsi que le journal vidéo des Norvégiens, espérant comprendre la raison cachée derrière ces inquiétants évènements. Sans se douter que le cauchemar se trouve déjà caché parmi eux…   

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Comme cela a souvent été le cas dans la filmographie de John Carpenter, le statut de film «culte» de THE THING s’est souvent développé sur le long terme. Le cinéaste américain, maître du film de terreur, n’a jamais connu de véritable triomphe grand public, mais certains de ses films comme HALLOWEEN (1978), pionnier ingénieux du «slasher movie», ont connu un succès foudroyant comparé à la maigreur initiale de leur budget. D’autres ont eu des fortunes moins heureuses, mais il ne fait aucun doute que, pour les connaisseurs de son œuvre, il y a une «patte» totalement identifiable, qui fait de Carpenter un auteur unique dans le cinéma fantastique américain trop souvent stéréotypé. Au point que des producteurs opportunistes ont souvent tenté de s’approprier ses films pour exploiter leur titre et les assimiler aux nouvelles modes. Les amateurs préfèrent à raison oublier les remakes d’autres films du grand John : THE FOG, ou ASSAUT (devenu ASSAUT SUR LE CENTRAL 13)… en attendant une nouvelle version d’ESCAPE FROM NEW YORK (NEW YORK 1997) qui devrait bientôt apparaître. Le principal intéressé, avec son sens de l’humour très laconique, préfère généralement éluder le sujet quand on lui demande ce qu’il pense de ces nouvelles versions… THE THING vient donc, après de longues années de «development hell» (encore un terme barbare désignant à Hollywood le très long processus de développement d’un scénario en film prêt à être tourné…), de vivre un traitement similaire. Au vu des premières images diffusées sur la bande-annonce, et des avis d’internautes ayant vu le film, THE THING cuvée 2011 serait finalement très respectueuse du film de Carpenter : non pas une suite mais une «préquelle», prélude montrant ce qui s’est passé dans certaine base antarctique norvégienne avant le début du film de Carpenter. On veut bien accorder le bénéfice du doute au réalisateur Mathijs van Heijningen Jr. et à ses acteurs vedettes Mary Elisabeth Winstead et Adewale Akinnuoye-Agbaje pour avoir fait un film de bonne facture. En tous les cas, pour la prononciation des noms des vedettes, le film en impose… Essayez de dire les trois en une seule phrase, vos amis vont être admiratifs. Plus sérieusement, la bande-annonce donne justement l’impression d’avoir affaire à un «copié-collé» du style cinématographique de Carpenter, adapté à l’imagerie numérique contemporaine. Ce qui est assez savoureux par ailleurs, c’est que ce THING 2011 s’est développé à partir du film de 1982, lui-même étant une adaptation «libre» d’un vieux classique de la science-fiction des années 1950, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, lui-même adapté d’une nouvelle de 1938, intitulée QUI VA LA ? La fameuse «Chose», créature extra-terrestre décrite dans ces histoires ayant pour particularité de se développer dans un organisme vivant pour le dupliquer (le «remaker» en quelque sorte), on se demande si elle n’a pas fini par s’emparer de sa propre histoire, pour se reproduire à l’infini d’un film à l’autre, et assurer ainsi sa survie…

   

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QUI VA LA ? est une nouvelle de science-fiction et de suspense, due à John W. Campbell, qui la publia en août 1938, dans la revue Astounding Science Fiction (précédemment Astounding Stories) dont il était le rédacteur en chef. C’était alors la grande vague des magazines «pulps» où, pour quelques cents, le jeune lecteur américain pouvait lire histoires policières, récits d’aventures et de science-fiction, alléché par des couvertures peintes, pleines de charmantes pinups légèrement vêtues, de héros virils et de monstres tentaculaires, peintures faisant maintenant le bonheur des collectionneurs. Peu importait la qualité des illustrations intérieures, du papier du magazine ou des récits, l’évasion était garantie à peu de frais ! Et de temps en temps, le lecteur pouvait tomber sur de vraies pépites. Homme pratique, Campbell dénicha d’ailleurs pas mal de futurs grands talents littéraires et les lancer dans les pages de sa revue : Alfred Van Vogt, Theodore Sturgeon, Robert Heinlein, Clifford Simak et consorts, piliers d’une nouvelle science-fiction qui connut son apogée dans les décennies suivantes, firent ainsi leurs premiers pas en écrivant des nouvelles «au kilomètre» dans la revue de Campbell. Celui-ci fut bien moins inspiré par la suite, quand il se laissera séduire par l’abracadabrante «dianétique» de L. Ron Hubbard, écrivaillon de SF devenu fondateur d’une pseudo-religion d’escrocs hélas bien développée de nos jours, la scientologie…  S’il n’était pas un grand écrivain, Campbell savait reconnaître une bonne histoire et savait aussi en raconter, dans le style sec et concis propre aux «pulps». QUI VA LA est un petit classique du genre, une histoire d’une efficacité imparable : un groupe d’explorateurs de l’Antarctique découvre un vaisseau spatial enfoui dans les glaces, mais a la mauvaise idée de ramener à leur base son occupant apparemment mort… une créature sanguinaire qui peut prendre l’aspect de n’importe qui. Voilà une idée simple, qui fournit un récit solide, devant quand même beaucoup aux idées d’un certain H.P. Lovecraft et notamment sa nouvelle LES MONTAGNES HALLUCINEES, écrite en 1931 et publiée en 1936… dans les pages de la revue de Campbell, Astounding Stories ! L’influence «lovecraftienne» rejaillira d’ailleurs plus tard dans le film de John Carpenter, nous y reviendrons.    

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La nouvelle de Campbell obtient un certain succès, au point d’attirer l’attention du grand cinéaste Howard Hawks (l’original SCARFACE, L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BEBE, LE GRAND SOMMEIL, LA RIVIERE ROUGE) au début des années 1950. Le cinéma américain s’intéresse tout juste alors à la science-fiction dans un contexte propice, le début de la Guerre Froide ; un récit comme celui de Campbell, parlant de suspicion généralisée et de menaces venues du Ciel, permet à Hawks et ses amis scénaristes Charles Lederer et Ben Hecht de l’adapter à l’ambiance de l’époque. 

Sortie en 1951, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, produite et supervisée par Hawks, voit sa mise en scène confiée à Christian Nyby, son habituel chef monteur. Cette adaptation très libre de la nouvelle de John W. Campbell Jr. est restée un classique du récit d’invasion extra-terrestre, se reposant sur un cadre original propice à la claustrophobie (assurée par les éclairages inquiétants du chef opérateur Russell Harlan), et sur l’angoissante partition signée de Dimitri Tiomkin. Cependant, le film a plutôt mal passé le cap des années, baignant dans une atmosphère «patriotique» assez balourde, une allégorie anti-Communiste pesante, typique de l’époque de paranoïa et de chasse aux sorcières maccarthyste qui régnait alors. Les scientifiques trop curieux (des intellectuels trop «ouverts d’esprit» aux yeux de Hawks ?) veulent protéger et étudier la créature (au look plus proche du Monstre de Frankenstein que de l’entité changeante du récit de Campbell), tandis que les militaires, forcément courageux, ne s’embarrassent pas de principes pour décider son extermination. Le reporter invité sur place, aux ordres de ces derniers, conclut le film d’un «Watch the Skies» très patriotique : il ne faudrait quand même pas que les concitoyens américains s’alarment de l’apparition dans le ciel d’autres visiteurs des cieux, probablement «satellisés» par Moscou ! Malgré ses défauts et son ton grandiloquent, le film de Hawks a une influence notable sur nombre de jeunes spectateurs amoureux du genre, et pour qui la métaphore anticommuniste n’a sans doute alors que peu d’intérêt. Deux d’entre eux se nomment John Carpenter et Dan O’Bannon. Fervent admirateur du cinéma de Howard Hawks, Carpenter, adulte, ne se privera pas de citer LA CHOSE dans ses premières œuvres : notamment ASSAUT, qui en reprend certains thèmes (l’enfermement progressif des personnages, la présence d’une femme qui vient perturber un milieu très viril…), et HALLOWEEN, où la télévision montre la scène la plus identifiée au film de Hawks : les scientifiques formant un cercle autour du vaisseau enfoui dans les glaces. Camarade de Carpenter, Dan O’Bannon a travaillé avec ce dernier sur son premier film, DARK STAR, en 1974. A la même époque, O’Bannon travaille à l’adaptation avortée de DUNE, puis bricolera des effets visuels sur un certain STAR WARS de George Lucas, tout en s’attelant à l’écriture d’un scénario mêlant science-fiction et terreur, scénario délibérément inspiré par la nouvelle de Campbell et le film de Hawks, cette fois transposés à bord d’un vaisseau spatial. Un certain ALIEN…    

