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La Garce, la Brute et les Truands – THE HATEFUL EIGHT / Les Huit Salopards

ALERTE SPOILER ! Amis lecteurs, vous connaissez le principe : merci de voir le film avant de lire ce qui suit ! – L.F.

 

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THE HATEFUL EIGHT / Les Huit Salopards, de Quentin Tarantino

Un hiver dans le Wyoming, quelques temps après la Guerre de Sécession. Sans cheval, le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson), ancien héros de guerre Nordiste devenu chasseur de primes, arrête une diligence pour se rendre à Red Rock, afin de toucher la prime pour les deux crapules qu’il a abattus. A bord de la diligence, un confrère : John Ruth (Kurt Russell), qui ramène également à Red Rock Daisy Domergue (Jennifer Jason-Leigh), hors-la-loi qui sera pendue dans les règles de la loi en vigueur. Méfiant, Ruth accepte de laisser Warren monter à bord. Bientôt, un quatrième larron se joint à eux : Chris Mannix (Walton Goggins), affirmant être le futur shérif de Red Rock. Ruth, qui sait que Mannix a été un maraudeur Sudiste, a toutes les raisons de se méfier de cet autre passager.

Le voyage tendu s’achève lorsque la diligence arrive à la Mercerie de Minnie, dernier relais avant Red Rock. Warren connaît les propriétaires, étrangement absents, qui ont confié la boutique au Mexicain Bob (Demian Bichir). A l’intérieur, trois hommes, passagers de la précédente diligence : le bourreau Oswaldo Mobray (Tim Roth), le vacher Joe Gage (Michael Madsen), et le vieux général Sandy Smithers (Bruce Dern). Tout ce petit monde doit patienter alors qu’un terrible blizzard s’abat sur la région. Durant une longue nuit de veille, les soupçons vont mettre les nerfs de chacun à vif. Car personne ne semble être vraiment ce qu’il prétend être…

 

The Hateful Eight 01

Ci-dessus : John Ruth (Kurt Russell), un chasseur de primes du genre méfiant, mais pas malin…

 

Impressions :

Quentin Tarantino ne frappe jamais où on l’attend. Après le succès de Django Unchained, on imaginait déjà le réalisateur de Pulp Fiction remettre le couvert avec un autre hommage survolté au western italien et aux « trois Sergios » (Leone, Corbucci, Sollima), qui comptent parmi ses nombreux maîtres à filmer. Cela semblait se confirmer avec The Hateful Eight (titre original des Huit Salopards), qui s’annonçait comme une confrontation tendue entre quelques belles trognes du vieil Ouest. Mais Tarantino prend un grand plaisir à prendre à contre-pied les attentes du spectateur. Si The Hateful Eight a l’apparence d’un western , cet incurable cinéphile, « bouffeur » de pellicules bis les plus gratinées, retourne les conventions du genre. Il complète Django tout en étant son contraste absolu : son précédent film tournait le dos à l’Ouest pour devenir un « Southern » rentre-dans-le-lard, le petit monde des horribles esclavagistes Sudistes finissant dans une apocalypse de sang et de poudre ; The Hateful Eight devient par contre un « Northern », où huit personnages (voir un peu plus…) attendent dans un lieu clos une délivrance qui ne viendra pas. The Hateful Eight est au finale un curieux mélange, empruntant à des westerns oubliés sa situation de départ (comme Day of the Outlaw / La Chevauchée des Bannis d’André De Toth) pour ensuite devenir un huis clos volontairement théâtral, teinté de whodunit et d’humour très tordu. De fait, Tarantino s’amuse et revient à l’ambiance théâtrale de Reservoir Dogs, convoquant au passage les inoubliables Mister Orange et Mister Blonde, Tim Roth et Michael Madsen.

 

The Hateful Eight 02

Ci-dessus : Daisy Domergue (Jennifer Jason-Leigh). Ne vous y fiez pas : ils ne sont pas des saints, elle non plus…

 

Mais surtout, surprise ! The Hateful Eight est aussi un film d’horreur, un vrai, un pur et dur. Tarantino ne s’est pas privé de citer en référence absolue un illustre confrère en semi-retraite : John Carpenter. Lui-même nourri aux westerns qui ont alimenté sa filmographie riche en petits classiques du Fantastique, Carpenter est l’auteur de l’angoissant The Thing. Les cinéphiles auront vite capté la référence : un lieu isolé dans la neige, une tempête glaciale, des protagonistes rongés par le soupçon permanent, une corde comme seul point d’ancrage à l’extérieur… et Kurt Russell, le héros par excellence des Carpenter des eighties. Bonus : Tarantino obtient le retour en grande pompe d’Ennio Morricone ; le grand compositeur italien livre un score angoissant, accompagné des partitions rejetées pour le film de Carpenter. Il accompagne ici les longues joutes verbales auxquelles se livrent les protagonistes, avant que de brutales flambées de violence ramènent le film dans le territoire du gore le plus outrancier. Voir notamment cette séquence déjà culte du café fatal, qui tourne en quelques instants à un ahurissant dégueulis bien sanglant, façon Evil Dead, premier du nom… Les amateurs du genre seront récompensés de leur patience par des scènes bien cradingues !

 

The Hateful Eight 03

Ci-dessus : le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) a une histoire à raconter. Les Sudistes ne vont pas aimer !

 

Cela dit, l’atypique The Hateful Eight ne se limite pas à un simple étalage de références et d’excès sanglants. Le cinéaste profite de ses westerns pour tenir un discours plus politique, particulièrement acerbe vis-à-vis de l’histoire de son pays natal. Les esclavagistes et leur idéologie répugnante étaient dégommés sans la moindre pitié dans Django Unchained ; ici, Tarantino enfonce le clou. En plaçant dans la même pièce un chasseur de primes Noir campé par le fidèle Samuel L. Jackson et d’anciens Confédérés, il confronte l’Amérique contemporaine à ses vieux démons : racisme, misogynie, peine de mort et paranoïa généralisée. Mais sans manichéisme ni révision politiquement correcte bienséante : le personnage de Jackson ment tout autant que ses ennemis (la fameuse lettre de Lincoln), et quand il tient dans ses mains la vie d’un Sudiste, au cours d’un flash-back mémorable, il se venge d’une façon bien obscène. Quand à la femme campée par Jennifer Jason-Leigh, elle n’est pas épargnée. Daisy Domergue a beau être martyrisée jusqu’au bout, elle n’est pas une figure sainte pour autant. Elle « couvre » le grand mensonge de l’histoire, lié au massacre d’une petite communauté paisible, tolérante et dirigée par les femmes ; elle participe au carnage et n’a aucune espèce de compassion pour son prochain. Autant donc pour la bienséance hypocrite que des studios auraient imposé à des réalisateurs plus dociles ; cette réunion d’affreux, sales et méchants devient un microcosme de tout ce que Tarantino déteste en Amérique. 

 

The Hateful Eight 04

Ci-dessus : fermez la porte, c’est une question de vie ou de mort… John Ruth, Daisy Domergue et le Général Smithers (Bruce Dern), ou le calme avant la tempête.

 

The Hateful Eight fait surtout la part belle aux acteurs, servis par des dialogues omniprésents ; ceci, cependant, au risque d’être un peu trop gourmand en la matière. 2 heures 50 de scènes dialoguées, aussi brillantes soient-elles, c’est tout de même un peu long (et douloureux pour le fessier du spectateur dans la salle !). Mais ne boudons pas le plaisir de voir les huit salopards du récit impeccablement incarnés par des familiers de la bande à Tarantino – et des revenants. Pas de surprise de la part des anciens Reservoir Dogs Tim Roth et Michael Madsen, toujours intimidants à leur façon, et Samuel L. Jackson rajoute un personnage sacrément ambigu à la liste des personnages qu’il a campé depuis Pulp Fiction ; on retrouve avec plaisir la vieille trogne familière de Bruce Dern, rapidement vu dans Django Unchained, où jouait aussi Walton Goggins, excellent en « redneck » aux réactions comiques. Cependant, c’est le drôle de couple joué par Kurt Russell et Jennifer Jason-Leigh qui remporte les suffrages. Russell apporte sa dégaine d’acteur « carpentérien » et son autodérision naturelle pour camper un sympathique abruti. Dans ce jeu de massacre généralisé, on devine une certaine sympathie de Tarantino pour John Ruth : il a beau être idiot, brutal et odieux avec sa captive, il est attachant sans doute parce qu’il est le seul personnage à ne pas mentir (ce qui ne le protègera pas d’une mort sacrément douloureuse !). La revenante Jennifer Jason-Leigh, elle, s’amuse à revisiter les personnages de victimes qu’elle campait dans sa jeunesse (revoir Hitcher et La Chair & Le Sang pour apprécier le côté « masochiste » de la comédienne). Il n’est d’ailleurs pas interdit de voir dans la scène du café empoisonné une allusion de plus au chef-d’oeuvre médiéval de Paul Verhoeven, où la même Jason-Leigh laissait ses geôliers boire de l’eau contaminée par la peste… L’actrice, en tout cas, campe un beau « monstre ». Tarantino n’en sera pas plus à une provocation près, concluant le carnage par une image sacrément grinçante : Daisy pendue (et toujours menottée au bras tranché de John Ruth, qui aura donc tenu sa promesse de ne pas la laisser filer) haut et court par le Sudiste Mannix et le Noir Warren, littéralement couchés ensemble dans le même lit… Fini de rire, la fin de The Hateful Eight est d’un nihilisme extrême, que ne renierait pas le John Carpenter d’Assaut et The Thing

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : Ennio Morricone, toujours bon pied bon œil, signe la superbe musique originale du film…

 

La fiche technique :

Ecrit et réalisé par Quentin Tarantino ; produit par Richard N. Gladstein, Shannon McIntosh, Stacey Sher, William Paul Clark et Coco Francini (The Weinstein Company)

Musique : Ennio Morricone ; photo : Robert Richardson ; montage : Fred Raskin

Direction artistique : Richard L. Johnson ; décors : Yohei Taneda ; costumes : Courtney Hoffman

Effets spéciaux de maquillages : Howard Berger et Greg Nicotero ; effets spéciaux visuels : John Dykstra (Method Studios / Scanline VFX)

Distribution USA : The Weinstein Company / Distribution France : SND Distribution

Durée : 2 heures 47 (Version Roadshow 70 : 3 heures 07)

Caméras : Panavision 65 HR et Panaflex System 65 Studio, film tourné en Ultra Panavision 70

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 2ème partie

Retiré des tournages mais pas inactif pour autant, Mike Nichols reprit son travail de metteur en scène à Broadway à la fin des années 1970 ; en 1977, il obtint notamment un nouveau Tony Award pour sa direction de la comédie musicale Annie. Il fut aussi le producteur exécutif de la série télévisée Family, pour la chaîne ABC. Il filma aussi en 1980 le one-man-show de l’humoriste Gilda Radner, qui fut distribué avec succès aux USA sous le titre Gilda Live.

 

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Ci-dessus : Silkwood, ou une journée de travail ordinaire à l’usine nucléaire Kerr-McGhee… Prévenue par Dolly (Cher), Karen Silkwood (Meryl Streep) voit son amie Thelma (Sudie Bond) victime des effets d’une sévère irradiation.  


Nichols, huit ans après The Fortune, reprit le chemin des studios. Ce fut un scénario d’Alice Arlen et Nora Ephron, ancienne journaliste et future scénariste-réalisatrice à succès (Quand Harry rencontre Sally, Nuits blanches à Seattle), qui retint son attention. Silkwood (Le Mystère Silkwood) racontait une histoire vraie ; Karen Silkwood, une ouvrière du secteur nucléaire, était morte à 28 ans en 1974 dans un accident de la route suspect. La jeune femme, syndiquée, enquêtait sur les conditions de sécurité suspectes de l’usine Kerr-McGhee, et avait subi de nombreuses pressions peu avant son accident fatal. Le scénario, basé sur des articles du New York Times, retraçait les derniers mois de sa vie. Pour le rôle-titre, Nichols engagea Meryl Streep, entamant ainsi une solide amitié et une grande collaboration professionnelle avec celle qui devint son actrice favorite. L’ancienne élève de Vassar et de Yale, devenue l’actrice la plus respectée du cinéma américain, sut se fondre totalement dans la peau de Karen Silkwood. Un personnage attachant et complexe : mère divorcée (mais jamais mariée !) de trois enfants, Karen Silkwood est une ouvrière compétente mais fantasque, vulnérable mais combattive, et passe d’un comportement d’ado attardée à celui d’une adulte déterminée, pendant ce beau film où Nichols, sans excès de style particulier, montrait le quotidien des ouvriers du Middle West. Le cinéaste offrit aussi des rôles inattendus à Kurt Russell et Cher, jouant respectivement les rôles de Drew, le compagnon de Karen, et Dolly, sa meilleure amie lesbienne. L’acteur favori des films de SF de John Carpenter et l’ancienne chanteuse du duo Sonny & Cher étaient aussi crédibles que Streep, formant avec elle un drôle de ménage à trois. Ils étaient parfaitement dirigés par Nichols, tout comme la solide galerie de seconds rôles, joués par des gueules familières du cinéma américain de l’époque : Craig T. Nelson, Fred Ward, Diana Scarwid, Ron Silver… Silkwood sut alerter le public sur l’emprise de l’industrie nucléaire et les sales petites combines de ses dirigeants, plus préoccupés par les profits que par la sécurité de leurs employés. Le film sut aussi très bien décrire l’isolement et la paranoïa progressive de sa protagoniste, prenant conscience des risques encourus sans être soutenue en retour. Le film marqua le retour en grâce de Nichols aux yeux de la critique, et obtint un solide succès. Nichols fut cité comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars et aux Golden Globes.

 

Mike Nichols - Heartburn

Fidèle à ses habitudes de travail, Mike Nichols, sitôt le tournage de Silkwood terminé, revint à Broadway. Durant les deux années suivantes, il mit en scène plusieurs pièces et spectacles, toujours de grande qualité, notamment une adaptation de The Real Thing de Tom Stoppard, qui lui valut un nouveau Tony Award ; il découvrit aussi une artiste de rue nommée Whoopi Goldberg, dont il réalisa le spectacle The Spook Show, lançant ainsi la carrière de la comédienne et humoriste révélée juste après au cinéma par La Couleur Pourpre de Steven Spielberg. En 1985, Nichols retrouva Nora Ephron et Meryl Streep pour travailler à son film suivant, Heartburn (La Brûlure). Une comédie aigre-douce basée sur le roman de la scénariste, en fait une autobiographie à peine voilée de son second mariage avec Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui, avec son collègue Bob Woodward, révéla l’affaire du Watergate (revoir Les Hommes du Président). L’histoire de Heartburn retraçait la rupture du couple, rebaptisé Rachel Samstat et Mark Forman, mis à mal par les infidélités permanentes du mari, qui avait une liaison avec la fille d’un Premier Ministre Britannique tandis que son épouse était enceinte de leur deuxième enfant. Pour Nichols, grand dépressif qui lui-même allait divorcer pour la troisième fois, le sujet semblait être tombé au bon moment, malheureusement Heartburn fut une déception. Jack Nicholson remplaça le moins « bankable » Mandy Patinkin (au grand dam du réalisateur), et malgré un face-à-face de qualité entre les deux superstars, le film sorti en 1986 fut vite oublié. Il faut dire que les avocats de Carl Bernstein firent planer un risque de poursuites judiciaires pour diffamation, obligeant Ephron et Nichols à arrondir les angles de leur script. Résultat, malgré de bonnes scènes de comédie, et un casting de qualité (on y trouvait Stockard Channing, Jeff Daniels, Milos Forman, Maureen Stapleton, et, dans un tout petit rôle, Kevin Spacey), Heartburn fut bien trop mou pour convaincre qui que ce soit.

 

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ci-dessus : les joies du service militaire dans Biloxi Blues. Eugene (Matthew Broderick) et ses camarades à la peine aux patrouilles, sous la férule du Sergent Toomey (Christopher Walken) !

 

Mike Nichols ne se laissait pas abattre, et, après une mauvaise année 1986, les choses s’améliorèrent. 1988 fut une année heureuse, sur le plan personnel et professionnel. Il épousa sa quatrième femme, la journaliste vedette Diane Sawyer, dont il dira qu’elle fut son seul vrai grand amour (le couple restera marié jusqu’au décès de Nichols) ; laissant de côté les mises en scène à Broadway, Nichols cofonda le New Actors Workshop à New York, dont il sera un des enseignants avec ses anciens compères de Chicago, Paul Morrison et George Sills. Au cinéma, Nichols signera deux films à la suite, cette même année. Pour le défunt studio Rastar, il adapta la pièce de Neil Simon, Biloxi Blues, une comédie basée sur les souvenirs du service militaire du futur auteur de Drôle de Couple. Eugene Morris Jérôme (Matthew Broderick), un jeune Juif de Brooklyn, aspirant écrivain, fait ses classes au fin fond du Mississipi, au camp de Biloxi. Alors que la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, Eugene rencontre des camarades venus de milieux divers, devient un homme dans les charmants bras de Daisy (Penelope Ann Miller) et doit suivre les ordres du sergent instructeur Toomey (le grand Christopher Walken), le tout dans des conditions plus rocambolesques que romantiques… Du classique pour le réalisateur du Lauréat et de Catch-22, qui « emballa » professionnellement ce sympathique petit film. On notera que Nichols y abordait un thème qui va devenir récurrent dans ses futurs films : l’acceptation – difficile – de l’homosexualité au cœur de la société américaine. Un jeune bidasse, Hennessey (Michael Dolan), est ici persécuté pour ses préférences sexuelles, inconcevables pour le règlement au cœur de la Grande Muette américaine. Après le portrait attachant de Dolly, la lesbienne platoniquement amoureuse de Silkwood, Nichols aura l’occasion de développer d’autres personnages crédibles, qui le mèneront à Angels in America.

 

Mike Nichols - Working Girl

Nichols enchaîna immédiatement avec son film suivant, Working Girl. Le scénario de Kevin Wade était du pain béni pour Nichols, se plaçant ici dans la continuité des grandes comédies à la Lubitsch, Mankiewicz ou Billy Wilder ; humour, charme et élégance, servant à glisser en sous-main un commentaire très acide sur la société des années 1980. Avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, on assista au triomphe d’un libéralisme économique effréné dont on mesure les ravages avec les années. C’était l’époque des golden boys arrogants, superficiels, cupides et machistes, ayant pris à tort le personnage de Michael Douglas dans Wall Street pour un héros (« Greed is good », souvenez-vous). Wall Street et le monde des affaires, justement, sont au centre de l’intrigue de Working Girl, une foire d’empoigne où les femmes sont encore reléguées au second rang. Tess McGill (Melanie Griffith), une ravissante secrétaire financière, refuse une « promotion canapé » et travaille pour Katharine Parker (Sigourney Weaver), une directrice administrative qui, sous ses abords amicaux, vole sans le moindre scrupule les idées que lui suggère Tess. A la suite d’un accident de ski de Katharine, Tess découvre que celle-ci s’est ainsi servie de son travail pour préparer un investissement avec un client de la première importance. La jeune femme profite de la situation pour prendre les commandes du deal et se montre bien plus compétente que sa patronne ; d’autres ennuis commencent quand elle rencontre la perle rare, Jack Trainer (Harrison Ford), un homme d’affaires séduisant, qui la respecte… et est aussi l’amant occasionnel de Katharine. Un brin perfide sous ses allures romantiques, le film suggérait que son héroïne évoluait dans le bon sens, devenait une vraie « working girl » récompensée de ses efforts… en évinçant sans pitié sa rivale. On retrouvait l’esprit d’Eve, le film de Mankiewicz avec Bette Davis. Quoi qu’il en soit, Nichols réalisa une très plaisante comédie, qui fut appréciée aussi bien de la critique que du public, celui-ci réservant à Working Girl un très beau succès au box-office. Il le doit avant tout à un casting impeccable, Nichols ayant une nouvelle fois trouvé les bonnes personnes pour les bons rôles. Le cinéaste avait de nouveau du flair, faisant ici décoller les carrières de débutants nommés Kevin Spacey (en yuppie goujat), Alec Baldwin (jouant le petit ami macho de Tess), et Joan Cusack, nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle pour son personnage de bonne copine fofolle. Le trio vedette n’était pas en reste : Harrison Ford, impeccable dans un registre pince-sans-rire maladroit faisant de lui l’héritier de Gary Cooper, s’entendit très bien avec Nichols ; celui-ci offrit l’opportunité à Melanie Griffith, cantonnée alors aux rôles de bombe sexuelle (Body Double, Dangereuse sous tous rapports) de prouver qu’elle était aussi une excellente actrice de comédie, à la fois vulnérable et amusante ; et Sigourney Weaver fut irrésistible, s’amusant à jouer un mémorable personnage de méchante « boss » hypocrite et tyrannique. Les deux comédiennes furent nominées, toutes les deux, à l’Oscar de la Meilleure Actrice (1er et 2ème Rôle), et remportèrent dans ces mêmes catégories le Golden Globe. Working Girl obtint également le Golden Globe du Meilleur Film (catégorie Comédie), Nichols étant également cité au Globe du Meilleur Réalisateur.

 

Mike Nichols - Postcards from the edge

Mike Nichols et la « Star Wars connection »… après avoir dirigé Harrison Ford en héros romantique dans Working Girl, le cinéaste travailla pour son film suivant avec la Princesse Leia en personne, Carrie Fisher, passée du métier d’actrice à celui d’écrivaine et scénariste. Fille d’un chrooner volage, Eddie Fisher, et de la star des comédies musicales des années 1950-1960 Debbie Reynolds (Chantons sous la pluie), Carrie Fisher avait développé une relation compliquée avec sa célèbre maman. En dépit du triomphe de la première trilogie Star Wars qui fit d’elle une jeune star, Carrie Fisher avait vu sa carrière d’actrice stagner. Difficile de sortir de l’ombre d’une maman star, et, à l’instar de nombreux jeunes talents, Carrie Fisher avait connu de sérieux problèmes avec la drogue, dont elle fut heureusement guérie. Heureusement pour elle, étant dotée d’un sérieux sens de l’humour et d’une forte personnalité, Carrie Fisher avait su s’inspirer de ses tracas hollywoodiens en écrivant ; son roman Postcards from the Edge s’inspirait très librement de ses mésaventures et intéressa Mike Nichols, qui travailla avec elle sur le script du film, titré chez nous Bons Baisers d’Hollywood. Ce fut la troisième collaboration entre Nichols et son actrice fétiche Meryl Streep, héritant ici du rôle de Suzanne Vale, actrice « à problèmes » guérie d’une overdose, forcée de vivre sous la tutelle de sa mère Doris Mann (Shirley MacLaine), ancienne superstar des comédies musicales. Narcissique, envahissante, souvent très imbibée, Doris n’est pas un cadeau pour sa fille qui tente vaille que vaille de reprendre le travail. Du tout cuit pour la verve satirique de Nichols, qui s’en donna à cœur joie vis-à-vis de l’industrie du cinéma américain, et offrit à Meryl Streep l’occasion de révéler un sacré talent comique insoupçonné (confirmé deux ans plus tard par son rôle dans La Mort vous va si bien). Autour d’elle et de Shirley MacLaine (préférée à Debbie Reynolds, qui insistait pour jouer le rôle… Nichols tint bon et refusa poliment), le cinéaste rassemblait un solide casting regroupant Dennis Quaid en producteur infidèle, Gene Hackman en réalisateur ronchon, Richard Dreyfuss (retrouvant Nichols 23 ans après ses touts débuts dans un rôle minuscule dans Le Lauréat) en médecin compréhensif et Annette Bening, remarquée pour son personnage de jeune actrice ambitieuse. De l’avis général, le film valait surtout pour la performance comique de Meryl Streep (qui poussait joliment la chansonnette country – suivant une tradition tacite entre elle et Nichols, l’actrice chantait d’ailleurs dans chacun de leurs films !), mais perdait son intérêt à décrire la relation mère-fille, jugée un peu convenue. Le public bouda d’ailleurs Postcards from the Edge.

 

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ci-dessus : A propos d’Henry, ou un grand enfant dans une bibliothèque… Henry Turner (Harrison Ford) s’amuse aux dépens de sa fille Rachel (Mikki Allen) !

 

Peu après, Nichols retrouva Harrison Ford pour leur film suivant. L’acteur et le réalisateur s’étant particulièrement bien entendu sur le tournage de Working Girl, ils travaillèrent ensemble sur Regarding Henry (A propos d’Henry), un drame écrit par un jeune scénariste de 25 ans, complètement inconnu alors : Jeffrey Abrams (tel qu’il est cité au générique), qui n’est autre que J.J. Abrams, devenu depuis le producteur-réalisateur le plus « über-geek » d’Hollywood. Futur réalisateur de Mission : Impossible III, Super 8, des reboots de Star Trek et de l’Episode VII de Star Wars (où il a retrouvé Harrison Ford), Abrams signa alors ce scénario très éloigné de ses futurs blockbusters. A propos d’Henry racontait le retour à la vie d’Henry Turner (Ford), un avocat new-yorkais cynique et égoïste, dont la vie bascule suite à une agression. Blessé au lobe frontal, réveillé d’un coma, Henry, atteint d’amnésie rétrograde, n’est plus le même homme. Décontenancé par son entourage, il a le comportement d’un enfant ; épreuve difficile qui lui permet cependant de se rapprocher de sa femme Sarah (Annette Bening) et de leur fille Rachel (Mikki Allen). A propos d’Henry se situait quelque peu dans cette veine alors récente de films sur des « hommes enfants », initiée par le succès de films comme Big ou Rain Man. A priori, le film de Nichols aurait dû se situer dans cette même veine, d’autant plus qu’il revenait sur un autre thème favori du cinéaste : la transformation psychologique de son personnage principal, quittant sa superficialité upper class pour devenir sincère et lucide. Mais, de l’avis général, le film souffrait d’un excès de gentillesse auquel le réalisateur de Qui a peur de Virginia Woolf ? ne nous avait pas habitué. Cependant, la prestation d’Harrison Ford est impeccable, l’acteur jouant à merveille de sa gaucherie charmeuse.

 

wolf wolf 1993 real : Mike Nichols Jack Nicholson

Nichols retrouva, après une coupure de six ans, le chemin de Broadway pour mettre en scène La Jeune Fille et la Mort en 1992. Peu de temps après, son vieil ami Jack Nicholson lui proposa de réaliser Wolf, qui serait leur quatrième et dernier film. Le Dracula de Francis Ford Coppola avait subitement ravivé l’intérêt du public pour les récits classiques d’épouvante, et, durant une assez courte période des années 1990, furent mises en chantier des adaptations fidèles, ou plus libérales, des mythes du genre, par des cinéastes et des acteurs de la « A-List ». Notamment durant cette année 1994 ou furent mis en scène Entretien avec un Vampire avec Tom Cruise et Brad Pitt, ou le Frankenstein de et avec Kenneth Branagh et Robert De Niro. Wolf était un récit de loup-garou imaginé par un ami de Nicholson, le grand écrivain Jim Harrison, qui en avait écrit un premier traitement, remanié ensuite par Wesley Strick (Cape Fear / Les Nerfs à Vif, version Scorsese) et la fidèle Elaine May. Du tout cuit pour la méga-star Nicholson, revenant en terrain familier après Shining, Les Sorcières d’Eastwick ou Batman. Nicholson jouait le rôle de Will Randall, un éditeur new-yorkais vieillissant ; menacé de perdre son job par la faute d’un patron méprisant (Christopher Plummer), il se voit aussi supplanté par son jeune disciple aux dents longues (James Spader), qui va jusqu’à lui ravir sa femme délaissée (Kate Nelligan). Seul rayon de soleil dans cette déprime : Will se rapproche de Laura, la fille rebelle de son patron (la sublime Michelle Pfeiffer)… à ses côtés, Will reprend du poil de la bête. Littéralement, car, mordu par un loup durant une nuit de pleine lune, il se transforme en lycanthrope ! Curieuse idée a priori de voir Mike Nichols s’emparer d’un genre qu’il ne maîtrisait pas… encore qu’à y regarder de plus près, on peut faire des rapprochements entre Wolf et Qui a peur de Virginia Woolf, ne serait-ce que par le titre et les règlements de comptes pendant une nuit de pleine lune… Wolf laissa la critique mitigée, mais le public répondit présent, faisant un succès au film (130 millions de dollars), dépassant les recettes du Lauréat et Working Girl. Bien meilleur que son accueil initial le laissait supposer (Nichols dut retourner en catastrophe une scène finale peu convaincante), Wolf est plus intéressant quand il montre la transformation psychologique de son personnage principal (l’occasion pour le cinéaste de faire preuve de son excellent sens de la satire sociale)… et moins réussi quand il donne dans l’imagerie cliché du film de loup-garou. Difficile de prendre au sérieux l’affrontement final, où Nicholson et James Spader, grimés façon Lon Chaney Jr. se sautent dessus au ralenti. Malgré ce côté bancal, Wolf reste intéressant à regarder, bénéficiant de la belle photo nocturne de Giuseppe Rotunno, et de bons comédiens. Nicholson ne cabotine pas trop (encore qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à Shining, auquel Nichols rend un hommage évident dès le début), Spader est excellent en jeune rival onctueux à souhait, et Michelle Pfeiffer illumine le film de son charme habituel. Son personnage, porte-parole de la pensée libre du réalisateur, permit d’ailleurs à ce dernier de filmer sa plus grande passion, les chevaux.

 

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ci-dessus : petit doigt, John Wayne et biscottes… la scène classique de La Cage aux Folles, devenu Birdcage aux USA. Armand Goldman (Robin Williams) a du travail pour convaincre Albert (Nathan Lane) d’être  »un vrai mec » ! Il y a urgence, le sénateur Keeley (Gene Hackman) approche…

 

Nichols retrouva Elaine May pour leur film suivant, qui nous est très familier puisqu’il s’agit du remake de La Cage aux Folles. La pièce de Jean Poiret, transposée à Broadway, était depuis longtemps un grand succès. Nichols acquit les droits d’adaptation pour un remake intitulé Birdcage, dont le scénario fut signé par son ancienne complice. Transposée aux Etats-Unis, l’intrigue de Birdcage ne change pas d’un iota de la pièce et du film original d’Edouard Molinaro, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi. Albin « Zaza Napoli » et Renato Baldi deviennent, de ce côté de l’Atlantique, Albert et Armand Goldman (Nathan Lane et Robin Williams), vieux couple installé à South Beach, quartier prisé de la communauté gay de Miami, où Armand dirige la revue travestie de la boîte de nuit The Birdcage. Armand a un fils, Val, qui va se marier avec la fille du Sénateur républicain Keeley (Gene Hackman). Ce dernier, ultraconservateur, homophobe et antisémite, tient à ce que les belles-familles se rencontrent dans les règles, avant de donner son accord pour le mariage. Pour son fils, Armand accepte de se faire passer pour un respectable attaché culturel strictement hétérosexuel, au grand dam de l’hypersensible Albert, bien incapable de jouer l’oncle « normal »… Sans doute pas le plus grand film de Nichols, Birdcage ne démérite pas ; c’est même l’une des rares fois où un remake américain d’une comédie française trouve son propre ton sans « tuer » l’esprit de son modèle. Ce fut donc une comédie sans prétention, menée avec un tempo comique indéniable, aidé en cela par Robin Williams, laissant le champ libre à Nathan Lane. Le film fut aussi une nouvelle fois l’occasion pour Nichols de se moquer allègrement de l’étroitesse d’esprit de la « majorité morale » et de l’establishment républicain américain, à travers le couple de vieux réactionnaires formé par Gene Hackman et Dianne Wiest. Et de présenter des personnages homosexuels sous un angle plus léger, et plus touchant, après ceux de Silkwood et Biloxi Blues. Les critiques rirent de bon cœur, le public américain aussi, réservant à Nichols son plus grand succès au cinéma (185 millions de dollars pour un modeste budget de 31 millions) ; le public français, connaissant par cœur la version originale, préféra évidemment bouder Birdcage.

 

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Ci-dessus : ambiance festive dans le q.g. de campagne du staff de Jack Stanton, dans Primary Colors… Sous les yeux d’Henry Burton (Adrian Lester) et Howard (Paul Guilfoyle), l’analyste politique Richard Jemmons (Billy Bob Thornton) montre ses « compétences » à Jennifer (Stacy Edwards) !

 

Nichols et May continuèrent sur leur lancée en signant le film suivant, Primary Colors. Fervent Démocrate, Mike Nichols suivait depuis longtemps l’évolution politique de son pays avec un regard incisif ; l’arrivée au pouvoir de Bill et Hillary Clinton en 1992 avait changé la donne, après les douze années de néolibéralisme de l’époque Reagan-Bush. Toujours prompt à « sentir » l’air d’une époque, Nichols avait vu dans le roman anonyme Primary Colors le potentiel pour aborder frontalement la cuisine politique de son pays d’adoption. Adapté du livre (écrit en réalité par le journaliste de Newsweek Joe Klein, qui avait suivi le futur couple présidentiel durant sa campagne de 1992), Primary Colors suivait le parcours d’Henry Burton (Adrian Lester), petit-fils d’une grande figure du Mouvement des Droits Civiques pour les Noirs américains, rejoignant le staff de campagne du Gouverneur Jack Stanton (John Travolta), en course pour les élections primaires qui désigneront le candidat du Parti Démocrate, dernière étape avant les élections présidentielles américaines. Henry est entraîné par ce charismatique outsider dans le tourbillon de sa campagne jalonnée d’embûches ; aux côtés notamment de Richard Jemmons (Billy Bob Thornton), un analyste politique redneck, et de Libby Holden (Kathy Bates), lesbienne grande gueule chargée de déjouer les pièges semés par les adversaires politiques de Jack, Henry apprend vite à perdre ses illusions idéalistes pour mettre les mains dans le cambouis. Tâche d’autant plus délicate que Jack, homme à femmes notoire, ne peut s’empêcher de courir les jupons, au su de sa femme Susan (Emma Thompson) qui doit soutenir son époux contre vents et marées.  Primary Colors n’était pas une biopic sur le couple présidentiel alors en fonction, et Nichols, avec ses acteurs, prit bien soin de prendre ses distances avec les Clinton. Il n’en reste pas moins que le film, excellente reconstitution d’une campagne électorale, impeccablement joué et dirigé, mit dans le mille en certaines occasions… L’action politique de la présidence de Bill Clinton fut entachée par sa réputation d’invétéré coureur de jupons. Le film, tourné en 1997, sortit l’année suivante, au moment même où le scandale sexuel de l’affaire Monica Lewinsky allait pousser Clinton au parjure ! Primary Colors ne se limitait pas cependant à ces seules histoires de frasques sexuelles, et s’intéressait plutôt à la prise de conscience d’un jeune idéaliste lancé dans une carrière politique. Grâce à la plume incisive d’Elaine May et au sens de la mise en scène de Nichols, le film fut une description solide de la vie d’un petit groupe de personnes embarquées dans un métier épuisant. D’abord caustique puis plus sombre, Primary Colors offrit de beaux rôles à ses comédiens : Travolta, comédien d’habitude limité, fut assez crédible ; Emma Thompson commença une intéressante association créative avec Nichols. Les mieux lotis furent les seconds rôles, surtout Billy Bob Thornton en analyste lubrique, limite clochard, mais lucide, et Kathy Bates (nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle) pour son personnage haut en couleurs, porte-parole de la pensée de Nichols et May. A travers le personnage de Libby, ancienne militante hippie dégoûtée par le « cirque » politique dans lequel elle s’était engagée par conviction, il n’est pas interdit de voir Nichols dresser un bilan de sa carrière, de ses hauts et de ses bas. Le film fut très bien accueilli, mais n’intéressa guère le public, peu friand de films sur la politique. 

 

Mike Nichols - De quelle planète viens-tu

On passera rapidement, par contre, sur le film suivant de Nichols, De quelle planète viens-tu ?, sorti en 2000. Sans doute le vilain petit canard de sa filmographie, De quelle planète viens-tu ?était une comédie satirique écrite et interprétée par Garry Shandling, humoriste superstar de la télévision américaine. Il jouait le rôle d’Harold, un extra-terrestre venu sur Terre pour féconder une femme et ramener leur enfant sur son monde natal. Etant pourvu d’un pénis artificiel, Harold se faisait repérer et poursuivre avant de pouvoir rentrer chez lui… Pas grand-chose à dire sur ce film qui fut un bide monstrueux, et dans lequel Annette Bening, Ben Kingsley et John Goodman semblaient s’être égarés. Nichols sut heureusement rebondir grâce à une exemplaire dernière décennie. 

 

Mike Nichols - Wit

Les dernières années d’un cinéaste sont souvent aussi révélatrices que ses débuts, même s’il arrive souvent qu’on se focalise plus sur ses premières œuvres. Le cas de Mike Nichols est très intéressant ; celui qu’on avait hâtivement comparé à Orson Welles à ses débuts, malgré la qualité évidente de ses films, semblait être traité avec une certaine condescendance au vu de certains de ses films. Mais la dernière partie de son œuvre prouva qu’il fallait encore compter sur lui ; le metteur en scène et cinéaste alterna judicieusement théâtre, télévision et cinéma, rassemblant dans ces différents supports l’essentiel de ses sujets de prédilection : les relations hommes-femmes, la transformation psychologique de ses personnages, les conflits de classes sociales, la lutte personnelle entre Nature et Culture, la politique américaine… et la Mort, omniprésente désormais. A plus de 70 ans, Nichols, revenu au théâtre (une adaptation de La Mouette de Tchekhov), signa deux téléfilms de très grande qualité, sous la bannière de la chaîne HBO. Deux téléfilms adaptés de pièces de théâtre, osant aborder un sujet généralement considéré comme tabou et « repoussoir » : la maladie incurable, et la Mort. Et, dans les deux cas, ce fut une réussite. Diffusé en 2001, Wit (Mon combat) était adapté de la pièce de Margaret Edson, une enseignante lauréate du Prix Pulitzer pour sa pièce. Nichols retrouva Emma Thompson, et l’actrice britannique, qui avait apprécié leur travail commun sur Primary Colors, cosigna le scénario. Elle y jouait le rôle de Vivian Bearing, brillante académicienne, experte en littérature et poésie métaphysique, qui apprenait qu’elle était atteinte d’un cancer des ovaires. Affaiblie par les traitements expérimentaux et la maladie, Vivian faisait le bilan de sa vie, réalisant que ses hautes exigences intellectuelles l’ont coupé des simples relations humaines. Confrontée à sa mort inéluctable, elle finira par comprendre la valeur de la compassion, grâce à son ancienne mentor et une infirmière. Un concert de louanges pour l’actrice et pour Nichols, signant là un beau film méconnu. Wit fut récompensé de nombreux prix, essentiellement pour la performance d’Emma Thompson. Mike Nichols ne fut pas oublié, et obtint l’Emmy Award du Meilleur Réalisateur et un Prix Spécial au Festival de Berlin.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes d’Angels in America. Roy Cohn, à l’agonie, est veillé par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il fit jadis exécuter. La vengeance, la compassion et un pied de nez final… Al Pacino face à Meryl Streep. Respect total pour les meilleurs !

 

Toujours sous l’égide d’HBO, Mike Nichols signa l’une de ses meilleures œuvres en 2003 : Angels in America, l’adaptation de la pièce de Tony Kushner, signée par celui-ci, un des tous meilleurs dramaturges new-yorkais en activité, également scénariste de renom (une collaboration remarquable avec Steven Spielberg sur les scripts de Munich et Lincoln, les œuvres les moins « faciles » du cinéaste). Kushner avait écrit Angels in America en connaissance de cause : ouvertement gay, l’auteur avait vu les ravages du SIDA dans la communauté homosexuelle new-yorkaise dans les années 1980. Angels in America aborde frontalement cette triste période, mais d’une manière complètement inattendue : mêlant le drame, la comédie, le fantastique et la chronique politique sans jamais appartenir à un seul de ces genres. L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, en 1985, durant les années Reagan. Difficile à résumer, elle tourne autour de plusieurs personnages dont les vies s’entrecroisent à cause du SIDA, dont est atteint Prior Walter (Justin Kirk), un jeune homosexuel. Son compagnon, Louis Ironson (Ben Shenkman), horrifié par la dégradation de son état, se sent incapable de l’aider et le quitte. Prior souffre le martyre, mais voit bientôt d’étranges hallucinations prendre forme chez nuit, jusqu’à l’arrivée de l’Ange de l’Amérique (Emma Thompson), qui le désigne comme le Prophète de l’époque à venir. Louis rencontre Joe Pitt (Patrick Wilson) ; Mormon, reaganien enthousiaste, et homosexuel « dans le placard », Joe vit un mariage sinistre avec Harper (Mary-Louise Parker), son épouse planant sous Valium, préférant ainsi fuir leur triste quotidien. Joe est aussi le protégé de Roy Cohn (Al Pacino), sinistre personnage de l’Histoire judiciaire américaine ; durant la Chasse aux Sorcières, Cohn envoya sans le moindre scrupule (et tout à fait illégalement) les époux Rosenberg à la chaise électrique. Gay ayant tout fait pour ne jamais révéler ses penchants au public (le pouvoir primant sur la vérité…), Cohn, atteint lui aussi du SIDA, est soigné par Belize (Jeffrey Wright), l’ex-compagnon de Louis. Et il reçoit la visite de la défunte Ethel Rosenberg (Meryl Streep), tandis qu’Hannah (également Meryl Streep), la mère de Joe, arrive à New York pour ramener son fils « sur le droit chemin », et rencontre Prior… Deux grands épisodes (eux-mêmes fragmentés en trois segments) de plus de 2 heures 30, un casting royal (rien que pour les face-à-face entre le volcanique Mr. Pacino et la grande Meryl Streep, cela vaut le détour), et une écriture rigoureuse firent d’Angels in America un chef-d’oeuvre télévisuel. A travers ce véritable film inclassable, capable de vous faire passer du rire aux larmes en un instant, Nichols se surpassa. Sans être sentencieux un seul instant, il réussit à dépeindre les contradictions d’une Amérique où l’épidémie pousse chacun à faire face à ses préjugés. C’était magnifiquement mis en scène, Nichols glissant au passage un hommage délibéré à l’œuvre filmique de Jean Cocteau (Orphée et La Belle et la Bête), et d’autres, plus discrets, à Billy Wilder et Stanley Kubrick. Angels in America lui permit aussi, par l’entremise d’une magnifique scène d’ouverture, d’évoquer sans doute pour la première et seule fois de sa carrière ses origines. Un vieux rabbin (Meryl Streep !), durant des funérailles, s’adresse à la famille d’une défunte, et aussi sans doute au spectateur. Il évoque, avec humour, nostalgie et un brin d’amertume, le souvenir des stettels d’Europe centrale et orientale, foyers de la grande culture juive balayée par les pires dictatures qui soient. Cet esprit unique en son genre a trouvé dans une autre Terre Promise un nouveau terreau pour s’épanouir. Solitude, détresse, résilience et réconciliation sont les maîtres mots d’Angels in America, une véritable leçon d’espoir en dépit de la noirceur annoncée du sujet. Il va sans dire que cette mini-série fit un triomphe. 5 Golden Globes et 11 Emmy Awards (record absolu à ce moment-là). Mike Nichols fut récompensé du DGA Award, et obtint l’Emmy Award de la Meilleure Mise en Scène. Les acteurs furent aussi à la fête : Emmys et Golden Globes pour Mary-Louise Parker (la star de Weeds), le discret Jeffrey Wright (excellent dans un double rôle, dont celui de Belize), et des monstres sacrés, Meryl Streep et Al Pacino. Monstrueux, pathétique et drôle en même temps, on ne l’avait pas vu autant à la fête dans un rôle de salaud depuis Scarface !

 

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ci-dessus : une partie de la fameuse scène de pole-dancing de Closer, où Larry (Clive Owen), ivre, retrouve Alice (Natalie Portman). Du calme, messieurs, du calme…

 

A 73 ans, Mike Nichols ne se reposa pas sur ses lauriers. Mêlant toujours ses deux activités principales, il produisit la pièce The Play that I wrote et le one-woman show Whoopi (retrouvailles avec Whoopi Goldberg, évidemment), qui lui valurent deux nouvelles nominations aux Tony Awards ; ceci, tout en préparant et tournant son film suivant, Closer, qui fut sa dernière pièce de théâtre adaptée au cinéma par ses soins. L’œuvre du dramaturge britannique Patrick Marber (également auteur au cinéma de l’intéressant Chronique d’un scandale avec Cate Blanchett et Judi Dench) lui permit de revenir aux thèmes abordés dans Carnal Knowledge. Sorti en 2004, Closer suivait le chassé-croisé amoureux de deux couples qui s’aiment, se trompent et se vengent, sur quelques années. A Londres, Dan Woolf (Jude Law) et Alice Ayres (Natalie Portman) se croisent et tombent immédiatement amoureux. Un an plus tard, Dan, devenu un écrivain à succès, ne peut s’empêcher de se rapprocher d’Anna Cameron (Julia Roberts), une photographe, cultivée et sophistiquée. Mais elle repousse ses avances, et Dan, par farce, la fait rencontrer Larry Gray (Clive Owen), un dermatologue macho. Surprise : Anna et Larry finissent par se marier, mais celle-ci et Dan ont une liaison… qui pousse Larry et Alice à se rapprocher. Simple comme tout en apparence, mais impeccablement géré par le cinéaste, Closer est un quatuor à fleurets mouchetés entre des comédiens qui donne là encore le meilleur d’eux-mêmes. Nichols conservait volontairement l’aspect « théâtral » du projet, centré autour de quatre personnages inspirés de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte, et son histoire grivoise d’échange d’épouses. Remis au goût du jour, le récit montrait aussi (une constante chez Nichols) l’évolution des relations hommes-femmes, toujours aussi chaotiques en ce début de 21ème Siècle… Les dialogues et les situations sont souvent très crues, l’ambiance plutôt triste, en dépit de quelques rares scènes de comédie : une séance de web-chat sexuel très grinçante, où Dan se fait passer pour Anna et berne Larry qui ne se doute de rien, jusqu’à la rencontre avec la vraie Anna. On ne refera pas Mike Nichols, toujours caustique à l’heure du cyber-sexe ! Les comédiens furent à la fête : Jude Law, entre désinvolture apparente et mélancolie, était irréprochable ; Julia Roberts avait enfin un personnage consistant à défendre (nul doute que sa collaboration avec Nichols, qui se poursuivit avec le film suivant, lui fut bénéfique) derrière son glamour habituel. Mais ce furent surtout Clive Owen (parfait dans son rôle de macho cynique cachant sa vulnérabilité rentrée) et Natalie Portman qui impressionnèrent. La jeune comédienne sortait pour de bon de l’enfance, des rôles d’ado fragilisée et de princesse galactique au grand cœur, et incendiait littéralement la pellicule. On lui découvrait ici une séduction, voire une dureté qu’on ne lui connaissait pas. Et, sans complexes, elle volait la scène à Clive Owen dans une brûlante scène de joute amoureuse sur fond de pole dancing. Les comédiens de Closer furent unanimement salués et cités à de nombreuses récompenses ; Owen décrocha le BAFTA Award du Meilleur Second Rôle, ainsi que le Golden Globe dans cette même catégorie, Natalie Portman obtenant quand à elle celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle (qui aurait pu être aussi bien celui du Premier Rôle, mais qu’importe…). Malgré un sujet a priori difficile, Closer obtint aussi un joli succès, aidé en cela, entre autres, par l’utilisation d’une superbe chanson, The Blower’s Daughter de Damien Rice, qui ouvrait le film sur une des plus belles scènes de coup de foudre jamais tournées à ce jour.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes de La Guerre selon Charlie Wilson. Charlie (Tom Hanks) reçoit Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman),  pour l’informer sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tandis que Bonnie Bach (Amy Adams) et les « Angels » se démènent pour sortir le député d’une affaire de mœurs embarrassante, Gust se mêle de ce qui ne le regarde pas. N’acceptez jamais de cadeau de la part d’un agent de la CIA !