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En 1979, ALIEN, réalisé par Ridley Scott, arrive sur les écrans et terrorise toute une génération de spectateurs. L’histoire est d’une simplicité absolue, et très familière aux amateurs du genre qui y reconnaissent l’influence du récit de Campbell : une expédition ramène dans son vaisseau une créature protéiforme, insaisissable et meurtrière ; en proie à la peur, le petit groupe se voit éliminé les uns après les autres, à la façon des 10 PETITS NEGRES d’Agatha Christie… Le talent de Scott, en terme d’ambiance, de montage, de direction artistique (la contribution du peintre suisse surréaliste H.R. Giger pour les créatures) et de travail sur le son fait la différence, et transforme ce qui s’annonçait comme une modeste série B sans prétention en chef-d’œuvre d’angoisse. Le film fait une forte impression sur John Carpenter, qui y reconnaît sans doute aussi quelques éléments provenant de DARK STAR (surtout les scènes où Dan O’Bannon, justement, est persécuté par un alien burlesque en forme de ballon de plage !). Carpenter a le vent en poupe après ses premiers succès, et prépare alors sa propre version de QUI VA LA ? avec le scénariste Bill Lancaster, le fils de Burt Lancaster, et les producteurs David Foster et Lawrence Turman qui avaient d’abord envisagé Tobe Hooper, l’homme de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE. L’objectif de Carpenter n’est pas uniquement d’égaler ALIEN, mais surtout de réinterpréter un vieux classique qu’il adore, à condition toutefois de s’en éloigner pour y glisser ses propres obsessions, sa propre vision. Carpenter et Lancaster s’inspirent donc plus du récit original de Campbell que du film de Hawks. Pour faire aussi bien que Ridley Scott sans l’imiter, Carpenter va notamment prendre la décision de «tout montrer» en ce qui concerne son monstre vedette : si Scott jouait la carte de la suggestion (le monstre reste finalement très fugace, et seuls les derniers plans trahissent le comédien dans le costume), Carpenter va prendre le pari de « débusquer » son monstre vedette en pleine lumière, et de le rendre crédible. Pour cela, il se tourne vers un jeune artiste d’effets spéciaux surdoué, Rob Bottin, pour offrir au public les visions d’horreur «en live», scènes apparemment impossibles à réaliser avant l’ère des effets numériques ! 

Le studio Universal donne le feu vert à Carpenter en 1981. Pour son premier film produit par une «major», Carpenter rassemble autour de lui de vieux complices comme le chef-opérateur Dean Cundey (futur collaborateur de Robert Zemeckis et de Steven Spielberg), et son comédien vedette d’ESCAPE FROM NEW YORK, Kurt Russell. Ce dernier est assez vite choisi par Carpenter pour le rôle principal de R.J. McReady, pilote d’hélicoptère de la Base 31, un rôle un temps imaginé pour Clint Eastwood (les storyboards du film prêtent d’ailleurs à McReady les traits de Clint). Mais ce dernier ne donnera pas suite, sans doute en raison de son association de longue date avec le studio rival de la Warner. Pour l’anecdote, Clint se souviendra sans doute du cinéma de Carpenter, engageant par exemple deux des acteurs de THE THING, Charles Hallahan et Richard Dysart, pour jouer les méchants de PALE RIDER ; et des années plus tard, un extrait d’un film de Carpenter, VAMPIRES, apparaîtra à la télévision dans une des meilleures scènes de MYSTIC RIVER…

  

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Quoiqu’il en soit, Carpenter se tourne sans difficultés vers son copain Kurt Russell ; ancien enfant acteur des films de Disney devenu un solide comédien, Russell travaille pour la troisième fois avec Carpenter après le téléfilm ELVIS et ESCAPE… qui l’a consacré dans le rôle du mercenaire borgne Snake Plissken. Avec les onze autres comédiens du film, Carpenter, Russell et toute l’équipe de tournage se rendent à Stewart, en Colombie Britannique Canadienne, pour tourner les extérieurs en conditions réelles… En soi, ce début de tournage est une sacrée aventure : entre le bus des acteurs qui dérape sur les routes verglacées et manque de précipiter tout le monde dans un ravin, et le matériel technique mis à mal par le froid et la neige, le tournage de THE THING se déroule dans des conditions difficiles… Mais heureusement, tout ce petit monde garde la tête froide et boucle le tournage dans les temps.    L’équipe se retrouve ensuite en huis clos dans les studios d’Universal pour tourner les scènes d’intérieur. Comme il faut bien maintenir l’ambiance «polaire» nécessaire au récit, acteurs et techniciens passent de longues heures dans des températures hivernales contrastant avec le brûlant soleil californien au dehors… Rhumes et grippes frappent donc presque tout le monde en conséquence de ce «chaud et froid» permanent dès que chacun sort après une journée de travail… Les acteurs garderont un souvenir amusé, par ailleurs, des réactions horrifiées à la cantine d’Universal dès qu’ils venaient prendre leur repas, portant les maquillages sanglants que leur a concocté Rob Bottin !    

Impossible de parler de THE THING sans parler de ce sacré personnage qu’est Rob Bottin… Le cinéma fantastique des années 1980 a vu émerger une génération de génies des effets spéciaux de maquillages, grands spécialistes ès créatures monstrueuses devenues légendaires ; et, aux côtés d’un Rick Baker et d’un Stan Winston, Bottin s’est vite imposé comme un artiste brillant et passablement barré. Découvert par Baker, Bottin n’a que 22 ans lorsqu’il embarque dans l’aventure de THE THING. Géant barbu perpétuellement hilare dans ses interviews, le gaillard a déjà travaillé pour John Carpenter, créant les spectres vengeurs de FOG ; mais surtout, il vient d’affoler et d’enthousiasmer les amateurs de fantastique en créant des séquences de métamorphoses «en chair et en os» pour les loups-garous de HURLEMENTS de Joe Dante, en 1981. John Carpenter, déjà convaincu du talent du lascar, l’engage sans hésiter pour créer des scènes encore plus démentielles pour THE THING. Sur les recommandations de ce dernier, Bottin prépare en amont du tournage les scènes de mutations avec un dessinateur-illustrateur surdoué venu de la bande dessinée, Mike Ploog (créateur du Ghost Rider), et ils mettent «au propre» les abominations qui vont frapper les hommes de la Base 31… Les dessins en question sont détaillés, beaucoup ne seront pas finalisés compte tenu des limitations techniques de l’époque, mais ne laissent aucun doute sur le côté inédit, graphique et organique des manifestations de la Chose protéiforme. 

  

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Elaborant une technique d’effets spéciaux mêlant les maquillages traditionnels, les effets mécaniques et l’animation commandée à distance, Bottin se pose en pionnier de l’animatronique, technique désormais reconnue qui a permis de donner vie aux créatures fantastiques pour le grand écran. Le jeune homme est si passionné par sa tâche qu’il se démène pendant des mois pour créer des transformations jamais vues : le cadavre «fusionné» découvert dans la base norvégienne, les métamorphoses des victimes du monstre, l’ «assemblage» final contre-nature qu’affronte McReady (Kurt Russell)… La technique inédite étant ce qu’elle est, il y a parfois des plantages fâcheux en cours de route (telle «l’explosion» du faux torse de l’acteur Charles Hallahan… une journée de travail fichue en l’air) mais Bottin ne s’avoue pas vaincu… au point de passer ses nuits dans le studio, de passer ses jours à malaxer des produits pas très sains (dont des composants chimiques de gélatine et de chewing-gum !), et de s’épuiser au travail. Victime d’un sévère «burn-out», Bottin doit être emmené à l’hôpital. Pour une scène cruciale, la première attaque du monstre, Carpenter doit appeler à la rescousse Stan Winston, chargé de fabriquer et animer le monstre selon les préparatifs de Bottin.   

Voici l’extrait en question – une scène de cauchemar qui commence dans un chenil glacial. Clark (Richard Masur) y enferme l’unique survivant de la base norvégienne, un chien trop calme… qui va révéler sa vraie nature aux malheureux toutous et à leurs maîtres horrifiés.    

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Pauvres chiens… Et ce n’est que le début du film, c’est encore plus horrible après ! Une leçon de mise en scène à suivre en tout cas pour tout amateur de film de terreur. Le spectateur est déjà bien mis en condition avant l’attaque proprement dite ; Clark (Richard Masur) est séparé des autres, prenant donc le risque traditionnel d’être la première victime dans tout film d’horreur. Mais Carpenter sait retarder le moment attendu. Il provoque le malaise du spectateur en insistant sur l’immobilité absolue du chien, et son regard vide. Une attitude familière aux films de Carpenter, qui aime faire grimper la tension en montrant des «menaces immobiles». Voir par exemple les inquiétants clochards de PRINCE DES TENEBRES, tout aussi immobiles et dénués de vie avant l’attaque. Les protagonistes de ce film les croient schizophrènes… on peut en dire autant de la part du chien ici. A la première vision de la scène, le spectateur non préparé peut croire que le toutou a été traumatisé par les évènements antérieurs survenus chez les norvégiens…  La «mise en condition» du spectateur se fait par petites touches adroites :  - les cadrages : Carpenter prend d’abord une légère distance par rapport à l’entrée du chien dans le chenil, action vue du point de vue de Clark. Puis il «enferme» le spectateur dans le chenil, mettant celui-ci à la même place que les infortunées victimes canines… 

- la lumière : Clark éteint le chenil, rajoutant encore à la claustrophobie de la scène. Une basse lumière, très froide, de Dean Cundey, qui enlève toute «vie» à la scène et ne laisse aucun doute sur le sort des malheureux chiens, tout en laissant juste ce qu’il faut de lumière pour apercevoir les détails de l’horrible transformation. - et le son : les gémissements des chiens à moitié assoupis, le bruit du vent glacial… et ce son d’outre-tombe qui semble littéralement sortir du ventre de l’intrus… Tout le reste de la séquence découle de cette mise en condition impeccablement menée. Un montage et un découpage adroit, avec un usage bien géré de la profondeur de champ quand les membres de la base arrivent dans le couloir, et des angles de caméra placés au meilleur endroit pour nous faire partager l’horreur ressentie par McReady et ses alliés.  