 

Sitôt Closer achevé, Nichols, fidèle à ses habitudes, revint vers les planches, comme metteur en scène de la comédie musicale Spamalot, adaptée du film cultissime Sacré Graal ! des Monty Python, ce qui lui valut le 8ème Tony Award de sa carrière. Son projet suivant au cinéma serait son dernier, une ahurissante histoire vraie découverte et écrite par un maître de l’écriture, Aaron Sorkin, le scénariste des Hommes d’Honneur et du futur Social Network, également créateur de la caustique série A la Maison Blanche. Sorkin signa l’adaptation du livre de l’ancien journaliste de CBS George Crile, Charlie Wilson’s War, qui devint chez nous le film connu sous le titre La Guerre selon Charlie Wilson. Une histoire vraie, donnant un éclairage particulièrement décapant sur le rôle joué par un obscur député Texan démocrate, Charlie Wilson (Tom Hanks), durant la guerre d’Afghanistan opposant les Soviétiques aux rebelles Moudjahidines. Bon vivant, buveur et amateur de jolies filles, « Good Time » Charlie, jusque-là tout juste doué pour se faire réélire grâce à son sens de la clientèle, se lança dans une improbable campagne en faveur des Afghans écrasés par l’armée Soviétique, sur les conseils de son ex-maîtresse Joanne Herring (Julia Roberts), une héritière texane ultraconservatrice. Pour ce faire, Charlie Wilson sera conseillé et aidé par le plus improbable agent de la CIA : Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman), fils d’un limonadier grec, une grande gueule qui ignore les règles de la bienséance. Grâce à lui, Charlie, avec le soutien réticent du Congrès, établira un montage financier hasardeux pour financer les rebelles et leur donner des armes – avec la complicité du gouvernement pakistanais de Muhammad Zia Ul-haq, des services secrets égyptiens et saoudiens, et même du Mossad ! Le résultat sera une victoire pour les Moudjahidines, chassant les Soviétiques de leur pays en 1988. Evènement qui influencera la chute du bloc communiste l’année suivante… mais aussi sur l’embrasement du Moyen Orient au début du 21ème Siècle. Malgré les efforts de Charlie Wilson, en effet, ses collègues refuseront de l’aider à reconstruire l’Afghanistan en ruines, et de désarmer les rebelles. En l’espace d’une décennie, l’Afghanistan deviendra le terreau du fondamentalisme religieux islamiste, des Talibans et du terrorisme prenant pour cible l’Amérique qui les avait financés… Un sujet explosif, donc, pour Mike Nichols, qui s’en sortit magistralement, trouvant dans La Guerre selon Charlie Wilson un sujet idéal pour une comédie grinçante, décortiquant avec acuité (et un humour ravageur) la conception très américaine de la politique internationale sous l’ère Reagan, à la fin de la Guerre Froide. Le scénario de Sorkin reste un modèle d’écriture, maniant des dialogues et des situations cocasses avec un esprit digne du Un, Deux, Trois de Billy Wilder. Nichols n’avait rien perdu de sa verve pour tourner en dérision l’establishment de son pays d’accueil et sa sidérante naïveté. Le film regorge de personnages impeccablement croqués, et de scènes irrésistibles. Voir par exemple Charlie régler ses affaires en cours avec son bataillon de secrétaires, les « Angels », aux décolletés ravageurs (les hommes resteront toujours des hommes, non ?) ; le même Charlie qui débauche sans honte la très prude fille (Emily Blunt) d’un client très bigot ; Joanne qui conclut son hommage au notoirement corrompu Muhammad Zia Ul-haq d’un ahurissant « Et il n’a pas fait assassiner son prédécesseur, le président Butto ! » ; ou la rencontre entre Charlie et Gust Avrakotos (géniale performance du regretté Philip Seymour Hoffman), rompant la glace autour d’une bouteille de scotch préalablement mise sur écoute par ce dernier ! Les comédiens étaient tous parfaits, comme toujours mis en confiance par Mike Nichols (plusieurs nominations aux Golden Globes et une aux Oscars pour Hoffman). Le film fut bien reçu, même s’il fit grincer les dents d’anciens officiels reaganiens (bien embarrassés par le portrait au vitriol qui est fait d’eux dans le film), et il devait conclure en beauté la carrière de Mike Nichols. Le réalisateur tirait en effet sa révérence au cinéma à 75 ans, mais ignora le sens du mot « retraite ». Il préféra revenir à son cher Broadway, signant la mise en scène de The Country Girl de Clifford Odets en 2008, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (qui lui valut en 2012 son neuvième et ultime Tony Award), et Trahisons d’Harold Pinter en 2013. Tout ceci, tout en contribuant aussi comme bloggeur sur le Huffington Post, en enseignant au New Actors Workshop et en oeuvrant au sein de la Directors Guild of America, avant son décès survenu le 19 novembre 2014.

 

En pareilles circonstances, il faut toujours laisser le mot de la fin aux disparus. La carrière cinématographique de Mike Nichols nous a donc offert plusieurs films mémorables, essentiellement liés à de grandes performances d’acteurs et d’actrices qui lui doivent beaucoup. Il est aussi intéressant de regarder son œuvre, du seul point de vue de spectateur, et de constater à quelle point celle-ci était cohérente. D’un point de vue plus cinéphilique, on remarquera aussi à quel point, comme tant de ses confrères et prédécesseurs, Nichols a su soigner son « entrée » et sa « sortie » sur le grand écran. Nombre de grands cinéastes ont débuté leur carrière par une image ou une séquence mémorable, et certains l’ont clos sur une ultime scène ou un dialogue tout aussi marquant (cf. Kubrick qui nous quittait, au bout d’Eyes Wide Shut, sur un « let’s fuck » sans ambages). Mike Nichols boucla sa propre boucle : l’introduction de …Virginia Woolf ?, avec son vieux couple marchant sous la pleine lune, fatigué par les mondanités, et qui entamait les hostilités par la réplique  »what a dump ! » (« quel foutoir !« ). Plus de quarante ans après, Mike Nichols nous tirait sa révérence en trois mouvements, à la fin de Charlie Wilson. Un happy end trompeur, où Charlie réussissait à devenir un vrai politicien engagé, et parvint à faire chuter l’ogre Soviétique par son action pour l’Afghanistan. Mais cette victoire avait un goût amer, Charlie ne parvenant pas à convaincre ses collègues obtus de désarmer les rebelles Moudjahidines, pas plus que de reconstruire ce pays en ruines (dernière réplique marquante : « Charlie, personne n’en a rien à foutre, des écoles du Pakistan ! – D’Afghanistan.« ) ; et cet anti-héros typiquement « nicholsien » se retrouvait seul et malheureux, n’ayant pu reconquérir sa chère Joanne, mariée à un autre. C’est donc un homme bien triste qui, dans la dernière scène du film, serre les dents en acceptant les récompenses patriotiques… Et le film de se conclure sur une citation du vrai Charlie Wilson :  

« Ces choses eurent vraiment lieu. Elles furent glorieuses, et changèrent le monde… puis on a foiré le dernier match. »

Une chute qui conclura la filmographie de Mike Nichols, pleine de malice et de fatalisme, à l’instar de ce dernier.

 

Ludovic Fauchier.

 

le lien vers la fiche ImdB de Mike Nichols :

http://www.imdb.com/name/nm0001566/?ref_=fn_nm_nm_1

En bref… THE WORLD’S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde)

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The World’s End (Le dernier pub avant la fin du monde), d’Edgar Wright

Gary King (Simon Pegg) n’a jamais oublié la nuit du 20 juin 1990, passée à fêter la fin du lycée avec ses copains Andy, Oliver, Steven et Peter. Ils s’étaient lancés dans le « Golden Mile » (ou « Barathon« ) : la tournée des douze pubs de leur ville natale de Newton Haven. Complètement cuits, les cinq amis avaient abandonné avant d’arriver au bout, au World’s End… Vingt ans après, Gary n’a pas bougé d’un pouce, et s’est juré de finir son pari. Il retrouve Andy (Nick Frost), Oliver (Martin Freeman), Steven (Paddy Considine) et Peter (Eddie Marsan), tous rangés et responsables, et les convainc de revenir à Newton Haven. Les cinq quadragénaires sont loin de se douter que leurs retrouvailles imbibées vont sérieusement déraper d’une façon qu’ils n’auraient jamais pu prévoir…

 

En bref... THE WORLD'S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde) dans Fiche et critique du film the-worlds-end

Bonjour chers amis neurotypiques ! On va s’y remettre après cette longue, longue interruption estivale…

Retour au blog, donc, avec ce très sympathique nouvel opus du duo Simon Pegg-Nick Frost, concluant la « trilogie du Cornetto » entamée avec Shaun of the Dead et continuée avec Hot Fuzz. Pour se rafraîchir la mémoire, rappelons que Pegg et Frost sont devenus, en l’espace d’une décennie, un duo comique de premier plan. Simon Pegg, le petit rouquin nerveux (ici teint en noir), et Nick Frost, le joufflu débonnaire, se firent connaître dans la série comique Spaced (Les Allumés), détournement référentiel et très britannique de la pop culture, qui leur fournira en 2004 l’inspiration de leur très réussi Shaun of the Dead. Mis en scène par leur ami Edgar Wright, Shaun revisitait les films de zombies à la George Romero en les déplaçant dans le paysage britannique, pour finir par un assaut apocalyptique (et bourré de gags) au milieu d’un pub ! Succès immédiat, et trois ans plus tard, Pegg, Frost et Wright récidivaient avec Hot Fuzz, hommage décomplexé aux « buddy movies » d’action à la Joel Silver / Michael Bay, toujours transposés dans la campagne anglaise. Nouvelle réussite pour un film survitaminé, bourré d’humour et de situations délirantes. Simon Pegg, devenu le chouchou de J.J. Abrams (Mission : Impossible III et Star Trek), a retrouvé Frost chez Steven Spielberg et Peter Jackson (Tintin coécrit par Wright, où ils incarnent les Dupondt) et dans le décevant Paul (non réalisé par Wright, ce qui explique sans doute bien des choses) ; les deux camarades retrouvent Wright (parti en solo réaliser Scott Pilgrim, et travaillant sur Ant-Man pour Marvel) pour boucler leur trilogie en revisitant à leur façon les films sur la Fin du Monde, devenus monnaie courante ces derniers temps. Ils sont rejoints pour la circonstance par d’excellents comédiens venus se mêler à leurs délires : deux habitués des seconds rôles du cinéma britannique et américain, Eddie Marsan (Sherlock Holmes) et Paddy Considine (In America). Sans oublier Bilbo Baggins en personne, Martin Freeman, parfaitement à son aise dans la comédie pince-sans-tire. Sont également de la partie Rosamund Pike (très loin ici de la méchante Bond Girl de Meurs un Autre Jour) et Pierce Brosnan, venu nous rappeler que, chez Frost et Pegg, les anciens agents 007 ne sont pas ce qu’ils semblent être. Revoir Timothy Dalton dans Hot Fuzz….

Il faut bien admettre qu’après les réussites précédentes du trio, The World’s End laisse un petit arrière-goût d’inachevé… Le film reste suffisamment drôle et enlevé pour passer un bon moment, mais on devine une légère baisse d’inspiration dans l’écriture. Il faut dire que le script fait un grand écart permanent entre deux genres de films très dissemblables : d’un côté, le récit d’invasion science-fictionnelle, de l’autre une comédie « alcoolisée » sur les désillusions adultes de cinq ex-copains ; la rupture de ton permanente entre le rire et l’inquiétude tente de retrouver l’étincelle de Shaun (jusqu’à faire du sacro-saint pub le cadre principal de l’action) sans y parvenir tout à fait. Les comédiens, heureusement, s’entendent à merveille et restent crédibles ; dans la première partie, ils nous offrent un régal de comédie dramatique, entre quatre adultes « pépères » et responsables, embrouillés en permanence par leur ex-copain toujours immature. Il est amusant d’ailleurs de constater que les rôles s’inversent : alors que jusqu’ici Pegg jouait le type « sérieux », relativement responsable, et Frost était le clown de service, éternel ado attardé, c’est désormais Frost qui joue l’adulte et Pegg le gamin irresponsable. Lorsque vient la fameuse invasion, le film part totalement en vrille sans trop de finesse, mais heureusement, l’humour et les références font passer la pilule. On pense beaucoup aux Femmes de Stepford, aux Body Snatchers et à John Carpenter (notamment They Live et The Thing, détourné le temps d’une savoureuse séquence de suspicion généralisée)… Wright, Pegg et leurs camarades ne peuvent s’empêcher de rajouter à leur film de fin du monde des moments complètement absurdes, comme ces bastons collectives à la Jackie Chan / Sammo Hung, une confrontation science-fictionnelle illustrant un peu lourdement la métaphore du passage à l’âge adulte (représenté ici sous forme de « conformisme alien » à la They Live), ou ce final narratif à la Mad Max qui semble venir d’un autre film n’ayant rien à voir avec le début de l’histoire…

On l’aura compris, The World’s End pratique l’enchaînement de ruptures de ton de façon tellement frénétique et intensive qu’il perd une partie de son capital sympathie initial. Pas aussi maîtrisé que Shaun of the Dead ou inspiré que Hot Fuzz, il est heureusement sauvé par sa bande de copains, ses idées absurdes et ses moments joyeusement imbibés. Et il semble clairement marquer la tournée de séparation d’une bande de trublions, célébrée dans de généreuses pintes de bière. Burp.

 

Ludovic Fauchier of the Dead.

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11

L, comme…

 

… Lanza, Adam (1992 ? – 2012) :

Il faut qu’on parle d’Adam Lanza…

J’ai commencé cet abécédaire, avec, entre autres, l’idée de parler de figures historiques originales : écrivains, cinéastes, scientifiques, politiques, etc. possiblement ou réellement atteints du syndrome d’Asperger. Des personnes dont les travaux ont changé la société de leur temps, et ont fait l’Histoire. Le but était et reste de valoriser à travers elles, aussi, le syndrome d’Asperger. Etant moi-même Aspie, je ne m’attendais certainement pas à parler ici d’un meurtrier : Adam Lanza, qui s’est suicidé après avoir abattu 27 victimes (sa mère, vingt enfants de six et sept ans, et six adultes membres du personnel enseignant de son ancienne école de Sandy Hook) et blessé 2 autres. Il n’aurait jamais dû en principe avoir sa place dans cet abécédaire. Inutile de publier sa photo, qui circule abondamment sur Internet.

Cette histoire me met bien évidemment très mal à l’aise… et aussi très en colère contre une certaine presse, qui a répété à foison, sans le moindre recul, que Lanza était atteint du syndrome d’Asperger, assimilant ainsi le trouble autistique à un acte de tueur psychopathe. Selon des éléments de l’enquête en cours, il semble que le tueur aurait planifié ce massacre, à l’instar des meurtriers du lycée Columbine (1999) et de l’Université Virginia Tech (2007)… Cette situation malheureusement devenue familière se répète : après l’arrestation de James Holmes, le tueur du cinéma d’Aurora, des reporters américains avaient déjà osé prétendre que ce dernier pourrait avoir le syndrome d’Asperger, faisant une assimilation facile entre le trouble autistique et un crime particulièrement odieux. 

Après les « révélations » sur Lanza, les associations de défense des personnes autistes et Asperger sont aussitôt intervenues auprès des médias américains pour reprendre ceux-ci, et critiquer l’amalgame fait entre ce qu’est le syndrome - un handicap touchant les compétences SOCIALES - et une maladie MENTALE. CE QUI N’EST ABSOLUMENT PAS LA MÊME CHOSE ! Qu’on se le tienne pour dit, une bonne fois pour toutes : LES PERSONNES ATTEINTES DU SYNDROME D’ASPERGER NE SONT PAS DES MALADES MENTAUX CRIMINELS. ET CERTAINEMENT PAS DES MEURTRIERS EN MASSE.

Les médias français n’ont guère été plus brillants, au fait. Des journalistes à la petite semaine ont même montré leur ignorance totale du syndrome d’Asperger en se trompant sur sa prononciation… Ceux-ci ont bêtement assimilé le nom allemand (qui se dit, phonétiquement : « As-per-gherr ») au verbe français « asperger ». Vu le contexte de cette triste affaire, le lapsus est consternant. N’importe quel journaliste compétent découvre vite que les Aspies sont des personnes inoffensives, ayant la violence en horreur. Les rares cas de comportements violents relevés chez des Aspies révèlent que ceux-ci se sont toujours d’abord défendus contre une situation de menace préalable envers eux. Accuser Lanza d’avoir commis ces meurtres à cause de son syndrome d’Asperger me semble donc totalement hors de propos ; celui-ci ne serait qu’un « handicap collatéral » à la vraie origine du comportement criminel de Lanza. Il semble que l’enquête commence tout juste à relever des « troubles psychologiques » chez le meurtrier, sans plus de précisions.

Quelques observations : aux USA, le choc causé par l’affaire est d’autant plus grand que la mère de Lanza, première de ses victimes, était une enseignante divorcée passionnée d’armes à feu. Elle possédait chez elle une douzaine d’armes, et encourageait son fils à aller s’entraîner au club de tir local… Une question se pose : quel genre d’enseignante peut bien laisser des armes à feu automatiques à portée de main de son propre fils, sachant que celui-ci souffre de sérieux problèmes, s’enferme dans le sous-sol familial, et refuse de s’intégrer socialement ? Lanza a tiré à quatre reprises sur sa mère avant d’aller commettre ensuite la tuerie à l’école. Toutes les victimes adultes étaient des femmes : des enseignantes, comme sa mère, la directrice et la psychologue de l’école. Des figures d’autorité féminine. Cela n’est-il pas la marque d’un comportement psychopathique ?

Autre chose… à ma connaissance (mais je peux me tromper), personne ne semble avoir relevé l’étonnante coïncidence entre ce drame et un roman très célèbre, et très controversé, de Lionel Shriver : IL FAUT QU’ON PARLE DE KEVIN, sorti en 2003, et qui a fait l’objet d’une adaptation cinéma très récente (2011) sous son titre original, WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN. N’ayant ni lu le livre ni vu le film, je n’en connais que le résumé. Une histoire glaçante qui présente d’étonnantes correspondances « prémonitoires » avec la tragédie de Newtown, à certaines variantes près. La réalité a-t-elle dépassé la fiction, ou bien la fiction a-t-elle anticipé ce qui allait se produire ?

L’affaire a, enfin, souligné le début d’une difficile prise de conscience politique du problème de la vente libre des armes à feu aux USA, le président Obama ayant osé enfin s’attaquer à ce puissant tabou de la société américaine. Le combat est difficile, tant le puissant lobby de la NRA est prompt à noyer le poisson et se défendre âprement poursuivre son commerce… Espérons, pour le bien de la société américaine, que le contrôle strict des armes deviendra enfin une réalité.

Et espérons que les ignobles amalgames effectués par la presse, au nom de la sacro-sainte information, n’aient pas terni l’image des personnes autistes et Aspies, et de leurs proches, dans cette affreuse histoire.

 

Aspie, or not Aspie ? Le petit abécédaire Asperger, chapitre 11 dans Aspie l-thomas-edward-lawrence-alias-lawrence-darabie

… Lawrence, Thomas Edward, dit  »Lawrence d’Arabie » (1888-1935) :

Le cinéma, quand il est confié aux mains de personnes compétentes, peut devenir une véritable machine à voyager dans le Temps, plus efficace que n’importe quel cours d’Histoire. Et il contribue autant à mythifier des personnages historiques qu’à révéler leurs failles. LAWRENCE D’ARABIE, le chef-d’oeuvre aux sept Oscars de Sir David Lean sorti en 1962, en est un bel exemple. Cette monumentale épopée a littéralement donné au vrai Thomas Edward Lawrence le visage et la voix de l’acteur Peter O’Toole ; portrait fidèle du vrai Lawrence d’Arabie, le film nous a révélé un personnage complexe. Thomas Edward Lawrence, ou T.E. Lawrence (à ne pas confondre avec son homonyme britannique D.H. Lawrence, l’auteur de L’AMANT DE LADY CHATTERLEY…), était un homme de nombreux secrets. Archéologue, agent secret, stratège guerrier, écrivain, conseiller politique, mécanicien, simple soldat… cet officier britannique a vécu une vie vraiment extraordinaire. Sa personnalité a fait l’objet de nombreuses biographies, et d’autant de spéculations. Et son portrait, dépeint par David Lean, a fait aussi se demander s’il n’était pas lui aussi atteint du syndrome d’Asperger.

La vie de T.E. Lawrence est dès sa naissance placée sous le sceau du non-conformisme. Son père, le baronnet irlandais Sir Thomas Chapman, quitta son épouse pour vivre en union libre (en pleine époque victorienne) avec sa gouvernante Sarah Junner. Ils vécurent ensemble sans se marier sous le nom de « Mr. & Mrs. Lawrence », prenant le nom d’un des anciens maîtres de Sarah. Thomas Edward Lawrence fut le second de leurs cinq fils illégitimes, répétant en cela les origines de sa mère, elle-même fille illégitime, et il n’a donc jamais pu obtenir les titres de noblesse de son père. Le jeune Lawrence, dans son enfance, se prit de passion pour les balades à vélo (qui deviendront bien plus tard des balades à moto) et pour les frottis sur cuivre, un hobby très prisé de la jeunesse anglaise à son époque. C’est en s’amusant à reproduire les détails des monuments historiques que le jeune Lawrence s’enflamma pour l’Histoire médiévale et l’archéologie. A l’adolescence, le jeune garçon rebelle, épris d’aventures, fugua pour servir quelques semaines à la Royal Garrison Artillery en 1905. Du moins, c’est ce qu’il prétendit par la suite ; on accusa assez souvent Lawrence d’exagérer ses exploits… 

Etudiant au Jesus College d’Oxford spécialisé en Histoire, Lawrence voyagea souvent pour visiter les forteresses médiévales et rédigea un brillant mémoire de fin d’études sur l’architecture médiévale, mémoire révélant un esprit observateur et érudit. Diplômé, Thomas Edward Lawrence devint ensuite archéologue au Moyen-Orient, entre 1910 et 1914, et se montrait déjà peu conventionnel ; appréciant la culture arabe, il prenait déjà un certain plaisir à se vêtir comme un arabe, ceci bien avant de devenir « Shérif Aurens »… Ses voyages l’emmèneront sur les sites archéologiques d’Egypte, de Mésopotamie, du Levant et de la Syrie alors sous domination ottomane – notamment à Karkemish. Son talent pour comprendre les autochtones, son goût pour l’aventure (il convoie des armes de Beyrouth à Alep en 1911) et ses compétences en cartographie furent repérés par l’armée britannique à l’approche de la 1ère Guerre Mondiale : en janvier 1914, Lawrence et son collègue Leonard Woolley participèrent ainsi à une mission de surveillance du désert du Néguev, face à la menace ottomane. Après l’entrée en guerre de l’empire ottoman rallié à l’Allemagne contre l’Angleterre, T.E. Lawrence rejoignit le Department of Military Intelligence en octobre 1914, promu lieutenant.