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Influencé par des artistes comme Salvador Dali, Edvard Munch ou Francis Bacon, Bottin déchaine son imagination pour créer des corps éclatés, disloqués, fondus… un fantastique catalogue d’horreurs sorties des cauchemars de H.P. Lovecraft, impeccablement mises en valeur par Carpenter et Dean Cundey. Le travail de Bottin est unanimement salué, et va propulser en avant le jeune maître ès métamorphoses. Sous d’autres latitudes et à une autre époque, ses créations auraient sans doute fait de lui un authentique Surréaliste. Sa carrière cinématographique va en tous les cas s’envoler pendant deux décennies, et le faire travailler avec des pointures. Jugez donc : Joe Dante (le segment «toonesque»du film TWILIGHT ZONE / LA QUATRIEME DIMENSION de 1983, EXPLORERS en 1985 et INNERSPACE / L’AVENTURE INTERIEURE en 1987) ; Ridley Scott (LEGEND et son magnifique Prince des Ténèbres, en 1985) ; George Miller (LES SORCIERES D’EASTWICK, 1987), en 1987 ; trois films pour le hollandais fou Paul Verhoeven, ROBOCOP en 1987, TOTAL RECALL en 1990 et BASIC INSTINCT en 1992 ; deux films pour David Fincher – SEVEN en 1995 et FIGHT CLUB en 1999. Citons aussi ses collaborations avec Barry Levinson (TOYS), Brian DePalma (MISSION IMPOSSIBLE – avec les tous premiers maquillages numériques), Terry Gilliam (LAS VEGAS PARANO), Stephen Sommers (DEEP RISING / UN CRI DANS L’OCEAN)…    

Une carrière incroyablement créative, mais aussi terriblement courte ; après deux décennies fructueuses, et tandis que ses congénères Rick Baker et Stan Winston s’adaptent sans difficultés au passage aux effets numériques tout en conservant leur savoir-faire initial, l’inclassable Bottin va disparaître inexplicablement du milieu du cinéma… Plus rien depuis 2002 et une modeste contribution à une comédie d’Adam Sandler. Depuis, les «geeks» nostalgiques de THE THING, LEGEND et autres HURLEMENTS recherchent désespérément sa trace… Mais où est donc passé le météore Rob Bottin ?  

  

A suivre tout de suite dans la 2e Partie !

Philip K. Dick rêve-t-il d’adaptations cinématographiques ? – THE ADJUSTMENT BUREAU et SOURCE CODE

Au programme d’aujourd’hui, deux thrillers de science-fiction, aux thèmes apparemment assez similaires…

La paranoïa et manipulations forcées du destin y sont de mise ; les protagonistes y croisent une belle inconnue dont ils tombent amoureux, à leurs risques et périls ; et, surtout, ils doivent énormément à Philip K. Dick. Le défunt auteur de romans et nouvelles hallucinées qui ont donné à l’écran de célèbres adaptations filmées est l’auteur de la nouvelle à l’origine du film ADJUSTMENT BUREAU… et SOURCE CODE, s’il n’est pas adapté d’un de ses textes, lui doit certainement beaucoup par l’esprit. Or, le premier film échoue là où l’autre réussit !    

Mais avant d’aller plus loin, profitons de l’occasion qui nous est offerte de passer en revue les différentes adaptations de l’auteur à l’écran. Philip K. Dick et le cinéma, c’est déjà une longue histoire chaotique, comprenant aussi bien des réussites, des déceptions, des petites pépites et de terribles trahisons ! 

  

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L’auteur vit, peu de temps avant sa mort, la toute première d’entre elles, BLADE RUNNER, basée sur son roman « Les Androïdes Rêvent-ils de Moutons Electriques ? », par Ridley Scott, en 1982. Plutôt hostile à toute tentative d’adaptation hollywoodienne, Dick fut emballé par la projection que lui réserva le futur cinéaste de GLADIATOR. Depuis, BLADE RUNNER est reconnu comme un chef-d’œuvre (presque) indiscutable du genre… du moins en ce qui concerne l’esthétique. De ce côté-là en tout cas, le film est irréprochable, grâce aux magnifiques effets spéciaux de Douglas Trumbull, le magicien des effets de 2001 L’ODYSSEE DE L’ESPACE et RENCONTRES DU TROISIEME TYPE, qui crée une Los Angeles futuriste et tentaculaire. Grâce également à l’ambiance créée par les savants éclairages de Scott et son chef opérateur Jordan Cronenweth, et l’équipe artistique… Ce lointain descendant de METROPOLIS croisé au FAUCON MALTAIS, lorgnant aussi de très près sur les bandes dessinées de Moebius parues dans la revue Métal Hurlant, aux thèmes passionnants (la création d’une forme de vie artificielle, trop semblable à l’Homme), a toutefois souffert pendant longtemps de problèmes de clarté de scénario. Divers remontages portant sur des détails à l’importance variable d’une version à l’autre (la licorne, pour ne citer qu’un exemple) n’ont pas non plus aidé à sa compréhension. L’interprétation est de qualité ; Harrison Ford campe un savoureux Marlowe dépressif du futur… même si l’acteur se sentit vite perdu dans les décors et les gadgets techniques envahissants de Scott, il donne une certaine gravité résignée à son personnage de détective privé. Mais c’est Rutger Hauer, inoubliable androïde en révolte contre son créateur (le comédien « kubrickien » Joe Turkel) qui reste dans les mémoires. Très bon film pour ses qualités techniques et visuelles évidentes (maintes fois imitées dans des dizaines de productions de SF par la suite), quelque peu décevant dans son récit prometteur, BLADE RUNNER reste tout de même dans le haut du panier des adaptations de Dick.    

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Plus en tout cas que le film suivant, tout aussi célèbre pourtant, TOTAL RECALL, réalisé par Paul Verhoeven en 1990. Le cinéaste hollandais, fou génial, auteur virulent de SOLDIER OF ORANGE et ROBOCOP, poursuivait son aventure hollywoodienne avec un Arnold Schwarzenegger alors au sommet de sa forme et de sa gloire au box-office mondial. Une association explosive pour l’adaptation de « Souvenirs à Vendre » de Dick, histoire azimutée de manipulation mentale cachant un obscur secret situé sur Mars, planète de toute les obsessions de l’auteur… Gros succès, TOTAL RECALL déçut tout de même les admirateurs de Verhoeven et irrita les amateurs de Dick. Seuls les fans moins exigeants de « Schwarzy » y trouvèrent leur compte, le film étant une version futuriste ultra-violente de LA MORT AUX TROUSSES, un blockbuster d’action pétaradante centré autour de sa méga-star, plus prompt à castagner et mitrailler ses ennemis qu’à se poser des questions métaphysiques («si che suis pas moi, qui che suis, portel ?»). La dimension « dickienne » est rapidement évacuée au profit des effets spéciaux, des explosions et de l’action non-stop… de facture assez correcte pour l’époque (notamment les métamorphoses animatroniques assurées par Rob Bottin, l’artiste fou de THE THING et HURLEMENTS), les truquages ont cependant pris depuis un sérieux coup de vieux.  Quelques points positifs… outre la relance de la carrière de Sharon Stone (parfaite dans le registre mi-ange mi-démon. Les castagnettes du Chêne Autrichien en gardent un souvenir douloureux !), Verhoeven a tout de même tenté de « subvertir » l’image de Schwarzenegger, n’hésitant pas à le tourner plus d’une fois à l’écran en dérision : gentil mari effacé, Quaid (Schwarzenegger) subit toutes sortes de déguisements et métamorphoses grotesques – déformations « cartoonesques » à foison, serviette-turban sur la tête et travestissement en grosse femme… Plus sérieux, le film redevient « dickien » quelques instants, lors de la séquence de l’hôtel martien. Qui est ce curieux docteur surgi de nulle part qui vient avertir Quaid qu’il est toujours en plein délire psychotique, que ce qu’il vit n’est pas réel ? Pendant quelques minutes, TOTAL RECALL vacille un peu sur ses fondations, on se prend à espérer que Verhoeven va reprendre la situation en main pour orienter le film dans la paranoïa complète… mais les lois du box-office reviennent reprendre leur droit, enchaînant bagarres et fusillades sanglantes jusqu’au générique de fin. Une bonne occasion ratée, donc.    

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L’adaptation suivante de Dick date de 1990. Cocorico, elle est française ! CONFESSIONS D’UN BARJO est signée d’un certain Jérôme Boivin, réalisateur atypique d’un BAXTER dont le héros est un chien méchant et pensant… Comédie grinçante interprétée par Hippolyte Girardot, Anne Brochet et Richard Bohringer, le film est depuis tombé dans l’oubli. En 1995, le Canada se distingue à son tour avec une bonne petite surprise, SCREAMERS (PLANETE HURLANTE), basée sur la nouvelle « Second Variety ». Un script adapté par Dan O’Bannon – déjà co-auteur de TOTAL RECALL – qui tombe entre les mains du réalisateur Christian Duguay. Sous l’apparence d’un récit d’action futuriste, c’est une excellente série B bien menée. Un groupe de soldats – menés par Peter Weller, le ROBOCOP de Verhoeven – embarqués dans une guerre interminable se retrouve piégé sur une planète où des machines intelligentes, les « screamers » créés pour mettre fin au conflit, ont évolué. Elles imitent si bien les formes de vie les plus complexes qu’elles finissent par se croire réelles… La suspicion gagne les rangs du commando dès lors que tous croient que les redoutables « screamers » se cachent parmi eux… Une ambiance de décrépitude, quelque part entre Tchernobyl et la guerre civile yougoslave, donne à ce film un cachet particulier et tout à fait appréciable.    