Tous ceux qui ont vu le film de David Lean connaissent cette partie-là de son histoire… En 1916, envoyé comme agent de liaison des mouvements nationalistes arabes sous l’égide de l’Emir Fayçal ibn Hussein, Lawrence prit fait et cause pour celui-ci. La Révolte Arabe fut la concrétisation de ses rêves de jeunesse : la prise d’Aqaba (son exploit militaire le plus célèbre), les attaques du réseau ferroviaire du Hejaz, la capture de Damas sous les ordres du général Allenby… et son projet fou d’unifier les tribus arabes pour Fayçal, sous une seule  »Nation Arabe ». Les reportages de Lovell Thomas, et la parution du livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE (compte-rendu de ses activités militaires, doublé d’une théorie de l’insurrection et de la guérilla très visionnaire), le rendirent célèbre après-guerre. Ce qui ne lui valut cependant pas que des éloges ; peu respectueux des usages de l’armée britannique, où l’on ne tolère guère l’excentricité d’un ancien civil, Lawrence se fit beaucoup reprocher d’être mégalomane, vaniteux et mythomane. Mais son histoire ne s’arrêta pas avec son échec glorieux causé par la signature des accords secrets Sykes-Picot, partageant le Moyen-Orient entre les Anglais et les Français, au détriment de Fayçal.

L’histoire de T.E. Lawrence devint plus mystérieuse par la suite. Après la guerre, le colonel Lawrence, revenu au Foreign Office, fut un temps conseiller politique de Fayçal à la Conférence de paix de Paris en 1919, puis de Winston Churchill à l’Office Colonial en 1921… avant de devenir subitement simple soldat à la RAF sous le nom de « John Hume Ross » en 1922. Son identité révélée, il quitta aussitôt la RAF l’année suivante, s’engageant un bref temps au Royal Tank Corps sous un autre pseudonyme, « T.E. Shaw ». Il retourna à la RAF en 1925. Envoyé en Inde près de la frontière Afghane (1926-1928), il fut accusé  d’avoir désobéi à son ordre d’assignation : il se serait déguisé en saint homme, nommé «Pir Karam Shah», opposé au roi Amanullah Khan allié des Ottomans, et fut rapatrié en 1929. Tout porte à croire que, durant ces années, T.E. Lawrence était bien en mission secrète d’espionnage, à l’étranger et à l’intérieur de l’armée britannique. Il finira simple mécanicien de l’armée, sans grade. Durant cette période, il reprit son activité d’écrivain rédigeant THE MINT (LA MATRICE), compte-rendu de ses années de service à la RAF, qui ne sera publié qu’après sa mort. Quelques semaines après la fin de son contrat, en 1935, Lawrence eut un accident de moto fatal, et décéda six jours plus tard. Accident de la route ordinaire, ou mort suspecte ?

Singulier parcours qui fait écho à une personnalité tout aussi singulière… Thomas Edward Lawrence était un homme remarquablement cultivé ; ce grand amateur de littérature, polyglotte, traducteur de L’ODYSSEE, entretint une correspondance nombreuse et fournie avec quelques-uns des plus grandes personnalités britanniques de son temps. Il rencontra ainsi Joseph Conrad, et écrivit fréquemment à John Buchan (l’auteur des 39 MARCHES), E.M. Forster (celui de LA ROUTE DES INDES, adapté au cinéma par David Lean), Noel Coward (figure marquante de la scène et du cinéma anglais qui fut le producteur-scénariste-interprète des premiers films de… David Lean !) et surtout George Bernard Shaw, son compatriote irlandais, anticonformiste notoire qui était peut-être bien, lui aussi, un Aspie. C’est très certainement en hommage à ce dernier que Lawrence prit ses pseudonymes durant ses années d’espion, Shaw l’ayant aidé à faire publier LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE. Le dramaturge s’inspira en retour de Lawrence pour créer le personnage de Napoleon Meek pour sa pièce TOO TRUE TO BE GOOD.

Mais la singularité de T.E. Lawrence provient aussi, surtout, des spéculations sur sa vie privée… On ne lui connaissait aucune vie amoureuse, aucune conquête féminine, ce qui laissait donc sous-entendre qu’il était homosexuel. Pourtant, il semble que Lawrence n’ait jamais eu une seule liaison homosexuelle. En fait, des biographies plus récentes laissent penser qu’il était asexuel, lui-même affirmant n’avoir eu aucune expérience sexuelle d’aucune sorte et ne pas s’en préoccuper. Une particularité parfois relevée chez les Aspies, et qui peut prêter à beaucoup de confusions… Lawrence restait fréquemment en compagnie exclusivement masculine, comptant parmi ses intimes un jeune arabe, Selim Ahmed dit « Dahoum » qui le suivait durant ses recherches archéologiques. L’ambiguïté demeure, car son livre LES SEPT PILIERS DE LA SAGESSE, d’abord expurgé de nombreux passages choquants pour l’époque, regorge effectivement de passages homo-érotiques. Aucun doute par contre sur le masochisme de T.E. Lawrence. L’incident de son arrestation par les turcs à Deraa, relaté dans LES SEPT PILIERS…, est un autre passage censuré à la première publication. On ne sait si Lawrence a réellement vécu ou inventé les sévices et les agressions sexuelles de ses bourreaux qu’il y décrit. Ce masochisme était-il un plaisir coupable lié aux souvenirs des corrections « à l’anglaise » de son enfance, ou une autopunition de Lawrence, se sentant peut-être coupable de la mort de deux de ses frères, tués sur le front français ? Ce point restera toujours sujet à débat.

Reste encore, le mystère de «S.A.», à qui il dédicace LES SEPT PILIERS… dans un message d’amour. L’identité de «S.A.» reste une autre énigme de T.E. Lawrence : l’explication la plus évidente serait les initiales de Selim Ahmed. A moins que ce ne fut une femme inconnue, ou un personnage inventé, ou un symbole représentant la nation arabe. « S.A. », c’était aussi le nom arabe de Lawrence, son alter ego héroïque, «Sherif Aurens»… Le film de Lean créa le personnage fictif de «Sherif Ali» (joué par Omar Sharif) pour donner vie à ce mystérieux «S.A.». Coïncidence ou non, «S.A.» nous ramène aussi aux initiales du Syndrome d’Asperger !

 

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T.E. Lawrence entra bien évidemment dans l’imagination populaire, devenant le héros ou le sujet principal de nombreuses pièces de théâtre et de films. Au théâtre, on retrouve Lawrence dans des oeuvres telles que ROSS, de Terence Rattigan, revenant sur le passage de Lawrence à la RAF. Encore une coïncidence : le rôle de  »Ross », alias Lawrence, fut joué par Alec Guinness dans la première production de la pièce… ceci juste avant que l’acteur ne rejoigne le casting de LAWRENCE D’ARABIE.

Le film de David Lean nous intéresse plus particulièrement dans le cadre de cet abécédaire, pour le portrait très réussi de son héros. De nombreuses scènes peuvent être revues et appréciées sous « l’angle Asperger », tant le personnage joué par Peter O’Toole semble sans cesse hors de son élément, plongé dans son monde intérieur. C’est particulièrement flagrant dans les savoureuses séquences de présentation du personnage, mourant d’ennui dans les bureaux du Renseignement Militaire au Caire. Un bon Aspie aime avoir ses routines, mais déteste les travaux routiniers… c’est le cas de Lawrence, obligé de dessiner des cartes dans un minuscule bureau. Un bon Aspie ne sait pas intégrer les codes sociaux en vigueur, ou ne s’y intéresse pas : c’est également le cas, Lawrence, intellectuel érudit, oubliant de se découvrir et de saluer ses supérieurs exaspérés par son attitude. « C’est ma façon d’être, Sir. J’ai l’air insolent, mais je ne le suis pas. »

Rejoignant aussi « l’hypothèse Aspie », nous voyons Lawrence tirer une grande fierté de sa mémoire et de ses connaissances culturelles, faire preuve d’une certaine raideur de comportement (à cause de vêtements militaires mal ajustés) et renverser une table dans le mess… Les Aspies appréciant souvent mal les distances et leur propre position, ils vivent assez souvent des situations embarrassantes de ce genre. Et même l’insensibilité à la douleur, le fameux « truc des allumettes », peut être interprété comme une caractéristique Aspie, tout en donnant un indice sur le goût du risque et le masochisme de Lawrence. « Le truc, William Potter, c’est d’oublier que cela fait mal »

Cinquante ans après sa sortie, ce superbe film impressionne toujours et a naturellement inspiré un très grand nombre de cinéastes prestigieux. Le plus enthousiaste défenseur du film est une vieille connaissance : Steven Spielberg, qui le cite comme un de ses films préférés. LAWRENCE D’ARABIE a considérablement influencé son style de mise en scène, Spielberg aimant souvent glisser des hommages très conscients à Lean dans presque tous ses films. Il cofinança la restauration du film dans son montage intégral en 1989, avec Martin Scorsese, autre grand admirateur de la saga de Lean. L’ami et complice de Spielberg, George Lucas, ne fut pas en reste. Le personnage historique de Lawrence ayant été archéologue, espion et aventurier, et une inspiration probable pour le personnage d’Indiana Jones, il était normal qu’il rencontre et influence  »pour de vrai » ce dernier adolescent dans la série produite par Lucas… Parmi les autres cinéastes admirateurs de l’oeuvre, citons aussi Ridley Scott, qui fait souvent référence dans ses films à l’aventure de T.E. Lawrence, au point d’intégrer des séquences du film dans son PROMETHEUS. L’androïde David (Michael Fassbender), s’y identifie totalement à Lawrence, comme on l’a vu. Hors du film de Lean, citons aussi un très intéressant téléfilm de 1990, A DANGEROUS MAN : LAWRENCE AFTER ARABIA, où il est incarné par Ralph Fiennes. Enfin, décidément toujours actif sur tous les fronts, l’énigmatique colonel Lawrence est aussi réapparu en bande dessinée cette année, invité « guest star » du dernier album de Blake & Mortimer, LE SERMENT DES CINQ LORDS, sa mort accidentelle étant liée au passé du vaillant Colonel Blake. By Jove !…

– cf. George Lucas, George Bernard Shaw, Steven Spielberg ; David (PROMETHEUS)

 

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… Lincoln, Abraham (1809-1865) :

Une taille démesurée accrue par un manteau, un pantalon et un chapeau « tuyau de poêle » noirs ; une minceur d’ascète ; un visage marqué, sculpté par une tardive barbe en collier ; un regard intense, profond et un peu rêveur ; des mains, des oreilles et un nez immenses ; une silhouette toute en angles « cassés » contrastant avec l’habituel embonpoint de l’homme politique ordinaire… Abraham Lincoln est certainement le président américain le plus connu de toute l’Histoire, véritable icône des combats pour la liberté et la démocratie dans l’histoire des Etats-Unis. Lincoln fut aussi l’un des présidents les plus singuliers de son pays, un enfant de la Frontière dont le parcours politique n’était pas du tout déterminé par une appartenance aux universités de l »Ivy League », comme tant d’autres de ses homologues. L’homme Lincoln, quant à lui, intrigue. Souffrant de graves problèmes physiques, dépressif chronique, il faisait par ailleurs preuve de capacités intellectuelles étonnantes, doublées de certaines difficultés sociales, qui ont conduit parfois certains à se demander s’il n’était pas un hypothétique Aspie… Une hypothèse parmi d’autres, certes, mais qui fait que le Grand Emancipateur mérite bien une place en ces pages.

Natif du Kentucky, Abraham Lincoln aurait dû en principe se résoudre à suivre les traces de son père, un modeste fermier illettré, tout comme sa mère (Nancy Hanks, une lointaine ancêtre indirecte de Tom Hanks !). Peu intéressé par les activités de la ferme, n’aimant pas le travail manuel, ni chasser ni pêcher, le jeune Lincoln passait pour être paresseux… Une personne va avoir une influence déterminante : sa belle-mère, Sarah Bush Johnson, qui l’éleva affectueusement comme son enfant après la mort de sa mère. Grâce à elle, il se prit de passion pour la lecture ; à une époque où il était difficile d’acheter des livres, et où les écoles étaient rares, le jeune Lincoln développa grâce à l’enseignement de Sarah une mémoire remarquable. Il pouvait marcher pendant des kilomètres pour acquérir un seul livre, et sut mémoriser la Bible, ROBINSON CRUSOË, THE PILGRIM’S PROGRESS de Bunyan, et les ouvrages de Benjamin Franklin – autre autodidacte et « Aspie » présumé.

Majeur, Lincoln quitta la ferme familiale pour être marin (sur les rivières Sangamon, Illinois et Mississipi), commerçant, puis capitaine de la Milice de l’Illinois (où les rixes entre miliciens le formèrent à la politique « à la dure »), maître de poste et arpenteur, avant de devenir avocat à Springfield. Ce qui lui permit de se faire connaître pour son sens du débat, son élocution en public et son refus de l’injustice. Cela lui valut le surnom, assez ironique, d’ »Honest Abe »… car un avocat, même honnête, devait quand même se faire toucher ses honoraires même auprès des plus pauvres (voyez le film de John Ford, YOUNG MISTER LINCOLN / VERS SA DESTINEE !) ; et, assez rapidement, Lincoln embrassa une carrière politique, dans le Parti Whig. Après quelques déconvenues à la Chambre des Représentants (dûes à son opposition à la Guerre Américano-mexicaine en 1848), le nom de Lincoln deviendra familier du public durant les années 1850, surtout lorsqu’il participe aux débats sur l’esclavagisme qui divisait les Etats-Unis. Lincoln, ayant rejoint le Parti Républicain, y était très clairement opposé, suivant sa vision politique et économique des choses à venir. Abraham Lincoln fut élu président des Etats-Unis en 1860, et se retrouva avec la pire des situations politiques possible : la Guerre Civile Américaine (ou Guerre de Sécession), causée par la sécession de la Confédération, les Etats sudistes esclavagistes présidés par Jefferson Davis. Pendant quatre années de batailles meurtrières, Lincoln lutta, par des moyens pas toujours très propres, à maintenir la nation américaine unie. Grand écrivain et orateur, très habile politicien, il réussira contre vents et marées à faire admettre le 13ème Amendement garantissant l’affranchissement de tous les esclaves Noirs (de l’Union et de la Confédération), et la reconnaissance de leurs droits civils dans la Constitution en 1863 ; un exploit, compte tenu des préjugés raciaux de l’époque et des critiques dont lui-même faisait l’objet pour s’être donné les pleins pouvoirs sur le Sénat… Réélu en 1864, Abraham Lincoln voulait reconstruire son pays et réintégrer les états sudistes dans les Etats-Unis. Mais six jours après la fin de la guerre, son assassinat à Washington durant une représentation théâtrale mit fin à son projet de Reconstruction. Il devint ainsi le  »Président Martyr », mort pour la grande cause de l’unité nationale américaine. Et voilà donc comment il rejoignit d’illustres prédécesseurs (possibles Aspies eux aussi) tels George Washington et Thomas Jefferson… à côté de qui il sera d’ailleurs statufié sur le Mont Rushmore, avec Teddy Roosevelt.   

Le parcours historique de Lincoln est connu, mais l’homme l’est moins… Il est déjà étonnant de voir un fils de fermiers illettrés, devenu un temps un avocat habile et quelque peu marron, occuper le poste politique le plus important de son pays, pour finir par incarner les idéaux de liberté de celui-ci. Cela l’est plus encore quand on étudie sa personnalité, forgée dans les épreuves, la douleur physique et morale. La morphologie et la silhouette particulière de Lincoln intrigue encore aujourd’hui les spécialistes qui diagnostiquèrent, tour à tour, une néoplasie endocrinienne multiple (une affection cancéreuse grave, héréditaire, sans doute à l’origine des morts dans sa famille), le Syndrome de Marfan (maladie génétique du tissu conjonctif), l’ataxie ou la plagiocéphalie. Ajoutez à cela, au fil de sa vie : des contractions de malaria (deux fois), une possible syphilis, et la vérole, plus quelques blessures (coups à la tête, main entaillée par une hache, engelures, et mêmes des coups administrés par sa femme), et vous avez une petite idée de l’endurance physique de Lincoln…

Plus intéressant pour ce qui nous concerne, le président américain souffrit toute sa vie de dépression clinique. On le décrivait comme un homme extrêmement solitaire, triste et secret. Lincoln, fut, à n’en pas douter, marqué par les épreuves : la mort de sa mère, de sa soeur, celle de son amour de jeunesse Ann Rutledge, et celle de deux de ses fils (Edward, avant ses 4 ans, et William, avant ses 11 ans), l’affectèrent. Son épouse Mary Todd était de surcroît bipolaire, et leur relation, dans les premières années de leur mariage, en furent gravement perturbées. Les crises dépressives de Lincoln, allant jusqu’à des idées suicidaires, le frappaient aussi quand il se sentait trahi, ou peu soutenu, par des proches et des personnes de confiance. Son combat politique controversé pour l’époque n’avait sûrement pas dû améliorer les choses, tout comme les scènes de champs de bataille de la Guerre Civile qu’il dût visiter. Sa vie privée révéla des relations parfois problématiques avec les femmes. On connaît l’histoire d’amour, platonique et tragique, avec Ann Rutledge, tout comme l’épisode du refus de Mary Owens, et son difficile mariage avec Mary Todd (qui débuta par une rupture de fiançailles). La nature mélancolique, solitaire, de Lincoln compliqua sans doute ces relations. On peut trouver, dans tout cela, les signes d’un très hypothétique syndrome d’Asperger éclaircissant certains traits de sa personnalité sans toutefois correspondre entièrement.

Plus que tout autre support, le cinéma a largement contribué à l’iconisation de Lincoln. Depuis même avant la reconstitution de son assassinat dans NAISSANCE D’UNE NATION de D.W. Griffith, il est omniprésent, statufié, peint, cité, ou montré bien vivant ! Parmi les nombreux films qui ont été consacrés à son histoire, le  YOUNG MISTER LINCOLN (VERS SA DESTINEE) de John Ford, avec Henry Fonda dans le rôle-titre, tient le haut de l’affiche. Lincoln est d’ailleurs une figure récurrente dans l’oeuvre du grand cinéaste américano-irlandais. L’image mythifiée de Lincoln est aussi présente dans de nombreux classiques, souvent utilisée par des iconoclastes familiers de ces pages : tel ce coquin de Tim Burton, qui l’a malmené à trois reprises (il en fait un mannequin-cuisinier dans PEE-WEE BIG ADVENTURE, « relooke » son effigie du Mont Rushmore dans MARS ATTACKS! et surtout détourne son Mémorial dans LA PLANETE DES SINGES)… Le Grand Emancipateur est aussi une figure récurrente des films de Steven Spielberg ; nous le trouvons en statue de Père Noël écrasant John Belushi dans 1941, cité plus sérieusement dans LE SOLDAT RYAN et MINORITY REPORT… On attend avec grande impatience l’imminent LINCOLN qu’il vient de réaliser avec Daniel Day-Lewis, pour nous dévoiler les zones d’ombre du grand homme.

– cf. Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Steven Spielberg, George Washington

 

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… Lovecraft, H.P. (Howard Phillips) (1890-1937) : 

Ecrivain méconnu de son vivant, Howard Phillips Lovecraft est devenu un nom incontournable de la littérature fantastique, dont les créations ont largement dépassé le cadre des « pulp magazines » pour lesquels il écrivait. H.P. Lovecraft a contribué à sortir les genres littéraires de la Science-fiction et du Fantastique des clichés de son époque, pour développer tout un univers original, élaboré, et terriblement angoissant. Il est le maître de ce que l’on a appelé l’Horreur Cosmique, celui qui a soulevé le voile rassurant de la Réalité pour malmener notre santé mentale. L’écrivain était d’ailleurs un homme fragile, extrêmement anxieux et souvent reclus. Il a laissé derrière lui une abondante correspondance, riche en informations révélatrices sur lui-même. Nul doute qu’il a été atteint du syndrome d’Asperger, certaines de ses déclarations et de ses mésaventures allant dans ce sens.

Né à Providence, dans le Rhode Island, H.P. Lovecraft était le fils de parents mariés à plus de 30 ans, ce qui était rarissime à l’époque. Lovecraft avait trois ans quand un premier drame affecta sa famille : son père, souffrant de syphilis, fut atteint de démence durant un voyage, et fut interné en hôpital psychiatrique. Il mourut cinq ans plus tard. La mère de Lovecraft, dont il était très proche, souffrira de dépression et d’hystérie. Elle mourra en 1921 des complications d’une opération chirurgicale, après avoir été internée dans le même hôpital que son mari. Enfant, H.P. Lovecraft fut élevé par sa mère, ses deux tantes, et son grand-père maternel, qui eut une grande influence sur le futur écrivain, un enfant surdoué capable de réciter des poèmes par coeur dès l’âge de trois ans, et d’en écrire à l’âge de six. Le grand-père de Lovecraft, possédant une bibliothèque bien fournie, l’encouragea à lire LES 1001 NUITS, L’ILIADE et L’ODYSSEE, Edgar Poe… et lui racontait des histoires d’épouvante gothique le faisant frémir, alimentant son imagination au point de lui causer des terreurs nocturnes répétées. Enfant maladif, au caractère affirmé et effronté, Lovecraft n’alla pas à l’école avant ses huits ans, et en fut retiré l’année suivante. En grandissant, il se passionna pour la lecture d’ouvrages de sciences et d’astronomie. Le décès du grand-père affecta terriblement Lovecraft : la mauvaise situation financière de la famille suite au décès obligea celle-ci à un déménagement subit, le perturbant tellement qu’il fit une dépression nerveuse à quatorze ans. Son adolescence fut d’ailleurs handicapée par ces crises dépressives. H.P. Lovecraft rêvait d’être astronome professionnel, mais, incapable de comprendre les mathématiques, ne put suivre d’études supérieures, à son grand regret.