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Dans un registre assez proche, l’américain Gary Fleder signe en 2002 une nouvelle adaptation, IMPOSTOR, assez fidèle à l’esprit du romancier. Dans un proche futur où l’Humanité est en guerre contre les extra-terrestres Centauriens, le directeur de l’armement à la solde d’un gouvernement fasciste, Spencer Olham (Gary Sinise), se retrouve suspecté d’être un « faux humain » par les services secrets de son camp ;  fabriqué par l’ennemi, il aurait été manipulé et rendu volontairement amnésique, porteur d’une bombe vivante… Le sujet est intéressant, le film correctement interprété par de solides professionnels (Sinise, Madeleine Stowe, Vincent D’Onofrio)… seul bémol, la limitation de son budget oblige le réalisateur à caviarder son film d’inserts d’effets visuels d’autres films – notamment STARSHIP TROOPERS et ARMAGEDDON.    

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Si, jusqu’ici, BLADE RUNNER était généralement considéré comme la seule et unique adaptation valable de l’univers de Philip K. Dick, un autre film va lui tenir la dragée haute vingt ans plus tard. Et quel film ! Steven Spielberg signe avec MINORITY REPORT un bijou de « SF Noire » qui transcende la nouvelle originale de Dick, « Rapport Minoritaire ». D’abord conçu comme une préquelle à TOTAL RECALL, le scénario subit, entre les mains du cinéaste de LA LISTE DE SCHINDLER, une révision complète. Le résultat en vaut la chandelle. Sous son aspect séduisant de film d’action à suspense, MINORITY REPORT pose d’importantes questions éthiques sur une société sécuritaire qui n’est que le reflet à peine déformé de notre propre monde. Grâce aux mutants Précogs, une « parapolice » hi-tech, PréCrime, peut désormais empêcher tout crime en arrêtant le criminel… avant son passage à l’acte annoncé par les visions des Précogs. Une police préventive donc, pour le bien de la société, terriblement efficace grâce aux talents qu’a son chef d’équipe, John Anderton (Tom Cruise, grandiose dans une performance sur le fil du rasoir), pour « décoder » les visions des trois Précogs. Mais un tel pouvoir exercé sur le citoyen lambda débouche sur une dérive totalitaire qui ne dit pas son nom… Arrêter et emprisonner sans procès un homme qui n’a pas encore commis de crime, est-ce encore de la Justice, ou un simulacre ? Ce n’est que l’une des nombreuses questions que Spielberg nous pousse à nous poser dans ce film fou. Il est aussi question de trafics d’organes et de drogues dévastatrices pour l’esprit, de manipulations génétiques arbitraires, d’alliances louches entre le gouvernement américain et les sociétés de sécurité privées, de disparition totale de la vie privée…  La maîtrise des scènes d’action trépidantes fait « passer la pilule » de la noirceur du message que le cinéaste nous adresse alors aux premières heures de l’ère Bush, annonciatrice d’autres arrestations « préventives » et détentions arbitraires, celles de Guantanamo.    

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Le studio DreamWorks enchaînera sur une autre adaptation de Dick en 2004, PAYCHECK. Malheureusement, en cherchant à « surfer » sur le succès de MINORITY REPORT, dont il copie le look et certains thèmes, le réalisateur John Woo n’en retrouve pas l’inspiration. Il est fortement question de manipulations gouvernementales et de guerres « préventives », mais le traitement, orienté comme un film d’action hollywoodien de plus, ne convainc pas. Encore moins heureux, Lee Tamahori, réalisateur néo-zélandais jadis inspiré (L’ÂME DES GUERRIERS), devenu depuis un simple exécutant de Hollywood, réalise un « véhicule » pour Nicolas Cage en 2007, NEXT, d’après « L’Homme Doré », angoissante nouvelle de Dick sur un mutant sociopathe doté de pouvoirs prémonitoires. Du texte de ce dernier, il ne reste pratiquement rien, le gimmick des visions prémonitoires servant juste de prétexte à un étalage d’effets spéciaux pour une énième traque au complot terroriste. Comble de la trahison, le FBI, bête noire de l’écrivain, devient ici sympathique ! Et Cage (le comédien de plus en plus « plastifié », ces dernières années, semble prendre plaisir à enchaîner les navets et saboter ainsi sa carrière) et Tamahori plagient au passage une scène marquante de MINORITY REPORT, la « torture oculaire » héritée d’ORANGE MECANIQUE… Julianne Moore est dramatiquement sous-employée, et on se console devant la plastique irréprochable de Jessica Biel. C’est peu… La trahison est totale. Le résultat est sans appel, NEXT est une catastrophe filmique et la pire des adaptations dickiennes.    

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Pour voir une adaptation réussie de Dick en 2007, il faudra se tourner vers un cinéma affranchi des règles du blockbuster standardisé. La très bonne surprise vient de Richard Linklater, réalisateur de SCANNER DARKLY, d’après SUBSTANCE MORT. Une réussite qui doit son caractère hallucinatoire à une technique originale, le rotoscoping, les prises de vues réelles, en « live », étant ensuite retravaillées en animation traditionnelle. Cela donne au film, plongée dans le quotidien d’une pitoyable bande de drogués (en tête d’affiche, Keanu Reeves et de beaux disjonctés : Winona Ryder, Robert Downey Jr. et Woody Harrelson) subissant les effets dévastateurs d’une drogue qui rend schizophrène, un aspect familier et perturbant au possible.  De nouvelles adaptations « dickiennes » sont annoncées, et devraient apparaître sur le grand et le petit écran dans les années à venir. La plus avancée n’est pas la plus rassurante. TOTAL RECALL va connaître une nouvelle mouture. Difficile de dire, à ce stade de la production, si le film sera une répétition de la version Schwarzenegger-Verhoeven, ou une relecture plus fidèle au texte de Dick. Un a priori rassurant, Colin Farrell en sera la vedette ; après avoir été remarqué en agent du FBI tenace dans MINORITY REPORT, le bouillant acteur irlandais retrouve donc un univers familier, aux côtés de la charmante Kate Beckinsale chargée de succéder à Sharon Stone dans le rôle de la gentille/méchante épouse du héros. Moins rassurant, le choix du réalisateur, Len Wiseman, « auteur » des UNDERWORLD et DIE HARD numéro 4 laisse craindre que le film sera plutôt un « blockbuster pétaradant » de plus, au lieu d’une œuvre de science-fiction « dickienne » pure. On guettera avec plus d’intérêt la mise en chantier de deux autres projets nettement plus intéressants : à la télévision tout d’abord, où Ridley Scott produirait une mini-série ambitieuse, LE MAÎTRE DU HAUT CHÂTEAU. Un des romans les plus célèbres de Dick, maintes fois récompensé pour cette uchronie, description terrifiante d’une Amérique vaincue par l’Axe pendant la 2e Guerre Mondiale, et morcelée entre ses conquérants – le Japon impérial et l’Allemagne nazie ! Du tout bon pour le cinéaste de BLADE RUNNER, qui retourne à ses amours sciences-fictionnelles en ce moment même, avec PROMETHEUS, situé dans l’univers d’ALIEN avant les évènements de ce film… L’autre projet, tout aussi alléchant, et tout aussi difficile à adapter, est la mise en chantier d’UBIK par Michel Gondry. Histoire difficilement racontable où un petit groupe d’enquêteurs se retrouve pris au piège de l’esprit d’un mort en animation suspendue, et « enfermé » dans les souvenirs de ce dernier… Le cinéaste français va pouvoir donner libre cours à ses expérimentations visuelles les plus folles, et revenir à un univers finalement assez proche de son magnifique ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND.    

Il est maintenant temps de revenir à notre «comparatif» du jour, opposant une mystérieuse agence de redresseurs de destin et un curieux voyageur temporel quelque peu angoissé !  

  

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THE ADJUSTMENT BUREAU / L’Agence, de George NOLFI    

 

L’Histoire :    David Norris est un jeune politicien ambitieux, charismatique et populaire. Député natif de Brooklyn, il brigue le poste de Sénateur de l‘État de New York. La voie vers le succès électoral est toute tracée, mais la publication dans la presse d‘une photo gênante lui coûte la victoire au dernier moment. Déprimé, David tente de rédiger sans conviction un discours de défaite. S‘absentant quelques instants aux toilettes de l‘Hôtel Waldorf, il rencontre par hasard une magnifique jeune femme, venue s‘incruster à la fête électorale. Une brève conversation, et c‘est le coup de foudre. La belle inconnue s’éclipse, sans avoir dit son nom à David. Sous le charme, le jeune politicien improvise un discours qui remotive magistralement ses supporteurs.     Quelque temps plus tard, il retrouve par hasard la jeune femme dans le bus. Elle se nomme Elise, danseuse ballerine professionnelle. Une rencontre amoureuse idéale… sauf pour les inquiétants hommes en complet gris, imperméables et chapeaux mous qui suivent David à son insu. Ceux-là cherchent à empêcher toute romance entre David et Elise, dans un but précis… En pleine préparation de sa future campagne électorale, David trouve ces inquiétants personnages dans les bureaux de son équipe, en train de «réinitialiser» ses collègues et son personnel, paralysés.      Cherchant à leur échapper, il est capturé. Le chef de l’équipe de ces étranges intrus, Richardson, et son adjoint, Harry Mitchell, lui expliquent qu’ils ont été chargés de veiller sur sa destinée, suivant les ordres venus d’en haut, du Bureau des Ajustements… Il n’arrivera rien à David, à part des bonnes choses pour sa carrière politique, à la seule condition qu’il ne revoit jamais Elise. Autrement, sa mémoire sera effacée de force…    Image de prévisualisation YouTube 

 

Impressions : 

 

Mêler des genres aussi disparates que le thriller, la science-fiction à la Dick et la romance, nécessite une certaine dose de courage… autant que d’inconscience.    Le scénariste George Nolfi signe son premier film en adaptant une nouvelle de Dick, titrée chez nous « Rajustement ». Était-ce vraiment une bonne idée ? Quand on examine le CV de Nolfi, collaborateur régulier de Matt Damon, on peut tout de même en douter… On lui doit le scénario de l’épouvantable OCEAN’S 12, le pire de la trilogie réalisée par Steven Soderbergh. Un invraisemblable « film de vacances entre copains » budgété à 120 millions de dollars, où les acteurs en totale roue libre improvisent sans y croire un instant sur un scénario fumeux… Nolfi a également co-signé pour Damon le script de THE BOURNE ULTIMATUM / La Mort dans la Peau, troisième volet de la série « Bourne ». Divertissement d’action rythmé, qui se contente de copier pratiquement à l’identique le récit du film précédent. Autant dire que cela fait un peu « léger » pour un réalisateur débutant qui veut s’attaquer frontalement à une adaptation cinématographique de l’univers tortueux de Dick.  Malheureusement, au terme de la projection, l’a priori se confirme. Nolfi livre un divertissement léger mais sans audace. Comme quoi Matt Damon, plutôt inspiré dans ses précédents choix de films, devrait à l’avenir se méfier de certains « copains » du métier…     Pour la défense de Nolfi, il faut reconnaître qu’il part avec un handicap difficile à gérer. La nouvelle originale de Dick, titrée « Ajustement » et parue en français dans un volumineux recueil de nouvelles chez Denoël (les curieux y trouveront aussi les nouvelles à l’origine de TOTAL RECALL, MINORITY REPORT, PAYCHECK et NEXT), date des premières années du futur grand auteur du MAÎTRE DU HAUT CHÂTEAU. Histoire courte, assez représentative des hésitations du jeune écrivain dans sa période « vaches maigres », elle contient les germes de ses futurs thèmes récurrents – climat de paranoïa, manipulations mentales d’une « agence » nébuleuse – mais reste assez « légère ». La nouvelle contient une bonne dose d’humour « dickien » – un chien parlant et paresseux, employé de l’Agence, joue malgré lui un rôle déterminant dans la découverte de la Vérité par le héros ! Mais, après ces prémices alléchantes, Dick termine sa nouvelle en queue de poisson, une dizaine de pages en tout. Somme toute, c’est plus un « pitch » qu’une histoire complètement développée.  Nolfi a gardé l’idée initiale de l’Agence surveillant les destinées de tout un chacun, et la « gaffe » initiale… mais il n’a pas gardé le « chien-espion » de la CIA céleste ! Malheureusement, en cherchant à s’affranchir de l’ambiance dickienne pour privilégier la romance, il a aussi quelque peu saboté son intrigue.   

 

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Il est regrettable qu’après un début intéressant, le réalisateur semble hésiter… une fois que David Norris, le personnage interprété par Matt Damon, découvre la réalité cachée derrière sa fulgurante ascension politique, Nolfi louvoie entre le thriller paranoïaque et la « love story » contrariée, sans trop savoir où mener son récit. Les « ajusteurs », dont la tenue évoque les agents du FBI des années Kennedy, ont beau répéter au héros qu’il ne doit plus chercher à retrouver la belle Elise, le scénario ne définit qu’assez vaguement la menace vécue par le protagoniste. Il ne doit plus revoir la jolie femme et s’en remettre à cette mystérieuse Agence « qui lui veut du bien », point barre. Une vague réflexion sur le libre-arbitre et les accidents du hasard tient lieu d’alibi intellectuel à un récit assez léger, où il apparaît d’ailleurs que l’Agence, plus indulgente que menaçante, serait aux ordres d’un certain « Grand Patron » qui ne serait autre que le bon Dieu en personne. L’occasion de plonger dans un vertige métaphysique comme les aimait Philip K. Dick est donc ratée, au profit d’une récupération religieuse « gentille » et malvenue. Il ne reste, pour se consoler, que quelques prémices « dickiennes » essentiellement rassemblées dans la séquence où Norris découvre les « Ajusteurs » en plein travail dans ses bureaux… Saluons quand même quelques trouvailles techniques étonnantes, comme ce plan-séquence où le couple poursuivi franchit des kilomètres de ville en quelques ouvertures de portes « téléporteuses ».  Reconnaissons aussi le professionnalisme des comédiens embarqués dans cette décevante aventure : Matt Damon qui hérite d’un rôle sur mesure et sans surprise ; le méconnu et très bon Anthony Mackie (boxeur « caillera » dans MILLION DOLLAR BABY et militaire angoissé dans THE HURT LOCKER / DEMINEURS) en surveillant dévoué ; Terence Stamp, toujours impérial et inquiétant, malgré un rôle trop court ; et la craquante Emily Blunt dont la caméra tombe amoureuse à chaque plan ! Interprétation correcte donc, mais une certaine déception se fait ressentir pour ce qui restera une adaptation divertissante mais tiède, et besogneuse.    

La note : 

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La fiche technique : 

THE ADJUSTMENT BUREAU / L’Agence 

Réalisé par George NOLFI    Scénario de George NOLFI, d’après la nouvelle « Adjustment Team / Rajustement » de Philip K. DICK   

 

Avec : Matt DAMON (David Norris), Emily BLUNT (Elise Sellas), Anthony MACKIE (Harry Mitchell), Terence STAMP (Thompson), Michael KELLY (Charlie Traynor), John SLATTERY (Richardson), Donnie KESHAWARZ (Donaldson), Anthony RUVIVAR (McCrady), Christine LUCAS (Christine), Shane McRAE (Adrian Troussant), et les apparitions NC de Jon STEWART et Michael BLOOMBERG (eux-mêmes)     Produit par Bill CARRARO, Michael HACKETT, Chris MOORE, George NOLFI, Michael BEDERMAN, Eric KRIPKE et Joel VIERTEL (Universal Pictures / Media Rights Capital / Gambit Pictures / Electric Shepherd Productions)   Producteurs Exécutifs Isa DICK HACKETT et Jonathan GORDON     Musique Thomas NEWMAN   Photo John TOLL   Montage Jay RABINOWITZ   Casting Cathy SANDRICH    Décors Kevin THOMPSON   Direction Artistique Stephen H. CARTER   Costumes Kalisa WALICKA-MAIMONE   1ers Assistants Réalisateurs Steve APICELLA, Peter SOLDO et H.H. COOPER   Cascades et Réalisateur 2e Équipe G.A. AGUILAR    Mixage Son Danny MICHAEL    Effets Spéciaux Visuels John BAIR, Jim RIDER, Mark RUSSELL, Justin BALL et Randall BALSMEYER (Big Film Design / RhinoFX / Brainstorm Digital / Wildfire VFX / Proof / Phosphene / HPI / Realscan 3D)     Distribution USA : Universal Pictures / Distribution INTERNATIONAL : UIP   Durée : 1 heure 46     Caméras : PanArri 435, Panaflex Millennium XL et Platinum    

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SOURCE CODE, de Duncan JONES 

L’Histoire : 

un homme se réveille subitement, dans un train à destination de Chicago, face à une jeune femme qui lui fait la conversation. Désorienté, l’homme ignore comment il s’est retrouvé à bord du train, ni pourquoi la jeune femme qui lui fait face le connaît, et l’appelle « Sean »… alors qu’il est persuadé de se nommer Colter Stevens, militaire en mission en Afghanistan. Très perturbé, Colter se rend aux toilettes du train pour reprendre ses esprits… et réalise que son reflet est celui d’un autre homme. La jeune femme le rejoint, lui demandant des explications sur son comportement. Il a à peine le temps de lui répondre que le train est détruit par une terrible explosion. Tout le monde est tué…    

Et pourtant, Colter Stevens se réveille, vivant, sanglé dans une capsule hermétiquement fermée. Sur un moniteur, une femme officier, Colleen Goodwin, tente de le calmer et de le raisonner. Après une période de panique, Colter comprend qu’il s’est porté volontaire pour une mission très particulière. Ce matin même, un train à destination de Chicago a été détruit par un attentat terroriste. Embarqué dans une étrange machine à la conception révolutionnaire, le « Source Code », Colter se retrouve à vivre en temps réel les dernières minutes avant l’explosion fatidique. Il doit absolument trouver la bombe, et l’auteur de l’attentat, qui se trouvait à bord du train. Colter se retrouve une nouvelle fois «projeté» à bord du train, revivant les mêmes évènements en compagnie de la jeune femme, Christina… 

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Impressions :    

Et si, tout compte fait, il fallait chercher l’esprit « dickien » dans un film original ? L’auteur a profondément influencé nombre de films de science-fiction dont les thèmes favoris se retrouvent dans nombre de films. Pêle-mêle, on peut citer TWELVE MONKEYS / L’ARMEE DES DOUZE SINGES de Terry Gilliam, THE TRUMAN SHOW de Peter Weir, GATTACA d’Andrew Niccol (également auteur du scénario du TRUMAN SHOW, et qui va rempiler en fin d’année avec un nouveau film, NOW, dans le ton de ses premières œuvres), DARK CITY d’Alex Proyas, MATRIX des Wachowski (du moins ses prémices, avant que le film ne tourne au fourre-tout « kung fu et fusillades »), ETERNAL SUNSHINE OF THE SPOTLESS MIND, donc, ou encore le monumental INCEPTION de Christopher Nolan. Toutes ces productions sont, à des degrés divers, redevables à Philip K. Dick de l’originalité de leurs sujets. Et, à sa façon, SOURCE CODE s’inscrit dans cette lignée d’un cinéma de science-fiction novateur, tout en assurant haut la main sa garantie de divertissement.    