Lovecraft vécut un temps en jeune reclus, ne restant en contact qu’avec sa mère. Contactant la revue Argosy, le jeune Lovecraft fut remarqué pour son talent d’écrivain et rejoignit l’United Amateur Press Association pour publier ses poèmes et essais. Lovecraft se mit donc à la tâche, écrivant ses premiers textes professionnels : des récits d’épouvante et de fantastique très inspirés par ses lectures des maîtres, Edgar Allan Poe, Lord Dunsany, Arthur Machen, Algernon Blackwood… Peu de temps après le décès de sa mère, il rencontra Sonia Greene à un congrès de journalistes. Le mariage, en 1924, fut suivi d’un emménagement à Brooklyn, mais fut vite gâché par les difficultés financières, Sonia devant partir trouver du travail à Cleveland. La soudaine solitude de Lovecraft à New York aggrava ses phobies : incapable de se mêler à la population, terrifié par les étrangers (il ne se privait d’ailleurs pas de faire des commentaires racistes dans ses écrits), l’écrivain découragé finit par divorcer et rentrer à Providence. Entre 1927 et 1933, il vit la période créatrice la plus prolifique de sa vie. Le magazine Weird Tales publia ses meilleurs romans et nouvelles : LES MONTAGNES HALLUCINEES, L’AFFAIRE CHARLES DEXTER WARD, LA COULEUR TOMBEE DU CIEL… Tous ces récits constituant les bases de ce que l’on appellera par la suite « le Mythe de Cthulhu ». Malheureusement, son style déroutait les goûts de l’époque et il ne put gagner beaucoup d’argent grâce à ses écrits. Souffrant de malnutrition, vivant dans un logement étroit et inconfortable, H.P. Lovecraft décèdera à l’âge de 47 ans d’un cancer de l’intestin.

H.P. Lovecraft semble bien avoir confirmé, sans s’en douter, « l’hypothèse Aspie » à son égard. Craintif, phobique social aigu, il a compensé le peu de relations qu’il avait en réalité par une correspondance écrite très fournie avec de nombreux amis, écrivains confirmés ou au début de leur carrière : des gens comme August Derleth (qui fit connaître Lovecraft après sa mort), Robert E. Howard (le père de Conan le Barbare et Solomon Kane, dont le suicide à seulement trente ans affecta Lovecraft) ou Robert Bloch, futur auteur du roman PSYCHOSE. S’il garda une grande amitié envers eux, Lovecraft ne rencontra jamais la plupart d’entre eux. Dans les écrits qu’il a laissé dans ses échanges, H.P. Lovecraft donne ça et là des informations très révélatrices. Par exemple : « Dans ma jeunesse (…), remercier quelqu’un pour un cadeau relevait tellement du supplice que j’aurais plutôt écrit une pastorale de 250 vers ou un traité de 20 pages sur les anneaux de Saturne. » Ou encore : « Je ne peux être ni joyeux ni triste, car je suis plus prompt à analyser qu’à ressentir des émotions. » Voilà qui est bien la marque d’un syndrome d’Asperger très prononcé. Notons que le misanthrope Lovecraft avoua, dans ces mêmes lettres, que ses échanges de courriers avec des correspondants différents, l’aida à varier ses points de vue sur le monde. Ceci tout en restant un incurable pessimiste à l’échelle cosmique… ce qui se devine vite dans son oeuvre.

L’univers fictif de H.P. Lovecraft est en effet d’une grande imagination, mais d’une noirceur et d’une horreur absolues. Partagé entre les histoires macabres de ses débuts, les nouvelles du « Cycle Onirique » et surtout le « Mythe de Cthulhu », l’univers que nous connaissons est une monstrueuse anomalie selon l’écrivain ; développée sur Terre par accident, l’espèce humaine ignore que les Grands Anciens, de monstrueuses divinités tentaculaires, attendent patiemment leur retour sur cette même Terre abandonnée par eux des millénaires auparavant. Les infortunés humains qui sont brièvement témoins de leurs manifestations, ont le choix entre une mort atroce où un séjour définitif à l’hôpital psychiatrique. Usant de descriptions élaborées dans un langage paraissant déjà « hors du temps » pour son époque, Lovecraft développe un monde de cauchemars dominés par ses plus célèbres créations : la ville d’Arkham (reflet de Providence), le livre maudit Necronomicon, et, tête d’affiche des Grands Anciens, l’affreux Cthulhu, dieu destructeur à tête de poulpe qui inspire les cauchemars de quelques malheureux « élus »… Dans la nouvelle L’APPEL DE CTHULHU, Lovecraft s’inspire volontairement des travaux de Carl Gustav Jung sur l’inconscient collectif et les synchronismes.

Les écrits de H.P. Lovecraft ont inspiré bien des écrivains et des artistes de tout bord, développant l’univers inquiétant du maître de Providence selon leurs vues, et garantissant à Cthulhu et compagnie une belle longévité à travers les années. Des écrivains variés comme Jorge Luis Borges, Stephen King (notamment pour BRUME/THE MIST), Michel Houellebecq ou Clive Barker ont reconnu son influence ; tout comme de grands auteurs de bandes dessinées : Neil Gaiman (SANDMAN), Alan Moore, Mike Mignola (HELLBOY) ou Philippe Druillet. Au cinéma, il faut savoir trouver les hommages plus ou moins directs à son oeuvre : le très sérieux Alain Resnais et son (surfait) PROVIDENCE ; ou, dans un autre genre, Ridley Scott, aidé par les terrifiants designs de H.R. Giger, qui puise dans l’imaginaire lovecraftien les horreurs d’ALIEN et PROMETHEUS. On retrouve les créations de H.P. Lovecraft dans la trilogie EVIL DEAD de Sam Raimi (l’usage fatal du Necronomicon), le film gore culte RE-ANIMATOR de Stuart Gordon, et ceux de John Carpenter : principalement THE FOG, THE THING, PRINCE DES TENEBRES et L’ANTRE DE LA FOLIE. Enfin, le mexicain Guillermo Del Toro s’est fendu de quelques beaux hommages à Lovecraft, via l’apparition des Grands Anciens dans HELLBOY et le sublime univers horrifico-onirique du LABYRINTHE DE PAN.

Cf. Carl Gustav Jung

 

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… Lucas, George :

Quand on parle de cinéaste américain indépendant, on pense le plus souvent aux frères Coen, à David Lynch, Abel Ferrara ou Jim Jarmusch… en oubliant de citer George Lucas. Car le père de STAR WARS et co-créateur d’INDIANA JONES, incarnation du « movie brat » multimilliardaire des années 1970-80, est bel et bien un cinéaste indépendant, à la base ! Scénariste, monteur, réalisateur, producteur et donc auteur à part entière de ses films, George Lucas est pourtant davantage connu et considéré comme un véritable entrepreneur. Un homme paradoxal, lancé dans le cinéma par amour du cinéma expérimental, hors du système hollywoodien, qui s’est pourtant retrouvé à la tête d’un empire multimédia aussi puissant que ces derniers. Situation difficile à vivre pour cet homme difficile à cerner malgré son succès, symbolisant avec ses amis et collègues Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Steven Spielberg, et quelques autres, une grande génération de jeunes barbus intrépides ayant pris le pouvoir du cinéma américain dans les années 1970. Situation qui a valu à Lucas autant d’admiration que de critiques… Les rares interviews et apparitions publiques de cet homme discret laissent percevoir une personnalité souvent sur la défensive, parfois rigide, laissant supposer que Lucas a peut-être le syndrome d’Asperger… tout comme son vieil ami Steven Spielberg, avec qui on l’a souvent confondu, à tort ou à raison.

L’aventure de George Lucas commence il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… en fait, dans un ranch de Modesto, parmi une famille méthodiste. Enfant timide, refusant de reprendre l’entreprise de papeterie de son père avec qui il ne s’entendait pas (« Rejoins-moi dans le Côté Obscur, Luke… »), le jeune Lucas fut semble-t-il un élève médiocre. On ne lui connaît guère de centres d’intérêt durant l’enfance, mis à part voir des films à la télévision, surtout de vieux serials d’aventure et de science-fiction. Ces prédécesseurs des feuilletons télévisés firent le bonheur des enfants américains dans les salles de cinéma du samedi matin, jusque dans les années 1940. Chaque épisode de ces aventures rocambolesques, bon marché et menées tambour battant se finissaient toujours par un suspense insoutenable : la fiancée du héros ligotée aux rails alors que le train arrive, le héros jeté dans une fosse pleine de serpents, etc. Et chaque semaine, les petits américains revenaient voir la suite, pour découvrir comment leurs héros s’en sortaient. Nul doute que ces feuilletons influencèrent Lucas des années plus tard… En attendant, le jeune Lucas ne s’intéressait guère qu’à une chose à l’adolescence : les voitures ! A Modesto, cet adolescent très ordinaire pratiquait comme ses amis le cruising : se balader dans les rues en voiture pour frimer devant les copains, tomber les filles et se lancer dans des rodéos motorisés. Lucas connut un grave accident durant un de ces rodéos, qui le laissa plusieurs jours dans le coma avant une longue rééducation. Une expérience qu’il vécut comme une vraie révélation, l’incitant à ne pas gâcher le reste de sa vie.

Aimant l’anthropologie, la sociologie et la littérature, et découvrant la mythologie comparée de Joseph Campbell, Lucas commença à s’intéresser au cinéma par la voie autodidacte classique, en réalisant des petits films en 8 millimètres. Entré à l’USC où il rejoignit d’autres futurs prestigieux confrères, Lucas se prit surtout de passion pour le cinéma expérimental, ainsi que pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, et les films d’Akira Kurosawa. La capacité de Lucas à penser visuellement, en terme de montage et de dynamisme cinématographique, l’aidera beaucoup à développer ses premiers films, des courts-métrages avant-gardistes qui sont vite remarqués dans les festivals : surtout THX 1138 4EB (ou ELECTRONIC LABYRINTH) qui récolte de nombreux prix. Lucas se vit récompensé par une bourse d’études de la Warner Bros. ce qui lui permit de travailler avec le héros de sa génération, Francis Ford Coppola, sur FINIAN’S RAINBOW (LA MELODIE DU BONHEUR). Lucas le rejoignit dans la grande aventure du studio indépendant American Zoetrope, créé par Coppola pour LES GENS DE LA PLUIE ; rejoints par des personnalités comme John Milius ou Walter Murch, les jeunes cinéastes voulaient transformer le cinéma américain, l’éloignant de l’hégémonie des studios pour créer de grandes oeuvres artistiques. Sous la houlette de Coppola, Lucas réalisa ses deux premiers films : THX 1138, oeuvre de science-fiction à la George Orwell / Aldous Huxley, et AMERICAN GRAFFITI, basé sur ses souvenirs de jeunesse, qui remporta un beau succès au box-office (et dans lequel on peut découvrir un tout jeune Harrison Ford, portant déjà un bien beau chapeau !).

Le succès d’AMERICAN GRAFFITI devait placer Lucas en position de force vis-à-vis des studios hollywoodiens. Sa passion pour la mythologie le fait alors plancher sur un projet de « space opéra » épique. Lucas écrivit un traitement original, y mêlant les films de Kurosawa, les westerns, une touche de Tolkien, de DUNE et de Joseph Campbell ; traitement que les studios refusèrent, ne comprenant rien à ce que le cinéaste leur racontait. Aujourd’hui, ils s’en mordent encore les doigts… STAR WARS, ayant enfin vu le jour après un tournage épuisant (le très anxieux Lucas fut même hospitalisé pour hypertension), sortit en mai 1977 pour établir un record historique au box-office, et entrer dans la culture populaire mondiale. Devenu richissime en quelques jours, pour avoir su gérer ses négociations financières en gardant tous les droits du film sur les revenus des produits dérivés, Lucas pourra produire tous ses futurs films en totale indépendance (non sans des frictions avec le puissant système de Guilde des producteurs à Hollywood). Ayant déjà fondé son studio de production, Lucasfilm Limited, Lucas ouvrit une nouvelle brèche technologique avec STAR WARS en rassemblant des jeunes gens plein d’énergie et d’idées pour créer des effets spéciaux totalement inédits à l’époque : ils seront les piliers de ce qui va devenir Industrial Light & Magic (ILM), qui deviendra le plus grand studio d’effets spéciaux visuels du cinéma américain. En améliorant les techniques déjà existantes (matte painting, rotoscope, maquettes, etc.) tout en innovant - à commencer par l’utilisation de caméras contrôlées par ordinateur - ILM sera le studio de référence pour des scènes jamais vues, ouvrant une autre brèche ultérieure avec les premières grandes scènes en image de synthèse (ABYSS, TERMINATOR 2, LA MORT VOUS VA SI BIEN et surtout JURASSIC PARK) intégrées à de vraies prises de vues, devenues courantes aujourd’hui. 

Lucas utilisera son nouveau pouvoir pour faire construire le Skywalker Ranch, offrant ses facilités techniques (son, montage, effets visuels…) à tous les réalisateurs américains. Au fil des années, Lucas, tout en supervisant la production des suites de STAR WARS (retitré depuis UN NOUVEL ESPOIR), L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE et LE RETOUR DU JEDI, sera un producteur actif, parfois très inspiré… et parfois beaucoup moins ! Il y a bien sûr la saga d’Indiana Jones, entamée avec LES AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE mis en scène par son ami Steven Spielberg : un nouveau triomphe au box-office mondial, tout comme les trois films qui suivront. Lucas fut aussi le producteur exécutif de KAGEMUSHA du maître Kurosawa, de BODY HEAT (LA FIEVRE AU CORPS) de Lawrence Kasdan, de MISHIMA de Paul Schrader, de POWAQQATSI de Ron Fricke et Godfrey Reggio, de TUCKER de Francis Ford Coppola, de WILLOW de Ron Howard. Un joli palmarès terni par des productions… bien plus embarrassantes : STAR WARS HOLIDAY SPECIAL, les téléfilms des EWOKS, le prometteur mais raté LABYRINTHE de Jim Henson, et le terrible HOWARD LE CANARD. 

Lucas produira aussi la série LES AVENTURES DU JEUNE INDIANA JONES (1992-96), où le mythique héros, enfant et adolescent, croisa les grandes figures historique de son époque – dont certaines ont déjà été évoquées. Un feuilleton volontairement éloigné des films, Lucas voulant surtout éduquer les jeunes spectateurs et leur donner le goût de l’Histoire. En 1997, il produit les Editions Spéciales de STAR WARS retouchées par des effets numériques, déclenchant les plus sévères critiques à son égard ; tout comme le sera la « prélogie » longtemps attendue de STAR WARS : les trois nouveaux films qu’il réalisa entre 1999 et 2005, victimes d’un abus d’imagerie numérique qui ont eu raison de la magie des premiers films. Après avoir annoncé un projet de série télévisée STAR WARS, produit le quatrième Indiana Jones (le tout aussi critiqué ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL) et RED TAILS, Lucas surprend tout le monde en annonçant se retirer des blockbusters à grand spectacle : il confie Lucasfilm à Kathleen Kennedy, collaboratrice de Spielberg, et revend les droits de STAR WARS à l’ogre Disney à la fin de l’année 2012. « Il y a toujours un plus gros poisson… ». Décision motivée selon lui, par son envie de revenir à son envie initiale de faire des films expérimentaux.

Les apports de Lucas ne se limitent pas à la réalisation et production de films. Intéressé très tôt par l’utilisation de l’animation numérique en images de synthèse, il a fondé le Graphics Group, une branche spéciale de la division informatique d’ILM, qu’il dût vendre à Steve Jobs en 1986. Le Graphics Group devint Pixar… Lucas a aussi co-fondé le système THX Ltd., la division son de Lucasfilm Skywalker Sound (ex Sprocket Systems), et LucasArts (ex Lucasfilm Games), pour les jeux vidéo. Il s’est lancé, depuis 1991, dans l’action philanthropique pour encourager l’éducation – défendant l’idée d’un réseau d’éducation à grande échelle, gratuit. Parmi ses autres actions philanthropiques : sa contribution au Giving Pledge de Bill Gates et Warren Buffett. Intéressant d’ailleurs de noter le parallèle entre l’évolution de la carrière des Lucas et Spielberg dans leur branche, avec celle des « frères ennemis » de la Silicon Valley, Jobs et Gates, révolutionnant l’industrie informatique à l’époque où les « brats«  firent de même avec le cinéma américain.

Une vie bien remplie, et beaucoup d’honneurs légitimes, donc, mais la personnalité de Lucas divise. L’homme, terriblement introverti, semble souvent gêné dans ses interviews : regard parfois évitant, élocution rapide frisant le bégaiement, difficulté à parler de lui… George Lucas n’aime pas sa célébrité et a souvent montré des difficultés à communiquer, typiques du profil Asperger, traduisant chez lui un comportement terriblement angoissé, insatisfait et parfois psychorigide. Une attitude qui lui a valu l’incompréhension de beaucoup de monde ; même des admirateurs… sans parler des fans, qui n’ont pas toujours pardonné ses erreurs de communication et ses révisions incessantes, maniaques, de ses films, ou ses choix artistiques sur la « prélogie ». Il y a quelque chose d’assez révélateur, finalement, dans l’évolution des personnages de la saga dans lesquels Lucas se projette le plus. A l’enthousiasme juvénile d’un Luke Skywalker devenu mature pour le bien commun, succèdera ainsi la déchéance d’un Anakin Skywalker, « enfant roi » devenu une froide machine à la tête d’un Empire tout-puissant. On constatera aussi qu’entre le premier STAR WARS (1977) et le retour à la réalisation de Lucas avec LA MENACE FANTÔME (1999), son style n’a guère évolué, et s’est figé. Alors que Spielberg et Coppola ont évolué depuis leurs débuts, Lucas semble avoir fait du surplace créatif. Sans doute faut-il voir dans ce blocage une des raisons de son retrait.

Quoiqu’il en soit, George Lucas est devenu un personnage iconique, déjà une figure de légende de son vivant… S’il n’a pas fait l’objet de « biopics » à ce jour, l’ami George a déjà été le sujet de courts-métrages de fiction signés par de nombreux jeunes réalisateurs, les enfants de la génération STAR WARS. Certains sont très drôles et astucieux. GEORGE LUCAS IN LOVE (1999) revisite façon SHAKESPEARE IN LOVE une « love story » estudiantine qui donne à Lucas l’idée des personnages de sa saga stellaire ; COURAGE & STUPIDITY (2005), où Lucas rend visite à son ami Steven Spielberg en pleine galère du tournage des DENTS DE LA MER ; ou encore BY GEORGE (2012), ou un homme, persuadé que son voisin n’est autre que Lucas, devient complètement fou ! 

– cf. Bill Gates, Jim Henson, Steve Jobs, Steven Spielberg

 

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… Ludwig II (ou Louis II) de Bavière (1845-1886) :

Parmi les personnages historiques les plus étranges de cet abécédaire, Ludwig II de Bavière, « le Roi fou de Bavière » occupe une place de choix. Romantique tardif, mécène de Wagner, à l’origine de la construction dispendieuse de somptueux châteaux vides, homosexuel profondément réprimé, déclaré fou et mort dans des circonstances mystérieuses, Ludwig II (ou Louis II en France) fut un « roi artiste » incompris. Ou un « roi autiste », dont le drame fut de s’identifier absolument aux héros mythologiques germaniques, au point de négliger ses charges et devoirs royaux, au moment où l’Allemagne allait s’unifier sous Bismarck.

L’énigme de la personnalité de Ludwig II, de ses délires et de son monde intérieur, laisse forcément la place aux hypothèses les plus diverses, de la part des spécialistes. Le « Roi Fou » était très certainement épileptique, comme le fut son frère cadet Otto (ou Othon), et certainement en proie au fil du temps à un délire de persécution, le menant à des phases de réclusion de plus en plus aiguës… Eugen Bleuler, une des grandes figures fondatrices de la psychiatrie moderne, ancien élève de Bernhard von Gudden (le médecin de Ludwig II qui fut probablement tué par ce dernier le soir de sa mort), et futur supérieur de Carl Gustav Jung (tiens, tiens…), signala chez le défunt roi de Bavière une nette propension à l’autisme. De là, certains ont pu supposer que Ludwig II était peut-être bien atteint d’une forme aiguë du syndrome d’Asperger, ce qui expliquerait ses étranges réactions à des pressions et exigences politiques, difficilement conciliables avec sa sensibilité…

Dans la famille de Ludwig II, il y a déjà un antécédent de personnalité anticonformiste : son grand-père Louis Ier de Bavière, tombé fou amoureux de la courtisane Lola Montez, et qui dut abdiquer en raison du scandale en faveur de son fils Maximilien II de Bavière, le père de Ludwig. Premier des deux fils né de Maximilien et de la princesse de Prusse Marie de Hohenzollern, Ludwig II était destiné à monter sur le trône de Bavière. Mais l’enfant subit très tôt un premier rude choc psychologique : il n’avait que huit mois quand sa nourrice succomba à la typhoïde, un sevrage brutal qui l’affecta probablement. Pour ne rien arranger, le sévère Maximilien astreignit beaucoup trop tôt son fils aîné aux devoirs d’un prince héritier : des journées d’études surchargées dès son jeune âge, études qui ennuyèrent vite le jeune prince, à l’exception de quelques matières (la littérature, l’Histoire, les sciences naturelles, l’histoire religieuse, la langue française). Ludwig, certes très intelligent, fut très bien éduqué, mais n’eut pas vraiment d’enfance heureuse : très sensible, fantasque, le jeune prince manqua de rapports affectueux avec ses parents, tout à leur charge de souverains, et se replia inévitablement sur une vie intérieure marquée par un goût précoce pour les arts.

Ludwig grandit aussi dans une Bavière forcément mythique ; il gardera de ses séjours au château d’Hohenschwangau, lié aux légendes de Lohengrin et de Tannhaüser, un souvenir inoubliable durant toute sa vie. Et il devint de fait totalement passionné par l’imaginaire du Graal, les Minnesänger, et les mythologies germaniques ; les musiques de Richard Wagner incarneront à merveille, aux yeux du prince héritier, cet idéal mythologique. Ludwig lit son ouvrage L’OEUVRE D’ART DE L’AVENIR à 12 ans et se prit immédiatement de passion pour l’oeuvre du musicien. A 16 ans, l’écoute de LOHENGRIN provoque chez lui une crise d’épilepsie. Crise qui, sans doute, fut perçue par lui comme une révélation mystique, renforçant son obsession et son identification à Parsifal (Perceval), le héros au coeur pur, gardien du Graal. Il est étonnant de constater à quel point l’oeuvre musicale de Wagner et la mythologie germanique fascina trois personnages historiques présents en ces pages, tous probablement atteints de troubles autistiques et/ou Aspies : Ludwig II, Carl Gustav Jung et Friedrich Nietzsche. On sait aussi, malheureusement, à quel point ces idéaux romantiques wagnériens allaient être pervertis au 20ème Siècle, écrasés dans les bruits de marche au pas de l’oie venus de la même Bavière…

Mais revenons à Ludwig II. Couronné roi à 18 ans, il va régner sur la Bavière pendant 22 années. Un règne controversé pour plusieurs raisons : la principale étant le rapide désintérêt du jeune roi pour la politique. Il préféra financer les coûteux opéras de son cher Wagner, au grand dam des différents gouvernements bavarois soutenus par la famille royale. Au fil des années, le délire de Ludwig le poussera à financer la construction de châteaux somptueux – Neuschwanstein, Herrenchiemsee, Linderhofn Schachen… -, certains vite désertés ou inachevés, aggravant la dette de l’Etat. Féru d’art, ne vivant que par et pour lui, Ludwig II ne pouvait politiquement faire le poids face au retors chancelier Bismarck, organisateur de l’unification allemande. Les refus systématiques, entêtés, de Ludwig de traiter avec les Prussiens qu’il détestait aidèrent finalement Bismarck à annexer la Bavière indépendante à la nouvelle Allemagne. Un échec politique cinglant dont Ludwig n’avait cure, vivant de plus en plus en reclus, sortant la nuit tombée pour vivre ses rêves romantiques en compagnie de ses nombreux valets… L’autre source de scandale dans la vie de Ludwig II étant son homosexualité, inadmissible pour l’époque. Amoureux tout platonique d’Elisabeth d’Autriche (la fameuse « Sissi ») en qui il voyait son héroïne wagnérienne incarnée, Ludwig dut céder aux pressions familiales et se fiancer avec la soeur cadette d’Elisabeth, la duchesse Sophie-Charlotte… fiançailles évidemment malheureuses vu les circonstances.

Ludwig II, profondément bouleversé par l’internement de son frère Otto en 1874, s’enfonçant dans son monde d’illusions, accumulant les dettes, fut finalement renversé par le gouvernement bavarois en 1886. Son oncle Léopold de Wittelsbach fut nommé régent le 10 juin 1886 ; deux jours plus tard, Ludwig II fut interné au château de Berg, sous la surveillance du docteur Gudden, désigné par le nouveau gouvernement. Le lendemain soir, Ludwig II était retrouvé mort sur les rives du lac de Würm (maintenant lac de Starnberg), avec Gudden. Une mort qui ne fit qu’enrichir la légende tragique du roi déchu. Souffrant de délires de la persécution aggravés par les manoeuvres politiques à son encontre, Ludwig II aurait eu une crise de folie, noyant le docteur durant celle-ci avant de se précipiter dans les eaux glacées du lac. Il succomba à une hydrocution. Mais, comme de bien entendu, les rumeurs devaient s’en mêler, des plus romantiques (il aurait voulu rejoindre Elisabeth) aux plus conspiratrices (un enlèvement par les catholiques qui aurait mal tourné, ou un complot visant à se débarrasser pour de bon de l’encombrant souverain)… Triste fin pour un roi qui aimait sincèrement les arts, et son peuple, malgré ses lubies.

Il aurait certainement préféré naître artiste… et les artistes ne l’ont pas oublié. Musique, théâtre, littérature (Guillaume Apollinaire, Thomas et Klaus Mann…) et bien sûr cinéma (LUDWIG de Luchino Visconti, avec Helmut Berger) ont bien souvent évoqué la vie de ce souverain incompris, qui a finalement réalisé son rêve : devenir une légende dans sa Bavière natale.

Cf. Carl Gustav Jung, Friedrich Nietzsche ; Perceval

 

à suivre…

 

Ludovic Fauchier

Quelque Chose en toi… – THE THING (1982), 2e partie

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Revenons au fond des choses… 

Pour la première fois de sa carrière, John Carpenter ne signe pas comme à son habitude la musique originale de son film. Production de grand studio oblige, il se voit adjoindre un compositeur familier du public, et pas des moindres : le maestro Ennio Morricone en personne. Un choix approuvé par le réalisateur, que l’on sait grand amateur de westerns, et donc des films de Sergio Leone et Clint Eastwood. Morricone apprécie de son côté le travail de Carpenter, et, s’il ne le rencontre pas directement, il accepte de signer et diriger une musique «carpenterienne» en diable, correspondant à sa sensibilité. Morricone envoie ses compositions depuis Rome jusqu’à Los Angeles, où Carpenter sélectionne ensuite les morceaux qui le marquent. Le résultat est à la fois passionnant… et déconcertant.     Pour ses compositions orchestrales, Morricone puise son inspiration dans le répertoire de Krszystof Penderecki, le compositeur polonais, célèbre pour ses œuvres consacrées à la mémoire des victimes des crimes de guerre d’Auschwitz ou Hiroshima… Le ton lugubre, glacial, littéralement «venu d’ailleurs» des musiques de Penderecki inspirèrent d’ailleurs les bandes-son de L’EXORCISTE et SHINING, qui utilisaient abondamment plusieurs de ses compositions ; et Jerry Goldsmith, pour la musique d’ALIEN, s’en inspira également. 

La musique de Morricone pour THE THING est d’une écoute difficile, mais prenante sur le long terme. Mêlant des compositions synthétiques «à la Carpenter» (dont le fameux thème final à deux notes, répété à l’infini) à des compositions orchestrales d’une très grande force évocatrice, elle provoque aussi un indéniable sentiment de malaise, d’attente et de désespérance qui convient bien au film. Beaucoup de morceaux, cependant, n’ont pas survécu au montage final. Notamment la piste intitulée «Bestiality», étrange et fascinante sarabande « désarticulée », accompagnant probablement la séquence du chenil : 

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Et, plus classique mais encore plus angoissante, la piste sobrement intitulée «Despair» (Désespoir), présente dans le film durant la scène de découverte du vaisseau spatial. L’orchestre de Morricone et ses violons pincés en notes suraiguës nous annoncent la couleur : venue du fond des âges, une horreur sans nom va nous emporter tous. Bonne écoute…   

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Le film de Carpenter marqua cependant pour lui un échec public douloureux à sa sortie en 1982… Ce fut le début d’une coopération chaotique avec le système hollywoodien, où Carpenter livra ensuite d’honorables réussites (CHRISTINE en 1983 et STARMAN en 1984) avant de connaître un nouvel échec cinglant avec son pourtant réjouissant BIG TROUBLE IN LITTLE CHINA (LES AVENTURES DE JACK BURTON, 1986), avec Kurt Russell en camionneur crétin égaré dans le monde des légendes chinoises. L’échec de ce dernier film poussera Carpenter à revenir à des films à petits budgets, plus personnels et où la lourde patte des exécutifs des studios ne pourra plus l’atteindre. Sur THE THING, ceux-ci lui laissaient alors les coudées franches, un privilège rare, mais qui ne connut pas la récompense escomptée. Il faut bien dire ce qui est, John Carpenter n’a jamais été le genre de cinéaste à caresser le public dans le sens du poil… par exemple, la séquence du chien, l’animal généralement épargné dans tous les films américains, a dû cueillir à froid plus d’un spectateur à l’époque. Et le ton général du film, désabusé et désespéré, n’a certes pas joué en sa faveur. Même ALIEN offrait un rétablissement (relativement) final positif pour le spectateur… THE THING va jusqu’au bout du cauchemar, sans échappatoire rassurant pour ce dernier, et c’est sans doute cet aspect très pessimiste qui a coûté son succès au film à l’époque. Paradoxalement, ce refus du compromis a finalement aussi contribué à son succès et son statut ultérieur. THE THING demeure un des films fantastiques les plus glaçants (sans mauvais jeu de mots) des années 1980.    

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Carpenter soulignera lui-même que sa réappropriation personnelle de l’histoire de Campbell fut le premier volet de sa «Trilogie Apocalyptique». THE THING, comme plus tard PRINCE DES TENEBRES (1987) et L’ANTRE DE LA FOLIE (1994), nous plonge droit dans l’univers dément d’un des écrivains favoris de Carpenter, H.P. Lovecraft. Auteur occupant une place unique dans la littérature fantastique américaine, Lovecraft ne connut qu’un succès d’estime de son vivant, et, à l’instar d’un Edgar Poe qu’il admirait, rejoignit la légende de l’écrivain maudit, reclus et psychologiquement perturbé, pour dire les choses poliment. Surtout, il entra dans la mémoire collective des amateurs de littérature fantastique pour sa création d’une mythologie unique. Ses nouvelles tournaient invariablement autour d’une idée similaire : la Réalité que nous connaissons, notre paisible monde matériel, n’est qu’une anomalie passagère dans un univers régi par des divinités millénaires monstrueuses, les Grands Anciens. Des horreurs grouillantes aux formes indéfinissables, dont la plus connue est Cthulhu, dieu à tête de pieuvre gisant endormi au fond de sa tombe dans l’île engloutie de R’lyeh, dans le Pacifique… Quand Cthulhu et ses joyeux camarades parviendront à s’immiscer dans notre monde, l’Humanité ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir…

La prose et le style narratif très particuliers de Lovecraft, leur puissance d’évocation, ont particulièrement marqué ses lecteurs, parmi lesquels John Carpenter, qui n’oubliera pas de donner à THE THING une touche très «lovecraftienne», comme dans les deux films suivants de sa trilogie (L’ANTRE DE LA FOLIE étant un régal destiné aux connaisseurs). Les apparitions de la Chose, ses mutations incessantes, ses origines mystérieuses, sont tout à fait dans l’esprit de Lovecraft, l’auteur fou de Providence. Il est tout à fait possible de faire le rapprochement, précédemment cité, entre le film de Carpenter, la nouvelle de Campbell et LES MONTAGNES HALLUCINEES, un bijou sorti de la plume de Lovecraft. Une histoire écrite en 1931 comme une suite aux AVENTURES D’ARTHUR GORDON PYM de Poe, dans laquelle un groupe d’explorateurs de l’Antarctique découvre des créatures extra-terrestres conservées dans la glace depuis des millénaires… et doit échapper aux attaques d’un «Shoggoth», une horreur sans nom dont la description évoque bien avant l’heure les attaques de la Chose.    

Dans THE THING, les manifestations de la Chose forment le clou du spectacle. Idée maîtresse de ces séquences : la créature n’a pas de forme distincte, comme la plupart de ses congénères d’autres films… elle change et se multiplie à l’infini, et par simple contact peut prendre l’aspect et la conscience de ses victimes… Quand elle est démasquée, la créature se défend, s’échappe et altère le corps de ses «hôtes» jusqu’à former des magmas de chair gluante et grouillante, impossible à «saisir» visuellement pour le spectateur qui revit donc en même temps que les personnages les descriptions écrites par Lovecraft.   

Les locataires de la base 31 découvrent donc les capacités spéciales de l’intrus, ce qui les amène à se suspecter les uns les autres… quitte à se tromper de coupable. Avec sa maîtrise des cadrages en Cinémascope, Carpenter prend le spectateur à la gorge, ne le lâche jamais et l’amène à se poser en permanence la question durant tout le film : sitôt qu’un personnage sort du champ et réapparaît quelques instants plus tard, est-il encore lui-même ou une «Chose» ? Même le héros, le pilote McReady (Kurt Russell, excellent en meneur résigné), n’échappe pas à la suspicion… Ce qui nous amène à un second extrait, la scène la plus folle du film, et son sommet horrifique : les survivants de la base, persuadés que McReady est la Chose, ont tenté de le faire mourir de froid. «Mac» revient donc de très mauvaise humeur, et tient tout le monde en joue… la tension est à son comble alors que le placide Norris (Charles Hallahan) s’effondre, victime d’un malaise cardiaque. Le docteur Copper (Richard Dysart) tente de le ranimer…    

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Argh. Imaginez la réaction des spectateurs qui découvraient le film pour la première fois à sa sortie… S’ils pensaient avoir tout vu avec le dernier repas de John Hurt dans ALIEN, Carpenter leur fit un bel électrochoc ! L’extrait limite forcément un peu la perception de la scène, surtout les minutes précédentes, violentes, entre Mac et ses adversaires… en particulier le maître-chien Clark. Regardez bien le début de la scène : Carpenter focalise l’attention du spectateur sur la lame qu’il garde dans sa main, hors de vue de Mac, masqué par le cuisinier Naul (T.K. Carter). La tension de la séquence est donc focalisée sur le «duel» qui s’annonce entre Mac et Clark. Et en même temps, Carpenter va focaliser l’attention inconsciente du spectateur sur la réanimation, grâce à la lueur blafarde du bloc opératoire, dirigeant les regards sur le torse de Norris… Le reste de la séquence devient de la folie furieuse ! 

Ce n’est pas une, mais quatre métamorphoses que va subir le pauvre Norris : le ventre-bouche, vrai piège vivant fatal au docteur ; le «rejeton» jaillissant au plafond ; la tête qui se détache ; et celle-ci qui se transforme en «araignée de mer» à l’insu des personnages… Carpenter ose même l’humour noir en montrant la «chose-tête» attendant prudemment que la voie soit dégagée, pour filer en douce !   

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Mais ces séquences, aux effets magistralement exécutés, ne seraient pas aussi efficaces s’il n’y avait pas, tout d’abord, une histoire solide, et des personnages bien campés. Un bon casting de «gueules» aux traits distinctifs simples mais justes, qui fait que personne ne vole jamais vraiment la vedette aux autres comédiens. A commencer par Kurt Russell, qui se distingue en faisant de R.J. MacReady un héros intègre mais faillible s’intégrant sans difficulté aux autres personnages. Ceux-ci sont caractérisés impeccablement par Carpenter, qui s’attarde pour la première fois dans sa filmographie sur des gros plans insistants de chacun d’entre eux, captant la réaction significative de chaque individu face au danger. Incompréhension, colère, méfiance, doute, peur… Les acteurs jouent le jeu à fond pour nous donner le petit indice révélateur de leurs conflits – voir par exemple la réaction de Norris, désigné comme successeur du chef de mission Garry : «Je vous remercie beaucoup, mais… c’est pas dans mes cordes.» Le regard inquiet de Norris laisse deviner que celui-ci se sait contaminé… Une façon de jouer toute en retenue encouragée par Carpenter, qui par ailleurs développe durant tout le film une sorte d’humour à froid typique de sa personnalité. 

Entre leurs missions d’exploration et avant le déluge d’horreurs qui s’abattent sur eux, les hommes de la Base 31 vivent une situation passablement absurde. Une situation à la Samuel Beckett, où, à la façon des astronautes clochards de DARK STAR auxquels ils font inévitablement penser, les hommes trompent leur ennui profond en attendant que quelque chose arrive enfin. Jouer au ping-pong, au billard, dormir en écoutant, fumer un joint en regardant des vidéos de jeux télévisés… ils attendent Godot qui ne viendra jamais. En lieu et place, ils n’auront eu qu’un chien de traineau. «Dogot» !     

  

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A partir du thème classique de l’invasion extra-terrestre, THE THING a donné lieu à de multiples interprétations, validées par le comportement imprévisible de son monstre vedette. Carpenter avait une idée bien précise quand il a commencé à travailler sur le scénario avec Bill Lancaster. THE THING est une allégorie à plusieurs niveaux. L’insistance prononcée sur les scènes de chirurgie et d’autopsie, et celle apportée au développement de la créature qui peut affecter les cellules sanguines de ses victimes, ne laisse pas de place au doute. La paranoïa du film naît de la peur de la contagion. En 1981, au moment du tournage, on commence tout juste à découvrir l’existence d’une maladie mortelle, transmissible par l’échange de fluides corporels… Réalité et fiction se rejoignent donc pour parler en filigrane de la peur naissante du SIDA. Les grands films fantastiques de cette décennie, nés de «remakes» d’histoires classiques de science-fiction, traiteront à leur manière de cette maladie, et du thème plus général de la contagion ; d’ALIEN, en passant par THE THING, jusqu’à LA MOUCHE de David Cronenberg, ces films seront le reflet des peurs de l’époque. 

Chez Carpenter, la peur passe par l’insistance sur des détails apparemment insignifiants, comme par exemple un chien effleurant les hommes de la base à leur insu. Ou une colère de Nauls, le cuisinier, qui n’apprécie pas qu’on dépose du linge de corps dans ses poubelles… Des plans répétés sur les répugnants «fluides» émis par le monstre, même mort, ne laissent pas de place au doute. Pas plus que les images répétées de transfusions, de piqûres et de procédures médicales omniprésentes dans le film. Le malaise est renforcé par le choix de Carpenter de rester fidèle à la nouvelle de Campbell, et d’exclure les femmes de ce petit groupe. A la fois pour se différencier du film de Hawks et d’ALIEN alors encore dans toutes les mémoires, Carpenter enlève l’élément féminin. Il n’y a que de pauvres substituts à cette absence de personnel féminin : l’ordinateur à voix féminine que «grille» Mac en début de film, quelques photos sur les murs et les magazines, et c’est tout… Carpenter préfère faire naître la tension des relations entre les hommes, où s’instaure forcément un rapport de force et d’autorité virile entre chaque membre de la base : d’où les multiples conflits qui vont éclater entre les autorités désignées (Garry, le commandant de la base, vite dépassé, ou les médecins), les individualités fortes (MacReady, Childs, le maître-chien Clark) et les autres, plus «suiveurs» dans l’âme. La menace du monstre permet de porter ces conflits à leur intensité maximale dans la fameuse scène du test sanguin, qui fait le lien avec la peur de la contamination évoquée plus haut. La preuve par l’image !   

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Sans cette séquence, Carpenter ne faisait pas le film. Le suspense et le conflit y sont intelligemment gérés, jusqu’au «démasquage» du monstre. L’insistance des gros plans permet à la fois de comprendre la rivalité d’autorité entre Mac et les survivants, et l’angoisse de ne pas savoir qui est la Chose à ce moment du récit (encore qu’un plan révélateur soit notable avant la transformation de Palmer… regardez sa réaction quand Mac lui dit «à toi maintenant»). Plus un détail révélateur qui rajoute à l’angoisse de la scène : et si Mac se trompait quand il procède au test ? Quand il plonge l’aiguille dans le sang de Clark, qu’il a dû tuer, il n’y a aucune réaction… Childs lui fait remarquer qu’il vient donc d’assassiner un homme ordinaire. Impitoyable, Carpenter nous rappelle que dans ces relations de rivalité entre hommes, la peur pousse les protagonistes à accomplir un acte immoral, «mécanique». Tuer, ou être tué… Tant pis pour le pauvre Windows, double victime finale de la scène. Incapable d’agir, fasciné par la métamorphose de Palmer, il finit croqué et contaminé à son tour. Mac doit le tuer sans remords…    

  

D’autres thèmes viennent se mêler à ceux-ci durant le film. Celui de la répétition, de la duplication, qui est la nature de THE THING, le monstre et le film se mêlant l’un à l’autre. C’est un «faux remake» de LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, dont il se démarque assez vite, on l’a dit. Du film de Hawks, il ne demeure que quelques références d’ordre visuel : la vidéo des Norvégiens découvrant le vaisseau, le cercueil de glace découvert dans la base abandonnée… Les personnages du film de Carpenter découvrent en quelque sorte qu’ils sont les «doubles» malgré eux d’un autre film qui a déjà eu lieu, des années auparavant. Impression de dédoublement renforcée par les indices qu’ils découvrent dans la base norvégienne : une hache plantée dans une porte. Plus tard, Childs (Keith David), en pleine crise de paranoïa, va également défoncer une porte à coups de hache. Le cadavre d’un homme suicidé : Blair va nourrir des pensées suicidaires par la suite. Le sang gelé de cet homme, «muté» sous une forme étrange : il annonce le funeste moment du test sanguin. La découverte du vaisseau enfoui dans la glace : les survivants vont découvrir un autre vaisseau inachevé par le «traître» de l’expédition. Le tombeau de glace : les deux survivants, Mac et Childs, vont mourir de froid… La duplication de la Chose a donc fini par gagner le film lui-même.   

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Une autre allégorie possible est quasiment plus «blasphématoire», pour reprendre un adjectif cher à H.P. Lovecraft : THE THING est une relecture «inversée» des symboles religieux chrétiens. Peut-être faut-il y voir une forme d’humour très sardonique de John Carpenter vis-à-vis de la religion en général. On le serait à moins quand on a pour initiales «JC», et que votre nom de famille signifie «Charpentier»… Quoiqu’il en soit, le cinéaste ne se prive pas d’épingler souvent les faiblesses du pouvoir religieux dans ses films, et principalement le christianisme (voir les prêtres dépassés de FOG et PRINCE DES TENEBRES, l’église suspecte de L’ANTRE DE LA FOLIE, le rôle trouble du cardinal dans VAMPIRES).  Dans THE THING, Carpenter joue sur des symboles forts. Il y est question de douze hommes rassemblés pour rencontrer un «visiteur» venu des cieux. Une entité, peut-être une divinité (pour rester dans l’optique «lovecraftienne») capable de ressusciter à volonté. Comme les Apôtres, les douze hommes de la base se déplacent souvent par binômes, se réunissent autour des tables, tiennent des conciles réguliers et se rassemblent en cercle, comme pour communier. Il y a même un «Judas» dans l’équipe : le docteur Blair Wilford Brimley), mis à l’écart après son coup de folie. Mac le retrouve ensuite, isolé, un nœud coulant posé à côté de lui… C’est à la fois un signe évident des idées noires de Blair, mais aussi un signal adressé au spectateur par Carpenter. Selon les Evangiles, Judas, décrit comme l’apôtre marginal et dissident, se suicida par pendaison après avoir trahi Jésus. Blair comprend le premier la vraie nature du danger, mais son attitude le marginalise en conséquence : il pousse les autres à la méfiance paranoïaque («Surveillez Clark», «Fuchs n’est pas Fuchs»), devient violent avant tout le monde… avant de trahir ses congénères. 

Tout est à l’envers dans ce film fou… La «communion» que nous connaissons est née du partage symbolique de la chair et du sang divin sous forme de pain et de vin consommés par les Apôtres. Une sorte de «cannibalisme» rituel, symbolique et spirituel. S’il y a communion dans THE THING, elle est forcée et contrainte, et décrite sous son aspect le plus répulsif : la chair de la Chose, véritable tumeur vivante, absorbe la chair et l’esprit des hommes (voir le regard horrifié du premier contaminé, Benings, à la fois lui-même et un autre…). L’apparition de la créature finale est en quelque sorte le summum de cette communion dénaturée.    

On peut regretter par ailleurs que cet affrontement final entre Mac et la Chose soit quelque peu «expédié» en deux coups de cuillère à pot par Carpenter. Il n’a pas la force imaginative des scènes précédentes. Une explication simple : le réalisateur a dû faire un choix de montage drastique. La créature devait être montrée en détail par des plans larges, réalisés en stop-motion (la bonne vieille méthode du KING KONG original et des films de Ray Harryhausen), mais Carpenter jugeait que ces images saccadées ne s’intégraient pas aux mouvements plus fluides de la créature fabriquée et animée par Rob Bottin sur les plans rapprochés. Il a donc fallu alléger le film de ces images-là. Ce combat final devient du coup très abstrait, et intéresse moins Carpenter que la magnifique scène de conclusion entre Childs et Mac.   

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Pour le cinéaste, le constat sur la nature humaine est désabusé : il y a en chacun de nous une «Chose» potentielle, une part de Mal, et nous refusons de l’admettre… il est donc toujours plus facile de le voir chez l’Autre qu’en soi-même. Childs et McReady se jugent, attendent que l’autre devienne la Chose, tout en mourant de froid à petit feu… Pas de rétablissement salvateur, juste un final terriblement nihiliste, doté de répliques aux sous-entendus plein d’humour résigné. Il ne reste plus au spectateur embarqué dans le cauchemar qu’à espérer que l’expédition de secours ne retrouve jamais les deux hommes… autrement nous serons tous bientôt «amenés» à devenir une part de la Chose.    