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Qui est donc le réalisateur de SOURCE CODE, Duncan Jones ? Un jeune quadragénaire, sujet britannique, d’abord connu pour ses illustres géniteurs. Il est en effet le fils de David Bowie et de son ex-épouse Angela, son égérie des années « glam rock » des années 70, celle-là qui inspira à Mick Jagger la célèbre chanson « Angie » ! Le petit Duncan naquit en plein dans les années où son célèbre papa s’incarnait sur scène en « Ziggy Stardust », extra-terrestre androgyne et chantait « Ground Control to Major Tom » (« Ground Control to Major Tom / Take your protein pills and put your helmet on… »). Chanson « planante » qui fut inspirée à Bowie par la vision du chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre de la grande science-fiction, 2001 : L’ODYSSEE DE L’ESPACE de Stanley Kubrick ! Un Papa très marqué par la SF, puisqu’il tourna aussi dans le remarquable et déroutant HOMME QUI VENAIT D’AILLEURS en 1976, et apparut au fil des ans dans divers films fantastiques, notamment une prestation mémorable en Nikola Tesla dans LE PRESTIGE de Nolan… Avec un héritage pareil, il n’est pas étonnant de voir que le petit Duncan adore tout autant la science-fiction, « biberonné » à STAR WARS comme à l’œuvre de Kubrick ! Pas plus que de le voir signer un premier long-métrage, MOON, avec Sam Rockwell, qui puise directement son inspiration visuelle et narrative dans 2001, avec une touche de SILENT RUNNING, le beau film moins connu de Douglas Trumbull (qui se trouvait être le cocréateur des effets visuels de 2001 !). Un premier film, récit d’un homme solitaire employé sur une base lunaire, qui tourne le dos aux clichés de la SF « blockbuster », et qui fut salué pour sa maîtrise et l’interprétation intense de Rockwell.    Jones poursuit dans la même veine avec ce SOURCE CODE, écrit par un jeune scénariste, Ben Ripley, lui aussi féru de SF, qui s’est fait les dents sur quelques commandes de films « direct-to-video » sans grand intérêt. Amusante coïncidence, ou synchronisme jungien, l’association de Jones et Ripley évoque deux noms bien « marqués » par un classique du genre qui nous intéresse ici : respectivement les noms du chat et de l’héroïne, les deux survivants du Nostromo dans ALIEN !    

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L’anecdote mise à part, les deux hommes ont dû s’amuser à concocter une intrigue certes très référentielle mais aussi très astucieuse, et solidement construite. En se basant sur le récit à suspense le plus basique qui soit (la sempiternelle bombe à retardement), Jones et Ripley se servent de l’argument science-fictionnel pour réussir un joli tour de force technique et émotionnel. Ils auraient pu rebaptiser leur film «Je suis vivant et vous êtes morts», pour rester dans l’esprit de l’univers de Dick. Les révélations et retournements de situation sont suffisamment bien dosés pour maintenir le spectateur en haleine, sans le faire décrocher. Et ceci avec des éléments référentiels somme toute assez clairs (manipulations gouvernementales, thriller, réalité altérée, et love story contrariée) ; les auteurs ont su doser les ingrédients narratifs tout en construisant une intrigue ingénieuse. C’est une sorte de mélange entre DEJA VU (le thriller de Tony Scott avec Denzel Washington remontant le temps pour déjouer un attentat) et UN JOUR SANS FIN (pour l’aspect «variations sur une même situation»)… avec une pointe de la fameuse série CODE QUANTUM, ouvertement citée par la brève participation vocale de Scott Bakula.    Le thème archi-rebattu du voyage temporel est ici transformé en « voyage quantique ». Jones et Ripley choisissent de ne pas s’attarder sur les détails techniques de la mission de Colter Stevens (Jake Gyllenhaal, investi à fond dans son rôle), pour mieux s’intéresser à son évolution durant les fameuses 8 minutes fatidiques. Ce dernier passe de l’incrédulité à la peur, puis à la suspicion, la colère, le détachement, ou l’empathie, selon le degré d’informations qui lui sont peu à peu délivrées par sa superviseuse, Goodwin (Vera Farmiga, intrigante). L’histoire d’amour naissante entre Colter et Christina (l’attachante brunette Michelle Monaghan) est touchante, bien menée, sans paraître «téléguidée» par les auteurs. Tout ceci nous mène petit à petit à un joli climax, émouvant sans être excessif, et à un ultime rebondissement qu’aurait sans doute apprécié Dick.    

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Ajoutons à tout cela que Jones, à la mise en scène, fait preuve d’une maîtrise technique digne de ses prestigieux aînés. Les cadrages, mouvements de caméras et enchaînements de montage sont impeccablement pensés et adaptés au récit. Avec des spécialistes comme Don Burgess, l’ancien chef opérateur de Zemeckis, période FORREST GUMP / CONTACT, et Paul Hirsch, ancien monteur de George Lucas et Brian De Palma, Duncan Jones avait peu de chance de saboter son propre travail. Et les effets spéciaux ne prennent jamais le dessus sur le film lui-même ; ils ne servent pas à une démonstration de savoir-faire excessif, mais sont utilisés uniquement quand la nécessité technique l’impose.    Une très bonne surprise, et un réalisateur à suivre. 

La note : 

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Ludovic Fauchier, ajusté et codé. 

La fiche technique :  

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SOURCE CODE    

Réalisé par Duncan JONES   Scénario de Ben RIPLEY    

Avec : Jake GYLLENHAAL (Colter Stevens), Michelle MONAGHAN (Christina Warren), Vera FARMIGA (Colleen Goodwin), Jeffrey WRIGHT (le Docteur Rutledge), Michael ARDEN (Derek Frost), Cas ANVAR (Hazmi), Russell PETERS (Max Denoff ), Brent SKAGFORD (George Troxel), Craig THOMAS (l’Homme d’Affaires à la Montre Dorée), et la voix de Scott BAKULA (le Père de Colter)     Produit par Mark GORDON, Philippe ROUSSELET, Jordan WYNN, Stuart FENEGAN, Sarah PLATT et Tracy UNDERWOOD (The Mark Gordon Company / Vendome Pictures / Vendôme Productions)   Producteurs Exécutifs Jeb BRODY, Fabrice GIANFERMI et Hawk KOCH    

Musique Chris BACON   Photo Don BURGESS   Montage Paul HIRSCH    

Décors Barry CHUSID   Direction Artistique Pierre PERRAULT   Costumes Renée APRIL    

1ers Assistants Réalisateurs Buck DEACHMAN et W. Michael PHILLIPS   Réalisateur 2e Équipe Raymond PRADO    

Mixage Son Marc FISHMAN et Scott MILLAN   Montage Son Tom BELLFORT et Branden SPENCER   Effets Spéciaux Sonores Tom BELLFORT    

Effets Spéciaux Visuels Wayne BRINTON, Sébastien MOREAU et Louis MORIN (Modus Fx / MPC / Mr. X / Oblique FX / Rodeo FX)   Effets Spéciaux de Plateau Ryal COSGROVE    

Distribution CANADA : E1 Entertainment / Distribution FRANCE : SND / Distribution USA : Summit Entertainment   Durée : 1 heure 33    

Créateur de Créatures : Stan Winston (1946-2008)

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« Je ne fais pas d’effets spéciaux. Je fais des personnages. Je fais des créatures. » 

Tout amateur de « monster movies » ayant suivi l’évolution du cinéma Fantastique de ces 30 dernières années aura sûrement eu un petit pincement au coeur en apprenant le décès de Stan Winston le 15 juin dernier, victime d’une saleté de myélome multiple à l’âge de 62 ans.  

Véritable sommité en matière d’effets spéciaux (dans les domaines du maquillage, de l’animatronique et des effets digitaux), ce Gepetto du cinéma aura su alimenter les rêves et les cauchemars de millions de cinéphiles, à travers les monstres et merveilles qu’il a su imaginer en partenariat avec quelques-uns des cinéastes les plus prestigieux de la planète. Rendons-lui hommage en revoyant les grandes heures de sa carrière.  

Né le 7 avril 1946, Stan Winston étudia la peinture et la sculpture à l’Université de Virginie. Le jeune homme rêve de devenir acteur, et part tenter sa chance à Hollywood en 1968. Mais quelques mois de vaches maigres où il essaie sans succès de devenir stand-up comedian,  le poussent à changer son fusil d’épaules. Stan Winston rejoindra alors le Département Maquillages des Studios Walt Disney, où il va apprendre les ficelles du métier qui le poussera à la reconnaissance.  