THE THING a laissé des traces considérables dans l’esprit de ses spectateurs, en dépit de son accueil initial mitigé. Et il a inspiré quelques aspirants réalisateurs, dont deux célèbres réalisateurs, véritables encyclopédies cinéphiles vivantes. Quentin Tarantino ne s’est pas privé de glisser dans ses films les répliques cinglantes de R.J. MacReady, dont son fameux «Cut the bullshit». Il a même convaincu Kurt Russell de jouer les cascadeurs psychopathes dans son DEATH PROOF / BOULEVARD DE LA MORT, où l’acteur menaçait une bande de ravissantes jeunes femmes, parmi lesquelles Mary Elizabeth Winstead… Le héros du THING de 1982 s’en prend donc à l’héroïne du THING de 2011. 

Quant au mexicain Guillermo Del Toro, grand adorateur de films de monstres et de créatures à la Lovecraft, il a bien tenté de rendre hommage au film de Carpenter à plusieurs reprises ; notamment son film fantastique de 1997 MIMIC ; et le projet longtemps espéré d’adapter Lovecraft et ses MONTAGNES HALLUCINEES. Projet alléchant, hélas apparemment abandonné aux dernières nouvelles, la faute à la frilosité financière des studios… 

  

La fiche technique :    

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THE THING    

Réalisé par John CARPENTER   Scénario de Bill LANCASTER, d’après la nouvelle « Qui Va Là ? »  » de John W. CAMPBELL Jr.    

Avec : Kurt RUSSELL (R.J. MacReady), Wilford BRIMLEY (le Docteur Blair), T.K. CARTER (Nauls), David CLENNON (Palmer), Keith DAVID (Childs), Richard A. DYSART (le Docteur Copper), Charles HALLAHAN (Vance Norris), Peter MALONEY (George Bennings), Richard MASUR (Clark), Donald MOFFAT (Garry), Joel POLIS (Fuchs), Thomas G. WAITES (Windows)    

Produit par Stuart COHEN, David FOSTER, Larry J. FRANCO et Lawrence TURMAN (David Foster Productions / Turman-Foster Company / Universal Pictures)   Producteur Exécutif Wilbur STARK    

Musique Ennio MORRICONE   Photo Dean CUNDEY   Montage Todd C. RAMSAY   Casting Anita DANN    

Décors John J. LLOYD  Direction Artistique Henry LARRECQ   Costumes Ronald I. CAPLAN, Trish KEATING et Gilbert LOE    

1er Assistant Réalisateur Larry J. FRANCO 

Son Thomas CAUSEY, Gregg LANDAKER, Steve MASLOW et Bill VARNEY   Montage Son Colin C. MOUAT   Effets Spéciaux Sonores (NC) Alan HOWARTH 

Effets Spéciaux Visuels Randall William COOK, Peter KURAN, Susan TURNER et Albert WHITLOCK (Dreamstate Effects / Motion Graphics / Universal Title / VCE)   Effets Spéciaux de Maquillages et Animatroniques Rob BOTTIN ; Lance ANDERSON, Rob BURMAN et Stan WINSTON (Stan Winston Studio)   Effets Spéciaux de Plateau Roy ARBOGAST     Distribution USA : Universal Pictures / Distribution FRANCE : CIC   Durée : 1 heure 49  Sortie USA : 25 juin 1982 / Sortie France : 3 novembre 1982 

Quelque Chose en toi… – THE THING (1982), 1e partie

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    THE THING, de John CARPENTER (1982)    

Avant toute chose… «ALERTE SPOILERS» ! Si vous n’avez jamais vu THE THING, «la» version de 1982, et que vous souhaitez le découvrir au cours d’une prochaine soirée (après tout, Halloween approchant, c’est toujours une bon prétexte de se faire peur grâce au DVD), je vous déconseille de regarder les extraits présentés dans ce texte, qui révèlent des moments choc du film. Ne lisez pas non plus ce qui suit, puisque là aussi, certaines scènes seront évoquées en détail. Et, en règle générale, si vous êtes un esprit sensible… si vous adorez les chiens… et si vous n’aimez pas les films d’horreur, NE REGARDEZ PAS CE QUI VA SUIVRE, VOUS ÊTES PREVENUS !!      Souvenez-vous… : l’Antarctique, au début de l’hiver austral. Le survol de la base de recherches numéro 31 par un hélicoptère norvégien vient tirer les douze hommes, américains, de leurs occupations quotidiennes. Le passager de l’hélicoptère tente d’abattre à coups de fusil le chien de traîneau qui se précipite vers eux… Les deux norvégiens affolés, hurlent des cris incompréhensibles aux membres de la base. Ils sont vite tués – le tireur étant abattu sans sommation par Garry (Donald Moffat), le commandant de la base. Le chien est aussitôt recueilli, et l’on décide d’enquêter sur le coup de folie inexplicable, survenu dans la base norvégienne voisine. Le pilote R.J. MacReady (Kurt Russell) et le docteur Copper (Richard Dysart) découvrent celle-ci déserte, entièrement détruite… Parmi de macabres indices, ils trouvent un cadavre calciné, aux formes humaines démentes, fusionnées, impossibles à saisir d’un seul coup d’œil… MacReady et Copper ramènent le cadavre à leur base, ainsi que le journal vidéo des Norvégiens, espérant comprendre la raison cachée derrière ces inquiétants évènements. Sans se douter que le cauchemar se trouve déjà caché parmi eux…   

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Comme cela a souvent été le cas dans la filmographie de John Carpenter, le statut de film «culte» de THE THING s’est souvent développé sur le long terme. Le cinéaste américain, maître du film de terreur, n’a jamais connu de véritable triomphe grand public, mais certains de ses films comme HALLOWEEN (1978), pionnier ingénieux du «slasher movie», ont connu un succès foudroyant comparé à la maigreur initiale de leur budget. D’autres ont eu des fortunes moins heureuses, mais il ne fait aucun doute que, pour les connaisseurs de son œuvre, il y a une «patte» totalement identifiable, qui fait de Carpenter un auteur unique dans le cinéma fantastique américain trop souvent stéréotypé. Au point que des producteurs opportunistes ont souvent tenté de s’approprier ses films pour exploiter leur titre et les assimiler aux nouvelles modes. Les amateurs préfèrent à raison oublier les remakes d’autres films du grand John : THE FOG, ou ASSAUT (devenu ASSAUT SUR LE CENTRAL 13)… en attendant une nouvelle version d’ESCAPE FROM NEW YORK (NEW YORK 1997) qui devrait bientôt apparaître. Le principal intéressé, avec son sens de l’humour très laconique, préfère généralement éluder le sujet quand on lui demande ce qu’il pense de ces nouvelles versions… THE THING vient donc, après de longues années de «development hell» (encore un terme barbare désignant à Hollywood le très long processus de développement d’un scénario en film prêt à être tourné…), de vivre un traitement similaire. Au vu des premières images diffusées sur la bande-annonce, et des avis d’internautes ayant vu le film, THE THING cuvée 2011 serait finalement très respectueuse du film de Carpenter : non pas une suite mais une «préquelle», prélude montrant ce qui s’est passé dans certaine base antarctique norvégienne avant le début du film de Carpenter. On veut bien accorder le bénéfice du doute au réalisateur Mathijs van Heijningen Jr. et à ses acteurs vedettes Mary Elisabeth Winstead et Adewale Akinnuoye-Agbaje pour avoir fait un film de bonne facture. En tous les cas, pour la prononciation des noms des vedettes, le film en impose… Essayez de dire les trois en une seule phrase, vos amis vont être admiratifs. Plus sérieusement, la bande-annonce donne justement l’impression d’avoir affaire à un «copié-collé» du style cinématographique de Carpenter, adapté à l’imagerie numérique contemporaine. Ce qui est assez savoureux par ailleurs, c’est que ce THING 2011 s’est développé à partir du film de 1982, lui-même étant une adaptation «libre» d’un vieux classique de la science-fiction des années 1950, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, lui-même adapté d’une nouvelle de 1938, intitulée QUI VA LA ? La fameuse «Chose», créature extra-terrestre décrite dans ces histoires ayant pour particularité de se développer dans un organisme vivant pour le dupliquer (le «remaker» en quelque sorte), on se demande si elle n’a pas fini par s’emparer de sa propre histoire, pour se reproduire à l’infini d’un film à l’autre, et assurer ainsi sa survie…

   

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QUI VA LA ? est une nouvelle de science-fiction et de suspense, due à John W. Campbell, qui la publia en août 1938, dans la revue Astounding Science Fiction (précédemment Astounding Stories) dont il était le rédacteur en chef. C’était alors la grande vague des magazines «pulps» où, pour quelques cents, le jeune lecteur américain pouvait lire histoires policières, récits d’aventures et de science-fiction, alléché par des couvertures peintes, pleines de charmantes pinups légèrement vêtues, de héros virils et de monstres tentaculaires, peintures faisant maintenant le bonheur des collectionneurs. Peu importait la qualité des illustrations intérieures, du papier du magazine ou des récits, l’évasion était garantie à peu de frais ! Et de temps en temps, le lecteur pouvait tomber sur de vraies pépites. Homme pratique, Campbell dénicha d’ailleurs pas mal de futurs grands talents littéraires et les lancer dans les pages de sa revue : Alfred Van Vogt, Theodore Sturgeon, Robert Heinlein, Clifford Simak et consorts, piliers d’une nouvelle science-fiction qui connut son apogée dans les décennies suivantes, firent ainsi leurs premiers pas en écrivant des nouvelles «au kilomètre» dans la revue de Campbell. Celui-ci fut bien moins inspiré par la suite, quand il se laissera séduire par l’abracadabrante «dianétique» de L. Ron Hubbard, écrivaillon de SF devenu fondateur d’une pseudo-religion d’escrocs hélas bien développée de nos jours, la scientologie…  S’il n’était pas un grand écrivain, Campbell savait reconnaître une bonne histoire et savait aussi en raconter, dans le style sec et concis propre aux «pulps». QUI VA LA est un petit classique du genre, une histoire d’une efficacité imparable : un groupe d’explorateurs de l’Antarctique découvre un vaisseau spatial enfoui dans les glaces, mais a la mauvaise idée de ramener à leur base son occupant apparemment mort… une créature sanguinaire qui peut prendre l’aspect de n’importe qui. Voilà une idée simple, qui fournit un récit solide, devant quand même beaucoup aux idées d’un certain H.P. Lovecraft et notamment sa nouvelle LES MONTAGNES HALLUCINEES, écrite en 1931 et publiée en 1936… dans les pages de la revue de Campbell, Astounding Stories ! L’influence «lovecraftienne» rejaillira d’ailleurs plus tard dans le film de John Carpenter, nous y reviendrons.    

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La nouvelle de Campbell obtient un certain succès, au point d’attirer l’attention du grand cinéaste Howard Hawks (l’original SCARFACE, L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BEBE, LE GRAND SOMMEIL, LA RIVIERE ROUGE) au début des années 1950. Le cinéma américain s’intéresse tout juste alors à la science-fiction dans un contexte propice, le début de la Guerre Froide ; un récit comme celui de Campbell, parlant de suspicion généralisée et de menaces venues du Ciel, permet à Hawks et ses amis scénaristes Charles Lederer et Ben Hecht de l’adapter à l’ambiance de l’époque. 

Sortie en 1951, LA CHOSE D’UN AUTRE MONDE, produite et supervisée par Hawks, voit sa mise en scène confiée à Christian Nyby, son habituel chef monteur. Cette adaptation très libre de la nouvelle de John W. Campbell Jr. est restée un classique du récit d’invasion extra-terrestre, se reposant sur un cadre original propice à la claustrophobie (assurée par les éclairages inquiétants du chef opérateur Russell Harlan), et sur l’angoissante partition signée de Dimitri Tiomkin. Cependant, le film a plutôt mal passé le cap des années, baignant dans une atmosphère «patriotique» assez balourde, une allégorie anti-Communiste pesante, typique de l’époque de paranoïa et de chasse aux sorcières maccarthyste qui régnait alors. Les scientifiques trop curieux (des intellectuels trop «ouverts d’esprit» aux yeux de Hawks ?) veulent protéger et étudier la créature (au look plus proche du Monstre de Frankenstein que de l’entité changeante du récit de Campbell), tandis que les militaires, forcément courageux, ne s’embarrassent pas de principes pour décider son extermination. Le reporter invité sur place, aux ordres de ces derniers, conclut le film d’un «Watch the Skies» très patriotique : il ne faudrait quand même pas que les concitoyens américains s’alarment de l’apparition dans le ciel d’autres visiteurs des cieux, probablement «satellisés» par Moscou ! Malgré ses défauts et son ton grandiloquent, le film de Hawks a une influence notable sur nombre de jeunes spectateurs amoureux du genre, et pour qui la métaphore anticommuniste n’a sans doute alors que peu d’intérêt. Deux d’entre eux se nomment John Carpenter et Dan O’Bannon. Fervent admirateur du cinéma de Howard Hawks, Carpenter, adulte, ne se privera pas de citer LA CHOSE dans ses premières œuvres : notamment ASSAUT, qui en reprend certains thèmes (l’enfermement progressif des personnages, la présence d’une femme qui vient perturber un milieu très viril…), et HALLOWEEN, où la télévision montre la scène la plus identifiée au film de Hawks : les scientifiques formant un cercle autour du vaisseau enfoui dans les glaces. Camarade de Carpenter, Dan O’Bannon a travaillé avec ce dernier sur son premier film, DARK STAR, en 1974. A la même époque, O’Bannon travaille à l’adaptation avortée de DUNE, puis bricolera des effets visuels sur un certain STAR WARS de George Lucas, tout en s’attelant à l’écriture d’un scénario mêlant science-fiction et terreur, scénario délibérément inspiré par la nouvelle de Campbell et le film de Hawks, cette fois transposés à bord d’un vaisseau spatial. Un certain ALIEN…    

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En 1979, ALIEN, réalisé par Ridley Scott, arrive sur les écrans et terrorise toute une génération de spectateurs. L’histoire est d’une simplicité absolue, et très familière aux amateurs du genre qui y reconnaissent l’influence du récit de Campbell : une expédition ramène dans son vaisseau une créature protéiforme, insaisissable et meurtrière ; en proie à la peur, le petit groupe se voit éliminé les uns après les autres, à la façon des 10 PETITS NEGRES d’Agatha Christie… Le talent de Scott, en terme d’ambiance, de montage, de direction artistique (la contribution du peintre suisse surréaliste H.R. Giger pour les créatures) et de travail sur le son fait la différence, et transforme ce qui s’annonçait comme une modeste série B sans prétention en chef-d’œuvre d’angoisse. Le film fait une forte impression sur John Carpenter, qui y reconnaît sans doute aussi quelques éléments provenant de DARK STAR (surtout les scènes où Dan O’Bannon, justement, est persécuté par un alien burlesque en forme de ballon de plage !). Carpenter a le vent en poupe après ses premiers succès, et prépare alors sa propre version de QUI VA LA ? avec le scénariste Bill Lancaster, le fils de Burt Lancaster, et les producteurs David Foster et Lawrence Turman qui avaient d’abord envisagé Tobe Hooper, l’homme de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE. L’objectif de Carpenter n’est pas uniquement d’égaler ALIEN, mais surtout de réinterpréter un vieux classique qu’il adore, à condition toutefois de s’en éloigner pour y glisser ses propres obsessions, sa propre vision. Carpenter et Lancaster s’inspirent donc plus du récit original de Campbell que du film de Hawks. Pour faire aussi bien que Ridley Scott sans l’imiter, Carpenter va notamment prendre la décision de «tout montrer» en ce qui concerne son monstre vedette : si Scott jouait la carte de la suggestion (le monstre reste finalement très fugace, et seuls les derniers plans trahissent le comédien dans le costume), Carpenter va prendre le pari de « débusquer » son monstre vedette en pleine lumière, et de le rendre crédible. Pour cela, il se tourne vers un jeune artiste d’effets spéciaux surdoué, Rob Bottin, pour offrir au public les visions d’horreur «en live», scènes apparemment impossibles à réaliser avant l’ère des effets numériques ! 

Le studio Universal donne le feu vert à Carpenter en 1981. Pour son premier film produit par une «major», Carpenter rassemble autour de lui de vieux complices comme le chef-opérateur Dean Cundey (futur collaborateur de Robert Zemeckis et de Steven Spielberg), et son comédien vedette d’ESCAPE FROM NEW YORK, Kurt Russell. Ce dernier est assez vite choisi par Carpenter pour le rôle principal de R.J. McReady, pilote d’hélicoptère de la Base 31, un rôle un temps imaginé pour Clint Eastwood (les storyboards du film prêtent d’ailleurs à McReady les traits de Clint). Mais ce dernier ne donnera pas suite, sans doute en raison de son association de longue date avec le studio rival de la Warner. Pour l’anecdote, Clint se souviendra sans doute du cinéma de Carpenter, engageant par exemple deux des acteurs de THE THING, Charles Hallahan et Richard Dysart, pour jouer les méchants de PALE RIDER ; et des années plus tard, un extrait d’un film de Carpenter, VAMPIRES, apparaîtra à la télévision dans une des meilleures scènes de MYSTIC RIVER…

  

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Quoiqu’il en soit, Carpenter se tourne sans difficultés vers son copain Kurt Russell ; ancien enfant acteur des films de Disney devenu un solide comédien, Russell travaille pour la troisième fois avec Carpenter après le téléfilm ELVIS et ESCAPE… qui l’a consacré dans le rôle du mercenaire borgne Snake Plissken. Avec les onze autres comédiens du film, Carpenter, Russell et toute l’équipe de tournage se rendent à Stewart, en Colombie Britannique Canadienne, pour tourner les extérieurs en conditions réelles… En soi, ce début de tournage est une sacrée aventure : entre le bus des acteurs qui dérape sur les routes verglacées et manque de précipiter tout le monde dans un ravin, et le matériel technique mis à mal par le froid et la neige, le tournage de THE THING se déroule dans des conditions difficiles… Mais heureusement, tout ce petit monde garde la tête froide et boucle le tournage dans les temps.    L’équipe se retrouve ensuite en huis clos dans les studios d’Universal pour tourner les scènes d’intérieur. Comme il faut bien maintenir l’ambiance «polaire» nécessaire au récit, acteurs et techniciens passent de longues heures dans des températures hivernales contrastant avec le brûlant soleil californien au dehors… Rhumes et grippes frappent donc presque tout le monde en conséquence de ce «chaud et froid» permanent dès que chacun sort après une journée de travail… Les acteurs garderont un souvenir amusé, par ailleurs, des réactions horrifiées à la cantine d’Universal dès qu’ils venaient prendre leur repas, portant les maquillages sanglants que leur a concocté Rob Bottin !    

Impossible de parler de THE THING sans parler de ce sacré personnage qu’est Rob Bottin… Le cinéma fantastique des années 1980 a vu émerger une génération de génies des effets spéciaux de maquillages, grands spécialistes ès créatures monstrueuses devenues légendaires ; et, aux côtés d’un Rick Baker et d’un Stan Winston, Bottin s’est vite imposé comme un artiste brillant et passablement barré. Découvert par Baker, Bottin n’a que 22 ans lorsqu’il embarque dans l’aventure de THE THING. Géant barbu perpétuellement hilare dans ses interviews, le gaillard a déjà travaillé pour John Carpenter, créant les spectres vengeurs de FOG ; mais surtout, il vient d’affoler et d’enthousiasmer les amateurs de fantastique en créant des séquences de métamorphoses «en chair et en os» pour les loups-garous de HURLEMENTS de Joe Dante, en 1981. John Carpenter, déjà convaincu du talent du lascar, l’engage sans hésiter pour créer des scènes encore plus démentielles pour THE THING. Sur les recommandations de ce dernier, Bottin prépare en amont du tournage les scènes de mutations avec un dessinateur-illustrateur surdoué venu de la bande dessinée, Mike Ploog (créateur du Ghost Rider), et ils mettent «au propre» les abominations qui vont frapper les hommes de la Base 31… Les dessins en question sont détaillés, beaucoup ne seront pas finalisés compte tenu des limitations techniques de l’époque, mais ne laissent aucun doute sur le côté inédit, graphique et organique des manifestations de la Chose protéiforme. 

  

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Elaborant une technique d’effets spéciaux mêlant les maquillages traditionnels, les effets mécaniques et l’animation commandée à distance, Bottin se pose en pionnier de l’animatronique, technique désormais reconnue qui a permis de donner vie aux créatures fantastiques pour le grand écran. Le jeune homme est si passionné par sa tâche qu’il se démène pendant des mois pour créer des transformations jamais vues : le cadavre «fusionné» découvert dans la base norvégienne, les métamorphoses des victimes du monstre, l’ «assemblage» final contre-nature qu’affronte McReady (Kurt Russell)… La technique inédite étant ce qu’elle est, il y a parfois des plantages fâcheux en cours de route (telle «l’explosion» du faux torse de l’acteur Charles Hallahan… une journée de travail fichue en l’air) mais Bottin ne s’avoue pas vaincu… au point de passer ses nuits dans le studio, de passer ses jours à malaxer des produits pas très sains (dont des composants chimiques de gélatine et de chewing-gum !), et de s’épuiser au travail. Victime d’un sévère «burn-out», Bottin doit être emmené à l’hôpital. Pour une scène cruciale, la première attaque du monstre, Carpenter doit appeler à la rescousse Stan Winston, chargé de fabriquer et animer le monstre selon les préparatifs de Bottin.   

Voici l’extrait en question – une scène de cauchemar qui commence dans un chenil glacial. Clark (Richard Masur) y enferme l’unique survivant de la base norvégienne, un chien trop calme… qui va révéler sa vraie nature aux malheureux toutous et à leurs maîtres horrifiés.    

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Pauvres chiens… Et ce n’est que le début du film, c’est encore plus horrible après ! Une leçon de mise en scène à suivre en tout cas pour tout amateur de film de terreur. Le spectateur est déjà bien mis en condition avant l’attaque proprement dite ; Clark (Richard Masur) est séparé des autres, prenant donc le risque traditionnel d’être la première victime dans tout film d’horreur. Mais Carpenter sait retarder le moment attendu. Il provoque le malaise du spectateur en insistant sur l’immobilité absolue du chien, et son regard vide. Une attitude familière aux films de Carpenter, qui aime faire grimper la tension en montrant des «menaces immobiles». Voir par exemple les inquiétants clochards de PRINCE DES TENEBRES, tout aussi immobiles et dénués de vie avant l’attaque. Les protagonistes de ce film les croient schizophrènes… on peut en dire autant de la part du chien ici. A la première vision de la scène, le spectateur non préparé peut croire que le toutou a été traumatisé par les évènements antérieurs survenus chez les norvégiens…  La «mise en condition» du spectateur se fait par petites touches adroites :  - les cadrages : Carpenter prend d’abord une légère distance par rapport à l’entrée du chien dans le chenil, action vue du point de vue de Clark. Puis il «enferme» le spectateur dans le chenil, mettant celui-ci à la même place que les infortunées victimes canines… 

- la lumière : Clark éteint le chenil, rajoutant encore à la claustrophobie de la scène. Une basse lumière, très froide, de Dean Cundey, qui enlève toute «vie» à la scène et ne laisse aucun doute sur le sort des malheureux chiens, tout en laissant juste ce qu’il faut de lumière pour apercevoir les détails de l’horrible transformation. - et le son : les gémissements des chiens à moitié assoupis, le bruit du vent glacial… et ce son d’outre-tombe qui semble littéralement sortir du ventre de l’intrus… Tout le reste de la séquence découle de cette mise en condition impeccablement menée. Un montage et un découpage adroit, avec un usage bien géré de la profondeur de champ quand les membres de la base arrivent dans le couloir, et des angles de caméra placés au meilleur endroit pour nous faire partager l’horreur ressentie par McReady et ses alliés.  

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Influencé par des artistes comme Salvador Dali, Edvard Munch ou Francis Bacon, Bottin déchaine son imagination pour créer des corps éclatés, disloqués, fondus… un fantastique catalogue d’horreurs sorties des cauchemars de H.P. Lovecraft, impeccablement mises en valeur par Carpenter et Dean Cundey. Le travail de Bottin est unanimement salué, et va propulser en avant le jeune maître ès métamorphoses. Sous d’autres latitudes et à une autre époque, ses créations auraient sans doute fait de lui un authentique Surréaliste. Sa carrière cinématographique va en tous les cas s’envoler pendant deux décennies, et le faire travailler avec des pointures. Jugez donc : Joe Dante (le segment «toonesque»du film TWILIGHT ZONE / LA QUATRIEME DIMENSION de 1983, EXPLORERS en 1985 et INNERSPACE / L’AVENTURE INTERIEURE en 1987) ; Ridley Scott (LEGEND et son magnifique Prince des Ténèbres, en 1985) ; George Miller (LES SORCIERES D’EASTWICK, 1987), en 1987 ; trois films pour le hollandais fou Paul Verhoeven, ROBOCOP en 1987, TOTAL RECALL en 1990 et BASIC INSTINCT en 1992 ; deux films pour David Fincher – SEVEN en 1995 et FIGHT CLUB en 1999. Citons aussi ses collaborations avec Barry Levinson (TOYS), Brian DePalma (MISSION IMPOSSIBLE – avec les tous premiers maquillages numériques), Terry Gilliam (LAS VEGAS PARANO), Stephen Sommers (DEEP RISING / UN CRI DANS L’OCEAN)…    

Une carrière incroyablement créative, mais aussi terriblement courte ; après deux décennies fructueuses, et tandis que ses congénères Rick Baker et Stan Winston s’adaptent sans difficultés au passage aux effets numériques tout en conservant leur savoir-faire initial, l’inclassable Bottin va disparaître inexplicablement du milieu du cinéma… Plus rien depuis 2002 et une modeste contribution à une comédie d’Adam Sandler. Depuis, les «geeks» nostalgiques de THE THING, LEGEND et autres HURLEMENTS recherchent désespérément sa trace… Mais où est donc passé le météore Rob Bottin ?  

  

A suivre tout de suite dans la 2e Partie !

Créateur de Créatures : Stan Winston (1946-2008)

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« Je ne fais pas d’effets spéciaux. Je fais des personnages. Je fais des créatures. » 

Tout amateur de « monster movies » ayant suivi l’évolution du cinéma Fantastique de ces 30 dernières années aura sûrement eu un petit pincement au coeur en apprenant le décès de Stan Winston le 15 juin dernier, victime d’une saleté de myélome multiple à l’âge de 62 ans.  

Véritable sommité en matière d’effets spéciaux (dans les domaines du maquillage, de l’animatronique et des effets digitaux), ce Gepetto du cinéma aura su alimenter les rêves et les cauchemars de millions de cinéphiles, à travers les monstres et merveilles qu’il a su imaginer en partenariat avec quelques-uns des cinéastes les plus prestigieux de la planète. Rendons-lui hommage en revoyant les grandes heures de sa carrière.  

Né le 7 avril 1946, Stan Winston étudia la peinture et la sculpture à l’Université de Virginie. Le jeune homme rêve de devenir acteur, et part tenter sa chance à Hollywood en 1968. Mais quelques mois de vaches maigres où il essaie sans succès de devenir stand-up comedian,  le poussent à changer son fusil d’épaules. Stan Winston rejoindra alors le Département Maquillages des Studios Walt Disney, où il va apprendre les ficelles du métier qui le poussera à la reconnaissance.  

Comme il faut bien gagner sa vie, les premières années ne sont pas forcément les plus heureuses, mais le travail est là. Le succès de films comme LA PLANETE DES SINGES ou L’EXORCISTE commence juste à mettre en avant le talent des maquilleurs professionnels de Hollywood, et, lentement, patiemment, le jeune Winston gravit les échelons de son métier. La qualité des oeuvres sur lesquelles il travaille est rarement au rendez-vous, le téléfilm GARGOYLES (1972) lui permet quand même d’avoir son nom au générique, et d’obtenir sa première récompense, rien de moins qu’un Emmy Award. Durant les années 70, il signe notamment les maquillages spéciaux du téléfilm THE AUTOBIOGRAPHY OF MISS JANE PITTMAN de John Korty (1974, et 2e Emmy Award remporté pour ses maquillages) et du film THE MAN IN THE GLASS BOOTH d’Arthur Hiller, avec Maximilian Schell, en 1975. Les autres films sur lesquels il travaille alors sont des petits films fantastiques vite oubliés. En 1978, il travaille avec un cinéaste prestigieux, le premier d’une longue liste, Sidney Lumet, pour un film malheureusement bien raté, THE WIZ. Une adaptation musicale trés kitsch/disco du MAGICIEN D’OZ avec Diana Ross en Dorothy et Michael Jackson en Epouvantail ! Soit dit en passant, il dirigera le chanteur des années plus tard pour les besoins du vidéo-clip GHOSTS, où Jackson se transforme en squelette spectral. C’est en 1981 que Winston va pour de bon gagner l’estime des professionnels grâce au cinéma Fantastique alors en plein boom créatif. Il signe les maquillages spéciaux de THE HAND, un film d’horreur d’Oliver Stone, et se fait aussi remarquer pour son travail sur une série B fantastique bien menée, DEAD AND BURIED (REINCARNATIONS) de Gary Sherman. Mais c’est surtout son travail sur THE ENTITY (L’EMPRISE) de Sidney J. Furie qu’il impressionne spectateurs et professionnels. Dans une scène-choc, la pauvre Barbara Hershey subit les assauts sexuels d’une entité invisible qui s’acharne sur son joli corps à coups de griffures et déformations. Winston crée pour l’occasion un « corps-doublure » factice de l’actrice, qui est cachée sous le lit et dont seule la tête est « raccordée » à ce faux corps. Commandé à distance par une batterie de tubes et de bladders (poches élastiques remplies d’air), le corps de la comédienne donne l’impression de subir des agressions terrifiantes, sans danger pour celle-ci. Le public n’y voit que du feu et Stan Winston signe là le début d’une fructueuse série de créations d’effets spéciaux révolutionnaires.   

En 1982, Stan Winston est appelé à la rescousse sur le tournage de THE THING, le chef-d’oeuvre claustrophobe horrifique de John Carpenter. Le créateur des incroyables métamorphoses de ce bijou du Fantastique, Rob Bottin, s’est tellement épuisé à la tâche qu’il ne peut assurer la réalisation des effets spéciaux d’une séquence importante. Stan Winston le remplace donc au pied levé pour réaliser les effets de la traumatisante scène du chenil, où un inquiétant husky se transforme à vue d’oeil en une abomination tout droit sortie des nouvelles d’H.P. Lovecraft. Fair play, Winston laissera le jeune prodige Bottin récolter les félicitations finales pour l’ensemble des transformations filmées par Carpenter. Celui-ci le retrouvera en 1984 pour signer une autre métamorphose extra-terrestre beaucoup plus soft mais réussie tout de même, au début de STARMAN. Winston réalise les effets de la scène avec deux célèbres collègues, Dick Smith (L’EXORCISTE) et Rick Baker (LE LOUP-GAROU DE LONDRES).  

 

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Ci-dessus : le Grand Finale de TERMINATOR, où Arnold Schwarzenegger cède la place au squelette robotique conçu par Stan Winston (à l’exception de quelques plans en animation).  

La consécration arrive cette même année 1984 avec la sortie de TERMINATOR. Avec un budget réduit, Winston, se basant sur les dessins du jeune cinéaste James Cameron, fait d’Arnold Schwarzenegger un cyborg plus vrai que nature. La décomposition progressive de l’acteur en squelette robotique, jusqu’à son apparition infernale au milieu d’un incendie, entre dans l’imaginaire collectif, célèbre la rencontre de Winston avec sa créature favorite, et scelle le début d’une solide collaboration professionnelle entre lui et James Cameron. Pour l’occasion, lorsque Cameron doit filmer certains gros plans du personnage dans sa forme semi-humaine ou totalement robotisée, Winston expérimente un premier procédé d’effets spéciaux animatroniques – contraction d’ »animation électronique », le Terminator étant alors une marionnette sophistiquée, animée électroniquement à distance selon certains gestes pré-réglés.  

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L’année suivante, Cameron travaille de nouveau avec lui pour signer ALIENS, la suite trés guerrière des mésaventures de Sigourney Weaver face au monstre cauchemardesque sorti des peintures de H.R. Giger. S’il modifie quelque peu l’apparence de la créature du film de Ridley Scott, ici déclinée en dizaines d’exemplaires agressifs, Winston réussit l’une de ses plus impressionnantes créations en la personne de la Reine des Aliens. Une sale bête à la taille démesurée, animée à la fois par des assistants cachés dans le « costume » qui la compose, et par animatronique pour les gros plans. A la sortie du film en 1986, l’affreuse créature qui affronte Ripley (Sigourney) dans le mémorable duel final marque les esprits. C’est d’ailleurs en se souvenant de la création de ce monstre grandeur nature que Steven Spielberg choisira d’engager Stan Winston dans la préproduction de JURASSIC PARK en 1992.  

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Mais auparavant, Stan Winston va accumuler les succès. En 1987 sort PREDATOR de John McTiernan, pour lequel il conçoit le monstre « qui n’a pas une gueule de porte-bonheur » comme le dit Arnold Schwarzenegger dans une réplique d’anthologie en VF ! Campé par le comédien Kevin Peter Hall (2,20 m), le Predator est une autre création marquante de Winston. Avec sa double paire de mâchoires d’arthropode, ses dreadlocks organiques, ses griffes, sa peau reptilienne et son attirail destructeur, le chasseur extra-terrestre réussit l’exploit de terroriser à l’écran l’invincible Arnold et sa bande de baroudeurs perdus en pleine jungle, pour ce qui restera l’un des meilleurs films du Chêne Autrichien, et un sacré morceau d’action et d’horreur. Une suite, moins réussie, signée Stephen Hopkins en 1990 permettra à Winston d’améliorer le look du monstre, devenu depuis « culte » chez les fans du genre.  

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Ci-dessus : un extrait du making of de PREDATOR, où Stan Winston explique la conception du monstre incarné par Kevin Peter Hall. Avec des interviews de Hall, de l’acteur Bill Duke et du réalisateur John McTiernan.  

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Ci-dessus : la bande-annonce d’EDWARD AUX MAINS D’ARGENT. Les fameuses « mains » d’Edward (Johnny Depp) ont été créés par Stan Winston.  

En cette même année 1990, Stan Winston réussit des maquillages moins spectaculaires mais bien plus poétiques, en transformant Johnny Depp en EDWARD AUX MAINS D’ARGENT pour Tim Burton. Il se charge de dissimuler les mains du comédien sous les fameuses mains-ciseaux de son personnage, pour ce qui reste un pur chef-d’oeuvre mélancolique. A cette époque, Winston se tournera vers la mise en scène, sans trop de réussite il faut bien le dire (PUMPKINHEAD en 1988, GNORM en 1990), pour des films qui se contenteront de mettre en avant le savoir-faire technique de son équipe d’assistants du Stan Winston Studio, qui commence alors à prendre beaucoup d’ampleur.

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Ci-dessus : la fameuse bande-annonce « teaser » de TERMINATOR 2 a été tournée par Stan Winston en 1990, un an avant la sortie du film de James Cameron.  

Fidèle aux réalisateurs qui ont su mettre en valeur son travail, Stan Winston retrouve James Cameron pour TERMINATOR 2 : LE JUGEMENT DERNIER, le méga-carton de l’année 1991, où lui et son équipe vont réaliser de nouvelles prouesses : des maquillages classiques sur Arnold, dans la lignée du premier, auxquels se rajoutent des animatroniques plus sophistiquées du Terminator squelettique mis en valeur dans la scène d’ouverture, et celles du nouveau méchant, le T-1000 protéiforme, dont les déformations surréalistes (« tête-beignet » trouée, fendue en deux, corps éclaté par une grenade) doivent autant au talent de Winston qu’à celui des informaticiens géniaux d’ILM, chargés quant à eux des métamorphoses à vue. C’est l’Oscar mérité pour Winston et son équipe. 

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Ci-dessus : dans BATMAN RETURNS (BATMAN LE DEFI), l’immonde Pingouin (Danny DeVITO) motive ses troupes palmées pour la  »libération » de Gotham City. Le maquillage de DeVito, ainsi que les pingouins animatroniques, sont la création de l’équipe de Stan Winston. (pardon pour la qualité d’image très moyenne !)  

Stan Winston retrouve l’univers de Tim Burton en 1992 avec BATMAN RETURNS (BATMAN LE DEFI), la suite macabre, controversée, mais largement supérieure au film original de 1989. Winston se charge ici de transformer Danny DeVito en Pingouin, un méchant mémorable, à la fois pathétique, odieux et nauséeux, éloigné du personnage originel du comics et conforme en tout point aux dessins de Burton. Il crée aussi pour l’occasion des pingouins animatroniques pour certains plans jugés trop délicats pour être filmés avec les vrais palmipèdes. Encore une belle réussite.

 

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Winston enchaîne sur un projet « énorme » à tout point de vue, et pour cause ! Steven Spielberg en personne apprécie son travail et celui de ses assistants, et les engage pour donner vie aux dinosaures live de JURASSIC PARK. Le film est un triomphe mondial, et la presse, toujours en retard d’un train, déblatère à n’en plus finir sur les fameux dinos en image de synthèse, qui selon elle seraient en images de synthèse d’un bout à l’autre du film ! Sans vouloir renier le prodigieux travail accompli par Dennis Murren, Phil Tippett et les petits génies de l’informatique d’ILM, rappelons que les dinosaures générés sur ordinateur n’occupent qu’une part « modeste » du métrage (une dizaine de minutes maximum). Stan Winston et son équipe se chargent quant à eux de créer des dinosaures grandeur nature, animés durant le tournage même des séquences avec les comédiens.  

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Ci-dessus : en Version Française, la grande scène d’attaque du Tyrannosaure de JURASSIC PARK ! Le dinosaure est une réplique animatronique grandeur nature, animée par Stan Winston et son équipe, pour la plupart de la séquence. Les effets visuels d’ILM interviennent quand Rex se déplace et apparaît en entier. 

Le bébé Vélociraptor, le Tricératops malade, le Brachiosaure venant réveiller Sam Neill et les enfants cachés dans un arbre, le Dilophosaure « cracheur » de venin sont tous des créations de l’équipe de Winston. Les passages les plus terrifiants mettant en scène le gigantesque Tyrannosaure Rex et les sournois Vélociraptors mettront aussi à contribution les efforts de la bande à Winston. Ce qui lui rapportera un nouvel Oscar, une nouvelle fois mérité, et le début d’une nouvelle ère des effets visuels à grand spectacle.

Winston continuera à travailler sur la saga « Jurassique » de l’ami Spielberg, perfectionnant ses animatroniques dans LE MONDE PERDU (1997) et JURASSIC PARK III (2001, réalisé par Joe Johnston), et y créera de nouveaux terribles lézards toujours trés impressionnants : les minuscules et voraces Compys qui dévorent le vilain chasseur Peter Stormare, le bébé Stégosaure qui n’aime pas les photos de Julianne Moore, la famille Tyrannosaure qui vient démolir les véhicules des héros, le gigantesque Spinosaure du troisième volet et des Vélociraptors new look, entre autres !

1993, l’année du triomphe pour Stan Winston, lui permet de se lancer dans l’ère digitale. Avec James Cameron, il fonde le bien-nommé studio d’effets spéciaux Digital Domain, tout en continuant ses activités de maquilleur et de spécialiste de l’animatronique. Sous l’égide de ce solide concurrent d’ILM, Winston revient à des maquillages plus classiques mais toujours réussis, ceux d’ENTRETIEN AVEC UN VAMPIRE, où il transforme Tom Cruise, Brad Pitt et Antonio Banderas en séduisants Seigneurs de la Nuit au visage marbré de veines apparentes. Et quelques effets bien saignants, dont Mister Cruise fait même les frais, égorgé dans une scène par une vampirette juvénile, Kirsten Dunst !

Et la carrière de Winston va continuer, même si le succès n’est pas toujours au rendez-vous. Comme en témoigne les effets ratés (selon l’aveu de Winston lui-même) de CONGO, adaptation ratée par Frank Marshall d’un roman d’aventures de Michael Crichton riche en gorilles féroces. Mais comme vous l’aurez compris, dans ce blog, on aime la gent simiesque, on pardonnera à Winston, qui se rattrapera dans le genre en créant des gorilles nettement plus réussis en 1999, dans INSTINCT avec Sir Anthony Hopkins !

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Entre ces péripéties de primates, Stan Winston va continuer ses activités et créer de nouveaux et ingénieux effets, tout en laissant ses assistants du Stan Winston Studio prendre une part créative plus importante au sein de la société. En 1996, il retrouve Arnold et son personnage fétiche pour le film spécialement conçu comme attraction au parc d’Universal Studios,  TERMINATOR 2 3-D BATTLE ACROSS TIME. Winston créera cette même année des faux lions convainquants dans un honnête film d’aventures de Stephen Hopkins, GHOST AND THE DARKNESS (L’OMBRE ET LA PROIE) avec Michael Douglas et Val Kilmer. L’année suivante, Winston montre qu’il ne fait pas que s’intéresser aux grosses bêbêtes, les minuscules l’intéressent aussi ! Il crée ainsi une souris animatronique facétieuse dans le trés drôle MOUSEHUNT (LA SOURIS) de Gore Verbinski, et, en 1998, il fabrique pour Joe Dante les SMALL SOLDIERS, ces jouets militaires incontrôlables qui viennent semer la panique dans une petite ville américaine bien tranquille.  

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Ci-dessus : dans SMALL SOLDIERS, Kirsten Dunst et Gregory Smith se retrouvent pourchassés par les redoutables Commando Elite. Encore une adroite combinaison des effets animatroniques de Stan Winston associé au studio ILM.  

Signalons aussi d’autres effets trés fun dans GALAXY QUEST, une savoureuse comédie spatiale parodiant STAR TREK, pour laquelle Winston crée un vilain général Alien trés réussi. Son studio se signale aussi cette année-là par des maquillages trés réussis, dans AUSTIN POWERS : L’ESPION QUI M’A NIQUEE, où Mike Myers devient l’immonde obèse Fat Bastard, et les spectres qui terrorisent Haley Joel Osment dans SIXIEME SENS de M. Night Shyamalan. Le Stan Winston Studio créera d’autres spectres effrayants dans le mésestimé WHAT LIES BENEATH (APPARENCES) de Robert Zemeckis, en 2000.

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Nouvelle réussite en 2001 pour Stan Winston, qui après avoir signé des maquillages « classiques » sur le PEARL HARBOR de Michael « Badaboum » Bay, réussit un nouveau tour de force en créant les Méchas, les robots simili-humains de Steven Spielberg dans le sous-estimé A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. En utilisant les nouvelles techniques de maquillage digital, Winston réussit des créations étonnantes combinées aux effets visuels de Dennis Murren d’ILM. Des acteurs jouant les robots mutilés laissent ainsi apparaître leurs circuits internes à vif, et peuvent remplacer leurs yeux, leurs mâchoires et leurs mains sans la moindre difficulté… La séquence de la « Flesh Fair » permet à l’équipe de Winston de déchaîner son imagination en créant des dizaines de Méchas aux formes étranges, pauvres victimes vouées à être mises à mort dans des jeux du cirque contemporains. Le visage de Winston sera même reproduit pour l’un de ces malheureux robots !  

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Ci-dessus : l’inquiétant monde futuriste d’A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, où les Méchas sont persécutés et traqués. Remarquables combinaison d’effets de maquillages, animatroniques et images de synthèse, dûs aux équipes de Winston et d’ILM.

Ces dernières années, la carrière de Stan Winston va se continuer avec le même succès. En 2003, TERMINATOR 3 marque les retrouvailles de Stan Winston avec son cher cyborg, même si James Cameron n’est plus aux commandes. C’est Jonathan Mostow qui signe là une honorable série B d’action bien troussée, où Winston peut appliquer sur Arnold les techniques de maquillage digital mises au point sur A.I., et inventer un nouveau méchant, la T-X campée par la trés sexy Kristanna Loken. Cette même année 2003, Winston met au point des effets d’une belle discrétion pour le magnifique BIG FISH de Tim Burton, notamment cet énorme poisson-chat animatronique avec lequel se bat Ewan McGregor au début du film pour récupérer sa précieuse bague de mariage !

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En 2005, Stan Winston continue les projets prestigieux. Il conçoit les légions de Démons qui viennent tourmenter Keanu Reeves et Rachel Weisz dans CONSTANTINE de Francis Lawrence, et signe les maquillages de TIDELAND de Terry Gilliam. Son studio participe à LA GUERRE DES MONDES du camarade Spielberg, créant notamment l’Herbe Rouge et assurant les effets de la séquence finale où un Tripode s’écroule, avec son occupant, devant les survivants humains à Boston. L’année suivante, le Stan Winston Studio signera les maquillages réalistes de la reconstitution du drame du WORLD TRADE CENTER d’Oliver Stone. Enfin, alors même qu’il se savait gravement malade, Stan Winston continuera à travailler avec talent sur de nouvelles créations. Tandis que les associés de son studio s’occupent à la fois du look du Crâne, des animaux croisés par Indy et sa bande (chiens de prairie et Sapajous farceurs) et des « Aliens » mystérieux d’INDIANA JONES ET LE ROYAUME DU CRÂNE DE CRISTAL, Winston signera d’ingénieux effets pour IRON MAN, le super-héros mis en scène par Jon Favreau.

Enfin, son nom restera associé, à titre posthume, aux prochains travaux de son studio en 2009. Il sera trés certainement cité en hommage aux génériques d’AVATAR, le prochain film de James Cameron, de G.I. JOE de Stephen Sommers, de l’éventuel JURASSIC PARK IV qui devrait enfin être lancé l’année prochaine, et de TERMINATOR SALVATION : THE FUTURE BEGINS, suite (et pas fin) de la saga du cyborg, sans Schwarzie mais avec Christian Bale en John Connor, sous les caméras de McG. 

Stan Winston a été nominé 6 fois aux Oscars : Meilleurs Maquillages pour HEARTBEEPS (1981), EDWARD AUX MAINS D’ARGENT (1990), et BATMAN RETURNS (1992), et Meilleurs Effets Spéciaux Visuels pour PREDATOR (1987), LE MONDE PERDU (1997) et A.I. INTELLIGENCE ARTIFICIELLE (2001). Il a remporté 4 Oscars au total : pour les Meilleurs Effets Spéciaux avec ALIENS (1986), un doublé Maquillages-Effets Spéciaux pour TERMINATOR 2 (1991) et enfin les Meilleurs Effets Spéciaux avec JURASSIC PARK (1993). Il a également eu son étoile sur le Hollywood Walk of Fame (au 6522 Hollywood Blvd.), un honneur qu’il est le seul à partager avec un autre magicien des effets spéciaux, le vénérable Ray Harryhausen.



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