Comme il faut bien gagner sa vie, les premières années ne sont pas forcément les plus heureuses, mais le travail est là. Le succès de films comme LA PLANETE DES SINGES ou L’EXORCISTE commence juste à mettre en avant le talent des maquilleurs professionnels de Hollywood, et, lentement, patiemment, le jeune Winston gravit les échelons de son métier. La qualité des oeuvres sur lesquelles il travaille est rarement au rendez-vous, le téléfilm GARGOYLES (1972) lui permet quand même d’avoir son nom au générique, et d’obtenir sa première récompense, rien de moins qu’un Emmy Award. Durant les années 70, il signe notamment les maquillages spéciaux du téléfilm THE AUTOBIOGRAPHY OF MISS JANE PITTMAN de John Korty (1974, et 2e Emmy Award remporté pour ses maquillages) et du film THE MAN IN THE GLASS BOOTH d’Arthur Hiller, avec Maximilian Schell, en 1975. Les autres films sur lesquels il travaille alors sont des petits films fantastiques vite oubliés. En 1978, il travaille avec un cinéaste prestigieux, le premier d’une longue liste, Sidney Lumet, pour un film malheureusement bien raté, THE WIZ. Une adaptation musicale trés kitsch/disco du MAGICIEN D’OZ avec Diana Ross en Dorothy et Michael Jackson en Epouvantail ! Soit dit en passant, il dirigera le chanteur des années plus tard pour les besoins du vidéo-clip GHOSTS, où Jackson se transforme en squelette spectral. C’est en 1981 que Winston va pour de bon gagner l’estime des professionnels grâce au cinéma Fantastique alors en plein boom créatif. Il signe les maquillages spéciaux de THE HAND, un film d’horreur d’Oliver Stone, et se fait aussi remarquer pour son travail sur une série B fantastique bien menée, DEAD AND BURIED (REINCARNATIONS) de Gary Sherman. Mais c’est surtout son travail sur THE ENTITY (L’EMPRISE) de Sidney J. Furie qu’il impressionne spectateurs et professionnels. Dans une scène-choc, la pauvre Barbara Hershey subit les assauts sexuels d’une entité invisible qui s’acharne sur son joli corps à coups de griffures et déformations. Winston crée pour l’occasion un « corps-doublure » factice de l’actrice, qui est cachée sous le lit et dont seule la tête est « raccordée » à ce faux corps. Commandé à distance par une batterie de tubes et de bladders (poches élastiques remplies d’air), le corps de la comédienne donne l’impression de subir des agressions terrifiantes, sans danger pour celle-ci. Le public n’y voit que du feu et Stan Winston signe là le début d’une fructueuse série de créations d’effets spéciaux révolutionnaires.   

En 1982, Stan Winston est appelé à la rescousse sur le tournage de THE THING, le chef-d’oeuvre claustrophobe horrifique de John Carpenter. Le créateur des incroyables métamorphoses de ce bijou du Fantastique, Rob Bottin, s’est tellement épuisé à la tâche qu’il ne peut assurer la réalisation des effets spéciaux d’une séquence importante. Stan Winston le remplace donc au pied levé pour réaliser les effets de la traumatisante scène du chenil, où un inquiétant husky se transforme à vue d’oeil en une abomination tout droit sortie des nouvelles d’H.P. Lovecraft. Fair play, Winston laissera le jeune prodige Bottin récolter les félicitations finales pour l’ensemble des transformations filmées par Carpenter. Celui-ci le retrouvera en 1984 pour signer une autre métamorphose extra-terrestre beaucoup plus soft mais réussie tout de même, au début de STARMAN. Winston réalise les effets de la scène avec deux célèbres collègues, Dick Smith (L’EXORCISTE) et Rick Baker (LE LOUP-GAROU DE LONDRES).  

 

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Ci-dessus : le Grand Finale de TERMINATOR, où Arnold Schwarzenegger cède la place au squelette robotique conçu par Stan Winston (à l’exception de quelques plans en animation).  

La consécration arrive cette même année 1984 avec la sortie de TERMINATOR. Avec un budget réduit, Winston, se basant sur les dessins du jeune cinéaste James Cameron, fait d’Arnold Schwarzenegger un cyborg plus vrai que nature. La décomposition progressive de l’acteur en squelette robotique, jusqu’à son apparition infernale au milieu d’un incendie, entre dans l’imaginaire collectif, célèbre la rencontre de Winston avec sa créature favorite, et scelle le début d’une solide collaboration professionnelle entre lui et James Cameron. Pour l’occasion, lorsque Cameron doit filmer certains gros plans du personnage dans sa forme semi-humaine ou totalement robotisée, Winston expérimente un premier procédé d’effets spéciaux animatroniques – contraction d’ »animation électronique », le Terminator étant alors une marionnette sophistiquée, animée électroniquement à distance selon certains gestes pré-réglés.  

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L’année suivante, Cameron travaille de nouveau avec lui pour signer ALIENS, la suite trés guerrière des mésaventures de Sigourney Weaver face au monstre cauchemardesque sorti des peintures de H.R. Giger. S’il modifie quelque peu l’apparence de la créature du film de Ridley Scott, ici déclinée en dizaines d’exemplaires agressifs, Winston réussit l’une de ses plus impressionnantes créations en la personne de la Reine des Aliens. Une sale bête à la taille démesurée, animée à la fois par des assistants cachés dans le « costume » qui la compose, et par animatronique pour les gros plans. A la sortie du film en 1986, l’affreuse créature qui affronte Ripley (Sigourney) dans le mémorable duel final marque les esprits. C’est d’ailleurs en se souvenant de la création de ce monstre grandeur nature que Steven Spielberg choisira d’engager Stan Winston dans la préproduction de JURASSIC PARK en 1992.  

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Mais auparavant, Stan Winston va accumuler les succès. En 1987 sort PREDATOR de John McTiernan, pour lequel il conçoit le monstre « qui n’a pas une gueule de porte-bonheur » comme le dit Arnold Schwarzenegger dans une réplique d’anthologie en VF ! Campé par le comédien Kevin Peter Hall (2,20 m), le Predator est une autre création marquante de Winston. Avec sa double paire de mâchoires d’arthropode, ses dreadlocks organiques, ses griffes, sa peau reptilienne et son attirail destructeur, le chasseur extra-terrestre réussit l’exploit de terroriser à l’écran l’invincible Arnold et sa bande de baroudeurs perdus en pleine jungle, pour ce qui restera l’un des meilleurs films du Chêne Autrichien, et un sacré morceau d’action et d’horreur. Une suite, moins réussie, signée Stephen Hopkins en 1990 permettra à Winston d’améliorer le look du monstre, devenu depuis « culte » chez les fans du genre.  

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Ci-dessus : un extrait du making of de PREDATOR, où Stan Winston explique la conception du monstre incarné par Kevin Peter Hall. Avec des interviews de Hall, de l’acteur Bill Duke et du réalisateur John McTiernan.  

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Ci-dessus : la bande-annonce d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT. Les fameuses « mains » d’Edward (Johnny Depp) ont été créés par Stan Winston.  

En cette même année 1990, Stan Winston réussit des maquillages moins spectaculaires mais bien plus poétiques, en transformant Johnny Depp en EDWARD AUX MAINS D’ARGENT pour Tim Burton. Il se charge de dissimuler les mains du comédien sous les fameuses mains-ciseaux de son personnage, pour ce qui reste un pur chef-d’oeuvre mélancolique. A cette époque, Winston se tournera vers la mise en scène, sans trop de réussite il faut bien le dire (PUMPKINHEAD en 1988, GNORM en 1990), pour des films qui se contenteront de mettre en avant le savoir-faire technique de son équipe d’assistants du Stan Winston Studio, qui commence alors à prendre beaucoup d’ampleur.

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Ci-dessus : la fameuse bande-annonce « teaser » de TERMINATOR 2 a été tournée par Stan Winston en 1990, un an avant la sortie du film de James Cameron.  

Fidèle aux réalisateurs qui ont su mettre en valeur son travail, Stan Winston retrouve James Cameron pour TERMINATOR 2 : LE JUGEMENT DERNIER, le méga-carton de l’année 1991, où lui et son équipe vont réaliser de nouvelles prouesses : des maquillages classiques sur Arnold, dans la lignée du premier, auxquels se rajoutent des animatroniques plus sophistiquées du Terminator squelettique mis en valeur dans la scène d’ouverture, et celles du nouveau méchant, le T-1000 protéiforme, dont les déformations surréalistes (« tête-beignet » trouée, fendue en deux, corps éclaté par une grenade) doivent autant au talent de Winston qu’à celui des informaticiens géniaux d’ILM, chargés quant à eux des métamorphoses à vue. C’est l’Oscar mérité pour Winston et son équipe. 

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Ci-dessus : dans BATMAN RETURNS (BATMAN LE DEFI), l’immonde Pingouin (Danny DeVITO) motive ses troupes palmées pour la  »libération » de Gotham City. Le maquillage de DeVito, ainsi que les pingouins animatroniques, sont la création de l’équipe de Stan Winston. (pardon pour la qualité d’image très moyenne !)  

Stan Winston retrouve l’univers de Tim Burton en 1992 avec BATMAN RETURNS (BATMAN LE DEFI), la suite macabre, controversée, mais largement supérieure au film original de 1989. Winston se charge ici de transformer Danny DeVito en Pingouin, un méchant mémorable, à la fois pathétique, odieux et nauséeux, éloigné du personnage originel du comics et conforme en tout point aux dessins de Burton. Il crée aussi pour l’occasion des pingouins animatroniques pour certains plans jugés trop délicats pour être filmés avec les vrais palmipèdes. Encore une belle réussite.

 

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Winston enchaîne sur un projet « énorme » à tout point de vue, et pour cause ! Steven Spielberg en personne apprécie son travail et celui de ses assistants, et les engage pour donner vie aux dinosaures live de JURASSIC PARK. Le film est un triomphe mondial, et la presse, toujours en retard d’un train, déblatère à n’en plus finir sur les fameux dinos en image de synthèse, qui selon elle seraient en images de synthèse d’un bout à l’autre du film ! Sans vouloir renier le prodigieux travail accompli par Dennis Murren, Phil Tippett et les petits génies de l’informatique d’ILM, rappelons que les dinosaures générés sur ordinateur n’occupent qu’une part « modeste » du métrage (une dizaine de minutes maximum). Stan Winston et son équipe se chargent quant à eux de créer des dinosaures grandeur nature, animés durant le tournage même des séquences avec les comédiens.  

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Ci-dessus : en Version Française, la grande scène d’attaque du Tyrannosaure de JURASSIC PARK ! Le dinosaure est une réplique animatronique grandeur nature, animée par Stan Winston et son équipe, pour la plupart de la séquence. Les effets visuels d’ILM interviennent quand Rex se déplace et apparaît en entier. 

Le bébé Vélociraptor, le Tricératops malade, le Brachiosaure venant réveiller Sam Neill et les enfants cachés dans un arbre, le Dilophosaure « cracheur » de venin sont tous des créations de l’équipe de Winston. Les passages les plus terrifiants mettant en scène le gigantesque Tyrannosaure Rex et les sournois Vélociraptors mettront aussi à contribution les efforts de la bande à Winston. Ce qui lui rapportera un nouvel Oscar, une nouvelle fois mérité, et le début d’une nouvelle ère des effets visuels à grand spectacle.

Winston continuera à travailler sur la saga « Jurassique » de l’ami Spielberg, perfectionnant ses animatroniques dans LE MONDE PERDU (1997) et JURASSIC PARK III (2001, réalisé par Joe Johnston), et y créera de nouveaux terribles lézards toujours trés impressionnants : les minuscules et voraces Compys qui dévorent le vilain chasseur Peter Stormare, le bébé Stégosaure qui n’aime pas les photos de Julianne Moore, la famille Tyrannosaure qui vient démolir les véhicules des héros, le gigantesque Spinosaure du troisième volet et des Vélociraptors new look, entre autres !

1993, l’année du triomphe pour Stan Winston, lui permet de se lancer dans l’ère digitale. Avec James Cameron, il fonde le bien-nommé studio d’effets spéciaux Digital Domain, tout en continuant ses activités de maquilleur et de spécialiste de l’animatronique. Sous l’égide de ce solide concurrent d’ILM, Winston revient à des maquillages plus classiques mais toujours réussis, ceux d’ENTRETIEN AVEC UN VAMPIRE, où il transforme Tom Cruise, Brad Pitt et Antonio Banderas en séduisants Seigneurs de la Nuit au visage marbré de veines apparentes. Et quelques effets bien saignants, dont Mister Cruise fait même les frais, égorgé dans une scène par une vampirette juvénile, Kirsten Dunst !

Et la carrière de Winston va continuer, même si le succès n’est pas toujours au rendez-vous. Comme en témoigne les effets ratés (selon l’aveu de Winston lui-même) de CONGO, adaptation ratée par Frank Marshall d’un roman d’aventures de Michael Crichton riche en gorilles féroces. Mais comme vous l’aurez compris, dans ce blog, on aime la gent simiesque, on pardonnera à Winston, qui se rattrapera dans le genre en créant des gorilles nettement plus réussis en 1999, dans INSTINCT avec Sir Anthony Hopkins !

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Entre ces péripéties de primates, Stan Winston va continuer ses activités et créer de nouveaux et ingénieux effets, tout en laissant ses assistants du Stan Winston Studio prendre une part créative plus importante au sein de la société. En 1996, il retrouve Arnold et son personnage fétiche pour le film spécialement conçu comme attraction au parc d’Universal Studios,  TERMINATOR 2 3-D BATTLE ACROSS TIME. Winston créera cette même année des faux lions convainquants dans un honnête film d’aventures de Stephen Hopkins, GHOST AND THE DARKNESS (L’OMBRE ET LA PROIE) avec Michael Douglas et Val Kilmer. L’année suivante, Winston montre qu’il ne fait pas que s’intéresser aux grosses bêbêtes, les minuscules l’intéressent aussi ! Il crée ainsi une souris animatronique facétieuse dans le trés drôle MOUSEHUNT (LA SOURIS) de Gore Verbinski, et, en 1998, il fabrique pour Joe Dante les SMALL SOLDIERS, ces jouets militaires incontrôlables qui viennent semer la panique dans une petite ville américaine bien tranquille.  

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Ci-dessus : dans SMALL SOLDIERS, Kirsten Dunst et Gregory Smith se retrouvent pourchassés par les redoutables Commando Elite. Encore une adroite combinaison des effets animatroniques de Stan Winston associé au studio ILM.  

Signalons aussi d’autres effets trés fun dans GALAXY QUEST, une savoureuse comédie spatiale parodiant STAR TREK, pour laquelle Winston crée un vilain général Alien trés réussi. Son studio se signale aussi cette année-là par des maquillages trés réussis, dans AUSTIN POWERS : L’ESPION QUI M’A NIQUEE, où Mike Myers devient l’immonde obèse Fat Bastard, et les spectres qui terrorisent Haley Joel Osment dans SIXIEME SENS de M. Night Shyamalan. Le Stan Winston Studio créera d’autres spectres effrayants dans le mésestimé WHAT LIES BENEATH (APPARENCES) de Robert Zemeckis, en 2000.

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Nouvelle réussite en 2001 pour Stan Winston, qui après avoir signé des maquillages « classiques » sur le PEARL HARBOR de Michael « Badaboum » Bay, réussit un nouveau tour de force en créant les Méchas, les robots simili-humains de Steven Spielberg dans le sous-estimé A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. En utilisant les nouvelles techniques de maquillage digital, Winston réussit des créations étonnantes combinées aux effets visuels de Dennis Murren d’ILM. Des acteurs jouant les robots mutilés laissent ainsi apparaître leurs circuits internes à vif, et peuvent remplacer leurs yeux, leurs mâchoires et leurs mains sans la moindre difficulté… La séquence de la « Flesh Fair » permet à l’équipe de Winston de déchaîner son imagination en créant des dizaines de Méchas aux formes étranges, pauvres victimes vouées à être mises à mort dans des jeux du cirque contemporains. Le visage de Winston sera même reproduit pour l’un de ces malheureux robots !  

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Ci-dessus : l’inquiétant monde futuriste d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, où les Méchas sont persécutés et traqués. Remarquables combinaison d’effets de maquillages, animatroniques et images de synthèse, dûs aux équipes de Winston et d’ILM.

Ces dernières années, la carrière de Stan Winston va se continuer avec le même succès. En 2003, TERMINATOR 3 marque les retrouvailles de Stan Winston avec son cher cyborg, même si James Cameron n’est plus aux commandes. C’est Jonathan Mostow qui signe là une honorable série B d’action bien troussée, où Winston peut appliquer sur Arnold les techniques de maquillage digital mises au point sur A.I., et inventer un nouveau méchant, la T-X campée par la trés sexy Kristanna Loken. Cette même année 2003, Winston met au point des effets d’une belle discrétion pour le magnifique BIG FISH de Tim Burton, notamment cet énorme poisson-chat animatronique avec lequel se bat Ewan McGregor au début du film pour récupérer sa précieuse bague de mariage !

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En 2005, Stan Winston continue les projets prestigieux. Il conçoit les légions de Démons qui viennent tourmenter Keanu Reeves et Rachel Weisz dans CONSTANTINE de Francis Lawrence, et signe les maquillages de TIDELAND de Terry Gilliam. Son studio participe à LA GUERRE DES MONDES du camarade Spielberg, créant notamment l’Herbe Rouge et assurant les effets de la séquence finale où un Tripode s’écroule, avec son occupant, devant les survivants humains à Boston. L’année suivante, le Stan Winston Studio signera les maquillages réalistes de la reconstitution du drame du WORLD TRADE CENTER d’Oliver Stone. Enfin, alors même qu’il se savait gravement malade, Stan Winston continuera à travailler avec talent sur de nouvelles créations. Tandis que les associés de son studio s’occupent à la fois du look du Crâne, des animaux croisés par Indy et sa bande (chiens de prairie et Sapajous farceurs) et des « Aliens » mystérieux d’INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL, Winston signera d’ingénieux effets pour IRON MAN, le super-héros mis en scène par Jon Favreau.

Enfin, son nom restera associé, à titre posthume, aux prochains travaux de son studio en 2009. Il sera trés certainement cité en hommage aux génériques d’AVATAR, le prochain film de James Cameron, de G.I. JOE de Stephen Sommers, de l’éventuel JURASSIC PARK IV qui devrait enfin être lancé l’année prochaine, et de TERMINATOR SALVATION : THE FUTURE BEGINS, suite (et pas fin) de la saga du cyborg, sans Schwarzie mais avec Christian Bale en John Connor, sous les caméras de McG. 

Stan Winston a été nominé 6 fois aux Oscars : Meilleurs Maquillages pour HEARTBEEPS (1981), EDWARD AUX MAINS D’ARGENT (1990), et BATMAN RETURNS (1992), et Meilleurs Effets Spéciaux Visuels pour PREDATOR (1987), LE MONDE PERDU (1997) et A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (2001). Il a remporté 4 Oscars au total : pour les Meilleurs Effets Spéciaux avec ALIENS (1986), un doublé Maquillages-Effets Spéciaux pour TERMINATOR 2 (1991) et enfin les Meilleurs Effets Spéciaux avec JURASSIC PARK (1993). Il a également eu son étoile sur le Hollywood Walk of Fame (au 6522 Hollywood Blvd.), un honneur qu’il est le seul à partager avec un autre magicien des effets spéciaux, le vénérable Ray Harryhausen.



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